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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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-The Project Gutenberg EBook of La 628-E8, by Octave Mirbeau
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La 628-E8
- Avec le chapitre intégral "Balzac"
-
-Author: Octave Mirbeau
-
-Release Date: April 10, 2017 [EBook #54528]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA 628-E8 ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (back online soon in an extended version,
-also linking to free sources for education worldwide ...
-MOOC's, educational materials,...) (Images generously made
-available by the Internet Archive.)
-
-
-
-
-
-LA 628-E8
-
-Par
-
-OCTAVE MIRBEAU
-
-COMPRENANT EN ANNEXE
-
-LE CHAPITRE INTÉGRAL «BALZAC»
-
-SUPPRIMÉ LORS DE L'APPARITION
-
-EN 1907
-
-PARIS
-
-BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
-FASQUELLE ÉDITEURS
-
-11, RUE DE GRENELLE, 11
-
-
-
-
-DÉDICACE
-
-
-À Monsieur FERNAND CHARRON
-
-À qui dédier le récit de ce voyage, sinon à vous, cher Monsieur
-Charron, qui avez combiné, construit, animé, d'une vie merveilleuse, la
-merveilleuse automobile où je l'accomplis, sans fatigue et sans accrocs?
-
-Cet hommage, je vous le dois, car je vous dois des joies multiples,
-des impressions neuves, tout un ordre de connaissances précieuses que
-les livres ne donnent pas, et des mois, des mois entiers de liberté
-totale, loin de mes petites affaires, de mes gros soucis, et loin de
-moi-même, au milieu de pays nouveaux ou mal connus, parmi des êtres si
-divers dont j'ai mieux compris, pour les avoir approchés de plus près,
-la force énorme et lente qui, malgré les discordes locales, malgré la
-résistance des intérêts, des appétits et des privilèges, et malgré
-eux-mêmes, les pousse invinciblement vers la grande unité humaine.
-
-Oui, ce qui est nouveau, ce qui est captivant, c'est ceci. Non
-seulement l'automobile nous emporte, de la plaine à la montagne, de
-la montagne à la mer, à travers des formes infinies, des paysages
-contrastés, du pittoresque qui se renouvelle sans cesse; elle nous mène
-aussi à travers des mœurs cachées, des idées en travail, à travers
-de l'histoire, notre histoire vivante d'aujourd'hui...
-
-Du moins, on est si content qu'on croit vraiment que tout cela est
-arrivé. Et puis, pour nous les rendre supportables et sans remords, ne
-faut-il pas anoblir un peu toutes nos distractions?
-
- * * * * *
-
-Il y a six ans, je me rappelle, parti, un malin, d'Aurillac, sur une
-des premières automobiles que vous ayez construites, j'arrivai, le
-soir, vers quatre heures, en plein Jura, à Poligny.
-
-C'était la fin d'un jour de marché. Tout était calme dans les rues. Nul
-bruit dans les cabarets, à peu près vides. Bêtes et gens s'en allaient
-pacifiquement, qui à l'étable, qui au foyer. Quelques groupes restaient
-encore à deviser sur la place, où les petits marchands avaient démonté
-et repliaient leurs étalages... Rien qu'à la traverser, la ville me
-fut sympathique. Elle avait un air de décence, de bonne santé, de bon
-accueil, très rare en France.
-
-Dans l'auberge où je descendis, je m'attablai entre deux paysans,
-très beaux, très forts, les cheveux drus et noirs sur une puissante
-tête carrée, le masque modelé en accents énergiques; singulièrement
-avenants. Ils parlaient de leurs affaires, et moi, tout en mangeant
-de savoureuses truites, arrosées d'un excellent vin d'Arbois, je les
-écoutais parler. Comme ils n'avaient rien du nationalisme sectaire et
-méfiant, avec lequel, d'ordinaire, les paysans reçoivent ce qu'ils
-appellent les étrangers, ils permirent fort gentiment que je prisse
-part à leur conversation.
-
-Ils se montrèrent parfaits techniciens agricoles, curieux de progrès,
-informés au delà des choses de leur métier. Je n'avais plus, devant
-moi, l'Auvergnat, âpre et rusé, bavard et superstitieux, ignorant
-et lyrique, que j'avais quitté le matin même, non sans plaisir, je
-l'avoue; je voyais enfin des hommes, calmes, réfléchis, réalistes,
-précis, qui ne croient qu'à leur effort, ne comptent que sur lui,
-savent ce qu'ils veulent, ont le sentiment très net de leur force
-économique, exigent qu'on respecte en eux la dignité sociale et humaine
-du travail. Aucune trace de superstition, en leurs discours, et, ce qui
-me frappa beaucoup, pas le moindre misonéisme. Ils n'eurent pas une
-parole de haine contre l'automobilisme. Au contraire. Ils admiraient
-grandement cette nouveauté, lui faisaient crédit de n'être encore
-qu'un sport--un sport expérimental--aux mains des riches, et ils en
-attendaient des applications démocratiques, avec confiance.
-
-À plusieurs reprises, ils marquèrent cette fierté que, de tous les
-départements français, le leur fût celui où l'instruction s'était le
-plus développée.
-
-L'un d'eux me dit:
-
---Chez nous, tous, nous désirons apprendre. Malheureusement, on ne
-nous apprend pas grand'chose. Nous n'avons pas, bien sûr, l'ambition
-de devenir des savants, comme Pasteur. Mais nous voudrions connaître
-l'indispensable. Or, l'instruction qu'on nous donne est, tout entière,
-à réformer. C'est l'instruction cléricale qui persiste hypocritement,
-dans l'instruction laïque. On nous farcit toujours l'esprit de légendes
-dont nous n'avons que faire... Mais nous continuons à ignorer les plus
-simples éléments de la vie: par exemple, ce que c'est que l'eau que
-nous buvons, la viande que nous mangeons, l'air que nous respirons, la
-semence que nous confions à la terre..., en bloc, tous les phénomènes
-naturels, et nous-mêmes... Alors, comme nos anciens, nous cheminons, à
-tâtons, dans la routine, et nous ne sommes pas capables de tirer parti
-des immenses richesses qui sont, partout, dans la nature, à portée de
-la main.
-
-L'autre, qui approuvait, dit à son tour:
-
---Les socialistes nous prêchent sans cesse l'émancipation,
-l'affranchissement... J'en suis, parbleu!... Mais, l'affranchissement,
-l'émancipation de quoi, si tout d'abord on n'affranchit et on
-n'émancipe notre cerveau?
-
-Je compris très bien que le passé n'avait plus aucune prise sur ces
-hommes conscients et qu'ils défendraient avec une volonté tenace et une
-tranquille assurance, les conquêtes, les pauvres petites conquêtes,
-matérielles et morales, qu'ils avaient su, tout seuls, arracher à la
-société et au sol ingrat de leurs montagnes...
-
-Et tel était le miracle... En quelques heures, j'étais allé d'une
-race d'hommes à une autre race d'hommes, en passant par tous les
-intermédiaires de terrain, de culture, de mœurs, d'humanité qui les
-relient et les expliquent, et j'éprouvais cette sensation--tant il me
-semblait que j'avais vu de choses--d'avoir, en un jour, vécu des mois
-et des mois.
-
-Et cette sensation que, seule, l'automobile peut donner, car les
-chemins de fer, qui ont leurs voies prisonnières, toujours pareilles,
-leurs populations parquées, toujours pareilles, leurs villes
-encloses que sont les chantiers et les gares, toujours pareilles,
-ne traversent réellement pas les pays, ne vous mettent point en
-communication directe avec leurs habitants,--cette sensation, tout
-à fait nouvelle, que de fois j'en goûtai la force et le charme, au
-cours de ce voyage exquis, où je retrouve constamment mon admiration
-et, je puis le dire, ma reconnaissance, pour cette maison roulante
-idéale, cet instrument docile et précis de pénétration qu'est
-l'automobile, et surtout--puisqu'il faut bien finir par tout ramener
-à soi--l'automobile créée par vous, cher monsieur Charron, pour mes
-curiosités et mes vagabondes rêveries...
-
- * * * * *
-
-C'est pour cela que j'aime mon automobile. Elle fait partie désormais
-de ma vie; elle est ma vie, ma vie artistique et spirituelle, autant
-et plus que ma maison. Elle est pleine de richesses, sans cesse
-renouvelées, qui ne coûtent rien que la joie de les prendre au
-passage, ici, là, partout où m'entraînent la fantaisie de voir et
-le désir d'étudier. J'y sens vivre les choses et les êtres avec une
-activité intense, en un relief prodigieux, que la vitesse accuse, bien
-loin de l'effacer. Elle m'est plus chère, plus utile, plus remplie
-d'enseignements que ma bibliothèque, où les livres fermés dorment sur
-leurs rayons, que mes tableaux, qui, maintenant, mettent de la mort sur
-les murs, tout autour de moi, avec la fixité de leurs ciels, de leurs
-arbres, de leurs eaux, de leurs figures... Dans mon automobile j'ai
-tout cela, plus que tout cela, car tout cela est remuant, grouillant,
-passant, changeant, vertigineux, illimité, infini... J'entrevois,
-sans en être troublé, la dispersion de mes livres, de mes tableaux,
-de mes objets d'art; je ne puis me faire à l'idée, qu'un jour, je
-ne posséderai plus cette bête magique, cette fabuleuse licorne qui
-m'emporte, sans secousses, le cerveau plus libre, l'oeil plus aigu,
-à travers les beautés de la nature, les diversités de la vie et les
-conflits de l'humanité.
-
- * * * * *
-
-Eh bien, faut-il vous le dire, cher monsieur Charron? J'ai beaucoup
-hésité, avant d'inscrire votre nom en tête de ce petit volume...
-J'avoue que, durant quelques heures, j'ai manqué de courage... Voilà un
-bien gros mot, n'est-ce pas, pour une chose pourtant bien naturelle et
-bien simple... C'est que je connais les hommes de mon temps, surtout de
-mon milieu. Leur bienveillance si connue, leur indomptable morale et
-l'intransigeance de leurs vertus, m'ont positivement effrayé... Mais le
-sentiment très vif que j'ai de ma liberté, l'horreur, non moins vive,
-que j'ai des usages reçus et des pratiques courantes, mon immoralité,
-pour tout dire, eurent vite fait de surmonter cette terreur passagère
-et absurde... Si on les écoutait, ces braves gens-là, on ne ferait
-jamais rien de ce que l'on veut et de ce qui vous plaît... Laissons-les
-dire...
-
-Laissons-les dire, mais profitons de cette circonstance pour risquer
-quelques observations...
-
- * * * * *
-
-L'époque, cher monsieur Charron, est terriblement réfractaire à
-l'admiration que nous devons aux choses du progrès, à la reconnaissance
-que nous devons aux hommes qui travaillent, luttent et trouvent.
-Admiration et reconnaissance, on ne les comprend et ne les accepte
-que si elles sont tarifées et rétribuées selon des prix courants,
-proportionnés à l'enthousiasme avec lequel on les exprime. La presse
-est devenue si universellement vénale, elle oblige tellement toutes les
-choses de la vie à verser dans sa caisse, pour être reconnues valables,
-un impôt de plus en plus lourd, qu'un écrivain, aujourd'hui, sous
-peine de se déshonorer, n'a plus le droit de signaler une découverte
-scientifique importante, ou de confesser un plaisir, une émotion, si
-cette émotion, ce plaisir lui viennent d'un objet fabriqué et qui se
-vend. Pour un temps, dont on aperçoit, d'ailleurs, la fin prochaine, il
-peut encore--sauf dans _Le Journal_, bien entendu--admirer un livre, un
-tableau, une statue, dire, à peu près librement, ses impressions sur ce
-qu'on appelle une œuvre de l'imagination. Classification vraiment
-arbitraire et comique, car j'ai toujours pensé que les statues, les
-tableaux, les livres se vendent avec plus d'âpreté encore que les
-machines; et les machines m'apparaissent, bien plus que les livres, les
-statues, les tableaux, des oeuvres de l'imagination. Quand je regarde,
-quand j'écoute vivre cet admirable organisme qu'est le moteur de
-mon automobile, avec ses poumons et son cœur d'acier, son système
-vasculaire de caoutchouc et de cuivre, son innervation électrique,
-est-ce que je n'ai pas une idée autrement émouvante du génie humain,
-de sa puissance imaginative et créatrice, que si je lis un livre de
-M. Paul Bourget, ou considère un tableau de M. Detaille, une statue
-de M. Denys Puech? Est-ce que le moindre mécanisme qui transporte
-l'énergie motrice, la chaleur, la parole, l'image, par de minces
-réseaux de fils métalliques, ou par d'invisibles ondes, n'implique pas
-une plus grande somme d'études, d'observations, d'efforts, de facultés
-supérieures?... Et cependant, le livre banal, infiniment inutile de
-M. Paul Bourget, la statue--si l'on peut dire--de M. Denys Puech, le
-tableau--euphémisme--de M. Detaille, il est admis, il est honorable,
-élégant, que je puisse les vanter tant que je voudrai, et tout le monde
-me louera d'avoir débité, à leur propos, les sottises esthétiques
-qui fermentent sous le crâne d'un critique d'art. Mais il me sera
-formellement interdit de décrire une machine qui, comme l'automobile,
-par exemple, bouleverse déjà, et bouleversera bien davantage les
-conditions de la vie sociale.
-
-Eh bien, je proteste, de toutes mes forces, contre cette conception
-éducatrice des journaux qui leur permet--parce que c'est de l'art--de
-vous raconter, en quatre colonnes, le dernier vaudeville des Variétés,
-et qui fait que nous ne savons rien, jamais rien,--parce que c'est
-du commerce,--des travaux admirables, par lesquels tant de savants
-obscurs s'acharnent à conquérir, pour nous, chaque jour, un peu plus de
-bonheur...
-
- * * * * *
-
-Cette liberté, je ne la revendique pas, cher monsieur Charron, pour
-déclarer, tout de go, que vous avez inventé l'automobile. Mais, de
-vous y être passionné, l'automobilisme vous doit beaucoup. Parmi
-les constructeurs français--j'ai plaisir à le reconnaître--vous
-êtes certainement celui qui apporta le plus de progrès notables à
-cette industrie. Ingénieux, pratique et tenace, vous n'avez cessé de
-chercher et de trouver des améliorations, vous n'avez cessé de créer
-des dispositifs, adoptés universellement aujourd'hui, grâce à quoi
-nos moteurs ont atteint ce degré de presque-perfection, où nous les
-voyons en ce moment. Et ce qui m'étonne le plus, et dont je vous loue
-infiniment, c'est que vous vous soyez aussi préoccupé de leur donner
-une forme harmonieuse, et de doter la machine, comme un objet d'art, de
-sa part de beauté.
-
-Je vous ai suivi, avec un intérêt grandissant, depuis le jour où, dans
-les sous-sols de l'avenue de la Grande-Armée--vous n'aviez pas d'usine
-en ce temps-là--vous convoquiez quelques personnes à venir voir les
-pièces du premier châssis que vous alliez monter... J'en étais... Je
-me souviens qu'un curieux personnage, un Américain, qui n'est pas un
-inconnu et qui est roi, comme pas mal de citoyens de sa république,
-roi de l'Acier, M. Schwab, pour tout dire, en était aussi... Je le
-vois encore, prenant chaque pièce, successivement, et après l'avoir
-examinée, soupesée, éprouvée, flairée, disant:
-
---Ça, c'est de l'acier... À la bonne heure!... Voilà de l'acier!...
-
-Si bien qu'avant de s'en aller il vous commanda deux châssis pour lui,
-dix autres, pour des Américains, des rois de quelque chose évidemment,
-dont il vous donna les noms et les adresses:
-
-Et il ajouta:
-
---S'ils n'en veulent pas... tant pis pour eux!... Je les prendrai,
-moi... Marchez!... Marchez!... Ça, c'est de l'acier...
-
-Et moi, qui ne suis roi de rien, entraîné par l'exemple de M. Schwab,
-j'en commandai un, également.
-
---Bon!... s'écria M. Schwab... Parfait!... Et si, au dernier moment,
-vous n'en voulez pas, non plus... je le prends... C'est de l'acier!
-
- * * * * *
-
-Lors de ce voyage que j'entreprends de raconter ici M. Schwab me
-rappelait cette journée, un soir, que je le vis entrer dans Delft, où
-moi-même je venais d'arriver...
-
-Ce fut une soirée assez comique, vraiment, et bien américaine.
-
-Après le dîner, durant lequel nous avions beaucoup parlé de
-nos autos--car entre autres bienfaits de l'automobilisme, il
-est remarquable que le cours habituel de nos conversations sur
-l'immortalité de l'âme et sur les femmes en ait été si radicalement
-modifié--nous sortîmes. Et nous nous promenâmes par la ville.
-
-Curieuse et délicieuse ville, et si lointaine!
-
-La lune éclairait d'une lueur, aux éclats de nacre, les canaux
-encaissés, les ponts qui les enjambent d'une arche unique, les
-arbres grêles qui les bordent comme des rideaux de dentelle. Et les
-découpages, sur le ciel, des hauts pignons, prenaient des aspects
-d'un romantisme suranné et charmant... Puis, entre des espaces bleus,
-d'énormes tours surgissaient tout à coup dans la nuit argentée... Je
-dis qu'elles surgissaient; elles avaient plutôt l'air d'être tombées
-du ciel, ayant gardé l'obliquité de leur chute sur le sol. Et nous
-longions ensuite des palais, sombres et muets, où la lumière dessinait,
-çà et là, l'ogive d'une porte, l'intervalle d'un créneau, des plaques
-de vitraux treillissés... Personne dans les rues, presque pas de
-lumières aux fenêtres... des boutiques endormies dont le rayonnement
-semblait se rétrécir, s'affaiblir et mourir, comme celui des lampes qui
-vont s'éteindre dans un sanctuaire... Et, brusquement, nous respirions,
-parmi l'âcre odeur des eaux enfermées dans la pierre, de violents
-parfums de jacinthes qui montaient, vers nous, de barquettes pleines de
-fleurs, amarrées au quai et attendant le marché du lendemain.
-
-Nous ne parlions pas... M. Schwab fumait avec effort un de ces
-détestables cigares, comme n'en fument que les milliardaires... Et moi,
-transporté dans ce décor nocturne du moyen âge, il me semblait que
-fêtais loin de tout, loin des aciers et des rois de l'acier... si loin,
-si loin, si loin!
-
-Mais M. Schwab n'avait pas quitté le siècle, lui, ni l'Amérique, ni
-même l'avenue de la Grande-Armée... Il s'acharnait à tirer sur son
-cigare qui laissait une affreuse odeur, derrière lui... Et cela faisait
-exactement le bruit que font les carpes dans un bassin, quand elles
-viennent respirer, le museau hors de l'eau, l'air des beaux soirs
-d'été. Je l'entendais, dans l'intervalle de ces bruits, qui disait:
-
---Ce petit Charron... Hein? C'est un gaillard!... Il sait ce que c'est
-que l'acier...
-
-Deux femmes, en longues manies noires, passèrent près de nous, avec
-des pas feutrés, silencieuses comme des vols de chauves-souris... D'où
-venaient-elles?... Où allaient-elles?... Était-ce même des femmes?...
-N'était-ce pas plutôt des âmes, des âmes anciennes, les âmes nocturnes
-de tout ce passé?... Je vis leurs manteaux se fondre dans la nuit...
-
-M. Schwab ne les avait pas regardées... Il poursuivait:
-
---Vous savez... en Amérique... ce petit Charron, il serait roi aussi...
-roi de l'automobile...
-
-Et alors, au loin, très loin, ce fut comme un son de cloche, un tout
-petit son de cloche, d'un timbre unique, sans vibration prolongée,
-un son pareil au chant si joli, si mélancolique du crapaud, dans les
-jardins étouffants d'août... Puis d'autres sons de cloche, aussi
-lointains, à l'est, à l'ouest, se répondirent... Je crus voir des
-intérieurs de couvents, des cloîtres, des visages blêmes sous des
-voiles, des mains jointes, des cierges... Et, près de moi, une voix que
-je n'écoutais plus, et dont il ne me venait que des paroles coupées par
-le silence que ces petits sons de cloche, là-bas, partout, rendaient si
-émouvant, si mystérieux, une voix disait:
-
---Carburateur... boîte de vitesse... boîte d'embrayage... magnéto...
-acier... acier... acier... acier...
-
-Et ce moi «trust... trust... trust...» qui vibrait, me chatouillait,
-m'agaçait l'oreille, comme un bourdonnement d'insecte:
-
---Pruut... Pruut... Pruut!...
-
-Nous ne rentrâmes que fort tard à l'hôtel.
-
-J'ai pensé que cela vous amuserait de savoir que vous aviez préoccupé
-l'esprit d'un homme tel que M. Schwab, au point que, dans un soir calme
-de Hollande, parmi le décor d'une vieille ville, illustrée de tant de
-souvenirs et qui, depuis Guillaume le Taciturne, n'a guère changé, il
-vous ait sacré Roi de l'Automobile!...
-
-OCTAVE MIRBEAU.
-
-
-
-
-LA 628-E8
-
-
-
-
-LE DÉPART
-
-
-Avis au lecteur.
-
-Voici donc le Journal de ce voyage en automobile à travers un peu de la
-France, de la Belgique, de la Hollande, de l'Allemagne, et, surtout, à
-travers un peu de moi-même.
-
-Est-ce bien un journal? Est-ce même un voyage?
-
-N'est-ce pas plutôt des rêves, des rêveries, des souvenirs, des
-impressions, des récits, qui, le plus souvent, n'ont aucun rapport,
-aucun lien visible avec les pays visités, et que font naître ou
-renaître, en moi, tout simplement, une figure rencontrée, un paysage
-entrevu, une voix que j'ai cru entendre chanter ou pleurer dans le
-vent? Mais est-il certain que j'aie réellement entendu cette voix, que
-cette figure, qui me rappela tant de choses joyeuses ou mélancoliques,
-je l'aie vraiment rencontrée quelque part; et que j'aie vu, ici ou là,
-de mes yeux vu, ce paysage, à qui je dois telles pages d'un si brusque
-lyrisme, et qui, tout à coup,--par suite de quelles associations
-d'idées?--me fit songer au botanisme académique de M. André Theuriet?
-
-Il y a des moments où, le plus sérieusement du monde, je me demande
-quelle est, en tout ceci, la part du rêve, et quelle, la part de la
-réalité. Je n'en sais rien. L'automobile a cela d'affolant qu'on n'en
-sait rien, qu'on n'en peut rien savoir. L'automobile, c'est le caprice,
-la fantaisie, l'incohérence, l'oubli de tout... On part pour Bordeaux
-et--comment?... pourquoi?--le soir, on est à Lille. D'ailleurs, Lille
-ou Bordeaux, Florence ou Berlin, Buda-Pesth ou Madrid, Montpellier ou
-Pontarlier..., qu'est-ce que cela fait?...
-
-L'automobile, c'est aussi la déformation de la vitesse, le continuel
-rebondissement sur soi-même, c'est le vertige.
-
-Quand, après une course de douze heures, on descend de l'auto, on est
-comme le malade tombé en syncope et qui, lentement, reprend contact
-avec le monde extérieur. Les objets vous paraissent encore animés
-d'étranges grimaces et de mouvements désordonnés... Ce n'est que, peu
-à peu, qu'ils reprennent leur forme, leur place, leur équilibre. Vos
-oreilles bourdonnent, comme envahies par des milliers d'insectes aux
-élytres sonores. Il semble que vos paupières se lèvent avec effort sur
-la vie, comme un rideau de théâtre sur la scène qui s'illumine... Que
-s'est-il donc passé?... On n'a que le souvenir, ou plutôt la sensation
-très vague, d'avoir traversé des espaces vides, des blancheurs
-infinies, où dansaient, se tordaient des multitudes de petites langues
-de feu... Il faut se secouer, se tâter, taper du pied sur le sol, pour
-s'apercevoir que votre talon pose sur quelque chose de dur, de solide,
-et qu'il y a autour de vous, devant vous, des maisons, des boutiques,
-des gens qui passent, qui parlent, qui s'empressent... On ne se
-ressaisit bien que le soir, tard, après dîner. Encore, vous reste-t-il
-une sorte d'agitation nerveuse qui décuplera et grossira vos rêves de
-la nuit.
-
---Alors, me direz-vous, c'est le journal d'un malade, d'un fou, que
-vous allez nous donner?
-
-Hélas!..., cher monsieur Thureau-Dangin, quel homme--même parmi ceux
-qui ont le moins de génie--peut se vanter de n'être ni fou, ni malade?
-
- * * * * *
-
-Au gré de souvenirs qui ne sont peut-être que des rêves, et de rêves
-qui ne sont peut-être que des impressions réelles, il est possible,
-après tout, que je vous mène de Cologne à Rotterdam, de Rotterdam
-à Hambourg, de Hambourg à Anvers, d'Anvers à Delft, de Delft au
-Helder, du Helder à Brême et à Düsseldorf, et que, pour arriver à ces
-différentes étapes, nous passions par l'Amérique, la Russie, la Chine,
-les lacs d'Afrique, les montagnes glacées des solitudes polaires.
-Mais ne vous y fiez point. En tout cas, n'attendez pas de moi des
-renseignements historiques, géographiques, politiques, économiques,
-statistiques, des documents parlementaires, édilitaires, militaires,
-universitaires, judiciaires... Non que je les méprise, croyez-le
-bien... Mais où et comment eussè-je pu les recueillir? Il faut habiter
-un pays, vivre parmi ses institutions, ses usages quotidiens, ses
-mœurs et ses modes, pour en sentir les bienfaits ou les outrages...
-Or, je n'ai pu que rouler sur ses routes, comme un boulet sur la courbe
-de sa trajectoire.
-
-Que les démographes et les sociologues laissent donc ici toute
-espérance! Je n'ai point la prétention de leur offrir un ouvrage
-sérieux et copieux, comparatif de l'état des peuples, énumérateur de
-leurs richesses, annonciateur de leurs destinées, et qui--pour peu
-qu'en plus de ces connaissances respectables et chimériques je connusse
-intimement la concierge ou la corsetière de Madame de X...,--me
-vaudrait les éloges de l'Institut, et, peut-être, ce prix--ah! que j'ai
-souvent souhaité--ce prix qui répond, au très gracieux, au très galant,
-au très décoratif nom de Reine Pou!
-
- * * * * *
-
-Je sais des gens qui ont le don d'écrire, en marge de leurs guides, au
-jour le jour, leurs émotions de voyage, ou ce qu'ils croient être leurs
-émotions; qui vont, de salle en salle, dans les musées, un stylographe
-d'une main, un carnet de l'autre, le Bædecker en poche, les yeux
-ailleurs et l'esprit nulle part; qui font arrêter la voiture devant une
-ruine historique, un point de vue recommandé, l'emplacement d'un ancien
-champ de bataille, pour enregistrer aussitôt une «idée et sensation»,
-qui n'est le plus souvent que la réminiscence d'une lecture de la
-veille; qui ne s'endorment jamais sans avoir inscrit scrupuleusement
-le compte détaillé de leurs enthousiasmes, en même temps que de leurs
-dépenses.
-
-Par exemple, ceci, que j'ai lu sur un carnet oublié par un touriste
-dans une chambre d'hôtel:
-
- «Visité le château de Chambord (voir description dans
- _Bædecker..._). On ne bâtit plus comme ça... Oublié les
- hontes du présent (Combes, Pelletan, Jaurès, Hervé)...
- Vécu toute la journée parmi les nobles gloires du passé...
- (François Ier, Diane de Poitiers, duchesse d'Étampes)...
- Me sens consolé, et meilleur... (à développer)... Donné
- deux francs au gardien, ce que ma femme trouve excessif...
- Acheté pour douze sous de cartes postales illustrées (montrer
- combien ces cartes postales grèvent aujourd'hui le budget
- d'un voyage).»
-
-
-Ces gens-là, je les vénère. Peut-être connaissent-ils des joies
-supérieures que j'ignore. Mais je tiens à les ignorer, me contentant
-des miennes, dont je ne sais pas d'ailleurs si ce sont des joies.
-
- * * * * *
-
-J'écrirai donc ceci au hasard de mes souvenirs et de mes rêves,
-sans trop distinguer entre eux. Vous y verrez souvent, j'imagine,
-des contradictions qui choqueront votre âme délicate et ordonnée,
-exaspéreront votre esprit, si plein de forte logique... Qu'y faire?
-C'est que je suis homme, comme tout le monde, et que rien des
-infirmités, des incohérences, des erreurs humaines, ne m'est étranger.
-De même que tous mes semblables,--qui se vantent, avec un si comique
-orgueil, de n'être que cœur, cerveau, et tout ailes,--j'ai un
-estomac, un foie, des nerfs, par conséquent des digestions, des
-mélancolies et des rhumatismes, sur lesquels le soleil et la pluie, le
-plaisir et la peine exercent des influences ennemies. Ce que M. Paul
-Bourget appelle des «états de l'esprit», ce n'est jamais que des «états
-de la matière», qui affectent diversement notre sensibilité morale,
-notre imagination, le mouvement et la direction de nos idées, comme les
-météores, qui passent sur la mer, en changent, mille fois par jour,
-la coloration et le rythme. Selon que mes organes fonctionnent bien
-ou mal, il m'arrive de détester, aujourd'hui, ce que j'aimais hier,
-et d'aimer le lendemain, ce que, la veille, j'ai le plus violemment
-détesté. Loin de m'en plaindre, je m'en réjouis, car c'est cela qui
-donne à la vie son intérêt innombrable... «Il y a quelque chose que je
-préfère à la beauté, c'est le changement», écrit Ernest Renan, à moins
-que ce ne soit M. Maurice Barrès.
-
-Enfin, je tâcherai de suivre, en toutes choses, le conseil de ce
-Boileau, si sottement calomnié, et qui veut qu'un beau désordre soit un
-effet de l'art.
-
-Comme il doit être content, aujourd'hui, ce Boileau!
-
-
-
-La vitesse.
-
-Il faut bien le dire--et ce n'est pas la moindre de ses
-curiosités--l'automobilisme est une maladie, une maladie mentale. Et
-cette maladie s'appelle d'un nom très joli: la vitesse. Avez-vous
-remarqué comme les maladies ont presque toujours des noms charmants?
-La scarlatine, l'angine, la rougeole, le béri-béri, l'adénite, etc.
-Avez-vous remarqué aussi que, plus les noms sont charmants, plus
-méchantes sont les maladies?... Je m'extasie à répéter que la nôtre
-se nomme: la vitesse... Non pas la vitesse mécanique qui emporte la
-machine sur les routes, à travers pays et pays, mais la vitesse, en
-quelque sorte névropathique, qui emporte l'homme à travers toutes
-ses actions et ses distractions... Il ne peut plus tenir en place,
-trépidant, les nerfs tendus comme des ressorts, impatient de repartir
-dès qu'il est arrivé quelque part, en mal d'être ailleurs, sans cesse
-ailleurs, plus loin qu'ailleurs... Son cerveau est une piste sans
-fin où pensées, images, sensations ronflent et roulent, à raison de
-cent kilomètres à l'heure. Cent kilomètres, c'est l'étalon de son
-activité. Il passe en trombe, pense en trombe, sent en trombe, aime en
-trombe, vit en trombe. La vie de partout se précipite, se bouscule,
-animée d'un mouvement fou, d'un mouvement de charge de cavalerie, et
-disparaît cinématographiquement, comme les arbres, les haies, les
-murs, les silhouettes qui bordent la route... Tout autour de lui, et
-en lui, saute, danse, galope, est en mouvement, en mouvement inverse
-de son propre mouvement. Sensation douloureuse, parfois, mais forte,
-fantastique et grisante, comme le vertige et comme la fièvre.
-
-Par exemple, je vais à Amsterdam... Quand j'ai un ennui, un dégoût,
-simplement, pour ne plus entendre parler de M. Willy et de M.
-Bernstein, je vais à Amsterdam. Je décide que j'y resterai huit jours,
-huit jours d'oubli, huit jours de joie... Il me faut huit jours, bien
-pleins, pour revoir, un peu superficiellement, mais avec calme, cette
-admirable ville. Si huit jours ne me suffisent pas, j'en prendrai
-quinze... Je suis libre de moi, de mon temps... Rien ne me retient ici;
-rien ne me presse là-bas.
-
-Et je pars.
-
-J'arrive à Amsterdam... Malgré la douceur de ma C.-G.-V., et
-l'élasticité moelleuse, berceuse, de ses uniques ressorts, j'arrive,
-un peu moulu d'avoir traversé les infâmes pavés, les offensants et
-barbares pavés de la Belgique, où succombèrent tant de pauvres châssis,
-mal préparés à affronter ces obstacles de pierre qui font, des routes
-flamandes, quelque chose comme d'interminables moraines... Donc,
-j'arrive, un matin, car je suis allé coucher à La Haye, où j'ai revu le
-Vivier et ses Cygnes, où j'ai respiré ce calme doux, ce calme doré qui
-doit me guérir de toute vaine agitation... Enfin... enfin... me revoici
-à Amsterdam... Je suis content... Décidément, huit jours, quinze
-jours... ce n'est pas assez... Je resterai trois semaines.
-
-Je dis à mon mécanicien:
-
---Brossette, mon ami... nous resterons un mois ici... Peut-être plus.
-
-Brossette sourit et répond:
-
---Entendu, monsieur... Alors, faut descendre les bagages?... Tous?
-
---Tous, tous, tous... Je crois bien...
-
---Entendu, monsieur...
-
---Et vous, mon bon Brossette... congé... Je n'ai pas besoin de la
-voiture ici...
-
-Le sourire de Brossette s'accentue...
-
---Bon!... bon!... fait-il... En tout cas, j'attendrai monsieur, ce
-soir, pour les ordres.
-
---Mais non, mais non... Couchez-vous... Amusez-vous...
-
-Et il se rend au garage.
-
-À peine sorti de la voiture, la douche prise, le corps, des pieds à
-la tête, frotté à l'essence de sauge et de romarin, souple, gai, le
-jarret solide, je vais par la ville... Lentement, d'abord... en bon
-promeneur qui veut jouir des choses qu'il retrouve, qu'il aime...
-Ah! quelle ville!... Quelle joie!... Quelle tranquillité en moi!...
-Pour la cent-millième fois, avec des phrases que je connais et que
-vous connaissez si bien, je bénis l'invention de l'automobile et ses
-incomparables bienfaits... Je me dis:
-
---Quelle merveille! On part quand on veut. On s'arrête où l'on veut.
-Plus de ces horaires tyranniques, qui vous arrachent du lit trop tôt,
-qui vous font arriver à des heures stupides de la nuit, dans des gares
-boueuses et compliquées. Plus de ces promiscuités, en d'étroites
-cellules, avec des gens intolérables, avec les chiens, les valises, les
-odeurs, les manies de ces gens... Viendrais-je si souvent à Amsterdam,
-s'il me fallait subir, toute une nuit, en un wagon, l'horreur de ces
-voisinages et le danger de ces haleines, quand on a l'air vivifiant
-de la prairie, de la forêt? Oh non!... Et les flâneries libres, les
-belles, les délicieuses flâneries!... Le polder, le polder!...
-
-Et, en me disant cela, sans m'apercevoir de rien, à chaque pas qui me
-pousse et qui m'entraîne, je vais plus vite... encore plus vite... Mes
-reins ont des élasticités de caoutchouc neuf; mes semelles, sur les
-pavés, les trottoirs, rebondissent, devant moi, derrière moi, comme
-des balles de tennis... Je cours pour les rattraper... Je cours... je
-cours...
-
-Je commence par les musées, n'est-ce pas?... par ces musées magnifiques
-où, devant le génie de Rembrandt et de Vermeer, je suis venu oublier
-les Expositions parisiennes, les pauvres esthétiques, essoufflées et
-démentes de nos esthéticiens... Des salles, des salles, des salles,
-dans lesquelles il me semble que je suis immobile, et où ce sont les
-tableaux qui passent avec une telle rapidité que c'est à peine si
-je puis entrevoir leurs images brouillées et mêlées... Et l'instant
-d'après, sans trop savoir ce qui m'est arrivé, je me trouve longeant
-les canaux, les canaux aux eaux mortes, bronzées et fiévreuses, où
-glissent, pareilles aux jonques chinoises, ces massives et belles
-barques néerlandaises qui laissent tomber, sur la surface noire, le
-reflet vert, acide et mouvant de leurs proues renflées.
-
-Maintenant, me voici sur des places, dans des rues, dans des ruelles
-qui se croisent et s'entre-croisent, ces rues si prodigieusement
-colorées, où défilent, défilent des maisons en porte-à-faux, d'un
-dessin si souple, de hautes façades, étroites et pointues, qui se
-penchent les unes sur les autres, s'étranglent les unes entre les
-autres, s'écrasent les unes contre les autres. Deux fois, trois fois,
-j'ai traversé le Dam... Je vais toujours, et, devant les glaces des
-magasins, je me surprends à regarder passer une image forcenée, une
-image de vertige et de vitesse: la mienne.
-
-Et ce sont des jardins, avec des massifs de tulipes... d'énormes
-monuments de brique... des banques comme des citadelles, la Bourse,
-toute rouge, encore des canaux, des canaux, des ponts, des ponts,
-et encore des maisons qui dansent et croulent, et, à deux enjambées
-de la Kalverstraat, c'est le petit béguinage catholique, invisible,
-silencieux, tout à fait perdu au milieu des boutiques vivantes
-et trafiquantes, avec sa minuscule église, ses étroits jardins
-triangulaires, si tristes d'être sans verdure et sans fleurs, ses
-petites maisons à pignon vert, au seuil desquelles, accroupies et
-tassées sous leurs coiffes plates, l'on voit prier et dodeliner de la
-tête, des vieilles très anciennes, qui ne vous regardent pas, qui ne
-regardent jamais rien, qui n'ont jamais rien regardé...
-
-Je vais toujours... Ah! c'est le port...
-
-Le soir est venu... Il souffle un vent humide et très froid. Je
-n'aperçois dans la brume que des feux rouges, jaunes, verts, qui
-clignotent, très pâles, sur le canal... Les sirènes ne discontinuent
-pas de crier, comme des chiens perdus dans la nuit. Alors, je m'enfonce
-dans les quartiers presque inconnus de ce port, où se cachent d'affreux
-bouges, des musicos hurlants, toute une Inde étrange, boueuse et
-glacée, un carnaval mi-septentrional, mi-javanais, qui vous racle les
-nerfs de ses musiques aigres et traînantes, vous prend à la gorge, par
-ses odeurs de salure marine, de goudron, d'alcool, d'opium, de pétrole,
-d'oripeaux fétides, de chairs noires ou cuivrées, où, ici et là, autour
-d'un bras levé, d'une cheville en l'air, reluit un cercle d'or... Que
-sais-je?...
-
-Car tout est nouveau, à Amsterdam, tout vous arrête, à ses aspects
-multiples, tragiques et lointains... Mais je ne m'arrête pas... je ne
-m'arrête nulle part... Je bouscule une négresse qui s'est accrochée à
-moi, et, de ses grosses lèvres rougies de bétel, me souffle au visage,
-avec des paroles de luxure, une odeur de mort... Et je vais... je vais
-sans savoir où je vais... Je garde le souvenir vague de brasseries
-obscures et profondes, en voûte de chapelle, où des visages d'ombre et
-de silence regardent des foules qui passent, sans cesse, en cortèges
-noirs, sous des lumières aveuglantes, comme des projections de lanterne
-magique... Et puis rien... rien que des choses qui glissent... qui
-fuient... qui tournoient comme des ondes... et se balancent comme des
-vagues...
-
-Rentré à l'hôtel, exténué, fourbu, la tête éclatant sous la pression de
-tout ce que j'y ai entassé d'images tronquées, qui cherchent vainement
-à se rejoindre, je n'ai plus qu'une obsession: m'en aller, m'en
-aller... Oh! m'en aller...
-
-Brossette est là qui m'attend... Il cause avec le portier. Il fait
-le héros... Avec des gestes imitatifs, il décrit des virages, des
-vitesses extravagantes, raconte des voyages admirables qu'il n'a jamais
-accomplis, et où son sang-froid, son audace, sa science de mécanicien
-m'ont sauvé de la mort... Je suis si heureux de le voir là, que j'ai
-envie de l'embrasser.
-
---Eh bien, mon bon Brossette... La voiture est prête?
-
---Oui, monsieur.
-
---Alors... demain matin..., sept heures précises, Brossette... Nous
-partons... nous partons...
-
-Brossette ne s'étonne pas... Il a l'habitude de ces brusques sautes
-dans mes résolutions... Pourtant, il ne peut s'empêcher--mais avec
-discrétion--de manifester son contentement... Je sais qu'il n'aime pas
-Amsterdam. Il m'a dit, un jour de spleen:
-
---Ça n'est pas une ville pour un chauffeur...
-
-Il préfère Trouville, Dieppe, Monte-Carlo, Ostende... Ça, c'est des
-garages... Il préfère surtout l'avenue de la Grande-Armée, la vraie
-patrie du chauffeur.
-
-Il me demande:
-
---Alors, monsieur rentre à Paris?
-
---Oui, oui... Et d'un trait, Brossette... d'un trait...
-
---Monsieur a raison.
-
-En se retirant, il hausse les épaules:
-
---Que monsieur ne me parle pas d'un pays où on tire l'essence à même un
-tonneau.
-
-Et puis, lui aussi, sans doute, a le vertige, quand il n'est plus sur
-sa machine, la main au volant... C'est là que le calme rentre dans son
-âme, et dans la mienne...
-
-Il savait si bien à quoi s'en tenir, ce malin de Brossette, qu'en dépit
-de mes ordres, il n'a descendu de l'auto que ma valise...
-
-Ah! comment faire pour attendre à demain? car je sens que je ne
-dormirai pas... Malgré le calme de cet hôtel, tous mes nerfs vibrent et
-trépident... Je suis comme la machine qu'on a mise au point mort, sans
-l'éteindre, et qui gronde...
-
-
-
-
-Le garage.
-
-
-Charles Brossette? Il vaut la peine d'une digression...
-
-Mais avant que de parler de lui, je dois dire un mot du milieu où
-naquit et se développa cette nouvelle forme zoologique: le mécanicien.
-
-L'automobilisme est un commerce en marge des autres, un commerce qui
-ressemble encore un peu à celui des tripots et des restaurants de nuit.
-À son début, il ne s'adressait exclusivement qu'au monde du plaisir et
-du luxe. Il groupa donc, fatalement, automatiquement, autour de lui, le
-même personnel, à peu près: fêtards décavés, gentilshommes tire-sous,
-pantins sportifs, échappés des albums de Sem, cocottes allumeuses
-et proxénètes, toute cette apacherie brillante, toute cette pègre
-en gilets à fleurs, qui vit des mille métiers obscurs, inavouables,
-que produisent la galanterie et le jeu, et dont les cabinets de
-toilette, les cercles, sont les ordinaires bureaux. Les «grands noms
-de France», soutiens des religions mortes et des monarchies disparues,
-qui rougiraient de pratiquer des commerces licites, s'adonnent le
-plus volontiers du monde aux pires commerces clandestins, pourvu
-que leur élégance n'en souffre pas trop, publiquement, et que s'y
-rassurent leurs principes traditionnels. Car il est faux de dire qu'ils
-déchoient, ces gentilshommes; ils continuent. Ils se ruèrent donc
-sur l'automobilisme avec frénésie. Tel duc, tel vicomte, qui gagnait
-péniblement sa vie, en procurant à des Américains, à des banquiers
-enrichis, de vieux meubles truqués, d'antiques bibelots maquillés, des
-tableaux contestables, et, à l'occasion, des demoiselles à coucher ou
-à marier, se mirent à brocanter des automobiles, à décorer, de leur
-présence rétribuée, des garages qui se constituèrent, un peu partout,
-pour l'exploitation--que dis-je?--pour le détroussement du client
-nouveau.
-
-Ces garages formèrent des équipes de mécaniciens. Ils leur inculquèrent
-d'assez vagues connaissances sur la conduite et l'entretien des
-moteurs; ils leur apprirent, surtout, à les détraquer, adroitement,
-comme le cocher de grande maison détraque un attelage, pour avoir à le
-remplacer et réaliser aussi de forts bénéfices sur la vente de l'un et
-l'achat de l'autre. Ils leur enseignèrent d'admirables méthodes, les
-trucs les plus variés, qui permissent de centupler la fourniture de
-l'outillage, des accessoires, de voler sur l'huile et sur l'essence,
-d'exploiter la fragilité des pneumatiques, comme le cocher dont je
-parle vole sur l'avoine, le fourrage, la paille... Ce fut une école de
-démoralisation où, s'entraînant l'un l'autre, le vieux lascar stimulant
-le néophyte timide, chacun perdit, peu à peu, le sens proportionnel de
-l'argent, la plus élémentaire notion de la valeur réelle de la camelote
-brute ou travaillée. Et ce fut si fou que ce qui coûtait, ailleurs,
-deux sous, valut, ici, sans qu'on s'étonnât trop, vingt francs. J'ai
-le souvenir d'une note où un lanternier d'automobile me comptait
-cent francs une simple soudure de phare, qui en valait bien trois...
-Tel accessoire, coté, en ces temps héroïques, quatre-vingts francs,
-est coté sept francs aujourd'hui dans les catalogues--illustrés par
-Helleu,--des maisons les plus chères. Le reste, à l'avenant.
-
-Ils ne risquaient rien, ni le mécanicien, ni le garage, car ils
-tablaient à coup sûr, sur l'ignorance du client, à qui il suffisait,
-pour qu'il se tût, qu'on lui lançât à propos une belle expression
-technique:
-
---Mais, monsieur, c'est le train baladeur. C'est l'arbre de came...
-C'est le cône d'embrayage... C'est le différentiel... Le différentiel,
-monsieur... pensez donc!
-
-Contre de si terribles mots, que vouliez-vous qu'il fît?... Qu'il
-payât... Et il payait... Il se montrait même assez fier d'avoir acquis
-le droit de dire à ses amis:
-
---Je suis ravi de ma machine... Elle va très bien... Hier, j'ai eu une
-panne de différentiel...
-
-Aujourd'hui que le commerce de l'automobilisme se développe de tous
-côtés, amène une concurrence formidable, tend à rentrer dans les
-conditions normales des autres commerces, les garages voudraient bien
-refréner le mal qu'ils ont déchaîné... Ainsi les escrocs arrivés, les
-cocottes vieillies aspirent à l'honorabilité d'une existence décente et
-régulière. Dans l'espoir de faire disparaître une partie de ces abus
-qui finissaient par les discréditer, eux aussi, la chambre syndicale
-des constructeurs d'automobiles a décidé de refuser impitoyablement,
-aux mécaniciens, des commissions, sur les réparations des voitures
-qu'ils mènent. On commence, un peu partout, à prendre des précautions,
-pour ramener à des pourcentages avouables le taux de ces bénéfices
-usuraires. On voit dans les garages, ceux qui furent les plus acharnés,
-hier, à inculquer aux mécaniciens les meilleurs procédés de brigandage,
-leur prêcher, aujourd'hui, d'un ton convaincu, les beautés de la
-modération et du désintéressement, le respect enthousiaste de la
-morale. Les garages leur crient:
-
---Il n'est que d'être honnête, mes amis, et d'avoir une conscience pure.
-
-Reste à savoir si des gens habitués à des gains qui, pour être
-immoraux, n'en ont pas moins augmenté leur vie, élargi leur bien-être,
-fondé une caste, enviée des autres travailleurs, y renonceront
-facilement...
-
-Un jour, Brossette, avec qui je discutais de ces choses, me dit:
-
---Eh bien, quoi, monsieur?... Quoi donc?... Tout ça c'est des histoires
-de riches... Alors?
-
-Et pourtant Brossette est conservateur, nationaliste, clérical.
-En dehors de _L'Auto_, il ne lit que _La Libre Parole..._ Encore
-aujourd'hui, il croit fermement à la trahison de Dreyfus, comme un
-brave homme.
-
-
-
-
-Mon chauffeur.
-
-
-Brossette--Charles-Louis-Eugène Brossette,--est né en Touraine, dans
-un petit village, près d'Amboise. Jusqu'à vingt ans, il a travaillé,
-chez son père, maréchal-ferrant, et là, il a pris, en même temps que
-le goût des chevaux, le goût de «la mécanique»: les deux choses qui
-ont fait sa vie. Son service militaire terminé, son père, un des plus
-parfaits ivrognes de la région, étant mort, le jeune Charles Brossette
-est entré, comme charretier, dans une grande ferme, puis, comme cocher,
-chez des bourgeois riches. Il aimait bien les chevaux, les connaissait
-à merveille, les menait et les soignait de même, mais il détestait la
-livrée. Ses divers patrons souffraient de ce qu'il fût toujours «ficelé
-comme quat'sous». Il n'a pas changé, d'ailleurs.
-
-Lorsqu'on commence à parler de l'automobile, Brossette comprend
-aussitôt qu'il y a quelque chose à faire «là-dedans». Il a des
-économies--car, contrairement aux lois de l'hérédité, il est sobre et
-même un peu avare--et il s'en vient à Paris, pour apprendre ce nouveau
-métier, dans un garage. Il est intelligent, adroit; il s'y passionne.
-Ce lourdaud de province en remontre bien vite aux lascars parisiens
-les plus délurés. Il va d'usine en usine, de garage en garage, se
-familiarise avec tous les types de voiture, conduit des cocottes, des
-boursiers, des ducs, fait des voyages, prend part à des enlèvements de
-jeunes filles et à des épreuves de tourisme.
-
-Il revenait d'Amérique, un peu désillusionné, quand je le rencontrai,
-lui cherchant une voiture, moi, un mécanicien. Au cours de nos
-pourparlers, je lui demandai son opinion sur l'Amérique.
-
---Rien d'épatant, monsieur, me répondit-il. L'Amérique? Tenez... c'est
-Aubervilliers... en grand!
-
-L'observation était, sans doute, un peu courte. Elle m'amusa.
-J'engageai Brossette.
-
-J'eus d'abord de la peine à m'habituer à lui... Et puis, je m'y
-habituai, comme à un vice.
-
-Brossette est le produit du garage.
-
-Il ne sait pas très bien distinguer entre ce qui m'appartient et lui
-appartient, et confond volontiers ma bourse avec la sienne. Depuis
-trois ans, l'extraordinaire, c'est que le réservoir d'essence de ses
-voitures, grâce à une fatalité diabolique, a sans cesse des trous, des
-trous invisibles, par où la motricine coule et fuit, et qu'on ne peut
-pas arriver à boucher... Exemple fâcheux, et contagion plus rare, le
-réservoir d'huile imite son voisin à la perfection.
-
-À chaque fin de mois, lorsque Brossette m'apporte son livre, la même
-conversation s'engage, chaque fois, entre nous...
-
---Voyons, Brossette, je n'y comprends rien. Le mardi 17, vous me
-marquez cinquante-cinq litres d'essence.
-
---Sans doute...
-
---Bon. Le mercredi 18, encore cinquante-cinq litres...
-
---Bien sûr...
-
---Bon... Mais rappelez-vous?... Le mercredi, nous ne sommes pas
-sortis...
-
---Évidemment... sans ça!...
-
---Et je vois que, le jeudi 19, c'est encore cinquante-cinq litres...
-
---Naturellement... Monsieur sait bien... Ce sacré réservoir!
-
---Et l'huile? Vous ne me ferez jamais croire...
-
---Le réservoir aussi!... C'est facile à comprendre. Ils fuient... Tout
-s'en va...
-
---Réparez-les, sapristi!
-
---Mais je ne fais que ça, monsieur! Je m'y tue... je m'y tue... On ne
-peut pas!
-
-Il m'est pénible de prendre ce brave garçon en flagrant délit de
-mensonge et de vol... Et puis, quoi?... Tout ça, c'est des histoires de
-riches... Je me tais et je paie...
-
-D'ailleurs, Brossette a des vertus qui font que je lui pardonne ces
-pratiques professionnelles. C'est un excellent compagnon de route,
-gai, débrouillard, attentif sans servilité, et, hormis ces légères
-fantaisies de comptabilité, très fidèle. Il m'amuse, et avec lui je
-jouis de la plus complète sécurité. Il a un sang-froid imperturbable,
-de la prudence, et, quand il le faut, de la hardiesse. Il ignore la
-fatigue, et, dans toutes les circonstances, garde sa belle humeur...
-Il faut le voir aux prises avec les agents cyclistes et les gendarmes,
-qu'il étourdit de sa gentillesse pittoresque, ce qui fait qu'il passe,
-presque toujours indemne, au travers des contraventions les mieux
-établies...
-
-Et puis, il aime sa machine; il en est fier; il en parle comme d'une
-belle femme.
-
-Le mois dernier, nous revenions de Bordeaux, la nuit. Entre Blois et
-Chartres «nous avions crevé»... quatre fois...; au delà de Versailles,
-tout près de Ville-d'Avray, pour la cinquième fois, un pneu éclata.
-J'étais énervé, pressé de rentrer. En outre, j'avais vraiment pitié de
-ce pauvre Brossette.
-
---Tant pis! lui dis-je... Marchons comme ça!...
-
-Il avait arrêté la voiture:
-
---Non, monsieur, c'est impossible... fit-il. Ça fatigue trop le
-différentiel...
-
-Et il se mit à travailler, en aidant son courage d'une chanson.
-
-
-**Les mécaniciens exercent sur l'imagination des cuisinières et des
-femmes de chambre un prestige presque aussi irrésistible que les
-militaires. Ce prestige a une cause noble; il vient du métier même
-qu'elles jugent héroïque, plein de dangers, et qu'elles comparent à
-celui de la guerre. Pour elles, un homme toujours lancé à travers
-l'espace, comme la tempête et le cyclone, a vraiment quelque chose
-de surhumain. Elles se rappellent avoir vu des gravures où des anges
-guerriers soufflaient dans les longues trompettes, pour exciter la
-frénésie meurtrière des armées, ou bien des petits dieux joufflus
-dont l'haleine soulevait la mer, culbutait les forêts, emportait les
-montagnes, comme des fétus de paille... Je pense qu'elles se font une
-idée semblable du mécanicien d'automobile.
-
-Pourtant, Brossette n'est pas beau. Son aspect n'a rien d'exaltant
-et qui puisse éveiller, dans l'esprit, de telles allégories, de tels
-prodiges. Il a le dos voûté, la poitrine plate, les jambes maigres et
-un peu cagneuses. On dirait que sa moustache, très courte, est rongée
-par la pelade. N'était un sourire assez joli, qui lui donne parfois
-une expression de joviale malice, un air de gaieté spirituelle et
-farceuse, son visage n'offrirait aucun charme spécial à l'amour.
-Sa tenue lâchée, ses vêtements le plus souvent sales et fripés, sa
-casquette enfoncée en arrière, sur la nuque, sa démarche lourde et
-raide d'ouvrier, n'excitent pas aux rêves de volupté et de gloire...
-
-Eh bien! il n'y en a que pour lui, à l'office.
-
-La cuisinière l'adore, et la femme de chambre en est folle. On le
-soigne comme un pacha; on le dorlote comme un enfant. L'une le gorge
-de petits plats amoureusement mijotés, et de friandises; l'autre
-n'est occupée qu'à tenir sa garde-robe, son linge... Il est comblé
-de cadeaux de toute sorte, et mes boîtes de cigares y passent, l'une
-après l'autre. Lui, se laisse faire, gentiment, gaiement, sans trop
-d'empressement, en homme blasé de toutes ces faveurs. Ménager de ses
-forces et de sa moelle, Brossette n'a pas un tempérament d'amoureux. De
-l'amour, il aime surtout les blagues un peu grasses, qui n'engagent à
-rien, et les petits profits. Il se passe volontiers du reste.
-
-Tout cela ne va pas, bien entendu, sans de terribles scènes de
-jalousie. Souvent les deux rivales se menacent, se prennent aux
-cheveux. Il y a de tels fracas dans la batterie de cuisine et dans
-la vaisselle, que, pour mettre d'accord ces enragées, souvent je
-suis obligé de les mettre à la porte... Et puis cela recommence avec
-les autres... J'ai cru qu'en éloignant Brossette de la maison, j'y
-ramènerais le calme... Je lui ai dit:
-
---Écoutez, Brossette... vous êtes assommant... Vous mettez tout sens
-dessus dessous, chez moi. Je n'ai plus de maison. Dorénavant, vous
-logerez et vous prendrez vos repas dehors.
-
-Et lui, philosophe, m'a répondu:
-
---Monsieur a bien raison... Au moins, je pourrai lire _L'Auto_ à mon
-aise... Mais, allez!... ça ne changera rien à rien... Elles en veulent,
-monsieur... Ah! ces sacrées femmes, ce qu'elles sont embêtantes!...
-
-En voyage, il est bombardé de lettres... À peine s'il les lit,
-en haussant les épaules... Il n'y répond jamais... Mais il écrit
-copieusement à des amis, à qui il raconte des aventures émouvantes,
-des prouesses de plus en plus extraordinaires, et il tient pour eux un
-livre de «moyennes», jamais atteintes, ai-je besoin de le dire?
-
-Ce que j'admire en Brossette, c'est la puissance de sa vue, qui lui
-permet d'apercevoir, à des kilomètres de distance, le moindre obstacle
-sur la route; ce que j'admire surtout, c'est le sens étonnant,
-mystérieux, qu'il a de l'orientation. Cette faculté, qui semble
-un prodige, on peut l'expliquer, on l'explique, par des raisons
-physiques, très claires, chez les pigeons, les canards sauvages, les
-hirondelles... Mais comment l'expliquer chez Brossette? Et lui qui aime
-tant à se vanter de tout, il est, sur ce point, d'une modestie qui me
-surprend... Il n'y pense pas... n'en parle pas... Il est comme ça...
-il a toujours été comme ça... voilà... Je l'observe souvent. Le dos
-rond, la main touchant à peine le volant, la figure grave et plissée,
-surveillant tour à tour le graisseur, le voltmètre, le manomètre, la
-campagne... l'oreille attentive aux moindres bruits du moteur, il va,
-sans s'inquiéter jamais de la borne indicatrice, du poteau, dont les
-flèches montrent le chemin... Aux carrefours, il dresse un peu plus
-la tête... Il regarde l'horizon, flaire le vent, puis il s'engage
-résolument dans l'une des quatre ou six routes qui sont devant lui...
-C'est toujours la bonne... Il n'arrive pour ainsi dire pas qu'il se
-trompe...
-
-Il y a deux ans de cela... Nous revenions de Marseille. Nous
-nous étions arrêtés à Lyon, un jour... Brossette se montrait
-particulièrement gai... jamais je ne l'avais vu si gai. Je lui en fis
-la remarque.
-
---C'est la machine, monsieur... Elle va comme un ange... Ça me fait
-plaisir.
-
-Nous quittâmes Lyon, au petit matin. Je pensais rentrer par Dijon, où
-j'avais l'intention de déjeuner chez un ami... Je m'aperçus bientôt
-que nous n'étions pas sur la route... Mais Brossette me dit avec une
-tranquille assurance:
-
---Que monsieur ne se fasse pas de mauvais sang!... Ça va bien... Ça va
-très bien.
-
-Il était tellement sûr de son fait que je n'osai pas insister
-davantage... Pourtant, je ne cessai de me répéter à moi-même: «Nous ne
-sommes pas sur la route... Nous ne sommes pas sur la route.»
-
-Le temps était très frais... presque froid. Pas de soleil dans le
-ciel... pas de brume, non plus... une atmosphère limpidement grise,
-subtilement argentée, où toutes les choses prenaient des colorations
-délicates... J'avais le cœur réjoui... La machine était ardente,
-excitée par une carburation régulière et forte... Et nous allions...
-nous allions... C'étaient des paysages, des villages, des villes, des
-côtes que nous passions à toute vitesse, et dont j'étais bien sûr que
-nous ne les avions jamais rencontrés; du moins, jamais rencontrés
-entre Lyon et Dijon... Deux heures... trois heures... quatre heures.
-Aux formes des terrains, au type des visages, je sentais que nous nous
-approchions de la Touraine, que nous étions peut-être en Touraine, que
-peut-être, nous l'avions déjà dépassée.
-
-Il fallut faire de l'essence, dans un bourg. Je consultai la carte...
-Parbleu! qu'est-ce que je disais?... Triomphalement, je montrai la
-carte à Brossette, heureux de le prendre, une fois, en défaut.
-
---Encore quatre heures de ce train-là, Brossette.. et nous sommes à
-Bordeaux. Nous courons vers l'ouest, mon ami... nous y courons, comme
-l'avenir...
-
-Mais Brossette hocha la tête:
-
---Comme monsieur se tourmente, fit-il... Puisque je dis à monsieur!...
-Ces routes-là... j'irais les yeux fermés... Monsieur me connaît...
-
---La carte, Brossette... voyez la carte!
-
---Ah! la carte!
-
-Et, jetant sur le trottoir le dernier bidon d'essence vidé, il haussa
-les épaules, dans un mouvement de souverain mépris... Puis il se toucha
-le front.
-
---La carte! répéta-t-il... la voilà la carte... le Taride...
-l'État-major... c'est là!...
-
-Nous repartîmes... J'étais résigné à tout, même à franchir
-l'Atlantique, au besoin, si telle était la fantaisie de mon ami
-Brossette.
-
-Une heure après, à l'entrée d'un village, nous stoppions, le long
-d'un grand mur, au milieu duquel s'ouvrait une porte, peinte en gris
-et armée de lourdes traverses de fer... Au-dessus de la porte, était
-écrit, en lettres noires presque effacées, et surmonté d'une croix de
-pierre, ce mot: Asile. Brossette était vivement descendu de la voiture,
-et sonnait à la porte...
-
---Que monsieur ne s'inquiète pas!... Je reviens tout de suite...
-
-J'étais tellement stupéfait que je ne pensai pas à lui demander
-d'explications... D'ailleurs, la porte aussitôt ouverte, Brossette
-avait disparu...
-
-Quel asile?... Pourquoi cet asile?... qu'allait-il faire en cet
-asile?... Est-ce que mon mécanicien était devenu subitement fou?
-
-Par l'entrebâillement de la porte, j'aperçus des jardins et, au fond,
-une grande maison toute blanche... Des vieilles gens formaient des
-groupes devant la maison. Des vieilles gens se promenaient, à petits
-pas, dans les allées du jardin...
-
-Brossette reparut bientôt, le visage tout épanoui. Il soutenait une
-très vieille femme, grosse, courte, toute ridée, toute courbée, qui
-marchait péniblement, en s'aidant d'un bâton. Il la conduisit, près de
-moi, et me dit, en me regardant d'un regard qui demandait pardon, en
-même temps qu'il s'illuminait de bonheur.
-
---Fallait pourtant bien, monsieur, que je vous fasse connaître maman...
-C'est maman, monsieur!
-
-Et s'adressant à la vieille:
-
---Tiens, maman... C'est monsieur... Dis bonjour à monsieur!
-
-La vieille sembla d'abord consternée de nos peaux de loup, de nos
-lunettes relevées sur la visière de nos casquettes... Tout rond,
-hagard, son œil allait de moi à son fils, qu'en vérité elle ne
-reconnaissait pas, sous cette vêture où s'ébouriffaient des poils
-blancs et noirs... Enfin, elle chevrota, indignée:
-
---Si c'est Dieu possible!... Ah! ah!... Des masques!... Des masques!...
-
-Brossette éclata d'un bon rire, d'un rire plein de tendresse.
-
---Maman! Oh! maman!... Ça t'épate, hein?,.. Et tiens..., ça...,
-c'est une automobile... C'est moi, ton fils... qui la conduis...
-Regarde un peu... T'en as peut-être jamais vu, ma pauvre maman, des
-automobiles?... Attention...
-
-Il mit le moteur en marche, le fit ronfler épouvantablement. La
-vieille, effrayée, voulut rentrer. Elle criait:
-
---Si c'est Dieu possible!... Si c'est Dieu possible!
-
-Brossette l'apaisa, en l'embrassant et en lui glissant deux louis dans
-la main.
-
---Allons, dis adieu à monsieur... Faut que nous partions... Mais nous
-reviendrons dans quelque temps... Nous reviendrons te voir, encore une
-fois...
-
-Il confia sa mère à une surveillante qui attendait, près de la porte,
-l'embrassa de nouveau, tendrement...
-
---Porte-toi bien, maman...
-
-Et il sauta dans la voiture:
-
---Soixante-dix-sept ans, monsieur!... Et maligne... maligne!... Vous
-comprenez?... toute seule à son âge... Alors, je l'ai mise là... on la
-soigne bien... elle est heureuse...
-
-Puis:
-
---Monsieur a été bon pour moi... Je remercie bien monsieur... Vrai!...
-monsieur est un bon garçon...
-
-Il ajouta, après avoir vérifié son graisseur:
-
---Si monsieur a faim, nous pouvons aller déjeuner à Amboise... C'est à
-dix minutes d'ici...
-
-En traversant le village, lentement, il reconnaissait les maisons...
-appelait les gens.
-
---Tiens!... C'est Prosper... Bonjour, Prosper!... Voilà la forge du
-père... Maintenant, c'est un café... Tenez, monsieur. _À Tivoli_...
-oui, c'est là qu'elle était... Eh bien, mon vieux Vazeilles... tu en
-as un fameux coup de soleil... Ça, c'est mon oncle... ce petit gros,
-devant l'épicier... Bonjour, mon oncle!...
-
-Ému et glorieux, il se dressait, se carrait dans l'automobile.
-
-Lorsque nous eûmes dépassé la dernière maison, il se retourna vers moi,
-et me dit «en donnant ses gaz»:
-
---Joli patelin, n'est-ce pas?... Il n'a pas changé...
-
-Ce mois-là, en examinant son livre, je constatai, sans trop de surprise
-et sans la moindre irritation, que le bon Brossette avait largement
-rattrapé les quarante francs donnés à sa mère. Je dois dire, à son
-honneur, qu'il y avait eu lutte. Des surcharges toutes fraîches
-indiquaient visiblement qu'il ne s'était décidé que tard, à cette
-restitution... Je lui en sus gré. Mais l'habitude avait été plus forte
-que la reconnaissance... Une fois de plus, son intérêt triomphait de
-son émotion. Après tout, n'avait-il pas raison?... Tout ça, n'est-ce
-pas? c'est des histoires de riches...
-
-Brave Brossette!...
-
-
-
-
-Frontières.
-
-
-Ce n'est pas sans appréhension que, par un beau matin d'avril 1905,
-nous démarrâmes, mes amis et moi, sur notre merveilleuse, ardente et
-souple C.-G.-V.
-
-Pas très loin de Saint-Quentin, où nous devions faire le petit
-pèlerinage obligatoire aux pastels de Latour, on nous jeta des
-pierres... À La Capelle, des gendarmes, embusqués derrière des verres
-d'absinthe, dans un cabaret, nous arrêtèrent et réclamèrent les
-papiers de la voiture, avec des airs menaçants. Après une discussion
-interminable où, une fois de plus, j'admirai la belle tenue, le
-beau langage, l'impeccable logique des autorités françaises, deux
-contraventions, en dépit de la verve de Brossette, nous furent
-dressées, la première pour excès de vitesse, la deuxième parce que
-le numéro, à l'arrière, le 628-E8, avait, sur la route, recueilli
-un peu de poussière qui le cachait en partie. Il faut bien que les
-gendarmes égayent un peu leurs mornes stations dans les cafés... Comme
-nous arrivions à Givet, place forte élevée contre les incursions des
-Belges, un gamin, du haut d'un talus, fit rouler, sous les roues de la
-voiture, une grosse bille de bois, qui nous obligea, pour l'éviter, à
-un dangereux dérapage...
-
-Et nous étions en France, dans la douce France, la France du progrès,
-de la générosité et de l'esprit! Prémices réconfortantes! Qu'allait-il
-advenir de nous, en Hollande, pensaient mes amis, et surtout en
-Allemagne, où il est reconnu, par les plus doctes historiens de _La
-Patrie_, que les êtres informes qui peuplent ces deux pays, ne sont
-encore que des sauvages?...
-
-J'avais beau les rassurer... Ils n'étaient pas si tranquilles.
-
-On leur avait dit:
-
---Ah! vous allez en avoir des embêtements!... En Hollande, les Bataves
-vous regardent comme des bêtes curieuses et malfaisantes, s'ameutent,
-s'excitent, dressent des embûches... Et c'est la culbute dans le
-canal... Pour l'Allemagne, c'est un pays encore plus dangereux...
-Rappelez-vous la guerre de 70... Ce qui va vous arriver... c'est
-effrayant!
-
-On leur avait conté de terrifiantes anecdotes sur l'hostilité des
-populations, l'implacable rigueur des règlements, la tyrannie
-sanguinaire des autorités... Il semblait qu'il fût plus facile et moins
-périlleux de pénétrer à la Mecque, à Péterhof ou à Lhassa, qu'à Cologne
-et à Essen...
-
---Et les routes!... Quelque chose d'affreusement préhistorique... Pas
-de vicinalités, dans ces pays-là... pas de ponts et chaussées!...
-Admettons, pour un instant, que les populations ne vous massacrent
-point; que vous sortiez, à peu près intacts, votre automobile et
-vous, des griffes de l'autorité... jamais vous ne sortirez de ces
-routes-là... Des cloaques,... des fondrières,... des abîmes...
-L'accident certain,... la prison probable,... la mort possible... Voilà
-ce qui vous attend... Mais vous ne connaissez pas les Allemands. Tenez,
-pendant la guerre, nous avons dû loger, à la campagne, un escadron de
-uhlans... Savez-vous ce qu'ils faisaient?... Ils mangeaient le cambouis
-de nos voitures... Mais oui... tel est ce peuple, mon cher...
-
-Si bien qu'ils avaient hésité longtemps à m'accompagner, dans ce
-voyage, qui, pour toutes sortes de raisons, leur tenait à cœur...
-Aussi, avant de partir, s'étaient-ils munis copieusement de toutes les
-recommandations politiques, diplomatiques, militaires et douanières...
-Nous avions un portefeuille bourré de certificats, d'attestations,
-et d'admirables lettres d'une très belle écriture, ornées de cachets
-rouges imposants. Les papiers hollandais disaient: «Nous prions les
-autorités, etc.» Les papiers allemands disaient: «Ordre est donné aux
-autorités.» Il y a avait là une nuance plutôt rassurante... Mais, le
-moment venu de les mettre à l'épreuve, qu'allaient-ils peser, devant
-tant de barbarie?...
-
-
-
-
-La douane allemande.
-
-
-Ce qui nous arriva, quand nous franchîmes la frontière allemande, à
-Elten...
-
-Nous venions de passer un mois merveilleux, un mois enchanté, en
-Hollande, dans la douce et claire Hollande, encore tout émus de ses
-paysages de ciel et d'eau, de ses villes penchées, de ses musées. Il
-ne nous était rien arrivé de fâcheux, au contraire. Ici un accueil
-réservé et, au fond, bienveillant; là, une hospitalité enthousiaste.
-Même en Frise, où une automobile est une bête presque inconnue, où la
-curiosité hollandaise se montre parfois gênante, nous n'avions suscité
-qu'une sorte d'étonnement respectueux... Du moins, cet étonnement,
-c'est ainsi que je me plus à le qualifier... Quand on file sur les
-routes frisonnes, on voit, à chaque minute, passer des hommes au
-visage placide, qui mènent ces admirables chevaux, dont la peinture
-hollandaise consacre les belles formes rondes, de ces chevaux très
-noirs, à la haute encolure, à la robe luisante, qui s'accordent si bien
-avec le paysage et décorent nos corbillards parisiens avec tant de
-majesté... Ils s'arrêtaient pour nous considérer, laissant s'emballer
-leurs bêtes surprises... Je garde le souvenir de celui que nous fîmes,
-en cornant, se retourner de loin, et qui, sans plus se soucier de son
-cheval parti et galopant, à fond de train, dans le polder, demeura
-pétrifié d'admiration, immobile au bord de la route, son chapeau à la
-main...
-
-Je me rappelais aussi qu'à Edam, ayant laissé l'automobile à la
-garde de Brossette, pour prendre le coche d'eau qui mène à Volendam,
-nous avions été entourés, subitement, par les habitants de tout le
-village... Il y avait là de jolies filles souriantes, parées de
-bijoux et de dentelles; il y avait surtout des hommes, dont l'aspect
-nous inquiéta. Ces colosses, calmes et rasés, très beaux sous leurs
-bonnets de peau de mouton et dans leurs amples culottes bouffantes, me
-faisaient penser à ces paysans héros, leurs ancêtres, qui boutèrent,
-hors de leur République, notre bouillant Louis XIV, ses fringantes
-cavaleries, ses infanteries si bien dressées, ses cuisines et ses
-dames, non sans garder quelques bannières et drapeaux, et quelques
-canons historiés. Et je m'imaginai qu'ils examinèrent ces trophées du
-même regard fier et conquérant dont leurs descendants examinaient notre
-machine... À notre retour de Volendam, j'appris de Brossette, qu'il
-avait été traité royalement et que ces braves gens lui avaient offert
-un banquet.
-
---Seulement, expliqua Brossette,... j'ai dû en promener
-quelques-uns,... les notables de l'endroit,... et y aller d'une
-conférence sur le mécanisme...
-
---Vous savez donc le hollandais? lui demandai-je...
-
---Non, monsieur... Mais il y a les gestes... C'est égal... ce sont des
-types, vous savez!... Et je ne m'y fierais pas...
-
-Oui, mais l'Allemagne?... Ses douaniers rogues, ses terribles
-officiers, son impitoyable police? Les épreuves allaient maintenant
-commencer. Je regrettai, ah! combien je regrettai, à ce moment, de
-n'avoir pas l'âme chimérique de M. Déroulède, pour, d'un geste, rayer à
-jamais de la carte du monde ce barbare pays!
-
-Nous arrivâmes, venant d'Arnheim, vers quatre heures de l'après-midi,
-à Elten. Je cherchai longtemps où pouvait bien être la douane... On
-m'indiqua un petit bâtiment, modeste et familial, que nous eûmes la
-surprise de trouver vide... Je heurtai les portes et appelai vainement,
-plusieurs fois... À grand'peine, je finis par découvrir une bonne
-femme, assise, dans le coin d'une pièce, et qui reprisait pacifiquement
-des bas... Elle avait de larges lunettes, un visage vénérable et très
-doux. Elle était sourde. Près d'elle, un chat jaune dormait, roulé
-en boule sur un vieux coussin... Un pot de terre chantait sur la
-grille d'un fourneau. J'eus beau inspecter la pièce, pas le moindre
-appareil de force, nulle part... pas de râtelier avec sa rangée de
-fusils,... nul casque à pointe,... pas même un portrait de l'Empereur
-Guillaume, aux murs... Je crus que je m'étais trompé. Avec beaucoup de
-difficultés, je mis la bonne femme au fait de ce qui m'amenait.
-
---Oui... oui, fit-elle, en se levant pesamment... c'est bien ici...
-
-Elle posa ses lunettes et son ouvrage sur une table encombrée de
-paperasses, de registres, de livres à souche. Le chat réveillé s'étira
-voluptueusement... Elle dit en souriant:
-
---Un beau temps pour voyager... Na!... Venez avec moi... C'est à deux
-pas...
-
-Nous traversâmes la rue. Elle me fît entrer dans un cabaret où un
-gros homme, très rouge de figure et très court de cuisses, fumait sa
-grande pipe, assis devant une chope de bière... Quoiqu'il fût tout
-seul, il semblait s'amuser extraordinairement. Peut-être songeait-il
-à nos défaites, à ses victoires? Car, à quoi peuvent bien songer les
-Allemands?--La femme lui dit quelques mots.
-
---Ah! ah! fit le gros homme... Très bien... très bien! Nous allons voir
-ça...
-
-Je remarquai alors qu'il était coiffé, assez comiquement, d'une
-casquette anglaise, qui lui collait au crâne, et que ses vêtements,
-déteints, ne rappelaient l'uniforme que par deux ou trois boutons de
-cuivre et par un liséré, où le rouge ancien reparaissait, çà et là, à
-de longs intervalles... Nous sortîmes.
-
-Il tourna autour de la voiture, l'examina avec une curiosité réjouie...
-Brossette le suivait, prêt à ouvrir les coffres à la première
-réquisition... Moi, j'extrayais de ma poche le fameux portefeuille...
-Et tel fut le dialogue qui s'engagea entre un citoyen français et un
-douanier allemand:
-
---Ça va bien, hein?
-
---Assez bien...
-
---Ça va vite?
-
---Assez vite, oui.
-
---Trente kilomètres?
-
---Oh! Plus... plus...
-
---Sacristi!... C'est joli... c'est joli...
-
-Il passa la main sur la poire de la trompe, gonfla ses joues, souffla:
-
---Beuh? Beuh?....
-
---Oui...
-
---C'est joli... Et vous allez à Krefeld?
-
---Non... à Düsseldorf...
-
---À Düsseldorf?... Sapristi!... Alors, dépêchez-vous... Houp!...
-Houp!... Houp!
-
-Il me frappa amicalement sur l'épaule:
-
---Français, hein?...
-
---Oui...
-
-Il me serra fortement la main, et, m'indiquant la route:
-
---Düsseldorf... la première à droite... À Emmerich, vous passez le
-Rhin, sur le bac... Houp! Houp!
-
-Je demandai:
-
---La route est mauvaise, hein?
-
---Mauvaise?... C'est comme du parquet ciré... Houp!
-
-Avant de virer, selon les indications du douanier, je me retournai...
-Je le vis planté au milieu de la route, qui agitait en l'air sa
-casquette, en signe de bon voyage.
-
-Nous fûmes longtemps à revenir de notre étonnement.
-
---Ça doit cacher quelque chose de terrible, dit l'un de nous...
-Attention, Brossette... Et pas si vite!
-
-C'est ainsi que nous entrâmes en Allemagne.
-
-
-
-
-Vers Rocroy.
-
-
-Pour l'instant, nous n'avons même pas franchi la frontière belge, et
-nous roulons toujours vers Givet.
-
-Première journée désagréable.
-
-Après Compiègne, le vent s'était levé brusquement, un vent du nord,
-âpre et dur, qui gênait beaucoup notre marche, et faisait tournoyer
-vers nous, sur la route, de petits cyclones de poussière... Tant que
-nous eûmes à longer l'Oise, à la quitter pour la retrouver ensuite,
-avec la fraîcheur de sa vallée, la surprise de ses ports charmants,
-et le mouvement de sa batellerie, cela alla très bien. Mais au-delà
-de Saint-Quentin, où notre patriotisme se contenta d'admirer Latour
-et ne songea pas une minute, hélas! à donner le moindre souvenir à M.
-Anatole de la Forge, le paysage devint morose. Nous aussi. Presque rien
-que des champs de betteraves, à peine ensemencés... Il semblait que la
-campagne se fripât, se ratatinât, se décolorât, sous la sécheresse du
-vent... Elle était laide à voir, comme une chambre dont on n'a pas fait
-la toilette depuis longtemps... Peu de villages, pas de villes, sauf
-Guise qui ne me parut pas être l'Eldorado industriel, célébré par le
-bon Fournière et créé par le bon Godin. De loin en loin, des hameaux
-endormis, des fermes ensommeillées; ici, une pauvre briqueterie; là,
-une distillerie abandonnée... et la route, la route monotone, inactive,
-presque déserte. Nous ne rencontrâmes guère que ces hautes et lourdes
-voitures de liquoristes, qui s'en allaient, dans un bruit de bouteilles
-secouées, porter aux rares humains de ces régions la tristesse, la
-maladie et la mort.
-
-Moins un pays travaille, et plus l'on dirait qu'on rencontre de ces
-assommoirs ambulants. Cela tient, sans doute, à ce qu'on ne rencontre
-qu'eux.
-
-Je remarquai que presque tous les vieux châteaux sont désertés...
-Ils ne nourrissaient plus leur homme. Quelques-uns servent, pour les
-pauvres gens, de sanatoria, ou de colonies de vacances; ils sont
-revenus au peuple, et c'est ce qu'ils avaient de mieux à faire. Les
-autres tombent en ruine et meurent dans leur cercle de ronces. Personne
-n'en veut plus. Le temps est dur à l'oisiveté des hobereaux. Les jours
-de marché, et le dimanche, à l'heure de la messe, on les voit encore se
-pavaner à la ville, avec des culottes de velours usé, des cravaches,
-des bottes, des éperons qu'ils font toujours sonner fièrement sur les
-trottoirs. Mais ils n'ont plus de cheval, car l'avoine est chère; et
-ils n'ont plus rien, car, pour avoir quelque chose, il faut le gagner
-au travail. Ils se contentent de ces simulacres de luxe et de chic, où
-ils trouvent encore de quoi alimenter leur orgueil déchu, et leur foi
-chimérique... Heureux pourtant, quand, au retour de la foire, sur la
-route, ils rencontrent un paysan qui consent à les ramener, chez eux,
-dans sa carriole, avec son porc!... Je parle surtout de la Bretagne, du
-Perche, du Nivernais, où il y a encore des châteaux, plus sales que des
-porcheries, habités par des hobereaux, plus dénués que des mendiants...
-Mais ici il semble qu'il n'y ait même plus de hobereaux, retournés avec
-leurs cravaches, leurs éperons, leur Roi et leur Dieu, dans le grand
-tout du passé.
-
-Quelquefois, sur une hauteur, se dresse encore un château tout neuf, de
-brique et de pierre, avec des tours, des tourelles, des créneaux. Soyez
-sûr qu'il appartient à un cordonnier heureux, à un épicier enrichi,
-parvenus enfin à réaliser le rêve anachronique et seigneurial, qui
-hanta leur esprit de prolétaire..
-
-
-
-
-Une ville morte.
-
-
-Rocroy, nom sonore qui semble claironner, à lui seul, toute la jeune
-gloire de Louis XIV.
-
-J'ai vu bien des villes mortes,--elles ne sont pas rares en
-France,--mais d'aussi mortes que Rocroy, il n'est pas possible qu'il
-y en ait, nulle part, dans le monde. Rocroy est plus qu'une ville
-morte, c'est un cimetière; plus qu'un cimetière, c'est le cimetière
-d'un cimetière, si une telle chose peut se concevoir. L'administration
-des ponts et chaussées qui, par pudeur nationale, sans doute, a voulu
-épargner aux voyageurs étrangers l'affligeant spectacle de cette
-déchéance, a déclassé la route qui mène à Rocroy. Rien ne mène plus à
-Rocroy qu'un chemin ensablé, cahoteux, que personne ne prend, et où
-poussent librement des herbes grisâtres: l'ancienne route. La nouvelle
-le contourne à quelques kilomètres, et s'en va desservant des villages
-plus vivants et de moins mornes campagnes. Pourtant, Rocroy subsiste
-encore sur les cartes, par habitude, je pense, peut-être par charité,
-comme, dans les budgets de l'État, subsistent parfois des crédits
-alloués à des services supprimés, ou à des personnes disparues... Je ne
-puis me faire à l'idée que le gouvernement trouve des fonctionnaires
-assez dénués, pour les envoyer--sous-préfets, juges, percepteurs,
-etc.--dans cette nécropole. J'imagine qu'on les recrute--et avec peine
-encore--parmi les anciens concierges de châteaux historiques et les
-gardiens de cimetières désaffectés... Quant aux quelques figurants,
-chargés de représenter l'indigène, d'où viennent-ils? De quels
-hôpitaux? De quelles morgues?... De quels musées de cire?
-
-Et remarquez que, par une audacieuse ironie, Rocroy tient, dans
-notre système de géographie départementale, l'emploi de chef-lieu
-d'arrondissement... C'est chef-lieu de rétrécissement qu'il faudrait
-dire...
-
-Nous y arrivâmes par hasard, ou plutôt par erreur, car, malgré
-Brossette, que son instinct ne trompe jamais, je m'acharnai à croire
-que le dit chemin cahoteux devait être un raccourci, et, qu'à le
-prendre, nous économiserions de la route et du temps, pour gagner Fumay.
-
-Hélas! ce fut Rocroy.
-
-Mais, je ne regrette rien. Les spectacles agréables ne nous sont pas
-seuls utiles, et nous avons appris, depuis l'histoire romaine, que rien
-n'exerce l'esprit, n'élève le cœur, comme de méditer sur des ruines.
-
-
-Rocroy a encore ses remparts et ses deux portes. Bien qu'ils aient
-été construits par Vauban, qui avait pourtant de l'imagination et le
-goût du pittoresque, ils n'ont rien de terrible, rien de décoratif,
-non plus. La ville n'est, pour ainsi dire, qu'une place, une petite
-place lugubre et muette, fort sale, autour de laquelle des maisons, qui
-n'ont même pas le prestige des architectures anciennes, se délabrent,
-s'excorient, s'exfolient, ainsi que de pauvres visages, atteints de
-dermatose. Cela est noir, galeux, effrayamment vide. Je ne me rappelle
-pas y avoir vu un arbre, une fontaine, un kiosque. On y chercherait
-vainement, même sur une boutique ou sur un café, le souvenir du grand
-Condé... Ah! les Espagnols peuvent venir à Rocroy, sans la moindre
-humiliation. Rien n'y évoque plus la mémorable frottée qu'ils y
-reçurent; aucun trophée à la mairie, aucun canon sur les remparts...
-Mais que viendraient faire à Rocroy les Espagnols? Ils ont aussi des
-villes mortes, chez eux, de vieilles villes sarrasines, des villes de
-porcelaine que le soleil, chaque matin et chaque soir, anime de reflets
-enflammés et merveilleux.
-
-Quand nous traversâmes cette place, nous vîmes quelques fantômes,
-assis sur des chaises et sur des bancs, au seuil des portes, devant
-les boutiques, dont la plupart, d'ailleurs, étaient closes. Ils ne
-remuaient pas, ne parlaient pas, ne regardaient pas. Le bruit de
-l'automobile ne leur fit même pas lever la tête.
-
-Dans les plus petits villages, perdus au fond des terres, un chien
-étranger, un chemineau qui passe, une voiture d'ambulant, un vol
-d'oies sauvages, est un événement considérable. À plus forte raison,
-une auto... On s'inquiète, on s'assemble autour de ces choses
-inhabituelles, qui, pour un instant, rompent la monotonie de ces
-existences enfermées.
-
-À Rocroy, ils ne s'inquiétaient de rien, ne regardaient rien, si
-parfaitement immobiles que nous eûmes la pensée que c'étaient des
-mannequins d'étoupe, et que, si nous les avions effleurés d'une
-chiquenaude, ils fussent tombés sur le trottoir, avec un bruit mou...
-Notre surprise s'augmenta à découvrir que les devantures des boutiques
-s'ornaient d'enseignes, telles que celles-ci: «Épicerie parisienne...
-Boulangerie parisienne... Charcuterie parisienne...». J'ignore l'idée
-que ces spectres se font de Paris, si Paris, pour eux, symbolise la vie
-ou la mort... Ce que je sais, c'est que tout était parisien, à Rocroy,
-et que tout était mort.
-
-On ne perçoit d'abord que le comique des choses; ce n'est qu'à la
-réflexion que le tragique apparaît.
-
-Il ne nous fallut pas longtemps pour sentir que cette ruine et que
-cette mort étaient bien la parfaite et douloureuse image de la ruine
-et de la mort, que fut l'œuvre politique et militaire de Louis XIV,
-œuvre à jamais néfaste, que, plus tard, vint achever Napoléon dont,
-par un prodige, la France n'est pas morte, mais qui pèse toujours sur
-elle d'un poids si lourd et si étouffant...
-
-Aujourd'hui, de probes et sagaces historiens entreprennent de réviser
-l'histoire de ce siècle abominable que, dans les écoles démocratiques
-et les salons libéraux, on appelle toujours le grand siècle. Vraiment,
-nous n'avons plus à avoir honte du nôtre, quoi qu'en aient les
-Académies, gardiennes sévères des mensonges du passé.
-
-Que sont nos vices, notre corruption, notre vénalité, que sont nos
-pauvres petits Panamas, si on les compare aux vices, aux corruptions,
-aux concussions, aux trahisons de cette cour fameuse qu'on nous donne
-encore pour le modèle de l'honneur, du patriotisme, de l'élégance et
-de la vertu? À peine des farces de collégien... Ma pensée allait,
-avec une sorte de reconnaissante piété, vers nos bons radicaux et
-radicaux socialistes qui, comme la noblesse d'alors, forment la classe
-privilégiée d'aujourd'hui, celle qui, éternellement, sous des titres
-différents, mais avec des appétits égaux, se rue, dit-on, à la même
-curée des honneurs et de l'argent... Quelles braves gens! Et comme
-je les aime!... Ils sont affables, polis, modérés dans l'expression
-publique de leurs passions, ennemis du scandale qui est toujours laid,
-des intrigues trop bruyantes qui sont parfois dangereuses. Excellents
-patriotes, fermes capitalistes, intermédiaires habiles entre l'épargne
-et les banques, propriétaires orthodoxes, qui donc pourrait mieux
-défendre les immortels principes de la conservation sociale, repartir
-plus équitablement, entre les grosses affaires qu'ils protègent, et les
-menus besoins des pauvres qu'ils administrent, la manne des budgets?...
-En outre, ils ont de l'éducation, de la décence et de la vertu, une
-culture moyenne qui les rend aptes à toutes les médiocrités éclatantes
-et fructueuses, un raffinement de mœurs, qui fait leur commerce
-agréable et sans surprises, des habitudes électorales qui les mêlent au
-peuple, qui apprennent, même aux plus grincheux, la bienveillance et la
-familiarité envers les petits...
-
-Ah! comme ils ont bonne figure, à les comparer, en leur sévère habit
-noir, à ces grands seigneurs, vêtus de soies et de dentelles, brutaux
-et goujats, ignorants et voleurs, domestiques et proxénètes, dont
-l'élégance si vantée, si regrettée, consistait à se roter au visage
-l'un de l'autre, donner audience, déculottés sur leurs chaises percées,
-se barbouiller de sauces, comme les chiens qui fouillent du nez dans
-leur pâtée, cultiver, bactériologistes sans le savoir, d'immondes
-vermines sous leurs perruques: charniers ambulants, ambulantes ordures,
-qui laissaient de leur passage dans les couloirs de Versailles, de
-Meudon, du Petit-Luxembourg, une persistante odeur de musc et de
-merde... Prestigieux serviteurs de la monarchie et de la religion, ils
-ne pensaient qu'à trafiquer de leurs fonctions, piller le trésor, les
-tailles, les gabelles, les magasins publics, tricher au jeu, trahir
-leur pays, mener leurs femmes, leurs filles, leurs maîtresses, au
-lit royal, leurs fils au lit des augustes sodomistes de la Maison de
-France, et, mieux que sur les champs de bataille où ils se battaient,
-d'ailleurs, comme des lions, leur fierté chevaleresque s'exaltait
-à présenter le pot de chambre au Roi, à changer ses chemises, ses
-chausses, ses draps, souillés par les déjections de ses purgatifs...
-
-Règne monstrueux et fétide, dont l'odeur de latrines, de bordel, vous
-prend à la gorge, et vous fait tourner, soulever le cœur, jusqu'au
-vomissement!... Ni la beauté des palais, ni la grâce des jardins et des
-parcs, ni la gloire de La Rochefoucauld, de Pascal, de La Bruyère, de
-Corneille, de Racine, de Molière, ni le puissant génie constructeur de
-Colbert, ni--ce qui est plus beau et plus grand que tout cela--la force
-accusatrice des aveux, des portraits de l'immortel Saint-Simon, ne
-sauraient en effacer les hontes et les crimes.
-
-Et comme je n'oubliais pas que nous étions à Rocroy, je m'arrêtai
-plus complaisamment à la physionomie du grand Condé qui, au dire de
-l'Histoire, fut la plus pesante, la plus stupide, la plus héroïque
-brute de ce siècle de brutes, qui vendit toujours son épée au plus
-offrant, qui la vendit même à la France... O gloire de Chantilly!
-
-En sortant de Rocroy, où, parmi tant de morts, m'étaient revenus tant
-de souvenirs d'un passé détesté, avec quelle ferveur je me plongeai à
-nouveau--c'est une image--dans le bain de vos vertus rafraîchissantes
-et hygiéniques, bons radicaux et radicaux socialistes de notre
-temps, si paisible et si raffiné!... Avec quelle joie purifiante,
-avec quelle dévotion consolatrice je me plus à évoquer vos vertueux
-hauts-de-forme et vos honnêtes habits noirs... à évoquer encore, à
-évoquer toujours, groupées autour de M. Fallières--c'était alors
-M. Loubet--dans les appartements enfin aérés, enfin désinfectés de
-Rambouillet, les élégances de notre Cour contemporaine!... Qu'il me
-parut rassurant, M. Loubet!--c'est aujourd'hui M. Fallières, bon gros
-vigneron de notre terroir méridional.--Qu'elles me parurent charmantes,
-émouvantes, antiseptiques, vos élégances nouvelles, bons radicaux et
-radicaux socialistes! La belle affaire qu'un esprit vil, frivole et
-chagrin observe, si mal à propos, tout ce qu'elles doivent encore aux
-parfumeries des salons de coiffure, à la coupe familiale des coupeurs
-de la Belle-Jardinière!....
-
- * * * * *
-
-La mort de Rocroy a gagné la campagne qui l'environne, comme la
-gangrène d'un membre gagne le membre voisin... L'impression en est
-sinistre... On croit qu'on va respirer, on étouffe plus encore.
-Avant de retrouver la vie balsamique de la terre, la splendeur de la
-forêt, le tumulte de la Meuse, au long des ardoisières de Fumay, il
-nous faut traverser un large plateau, sorte de zone funéraire, où le
-sol est pierreux, lugubrement stérile. Là, ne poussent que des herbes
-sèches et décolorées, de maigres bouleaux qui ne dépassent pas la
-taille d'un arbuste nain, et çà et là, des ajoncs qui n'ont pas une
-fleur... Ensuite, c'est une joie à pousser des hosannas, c'est comme
-une résurrection, lorsque nous rejoignons, par les lacets des Ardennes,
-la rivière mouvementée, et que nous entendons la sirène des remorqueurs
-qui entraînent les longs trains de bateaux... Et tout reverdit, tout
-miroite, tout sent bon, tout travaille, le sol fleuri, les arbres s,
-les eaux, les coteaux, les maisons, les hommes, le ciel; tout est
-féerique jusqu'à Givet.
-
-
-
-
-Une ville forte.
-
-
-Quelle folle terreur ont donc su nous inspirer les Belges, que Givet
-soit une telle forteresse?
-
-La ville disparaît presque sous l'accumulation des défenses
-militaires... Forts tapis au haut des pics, terrasses armées, enceintes
-bastionnées, casemates blindées, fossés remplis d'eau, pont-levis,
-mâchicoulis, échauguettes, demi-lunes, chemins de ronde, tout ce
-qu'inventa, pour la sécurité des frontières, la science ancienne et
-moderne de la fortification, Givet en est pourvu... Par les poternes
-et les chemins couverts, on s'attend à voir, tout d'un coup, débusquer
-des hommes d'armes, bardés de fer... Ah! les Belges doivent être fiers
-d'être Belges, en regardant Givet... Ils savent ainsi tout ce que
-leur puissance militaire a de redoutable... J'imagine aisément que
-Givet soit, pour eux, la meilleure école, où se fortifie leur arrogance
-nationale. Le dimanche, les pères doivent conduire leurs enfants à
-Givet, et je les entends qui leur disent:
-
---Voyez, comme nous faisons trembler le monde!
-
-De son côté, un officier français, devant qui je m'étonnais de ce luxe
-guerrier, m'a expliqué ceci:
-
---Il ne faut plus, au cours des luttes futures, qu'on puisse encore
-s'écrier: «Ah! voici les Belges. Nous sommes foutus!»
-
-Et que de casernes!... Quelles immenses esplanades pour l'évolution des
-troupes!... Que de soldats!
-
-J'ai vu défiler des bataillons et des bataillons d'infanterie. En
-tenue de campagne et clairon sonnant, sans doute ils revenaient
-d'une reconnaissance, peut-être d'un combat. Et j'ai admiré leur
-allure martiale, leur souple entraînement... Nous sommes bien
-gardés, allez!... Tout me fait croire aujourd'hui que, devant un tel
-déploiement de forces, un tel hérissement de défenses, l'armée belge
-nous laissera tranquilles, désormais.
-
-«Si tu veux la paix...», dit la Sottise des nations.
-
-On rêve pour Nancy le tiers seulement des travaux patriotiques exécutés
-à Givet... Il est vrai que, là-bas, ce ne sont que les Allemands...
-
-
-
-
-Une famille d'automobilistes.
-
-
-Revenus de notre surprise, bien sûrs de n'être pas dérangés par une
-attaque soudaine des corps d'armée belges, nous passâmes la soirée
-assez gaiement, dans un hôtel propre, très recommandé par le _Touring
-Club_, où l'on nous servit de la cuisine simple et modeste, de la
-cuisine de siège. Les truites de la Meuse, annoncées sur la carte,
-furent, au dernier moment, remplacées par une plus humble friture de
-gardons, et l'on substitua de la charcuterie au rosbif promis; tout
-cela de si bonne grâce que nous fûmes enchantés de notre dîner.
-
-Près de nous, était attablée toute une famille: le père et la mère, la
-fille, le fils. Ils étaient arrivés, un peu avant nous, en automobile
-aussi... Partis de Paris, depuis trois jours, ils avaient été arrêtés,
-dans des endroits peu habitables, par toute sorte d'accidents... Ils en
-parlaient avec aigreur... La mère, surtout, se plaignait amèrement de
-la machine:
-
---Ce n'est rien... ce n'est rien... expliquait le père. Elle est un peu
-paresseuse, c'est vrai... Elle va s'échauffer...
-
-Elle insistait:
-
---Je t'ai toujours dit que tu aurais dû acheter une Charron, comme les
-Levasseur, ou une Panhard, comme les Tripier... Ce ne sont pourtant pas
-des imbéciles, eux!... Ah! c'est agréable, d'avoir tout le temps des
-pannes!
-
---Elle va s'échauffer... je te répète qu'elle va s'échauffer... Il faut
-qu'elle se fasse... Mais naturellement.... Tu n'es pas raisonnable...
-Voyons, c'est comme des chaussures neuves... elles ne vont bien au pied
-qu'au bout de huit jours... Ah! les femmes... la lune, tout de suite!
-
---Eh bien, moi, je te dis que nous n'arriverons jamais à Bruxelles,
-avec ce sabot-là...
-
-Il se mit à rire bruyamment, se tourna vers nous, comme pour en appeler
-à notre témoignage:
-
---Sabot!... Une Brulard-Taponnier, douze chevaux!... Ah! ah! ah!...
-
---Tu verras... tu verras!...
-
-Elle était couperosée, flasque, minaudière, et pessimiste. Pour bien
-prouver qu'elle était venue en automobile, elle avait conservé ses
-terribles lunettes bien en vue sur son chapeau de feutre beige. Lui,
-gros, court, la joue ronde et rasée, la barbe en pointe, jovial,
-vulgaire, et brave homme, arborait orgueilleusement une casquette
-russe, ornée des insignes du _Touring._ Impossible d'être plus gauche,
-plus sottement fagotée que la fille. Sans fraîcheur, sans grâce, les
-oreilles livides et comme décollées, le cheveu pauvre, elle montrait
-déjà, sur le devant de la bouche, une denture toute gâtée... Quant au
-fils, le front bas, le menton fuyant, jaune et très maigre, le corps
-aveuli par des habitudes solitaires, il était totalement abruti...
-Famille bien française, comme on voit.
-
-En voyage, nous ne cessons, nous autres de France, de nous moquer
-des familles allemandes, anglaises, italiennes, que nous rencontrons
-sur notre route, et qui, souvent, nous donnent l'exemple de la santé
-physique et de la bonne éducation. Avec une joie féroce et un imbécile
-orgueil, nous nous complaisons à relever, toujours à notre avantage,
-ce que nous appelons leurs ridicules, leurs tares, qui ne sont,
-peut-être, que des vertus... Mais il est entendu que rien n'est beau,
-élégant, pétulant, spirituel, rien n'est intelligent que de France. Les
-grands hommes d'autre part ne sont que de plats copistes, de honteux
-plagiaires. Dickens doit tout à Alphonse Daudet, Tolstoi à Stendhal...
-Ibsen est, tout entier, dans _La Révolte_ de Milliers de l'Isle-Adam...
-Qu'eût été Gœthe sans Gounod et sans Thomas?... Et pour ce qui
-est de Henri Heine, ne parlons pas, voulez-vous?... de ce vil espion
-pensionné par Guizot... L'âme française, je la retrouve, toute, dans
-cette exclamation de Brossette qui, un jour, à Kœnigsberg, me
-disait:
-
---Les Allemands, monsieur?... quel peuple de sauvages!... Ils ne
-comprennent pas un mot de français...
-
-
-Ah! si pourtant nous songions quelquefois à mirer, dans nos familles
-à nous, nos infériorités de race, nos descendances d'alcooliques, de
-syphilitiques, notre lourdeur, notre stupidité haineuse ou jobarde?
-
-Cette fois, en considérant cette famille de mon pays, attablée près de
-nous, j'y songeai, avec quelle douloureuse humilité!
-
-
-**Ils allaient en Belgique. Jamais encore ils n'étaient sortis de
-France, et l'idée que, le lendemain matin, pour la première fois, ils
-franchiraient une frontière, entreraient dans un pays qui ne serait
-plus la France, cette idée-là les impressionnait, les troublait au delà
-de tout... Ils ne savaient pas trop s'ils devaient avoir peur, ou se
-réjouir...
-
-Après le dîner, la table desservie, le père s'entretint longuement,
-avec le patron de l'hôtel, des industries du pays; la mère tira de son
-sac un jeu de cartes et fit une patience; la jeune fille feuilleta le
-_Bædecker_, et le fils, écroulé sur sa chaise, bouche ouverte et
-bras pendants, s'endormit profondément.
-
-Tout à coup la jeune fille demanda:
-
---Mère!... qu'est-ce que c'est que le Mannekem-Piss?
-
---Veux-tu bien te taire?... chuchota la mère, en glissant vers nous un
-regard inquiet... Veux-tu bien ne pas dire de ces choses-là, petite
-malheureuse?
-
-Mais la jeune fille appuya, ingénument:
-
---Quelles choses?... Puisque c'est dans le _Bædecker!_
-
---Ça n'est pas convenable, là!
-
---Pourquoi?
-
---Parce que...
-
---Alors, on ne verra pas le Manneken-Piss?
-
---Si, tu le verras... Tu le verras avec ta mère... Seulement, tais-toi!
-
-Et le père continuait de s'instruire auprès du patron de l'hôtel.
-
---Nous avons ici, énumérait ce dernier, de très beaux calcaires... une
-importante fabrique de colle forte.... des tanneries...
-
---Des tanneries?... Ah!... c'est intéressant... Et la conserve?
-
---Non, nous n'avons pas ça... Par exemple, nous avons aussi une belle
-usine de caoutchouc...
-
---Bigre!... Ah! dites-moi?... Et pas de conserve?... C'est curieux!...
-
-À cette insistance, nous comprîmes que le gros monsieur avait, quelque
-part, un établissement de conserves... Malgré son air bonhomme,
-avait-il dû en empoisonner des gens! Et, peut-être, avait-il élevé ses
-enfants avec ses produits, ce qui expliquait leur teint terreux et
-maladif... Satisfaits de ce renseignement et de ces hypothèses, nous
-allions nous retirer, quand le mécanicien entra, en cotte de travail,
-les mains toutes noires de graisse...
-
---Ah! Ferdinand, dites-moi?... La voiture?... Ça va, hein?... Nous
-partons demain, à huit heures, mon garçon... huit heures précises...
-Dites-moi?... Faites le plein d'essence... Voyons... Namur?... Soixante
-kilomètres, à peu près, hein? Non... le demi-plein... Ce sera assez...
-
-Le mécanicien parut gêné, se gratta la tête:
-
---C'est que... dit-il... voilà... la machine ne va pas du tout... Elle
-n'embraye plus...
-
---Sacristi!... Dites-moi?... Ça n'est pas grave?
-
---Hé!... monsieur... c'est embêtant...
-
-Toute la famille, même le fils réveillé, tendait le col vers le
-mécanicien...
-
---Comment?... Qu'est-ce que vous dites?... Une machine toute neuve!
-
---Bien sûr... mais monsieur doit comprendre... du moment qu'elle
-n'embraye plus...
-
---Je comprends... certainement, je comprends... mais...dites-moi?...Ce
-n'est pas une raison... Voyez ça... travaillez...
-
---Mauvais travail... Ici, il n'y a pas de fosse... Et puis, il fait
-trop noir... Demain matin, nous verrons ça... Ah! j'ai bien peur...
-
---Mais non... mais non... Huit heures, hein?... Ah!.. Dix litres
-seulement... Nous remplirons après la frontière...
-
-Il prononça «la frontière» avec un accent majestueux. Le mécanicien
-parti, il se promena quelques minutes dans la salle, le front plissé...
-Mais, pour dissimuler ses préoccupations, les pouces aux entournures du
-gilet, et balançant la tête, il faisait:
-
---Peuh! peuh! peuh!... Peuh! peuh!
-
-La mère avait un sourire méchant... Elle dit:
-
---Tu verras... tu verras!
-
-La fille demanda:
-
---Père... qu'est-ce que c'est: «elle n'embraye plus»?
-
---Mon enfant, c'est...
-
-Il resta court, chercha une explication, et n'en trouvant pas:
-
---C'est rien... fit-il, rien du tout... Un peu de graissage... il n'y
-paraîtra plus...
-
---Oui! oui... compte là-dessus... ricana la mère, en se levant.
-
-Et nous allâmes nous coucher.
-
-Le lendemain matin, dans la cour de l'hôtel, ce fut une scène tragique.
-
-La famille, harnachée pour le voyage, était réunie autour de la
-Brulard-Taponnier, douze chevaux... Nous arrivâmes juste au moment où
-Brossette, à qui son collègue avait demandé aide, sortait de dessous la
-voiture.
-
---Eh bien? interrogea le monsieur, qui avait mis ses derniers espoirs
-dans la science de notre mécanicien...
-
---Eh bien... répondit-il en s'époussetant... rien à faire... Le cône
-est faussé, le cuir est brûlé... Faut qu'elle aille à l'usine.
-
-Ils furent tellement consternés, tous les quatre, qu'ils ne songèrent
-même pas à protester, à s'indigner. Le silence qui suivit cette
-sentence fut quelque chose de poignant... J'eus pitié d'eux...
-Vraiment, ils avaient l'air de condamnés à mort.
-
-Ferdinand s'approcha de son maître. Son expression de fourberie me
-frappa. Il fut verbeux.
-
---Je l'avais bien dit à monsieur, hier soir... Ah! c'est très
-embêtant... J'vas ramener la sacrée machine à Paris, et je viendrai
-retrouver monsieur en Belgique, où que monsieur me dira... Vrai!... on
-peut appeler ça de la guigne... Monsieur, lui, va prendre le chemin de
-fer pour quelques jours, cinq... six jours... huit jours au plus...
-le temps des réparations, quoi!... À moins que monsieur ne préfère
-m'attendre ici... C'est, comme de juste, à la disposition de monsieur...
-
-Le patron de l'hôtel, qui circulait autour de la voiture, lança
-négligemment:
-
---Il y a de bien belles promenades, dans les environs... Bons
-chevaux... Voitures confortables... Prix modérés...
-
-Après un nouveau silence, le monsieur regarda Ferdinand d'un regard
-timide et suppliant:
-
---Vous êtes bien sûr?... Il n'y a pas un moyen?... Dites-moi?... pas un
-moyen?
-
---Que monsieur demande à mon collègue!...
-
-Brossette, qui se lavait les mains à la pompe, tourna la tête, répéta:
-
---Rien à faire...
-
-Ferdinand rajusta le capot du moteur. Ils le considéraient comme s'ils
-eussent encore espéré un miracle... Mais le moteur resta silencieux...
-
---Ah! c'est complet, fit, dans un serrement des lèvres, la femme dont
-la couperose, sous le voile, s'accentuait de barres violacées... Elle
-est jolie la Brulard-Taponnier, douze chevaux!... Elle est jolie!
-
-De plus en plus hébété, le monsieur soupira.
-
---Arriver à Bruxelles en chemin de fer!... Dites-moi?... C'est raide...
-
-La fille avait des larmes dans les yeux. Adieu, peut-être, le
-Manneken-Piss!... Le fils ouvrait et refermait la portière d'un geste
-colère et stupide...
-
-En écoutant le bruit doux et régulier de notre moteur que Brossette
-venait de mettre en marche, le monsieur, dans sa détresse, s'enhardit
-jusqu'à m'adresser la parole:
-
---Vous avez de la chance... Ah! vous avez de la chance...
-
---Monsieur a une bonne voiture, voilà... rectifia aigrement la femme...
-Monsieur n'a pas une Brulard-Taponnier, douze chevaux!...
-
-Notre 628-E8 partit dans un démarrage que, malicieusement, Brossette
-s'était appliqué à faire foudroyant.
-
---Pauvres gens!... dis-je à Brossette, quand nous fûmes sortis de la
-ville.
-
-Brossette, d'abord, ne répondit rien. Puis, haussant les épaules et ne
-pouvant retenir un petit rire que je voyais se tordre, au coin de sa
-bouche:
-
---De bonnes poires, monsieur!... La voiture n'a rien, vous savez?...
-Seulement, Ferdinand est jaloux de sa femme... Ça le travaille... ça
-le travaille... Il veut rentrer pour la surprendre... Et comme ils n'y
-connaissent rien...
-
-J'adressai de vifs reproches à Brossette, pour s'être fait le complice
-d'une si mauvaise action.
-
---Oh! moi, monsieur... bien sûr que je donne tort à Ferdinand... Ces
-choses-là, ça se fait pas... Mieux vaut être cocu... je lui ai dit...
-Il s'est entêté... Tout de même, je pouvais pas refuser ce service à un
-copain... Et puis, on n'est pas poires comme ces gens-là!
-
-L'air piquait; le matin était exquis, odorant... Un gros bateau
-remontait la Meuse, dans un clapotement rouge... Nous marchions
-vivement... Peu à peu, je sentais mon indignation faiblir. Quand
-nous nous arrêtâmes, devant la douane, les mauvais instincts, qui
-travaillent l'âme de l'automobiliste, avaient fait leur œuvre. Et
-c'est avec une sorte de joie méchante, de plaisir barbare, que j'aimai
-à me représenter, dans la cour de l'hôtel, groupée autour de la machine
-silencieuse, cette famille désemparée, à qui le patron de l'hôtel
-continuait de dire, sans doute:
-
---Il y a de bien belles promenades, dans les environs!...
-
-
-
-
-BRUXELLES
-
-
-Il y a de quoi s'irriter d'avoir roulé, depuis la frontière, sur
-d'infâmes pavés, sur d'immenses vagues de pavés, d'avoir traversé le
-Borinage noir et fumant au soleil, avec des éclats de métaux, et qui,
-toutes les nuits, incendie la nuit de ses bouillonnements de forge et
-de ses flammes d'enfer, pour n'aboutir qu'à cette ville si parfaitement
-inutile, si complètement parodique: Bruxelles.
-
-Bruxelles!
-
-Vraiment, il est insupportable, et même un peu humiliant de se sentir
-dans cette capitale des sociétés de tramways du monde entier, reine de
-l'industrie des asperges précoces, des endives amères et des raisins
-de serre sans goût, quand Bruges en dentelles, Liège en acier, Louvain
-en prières, Gand d'autrefois, avec ses rues si anciennes, ses pignons
-peints, ses toits coloriés et tout ce que disent les façades de ses
-églises, tout ce que chuchotent les vieux murs au bord du canal;
-quand les formidables quais d'Anvers, Mons où grouillent les gueules
-farouches, Charleroi et ses montagnes de crassiers que franchissent
-les petits chemins de fer aériens; Furne où les processionnaires du
-Saint-Sang défilent, portant des croix de fer, lourdes comme leurs
-péchés, quand tout ce pittoresque, tout cet art, tout ce mouvement
-tragique du travail, tout ce tumulte de la Meuse et de l'Escaut, tout
-ce silence mortuaire des béguinages, tous ces souvenirs de kermesses et
-de massacres, ne sont qu'à quelques tours de pneus d'ici.
-
-Et justement Bruxelles!
-
-Enfin, j'y suis... Il faut bien que j'y reste, ne fût-ce que pour
-panser mes côtes meurtries et mes reins brisés par tant de ressauts et
-de cahots, sur ces routes de supplice...
-
- * * * * *
-
-Après tout, on peut aimer Bruxelles. Il n'y a là rien d'absolument
-déshonorant.
-
-Je sais des gens, de pauvres gens, des gens comme tout le monde, qui y
-vivent heureux, du moins qui croient y vivre heureux, et c'est tout un.
-
-J'ai conté, jadis, je crois, l'histoire de cet ami, interne dans une
-maison de fous en province, qui, de sa chambre, n'ayant pour spectacle
-que les casernes, à droite; à gauche, la prison et une usine de
-produits chimiques; en face, l'hôpital et le lycée; rien que de la
-pierre grise, des chemins de ronde, des préaux nus, des cours sans
-verdure, des fenêtres grillées, me montrait, avec attendrissement,
-au-dessus d'un mur, un petit cerisier tortu, malade, la seule chose qui
-fût à peine vivante, au milieu de ce paysage de damnation, et me disait:
-
---Regarde, mon vieux... On est bien ici, hein?... C'est tout à fait la
-campagne.
-
-Il y a des gens qui croient que Bruxelles, c'est tout à fait la ville.
-
-J'en sais même qui voudraient y vivre, qui regrettent de ne pas y
-vivre, par exemple ces gais notaires de nos provinces économes, ces
-financiers bons enfants de la rue Lepelletier qui, actuellement, au
-Dépôt, à Gaillon, à Poissy, à Clairvaux, se reprochent amèrement
-de n'avoir pas su mettre au point--au point légal--ces dangereuses
-opérations de l'abus de confiance et du faux. Mais l'espèce en devient
-de plus en plus rare. Et depuis la réforme du régime des prisons,
-préfèrent-ils à Bruxelles ce Fresnes humanitaire, où le confort et
-l'hygiène ne sont pas illusoires, où le travail semble récréatif et
-moralisateur, où le modem style des cellules, des préaux, des parloirs,
-est supportable, sobre, et ne donne pas de cauchemars: la première
-prison où l'on cause.
-
- * * * * *
-
-On peut ne pas aimer Bruxelles. C'est d'ailleurs le cas de beaucoup de
-Bruxellois et non des moindres.
-
-Voyez le roi Léopold qui n'y est jamais, qui multiplie les occasions de
-n'y jamais rester, qui est partout, en France, en Italie, en Suisse,
-en Allemagne, en Angleterre, qui est en chemin de fer, en yacht, en
-automobile, mais jamais en Belgique.
-
---C'est ainsi, confessait-il gaiement, un soir d'Élysée Palace, à un de
-mes amis, lequel sait parler aux rois, c'est ainsi que j'ai pu garder
-la vivacité de mon esprit, la sûreté de mon goût, et cette jeunesse qui
-impressionne tant les femmes... Et puis, que voulez-vous?... J'ai de si
-grosses affaires, dans tant de pays...
-
---Même en Belgique, sire...
-
---Oui... je sais bien... faisait-il en hochant la tête... en Belgique,
-j'ai un peuple... Mais j'ai aussi, ailleurs, une fortune énorme, qui me
-cause beaucoup de tracas... Il faut bien que je l'administre...
-
-Voyez tous les poètes, tous les écrivains, tous les artistes bruxellois
-et ixellois qui, dès l'âge le plus tendre, en cohortes serrées,
-s'empressent de déserter leur capitale, et s'en viennent à Paris, afin,
-sans doute, d'y apporter un peu de cet accent savoureux qui manque
-encore à notre littérature, et d'y gagner rapidement cette consécration
-décorative et lucrative qui manque tant à la leur...
-
-Et comme ils ont raison.
-
- * * * * *
-
-Ils ont raison, car presque tout me paraît ridicule à Bruxelles, me
-donne et leur donne envie de rire, mais d'un rire terne, d'un rire sans
-éclats, de ce rire glacial, douloureux qui rend tout à coup si triste,
-si triste, triste comme son ciel d'hiver, ses boulevards circulaires,
-les livres de M. Edmond Picard, les poèmes de M. Ivan Gilkin, les
-couvertures de M. Deman, les meubles de M. Vandevelde.
-
-Pourtant, Bruxelles est comique. Il n'y a pas à dire, il est
-extrêmement comique, n'est-ce pas, cher monsieur Camille Lemonnier,
-qui fûtes, tour à tour, avec une ardeur égale et avec un égal bonheur,
-Alfred de Musset, Byron, Victor Hugo, Émile Zola, Chateaubriand, Edgar
-Poe, Ruskin, tous les préraphaélites, tous les romantiques, tous les
-naturalistes, tous les symbolistes, tous les impressionnistes, et qui,
-aujourd'hui, après tant de gloires différentes et tant d'universels
-succès, mettez vos vieux jours et vos toujours jeunes œuvres sous
-la protection du naturisme, et de son jeune chef, M. Saint-Georges de
-Bouhélier?
-
- * * * * *
-
-Au temps de sa splendeur, au temps où les ducs de Bourgogne y étalaient
-leur luxe barbare et magnifique, où les infants et les archiducs
-y commandaient pour le compte de l'Empereur ou du roi d'Espagne,
-Bruxelles fut la ville éclatante de drap d'or, de velours, de soies,
-de fourrures, la poétique et amoureuse ville des dentelles, qui sont
-le luxe le plus joliment féminin, l'art le plus exquisement valet de
-la sensualité. Ce fut la capitale du bien vivre, du bien boire, où
-bourgeois cossus, riches marchands, ribaudes étoffées, s'amusaient
-grassement et cognaient leurs danses titubantes aux murs des rues
-étroites, où les étrangers les plus opulents se sentaient pauvres et
-dénués devant tant de somptuosités et tant de ribotes...
-
-De cette vie pittoresque et forcenée il ne demeure pour témoins que
-la Maison de ville, trop regrattée, trop redorée, Sainte-Gudule au
-nom joli, mais dont pas une femme ne voudrait pour patronne, le
-Manneken-Piss, tristement anachronique, et quelques ruelles aux pignons
-penchés, aux noms sonores de mangeailles.
-
-Maintenant, il n'y a plus que des femmes qui sont presque jolies,
-presque bien mises, nymphes grassouillettes du Parc, de la Monnaie et
-de la Cambre, des messieurs presque élégants, qui font l'ornement de
-Spa, la parure de Blankenberghe, et la royale gloire d'Ostende. Il n'y
-a plus que de faux cigares de la Havane qui, tous, viennent d'Anvers et
-de Hambourg, et d'affreuses dentelles fausses, d'affreuses dentelles
-mécaniques, bien que cent maisons de lingerie se disputent--comme
-jadis cent villes de la Grèce faisaient d'Homère--le piètre honneur
-d'avoir fourni le trousseau de la princesse Stéphanie.
-
-Et il n'y a plus, à Bruxelles, que des boursiers sans carnet, les
-fondateurs des XX sans tableaux, les inventeurs du modem style sans
-clients, çà et là, quelques critiques d'art symbolistes, hélas! sans
-emploi, quelques poètes aigris de n'avoir pu partir pour ailleurs,
-mélancoliques laissés pour compte de la littérature, de l'art, de la
-brasserie, et ce qui est pire que tout cela--oh! comme je comprends
-mieux tous les jours, cher Baudelaire, ton sarcasme douloureux!--des
-Bruxellois.
-
- * * * * *
-
-Sous l'Empire qui fut le second et qui sera le dernier--car nous
-n'avons rien à redouter d'un prince qui a pu vivre vingt ans avenue
-Louise,--Bruxelles était encore quelque chose... On le dit du moins...
-Aujourd'hui, ce n'est plus rien.
-
-Ah! comme ils furent bien inspirés, le jour où ils chassèrent Victor
-Hugo de chez eux!... Quel bonheur, en quelque sorte providentiel, pour
-le grand poète, et pour nous! Il y eût sûrement perdu tout son génie;
-nous, nous eussions perdu toute sa gloire, insuffisamment remplacée par
-celle de M. Viélé-Griffin.
-
-D'ailleurs, jamais ils n'ont pu garder un exilé de choix. Il leur
-fallait des proscrits à leur taille, de pauvres petits proscrits de
-rien du tout... C'est Boulange, Boulange, Boulange, c'est Boulange
-qu'il leur faut!... Oui, il leur fallait le général Boulanger... Ils
-l'ont eu... Ils étaient fiers de ses bottes dévernies et de sa plume
-blanche maculée de la boue du nationalisme... Ils l'entouraient de
-prévenances, lui envoyaient des fleurs, lui jouaient de la musique de
-M. Gevaert... Et voilà qu'au bout de très peu de temps, écœuré de
-la rue Montagne-de-la-Cour, du bois de la Cambre, n'en pouvant plus
-d'ennui et de dégoût, le pauvre diable finit par se brûler ce qui lui
-restait de cervelle... Celui-là aussi!... Alors qui?
-
-Je ne crois pas qu'il existe, aujourd'hui, dans n'importe quel pays, à
-Aurillac et au Puy, pas même à Briançon, de caissiers assez dépourvus
-pour prendre leur retraite à Bruxelles. À preuve cette confidence,
-émouvante et douloureuse, que me fit, un soir, un honorable préposé à
-la caisse d'un grand établissement de crédit français:
-
---Plusieurs fois, monsieur, m'avoua ce sage, j'ai songé à me sauver
-avec la caisse... Que voulez-vous?... J'ai trop de famille, et pas
-assez d'appointements... Je n'arrive pas... je n'arrive pas à nouer les
-deux bouts... Ah! cela m'était bien facile, je vous assure... Du samedi
-soir au lundi matin... j'avais tout le temps, vous comprenez!... Mais
-je me suis dit: «Il va falloir vivre à Bruxelles désormais... Ma foi,
-non... J'aime mieux rester honnête homme.»
-
-Et il soupira profondément...
-
- * * * * *
-
-Malgré toute ma bonne volonté--car il est bien évident, n'est-ce pas,
-que je suis sans parti pris, touchant Bruxelles,--il m'est impossible
-de trouver à ces rangées de petits hôtels et à ces parcs minuscules,
-de caractère. Ils ne paraissent faits que pour démontrer que Londres
-est une belle ville unique. De ci, de là, des constructions neuves, de
-larges voies moroses, où le Roi s'acharne à engloutir les millions de
-ses filles, évoquent la triste richesse de Berlin... Mais Bruxelles,
-avec ses gardes civiques, n'est pas la capitale d'un Empire de canons
-et d'affaires, où subsistent encore le souvenir d'un grand Frédéric, et
-le charme de son dix-huitième siècle truqué.
-
-Non, Bruxelles est bien la capitale comique, la capitale d'opérette, la
-capitale de Vandepereboom!
-
- * * * * *
-
-Derrière le Musée, dans une rue que bordent de maigres acacias, j'ai
-remarqué, à travers sa grille, entre cour et jardin, une maison, trop
-petite assurément pour y loger Little-Tich... Devant la maison, un
-bassin rond, et guère plus grand qu'une assiette, d'où s'élancent deux
-fleurs d'arum, et qu'enjambe, on ne sait pourquoi, un pont arqué, peint
-en vert. Quelques plantes, qui gardèrent leur secret, se dessèchent au
-bas des murs, le long desquels la clématite et la vigne vierge refusent
-obstinément de grimper. On aperçoit à droite quelque chose de fauve, de
-roussi et de pelé qui fut peut-être, jadis, une pelouse.
-
-Le propriétaire de cette villa a deux cygnes, l'un blanc, l'autre
-noir, mais le bassin est si étroit, et si peu profonde l'eau, que les
-deux malheureux volatiles, dans l'impossibilité de se baigner, se sont
-réfugiés sur le pont. C'est là que, affalés, étalés, tantôt le bec sous
-l'aile, tantôt le col allongé vers l'eau, ils passent leurs journées à
-dormasser, à rêvasser de lacs bleus et d'étangs pleins de roseaux...
-
-Je ne veux pas dire que ceci soit un trait de bucolique spécial
-à Bruxelles. On peut le rencontrer, l'observer dans toutes les
-banlieues, à Chatou, au Vésinet, sans doute, non moins qu'à Villeneuve
-Saint-Georges et à Choisy-le-Roi, partout, autour des villes, où
-l'homme qui se relire des affaires a des désirs plus vastes que sa
-maison, son jardin et son bassin, et croit se créer un univers, en
-faisant souffrir les bêtes et les plantes...
-
-Ce qui me fait supposer que Bruxelles n'est pas une ville, mais la
-banlieue d'une ville qu'on construira peut-être un jour...
-
-Espérons... Espérons...!
-
- * * * * *
-
-J'ai été chercher, à la gare, des bagages que nous avions fait expédier
-par le train.
-
-Au-dessus d'une porte, j'ai lu cette inscription, en deux langues,
-encore:
-
-_Sortie des voyageurs sans bagages, et des autres aussi._
-
- * * * * *
-
-Nous avons été recevoir, à la gare, un ami qui arrive d'Amsterdam... Et
-nous attendons le train sur le quai.
-
-Un employé nous dit:
-
---Ici, savez-vous, c'est les Belges.
-
-Il nous indique un autre point du quai:
-
---Là... savez-vous... c'est les autres!
-
- * * * * *
-
-Le même soir, au coin d'une rue, une femme--une Flamande assez fraîche
-de visage, mais massive et pesante,--racole un passant. La conversation
-s'engage; le passant demande:
-
---Et où demeures-tu?
-
-La femme répond avec orgueil:
-
---Rue Montagne-de-la-Cour.
-
-Le passant objecte:
-
---C'est trop loin.
-
-Alors, la femme:
-
---Viens donc!... J'ai une belle chambre, sais-tu... bien _ridonnée_...
-Tu verras, Manneke, comme elle est _ridonnée_... Je _tapisse_ partout.
-
- * * * * *
-
-Gérald B..., un de nos compagnons, nous raconte qu'il a passé la nuit
-chez une des plus jolies cocottes de Bruxelles...
-
---Très jolie, ma foi!... et bonne fille... Et un appartement d'un
-goût... qui m'a beaucoup gêné... Au moment du grand délire, la jolie
-cocotte se met à pousser des soupirs, des soupirs, et, tout d'un coup,
-elle s'écrie: «Il y a du bon... sais-tu... il y a du bon!»
-
- * * * * *
-
-Il circule dans Bruxelles beaucoup d'automobiles, et qui, toutes,
-semblent des engins formidables. La plupart simulent--à ne pas s'y
-méprendre--nos plus illustres marques françaises. En dépit de leur
-apparence de monstres, elles ne vont pas vite, elles vont très
-lentement, elles ne vont pas du tout.
-
---Par prudence, m'explique-t-on... Les Belges sont des mécaniciens très
-sages... Sans ça!
-
-Ce matin, j'ai vu, arrêtée devant la porte d'un petit hôtel que
-décorent--comme tous les petits hôtels--des vitraux, des mosaïques, des
-cuivres vernis, dessinés par M. Théo Van Rysselberghe, j'ai vu une de
-ces voitures monstrueuses, plus monstrueuse encore que toutes celles
-que j'ai vues jusqu'ici... Un frisson m'a secoué tout le corps, rien
-qu'à considérer le redoutable capot qui protège le moteur... C'est
-un prodigieux cube de tôle, flanqué de sirènes de paquebot, armé de
-phares lenticulaires, gigantesques. En outre, un projecteur électrique,
-capable d'éclairer toute la Belgique nocturne, est fixé à la barre
-de direction. Je me dis avec un sentiment d'épouvante, où il entre,
-d'ailleurs, beaucoup d'admiration:
-
---Une machine d'au moins cinq cents chevaux... Ces Belges, qui n'ont
-l'air de rien, sont inouïs...
-
-Très impressionné, je m'approche de cette terrible machine de guerre.
-Elle est au repos... elle dort... Ah! j'aime mieux ça... Le mécanicien,
-non plus, n'est pas là... quelle imprudence!... Sans doute, il boit,
-dans un bar voisin, de la bière qui n'est pas de la bière, à moins que
-ce soit du gin qui n'est même pas de l'eau-de-vie de pomme de terre...
-Enfin, il n'est pas là... J'ai alors la curiosité de soulever cet
-effarant capot... C'est comme si je tenais dans mes mains une bombe,
-garnie de sa mèche allumée. Le cœur me bat, me bat...
-
-D'abord, je ne vois rien, rien que le vide... Puis, à force de
-regarder, je finis par apercevoir une espèce de minuscule mécanisme,
-monocylindrique, de la grosseur d'une tasse à café chinoise, et dont la
-force ne doit pas excéder un cheval et demi...
-
-Le mécanicien revient. Il a un visage d'orgueil... il me regarde avec
-pitié. Puis il se met à tourner la manivelle... Je m'en vais...
-
-Une heure après, je repasse par cette rue, devant le petit hôtel. Le
-mécanicien tourne toujours, sans succès, la manivelle... Tête nue, le
-visage dégouttant de sueur, ses habits à terre, il tourne... tourne...
-tourne!...
-
- * * * * *
-
-Après des révolutions, dans le genre des nôtres bien entendu, ils ont
-été chercher, pour l'installer dans cette capitale nulle, une dynastie
-de principicules allemands, mâtinés de quoi?... de d'Orléans.
-
-Les drôles de gens!
-
-Il n'est pas moins admirable qu'ils poursuivent l'effort paradoxal de
-se faire une nationalité autonome avec des résidus de tant de races
-si mal amalgamées, de même qu'ils s'acharnent à se faire une langue
-officielle avec un patois.
-
-Qu'on parle flamand en Flandre, wallon en Wallonnie, mais, je vous en
-prie, monsieur Picard, qu'ils continuent de parler, à Bruxelles, ce
-belge que vous parlez si bien!
-
-Car si toute la Belgique est merveilleusement flamande, Bruxelles n'est
-que belge, irréparablement belge. Nulle part ailleurs, on ne rencontre
-plus d'effigies en pierre, en marbre, en bronze, en saindoux, en pain
-d'épices, de ce lion qui n'est ni héraldique, ni zoologique, de ce lion
-qui n'est pas méchant, qui n'est pas un lion, pas même un caniche,
-qui ressemble si fort au lion des grands Magasins du Louvre, et à qui
-est réservé, sans doute, le destin léopoldien de devenir, un jour,
-l'enseigne des grands Magasins du Congo.
-
-«L'union fait la force», répète partout l'inscription bilingue. C'est
-l'union de toutes les imitations qui fait la force de leur comique.
-
- * * * * *
-
-Cependant Bruxelles ne semble se douter de rien de tout cela, ni de
-cette drôlerie éparse, obsédante, ni de ce que fut le Bruxelles
-d'autrefois. Et cette espèce de toute petite grande ville a l'air
-encore assez satisfait de n'être que le Bruxelles d'aujourd'hui, et se
-trouve--c'est le plus comique--à son avantage.
-
-S'il est un Bruxelles charmant, et dont on puisse s'éprendre--après
-tout, pourquoi pas?--je suis bien sûr, au moins, que c'est un Bruxelles
-qu'on ne voit point. Le voyageur, qui passe quelque part, ne voit
-jamais que ce qui se voit. Les âmes cachées dans les villes, comme les
-fleurs qui se cachent dans les prairies, sont toujours les plus jolies.
-Ah! je voudrais bien voir ce qui se cache à Bruxelles...
-
-Cherchons toujours...
-
-
-
-
-Le Roi en est...
-
-
-Nous sommes descendus à l'hôtel Bellevue. On le répare. De la cave
-au grenier, on le remet à neuf. Les couloirs sont obstrués par des
-planches, des échelles, des tréteaux. De gros madriers soutiennent les
-plafonds qui croulent. On nage dans les plâtras, dans les gravats; on
-bute sur des pots de colle. Ça va être, paraît-il, une orgie de confort
-moderne. Du moins, l'annoncent en anglais, en allemand, en russe, en
-français, de petites notices, bien en vue dans les chambres.
-
-Les garçons vous disent avec des airs avisés, et pour vous donner
-confiance:
-
---Le Roi en est.
-
-Parbleu! Le Roi est de tout, en Belgique; seulement, il n'est jamais en
-Belgique. D'ailleurs, dans quelques jours, lorsque je paierai ma note
-à la caisse, je m'apercevrai bien que le Roi en est... Il en est même
-trop.
-
-En attendant, on rencontre, dans l'hôtel, plus de peintres, de
-fumistes, de plombiers, de menuisiers, de tapissiers, que de
-voyageurs... À peine quatre ou cinq Américaines qui vont en Hollande,
-ou qui en reviennent, elles ne savent pas au juste; à peine trois
-pauvres Anglais, qui, demain matin, se rendront au champ de bataille de
-Waterloo.
-
-Le service est complètement désorganisé. On ne peut rien avoir,
-pas même d'eau. Ce matin, en guise de petit déjeuner, j'ai eu une
-conversation avec le garçon.
-
---Monsieur va sans doute à Ostende?
-
---Non, mon ami... Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je n'irai point
-à Ostende.
-
---Monsieur a tort... monsieur devrait y aller... Il faut avoir vu
-cela... C'est curieux... Depuis l'abolition des jeux, nous avons
-au Casino d'Ostende, quatre tables de roulette et trente-deux de
-baccara... Elles travaillent nuit et jour, monsieur... Je ne parle pas
-des petits chevaux, pour les petites gens... Il y en a!... Il y en
-a!... Et les femmes... les femmes!... Ah!... monsieur sait sans doute
-que, maintenant, Ostende doit rester ouvert toute l'année?... Du moment
-que les jeux sont supprimés, il n'y a plus à se gêner, n'est-ce pas?
-
-Puis, discrètement:
-
---Le Roi en est!
-
-Et comme je ne dis mot, le garçon explique:
-
---Oh! il ne s'en cache pas... Il s'en moque, allez, de ce qu'on peut
-penser ou ne pas penser de lui... C'est un type... Et pourvu que la
-galette soit au bout!... Bras dessus, bras dessous, il se promène, sur
-la digue, avec Marquet, le directeur du Casino... En voilà un qui a de
-la veine! Il n'y a pas si longtemps, il était garçon... petit garçon...
-à la buvette de la gare de Namur... Bien des fois, il m'a servi une
-tasse de café, entre deux trains... Il n'était pas fier, alors... Et
-le voilà maintenant presque ministre... plus que ministre... associé du
-Roi...
-
-Je suis sorti.
-
-Devant l'hôtel, sur le parvis de l'hôtel, j'aperçois une jeune femme
-très jolie, infiniment gracieuse, qui joue avec ses deux petites
-filles. La jeune femme, très élégante, est tout en blanc, souple,
-mol et léger; les deux petites filles, en blanc aussi, jambes nues,
-avec d'immenses chapeaux de paille et de dentelles... Toutes les
-trois, elles jouent à se poursuivre, autour d'une caisse verte où
-fleurit un grand laurier rose. Très raide, très digne, tout en noir,
-la gouvernante est assise sur un banc, près de la porte, un paquet
-d'ombrelles et de manteaux sur les genoux, un livre, non ouvert, à la
-main. Elles attendent, sans doute, une voiture commandée qui ne vient
-pas plus que n'est venu mon déjeuner... Le portier, tout galonné d'or,
-inspecte la place et les rues d'un air inquiet.
-
-Je m'arrête à considérer cette jeune femme, qui est bien plus enfant
-que ses deux petites filles. Je n'ai jamais vu de si beaux cheveux
-blonds, blonds, comme, à certains jours, est blonde cette mer si
-merveilleusement blonde du Nord. Je n'ai jamais vu une nuque, mieux
-infléchie, d'une pulpe plus soyeuse. Les yeux bleus sont d'une candeur
-puérile, adorable. Ah! comme ils ignorent Nietzsche, et comme leur est
-indifférent ce Rembrandt, dont la _Ronde de Nuit_ leur est inexplicable
-et ridicule, puisqu'on n'y voit pas des petites filles qui dansent, le
-soir, dans un jardin... Chaque mouvement du buste des bras, des jambes
-qui, souvent se devinent sous la batiste brodée de la robe, chaque
-balancement des hanches, chaque pli de la jupe est une élégance, une
-caresse, une invention de beauté, une fête émouvante de la vie. Bien
-qu'elle soit fine de lignes, d'apparence presque délicate, on la sent
-ronde et ferme avec une peau qui, certainement, irradie de la lumière,
-comme, au crépuscule, ces grands iris blancs de Florence...
-
-Tout à coup, elle pousse un petit cri d'oiseau, s'arrête de courir,
-se hausse sur la pointe de ses souliers mordorés, allonge divinement
-les bras, tend son buste élastique, et prend je ne sais quoi sur une
-branche du laurier.
-
-Les deux petites trépignent, tapent dans leurs mains.
-
---Donne... donne... maman.
-
-Et je vois dans sa main, gantée de suède du même blond que les cheveux,
-une coquille de petit escargot, sèche et vide.
-
---Ah! le pauvre petit!... Il est mort... dit-elle avec un air de
-consternation délicieuse... Il est mort!
-
-Je crois bien qu'il est mort, le pauvre escargot... Il est mort
-depuis des millions d'années, car c'est un escargot fossile... Avec
-des précautions infinies, des tendresses maternelles, qui furent des
-prodiges de grâce sculpturale, elle remet la coquille, dans la fourche
-d'une branche. Elle semble lui dire:
-
---Dors, petit, dors!
-
-Puis elle recommence de courir, de poursuivre les deux petites filles,
-en criant:
-
---Jeanne... Gabrielle... mes amours... Le gros lion... le gros lion...
-le gros lion!
-
-Comme Jeanne, Gabrielle, faisant semblant d'avoir peur, se mettent à
-pleurer pour rire, la jeune femme se baisse, s'accroupit, attire dans
-ses bras les enfants qu'elle dévore de caresses et de baisers:
-
---O les petites bébêtes aimées!... les chères bébêtes adorées!
-
-Il ne m'a pas échappé que, se sentant regardée, admirée, elle a
-prodigué peut-être pour le portier de l'hôtel, peut-être pour le
-passant qui passe, peut-être pour moi aussi, le charme multiple de
-ses gestes, la grâce glissée ou appuyée de ses œillades. Mais je
-n'en tire aucune vanité, aucun espoir. Je connais ces coquetteries et
-jusqu'où elles vont, ou plutôt, jusqu'où elles ne vont pas.
-
-Du reste, il serait tout à fait surnaturel que, dans un hôtel de
-Bruxelles, il pût m'arriver des aventures qui ne me sont jamais
-arrivées dans aucun hôtel du monde.
-
-N'y pensons plus, comme chante M. Gounod, et allons bravement voir le
-Manneken-Piss, puisque c'est par là que tout finit, ici...
-
-Tout de même, le soir, j'ai voulu m'informer auprès du garçon:
-
---C'est une dame de Paris... explique-t-il... elle vient quelquefois...
-elle se fait appeler Madame X... mais nous savons que ce n'est pas son
-nom...
-
---Ah!
-
---Oui...
-
-Il s'approche de moi, et tout bas, avec une sorte de gravité
-confidentielle:
-
---Le Roi en est!...
-
-
-
-
-L'accent belge.
-
-
-Leurs théâtres, sauf le théâtre du Parc, qui est tout à fait français,
-c'est presque la Comédie-Française, presque l'Opéra, presque les
-Nouveautés, presque l'Olympia, mais avec l'accent. Or, cet accent est
-triste et comique, à la façon d'un air faux.
-
-Non seulement les ingénues, les grandes coquettes, les jeunes
-premières, les vieilles dernières, les amoureux, les pères nobles, les
-chanteuses, les choristes, les souffleurs, régisseurs, décorateurs, les
-gymnastes, les montreurs de phoques et les écuyères, ont cet accent
-sans accent qui fait rire et qui fait pleurer aussi, mais--chose
-fantastique--les danseuses également, les danseuses surtout qui, ne
-pouvant mettre l'accent dans leur bouche, l'introduisent dans leurs
-jambes, dans leurs bras, dans leurs sourires, dans leurs exercices de
-désarticulation, dans toutes leurs poses, jusque dans le frémissement
-aérien des tutus envolés.
-
- * * * * *
-
-Je suis allé au Palais de Justice, où ils ont entassé pêle-mêle,
-tant qu'ils ont pu, des souvenirs de monuments sur des monuments
-de souvenirs, pour n'aboutir qu'à un monument d'une laideur
-invraisemblable. Ils y ont empilé de l'assyrien sur du gothique, du
-gothique sur du tibétain, du tibétain sur du Louis XVI, du Louis XVI
-sur du papou... C'est tellement laid, que ça en devient beau...
-
-On y jugeait un pauvre diable de Français qui, ne pensant pas à mal,
-et pour s'emparer de son argent, dont elle ne faisait rien, avait
-étranglé une vieille dame de Bruxelles. Sa mine réjouie, bonasse, naïve
-me frappa. M. Edmond Picard le défendait, car, non seulement M. Edmond
-Picard écrit, mais il parle aussi le belge le plus pur et le plus
-châtié.
-
-Quand le président lut, avec l'accent qui, cette fois, me parut d'un
-comique étrangement sinistre, l'arrêt qui le condamnait au bagne
-perpétuel, le client de M. Edmond Picard se mit à rire, à se tordre de
-rire. À plusieurs reprises, il applaudit frénétiquement.
-
-Le soir, il a dit à son avocat, qui lui reprochait sa conduite
-inconvenante:
-
---Je ne croyais pas que c'était vrai... Je m'imaginais qu'on m'avait
-amené au théâtre, pour me distraire un peu, et me faire voir les
-meilleurs comiques de l'endroit. J'étais content... Je m'amusais... Ah!
-je m'amusais!... Que voulez-vous? J'aime les imitations...
-
-Et il a ajouté, déçu:
-
---Alors, c'est pas imité?... Ce juge, c'était bien un juge?... Et vous,
-vous êtes bien un avocat?... Et moi, je suis bien un assassin?... Ah
-vrai!...
-
-
-
-
-Le repas des funérailles.
-
-
-Il m'a bien fallu aller à l'enterrement de Mme Hoockenbeck, la femme
-de mon ami Hoockenbeck. Il me savait à Bruxelles. D'ailleurs, un
-enterrement belge, je n'y eusse point manqué pour un empire.
-
-Mon ami Hoockenbeck, commerçant réputé,--il a brillamment réussi dans
-ses affaires,--homme politique important--il est député,--protecteur
-des arts--il est de toutes les sociétés artistiques qu'invente et
-préside M. Octave Maus,--mon ami Hoockenbeck est bien le type de ces
-pauvres diables dont on dit qu'ils «n'existent pas». Et si mon ami
-Hoockenbeck «n'existe pas» à Bruxelles, je vous laisse à imaginer...
-Hoockenbeck n'a jamais eu une opinion, ni un goût, ni une habitude, ni
-même une manie capable de résister, plus de cinq minutes, à une autre
-qu'on lui ait, je ne dis pas opposée, mais proposée. Rien de plus
-facile que de le faire varier, surtout dans les questions qui lui
-tiennent le plus à cœur: _la pôlitiq_, et l'art indépendant. Par
-exemple, il se montre intraitable, quant aux calembours. Il fait des
-calembours inlassablement, insupportablement. Cela vient de son bon
-naturel. Il aime faire rire. Et, comme il n'a pas toujours le choix,
-c'est de lui-même, le plus souvent, qu'il fait rire. Moi, qui n'ai pas
-une âme pure, il m'a beaucoup fait pleurer. Avec cela bavard, fatigant,
-médisant, curieux, vaniteux, au moins autant, à lui seul, que tous les
-autres hommes. Son seul avantage sur eux, c'est qu'il est tout cela,
-plus ingénument... Hoockenbeck est peut-être le seul homme au monde à
-qui, pas une fois, je n'aie pu adresser la parole sérieusement; le seul
-aussi qu'il m'ait été impossible d'écouter sans en être agacé, jusqu'à
-la crise de nerfs... Au demeurant, je l'aime bien.
-
-Sa femme a toujours été aussi insignifiante que son visage, aussi
-neutre que le blond éteint de ses cheveux. Jamais je ne lui ai entendu
-dire une parole juste, exprimer une idée, un sentiment quelconque.
-Banale, jusqu'à en être exceptionnelle. Je l'aimais bien aussi.
-
-J'ai trouvé le pauvre Hoockenbeck en larmes, désespéré. Il faisait
-peine à voir. Il reniflait, pleurait, m'embrassait, multipliait
-tellement les démonstrations de sa douleur, que je le regardais,
-parfois, à la dérobée, avec la crainte d'une farce, encore.
-
-Il voulut absolument m'amener devant le cercueil, et me fit, en
-hoquetant, le récit de la mort de sa femme.
-
---Une tumeur à la matrice!... Oui... oui... Auriez-vous jamais cru ça,
-à la voir? Moi... jamais, jamais, je ne m'étais aperçu de rien... Et
-elle... ah!... elle ne m'avait jamais rien dit... Elle était si brave!
-
-Et il sanglota:
-
---Ma pauvre Louise! Quelle perte pour moi!... Elle aimait tant...
-an... s'amuser!... Nous devions aller à Paris... oh! oh!... le
-mois prochain... Elle voulait retourner à l'abbaye de Thélème... à
-l'abbaye... hi! hi!... de Thélème... Pauvre Louise!... Ouh! ouh!...
-Elle était si brave! Et maintenant... voilà!... Une tumeur à la
-matrice.... Et voilà!... Non... non... jamais... je ne...
-
-Sur quoi, mon ami Hoockenbeck eut une redoutable crise de sanglots,
-durant laquelle je me surpris à jouer, par contenance, avec la
-frange d'argent du drap mortuaire... Puis, tout à coup, je le vis se
-précipiter sur le tapis, à plat ventre, et partir à se claquer les
-fesses, comme s'il eût voulu se corriger de sa douleur, ou se punir de
-n'en être pas assez abîmé...
-
---Elle était si brave!... Elle était si brave!
-
-Il fallut lui tamponner les tempes, le frictionner, le faire boire,
-enfin, le coucher sur un divan et lui tenir les mains jusqu'à ce qu'il
-se fût, comme un petit enfant, apaisé.
-
-Heureusement, d'autres visiteurs survinrent. Il se remit tout à fait,
-pour les recevoir, et, tandis qu'il recommençait de pleurer sur leurs
-joues, je m'esquivai.
-
-Le lendemain, il y eut une messe magnifique, mais une messe belge...
-Un latin, d'un sonore! Et un français, d'un belge!... Au cimetière,
-oraisons funèbres en belge, condoléances en belge. Je me rappelle
-qu'au milieu du discours pathétique d'un vieux petit blond, chauve,
-étrangement sphérique, qui, tout pâle, suait à grosses gouttes, et dont
-la voix tonnait en belge, toujours en belge, je poussai un cri qui fit
-qu'on se retourna, et dus enfoncer mon mouchoir dans ma bouche. J'ai
-gardé l'espoir qu'on s'était mépris, au sens de mes larmes...
-
-Après la cérémonie, je ne pus refuser l'invitation de Hoockenbeck qui
-insista, en pleurant, pour me garder à dîner.
-
-Je pensais dîner en tête-à-tête avec lui. Ma surprise fut grande de
-trouver dans le salon, où l'on avait débarrassé, à la hâte, la chapelle
-ardente, une société nombreuse. Une odeur de fleurs fanées, d'encens,
-une autre, équivoque, persistaient, qui étaient affreusement pénibles.
-On me présenta à des tantes, à des cousines de Louvain, à des nièces de
-Liège, à des amis d'Anvers, à une famille de Verviers, et à nombre de
-Bruxellois. Les hommes en habit, cravatés de blanc; les femmes en robe
-de soie. D'une, corpulente et fardée, le corsage était ouvert. Tout ce
-monde avait une expression singulière, gênée: une expression d'attente.
-Dans ces occasions-là, on ne sait jamais quelle contenance garder. La
-mesure juste y est fort délicate. Après tout, un dîner, même un dîner
-d'enterrement, ce n'est pas un enterrement... Ce n'est pas, non plus,
-un dîner ordinaire...
-
-Repas copieux, succulent, arrosé de ces bourgognes et de ces bordeaux
-comme il n'en fermente que chez nous, mais comme on n'en élève qu'en
-Belgique. Il commença tristement. Un oncle colossal évoqua, d'une voix
-funèbre, l'enfance de la défunte. Insensiblement, de souvenirs en
-souvenirs, on en vint aux historiettes attendries qui firent doucement
-pleurer, puis aux anecdotes gaies qui firent rire un peu, puis aux
-grasses plaisanteries qui firent pouffer de rire.
-
---Elle était si brave!... répétait, tantôt sur le mode douloureux,
-tantôt sur le mode joyeux, mon ami Hoockenbeck, qui, d'ailleurs,
-parlait peu et buvait beaucoup.
-
-À une plaisanterie plus salée, Hoockenbeck, voulant s'empêcher de
-rire, avala de travers une grosse bouchée de homard, et, de peur qu'il
-n'étouffât, chacun se mit à lui bourrer le dos de coups de poing. À
-partir de ce moment, l'animation s'accentua et, bientôt, l'enterrement
-dégénéra en kermesse. Les trognes des hommes s'enluminaient de rouges
-violents; les yeux des femmes s'emplissaient de lueurs troubles. Et
-les coq-à-l'âne, les jeux de mots, les histoires épicées de partir, se
-croiser, rebondir d'un bout de la table à l'autre bout. Et, sous la
-table, Dieu sait ce qui se passait! Une grosse cousine appuyait, avec
-une persistance de plus en plus frénétique, son pied sur le mien... Des
-couples disparaissaient, revenaient...
-
---On n'enterre pas tous les jours une femme pareille... tonitruait
-l'oncle colossal... une femme pareille!
-
-Et, dodelinant de la tête, la langue déjà épaisse, Hoockenbeck bégayait:
-
---Elle était si brave!... si bra... a... ve!...
-
-Malgré les vins, malgré les sauces, malgré les parfums évaporés des
-peaux moites, l'odeur des fleurs fanées, et l'autre, s'acharnaient.
-Mais la gaité d'aucun n'en paraissait retenue.
-
-Quand je voulus rentrer, Hoockenbeck s'excusa,--il me sembla que
-c'était à regret,--de ne pas me reconduire. Mais son beau-frère, un
-capitaine revenu du Congo (il n'était malheureusement pas en uniforme),
-prétendit que l'air lui ferait du bien... Aidé d'un jeune ménage de
-Liège, il triompha aisément des scrupules du veuf qui, généralement
-rubicond et couperosé, était devenu violet, à force de congestion.
-
-Nous partîmes à cinq.
-
-Que faire à Bruxelles, vers dix heures de la nuit, sinon la tournée
-traditionnelle dans les cafés? De brasseries en brasseries, de cafés en
-cafés, notre bande grossissait d'amis rencontrés... On s'attendrissait:
-
---Ah! mon pauvre vieux!
-
---Ah! la pauvre Louise!
-
---Comme ça... si vite?... qu'est-ce qu'il y a eu donc?
-
---Une tumeur à la matrice... Auriez-vous cru ça, à la voir?...
-
-Hoockenbeck avait parfois des remords.
-
---Si elle nous voyait!... disait-il timidement.
-
-À quoi le capitaine répliquait:
-
---Allons donc! Louise était une excellente femme... Elle aimait à
-s'amuser, sans en avoir l'air. Comme elle serait contente, d'être au
-milieu de nous!
-
---Elle était si brave... leitmotiv ait, d'une voix do plus en plus
-pâteuse, le malheureux veuf...
-
-Il arriva, à la fin, qu'ayant épuisé tous les cafés et tous les bouges,
-nous échouâmes dans un restaurant de nuit... Il était bruyant... Des
-femmes dégrafées, des jeunes gens ivres, chantaient, dansaient aux sons
-de la musique des _laoutars_ roumains.
-
---Du champagne! du champagne! commanda Hoockenbeck qui, entré dans la
-salle, sa cravate dénouée, et son chapeau de travers, prit la taille
-d'une petite brune... Mais je crois bien que ce fut seulement pour
-assurer son équilibre... En suite de quoi, il alla rouler sur une
-banquette...
-
-À six heures du matin,--j'ai honte de l'avouer, mais il faut bien
-l'avouer,--je me réveillai dans un fiacre, à la porte de mon hôtel. Le
-veuf ronflait à mes côtés. Je sortis sans bruit, et donnai l'adresse
-d'Hoockenbeck au cocher. Je ne m'aperçus que plus tard que je m'étais
-trompé: c'était l'adresse d'un mauvais lieu.
-
-Brave Hoockenbeck! Il y est peut-être encore...
-
-
-
-
-Vive l'armée belge!
-
-
-Le plus comique--tout est toujours le plus comique en Belgique--c'est
-l'armée belge. L'armée belge est bien plus terrible à voir que l'armée
-allemande, non par le nombre de ses soldats, mais par la chamarrure de
-ses uniformes. Elle rappelle--en beaucoup plus hippodrome--les plus
-splendides moments de l'Épopée napoléonienne. Il ne lui manque que ses
-guerres et ses victoires, et Monsieur d'Esparbès, pour les chanter. Les
-Belges n'ont pas osé aller jusque-là...
-
-Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, ce matin, six soldats, des cavaliers.
-Gros, gras, lourds, la moustache longue et épaisse, le torse bombé
-sous un dolman vert que passementent, sur la poitrine, sur les flancs
-et dans le dos, d'énormes brandebourgs orange, les manches tellement
-galonnées qu'on ne sait jamais si on a affaire à des caporaux ou à
-des généraux, le pantalon amarante, très collant aux cuisses, et
-tirebouchonné sur la botte, le bonnet de police avec des brandebourgs
-aussi, crânement posé sur l'oreille... Et tellement martiaux, tellement
-conquérants qu'on dirait qu'ils ont vaincu le monde!... J'ai cru voir
-des survivants de l'immortelle garde impériale... Ils étaient six.
-
-La foule, heureuse, toute fière, entoure ces six cavaliers... D'après
-ce que j'entends autour de moi, il paraît que c'est la petite tenue...
-et presque la tenue de corvée... Un bourgeois dit à un ami étranger
-qu'il promène par la ville:
-
---Et si tu les voyais, en grande tenue, sais-tu?...
-
-Quelque temps après, le même bourgeois, tout rayonnant d'enthousiasme,
-dit encore:
-
---Cent mille hommes comme ça... tu penses?
-
-
-
-
-Ma complice.
-
-
-Je n'ai passé à Bruxelles qu'une bonne journée: celle qu'y a passée Mme
-B... arrivant de Monte-Carlo pour aller à Ostende. C'est toujours un
-plaisir que de la voir et de l'entendre rire.
-
-J'ai pu lui parler de Bruxelles, à mon aise, et c'est sa complaisance
-qui est un peu responsable du souvenir que j'ai gardé de ce dernier
-séjour.
-
-Elle possède à merveille la coquetterie de donner, en riant à tout ce
-qu'ils disent, de l'orgueil aux plus sots, comme si elle ne savait pas
-du tout qu'elle arrive à être encore un peu plus jolie quand elle rit,
-que ses yeux s'approfondissent et jouent, à la façon du velours sous la
-pesée du doigt, et que sa lèvre, non contente de se soulever sur les
-dents qu'elle a, découvre encore la surprise et le délice d'une gencive
-de chatte. Si je n'étais guéri d'aimer l'amour, et capable en tous cas
-de m'éprendre d'autre chose qu'une femme laide, j'envierais l'ami qui
-est si amoureux d'elle, et l'envierais plus qu'elle, qui ne sait que
-s'en moquer.
-
-Ce n'est sans doute pas cette pauvre jolie petite Mme B... qui a
-inventé l'accent belge, l'accent belge de Bruxelles, surtout; ni
-elle qui est responsable de l'art belge, ou des modes belges, ou des
-mœurs belges, ou des imitations belges, ni de l'aspect comique et
-cossu des Bruxellois et de leurs Bruxelloises. Mais, à coup sûr, si
-les compatriotes de M. Francis de Croisset, né Wiener, me demeurent
-tellement comiques, où, ce qui revient au même, sont aussi comiques,
-c'est que je n'ai poussé si fort leurs ridicules que pour entendre
-encore, entendre toujours glousser de rire et pleurer de rire, et
-s'étouffer à rire, et chanter à force de rire, cette jolie petite Mme
-B... dont le naturel a le goût exquis de l'eau très pure, et dont
-l'absence d'hypocrisie eût ravi Stendhal, aux Italiennes de qui elle
-ressemble.
-
-De sorte que si ces pages ont un sort heureux, si elles demeurent
-quelques jours, si on m'accuse d'avoir calomnié Bruxelles, s'il m'est
-désormais interdit de m'y montrer, sans risquer de me faire lapider,
-c'est votre faute, vous avez beau rire, vous avez bien raison de rire,
-ce sera votre faute, Madame...
-
-
-
-
-Au cabaret.
-
-
-Nous fûmes, un soir, dans un de ces cabarets à bonne chair de la rue
-Chair-et-pain ou de la rue des Harengs, les hôtes d'une bande de
-Bruxellois...
-
-Ai-je besoin de dire que ce sont d'excellents garçons, et qu'ils ont le
-cœur sur la main? Après tout, ce n'est point de leur faute, s'ils
-sont de Bruxelles... D'une amabilité bruyante, quasi marseillaise, mais
-sans le pittoresque, sans la grâce piquante, fleurie, de Marseille, ils
-s'intitulent les Parisiens de Bruxelles, ou les Bruxellois de Paris...
-je ne sais plus au juste.
-
-Ce soir-là, nous étions, moi particulièrement, j'étais las de musées et
-las de galeries, las de la plus belle peinture, même las de la peinture
-flamande et des plus purs Hollandais... Je ne pouvais plus entendre,
-sans devenir aussitôt neurasthénique et chronophage, les noms vénérés
-de Van Eyck, de Jordaens, de Rubens, de Bouts. Volontiers, j'eusse
-donné, sinon un Vermeer de Delft,--j'ai horreur de l'exagération--mais
-peut-être quatre Memling, et sûrement l'œuvre entier de Wiertz, de
-Gallait, de Leys, de Van Beers, de Jef Lambeaux, des deux Stevens et
-de Rops, et encore celui de Henri de Groux ajouté à celui de Knopff,
-et bien d'autres avec, ah! je vous le jure, sans compter bien entendu,
-les lanternes japonaises de M. Théo Van Rysselberghe, pour manger
-tranquillement, et que je n'entendisse pas parler d'art, et pas parler
-de Paris... de Paris, surtout... de Paris... Mais les Bruxellois,
-quand ils se mettent en frais, et pour bien étaler leur culture, et
-pour bien montrer qu'ils sont de Bruxelles, n'ont que deux sujets de
-conversation: l'art et Paris... Paris et l'art...
-
-Par malheur, ce soir-là, nos hôtes étaient particulièrement amateurs
-d'art, et amateurs de Paris, et particulièrement prolixes. Au bout de
-cinq minutes, à peine avions-nous touché aux hors-d'œuvre--comment
-s'y prirent-ils?--ils avaient fini par me dégoûter de leur musée,
-qui est un admirable musée de province, par me dégoûter de tous les
-musées, aussi bien ceux de Dresde et de Berlin que de La Haye, de
-Madrid et de Florence... Quant à Paris, chaque fois que ce nom sortait
-de leur bouche, l'effet en était tel que je me mettais à aboyer
-douloureusement, comme un chien devant qui l'on joue du piano...
-Faut-il tout avouer? Ils avaient fini par me dégoûter de leur cuisine
-merveilleuse...
-
-Ils énuméraient, comme un vieux soldat ses campagnes, les premières
-parisiennes où ils avaient été, où ils iraient, revenaient des
-vernissages, des grandes ventes, du Salon des Indépendants,
-retourneraient à d'autres salons, d'autres vernissages, d'autres
-grandes ventes, au Grand Prix, aux dernières premières de la
-saison, au Salon d'automne, chez les Bernheim, chez Vollard, chez
-Moline, chez Durand Ruel... J'avais honte d'ignorer jusqu'aux neuf
-dixièmes des Parisiens illustres qu'ils tutoyaient, et plus des
-quatre-vingt-dix-neuf centièmes des auteurs, dont ils citaient, par
-cœur, des pages entières, en prose libre et en vers libérés...
-
-J'aurais bien voulu m'en aller...
-
-Mais c'étaient nos hôtes, et nous étions définitivement attablés.
-
-À des huîtres, nourries des plus grasses algues de la Zélande,
-avaient succédé des poissons dont la chair exhalait toute la forte
-saveur de la mer du Nord; aux pièces de boucherie ruisselantes
-de jus, flanquées de pâtes rissolées, toutes sortes de volatiles
-dorés, craquants, débordant de truffes par tous les bouts; à des
-légumes rares, choux maritimes, jets de houblon, qui avaient pompé
-les plus subtils arômes de la terre et les éthers les plus parfumés
-des terreaux, des montagnes d'écrevisses, des lacs de crème, des
-pâtisseries des Mille et une Nuits. Et encore des fruits, qui avaient
-dû murir en paradis, s'ajoutaient à des fromages qui avaient dû
-pourrir en enfer. Les meursault, les haut-brion, les château-laffitte,
-les clos-vougeot, les chambolle-musigny, les ruchotte, les romanée
-dont s'enorgueillit la cave du professeur Albert Robin, des
-champagnes plus durs que l'acier-nickel, les eaux-de-vie, mieux que
-centenaires, toutes les liqueurs de la Hollande, tous les tord-boyaux
-de l'Angleterre et de l'Amérique ne faisaient qu'exciter la verve
-esthétique et le parisianisme pourtant si exalté de nos hôtes, tandis
-que, l'abrutissement me gagnant, je ne trouvais même plus la force
-d'exprimer, pas même la faculté de sentir toute l'horreur que l'art
-m'inspirait, et Paris, donc... ah! Paris!
-
-Je ne songeais plus à m'en aller... je ne songeais plus à rien...
-
-Au fond de la petite salle, à la peinture écaillée, aux lambris
-dévernis, parmi une tablée de Flamands, dont je regardais s'empourprer
-les visages, comme des pignons de brique, sous le soleil couchant, un
-couple ne cessait de s'embrasser, de s'embrasser à perdre haleine, de
-s'embrasser toujours, de s'embrasser encore... Ah! ils ne pensaient
-pas à l'art, ceux-là... Ils ne parlaient pas d'art, ceux-là... Ils ne
-parlaient pas d'art, et pas de Paris, je vous assure... Les heureuses
-gens!... Et comme je les enviais... non de s'embrasser... mais de se
-taire!... Je m'attachai désespérément au spectacle qu'ils me donnaient
-comme on s'attache à une image quelconque, aux fleurs d'un tapis, aux
-rais de lumière d'une persienne, à la promenade d'une mouche sur un mur
-blanc, pour chasser, loin de soi, une idée pénible, et qui revient, et
-qui s'obstine...
-
-Elle était presque trop blonde, presque trop rose, presque trop
-grasse, de ce gras fleuri de rose et malsain qu'ont les bons pâtés
-de Strasbourg, et elle s'enroulait à un joli gars, aux yeux les plus
-noirs, sec et bistré comme un Espagnol... Pendant que leurs amis
-mangeaient avec une gloutonnerie silencieuse, eux ne faisaient que
-s'enlacer, s'enlaçaient si bien qu'ils semblaient tourner, tourner...
-Hors des longs gants de Suède, retroussés, les menottes, un peu
-courtes et potelées, pas jolies, sensuelles, mais d'une sensualité
-un peu grossière, ces menottes, où jouaient les feux d'un rubis, se
-crispaient, pour ajouter encore au goût du baiser, sur un brin de
-moustache, sur les épaules, la nuque, le col, dans les cheveux épais du
-garçon, dont les mains, aussi, s'égaraient sous les jupons, comme au
-bord d'une kermesse de Rubens. Et cela n'était pas très impudique, à
-force de franchise, de naïveté et de maladresse...
-
-Personne, d'ailleurs, ne prenait garde au couple énamouré, ni leurs
-compagnons qui n'en perdaient pas une bouchée, ni mes amis accablés,
-ni nos hôtes infatigables, ni la caissière penchée sur ses additions,
-ni le vieux maître d'hôtel, à l'habit crasseux et trop large, au crâne
-luisant, aux cheveux gris envolés, qui circulait, pesamment, entre les
-tables, portant les plats... Oh! ce vieux domestique de _La Joie fait
-peur!_
-
-Quand la petite enragée s'arrêtait pour reprendre son souffle, on
-percevait à son cou l'éclat d'une croix en brillants... Elle se
-tapotait vivement les cheveux, au bord du chapeau, suçait, non moins
-vivement, une patte d'écrevisse, et remontait, ensuite, d'un geste
-bref, ses gants au-dessus de ses coudes... Puis ils s'enlaçaient
-à nouveau, avec plus de hardiesse, aussi libres que s'ils eussent
-été seuls, dans une chambre... Leurs mains cachées sous la table
-travaillaient à des caresses invisibles, mais précises... J'admirais
-que, gauche et lourde, elle ne fût gracieuse et légère que dans le
-baiser... Ils ne disaient toujours rien, non plus que leurs compagnons,
-comme si les mots dussent contrarier les joies, également passionnées,
-également fugaces, de la gueule et de l'amour...
-
-Et j'entendais la caissière, très pâle et très hautaine, sous ses
-bandeaux noirs, répéter, en écrivant sur un gros registre, comme les
-mots d'une dictée.
-
---Quatre homards grillés..., quatre bécassines au champagne.
-
-Et j'entendais le vieux maître d'hôtel crier, d'une voix cassée:
-
---Les cigares... voilà, monsieur...
-
-Et j'entendais nos Bruxellois, de plus en plus enthousiastes, clamer,
-l'un:
-
---Paris!... Paris!... Paris!
-
-L'autre:
-
---L'art!... l'art!... l'art!
-
-Un troisième rythmer cette phrase, où M. Camille Lemonnier _avère_,
-comme ils disent, une autobiographie, si poétiquement juste:
-
---«Et depuis lors, mon âme se volatilise, parmi la gracilité mouvante
-des roseaux, et la frivolité des libellules.»
-
-Et j'entendais une voix furieuse s'élever du fond de moi-même:
-
---Zut! Zut! Zut!...
-
-Si bien que, vers deux heures du matin, étourdi, exténué, le cerveau
-affreusement liquéfié, le cœur chaviré, les jambes titubantes, je me
-couchai, aussi informé des choses de Paris que le moindre d'entre ces
-Parisiens de Bruxelles, ou de ces Bruxellois de Paris... je ne sais pas
-encore...
-
- Et plus compétent en art
- Que leur monsieur Edmond Picard,
- Et plus aussi, mon cher Mendès,
- Que votre Dujardin-Beaumetz
- Qui n'est pas de Bruxelles, mais
- Qui, dans un discours belgifique,
- Reconcentra les esthétiques
- De la France et de la Belgique.
-
-Et voyant que je parlais en vers... en vers belges, je m'endormis
-rageusement...
-
-
-
-
-CHEZ LES BELGES
-
-
-
-
-Catholicisme.
-
-
-Ce n'est pas en passant quelques jours dans un pays qu'on peut juger
-de ses mœurs, de ses tendances, de ses idées, de ses institutions.
-Les observations y sont forcément rapides et superficielles; elles ne
-portent que sur un ordre de choses infiniment restreint, et d'ailleurs
-peu important. On n'atteint pas l'âme intime, l'âme secrète, l'âme
-profonde d'un pays, à moins d'y vivre de sa vie... Il faut donc se
-contenter des apparences, qui trompent souvent. En considération de
-quoi, je prie les lecteurs de me pardonner le ton parfois frivole et
-injuste de ces pages.
-
-Pourtant, dès que vous entrez en Belgique, vous êtes frappé par cette
-sorte de malaria religieuse qui y règne. Elle attriste singulièrement
-ce petit pays... C'est peut-être cela qui rend si noires ces verdures
-de la campagne belge que détestait tant Baudelaire... De même que dans
-notre sauvage et dolente Bretagne, où l'esprit religieux a en quelque
-sorte tout pétrifié, de même que, dans le Tyrol autrichien, où, à
-chaque tournant de route, à chaque carrefour, partout, se dressent des
-images de sainteté qui pourraient servir à l'administration vicinale de
-bornes kilométriques, de même, en Belgique, la superstition religieuse
-est souveraine maîtresse des âmes, des paysages et des lois. Je ne
-parle pas seulement des couvents qui y pullulent, comme, en Allemagne,
-les casernes; je ne parle pas de ces béguinages, qui ne sont d'ailleurs
-plus que des souvenirs, gardés seulement par Gand et par Bruges, pour
-les badauds du pittoresque et les moutons de Panurge du tourisme. Je
-parle de tout ce pays, sur qui le catholicisme étend son ombre épaisse
-et malsaine. Dans les chemins, dans les sentes et dans les villes, on
-rencontre, par milliers, de ces figures de foi têtue, de ces figures de
-prières, agressives et sombres, telles qu'elles sont peintes dans les
-triptyques des primitifs flamands. Les siècles ont passé sur elles, les
-progrès et la science ont passé sur elles, sans en adoucir les angles
-durs et obtus.
-
-Je me souviens qu'il y a plusieurs années, pris d'un malaise subit dans
-une auberge de village, je demandai qu'on allât me chercher un médecin,
-à la ville voisine, qui était Gand.
-
---Ah! Seigneur Jésus, s'écria la bonne, en me voyant très pâle... Il va
-peut-être mourir... Dites une prière, bien vite, monsieur... Dites une
-prière... Et attendez-moi...
-
-Elle sortit précipitamment, sans m'apporter d'autres secours.
-
-Quelques minutes après, je vis entrer, introduit dans ma chambre par
-la petite bonne, un gros prêtre, essoufflé d'avoir trop couru...
-Il voulut, à toute force m'administrer l'extrême-onction. Et comme
-je refusais de me munir des sacrements de l'Église, il insista
-avec violence et ne se retira qu'après avoir appelé, sur ma tête de
-mécréant, toutes les malédictions du ciel et toutes les fureurs de
-l'enfer.
-
-Partout des processions, des sons de cloche, des cérémonies cultuelles,
-extravagantes et moyenâgeuses, des églises pleines et chantantes,
-des décors d'autels dans les chambres privées, des dos courbés, des
-mains jointes... et des prêtres insolents, paillards et pillards,
-et de terribles évêques, avec des faces d'inquisition. Partout,
-aussi, cette littérature dont l'érotisme mystique s'associe si
-bien aux ferveurs pieuses et les exalte... Qui n'a pas assisté aux
-fêtes du Saint-Sang, dans Furne, devenu, ces jours-là, un véritable
-asile d'aliénés, ne peut concevoir à quels dérèglements, à quelles
-démences, la religion, ainsi enseignée, peut conduire la pauvre âme des
-hommes... C'est ce carillonneur de Rodenbach--personnage d'ailleurs
-historique--qui gravait sur l'airain sonore et bénit de ses cloches
-les plus monstrueuses obscénités... (Il paraît que ces cloches
-illustrées, on peut les voir à Bruges, si l'on a quelques hautes
-références ecclésiastiques...) C'est Philippe II, couvrant son carnet
-d'imaginations démoniaques, alors qu'entouré de ses évêques, de ses
-moines, de ses bourreaux, une nonne sur les genoux, il faisait couler
-le sang et tenailler la chair des hérétiques, dans les chambres de
-torture...
-
-Les centres ouvriers eux-mêmes, les cités industrielles, où souvent
-grondent la révolte et l'émeute, n'échappent pas toujours à la
-contagion. J'ai vu autrefois, à Gand, une grève. Ce n'étaient point
-des flots de peuple lâchés et battant, avec des clameurs de mer
-soulevée, les murs de la ville... C'était une procession religieuse qui
-défilait silencieusement, avec des attributs religieux, des bannières
-ecclésiales, des oriflammes, des femmes déguisées en Saintes-Vierges,
-des enfants, en petits anges frisés... Et je me souviendrai toujours
-de cet ouvrier, à la gueule farouche, qui marchait devant la foule,
-portant je ne sais quoi, qui ressemblait à un ostensoir...
-
-La Belgique ne peut pas éliminer le sang espagnol qui coule dans ses
-veines...
-
-
-
-
-Démocrates de Gand.
-
-
-Un charmant ami de Mæterlinck, retrouvé à Bruxelles, nous conte
-cette anecdote:
-
-
-**Gand a chez nous la spécialité des émeutes bizarres. Vous
-souvenez-vous de celles qui eurent lieu, en Belgique, il y a quelque
-douze ans? Le peuple réclamait le suffrage universel. Il voulait, lui
-aussi, être souverain. Cela lui était venu, tout d'un coup, on ne
-sait pourquoi. Il avait déjà un Roi constitutionnel et trouvait, sans
-doute, que cela ne suffisait pas à son bonheur. Il en voulait d'autres,
-beaucoup d'autres, des rois en habit civil, et il les voulait de son
-choix... Le peuple, donc, descendit en armes dans la rue et se livra
-aux vociférations d'usage. Les bourgeois, protégés par les troupes,
-s'amusèrent à ces spectacles qu'ils croyaient sans danger.
-
-À Gand, les choses semblèrent, durant quelque temps, tourner au
-tragique. Cris, barricades, rixes sanglantes, coups de revolver,
-charges de cavalerie, décharges de mousqueterie, rien ne manqua à la
-fête, pas même les morts. Ordinaire apothéose... Ces escarmouches
-menaçant de se prolonger, on convoqua la garde civique. J'en faisais
-partie. Force me fut de me ranger sous le drapeau de l'ordre, parmi les
-défenseurs de la société. Dans ma compagnie, nous n'étions que deux
-bourgeois authentiques, un peintre de mes amis, et moi. Le reste?...
-ouvriers, petits employés, commis de magasin, tous, ou presque tous,
-en parfaite communion d'idées avec les émeutiers. Dans le rang, ils
-discutaient, entre eux, à voix basse, et ce mot de «suffrage universel»
-revenait sans cesse, sur leurs lèvres.
-
-Ils se promettaient bien, ils juraient, si on leur commandait de tirer
-sur le peuple, de tirer en l'air.
-
---Ils ont raison, disait l'un, ils combattent pour notre bonheur.
-
---Mieux que cela, appuyait un autre... pour notre souveraineté...
-
---Oui, oui!... Tous, nous voulons être souverains, comme en France.
-
---Imposer notre volonté, comme en France.
-
---Dicter nos lois, comme en France.
-
---Patience!... Encore quelques jours, et nous serons les maîtres de
-tout, comme en France.
-
-Un autre disait:
-
---On peut commander tout ce qu'on voudra. Je ne tirerai pas... D'abord,
-parce que ce n'est point mon idée, ensuite parce que mon frère est avec
-ceux qui se battent, pour notre souveraineté. Je me serais bien battu,
-moi aussi... mais j'ai une femme, deux enfants...
-
---Moi aussi, je me serais bien battu... mais le patron, qui n'est
-pas pour le peuple, m'aurait mis à la porte, et je n'aurais plus
-d'ouvrage... Oui, mais, quand nous serons souverains, c'est nous qui
-mettrons les patrons à la porte...
-
-Un petit homme, qui n'avait encore rien dit, se mit, tout à coup, à
-répéter, plusieurs fois, en me criblant de regards aigus, sautillants
-et menaçants:
-
---Moi, je sais bien pour qui je voterai...
-
-Et, comme je restais muet, dans mon rang...
-
---Oui, oui... Vous voudriez que je vote pour vous... Mais je ne suis
-pas un imbécile... Je ne voterai pas pour vous... Je sais bien pour qui
-je voterai... Je voterai pour quelqu'un... Et quand j'aurai voté pour
-celui que je sais... ah! ah! ah!... Je sais ce que je dis... Et vous...
-vous ne dites pas ce que vous savez...
-
---Au moins, pensais-je... ils ne tireront pas.
-
-Notre capitaine se promenait devant le front de la compagnie, inquiet,
-nerveux, l'oreille ouverte aux clameurs encore lointaines de l'émeute.
-De temps en temps, des cavaliers traversaient la place, au galop.
-Les boutiques se fermaient; de pâles bourgeois rentraient chez eux,
-en hâte, essoufflés. Peu à peu, le grondement populaire se fit plus
-proche; les cris, les vociférations, les appels, plus distincts. Deux
-coups de feu claquèrent, comme deux coups de fouet, dans une bagarre
-de voitures... Le capitaine se tourna vers nous. C'était un marchand
-de cravates de la ville... Il avait une figure toute ronde et rose, un
-gros ventre pacifique, des yeux doux...
-
---Mes enfants, nous dit-il... ça se gâte... Ils vont être là dans
-quelques minutes... Qu'est-ce que vous voulez?... Je vais être obligé
-de faire les sommations légales et de commander le feu... C'est très
-embêtant... car je les connais... ce sont des enragés... ils ne
-m'écouteront pas... Tirer sur des gens de la ville, des gens qu'on
-connaît... c'est très embêtant. D'un autre côté, il faut bien que
-force reste à la loi... Il le faut... C'est très embêtant... Si encore
-ils avaient exposé tranquillement leurs revendications!... Le Roi
-est un brave homme, les ministres sont de braves gens... Eux aussi,
-parbleu, sont de braves gens... On se serait arrangé, bien ou mal...
-Enfin, ça n'est pas tout ça... Le devoir avant tout... c'est très
-embêtant... Soldats... écoutez-moi bien... Il faut faire le moins
-de malheur qu'on pourra... Quand je commanderai le feu, le premier
-rang ne tirera pas... Il n'y aura que le second rang qui tirera...
-Et encore est-il nécessaire que le second rang tire, tout entier?...
-Non... non... En somme, il ne s'agit que de les effrayer... Trois,
-quatre morts... trois, quatre blessés... C'est très embêtant... mais
-ce n'est pas une grosse affaire... Et ça suffira peut-être à les
-arrêter, ces bougres-là... Voyons, vous, là-bas, dans le second rang,
-attention!... Fixe!... Y a-t-il, parmi vous, dix hommes... bien décidés
-à lâcher leur coup sur le peuple, à mon commandement?... Y en a-t-il
-cinq seulement?... Voyons, voyons, sacristi!... Y en a-t-il quatre?...
-quatre?... Répondez!
-
-Et à ma stupéfaction, de la droite à la gauche du rang, j'entendis sur
-chaque lèvre, voltiger sur chaque lèvre, rebondir de lèvre en lèvre, ce
-mot:
-
---Moi... moi... moi... moi... moi!...
-
-Sur les cinquante hommes que nous étions dans le rang, deux seulement
-s'étaient tus... Deux seulement étaient froidement résolus, non
-seulement à ne pas tirer sur des hommes, mais à lever la crosse en
-l'air, aussitôt parti l'ordre de mort... Et ces deux hommes, ce
-n'étaient point des prolétaires, c'étaient les deux bourgeois de la
-compagnie, mon ami le peintre et moi...
-
-Heureusement qu'ils tirèrent fort mal... Il n'y eut que dix pauvres
-diables de tués, et douze de blessés!...
-
-
-
-
-Constantin Meunier.
-
-
-Revu toute la journée--une journée triste et pluvieuse--des œuvres
-de Constantin Meunier.
-
-Constantin Meunier est un artiste intéressant et méritoire. Par son
-talent, par sa belle vie sans défaillance, il a droit au respect de
-tous. De son œuvre, se dégage une forte signification humaine.
-
-Comme tant d'autres, qui y trouvèrent fortune et profit, il eût pu
-faire des Dianes cireuses, d'onduleuses Vénus et de voluptueuses
-faunesses. Il eût pu élever, aussi bien que d'autres, des monuments en
-sucre ou en saindoux, à la mémoire des grands hommes de Bruxelles, et
-peupler le bois de la Cambre de toute une foule de peintres, de poètes,
-d'orateurs et de militaires... Mais il avait un idéal plus fier.
-
-Né au milieu d'un pays de travail et de souffrance, vivant dans une
-atmosphère homicide, ayant toujours sous les yeux, le lugubre spectacle
-de l'enfer des mines, le drame rouge de l'usine, il fit des ouvriers.
-
-Il les peignit d'abord; ensuite, il les modela.
-
-Ardemment, il se passionna à leurs labeurs, à leurs misères, à
-leurs révoltes. Il comprit la rude beauté tragique de leurs torses,
-la musculature contractée, violente de leurs gestes, la tristesse
-haletante, farouche, durcie de leurs faces souterraines. Il tenta de
-styliser, de ramener vers la simplicité linéaire du drapement antique,
-leurs tabliers de cuir, leurs bourgerons collants, leurs pauvres
-hardes de travail. Et surtout, il s'émut,--car il était infiniment
-bon, et il rêvait toujours de justice,--de ce que contient d'injustice
-sociale, d'âpre exploitation capitaliste et politique, la destinée de
-ces parias, à qui il est dévolu de ne trouver leur maigre existence
-quotidienne, que dans l'effroi, ou dans l'usure lente d'un métier,
-auprès de quoi le bagne semble presque une douceur.
-
-De tout cela il sut tirer des accents assez nobles, des apparences
-sculpturales assez fortes, de la pitié. On lui doit trois œuvres
-presque entièrement belles: Une _Figure de paysanne_, au visage usé,
-aux yeux morts, aux seins taris; le _Cheval de mine_, la _Femme au
-grisou_, cette dernière, surtout, d'une composition ample et simple,
-d'un métier plus serré. C'est déjà beaucoup.
-
-Malheureusement, venu trop tard à la sculpture, qui est un art très
-difficile, ennemi du truquage et du trompe-l'œil, Constantin
-Meunier, en dépit de ses dons réels, de sa passion, de sa forte
-compréhension de la vie ouvrière, ne connut pas très bien son métier.
-Son modelé est pauvre, parfois désuni, sa forme souvent lourde, ses
-plans pas assez nombreux, pas assez colorés, ses contours secs... Il
-ne sait pas toujours combiner avec harmonie un monument, architecturer
-un ensemble, grouper des figures... On sent trop l'effort en tout ce
-qu'il fait. La souplesse qui donne la vie, le mouvement à la matière,
-est peut-être ce qui lui manque le plus. Seul, le morceau vaut ce qu'il
-vaut, et, le plus souvent il n'a qu'une valeur,--par conséquent, une
-illusion--de littérature.
-
- * * * * *
-
-On m'a raconté le drame suivant:
-
-La Ligue des Droits de l'homme que préside, avec tant de fermeté et un
-si beau dévouement, M. Francis de Pressensé, institua une commission
-chargée d'élever, à la grande mémoire d'Émile Zola, un monument.
-Cette commission choisit, pour l'exécuter, Constantin Meunier. Mais
-celui-ci hésita longtemps, émit des scrupules. Il était souffrant,
-se trouvait bien vieux, avait encore une œuvre importante à
-terminer, cette œuvre dont nous avons admiré, à nos expositions, de
-nombreux fragments, et qu'il eût bien voulu voir se dresser sur une
-des places publiques de Bruxelles, avant de mourir. Sur des instances
-réitérées, flatteuses pour lui, à coup sûr, mais maladroites, car lui
-seul était en mesure de savoir ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas
-entreprendre,--il finit par accepter cette lourde mission, mollement,
-à la condition qu'on lui adjoignît un collaborateur français, qui fut
-aussitôt désigné, ou plutôt qui se désigna lui-même: M. Alexandre
-Charpentier.
-
-Au bout d'une très longue année, Constantin Meunier et M. Alexandre
-Charpentier présentèrent à la commission une maquette, pas très
-heureuse, dit-on. Elle fut jugée insuffisante. Les deux artistes
-avouaient d'ailleurs qu'ils n'en étaient pas contents. Ils comprirent
-qu'ils devaient chercher et trouver autre chose...
-
-Le monument était tel. Un Émile Zola, debout, oratoire, dramatique,
-étriqué, en veston d'ouvrier, en pantalon tirebouchonné, un Zola sans
-noblesse et sans vie propre, où rien ne s'évoquait de cette physionomie
-mobile, ardente, volontaire, timide, si conquérante et si fine, rusée
-et tendre, joviale et triste, enthousiaste et déçue, et qui semblait
-respirer la vie, toute la vie, avec une si forte passion. Derrière ce
-Zola, banal et pauvre, une Vérité nue étendait les mains. À droite,
-un mineur; à gauche, une glèbe. L'invention était quelconque. On voit
-qu'elle ne dépassait pas la mentalité des artistes officiels. Et tout
-cela se groupait assez mal.
-
---Sapristi! dit M. Alexandre Charpentier, devant cette découverte un
-peu tardive... Voilà qui est ennuyeux... Car ils ont raison... Ça ne
-vaut rien du tout... J'ai idée que c'est la Vérité qui nous gêne...
-Elle est très jolie... mais pas à sa place, derrière Zola... Il faut
-absolument la mettre devant... Qu'en dites-vous?
-
---Essayons de la mettre devant... consentit Constantin Meunier.
-
---Essayons.
-
-Placée devant, la Vérité produisit un effet plus déplorable encore. Et
-puis elle annulait la glèbe, le mineur.
-
---Diable! s'écrièrent, avec un ensemble plus parfait que leur œuvre,
-les deux artistes terrifiés...
-
-Et ils réfléchirent longuement.
-
---Si on l'habillait?... proposa Constantin Meunier.
-
---La Vérité?
-
---Oui... Eh bien, quoi?
-
---Une Vérité habillée?... Ce ne serait plus la Vérité... Non...
-Essayons à droite.
-
---Essayons... acquiesça Constantin Meunier.
-
-On transporta la Vérité à droite... Mais...
-
---Non, non... quelle horreur!... Enlevez...
-
-Constantin Meunier se cache la face... Tout se déséquilibre du
-monument... Tout s'effondre... tout fiche le camp, comme on dit dans
-les ateliers.
-
-Le problème devenait de plus en plus ardu.
-
---Alors, à gauche, invita, pour la deuxième fois, M. Alexandre
-Charpentier.
-
-Le pauvre Constantin Meunier n'avait plus la foi. Il répondit,
-mollement:
-
---Essayons à gauche.
-
-On transporta la Vérité à gauche.
-
---Impossible!
-
-Tel fut le cri que poussèrent simultanément Constantin Meunier et M.
-Alexandre Charpentier.
-
-Hélas! ni devant, ni derrière, ni à droite, ni à gauche.... Situation
-douloureuse et sans issue. Ce qu'elle dut en entendre, la Vérité, comme
-toujours!
-
-Au cours de leurs travaux, les deux sculpteurs avaient eu des
-mésententes assez pénibles. Cette dernière aventure n'était point pour
-les dissiper. Ceux qui connaissent le cœur des hommes, surtout le
-cœur des artistes, qui sont deux fois des hommes, peuvent se faire
-une idée de ce qui se passa entre Constantin Meunier et M. Alexandre
-Charpentier. Ils en arrivèrent, dans leurs rapports, à une tension
-telle, que l'artiste belge, irrité de l'ingérence dominatrice de son
-collaborateur, et pensant que son influence avait pu être déprimante,
-finit par se priver de ses services. Peut-être eût-il dû commencer par
-là.
-
-Resté seul, le pauvre grand sculpteur fut bien embarrassé. Faut-il
-croire, comme d'aucuns l'affirment, que l'atmosphère de Bruxelles,
-aujourd'hui, est funeste à toute création artistique? Ou bien,
-Constantin Meunier était-il trop vieux? Manquait-il de cette ardeur
-d'imagination qui tant de fois corrigea ce que son métier avait
-d'insuffisant? Il essaya quantité de combinaisons qui ne réussirent
-point. Finalement, après des jours d'efforts, après des luttes
-douloureuses avec son œuvre et avec lui-même, il en vint à cette
-conclusion stupéfiante: que, esthétiquement, du moins, les deux figures
-de la Vérité et de Zola s'excluaient, qu'il fallait choisir entre la
-Vérité et Zola et ne plus tenter de les associer l'une à l'autre, en
-bronze. Et il choisit Zola, réservant la Vérité pour une destination
-inconnue.
-
-On prétend que l'irritation, le chagrin, l'état de lutte constante
-où il avait dû se mettre vis-à-vis de M. Alexandre Charpentier, la
-déception, tout cela ne fut pas étranger à sa mort, qui arriva peu
-après. Et le monument d'Émile Zola, en dépit des oppositions de la
-famille de Constantin Meunier, revint à M. Alexandre Charpentier, qui y
-travaille, seul, désormais. Où en est-il? Comment est-il? Je n'en sais
-rien, n'étant pas dans le secret des dieux.
-
-Cette histoire est triste, et, comme toutes les histoires tristes, elle
-a sa part de comique, un comique amer et grinçant, qui est bien ce
-qu'il y a de plus tragique dans le monde. Mais, quand on y regarde de
-près, elle est très caractéristique, et aussi, très harmonieuse avec la
-vie.
-
-
-**Avant de se pacifier dans l'immortalité, la destinée d'Émile
-Zola aura été étrangement tourmentée. Comme tous les hommes de
-génie,--surtout les hommes d'un génie rude, tenace et humain,--Zola a
-créé, toujours, autour de lui, de la tempête. Il n'est pas étonnant que
-la bourrasque souffle encore.
-
-Son œuvre fut décriée, injuriée, maudite, parce qu'elle était belle
-et nue, parce qu'au mensonge poétique et religieux elle opposait
-l'éclatante, saine, forte vérité de la vie, et les réalités fécondes,
-constructrices, de la science et de la raison.
-
-On le traqua, comme une bête fauve, jusque dans les temples de justice.
-On le hua, on le frappa dans la rue, on l'exila: tout cela parce qu'au
-crime social triomphant, à la férocité catholique, à la barbarie
-nationaliste, il avait voulu, un jour de grand devoir, substituer la
-justice et l'amour.
-
-Sa mort fut un drame épouvantable et stupide. Lui qui, devant les
-rugissements des hommes, devant leurs foules ivres de meurtre, avait
-montré un cœur si intrépide, un si magnifique et tranquille courage,
-il n'a rien pu contre l'imbécillité lâche et sournoise des choses,
-car l'on dirait que les choses elles-mêmes ont de la haine, une haine
-atroce, une haine humaine, contre ce qui est juste et beau.
-
-Et voilà un sculpteur, deux sculpteurs, dont les intentions ne peuvent
-être, une minute, suspectées, qui aimèrent Zola, qui l'admirèrent,
-et qui, parce qu'ils furent impuissants à interpréter le génie d'une
-œuvre et l'héroïque beauté d'un acte, s'écrient, dans leur langage
-d'artistes fourvoyés:
-
---Décidément, la Vérité et Zola ne sont pas d'ensemble.
-
-Je sais bien que le fait, en lui-même, est assez mince, et qu'il
-ne faut voir dans ces paroles qu'un mauvais calembour, en argot de
-métier...
-
-Pourtant, ce soir-là, à la suite de ce récit, je rentrai à l'hôtel
-affreusement triste et découragé. Je passai une nuit fort agitée et
-fiévreuse. Dans mes cauchemars, je ne voyais partout que des places
-publiques, des squares, des jardins, où des foules forcenées érigeaient
-au Mensonge, à la Haine, au Crime, à la Stupidité, des monuments
-formidables et dérisoires.
-
-Heureusement, le lendemain, Bruxelles me reprenait. Je revis, en
-sortant, la jolie femme au laurier-rose, plus candide, plus enfant que
-jamais... Elle ne jouait plus au gros lion avec ses petites filles;
-elle jouait au méchant tigre. Et les Bruxellois eurent vite fait de
-chasser les fantasmes de la nuit, et de m'entraîner, à nouveau, dans la
-ronde de leur comique.
-
- Sur les ponts
- De Bruxelles...
-
-Qu'est-ce que je chantais là, mon Dieu?... À Bruxelles, il n'y a pas
-de ponts... Ils avaient bien, autrefois, une rivière, une rivière
-que, par esprit d'imitation et pour justifier leur parisianisme, ils
-avaient appelée, en en réformant l'orthographe: la Senne. Mais, depuis
-longtemps, ils l'ont enfouie sous terre et recouverte d'une voûte...
-Peut-être aussi, est-ce pour ne pas faire concurrence au Manneken-Piss,
-dont le pipi puéril leur suffit, suffit à leur amour de l'eau, à leur
-amour des reflets dans l'eau...
-
-
-
-
-Un Industriel.
-
-
-J'ai vu un grand industriel. Il était d'ailleurs tout petit, ainsi
-qu'il arrive souvent des grands écrivains, des grands artistes, des
-grands avocats, des grands médecins.... Il était tout petit, très rouge
-de visage, très blond de barbe et de cheveux, et bedonnant, avec une
-très grosse chaîne, ou plutôt un très gros câble d'or, en guirlande sur
-son ventre.
-
---Ça va très mal... ça va très mal... gémit-il... On ne peut plus
-travailler tranquillement... Toujours des grèves!... Quand l'une cesse,
-l'autre commence... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi?... Ah! je ne sais pas
-ce que va devenir notre industrie, notre pauvre industrie... Elle est
-bien malade...
-
-Et, brusquement:
-
---C'est de votre faute!... crie-t-il.
-
---De ma faute?... À moi?
-
---Oui, oui... Enfin, de la faute des socialistes... des anarchistes
-français... Mais oui... Vous ne connaissez pas nos ouvriers, à nous...
-De braves gens... de très braves gens... Au fond, ils ne veulent
-rien... ne demandent rien... sont très contents de ce qu'ils gagnent.
-Ils ne gagnent pas grand'chose, c'est vrai. Mais ça leur suffit... Du
-reste, qu'est-ce qu'ils feraient de plus d'argent?... Rien... rien...
-rien... Vous allez rire. L'année dernière, j'ai donné vingt francs à un
-ouvrier qui avait sauvé la vie à ma fille... ma fille unique... tombée
-dans le canal... Savez-vous ce qu'il a fait de ses vingt francs? Il a
-acheté un samovar, mon cher monsieur, un samovar!... Il est vrai que
-c'est un Russe... N'importe.
-
-Et il répète, en levant les bras au ciel:
-
---Un samovar!... Un samovar! Et ils sont tous comme ça!... Parbleu! ils
-se mettent bien en grève, de temps en temps, comme les autres... Que
-voulez-vous?... c'est la mode, aujourd'hui, dans le monde ouvrier...
-Du moins, chez nous, les grèves ne sont pas sérieuses... des grèves
-pour rire... Quelques jours de flâne... et puis à l'ouvrage!... Nos
-grèves?... C'est la forme moderne de la kermesse... Oui, mais, dès
-que nos ouvriers sont en grève, arrivent, on ne sait d'où... des
-tas de socialistes... d'anarchistes... enfin des Français... Ils
-gueulent: «Debout! Debout!... Sus aux patrons!... Mort au capital!...»
-Ils excitent à la violence, à l'émeute, au pillage. Et voilà nos
-bons petits agneaux belges, changés, aussitôt, en bêtes féroces
-françaises... Alors, tout va mal... le gâchis, quoi!... Nous sommes
-bien obligés, parfois, d'augmenter les salaires... Or, augmenter les
-salaires, savez-vous ce que c'est? C'est ruiner notre industrie, tout
-simplement... Oui, monsieur, notre industrie... vous ruinez notre
-industrie, tout simplement... Ah! sans vous!...
-
-Je voulus expliquer à mon interlocuteur que nos grands industriels du
-Nord formulaient les mêmes éloges sur le désintéressement de leurs
-ouvriers, et les mêmes plaintes contre les excitateurs belges. C'est
-beaucoup plus facile que de rechercher les vraies causes d'une
-évolution, disons, pour ne pas les vexer, d'une maladie économique,
-et d'y remédier. Je tâchai de lui faire comprendre que, tant que les
-conditions du travail ne seraient pas réorganisées sur des bases plus
-justes, il en serait toujours ainsi... Mais le petit grand industriel
-s'obstine à ne pas entendre raison.
-
-Il proteste, s'agite, trépigne, crie:
-
---Non, non... Il n'y a pas d'évolution économique, pas de maladie
-économique... Il n'y a rien d'économique. Il y a le travail... Le
-travail est le travail... Qu'est-ce que le travail?... Rien... Que
-doit-il être?... Rien... Je ne connais que ce principe-là... Mais,
-laissez-moi donc tranquille... Non, non. Il y a vous, vous!... Vous,
-vous avez toujours été les propagandistes de l'esprit révolutionnaire
-parmi les peuples... C'est dégoûtant... Ah! je sais bien ce que vous
-rêvez... je vois bien ce que vous attendez... La Belgique aux Français,
-hein?
-
---Et vous la France aux Belges, hein?
-
-Le petit grand industriel me considère alors d'un œil singulièrement
-brillant:
-
---Hé!... Hé! fait-il en claquant de la langue... Ne riez pas...
-Dites donc? Dites donc?... Avec nos bons, nos excellents amis les
-Allemands?... Hé! hé?... Mais dites donc?... Ah! ah!...
-
-Puis, il se hausse sur la pointe des pieds, atteint de la main mon
-épaule, où il tape, le bon Belge, de petits coups protecteurs:
-
---Hé! hé!... Sapristi... dites-moi donc?... Ce serait une fameuse
-chance, pour vous!...
-
-
-
-
-Waterloo.
-
-
-Le même jour, je suis allé visiter le champ de bataille de Waterloo.
-Peut-être ai-je été poussé inconsciemment à cette absurde visite, par
-cette idée, non moins absurde, de m'habituer tout de suite à l'idée de
-la défaite, de la dénationalisation, de la belgification, qu'évoque en
-moi le nom seul de Waterloo.
-
-Mais je n'ai rien vu, au champ de bataille de Waterloo... Au champ de
-bataille de Waterloo, près de l'auberge de Belle-Alliance, où quelques
-excursionnistes anglais échangeaient de petits cailloux jaunes contre
-de petits cailloux noirs, je n'ai vu, debout sur une table, les jambes
-bottées, sur la tête un panama en bataille, aux yeux une énorme
-lorgnette, je n'ai vu que M. Henry Houssaye, qui regardait... quoi?
-
-Des corbeaux volaient ici et là, dans la morne plaine... Et je me dis
-mélancoliquement:
-
---Il les prend encore pour des aigles.
-
-
-
-
-Au Musée.
-
-
-Je ne dirai rien des visites que j'ai faites aux Musées. Je veux
-garder secrètes en moi, au plus profond de moi, les jouissances et les
-rêveries que je vous dois, ô Van Eyck, ô Jordaens, ô Rubens, ô Teniers,
-ô Van Dyck!... Je veux, en admirateur respectueux, soucieux de votre
-immortel repos, vous épargner toutes les sottises, épaisses, gluantes,
-que sécrètent hideusement les critiques d'art, lorsqu'ils se trouvent
-en présence des œuvres d'art, de n'importe quelles œuvres d'art,
-sottises indélébiles qui, bien mieux que les poussières accumulées et
-les vernis encrassés, encrassent à jamais vos chefs-d'œuvre, et
-finissent par vous dégoûter de vous-mêmes... Ah! c'est bien la peine
-que vous ayez été de grands hommes et de braves gens!
-
-Un soir, au Musée de La Haye, j'ai vraiment entendu l'_Homère_ de
-Rembrandt me dire:
-
---Éloigne de moi,--ah! je t'en supplie, toi qui sembles m'aimer
-silencieusement,--éloigne de moi tous ces sourds bourdonnements de
-moustiques, toutes ces douloureuses piqûres de mouches, qui rendent
-ma vie si intolérable, dans ce musée, et qui font que je regrette
-souvent--je t'en donne ma parole d'honneur--de n'avoir pas été
-peint par M. Dagnan-Bouveret... Car, si j'avais été peint par M.
-Dagnan-Bouveret, comprends-tu?... tout ce qui se dit de moi aurait sa
-raison d'être... Et je n'en souffrirais pas... Tiens! regarde cette
-grosse dame... oui, là-bas... à gauche..., cette grosse dame en rose...
-devant le Vermeer... Tout à l'heure, elle rassemblait autour de moi
-toute sa famille--quatre petits garçons, quatre petites filles, et
-autant de neveux et de nièces--et elle disait à tout ce monde, en me
-désignant de la pointe d'une aiguille à chapeau: «Examinez bien ce
-vieux-là, mes enfants. Comme il ressemble à votre grand-père!» Et
-les enfants de s'écrier, en tapant dans leurs mains: «C'est vrai!...
-Grand-papa... grand-papa!» Eh bien, j'aime mieux ça. Je ne sais pas
-pourquoi... ça m'a fait plaisir... oui, ça m'a ému, de savoir que je
-ressemble à quelqu'un, à quelqu'un de vivant, même à quelqu'un de
-Bruxelles;... car, sûrement, elle est de Bruxelles, la grosse dame en
-rose... Mais si tu avais entendu, l'autre jour, M. Thiébaut-Sisson?
-Alors je ne ressemblais plus à rien... Et M. Mauclair, donc?...
-N'affirmait-il pas que je suis «de la peinture statique»? Quelle pitié,
-mon Dieu... quelle pitié!
-
-Est-ce curieux?... Est-ce humiliant pour notre mentalité, qu'il existe
-encore au XXe siècle tant de gens assez oisifs, assez pauvres d'idées,
-assez dénués du sens de la vie, assez peu respectueux du sens de la
-beauté, pour se donner la mission ridicule d'expliquer des choses, que
-d'ailleurs on n'explique point, auxquelles ils ne comprennent et ne
-comprendront jamais rien, quand il est si facile de laisser, chacun,
-jouir de ce qu'il a devant les yeux, librement, à sa façon?
-
-Mais voilà... Tout homme a, dans le cœur, un Mauclair qui sommeille.
-
-Si, du moins, il sommeillait toujours, ce sacré Mauclair-là!...
-N'est-ce pas, mon pauvre Homère?
-
-
-
-
-Il fait de la race.
-
-
-Les Belges sont grands éleveurs de poules et aussi de lapins. Ils ont
-fabriqué une espèce de lapin qui se nomme d'un nom grandiose: le géant
-des Flandres, et qui, pour un lapin, animal généralement peu lyrique,
-est bien un géant, plus qu'un géant, un véritable monstre. Le géant des
-Flandres arrive à peser jusqu'à vingt-deux livres de viande.
-
-Mais c'est surtout la poule qui constitue, pour la Belgique, un
-commerce intéressant et très prospère. Il faut le reconnaître, les
-Belges sont des maîtres incomparables, en aviculture.
-
-Parmi les élevages, très nombreux autour de Bruxelles, j'en ai visité
-un qu'on m'avait spécialement recommandé. Il appartient à M. de S...
-Mi-paysan, mi-hobereau, d'accueil un peu rude, mais bon homme au fond,
-M. de S..., après quelques minutes, finit par se familiariser jusqu'à
-l'indiscrétion, jusqu'aux bourrades joyeuses, aux tapes sur le ventre.
-Et son rire est quelque chose de si assourdissant que, chaque fois
-qu'il rit, on est instinctivement porté à se boucher les oreilles,
-comme au passage d'une locomotive qui siffle.
-
-Son installation est merveilleuse. Rien n'y est laissé au hasard...
-Tout y est combiné, prévu, réglementé, discipliné: nourriture, soins,
-hygiène, exercice physique, sélection, en vue de l'amélioration
-constante et du plus parfait bonheur de la race.. Je n'ai jamais vu
-que, nulle part, on en ait fait autant pour les hommes.
-
---Je suis sévère..., confesse M. de S..., ça oui... mais je ne les
-embête pas... Il ne faut jamais embêter les bêtes... Il faut qu'elles
-s'amusent, au contraire.. Quand elles ne s'amusent pas, elles
-dépérissent... Et alors, bonsoir les œufs!...
-
-Ils ont deux espèces de poules, en Belgique; la Coucou de Malines,
-et la Campine. Produit très bien fixé d'un croisement de la Brahma
-herminée avec la Campine, la Coucou de Malines est résistante,
-grosse, un peu lourde de formes, d'un joli gris caillouté, d'une
-chair abondante et délicate. Elle est essentiellement commerciale. On
-en expédie dans le monde entier. La Campine est la poule nationale.
-On raconte qu'il y a plus d'un siècle, la race en était à peu près
-perdue; du moins elle s'était astucieusement dispersée parmi d'autres
-races. Peu à peu, on l'a reconstituée dans toute sa pureté originelle.
-Elle est petite, mais extrêmement élégante, vive et jolie. M. Paul
-Bourget dirait qu'elle a des allures aristocratiques. Svelte et un peu
-piaffeuse, telle du moins que je la connais, je crois qu'il serait
-plus juste de lui attribuer des airs de petite cocotte, de cocodette.
-Un mantelet blanc, délicieusement blanc, accompagne sa robe blanche et
-noire, très collante au corps, et qui dessine les formes avec une grâce
-un peu hardie... Une crête effilée, d'un rouge vif, la coiffe d'une
-façon exquisément insolente. Comme notre Bresse, elle a des pattes
-bleues, ce qui est un signe de bonne naissance. Le sang bleu, toujours.
-
---Une pondeuse admirable, s'extasiait notre hobereau... la meilleure,
-la plus régulière de toutes les pondeuses... avec ses petites mines
-évaporées...
-
-Et, tout en me promenant à travers ses parquets, propres, luisants,
-luxueux, pareils aux villas de Saint-Germain et de l'Isle-Adam, il me
-confiait, en termes prolixes, ses idées sur l'élevage...
-
-Comme j'admirais la vitalité, la robustesse, la belle humeur de ses
-bêtes:
-
---Ah! voilà!...professait-il. Il faut être impitoyable et
-scientifique.. Je suis impitoyable et scientifique... J'élimine les
-coqs qui ne chantent pas bien... dont la voix n'est pas assez sonore et
-retentissante... Tout est là, mon cher monsieur... J'ai observé que,
-plus un coq chante fort, plus il est ardent et, par conséquent, apte à
-la reproduction. Une belle voix, chez les coqs, de même que chez les
-hommes, annonce toujours... enfin, vous savez ce que je veux dire...
-
---Alors, les ténors?... ne pus-je m'empêcher de remarquer... Dites
-donc, voilà un point de vue nouveau.
-
---Non, pas les ténors, naturellement. Les ténors sont des lavettes...
-Ah! ah! ah!... Les ténors, à la broche!... Dans la marmite, les
-ténors!... Bien entendu, je ne conserve que les barytons... les
-barytons sérieux, bien gorgés... Allez! les poules ne s'y trompent
-pas... Elles savent parfaitement que plus un coq barytonne, mieux elles
-seront servies, plus leurs œufs seront gros, abondants... et plus
-vigoureux leurs petits... car tout s'enchaîne, dans la nature... Tenez,
-j'ai fondé à Bruxelles un Club, chargé de propager, à travers le monde,
-ces vérités biologiques... Un succès fou, mon cher monsieur... Nous
-avons maintenant des journaux, des conférences, des laboratoires...
-beaucoup d'argent... Nous organisons des expositions épatantes...
-avec des concours de chant... Un vrai conservatoire... mais pas de
-musique... ah! ah!... non, sacré matin!... un conservatoire de... enfin
-vous savez ce que je veux dire... C'est passionnant.
-
-Il m'apprit qu'il n'y avait qu'un seul moyen de reconstituer une race
-dégénérée: l'inceste.
-
---Ainsi vous prenez, je suppose, deux cochins fauves... Ils ont des
-tares inadmissibles, ignobles, dégoûtantes, criminelles, telles, par
-exemple, que des plumes grises, noires ou blanches... des culottes
-étriquées, pas assez bouffantes... des queues trop longues... Enfin,
-il reste en eux des mélanges anciens, des influences disparates... Eh
-bien, vous les isolez dans un parquet... Bon... Ils ont des couvées...
-Bon!... Vous sélectionnez, sans faiblesse, la poule et le coq,
-c'est-à-dire le frère et la sœur que vous mettez carrément à la
-reproduction... Et ainsi de suite, de couvées en couvées... Peu à peu,
-les influences étrangères s'atténuent, les mélanges disparaissent...
-Après cinq, six générations, vous avez retrouvé tous les caractères
-bien définis, toutes les vertus ataviques, toute la pureté première de
-la race. Ah! c'est passionnant.
-
-Il ajouta:
-
---Pour les hommes, ma foi!... je n'ai point essayé...
-
-Et il me poussa du coude légèrement:
-
---Hé! hé! Dites donc? Faudrait peut-être essayer ça... en France, où la
-race s'en va... s'en va...
-
-Je vis, dans un parquet, des oiseaux extraordinaires que, tout
-d'abord, je pris pour des rapaces. Droits comme des hommes et juchés
-sur de hautes pattes sèches, nerveuses, armées de terribles éperons,
-le poitrail bombant, serré dans un justaucorps de plumes bleuâtres,
-la queue courte, pointue, relevée à la manière d'un sabre, l'œil
-féroce, le bec recourbé, coupant, nomme celui des vautours, ils me
-firent l'effet de ces reitres querelleurs, qui, pour un rien, tiraient
-l'épée, et vous étendaient, d'un coup d'estoc, sur la berge des routes.
-
---Des Combattants de Bruges... expliqua en haussant les épaules,
-le hobereau... Rien du tout... rien du tout... Oui, ils font les
-fendants... ça a l'air de quelque chose... et, au fond, des couillons,
-mon cher monsieur, les pires couillons du monde. Ne me parlez pas de
-ces épateurs, qu'un rouge, gorge mettrait en déroute... et qu'il faut
-élever dans du coton...
-
-Nous marchions toujours de parquets en parquets, et, toujours, le grand
-aviculteur parlait, parlait, expliquait, commentait:
-
---L'hôpital! me dit-il, tout à coup.
-
-Il s'arrêta, me montra un grand espace, divisé en cinq ou six
-compartiments, enclos de grillages, où s'élevaient, bien exposées
-au soleil, de vraies maisonnettes. Une forte odeur d'acide phénique
-montait du sol soigneusement ratissé... Quelques poules se promenaient,
-l'aile basse, de l'allure triste, lente et cassée qu'ont les vieilles
-bonnes femmes, dans la campagne. J'en vis qui boitillaient, qui
-sautillaient sur leurs pattes, entourées de linges de pansement.
-D'autres, hottues, les plumes ternes et bouffantes, la crête décolorée,
-restaient immobiles, sans rien voir de ce qui se passait autour
-d'elles. D'autres encore, accroupies en rang, sur l'herbe sulfatée,
-dodelinaient de la tête et se racontaient de petites histoires,
-parlaient, sans doute, de leurs maladies, comme font les convalescents,
-assis, dans le jardin de l'hospice, sur des bancs, un jour de soleil.
-
-Et M. de S... me conta ceci:
-
---Un matin, j'apprends par mon chef basse-courrier, que j'ai deux
-poules diphtériques... Comment avaient-elles pu attraper cette
-contagion, ici, où, chaque jour, les parquets, le sol, les mangeoires,
-l'eau, la nourriture même, tout enfin est désinfecté?... Je me le
-demande encore... Mais il n'y avait pas à s'y tromper; elles étaient
-diphtériques... Ah! sacristi!... Immédiatement, j'ordonne de les
-isoler dans une de ces maisonnettes que vous voyez... Et on les
-soigne... Trois fois par jour, un employé venait avec un petit attirail
-d'infirmier... Il commençait par racler, avec un grattoir, le gosier
-des poules, enduisait, ensuite, à l'aide d'un pinceau, les plaies à
-vif, d'une bonne couche de pétrole, et comme il faut soutenir les
-malades, durant l'évolution de cette maladie, qui est très déprimante,
-il leur entonnait deux ou trois boulettes, d'une composition spéciale
-et tonique... Ce régime leur était extrêmement pénible et douloureux.
-Mais quoi? Elles avaient beau protester, il fallait bien en passer
-par là... Or, voici ce qu'elles imaginèrent... C'est à ne pas croire!
-Moi-même, j'eusse traité de blagueur celui qui m'eût rapporté la chose,
-si je n'en avais pas été, une dizaine de fois, le témoin stupéfait...
-Du plus loin qu'elles voyaient venir leur bourreau, avec sa trousse,
-elles essayaient aussitôt de se mettre sur leurs pattes, battaient de
-l'aile, affectaient la plus folle gaieté, puis, se précipitant aux
-mangeoires garnies d'un peu de millet, elles faisaient semblant de
-manger.... Oui, mon cher monsieur, avec une ostentation comique, elles
-faisaient semblant de manger, goulûment. Et, regardant l'employé, en
-dessous, d'un air malin, elles semblaient lui dire: «Tu vois, nous
-avons grand appétit... nous sommes tout à fait guéries... Remporte donc
-ton grattoir, ton pinceau au pétrole, et tes boulettes»... Ah! les
-roublardes!... C'est passionnant...
-
---Dire, m'écriai-je, que j'ai été puni, au collège, de huit jours
-de cachot pour avoir écrit, dans un discours français, ces mots
-sacrilèges: «l'intelligence des bêtes»!
-
---Tiens! moi aussi, dans un thème latin, s'exclama l'aviculteur... chez
-les Jésuites...
-
-Et son gros rire fit s'agiter toute la basse-cour...
-
-Je n'étais pas au bout de mes surprises...
-
-Au centre d'un parquet, un petit homme, enveloppé d'une longue
-blouse de toile écrue, un tablier blanc noué autour des reins, la
-tête coiffée d'une calotte ronde--tout à fait l'air classique d'un
-interne--disposait sur une table, méthodiquement, des pots, des fioles,
-des bandes, des rouleaux de ouate hydrophile, et faisait flamber de
-fins instruments d'acier, dans un récipient de métal.
-
---Pourquoi est-ce?... demandai-je.
-
-L'aviculteur parut un moment gêné:
-
---Pour rien... pour rien... répondit-il.
-
-Puis, tout à coup:
-
---Bah!... vous avez l'air d'un brave homme... Seulement, pas un mot à
-personne, hein?... Eh bien, voilà... Il arrange les poules pour une
-prochaine exposition... Il les met au point réglementaire...
-
-Et, son caractère joyeux reprenant le dessus:
-
---Il fait de la race... ajouta-t-il, dans un rire sonore. Vous
-comprenez?... J'ai des sujets qui ont des qualités... mais qui ont
-aussi des tares... On n'est pas parfait, que diable!... Alors,
-j'augmente les qualités, et je détruis les tares... Je rajeunis les
-éperons trop vieux... Je peins en rose ou en bleu, selon l'espèce, les
-pattes jaunes... Je teins les plumes défectueuses... Je supprime des
-doigts, ou j'en rajoute, suivant le cas... Je retaille les crêtes mal
-faites et les mets à l'ordonnance... Très délicat, très compliqué, vous
-savez?... Enfin, voilà!... Que voulez-vous?... Il faut bien faire comme
-tout le monde... Si je vous disais qu'il y a deux ans, à Liège, j'ai
-enlevé le Grand Prix d'honneur, avec un mauvais lot de cochins fauves,
-entièrement passés au carbonyle?... Le diable m'emporte!... Ah! c'est
-passionnant.
-
-Sur cette étrange confidence, nous terminâmes notre visite.
-
-
-
-
-Roi d'affaires.
-
-
-Dînant chez des amis de la colonie étrangère, je demandai à un Belge
-notoire, qui passe pour presque tout savoir des choses de Bruxelles,
-surtout les choses scandaleuses, de me conter quelques anecdotes
-caractéristiques, sur le roi Léopold.
-
-Le Belge notoire sourit, et il me dit:
-
---Oh! ce n'est pas la peine... Vous le connaissez mieux que moi...
-Léopold, c'est Isidore Lechat...
-
-Et, finement:
-
---Un Lechat mieux léché, par exemple... corrigea-t-il.
-
---Bon! répliquai-je... Isidore Lechat... C'est entendu... Mais cela ne
-me dit rien de précis... J'entends toujours, quand on parle du Roi: «Le
-Roi est ceci... Le Roi est cela»... mais d'histoires, qui illustrent
-ces vagues affirmations, pas la moindre. Ou bien alors, ce sont des
-histoires qui courent les rues, les théâtres, les boudoirs, les
-restaurants de Paris, et que je ne puis vraiment prendre au sérieux...
-Non, je voudrais des faits positifs... des traits de caractère... du
-document, enfin... Un homme pareil!... Il doit y en avoir d'admirables,
-d'extraordinaires, par milliers...
-
-Alors, ils se mirent à bavarder sur le Roi, avec abondance...
-
-Mais on ne sait jamais rien... Les gens passent près de vous, les
-choses arrivent et défilent autour de vous; personne n'a d'yeux,
-personne n'a d'oreilles...
-
-Ils restèrent, comme de coutume, dans des généralités lyriques qui
-ne m'apprirent rien d'autre, sur ce personnage passionnant, que leur
-propre opinion, laquelle, faut-il le dire, m'était fort indifférente.
-
-Je sus, ainsi, ce que je savais déjà depuis longtemps, que le Roi
-est fin, rusé, retors, voluptueux, sans le moindre scrupule ni la
-moindre pitié. Il est horriblement âpre et avare, mégalomane aussi,
-par surcroît, d'une mégalomanie singulière qui le pousse à bâtir, à
-bâtir des maisons, des palais, des boutiques, sans autre but que de
-faire de Bruxelles une ville monumentale, dans le genre de New-York
-et de Chicago. Projet absurde, car il n'a sans doute pas réfléchi que
-c'est à des Belges--à des Belges de Bruxelles--qu'il s'adresse, non
-à des Américains. Pour satisfaire en même temps à son avarice, à ses
-plaisirs, à sa mégalomanie, il ne pense qu'à conquérir de l'argent,
-encore de l'argent, toujours de l'argent. Tous les moyens lui sont
-bons, principalement les pires. Son imagination, en affaires, est
-inépuisable et merveilleuse. Il roule les gens, et même les peuples,
-avec une maestria souveraine. Les bons tours ne lui font jamais
-défaut. Il a beau le vider, son sac en est toujours plein. Ses filles,
-qu'il a dépouillées en un tour de main, en savent quelque chose.
-L'Angleterre et l'Allemagne, qui ne sont point pourtant des gogos
-faciles à _mettre dedans_, ont connu, à leurs dépens, cette supériorité
-prestidigitatrice, lors des fameuses négociations du Congo... De
-son trône, il a fait une sorte de comptoir commercial, de bureau
-d'affaires, comme il n'en existe nulle part de mieux organisé, et
-où il brasse de tout, où il vend de tout, même du scandale. Dans un
-autre temps, cet homme-là eût été un véritable fléau d'humanité, car
-son cœur est absolument inaccessible à tout sentiment de justice
-et de bonté. Sous des dehors polis, aimables, spirituels, élégamment
-sceptiques, familiers même, il cache une âme d'une férocité totale,
-qu'aucune douleur ne peut attendrir... Ce qu'il a fait souffrir sa
-femme, ses filles, on ne le saura sans doute jamais... Ah! les pauvres
-créatures!... Et on les enviait!... Ce fut une stupeur, dans toute
-la Belgique, quand on apprit que la Reine--la meilleure, la plus
-douce, la plus résignée des femmes--était morte, seule, toute seule,
-abandonnée comme une pauvresse, dans cette triste résidence de Spa. Le
-Roi, lui, était à Paris... Il vint sans hâte, en rechignant, enterra
-sa femme, sans cérémonie, vite, vite, et, la formalité accomplie,
-le soir même, il s'empressa de reprendre le train pour Paris et de
-retourner à ses plaisirs... On ne lui sut, en cette circonstance, aucun
-gré de son manque d'hypocrisie... Je pense qu'on eut le plus grand
-tort, car il est beau que les hommes--fussent-ils rois--se montrent
-tels qu'ils sont. Il estima peut-être assez son peuple, pour ne point
-lui donner la comédie d'une douleur bourgeoise qu'il ne ressentait
-pas; explication trop idéaliste à laquelle le Belge notoire ne voulut
-pas souscrire... Non, ce jour-là, on ne vit sur la figure du Roi que
-l'ennui, l'agacement d'avoir été dérangé pour si peu de chose... Cette
-messe mortuaire, vite expédiée pourtant, ne valait pas la déception
-d'un rendez-vous d'affaires manqué, ou d'un déjeuner remis, au Pavillon
-d'Armenonville...
-
-La femme du Belge notoire dit à son tour:
-
---Indulgent pour lui-même, le Roi est implacable aux autres. Sa
-Cour est gourmée, raide, d'un protocole compassé et vieillot, d'une
-hiérarchie surannée et comique... Il y veut de la vertu et de la
-religion... On s'y ennuie mortellement... Peu lui importe. Sa vie à
-lui n'est pas là... Il ne vient à sa Cour que pour se reposer de ses
-fatigues parisiennes et se mettre au vert... Nous lui servons de temps
-de carême... D'ailleurs, outre cette cure d'hygiène dont nous faisons
-tous les frais, je crois que son malfaisant égoïsme s'amuse énormément
-à voir les autres se dessécher d'ennui... Ah! vous n'avez pas idée de
-ce qu'est une fête à la Cour du roi Léopold, ce vieux marcheur, cet ami
-de tous les plaisirs... On y a toujours l'air d'enterrer quelqu'un...
-
-J'objectai:
-
---Mais il a la réputation d'être charmant, galant avec les femmes...
-
---Avec les femmes des autres pays, parbleu!... s'écria la dame
-courroucée... Mais nous?... Ah! nous!... Il n'a qu'une joie... une joie
-infernale: nous embarrasser, nous blesser, nous mortifier... Il ne nous
-montre que de l'ironie, et... le dirai-je?... du mépris... oui, c'est
-cela, du mépris...
-
---Cependant... commençai-je à insinuer... la...
-
-La dame du Belge notoire me coupa violemment la parole.
-
---Je sais ce que vous voulez dire... vous vous trompez... Elle n'est
-pas belge... elle n'est pas belge... Elle est... enfin, elle n'est pas
-belge...
-
-Et elle poursuivit:
-
---Je ne l'ai jamais vu que méchant avec les femmes belges... d'une
-grossièreté d'âme qu'il sait, mieux que personne, orner d'un badinage
-léger, d'une drôlerie piquante, mais qui ajoute encore à la cruauté de
-la blessure... Que faire?... Lui répondre?... se fâcher?... Il se venge
-aussitôt sur les maris, car il dispose des places, des honneurs...
-Alors, on se tait, on sourit, on accepte toutes les humiliations...
-Il faut bien vivre... Tenez... voici un trait, tout récent, de son
-caractère, ce qu'on se plaît à appeler son esprit... Au dernier bal de
-la Cour, je me trouvais, dans un petit salon, avec une de mes amies, la
-comtesse de M... C'est une charmante femme, veuve depuis quatre ans...
-assez jolie... enfin pas très jolie... très bonne, par exemple, très
-entrain... et dont l'existence est un peu libre, je le reconnais... un
-peu libre... Mais quoi!... Elle fait ce qu'elle veut, et ce qu'elle
-fait ne regarde qu'elle, après tout. La veille, au bal du Cercle de la
-Noblesse, la comtesse avait beaucoup dansé avec M. de K... qui passe,
-à tort ou à raison, pour être son ami... Mais enfin, elle avait dansé
-décemment, et personne n'avait trouvé à y redire... Voyons, monsieur,
-je vous le demande... si M. de K... est son amant, rien de plus naturel
-qu'elle danse avec lui...
-
---Évidemment...
-
---Et s'il ne l'est pas?...
-
---Rien de plus naturel encore, approuvai-je... pour qu'il le devienne...
-
---Évidemment...
-
-Elle s'aperçut que cet adverbe, ainsi placé, était peut-être un peu
-vif... Aussi s'empressa-t-elle de reprendre son récit.
-
---Nous étions donc toutes les deux à nous morfondre dans ce petit
-salon, quand le Roi, après le défilé du corps diplomatique, y entra.
-Rien ne l'assomme, ne le dispose mal, comme cette cérémonie, qu'il
-déteste... Il vint vers nous... Je suis obligée d'avouer, qu'en dépit
-des années, le Roi a toujours une belle allure... de la sveltesse... de
-la grâce... Enfin, il est très bien... Mais à ses petits yeux bridés,
-effrayants quand on les regarde de près, à un certain pli de la bouche,
-je sais lorsqu'il est en veine de méchanceté... Il y était...
-
---Eh bien, madame, dit-il, en abordant la comtesse... vous amusez-vous,
-aujourd'hui?...
-
---Oui, Sire, beaucoup... répondit-elle, en faisant une profonde
-révérence.
-
---Pas tant qu'hier... pas tant qu'hier, n'est-ce pas?
-
-Mon amie s'embarrassa, balbutia:
-
---Comment, Sire?...
-
---On m'a dit, appuya le Roi... on m'a dit que vous aviez beaucoup
-dansé, hier... au Cercle de la Noblesse... beaucoup dansé... Avec qui
-avez-vous donc tellement dansé?
-
-Ma pauvre amie rougit:
-
---Mais, Sire, bégaya-t-elle... je... je... ne sais plus...
-
---Ah!... Bien... bien...
-
-Et, se retournant vers moi, brusquement, il me dit:
-
---Et, vous, madame?... Est-il indiscret aussi de vous demander avec qui
-vous avez dansé?
-
-Le Roi attendit ma réponse... Comme je me taisais, il salua, et, riant
-d'un petit rire méchant qui nous couvrit de confusion, s'éloigna
-lentement.
-
-La dame semblait outrée, en racontant cette anecdote. Elle finit sur
-cette conclusion d'une énergie un peu rude:
-
---Tout ce que vous voudrez... C'est un mufle!...
-
-Alors, un haut fonctionnaire belge protesta doucement:
-
---On le calomnie beaucoup... Nous avons une tendance fâcheuse à exiger
-des rois qu'ils soient au-dessus, ou en dehors de l'humanité... Mais
-non... Ils sont des hommes comme les autres... Léopold est un homme
-comme tout le monde... voilà tout... Il a nos défauts, nos désirs, nos
-passions, nos méchancetés, nos vices, peut-être aussi--qui sait?--nos
-qualités. Pourquoi voulez-vous que son ménage, par exemple, fût
-meilleur que les vôtres?... Et qu'il pratiquât des vertus assommantes
-et pompeuses que vous avez le bon esprit de répudier pour vous-mêmes?
-Vous lui reprochez l'ennui de sa Cour? Où pensez-vous qu'on s'amuse,
-qu'on puisse s'amuser quelque part à Bruxelles?... L'ennui de sa
-Cour?... Mais c'est l'ennui de Bruxelles, mais c'est Bruxelles... Tout
-Roi qu'il est, il n'y peut rien... Il fait ce que nous faisons tous,
-selon nos moyens et nos préférences... quand il s'embête chez lui, il
-va s'amuser ailleurs. Et il a raison... Pour les dames belges, on ne
-peut pourtant pas l'obliger, par la Constitution, à coucher avec elles
-toutes!
-
-Ici, il y eut une explosion de fureurs que je néglige de vous décrire,
-parce que vous devez vous l'imaginer sans peine, et aussi parce qu'elle
-fut sans effet sur le haut fonctionnaire, qui n'en continua pas moins
-son panégyrique.
-
---Moi, je sais au Roi un gré infini de ne pas prendre au sérieux sa
-royauté. Il aura beaucoup servi--beaucoup plus que les anarchistes--à
-démontrer aux peuples que la Royauté, dans notre temps, est une chose
-tout à fait inutile, tout à fait démodée, presque aussi grotesque que
-ces vieilles armures de chevaliers qui meublent encore, çà et là, les
-antichambres et les couloirs, dans quelques châteaux de cordonniers
-enrichis... Elle ne devrait plus exister que dans les opérettes,
-encore que les librettistes estiment que le thème en est bien usé.
-Sérieusement, est-ce que les Cours d'Autriche, d'Allemagne, d'Espagne,
-avec la bouffonnerie de leur cérémonial, la splendeur carnavalesque
-de leurs déguisements, ne vous paraissent pas maintenant de stupides
-décors de théâtre, de lamentables mises en scène, pour représentations
-d'hippodrome?... Quand je rencontre Léopold, il ne me donne jamais
-l'impression que c'est le Roi des Belges. Je me dis: «Ah! voilà le
-président du Conseil d'administration de la Belgique!»... Et cela
-suffit bien, je vous assure, aux exigences de ma fierté nationale...
-Et puis, je l'aime, moi, cet homme-là... Il a de l'esprit, un à-propos
-charmant, de la modération... En voulez-vous une preuve?... Il fut un
-temps où tous les kiosques de journaux et de fleuristes, toutes les
-devantures des librairies, des papeteries, étaient pleins de cartes
-postales, représentant--Dieu sait en quelles postures!--le Roi et Mlle
-Cléo de Mérode. Je me souviens d'en avoir vu d'absolument obscènes...
-Cela l'agaçait beaucoup... et ce qui l'agaçait plus encore que
-l'intention de lèse-majesté qu'elles affichaient si audacieusement,
-c'était leur sottise lourde et grossière... Quoiqu'il ne se soit jamais
-plaint, l'étalage en fut interdit sévèrement, mais non la vente qui
-continua, sous le manteau, comme on disait du temps d'Andréa de Nerciat.
-
-Le haut fonctionnaire s'interrompit pour me demander:
-
---Vous connaissez, à coup sûr, M. B..., votre compatriote?
-
---Le sosie du Roi?
-
---Oui.
-
---Je crois bien... même taille, même élégante allure, même barbe
-carrée, mêmes yeux... C'est extraordinaire!
-
---Vous le connaissez... Bon... Eh bien, un jour, l'année dernière, à
-Ostende, le Roi se promenait sur la digue... avec quelques amis...
-Il se mêle tellement à la foule, qu'on n'y fait pour ainsi dire pas
-attention... Quand il passa près de moi, j'étais arrêté devant un
-kiosque qui, exceptionnellement, était couvert, de la base au faîte, de
-ces cartes dont je vous ai parlé... Quel ne fut pas mon étonnement de
-voir, tout à coup, le Roi se retourner, quitter son groupe, se diriger
-vers le kiosque!
-
---Bonjour, bonjour, cher monsieur C..., me dit-il, de sa voix la plus
-aimable, en m'apercevant... Ah! ah! je suis content de vous voir... On
-m'a dit que vous aviez gagné, hier, au Cercle... une grosse somme...
-une très grosse somme...
-
---Mon Dieu, Sire... c'est vrai... J'ai été assez heureux... assez
-heureux...
-
---Tant mieux... tant mieux... Il faut gagner de l'argent, cher monsieur
-C..., beaucoup d'argent.
-
-Il acheta un journal qu'il mit dans la poche de son pardessus...
-et, levant la tête, il considéra toutes ces cartes dont la moins
-inconvenante le représentait avec, sur ses genoux, Mlle Cléo de Mérode,
-presque nue, et qui lui tirait la barbe. J'étais anxieux, quoique assez
-amusé, je dois le dire.
-
-Son examen terminé, il me montra ces ordures, avec une parfaite
-aisance, et, du ton le plus naturel:
-
---Ce kiosque, hein?... fit-il. Croyez-vous?... Ah! ce pauvre B!...
-Au fond, ça doit bien l'ennuyer, toutes ces cochonneries. Je sais
-qu'il doit venir à Ostende, ces jours-ci... Faites donc enlever ça,
-discrètement...
-
-Et m'ayant serré la main, il alla rejoindre ses amis.
-
-L'anecdote eut du succès.
-
---C'est assez joli!... murmurait-on, en approuvant par de petits
-mouvements de tête... ça n'est pas mal...
-
-Seule, la femme du Belge notoire ne désarma pas. Elle regarda, avec une
-expression de haine, le haut fonctionnaire qui maintenant se taisait
-et piquait, du bout des doigts, une praline de chocolat, dans une
-bonbonnière... puis, haussant les épaules si fort qu'une rose, détachée
-de son corsage, roula sur le tapis:
-
---Oh! vous... d'abord... grinça-t-elle.
-
-On ne parla plus du Roi... On parla de Paris et on parla d'art, et on
-parla d'art et de Paris, de Paris et d'art.
-
-Naturellement!...
-
-Naturellement aussi, je m'esquivai du mieux que je pus.
-
-
-
-
-Le caoutchouc rouge.
-
-
-Je m'arrête devant une petite boutique, dont l'étalage est étrange: des
-pyramides de petites meules, petits cubes, petits cylindres, petits
-parallélépipèdes, petits pains d'une matière mate, alternativement
-grise et noire. Rien d'autre. Pas d'indication. Aucune étiquette. Le
-front collé à la vitre, je distingue, dans le magasin, un homme épais,
-en redingote, qui, cigare aux dents, lit un journal. L'enseigne porte
-ce seul nom, écrit en rouge: «Blothair et Cie».
-
-J'entre; j'interroge.
-
---Qu'est-ce que cela?
-
-L'homme en redingote s'est levé. Il pose le journal sur une chaise, son
-cigare sur le bord d'une table, s'incline, sourit et dit:
-
---Des échantillons de caoutchouc, monsieur.
-
-La boutique est vide. Aux murs, des armoires fixes, en acajou ciré,
-fermées. À droite, une table, où se répètent les échantillons de la
-vitrine. À gauche, un comptoir, avec des registres. Au fond, une porte
-ouverte, par où j'entrevois une sorte d'arrière-boutique, encombrée de
-manteaux de pluie, de sections de câbles, de joints de machines, de
-soques, d'enveloppes et d'enveloppes de pneus, et toute une famille de
-chiens, dont quelques-uns, renversés, laissent voir, sous le ventre,
-une petite plaie ronde, aux lèvres de métal. Tout cela est vieux,
-usagé, comme on dit.
-
-Désignant les pyramides de la vitrine et de la table, je demande:
-
---Congo, n'est-ce pas?
-
---Oui, fait l'homme simplement, mais avec une expression d'orgueil.
-
-Cette vitrine a l'air inoffensif; la boutique est d'aspect placide.
-Pourtant, peu à peu, ces échantillons me fascinent. J'en arrive à
-ne pouvoir plus détacher mes yeux de ces morceaux de caoutchouc.
-Pourquoi n'y a-t-il pas d'images explicatives, de _photos_, dans cette
-vitrine?... Mon imagination a vite fait d'y suppléer.
-
-Je songe aux forêts, aux lacs, aux féeries de ce paradis de soleil
-et de fleurs... Je songe aux nègres puérils, aux nègres charmants,
-capables des mêmes gentillesses et des mêmes férocités que les enfants.
-Je me rappelle cette phrase d'un explorateur: «Ils sont jolis et doux
-comme ces lapins qu'on voit, le soir, au bord des bois, faisant leur
-toilette, ou jouant parmi les herbes parfumées.» Ce qui, d'ailleurs, ne
-l'empêchait pas de les tuer... J'en vois montrer en riant leurs dents
-éclatantes et se poursuivre, s'exalter aux sons de leurs fifres et des
-tambours profonds. Je vois les bronzes parfaits des corps féminins, et
-les petits courir, dont le ventre bombe. Je vois de grands diables,
-aussi beaux que des statues antiques, sourire à un pagne, à des
-verroteries; tendre les bras vers des liqueurs; se pousser, trépigner
-autour des montres, des phonographes, de toute la pauvre camelote que
-nous fabriquons pour eux; se cambrer, se dandiner, comme s'ils se
-moquaient de nous, ou se moquaient d'eux-mêmes; remuer la tête comme
-des enfants gênés. Je vois, à leurs femmes, sensibles aux caresses des
-blancs, le geste gauche d'une paysanne qu'un citadin fait rougir d'aise.
-
-Et voici que, tout à coup, je vois sur eux, et qui les menace, le
-fouet du trafiquant, du colon et du fonctionnaire. Je n'en vois plus
-que conduits au travail, revolver au poing, aussi durement traités que
-les soldats dans nos pénitenciers d'Afrique, et revenant du travail
-harassés, la peau tailladée, moins nombreux qu'ils n'étaient partis.
-Je vois des exécutions, des massacres, des tortures, où hurlent,
-pêle-mêle, sanglants, des athlètes ligotés et qu'on crucifie, des
-femmes dont les supplices font un abominable spectacle voluptueux,
-des enfants qui fuient, les bras à leur tête, leurs petites jambes
-disjointes sous le ventre qui proémine. Nettement, dans une plaque
-grise, dans une boule noire, j'ai distingué le tronc trop joli d'une
-négresse violée et décapitée, et j'ai vu aussi des vieux, mutilés,
-agonisants, dont craquent les membres secs. Et il me faut fermer
-les yeux pour échapper à la vision de toutes ces horreurs, dont ces
-échantillons de caoutchouc qui sont là, si immobiles, si neutres, se
-sont brusquement animés.
-
-Voilà les images que devraient évoquer presque chaque pneu qui passe et
-presque chaque câble, gainé de son maillot isolant. Mais on ne sait pas
-toujours d'où vient le caoutchouc. Ici, on le sait: il vient du Congo.
-C'est bien le _red rubber_, le caoutchouc rouge. Il n'en aborde pas, à
-Anvers, un seul gramme qui ne soit ensanglanté.
-
-Dans l'Amérique tropicale, en Malaisie, aux Indes, l'exploitation
-des plantes à caoutchouc n'est qu'une industrie agricole. Au Congo,
-c'est la pire des exploitations humaines. On a commencé par inciser
-les arbres, comme en Amérique et en Asie, et puis, à mesure que les
-marchands d'Europe et l'industrie aggravaient leurs exigences, et qu'il
-fallait plus de revenus aux compagnies qui font la fortune du roi
-Léopold, on a fini par arracher les arbres et les lianes. Jamais les
-villages ne fournissent assez de la précieuse matière. On fouaille les
-nègres qu'on s'impatiente de regarder travailler si mollement. Les dos
-se zèbrent de tatouages sanglants. Ce sont des fainéants, ou bien, ils
-cachent leurs trésors. Des expéditions s'organisent qui vont partout,
-razziant, levant des tributs. On prend des otages, des femmes, parmi
-les plus jeunes, des enfants, dont il est bien permis de s'amuser, pour
-s'occuper un peu, ou des vieux dont les hurlements de douleur font
-rire. On pèse le caoutchouc devant les nègres assemblés. Un officier
-consulte un calepin. Il suffit d'un désaccord entre deux chiffres, pour
-que le sang jaillisse et qu'une douzaine de têtes aillent rouler entre
-les cases.
-
-Et il faut toujours plus de pneus, plus d'imperméables, plus de réseaux
-pour nos téléphones, plus d'isolants pour les câbles des machines.
-Aussi, de même qu'on incise les végétaux, on incise les déplorables
-races indigènes, et la même férocité, qui fait arracher les lianes,
-dépeuple le pays de ses plantes humaines.
-
-Au diable les Anglais, qui sont des jaloux, et qui ne pardonnent pas au
-roi Léopold de les avoir dupés et volés! Au diable les barbouilleurs
-de papier, faiseurs d'embarras! Si du sang nègre poisse à tous nos
-pneus, à tous nos câbles, la belle affaire! Pouvons-nous mieux associer
-les races inférieures à notre civilisation, les mêler de plus près aux
-besoins de notre commerce et de notre vie?... Et puis, les palais de
-Léopold, ses fantaisies, ses voyages, ses voluptés, sont coûteux. Ne
-faut-il pas aussi augmenter les dividendes des actionnaires, payer les
-journaux, pour qu'ils se taisent, intéresser le Parlement belge, pour
-qu'il vote, désintéresser les autres gouvernements, pour qu'ils ferment
-les yeux sur ces atrocités?
-
-C'est égal. Quand je rencontrerai encore le roi Léopold, traînant la
-jambe dans Monte-Carlo, dans Trouville, ou rue de la Paix, quand je
-verrai son œil briller, sous le verre, à contempler les écrins
-d'un bijoutier, à détailler le corsage ou les lèvres d'une femme
-qui passe, quand je reverrai la compagne trop mûre d'une demoiselle
-très jolie parler, à l'oreille du souverain, dans un restaurant des
-Champs-Élysées, je penserai à cette vitrine-ci, et je n'aurai plus
-envie de rire...
-
---Nous avons aussi du bien bel ivoire... me dit l'homme en redingote,
-en me reconduisant jusqu'à la porte.
-
-
-
-
-Remords.
-
-
-Je m'aperçois que moi, qui reproche si amèrement aux Français leur
-ironie agressive et leur injustice envers les autres peuples, je viens
-de me montrer bien français envers les Belges.
-
-Parce qu'ils ont Bruxelles?
-
-N'avons-nous pas Toulouse? N'avons-nous pas l'esprit de Toulouse qui
-caricature l'esprit de la France, au moins autant que l'esprit de
-Bruxelles, celui de la Belgique?
-
-Les Belges, sans doute, ont des ridicules, comme nous en avons, comme
-en ont tous les peuples. Ils ont aussi des qualités, des vertus, que
-beaucoup n'ont pas, et que je souhaiterais aux Français, si orgueilleux
-de leurs frivolités et de leurs vaines richesses. Ils travaillent.
-Ils savent réveiller les vieilles cités de leur torpeur ancienne.
-Même Bruges sort, enfin, de son long silence mystique. Le bruit des
-marteaux, le sifflement des usines dominent aujourd'hui le chant de ses
-carillons et le chuchotement mortuaire de ses béguinages. En dépit de
-toutes ses tares religieuses, un frémissement de vie nouvelle secoue
-et anime ce petit pays. Enfin M. Edmond Picard et M. Camille Lemonnier
-ne sont pas plus la Belgique, que M. Drumont et M. Bourget ne sont la
-France.
-
-Et puis, je n'oublie pas que j'aime Maurice Mæterlinck, que j'aime
-Émile Verhaeren, que j'ai aimé Franz Servais, le doux et tendre
-Rodenbach. Et de ce dernier voyage dans Bruxelles, et de tout ce que
-j'y ai rencontré, de tout ce que j'y ai coudoyé, je les aime plus
-encore et les admire avec une foi plus haute. Ils ne doivent rien à
-la France, qui, au contraire, fut heureuse de les accueillir, de les
-honorer et de s'en honorer. Et Bruxelles, dont ils ne sont pas, dont
-ils ne pouvaient pas être, qu'ils ont traversé en passant, ne leur a
-rien enlevé, non plus, de leur génie. Ils sont de chez eux, car ils ont
-su incarner dans leurs œuvres si différentes, avec une force et une
-grâce très rares, l'âme même des pays où ils sont nés.
-
-Mæterlinck, je l'ai retrouvé à Gand, au bord du canal, et j'ai
-retrouvé aussi, dans les eaux mortes du canal, tous les mirages, tous
-les reflets, toutes les féeriques mélancolies de sa jeunesse. Et, dans
-le jardin de la maison familiale, j'ai revu la ruche, d'où partirent
-les divines abeilles, qui allèrent butiner les belles fleurs de sagesse
-et de vie.
-
-Verhaeren, j'ai entendu sa voix éloquente, son verbe emporté, dans le
-vent qui souffle sur les dures plaines de l'Escaut... et j'ai cueilli,
-aux vieilles portes des demeures flamandes, aux vieux bahuts flamands
-de ses villages, ses beaux vers sculptés d'une gouge si sûre, d'un
-ciseau si puissant et si passionné.
-
-J'ai cherché, comme s'il était encore vivant, Franz Servais, dans la
-campagne abondante des environs de Hall et les tristes rues d'Ixelles.
-Je l'ai entendu rire joyeusement, et s'attarder à parler de la musique
-de Liszt, et de la part d'inspiration flamande qu'il y a dans celle
-de Beethoven, et, une fois encore, de cet admirable poème de _Jeanne
-d'Arc_, qu'il allait noter et qu'il a remporté.
-
-Et j'ai surpris Rodenbach dans une vieille maison dentelée de Bruges,
-aux intimités silencieuses, assis, derrière ce transparent qui vaporise
-les figures, écoutant chanter les carillons, et pleurer l'âme des
-hommes, regardant glisser les cygnes sur les eaux bronzées du Lac
-d'Amour...
-
-Ils sont de chez eux, parce qu'il faut toujours à la pensée un point
-d'appui, un tremplin sûr, pour, de là, s'élancer et se disperser à
-travers l'humanité. Ils sont de chez eux, et ils sont de chez nous, et
-ils sont de partout, comme ces êtres privilégiés qui ont su donner une
-vérité, une émotion, une forme éternelle de beauté au monde qui s'en
-réjouit...
-
- * * * * *
-
-Et peut-être que ma mauvaise humeur--qu'ils me pardonneront pour
-l'amour de Mæterlinck, de Verhaeren, de Franz Servais et de
-Rodenbach--tient uniquement à ce fait puéril, que nous avons été
-forcés de gravir et dégringoler trop souvent, malgré nous, la rue
-Montagne-de-la-Cour, et de tourner, beaucoup plus longtemps que nous
-n'aurions voulu, dans les bois de la Cambre... Il n'en faut pas plus...
-
-À peine, en effet, au bout de huit jours, avions-nous achevé de
-circuler dans Bruxelles, qu'au moment de partir, en plein boulevard
-Anspach, nos quatre pneus éclatèrent à la fois.
-
-J'ai tout de même pensé, en dépit de mes remords, que ça avait dû être
-de rire.
-
-
-
-
-ANVERS
-
-
-
-
-Vers le port.
-
-
-Un monsieur avait fait je ne sais quoi de contraire aux lois de la
-Principauté de Monaco; car il n'y a pas seulement que des roulettes
-et des cocottes, dans la Principauté de Monaco, il y a aussi--la
-justice me pardonne!--des lois. Peut-être, ce monsieur avait-il eu
-l'indiscrétion de gagner une trop grosse somme au Trente-et-quarante;
-peut-être s'était-il permis de mettre en doute les vertus princières de
-l'océanographie; peut-être avait-il attribué un caractère expiatoire
-aux appareils sismographiques, dont la générosité du Prince a doté
-chaque coin de rue, à Monte-Carlo. Toujours est-il, qu'un matin il vit
-entrer dans la chambre de son hôtel le commissaire de police, qui,
-solennellement, au nom de Son Altesse Sérénissime, lui signifia un
-arrêté d'expulsion. Après quoi, le commissaire, selon l'usage, ajouta:
-
---Vous avez vingt-quatre heures, pour gagner la frontière.
-
-Le monsieur répliqua, en souriant:
-
---Oh!... cinq minutes me suffiront...
-
-Il n'y a guère plus de distances en Belgique qu'en Monaco. Ce qui fait
-qu'ici on y est plus sensible, c'est l'état chaotique de la vicinalité.
-
-Et j'invoque Léopold, avec quelle ferveur!
-
---O Léopold, supplié-je, souverain maître de la Commission, du Courtage
-et de la Banque, Prince du Négoce, Roi d'affaires et des affaires,
-incomparable Business king, toi qui comprends si bien, pour ton propre
-compte, toutes les nécessités économiques de la vie moderne, Roi vert
-galant, qui, si bien aussi, sais semer l'or et les roses sur toutes
-les routes de Cythère, ne pourrais-tu distraire quelques-uns de tes
-scandaleux profits sur les sables d'Ostende et les nègres du Congo, en
-faveur de tes routes métropolitaines, qui vous rompent côtes et reins,
-aussi cruellement que les phrases artistiques de M. Edmond Picard vous
-meurtrissent le cerveau?
-
-
-
-
-Vaine prière.
-
-
-Même il me semble qu'une voix ironique, une voix bien connue des
-cabinets particuliers de chez Paillard, me répond:
-
---Pourquoi veux-tu que je donne des routes à ces Belges dont je suis
-le Roi toujours absent?... Fais comme moi... Les routes de France sont
-magnifiques...
-
-Alors, nos quatre pneus, sur les injonctions énergiques de Brossette,
-ayant fini de rire, nous filons sur Anvers. Ai-je besoin de répéter que
-ce sont toujours les mêmes pavés, en vagues de pierre dure?... Mais,
-au risque de casser nos ressorts et d'éventrer notre carter sur ces
-rudes obstacles, nous faisons, dans la joie de quitter Bruxelles, du
-cinquante-cinq de moyenne. Il nous faudra trois quarts d'heure pour
-atteindre Anvers... Et pourtant je m'irrite que le moteur ne tourne pas
-assez fort et que de la campagne flamande, qui, de sa fertilité plate,
-nourrit un peuple industrieux, les arbres, les maisons basses, les
-verdures noires, les petits villages coloriés et réguliers, ne passent
-pas assez rapidement, au gré de mon désir, impatient d'un port...
-
-Près de Malines, ô joie! des équipes d'ouvriers travaillent à enlever
-les pavés... Nous allons dorénavant, je suppose, rouler sur la soie
-élastique d'un macadam tout neuf... Et, voilà que, brusquement, une
-violente secousse nous a jetés les uns contre les autres. La voiture
-s'est enfoncée, jusqu'aux moyeux, dans un bourbier. Elle rage, gronde
-et fume, impuissante... Une conduite d'eau, crevée, a, en cet endroit,
-amolli, affaissé le sol, et transformé la route en un lac de boue
-gluante et profonde... Il nous faut l'aide, un peu humiliante, de deux
-chevaux, tirant à plein collier, pour arracher la voiture de cette
-fondrière...
-
-Et les pavés reprennent leurs ondulations suppliciantes...
-
-Ah! ces routes!... ces routes!
-
-Heureusement que la bonne C.-G.-V. est résistante à miracle, et si bien
-assemblée, que pas un boulon ne manque, après ce raid audacieux... pas
-un n'est desserré... Furieuse d'avoir dû demander du secours au cheval,
-on ne peut pas la maîtriser. Il y a des moments où elle ne tient plus
-au sol... Elle vole, vole dans l'air comme un ballon... Nous serons au
-port, dans quelques minutes... à moins que nous ne soyons, gisant sur
-la route, broyés et le ventre ouvert!...
-
-
-
-
-Un port.
-
-
-Spectacle merveilleux que celui d'un grand port et toujours nouveau!
-Monde effarant où tout l'univers tient à l'aise entre les docks d'un
-bassin, où, dans un prodige de couleur, s'entre-choquent les réalités
-implacables de l'argent, du commerce, de la guerre, et les féeries les
-plus délicieuses! Masses noires et roulantes qui portent dans leurs
-soutes l'imagination, le génie, la fécondité, l'ordure, les richesses,
-la mort de toute la terre!... Tumulte, sur les eaux clapotantes, des
-petits remorqueurs enragés et des lourds chalands, autour desquels les
-mouettes blanchissent et jaillissent, comme des flocons d'écume autour
-d'un récif! Sur les quais, parmi les ballots, les tonnes de graisse
-et de saindoux, les laines et les peaux, aux odeurs de pourriture,
-grouillement des torses nus, ployant sous le faix, et des pauvres
-gueules contractées de fatigue et de révolte! Travail des machines
-qui, sans cesse criant, soulèvent et promènent dans l'espace, au bout
-de leurs bras de fer, les charges pesantes, molles comme des ruées!...
-Silhouettes légères, aériennes, des voilures, des mâtures.--«Tes
-cheveux sont des mâtures... Ta robe glisse sur la pelouse du jardin,
-comme une petite voile rose, sur la mer...»
-
-Et entre tout cela qui grince, qui halète, qui hurle et qui chante,
-l'entassement muet d'une ville, et la vaporisation, dans le ciel, de
-coupoles dorées, de flèches bleues, de tours, de cathédrales, d'on ne
-sait quoi... Au delà, encore, l'infini... avec tout ce qu'il réveille
-en nous de nostalgies endormies, tout ce qu'il déchaîne en nous de
-désirs nouveaux et passionnés!
-
- * * * * *
-
-Il n'y a pas de port dont je ne sois touché... Même, les tout petits
-m'enchantent qui sont perdus, comme des nids de courlis, au fond
-rocheux des criques, et d'où à peine une barque met à la voile... Mon
-cœur saute et bondit dans les grands... Les fleuves qui sont humains
-s'y unissent à la mer surnaturelle.
-
-Les plus grandes villes me sont presque toujours de très petits mondes
-fermés... Un moment vient bien vite où je m'y sens en prison... et m'y
-cogne aux murs... J'étouffe dans la montagne; son atmosphère m'est
-irrespirable, ses nuages, qui dérobent toujours la vue des cimes et le
-ciel, m'écrasent comme de lourdes, comme d'épaisses plaques de plomb.
-La forêt m'étreint le cœur, m'angoisse, me serre la gorge jusqu'au
-sanglot... Je ne puis supporter cette sorte de terreur religieuse
-qu'elle accumule sous ses voûtes et qui emplit ses ténèbres, où,
-parfois, des bêtes nocturnes hurlent à la mort...
-
-Mais il n'est pas de quai, de jetée, de môle, d'embarcadère, il n'est
-pas, comme ils disent ici, de _piers_, au long desquels des bateaux
-se balancent, où je ne me sente vraiment au bord de l'univers, et
-joyeux, et libre, et léger... Les coups de sifflet qui font vibrer les
-vitrages des gares, même gigantesques, ne sont que des avertissements
-sans éclat; ils ne parlent pas assez à mon imagination... L'appel des
-sirènes a une autre signification, une autre éloquence, une portée
-plus haute. Quand il s'amplifie dans les ports, il a la sonorité, la
-profondeur, l'émotion poignante des nouvelles qui arrivent du bout du
-monde, et, chaque fois que j'en ai entendu durer les accents, j'ai
-entendu leur répondre, du plus lointain de moi, mon avidité insatiable
-des mers inconnues, des paysages de feu et de glace, des flores,
-des faunes, des humanités que je voudrais connaître et que je ne
-connaîtrai, sans doute, jamais.
-
-Le chant des sirènes enfièvre, jusqu'au délire, ma curiosité du monde
-entier...
-
-
-
-
-Bateaux.
-
-
-Mais l'aspect seul des bateaux me donne une satisfaction complète et
-plus douce.
-
-Je les aime tous.
-
-C'est la plus hardie des machines humaines, celle qui a naturellement
-le plus d'élégance. Je pense souvent, avec tendresse, à l'âme intrépide
-et charmante de celui--dont l'histoire n'a pas retenu le nom--qui, un
-jour, assis au bord d'un étang et voyant voguer sur l'eau une adorable
-petite sarcelle à tête rouge, inventa la barque.
-
-Ah! il eut raison de l'inventer, la barque, ce gentil inconnu, car je
-crois bien que c'est moi qui l'eusse inventée, tant je l'aime... Et
-qu'on ne se récrie pas!... J'ai bien, étant enfant, sans connaître un
-mot de physique et de géologie, sans rien savoir du fameux principe des
-vases communicants, inventé les fontaines jaillissantes. Et comme, tout
-heureux, avec la foi candide de l'ignorance, je tâchais d'expliquer,
-sommairement, cette découverte à mon professeur:
-
---Mais c'est le puits artésien!... s'écria celui-ci, avec une
-expression de pitié méprisante que je n'oublierai jamais... Petit
-imbécile, va!... Et Moïse, qui faisait jaillir les eaux, dans le
-désert, du bout de sa baguette? Qu'en fais-tu, de Moïse?... Et la
-poudre, l'as-tu aussi inventée, la poudre?... Tu me copieras mille fois
-cette phrase: «J'ai inventé les puits artésiens.»
-
-C'est à ce pensum, sans doute, que je dois de ne pas avoir, plus tard,
-inventé la poudre... J'eus trop de honte.
-
- * * * * *
-
-Le goût que j'ai pour l'auto, sœur moins gentille et plus savante de
-la barque, pour le patin, pour la balançoire, pour les ballons, pour la
-fièvre aussi quelquefois, pour tout ce qui m'élève et m'emporte, très
-vite, ailleurs, plus loin, plus haut, toujours plus haut et toujours
-plus loin, au delà de moi-même, tous ces goûts-là sont étroitement
-parents... Ils ont leur commune origine dans cet instinct, refréné par
-notre civilisation, qui nous pousse à participer aux rythmes de toute
-la vie, de la vie libre, ardente, et vague, vague, hélas! comme nos
-désirs et nos destinées...
-
- * * * * *
-
-La locomotive qui me fut chère, jadis, je ne l'aime plus. Elle est sans
-fantaisie, sans grâce, sans personnalité, trop asservie aux rails,
-trop esclave des stupides horaires et des règlements tyranniques. Elle
-est administrative, bureaucratique; elle a l'âme pauvre, massive, sans
-joies, sans rêves, d'un fonctionnaire qui, toute la journée, fait les
-mêmes écritures sur le même papier et insère des fiches, toujours
-pareilles, dans les cases d'un casier qui ne change jamais. Sur ses
-voies clôturées, entre ses talus d'herbe triste, elle me fait aussi
-l'effet d'un prisonnier, à qui il n'est permis de se promener que dans
-le chemin de ronde de la prison.
-
-Trop gauche pour plier ses grossiers assemblages, ses articulations
-raidies, à la jolie courbe des virages, trop lourde, trop vite
-essoufflée pour escalader les pentes, elle s'enfonce, pour un rien,
-dans les tunnels, comme un rat peureux dans les ténèbres de son terrier.
-
-Elle n'est pas si vieille pourtant, et ce n'est déjà plus rien. De même
-que tant de formes régressives, qui ne correspondent plus aux besoins
-de l'homme nouveau, elle doit fatalement disparaître... Mais dans
-combien de siècles?
-
-Soyons justes envers elle. Elle eut son heure de gloire, et, quand on
-va de Zurich à Innsbrück, traîné par elle, à travers les hardis défilés
-de l'Arlberg, sa gloire dure encore. Il est vrai que la plus grande
-part en revient aux ingénieurs audacieux qui surent tailler, pour elle,
-dans la roche, au flanc des gorges, des chemins là où jadis n'osaient
-pas s'aventurer les chamois et les pâtres...
-
- * * * * *
-
-L'homme ne s'est vraiment surpassé que quand il a construit des
-machines qu'il a pu douer de la vertu de se mouvoir librement, à
-l'heure de son besoin, à la minute même de son caprice.
-
-Telle, l'auto.
-
-Les ballons que je connais mal, presque aussi mal que M. Santos-Dumont,
-mais beaucoup mieux que M. Lebaudy, font encore trop songer aux bêtes
-disproportionnées, où la nature bégayait ses essais d'expression. Ces
-monstres d'avant l'histoire, dont nous avons encore une survivance,
-de plus en plus déchue, parmi ces curieux animaux qu'on appelle les
-nationalistes (voir Millevoye, Déroulède), devaient faire de grands
-bonds inutiles, et leur stupidité seule les empêchait de s'étonner de
-leur maladresse énorme.
-
-L'auto, elle, commence à prendre toute la beauté souple des êtres
-construits raisonnablement, raisonnablement équilibrés, et dont les
-organes répondent aux nécessités des fonctions.
-
- * * * * *
-
-Ici, pourtant, indignons-nous un peu.
-
-Il y a d'irritants imbéciles, assez dépourvus d'imagination et de goût,
-pour jucher sur un châssis de voiturette je ne sais quelle singerie
-de chaises à porteurs; d'autres, non moins irritants et non moins
-imbéciles, que hantent orgueilleusement des réminiscences de carrosses
-vitrés, conservés dans les armeries royales, et que l'on vit encore, il
-y a quelques années, servir aux carnavaleries des hippodromes... Il y
-a des autos, grossièrement accroupies comme des Bouddhas, boursouflant
-de hideuses bedaines sur des membres grêles d'insectes... Il y a eu, il
-reste des radiateurs mal attachés que l'auto semble perdre, en route,
-comme un pauvre cheval de corrida, ses intestins... Il y a des capots
-parcimonieux, qui n'enferment pas tout le moteur et font croire à de
-l'inachèvement. Il y en a, il y en a même beaucoup, qui ressemblent à
-des garde-manger ambulants, d'autres à des cercueils déjà rongés des
-vers, d'autres encore à de menus monuments funéraires, prématurément
-édifiés pour y recevoir les membres mutilés de leurs infortunés
-conducteurs... et encore d'autres, dont l'ambition peu éclatante, se
-borne à simuler, en vue d'on ne sait quelle analogie, un modeste tuyau
-de poêle couché... Il y en a dont l'emphase, tout italienne, et nous
-l'avons vu, toute bruxelloise, est comique à développer l'envergure
-d'une cloche à gaz autour de chambres vides où ne détonne pas seulement
-la puissance de huit chevaux de fiacre. Il y a aussi des voitures
-qui, au repos, paraissent logiques, stables, depuis l'avant courbé
-à souhait, jusqu'à l'arrière arrondi en poupe de chaland, et qui,
-quand la machine les emporte, sursautent, tressautent, se désunissent
-et ferraillent lugubrement, de ce fait seul que leur maître, mal à
-propos ambitieux, n'a pas compris l'irréparable faute d'équilibre et
-de goût qu'est un porte-à-faux. C'est le même, entrepreneur enrichi,
-commissionnaire heureux, qui croit étaler un faste seigneurial, en
-installant au volant de son auto un mécanicien rasé, botté, sanglé,
-affublé dérisoirement d'un haut de forme, d'une livrée de cocher
-resplendissante et obscène...
-
-Quant à la voiture électrique, elle n'est qu'un leurre, ne sachant pas
-encore où loger sa force...
-
-Et je n'ai pas un lit où reposer ma tête...
-
- * * * * *
-
-Mais, enfin, il faut bien le dire, une forme s'établit, surtout en
-France, qui a ce qu'il convient pour nous satisfaire.
-
-Si je suis sensible, par exemple, à la belle ligne, à la belle courbe,
-si pleine, si modelée, si parfaitement harmonieuse du capot de la
-Charron, c'est qu'il enferme toute la machine et lui applique son
-épiderme exact. Je ne le suis pas moins à l'agencement du moteur, à
-l'enroulement étudié des volutes de cuivre, au quadruple embranchement
-de l'admission si pratiquement mécanique et si joliment ornemental,
-à tout le dispositif assemblant les métaux les plus propres à leur
-objet, à la distribution anatomique des pièces qui, non seulement, fait
-vivre le moteur et captive sa fougue, mais encore lui donne une beauté
-véritable.
-
-Oui, une beauté, cher monsieur Mauclair de la Lune...
-
-S'il y a une beauté des êtres et des objets qui soit n'importe quoi
-d'autre que le fait de répondre pleinement, exclusivement, à leur
-destin ou à leur emploi... alors, monsieur Mauclair, je suis comme
-vous, je ne sais pas ce que c'est que la beauté.
-
-L'esthétique des objets d'art est infiniment plus mystérieuse et, par
-conséquent, infiniment plus confuse... Mais c'est le propre de toute
-magie qu'il lui faille un grimoire.
-
- * * * * *
-
-Entre les machines que la sensibilité, que l'imagination de l'homme a
-créées pour s'affranchir de ses mille servitudes et se rapprocher de
-l'élément, c'est donc la barque et l'auto que je préfère.
-
-Emporté par l'une ou par l'autre, je goûte la même volupté cosmique;
-la même ivresse m'exalte... À leur bord, je suis au bord de l'espace.
-Chaque tour de roue, comme chaque coup de l'hélice, ou le simple
-effort de la voile, sous la poussée du vent, multiplie à l'infini
-les circonférences d'air ou d'eau, concentriques à mon regard,
-avec sa portée pour rayon, et leur addition vertigineuse fait ma
-notion de l'espace mouvant.. Alors, peu à peu, j'ai conscience
-que je suis moi-même un peu de cet espace, un peu de ce vertige...
-Orgueilleusement, joyeusement, je sens que je suis une parcelle animée
-de cette eau, de cet air, une particule de cette force motrice qui fait
-battre tous les organes, tendre et détendre tous les ressorts, tourner
-tous les rouages de cette inconcevable usine: l'univers... Oui, je sens
-que je suis, pour tout dire d'un mot formidable: un atome... un atome
-en travail de vie...
-
- * * * * *
-
-Il m'enchante que les formes de l'auto et de la barque s'apparentent;
-que le vent coupe, en marche, les mots toujours si inutiles, comme la
-mer impose le silence; que marin et chauffeur n'aient pas en commun que
-le goût de se taire, qu'il leur faille encore, à l'un, au volant de sa
-machine, comme à l'autre, à la barre de son navire, le même esprit de
-décision rapide devant l'obstacle soudain qui se dresse, la même froide
-tranquillité devant la mort. Et il me plaît que, dans leurs yeux,
-l'observation continue des espaces approfondisse la même qualité de
-couleur, aiguise la même sûreté de vision...
-
-Et la sirène dans la campagne, la sirène dans la montagne, presque
-aussi émouvante que sur la mer et dans les ports, la sirène dont
-l'avertissement prolongé apprend aux bêtes peureuses, aux villages en
-émoi, aux voitures somnolentes, aux humanités hostiles, que les routes
-sont faites pour que tout y passe, même la tempête, même le progrès,
-qui est une tempête, puisqu'il est une révolution!
-
-
-
-
-La ville.
-
-
-Après avoir longtemps longé les méandres de la Senne--la route et l'eau
-se fuyaient, se rattrapaient, comme des enfants se poursuivent en
-jouant--après avoir traversé quelques petites villes indifférentes, des
-villages presque morts, une campagne triste et noire, toute grondante
-de vent, après avoir brûlé Malines et ses fondrières de boue, franchi
-les forts qui défendent Anvers, ralenti dans les faubourgs, nous ne
-nous sommes arrêtés qu'au milieu de la ville, place de Meir, pour
-déjeuner.
-
-Si l'on devait juger de la beauté d'une ville, par l'excellence de
-ses restaurants, Anvers serait bien en dessous de Bruxelles. À Anvers
-qui, pourtant, est extrêmement riche, où la vie bourgeoise est,
-dit-on, intense et fastueuse, où, tous les jours, arrivent quantité
-de voyageurs, pour de là se disperser aux quatre coins du globe, les
-restaurants sont quelconques, les hôtels aussi. Pas de confortable, pas
-de luxe; le nécessaire à peine. Des repas vite préparés, vite avalés,
-et l'on s'en va. On dirait à voir leur agitation que les Anversois
-n'ont pas le temps de manger. Agitation moins badaude, moins musarde,
-moins bavarde, moins littéraire, plus expressive qu'à Bruxelles.
-
-La place de Meir est noire de monde en mouvement. Foules pressées qui
-ne s'attardent pas aux boutiques, aux menus incidents de la rue, qui
-se croisent, se mêlent, disparaissent, et se reforment sans cesse...
-Elles vont au travail, aux affaires... Cela rappelle, avec moins de
-fébrilité trépidante, l'activité de Londres, dans les rues de la
-Cité, ou, mieux, celle plus calme, plus pesante de Berlin, dans la
-Friedrichstrasse. Peu de caractère dans les types, au premier abord.
-En vain, je cherche, parmi les femmes, les beautés grasses, les
-beautés blondes, la luxuriance, l'épanouissement lyrique des chairs de
-Rubens... Mais cela ne se voit pas tout de suite, cela se voit surtout
-au village, à la campagne, au seuil des portes, et j'ai remarqué, à
-quelques exceptions près, que les villes, surtout les villes de travail
-et de richesses, qui, comme Anvers, sont des déversoirs de toutes les
-humanités, ont vite fait d'unifier, en un seul type, le caractère des
-visages... Il semble maintenant que, dans les grandes agglomérations,
-tous les riches se ressemblent, et aussi tous les pauvres.
-
-Il ne faut pas grand'chose pour que la badauderie reprenne le dessus,
-en cette foule qui paraît si affairée. Il suffit d'une automobile,
-arrêtée devant un restaurant. Dois-je croire qu'il y ait ou qu'il
-passe, à Anvers, si peu d'automobiles, que la nôtre y soit un
-spectacle à ce point nouveau, ou si rare? Ce serait surprenant. Elle
-fait sensation, il n'y a pas à dire; elle fait même scandale. On la
-regarde, avec une sorte de curiosité troublée, comme une bête inconnue,
-dont on ne sait si elle est douce ou méchante, si elle mord ou se
-laisse caresser. Des gamins, d'abord, comme partout, puis des femmes,
-s'approchent, s'interrogent d'un regard à la fois inquiet et réjoui.
-Cela forme déjà un groupe nombreux qui se tient encore à distance de la
-machine, respectueusement... Chacun se dit:
-
---Si, tout d'un coup, elle allait rugir, partir, se ruer sur nous!...
-
-Puis, au bout de quelques minutes, c'est une véritable foule qui,
-d'instant en instant, grossit, grossit. On s'enhardit jusqu'à la
-toucher, jusqu'à vouloir faire jouer la manette des vitesses, celle du
-frein, la pédale d'embrayage, jusqu'à soulever les ouvertures du capot.
-Bientôt, on ne distingue plus les têtes confondues, on ne voit que des
-ondulations, des remous, une surface mouvante, houleuse, d'où s'élèvent
-des murmures...
-
-Brossette a fort à faire. Je crains qu'il ne laisse échapper quelque
-parole trop vive, quelque geste inopportun. Et alors que va-t-il
-arriver? On ne sait jamais avec les foules, plus impressionnables, plus
-nerveuses, plus folles que les femmes. Lui-même, autant que sa machine,
-est l'objet de la curiosité générale. Comme le vent était froid, ce
-matin, il a endossé sa peau de loup. Et cette peau de loup, sur le dos
-d'un homme, étonne prodigieusement. Les uns rient et se moquent, les
-autres se scandalisent, d'autres encore ont presque peur. On n'a jamais
-vu une créature humaine habillée comme une bête... Tous, ils veulent
-tâter la peau, pour voir si elle est vivante, passer leurs mains sur
-les poils, pour voir si vraiment ces poils sont bien les poils de cet
-homme étrange et fabuleux... Un loustic, au milieu des rires, demande
-à Brossette s'il mange des vaches et des moutons vivants, et pourquoi
-il ne marche pas à quatre pattes, comme un chien, au lieu de faire
-le beau, sur deux, comme un homme... Ah! enfin! l'esprit parisien,
-je le retrouve donc sur ces bords de l'Escaut, qui furent nôtres...
-Je le retrouve en toute sa pureté traditionnelle de misonéisme et de
-blague... Et je le retrouverai bien mieux encore, ce soir, au théâtre,
-dans une revue satirique: _Tout Anvers à l'envers_, qui semble,
-obscénités en moins, avoir été composée, écrite, mise en scène par un
-monsieur de Gorsse du crû... Et c'est probablement tout ce qu'Anvers
-a gardé de nous, de notre influence si courte, de notre domination
-si éphémère, bien que Lazare Carnot, qui le gouverna, n'eût point
-la réputation d'un esprit très parisien, ni d'un vaudevilliste des
-boulevards extérieurs...
-
-Je ne sais comment tout cela va finir, comment nous allons pouvoir
-remonter en voiture, au milieu de cette foule qui semble toujours
-grossir, grossir, et qui devient plus nerveuse. Je m'en inquiète auprès
-du patron du restaurant... Il est souriant, empressé, fier de nous
-recevoir dans son établissement. Il me dit:
-
---Rien... rien... ne craignez rien... Ils s'amusent... Ils n'en voient
-pas souvent... ou alors de toutes petites machines de rien du tout...
-vous comprenez?... Braves gens... braves gens...
-
-Et, se grattant la tête, il ajoute avec une grimace:
-
---Tout de même... votre mécanicien ferait bien de retirer ça...
-oui... enfin... sa peau, là!... Ah! sa peau!... C'est cette peau,
-voyez-vous... c'est cette peau...
-
-Il sort, agite sa serviette, dit quelques paroles à la foule, puis, à
-un moment donné, comme il se trouve tout près de Brossette, il ne peut
-s'empêcher, lui aussi, avec combien de précautions cérémonieuses et
-comiques, de toucher cette peau, de palper cette peau... Ah! cette peau!
-
-Cette curiosité, parfois gênante, ne va plus nous quitter désormais...
-Elle nous suivra, dans toute la Hollande, sauf à Amsterdam, à La Haye,
-et elle atteindra son paroxysme à Volendam où, pourtant, les hommes,
-des colosses à la face de brique, au regard doux, sont coiffés de hauts
-bonnets de fourrures, comme des Tcherkesses...
-
- * * * * *
-
-Je n'aime plus les vieilles villes, ni les vieux quartiers puants des
-vieilles villes, ni les vieilles ruelles obscures qui dégringolent
-les unes dans les autres, ni les vieux pignons gothiques où s'exerce
-l'érudition hebdomadaire des sociétés d'art départemental qui, le
-dimanche, s'en vont grattant et regrattant les portes jadis sculptées,
-les chambranles et les poutres aux historiages disparus... Je n'aime
-plus les vieux porches s'ouvrant sur des cours en ruine qui ne virent
-jamais le soleil et, des fleurs, ne connurent que la mousse et le
-lichen... Et je n'aime plus les vieux ponts sous lesquels dorment des
-eaux noires et putrides. Si le pittoresque m'en plaît tout d'abord;
-si je suis tout d'abord séduit par le dessin souple et compliqué de
-ces arabesques, par cette patine, faite de crasses accumulées, que le
-temps polit et modela; si ce faux «sentiment artiste» que je dois à une
-éducation régressive, me retient quelques minutes devant ce spectacle
-de la détresse, de la déchéance et de la mort, un autre sentiment--un
-sentiment de révolte et de dignité humaine--m'en éloigne bien vite
-avec horreur. Car j'y vois le triomphe de l'ordure, de la maladie,
-de la paresse, où croupit toute la poésie du passé, où s'étiolent
-misérablement les réalités du présent...
-
-Est-ce curieux, est-ce décourageant, cette persistance de la poésie
-à n'aimer que ce qui est morbide, ce qui est vieux, ce qui est mort,
-et à condamner, au nom d'une beauté imbécile et stérile, le jeune et
-magnifique effort que font les hommes d'aujourd'hui, pour soumettre à
-une domination créatrice l'élément indompté et toutes les farouches
-forces que la nature n'employait qu'à la destruction?
-
-Quand vous franchissez les gorges de la Romanche, et que vous
-apercevez, tapie sur le bord du torrent, au fond d'un abîme de
-roches, cette toute petite usine qui a capté la chute d'eau, qui
-l'a transformée en énergie motrice, en lumière, en source infinie
-de travail qu'elle distribue par des réseaux de fils de cuivre, à
-travers tout un vaste pays, est-ce que vous n'éprouvez pas une émotion
-autrement poignante, est-ce que vous ne sentez pas une poésie autrement
-grandiose que devant quelques pierres effritées?
-
-Mais non, la poésie nous tient et nous tiendra encore longtemps, car
-elle fait partie des éléments qui constituent notre race latine et
-catholique. Et voyez. Dès qu'il s'agit de jeter bas un pâté de vieilles
-maisons pourries, de mettre la pioche dans des ruelles emplies de
-l'ordure des siècles, pour y faire pénétrer l'air, la lumière, la
-santé, alors ce ne sont que protestations, cris, fureurs. Des sociétés
-de protection artistique, historique, se forment, des commissions
-bourdonnent et travaillent, les journaux se livrent aux propagandes
-les plus folles, s'excitent l'un l'autre, le radical, le socialiste,
-le royaliste, à préserver, contre ce qu'ils appellent un acte de
-vandalisme, ce qu'ils appellent aussi les trésors de notre patrimoine
-national. Finalement, l'administration recule devant le danger
-électoral qu'il y a toujours, en France, à tenter d'accomplir une
-œuvre d'assainissement. Pour honorer la poésie, l'art et l'histoire,
-elle conservera ces redoutables foyers d'infection. Elle fera mieux:
-elle nommera, pour les conserver, un conservateur.
-
-Ah! je me demande souvent, malgré toute mon admiration pour la
-splendeur de son verbe, si Victor Hugo ne fut point un grand Crime
-social? N'est-il pas, à lui seul, toute la poésie? N'a-t-il pas gravé
-tous nos préjugés, toutes nos routines, toutes nos superstitions,
-toutes nos erreurs, toutes nos sottises, dans le marbre indestructible
-de ses vers?
-
- * * * * *
-
-Je ne vous mènerai donc point dans le vieil Anvers, pas même au Musée
-Plantin, où nous laisserons ces ribambelles d'Anglais parcourir
-interminablement les interminables galeries, en écoutant le gardien
-raconter la vie et les travaux de cet imprimeur fameux, comme ils
-écoutèrent le guide qui leur fit compter, sur les doigts, les échos non
-moins fameux des grottes de Han, et aux champs de bataille de Waterloo,
-l'historien médaillé qui leur enseigna l'histoire de Napoléon, enfin
-vaincu par les Belges. Brûlons aussi la cathédrale où je m'irrite
-que Rubens s'ennuie, sur ces murs sombres et froids, derrière ces
-rideaux tirés de lustrine verte, autant qu'au Jardin Zoologique, ces
-pauvres condors, qui, pour faire plaisir à Leconte de l'Isle, et pour
-authentifier ses vers, dorment, non plus dans l'air glacé des Andes,
-mais dans leurs cages,
-
- ... les ailes toutes grandes.
-
-Et nous irons, si vous voulez, au Musée, une autre fois, le jour
-prochain peut-être, où je me sentirai disposé à vous confier mes
-rêveries sur Rubens, sur ce Rubens abondant, éclatant, magnifique, dont
-M. Ingres--ô ma chère Hélène Fourment!--écrivait qu'il n'était que le
-«boucher ivre», le charcutier tout barbouillé de graisse et de sang, de
-la peinture.
-
-Traversons rapidement, sans trop nous y arrêter, la ville neuve, ses
-larges voies vivantes et remuantes, ses jardins que la Hollande,
-toute proche, embellit de ses plus belles tulipes, de ses plus beaux
-narcisses; filons sur les boulevards, vite, vite, car rien ne m'y
-retient. Il me tarde d'être au port d'où m'arrivent déjà, à pleines
-bouffées, les bonnes, les fortes, les délicieuses les enivrantes odeurs
-de salure et de coaltar.
-
-
-**Anvers est une grande ville. Ce serait même la seule véritable grande
-ville belge, si ce n'était, en réalité, une ville allemande. Allemands,
-tous les gros armateurs, les gros banquiers, les gros marchands,
-les ingénieurs; allemandes, les maisons de courtage, les maisons
-d'arbitrage, les compagnies d'assurances maritimes, de navigation,
-d'émigration; allemand, tout ce qui entreprend quelque chose et
-travaille à s'enrichir, tout ce qui dresse un plan, lave une épure,
-combine des chiffres, brasse les affaires et l'argent.
-
-Du moins, l'affirment avec ostentation, avec éclat, les enseignes
-dorées qui resplendissent aux façades des maisons, et les maisons
-elles-mêmes, les gares, certains monuments publics qui affichent cet
-orgueilleux monumentalisme que l'Allemagne a pris à l'Amérique, et
-dont l'Amérique, peu à peu, dote toutes les capitales modernes, sauf
-Paris qui, artiste, élégant, arbitre du goût, s'obstine à multiplier,
-en nos rues, l'aspect alourdi, parodique, d'un dix-huitième siècle de
-pacotille et de caricature.
-
-C'est à Anvers, dans un immeuble d'affaires, que j'ai vu, pour la
-première fois, en Belgique, ces ascenseurs allemands, sorte de
-trottoirs roulants, perpendiculaires, que l'on prend en marche, que
-l'on quitte en marche, et qui, sans s'arrêter jamais, mènent jusqu'au
-toit et redéposent à la rue, dans un vertige, ces gens agités qui
-accourent de la Bourse ou qui s'y ruent.
-
-Le Roi a obtenu des millions pour fortifier Anvers. Ces fortifications
-ont de la prestance. Les Belges en sont très fiers. Ils prétendent que
-la ville est imprenable. Le malheur est qu'elle est déjà prise. Je
-veux croire que les uhlans auraient plus de peine à y pénétrer que dans
-Nancy. Mais pourquoi feraient-ils cette folie inutile d'y pénétrer par
-la force? Leurs familles y pullulent, y dominent, solidement installées
-en des places où la garde civique ne les délogera pas facilement.
-
-Mais voici des rues noires, des chaussées que l'on dirait faites avec
-de la poussière de charbon; des maisons crasseuses, saurées, une
-foule de petits cabarets louches, de petites auberges borgnes, de
-petites boutiques, d'étranges petits comptoirs, tassés les uns contre
-les autres... tout un mouvement trépidant de tramways qui cornent,
-de locomotives qui sifflent, de lourds camions... Et des figures
-boucanées, des figures exilées, des figures d'autre part, de nulle part
-et de partout... des entassements de sacs, des piles de caisses, des
-barriques roulantes... et des douaniers, affairés, méfiants, martiaux,
-qui, contre de pauvres choses mortes, lancent leurs sondes, comme des
-baïonnettes, en vertu de ce principe que le commerce, c'est la guerre...
-
-Et tout cela sent la suie, le poisson salé, l'alcool, la bière, l'huile
-grasse, le bois neuf, le vieux cuir et l'orange...
-
-Et voici les docks, par-dessus lesquels des vergues et des mâts se
-balancent, le long desquels de grosses cheminées développent, sur le
-ciel, la noire chevauchée de leurs fumées... et, de place en place, par
-un échappement de lumière, entre de lourds madriers, entre de grosses
-silhouettes sombres, voici clapoter, moutonner, les eaux jaunissantes
-de l'Escaut.
-
-C'est le port.
-
-
-
-
-Sur les Quais.
-
-
-Moins joyeux et divers, moins bigarré que Marseille, le port d'Anvers
-est presque aussi imposant--pas aussi féerique et sinistre--que le
-monstre Hambourg. Mais il n'est qu'un Hambourg.
-
-Nul port n'a sa couleur extraordinaire, sa variété, son étendue, son
-machinisme, ni ses puissantes avenues d'eau que bordent, jusqu'à
-l'infini, comme d'immenses arbres d'hiver, les navires. Aucun n'a
-ses venelles tortueuses, par où il se divise, se répand, en canaux
-innombrables dans la ville, et longeant des parcs, des pelouses, des
-palais, des talus fleuris, va rejoindre la belle nappe tranquille de
-l'Alster. Aucun n'a ses recoins mouvants où l'Elbe, si difficile à
-discipliner, s'infiltre, s'étrangle et rugit de ne pouvoir conquérir
-toute la terre. Nulle part, ces colossales silhouettes imprévues,
-ces îles flottantes, ces jardins magiques suspendus dans la brume,
-ces énormes et interminables villes que sont les docks, et cette
-impressionnante falaise rouge que font tout à coup surgir, dans le
-brouillard, les hautes maisons de brique d'Altona. Nulle part, ces
-nuits fantastiques qu'éclaire toute une prodigieuse constellation
-d'astres signaux, de phares, de projecteurs, de feux électriques,
-multicolores, de hublots embrasés... J'y ai, sur un petit yacht
-très rapide de la Hamburg-America, voyagé tout un jour et tout un
-soir, et je n'en ai vu qu'une partie infime. Nul grand port anglais
-ne m'a donné, autant que Hambourg, la sensation écrasante, presque
-douloureuse, du formidable...
-
-L'horloge monumentale de Saint-Pierre, à Beauvais, est si compliquée
-qu'elle renferme quatre-vingt-dix mille pièces mécaniques, et ces
-quatre-vingt-dix mille pièces sont mises en mouvement par un simple
-petit poids de cuivre, qui pèse cinquante grammes... Ici, c'est un tout
-petit homme, un tout petit et très vieux homme, presque aussi petit,
-presque aussi vieux et guère plus lourd que le poids de l'horloge de
-Beauvais, M. Ballin, dont le génie est l'âme motrice de ce gigantesque
-instrument de diffusion commerciale. À lui tout seul, M. Ballin a plus
-fait pour la grandeur, pour la richesse allemandes, que les canons
-de de Moltke, les mensonges de Bismarck, l'universelle agitation de
-Guillaume II.
-
-
-**Après Hambourg, Anvers a de quoi aussi nous satisfaire et nous
-divertir.
-
-On y débarque à quai des denrées du monde entier. Le double réseau du
-chemin de fer et du fleuve canalisé y fait rythmiquement, comme aux
-battements d'un organe d'échanges, l'échange des ballots de laine,
-des métaux, de l'ivoire, contre les vêtements, les jouets et les
-machines; des fruits, des plantes exotiques, des épices, des pétroles,
-des tonnes de caoutchouc, des bois précieux, contre les calicots
-coloriés, les parfumeries et les verroteries chères aux nègres... Des
-vaisseaux frais, pimpants, partent gaiement, comme en sifflant d'aise,
-et des coques boursouflées, exténuées, rongées par les fucus et les
-pousse-pied, rentrent en geignant, qui vont aller s'étendre, dans les
-bassins, pour se refaire... De même les marins... Ils sont partis, eux
-aussi, la tête pleine de l'espoir de l'inconnu et des aventures...
-Ils sont allés vers le prodige... Beaucoup sont restés... On en voit
-qui reviennent qu'on ne reconnaît plus, qui ne reconnaissent plus
-rien et personne... qui ne se reconnaissent pas eux-mêmes... Ils sont
-étrangers.
-
- * * * * *
-
-Les ports sont l'image la plus parfaite, la plus exacte du rêve de
-l'homme. Ils le contiennent, et ils l'emportent, tout entier, vers
-toutes les chimères... Rêve de bonheur, espoir de fortune, oubli
-des déchéances, illusion de l'aventure, rajeunissement des énergies
-malchanceuses... Le départ fait joyeuses les pires détresses... car,
-pour les malades, le remède n'est jamais là où ils souffrent... il est
-là-bas... C'est qu'on a l'espace devant soi et pour soi... et, qu'ayant
-l'espace, on a le temps aussi, et qu'au bout de l'espace et du temps
-cela ne peut être que le bonheur... Le voyage est un engourdissement,
-un sommeil que peuplent les songes heureux... Mais un rien vous
-réveille et fait s'envoler les songes... Il suffit de la première forme
-rencontrée en ce vague énorme qui vous berce; il suffit de la première
-ville où l'on atterrit, du premier visage humain où se confrontent
-à nouveau nos égoïsmes implacables... Et quand on arrive, c'est la
-réalité qui vous reprend, partout... partout... partout!....
-
- * * * * *
-
-Les membres que, de tous côtés, en grinçant, les grues agitent,
-multiplient l'effort des bras humains. Les manœuvres, les dockers
-aux poitrines velues, aux dos écrasés, aux yeux hagards, à la face
-de bêtes fourbues, qui paraissent condamnés à quelque vain supplice
-de l'antiquité, déchargent les cales, qu'ils vont remplir, pour les
-décharger et les remplir, sans relâche. C'est à croire que les bateaux
-ne font le tour du monde que pour occuper interminablement leur effort
-de farouches Danaïdes.
-
-
-
-
-Tapirs.
-
-
-Il y a mieux qu'une odeur de mer sur ces quais... On y respire les
-Iles et tout un fiévreux parfum d'Afrique. On voit passer des nègres
-qui grelottent, des oiseaux qui secouent, parmi des cris rauques, une
-infinité de couleurs, des troupes de singes, curieux, bavards, où nous
-aimons toujours à mirer nos grimaces, des animaux de toute sorte.
-
-J'ai assisté au débarquement de vingt tapirs. Admirables bêtes et
-bien modernes, quoique l'on sente qu'elles se sont arrêtées dans leur
-évolution, dont l'idéal terminus est peut-être le porc et peut-être
-l'éléphant. Ils ne paraissaient étonnés ni de la foule, ni de la
-ville... Ils ne paraissaient étonnés de rien. Ils considéraient
-tout avec une tranquillité pesante, une assurance impassible et
-dure. On eût dit de vingt directeurs de banque--tout un conseil
-d'administration--revenant d'un voyage d'études, d'une exploration
-économique, et qui rentraient dans leurs bureaux, plus lourds
-d'affaires nouvelles.
-
-
-
-
-Minstrels.
-
-
-Entourés de badauds, ouvriers, commis, petits marmitons de bord, deux
-nègres... deux pauvres nègres, en habit noir, chapeau de haute forme,
-comiquement cabossé, foulard rouge autour du cou. L'un dansait,
-l'autre chantait.
-
-Il chantait:
-
- Dans mon pays, il y a des forêts,
- Dans les forêts, il y a des arbres,
- Dans les arbres, il y a des branches,
- Dans les branches, il y a des oiseaux,
- Et dans les oiseaux il y a une musique,
-Une espèce de petite flûte qui fait: «Pipi... pipi... pipi...».
-
-
-
-
-L'Évangéliste.
-
-
-On m'a montré, assis sur une pile de bagages, devant un steamer
-en partance, un compatriote. C'est un missionnaire. Barbu, botté,
-sanglé de cuir, coiffé d'un trop hâtif casque colonial, la soutane
-graisseuse et retroussée comme une capote de soldat, il s'initie au
-mécanisme d'un revolver Browning, dont l'étui est fixé à sa ceinture,
-près d'un chapelet à gros grains. Sa figure bronzée est énergique,
-ses yeux rieurs sont très doux. Quand il rit, il ouvre une bouche de
-scorbutique, toute noire et sans dents. Un brave homme, sûrement, et
-qui a plutôt l'air d'un bandit que d'un apôtre... Cela me rassure. Je
-l'aborde. Nous causons... Il part pour les îles Fidji... il emporte
-avec lui toute une cargaison de gramophones.
-
---Vous n'imaginez pas, me dit-il, comme ces bougres de nègres-là
-sont bornés, têtus!... C'est curieux..., je ne peux pas arriver à
-les évangéliser... J'ai essayé de tout... Rien... rien n'y fait...
-Des murs... Le bon Dieu, la Vierge, saint Joseph, les joies du
-Paradis?... Ah! bien oui... Ce qu'ils s'en foutent..., vous n'avez
-pas idée... J'en ai vu des nègres, dans ma vie... j'en ai vu, mais de
-ce numéro-là... jamais... Croiriez-vous que l'alcool, ou rien... c'est
-kif-kif?... Et pourtant, Dieu sait si c'est une excellente méthode de
-conversion!... Ah! parbleu, ils se saoulent comme des cochons... Et
-puis, un point, c'est tout... Mécréants après comme avant... Ça, vous
-savez, c'est inouï... c'est même unique... Alors, ce coup-ci... je vais
-essayer le gramophone... Ma foi, oui!... Qu'est-ce que je risque? Il
-paraît, du reste, que le gramophone opère de vrais miracles... J'ai, en
-Afrique, un ami, à qui ça réussit merveilleusement... Et pas d'ennuis,
-pas de fatigues... pas de catéchisation... Il rassemble ses nègres
-autour de l'instrument, et au bout de la troisième plaque... pan...
-ils sont chrétiens... La grâce, ça leur vient en écoutant chanter
-le gramophone... Ah! ah! ah!... Ça ne m'étonne qu'à moitié... J'ai
-toujours remarqué que les nègres raffolent de musique et de chansons.
-Enfin, je vais bien voir si, avec les marches militaires de la garde
-républicaine, les valses de Strauss, les chansonnettes d'Yvette
-Guilbert, et le _bel canto_ de M. Caruso, je serai plus heureux qu'avec
-le bon Dieu, la promesse du Paradis, et les petits verres de rhum. En
-tout cas...
-
-Il se met à rire d'un rire franc, sonore:
-
---En tout cas, reprend-il, je ne serai pas reparti là-bas, pour rien...
-Et je vous donne ma parole d'honneur que, si je n'arrive pas à les
-convertir... et même, si j'y arrive... dites donc!... ah! ah!... ils me
-les paieront ces gramophones, et un prix... ah! ah!... un vrai prix...
-Qu'est-ce que je risque? J'en emporte mille que je dois à la générosité
-d'une vieille douairière très pieuse... Ah! la brave femme, la sainte
-femme!...
-
-Il insère son revolver dans l'étui, et faisant tournoyer son
-chapelet où des croix, des cœurs de Jésus, des médailles bénites
-s'entre-choquent:
-
---C'est heureux, conclut-il, que, de temps en temps nous rencontrions
-des âmes généreuses, des âmes comme ça... parce que la religion,
-voyez-vous... dans ce temps-ci... ça devient un sale métier... ah!
-sacristi... un bien sale métier! Enfin, voilà...
-
-
-
-
-Émigrants.
-
-
-Des ouvriers de Hongrie, de Roumanie, des paysans serbes, des
-prolétaires bulgares, dont le goût s'apparente à celui des nègres,
-des troupes de chanteurs russes s'embarquent pour l'Amérique...
-Leur lassitude, déjà, fait de la peine... Des femmes éclatantes et
-vermineuses, en loques rouges, avec de pauvres bijoux de cuivre,
-traînent, comme des baluchons, des enfants qui pleurent de fatigue,
-de faim, d'étonnement. On se demande ce que tout cela va devenir, et
-s'ils arriveront jamais au bout de l'exil... On les fait descendre
-brutalement, on les empile, comme des marchandises qu'ils sont, au fond
-des cales, et, durant des jours et des nuits, ils seront entassés là,
-pêle-mêle, dans la puanteur de leur misère et de leur crasse, sans air,
-presque sans lumière, à peine nourris, soumis à la discipline la plus
-dure... Ils n'auront même pas cette sorte de répit qu'est le voyage;
-ils ne connaîtront pas cette sorte d'engourdissement, cet anesthésique,
-qu'apporte aux plus désespérés ce vague énorme, berceur, de l'infini de
-la mer et du ciel.
-
-Mais les pires émigrants sont ces juifs de tous pays, cherchant, une
-fois de plus, un coin de terre, qu'ils n'ambitionnent pas hospitalier,
-mais où ils puissent s'affranchir, un peu, du mépris qui les suit, et
-rompre les chaînes de cet affreux boulet d'infamie, qu'ils traînent
-partout... J'en ai suivi une troupe en sombres guenilles, qu'aucun
-spectacle ne laissait indifférents, et qui gesticulaient avec
-vivacité... Malgré leur détresse, on devinait en eux un amour de la
-vie, une intelligence de la vie, quelque chose d'ardent, de fort, de
-tenace qu'on ne voit presque jamais au visage des autres hommes...
-On sentait vraiment, rien qu'à les considérer, tout ce qu'on détruit
-bêtement d'énergie utile, de travail ingénieux, de progrès, en les
-massacrant, dans les pays barbares, comme la Russie, en les boycottant,
-dans les pays civilisés, comme la France.
-
-Et je me disais:
-
---C'est douloureux et absurde, sans doute; cela étreint le cœur
-et confond la raison... Mais qu'y faire? Le juif pauvre paie pour le
-juif riche... le juif ostentatoire, insolent, voluptueux, conquérant,
-qui, de plus en plus, perd toutes les vertus anciennes de la race...
-Ce n'est même plus sous son nom, dont il a honte et qu'il renie,
-c'est maintenant, sous des noms d'emprunt, des noms ronflants et qui
-n'ont pas d'odeur, qu'il travaille à la dépossession, à la ruine des
-autres... Il met la main sur tout, il marche sur tout, piétine sur
-tout. Dès qu'il s'installe quelque part, ce n'est pas seulement pour
-s'y faire une place, ce qui serait légitime, c'est pour en chasser tout
-le monde... Il a inventé des philosophies, des morales, où les vertus
-les plus indispensables à l'homme, la conscience, la foi à la parole
-donnée, sont bafouées et traitées de préjugés et de sottises... «Je me
-fous de tout», telle est sa devise... On le déteste, mais on le redoute
-aussi, car, dans une société uniquement fondée sur la puissance de
-l'argent, son argent le protège.
-
-Les haines qu'il déchaîne ne lui sont pas encore préjudiciables, à
-lui; elles s'émoussent et se brisent sur sa cuirasse d'or. Elles
-n'atteignent en plein cœur, en pleine vie, que les petits, que les
-pauvres, comme toujours. On se venge sur eux, innocents, des excès de
-ce brigand, qui semble--à l'exemple des aristocraties déchues, dont,
-par de honteuses alliances, il s'efforce de redorer les blasons ternis,
-de remplir les coffres vides--n'avoir rien appris et tout oublié. Lui
-qui, jadis, tout au long de sa belle et terrible histoire, fut un des
-plus nobles éléments du progrès humain, lui qui se devait à soi-même
-et devait à sa race, toujours proscrite, d'être l'éternel révolté, le
-voilà devenu le complice et, le plus souvent, le trésorier de toutes
-les réactions, même de la réaction antisémite, la plus hideuse, la
-plus barbare de toutes... Et c'est pourquoi, ces malheureux, chargés
-de ses crimes à lui, partent à la recherche d'un pays libre,--en
-existe-t-il?--où d'être juif cela ne soit pas une irrémédiable honte.
-
-Et de ces pauvres diables que j'écoutais parler, avec une pitié
-amère, combien, de continents en continents, poursuivront leur course
-errante, sans un seul des cinq sous, leur espoir, dont continue de
-les leurrer la Providence qu'ils se sont inventée?... Sur mille, un
-reviendra à bord d'un paquebot magnifique, dans une cabine dorée, il
-reviendra ostentatoire, insolent, conquérant, et il trahira ses anciens
-compagnons de misère, et contribuera à faire pire leur infortune
-éternelle.
-
-
-
-
-Pogromes.
-
-
-Sur un sac de hardes, un peu à l'écart, un homme était assis qui
-retint, un peu plus longtemps, mon attention. C'était un vieillard. Sa
-barbe descendait très bas. Comme la plupart de ses compagnons, il était
-vêtu d'une longue redingote, sorte de lévite, qui avait été noire, et,
-comme eux, il portait une casquette à visière, mais la sienne était en
-drap. Il ne parlait à personne et regardait devant soi... à la façon
-de ceux qui regardent en eux-mêmes. Son visage fermé exprimait plus de
-détresse qu'aucun visage, même de vieux en larmes, et toute la fatigue
-du malheur humain. Cependant, ses yeux avaient conservé une jeunesse et
-une douceur émouvantes. Je me reprochais mon indiscrétion, mais sans
-parvenir à me détacher de cette figure en ruines où brillait ce regard
-jeune.
-
-Il mit quelque temps à me voir, et puis se prit à me considérer. Je
-redoutai une apostrophe, au moins une grimace, et ce que je redoutai
-surtout, quand il se souleva, ce fut de le perdre. Mais il sourit et,
-ravi, j'entendis sa voix chanter:
-
---Bonjour, mossié!...
-
-Je lui tendis la main. Il frissonna. Sa main molle resta quelques
-secondes dans la mienne, avec gaucherie, et je fus si ému, que je
-n'entendis pas ce qu'il me dit tout d'abord. J'écoutais, comme on
-écoute le bruit du vent, le bruit de la mer, ce parler où les _r_
-roulaient et où chantaient les finales... Il se comparait à Job et
-répétait:
-
---Yobb! Yobb!...
-
-Je m'assis près de lui, sur une malle de bois noir que rayaient deux
-bandes de peau de cochon.
-
-Où avait-il appris le français?
-
-Jeune avocat, ayant, contre le gré de ses parents, épousé une fille
-pauvre, il avait dû, à la suite d'une altercation avec un magistrat
-antisémite, quitter la petite ville russe où il gagnait péniblement sa
-vie. Il était venu en France, avec sa femme et trois enfants qu'il
-avait déjà... Ses yeux brillaient en parlant de Paris. En dépit des
-promesses, il n'avait pu trouver une situation sortable.... Le ménage
-s'était installé dans les environs de l'Hôtel-de-Ville, et vivait mal
-de petits commerces variés, entre autres, du commerce des _confetti._
-
---Qui n'a pas ses confetti? scandait sa voix, à contretemps...
-
-Ce cri et sa gaieté apprise étaient ridicules, sur ce quai, parmi cette
-foule en guenilles, et ces bateaux en partance...
-
---Qui n'a pas ses confetti?
-
-J'en étais mal à l'aise.
-
-Un associé «pas juif, non, mossié», rencontré «boulévard Ornano»,
-l'avait volé, et un mardi-gras pluvieux achevait sa ruine. Fatigué de
-lui faire crédit, le logeur, un jour d'hiver, arrachait sa porte, et,
-aidé de deux camelots, tirait du lit la femme enceinte, culbutait les
-enfants, jetait tout le monde à la rue.
-
-Il avait bien porté plainte, mais, devant le tribunal, le logeur, qui
-avait amené des témoins, eut, tout de suite, raison de lui qui n'en
-avait pas. Les pauvres gens n'ont jamais de témoins... Il fallut se
-désister pour éviter une condamnation.
-
---J'ai pleuré dé la rage, j'ai pleuré, mossié...
-
-Cet homme qui, depuis, avait dû connaître tant de misères, de deuils,
-de ruines, de violences, ce pitoyable monument d'infortune s'arrêtait
-complaisamment aux moindres détails de cette injustice.
-
---En France, mossié!... En France!... Ach!...
-
-Un peu de bave salissait le coin de ses lèvres. Son haleine me
-repoussait. Et cette insistance me troubla jusqu'à l'angoisse.
-
-Il avait quitté Paris pour retourner en Russie, grâce à l'aide d'une
-bonne œuvre israélite, et il était parvenu à s'établir marchand
-d'habits, dans une petite ville du Sud. Son commerce lui donnait à
-peine de quoi vivre, mais il vivait heureux, entre sa femme et six
-enfants... Cela dura seize années.
-
-Je me souviens qu'à cet endroit de son récit, il s'était tu
-subitement.... Et il regardait... Un vaisseau passait en sifflant; des
-mouchoirs s'agitaient à bord... que regardait-il donc, au loin?
-
-Il avait pu faire venir auprès de lui le frère de sa femme, qui
-était rabbin, et, depuis, tout ce qu'il arrivait à mettre de côté on
-le forçait à le dépenser pour l'éducation de ses cinq fils... Deux
-devaient être: «advocats», un docteur «dé la médicine», les deux plus
-jeunes «inginieurs». La fille travaillait «à la broderie». Il me parut
-qu'il souriait presque, mais une grimace tordit son visage où son nez
-si long se fronça tout entier.
-
---Pourquoi faire, Mossié?... Ach! Pourquoi faire?.. Bêtise!
-
-Un soir,--c'était tout au début de la Révolution, la ville était depuis
-des mois en état de siège; toute la famille mourait de faim,--un
-soir de sabbat, le gouverneur autorisa les boutiques juives à rester
-ouvertes jusqu'à dix heures. Tout le quartier s'était réjoui. Comme on
-était à la veille d'une fête orthodoxe, peut-être pourraient-ils enfin
-gagner quelque argent?... On avait davantage soigné les étalages, et
-fait des frais de lumière pour attirer les clients... Tout à coup, à
-neuf heures un quart, «un quart après neuf, mossié, juste un quart»,
-une bande de soldats fit irruption dans la petite rue où était sa
-boutique, et une volée de balles brisa toutes les vitres.
-
---Pourquoi? Ach!... Pourquoi?
-
-Son fils le plus jeune--et sa main sale, aux ongles noirs,
-tremblait, en figurant la taille du petit--a un garçon, «tellément
-spirituel»,--était tombé dans ses bras, en vomissant du sang, et,
-chargé de ce cadavre, le père avait vu un dragon ivre enfoncer deux
-doigts dans les yeux du fils aîné, du fils «qui devait être advocat,
-mossié... advocat!» Et il s'était évanoui.
-
-Quand il revint à lui, il avait la barbe arrachée, une oreille
-décollée d'un coup de sabre, mais c'était surtout son menton qui était
-douloureux... Il faisait noir dans la boutique; il trébuchait sur des
-corps, et il ne s'arrêtait de pousser des cris que pour écouter les
-salves qui s'éloignaient, et les gémissements qui semblaient sortir
-de la rue, qui semblaient sortir du plancher, de dedans les murs, de
-dessous la terre. À la lueur d'une chandelle, il avait pu constater
-qu'il ne restait pas un vêtement aux étalages. Les pillards avaient
-tout saccagé, tout pris... Sur les degrés du comptoir, au fond de la
-boutique, parmi des tiroirs vides, des tiroirs brisés, des choses
-piétinées et sanglantes, sa femme gisait, qui lui parut tout d'abord
-évanouie.
-
---J'ai baissé les jupes, ajouta-t-il, tout bas... Et ses yeux se
-fermèrent.
-
-Puis, encore plus bas:
-
---Elles étaient rélévées, mossié!... Uné femme dé plus qué cinquante
-ans!...
-
-Il reconnut alors qu'elle était morte, étranglée, les yeux ouverts.
-
-Il me regarda un instant, sans rien dire... Une vague de sang courut
-sous sa peau jaunâtre, qui en fut à peine rougie.... Je revis la
-grimace qui faisait remonter la barbe et fronçait le nez... et il
-recommença de parler de sa femme, de sa femme bien aimée.
-
---Uné femme tellément brave... tellément économe!...
-
-Il s'animait. Son haleine devenait insupportable. Je remarquai qu'il
-parlait presque sans colère et comme sans douleur... Peut-être
-n'avait-il plus la force d'en exprimer!... Et ce furent mes yeux que je
-sentis se remplir de larmes...
-
---C'était pas assez... Ils ont pris les corps... ils ont pas voulu
-rendre les corps, enterrés, la nuit, morts et blessés, pêlé-mêle, on ne
-sait où... Ils ont massacré des juifs, et ils ont pillé, pendant sept
-jours... Nous pouvions pas résister... Comment aurions-nous pu, mossié?
-Et ils nous giflaient... et ils donnaient des coups dans lé ventre...
-et ils crachaient encore sur nous... Pourquoi?... Ach!... Pourquoi?...
-
-Des incendies s'allumèrent qu'on n'éteignait pas... La plus grande
-partie du pauvre quartier fut détruite... Un de ses enfants mourut,
-encore, à l'hôpital, d'un coup de talon de botte qui lui avait fendu le
-crâne... Et de neuf qu'ils étaient auparavant, à peu près heureux dans
-leur misère, ils quittèrent à cinq cette ville maudite, dépouillés de
-tout, en deuil pour jamais...
-
---Vous né savez pas comme ces soldats sont méchants, mossié... comme
-ils sont méchants... méchants.
-
-Il secoua la tête, et il répéta:
-
---Personne... non... personne ne sait comme ils sont méchants...
-
-J'écoutai le récit des misères, des iniquités, des privations et des
-longues pérégrinations, de ville en ville, de villes interdites aux
-juifs, en villages d'où on les chassait à coups de pierres, à coups de
-faux... Il ne savait plus de quoi ni comment ils avaient vécu, durant
-ce temps affreux... Enfin, le vieux vagabond put trouver un emploi dans
-une petite banque... chez un coreligionnaire... Des enfants qui lui
-restaient, ses deux fils, dont l'un s'était marié et avait une petite
-fille, travaillèrent, à la gare, comme porteurs...
-
---Si faibles, mossié, si faibles... et malades!...
-
-La fille se mit à vendre des oranges et de l'ail...
-
---Des oranges!... des oranges!... La pauvre Sarah!
-
-Mais ils le désolaient. Tous étaient affiliés au _Bound_, en révolte
-ouverte contre le gouvernement et la société.
-
---Rouges, rouges, mossié... tous rouges!... Ach!
-
-Quand il s'entêtait, dans d'interminables discussions, à répéter que
-les juifs sont noirs par vocation, qu'ils doivent être noirs, c'était
-le rabbin qui venait au secours des enfants.
-
---Oui, disait-il, les juifs sont noirs de nature, mais quand on les
-fait bouillir, ils deviennent rouges... rouges comme des écrevisses...
-
-Et le rabbin riait un peu, heureux de sa comparaison.
-
---Ça devait mal finir... Ça a mal fini... Lé gouvernement a tant dés
-fusils, et même les canons... Et eux, ils montraient les _révolves_,
-les pauvres _révolves_... Bêtise! Pour un sergent dé ville blessé, un
-mossié général qui saute dé la voiture, cent juifs tués... trois cents
-juifs avec du sang!...
-
-Un soir qu'il aidait son patron à faire des comptes avec un gentilhomme
-venu pour traiter une affaire... ils avaient entendu des salves de
-coups de fusil, au loin d'abord, puis proches... puis tout près, dans
-la rue... et une volée de balles, au travers des vitres en éclat, avait
-sifflé dans la pièce, qui était un premier étage...
-
---Une autre ville, mossié... mais les mêmes balles... les mêmes balles!
-
-Ils se jetèrent à plat-ventre, essayèrent de gagner, en rampant,
-la chambre voisine qui donnait sur la cour. Une nouvelle volée de
-projectiles abattit le suspension. Dans les ténèbres, ils entendaient
-le pas des soldats résonner sur les marches de l'escalier. Des
-clameurs... des coups sourds...
-
---Ouvrez!... Ouvrez!
-
-Et la porte, que le patron avait barricadée, céda sous l'effort des
-crosses de fusil... Un sous-officier brandissait une lanterne...
-Des soldats se précipitèrent qui hurlaient comme des sauvages... Le
-gentilhomme criait qu'on ne pouvait pas tuer, comme ça, des créatures
-humaines. Il s'était fait reconnaître, réussissait à glisser un billet
-de cent roubles dans la main du sous-officier qui l'emmena. Et, à ce
-moment, pendant que des soldats tentaient d'enfoncer le coffre-fort, le
-vieux avait senti, dans son cou, la pointe d'une baïonnette.
-
-Il écarta son foulard, pour me montrer la cicatrice.
-
---Pourquoi, jé suis pas mort?...Ach! pourquoi? Ces _dragonns_, mossié,
-et ces gendarmes... (il prononçait _djandarmms_)... Ach! c'est pire que
-des animaux féroces... On les saoule, Dieu sait avec quoi... Et alors
-ils se jettent sur les femmes... ils se jettent sur les enfants... Ils
-ne peuvent même plus distinguer un juif d'une autre personne, ni une
-femme d'un jeune garçon... C'est affreux, mossié... Et toujours tuant,
-trouant, ils rient tellément!...
-
-À l'hôpital, il avait appris que ses deux fils avaient été fusillés,
-dans la gare même, par les troupes mandées pour aider au massacre...
-Son beau-frère le rabbin avait été arraché de chez lui... On l'avait
-conduit en prison... Depuis, il n'avait jamais eu de ses nouvelles.
-
---Là-bas... mossié... là-bas... dans la neige... dans la mine!...
-
-Il apprit aussi, quelque temps après, que sa fille, la pauvre Sarah,
-on l'avait retrouvée, sur sa voiturette, morte parmi des légumes, des
-fruits écrasés, et qu'ils avaient eu le courage d'enfoncer ses jambes
-coupées dans son ventre ouvert... Pourquoi cette voisine lui avait-elle
-raconté cette horreur? Il l'eût ignorée... Et maintenant, il aurait
-ce cauchemar devant les yeux, toujours, toujours, jusqu'à son dernier
-soupir!... Il ajouta encore que sa belle-fille avait succombé, des
-suites d'un coup de crosse de fusil dans la poitrine...
-
---Pourquoi jé suis pas mort, moi lé plus vieux?... Pourquoi, j'ai
-_survi_ à tout cela?... Ach!... Bêtise...!
-
-De tous les siens, il ne lui était resté que sa petite-fille, la petite
-Sonia...
-
---Jolie, mossié, jolie!... Et ses pétites mains, et sa pétite bouche
-dans ma barbe... Ach!... Et ses yeux!...
-
-C'était la fille de son fils préféré.
-
---Pourquoi je préférais?
-
-Ce n'était plus à moi qu'il parlait, mais à lui-même... Et il ne se
-répondit que par un essai de sourire... De nouveau, il regardait au
-loin... Et je l'entendis dire timidement, sans me regarder, que ce fils
-s'appelait Jacob. Il répéta lentement le mot: «Yacobb», en balançant la
-tête, et comme s'il eût voulu le caresser de ses lèvres qui tremblaient:
-
---Yacobb!... Yacobb!...
-
-Ma gorge se séchait... Mais tel était mon ahurissement devant cette
-succession, devant cette invraisemblable accumulation de crimes, qu'en
-vérité il me sembla que je ne les sentais plus.
-
-Il avait emporté sa petite-fille, et c'était un miracle qu'il fût,
-enfin, parvenu, entre tant de miséreux inoccupés, à trouver du travail,
-au fond d'un autre gouvernement, dans un hôtel, où il faisait les
-commissions et aidait, parfois, la caissière, dans ses comptes.
-
-Là, aussi, tout allait mal... Des grèves... des incendies dans la
-campagne... des perquisitions... des rafles... des meurtres... les
-rues pleines de soldats, pleines de bandes de pillards. Des cosaques
-fouaillant les foules avec leur nagaïkas, plus terrible que le fer
-des sabres et la baïonnette des fusils... On annonçait partout le
-«pogrome». Deux mois, il avait attendu, dans les transes. Il ne vivait
-plus... Non qu'il eût peur pour lui. C'est à cause de la petite Sonia
-qu'il tremblait... Arrivait-il des soldats? Il tremblait. À chaque
-attentat, il tremblait... Un bruit inaccoutumé dans la rue, une porte
-poussée trop violemment... des pas, dans la nuit... il tremblait...
-Dès qu'on l'envoyait en ville, il courait à la maison,--un sale
-taudis, où il laissait Sonia, à la garde d'une voisine, la veuve d'un
-sergent de ville tué par les rouges... Enfin, les nouvelles sinistres
-se précisèrent... Un soir, il apprenait à l'hôtel, que la ville était
-fermée.
-
-Alors, voilà... Encore une fois...
-
-Ce soir-là, dans la grande salle du restaurant, des voyageurs assemblés
-se désolaient de ne pouvoir partir. Ils se rassuraient pourtant, en
-voyant, à une table, boire et causer tranquillement quatre officiers
-de dragons, des «mossié» de Pétersbourg, des officiers de la garde,
-dont l'un, le plus jeune, était, disait-on, un grand-duc, un cousin de
-l'Empereur.
-
-Soudain, une détonation, un coup de revolver, fit taire toutes les
-conversations... Et ce fut dans un grand silence angoissant que, la
-minute d'après, éclata le crépitement d'une fusillade, qui paraissait
-lui répondre. Les officiers continuaient de boire, de causer, comme
-si rien ne se fût produit... À leur table, à l'écart, ils mêlaient
-leurs têtes... Aux autres tables, des gens anxieux les désignaient.
-Quelqu'un osa leur adresser la parole... Ils répondirent poliment, par
-des gestes évasifs, en gens qui ne savent rien. Aucune provocation,
-aucune ironie... de l'indifférence... Des femmes criaient... Un enfant
-s'étant mis à pleurer, le vieux avait voulu courir à sa petite-fille...
-Mais, de nouveau, un coup de revolver fit taire tout le monde. Dans la
-rue, les volets des boutiques se fermaient, claquaient sinistrement...
-Des gens passaient en fuyant, des gens clamaient Dieu sait quoi!...
-Personne n'avait encore osé, dans la salle, reprendre la parole, que
-cent nouveaux coups de fusil partaient à la fois... Puis, au dehors,
-des galops de chevaux, des cliquetis d'armes... des ordres, des
-vociférations...
-
-Un homme qu'on eût dit de cire, tête nue, les vêtements en lambeaux,
-pénétra, en chancelant, dans le restaurant. On l'entoura... S'appuyant
-à une table, avec effort, il dit que le massacre était organisé,
-qu'on menait les soldats à l'assaut des boutiques juives, des maisons
-juives... On prenait l'argent, les valeurs, les objets de prix... on
-prenait les femmes... on tuait... on jetait les cadavres mutilés, par
-les fenêtres, dans la rue...
-
-Et, tout à coup, l'homme qui parlait, se tut... tourna sur lui-même,
-et s'abattit sur le parquet, en entraînant, de ses doigts crispés, la
-nappe chargée de vaisselle.
-
-C'est alors seulement qu'on vit que sa chemise était ensanglantée,
-et que du sang, encore, en longs filaments noirâtres, poissait à ses
-cheveux, à sa barbe...
-
-Des cris d'horreur... des protestations indignées, s'élevèrent... Les
-quatre officiers avaient disparu.
-
-Au cours de la soirée tragique, les pillards, malgré le planton de
-service, envahirent le restaurant; mais la nuit même, le colonel
-ordonna de rapporter à l'hôtel une part du butin, des caisses de vin
-de Champagne, toutes sortes de victuailles, que les hommes avaient
-volées...
-
-Le pauvre vieux, profitant d'une accalmie, avait pu courir jusque chez
-lui... Le pavé était couvert de culots de cartouches... Des ivrognes
-ronflaient au travers des cadavres... Des blessés se tordaient et
-gémissaient; d'autres rampaient pour gagner un abri... Un jeune homme,
-à barbe rousse, le visage broyé, essayait de boire, comme un chien,
-la boue rouge du ruisseau... Mais il ne s'arrêtait pas, et courait,
-courait...
-
-Enfin, il avait trouvé sa petite Sonia, endormie, et, penché sur son
-matelas, «sans faire du brui», il avait pleuré, pleuré, jusqu'à ce
-qu'il fit grand jour.
-
---C'est la dernière fois qué j'ai pleuré dans ma vie, mossié!...
-
-La fusillade reprit le lendemain... Le gouverneur avait défendu de
-tirer sur les pharmacies et l'hôpital, mais les chefs n'étaient plus
-maîtres de la troupe. Il y eut des scènes d'une horreur sauvage...
-
---On né peut pas croire, mossié!...
-
-Vers midi, l'artillerie d'une ville voisine amena ses canons. Les
-notables juifs, mandés au château du gouverneur, entendirent que la
-ville serait rasée, s'ils refusaient de livrer les terroristes du
-_Bound_... Ils se lamentèrent, sans pouvoir rien faire...
-
---Quoi faire?... Dites, mossié...
-
-Deux notables furent gardés en otages et pendus, le soir même, dans la
-cour de la prison...
-
---Nous avions compté sur les «artilléristes», qui sont plus éclairés,
-moins méchants... Ach!... Bêtise...
-
-Le canon gronda durant deux jours...
-
-Le vieux s'était arrêté... Lui aussi semblait fatigué de raconter
-toutes ces horreurs... Il ne parlait plus que d'une voix molle, un
-peu basse, comme lointaine... Et il regardait le sol à ses pieds, ou
-plutôt, il ne regardait rien...
-
-Je pris sa main... Il ne bougea pas... Je serrai sa main... Alors il
-leva vers moi ses yeux, et me sourit, d'un sourire hébété..., mais sa
-main restait molle et froide dans la mienne, comme la main d'un mort...
-Il ne la retira que pour tracer, par terre, avec la pointe de son
-parapluie en loques, le plan de la maison où il s'était réfugié.
-
-La façade s'élevait sur la rue; au milieu s'ouvrait la porte cochère,
-épaisse, massive, avec de lourdes pattes et de gros clous de fer... De
-chaque côté, un bâtiment perpendiculaire à la façade limitait la cour
-dont le quatrième côté était fermé par un jardin. De par où que l'on
-sortît, c'était s'exposer à une mort certaine.
-
-Dans la maison, habitaient une quarantaine de pauvres gens, qui mirent
-leurs provisions en commun... Mais, la première fois qu'une femme alla
-chercher de l'eau au puits, qui était au fond de la cour, elle tomba
-sous les balles... Dans les maisons voisines aussi, les puits étaient
-interdits et gardés par des sentinelles... Les malheureux connurent les
-tortures de la soif... Par exemple, ils souffraient moins de la faim...
-On les autorisait à manger... Vers le cinquième jour, on put espérer
-que le calme allait renaître... Les soldats avaient dû quitter le
-jardin... on n'en voyait plus autour des puits. En ville, la fusillade
-s'apaisait.
-
---Boire, mossié!... Boire, boire!
-
-Ils étaient ivres de soif; ils étaient fous de soif...
-
---Boire!... Boire!
-
-Deux hommes eurent le courage de s'avancer, avec des seaux, jusqu'à
-la margelle du puits. Toutes les faces étaient tendues vers eux, dans
-un ravissement d'espoir... Ils accrochèrent les seaux. Le bruit de la
-chaîne qui descendait était une musique...
-
---Nous l'écoutions descendre... descendre... Ach!
-
-Mais, comme les porteurs s'en revenaient avec leur charge, les dragons,
-qui s'étaient dissimulés jusque-là, se montrèrent tout à coup... Ils
-tuèrent d'un coup de carabine l'un des hommes, et l'autre, épouvanté
-s'enfuit, en laissant tomber le seau, dont l'eau se répandit dans la
-cour...
-
---Nous connaissions lé mort. Tous aimaient un garçon si brave...
-Mais... c'est terrible, il faut bien lé dire... c'est l'eau qu'on
-regrettait.
-
-Le soir, les puits étaient remplis de boue, de fumier, d'immondices de
-toute sorte. On y jeta aussi le cadavre du pauvre garçon...
-
-Alors, une folie gagna les assiégés... Ils s'assemblèrent dans la cour,
-y passèrent la nuit à gémir, à prier, à hurler, à dormir, à s'enlacer...
-
---Je n'ai jamais rien vu dé si triste, mossié... jamais rien dé
-pareil...
-
-Au matin--leur présence fut-elle signalée?... ou bien n'était-ce qu'une
-patrouille qui faisait sa ronde?--toujours est-il qu'on entendit des
-pas de chevaux dans la rue, et, bientôt, des coups furieux ébranler
-la porte cochère, qui ne fut pas longtemps à céder... Un cheval, d'un
-bond, traversa les décombres, portant un officier qui s'arrêta, à
-quelques mètres des prisonniers terrifiés, et, revolver au poing, hurla
-l'ordre habituel:
-
---Haut les mains!...
-
-Le vieux crut devoir m'expliquer:
-
---Les officiers et les sergents dé ville, ils crient toujours: «Bras
-en l'air!... En haut les mains!» parce qu'ils ont peur des _révolves_,
-et des bombes... Alors, ils crient: «Bras en l'air!... En haut les
-mains!»...
-
-Toutes les mains se dressèrent... Seule, la petite Sonia qui n'avait
-pas compris... qui ne pouvait pas comprendre, qui ne savait rien
-que sourire, regardait l'officier, en souriant, ses petites mains
-baissées... Son grand-père voulut l'avertir d'un geste:
-
---Comme ça... Comme ça!
-
-Et le vieillard imitait de ses mains tremblantes le geste sauveur.
-
-Il n'eut pas le temps. Déjà l'officier visait l'enfant et, malgré le
-cri d'horreur qui emplit la cour, l'abattait...
-
-J'entends encore, j'entendrai longtemps, j'entendrai toujours, la voix
-étranglée du vieillard:
-
---D'un coup dé son _révolve_, mossié!...
-
-Elle ne poussa pas un cri. Elle eut quelques contractions, gratta le
-pavé du bout de ses petits doigts... Un petit peu de sang sur elle...
-un petit peu de sang autour d'elle... Et ce fut fini... Comme un petit
-oiseau...
-
---J'étais seul, tout seul dans la vie... J'étais seul sur la terre...
-
-Je compris qu'il eût bien voulu pleurer... Il ne le pouvait pas... Il
-se mordit les lèvres... sa barbe remonta, par de légers soubresauts,
-son nez se fronça... Mais il ne pleurait pas... La source de ses larmes
-était, en lui, à jamais taire...
-
-Il répéta, en réunissant ses mains:
-
---Uné pétite chose... comme ça... pétite... pétite... rien, mossié...
-rien... comme un petit oiseau... Ach!...
-
-Balançant la tête, il dit, après un silence:
-
---Pourquoi jé pars?... Jé né sais pas... Pourquoi jé vais là-bas?...
-Ach!... Jé né sais pas!
-
-Il dit encore:
-
---Bêtise!... Bêtise!
-
-Je considérais le malheureux et me sentais incapable de l'effort
-qu'il eût fallu pour en détacher mes yeux... Je me sentais encore
-plus incapable de la moindre parole... J'étais saturé d'horreur...
-L'horreur me paralysait... Et puis à quoi bon parler? Que pouvais-je
-dire qui n'eût pas été ridicule et glacé devant un si affreux exemple
-du malheur humain? Le vieux juif ne me demandait ni une consolation, ni
-une pitié... Il ne me demandait rien; il ne me demandait rien que de me
-taire...
-
-À la fin, je le vis rougir, baisser la tête, la détourner... Il
-avait honte de ne pouvoir pleurer, peut-être, de ne pouvoir plus
-jamais pleurer... Des sanglots m'étreignaient la gorge, des larmes me
-montaient aux yeux.
-
-Et pour qu'il ne vit pas mes larmes, moi aussi je me détournai...
-
-
-
-
-Prostitution.
-
-
-En longeant les boulevards--boulevards encombrés, trépidants--que sont
-ces quais, je me suis rappelé le port d'Anvers, il y a une trentaine
-d'années, les ruelles tortueuses, où la prostitution, en chemise rose,
-en jupons étoilés, vivait comme au Havre, à Marseille, à Toulon, sur
-le pas des portes. De grosses femmes hébétées et fardées, une fleur
-de papier dans les cheveux, attendaient le client, assises sur des
-chaises, ou bien dormassaient, le menton appuyé sur leurs bras nus...
-Je me suis rappelé la difficulté d'accéder jusqu'aux bassins, le défaut
-d'air, de lumière de ces bouges, leur désordre puant, la misère et la
-saleté.
-
-À cette époque, ce n'était déjà plus les splendeurs orientales du
-Rideck, que je n'ai pas connues, dont Anvers fut si fier, dont quelques
-vieux Anversois m'ont parlé, avec de lyriques enthousiasmes...
-
---Tout s'en va, monsieur... Hélas! tout s'en va...
-
-Il paraît que la municipalité en faisait les honneurs aux étrangers de
-distinction, comme nous faisons aux délégations anglaises, italiennes,
-norvégiennes, aux étudiants, aux blanchisseuses des pays amis, aux
-rois des pays alliés, les honneurs de notre Louvre, de notre Sorbonne,
-de notre Opéra, de nos Académies... Dès qu'un personnage célèbre, un
-prince plus ou moins couronné, débarquait à Anvers, vite au Rideck!...
-C'était le complément obligé des banquets et de toutes fêtes. Même le
-dimanche, après dîner, des familles entières, pères, mères, filles
-et garçons, nièces et cousins, et leurs camarades, et leurs bonnes,
-venaient s'y promener, sans gêne, en leurs plus riches atours... On
-disait aux enfants: «Si vous êtes bien sages toute la semaine, si vous
-travaillez avec assiduité, on vous mènera, dimanche, au Rideck!». La
-messe, les vêpres, des gâteaux et le Rideck, voilà ce qu'on pouvait
-appeler un beau dimanche... Nul ne songeait à s'en offenser... Bien au
-contraire...
-
-Le Rideck, c'était des petites boutiques, pittoresquement aménagées, où
-l'on vendait des produits exotiques, des petits cafés où l'on dansait
-des danses nègres, au son des banjos... et des petites cases où l'on
-vendait de la chair jaune, rouge, cuivrée, noire et même blanche. Et
-quels parfums!... Les jours de visites, on s'arrangeait pour que tout
-cela fût décent et ressemblât à quelque exposition coloniale.
-
---Colonisons... Il en restera toujours quelque chose...
-
-Je n'ai pas vu ces spectacles familiaux. Je n'en parle que sur la foi
-des souvenirs évoqués par des notables d'Anvers... Mais j'ai vu--je
-m'en souviens avec une grande tristesse--j'ai vu, la nuit, dans les
-rues chaudes, la pantomime de la luxure internationale et son avidité
-effrénée qui bousculait, en criant, les filles de toutes races... J'ai
-vu des matelots de tous pays, bras noués, entre les murs des ruelles,
-braillant et courant, comme de grands enfants fous... Je ne les ai pas
-vus qu'à Anvers, je les ai vus à Hambourg, au Havre, à Marseille, et,
-le samedi soir, je les ai vus surtout à Toulon. Tous les mêmes, d'où
-qu'ils viennent, tous pareils avec leurs mufles de poisson sur leurs
-cous nus... Et, dans les taudis pleins de fumées sonores, j'ai vu les
-brutes affalées, ceux qui n'avaient plus la force de boire... ceux qui
-n'avaient plus la force d'embrasser et de se battre... et des colosses
-endormis, débraillés, la tête roulant sur les genoux compatissants
-d'une négresse, qu'ornait, dans les cheveux, un peigne doré, et
-qu'habillait, aux reins, une mince écharpe de gaze rouge.
-
-Je me rappelle, en ce temps-là, une négresse. C'était une Dahoméenne,
-de Kotonou. Son corps long, fin et souple, d'un noir profond, avait
-des transparences d'or. Elle reposait sur un matelas de soie jaune,
-nue, toute frottée de parfums violents qui vous prenaient à la gorge.
-Un gros dahlia pourpre fleurissait sa chevelure laineuse. Des anneaux
-de cuivre cerclaient ses bras. Et son rire était d'une blancheur
-aveuglante. Des coutelas à manche de bois peint, des masques de
-féticheurs, deux petites idoles de terre bleue, une cruche à long
-bec, couverte de dessins enfantins, ornaient l'étroite chambre...
-Elle savait un peu de français, n'ayant pas connu de l'Europe que les
-bouges d'Anvers... Toute jeune, elle avait servi, à Bordeaux, dans la
-famille d'un armateur, puis à Paris, dans une maison publique... Un
-commissionnaire en viande humaine l'avait emmenée à Anvers... Il y
-faisait trop froid. Il y faisait trop gris. Elle ne s'y plaisait pas.
-
-Près d'elle, un soir de mélancolie sinistre, j'essayais d'évoquer son
-pays, les sanglants mystères de la brousse, les rudes chemins semés
-d'épines où les amazones courent, pieds nus, pour s'entraîner à la
-douleur, les plaines toutes rouges, les maisons de boue rose, les
-palais et les temples avec leurs toits plats, pavés de crânes humains.
-Mais c'était très difficile. Curieuse, indiscrète et bavarde, elle
-ne me laissait pas un instant de répit.... Elle me racontait toutes
-sortes d'histoires ridicules que, d'ailleurs, j'avais peine à suivre
-et à comprendre. Des souvenirs de Paris, surtout, tantôt puérils,
-tantôt obscènes, des attrapades, des batteries avec ses camarades de
-prostitution... Enfin, elle parla de son pays pour m'en décrire, comme
-elle pouvait, les splendeurs regrettées... C'était une nuit d'été,
-étouffante... La fenêtre était ouverte... j'entendais, tandis qu'elle
-parlait, des musiques bizarrement ululantes, qui venaient d'un taudis
-voisin...
-
-De tout son verbiage inutile, sans couleur, sans accent, sans imprévu,
-je n'ai retenu que ceci, que je traduis, ou plutôt que je commente
-fidèlement:
-
---Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'est le palais de notre
-grand roi, à Kotonou... Ce palais est d'une beauté inouïe, et tous vos
-monuments, à côté de lui, ne sont que de misérables cahutes... Il a de
-grands murs épais, tout roses. Presque pas de fenêtres. On y pénètre,
-par une porte basse, en demi-cercle, que gardent des guerrières,
-effrayamment tatouées... Ce qu'il a surtout de remarquable, c'est le
-toit... un toit plat entièrement couvert, ou mieux, entièrement pavé
-de têtes coupées... C'est un travail minutieux, très difficile...
-Il y faut d'habiles artistes qui sachent arranger ces têtes comme
-de la marqueterie, comme de la mosaïque... Le Roi, qui est lui-même
-un artiste et qui possède un goût merveilleux, exige que ce soit
-très beau, et très bien fait, de façon que la pluie ne tombe jamais
-dans son palais... Il veut, sous peine de mort, que ces têtes soient
-aussi imperméables que la tuile d'Europe, ou le chaume de la paillote
-hindoue. L'aspect en est vraiment féerique, le soir, au soleil
-couchant, et l'odeur délicieuse... Par les vents du nord, elle se
-répand sur la ville, comme une pluie de parfums. Mais ce genre de
-toiture, quoiqu'on fasse, n'est pas très solide. Du moins, elle ne
-dure pas longtemps. Soit que les têtes se désagrègent sous l'action
-de la putréfaction, soit que les vautours parviennent à en chaparder
-quelques-unes, des fissures ne tardent pas à se produire, par où la
-pluie s'infiltre et s'égoutte dans l'intérieur du palais... Alors,
-notre grand Roi envoie par tout le royaume ses féticheurs les plus
-fidèles. Le visage couvert de leurs masques horrifiants, à corne rouge,
-un lourd coutelas en main, ils crient, ils hurlent: «Le toit du Roi
-se dépave!... Le toit du Roi se dépave!...» Aussitôt les massacres
-s'organisent... Les poitrines des sujets viennent, d'elles-mêmes,
-s'offrir au couteau... Partout, la terre, pourtant si rouge de notre
-pays, rougit encore sous les flots de sang... «Le toit du Roi se
-dépave!...» Et le palais reprend bien vite un aspect tout neuf,
-éclatant, vraiment royal...
-
-Elle était toute triste, maintenant. Sans doute, sa pensée était
-envolée, là-bas; son idéal--tout le monde a son idéal--l'avait reprise
-et reconquise... Elle marchait le long des fossés qui entourent sa
-belle ville de Kotonou... Les chacals glapissaient autour d'elle... Et
-elle respirait délicieusement l'odeur natale qui monte des charniers...
-
-J'allumai une cigarette... Elle se taisait et ne regardait plus rien...
-Je restai là à considérer ce corps de bronze précieux, étendu sur
-le matelas de soie jaune. Le gros dahlia pourpre qui fleurissait sa
-chevelure laineuse se fanait, devenait tout noir... Et j'écoutais les
-musiques qui s'aigrissaient dans les bouges... les dévalées de matelots
-ivres, les chants, les cris, les colères, les batailles sauvages de
-la rue... Car il faut toujours à la débauche, comme à la royauté, des
-gestes de meurtre, et beaucoup de sang...
-
-
-Il ne reste presque plus rien de tout cela, aujourd'hui... Ces
-quartiers immondes ont été en partie démolis. À la place où étaient ces
-ruelles, s'élèvent des maisons d'affaires, à enseignes dorées... Et
-l'on a bâti des docks, dans lesquels s'empilent d'autres marchandises.
-
-
-
-
-Anvers prospère.
-
-
-Il a prospéré continûment, grâce à son puissant outillage économique,
-à son sens pratique du commerce servi par toutes sortes d'adjuvants,
-tels que les sociétés d'études coloniales et les banques qui
-pullulent et travaillent; grâce à la pénétration chaque jour plus
-profonde, à l'organisation chaque jour plus méthodique, du continent
-africain, qui ouvre, au trafic, des marchés nouveaux, à l'aventure
-guerrière, un champ plus vaste, où toutes les violences individuelles,
-administratives, sont d'autant mieux tolérées qu'elles ont pour
-complices l'ignorance des uns et le silence de tout le monde... Il
-a prospéré aussi, grâce à sa situation avancée dans les terres,
-comme tous les grands ports, abrités sur les fleuves, prospèrent au
-détriment des rades et des havres inutiles.
-
-Marseille n'a pas diminué, Le Havre n'a pas été battu par Rouen pour
-d'autres raisons. Pour la même raison, Paris un jour battra Rouen,
-et Lyon sera peut-être, un jour plus lointain, le plus grand port
-français... J'entrevois très bien le jour merveilleux, le jour de
-féerie scientifique, où Bâle, qui est déjà le plus grand marché de
-poisson de mer, deviendra le plus grand port de l'Europe, quand,
-aidés des Allemands, les Suisses auront fait franchir, en tunnels, en
-ascenseurs, leurs montagnes aux fleuves et aux canaux et amené, enfin,
-en dépit des anciennes plaisanteries d'opérette, une colossale flotte
-marine dans leur République.
-
- * * * * *
-
-Là-bas, à l'embouchure de l'Escaut, c'est en vain que Flessingue
-s'épuise à vouloir devenir, même à demeurer un port. Les Hollandais
-n'ont pas épargné l'argent. Les bassins ont été agrandis; d'autres
-ont été creusés. Tout y est pourvu des dernières inventions de la
-science... Vous pressez un bouton électrique, et, à un kilomètre de
-là, des écluses s'entr'ouvrent aussitôt, mais pour ne laisser passer
-que de l'eau et, quelquefois, que du vent... On a jeté dans la mer un
-môle magnifique, de hautes terrasses de granit blanc, auxquelles on
-accède par de splendides escaliers de temple babylonien... On s'attend
-toujours à y voir apparaître, cuirassée d'or et voilée d'argent,
-Semiramis. Mais un port n'est pas un décor d'opéra; les bassins et les
-môles, si formidables qu'ils soient, ne suffisent pas à créer un port.
-Il y faut aussi des bateaux. Et pour qu'il y ait des bateaux, il faut
-tout un mécanisme financier et commercial qui manque douloureusement à
-Flessingue... Aussi, l'herbe pousse autour des bassins, l'herbe pousse
-sur le môle. Les grues, aux longs bras inemployés, se rouillent... Et
-les docks sont vides... En vain les phares fouillent la mer, et les
-pilotes y font la chasse... En vain, sitôt que paraît au large un mât,
-une volute de fumée, une forme grise, on s'apprête... Et l'espoir,
-mille fois déçu, renaît... Toute la ville accourt sur le môle... On
-escalade joyeusement les marches de pierre... On braque des lorgnettes,
-on agite des mouchoirs. On crie:
-
---Cette fois, c'est pour Flessingue!
-
---Anvers est perdu! C'est bien pour Flessingue...
-
---Vive Flessingue!
-
---À bas Anvers!...
-
-Le navire approche, s'engage dans la passe:
-
---Le voilà!... le voilà!
-
---Je vous dis que c'est pour Flessingue.
-
-Mais non... Le navire a passé... C'est toujours pour Anvers...
-
-Les navires ont l'air de se moquer de ces foules entassées sur le
-môle de ce port maudit, où il n'entre guère que le petit bateau de
-Breschens, qui amène, deux fois par semaine, les touristes étrangers
-qui viennent visiter la Zélande, les parcs de Goès, le marché de
-Middelbourg et ses belles filles rieuses, à la coiffe dorée, aux bras
-trop rouges...
-
-En haut du môle, dominant la mer et gardant l'Escaut, le superbe amiral
-Ruyter, en bronze, ne commande plus qu'à des souvenirs... Il a l'air de
-se dire, mélancoliquement:
-
---Ah! si j'avais encore ma flotte, qui défit si bien les Français!...
-
-Oui... mais voilà, il n'a plus de flotte, le pauvre amiral Ruyter... Il
-n'a plus rien que sa gloire... et les deux pauvres bachots de Breschens
-et de Terneusen... Et encore, ils sont belges!...
-
-Il est vrai que Flessingue est un port de pêche ravissant, avec sa
-flottille serrée de barques aux voiles rouges et son pittoresque marché
-de crevettes...
-
-Toute la richesse d'Anvers n'a pas sa grâce.
-
-
-
-
-EN HOLLANDE
-
-
-
-
-Fantômes.
-
-
-Je serais un pauvre homme, je me sentirais presque aussi dénué de
-sensibilité et d'imagination qu'un auteur dramatique de ce temps, si je
-disais que je suis entré en Hollande, sans angoisse.
-
-Bien au contraire, le cœur me battait fort et, longtemps avant la
-frontière, mes yeux s'ouvraient tout grands, vers l'horizon désiré.
-J'étais très ému, il ne m'en coûte rien de l'avouer. Et, voyez
-l'ironie des choses, je roulais sans m'en douter, depuis une dizaine
-de kilomètres, sur la terre néerlandaise, que j'étais toujours dans
-l'attente du choc... Aux tristes emblaves, aux sables stériles, aux
-boqueteaux chétifs que nous traversions, comment-l'eussè-je reconnue?
-Nous serions peut-être arrivés à Dordrecht, nous croyant toujours en
-Belgique, si un paysan, interrogé, ne m'eût crié, avec un orgueil
-farouche et d'une voix violente, en frappant le sol de ses lourds
-sabots:
-
---_Nidreland!... Nidreland!_ Ah! il avait bien sa patrie à la semelle
-de ses sabots, celui-là!
-
-Il nous fallut faire demi-tour et regagner la frontière pour nous
-mettre en règle avec la douane, que j'avais si lestement brûlée. On ne
-badine pas avec la douane en Hollande.
-
-Je n'en étais que plus impatient de franchir cette zone sans caractère
-et de revoir le pays clair et uni, conquis sur l'eau, c'est-à-dire sur
-l'élément le plus fuyant, le plus cruellement impitoyable; impatient
-de retrouver ces villages vernis et fleuris, réfugiés sur les digues,
-comme des inondés qui se pressent sur les hauts talus des champs,
-et ces villes lustrées qui débordent d'abondance, et l'immensité
-translucide de ces ciels mouvants, et ce printemps si vert, avec son
-soleil pâle et son éclatante passementerie de tulipes.
-
-J'eus beaucoup de peine à faire comprendre au douanier ma distraction.
-C'était un colosse, avec une poitrine plate et un ventre proéminent.
-Il portait un haut képi bleu, mathématiquement cylindrique. Fort de ce
-képi, il m'expliqua que les frontières étaient des frontières, qu'on
-n'entrait pas en Hollande comme dans un moulin. Sans aucun respect pour
-les recommandations, pour tous les papiers réglementaires dont s'étais
-muni, il fouilla la voiture de fond en comble, me fit déposer une
-grosse somme d'argent. Finalement, en roulant de gros yeux, il déclara
-qu'il en référerait au ministre des Digues.
-
-Le ministre des Digues!... Quel délicieux pays!...
-
-J'appris qu'un Américain, qui s'était présenté à la douane sans
-papiers, était retenu à l'auberge du village et gardé comme un
-prisonnier. On avait consigné sa machine. Depuis six jours, se saoulant
-et dormant, dormant et se saoulant, il attendait que le ministre des
-Digues voulût bien lui envoyer les autorisations nécessaires... Son
-mécanicien, un gai lascar de Paris, vint nous voir... Je l'exhortai à
-la patience...
-
---Oh! fit-il, j'suis pas pressé... Le patelin n'est pas joli... joli...
-mais j'couche avec la femme du douanier... C'est bien son tour,
-dites?...
-
- * * * * *
-
-Depuis que j'étais venu en Hollande, pour la première fois, il y avait
-tant d'années... tant d'années... que je n'osais plus les compter...
-Les années qu'on a vécues paraissent, à distance, de plus en plus
-belles, à mesure qu'en nous s'affaiblit avec l'expérience, et s'éteint
-avec l'illusion, la faculté d'espérer le bonheur. Du moins, à présent,
-saurai-je comment les pays vieillissent... Hélas!... ils vieillissent à
-mesure que nous vieillissons. Tous les êtres et toutes les choses n'ont
-pas d'autre vieillesse que la nôtre... Ils n'ont pas, non plus, d'autre
-mort que la nôtre, puisque, quand nous mourons, c'est toute l'humanité,
-et c'est tout l'univers qui disparaissent et meurent avec nous.
-
-Si l'on n'avait pas appris l'art cruel de faire des miroirs, et que
-les femmes dussent passer leur vie au bord des rivières, chacun de
-nous ne verrait vieillir que les autres... Il se croirait toujours le
-jeune homme qui courait follement au bonheur, ou même l'enfant, le
-petit enfant qui ne pensait qu'à jouer, dont les larmes coulaient pour
-un rien, et pour un rien, aussi, étaient séchées. Chaque âge, n'étant
-plus que l'adolescence--sans amertume--d'un autre âge, nous resterions
-perpétuellement adolescents... Mais, pour n'être pas détrompés, il
-faudrait ne retourner jamais, à quinze ans d'intervalle, dans un pays
-où l'on aurait vécu trop heureux... C'est alors qu'apparaissent, dans
-une mélancolie amère, toutes nos rides, tous nos cheveux blancs, et
-tout ce qui s'est fané sur nous, tout ce qui s'est flétri en nous.
-
-Il n'est pas de miroir d'une eau plus pure, partant plus implacable.
-
- * * * * *
-
-Je ne me doutais pas de cela--du moins, je ne pensais pas à cela--quand
-l'idée me vint de retourner en Hollande, et je m'imaginais joyeusement
-que j'allais la revoir, comme autrefois, mirer sa blonde jeunesse,
-son luxe paisible et mon bonheur, dans l'eau toujours pareille de ses
-canaux.
-
-C'est au printemps aussi que nous étions partis naguère, tout au début
-du printemps, d'un printemps alerte et doux, dont il nous semblait que
-son enchantement devait durer toute la vie. Je m'en souviens bien, et
-je sais maintenant d'où venait mon illusion et ce qui l'excuse.
-
-Tout le temps de notre voyage, nous étions remontés toujours vers le
-nord, au-devant de la floraison des lilas. Avant de partir, nous en
-avions respiré à Paris les derniers bouquets, et, à mesure que nous
-avancions sur la route, ils avaient recommencé de fleurir... Ils
-fleurissaient, fleurissaient devant nous, et refleurissaient, sans se
-lasser.
-
---C'est le printemps!... c'est toujours le printemps!... ne
-cessaient-ils de nous dire, au passage, dans les petites cours, dans
-les petits jardins, sur le rebord des fenêtres où leurs tiges coupées
-trempaient dans l'eau d'un pot bleu...
-
-Et ils avaient beau se faner, nous les retrouvions plus loin, plus
-jeunes, plus frais, leurs brins à peine entr'ouverts...
-
---C'est le printemps!... C'est toujours le printemps!...
-
-Pour des êtres jeunes et heureux, qui ne croient qu'au
-miracle--puisqu'ils sont eux-mêmes le miracle--et qui ne veulent
-écouter aucune des voix de la vie, l'illusion naîtrait d'un moindre
-prodige...
-
- * * * * *
-
-Et maintenant?... Je n'étais plus très rassuré...
-
-Allais-je, avant d'aborder à Dordrecht--que nous appelions
-Dordt--réentendre la sonorité des quais du Rhin, où grouilleraient
-les ateliers des armateurs et se répercuteraient les coups de marteau
-des deux rives? Cette terrasse de l'hôtel, d'où l'on voit si bien
-le soleil se coucher dans le fleuve et le fleuve s'endormir dans
-la nuit, existait-elle encore? Reverrais-je une petite place de
-Rotterdam, dont le clair de lune adoucirait aussi tendrement le ton
-des pierres? Et, à Delft, où les pignons de brique, les vieilles
-tours penchées, les portes s'ouvrant sur les clairs jardins, les eaux
-et les visages répètent, sans cesse, le nom magique de Vermeer... à
-Delft, sur le canal encaissé, le canal ombragé, à peine ombragé des
-pousses roses d'un tout jeune printemps, retrouverais-je ces jolies
-barques, toutes pleines de fleurs, pensées en mottes, tulipes en
-boules rondes, guirlandes de narcisses, qui glissaient mollement,
-l'une derrière l'autre, remorquées par une petite paysanne blonde, et
-qui souriait? Recevrais-je encore ce coup de foudre, qui, à La Haye,
-me fit m'agenouiller devant Rembrandt, comme à Amsterdam j'eus le
-cœur défaillant, les yeux en larmes, la première fois que j'entendis
-ces voix divines qui faisaient pénétrer en moi le surhumain génie de
-Beethoven?... Rembrandt et Beethoven... les deux ferveurs de ma vie!...
-
-Je me demandais tout cela... Et que ne me demandais-je pas encore?
-
- * * * * *
-
-Mais cette fois-ci, comme je vous l'ai dit, nous ne sommes pas entrés
-en Hollande par le fleuve et ses méandres autour des neuf îles de
-la Zélande. Nous n'avions plus, pour nous attrister de poésie et de
-souvenirs, les hantises de l'eau et ses amollissants mirages. Nous
-sommes entrés par la route, par le solide support de la route. Il
-n'en fallut pas moins--tant pleurer est le propre de l'homme--il n'en
-fallut pas moins le rebondissement de la voiture sur un dos d'âne et
-sur un caniveau, pour me réveiller de ces souvenirs et faire s'effacer
-leurs dolentes images, et aussi l'image--qui les contenait toutes--du
-vieux bateau, qui, si lentement, si rêveusement, nous porta d'Anvers à
-Rotterdam... jadis!...
-
-Par bonheur, il n'est pas de mélancolie dont ne triomphe l'ardent
-plaisir de la vitesse...
-
-
-**Maintenant, je vois les bandes des cultures virer... La plaine paraît
-mouvante, tumultueuse, paraît soulevée en énormes houles, comme une
-mer. Que dis-je?... La plaine paraît folle de terreur hallucinée...
-Elle galope et bondit, s'effondre tout à coup, dans les abîmes, puis
-remontent s'élance dans le ciel...
-
-Et elle tourne, tourne, entraînant dans une danse giratoire ses longues
-écharpes vertes, et ses voiles dorés... Les arbres, à peine atteints,
-fuient en tous sens, comme des soldats pris do panique...
-
-
-Le lilas André Theuriet[1].
-
-Quand on va lentement à pied, même en voiture, chaque arbre sur la
-route est un petit événement. On l'accoste, on reconnaît son essence,
-on le salue, on lui parle... On dit:
-
---C'est un chêne!
-
---Ah! voici un orme... un peuplier... un platane.
-
---Tiens! un sycomore... qu'est-ce qu'il fait là?
-
-Et l'on sort de son ombre pour entrer dans une ombre nouvelle...
-
-Il vous revient des histoires amusantes...
-
-Un jour--la vie a de ces rencontres,--je me promenais avec M. André
-Theuriet, au Jardin d'acclimatation. M. Theuriet--on le sait--est
-l'Amant de la nature. Mieux que personne au monde, il connaît les
-bois et les sous-bois. C'est même par là qu'il est entré dans la
-littérature, à l'Académie, dans l'Immortalité... J'étais fier, vous
-pensez, de marcher aux côtés d'un tel homme, parmi toutes ces choses
-qu'il connaît si bien... Et j'allais en apprendre des mystères!... Tout
-à coup, M. Theuriet s'arrêta devant un groupe d'arbustes.
-
---Ah! ah!... fît-il.
-
-Et il parut intrigué...
-
-[Footnote 1: Écrit en mars 1906.]
-
-Nous étions au commencement du printemps. À peine si ces arbustes
-avaient des feuilles... M. Theuriet était donc très intrigué devant ces
-arbustes... Il dit:
-
---C'est curieux... Je ne connais pas ça...
-
-Il prit une branche, dans sa main, l'inclina, en examina longuement
-l'écorce, les bourgeons prêts à éclater... J'admirais sa grâce de
-botaniste...
-
---Tiens! tiens!... fit-il encore...
-
-Puis, après un nouvel et plus scrupuleux examen, pour lequel il eut
-recours à un lorgnon qu'il posa, avec des gestes méthodiques, sur son
-nez... il dit:
-
---Voilà qui est fort!... Ah! par exemple... Figurez-vous, mon cher...
-Non, en vérité, je ne connais pas ces arbustes-là... C'est bien étrange.
-
-Il lâcha la branche, qui alla rejoindre les autres, et il reprit:
-
---Je ne les connais pas... Ça doit être une nouveauté... une
-importation... récente... Je ne serais pas étonné que cette importation
-nous vînt de... de... Ah! c'est curieux... c'est extraordinaire...
-c'est à ne pas croire!
-
-Et se retournant vers moi:
-
---Pas besoin de vous demander, à vous? Une importation... comment
-sauriez-vous?
-
-J'étais ahuri...
-
---Mais, monsieur Theuriet... m'écriai-je... ce sont...
-
-Je m'arrêtai... car j'avais honte de faire honte à l'Amant de la nature.
-
---Naturellement... ricana M. Theuriet... Ce sont... ce sont... Vous ne
-savez pas...
-
-Je m'armai de courage, et criai:
-
---Mais, monsieur Theuriet, ce sont des lilas... des lilas, monsieur
-Theuriet... des lilas!
-
-L'Amant de la nature me regarda sévèrement:
-
---Des lilas?... Vous vous moquez de moi... fit-il.
-
-Puis il haussa les épaules... puis il se mit à rire:
-
---Des lilas?... C'est idiot!... ah! ah! ah!... Et c'est à moi que...
-Mais, mon cher, vous ne savez donc pas qu'il y a un lilas qui porte mon
-nom?... Il y a le lilas André Theuriet, mon cher... un lilas à fleurs
-doubles...
-
-Je crois bien que M. André Theuriet en a ri longtemps. Et j'en ris
-encore, moi aussi, car j'ai lu souvent que, lorsque l'Académie
-travaille au dictionnaire, et qu'elle discute sur un nom de plante,
-elle dit:
-
---Ça regarde Theuriet... laissons faire Theuriet... c'est notre
-botaniste...
-
- * * * * *
-
-Les haies aussi vous arrêtent... On sourit aux aubépines, aux
-églantines. Elles vous rappellent mille petits événements puérils
-et charmants, des visages déjà lointains, des noms depuis longtemps
-oubliés. On s'attendrit... Parfois, pour fleurir sa marche, on les
-cueille...
-
-De l'auto, c'est à peine si on a le loisir de comparer entre eux les
-feuillages différents. Et l'on ne voit pas les fleurs des haies...
-et l'on ne se souvient pas des histoires de M. André Theuriet... Ces
-arbres qui fuient, ce sont des arbres, sans plus... et ils galopent,
-galopent... Qu'importe qu'ils s'appellent chêne, acacia, orme ou
-platane? Ils galopent, voilà tout... Ils accourent vers nous, se
-précipitent vers nous, dans un vertige. On dirait--tellement ils
-ont peur et ne savent plus ce qu'ils font--qu'ils vont entrer dans
-la voiture et la traverser. Ils ont tellement peur qu'ils ne sont
-même plus de la matière: ils sont devenus des reflets, des ombres,
-et qui galopent. La plaine aussi s'immatérialise, emportée dans un
-galop surnaturel... Et voici des vallons, des gorges rocheuses, des
-montagnes... des forêts... Au galop! Au galop!... À peine entrevus,
-aussitôt dépassés. Au galop!... A-t-on le temps de penser, de
-rêver, de pleurer? Au galop les petites joies attendrissantes, les
-petites douleurs qui larmoient et où se complaît l'enfantillage
-des souvenirs!... D'ailleurs, sont-ce des joies, des douleurs, des
-souvenirs?... On ne sait pas... on ne le sait pas plus, que, des
-arbres, on ne sait s'ils sont ormes, peupliers, hêtres ou sophoras...
-On ne sait rien... À peine sait-on que l'air qui fouette le visage, et
-qu'on avale, avec toutes sortes de poussières, on s'en grise, et qu'on
-est ivre, comme tout l'univers!...
-
-
-
-
-Vincent van Gogh et Bréda.
-
-
-La route d'Anvers à Bréda n'est ni meilleure ni pire que la plupart
-des routes de Belgique. Elle leur ressemble par sa monotonie. Ainsi
-s'explique--car il n'eût pas suffi de ma rêverie--que je n'aie point
-reconnu la Hollande, dans cette Belgique continuée... Ce n'est rien que
-de la terre plate, grisâtre, où tout ce qui pousse est chétif, où la
-lumière lourde et opaque est celle de tous les pays à qui l'eau manque.
-Rien n'est triste comme la traversée de ces champs sans sève et de ces
-petits bois mal venus, dont on rencontre pas mal de bouquets...
-
---Assez bien de bouquets... diraient nos excellents amis les Belges,
-auxquels, même en Hollande, il m'arrive de penser encore en riant...
-
-Bréda--dont le nom évoque assez comiquement et à la fois, une
-excellente race de pondeuses, une race aussi, sinon de cocottes, du
-moins de lorettes, Gavarni et Guys, Stevens et Grévin, les _Lances_
-de Velasquez, les chansons de Nadaud, une certaine qualité d'esprit,
-de gaité second Empire, «Ah! c'était le temps où...» et Villemessant
-et Dinochau et Carjat--Bréda est une ville tout à fait quelconque et
-tellement insignifiante qu'il m'affole de penser qu'elle ne soit pas
-belge... Je ne la mentionnerais pas si, dans sa cathédrale, l'emphase
-tout italienne d'un sculpteur bolonais ne s'était avisée de faire,
-au-dessus d'un tombeau, porter les armoiries de je ne sais quel petit
-prince de Nassau, tout simplement par Régulus, Jules César, Annibal et
-Philippe de Macédoine.
-
-Au sortir des musées et des cathédrales belges, j'étais un peu las, non
-seulement de la grandiloquence italienne qui s'y boursoufle, mais même
-de la magnificence flamande, parfois écrasante, et je ne demandais qu'à
-me reposer parmi les nuances et la discrétion hollandaises. J'aspirais
-à ce repos comme on attend un bain, vers la fin d'un voyage qui dure.
-Il me fallait surtout me purifier de toutes sortes de blagues, de
-toutes sortes d'excès, avant que de pouvoir me plonger dans le délice
-de Vermeer et la splendeur de Rembrandt. C'est dans cette disposition
-d'esprit que cet Italien flagorneur--les guides ont beau dire que ce
-n'est pas Michel-Ange--m'a agacé, choqué... J'aurais dû en rire...
-
-Mais je pardonne à Bréda, en raison d'un détail de son histoire qui
-m'émeut et qu'elle ignore.
-
-Bréda est la ville où naquit Vincent van Gogh. Il l'habita quelque
-temps, en sa première jeunesse. On rêve pour ceux qu'on admire et qui
-marquèrent leur trace, dans la vie, d'un peu de génie, d'un peu de
-grâce, d'un effort humain autre que celui des autres hommes, on rêve
-d'un joli décor, à leur naissance. Je crois à l'influence profonde
-et secrète du milieu sur la direction et la destinée d'un esprit; je
-crois que les choses natales laissent une empreinte durable sur le
-cerveau, et qu'il est très difficile de s'en affranchir, plus tard,
-quand elles furent mauvaises. Je fus assez étonné de ne trouver aucune
-affinité entre Vincent van Gogh et Bréda. Il est vrai que, tant qu'il
-y vécut, il ne songea pas une minute à devenir l'artiste original et
-violent qu'il fut. Ennuyeuse et morne, entourée de paysages aux lignes
-étriquées, aux formes pauvres, Bréda n'avait pas su lui révéler sa
-vocation. Il y était quelque chose comme instituteur, un instituteur
-libre. Il parlait aux enfants qu'il assemblait dans la rue, même aux
-hommes, et il leur prêchait la morale protestante, relevée de tout ce
-que son âme imaginative et tourmentée contenait déjà d'élans passionnés
-vers le grand et vers le beau... Et puis il était parti, découragé de
-son impuissance et de l'inutilité des paroles...
-
-J'aurais voulu avoir des renseignements sur ce moment de la vie de van
-Gogh, ou bien, à défaut de renseignements parlés, voir sa maison, et,
-de sa maison, les premiers spectacles qui s'offrirent à lui et qui
-l'émurent... Je m'informai... À mes questions, les gens s'ébahirent:
-
---Vous dites?... Comment dites-vous?... Vincent van Gogh?... Un
-peintre?... Vous ne vous trompez pas de nom?... À Bréda?... Vous ne
-confondez pas avec Amsterdam?... Attendez donc...
-
-Personne ne savait.
-
-J'expliquai que ça avait été un grand et douloureux artiste... qu'il
-était mort, encore jeune, en France... qu'il n'y avait pas longtemps
-de cela... Et, m'animant devant ces mines étonnées, j'expliquai qu'il
-était célèbre en France, en Allemagne... même en Hollande... qu'il y
-avait des tableaux de lui au musée de Rotterdam... Et j'insistais:
-
---Voyons!... Au musée de Rotterdam... ah!
-
---C'est bien possible, me répondit-on... Van Gogh?... Non, ça ne nous
-dit rien. Il y a tant de peintres et tant de musées, en Hollande!
-
-Je m'efforçai de leur rappeler son visage tragique, son front obstiné,
-ses yeux ivres de penser et de regarder, sa courte barbe blonde.
-
---Des barbes blondes... ça n'est pas ce qui manque ici...
-
-Je m'acharnai sottement:
-
---Enfin... souvenez-vous... Il était bon avec les enfants... il leur
-parlait...
-
-Mais ils ne m'écoutaient plus... Ils s'éloignèrent de moi, en me
-regardant avec méfiance.
-
-Pauvre Vincent!... Il n'eût pas été humilié de l'ignorance de ses
-compatriotes... Il ne chercha pas la gloire... il chercha quelque chose
-de plus impossible: l'absolu. Et il en est mort...
-
-J'appris, à Rotterdam, qu'un parent très proche de van Gogh vivait à
-Bréda, entouré de la plus belle collection qui soit, de ses œuvres.
-Seulement, il ne porte pas le nom de van Gogh.
-
-Voilà pourquoi «van Gogh», «ça ne leur disait rien».
-
-
-**J'ai une autre impression.
-
-Deux semaines après, je sortais du musée de La Haye où j'avais passé
-presque toute la journée. J'étais ivre de Vermeer, ivre surtout de
-Rembrandt... La tête me tournait. L'_Homère_ et, davantage, le
-portrait du frère de Rembrandt me poursuivaient... Ce visage si
-prodigieusement humain, à la fois si dur et si doux, si mélancolique
-et si obstiné, cette effigie, aux plans si larges et sûrs, plus
-vivante que la vie, ce front encore tout chaud de la double pensée
-qui l'anima et qui le modela, et ces yeux où l'on voit tout ce qu'ils
-ont regardé!... Le génie de Rembrandt est si fort, qu'il en devient
-douloureux... On ne peut en supporter le premier choc, sans un grand
-bouleversement. J'avais besoin de me remettre de mon émotion... Je
-longeai quelque temps les bords du Vivier. Je me promenai sous les
-arbres de cette place où tout s'apaise, devient doux, silencieux,
-glissant, comme ces eaux dorées qui la baignent... Et je rentrai dans
-la ville...
-
-Comme je flânais à travers la rue, j'avisai une petite boutique, devant
-laquelle de grandes affiches mobiles annonçaient une exposition des
-œuvres de van Gogh... Je me dis:
-
---Non... non... pas aujourd'hui... Ce serait une trahison... Je
-reviendrai demain...
-
-Et, en disant cela, je pénétrai machinalement dans la boutique.
-
-Le soir commençait à venir... Il n'y avait plus personne, qu'un employé
-qui dormait, la tête appuyée sur une pile de catalogues... Sur les murs
-gris, une vingtaine de tableaux, peut-être. Au centre de la pièce,
-une sorte de divan circulaire, d'un rouge affreux, du milieu duquel
-jaillissait une colonne drapée que terminait un ridicule petit palmier
-dans un pot de céramique.
-
-Je m'assis, et je regardai... Je regardai longtemps... Je regardais,
-sans fatigue, intéressé...
-
-Je sentais bien que d'autres tableaux, même parmi ceux qu'on appelle de
-bons tableaux, m'eussent fait fuir. Je les eusse considérés comme une
-profanation... Oui, oui, j'étais bien sûr qu'il m'eût été impossible de
-les regarder...
-
-Je regardais toujours...
-
-Et un calme, une sécurité--plus que cela--une sorte de joie nouvelle,
-entraient en moi...
-
-C'étaient des paysages de printemps, des paysages du Midi... des
-vergers... des moissons dorées ondulant sous le vent... Et des ciels
-étrangement mouvants, où des formes vagues de grands animaux, de femmes
-couchées, s'allongeaient, s'émiettaient, reprenaient d'autres formes...
-Et des figures tourmentées, parmi lesquelles celle du peintre, d'un
-accent si tragique... celle aussi du bon père Tanguy, souriante,
-avec sa vareuse brune, son tablier vert, ses deux grosses mains de
-travail... Et des fleurs, d'adorables fleurs, tulipes, glaïeuls, roses,
-iris, soleils, d'une vie, d'un éclat, d'une caresse, d'un rayonnement
-extraordinaires...
-
-Ces toiles, je ne les détaillais pas comme je fais en ce moment, même
-d'une façon si sommaire... C'est l'ensemble des formes, c'étaient les
-taches de lumière qu'elles faisaient sur les murs, qui me retenaient et
-me charmaient...
-
-Je me disais:
-
---Ce que j'ai là, devant moi... c'est une autre sensibilité, une
-autre recherche... c'est autre chose... c'est un autre art... moins
-écrit, moins solide, moins profond, moins somptueux, que celui dont je
-viens de recevoir une commotion si violente... Évidemment, je vois,
-parfois, dans ces toiles, une grimace douloureuse, parfois j'y sens
-une impuissance consciente à réaliser, par la main, complètement,
-l'œuvre que le cerveau a conçue, cherchée, voulue. Et, cette
-grimace, je ne la vois, cette impuissance, je ne la sens, peut-être,
-que parce que j'ai connu tous les doutes, tous les troubles, toutes les
-angoisses de Vincent van Gogh, et cette faculté cruelle d'analyse, et
-cette dureté à se juger soi-même, et cette existence toujours vibrante,
-toujours tendue, à bout de nerfs, et cet effort affolant, torturant, où
-il se consuma. D'ailleurs, qui sait, qui saura jamais à quoi se vérifie
-la réalisation complète, en une œuvre d'art? N'est-ce pas dans les
-créations de ses dernières années, dans ce que certains critiques
-appellent grossièrement ses ébauches, que Rembrandt est allé le plus
-loin, le plus haut, dans la science et dans le génie?... Mais de ces
-toiles qui sont là, devant moi, rayonnantes sur ces murs gris, ce que
-je sais c'est, qu'en dépit de leurs discordances, de leur inachèvement,
-de leur brutalité, c'est le seul art que mes nerfs surexcités, que
-mes yeux toujours emplis des plus belles visions, puissent supporter,
-aujourd'hui. Après Rembrandt, qui bouleverse comme un phénomène de la
-nature, on peut s'arrêter à van Gogh, qui inquiète et qui enchante...
-Et la preuve c'est que je suis là, encore, que je regarde, et que je
-suis content.
-
-Je ne quittai la petite boutique que quand le soir fut tout à fait
-venu...
-
-
-
-
-Sur les Hollandais.
-
-
-À une dizaine de kilomètres au delà de Bréda, c'est enfin la
-Hollande... la Hollande d'eau et de ciel, la Hollande infiniment
-verte, infiniment gris-perle, où plus jamais n'osera s'aventurer le
-moindre souvenir de Belgique. Les routes se font douces, élastiques,
-sans poussière, avec leur pavage uni et lavé de briques sur champ.
-Elles sont plantées magnifiquement d'arbres gigantesques, des ormes,
-des platanes, des blancs de Hollande, dont on voit très bien que les
-racines plongent au plus profond d'un sol riche où l'humus ne leur
-a pas plus manqué que l'eau. Des bandes de vanneaux, de sansonnets
-voyagent dans l'air, des bandes de canards voyagent sur l'eau... Et
-l'eau est partout... On la voit sourdre sous les nappes de verdure,
-comme, sous la couche de cendres qui le recouvre, on voit sourdre la
-rougeur d'un brasier...
-
-Dans la traversée des polders, sur les digues, il faut aller doucement.
-Elles sont étroites, le plus souvent bordées de petits canaux en
-contre-bas, coupées de petites passerelles en dos d'âne et de petits
-ponts-levis qu'on n'aperçoit que lorsqu'on est dessus. Chaque fois
-que vous rencontrez un cheval, un de ces beaux chevaux à l'encolure
-guerrière, arrêtez la machine, et mieux, descendez-en, pour porter
-secours au charretier ou au cavalier, car le cheval est partout le même
-stupide animal, et, ici, son danger s'accroît de sa masse, et du peu de
-place que le fameux ministre des Digues accorde à ses caracolades.
-
-Il n'existe pas d'autre règlement, sur la circulation automobile, que
-celui que vous établissez vous-même, en vue de votre propre sécurité.
-En Hollande, l'important est d'entrer... Une fois cette difficulté
-levée, vous faites ce que vous voulez... Vous tombez même dans le
-canal, si tel est votre plaisir... Personne n'y voit le moindre
-inconvénient et ne vous en saura mauvais gré, à condition toutefois que
-vous vous en retiriez, mort ou vif, votre machine et vous, à vos frais.
-Il suffit d'ailleurs du plus léger dérapage, ou que votre mécanicien
-ait, en de certains endroits, une seconde de distraction. Car les
-routes, à chaque instant, cessent brusquement, à pic, devant le fleuve,
-ou devant le canal qu'il vous faut traverser sur des bacs à vapeur,
-puissants et rapides...
-
-Cette façon de voyager en auto, lente, interrompue par toute sorte
-d'arrêts, est d'abord irritante. Brossette maugrée à toutes les
-minutes, il s'écrie: «Sale pays!»... Et puis il s'y fait, et puis l'on
-s'y fait. Cela devient vite un repos, même un plaisir. On se mêle ainsi
-beaucoup mieux à la vie des choses et à celle des gens. Ce qui est
-charmant et nouveau, en ce pays, c'est que, partout, même sur la route,
-on est en contact perpétuel avec ses habitants. On les voit vivre et on
-vit avec eux... On est chez eux...
-
-
-**Sous sa face tranquille, avec ses gestes mesurés, le Hollandais
-est rude et violent. Il aime aussi la moquerie, l'ironie. Mais quand
-on n'est pas un Anglais, et qu'on s'habille comme tout le monde,
-on s'en accommode assez bien. Au besoin, il saura être complaisant
-sans servilité, et gaiement accueillant, s'il ne lui en coûte rien.
-Par exemple, évitez de vous promener, vêtus de peaux de bêtes. Les
-peaux de bêtes excitent d'abord sa curiosité, et sa curiosité peut
-devenir agressive et méchante. Il m'est arrivée Rotterdam, où pourtant
-débarquent des gens de tous pays et de tous costumes, à Leuwarden
-aussi, d'être suivi, dans la rue, par une foule de quinze cents
-personnes, hommes, femmes et enfants. Ils commençaient par rire et se
-moquer, et bientôt, s'énervant l'un l'autre, finissaient par me lancer
-des boules de papier et des pelures d'orange. Or, de l'orange à la
-pierre, il n'y a pas très loin. Ce furent, des moments extrêmement
-désagréables, et qui me rappelèrent la sortie des réunions publiques,
-au temps de l'affaire Dreyfus. Ce n'est pas que le Hollandais soit
-misonéiste et routinier, à la façon du Français, et qu'il s'étonne,
-outre mesure, des choses dont il n'a pas l'habitude. Au contraire, il
-accepte facilement un progrès, surtout quand il est d'intérêt général.
-Mais il a des manies, des mœurs parfois bizarres auxquelles il
-tient. Il faut les connaître. Il faut le connaître, et ne jamais
-contrarier son esthétique populaire, d'ailleurs harmonieuse. Et on
-l'aime, et il nous aime à sa façon, qui n'est pas la nôtre, mais dont
-la rudesse ne manque ni de bonhomie, ni de pittoresque.
-
-En Hollande, il n'y a ni charbon, ni bois, ni pierre, ni métaux, ni
-fruits. Ce n'est que de l'eau. Les petits vallonnements des environs
-d'Arnheim, qu'on franchit facilement, à la quatrième vitesse accélérée,
-et la forêt d'Appeldorn, avec ses arbres de haute futaie, y font
-l'effet d'étrangers. Ils annoncent déjà l'Allemagne. Là, l'homme est
-moins actif; il m'a paru moins fort, moins beau. C'est une autre race.
-Le vrai Hollandais, c'est le Hollandais du polder et du canal. La lutte
-qu'il livre sans cesse aux caprices, aux sournoiseries, aux violences
-de l'eau, l'a rendu industrieux, patient, énergique, rusé. De cette
-force dévastatrice, il a su faire un admirable outillage économique,
-une richesse énorme, et une émouvante beauté. Il en est très fier. Un
-gros entrepreneur d'Amsterdam me disait:
-
---En Italie, à la Martinique, ils ont la chance d'avoir des volcans...
-Et qu'est-ce qu'ils en font?... Rien... absolument rien... De la ruine
-et de la mort, monsieur... C'est pitoyable... Ah! si nous les avions
-ces volcans-là!... Notre eau et ces volcans-là, monsieur?... ah! vous
-verriez.... vous verriez!... Quelles tristes gens!...
-
---Que feriez-vous des volcans?... lui demandai-je.
-
---Je n'en sais rien... la question ne se pose pas chez nous... Soyez
-sûr que nous en ferions quelque chose... Tenez, c'est comme votre
-vent, dans le Midi, le mistral... Oui... Eh bien! qu'est-ce que vous
-en faites?... Rien, non plus... Pourtant, je me suis laissé dire qu'on
-sait parfaitement où il se forme... Rien de plus facile alors que de le
-capter et de s'en servir... Mais non... vous le laissez souffler où il
-veut, comme il veut... C'est de la gâcherie, monsieur.... de la vraie
-gâcherie...
-
-Mais je crois bien qu'il se moquait de moi...
-
-
-**Ce terrible élément de l'eau, le Hollandais a pu l'assouplir, le
-domestiquer, le faire servir docilement à toutes les nécessités, à
-tous les décors de son existence. L'eau est non seulement la parure
-de la Hollande; non seulement elle est le grand moyen de circulation,
-et, en quelque sorte, le système vasculaire du pays; non seulement
-elle est la rue, la route, le chemin de traverse, la voie qui, par
-mille dérivations, fait communiquer entre eux les grands centres, les
-villages, les hameaux, les fermes, les masures, les étables isolées
-dans le polder, les châteaux, les jardins, les parcs, échelonnés le
-long des digues; elle fait aussi office d'engrais merveilleux, de
-basse-cour pour les canards dont il y a partout d'immenses élevages;
-elle sert de bornage, de délimitation cadastrale; elle sépare et
-identifie les propriétés. Sur la pittoresque route de Groningue à
-Zwolle, j'ai longé toute une série de petits villages, où chaque
-maison, chaque champ, chaque jardin est entouré d'eau, comme ailleurs,
-de murs, de haies, de grillages. On se croit, tout d'un coup,
-transporté au temps des habitations lacustres. Rien n'est joli, et
-étrange, et miroitant, comme cette succession de palafittes multipliés
-par leurs reflets, où l'on voit travailler durement et passer l'eau,
-sur des barquettes légères, des troupes de femmes, en courtes et
-lourdes robes de bure, le corsage avivé d'une broderie rouge, la tête
-ornée de petits casques plats, dont le métal poli brille au soleil.
-
-La grande passion de l'homme, en Hollande, c'est le travail. De Bréda
-au Helder, de Walcheren au Texel, tout le monde, hommes, femmes,
-enfants, travaille d'un travail âpre et continu. On travaille à l'eau,
-à la terre, aux digues, aux ports, aux navires, aux fleurs. Rien n'est
-perdu. De la moindre chose, on sait faire une source d'enrichissement.
-Le jour que nous passâmes à Leuwarden, on avait vendu, sur le marché,
-cent vingt mille œufs de vanneaux. Ils savent organiser et
-développer, comme celle de la poule, la ponte de cet oiseau farouche.
-
-Il n'est pas jusqu'au touriste, de plus en plus nombreux, qui ne soit
-pressuré, vidé, desséché... Comme il est ravi du voyage, il paie et ne
-dit mot.
-
-Un jour, à Utrecht, en me remettant sa note, où s'additionnaient, se
-multipliaient les chiffres les plus fantastiques, l'hôtelier me dit,
-avec un sourire:
-
---Monsieur verra que nous ne sommes plus au temps de Voltaire...
-
---Pourquoi... de Voltaire?... fis-je... Quel rapport?
-
---Mais oui... monsieur... de Voltaire... qui disait... monsieur sait
-bien... qui disait: «Pays de canaux, de canards et de canaille». Ah!
-nous l'avons toujours sur le cœur, ce mot-là...
-
---Je vois... et sur la note, hein?
-
-Canailles?... non pas... Commerçants? Oui... Et n'est-ce pas un peu
-la même chose? Ils ont, comme on dit, le commerce dans la peau. Aucun
-peuple n'est mieux doué pour les affaires, et pour la banque... Ils
-mettent, à drainer l'or, la même ingéniosité tranquille et tenace qu'à
-drainer l'eau du polder...
-
-On sait qu'ils furent les premiers navigateurs européens à pénétrer
-utilement en Chine. Avant tous pour-parlers, les Chinois, redoutant en
-eux des ennemis de leur religion, les obligèrent à marcher, à cracher
-sur le crucifix, ce qu'ils firent sans la moindre hésitation. Après
-quoi, rassurés, les Célestes les autorisèrent à pénétrer dans le pays,
-et à y commercer à leur guise.
-
-Race forte et dure, réaliste et laborieuse, dominée, en toutes
-choses, par l'intérêt qui ignore le scrupule et éloigne le sentiment.
-Quoi qu'en pensent certains politiques, elle ne se laissera jamais
-violenter, absorber par l'Allemagne... La Hollande n'est pas au bout de
-son histoire.
-
-Le Hollandais est un bon colonisateur. Il a su tirer, de ses
-magnifiques établissements dans l'Inde, des profits considérables. Mais
-il a trouvé, là-bas, peu à peu, son maître, dans le Chinois. À Java, le
-Chinois sourcille de partout, s'infiltre et s'étale partout... C'est
-une sorte d'eau envahissante, conquérante, que le Hollandais ne peut
-pas endiguer et qui menace de le submerger...
-
-Un ancien consul, retiré à Arnheim, M. X..., m'a conté cette anecdote
-caractéristique:
-
-À Canton,--il y a vingt ans de cela--M. X... avait à son service un
-boy chinois, d'une intelligence, d'une souplesse, d'une fidélité
-extraordinaires... Valet de chambre, secrétaire, cuisinier, tailleur,
-bottier, musicien et poète, ce boy était tout... tout ce qu'on
-voulait...
-
---Je l'aimais beaucoup, me dit M. X..., et lui, paraissait s'être
-attaché à moi, pour la vie... Une perle!...
-
-Un jour, le consul fut envoyé à Batavia, chargé par le gouvernement
-d'une affaire importante. Sachant combien il tenait à cet excellent
-serviteur, des amis lui conseillèrent de le laisser à la maison...
-
---Aussitôt là-bas... il sera circonvenu, pris, embauché par des
-compatriotes... Vous ne le reverrez plus...
-
-Son boy? La fidélité même... Allons donc!... Les autres boys,
-peut-être... mais le sien?... C'était absurde... Il l'emmena. À
-Batavia, au débarquement, il laissa son petit bonhomme se débrouiller
-avec les bagages, et lui recommanda de les apporter au palais du
-gouverneur, où il devait loger, durant son séjour, et où il se
-rendit sans plus tarder. Deux heures, fois heures, quatre heures se
-passèrent... Pas de boy... Qu'était-il donc arrivé?... Il envoya
-aux informations: pas de boy... Très inquiet, M. X... allait prier
-le gouverneur de mettre sur pied la police, quand, vers le soir, un
-commissionnaire nègre vint apporter les bagages et une lettre. La
-lettre était du boy... Il y expliquait, avec beaucoup de regrets, qu'il
-était obligé de quitter son service, vu qu'il était installé horloger,
-dans un beau quartier de Batavia... Horloger?... Déjà!... C'était
-une plaisanterie, sans doute... M. X... courut à l'adresse indiquée.
-Il entra dans une petite boutique, et vit, assis devant l'établi, la
-loupe à l'œil, le boy, qui, avec une aisance parfaite, examinait le
-mécanisme d'une montre...
-
---Tu es fou!... cria M. X... Qu'est-ce que cela veut dire?...
-
-Alors, le boy raconta que, durant qu'il attendait les bagages, un vieux
-Chinois l'avait abordé... Ils avaient longtemps causé, discuté...
-
---Qu'est-ce que tu veux faire? avait dit le vieux Chinois... Veux-tu
-être tailleur... cuisinier... médecin... horloger?... Quoi?... Dis ce
-que tu veux...
-
-Bref, le boy avait choisi l'horlogerie... Et le vieux Chinois venait de
-l'installer dans cette boutique, où il était sûr de faire fortune... M.
-X... était stupéfait. Il ne trouva à dire que ceci:
-
---Mais tu connais donc l'horlogerie?
-
-Et le boy répondit d'un air tranquille:
-
---Faut bien... Un vrai Chinois doit tout connaître.
-
-
-
-
-Gorinchem.
-
-
-La première joie que je devais connaître, en Hollande, cette fois-ci,
-ce fut d'apercevoir cette petite ville de Gorinchem que je n'oublierai
-plus, petite ville presque inconnue des touristes, et qui, de très
-loin, de l'autre côté de l'eau,--c'est le Rhin et la Meuse qui coulent
-là, confondus--me parut si pimpante et me ravit bien davantage dès
-que nous eûmes circulé, quelque temps, lentement, dans ses rues
-étroites, pleines de promeneurs... J'en étais enchanté, comme un
-enfant d'un joujou. Elle avait bien l'air d'un joujou luisant, tout
-neuf,--quoiqu'elle fût très vieille--et sa nouveauté, c'était sa
-propreté...
-
-En Hollande, les vieilles choses, vieux monuments, vieilles maisons ne
-m'attristent jamais. On ne voit pas leurs fissures, leurs lézardes,
-et ces plaies qu'avivent sans cesse les entassements de poussière
-corrosive. Elles n'offrent point l'aspect délabré de ruines. À force
-de soins, elles conservent une belle vie de jeunesse et de santé.
-Un peu plus tassées que les neuves, un peu plus penchées, et voilà
-tout... Elles rappellent ces jolis vieillards, qui eurent la politesse
-de se garder de la déchéance, dont le visage paraît plus frais, plus
-riant, sous les cheveux blanchis, et qui enseignent aux jeunes gens
-l'indulgence et le sourire. La coquetterie est la grande vertu des
-vieilles gens.
-
-Délicieuse petite vieille, que Gorinchem!... On pouvait, de l'auto,
-sans effort, toucher les façades peintes, lavées, vernies. Les rues,
-où nous glissions entre ces habitations à pignons historiés, étaient
-lavées aussi, lavées comme les carreaux des intérieurs que peignit
-Pieter de Hoogh, et dallées, me sembla-t-il, de ces mêmes mosaïques de
-couleur, dont beaucoup de maisons avaient leurs façades revêtues. Et
-des étalages de fruits exotiques, des vitrines où se montraient des
-dentelles, des draps brodés, de lourds bijoux d'argent, paraient les
-devantures d'un luxe choisi... C'était la première petite ville des
-Pays-Bas, qui mirât dans ses canaux sa coquetterie, avec placidité...
-
-Nous nous arrêtâmes chez un pâtissier pour y boire du thé, mais surtout
-pour nous arrêter, pour prendre pied dans la ville.
-
-Les gens allaient et venaient, nous regardaient et regardaient la
-machine, silencieusement. Faces débonnaires et un peu lourdes, je
-les avais déjà vues dans ces gravures anciennes qui représentent
-des amateurs de tulipes. Ils ne savaient pas trop s'ils devaient
-admirer, mépriser, s'indigner... Après avoir regardé l'auto, ils se
-regardaient entre eux, et puis ils s'en allaient, sans avoir exprimé
-le moindre sentiment. Et d'autres les remplaçaient qui se livraient
-à la même mimique. Il y avait des femmes blondes, aux cheveux tirés;
-il y en avait de très noires, avec des yeux en amande, et des teints
-où le jaune de l'Extrême-Orient luttait avec le rose d'Europe... Des
-pêcheurs rentraient ou sortaient, poussant des petites voitures dont
-les unes contenaient des paquets de filets bruns, et les autres de
-grandes mannes remplies de saumons. Un gamin, à la porte, nous offrait
-des cartes postales: des églises aux tours penchées, des moulins à
-vent... des canaux, encombrés de barques... Il ne se passait rien
-que de monotone et de quotidien. La vie coulait, devant nous, comme
-chaque jour, devant cette boutique, elle coule douce, paisible, avec
-son petit bruit de sabots sur les dalles de la rue. Et, pourtant, je
-me sentais parfaitement, enthousiasment heureux. J'avais, en moi, une
-joie violente de cette douceur, de ce bruit de sabots, de ce silence
-des visages, de cette jolie fille aux bras nus qui nous servait sans
-empressement, de ce thé qui était très mauvais, de ces tasses de Chine,
-qui ne venaient même pas des fabriques de Delft, de cette écoeurante
-odeur de cacao, qui flottait dans la boutique, de ces maisons en face,
-petites maisons naïves, comme on en voit, comme on en achète, pour
-les arbres de Noël, dans les magasins de jouets, à Nuremberg... Il me
-semblait que c'était le bonheur, et que j'eusse vécu là le reste de ma
-vie. Impression qui n'était pas nouvelle en moi. Chaque fois que je
-m'arrête quelque part, n'importe où, et qu'il y a un peu d'eau, des
-arbres, et, entre les arbres, des toits rouges, un grand ciel sur tout
-cela, et pas de souvenirs... j'ai peine à m'en arracher.
-
-Il me fallut faire un effort pour me lever et partir...
-
-
-
-
-La découverte de Claude Monet.
-
-
-Pour la première fois, je considérai, sans y retrouver les anciennes
-images d'un bonheur devenu si amer, ces canaux où vient se glacer et
-mourir la vigueur du Rhin. J'admirai délicieusement les petits ponts,
-enjambant les filets d'eau, où l'élan de leur arche unique de bois se
-referme par son reflet; petits ponts tout ronds, comme sont ceux du
-Japon, sur les estampes, et qui, partout, en Hollande, protègent et
-défendent chaque maison... Et les petites grilles, basses, ouvragées,
-qui s'ouvrent sur les petits parterres de ces fleurs qui ont un éclat
-unique, en ce pays mouillé, où la lumière irisée les imprègne, les
-caresse et les aime. Dans la traversée des villages, parfois, nous
-apercevions des jardinières, tuyautant aux fenêtres, derrière le
-transparent qui les vaporise, des collerettes brodées de narcisses, de
-jacinthes, de tulipes...
-
-Pour la première fois aussi, je redevenais sensible à cet aspect
-oriental, extrême oriental, qu'ont la plupart des villes et des
-villages hollandais, sans qu'on sache précisément de quels éléments il
-est fait.
-
-C'est à la fois l'art du Japon qu'ils évoquent, et l'art primordial de
-la Chine, mais aussi l'art des Indes, et toute la magie des continents
-baignés d'eau, et des Iles, que la marine néerlandaise hante depuis
-des siècles, comme si les navigateurs avaient rapporté de ces contrées
-qui sont au delà des mers lointaines, avec leurs denrées qui les
-enrichirent, un émouvant rappel de leurs aspects.
-
-Le développement des influences qui conduisent l'évolution de la pensée
-dans le temps, n'est si difficile à saisir que parce que l'oscillation
-des idées, qui est purement intelligible, dévie souvent, du fait
-d'accidents qui ne sont que mécaniques... J'ai souvent pensé, dans ce
-voyage, à cette journée féerique où Claude Monet, venu en Hollande,
-il y a quelque cinquante ans, pour y peindre, trouva, en dépliant un
-paquet, la première estampe japonaise qu'il lui eût été donné de voir.
-Son émotion devant cet art merveilleux, où toute vie, tout mouvement,
-tout modelé tiennent dans un trait--art qu'il ignorait, d'ailleurs,
-comme tout le monde, à cette époque, mais dont il avait en lui la
-prescience, en quelque sorte fraternelle--cette émotion-là, vous la
-devinez.
-
-Son bouleversement, sa joie étaient tels, qu'il ne pouvait exprimer,
-par des phrases, ce qu'il ressentait; il ne pouvait plus l'exprimer que
-par des cris.
-
---Ah!... ah!... Nom de Dieu!... faisait-il... Nom de Dieu!...
-
-Ce juron contenait tout l'infini de son admiration.
-
-Et c'est à Zaandam que ce miracle se passait. Zaandam, avec son canal,
-ses navires à quai, débarquant des cargaisons de bois de Norvège, sa
-flottille serrée de barques, aux proues renflées comme des jonques, ses
-ruelles d'eau, ses cahutes roses, ses ateliers sonores, ses maisons
-vertes, Zaandam, le plus japonais de tous les décors de Hollande.
-
-Il faudrait ignorer, non seulement les tableaux de Claude Monet, mais
-ceux des pairs qu'il a parmi ses contemporains et ses cadets, et
-jusqu'aux noms, alors inconnus, d'Hokousaï, d'Outamaro et d'Hiroshige,
-pour douter de la fièvre, dans laquelle il courut à la boutique d'où
-lui venait ce paquet... Vague petite boutique d'épicerie, où les gros
-doigts d'un gros homme enveloppaient--sans en être paralysés--deux
-sous de poivre, dix sous de café, dans de glorieuses images rapportées
-de l'Extrême-Orient, au fond de quelque cale de navire, avec des
-épices!... Bien qu'il ne fût pas riche, en ce temps-là, Monet était
-bien résolu à acheter tout ce que l'épicerie contenait de ces
-chefs-d'œuvre... Il en vit une pile, sur le comptoir. Son cœur
-bondit... Et puis, il vit l'épicier qui servait une vieille femme,
-détacher une feuille de la pile... Il se précipita:
-
---Non... non... cria-t-il... je vous achète ça... je vous achète tout
-ça... tout ça...
-
-L'épicier était brave homme. Il crut avoir à faire à un original...
-Et puis, ces papiers coloriés ne lui coûtaient rien: il les avait
-par-dessus le marché... Comme on donne à un enfant qui pleure, pour
-l'apaiser, une image, il donna la pile à Monet en riant, et se moquant
-un peu:
-
---Prenez... prenez... dit-il... Ah! vous pouvez bien les prendre... Ça
-ne vaut rien... Ça n'est pas solide... J'aime mieux ce papier-là, moi...
-
-Se tournant vers la cliente:
-
---Et vous? Ça ne vous fait rien, non plus, hein?
-
---Moi?... Ah! Dieu de Dieu!...
-
-Il prit une feuille de papier jaune, avec quoi il enveloppa le morceau
-de fromage qu'avait acheté la vieille femme.
-
-Rentré chez lui, fou de joie, Monet étala «ses images». Parmi les plus
-belles, les plus rares épreuves, qu'il ne savait pas être d'Hokousaï,
-d'Outamaro, des femmes, à leur toilette, des femmes au bain, des mers,
-des oiseaux, des arbres fleuris, il en vit une qui représentait un
-troupeau de biches, et qui lui paraissait être une des plus étonnantes
-merveilles de cet art étonnant. Il sut, plus tard, qu'elle était de
-Korin...
-
-Ce fut le commencement d'une collection célèbre, mais surtout d'une
-telle évolution de la peinture française, à la fin du XXXe siècle, que
-l'anecdote garde, en plus de sa saveur propre, une véritable valeur
-historique. Ceux qui voudront étudier sérieusement cet important
-mouvement de l'art, qu'on appela du nom d'impressionnisme, ne peuvent
-la négliger...
-
-Aujourd'hui qu'on célèbre tant d'anniversaires, inutiles et ridicules,
-ne pourrait-on célébrer avec une pompe particulière l'anniversaire de
-cette journée émouvante et féconde, où un grand artiste français se
-rencontra, pour la première fois, à Zaandam, avec une petite estampe
-japonaise?...
-
-
-
-
-Le port, patrie du peintre.
-
-
-Je crois bien que, nulle part ailleurs, l'émotion de Claude Monet
-n'eût été plus forte. C'est que l'art extrême-oriental, on le voit
-apparaître, partout, en Hollande, et sortir, on dirait, de l'eau. Il
-est vrai que dans les ports d'Occident--et toute la Hollande n'est
-qu'un grand port--les bateaux rapportent avec eux des parcelles, des
-éclats de l'Orient, et de ses créations qui sont obligées de lutter, de
-subtilité comme de splendeur, avec la lumière même.
-
-Venise, vêtue de drap noir, regorgeait de ces richesses transmarines,
-et son climat n'eût peut-être pas suffi, seul, à produire, pour
-l'enchantement du monde, les yeux de Titien.
-
-Le hasard uniquement fit que Rubens n'ouvrit pas les siens à Anvers,
-où commerçait, avec l'Europe, de toutes les marchandises d'outre-mer,
-la plus grande flotte marchande du monde. Ses parents l'y ramenèrent
-de bonne heure, et il y a passé la partie de sa vie peut-être la plus
-féconde. De sorte qu'il tira des quais fameux de l'Escaut, outre
-l'arrangement des lignes et l'ampleur ornementale de ses compositions,
-une part au moins de la magnificence, dont il distribua, entre les
-souverains et les belles femmes de son temps, les éblouissantes
-effigies.
-
-Même Marseille, «Porte de l'Orient», écrit Puvis de Chavannes,
-Marseille, où naquit Monticelli, valut à ce peintre l'étrange
-grouillement de sa palette, où les fruits rouges, les soies orientales,
-les coquillages nacrés,--s'écrasent parmi les eaux bleues et parmi ces
-noirs puissants, dorés, qui font frissonner les bassins, pleins de
-navires...
-
-Est-il possible aussi que personne ait pu se défendre de croire qu'il
-abordait au Japon, de ceux qui, au crépuscule du matin, sont entrés
-dans le fjord de Kristiania?
-
- * * * * *
-
-Je suis convaincu qu'un grand port, quel qu'il soit, où qu'il
-soit, est, par excellence, un lieu d'élection pour la naissance,
-la formation, l'éducation d'une âme d'artiste. Un artiste qui est
-né dans un port, qui y a vécu son enfance et sa première jeunesse,
-parmi la variété, l'imprévu, l'enseignement sans cesse renouvelé de
-ses spectacles, est, forcément, en avance, sur celui qui naquit, au
-fond des terres, dans un village de silence et de sommeil, ou dans
-l'étouffante obscurité d'un faubourg de la ville. Son imagination,
-surexcitée par tout ce qui passe et se passe autour de lui, s'éveille
-plus tôt. Son cerveau travaille davantage et plus vite, et sans trop
-de luttes... Il s'habitue à voir et, voyant, à comprendre. Sa pensée
-qui n'est pas bornée par un mur, «le mur de la maison Meyer», ou par
-un coteau, est libre de vagabonder, à travers l'espace, comme ces
-jolies mouettes qui hantent le vaste ciel, et qui n'ont d'autre limite
-à leurs désirs, que la fatigue de leurs ailes... Il englobe, dans un
-regard, plus de choses d'ici et de là-bas, plus de visages d'ici et de
-là-bas, plus de vie universelle. À son insu, et comme mécaniquement,
-le mouvement des barques sur la mer, de la mer contre les jetées,
-le rythme de la houle, l'entrée des navires dans les bassins,
-l'oscillation des mâts pressés que relie la courbe molle des cordages,
-les voiles qui fuient, qui dansent, qui volent, les volutes des fumées,
-toutes les silhouettes des quais grouillants, lui enseignent, mieux
-qu'un professeur, l'élégance, la souplesse, la diversité infinie de la
-forme. Sans le savoir, il emmagasine des sensations multiples qui ne
-s'effaceront plus, qu'il retrouvera, plus tard, et dont il fera vivre
-un visage, un torse de femme, l'ondulation d'une jupe, la flexion d'une
-hanche, le balancement d'une branche... Car il y a de tout cela dans un
-port... Il y a de tout et il y a tout, dans un port.
-
- * * * * *
-
-Et, une fois de plus, ma rêverie aboutit à Rembrandt.
-
-Rembrandt n'est pas né dans un grand port, c'est vrai... Mais son nom
-est inséparable de celui d'Amsterdam, où il vécut tant d'années, et
-y trouva l'emploi de ses dons, en leur toute-puissance... Amsterdam,
-dont les habitants sont vêtus de noir, comme ceux de Venise, avec le
-même orgueil et un goût pareil des accents éclatants et des ornements
-lourds. Dans l'une et l'autre ville, le soleil fait la même féerie avec
-le ciel et avec l'eau qui divise les maisons, jusqu'à ce que l'humidité
-se condense en brouillard, pour lui dérober la cité aquatique et la
-restituer à l'obscurité, sur qui le triomphe de l'astre n'aura que plus
-de splendeur. Je ne voudrais pas penser que Rembrandt eût pu naître
-en quelque petite ville endormie dans les terres, sans jamais voir
-le soleil dorer des quais, dorer les eaux noires des bassins, dorer
-l'atmosphère profonde, «l'obscure clarté» qui grouille entre les coques
-des navires... Peut-être que ce qu'il eût tiré de lui-même eût suffi
-pour émerveiller les humains. Mais je m'exalte à découvrir, dans son
-œuvre, la conception, non seulement des images, mais des couleurs
-les plus somptueuses, issues de la rencontre de son génie, avec le
-luxe d'un grand port, infini jusque dans la variété de ses misères, à
-Amsterdam, surtout, le plus oriental des ports d'Occident, Amsterdam et
-sa sombre population juive.
-
-
-Fermant les yeux à l'ardeur insoutenable du couchant, vers où nous
-courions, je songeais à la fin douloureuse du héros, de ce Rembrandt
-des dernières années, enchaîné par la misère, en proie au malheur,
-expiant, lui aussi, peut-être, le crime d'avoir osé dérober au ciel,
-pour nous, le feu divin de sa lumière...
-
-
-
-
-La Digue.
-
-
-Depuis Gorinchem, c'est presque, jusqu'à Dordrecht, une succession
-de villages délicieux, dont je ne sais pas les noms, mais dont la
-traversée dure, peut-être, trois fois plus que celle de Paris. Du haut
-de la digue surélevée, étroite, nos regards penchent dans l'intérieur
-des maisons en contre-bas. Devant tous les seuils, lavés, polis, les
-paires de sabots sont rangées, sabots légers de saule. Avant d'entrer,
-les habitants ne manquent jamais de se déchausser, et ce sont des pas
-feutrés qui glissent, comme pour ne laisser après eux aucune trace,
-même de son, sur les parquets et les dalles qu'on voit briller, au
-passage... Un rideau radieux, un cuivre, des assiettes fleuries, des
-étains pansus, un bonnet qui étincelle animent ces réduits presque tous
-pareils... Armées de longs bâtons que termine un gros bouchon de linge
-mouillé, des femmes lavent les façades, avec acharnement; d'autres
-astiquent les portes, soigneusement vernies, et frottent les cuivres
-qui les ornent. Les cuisines, en forme de guérites, sont séparées de
-la maison, afin qu'aucune besogne malpropre ne puisse la souiller...
-Et cela fait songer, je ne sais pourquoi, à de la dentelle, rehaussée,
-mais à peine, de fils de métal... Ce qui est charmant, c'est que,
-derrière chaque maison, comme nous avons chez nous une écurie et une
-remise, ils ont une sorte de petit port, qui a dérivé l'eau du polder,
-avec deux ou trois bachots à l'amarre, qui leur servent pour la coupe
-des osiers et des joncs, et pour les voyages, par les mille petites
-routes liquides, à travers la plaine verte...
-
-Je me rappelle, au détour d'une ruelle où commençait un jardin, fleuri
-de fritillaires, avoir vu s'accroupir une paysanne à la peau fraîche,
-et son geste qui retroussait du linge blanc. Je l'avais vue déjà, cette
-même paysanne, dans un tableau...
-
-Tous les aspects du pays et du peuple hollandais, ses maisons comme ses
-costumes, ses cabarets comme ses moulins, qui pompent et disciplinent
-l'eau innombrable du polder, ont, même pour ceux qui les ignorent, le
-charme du déjà vu. D'eux tout nous est familier, grâce à leurs peintres
-qui les ont présentés, avec amour, à tout l'univers...
-
-Les petites gens et les paysans de Russie devront à Dostoyevski et à
-Tolstoi, une notoriété pareille. Il se peut que Camille Pissarro, et
-que Cézanne, qui ne chercha jamais, pourtant, le détail de mœurs,
-l'anecdote qui passe, vaillent aux villages, aux visages, aux coteaux,
-aux belles ondulations de la campagne française, une popularité qui
-ne sera pas moins universelle que la gloire de leurs peintres. Ainsi,
-grâce à Watteau et à Renoir, les femmes, telles qu'ils les ont vues
-dans les rues de Paris, ou assises sur les gazons de ses jardins,
-sous l'ombre ensoleillée de ses parcs, dureront, moins fragiles, plus
-vivantes que les Tanagréennes, aussi immortelles que les cavaliers des
-frises grecques...
-
-
-**Le soleil échancrait déjà l'horizon, quand nous nous trouvâmes, tout
-à coup, devant Dordrecht qui, au sortir de tant de villages minuscules,
-nous parut immense. Sa majesté, elle la devait surtout à l'heure, qui
-amplifie les formes, en les confondant dans une masse bleue... La
-Meuse--ou plutôt--la Merwede était encombrée, comme la rue d'une grande
-ville, avant le dîner. Le bac ne traversait pas... Il nous fallut
-attendre une heure, pendant laquelle nous vîmes les navires perdre peu
-à peu l'éclat de leurs couleurs, jusqu'à devenir tout à fait noirs, et
-tendre, sur le ciel, où le jour très lentement se mourait, l'envergure
-de leurs énormes ailes ténébreuses... Les coques des chalands
-émergeaient de l'eau, à qui elles semblaient peser. Des remorqueurs,
-qui sifflaient interminablement, entraînaient des trains entiers dans
-leur sillage... À force de s'allumer de toute part, la ville devint un
-brasier dont les flammes atteignaient la hauteur des maisons... Le vent
-qui venait de se lever, commença de souffler, comme pour attiser le
-feu et préparer la forge qu'il fallait au travail d'on ne savait quel
-surhumain forgeron...
-
-
-
-
-Soir à Dordrecht.
-
-
-Une fois ou deux, en route, parmi tant de souvenirs, ceux qui
-m'attendrissaient, ceux aussi qui m'irritaient à force d'amertume, une
-fois ou deux, m'était revenue en mémoire la dimension extraordinaire
-des soles où avaient mordu les dents de notre appétit, à Dordt... Comme
-elle riait, notre jeunesse!...
-
-C'était sur la terrasse d'un hôtel, au bord des eaux, où le soleil
-jouait, où les navires viraient comme des animaux familiers, où tout
-l'appareil d'un commerce actif et sonore ne semblait en travail que des
-préparatifs d'une fête... la nôtre, sans doute.
-
-Gerinchem, le prodige de cette ville en flammes, au soleil couchant, et
-qui s'était éteinte presque tragiquement, m'avaient fait tout oublier,
-mais, jusque-là je n'avais été impatient que de retrouver les traces de
-mon bonheur d'autrefois...
-
-Entre mille images qui fuyaient, j'avais peine à en retenir
-quelques-unes qui se laissassent préciser... Je sens sur mon épaule le
-poids et la tiédeur d'une tête, dont l'effort du vent happe les cheveux
-et leur parfum, mais m'en laisse ma part... Je souris à l'hésitation de
-deux pieds nus, auxquels il faut une serviette pour oser se poser sur
-le tapis sordide des chambres d'hôtel. Quelle vertu donnent à la valse
-de _Faust_, tout simplement, un clair de lune sur le fleuve et mon
-cœur content? Aucun cri de Tristan, aucune plainte de Mélisande ne
-m'ont causé plus d'émotion que ces trois pauvres violons, où bêlait, si
-lamentablement, la musique de Monsieur Gounod... Je ris d'un mensonge
-inventé pour que je tourne la tête et ne voie pas un rouleau de faux
-cheveux qu'on détache, et d'un de ces ordres, si durs, de la pudeur,
-qui vous priveraient, si on obéissait, du spectacle intime le plus
-doux, gestes secrets et charmants, dont toutes vos veines battent et
-qu'on n'oserait nommer... Je vois les gares où l'on s'embarque, les
-gares aussi où l'on revient, et ces quais, enfin, où l'on regrette
-même le terrible mouchoir qu'aucune main, fût-elle perfide, n'agite
-plus... Je retiens, une seconde, l'éclat de deux genoux polis et la
-courbe tendue d'un sein... une épaule ronde parfumée chaleureusement,
-le duvet de sa cheville... J'attends des larmes qui vont couler sur un
-visage tout pâle et silencieux de bonheur... Me reviennent en tête, et
-y précipitent à flots mon sang, des furies de caresses, après quoi,
-l'on se croyait de force, même qu'on chancelât, à défier l'univers, à
-en triompher avec tous ses héros et ses monstres, pêle-mêle... Je songe
-aussi à des riens dont on riait aux larmes, à des moins que rien qui
-déchaînaient des tempêtes... et à ces après-midi de fatigue, où on se
-laissait aller à l'ennui, qu'elle définissait: «l'indifférence à ma
-vie, comme à ma mort».
-
-Mais, malgré mon désir de mélancolie, je sens que tout cela est
-loin, bien loin, que tout ce passé se fane et s'efface... Au fond de
-moi-même, je m'aperçois que, de tous ces souvenirs, qu'une hypocrite
-et sotte manie de littérature voudrait amplifier en douleurs, il
-m'en reste un de vraiment vivent, et tout proche, et si vulgaire: la
-fermeté savoureuse de vos chairs, soles magnifiques, qu'on mangeait si
-gaiement, à la terrasse de cet hôtel, au bord de l'eau.
-
-C'était, c'est encore l'hôtel Bellevue, un peu plus vieux, un peu plus
-tassé, lui aussi... Je reconnus le même tapis, sur les marches si
-raides de l'escalier; aux fenêtres, les mêmes rideaux; dans la salle
-à manger, qui sert, en même temps, d'office, de caisse, de salon,
-et de restaurant, les mêmes meubles... Suivi de l'hôtelier qui nous
-retenait--le même hôtelier aussi, je crois bien--je courus jusqu'à la
-terrasse... La nuit était complète, sans la fissure d'une lumière, et
-les eaux silencieuses... De toutes petites vagues venaient clapoter,
-chuchoter au bord... C'est à peine si je parvins à distinguer des
-feux qui se mouvaient dans le lointain... De gros nuages cachaient la
-lune, et faisaient le fleuve tout noir, confondu avec le noir de la
-terre... Pas le moindre violon... Aucune valse, même de _Faust_, pour
-m'attendrir... Tout était donc bien mort!...
-
-Revenu dans la salle à manger, j'étonnai le maître d'hôtel, en criant
-d'une voix forte:
-
---Des soles... des soles, comme autrefois!...
-
-Il n'y avait même plus de soles...
-
-Mes compagnons, dont j'avais excité l'appétit par des descriptions
-enthousiastes, insistèrent vainement près du patron...
-
-Il n'y avait plus de soles... il n'y avait plus rien...
-
-Force fut de se contenter de saumon fumé et de sardines de conserves...
-
-Mais quelles sardines!... Elles nous parurent extraordinairement
-exquises... Pimentées, condimentées, nous n'en avions jamais mangé de
-pareilles. Les soles furent oubliées... L'un de nous s'extasia:
-
---Il n'y a que la Hollande pour préparer de tels poissons... Vive la
-Hollande!
-
-Et, appelant le maître d'hôtel:
-
---Où fabrique-t-on, ces admirables, ces merveilleuses, ces uniques
-sardines?... demanda-t-il... J'en veux commander des caisses, des
-wagons, des bateaux! Je veux épater la France, et la faire rougir de
-son ignorance sardinière... À Rotterdam?... à Maestricht? À La Haye?...
-À Batavia?... Où?... Où?
-
-Le maître d'hôtel redressa sa taille, et, avec dignité:
-
---Nous les faisons venir de Bordeaux... dit-il...
-
- * * * * *
-
-Comme nous finissions de dîner, une société d'Anglais vint prendre le
-thé, dans une encoignure dont notre table était voisine. Les hommes en
-smoking, les femmes décolletées... En face de nous, une toute jeune
-lady, blonde, se levait, allait, venait, et même quand elle était
-assise, cinq minutes, ne tenait plus en place. Ses doigts jouaient avec
-son éventail, avec une cigarette à bout d'or, avec ses bagues, avec
-ses cheveux. Un collier sursautait à son cou, et je découvris que ses
-pieds, sous le fauteuil, ne s'arrêtaient pas de déchausser, pour les
-rechausser, des pantoufles argentées où s'impatientait la soie de ses
-bas blancs... À des mots qui faisaient rire plus haut les hommes, et
-baisser les joues de ses amies, ce n'est pas assez dire que la petite
-agitée rougissait; un flot de sang la parcourait toute, une vague rouge
-se levait à l'épaule, couvrait tout ce qu'on voyait de sa peau, pour
-s'en venir mourir à la racine de ses cheveux plus blonds... Mon regard
-rencontra, tout à coup, dans le sien, l'angoisse de ne pas retrouver,
-au bout de l'orteil désespéré, la pantoufle qui avait fait trop loin
-la culbute. La dame rougit plus fort, et son sang parut si bien en
-mouvement, que je me figurai plus rose, presque rouge, son bas blanc,
-où le pied se crispait, jusqu'à ce qu'il disparût dans la pantoufle
-d'argent, enfin reconquise...
-
-Cette nuit-là, je dormis, d'un sommeil profond, sans rêves...
-
-
-
-Dordrecht.
-
-
-Ce fut, le lendemain matin, la musique au timbre monotone de la pluie
-sur les vitres, qui nous réveilla.
-
-Le joli Dordt s'était évanoui et je contemplai, en bâillant, une ville
-ennuyeuse et crottée, où je me rappelai--pourquoi éclatai-je de rire
-subitement?--qu'Ary Scheffer était né...
-
-Quand on va, par ses rues, cuirassé de caoutchouc contre la pluie,
-elle ne paraît pourtant ni sans charme, ni sans caractère, cette ville
-trempée d'eau, les pieds dans ses canaux, et toute traversée, tout
-environnée de routes fluviales... On y distingue, mais amorties, des
-traditions magnifiques d'autrefois... Dans des maisons à pignons qui
-abritaient beaucoup d'activité, et où le luxe avait tant de morgue,
-il semble que ne vive plus personne... Dans ses églises, avant que
-la foi catholique ait eu le temps de les achever, c'est la Réforme
-qui s'est installée... Sa simplicité sévère, hargneuse, atteste plus
-d'orgueil que les pompes des rites orientaux qu'elle en a chassés.
-Mais sa superbe ne dédaigne pas un peu de confort. Sur les dalles où
-la piété païenne s'agenouillait devant les Images, on a rangé des
-sièges en quantité où la raison puisse s'installer comme il faut,
-afin de s'examiner librement. Mais rien ne meurt que peu à peu. La
-Groote-kerke est une cathédrale d'autrefois... Seulement, elle
-est tout à fait nue... Les stalles sont, pourtant, toujours là que
-les gouges des artisans ingénieux du seizième siècle ont fouillées
-dévotement. La grille de cuivre qui enveloppe le chœur, la rampe qui
-grimpe à la chaire, semblent encore faites de rayons divins, voire de
-rayons de soleil, mais de rayons qui auraient fleuri.
-
-Ces cuivres et ces arabesques m'en évoquent d'autres; des rampes, des
-balustres, des lustres, des volutes et tous ces enroulements, et tous
-ces déroulements qui courent, à présent, dans le monde entier, sous le
-nom de _modern-style_, nom anglais d'une manie où les Belges ne sont
-parvenus qu'en partant de ces cuivres hollandais, en les torturant et
-les déformant affreusement...
-
-Mais où sont, dans les bars et les hôtels palaces, aux devantures
-des parfumeries, des charcuteries, des crémeries et des confiseries,
-dans les demeures des financiers allemands, des poètes viennois, des
-esthètes des Flandres et des cocottes de Lyon, cuivres rouges et
-cuivres d'or, où sont la bonhomie souriante, la courbe harmonieuse,
-l'honnêteté solide et réjouie des charmants cuivres hollandais?
-
-Et me revoici dans la rue où la pluie a balayé les derniers passants.
-Des groupes de ménagères, de servantes se sont réfugiés sous le
-marché. En mantes noires, en coiffes désamidonnées, hottues, bossues
-et caquetantes, elles se pressent l'une contre l'autre, comme des
-poules sous l'auvent de la basse-cour mouillée. Toutes les maisons, où
-s'avivent les plaies anciennes, pleurent; tous les ponts, aux arches
-de guingois, qui s'étagent dans la perspective, pleurent aussi; tout
-pleure. L'eau des canaux, sous les gouttes de l'averse qui s'acharne,
-semble dégager des bulles de gaz, comme d'une mare putride. Derrière
-les grilles des jardinets, les fleurs humiliées, fripées, penchent des
-airs moroses, et à travers les vitres qui ruissellent et se brouillent
-on voit, çà et là, remuer, comme dans une brume épaisse, de vagues
-formes d'êtres humains... On dirait des ombres, des fantômes du passé.
-
-Heureusement, tout n'est pas du passé, tout n'est pas mort à Dordrecht,
-et c'est avec une joie «bien moderne» que j'ai vu vivre les machines et
-se tordre la vapeur sous la pluie. Une activité qui ne bavarde point,
-comme les commères du marché, mais besogne, anime étrangement les
-quartiers neufs et les quais. Sans en avoir l'air, Dordrecht commerce
-de tout, avec toute la terre. C'est, au carrefour de ses fleuves, une
-des plus importantes gares d'eau de l'Allemagne. Ce que les artères
-des canaux et des rivières ne charrient pas jusqu'à son port, elle
-le fabrique, le malaxe, le forge, l'ajuste elle-même: poissons fumés
-et salés, cacaos et tabacs, charbons de Belgique, d'Allemagne et
-d'Angleterre, outils qui seront maniés partout, machines à construire
-des machines, vaisseaux qui feront--combien de fois?--le tour du monde.
-Et tout cela se prépare, se camionne, vogue, débarque et s'embarque,
-parmi les coups de sifflet et les coups de marteau, le vacarme des
-tôles, le grincement des poulies, et les hurlements qui n'en finissent
-pas des sirènes.
-
-On dirait que toute cette eau, dans laquelle elle baigne, la ville
-vivante la dilate en vapeur, et, quand elle en a utilisé la force
-expansive et laborieuse, qu'elle la laisse retomber en pluie, sans
-s'arrêter de travailler, sur la ville morte.
-
-
-
-
-Le musée des Boërs.
-
-
-Nous n'avons vu à Dordrecht qu'un musée, mais qui m'a assez remué, pour
-m'empêcher d'entrer dans aucun autre: le musée des Boërs.
-
-Ceux-là aussi, au moins autant que le maître de la Mort de Marie,
-Pourbus ou les Breughel, Jean Steen ou van Ostade, Cuyp ou van Goyen,
-sont bien de Hollande et de l'École hollandaise. Malgré le temps, le
-climat, le sol, l'adaptation aux habitudes nouvelles, ils ont gardé
-le même visage dur et tranquille, la même stature robuste de leurs
-frères métropolitains, avec quelque chose en plus de l'allure souple et
-déliée des cow-boys. Leur œuvre, bien que très différente, est une
-expression au moins aussi significative de la physionomie d'un peuple.
-
-Cette poignée de familles hollandaises emporta jusqu'au bout de
-l'Afrique toutes les vertus qui ont fait la fortune de leurs
-compatriotes néerlandais, plus exactement, qui les ont fait riches:
-le sang-froid, la ténacité, la hardiesse. Mais, puritains, les Boërs
-ne les employèrent qu'à vivre dignement, rudement, pauvrement. Ils
-ne mélangèrent pas, ou à peine, leur sang au sang des autres races,
-et ils se tinrent à l'écart des coureurs de fortune, des chercheurs
-d'aventures, qu'attirent toujours les pays qui recèlent de l'inconnu.
-Au Cap, ils trouvèrent un désert, où ils purent prêcher, défricher à
-leur aise, et qui eût sans doute tenté les solitaires d'un Port-Royal.
-Le fait est que des protestants français, victimes de la révocation
-de cet Édit fameux, qui est un geste, déjà, de la haine des tyrans
-pour les idéologues, vinrent participer à leur vie agricole, à la même
-austérité religieuse. On voudrait croire que ces pasteurs vertueux
-n'ignoraient pas, du moins n'ignorèrent pas toujours qu'ils méditaient,
-labouraient sur des trésors, mais qu'ils les méprisèrent.
-
-Les méprisèrent-ils? Ou bien ne surent-ils pas les exploiter?
-
-Si l'histoire qu'on m'a contée est vraie, ce sont les banques de
-Hollande qui, trop timides cette fois, ou pas assez confiantes dans
-le succès, auraient cédé aux _brookers_ et _promotors_ anglais les
-dossiers de ces mines, pour la conquête de quoi, l'impérialisme
-financier de la plus grande Bretagne devait, quelques années plus tard,
-massacrer leurs nationaux...
-
-Pauvres Boërs! C'est à peine si quelques spéculateurs malchanceux
-déplorent aujourd'hui leur dépossession et leur défaite... À vrai dire,
-on n'en parle plus... Ils sont complètement oubliés, oubliés comme un
-mauvais mélodrame qui n'a pas réussi. De cette épopée grandiose qui
-fit courir, par le monde, un long frisson d'enthousiasme, il ne reste
-plus que ce petit musée... C'est déjà quelque chose... Mais personne
-n'y vient. J'ai eu beaucoup de peine à en trouver le gardien. Il était,
-dans une cour, un tablier de jardinier autour des reins, et, sur la
-tête, un bonnet de peau de lapin, en train de relever des oignons
-de jacinthes. Il m'a considéré avec surprise, et même avec un peu
-d'effroi, comme un phénomène surnaturel...
-
---Vous comprenez... me dit-il, s'excusant de son accueil... voilà plus
-de trois mois que je n'ai vu, ici, un visage humain... L'été... de loin
-en loin... un Anglais... et c'est tout... Et c'est toujours un Anglais
-qui s'est trompé... Il me demande où sont les Rembrandt? Oui, monsieur,
-les Rembrandt... Ici!
-
-D'un air navré, il me montre uns table de bois noirci, sur laquelle,
-parmi de la poussière, s'empilent des cartes postales et des catalogues
-illustrés qu'on ne vend jamais...
-
---Mon Dieu, oui!... Voilà!... C'est comme ça...
-
-Ensuite, avec amertume, il me raconte, qu'au moment de l'ouverture du
-musée, on lui avait donné, pour attirer les visiteurs par une mise en
-scène bien couleur locale, un vaste chapeau boër, une sorte de veste
-khaki, et des guêtres de cuir... Au moins, ç'avait de l'allure..
-
---Et j'avais une cartouchière sur la poitrine... Maintenant,
-soupire-t-il... je n'ai même pas, comme tous mes collègues, une
-casquette galonnée...
-
-Il se tait, et puis reprend:
-
---Il y a, tout près d'ici, sur une place... une espèce de baraque, où
-l'on exhibe des nègres qui avalent des sabres et qui mangent de la
-bourre de mouton... Eh bien, elle ne désemplit pas...
-
-J'ai retenu le geste qui accompagna cette plainte, un geste qui en
-disait beaucoup plus long, sur la frivolité des foules et l'ingratitude
-de l'histoire, que tout un discours.
-
-Il dit encore:
-
---Le président Krüger est passé, un jour, par Dordrecht... Eh bien,
-monsieur, il n'est même pas venu au musée. Le président Krüger!...
-Parfaitement!... Ah! ah! ah!
-
-Dans cette solitude, où nos pas sonnaient lugubrement, où le jour
-crasseux enveloppait les objets comme d'un voile funèbre, j'avais le
-cœur serré. Et je me disais:
-
---Pourtant la résistance acharnée de ces rudes fermiers, qui
-prétendaient ne tirer de la terre que le seul or du blé et n'y enfoncer
-que le soc de la charrue, valait bien au gardien de ces glorieux
-souvenirs une casquette ornée de quelques galons et méritait mieux
-que l'indifférence générale... Elle ne semble pas seulement digne
-d'admiration, parce que, soldats, ils défendirent intrépidement
-leur liberté, elle me paraît d'un héroïsme presque surhumain, parce
-que, surtout apôtres, ils se dévouèrent à préserver l'humanité de
-cet alcoolisme, pire que l'autre, que propage l'abus de l'or... Ils
-gardèrent l'or enfoui au profond du sol, comme on enfouit profondément
-des charognes, afin de ne pas infecter l'air qu'on respire, et ne pas
-empoisonner les hommes par des contagions mortelles... Ils recélèrent
-l'or, non pour en jouir à la façon des avares, mais pour en détruire,
-en les étouffant, les germes de folie et de mort... Recel--pour peu
-qu'il fût conscient--absurde, sans doute, mais sublime!
-
-Voilà jusqu'où s'en allait mon imagination, à considérer les cartes,
-les plans, les trophées, les portraits des anciens en longues
-redingotes presbytériennes, les attelages de boeufs, les fermes, les
-bibles, les physionomies rigides, et tout ce qui évoque la grandeur
-épique de ces armées en vestons, de ces milices paysannes, victorieuses
-des armées en uniformes, laborieusement organisées pour le désastre...
-
-Mais le premier moment donné au sentimentalisme, au culte ancestral des
-héros, je me pris à réfléchir...
-
-Entre tous les enseignements que suggère l'histoire des Boërs, le
-plus raisonnable, le plus utile, ne peut-on le tirer de la déraison,
-de l'inutilité de leur résistance?... Au Cap, aucune milice, même
-d'anges à trompettes et de saints miraculeux, n'eût réussi à détourner
-l'avarice, la cupidité, la frénésie des humains, de ces territoires
-de crime et de folie où de l'or se cache... Il leur faut leur poison,
-qui les fait vivre jusqu'à ce' qu'il les tue. Combien de millions
-et de millions s'entre-massacreront toujours, pour posséder l'or, en
-déposséder les autres, et s'en griser, jusqu'à l'hébétement de la folie
-et la fureur du crime! Combien de pauvres et gentils rêveurs mourront à
-la peine, qu'on traitera de bandits, parce qu'ils auront voulu guérir
-l'inguérissable humanité de son plus cher délire!... Aucune politique,
-aucune loi, même aucun livre n'a le pouvoir de transformer d'un coup
-les hommes. Même aucun martyr--si douloureux soit-il--n'est fécond. Et
-quand il se hausse jusqu'à devenir un grand exemple qui dure à travers
-les siècles, alors c'est bien pis, il devient criminel... Il a fallu
-le terrible juif Paul, pour brandir et dresser sur le monde la croix
-sanglante du doux juif Jésus, et les seuls vrais morceaux que fidèles
-et juifs aient recueilli de cet emblème d'amour, ce furent les potences
-et les bûchers: «Race maudite, s'écrie Schopenhauer, elle a empêtré
-l'humanité d'un Dieu!»
-
-Si jamais nous nous délivrons de l'or et des maux qu'il engendre; si un
-jour nous renonçons à l'or--et j'entends la richesse individuelle,--ce
-ne sera pas par dégoût du pouvoir qu'a l'or de changer les hommes en
-bêtes (alchimie qu'exprime déjà la fable de Circé), ce ne sera pas par
-sagesse, par vertu, par dignité, ce sera par force. On peut concevoir
-que, dans l'évolution économique des temps, ce métal perde sa valeur
-d'échange, représentative de nos passions, de nos ambitions, de nos
-intérêts, de nos énergies, de nos paresses, et que nous trouvions,
-enfin, le moyen de vivre autrement--un moyen plus rationnel, moins
-compliqué, comme celui de puiser à même, pour nos besoins et pour nos
-joies, dans les inépuisables réserves du trésor commun... Hélas! ce ne
-sera pas demain...
-
-Et voici qu'un portrait du bonhomme Krüger, qui n'est pas venu au
-musée de Dordrecht, et que la petite reine de Hollande, qui sait ce que
-c'est que de souffrir, a reçu comme un grand-papa malheureux, voici que
-ce portrait me fait songer de nouveau, avec sa face placide et rusée,
-et son collier de barbe de bon semeur de tulipes, que ce sont des
-Hollandais, peuple de thésauriseurs, de spéculateurs, peuple de bons
-vivants aussi, qui ont produit ces ascètes et ces contempteurs de l'or,
-là-bas, au bout de cette Afrique qui regorge d'or et do diamants...
-
-Mais, n'est-ce pas une race ou un peuple, à tout le moins une minorité
-disparate, réduite au seul négoce, et dont une même perpétuelle
-injustice cimente la solidarité--les juifs encore, pour tout dire--qui
-a enfanté un Karl Marx, spéculateur aussi, et des plus audacieux,
-acheteur--à quel découvert? à terme de combien de siècles? et contre
-la somme des capitaux coalisés-du bonheur que rêve le prolétariat
-universel?
-
- * * * * *
-
-Au sortir du musée boër dont, à la grande joie du gardien, redevenu
-optimiste, j'emporte, plein mes poches, des souvenirs, en cartes
-postales coloriées: rondes des jolies filles de Marken, pêcheurs
-de Volendam, coiffés de leur bonnet de peau de mouton, moulins de
-Vormerveer (car, pour ce qui est des Boërs, des paysages transvaaliens,
-des batailles, des mines, de Krüger et de Dewet, il n'y en a point,
-étant invendables), je recommence à dévaler par la ville. Un moment, je
-m'arrête devant l'Ary Scheffer, en bronze, de la Scheffersplein, et il
-ne me paraît ni froid, ni ennuyeux. Autant qu'on peut retrouver, dans
-du métal coulé, l'expression d'un visage humain, j'ai senti qu'il y
-avait là, sous ce crâne, une intelligence vive, un goût joli, élégant,
-de la forme, et j'ai rougi de mon éclat de rire de tout à l'heure...
-Il s'en est fallu peut-être de peu,--de génie, sans doute--pour qu'Ary
-Scheffer ne fût devenu un grand peintre... En tout cas, j'ai mieux
-goûté le charme de sa gravité, et j'ai songé à ce qui en demeure, dans
-le charmant sourire que sa petite-fille hérita de Renan...
-
-La pluie, dont les réserves semblaient garnir jusqu'aux profondeurs
-du ciel, a cessé de tomber. Même du soleil se montre, entre les
-nuages. Le ciel redevient immense et léger. Nous avons vu, alors, un
-Dordt pimpant, coquet. La nouvelle lumière mitige l'aspect sombre et
-sévère que les rues de la vieille ville ont gardé du moyen âge. On y
-distingue enfin la grâce hollandaise, la fraîcheur qu'elles ont, par
-endroits, et où l'abondance des fleurs contribue. Les canaux s'animent,
-les rues se repeuplent, et aussi les maisons, d'où les spectres du
-passé semblent être partis... Ce contraste a un charme brusque et
-vif, auquel on s'attarde, avec un nouveau désir de flânerie... Devant
-les habitations, aux toits en escalier, dont le temps a vêtu les
-murs de couches de poussière, qu'il patine depuis des siècles, les
-jardinets sont comme en prison. Derrière les grilles ouvragées, aux
-lances héraldiques, les fleurs d'aujourd'hui semblent gardées par des
-hallebardiers d'autrefois... Du haut des ponts surélevés, l'eau des
-canaux n'a presque plus rien de liquide, à force d'immobilité, que sa
-demi-transparence. Et, à contempler sa profondeur, l'on en vient à
-imaginer qu'elle s'enfonce, à l'infini, mais que ce n'est plus dans
-l'espace, que c'est dans le temps...
-
-Le soleil printanier a beau mettre sa coquetterie à ne vouloir
-sécher que si lentement la jolie ville, si joliment mouillée, il faut
-partir... Une petite fille nous offre des œufs de vanneau que nous
-achetons et que nous mangerons en chemin.
-
-Et la 628-E8 démarre dans la boue glissante, plus d'une fois dérape...
-Mais le sol s'essore dans la campagne. On oublierait l'averse, n'était
-le nombre des flaques où se reflètent le bleu céleste et des bouts
-de nuages nacrés, comme en autant d'éclats d'un grand miroir qui, en
-tombant du ciel, se serait brisé sur la route...
-
-
-
-
-Rotterdam.
-
-
-De ce court voyage de Dordrecht à Rotterdam je ne me rappelle rien,
-sinon que l'auto allait, glissait, sans heurts, sans secousses, et
-comme allégée des servitudes de la pesanteur. Elle me donnait une
-joie qui n'est ni la joie de bondir, ni la joie de patiner, mais qui
-ressemble à l'une et l'autre. Elle m'emportait avec une extraordinaire
-allégresse, et, vraiment, je me sentais doué de son élasticité. On
-eût dit que, pour se faire plus douce et pour aller plus vite, elle
-courait, de toutes ses forces, pieds nus, sur la route.
-
-Et voici que, tout à coup, en haut d'une petite côte qui, en ce pays,
-nous sembla être une montagne himalayenne, par delà un pont énorme,
-nous nous trouvâmes devant une espèce de falaise, ou plutôt devant un
-pan de mur de rêve, formé d'on ne sait quel amoncellement de briques
-multicolores, de fragments de verre colorié, d'éclaboussures de soleil,
-au pied duquel venait battre, comme une mer déchaînée, le furieux
-tumulte d'une ville en travail et d'un port en fièvre. Falaise ou pan
-de mur de rêve, il nous fallut quelques minutes pour reconnaître que
-nous étions en face de la ville neuve de Rotterdam.
-
-À peine entrés dans Rotterdam, nous y avons été enveloppés aussitôt
-d'un mouvement, d'une agitation que les sirènes sur le canal, les
-sifflets des locomotives sur les voies ferrées, le roulement des
-fourgons sur les pavés, faisaient retentir à l'infini... Mais nous
-fûmes enveloppés bien davantage par la population qui nous environna de
-faces bouche bée, de gestes qui puérilement cherchaient à s'instruire
-au contact d'un cuivre, au contact, aussitôt rompu, du radiateur,
-éprouvaient les pneus, appuyaient sur les garde-crotte. L'ébahissement
-de cette foule, qui souriait ou s'assombrissait, mais demeurait
-silencieuse, nous enserra si bien, que nous dûmes nous arrêter.
-
-Pour bruyante et remuante qu'elle fût, Rotterdam me parut bien plutôt
-une ville sauvage et lointaine. Au plus plaisant, au plus riche milieu
-de l'Europe, ses habitants avaient l'air de Lapons ahuris. À tout le
-moins, ils n'avaient jamais vu ou ne voyaient que rarement d'autos...
-Cette population, habituée à tous les vacarmes, à toutes les étrangetés
-de la vie cosmopolite, au spectacle du commerce mondial et de travaux
-surhumains, s'affolait, autour de notre machine, sans paroles.
-
-Les dames n'oublient en aucune circonstance de s'apprêter pour les
-regards, et tous les regards leur plaisent, excepté qu'elles y voient
-durer l'hébétement. Les nôtres se remuaient sur leurs coussins, assez
-mal à leur aise, en apercevant--vision de terreur--de rudes mains se
-coller aux vitres, s'y promener. Ma voisine ferma les yeux... Ses gants
-tremblaient.
-
-Cette foule muette, dans cette ville en fièvre et pleine de tapage,
-c'était la population laborieuse qu'on n'entend point dans une usine
-assourdissante. La civilisation assouplit, polit les instincts et
-les énergies dont elle n'utilise que la force vive, pour ses fins
-obscures... Mais n'accumule-t-elle pas artificiellement des éléments
-qu'elle déforme en les comprimant, et dont la déflagration multipliera,
-dans une circonstance donnée, la redoutable puissance inerte?
-
-À force de coups de trompe, Brossette parvenait péniblement à se
-frayer un chemin dans la masse que le capot fendait lentement... Nous
-voyions passer, sans bruit, derrière les vitres, un monde de têtes
-levées, de bouches ouvertes, qui, même quand le flot se fût refermé, ne
-s'abaissèrent pas, ne se refermèrent pas...
-
-Pas d'autos, partant, pas de garage. J'eus beaucoup de peine à en
-trouver un... C'était dans un quartier malpropre de la périphérie, une
-sorte de hangar où l'on avait remisé des caisses vides, un vieux camion
-hors d'usage, des voiles de barque roulées autour de mâts pourris.
-
-Brossette était consterné.
-
---Ça! un pays?... fit-il, en se grattant la tête... Oh! la! la!...
-
-Nous n'y étions arrivés, d'ailleurs, que lentement, péniblement... Les
-enfants se collaient sur les marche-pieds, s'agglutinaient au capot,
-et il fallut les faire tomber, en les secouant, comme les grappes
-d'insectes rôtis qu'on détache la nuit du radiateur...
-
-
-
-
-Un spéculateur.
-
-
-Si j'ai mal vu Rotterdam, si je n'ai même pu qu'entrevoir son port,
-c'est que, dans le hall de l'hôtel, à peine au sortir de table, j'ai
-rencontré mon ami Weil-Sée, mon meilleur ami, mon cher Weil-Sée, que,
-depuis des années, je n'avais pas revu...
-
-Nous nous sommes embrassés à plusieurs reprises... Mon ami Weil-Sée
-est un des rares hommes que j'embrasse et qui m'embrasse, et nous nous
-embrassons, depuis une quarantaine d'années, toutes les fois que nous
-nous séparons ou retrouvons, c'est-à-dire tous les cinq ou six ans.
-
---Vous ici?... Vous ici?...
-
-Et j'essuyai, à la dérobée, la plus mouillée de mes joues...
-
-Il me considérait en souriant, mais sans répondre...
-
---Vous n'êtes donc plus à Grenoble? Je vous croyais à Grenoble...
-riche... heureux?... Et votre usine d'énergie électrique?... Vous
-n'êtes donc plus marchand d'énergie?
-
-À toutes mes questions, il secouait la tête, et il souriait.
-
---Qu'est-ce que vous faites ici?
-
-Je connais trop mon ami Weil-Sée pour imaginer qu'il pût vivre
-en Hollande, n'importe où d'ailleurs, sans motifs sérieux... Je
-savais sa sagesse à trouver du plaisir en tout, mais à le trouver,
-principalement, dans un frémissement d'activité toujours nouvelle.
-S'il était en Hollande, ce ne pouvait être que pour quelque découverte
-fabuleuse, pour quelque colossale entreprise.
-
---Qu'est-ce... qu'est-ce que vous faites ici?
-
-Et je répétai:
-
---Vous n'êtes donc plus marchand d'énergie à Grenoble?
-
---Non... se décida-t-il à me répondre enfin... Je ne suis plus marchand
-d'énergie. Je place des risques... je place des risques... ici... à
-Rotterdam... des risques, mon cher.
-
-D'un autre, j'eusse pu croire à quelque bouffonnerie, et même--à
-considérer ses yeux un peu fixes et le sourire durable que la mauvaise
-qualité de ses dents ne parvenait pas à gâter--à de la folie. Mais il
-ne m'est jamais arrivé de douter de mon ami Weil-Sée, de la solidité
-de son intelligence. Je l'écoutais avidement, en me laissant entraîner
-vers sa table, au fond de la salle, ou plutôt, je le suivais, sans même
-en avoir été prié, car Weil-Sée a une telle horreur de la violence
-qu'il n'oserait pas entraîner son meilleur ami par le bras, fût-ce vers
-un trésor.
-
-Ces «risques» dont il me parlait, ces «risques» qu'il plaçait, je
-compris bien vite que c'étaient les maisons, les récoltes, les
-automobiles, les chevaux de courses, les tableaux de maîtres, les
-bateaux, les meubles, les ouvriers, qu'il assurait contre les
-accidents et même contre les assurances... Agent d'assurances...
-voilà... il était tout simplement agent d'assurances... Mais, avec
-mon ami Weil-Sée, rien n'est jamais simple. J'entrevis aussitôt des
-spéculations ingénieuses et formidables.
-
-Il m'expliqua avec animation...
-
---Assurances contre l'incendie, les accidents, le vol, les naufrages,
-la pluie, la grêle, les sauterelles... sans doute... Que voulez-vous?
-Il faut vivre... Mais le nouveau, l'important, mon cher, ce sont les
-assurances et les réassurances que j'établis contre le mensonge, la
-vérité, la stérilité et la fécondité, contre la maladie--toutes les
-maladies,--contre la débauche et contre la vertu, contre la guerre et
-contre la paix, contre les monarchies et contre les républiques, contre
-l'ennui... la stupidité des fonctionnaires et la tyrannie des lois,
-contre la trahison, l'amour, la littérature...
-
-Je crois bien qu'il parla encore de réassurances contre le doute, les
-désillusions, puis encore de bourses d'assurances, de risques des
-risques, de mutualité individualiste, d'individualisme collectiviste
-et, toujours et à tout propos, de la statistique...
-
-Dans toutes les conversations de ce philosophe, le passé de l'humanité,
-l'avenir du monde, évoluent aisément. Je croyais entendre débiter le
-prospectus d'un Crédit International de l'Ataraxie universelle. Mais
-ce que je me rappelle le mieux, c'est que son regard lucide était
-bordé de paupières d'un rouge de sang, comme en ont certaines figures
-de Poussin; que son nez s'était encore allongé, depuis notre dernière
-rencontre; que sa barbe, qui fut châtaine quand j'étais blond, se
-désargentait, jaunissait autour des lèvres minces, sur lesquelles
-je voyais, avec confiance, à coups de paroles et jets de salive, se
-construire le bonheur de l'humanité... Qu'importait alors que certains
-chiffres, les milliards surtout, eussent une si mauvaise odeur?...
-
-À tout petits pas, nous étions arrivés jusqu'à sa table, auprès d'un de
-ces verres où je lui vois boire, depuis quelque quarante ans, ce même
-thé blond, dont un fleuve a passé par son corps.
-
-Une fois de plus, Weil-Sée me démontra qu'il allait incessamment faire
-cette fortune mondiale, qu'il lui fallait...
-
---Tout simplement, mon cher, pour arriver, entre autres, à décupler
-la puissance du microscope et en construire un qui grossisse l'objet
-soixante mille fois... soixante mille fois, c'est absolument
-indispensable. Mais ce n'est pas tout... Il me faudrait aussi des
-températures... ah! des températures, à cuire, en bloc et en douze
-heures, l'univers, comme une plaque de céramique...
-
-Je me fie, sans restriction, à l'intelligence de mon ami Weil-Sée...
-Je le suivais admirablement, et j'étais convaincu, au point de prêter
-serment, qu'il ne disait rien qui ne fût vrai ou qui n'importât...
-Mais, quand je ne l'entends plus, je suis incapable d'expliquer ce
-qu'il m'a dit, et en quoi consistent ses projets et son métier...
-
---Vous sentez bien, n'est-ce pas? Ce n'est plus que quelques mois de
-patience... pfuut!... quelques mois...
-
-Sur quoi, ayant écarté des piles de catalogues--personne ne lit
-autant de catalogues--de livres, de denrées, de graines, de plantes,
-d'instruments, de machines, il prit du papier quadrillé, et se mit
-à dessiner, pour achever de me convaincre, des diagrammes et des
-graphiques...
-
-Dans son visage malmené, couturé, je cherchais quelque chose, mais
-quoi?... quelque chose qui restât des traits de l'enfant que j'avais
-vu arriver au collège, du fond de la Dalmatie... quelque chose de son
-nez aquilin, de l'expression de ses yeux tellement doux, de l'arc
-ingénu de sa lèvre et même de ses boucles autour d'un front énorme et
-bombé... Mais tout cela était si fané, si racorni! Je me rappelais
-comme son intelligence, tout de suite, avait fait merveille, parmi
-nous... Il s'était révélé aussitôt élève prodige... Nos professeurs
-lui prédisaient le plus bel avenir... Et voilà où il en était, son
-avenir!...
-
---Vous comprenez?... entendais-je, durant ces rappels de souvenirs...
-ce qui serait important, encore, c'est de pouvoir s'enfoncer dans la
-terre, un peu... je ne crois pas qu'on ait été au delà de quelque deux
-mille mètres... Et dessous... dessous... réfléchissez!...
-
-Il s'arrêta.
-
---Dessous... ce sont évidemment... il ne se peut pas que ce ne soient
-point des métaux inconnus... de fantastiques métaux...
-
-Ses yeux brillaient:
-
---Et avec des propriétés, mon cher!
-
-À mesure qu'il parlait, sa fortune prospérait, et il arrachait un
-secret de plus à la nature...
-
-Il avait beau vieillir, le pauvre Weil-Sée, il ne changeait pas...
-
-Très jeune, je l'avais rencontré à Manchester, passionné de géologie
-et cherchant, en même temps, des capitaux pour une fabrique d'armes
-tellement redoutables, que c'en était fini do la guerre... C'était
-lui, pourtant, qui m'avait aidé à supporter les plus dures journées de
-cet hiver 70-71, où, sous les ordres de Chanzy, les loqueteux que nous
-étions fuyaient de tous les côtés de la Loire... Ah! sa tendresse et sa
-gaité, durant ces affreuses semaines...! Je ne l'avais plus retrouvé
-qu'à la Bourse, à son retour du Paraguay, enthousiaste du caoutchouc...
-à la Bourse, dont il fut, plus tard, au krach de Bontoux, une des
-innombrables victimes.
-
---Comprenez... mon cher... que ce qu'il me faut... c'est une fortune...
-mais une fortune, tellement folle, qu'elle rende les autres fortunes
-impossibles... comme il a fallu les trusts, pour voir la fin de
-l'industrie privée...
-
-Depuis le krach, il avait cherché et découvert du graphite en
-Sibérie, de l'étain en Espagne, du fer en Australie, du manganèse en
-Transylvanie, du cuivre en Roumanie et jusqu'à du pétrole en Galicie,
-mais toujours trop tôt... Aucune banque ne voulait croire en lui... Son
-imagination, sa culture générale, l'énormité de son lyrisme idéologique
-terrifiaient aussi les gens d'affaires...
-
---C'est peut-être un bien que je n'aie pas réussi trop jeune... Car, à
-présent que je sais...
-
-Et son geste avait une telle ampleur, qu'il semblait vraiment razzier
-l'univers...
-
-Je savais, moi, que las de ne pouvoir arriver à y exploiter une
-montagne d'or, il avait, dans les années 90, quitté le Cap, justement
-sur le bateau qui avait amené, dans la colonie, Cécil Rhodes,
-mourant... Puis, en quête d'une source d'énergie, qui lui permît de
-poursuivre des expériences de thermochimie, je crois, pour lesquelles
-il se passionnait, il avait cherché du charbon en Amérique, avait dû
-revendre à vil prix un charbonnage extraordinaire, qu'il n'avait pas
-le moyen de mettre en exploitation, et il était venu, dans le Sud-Est
-de la France, s'intéresser à l'industrie naissante des Centrales
-hydro-électriques, la dernière à laquelle je l'eusse vu prendre part à
-Grenoble...
-
-Il admirait que les circonstances l'eussent fait renoncer...
-
---À toutes ces affaires... médiocres... vraiment médiocres.
-
-Je protestai:
-
---Non... non... je vous assure... très, très médiocres.
-
-Il admirait surtout que les mêmes circonstances l'eussent enfin amené
-à choisir la riche, industrieuse, économe et féconde Hollande pour y
-fonder...
-
---Ah! ça... ça en vaut la peine... quelque chose comme la Bourse des
-Bourses où l'on ne spéculera plus... enfantillage!... sur les chances
-de l'activité, de la production contemporaines--aucun intérêt!--mais
-véritablement, sur des probabilités pures... sur des futuritions...
-et à Rotterdam... Rotterdam... épatant!... Rotterdam, mon cher, qui
-n'est pas seulement la première place de commerce de la Hollande...
-Rotterdam, à qui j'assigne...
-
-De son index replié, il frottait activement son nez...
-
---À qui j'assigne, entre les ports du monde, la plus puissante
-virtualité spécifique de spéculation.
-
-Et il éternua sept fois de suite, car c'était une de ses particularités
-d'éternuer abondamment, sans se laisser distraire de son discours...
-
---Il ne s'agira plus, continuait-il entre les derniers éternuements,
-de la hausse ou de la baisse... atchi!... des stocks des marchandises
-du monde... ou du cours de quelques milliards de fonds publics...
-qu'est-ce que c'est que ça?... Mais non... Il s'agit, comprenez bien...
-d'une sorte... mettons, si vous voulez... de Bourse... d'Agence, de
-Tribunal, où s'arbitrera et se compensera le malheur humain... qui fera
-équilibre à toutes les mauvaises chances du calcul des probabilités,
-et où viendront successivement s'amortir les inévitables crises des
-évolutions futures...
-
-Or, je ne me demandais même pas, en l'écoutant, s'il arriverait jamais
-à posséder cette fortune qu'il poursuivait depuis si longtemps, en
-vain, mais seulement--considérant son pauvre dos qui se voûtait--je
-déplorais, à part moi, qu'il dût lui rester si peu d'années pour en
-jouir..
-
---Écoutez, me dit-il enfin, très tard, tandis que le dernier garçon
-resté pour nous servir, sommeillait lourdement, sur une chaise, sa
-serviette entre les jambes..., écoutez... Il y a des années que je n'en
-ai dit autant à personne... Avec mes Hollandais... je sais aussi...
-
-Et il sourit finement:
-
---Je sais aussi me taire, diable!... ou ne parler que chiffres...
-Mais je veux vous confier encore, à vous, un secret... Il y a eu des
-gens pour douter de mon avenir.. En général, personne n'a guère cru
-en moi... Vous-même... Mais si... Laissez donc!... qu'est-ce que ça
-fait?...Tenez... vous rappelez-vous?...
-
-Il éclata de rire, d'un rire qui ressemblait à un éternuement...
-
---...Vous rappelez-vous Charlotte qui prétendait que j'étais un pauvre
-garçon... qui n'arriverait jamais à rien?... Ah! ah!... Oui... Et
-Noémi?...
-
-Il rit plus fort.
-
---Noémi, qui m'a quitté, parce que je n'avais plus le sou?... Crevant,
-hein?... Plus le sou. Avec ce front-là?...
-
-Il se gifla le front, fouilla ensuite dans sa poche, en ramena quelques
-pauvres florins, qu'il fit rouler sur la table:
-
---Plus le sou? Tordant!... tordant!
-
-Puis:
-
---Il y en a même qui me reprochent de rêver... d'être insouciant...
-léger... trop peu pratique... de mettre, en toutes choses... comment
-appellent-ils cela?... de l'exagération... oui, mon cher, de
-l'exagération!...
-
-Et il avoua, dans une nouvelle bordée de rires, qu'il avait été,
-parfois, de ceux-là...
-
---Tout le monde disait: «Il rêve... il rêve!...» Pour rien... à
-propos de tout... Et je me reprochais de rêver... je m'en voulais de
-rêver... Je m'en voulais de m'absorber si longtemps à voir couler un
-fleuve, passer une femme, flamber un foyer... tandis que des projets
-tambourinaient à mes tempes... ou simplement, de contempler, toute une
-soirée, mon papier, sans y toucher... Et mes journées... mes nuits, à
-bâtir des impossibilités prodigieuses, en chantant à tue-tête!... J'en
-vins à me refuser cette volupté du rêve... comme j'ai su renoncer à
-l'éther, au haschich, aux femmes, et même au tabac... J'en vins--c'est
-affreux--j'en vins à accuser, de ce détestable et délicieux penchant
-pour la rêverie, le pire et le plus exquis des stupéfiants... à en
-accuser ce geste de maman...
-
-Il me sembla que ce mot faisait trembler ses vieilles lèvres.
-
---J'ai tant hérité d'elle!... oui... ce geste où je l'ai vue si
-souvent s'oublier, des heures durant, à ouvrir et refermer, les yeux
-perdus, ouvrir et refermer, pauvre maman!... deux cents fois de suite,
-peut-être, le fermoir d'un bracelet d'or, à son bras... Les idiots!...
-L'idiot que j'étais!
-
-Il hurla et il cracha... je puis bien dire qu'il cracha dans mon
-oreille:
-
---Eh bien! tout ce que la fortune... n'importe quelle fortune...
-peut donner... je l'ai déjà, puisque je l'ai imaginé. Et ma tête
-me donne encore une avance, inintégrable en chiffres, sur tous les
-milliardaires des deux Amériques... Tout... je l'ai possédé, possédé...
-écoutez-moi... possédé!...
-
-Il appuya encore sur le mot... et, m'attirant à lui--décidément,
-trop de thé finissait par l'enivrer,--il ajouta encore plus
-confidentiellement:
-
---Qu'est-ce que c'est que posséder?... Posséder, c'est comprendre...
-ou, si vous aimez mieux... imaginer. À notre ploutocratie misérable,
-voici que succède une _gnosticratie!..._
-
---Quoi?
-
---Une gnosticratie... vous comprenez?... gnosticratie.
-
-Est-ce que je comprenais?... Bah!
-
---Une gnosticratie qui mènera, sans doute, enfin, la pensée au
-nihilisme parfait de l'indifférence absolue, où les arrière-neveux de
-nos arrière-neveux... Mais c'est évident... Pour moi, j'aurai tout
-compris...
-
-Il me sourit:
-
---Ou j'aurai cru que j'ai tout compris.
-
-Il éclata de rire.
-
---C'est tout à fait la même chose...
-
-Ce n'est pas sans inquiétude que je le vis se lever, crier:
-
---Qui donc aurait raison contre moi?... Je récuse tous les juges...
-tous... même le plus vieux juif... là-haut...
-
-Son index se tendait vers le plafond.
-
---Même le plus vieux juif... je lui défends d'avoir raison contre
-moi... Lui?
-
-Il haussa les épaules, avec l'expression du plus complet dédain...
-
---Voyons!... il pouvait continuer à penser, à rêver le monde, pendant
-l'éternité des éternités... Et il l'a créé?... L'imbécile!... Et il l'a
-créé tel qu'il est encore?... Et pour la misère de quelques milliards
-de siècles?... Inimaginable!... Et qu'est-ce qu'il a, maintenant, avec
-cet univers sur les bras?... Rien... plus rien... plus rien... C'est
-bien fait...!
-
-Il donna un grand coup de poing sur la table, et le garçon, réveillé en
-sursaut, accourut:
-
---Du thé!... commanda mon ami Weil-Sée, subitement radouci...
-
- * * * * *
-
-Mes compagnons avaient à voir des amis, établis dans une propriété
-des environs. J'en profitai pour passer quelques jours avec mon ami
-Weil-Sée. Il tenait absolument à me montrer Rotterdam, à m'en expliquer
-le mécanisme jusque dans ses rouages les plus intimes... Il arriva,
-naturellement, que Weil-Sée me mena partout, sauf à Rotterdam... Il
-trouvait que, pour n'avoir pas vu assez de ciels et d'eaux de Hollande,
-je n'avais pas vu la Hollande, et que, n'ayant pas vu la Hollande,
-je ne pouvais rien comprendre à Rotterdam... En bac, en bateau, en
-voiture, en chemin de fer, il me promena sur tous les bras de la Meuse,
-sur tous les canaux qui mènent de la Meuse au Rhin, sur tous les bras
-du Rhin et sur la mer, entre le ciel et l'eau, et ce fut surtout,
-hélas! sur des ponts... J'ai passé des journées sans voir le ciel, sans
-oser regarder les eaux, sur tous les ponts des routes, des villes, et
-sur ceux qui osent chevaucher la mer... De Rotterdam, nous n'avons
-vu que l'immense pont qui enjambe la ville, on dirait, dans toute sa
-largeur.
-
-De ces quelques jours, il ne me reste que d'intolérables sensations de
-vertige. Le vertige, en Hollande? Eh bien, oui! Ai-je rêvé? Rêve-je
-encore?
-
-Je me demande aujourd'hui si ce n'était point la seule présence
-de Weil-Sée, sa voix lointaine, ses gestes saccadés, ses grimaces
-extra-humaines, l'immensité de ses illusions, qui amplifiaient ainsi,
-déformaient ainsi, les choses autour de lui... Je crois, en vérité,
-je crois qu'il avait cette puissance extraordinaire de communiquer
-son malaise, sa peine, son vertige, sa torture, à la matière la plus
-inerte... À son contact, la nature elle-même s'affolait...
-
-Là, le col tendu vers des viaducs de chemins de fer, nous voyions des
-wagons filer si haut, au-dessus de nos têtes, qu'il fallait deviner
-leur vacarme qui s'enfuyait... Ailleurs, nous dominions--le cœur
-m'en tourne--des trains de bateaux qui paraissaient des barques, des
-barques qui paraissaient des mouches... Et je fermais les yeux...
-Ici, c'était l'effroi que le bachot où nous dansions, une catastrophe
-d'arches et de piliers rompus l'anéantit; là, l'angoisse que ne cédât
-le tablier de métal, dont les courbes semblaient des rebondissements de
-palets sur l'eau, ce tablier si fragile, qu'il s'agitait au vent, et
-résonnait, en tous ses assemblages, sous notre poids... Je me souviens
-de ponts, où j'eusse donné des millions d'hectares de ciel de Hollande
-pour un bon kilomètre solide de grand'route de Beauce. Et pour ajouter
-à l'horreur de cette impression, les coups de sifflet éclataient,
-au-dessus de nous, comme l'annonce d'un malheur, et l'on entendait,
-en dessous, alterner et se répondre des lamentations de sirènes.
-Je voulais me persuader que je résistais aux forces qui tiraient
-mes entrailles, mon cœur, comme avec des cordes, chatouillaient
-mes chevilles, irritaient la moelle de mes tibias, et un frisson me
-parcourait à sentir que je «ne pesais plus»... Un dégoût de vivre,
-pire que la peur de mourir, me tenait suspendu en l'air... Non, en
-vérité, je ne pesais plus... Quand sur les remblais, les digues, et
-puis à rouler sur la brique ferme, j'avais repris, peu à peu, mon
-poids et ma raison, je goûtais comme le délice d'une convalescence, à
-suivre les enroulements de nuages, au ciel, à plonger mes yeux dans
-la transparence des eaux, au ras du sol... Et du vertige, je parlais
-légèrement, ainsi qu'on médit d'un ami...
-
---J'envie, me disait mon ami Weil-Sée, ceux qui ignorent le vertige,
-mais je les plains aussi... Quelle idée peuvent-ils avoir de l'enfer et
-comment pensent-ils qu'on ait pu l'imaginer?
-
-Cette idée le fit longuement ricaner... Puis, il continua:
-
---Il est certain que la damnation, c'est d'être, éternellement,
-les talons cherchant une paroi qui fuit, au point de se sentir
-invinciblement attiré... de se sentir tomber dans un gouffre, dont on
-sait qu'on n'atteindra jamais le fond.
-
-À mon tour, j'évoquais le vertige, à bord d'un ballon captif dont la
-nacelle résiste à la corde et au vent, et se couche; sur les falaises
-des côtes bretonnes qu'on sent glisser sous ses semelles, quand on
-se penche vers la mer; sur un balcon où l'on est monté, en riant, et
-dont le parapet est trop bas de cinq centimètres; sur les échelles des
-échafaudages dont on tient les montants embrassés une éternité, et dont
-il m'est arrivé de mordre... oui... de mordre, à m'en casser les dents,
-les barreaux.
-
---Mon cher Weil-Sée, un jour, au Mont-Vallier, j'avais eu la folie de
-suivre un ami sur un sentier qu'au bout de dix minutes je sentis--je
-n'aurais pas baissé les yeux pour un empire--se rétrécir jusqu'à
-devenir plus étroit que mes semelles... Je m'arrêtai enfin et mis
-bien une demi-heure--comme un petit équilibriste japonais au sommet
-d'une pyramide de tonneaux--à me retourner, et le double de temps à me
-coucher ventre contre terre. Mon ami, mon bourreau avait le courage
-de se moquer de moi... Je n'avais pas, moi, seulement la force de
-souhaiter sa mort... Et, à plat ventre, déchirant ma joue collée à la
-montagne, pour ne pas apercevoir le précipice, j'ai mis le temps d'une
-autre vie à refaire le chemin parcouru...
-
---Ce n'est rien... dit Weil-Sée, en montrant ses dents noires... le
-Mont-Vallier, ce n'est rien... Vous n'avez pas suivi, comme moi, les
-torrents des Alpes, à flanc de montagne, le long de parois qui semblent
-de marbre poli ou de boue schisteuse, dans des gouffres au profond
-desquels le ciel ne paraît plus qu'un tout petit ruisseau bleu... Voilà
-le vertige...
-
-Et il poursuivit, après un instant de silence, ricanant:
-
---C'est parce que je sais ce que c'est que le vertige... que je
-comprends quel tremblement dut agiter le pauvre Jésus aux jointures des
-genoux et du bassin, quand Satan l'a tenté.
-
-Les juifs sont très préoccupés de Jésus... Weil-Sée aimait à en parler;
-il en parlait à propos de tout... Au fond, il était fier d'avoir un
-Dieu dans sa famille. Il reprit.
-
---Le Malin--c'est bien le sobriquet qu'il mérite--avait mené Jésus
-sur la montagne, et, sous prétexte de lui offrir le monde, c'est un
-gouffre qu'il lui montrait... Or, ce qu'il y eut de divin dans le
-refus, ce n'est pas d'avoir refusé l'offre dérisoire d'un monde--quel
-monde, qui déjà ne lui appartienne, peut-on offrir à un Jésus ou à
-un Spinoza?--Non... le divin... écoutez-moi... c'est d'avoir, sur la
-montagne, au bord du gouffre, refusé du bras tentateur, l'appui...
-
-
-**Il prit un air dégagé--nous étions, en ce moment, sur la terre
-ferme--et il ajouta le plus gaiement du monde:
-
---Pour moi... je suis persuadé que je n'irai pas en enfer... Oh! ce
-n'est point que je croie tellement à l'enfer... Ce n'est pas non plus
-que j'aie une telle confiance dans la vertu de mes actions... ni dans
-la justice de ce Dieu qui, après avoir créé le monde, en six jours, à
-la diable, a fait annoncer partout--forfanterie!--qu'il le jugerait en
-un seul, comme on expédie les petits délits de police, au début des
-audiences correctionnelles... Du moins, Dieu sait-il très bien qu'ayant
-connu toutes les sortes de vertige, ce vertige infernal ne pourrait
-plus avoir de nouveauté pour moi, et, par conséquent, ne me serait pas
-un supplice... Alors?... À quoi bon?... Ah! ah! ah!...
-
-Et sans autre transition, il me parla de la Réforme dans les Pays-Bas,
-de la Réforme en Allemagne, de la Réforme en soi, et du rôle qu'y
-jouèrent les Iconoclastes, secte admirable, qu'il regrettait chaque
-fois qu'il visitait une exposition de peintures.
-
- * * * * *
-
-C'est pour avoir trop écouté mon ami Weil-Sée que je n'ai rien vu du
-port de Rotterdam. Pourtant, je m'étais bien promis de le visiter
-longuement, et Weil-Sée m'avait bien promis de me l'expliquer de
-même. Tout ce que j'en sais, tout ce que, sans doute, j'en saurai
-jamais, c'est «qu'on y voit circuler les produits des colonies du
-monde entier». Puissance d'évocation qu'ont toujours eue certaines
-phrases qu'il prononce!...Tous les autres ports que j'ai vus, depuis,
-me paraissent petits, étroits, inanimés. Le seul port qui puisse
-m'impressionner désormais, c'est ce port de Rotterdam, que je n'ai
-pas vu, que je n'ai pas besoin de voir, que je ne verrai ni n'oserai
-aller voir jamais, ce port de Rotterdam, dont je sais seulement, dont
-Weil-Sée m'a dit brièvement, en passant: «que les produits des colonies
-du monde entier y circulent»...
-
- * * * * *
-
-Il y a des hommes ainsi faits, que je n'ai pas la force de leur
-résister, que l'idée même ne m'en viendrait pas... Mon ami Weil-Sée
-est de ceux-là. Qu'on rie, si l'on veut, de mon esclavage; c'est pour
-moi le seul aspect du bonheur. Mais c'est trop peu dire que je ne
-résiste pas à ceux qui me plaisent; je ne sais, non plus, leur parler,
-ni parler devant eux... C'est pourquoi, peut-être, aucun personnage ne
-m'émeut autant que Cordélia. Seulement j'admire que cette malheureuse
-fille puisse en dire autant qu'elle en dit... Il est vrai que c'est du
-théâtre.
-
-Qu'un homme, au contraire, m'impatiente, ou qu'une femme prétentieuse
-et littéraire commence de disposer ses phrases, je me sens pris
-aussitôt d'une envie furieuse de les contredire, et même de les
-injurier. Ils peuvent soutenir les opinions qui me sont le plus
-chères, je m'aperçois aussitôt que ce ne sont plus les miennes, et mes
-convictions les plus ardentes, dans leur bouche, je les déteste. Je ne
-me contredis pas; je les contredis. Je ne leur mens pas; je m'évertue à
-les faire mentir... Je me sens en joie, en verve. Si je pouvais avoir
-de la haine, vraiment de la haine, je crois bien que j'aurais--pauvre
-de moi!--du génie... Au lieu qu'un sourire, qui me séduit, ne m'inspire
-pas un mot... et mes yeux--que des yeux ennemis font étinceler--se
-baissent devant un regard, dont ils aiment la lucidité ou la douceur...
-Alors, je demeure silencieux... je me sens stupide. C'est ma façon de
-m'abandonner. L'être qui me plaît parle pour lui et pour moi. Quoi
-qu'il dise... peu importe que je n'aie jamais pensé comme lui...
-je suis heureux. Et, à me persuader que la bouche amie décide, à
-l'instant, de ce que je pense et de ce que je suis, je n'ai plus qu'à
-l'écouter... J'écoute, je ne parle plus... Combien d'attentes j'ai
-dû décevoir! Combien, souvent, j'ai dû paraître sot!... Ce sont,
-pourtant, sans aucun doute, les moments où j'ai le mieux compris ce
-que je pouvais comprendre, et mon silence n'était que l'hébétude de
-l'intelligence satisfaite...
-
-Mes chers amis... mes charmantes amies... tous mes bien aimés, vous
-tous qui vous êtes, hélas! détachés de moi, vous surtout dont je me
-suis détaché, de combien de reniements, de combien de lâchetés, vous
-êtes responsables... et, je puis bien vous le dire, de combien de
-larmes! Car, pauvres imbéciles que vous êtes, vous avez toujours ignoré
-la belle source de tendresses qu'il y avait en moi.
-
- * * * * *
-
-Un soir, mon ami Weil-Sée me mena le long d'un quai désert, dans un
-club de la ville, où je fus accueilli avec beaucoup de cordialité; du
-moins, Weil-Sée me l'assura.
-
-Les membres du cercle--armateurs, banquiers, marchands--étaient réunis
-dans une salle dont le pourtour seul était meublé de banquettes, devant
-lesquelles, à intervalles réguliers, étaient fixés des guéridons.
-Tout le milieu restait vide, et les lustres de cuivre se reflétaient
-dans le miroir du parquet. Les places étaient occupées, d'ailleurs
-silencieusement, chacune, par un buveur, devant qui se dressait un
-pot de bière. Au-dessus de chaque buveur, un petit nuage de fumée
-s'épaississait, tous les petits nuages alimentant la nuée centrale,
-dont les bords légers s'enroulaient et bleuissaient par-dessus les
-lumières. Chaque buveur avait, aux dents, une pipe à peu près pareille,
-un peu longue. Toutes les pipes ne fumaient pas absolument en même
-temps, mais il y en avait toujours un certain nombre qui quittaient
-ensemble des bouches en même temps fumantes, ou revenaient en même
-temps reprendre, entre les dents, la place un instant occupée par le
-pot de bière... À de certains moments, des chocs de grès sur le marbre,
-des claquements de lèvres, des crachats, des remuements de pieds, des
-quintes de toux, cédaient à la parole gutturale de l'un ou de l'autre
-des membres du cercle, qu'on écoutait assez longuement, jusqu'à ce que
-ses derniers mots arrivassent â se fondre dans un _tutti_ de rires.
-Et Weil-Sée allait, de l'un à l'autre, souple, insinuant, avec des
-complaisances, des humilités, des servilités, qui m'attristèrent un peu.
-
-Mes deux voisins m'adressaient, de loin en loin, la parole à voix
-basse. L'un avait une trogne cuite au vent et au soleil, des tons d'un
-beau vieux pot de faïence; un épais collier de barbe jaunâtre lui
-faisait, autour du cou, comme un foulard. L'autre était un tout petit
-vieillard, occupé surtout à hausser sa petite personne et son menton
-minuscule au-dessus du bord de la table. Il se redressait à chaque
-instant, pour éviter, à la fois, que le fourneau de sa pipe ne vînt
-s'appuyer sur le guéridon, ou ne dépassât son crâne nu, mais duveté...
-Pour un sourire, il avait toujours la précaution de retirer sa pipe, et
-son sourire paraissait le sourire édenté d'un tout petit enfant. Il ne
-faisait pour ainsi dire que sourire... Weil-Sée m'apprit que c'était un
-des hommes les plus riches, un des spéculateurs les plus hardis, les
-plus implacables, les plus heureux de la place, celui qui avait ruiné
-le plus de familles, en Hollande.
-
-La soirée se prolongea de la sorte, sans incidents notables,
-fastidieusement. J'avais peine à croire que tous les désirs du
-lucre, toutes les passions de l'argent, se cachassent sous ces faces
-tranquilles...
-
-Sur le tard, nous vîmes, avec satisfaction, s'avancer, porté par un
-laquais en livrée, mais moustachu, un plateau étageant une colline
-pyramidale d'œufs de vanneau.
-
-La colline fut, en un instant, rasée... Des gestes menus et pressés
-dépouillaient les œufs de leurs coquilles, avec le bruit qu'eussent
-fait les dents d'un assemblée de rats.
-
-Le plaisir que j'aurais eu à savourer, seul, les blancs opalins, et
-les jaunes un tantinet boueux, fut gâté par la curiosité muette mais
-indiscrète avec laquelle le chœur des mangeurs m'observait.
-
-Ce fut, après ce repas d'un seul plat, qu'une longue barbe blanche
-m'apostropha... C'était un discours. Il était prononcé en français,
-mais un français mêlé d'expressions qu'avaient dû laisser les armées
-de Louis XIV, dans le delta de la Meuse et du Rhin... On accueillit
-aimablement tout ce que je dis en réponse. Mon voisin de droite me
-serra la main avec émotion; mon voisin de gauche, le petit vieux,
-sourit. Mais, je ne sus qu'à la sortie, par mon ami Weil-Sée, que
-j'avais parlé beaucoup trop vite... et que les Hollandais--même les
-plus familiers avec notre langue--n'avaient absolument rien compris à
-mes paroles.
-
---Tant mieux! ajouta-t-il... tant mieux!... Cela arrive souvent...
-en tout... partout... Mais oui... Les mots que nous comprenons, non
-plus, ne sont que des signes... Tenez!... ah! ah! c'est très drôle...
-En Afrique, un jour, je fus invité par une espèce de roi nègre, à une
-espèce de banquet... Ignorant sa langue et ne voulant pas fatiguer
-inutilement mon imagination par un toast improvisé, je récitai, avec de
-beaux gestes... et une voix musicale... une page de _Salammbô_... Tout
-simplement... Ce fut un enthousiasme... du délire... Ils pleuraient
-tous d'émotion, de joie... Ils m'embrassaient. Le roi m'accorda tous
-les territoires que je lui demandais... et même d'autres que je ne lui
-demandais pas... Il chanta, il dansa... Voyez-vous, mon cher, quand on
-comprend, on est triste... et on est méchant.
-
- * * * * *
-
-Jamais, je n'aurais osé m'avouer à moi-même que j'eusse pu regretter
-mes compagnons, encore moins me lasser de l'éloquence de Weil-Sée,
-ou du soin qu'il prenait de mon plaisir, cet excellent, ce parfait
-ami... Cependant quel soupir de soulagement je poussai... quel cri de
-délivrance, quand la Charron me les ramena! Jamais je ne vis avec plus
-d'aise nos dames descendre de l'auto, la tête enveloppée du voile, ou
-traînant, derrière elles, quelque écharpe de tulle, comme une allusion
-encore à la poussière de la route... J'étais impatient de repartir;
-j'étais surtout pressé de leur raconter mon ami Weil-Sée, de les
-émerveiller de ses projets, de ses aperçus, de sa vie vagabonde... Et
-si le sublime leur en échappait, n'avais-je point--pourquoi ne pas
-l'avouer?--la ressource de les en faire rire?
-
-Il en est ainsi de nos enthousiasmes, de la plupart de nos amitiés,
-ainsi des rêves de notre jeunesse. Il en est ainsi de bien des grands
-hommes, et de bien des chefs-d'œuvre... Il n'en va pas autrement
-pour les modes qui, hier exaltées, tombent demain dans le ridicule et
-la caricature.
-
-Les systèmes de philosophie, dans la tête des hommes, et les plumes
-d'oiseau, sur celle de leurs femmes, ont le même sort...
-
- * * * * *
-
-Ma dernière journée, je la donnai tout entière à mon ami Weil-Sée.
-
-Il fut amer et triste, triste peut-être à penser que, le lendemain
-matin, je l'aurais quitté, pour combien d'années?
-
-Il me parla en termes vagues, heurtés, douloureux, de toutes les
-amitiés sans courage qu'il avait dû laisser le long de la route... de
-l'ironie, de l'égoïsme, chez les meilleures, de la pitié offensante,
-chez les pires. Et voilà... Il était fatigué de se sentir toujours si
-seul... fatigué de sentir quelquefois, souvent, qu'il n'était même pas,
-à soi-même, un «compagnon»... Et quand la vieillesse viendrait tout à
-fait?...
-
---Il y a des moments où je ne m'aime plus... je ne m'intéresse plus,
-des moments où je ne me comprends pas plus qu'on ne me comprend... Je
-suis peut-être un raté?...
-
-Et il me regarda longuement, anxieusement, attendant une réponse... Je
-haussai les épaules, pour le rassurer.
-
-Au Musée, où il me mena, il demeura tout à fait silencieux et agacé.
-Il me laissa admirer, sans aucun commentaire, les deux grands van
-Gogh, _Le Moulin dans le polder, L'Allée_, qui ont, déjà, la majesté
-souriante, la tranquille éternité des vieux chefs-d'œuvre. Pendant
-que je les considérais et les opposais aux bestiaux ennuyeux de Mauve,
-Weil-Sée gardait aux lèvres un pli dur, et comme la grimace d'une
-tristesse qui, non seulement se refusait à parler, mais ne trouvait
-rien à dire. Un moment, ce pli se tordit tellement au coin de sa
-bouche, que je crus que le pauvre diable allait fondre en larmes... Je
-songeai que j'avais été, pour lui, un moment d'exaltation, d'oubli, de
-répit, dans sa vie, et que, moi parti, il allait peut-être retomber
-plus profondément dans les affres de la solitude et... qui sait?... de
-la désespérance.
-
---Mais non... mais non... me disais-je, pour ne pas trop m'attendrir...
-Je me trompe... Il est nerveux, ce matin, c'est peut-être le temps...
-Weil-Sée? Allons donc! Son imagination lui tient lieu de tout... de
-femme, de famille, d'amis, de fortune, de succès, de bonheur.. Oui...
-oui... Il est heureux...
-
-Et, tout d'un coup, le secouant joyeusement:
-
---Ah! mon vieux Weil-Sée!... mon vieux Weil-Sée!
-
-Sans proférer une parole, mon pauvre cher Weil-Sée continua d'aller par
-les salles, ne voyant rien, ne regardant rien, ni les visiteurs, ni les
-tableaux, ne voyant et ne regardant que lui-même, je suppose...
-
-Il ne s'arrêta que devant L'_Age de pierre_, de Rodin; il s'y arrêta
-de longues minutes... Il s'asseyait auprès, tournait autour, les mains
-derrière le dos, s'adossait à un mur, clignait de l'œil, et, de
-temps en temps, avec un sourire préoccupé, venait passer une paume,
-lentement, doucement, sur la patine du bronze. Il ne me confia aucune
-impression. J'en avais le cœur serré.
-
-Le soir, tard, je le reconduisis jusque chez lui... Il habitait une
-petite rue déserte, une petite rue voisine du Jardin Zoologique...
-
-Il avait toujours, sous divers prétextes, évité de me montrer sa
-chambre. J'imaginai le désordre, la saleté, toutes les choses
-bizarres qui traînaient là, échantillons de minerais, instruments
-de mathématiques, cartes, photographies de Cranach et de Rembrandt,
-épinglées aux murs, et le Cézanne, seul tableau qu'il eût gardé de sa
-collection, depuis longtemps dispersée, et qui l'accompagnait partout...
-
-Nous étions devant sa porte, et il ne se décidait pas à sonner.
-
---Voyez-vous... me dit-il, tout à coup... Nous n'arriverons à rien...
-Nous sommes un siècle perdu... un siècle mort... si les hommes comme
-vous... mais oui!... Laissez donc la littérature..., ses inutilités...
-ses frivolités... sa bêtise encrassante... Entrez résolument dans...
-
-Sur le trottoir opposé, près d'un réverbère, dont la lueur courte et
-tremblotante donnait à la rue comme un aspect de bouge, une femme
-passait et repassait que Weil-Sée ne voyait point, mais qui me
-préoccupait... Comment eût-il deviné que notre présence dans cette
-rue déserte et morne, à une heure si tardive, pût gêner quelqu'un?...
-Pourtant elle gênait probablement le couple, qu'après deux essais
-infructueux la promeneuse du trottoir venait de former avec un passant,
-replet, courtaud, dont je vis luire, dans l'ombre, le chapeau haut de
-forme.
-
-Weil-Sée continuait:
-
---Croyez-moi... lancez-vous dans les spéculations supérieures...
-abordez le vaste champ des futuritions. Le passé est mort... le
-présent agonise, et demain il sera mort aussi... L'avenir... toujours
-l'avenir... rien que l'avenir... les hypothèses... les probabilités...
-ce qu'ils appellent l'irréalisable... à la bonne heure!...
-Travaillez... Le monde... le monde....
-
-La femme avait entraîné son compagnon dans l'invisible, au fond de la
-rue.
-
-Et Weil-Sée parlait, parlait... parlait... Mais son verbe n'était plus
-le même... Il s'enflait bien, un moment, mais pour retomber ensuite,
-flasque et mou, comme un ballon qui se dégonfle...
-
-Depuis dix minutes, j'entendais des mots énormes s'élever, puis crever,
-s'évanouir, quand l'homme replet de tout à l'heure revint à passer,
-mais seul, de l'autre côté de la rue... Il marchait vite, la figure
-cachée dans le col relevé de son pardessus... Un reflet sur le devant,
-puis un reflet sur le derrière de son chapeau... et il disparut sans
-avoir, une seule fois, tourné la tête...
-
---La gnosticratie... mon cher... savez-vous bien que cette
-gnosticratie...
-
-Ce fut alors que passa, en face de nous, toujours sous le même bec de
-gaz, l'active promeneuse qui sa dandinait... Elle ne se doutait pas
-que nous décidions, en ce moment, du sort de l'humanité... En pleine
-lumière, je la vis seulement essuyer ses doigts avec son mouchoir... Et
-puis, peu à peu, tout doucement, elle fut absorbée par la nuit...
-
-
-
-
-Canaux d'Amsterdam.
-
-
-Je ne vous dirai pas qu'Amsterdam est la Venise du Nord. D'abord, parce
-que j'ai naturellement horreur de ces façons de parler, et puis, parce
-que je n'en sais rien, n'étant jamais allé à Venise.
-
---Comment, monsieur?... me dit un jour une dame offensée par cette
-cynique déclaration... Est-ce possible?
-
-Et, déçue, toute triste, languissante, elle ajouta:
-
---Vous n'avez donc jamais aimé?
-
---Pas à Venise... non, madame... pas à Venise...
-
---Ah! monsieur... je vous plains... On n'aime bien qu'à Venise...
-
-Me plaignit-elle?... Je crois plutôt qu'elle me méprisa...
-
-Dois-je dire-c'est peut-être le moment--que je me gondolais?
-
-Ce sont des raisons de cet ordre-là qui m'ont toujours empêché d'aller
-à Venise.
-
-Manet, en haine de l'école de 1830, ne consentit jamais à mettre les
-pieds dans la forêt de Fontainebleau. Rien que le nom de Barbizon,
-de Marlotte, lui donnait de furieux accès de rage. Chose à peine
-croyable, il refusa plusieurs fois l'invitation de Mallarmé de l'aller
-voir au pont de Valvins. Mais il alla à Venise. Non seulement, il y
-alla; il y peignit. Moi, si je n'ai jamais été à Venise où, pourtant,
-j'aurais aimé rendre visite à Titien et au Tintoret, chez eux, j'en
-accuse, en plus des conversations dans le genre de celle que je viens
-de rapporter, toute une iconographie crapuleuse et une non moins
-crapuleuse bibliothèque musicale et poétique. Peut-être n'y avait-il
-qu'un moyen de me laver de ces propos, de toutes ces mélodies, et de
-tant de motifs pour journaux mondains, illustrés par M. Pierre Laffite
-et Cie, c'était d'aller à Venise. Mais chaque fois que je suis arrivé à
-en prendre la résolution, j'ai eu tellement peur de ne rencontrer, sur
-la lagune, que des amants du répertoire de M. Donnay, ou des paysages
-de M. Ziem, ou des ritournelles de M. Gounod, que j'ai toujours préféré
-retourner, une fois de plus, sur le Dam.
-
- * * * * *
-
-Quand on ne les connaît pas bien, et si l'on n'a point le sens aigu
-des variétés et des différences, tous les quais et tous les canaux
-d'Amsterdam se ressemblent.
-
---C'est effrayamment monotone... s'écrie la dame citée plus haut.
-
-Or, je suis allé assez souvent à Amsterdam, pour comprendre, à ma très
-grande joie, que rien n'est plus divers, et plus bougeant qu'Amsterdam;
-que, non seulement aucun reflet des maisons dans ses canaux pareils,
-mais qu'aucune de ses maisons pareilles ne se ressemblent. Chaque
-portion de canal est un paysage différent de murs, de pignons, de
-chalands, de fenêtres fleuries; chaque maison a son visage propre, sa
-structure individuelle, selon le degré d'affaissement des pilotis qui
-la soutiennent... Et, surtout, c'est un autre paysage de ciel, dont on
-dirait que les Hollandais ont mis, chaque fois, sous verre, la patine
-prodigieuse.
-
- * * * * *
-
-Au bord des canaux d'Amsterdam, et sur leurs ponts, depuis que je
-m'attarde à imaginer le tain de vase profonde de ces miroirs qui
-meurent, je sens que monte jusqu'à moi une odeur qui devient, chaque
-année, plus forte et plus fétide. À mon dernier voyage, en plein été,
-c'était, le soir, une puanteur dont le souvenir ma poursuit.
-
-Je sais le pouvoir de l'imagination sur les sens, sur les nerfs. C'est
-à ce dernier voyage que j'ai appris cette chose effrayante: on n'avait
-pas curé les canaux d'Amsterdam, depuis trois cents ans. Et, rien que
-de l'avoir appris, il me sembla, tout à coup, qu'une épouvantable odeur
-me faisait tourner le cœur, et je grelottai la fièvre, durant huit
-jours, dans ma chambre d'hôtel d'où je voyais passer, sur le canal, les
-noirs chalands, flotter au-dessus des eaux, au ras des eaux du canal,
-de longues images grimaçantes, de longs spectres verts.
-
-La _dame de la mer_ trouve l'eau lourde dans les fjords... Si elle
-était venue à Amsterdam, qu'eût-elle dit de l'eau des canaux? Elle est
-de plomb... Une sorte de graisse purulente, une sorte de mucus qu'elle
-a sécrété, mousse, tournoie, ondoie à sa surface.
-
-L'eau encore, même l'eau boueuse, on peut l'agiter; les coques des
-chalands la font sans cesse mouvoir, la décapent pour un instant; les
-courants de mer qu'on arrive à y précipiter la renouvellent un peu, la
-rafraîchissent... Mais la vase? Mais ces vases séculaires, ces lents
-et continuels déversements d'égouts, ces dépôts de tant de millions de
-vies humaines qui se stratifient au fond?... Comment s'en débarrasser?
-Déjà, les miasmes traversent les boues et l'eau, envoient crever
-à la surface leurs bulles d'infection. Qu'on remue ce lit profond
-de pourritures, où le moindre caillou qui tombe délivre les fièvres
-captives, qu'on le drague, qu'on l'expose à l'air, et c'est la ville,
-c'est le pays entier, ce sont les pays voisins, c'est toute l'Europe
-empoisonnée... C'est la peste, le choléra, ce sont peut-être des
-fièvres inconnues, c'est la mort sur le monde!
-
-Les Hollandais ont tout prévu, sauf cela. Ils se croient à l'abri de
-toutes surprises derrière leurs remparts d'eau. Ils n'ont qu'à rompre
-une digue pour noyer d'un seul coup leurs envahisseurs. Mais que l'eau
-découvre son lit de bourbes, et c'est fini d'eux. L'eau se venge
-d'avoir été domptée, immobilisée, écrasée entre des murs de pierre.
-Elle est faite pour courir, s'épandre et chanter sur les cailloux d'or.
-Chaque fois qu'elle croupit quelque part, elle devient mortelle...
-On a beau faire, il y a toujours un moment où la nature secoue
-formidablement le joug de l'homme...
-
-Habituons-nous aussi à cette idée que notre sort, même le sort de
-l'homme de génie qui emporte la pensée au delà des horizons sensibles,
-veut que ses excréments, veut que ses organes vitaux soient une
-infection et une honte. La légende qui nous raconte que les cadavres
-des saints embaumaient est digne de l'Immaculée-Conception. Inventions
-misérables! Tous les cadavres puent; tous les corps humains puent.
-
-Lecteur, le divin Platon allait chaque jour à la selle, ignoblement,
-comme il faut qu'y aille, chaque jour, ta bien-aimée. Si elle n'y va
-pas, le cher cœur, elle ne t'aimera plus... Constipé, le divin
-Platon devient aussitôt une brute quinteuse et stupide. L'intestin
-commande au cerveau... Quant à cette putréfaction que les villes font
-sous elles, elle menace toutes las agglomérations, à la façon, songes-y
-bien, dont les ordures sociales et les reliefs du plaisir des riches
-menacent les sociétés d'une fermentation inapaisable de la misère.
-
-Ici, cette pourriture demeure, pullule dans les rues, sous une lame
-d'eau qu'elle refoule et amincit, chaque jour, chaque heure, davantage.
-Plus on tarde d'y remédier, plus le danger grandit. Mais quoi faire?...
-On est impuissant. Des commissions s'assemblent et travaillent, des
-rapports s'ajoutent à des rapports, les projets chimériques s'empilent
-sur les projets irréalisables; les parlements légifèrent. Duquel, entre
-ces systèmes, de laquelle, entre ces utopies proposées, viendra donc le
-salut?... On ne sait pas... Ce qu'on sait, c'est que les ouvriers de la
-redoutable entreprise périront tous, comme périrent tous les soldats
-qui, au début de la colonisation, remuèrent les terres homicides de la
-Guyane.
-
-En attendant, Amsterdam s'épanouit au soleil du printemps. Les tons
-délicats de ses rues jouent avec les eaux noires des canaux, avec les
-ciels rares qui achèvent son délice. Ses habitants prospèrent; ils
-donnent l'exemple de l'activité et de l'emploi judicieux des richesses;
-ils demandent à une centaine de sectes religieuses de leur enseigner
-la voie qui conduit le plus sûrement à Dieu... Ils cultivent les
-tulipes, les narcisses, et les beaux lis de l'Extrême-Orient, taillent
-le diamant, spéculent sur les marchandises lointaines, entassent
-l'or, rêvent d'un plus immense polder, pour remplacer le Zuyderzée
-desséché... Et, minute à minute, les vases mortelles se déposent, se
-superposent les unes aux autres, s'accumulent...
-
-Et quand elles affleureront à la surface?...
-
-
-
-
-Foire aux fromages.
-
-
-À l'entrée du bourg de Purmerend, sur une riante, grouillante petite
-place, au bord du canal, nous sommes arrêtés par les apprêts d'une
-foire aux fromages... Une longue file de chalands, pleins de ces boules
-rouges ou violacées qu'on appelle des têtes de nègres, s'amarrent le
-long des quais, oh, de place en place, avec cette cargaison, l'on
-construit de petits monticules, semblables à ces pyramides de boulets
-louis-quatorziens que nous voyons encore dans les arsenaux maritimes.
-C'est assez étrange, et très gai de couleur. La lumière du matin
-fait vibrer les feuillages, joyeusement. L'air, où circule une odeur
-aigrelette, est d'une grande transparence. Les contours des objets,
-des fromages, comme des visages, des maisons vernies, des arbres, des
-bateaux, ont la même netteté, la même sécheresse jolie...
-
-De ces bateaux, qu'on dirait remplis de joujoux neufs, les débardeurs
-lancent, comme on jongle, les sphères colorées à des gars, à des filles
-qui, toujours jonglant, les relancent, les unes à des marchands qui en
-dressent des tas devant leurs tentes, les autres à des voituriers qui
-en remplissent, jusqu'au bord, leurs voitures.
-
-Des paysannes,--presque toutes ont les tempes ornées de coquilles d'or,
-ou portent le casque doré sous le bonnet de dentelles,--des paysans, en
-pantalons courts, en sabots clairs, ont, en se renvoyant ces ballons
-ronds et rouges, des figures rondes et rouges, si bien que, parfois,
-nous pourrions croire qu'ils jouent à la balla, avec leurs propres
-têtes, et que nous assistons au dernier acte d'une opérette féerique,
-ou encore à un ballet de jongleurs au bord de l'eau.
-
- * * * * *
-
-La 628-E8 dut manœuvrer avec précaution entre ces obstacles et ces
-jeux. Heureusement, nous étonnions la foule, au moins autant qu'elle
-nous amusait. Elle ne se livra à aucune démonstration. Même, tout
-à coup, à la suite d'une légère détonation du carburateur, sur les
-bateaux, sur les tas, dans les voitures, à bout de bras, et, je crois
-bien, en l'air, un millier de sphères colorées s'immobilisèrent...
-
-Sur un coup de frein, la circonférence d'une roue se fit un instant
-tangente à celle d'un de ces ballons qui avait roulé jusqu'à nous... La
-seconde d'après, un bond du moteur détruisait ce concept géométrique,
-dont il ne resta plus sur le sol qu'un peu de pâte rouge, aplatie.
-
-Et, de loin, en nous retournant, nous vîmes toutes les balles et, je
-crois bien, toutes les têtes aussi, reprendre, à la fois leur vol et
-leurs paraboles...
-
-«Fromages, mirages...» dirait Jean Dolent.
-
-
-
-
-La porte entrebâillée.
-
-
-Depuis le début de notre voyage,--aveu pénible pour un Français,--il
-ne nous est arrivé aucune aventure dans un hôtel, j'entends, aucune
-aventure galante. Gérald B... celui, de nous, qui a le plus voyagé, et
-qui, d'ailleurs, est Anglais, prétend que, dans les hôtels, il n'arrive
-jamais rien.
-
---Je vous assure, répète-t-il... rien... rien... jamais rien... sauf,
-bien entendu, ce qui peut arriver à chacun sur un trottoir ou dans un
-cabaret de nuit... Les Allemandes, les Anglaises qui voyagent seules,
-lorsque le roman sentimental ou la bouteille de gin, le souvenir d'un
-opéra, d'un officier, ou tout simplement d'un commis de magasin, agite
-leur imagination, et qu'elles ont besoin d'aide, sonnent le garçon
-d'étage... Considérez-vous comme une aventure l'offre de la servante de
-l'hôtel, dans les petites villes de Serbie, de Roumanie?...
-
---Alors, en Serbie?
-
---Oui... en Bulgarie, en Hongrie aussi... Mais cela fait partie de
-leur service, comme le cirage des chaussures incombe au conducteur
-du sleeping... Un trait... je me rappelle un seul trait qui vaille
-d'être rapporté... Et encore!... C'était en Transylvanie, au pays
-de l'or. Nous étions, en été, au petit jour, après une nuit passée
-en wagon, et avant de repartir en voiture, descendus dans un hôtel,
-pour y refaire un peu notre toilette... Deux filles nous servaient...
-L'une, geignant, suppliait en mauvais allemand, qu'on acceptât ses
-offres, criait qu'elle était pauvre, qu'elle n'avait vraiment rien...
-Pour nous prouver, sans doute, son dénuement, tout à coup elle souleva
-crânement le cache-misère dont, en hâte, à notre arrivée, au saut du
-lit, elle s'était enveloppée, toute nue... Sa hardiesse ne manquait
-pas de grâce... Elle était grande, bien faite... de belles lignes...
-un joli grain de peau... Mais nous étions trop nombreux... Je lui en
-fis la remarque: «Qu'est-ce que ça fait?... répondit-elle. Tous...
-tous... tous... Je suis si pauvre!» Pendant ce temps-là, l'autre ne
-disait rien, souriait en continuant son ouvrage. À peine débarbouillés,
-mal brossés... nous prenions la fuite... Je n'ai jamais eu d'autre
-aventure...
-
-Pourtant, un soir, à La Haye, après dîner, Gérald B..., qui, pendant
-le repas, avait paru rêveur, préoccupé, nous avoua, à peine les dames
-parties, qu'il s'était trompé, et qu'il pouvait arriver, qu'il arrivait
-parfois des aventures, à un voyageur, dans les hôtels... Il avait des
-scrupules à parler, mais nous l'aidâmes à trouver de quoi les apaiser...
-
---Eh bien, voilà! C'est assez drôle, du reste...
-
-Il était rentré à l'hôtel, vers cinq heures. En voulant ouvrir la
-porte de sa chambre, il s'étonna qu'elle fût entrebâillée. Et, la
-porte poussée, il s'étonna bien davantage, en voyant, devant l'armoire
-à glace, une chemise lentement se hisser, se plisser sur une croupe
-féminine, découvrir le rein, les omoplates et, à la fin, s'élever,
-avec précaution, sans en déranger l'ordonnance blonde, au-dessus des
-ondulations de la coiffure. Rien de plus rouge que le visage de la
-dame, sans chemise quand elle s'était, tout à coup, instinctivement,
-retournée, au léger grincement de la porte.
-
---Monsieur!... Oh! Me... Monsieur! cria-t-elle, pas trop haut
-cependant, et sans trop de colère, tandis que ses doigts
-s'embarrassaient et embarrassaient leurs bagues dans les dentelles...
-
-Ce qui était vraiment le plus délicieux à regarder, c'est que, au plus
-fort de son trouble, elle ne parvenait pas à vêtir seulement, de ce
-nuage de batiste qui s'enroulait à son bras, ses seins nus... Tout le
-corps était d'une blancheur dorée, éblouissante, sauf la taille où le
-corset avait mis, en la serrant, comme des morsures et des pinçons, et
-les jambes où la peau transparaissait, par les fines mailles de deux
-bas de soie noire à jour...
-
-Notre ami avait refermé, verrouillé la porte.
-
---Monsieur!... Oh! Me... Monsieur!...
-
-Sans répondre à la voix qui tremblait--tremblait-elle elle
-vraiment?--il se rapprocha, à pas de loup, de la glace, qui, loin
-d'offrir un voile à la pudeur de la dame, ne la dévêtait que
-davantage...
-
---Me... Monsieur!... Non... non... Soyez gentil. Non... je... je...
-Allez-vous-en... je... vous supplie!
-
-Des bras suppliants sont débiles. Les bras de notre ami l'avaient
-prise, enserrée, l'entraînaient vers le lit, tout couvert de robes, de
-corsages, de gants, de chiffons, de lingeries parfumées que, l'un après
-l'autre, il envoyait promener à travers la chambre, sans un mot... Et
-la dame ne pouvait crier, mais à peine, et de plus en plus bas, que:
-
---Me... Monsieur!... Ah!... Ah!... Me... Me...
-
-Puis, il sentit qu'une étreinte répondait à ses étreintes, que des
-caresses répondaient à ses caresses... Et la voix, peu à peu voilée, et
-puis rauque, enfin haletante et pâmée, balbutiait:
-
---Ah! mon chéri!... mon chéri!
-
-Gérald en riait encore quand il eut regagné sa chambre, voisine de
-celle de la dame, et y fut tombé dans un fauteuil, où il s'endormit
-jusqu'au dîner.
-
-Son récit terminé, il nous dit:
-
---Je comprends que je mes sois trompé de chambre... Mais, elle?...
-Pourquoi la sienne, juste à ce moment pathétique, était-elle
-entrebâillée?...
-
-Nous allions nous livrer gaiement à diverses hypothèses, quand nous
-vîmes Gérald tout à coup rougir... ah! rougir comme avait dû rougir
-la dame en chemise, ou plutôt sans chemise. Mais il ne rougissait pas
-seul. Un couple pénétrait dans le restaurant, où nous nous étions
-attardés à fumer. Une femme, d'à peine vingt-cinq ans, blonde, les
-joues en feu, toute scintillante de jais, et ramenant, par contenance,
-la gaze verte qui se gonflait à son épaule, s'avançait, incertaine,
-hésitante. Un homme énorme, beaucoup plus âgé, très haut de taille,
-gros, gras, glabre, l'air malsain, l'air bourru, l'air fourbe aussi, la
-suivait, ouvrant de grands pas, et se dandinant ridiculement, sur des
-hanches trop fortes de vieille femme... Un oeillet, d'un pourpre noir,
-s'empâtait à la boutonnière de son smoking...
-
---Avancez donc, ma chère! fit-il en russe, d'une voix dure.
-
-La table voisine de la nôtre portait une corbeille de roses rouges,
-et un maître d'hôtel s'empressait auprès des arrivants pour les y
-conduire. La dame, visiblement, répugnait à aller jusque-là... Elle
-tournait la tête vers l'autre bout de la salle, où, par une baie
-ouverte, l'on apercevait une sorte de petit jardin de palmiers,
-illuminé de girandoles; un jet d'eau sortait d'un amas de petites
-roches en carton, que tapissaient des fougères stérilisées.
-
---Non, ce n'est pas la peine... fit encore le mari... Il y a un courant
-d'air... avancez donc...
-
-Ce fut lui qui insista encore pour qu'elle s'assît à la place qui,
-justement, nous faisait face... Un mot bref, détaché d'une voix
-coupante, obligea le colosse à se taire, à courber sa tête teinte... Il
-s'effaça, en laissant, enfin, sa femme, prendre l'autre chaise et nous
-dérober sa rougeur...
-
-Dans ces circonstances-là, je m'intéresse surtout aux maris; et c'est
-le meilleur moyen que j'aie de trouver des excuses à leurs femmes.
-Dans la face énorme et molle de celui-ci, le menton saillait. Il
-était sinon absolument sourd, du moins très dur d'oreille, ce qui le
-forçait à pencher souvent, vers sa compagne, le masque rasé, plaqué
-de deux bandeaux trop noirs, et dont un monocle détruisait seul la
-ressemblance avec celui d'un cocher de maison cossue. Ses gros doigts,
-courts et boullus, très blancs, étaient gainés de bagues, où des feux
-étincelaient. En parcourant le menu, il haussait les épaules, parlait
-fort, maugréait, semblait mâcher ses mots comme de la viande trop dure.
-
-D'elle, qui nous tournait le dos, je remarquais seulement, sous les
-cheveux ondulés qui la couronnaient comme d'une tiare légère, une
-rigole qui se creusait à partir de la nuque, détail que Gérald, tout à
-l'heure, dans l'intime description de son inconnue, nous avait donné.
-
-Notre ami, très gêné, fit observer tout à coup, à voix basse, combien
-nos cigares faisaient de fumée... Il y avait, dans ses paroles, une
-insistance suppliante. De temps en temps, le gros monsieur, sans nous
-regarder, mais avec ostentation, agitait l'air du plat de ses mains
-gantées d'or et de pierreries, et soufflait bruyamment:
-
---Pfouou!... Pfouou!...
-
-Ah! s'il n'y avait eu que le gros monsieur!... Nous nous levâmes, sans
-plus parler... Les autres défilèrent avant moi, devant la table aux
-roses... Pas un, je l'avoue à notre honte, n'eut le bon goût ni la
-force de résister au désir de retourner la tête. Et moi, plus goujat
-que tous, sans même me donner l'excuse de la liberté du voyage, bravant
-les regards de la dame et le monocle furieux du mari, je me retournai
-aussi, brusquement, m'arrêtai quelques secondes, sous prétexte
-d'épousseter le revers de mon smoking, où un peu de cendre de cigare
-était tombé, et je vis, avec une sorte de joie jalouse et basse, le
-joli visage blond s'empourprer... Tout au plus ne cédai-je pas à la
-tentation de dire, en passant:
-
---Me... Monsieur...
-
-Dehors, je complimentai Gérald, qui avait retrouvé toute son
-assurance. Après nous avoir traités de «cochons», pour la forme, il
-nous avoua:
-
---C'est curieux... Vous savez que, si elle n'avait pas rougi en me
-voyant dans la salle... je crois, ma parole, que je ne l'eusse pas
-reconnue!... Dame, habillée, n'est-ce pas?... Mais qu'est-ce que ça
-peut bien être que ces types-là?... Il faudra que je le demande au
-portier...
-
-
-
-
-Hymne à la paix et à La Haye.
-
-
-Je comprends qu'on ait choisi la Hollande et, dans la Hollande, La
-Haye, pour y installer ce tribunal arbitral qui, un jour, en dépit des
-plaisanteries et des dénégations pessimistes, se substituera au bon
-plaisir des Empereurs, des Rois, des Parlements, pour connaître des
-querelles internationales, leur trouver des solutions qui ne seront
-plus des massacres, et, enfin, établir la paix, je ne dis pas entre les
-hommes, mais entre les peuples.
-
-Il est certain que la Hollande et, parmi toutes les villes de Hollande,
-que La Haye, possèdent un charme, une vertu--pas encore pacifistes,
-peut-être--mais singulièrement pacifiants. On peut y rêver de choses
-merveilleuses, on peut y rêver le bonheur universel, comme dans un beau
-parc, le soir, après dîner...
-
-Cette vertu de la Hollande, ce charme de La Haye, j'en ai subi, bien
-des fois, les influences sédatives, et d'autres, comme moi, qui étaient
-plus agités, plus malades que moi, les ont subies également. C'est
-délicieux. La douceur du sol uni, sa claire et profonde monotonie que
-rompent et diversifient, à l'infini, l'immense lumière du ciel et les
-reflets de l'eau confondus, l'absence de tout appareil guerrier, le
-spectacle d'une vie à la fois active et très calme, d'où tout effort
-douloureux semble être banni, l'énergie tranquille des visages, le
-silence des polders et des canaux, tout cela vous prend, vous subjugue,
-vous conquiert. Jamais rien qui grince et qui menace... Et la terre, si
-âpre autre part, l'eau, si terrible partout, se font dociles aux mains
-de l'homme qui leur demande son pain et ses joies.
-
-En bons égoïstes, en sages privilégiés de la fortune, ne cherchez pas
-trop à briser cette surface riante qui recouvre, peut-être, comme
-partout, des haines farouches, bien des luttes fratricides, une
-fermentation sociale qui, à Amsterdam, à Rotterdam, principalement,
-s'échauffe et bout dans les bas-fonds de la misère et du travail.
-Contentez-vous, comme toujours, des apparences qui rassurent, et,
-comme toujours, faites-en des réalités. Que vous importe, si elles
-mentent?... Il sera toujours temps de vous réveiller de vos rêves
-d'autruches.
-
- * * * * *
-
-Que de fois je suis venu ici, déprimé, surmené, les nerfs tendus et
-vibrants, par conséquent prédisposé à toutes les impulsions mauvaises!
-Et, après deux jours passés à La Haye, où ce qui reste d'un peu
-sauvage, d'un peu inquiétant dans le caractère hollandais disparaît,
-après deux jours de flânerie devant le Vivier, le Palais de Rembrandt,
-que gardent les cygnes, le Palais de la Petite Reine douloureuse, où
-ne veille aucun soldat, après deux jours de promenades, le long de ces
-jolies rues, de ces jolis jardins, si joliment fleuris, à travers cette
-belle campagne verte qui s'étale autour de la ville, comme un doux et
-somptueux tapis, voici que s'opère en moi la détente miraculeuse...
-Tout s'apaise, âme, muscles, nerfs et cerveau. Je suis heureux de
-vivre, sans hâtes fébriles, sans désirs brusques et sursautants.
-Avec une tranquillité complète, je jouis de toute cette mélancolie
-qui m'entoure et me pénètre, non point la mélancolie amère comme le
-fiel où elle alla chercher son nom, mais cette mélancolie rayonnante
-que, jeune, j'ai tant de fois connue aux approches de l'amour, et que
-donnent aussi les quelques instants de parfait bonheur, dont tout
-homme, même le plus dénué, garde en soi, au fond de soi, sans savoir
-d'où il est venu, le souvenir miséricordieux et lointain: peut-être
-un paysage entrevu, le soir après une journée de marche fatigante;
-peut-être le regard d'espoir d'un malade aimé, peut-être moins encore...
-
-Comment ne pas croire à l'amour, à la fraternité de l'avenir, quand,
-sur toutes les routes, sur toutes les digues, de La Haye à Haarlem,
-vous ne rencontrez que des visages heureux, que des chapeaux, des
-corsages, des mains, des bicyclettes, des voitures, fleuris de tulipes,
-de narcisses et de jacinthes; que des sentiers d'eau argentée où,
-entre des rives rouges, des rives pourprées, des rives d'or, les
-barques glissent silencieusement, chargées de leurs moissons rouges,
-de leurs moissons pourprées, de leurs moissons d'or?... Un jour, nous
-avons croisé un petit détachement de fantassins... Ils chantaient,
-avec des accords délicieux, des chansons idylliques, des sortes de
-lieds d'amour... Et des tulipes, comme dans les vases de la maison,
-trempaient leurs tiges au goulot du canon des fusils.
-
-La paix rayonne tellement partout, elle habite si bien ces demeures
-lustrées et souriantes, qui s'espacent dans les verdures de ce
-continuel jardin qu'est la Hollande... et je la sens si forte en moi,
-que je ne veux même pas me demander à qui appartiennent toute cette
-abondance et toute cette richesse du sol, de l'eau et de la mer, dont
-la Hollande regorge... Et je ne veux pas savoir, non plus, ce que
-cache, à Amsterdam, par exemple, cette Bourse toute rouge, dont les
-murs hauts, les créneaux, les meurtrières évoquent les citadelles de
-guerre, et les châteaux de rapines d'autrefois.
-
- * * * * *
-
-Nous avons revu le mari de la dame à la chemise... Interrogé par
-Gérald, le portier nous apprend qu'il s'appelle le comte K..., qu'il
-est Russe..., délégué au Congrès de la Paix..., enfin quelque chose
-comme ça... Et il raconte:
-
---C'est un monsieur pas commode... Il grogne toujours... et d'une
-violence!... Chaque fois qu'il sort en ville, il a de mauvaises
-affaires avec quelqu'un. L'autre soir, au théâtre, il a souffleté
-le contrôleur. Hier, il a pris à la gorge, dans sa boutique, un
-boutiquier. Ce matin même... monsieur ne sait pas?... on a eu toutes
-les peines à l'empêcher de jeter par la fenêtre le valet de chambre
-de l'étage... Enfin, il a lancé une carafe de vin à la tête du maître
-d'hôtel... le pauvre diable est très blessé... Il ne peut dire un
-mot qui ne soit une injure, faire un geste qui ne soit un coup de
-poing... Le patron voudrait bien le renvoyer... Mais quoi! il dépense
-beaucoup... Et ce serait peut-être des histoires... des complications
-internationales.
-
---La guerre, parbleu!
-
---Hé!... on ne sait pas.
-
-Après un petit silence. Gérald demande encore:
-
---Et sa femme?
-
-Le portier, qui est un homme superbe, musclé et râblé comme un athlète,
-sourit. Il lisse ses moustaches, claque de la langue, redresse son
-cou de taureau, où je vois des tendons se bander comme des cordes. Il
-ne répond pas tout de suite. Un moment, j'admire sa force et l'or qui
-resplendit à sa casquette, au col de sa redingote, aux revers de ses
-manches...
-
-Puis, avantageux et rêveur, il murmure:
-
---Dame!... avec un homme comme ça... vous pensez bien!...
-
-
-
-
-LA FAUNE DES ROUTES
-
-
-Ce printemps dernier, allant à Grenoble, par les Grands-Goulets, nous
-fûmes arrêtés, à quelques kilomètres, au delà de Pont-en-Royans, par un
-troupeau de deux mille moutons, qu'on menait dans les hauts pâturages,
-et qu'il nous fallut suivre, pas à pas, jusqu'au Villard de Lans. En
-ces régions difficiles, où les routes, souvent dangereuses, toujours
-étroites, très rares d'ailleurs, ne se croisent presque jamais, où un
-carrefour est un scandale, impossible de traverser une telle masse. Les
-pâtres, disons-le, ne mettaient aucune complaisance à nous faciliter le
-passage. Ils s'amusaient même beaucoup de notre déconvenue. Ils s'en
-seraient amusés bien davantage, s'ils avaient su que des amis nous
-attendaient à Grenoble, et que, pour nous être arrêtés trop longtemps,
-dans Valence, devant l'infortuné Émile Augier, de Mme la duchesse
-d'Uzès, nous étions fort en retard. Peut-être le savaient-ils, car les
-pâtres savent tout, étant sorciers.
-
-Suivant l'exemple de leurs maîtres, les chiens, visiblement,
-encourageaient le troupeau à ne pas se garer, et, à leur mauvaise
-volonté, vraiment humaine, ils ajoutaient la joie, humaine aussi, de
-se tourner, de temps en temps, vers nous, et de nous insulter par un
-aboiement. Tel le charretier, le doux charretier des belles routes de
-France, qui, ayant placé sa voiture, comme une barricade, en travers
-du chemin, ne livre le passage que pour se donner le plaisir de vous
-lancer un outrage obscène, qu'accompagne presque toujours un fort
-claquement de fouet: geste imbécile, purement animal, grâce à quoi
-il espère effrayer, faire s'emballer et culbuter, comme un cheval,
-l'automobile; grâce à quoi aussi, il s'imagine--ce qui soulage sa
-haine--qu'il nous a cassé «la gueule».
-
-Jamais je ne pestai autant que ce jour-là.
-
-La machine retenue grondait, chauffait, fumait horriblement, et, malgré
-un copieux graissage, je n'étais pas sans inquiétude au sujet des
-cylindres.
-
-J'ai, pour les animaux, une tendresse de neurasthénique et de
-misanthrope. Leurs souffrances me font horreur. Mais je crois bien
-que j'eusse foncé, de toute la force de nos quarante chevaux, dans le
-troupeau, et fait une bouillie sanglante de ces moutons, si je n'eusse
-prudemment réfléchi qu'une telle opération entraînait, pour la machine
-et pour nous, de sérieux dommages. Je me contentai de lâcher les cris
-sauvages de la sirène. Criminellement, je me disais que les bêtes
-seraient prises de panique et que, affolées, bondissantes, sautant,
-pêle-mêle, par-dessus les parapets, elles rouleraient au fond des
-précipices, où le torrent les emporterait... Adieu! adieu!
-
-Il n'en fut rien.
-
-La sirène et ses plus stridents, ses plus déchirants appels, multipliés
-par les échos de la montagne, demeurèrent sans effet sur des animaux,
-habitués sans doute à de plus terribles bruits d'avalanches.
-
-Alors, je pris le parti plus sage de regarder.
-
-On eût dit que ces deux mille moutons se portaient et que leur masse,
-qui bêlait lamentablement, était suspendue. Elle ne bougeait qu'aux
-bords, ne semblait même pas toucher terre de ses milliers de pattes
-fragiles... Cependant leur piétinement faisait, sur le terrain, le
-bruit d'un roulement continu de tonnerre. Je remarquai aussi que ce
-fracas imite de loin le ronflement d'une auto pas très bien mise au
-point.
-
-Les troupeaux de moutons ont, avec l'auto, une autre ressemblance; ils
-soulèvent autant de poussière et dégradent autant les routes.
-
-Ceux-là se défendent par leur masse, qui est un obstacle
-infranchissable, comme une inondation, une coulée de lave qui marche...
-une ruée de pierres qui tombe...
-
-
-**Dans certains pays, le Nivernais, le Bourbonnais, le Morvan,
-l'Auvergne, la Bretagne, les routes sont des écuries, des bergeries,
-des porcheries, des étables, des basses-cours, des clapiers, tout ce
-que vous voudrez, sauf des routes. Parfois, elles remplacent aussi
-l'aire des granges. Non contents d'y faire camper et gambader leurs
-bêtes, les paysans y installent leurs machines. Un jour, en Auvergne,
-nous fûmes arrêtés par une batteuse mécanique et ses accessoires qui
-barraient la route, en toute sa largeur. Les paysans refusèrent de
-nous livrer passage. Et ils s'interrompirent de travailler, pour nous
-regarder en ricochant.
-
---Vous n'avez pas le droit d'arrêter la circulation, dis-je...
-
---J'avons l'droit d'battre l'blé... où qu'ça nous plaît...
-
---Battez-le chez-vous, dans la cour de votre ferme.
-
---Ça nous encombre... Et puis nous sommes chez nous ici... D'où qu'vous
-êtes, vous?
-
-Un autre, les bras passés entre les dents de sa fourche, ricana:
-
---Il n'est p'tête seulement pas du département...
-
-Un troisième dit:
-
---Allons... passe-nous la gerbe...
-
-Et ils se remirent au travail... Avaient-ils lu Barrès?
-
-J'avisai un vieil homme que, à sa barbiche militaire et à la plaque
-qu'il portait au bras, je reconnus pour être le garde champêtre... Il
-avait écouté ce dialogue, sans rien dire, en hochant un peu la tête...
-Je le sommai de faire son devoir.
-
---Bien sûr... bien sûr!... fit-il... J'vas vous dire, mon cher
-monsieur... Ces gens-là ont raison... Faut bien qu'ils battent leur
-blé, ces gens-là...ha!... ha!... ha! L'blé, c'est la nourriture du
-pauv'monde...
-
-Il ne voulut pas entendre nos protestations.
-
---Tenez, mon cher monsieur... Redescendez jusqu'au pays... Prenez
-à droite... et puis encore à droite... au coin d'un petit café...
-Rémongeat, qu'on l'appelle.., le café Rémongeat... oui... Et puis vous
-suivrez tout droit... À deux kilomètres, p'tête trois... vous verrez un
-lavoir, sus vot'gauche... Prenez à droite du lavoir... Et puis toujours
-tout droit, jusqu'à la route... L'chemin n'est point trop bon... il
-n'est point trop mauvais, non plus... Il est comme ça... quoi!...
-
-Il nous fallut bien en passer par là...
-
---Toujours sus vot'droite!... répéta le garde champêtre pendant que
-nous faisions marche arrière... Y a pas à s'tromper...
-
-Le chemin était affreux, hérissé de culs de bouteilles, encombré de
-cailloux coupants... J'y laissai deux pneus.
-
-Le paysan n'a pas encore compris, ne comprendra probablement jamais que
-les routes ont été construites pour qu'on y circule d'un point à un
-autre. Il s'imagine, de bonne foi, peut-être, qu'elles ne sont faites
-que pour lui, pour les différents besoins de son exploitation et les
-services de ses élevages. Les gendarmes, les gardes champêtres, les
-agents voyers, les maires, les préfets et les ministres se l'imaginent
-aussi. Il est donc bien entendu qu'on doit y rencontrer, comme dans
-l'arche de Noé, toutes les bêtes de la création, et leur fumier.
-
-Excellent terrain d'observation pour un chauffeur qui a du loisir, et
-qui veut étudier ce que j'appellerai: la faune des routes...
-
- * * * * *
-
-Rien de plus divers que la façon des animaux de se comporter au
-passage des autos. Elle instruit sur leur caractère et le degré de
-leur intelligence. Or il s'en faut que le classement, qui en résulte,
-corresponde aux idées qui ont cours, encore moins aux vieux dictons et
-aux métaphores populaires.
-
-Le cheval, à propos de qui il me faut bien répéter, pour la cent
-millionième fois, l'agaçante parole de Buffon, le cheval, «la plus
-noble conquête de l'homme», qui voit, sans s'émouvoir, son camarade
-d'attelage tomber, expirer à ses côtés, le cheval est stupide.
-Pourtant, s'il croise une charrette d'équarrisseur, où se dressent,
-en l'air, les quatre sabots d'un compagnon mort, aussitôt il se met
-à trembler, frissonne, s'emballe. Au dire des naturalistes les plus
-experts, on ne saurait voir dans ce trouble la manifestation d'une
-sensibilité altruiste, ni la peur égoïste de la mort, mais seulement
-une protestation olfactive, la révolte inconsciente de l'odorat.
-Le cheval a peur de l'odeur, peur de la couleur, de la lumière, de
-l'ombre, de son ombre, de l'ombre de celui qui le mène; il a peur
-d'un bout de papier, d'un sac d'avoine tombé, d'un morceau de verre
-qui brille, d'une lueur de lune dans une flaque d'eau, d'un reflet de
-feuille qui bouge, ou de nuage qui chemine sur la route. Le cheval a
-toutes les phobies. Il a même toutes les autophobies, et à un degré de
-morbidité que n'a peut-être pas atteint M. Émile Loubet, lequel, avec
-un si bel à-propos et entant de fureur prophétique, fulminait, contre
-les automobiles, les mêmes fâcheuses malédictions que fulmina M. Thiers
-contre les chemins de fer... Ah! ces grands hommes!
-
-Ce n'est que quand la machine, qu'il n'a ni devinée ni prévue,--je
-parle du cheval,--le frôle, qu'il fait un écart, se cabre, rompt son
-attelage, et renverse choses, gens, voiture et lui-même, dans le fossé.
-Ainsi que le lièvre, qui n'est dangereux qu'à soi-même, mais qui ne
-hante pas les routes, le cheval a cette infériorité physiologique de ne
-rien voir devant soi. Il ne voit que ce qui est à droite, ou à gauche,
-comme un politicien de la Chambre. Pour qu'il marche sans accrocs
-et sans dommages, il faut qu'il ne voie rien du tout... Bandez-lui
-complètement les yeux, et, d'un pas égal, d'une allure somnolente, cet
-Amour à quatre pattes ira toujours, et il tournera par exemple, des
-heures, des heures et des heures, la roue d'un manège sans s'arrêter
-jamais, sans jamais se révolter.
-
-On ne rencontre pas, en chauffant, d'animal--l'homme et même le
-cycliste compris--qui soit plus dangereux, et dont il faille se méfier
-davantage. Chaque fois que j'aperçois, sur la route, ce périlleux
-imbécile, je ralentis toujours, et souvent je m'arrête, car on ne
-sait quelles frasques, quelles extravagances meurtrières peuvent bien
-lui passer par la tête. Sa stupidité fait penser à celle d'une caste,
-naguère omnipotente, à qui, dans sa déchéance actuelle, il ne reste
-plus, pour se donner encore l'illusion de la puissance et de la vie,
-que la faculté de caracoler. On s'applaudit de voir qu'elle sera
-bientôt dépossédée.
-
-Le cheval n'est qu'un mécanisme--un vieux mécanisme--remonté pour
-piaffer et faire la bête... la bête de luxe et de cirque, si ses formes
-sont belles... ou la bête de somme, car il est fort... fort comme un
-cheval.
-
- * * * * *
-
-Près de Grenoble, dans la descente de Sassenage, nous vîmes venir,
-de loin, vers nous, une lourde charrette. Comme le cheval paraissait
-s'effrayer,--bien qu'il eût fort à faire d'arcbouter ses sabots sur le
-sol poussiéreux et de tirer à plein collier, car la côte est rude,--je
-mis la machine tout au bord du talus de droite, et l'arrêtai. La
-voiture portait un chargement de tuiles. Étendu, tout de son long, le
-conducteur dormait, le ventre contre les tuiles, le menton appuyé sur
-un sac d'avoine. Il ne se réveilla qu'aux appels réitérés de la trompe.
-Il n'avait pas les guides à portée de la main, ni le fouet. Il souleva
-seulement un peu la tête et montra une des plus pesantes faces de brute
-que jamais il m'ait été donné de rencontrer.
-
---Hue! fit-il, d'une voix graillonneuse d'alcool et de sommeil...
-
-Le charretier chercha vainement les guides, en ramant de la main
-droite, et, se soulevant un peu plus, il s'appuya sur ses coudes...
-Je l'entendis grogner je ne sais quoi. Livré à son seul instinct de
-cheval, le cheval mena, naturellement, la voiture sur le talus de
-gauche.
-
---Hue donc!... fit à nouveau le charretier, sans bouger davantage...
-
-Les roues s'engagèrent sur le talus, derrière lequel le terrain
-descendait presque à pic, jusqu'au fond de la vallée... Je vis la
-voiture pencher, pencher, puis se renverser lentement. L'homme avait
-pu sauter à terre... Mais les tuiles gisaient sur le sol, brisées, en
-miettes...
-
---Nom de Dieu! jura l'homme. Nom de Dieu de nom de Dieu!
-
-Il commença par lancer, d'un geste furieux, sa casquette contre le tas
-de tuiles. Ensuite, il s'en prit à son cheval qu'il roua de coups, puis
-à nous à qui il eût bien voulu en faire autant.
-
---Ah! salauds!... ah! salauds!
-
-Il fit claquer son fouet:
-
---Attends un peu!... ah! salauds!
-
-Il fallut le tenir en respect, relever le cheval, déblayer un peu la
-route... Voyant son impuissance, il avait pris le parti de s'asseoir
-sur le talus, et, tandis que chaque mot détachait de sa barbe et de ses
-cils des flocons de poussière, il gémissait:
-
---J'suis écrasé... J'vas mourir... qu'on me foute une indemnité!
-
-Il était complètement ivre.
-
- * * * * *
-
-Je me rappelle qu'une nuit, nous allions de Dordrecht à Rotterdam...
-Nuit émouvante!... Nous allions lentement, silencieusement. Et nous
-écoutions l'eau, l'eau infinie de Hollande, sourdre et chanter,
-partout, autour de nous. Nos phares qui éclairaient magiquement la
-brume où tourbillonnaient des poussières d'or, d'argent, d'émeraude
-et de rubis, où passaient des insectes nocturnes, des papillons de
-feu; nos phares qui, parfois, éclairaient un coin de canal, et des
-silhouettes d'ombres glissant sur le canal, éclairèrent, subitement,
-l'effort d'un cheval blanc qui amenait à nous, de Rotterdam à
-Dordrecht, sans doute, une très grosse voiture de déménagement. À
-peine avions-nous distingué le charretier endormi profondément sur
-son siège, que le cheval, effrayé par les lumières,--car la lumière
-l'effraye comme les ténèbres,--se retourna brusquement, et faisant
-faire sur la digue, par bonheur très large à cet endroit, demi-tour à
-la voiture, remporta le mobilier à notre suite, vers Rotterdam, d'où
-il devait venir... Son maître ne s'était pas réveillé. La secousse du
-virage lui avait même davantage calé la tête sur un paquet d'oreillers,
-et les reins sur un paquet de matelas. Il dormait, comme sur son lit,
-confortablement, bouche ouverte, ventre ballant, jambes écartées... Et
-les guides étaient enroulées à son poignet pendant.
-
-Nous ne pûmes nous empêcher de rire aux éclats, en songeant à la tête
-ahurie qu'il ferait, après s'être réveillé, peut-être, une fois ou
-deux, sur la grande route enténébrée, partout pareille, lorsqu'il se
-retrouverait, le matin, avec sa voiture, son mobilier et son cheval, à
-Rotterdam, d'où il avait dû partir la veille.
-
-Ainsi vont les réformes sociales qui sont de pauvres chevaux à qui tout
-fait peur, et dont les conducteurs sont toujours endormis... Elles
-partent, un beau soir ardentes, fringantes... Le moindre incident de
-route leur fait rebrousser chemin... et elles reviennent, le matin, au
-point d'où elles étaient parties.
-
- * * * * *
-
-Le paysan breton, celui du Morbihanais et du pays gallot, a une peur
-spéciale de l'automobile. Il y voit certainement une œuvre du
-diable, sinon le diable en personne. Dès qu'il en aperçoit une, il
-marmotte aussitôt des prières. S'il est à pied, il s'agenouille et
-joint ses mains tremblantes. Il invoque saint Yves, qui donne la
-richesse, et saint Tugen, qui guérit de la rage, car il n'y a pas
-encore de saints, en Bretagne, qui préservent de l'automobile. S'il est
-à cheval, il descend précipitamment, et, la face toute pâle, claquant
-des dents, mais toujours priant, il se met à l'abri, derrière sa
-monture, dont il se sert, selon la circonstance, comme d'un bouclier ou
-d'un rempart.
-
-Une fois, pas très loin de Vannes, sur la route de Larmor, un paysan
-était ainsi caché, presque accroupi, derrière son cheval... C'était un
-tout petit cheval de la lande, à longs poils rouges, et barbu comme une
-chèvre. Il se démenait, ruait, hennissait. L'homme, qui s'accrochait à
-lui, criait, implorait, suppliait:
-
---Nostre Jésus!... Ah! nostre Jésus!... Ho!... Ho!... Ho donc!
-
-Aussi effrayé de la mimique de son maître que des ronflements de
-l'auto, le petit cheval finit par détacher une ruade plus violente, qui
-atteignit le paysan et l'envoya rouler dans le fossé...
-
-Nous eûmes beaucoup de peine à nous emparer du blessé, pour le conduire
-à l'hôpital de Vannes. En dépit de sa jambe cassée, il luttait contre
-nous, désespérément, s'imaginant que nous voulions l'emmener en
-enfer... Et, afin d'éloigner de lui le démon, il hurlait, très vite:
-
---Ah! sainte Vierge!... Ah! bonne mère sainte Anna... Ah! nostre Jésus!
-
-Quant au petit cheval, il avait franchi, d'un bond, le mur de pierre
-de la route... Et il galopait, à travers la lande en rumeur, suivi de
-quatre petites vaches folles et de deux moutons noirs, éperdus...
-
- * * * * *
-
-Les vaches, les bœufs peuvent aller de pair avec les chevaux.
-Cependant, il semble qu'il y ait, comme entre le prolétaire des villes
-et celui des champs, une sorte d'avantage intellectuel, au profit du
-rustre, plus lourd, moins déluré, mais plus avisé.
-
-Une vache ou deux, surprises, une bande de bœufs qui vont à
-l'herbage ou à l'abattoir, auront l'air gauche et comique à détaler
-pesamment, et leur gros derrière à se lever, se trémousser, et leur
-queue ridicule, à battre l'air, devant le moteur qui les pousse. Ils
-vous mèneront peut-être loin ainsi. Mais même une troupe de veaux,
-très longtemps poursuivis, tourneront toujours dans un chemin, dans
-une brèche de la haie, dans un champ, où ils se remettront bien vite.
-Je leur émoi, et vous regarderont passer avec une curiosité un peu
-tremblante, une gentillesse étonnée... J'ai remarqué que les vaches
-ont, en général, une certaine sagesse. Elles ne perdent complètement
-la tête que si, parmi elles, un cheval vient leur communiquer sa peur
-stupide.
-
-
-**Les chèvres, nerveuses, au point que leur lait donne, parfois,
-dit-on, des convulsions aux petits enfants, les chèvres ne s'affolent
-que si elles sont attachées, leur petit près d'elles. Alors, désarmées,
-elles tirent sur leurs entraves, tournent autour du piquet, de la
-longueur de leur chaîne, en bondissant et secouant leurs cornes,
-s'élancent, retombent, cabriolent et dégringolent... Libres, d'un bond
-leste et précis, sans trop de terreur, elles grimpent sur le haut
-du talus, où, se sentant en sécurité, elles se mettent aussitôt à
-grignoter les pousses tendres des broussailles...
-
-Beau thème pour un discours académique sur les vertus éducatrices de la
-liberté.
-
-
-**On sait les profondes méditations des chats, le magnétisme
-baudelairien de leurs prunelles, et leur agilité à se tirer des pas les
-plus difficiles... Dès le premier jour, ils ont reconnu, dans l'auto,
-un danger nouveau, et, tout de suite, sans bruit, sans éclat, ils
-l'ont évité... On en rencontre peu sur les routes, qui ne sont pas un
-bon terrain pour leurs affaires, toujours un peu mystérieuses... Ils
-préfèrent les endroits touffus et obscurs. Parfois, de très loin, ils
-sortent de la haie, avec prudence, et traversent la route, en rampant,
-un mulot vivant entre leurs dents. Le plus souvent, dans les villages,
-assis sur leur derrière, au seuil des portes, ils suivent, d'un regard
-rêveur, faussement distrait, la voiture qui passe, comme ils suivent,
-en l'air, le vol d'un papillon...
-
-Bien rares les chauffeurs qui les peuvent prendre en défaut...
-
-
-**Les jeunes cochons, si roses, si gais, si jolis, accompagnent l'auto,
-en galopant joyeusement sur les berges. Ils ne traversent jamais...
-C'est une joie de la route que de voir ces petits êtres charmants se
-suivre et nous suivre,--frise délicieusement enfantine,--le groin
-en avant, les oreilles battantes, la queue qui frétille... Aussi
-gras, joufflus, et plus roses que ces Amours qui, sur les plafonds,
-les tapisseries, les boîtes de chocolat, sortent du déroulement des
-banderoles, des conques fleuries, des corbeilles enrubannées. Ah!...
-petits cochons... petits cochons!... C'est aussi une tristesse de se
-dire que toute cette jeunesse, toute cette joliesse, toute cette
-gaieté sautillante, finiront, bientôt, en eau de boudin...
-
-Ces animaux, dits inférieurs, donnent vraiment de beaux exemples au
-cheval qui n'en profite pas. Peut-être, est-ce la servitude trop
-étroite où il est retenu, peut-être l'éducation absurde de l'homme
-qui l'abrutit, à ce point? J'ai bien peur que, même libre, dans ses
-prairies d'origine, il sache plus mal se défendre, et qu'il n'emploie
-sa force qu'à des sottises encore plus grossières... Sa masse de
-viande, son énorme charpente, ne sont-elles pas à la merci d'un loup,
-d'une petite panthère, d'un minuscule rat?
-
- * * * * *
-
-L'âne n'est pas moins tenu de court, ni le mulet... Mais quelle
-différence! Comme ils savent, l'âne et le mulet, juger la stupidité de
-leurs maîtres, leur ignorance pénible, leurs fantaisies inexplicables,
-leurs exigences contradictoires! Et surtout, comme ils savent y
-résister avec un admirable courage... le courage de la raison!
-
-L'incohérence leur est odieuse. Tous les deux, ils sont épris de
-logique et de réalités, ce qui fait croire qu'ils sont inéducables...
-Au lieu de toutes les manifestations de l'effroi des chevaux, de
-leurs brusques écarts, de leurs hallucinations subites, de leurs
-tête à queue, arc-boutements, ruades, galopades, reculs, toute la
-comédie vaine et bruyante, les ânes passent tranquillement, do leur
-petit trot raisonnable, regardent la machine sans peur, comme sans
-sans extase, infiniment moins puérils, beaucoup plus dignes... et, au
-fond, blagueurs!... Ça ne les épate pas!... Mieux que les chevaux, qui
-ont des nerfs féminins, qu'un rien agace et décontenance, ils savent
-très bien tenir tête à l'affolement de leurs conducteurs, voire des
-conductrices, quand elles sautent à terre, si mal à propos, et, tout
-simplement, ils se retournent, pour considérer, en souriant d'un air
-malicieux, le vol effaré des jupons.
-
-Bêtes d'une admirable sagesse, dont la tête est solide, le pied sûr, le
-caractère digne et bon, qui connaissent la fragilité des enfants et qui
-la respectent, jusqu'à se laisser torturer, sans autre révolte qu'un
-léger mouvement des oreilles, par leurs petites mains cruelles...
-
-De tous les quadrupèdes,--je parle de ceux qui hantent les routes, car
-il ne m'a pas été donné d'y rencontrer des éléphants ni des lions,--les
-ânes et les mulets sont seuls à mériter une appellation trop souvent
-déshonorée: ce sont des hommes.
-
-Ce seraient des hommes, si les hommes n'étaient pas hélas! des
-chevaux...
-
- * * * * *
-
-Les chiens ont contre eux leur fidélité et la bêtise de leur maître, et
-je ne sais pas ce qui leur est le plus funeste. Ils ne redoutent rien
-du cher homme, jusqu'au moment où celui-ci les extermine. Et encore à
-ce moment suprême, avant que de rendre l'âme, lui prouvent-ils, une
-dernière fois, leur tendresse imbécile, en le remerciant d'un regard
-mourant, et en lui léchant les mains... Ils s'élancent au-devant des
-voitures, parce qu'ils veulent défendre leurs maîtres, et les biens
-de leurs maîtres, contre des dangers imaginaires, car cette fameuse
-tendresse du chien ne s'emploie qu'à inventer mille périls, et à y
-trouver l'occasion d'aboyer, d'aboyer sans cesse, contre quelqu'un,
-contre quelque chose, contre rien du tout. Je ne puis supposer que leur
-flair, si impeccable, les trompe au point de prendre le radiateur
-d'une auto pour le derrière d'un ami... Non... Il y a donc ceci que les
-chiens songent moins à éviter la machine qu'à charger contre elle, pour
-aboyer, et que cette fâcheuse habitude les fait toujours virer à temps,
-pour tomber sous les roues...
-
---Ah! la chale bête! dit Brossette.
-
-Ils ne sont pas nombreux à s'être aperçus que les autos vont plus vite
-que les chevaux, et même qu'elles ne sont pas des chevaux... Cependant,
-j'ai cru remarquer, qu'aujourd'hui, autour des grandes villes, et sur
-les routes particulièrement fréquentées, ils commencent à acquérir un
-semblant d'éducation. Ils deviennent prudents; ils réfléchissent. J'en
-vois en qui se révèlent, encore obscurément, il est vrai, le sens de
-la vie, de leur vie de chien, et le sentiment plus net des réalités...
-Peut-être arriveraient-ils à être tout à fait sages et pratiques, à
-se débarrasser complètement de leurs fantasmes, s'il n'y avait pas le
-maître, s'il n'y avait pas la fidélité vouée au maître. C'est leur
-grand malheur...
-
-Il est bien évident que, neuf fois sur dix, l'homme est entièrement
-responsable de l'écrasement du chien. Le chien est-il parvenu à se
-mettre en sûreté d'un côté de la route, que, bien vite, l'homme
-l'appelle, comme si, d'être près de l'homme, cela suffisait à tout,
-pour le chien... L'homme l'appelle avec une autorité impérieuse,
-glapissante, comme on voit les mères appeler leurs enfants, dans les
-rues, juste pour qu'ils se précipitent sous les véhicules. Merveilleux
-instinct de l'amour maternel des mères, accouplé à leur sottise! Le
-chien, qui se plaît aux caresses plus qu'un homme, et aux coups, mieux
-qu'une femme, accourt à l'appel. Peut-être a-t-il vu le danger? Il
-n'importe. Il accourt, puisqu'il est fidèle, et, en accourant, il se
-fait écraser. Naturellement. D'ailleurs, que peut-il arriver d'autre,
-lorsqu'on au lieu de suivre sa vie, et au point de leur sacrifier,
-comme le chien, ses idées, ses goûts, sa personnalité?
-
-Le chien est donc écrasé. Et, devant le petit tas sanglant, pendant que
-l'automobile roule, au loin, déjà perdue dans son nuage de poussière,
-l'homme, au lieu d'accuser son orgueil, sa propre maladresse, maudit le
-progrès, la science, le monde entier.
-
---Ah! les automobiles! Quel désastre!... quelle folie!... quel crime!
-
-Il jure qu'il va prendre un fusil et faire, désormais, la chasse à «ces
-outils» de malheur.
-
---Deux hommes... dix hommes... vingt hommes pour mon chien!
-
-Richard III avait déjà dit, dans un accès de folie: «Mon royaume pour
-un cheval!»
-
-Le pauvre Brossette fait grande attention. Du plus loin qu'il voit un
-chien, invariablement, quelque pays qu'il parcoure, il lui crie, dans
-le patois des bords de la Loire:
-
---Moussu!... Moussu!
-
-Il ne l'injurie jamais avant de l'avoir évité ou écrasé. Après quoi, il
-maugrée, en serrant les dents:
-
---Ah! la chale bête!
-
-Ce qui donne à ce pur Tourangeau--et seulement, dans ces moments
-tragiques--une prononciation étonnamment auvergnate.
-
-Mais, c'est le prix de l'effort qu'il vient de faire, l'expression de
-sa joie ou de son dépit.
-
-Hélas! trop souvent, l'appellation: «Moussu, Moussu!» est aussi inutile
-que la précaution d'une charmante femme qui, maternelle aux poules, ne
-peut s'empêcher, dès qu'elle en aperçoit, de taper dans ses mains, du
-fond de la voiture, s'imaginant qu'en plus du grondement des gaz et
-des appels de la trompe, ce bruit étouffé instruit, à vingt mètres, les
-bêtes, du danger qui les menace.
-
---Moussu, moussu! crie Brossette au chien.
-
-Mais il est, d'une part, improbable que l'animal entende et, au
-surplus, impossible que, sauf aux bords de la Loire, il comprenne...
-
---Ploc! Ploc! Ploc! fait la dame.
-
-Mais autant en emporte le vent...
-
-Efforts stériles! Brossette n'y tient pas et ne s'y tient pas. Il
-ralentit et, au besoin, s'arrête. C'est la méthode à laquelle nous
-devons d'avoir très peu de meurtres à nous reprocher. Elle n'est
-malheureusement pas infaillible. Il y faudrait, si peu que ce soit, la
-collaboration du chien. Il faudrait surtout qu'elle ne fût point, dans
-la plupart des cas, annihilée par la stupidité du maître.
-
-Heureusement, automobiliste prudent, j'en suis encore à pouvoir compter
-mes victimes.
-
- * * * * *
-
-Un monsieur âgé, comme nous sortions de Moerbeke, allait, à tout
-petits pas, d'un côté de la route. Son chien, un chien minuscule, tout
-à fait comique d'avoir, à quatorze centimètres de terre, une petite
-crinière de lion et une houppette au bout de la queue, trottinait sur
-l'autre accotement. Très dur d'oreille, sans doute, le vieux monsieur
-n'entendit la corne de l'auto que très tard. Aussitôt, il siffla son
-chien. Le chien, voyant venir l'auto, hésita tout d'abord, et, afin
-de bien montrer le danger de la traversée, il poussa quelques grêles
-aboiements. Mais les vieux messieurs, si parfaitement lâches devant
-leur femme ou leur bonne, se vengent intrépidement sur leurs chiens,
-dont ils exigent une obéissance passive. Donc, le vieux monsieur siffla
-le chien, pour la seconde fois, et plus énergiquement. Alors, sans
-hésiter davantage, le pauvre cabot déguisé bondit à l'appel de son âne,
-pardon! de son cheval de maître.
-
---Moussu! Moussu! cria Brossette.
-
---Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame.
-
-Brossette n'avait pas achevé de pousser ce cri, la dame de taper dans
-ses mains, que le pneu avait fait du chien, de sa crinière et de sa
-houppette, un tout petit pâté.
-
---Ah! la chale bête!
-
-Je descendis pour mêler mes condoléances à la douleur du vieux
-monsieur. Il ne voulut rien entendre. À peine s'il me regarda.
-Épouvanté, désespéré, à la vue de cette galette de poils noirs, qu'un
-peu de sang rougissait, il ne cessait de répéter:
-
---Ah! bien, merci!... Ah! bien, merci!...Il est mort... Oui... Oui...
-Il est bien mort!... Et que va dire Rébecca? Comment faire? Mon Dieu!
-Ah! mon Dieu!... Comment faire?...
-
-Et comme je lui offrais de le reconduire à la maison, avec la dépouille
-de son chien:
-
---Non... non!... Chez moi?... Non... non... C'est affreux!... Je ne
-peux plus rentrer chez moi... Je ne peux plus rentrer chez moi. Ah!
-bien, merci!...
-
-La tête penchée, les mains aux cuisses, il tournait, maintenant, autour
-de ce rond noir, qui avait été un chien, son chien... le chien de
-Rébecca... et il gémissait:
-
---Ah! ah! ah!... qu'est-ce que je vais devenir?... Où aller?... Où
-aller?... Je ne peux plus rentrer chez moi...
-
- * * * * *
-
-Et voici le meurtre d'un autre, le grand chien d'une petite bergère.
-
-Son souvenir m'a poursuivi, cruellement, plusieurs jours... Et
-aujourd'hui qu'il me revient, je ne puis me défendre encore d'une
-tristesse, qui m'est presque douloureuse.
-
-Pauvre chien, à longs poils argentés, comme en ont ceux de notre Brie,
-et dont les yeux devaient refléter une bêtise attendrissante... qu'il
-était beau!
-
-C'était sur la route de Leyde à Haarlem.
-
-Nous étions partis de grand matin, et voulions d'abord aller voir, à
-Endegeest, qui est entre Leyde et la mer, la maison où avait bien pu
-habiter Descartes. La notoriété de Endegeest est limitée; nous nous
-étions perdus. Assez insouciants du prodige qu'est ce philosophe, les
-paysans nous regardaient, en riant, sans nous répondre. Peut-être,
-tout simplement, parce que nous prononcions mal ce nom de Endegeest...
-À Endegeest même, aucun ne pouvait nous désigner la maison de
-Descartes... Et quant à Descartes... c'était bien pire... Son nom
-avait, à jamais, disparu des souvenirs de ce petit pays... Plusieurs
-nous adressèrent à l'asile d'aliénés dont l'architecture, toute neuve,
-est une de curiosités de la ville.
-
---Peut-être que là... Oui, il y a des chances.
-
-D'autres nous renvoyèrent au meilleur hôtel...
-
---Il y a beaucoup de monde, en ce moment... Hé! hé!...
-
-Ils s'interrogeaient:
-
---Descartes?... Tu connais ce Descartes?
-
---Attends un peu... Descartes?... Non... ma foi, non... Qu'est-ce qu'il
-fait?
-
---Il est mort! répondis-je.
-
---Ah! bien, alors... c'est au cimetière...
-
-Et tous, de rire...
-
-Un monsieur très bien, et, sûrement, d'une culture supérieure,
-absolument muet sur Descartes, d'ailleurs, nous engagea fort d'aller, à
-quelques kilomètres, visiter la maison où vécut Spinoza.
-
-Il expliqua:
-
---Spinoza... mon Dieu!... c'était un philosophe... un philosophe
-fameux. Il est mort... Évidemment, il est mort... comme tout le
-monde... Mais, ça ne fait rien... On a fait de sa maison... un
-musée... un musée très curieux... Vous y verrez de vieilles savates,
-en feutre..., des savates portées par lui... et des verres de
-lunettes... car il était aussi opticien... des verres de lunettes polis
-par lui... C'est amusant... c'est même très intéressant... Et puis,
-beaucoup d'autres choses... Spinoza... la maison Spinoza... Vous vous
-rappellerez?...
-
-Redoutant les aventures, connaissant le genre d'émotion que procurent
-les vieilles savates des grands hommes, un peu las de musées et pressés
-d'arriver à Haarlem, où Franz Hals nous attendait, et où nous devions
-visiter un établissement d'horticulture, nous reprîmes la grande
-route...
-
-Je songeais à Descartes, au mouvement de ses pensées qu'aucun importun
-ne devait troubler, en ces contrées paisibles. Je songeais à ses
-méditations sur les bêtes et à la peine avec laquelle La Fontaine
-acceptait sa théorie du mécanisme animal... Qui fut pour elles plus
-sévère? Le savant qui leur refusait rigoureusement l'intelligence, même
-la sensibilité, ou le plus charmant de nos poètes que leur spectacle
-émerveilla, mais qui ne leur fit parler que la langue de nos vices et
-de notre sottise?
-
-Ma rêverie se perdait, au loin, dans le polder, au-dessus duquel des
-vols de vanneaux tournaient. Il s'étendait à l'infini, avec ses rares
-peupliers, hauts et graciles, ses troupeaux, les routes brillantes de
-ses eaux qui se croisent, et ses vannes qu'actionnent de tout petits
-moulins à vent... Puis le polder finit, la digue devint une route;
-apparurent des petits bouquets de bois et des champs de sable, diaprés
-de tulipes et de narcisses, dont la magnificence--je ne suis pas fâché
-d'en convenir--ne fait pas oublier celle de nos coquelicots et de nos
-sauves sauvages.
-
-Tout à coup, à notre gauche, je distinguai le menu troupeau--deux
-vaches et trois moutons--que gardait une petite bergère blonde, jolie
-malgré sa taille carrée et son court jupon, aux plis lourds... Un grand
-chien, disproportionné, était paisiblement couché de l'autre côté de la
-route... Il avait l'air de dormir... Sa tête barbue reposait, entre ses
-pattes allongées...
-
-Le malheur voulut que la fillette aperçût la voiture, se dressât,
-groupât son petit monde, se retournât en quête du chien, et, comme nous
-allions passer--pas très vite, pourtant,--l'appelât.
-
---Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame.
-
---Moussu! Moussu! cria Brossette.
-
-Mais rien n'empêcha le stupide héros de la fidélité de traverser la
-route, si près do nous, qu'en dépit du plus violent tour de volant, il
-disparut, engouffré sous le carter.
-
-J'éprouvai une forte secousse... J'entendis comme un craquement d'os,
-sous les roues... puis la voix funèbre de Brossette:
-
---Ah! la chale bête!
-
-Je vois encore--je verrai longtemps--ce beau chien, son grand corps
-velu se remettre debout, anguleux, tout désarticulé, et partir à
-tourner sur lui-même, comme font les autres qui servent aux expériences
-de vivisection. Puis il trouva la force de s'arc-bouter, d'occuper, un
-moment, tout l'horizon, avant de retomber, sans un cri. Et il ne fut
-plus, sur la route, qu'une menue chose plate et inerte, une chose sans
-relief, sans plus de relief qu'une ombre.
-
-Immobilisée par la terreur, la petite bergère blonde n'avait pas
-bougé... Elle avait des yeux énormes, et serrait les dents... Frappée
-de stupeur, elle ne voyait même pas les deux vaches et les trois
-moutons qui galopaient, effarés, à travers un carré de jacinthes
-défleuries...
-
-Depuis, nous ne devions plus en écraser... c'est-à-dire qu'il ne
-devait plus s'en rencontrer, sous nos roues, ou que leurs maîtres les
-épargnèrent...
-
- * * * * *
-
-Les poules sont absurdes.
-
-Elles sont même, à elles seules, tout l'absurde. On ne saurait trouver,
-dans le monde animal, un pire exemple du déséquilibre mental.
-
-Les poules n'ont d'excuse que leur voracité, car c'est la seule passion
-qui les occupe, bien plus que leur lubricité. Auprès d'elles, les
-porcs--braves anachorètes dans leurs bauges--sont sobres et chastes.
-Aucun carnassier n'est plus sanguinaire. Sanguinaires elles le sont
-au point, qu'entre elles, elles s'arrachent leurs plumes, pour y
-boire le sang dont ces tubes sont pleins; sanguinaires au point que,
-dès que perle, à la crête, à la patte, à quelque partie que ce soit
-de leur corps, une goutte rouge, elles élargissent la plaie, et
-s'entre-dévorent... Aucun épervier n'est plus rapace que ces petits
-monstres dont la tête n'est qu'un bec, dont les yeux ronds sont plus
-cruels que ceux de l'oiseau de proie, et qui portent, mais sans les
-avoir faites, les plus jolies robes qu'on puisse imaginer. Elle se
-laissent écraser pour la joie de picorer, un instant de plus, sur le
-sol nu de la route, on ne sait quoi, le crottin laissé, de place en
-place, par les chevaux, la bouse des vaches, le plus souvent les seuls
-cailloux.
-
-On dirait qu'elles ne traversent, car rien ne les sollicite de l'autre
-côté, que pour le plaisir de se confronter au radiateur. Si, par
-hasard, elles l'ont évité, ce n'est que pour mieux se fracasser contre
-un poteau télégraphique, un tronc d'arbre, un pan de mur, s'empêtrer
-dans les broussailles de la haie, où j'en ai vu laisser toutes leurs
-plumes et se briser les pattes. Pour fuir, elles s'étirent tellement
-en avant, bec ouvert, plumes hérissées, se courbent tellement sur
-leurs bouts d'ailes, qu'on dirait qu'elles vont continuer à quatre
-pattes, quand le péril réveille, au moment suprême, l'instinct de la
-race, et refait, pour une seconde, d'une volaille, un oiseau... Mais,
-à peine ont-elles tiré de l'aile jusqu'à l'abri, qu'un seul grain
-d'avoine, ou un moucheron aperçu sur un brin d'herbe, leur fait oublier
-tout le drame. Elles ne s'en souviendront même pas demain, ni dans
-quelques minutes. Elles picorent... Elles sont semblables à la femme de
-l'Écriture qui, au sortir d'un repas, essuyait ses lèvres, et disait
-ensuite: «Je n'ai pas mangé».
-
-Il y a de grosses poules qui ont nourri, élevé des générations, qui
-devraient connaître la vie, en ayant connu tous les dangers, et qui
-n'ont rien appris, et qui sont plus obtuses que leur dernière couvée,
-et, à mesure qu'elles vieillissent, plus voraces et plus obscènes.
-Grasses, pesantes, elles marchent avec effort, en se dandinant
-les pattes écartées, comme font les femmes qui ont le ventre trop
-lourd. Au bord des poulaillers, elles me font l'effet de ces vieilles
-proxénètes, qu'on voit rôder à la sortie des ateliers, des magasins.
-Je les écrase, sans la moindre pitié, et Brossette, qui a un sens très
-vif des analogies--lui pardonnent les Anglaises!--leur crie: «Putain!»
-expression affable encore, auprès du terrible vocable: «Cocotte!»
-
-Les mâles, eux, ne vivent que d'amour et de guerre. Ils sont soudards,
-criards, ridicules, prétentieux, dégoûtants, comme toutes les bêtes...
-à femmes. Se battant quand ils ne font pas l'amour, faisant l'amour
-quand ils ne se battent pas, combien en avons-nous écrasés, en cette
-double posture!...
-
-Comme Wallenstein, qui «avait cela de commun avec les lions», dit
-Schiller, j'ai horreur du cri du coq. Dès le matin, ils claironnent une
-chanson monotone et stupide qui me réveille et qui m'irrite... S'ils
-n'étaient pas si bien mis--avec trop d'éclat, pourtant--ah! comme on
-les détesterait!
-
-Les Gaulois, bavards, vantards, paillards, pillards, braillards,
-guerriers et militaristes, ne pouvaient mieux choisir leur emblème.
-
- * * * * *
-
-Les canards sont bien mieux doués. Il m'est agréable de rendre hommage
-à leurs vertus. Quoiqu'on leur ait enlevé tous moyens de défense, en
-les tenant éloignés des rivières et des étangs où ils voguent avec une
-aisance et une grâce merveilleuses, ils s'arrangent... C'est toujours
-à l'écart que leurs petites troupes humiliées boitracaillent. Ils
-n'occupent jamais le milieu des routes, sachant parfaitement qu'ils
-n'ont rien à craindre sur les bas côtés... Les canards savent beaucoup
-de choses... Il n'arrive pour ainsi dire pas, qu'on en écrase...
-
-Ni de dindons, non plus.
-
-Les dindons sont bien gardés...
-
-Ils répugnent, d'ailleurs, à se commettre avec la gent prolétarienne
-des routes... C'est dans des enclos, sortes d'Académies, qu'ils se
-gonflent d'orgueil, comme des poètes, des artistes, à leur aise.
-
- * * * * *
-
-Mais ce sont les oies que je voudrais réhabiliter.
-
-Je n'ai jamais tant regretté de n'être pas Plutarque, pour conter,
-comme il faudrait, la vie de ces bêtes illustres. Je ne m'étonne
-plus, maintenant, qu'on leur ait confié la garde du Capitole... Elles
-méritaient cet honneur.
-
-Les plus belles ores nous viennent de Toulouse, comme M. Pedro
-Gaillard, comme la plupart des gros ténors et des grands hommes
-politiques de notre République. Elles ont su inspirer aux dessinateurs
-japonais les plus admirables chefs-d'œuvre; et les robinets des
-baignoires, les postes d'eau, les lavabos, les bras des fauteuils
-Empire, ont popularisé leurs formes décoratives. Elles n'ont qu'une
-infériorité qu'elles portent, d'ailleurs, avec une très belle ironie,
-celle de fournir aux hommes ces plumes avec lesquelles ils écrivent
-tant de mensonges et tant de sottises. En revanche, on leur doit le
-duvet et les pâtés de Strasbourg.
-
-Les oies ont une sagesse forte, tenace, tranquille. Leur prudence
-est faite d'imagination, de hardiesse et de ruse. Leur incorruptible
-vigilance sauva Rome. Peut-être le Pape, au lieu de s'en remettre à
-des apaches français et à des cardinaux espagnols du soin de veiller
-sur l'Église romaine menacée, eût-il sagement agi en faisant appel
-à l'intelligence avisée d'un simple concile d'oies. Ayant sauvé le
-Capitole, elles pouvaient bien sauver le Vatican.
-
-La tête perchée sur un très long cou, elles se sont, de bonne heure,
-habituées à considérer les choses de haut et de loin. Si elles ont du
-goût pour les idées générales, pour les vastes ensembles, elles ne
-dédaignent pas, non plus, le détail particulier, mais ne s'attardent
-jamais aux mille puérilités, aux mille stupidités où se complaît la
-vie des autres volailles. Rien ne les étonne et ne les effraie; rien
-ne leur échappe. Sachant maîtriser leurs nerfs, elles sont, en toutes
-circonstances, harmonieuses et logiques. Mieux que toutes les bêtes et,
-par conséquent, mieux que tous les hommes, elles connaissent la valeur
-sociale de la discipline. Bien avant M. Jules Guesde, elles ont pu,
-sans congrès, sans scandales, sans batailles, unifier leur socialisme.
-Car les oies sont socialistes... Il n'y a même que les oies qui le
-soient d'une manière intégrale. Jusqu'ici, on n'a pu relever la moindre
-dissidence dans leurs rangs, si parfaitement organisés, où elles
-gardent un contact très étroit, heureuses dans une égalité absolue.
-
-Un de mes amis possède, dans sa propriété, une sorte de petit étang,
-qu'il a peuplé de toutes sortes d'oiseaux d'eau. On y remarque deux
-oies de Siam, fort majestueuses, dont la blancheur est éclatante et
-dont la tête s'orne d'étranges caroncules orangées. Ce petit monde vit,
-séparé par espèces, sans jamais se mêler. Ils ne se battent pas, mais
-ils refusent énergiquement de se connaître et de s'entr'aider. Un jour,
-mon ami introduisit, sur l'étang, deux couples de bernaches, que les
-naturalistes appellent des «oies Gravant». Rien, dans leur taille, leur
-forme, leur plumage, n'indique aux profanes que les bernaches soient
-des oies. Les deux siamoises, qui n'en avaient pourtant jamais vu, ne
-s'y trompèrent point. Elles les accueillirent aussitôt, avec un vif
-empressement, comme des personnes qu'elles reconnurent pour être de
-leur famille, les installèrent, les mirent au fait de toutes choses.
-Et, depuis, elles ne se quittèrent plus...
-
-Sur la route--j'en appelle au témoignage de tous les chauffeurs--quand
-passe une auto, immanquablement, les oies s'écartent sans désordre,
-sans le moindre signe de terreur. Elles s'alignent, l'une près de
-l'autre, sur le bord de la berge, et, fâchées, un peu, très dignes
-encore que boiteuses, elles disent leur fait à ces importuns qui les
-dérangent mais ne les ont pas «épatées».
-
-Je n'ai jamais pu passer, en auto, devant une troupe d'oies, sans me
-sentir gêné, humilié, par leurs moqueries. Elles m'intimident, car, à
-leur voix sifflante, je comprends très bien que ce sont des moqueries
-qu'elles m'adressent, non des grossièretés. Les oies ne sont jamais
-grossières. On néglige les grossièretés; seule l'ironie est pénible.
-
-Mais que disent les oies, quand je passe?...
-
- * * * * *
-
-J'ai parlé avec attendrissement des jeunes cochons, si jolis... Notons
-ceci, loyalement, sur les vieux porcs...
-
-On ne connaît pas bien les vieux porcs. Ces animaux, qui, au rebours
-de ce que l'on pense généralement, ont un goût très vif de la propreté
-et ne se vautrent dans les flaques boueuses que parce qu'ils sont
-tourmentés du besoin de se baigner, hantent peu les routes, sinon au
-retour des foires. On ne les voit guère qu'au bord des mares et dans
-les fossés, où ils barbotent avec volupté et se réjouissent de leur
-humidité fangeuse. Se réjouissent-ils autant qu'on le croit?... J'ai
-toujours admiré leur petit œil malicieux, intelligent et si vif...
-Ils semblent dire, car ils ont aussi de la bonhomie, de l'indulgence,
-comme tous ceux qui sont gras:
-
---Parbleu! nous qui adorons la propreté, tu penses si nous préférerions
-un bon tub, avec de la belle eau claire, parfumée au benjoin... Nous
-autres, vieux cochons, ne rêvons que de mousses de savon, de pâtes
-d'amande, de frictions au gant de crin, de pédicures... Mais tu vois...
-on ne nous donne que ça!... Il faut bien s'en contenter...
-
-Ils semblent dire encore:
-
---C'est dommage que les hommes, en France, soient si sales... qu'ils
-aient vraiment le goût de la saleté... Ils ne se doutent même pas, que,
-propres comme des cochons d'Alsace ou d'Angleterre, nous sommes bien
-meilleurs à manger et valons beaucoup plus d'argent.
-
-Si, exceptionnellement, en traversant la route, ils se font
-écraser, croyez alors qu'ils se vengent. Il n'y a pas d'exemple que
-l'auto ne capote sur leur masse de lard et de viande, et ne fasse,
-instantanément, une même horrible bouillie de l'homme et du cochon
-
- * * * * *
-
-C'est tout à fait par hasard que j'ai vu, sur nos routes, des
-chameaux... Les chameaux sont très rares en France--je le dis au
-propre, bien entendu. Si j'en juge par celui que, deux ou trois fois,
-je rencontrai, dans la forêt de Saint-Germain, ils semblent absolument
-indifférents à l'automobile. Conduit par un chamelier du Pecq, pelé,
-galeux et triste comme tous les fatalistes, il allait de son grand
-pas allongé et mou. Un jour, il transportait, à Poissy, un lit, une
-armoire, des matelas; un autre jour, à Maisons-Laffitte, qui est une
-colonie moins pénitentiaire, un piano et deux fauteuils Louis XVI...
-C'était, si j'ose dire, un chameau déménageur... Quand il croisa
-l'automobile, il ne la regarda même pas... Mais, fait singulier, le
-piano secoué résonna, et il me sembla qu'il jouait, tout naturellement,
-une valse de M. Gounod...
-
-Je n'en tirai, d'ailleurs, aucune conséquence sur l'infériorité
-esthétique du chameau...
-
- * * * * *
-
-Il paraît--c'est notre charmant Capus qui l'affirme--qu'on peut forcer
-des lièvres en auto, mais seulement de nuit. Une fois pris dans les
-rais du phare, il ne leur vient même pas à l'idée qu'ils puissent en
-sortir. Ils courent, droit, devant le moteur, jusqu'à ce qu'on les
-prenne, sans tenter, un seul instant, de rentrer dans l'obscurité
-des champs et des bois. Encore un joli thème à développer sur
-l'éblouissement que donnent aux littérateurs les succès éphémères, et
-qui les mène à la catastrophe...
-
-Mais j'imagine que Capus a dû faire des chasses dans le Midi, qui est
-la route du Blésois, ou dans le Blésois, qui est la route du Midi...
-
-En Allemagne, la nuit, traversant des bois, j'ai souvent rencontré des
-lapins, des foules énormes de lapins, et jamais je n'en ai capturé
-ni écrasé. Ils étaient charmants--bien que ce fussent des lapins
-d'Allemagne--charmants à jouer, tout blancs sur la route, blanche de la
-lumière du phare. Ils allaient, venaient, bondissaient, gambadaient,
-tenaient de curieux conciliabules, et ne se décidaient à fuir, en
-montrant la blanche houppette de leur derrière, que lorsque la voiture
-était sur eux...
-
-Oui, mais--me pardonnent les lapins de France--en Allemagne, ce sont de
-fameux lapins.
-
- * * * * *
-
-Marsiens...
-
-La nuit est complète. Plus une âme sur la route, ni même un spectre de
-voiture. Plus un village éclairé, plus une maison vivante. Les abois
-des chiens se sont apaisés. Ceux de nous, qui ne dorment pas dans la
-voiture, se traînent sur la berge, lamentablement, pour se réchauffer.
-Les phares trouent le sol de trous noirs, teignent les simples
-ondulations en précipices, et grandissent nos ombres démesurément.
-Brossette travaille, s'acharne. Une enveloppe trouée, une chambre à air
-éclatée, se tordent dans le fossé... Nous avons le sentiment d'être des
-victimes, et le souvenir, seulement, d'avoir eu très faim...
-
-Enfin, le quatrième pneu remis, nous repartons et montons une côte très
-rude.
-
-Bientôt une lueur, une sorte d'aurore, mais froide, apparaît à
-l'horizon, s'épand et, peu à peu, occupe tout le ciel. Ce n'est
-sûrement pas le jour, mais, sans doute, la naissance d'un astre qui
-monte sur la nuit, pour la dissiper... Un astre, en effet, un astre
-prodigieux!... Brusquement, il surgit sur la crête, énorme, aveuglant,
-éblouissant, éclaboussant, roule vers nous, au ras de la terre. Il
-ronfle, crache le tonnerre, et, dans une nuée de poussière d'or,
-entraîne, avec des gémissements de sirène, des cris, des rires de
-femmes, sans rien d'autre de visible que des éclats de cuivre, et
-des bouts de voiles couleur de lune... Et comme un éclair, il passe,
-remmenant avec lui les ténèbres qu'il a, un instant, déchirées... Puis,
-une nouvelle lueur au ciel, et, sur la route, une trombe pareille de
-lumière qui ne laisse encore que la nuit, pour sillage à sa course...
-Puis une autre... puis d'autres...
-
-Nous avons franchi la côte... C'est maintenant, autant qu'on peut le
-deviner, par l'ombre moins dense, par plus de silhouettes vagues,
-et par plus de ciel, c'est maintenant un large plateau. Des bruits
-sourds, des gémissements lointains, des ronflements étouffés, des
-voix de métal à peine distinctes, plus près, des détonations, des
-crépitements! Et partout des astres, des astres qui courent, galopent,
-roulent, bondissent, se croisent, ont l'air de chevaucher des vagues...
-s'allument, tout à coup, au haut d'une colline, et, derrière un pli
-de terrain, tout à coup s'éteignent... On dirait que les astres sont
-tombés du ciel sur la terre...
-
-Arrêtés de nouveau, nous entendons une sorte de halètement, puis des
-claquements de quelque chose en quoi nous devinons plutôt une bête
-qu'une machine... Ce ne peut être une auto, cette fois... car ce
-bruit est sans lumière. Rien ne s'éclaire autour de ce bruit qui se
-rapproche... Si, pourtant... un tout petit point de feu pâle, semblable
-à une luciole qui voyage dans l'ombre d'un oranger... Et, subitement,
-à notre gauche, nous voyons, tressautant sur la route, comme un
-coléoptère géant, pétant, pétaradant, une motocyclette, qui porte,
-agrippé à la selle, un être couché, qui n'a plus rien d'humain, une
-grosse larve, avec une peau de reptile, noire et lisse...
-
-Et voici que dos phares, soudainement, ont fait surgir des ténèbres,
-devant nous, penchés sur une voiture énorme, éteinte et morte, deux
-hommes, de la couleur des arbres et de l'horizon... Je dis deux hommes:
-deux Marsiens, peut-être... Leurs formes sont sans aspérités, enfermées
-dans de longs sacs-maillots, qui les gantent des pieds à la tête et des
-doigts aux épaules. Du visage, ils ne laissent paraître qu'un petit
-triangle, un loup de chair, au-dessus duquel tremblent, en feu, les
-antennes de métal de leurs lunettes... Ils barrent la route... Deux
-bras s'agitent. La 628-E8 stoppe.
-
-L'un est petit... Il a la tête enfouie dans le capot gigantesque de
-la voiture. Il ne se dérange pas... L'autre, très long, très mince,
-s'est redressé... Il tient une tige d'acier que le mouvement de ses
-mains fait parfois étinceler. Il me demande, avec un accent russe, si
-je ne pourrais pas lui prêter une épingle, une épingle de cravate,
-et ce qu'il aimerait, c'est qu'elle fût en or... Surpris d'abord, je
-comprends à la fin qu'il s'agit de déboucher un bec de phare... Mais
-pourquoi en or?... À ce moment, une motocyclette, comme un insecte
-dément, le frôle, de si près, que j'ai cru que son vêtement, au moins,
-avait dû être arraché... Mais il le secoue sans hâte, en riant, et
-il regarde la motocyclette disparue dans la nuit, avec le regret,
-peut-être, de n'avoir pas eu le temps de lui demander une épingle de
-cravate en or...
-
-Nous les laissons sur la route, sans qu'ils aient rien fait pour
-nous retenir, salués du plus grand, et toujours sans que le petit
-ait seulement dit un mot et détourné la tête du mécanisme, où il ne
-cessait de maintenir ses doigts, grave, sérieux, avec l'entêtement d'un
-ivrogne, dont rien ne parvient à distraire les mains, du tablier d'une
-servante...
-
- * * * * *
-
-J'ai gardé, pour la fin, le cycliste.
-
-Dès qu'un homme--fût-il le plus charmant homme du monde-enfourche une
-bicyclette, on peut dire que, de ce fait seul, il devient un cheval,
-avec tous les caprices, toutes les sottises, toutes les caracolades
-encombrantes et folles, tous les dangers mortels du cheval... mais
-combien plus dangereux! Aux dangers du cheval qu'il fait siens, le
-cycliste en ajoute de personnels, qui sont consacrés, légalisés,
-intangibles, pour cette raison qu'en plus du cheval qu'il est devenu,
-il est aussi, la plupart du temps, électeur... Fort de ce privilège, il
-ne se range jamais... N'est-il pas souverain, cet animal? Tout ne lui
-appartient-il pas?... La route, la fortune politique du député qu'il
-nomme, la majorité du gouvernement qu'il soutient?... De même que le
-cabaretier, qui débite la maladie et la mort, en petits verres, et
-sur qui repose tout le système social, il ne faut pas qu'on embête le
-cycliste. Son importance tracassière, sa dignité agressive s'en prend
-à tout le monde, aux piétons, aux voitures, aux autos, aux bêtes...
-C'est le maître, le seul maître de la route... On le voit, devant le
-moteur, qui, les mains dans les poches, la casquette collée à la nuque,
-fait des effets de torse et de jambes, s'amuse à décrire des courbes,
-des spirales, des zigzags, exercices inutiles et vexatoires, au cours
-desquels il lui arrive, comme au chien, de tomber sous les roues... Et
-alors, c'est toute une histoire, qui vous vaut des mois de prison et
-d'énormes indemnités.
-
-Il n'y a pas si longtemps, c'est le cycliste qu'on accablait de toutes
-les malédictions dont on accable l'automobiliste aujourd'hui... Il
-devrait y avoir entre eux, une sorte de fraternité, de solidarité
-routière. Or, le cycliste est devenu le pire ennemi du chauffeur.
-Il s'associe à la haine du paysan, et au besoin la provoque. J'en
-ai vu qui, devant une auto, semaient négligemment de gros clous, et
-s'esclaffaient de rire, s'ils entendaient un pneu éclater...
-
-Plus je vais dans la vie, et plus je vois clairement que chacun est
-l'ennemi de chacun. Un même farouche désir luit dans les yeux de deux
-êtres qui se rencontrent: le désir de se supprimer. Notre optimisme
-aura beau inventer des lois de justice sociale et d'amour humain,
-les républiques auront beau succéder aux monarchies, les anarchies
-remplacer les républiques, tant qu'il y aura des êtres vivants, tant
-qu'il y aura des hommes sur la terre, la loi du meurtre dominera parmi
-leurs sociétés, comme elle domine parmi la nature. C'est la seule qui
-puisse satisfaire les convoitises, départager les intérêts...
-
-Mais un cycliste solitaire,--si malfaisant qu'il soit--ce n'est rien,
-auprès d'une bande de cyclistes... Quand ils tiennent la route, c'est
-fini des piétons, des voitures, des autos... Vous n'avez plus qu'à
-rentrer chez vous...
-
-J'aime mieux la batteuse à blé qui barre les routes d'Auvergne; j'aime
-mieux les deux mille moutons dans les gorges des Grands-Goulets..
-
- * * * * *
-
-On m'a dit à Karlsruhe, le dicton des officiers de cavalerie allemands:
-
---D'abord, il y a Dieu, le Père... Et puis, il y a l'officier de
-cavalerie... Et puis, il y a la monture de l'officier de cavalerie. Et
-puis, il n'y a rien...
-
-Ici une longue suite de points. Et le dicton reprend:
-
---Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a
-l'officier d'infanterie...
-
-Pour classer les bêtes de la route, par ordre de mérite, je propose le
-dicton suivant:
-
---D'abord, il y a l'Oie, la Mère... Et puis, il y a le canard... Et
-puis, il y a l'âne et le mulet... Et puis, il y a le cochon... Et puis,
-il n'y a rien. Et puis, il n'y a rien...
-
-Ici une longue suite de points...
-
---Et puis, il y a la vache... Et puis, il y a le chien. Et puis, il y a
-le maître du chien...
-
-Encore des points:
-
---Et puis, il y a la poule... Et puis, il y a le cheval... Et puis, il
-y a le charretier... Et puis, il n'y a rien...
-
-Encore une très longue suite de points...
-
---Et puis, il y a le cycliste!
-
- * * * * *
-
-Il y a le cycliste... C'est entendu...
-
-Mais il y a aussi l'automobiliste...
-
-Ayons le courage de le confesser. Peut-être, de toutes les bêtes de la
-route, est-ce la pire?
-
-Je le sens par moi-même. Quand, les pieds au sol, et la tête calme, il
-m'arrive de faire mon examen de conscience, je suis épouvanté d'être,
-parfois, cette bête-là...
-
-Et pourtant, cher monsieur Bourget, dans la tenue générale de mon
-existence, je ne suis pas un snob qu'exalte le spectacle de la
-richesse, ni un méchant qu'offense le spectacle de la misère. Sans
-pose, sans littérature, sans arrière-pensée d'ambition, puisque je n'en
-attends aucune place, aucun mandat, aucune décoration,--j'ai grand
-pitié du malheur humain. Chaque jour, de plus en plus, je m'indigne
-que,--quelle que soit l'étiquette, même la plus rouge, sous laquelle
-ils arrivent au pouvoir,--les hommes de pouvoir, par seul amour du
-pouvoir, fassent de l'inégalité sociale, soigneusement cultivée, une
-méthode toujours pareille de gouvernement, et qu'ils maintiennent,
-avec âpreté, dans les conditions du plus dur, du plus injuste
-esclavage, un prolétariat douloureux qui travaille à la richesse
-d'un pays, sans qu'on l'admette jamais à y participer. Et puisque le
-riche--c'est-à-dire le gouvernant--est toujours aveuglément contre le
-pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours, avec le pauvre
-contre le riche, avec l'assommé contre l'assommeur, avec le malade
-contre la maladie, avec la vie contre la mort. Gela est peut-être
-un peu simpliste, d'un parti pris facile, contre quoi, il y a sans
-doute beaucoup à dire... Mais je n'entends rien aux subtilités de la
-politique. Et elles me blessent comme une injustice.
-
-Eh bien, quand je suis en automobile, entraîné par la vitesse, gagné
-par le vertige, tous ces sentiments humanitaires s'oblitèrent. Peu à
-peu, je sens remuer en moi d'obscurs ferments de haine, je sens remuer,
-s'aigrir et monter en moi les lourds levains d'un stupide orgueil...
-C'est comme une détestable ivresse qui m'envahit... La chétive unité
-humaine que je suis disparaît pour faire place à une sorte d'être
-prodigieux, en qui s'incarnent--ah! ne riez pas, je vous en supplie--la
-Splendeur et la Force de l'Élément. J'ai noté, plusieurs fois, au cours
-de ces pages, les manifestations de cette mégalomanie cosmogonique.
-
-Alors, étant l'Élément, étant le Vent, la Tempête, étant la Foudre,
-vous devez concevoir avec quel mépris, du haut de mon automobile,
-je considère l'humanité... que dis-je?... l'Univers soumis à ma
-Toute-Puissance? Pauvre Élément d'ailleurs, à qui il suffit d'une
-petite charrette en travers du chemin, pour qu'il s'arrête, désarmé
-et penaud... Pauvre Toute-Puissance qu'une pierre, sur la route, fait
-culbuter dans le fossé!
-
-Il n'importe... il n'importe.
-
-Puisque je suis l'Élément, je n'admets pas, je ne peux pas admettre que
-le moindre obstacle se dresse devant le caprice de mes évolutions. Non
-seulement, il n'est pas de la dignité d'un Élément qu'il s'arrête, s'il
-ne le veut pas, mais il est absolument dérisoire et inconvenant qu'une
-vache, un paysan qui se rend au marché, un charretier qui va livrer
-à la ville des sacs de farine ou de charbon, que tous ces gens qui
-accomplissent de basses besognes quotidiennes, l'obligent de ralentir
-sa marche invincible et dominatrice.
-
---Rangez-vous... Rangez-vous... C'est l'Élément qui passe!
-
-Et non seulement je suis l'Élément, m'affirme l'Automobile-Club,
-c'est-à-dire la belle Force aveugle et brutale qui ravage et détruit,
-mais je suis aussi le Progrès, me suggère le Touring-Club, c'est-à-dire
-la Force organisatrice et conquérante qui, entre autres bienfaits
-civilisateurs, ripolinise les pensions de famille, perdues au fond des
-montagnes, et distribue des cabinets à l'anglaise, avec la manière de
-s'en servir, dans les petits hôtels des provinces les plus reculées...
-
---Place donc au Progrès!... Place! Place!
-
-Ah! bien oui!
-
-Aux cris de la sirène, les hommes sortent de leurs maisons, quittent
-leurs champs, s'assemblent, me maudissent, me montrent le poing,
-brandissent des faux et des fourches, me jettent des pierres. Depuis
-Jésus, c'est toujours la même histoire. On se dévoue, pour les
-hommes... Et ils vous lapident, la veulerie des temps ne permettant
-plus qu'ils vous crucifient!
-
-N'est-ce pas la chose la plus déconcertante, la plus décourageante,
-la plus irritante que cette obstination rétrograde des villageois,
-dont j'écrase les poules, les chiens, quelquefois les enfants, à ne
-pas vouloir comprendre que je suis le Progrès et que je travaille
-pour le bonheur universel? Dégoûté de cet accueil, furieux de cette
-incompréhension, je pourrais bien les abandonner à leur sort ridicule,
-respecter leur morne repos, passer dans leurs villages et sur leurs
-routes avec une lenteur régressive, une modération de vieille
-diligence... Mais non... Il ne faut pas que leur stupidité m'empêche
-d'accomplir ma mission de Progrès... Je leur donnerai le bonheur,
-malgré eux; je le leur donnerai, ne fussent-ils plus au monde!...
-
---Place! Place au Progrès! Place au Bonheur!
-
-Et pour bien leur prouver que c'est le Bonheur qui passe, et pour
-leur laisser du Bonheur une image grandiose et durable, je broie,
-j'écrase, je tue... Je terrifie! Tout fuit, éperdu, devant moi... Les
-poteaux télégraphiques eux-mêmes sont pris de panique; les arbres ont
-le vertige.... l'épilepsie semble convulser les maisons... Dans les
-champs, je vois les chevaux, à la charrue, se cabrer aussi follement
-que les chevaux de pierre de Coustou, rompre l'attelage, galoper en
-secouant leurs crinières horrifiées. Les vaches culbutent dans les
-fossés... Et derrière le Jupiter, assembleur de poussières que je suis,
-la route se jonche de voitures brisées et de bêtes mortes...
-
---Plus vite! Encore plus vite... C'est le Bonheur!
-
-**Le jour où je rentrai, enfin, de mon voyage, par la triste Argonne
-et les lugubres déserts de la Champagne Pouilleuse, je vis, entre La
-Ferté-sous-Jouarre et Meaux, je vis, de loin, un groupe de gens qui
-s'agitaient étrangement... Quelqu'un se détacha du groupe et me fit
-signe d'arrêter...
-
-Une automobile, défoncée, tordue, gisait sur le milieu de la route... À
-quelques pas, sur la berge, une petite paysanne de douze ans à peine,
-gisait aussi, la poitrine broyée, la face toute sanglante... Penchée
-sur elle, une femme tentait de la rappeler à la vie... Elle criait:
-
---Madeleine!... Ma petite Madeleine!
-
-Je m'approchai, examinai l'enfant, pratiquai sur le thorax des
-injections d'éther et de caféine, vainement, hélas!
-
---Elle est morte, dis-je à la mère.
-
-Ses cris devinrent déchirants. Alors, le maître de l'automobile
-renversée s'approcha à son tour. Il n'avait aucune blessure, lui...
-Il était nu-tête, ayant perdu sa casquette dans la bagarre. Un peu de
-poussière blondissait sa barbe noire... Il dit:
-
---Ne vous désolez pas, ma brave femme. Sans doute, ce qui arrive est
-fâcheux, et, peut-être, eût-il mieux valu que je n'eusse pas tué votre
-enfant... Je compatis donc à votre douleur... J'y ai d'ailleurs quelque
-mérite, car, étant assuré, l'aventure, pour moi, est sans importance et
-sans dommage... Réfléchissez, ma brave femme. Un progrès ne s'établit
-jamais dans le monde, sans qu'il en coûte quelques vies humaines...
-Voyez les chemins de fer, les sous-marins... Je pourrais vous citer des
-exemples encore plus concluants... Parlons de ce qui nous occupe...
-Il est bien évident, n'est-ce pas?... que l'automobilisme est un
-progrès, peut-être le plus grand progrès de ces temps admirables?...
-Alors, élevez votre âme au-dessus de ces vulgaires contingences.
-S'il a tué votre fille, dites-vous que l'automobilisme fait vivre,
-rien qu'en France, deux cent mille ouvriers... deux cent mille
-ouvriers, entendez-vous?... Et l'avenir?... Songez à l'avenir, ma
-brave femme! Bientôt s'établiront partout des transports en commun.
-Vous verrez des petits pays, aujourd'hui isolés, sans la moindre
-communication, reliés, demain, à tous les centres d'activité... Vous
-verrez se produire de nouveaux échanges, surgir de nouvelles sources
-de richesses, toute une vie inconnue, inespérée, ranimer des régions
-mortes... Dites-vous bien que votre fille s'est sacrifiée pour cela...
-que c'est une martyre...une martyre du progrès... Et vous serez tout
-de suite consolée... Maintenant, je vais prendre votre nom et votre
-adresse... Dès ce soir, j'écrirai à ma Compagnie d'assurances. C'est
-une excellente Compagnie... Elle vous offrira une petite indemnité...
-une indemnité, en rapport, bien entendu, avec votre situation sociale,
-qui me paraît plutôt médiocre... Enfin, soyez tranquille, elle fera les
-choses convenablement... Le plus à plaindre c'est moi... Regardez ma
-voiture... Il va falloir que je prenne le chemin de fer, pour rentrer
-à Paris, ce qui est toujours pénible, pour un véritable automobiliste,
-comme je suis... Moi aussi je m'en console, en me disant que je
-travaille pour le progrès, et pour le bonheur universel... Adieu!
-
-Je ne voulus pas infliger à un si parfait chauffeur l'humiliation de
-rentrer à Paris, en chemin de fer. Je lui offris une place dans ma
-voiture.
-
-Et, comme la mère, toujours penchée sur le cadavre de son enfant,
-continuait de sangloter:
-
---Ah! me dit, tristement, cet éminent collègue, en s'installant, près
-de moi, le plus confortablement possible... nous aurons bien de la
-peine à inculquer la véritable notion du progrès... à ces pauvres
-gens-là... Ils ont la tê...
-
-Il n'acheva pas sa phrase, qui devait se compléter ainsi: «Ils ont la
-tête trop dure!» Peut-être, craignit-il que la petite paysanne, étendue
-sur la route, ne lui donnât un trop facile démenti...
-
-Il était temps que je partisse... Depuis que je sentais le sol, sous
-mes pieds, mes idées d'automobiliste se brouillaient... Et déjà je
-commençais à me demander, non sans quelque terreur, si, réellement,
-j'étais bien le Progrès et le Bonheur?
-
- * * * * *
-
-Un instant encore... et j'eusse certainement ajouté, au dicton des
-bêtes de la route:
-
---Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a
-l'automobiliste!...
-
-
-
-
-BORDS DU RHIN
-
-
-Les lecteurs se rappellent, peut-être, de quelle façon inattendue nous
-franchîmes la frontière allemande, à Elten, et l'accueil de ce douanier
-paternel qui, derrière nous, agitait sa casquette, en signe de bon
-voyage.
-
-Nous allions, vous vous souvenez, à Düsseldorf.
-
-Nous avions quitté les chemins briquetés de Hollande. Le pays était
-toujours très plat, très vert, mi-polders, mi-champs de cultures,
-avec, çà et là, de petits villages tranquilles, entourés joliment
-de bouquets de bois, et des petites maisons basses--fermes et
-laiteries--aux façades chaulées, aux toits de tuiles, dont le rouge
-jouait discrètement, sous un ciel gris perle, très profond et très doux.
-
-Ce n'était plus la Hollande et ce n'était pas encore l'Allemagne.
-C'était un reste de Hollande dans très peu d'Allemagne, quelque
-chose d'intermédiaire qui donnait au paysage je ne sais quoi de
-plus gentiment mélancolique, un charme de chose très jeune ou très
-ancienne--je ne saurais dire--assez émouvant.
-
-Et la route unie, sans une courbe, sans un ressaut, invitait à la
-vitesse.
-
-Nul obstacle nulle part. Pas un caniveau, pas un dos d'âne: une piste
-bien entretenue de vélodrome. Scrupuleusement, les voitures que nous
-dépassions tenaient leur droite, et les charretiers, attentifs à
-leurs chevaux, nous saluaient au passage, sans servilité, presque en
-camarades.
-
-Brossette me dit:
-
---Quel dommage, monsieur, que nous soyons en Allemagne!
-
---Pourquoi donc, Brossette?
-
---Parce que je n'aime point ces gens-là... Et puis, monsieur,
-parce que voilà une route épatante où nous ferions facilement du
-quatre-vingt-dix... plus, peut-être...
-
-Et, après un silence:
-
---C'est curieux!... Monsieur est bien sûr, au moins, que nous sommes en
-Allemagne?
-
---Voyons!... Et la frontière?... Tout à l'heure?
-
-Il haussa les épaules.
-
---Ça? Une frontière?... Oh! la la!... Givet, oui... voilà une
-frontière... Mais du moment que monsieur est sûr?
-
-Et il grogna:
-
---Sale pays, tout de même!
-
-Nous marchions lentement, comme dans une forêt enchantée, une forêt
-pleine d'embûches, de traquenards, de dangers, une forêt pleine d'ours,
-de tigres et de lions... Anxieux, nous interrogions l'horizon... Nous
-fouillions du regard, à droite et à gauche, la campagne, avec la peur
-de voir tout à coup surgir le casque à pointe du Règlement, avec la
-terreur de tout ce que devait cacher d'inconnu, de barbare, ce calme
-insidieux.
-
-Et la 628-E8 était impatiente. On la sentait, toute trémissante d'élans
-retenus... Elle semblait encapuchonner son capot, comme un ardent
-étalon, son encolure, sous le mors qu'il mâche et qui le maîtrise. On
-eût dit vraiment qu'elle tirait sur le volant, comme un cheval sur ses
-guides... Je vis à l'horloge municipale d'un village qu'il était quatre
-heures et demie. Nous avions plus de deux cents kilomètres à faire,
-avant d'atteindre Düsseldorf, où nous eussions bien désiré arriver
-avant la nuit.
-
-Pourquoi, à ce moment, songeai-je à la guerre de 70? Pourquoi
-justement, au lieu de ses horreurs, me revint à l'esprit cet épisode
-intime et consolant qu'au retour mon père m'avait conté?
-
-Il avait dû loger, pendant un mois, un général prussien, son état-major
-et sa suite. Très discret, d'une éducation parfaite, d'une bonne
-grâce très délicate, ce général n'avait pris de notre propriété que
-ce qui était indispensable à lui et à ses services. Il s'efforçait,
-par tous les moyens, de rendre moins humiliante, moins pénible, cette
-occupation, et il veillait à ce que rien--autant que cela était
-possible--ne fût changé des habitudes de la maison. Il se conduisait
-comme un hôte bien élevé, non comme un conquérant.
-
-Un matin, il se fit annoncer chez mon père:
-
---Je viens d'apprendre, monsieur, lui dit-il, que vous avez un fils à
-l'armée de la Loire?... Est-ce vrai?
-
---Oui.
-
---Avez-vous de ses nouvelles?
-
---Je n'en ai plus depuis longtemps déjà.
-
---Depuis quand, exactement?
-
---Depuis Patay... soupira mon père.
-
---Ah!...
-
-Puis:
-
---Voulez-vous me permettre de m'informer?... Moi aussi, monsieur, j'ai
-des enfants... Je sais... Je sais... Cela ne vous désobligera pas que...
-
---Je vous en serai reconnaissant, au contraire... J'avoue que j'ai de
-grandes inquiétudes...
-
-Le général demanda quelques renseignements complémentaires... et,
-saluant:
-
---À bientôt, j'espère...
-
-Quelques jours après, il se présentait à nouveau... Il était tout
-souriant:
-
---J'ai des nouvelles de monsieur votre fils... Il est au Mans... Il se
-porte très bien. ..Je suis heureux d'avoir pu... Puis:
-
---Je crois que nous touchons au terme de cette affreuse chose...
-
-Puis encore:
-
---Voulez-vous me permettre de vous serrer la main?
-
-J'entendais encore mon père me dire qu'il n'avait jamais été plus
-touché par la bonté d'un homme, et que, jamais, il n'avait serré
-une main française avec autant de joie qu'il étreignit cette main
-allemande... C'est que mon père était, lui aussi, un brave homme...
-Dieu merci, il n'avait rien d'un héros de théâtre.
-
-Sous l'impression de ce souvenir, je m'exaltai:
-
---Ma foi! tant pis... m'écriai-je tout à coup... Arrivera ce qui
-pourra... Allons-y, Brossette, allons-y!
-
-L'air était frais, la carburation excellente. La bonne C.-G.-V.,
-lâchée, bondit et roula comme une trombe sur la route.
-
---L'accélérateur, Brossette!... Nous verrons bien...
-
---Sale pays! répéta Brossette, en réglant ses gaz et donnant
-méthodiquement de l'avance à l'allumage.
-
-En quelques minutes, nous fûmes à Emmerich, où nous traversâmes le
-Rhin, sur un bac à vapeur très puissant; eu quelques autres, à Clèves,
-dont nous escaladâmes les rues sinueuses et montueuses, à la grande
-joie des promeneurs--c'était un dimanche,--et sous la conduite d'un
-petit pâtissier, très fier d'être monté sur le marchepied, et qui nous
-mit gentiment sur notre chemin, de l'autre côté de la ville.
-
-Ah! quelle route!
-
-Quelle route que cette route où nous mena le petit pâtissier de Clèves,
-la plus belle de ces belles routes du Rhin, construites par Napoléon,
-pour les affreux défilés de la guerre, et où, maintenant, passe ce
-que l'automobilisme apporte avec lui de civilisation moins rude, de
-sociabilité universelle et d'avenir pacificateur.
-
-Elle était, cette route, bordée d'une double rangée de magnifiques
-ormes, avec du printemps très tendre, très jeune, entre leurs branches,
-une poussière de printemps, à peine rose, à peine verte, à la pointe
-de leurs branches; elle était large, étalée, comme notre avenue des
-Champs-Élysées, douce et unie comme si elle eût été tendue de soie, et
-toute droite, si droite qu'on n'en voyait pas le bout, sinon, là-bas,
-tout là-bas, aux confins du ciel, un tout mince ruban jaune, un tout
-petit trait de pastel jaune que nous ne pouvions jamais atteindre...
-Et le soleil de cette fin de journée faisait avec les entrelacs de
-l'ombre, comme un tapis, tel que n'en tissèrent jamais les plus subtils
-artisans de la Perse.
-
-Sur ce sol merveilleux, la machine, emportée au rythme d'un ronflement
-léger, régulier, infiniment doux-bruit d'ailes ou souffle de vent
-lointain--glissait, volait, ainsi qu'un oiseau rapide qui rase la
-surface immobile d'un lac.
-
-Brossette ne disait plus rien, ne répondait plus à mes questions. Il
-était grave, regardait la route d'un œil légèrement bridé, et il
-écoutait chanter la belle chanson des cylindres.
-
- * * * * *
-
-Les champs me frappèrent par leur terre grasse, leur air cossu, leurs
-belles cultures, l'abondance de leurs troupeaux. Les villages, très
-propres, les seuils lavés, les fenêtres claires, les portes aux cuivres
-luisants avaient un aspect d'aisance tranquille. Partout cela sentait
-le travail, la sécurité, la richesse, je ne dis pas le bonheur, car le
-bonheur, c'est autre chose. Il ne se voit pas tout de suite aux yeux
-des hommes, comme le bien-être aux fenêtres des maisons. Il ne se voit
-qu'à la longue, il ne se voit pas souvent, il ne se voit presque jamais.
-
-Nous prîmes de «la benzine» dans une petite ville dont je n'ai pas
-retenu le nom, ville de cinq mille habitants, à peu près, rebâtie,
-presque toute neuve, avec des rues larges, coupées de places ombragées,
-et des maisons où semblait régner un confort solide. Deux ponts, l'un
-tout neuf, l'autre très vieux, enjambaient, le premier, d'une seule
-courbe, le second, de deux arches gothiques, les deux bras d'une
-rivière, que bordaient de petites industries qu'à leur air actif et
-coquet l'on pressentait prospères.
-
-Comme dans toute l'Allemagne, les édifices administratifs s'imposaient
-aux contribuables par leur monumentalité un peu effrayante, d'un
-goût horrible souvent, d'une opulence orgueilleuse et bien assise,
-toujours. Je m'étonnais grandement de voir, dans un endroit si peu
-important, tant de magasins de toute sorte, des boutiques de luxe, des
-soies drapées, des velours à traîne, des maroquineries étincelantes,
-des bijoux, des étalages de victuailles enrubannées, des charcuteries
-architecturales, ornées, comme des églises, un jour de fête. Partout
-l'abondance, la sensualité, la richesse.
-
-Et je me disais:
-
---Ces objets ne sont pas là, pour le simple plaisir de la montre. Il
-y a donc, dans ce petit pays, des gens qui les désirent et qui les
-achètent.
-
-Je me disais encore, non sans mélancolie:
-
---Comme je suis loin de la France, des petites villes de France, de
-leurs rues mortes, de leurs maisons lézardées, de leurs boutiques
-sordides et fanées!... Chez nous, on ne travaille qu'à Paris, dans
-quelques grands centres, quelques villes du Nord, et dans le Sud-Est...
-Le reste s'étiole et meurt chaque jour. D'immenses richesses dorment
-inexploitées, partout. Qui donc, par exemple, songe à arracher aux
-Pyrénées le secret de leurs métaux? Qui donc oserait confier des
-capitaux improductifs à cette jeunesse hardie qui, faute de trouver
-chez elle l'emploi de son activité et de sa force, est contrainte de
-s'expatrier et de travailler à l'enrichissement des autres pays?...
-Comme je suis loin ici, de ces bons Français, rentiers et gogos, qui
-se disent toujours la lumière et la conscience du monde, et que je
-vois perpétuellement assis au seuil de leurs boutiques, devant la
-porte de leur demeure, abrutis et amers, crevant de leur paresse,
-s'appauvrissant de leur épargne, passant leurs lourdes journées à
-s'envier, se diffamer les uns les autres! Nul effort individuel, nul
-élan collectif... Quand je reviens dans des régions traversées quelques
-années auparavant, je les retrouve un peu plus sales, un peu plus
-vieilles, un peu plus diminuées; et chacun s'est enfoncé, un peu plus
-profondément, dans sa routine et dans sa crasse. Ce qui tombe n'est pas
-relevé. On met des pièces aux maisons, comme les ménagères en mettent
-aux fonds de culotte de leur homme. On ne crée rien. C'est à peine si
-on redresse un peu ce qui est par trop gauchi, si on remplace aux
-toits les ardoises qui manquent, les portes pourries, les fenêtres
-disloquées... N'ayant rien à faire, rien à imaginer, rien à vendre,
-rien à acheter, ils économisent... Sur quoi, mon Dieu!... Mais sur
-leurs besoins, leurs joies, leur dignité humaine, leur instruction,
-leur santé... Affreuses petites âmes, que ce grand mensonge antisocial,
-l'épargne, a conduites à l'avarice, qui est, pour un peuple, ce que
-l'artériosclérose est pour un individu. Ce n'est pas de leur bas de
-laine que la France a besoin, mais de leurs bras, de leur cerveau,
-de leur travail et de leur joie... Et ce n'est pas leur faute, après
-tout... On ne leur a jamais dit: «Vivez! Travaillez!» On leur a
-toujours dit: «Épargnez!» Ils épargnent...
-
-J'évoquai la petite ville où je suis né, et que j'avais revue, quelques
-mois auparavant... Oh! comme elle pesa à mon enfance! Quels souvenirs
-d'ennui mortel j'en ai gardés! Et comme elle fatigue encore, souvent,
-mes nuits des cauchemars persistants qu'elle m'apporte! Quelle cure
-longue et pénible il m'a fallu suivre, pour me laver de tous les germes
-mauvais qu'elle avait déposés en moi! Eh bien, je l'ai revue... Depuis
-cinquante ans, rien n'y est changé. Ni les êtres, ni les choses. Pas
-une maison nouvelle ne s'est élevée; pas une industrie--si petite
-soit-elle--ne s'y est fondée. Sur la rivière, le même moulin broie
-toujours la même farine... Ce sont les mêmes boutiques avec les mêmes
-enseignes, et, je crois bien, les mêmes marchandises. On ne peut pas
-dire que les gens y soient morts... car les fils, ce sont les pères...
-Et j'ai retrouvé les mêmes visages tristes, les mêmes tics d'autrefois,
-la même lourdeur sommeillante, la même morne stupidité... On me dit:
-«Vous savez bien... un tel est parti depuis quinze ans... Il a on ne
-sait quelle fabrique à Madagascar!... C'était sûr qu'il tournerait
-mal!...»
-
-Il n'y a que les cabarets qui donnent à cela l'illusion de la vie. Et
-c'est de la mort!
-
-Ah! oui! combien j'ai douce souvenance!...
-
- * * * * *
-
-Nous repartîmes.
-
-Gorgée d'essence neuve, la machine avait encore gagné en force et en
-vitesse. Ce n'était plus une machine, c'était l'Élément lui-même, non
-pas l'Élément aveugle et brutal qui hurle, fracasse et détruit tout
-ce qu'il touche, mais l'Élément soumis, discipliné, qui conquiert le
-temps, l'espace, le bonheur humain, l'avenir; l'Élément qui obéit,
-comme un petit enfant, aux mains savantes, à la volonté supérieure de
-l'homme.
-
-Brossette me dit:
-
---Alors, monsieur, cette fois, nous sommes bien en Allemagne?...
-
---En Prusse, même... en Prusse Rhénane, mon bon Brossette...
-
-Je lui montrai un poteau indicateur, sur lequel était écrit, en gros
-caractères noirs, à la suite d'une flèche, ces mots: _Krefeld... 50
-kilomètres..._
-
---Épatant!... fit-il... Mais c'est un pays épatant!... Et si nous
-marchons toujours de ce train-là... monsieur... bien sûr que nous
-serons à Berlin... avant l'armée française!
-
- * * * * *
-
-Je m'étais bien promis de m'arrêter à Krefeld. Je voulais y visiter
-quelques-unes de ces belles manufactures qui produisent du velours de
-coton, pour le monde entier... Mais quoi! Düsseldorf n'était qu'à
-quarante kilomètres... Rien ne m'obligeait, ce soir-là, au contraire,
-tout me déconseillait de pousser jusqu'à Düsseldorf, sinon l'impérieux
-besoin, l'impérieux et stupide besoin de conquérir des kilomètres,
-encore... Je brûlai Krefeld, dont le développement économique, le
-mouvement et la vie me parurent une chose prodigieuse... Affaires et
-plaisirs, tout y était... Ville charmante, propre, colorée. Les rues
-étaient pleines de monde... Et ce monde semblait joyeux... Une foule
-gaie, voilà un spectacle rare...
-
-Qu'on excuse ce souvenir personnel... Moi aussi, je m'amusai à voir
-que, ce soir-là, on jouait _Les affaires sont les affaires_, au théâtre
-municipal...
-
-À quelques kilomètres au delà de Krefeld, un petit incident de route
-que je note, parce qu'il est caractéristique des moeurs allemandes,
-m'a laissé, dans l'esprit, en même temps qu'une légère impression de
-remords, une impression aussi de douceur très douce et très jolie.
-
-Devant nous, un petit cheval trottinait, traînant une petite charrette
-vernie que conduisait une jeune paysanne. Le cheval prit peur--les
-chevaux sont partout les mêmes--et, les oreilles dressées, se mit
-brusquement au galop. J'arrêtai la machine, mais l'animal effrayé ne se
-calma point. Il gagnait à la main, comme disent les cochers. Au risque
-de se tuer, la jeune fille sauta maladroitement de la voiture, et roula
-sur la route... Je me précipitai à son secours, aidai à la relever...
-Elle était blonde, très fraîche, presque luxueusement habillée...
-
-Dès qu'elle fut debout, elle s'efforça de sourire... s'excusa:
-
---C'est ce vilain petit cheval... Mon Dieu, qu'il est bête!... Il a
-peur de tout... Excusez bien.
-
-Je lui demandai si elle était blessée, si elle souffrait.
-
---Non... non... fit-elle doucement... oh! non!... Je n'ai rien...
-Excusez, n'est-ce pas?
-
-Elle avait relevé sa jupe avec décence et découvert à l'un de ses
-genoux une écorchure légère. Je courus chercher, dans ma trousse de
-pharmacie, un peu d'eau oxygénée, avec quoi je lavai la plaie, qui
-saignait à peine... Elle protestait, et riait, comme si on l'eût
-chatouillée:
-
---Ce n'est rien... ce n'est rien... Tiens, mais ça pique...
-
-Et, de plus en plus rieuse:
-
---C'est ce maudit cheval... répéta-t-elle... Et comme je suis fâchée de
-vous causer tant d'embarras!
-
-Brossette avait ramené le cheval, le calmait par de bonnes paroles...
-Comme nous aidions la jeune paysanne à remonter en voiture:
-
---Je suis bien reconnaissante... bien reconnaissante... disait-elle.
-
-Et avec un regard suppliant:
-
---Ah! monsieur, ne parlez pas de ça... Ne le dites à personne... Parce
-que, si on savait, chez nous... eh bien, jamais plus, je ne pourrais
-aller, toute seule, à Krefeld, avec mon petit cheval...
-
-Elle avait pris les guides:
-
---Là! là!... Tu vas te tenir tranquille, maintenant... Petit
-imbécile!... Excusez encore... Excusez bien...
-
-Une demi-heure après, nous franchissions le Rhin, sur l'immense pont de
-Düsseldorf.
-
-
-
-
-Düsseldorf.
-
-
-Donc, la première ville d'Allemagne où nous séjournâmes un peu, ce
-fut--je ne m'en vante pas--Düsseldorf. Et, dès mon arrivée, je
-regrettai de ne m'être pas arrêté à Krefeld.
-
-Nous descendîmes, ainsi qu'il convient, au Bradenbrager-Hof.
-
-Tout ce que je dirai de cet hôtel peut s'appliquer exactement à la
-ville, à toute la ville neuve, du moins, qui est, comme on sait,
-la ville, par excellence, du modern-style. Quand j'aurai décrit
-l'hôtel, j'aurai décrit la ville, ses rues, ses maisons chamarrées,
-ses boutiques luxueuses... sauf le Rhin, le large et beau Rhin qui
-s'obstine à repousser la collaboration de M. Vandevelde, et à conserver
-un style très ancien. En simplifiant, de la sorte, ma besogne, cela
-me permettra, par la suite, de ne pas prolonger en moi et en vous,
-chers lecteurs, cette espèce de cauchemar affolant qu'infligèrent à
-notre imagination, passionnée de belles lignes et de belles formes,
-tant de Belges exaspérés et novateurs... Car, à quoi bon vous le
-cacher?--nous nous heurtons, partout ici, au lyrisme décoratif de M.
-Vandevelde. Après avoir mis à l'envers les maisons et les meubles de
-la pauvre Belgique, il est venu s'installer à Weimar... C'est de là
-qu'il déverse, sur toute l'Allemagne, les produits de ses fantaisies
-carnavalesques qui l'ont enfin amené à découvrir la quadrature du
-cercle et la circonférence du carré.
-
- * * * * *
-
-Maupassant possédait, entre autres curiosités, un valet de chambre
-qui le servit fidèlement. C'était d'ailleurs un domestique fort avisé
-en toutes choses. Il avait de la littérature. Un jour, il dit à son
-maître, sur un ton grave et réservé:
-
---J'ai lu ce matin l'article de monsieur... Il est bien...
-
---Ah! je vois qu'il ne te plaît pas...
-
---Mon Dieu!
-
---Que lui reproches-tu?
-
---Je dois le dire à monsieur... Monsieur manque quelquefois de chic
-pour ses qualificatifs... Ils sont trop simples... Ils ne peignent
-pas assez exactement les objets... Ainsi dans l'article de ce matin,
-monsieur dit d'une orchidée qu'elle est belle. Sans doute, une orchidée
-est belle... Mais ce n'est pas la beauté... la beauté vague qui fait le
-caractère de l'orchidée... L'orchidée, monsieur, est étrange, maladive,
-perverse, fallacieuse, déconcertante... Moi, j'aurais écrit: «la
-déconcertante orchidée»... Je dis ça à monsieur...
-
---Mais tu as raison... avoua Maupassant que les réflexions de son valet
-de chambre amusaient toujours. Sais-tu que tu es épatant?...
-
---Oh! monsieur!
-
---Mais si... Et où as-tu appris tout ça?
-
-Alors, il se rengorgea, et, très sérieux:
-
---Monsieur, répondit-il... monsieur sait bien qu'avant de servir chez
-monsieur, j'ai servi trois ans chez un poète belge!...
-
-Et, après un petit silence, négligemment:
-
---Monsieur n'oublie toujours pas mes palmes pour le 1er janvier?...
-
-
-
-
-Modern-style.
-
-
-Le Bradenbrager-Hof, qui, je ne sais pourquoi, m'a rappelé le valet
-de chambre de Maupassant, est un de ces grands hôtels, comme on en
-trouve dans les moindres villes d'Allemagne, et comme nous n'en avons
-qu'à Paris et dans quelques villes d'eaux, un de ces caravansérails
-nouveaux et art nouveau d'Occident, construits par les Belges et les
-Suisses, pour les habitudes de confort des Américains et des Anglais...
-Des salons, plus ou moins Louis XV et Louis XVI, y alternent avec
-des fumoirs de paquebot. Rien n'y est plus droit, plus d'équerre,
-plus d'aplomb. Tout ce qui est rond y devient carré, tout ce qui est
-carré y devient rond. Je veux dire que rien n'y est rond, ni carré,
-ni ovale, ni oblong, ni triangulaire, ni vertical, ni horizontal.
-Tout tourne, se bistourne, se chantourne, se maltourne; tout roule,
-s'enroule, se déroule, et brusquement s'écroule, on ne sait pourquoi
-ni comment. Ce ne sont que festons de cuivre verni, qu'astragales de
-bois teinté, ellipses de faïence polychrome, volutes de grès flammé,
-trumeaux de cuir gaufré, frises de nymphéas hirsutes, de pavots en
-colère et de tournesols juchés sur les moulures des stylobates, comme
-des perroquets sur leurs perchoirs... Des larves plates et minces
-dorment à l'entrée des serrures; des embryons, des têtards montent, se
-glissent en ondulations visqueuses, le long des portes, des fenêtres,
-des tiroirs, des chanfreins. Les cheminées sont des bibliothèques;
-les bibliothèques, des paravents; les paravents, des armoires, et les
-armoires, des canapés. L'électricité jaillit aussi bien des parquets
-que des plafonds, d'ampoules de cristal taillé en fleurs de rêve ou
-en bêtes de cauchemar; elle court, chahute, bostonne, virevolte,
-cakewalke, dans les girandoles et les lustres, qui ont la danse de
-Saint-Guy. Les meubles ont l'air d'avoir bu, et semblent inviter la
-livrée aux pires excès d'acrobatie. Et, pour qu'on ne s'y trompe pas,
-sur les façades dissymétriques, creusées de trous profonds et renflées
-de bosses énormes où toutes les matières connues, juxtaposées, se
-neutralisent et s'annulent, les balustrades des balcons sont soutenues
-par des sarabandes frénétiques de points d'interrogation.
-
-Ces sortes d'hôtels, si hostiles par tous les détails de leur
-esthétique, ont du moins ceci de précieux, qu'ils offrent au voyageur
-le plus délicat et le plus raffiné les plus complètes ressources de
-toilette et d'hygiène. En procédant à un minutieux lavage, dans un
-cabinet muni de tous les appareils désirables d'hydrothérapie, je ne
-pouvais m'empêcher de songer que, par là encore, j'étais bien loin de
-notre belle France où, presque partout, même dans les plus grandes
-villes, les hôtels conservent jalousement les habitudes de la race,
-la tare héréditaire où se reconnaît, mieux que par son esprit, un
-véritable Français de France: la malpropreté. Malpropreté monarchique
-et catholique à qui Louis XIV donna le caractère d'une vertu, et la
-force d'émulation d'un concours. Chamfort ne raconte-t-il pas qu'un
-gentilhomme, ayant observé que les abords du palais de Versailles
-étaient empuantis d'urine, ordonna à ses domestiques et à ses vassaux
-de «pisser» abondamment autour de son château?
-
-Que de fois, arrivant le soir, dans un hôtel de Normandie, par exemple,
-j'ai dû m'enfuir devant les saletés de la chambre, les draps douteux,
-les poussières accumulées des rideaux, les crasses pullulantes des
-tapis, et, surtout, devant ces odeurs ammoniacales qui, des couloirs,
-par les fentes des portes, s'infiltrent, pénètrent, imprègnent tous
-les objets!... Que de fois me suis-je résigné à coucher dans mon auto,
-comme un forain dans sa roulotte, à l'entrée des villes, sous les
-arbres des promenades, et mieux, en plein champ, où l'on respire un air
-moins mortellement humain!...
-
-Et je me souvenais qu'un jour, dans une ville du Morvan, descendu
-à l'hôtel, un petit hôtel coquet, récemment remis à neuf, selon
-l'Évangile du Touring-Club, je m'étonnai de voir combien étaient
-ignominieusement tenus ces réduits intimes, aux lambris de faïence,
-qui, pourtant, s'il fallait en croire la marque de fabrique, arrivaient
-directement d'Angleterre. Vivement, je me plaignis au patron qui me
-répondit d'un air découragé:
-
---Ah! ne m'en parlez pas, monsieur...
-
---Mais si... mais si... au contraire, je veux vous en parler...
-
---Que voulez-vous? Ce n'est pas de ma faute, je vous assure... Je
-veille pourtant, je veille... Mais les Français, qui savent tant de
-choses, ne savent pas c.... Ça, ils ne le savent pas!... Ce sont des
-cochons, monsieur...
-
-Il s'emporta:
-
---Vous avez bien vu?... J'ai collé des affiches... des affiches, où
-j'explique la façon de se servir de ces appareils... Eh bien, non...
-Ils ne veulent pas... Ils montent toujours dessus... C'est dégoûtant!...
-
-Et il ajouta, car ce Morvandiau était, malgré tout, optimiste:
-
---Peut-être qu'avec tous ces sports... oui, enfin... avec l'automobile,
-apprendront-ils à c... comme tout le monde. J'ai confiance dans les
-sports, monsieur... Mais, sapristi!... il y a à faire... il y a à
-faire...
-
---À faire autrement, grommelai-je.
-
-
-
-
-Mon ami von B...
-
-
-Bien que notre C.-G.-V. fût douce au possible et nous transportât
-comme sur une pile de coussins, on aspire au repos, après dix heures
-de route. Il semble cependant qu'on ne sente vraiment sa fatigue qu'en
-s'enfonçant dans les tapis crème et les tapis roses de ces vestibules
-où tout tourne et qui fulgurent d'éclats.
-
-Comme je titubais sur des rosaces lie-de-vin, et tâchais de me retenir
-à des dossiers belliqueux, j'eus la surprise de reconnaître mon ami von
-B..., un Allemand que j'ai souvent rencontré en Allemagne, mais plus
-encore à Paris.
-
---J'arrive d'Essen, en auto, me dit von B... Dînons ensemble.
-
-Je ne pouvais trouver meilleur compagnon, ni personne de mieux informé
-des choses d'Allemagne, et qui sût mieux les exprimer, en excellent
-français.
-
-J'acceptai avec joie.
-
-Mon ami, le baron von B..., en véritable Allemand, est un philosophe,
-grand amateur de musique, à moins que ce ne soit un musicien, grand
-amateur de philosophie. On ne sait jamais, avec les Allemands. Pourtant
-il n'est pas qu'amateur de philosophie; il l'a professée jadis, avec
-succès, dans une célèbre université, et, jeune encore, il a pris sa
-retraite, pour vivre sa philosophie dans le monde. C'est un personnage
-singulier, tout à fait fin, et qui n'a pas usurpé sa réputation de
-causeur brillant. Tout au plus pourrait-on lui reprocher un peu trop
-de bavardage... Je ne sais si ce sont ses études ou ses travaux,
-quelque fonction que j'ignore, ou tout simplement sa naissance qui
-lui donnent accès près de l'Empereur. Je crois lui avoir entendu dire
-qu'il avait été son condisciple, à l'université de Bonn... Mais,
-tant d'Allemands, et même tant de Français, se vantent d'avoir été
-les condisciples de l'Empereur, à l'université de Bonn, que cela ne
-serait pas une explication de l'intimité qui existe entre Guillaume
-et mon ami von B... Von B... aime l'Empereur, ou plutôt l'homme privé
-qu'est l'Empereur; du moins, il l'affirme. Mais il juge l'Empereur
-très librement, parfois très sévèrement. Il y a donc tout profit à
-l'entendre.
-
-Ajouterai-je--et il aura tout de suite conquis vos sympathies--que
-c'est un automobiliste fervent, un automobiliste de la première heure?
-
-Vingt minutes après notre rencontre, nous étions attablés.
-
- * * * * *
-
-Je réclamai de la cuisine allemande. Le maître d'hôtel suisse-italien
-qui, dans cette salle effrayamment belge, vint nous présenter un menu,
-décoré de femmes laurées à la Bœcklin, et imprimé en lettres d'un
-gothique hargneux, parut fort scandalisé. Von B... vint à son secours,
-en m'expliquant qu'il n'existe pas de cuisine allemande, sinon chez
-quelques très vieilles familles poméraniennes, et que, dans aucun
-hôtel, dans aucun restaurant allemand, on ne peut se faire servir autre
-chose que de la mauvaise cuisine française.
-
-Il me dit en riant:
-
---Mais, mon cher, vous ne savez donc pas que l'Allemagne est,
-peut-être, le seul pays du globe où il soit tout à fait impossible de
-manger... par exemple... de la choucroute?
-
-Ce soir-là, en fait de produits allemands, l'Allemagne ne députa à
-notre dîner que deux de ces longues bouteilles de vin du Rhin, penchées
-dans des seaux à glace, et dont les goulots d'or bruni affleuraient à
-la nappe.
-
-
-**Je commençai par vanter l'accueil que reçoivent ici les
-automobilistes; ensuite, je m'extasiai sur les belles routes, ces
-admirables routes dont on m'avait fait si peur en France. Von B...
-répondit:
-
---Il n'y a qu'en France, d'où nous arrivent relativement peu de
-touristes, lesquels sont pour la plupart des Belges, des Anglais, des
-Américains, qu'on ignore ces choses-là... Il est parfaitement exact
-que, chez nous, on n'embête pas les touristes par des règlements
-prohibitifs. On m'assure pourtant qu'il en est de terribles... Mais on
-se garde bien de les appliquer. La circulation est absolument libre,
-mieux encore, elle est protégée... On a l'ordre d'être extrêmement
-aimable, et cet ordre, venant de haut, est toujours et partout obéi. Je
-sais aussi--il m'en a quelquefois parlé--que l'Empereur rêve de doter
-l'Allemagne entière de routes pareilles à celles du Rhin, de faire,
-en quelque sorte, de l'Allemagne, la plus belle piste automobile du
-monde... Oh! sous ce rapport, il a d'autres idées que M. Loubet. Votre
-excellent M. Loubet en est venu à trouver que même le cheval est un
-véhicule de progrès bien trop hardi, bien trop moderne; il préfère
-s'en tenir désormais aux mules des chansons castillanes. L'âge aidant,
-nous le verrons peut-être dans une petite voiture à âne. Son attitude
-agressive envers l'automobilisme est celle d'un petit bourgeois borné,
-peureux, misonéiste. Guillaume, lui, a parfaitement compris qu'il y a
-là une industrie énorme, dont les bénéfices sont incalculables, qu'il
-se doit, comme chef de l'État, de l'encourager, de la protéger et,
-s'il le peut, de l'accaparer, pour le bien de son pays. Cela n'est
-pas douteux. Mais il y a autre chose. Malgré nos assurances ouvrières
-qui sont, je crois bien, les plus libérales du monde--et ce n'est pas
-beaucoup dire,--malgré notre transformation économique, nous sommes
-restés, par bien des côtés, un pays féodal, un pays de castes. La
-noblesse y tient toujours le haut du pavé, et aussi la richesse, qui
-est une sorte de noblesse aussi puissante et plus active que l'autre.
-Il n'y a pas que les officiers qui, sur notre sol asservi, fassent
-sonner insolemment leurs éperons et leurs sabres. Au village, le
-hobereau est maître; à l'usine, le patron tient ses ouvriers comme des
-serfs... Nous avons--ce que l'on ne croirait plus possible que dans les
-opérettes--nous avons une loi de lèse-majesté.
-
-Ici, von B... pouffa de rire:
-
---Remarquez que, cette loi, les magistrats l'appliquent férocement,
-plus encore par conviction que par courtisanerie... Voilà pourquoi, en
-plus des idées de conquêtes commerciales, caressées par l'Empereur,
-les automobilistes ont raison chez nous... Ils ont raison comme la
-voiture de maître a raison du fiacre, comme le militaire a raison du
-pékin... Ce sont les barons de la route. La route leur appartient par
-droit féodal, comme elle appartient chez vous aux charretiers, par
-droit électoral. Et puis, l'Allemand, qui est pourtant un très brave
-homme, n'a aucune sympathie pour l'écrasé. L'écrasé a toujours tort,
-n'étant le plus souvent qu'un infirme, un pauvre diable, rien du tout.
-D'ailleurs, je dois dire que l'accident est infiniment plus rare ici,
-où il n'y a pas de règlement, qu'en France, où il y en a tant et de si
-vexatoires.
-
-Il conta:
-
---Figurez-vous, mon cher... l'année dernière, à Paris, en haut de
-l'avenue Friedland, une jeune fille, traversant la chaussée, glissa sur
-le pavé et tomba sous les roues de mon automobile. Je me précipitai; je
-la relevai. Elle était très pâle, toute maculée de boue. Heureusement,
-elle n'avait rien... rien... Tout à fait rassuré, je remontais dans la
-voiture, quand la mère, qui se démenait sur le trottoir, cria: «Non...
-non... arrêtez-le!... Un agent!... Un agent!» La jeune fille déclara
-bravement que c'était de sa faute... qu'elle avait été imprudente...
-qu'elle avait glissé... qu'elle n'avait rien, etc... La mère tirait
-sa fille par le bras; elle clamait, furieuse: «Tais-toi donc!... Mais
-tais-toi donc!... Qui te demande quelque chose?» Et elle s'adressa à
-la foule, assemblée subitement autour de nous, et qui n'avait rien vu:
-«Oui! oui!» dit la foule, donnant instinctivement raison à la mère...
-Un agent survint. Malgré les déclarations réitérées de cette jeune
-fille, éprise de justice, procès-verbal me fut aussitôt dressé...
-Quinze jours après, on me condamnait à douze cents francs de dommages
-et intérêts... Mais je ne regrette rien, car il me fut donné, à
-cette occasion, de relever un trait de votre caractère imaginatif,
-romanesque, qui m'a beaucoup amusé. En sortant de l'audience, un
-avocat, derrière moi, disait le plus sérieusement du monde: «Cette
-déposition de la jeune fille est louche... Il y a sûrement quelque
-chose là-dessous... Ce doit être l'amant!» C'est égal, en Allemagne,
-une telle condamnation était impossible...
-
-La conversation dévia. Nous en vînmes à parler des constructeurs
-d'automobiles, de la fabrication automobile. Il dit:
-
---Quand on a vu chez nous l'essor que prenait cette industrie,--vous
-l'avez créée, mais elle vous échappera, un jour ou l'autre, parce que
-vous êtes un drôle de peuple, séduisant en diable, mais peu tenace
-et léger,--l'Empereur a tout fait pour la développer également en
-Allemagne. Il n'est pas de choses qui ne l'intéressent, et il voudrait
-que l'Allemagne fût la première en tout, partout et toujours. Cela
-le pousse parfois à des actes désordonnés et vraiment comiques. Il
-est comme ces parents qui n'ont de cesse que leurs enfants aient tous
-les prix de leur classe, dussent-ils les abrutir, pour le restant
-de leur vie... Ce n'est pas, quoi qu'on dise, l'argent qui nous
-manque, et vous êtes les premiers, sans le savoir, probablement, à
-donner à nos banques tout l'argent qu'elles veulent bien prendre
-aux vôtres; ce n'est pas la force motrice, que nous avons à bien
-meilleur marché que vous; ce n'est pas, non plus, la persévérance ni
-même l'entêtement familier à nos têtes carrées... Non, c'est quelque
-chose de particulier, d'inimitable et d'un peu fluide, comme dirait
-votre Rostand: la spontanéité imaginative, le goût, l'esprit...
-Oui, voilà... vous avez du goût et de l'esprit... Vos ouvriers sont
-spirituels, et, spirituels, ils sont adroits... En France, c'est un de
-mes plaisirs que de causer avec eux... Tenez... nos chauffeurs... ce
-sont parfois, rarement, des espèces d'ingénieurs vaniteux et gourmés,
-le plus souvent, des domestiques... Vos chauffeurs, à vous, ce sont de
-véritables compagnons de route, alertes et gais... Ah! si nous avions
-des ouvriers, comme les vôtres, je vous assure que vous n'en mèneriez
-pas large, en France.
-
-Pour répondre à des compliments si flatteurs, et que ma modestie
-jugeait exagérés, j'eusse voulu parler de Wagner, de Bismarck et de
-Nietzsche. Le moment m'eût paru propice pour une apologie de Goethe,
-de Heine, de Beethoven ou de Schiller... Je n'étais pas en verve. Je
-me bornai à louer, assez gauchement, le Pisporter et les voitures
-allemandes.
-
---Sans doute, acquiesça von B... nous avons, non pas des bonnes
-voitures, mais une bonne voiture... Nous avons la Mercédès... J'ai une
-Mercédès... Il faut bien!...
-
-Après un temps:
-
---Il faut bien! répéta-t-il, non sans mélancolie... La Mercédès est
-vite, solide, un peu grossière de mécanisme, trop compliquée... Les
-pannes en sont terribles... Au bout de six mois d'usage, elle se
-dérègle, et fait un bruit de ferrailles... et aussi--c'est peut-être
-ce nom espagnol qui me le suggère--un bruit de castagnettes fort
-désagréable... Enfin, elle est bonne... On lui doit certains progrès,
-d'ingénieux dispositifs, dont les constructeurs français ont tiré
-profit. L'allumage, par exemple, y est excellent; les roulements en
-sont célèbres... Tous comptes faits, elle ne vaut pas certainement
-vos grandes marques, ce qui, avec sa cherté, explique son succès chez
-vous... Elle ne vaut pas la massive et robuste Panhard, la Renault,
-la Dietrich, ni l'admirable C.-G.-V., si souple, si endurante et si
-simple, avec son mécanisme bien portant et joli, le fini merveilleux de
-son travail, sa régularité de marche si tenace, ses organes toujours
-frais et ardents, même après les plus folles randonnées... Oh! je la
-connais bien!... J'ai l'honneur d'être grand ami de la princesse de
-Hohenlöhe, qui possède deux C.-G.-V. Elle me prend quelquefois à son
-bord. C'est un enchantement... L'hiver dernier, nous sommes allés
-du fond de la Silésie--et par quelles routes!--jusqu'à Cannes, sans
-accroc... Je rêve de cette voiture-là, qui, par surcroît, est belle
-comme un bel objet d'art.
-
---Mais, dis-je, il vous est facile de transformer ce rêve en une solide
-réalité de cinquante chevaux...
-
---Non... ce n'est pas facile... répliqua von B... La princesse,
-elle, parbleu! est assez grande dame pour qu'on lui permette de se
-fournir où elle veut... Mais, moi?... Au Château, mon cher, on voit,
-d'un très mauvais œil, les produits de provenance française...
-Tenez... la jeune femme du Kronprinz a fait scandale, à Berlin. Vous
-savez qu'elle a été élevée par sa mère, la grande-duchesse Anastasie
-de Russie, presque complètement en France. Quatre mois de l'année à
-Cannes, où les Mecklembourg possèdent une propriété magnifique...
-trois mois à Paris, le reste en Russie et en Allemagne... en Allemagne,
-le moins possible. La grande-duchesse, qui a de la tête et ses
-préférences, raffole de la rue de la Paix. On a eu beau lui faire
-des représentations, c'est à Paris qu'elle a commandé le trousseau
-de mariage de sa fille... L'Empereur fut outré... Il ne dissimula
-aucunement sa colère et son dépit, si bien que la petite princesse,
-qu'on avait joyeusement accueillie tout d'abord, pensa perdre de sa
-popularité. Après des scènes de famille, un peu humiliantes, dit-on,
-elle a dû promettre de s'habiller dorénavant, des pieds à la tête, à
-Berlin. Je plains la charmante enfant. Elle a infiniment de grâce. On
-va la fagoter.
-
---Bah! m'écriai-je, Paris valant bien une messe, la couronne impériale
-d'Allemagne...
-
---Ne vaut pas, interrompit vivement von B..., qu'on soit condamnée à un
-cordonnier allemand, quand on a le pied joli...
-
-
-**Un soir, à table, un gros financier allemand vantait, devant ses
-convives français, avec un enthousiasme choquant, la supériorité
-morale, commerciale, militaire, scientifique de son pays. Eut-il
-conscience de son mauvais goût devant tous les visages qui se
-glaçaient?... Voulut-il se faire pardonner? Il prit tout à coup, à la
-pointe de son couteau, le menu morceau d'un exquis camembert, et dit,
-en souriant:
-
---Par exemple... nous n'avons pas chez nous de pareils fromages.
-Sous le rapport des fromages, je concède que vous nous êtes très
-supérieurs...
-
-
-**Von B... est un peu, mais avec plus de grâce, comme cet Allemand,
-et comme beaucoup d'étrangers qui, au fond, méprisent la France pour
-sa frivolité agressive et vantarde, et qui l'admirent seulement--en
-la méprisant toujours--pour l'élégance de ses femmes, de ses modes,
-pour la qualité unique de ses plaisirs et de sa corruption. Patriote,
-quoiqu'on dise, je me serais bien gardé de lui enlever cette dernière
-illusion.
-
-
-**Le restaurant se vidait... Et, comme on nous apportait une troisième
-bouteille d'un vin de Moselle mousseux, je vis, à une table, voisine
-de la nôtre, devant un général superbe, raide, monocle à l'œil,
-éclatant, très rouge d'être sanglé, plus rouge d'avoir énormément
-bu, je vis deux officiers, deux capitaines de cavalerie, qui, en
-s'inclinant, venaient de faire sonner leurs talons. Et je le regardai,
-le vieux brave, qui, sans broncher, les laissait plus d'une minute dans
-une humiliante immobilité, le coude levé à hauteur de la tempe, les
-fesses indécemment tendues au bord du dolman bleu de ciel. Après quoi,
-d'un geste sec, il les congédia:
-
-Alors, je dis à von B...:
-
---Mon ami... parlez-moi de l'Empereur d'Allemagne.
-
-
-
-
-Le Surempereur.
-
-
---L'Empereur? me dit von B... après un temps, et avec une légère
-grimace... Ma foi! je me sens fort embarrassé pour vous parler de
-lui... Si bien qu'on croie connaître un homme,--surtout un homme de
-ce calibre-là,--on ne le connaît jamais complètement, et l'on risque
-d'être injuste envers lui... Et puis... diable!
-
-Il tira de la glace la bouteille en robe de buée, remplit nos verres de
-ce vin pétillant qui fait, dans la bouche, comme un joli petit bruit
-de mer sur les galets, et il reprit:
-
---Voyez-vous, mon cher, pour comprendre notre Empereur, il faut savoir,
-il ne faut jamais perdre de vue qu'il date de la _Gründerzeit_... et
-que nous, nous n'en datons plus... du moins, pas tous.
-
---De la...? Comment dites-vous?... De la...? fis-je, après avoir vidé
-mon verre.
-
---_Gründerzeit_... la _Gründerzeit_... l'époque des fondateurs, des
-vainqueurs--excusez-moi--de 71. Les fondateurs de 71, ce furent,
-peut-être, des colosses, mais, à coup sûr, des parvenus. Ils étaient
-partis pour la frontière Prussiens et pauvres; ils s'en revinrent
-de Paris Allemands et milliardaires... Rien ne développe les pires
-instincts comme le triomphe. Il nous emplit de nous-mêmes et nous
-empêche de penser... La Victoire n'a pour fils que des brutes. Songez
-aux armées de Napoléon, surtout, à tant de ces colonels de trente ans,
-de la fin de l'Empire, aux douteux demi-soldes, qui, pour n'avoir pas
-eu le temps de passer maréchaux, crevèrent aventuriers... Nous sommes
-faits pour réfléchir... L'habitude du malheur force l'homme à se
-replier sur soi... C'est en ce sens qu'il est une école d'intelligence
-et de générosité... Quelqu'un qui réussit--même un philosophe--cesse
-de penser... En 71, c'était un peuple tout entier, habitué à recevoir
-des coups, qui rentra ivre de la nouveauté d'en avoir donné... J'admire
-les hommes qui résistent à l'infortune; j'admire bien davantage ceux
-qui résistent au succès... ce sont des héros. N'oubliez donc pas que
-ces vainqueurs s'en revenaient de France, non seulement glorieux,
-mais milliardaires. L'ère des milliards date de 71... C'est un mot
-qui n'était pas en usage... Le milliard des émigrés?... Oui, je sais
-bien... Mais ce milliard des émigrés, ce n'était pas un milliard, ce
-n'était que beaucoup de millions... Le milliard n'est véritablement
-entré dans la langue courante que depuis le traité de Francfort. Une
-aventure pareille!... Songez donc! On perdrait la tête à moins...
-Alors, on se mit à faire l'Allemagne, à la construire... Chez nous,
-on n'est pas économe... on aime à manger bruyamment, à beaucoup
-boire... et on aime à bâtir. On mangea, on but, Dieu sait!... Et puis
-on bâtit!... On construisit des forts et des canons; des ports, des
-navires et des canons; des routes, des canaux et des canons... et puis
-des casernes, et puis des usines, et puis des palais, et toujours
-des canons. On rebâtit, du nord au sud, Berlin. Il fallait bien une
-capitale pour l'Empire qu'on venait de se donner... On rebâtit, du nord
-au sud, toute l'Allemagne... Il fallait bien des villes en harmonie
-avec la capitale qu'on bâtissait... Et l'on ne s'est pas arrêté de
-bâtir... On bâtit toujours, et de plus en plus grand. Le goût des
-statues colossales, des universités géantes, des gares-forteresses,
-des postes babyloniennes, des boutiques-cathédrales, des brasseries
-Walhalla, des casernes-abbayes, tout ce monumentalisme hyperbolique
-date de la _Gründerzeit_... Si la _Gründerzeit_ disparaît peu à peu de
-l'âme des hommes, elle survit dans l'âme des pierres... Et Guillaume
-II, à qui ne manque plus, dans sa garde-robe, que l'uniforme du dieu
-Mercure, à qui le caducée irait bien mieux que les sabres et les aigles
-d'or de ses casques, date pourtant, lui aussi et tout entier, de ces
-années de mégalomanie, de ces ivresses de parvenus, avec leur enflure,
-leur tapage, leur clinquant, et leur grandeur de camelote. Il était
-bien jeune en 70, mais, quand on n'a pas en soi de quoi les refaire, on
-garde, toute sa vie, les idées qu'on vous a mises en tête avant vingt
-ans.
-
-Von B... respira, un moment. J'admirais son endurance à dire tant de
-paroles. Il continua en souriant:
-
---Le vieux Guillaume... «l'inoubliable grand-père»... oui... ah! je me
-souviens... On avait eu beau le couronner Empereur à Versailles, il
-était rentré à Berlin bon roi de Prusse, comme devant... Ce n'était
-qu'une espèce de hobereau heureux, dont Napoléon III avait fait un
-conquérant malgré lui... Il faut dire qu'il était bien servi... Roon,
-Roon, surtout,--on ne parle que de Bismarck et de Moltke--mais il
-faut que vous lisiez Roon... celui qui mettait Bismarck en avant, le
-dirigeait, et ne se défiait que de son ivrognerie... Quelqu'un, ma
-foi, de génie!... Oui, Guillaume était mieux que bien servi... Ce
-maître, après tout débonnaire, avait des domestiques ambitieux. Ils lui
-avaient déjà apporté d'assez bonnes affaires... J'entends: les duchés,
-Sadowa... Ces succès lui suffisaient, car ce brave homme n'a jamais
-fait figure de conquérant; du conquérant, il n'avait pas l'âme sauvage
-et violente. Savez-vous qu'il ne passa le Rhin qu'en rechignant?...
-C'était trop... Il avait peur... Savez-vous aussi que bombarder Paris
-lui parut une énormité?... Bombarder Paris!... Il aurait mieux aimé
-rentrer chez lui... Il fallut le prier, le supplier, lui arracher, tout
-au moins, par ruse, l'ordre de tirer le premier coup de canon... Oh!
-ce n'est pas lui qui eût jamais pensé à des milliards!... Ce n'est,
-d'ailleurs, qu'à force de champagne--ça, c'est la vérité--que Bismarck
-se monta, peu à peu, jusqu'au chiffre qui devait étonner le monde et
-qui, tout d'abord, lui semblait, à lui-même, chimérique... Mais oui,
-mon cher, toute l'histoire est à refaire... je vous assure... toute
-l'histoire de ces hommes et de ce temps... et de tous les temps, le
-diable m'emporte! S'il n'avait pas été le parfait ivrogne qu'il fut,
-je me demande ce qu'aurait bien pu faire Bismarck... Il n'avait de
-hardiesse que dans le vin... Le bon hobereau de Guillaume laissa donc
-travailler ses serviteurs;--les vieux domestiques finissent souvent par
-commander... Mais le succès ne le changea pas... Il y a comme cela,
-dans pas mal de familles, de ces grands-pères qui ont fait fortune,
-pour ainsi dire, malgré eux, et qui continuent de fumer la même pipe et
-de boire la même bière qu'ils aimaient à l'époque des débuts...
-
-Il ne s'interrompit pas de parler, pour me verser à boire...
-
---Le curieux, voyez-vous, c'est que notre vieux «inoubliable
-grand-père» n'a eu que tard son «fils à papa»... Il ne l'a trouvé qu'à
-la troisième génération... Le pauvre Fritz n'eut pas le temps, s'il en
-avait eu l'envie, de profiter de l'aventure de 70, d'en jouir... On
-le connaît peu... et c'est dommage... Une belle figure, en somme...
-Il était de goûts modestes, timide, très sérieux, cultivé, aimé des
-écrivains, des artistes... Il ne voulait déjà pas aller à Sadowa, et,
-quand il y fut, presque à son corps défendant, il s'y révéla grand
-capitaine... Destinée curieuse!... De cet humanitaire,--excusez ce
-mot horrible,--de cet homme qui détestait la guerre, la fatalité n'a
-fait qu'un guerrier... Ce simple et ce doux accomplit aussi, en 70,
-plus de besogne qu'il ne fit de bruit... Il était ennemi du tapage, du
-faste... Et, s'il est vrai, comme on le raconte, un peu dramatiquement,
-qu'une vaincue, vengeant sur lui les siens, l'empoisonna, je parie que
-ça n'aura pas été une cocodette, ni même une cocotte... Sa femme, de
-sentiments très nobles, influa aussi beaucoup sur lui... En bonne fille
-de la reine Victoria, elle ne demandait qu'à vivre bourgeoisement...
-
-Von B... haussa un peu le ton:
-
---Par exemple, son fils ne lui a jamais été tendre. Vous avez vu?...
-Il lui a campé sa statue, comme en pénitence, à la porte d'un musée...
-On dirait que Guillaume Il n'a jamais songé qu'à rabaisser le rôle de
-son père, de Sadowa à Wissembourg... On dirait qu'il ne l'a mis sur
-ce cheval tranquille, entre cette ruelle et ce pont, que pour ne lui
-laisser rien plus à conquérir, devant la postérité, qu'une cimaise...
-Frédéric ne parlait jamais de ses campagnes... En avait-il honte?... En
-tout cas, les braillards de 71 lui surent toujours mauvais gré de ce
-silence, de cette retenue... Guillaume lui-même ne peut encore accepter
-que son père ne lui ai point fait assez honneur... Il rougit de lui,
-et le pousse hors de l'histoire, comme d'autres mauvais fils renvoient
-et claquemurent, dans sa chambre, la vieille maman qu'ils ne veulent
-point laisser voir, parce qu'elle n'est pas assez bien mise. À moins
-qu'il s'agisse d'une rancune pire... et qu'il ne reproche à la mère
-son sang, au père son imprudence, à tous les deux le rachitisme dont
-son orgueil souffre cruellement... Oh! je l'ai bien souvent senti...
-Ce silencieux et ce réservé, ce n'était pas le père qu'il fallait à ce
-fils fanfaron; ce malade couronné n'était pas l'Empereur que voulait
-la _Gründerzeit_... Pas plus le fils que la nation, froissés dans leur
-pire orgueil, n'ont pu pardonner sa simplicité et son cancer à ce héros
-pacifique... C'est donc Guillaume Il qui est vraiment, avec l'éclat et
-le bruit qu'il fallait à la _Gründerzeit_, le premier nouvel Empereur
-d'Allemagne... Il se carre sur le trône impérial, qu'il n'a pas
-conquis... qu'on n'a même pas conquis pour lui... Bénéficiaire, sans
-coup férir, d'une épopée, il caracole sur les champs de manœuvres,
-pour se persuader et faire croire que l'épopée continue... C'est
-bien...comprenez-vous? «Sa Majesté le Fils aux papas».
-
-Von B... s'arrêta un instant, et, comme effrayé de ce qu'il avait osé
-dire, ajouta, plus lentement:
-
---Mon cher, il y a, en Guillaume, deux êtres très différents et qui
-semblent s'exclure: l'homme, qui est charmant et que j'aime beaucoup;
-l'empereur, que je déteste, car je le juge détestable. Je le vois moins
-depuis quelques années. Il me gêne de plus en plus... Et je crains bien
-que l'empereur ne finisse par me détacher, tout à fait, de l'homme...
-J'en aurai de la tristesse. L'homme est agréable, séduisant, très gai,
-très simple, très loyal, très généreux, et il est fidèle à ses amis...
-Oui,--cela vous semble un paradoxe,--il a des amis, de vrais amis,
-dont quelques-uns, des gens obscurs, désintéressés et qui, comme moi,
-n'attendent rien de sa toute-puissance.
-
-Il dit textuellement:
-
---_C'est un bon garçon... un bon garçon allemand!..._ Vous voyez ça?...
-
-Et il poursuivit:
-
---À l'entendre, dans l'intimité, causer familièrement, sans morgue,
-sans apparat, le corps renversé sur le dossier d'un fauteuil bas,
-les jambes haut croisées, fumant sa pipe et riant aux éclats, on ne
-pourrait jamais s'imaginer que c'est là cet autocrate redoutable,
-encombrant et falot, qui emplit, qui surmène, qui terrorise l'Europe et
-le monde du fracas de sa personnalité.
-
-S'étant reculé pour donner à sa chaise, sur laquelle il se balançait,
-plus de champ, il fit encore une digression:
-
---Étrange bonhomme!... Ce Guillaume II intime, fils d'une Anglaise,
-c'est encore un jeune patricien anglais, qui a passé par Bonn, au
-lieu d'avoir passé par Oxford, et qui fait son possible pour demeurer
-un homme de sport. S'il pouvait, je crois bien qu'il monterait en
-course, ou concourrait pour des prix de canotage. Mais son britannisme
-est trop mêlé; ce n'est que de l'anglomanie. L'oncle rit un peu de
-ces prétentions et le neveu enrage. D'ailleurs, du sport?... comment
-ferait-il?
-
-Ici, von B... parla plus bas:
-
---Il a mille ingéniosités pour dissimuler le bras qui ne lui a pas
-poussé tout à fait... Mais, que voulez-vous?... Regardez-le, regardez
-même ses photographies, il a beau prendre et faire prendre toutes les
-précautions, pour que cela ne se voie pas... c'est...
-
-Et il susurra le mot dans mon oreille.
-
---C'est un manchot honteux... mais c'est un manchot!...
-
-Il s'arrêta, un instant sur ce mot, pour me le laisser savourer.
-Et, à la joie dont son visage s'éclaira, je sentis, en dépit de ses
-déclarations précédentes, toute la haine qu'il avait pour l'Empereur...
-Il dit alors, d'un ton plus détaché:
-
---Il a une culture intellectuelle assez étendue, mais des plus vagues.
-Contrairement au personnage de Molière qui avait des clartés de tout,
-Guillaume a des ombres de tout. Il ne connaît bien d'une façon précise
-et détaillée--c'est là un trait important de son caractère et de sa
-politique--que la géographie, car la géographie, c'est le commerce...
-Autrefois, c'était une joie de discuter avec lui une question de
-littérature, de philosophie, de morale. Il ne nous imposait nullement
-ses idées, qui, vous n'en doutez pas, sont réactionnaires et des plus
-bourgeoises; il acceptait, tout naturellement, qu'on ne fût pas de son
-avis. Il se plaisait même aux controverses les plus vives, et, quand
-il se sentait battu, jamais il n'eût songé à vous lancer sa couronne
-impériale à la tête, comme dernier argument, pour avoir raison. Je
-suppose qu'il se rattrapait ensuite sur ses généraux et ses ministres.
-
-Von B... ricana et choisit longuement un énorme cigare parmi les boîtes
-que le maître d'hôtel venait de dresser, en pile imposante, sur la
-table, l'alluma et continua:
-
---Depuis quelque temps, il a un peu... il a même beaucoup changé.
-Son agitation s'exaspère, les grimaces, les tics de son visage
-deviennent presque douloureux. Il a maintenant, en parlant, une sorte
-de retournement convulsif de la main qu'accompagne un claquement des
-doigts, dont la répétition est pénible. Son rire, jadis si éclatant,
-a je ne sais quel timbre faux qui vous trouble et vous gêne... Enfin,
-il montre moins de tolérance, moins de gentillesse envers ses amis.
-L'empereur déborde sur l'homme. C'en est fini de nos intimités...
-Quelques éclaircies, çà et là, mais elles durent peu. On a dit de
-lui, au début, qu'au rebours de Fénelon, il avait une main de velours
-dans un gant de fer; ce doit être encore cet enfant terrible de
-Maximilien Harden, qui ne _débine_ tant son Empereur que parce qu'il
-en attend trop, ou le _Simplicissimus_, l'ennemi intime de Guillaume,
-et qui lui reproche surtout de n'être pas Guillaume le Taciturne.
-En réalité, il arrive trop souvent, à présent, que la main durcisse
-jusqu'à paraître d'acier, et qu'il change de gants encore plus que
-d'uniformes.... J'attribue ce changement à trois causes principales:
-les tracas, les désillusions de sa politique étrangère, son état de
-maladie qui le préoccupe plus qu'on ne croit, l'influence sourde,
-mais lente et tenace, qu'exerce sur lui, malgré lui, l'Impératrice.
-L'Impératrice a toujours détesté cette sorte de laisser aller bohème
-qui, chez l'Empereur, où deux mondes opposés sont souvent en conflit,
-se mêlait, quelquefois, aux raideurs de l'esprit féodal qu'elle nous
-accusait de pervertir. Oh! elle n'est pas des plus intelligentes, ni
-des plus sympathiques. Je la tiens pour la personne la plus ennuyeuse
-qui soit dans le monde. Mon Dieu! je n'exige pas d'une femme qu'elle
-soit belle; je lui demande d'être gracieuse. Or l'Impératrice manque
-totalement de ce qui est le plus nécessaire à son sexe, de ce qui fait
-toute la femme: le charme. Elle a de la vertu... elle est la vertu,
-et, comme la vertu, elle est triste, un peu bornée, revêche, sectaire,
-par conséquent sans bonté. Plus qu'à son éducation religieuse, plus
-qu'à ce qu'il croit être la nécessité politique, Guillaume doit à
-sa femme cette espèce de piétisme absurde qui donne, souvent, à ses
-discours une note si comique et si fausse. Elle nous fait beaucoup
-regretter cette vieille et douce Augusta,--vertueuse, elle aussi,
-mais plus humainement,--à qui votre Jules Laforgue disait des choses
-si jolies et lisait des vers français--du Baudelaire, je crois... il
-n'alla pas jusqu'à Verlaine--qui eussent fait mourir de honte notre
-Impératrice d'aujourd'hui... Un détail, inconnu chez vous... et qui
-vous amusera. L'Impératrice s'est attribué, dans l'État, une mission
-bureaucratique assez singulière... Elle est le censeur des pièces qu'on
-représente au Schauspielhaus de Berlin. Et je vous assure qu'elle
-remplit ses fonctions en conscience. Ainsi... tenez... elle raye
-impitoyablement, sur tous les manuscrits, le mot: _Amour_, qui lui
-paraît de la dernière inconvenance. Elle ne le tolère--probablement,
-par résignation nationale--que dans les drames de Schiller, et aussi,
-dans les œuvres françaises que jouent, sur le Théâtre Impérial, les
-tournées de Coquelin, lequel est au _Schloss_ presque aussi national
-que Schiller. Et puis, d'être dit en français, peut-être que ce mot
-indécent offre moins de dangers pour la vertu allemande... Elle a une
-autre manie, dont on rit beaucoup, entre soi, à Berlin... Quand, par
-hasard, elle va visiter un musée, elle exige que toutes les nudités des
-tableaux et des statues soient enlevées, ou voilées, sur son passage...
-
---Elle «aime des tableaux couvrir les nudités»... déclamai-je.
-
-À quoi von B... riposta:
-
---Mais, rendons-lui cette justice, elle n'a pas d'«amour pour les
-réalités»... On raconte même, sur sa vie conjugale, certains détails
-qui enchanteraient l'âme puritaine de votre monsieur Bérenger... On
-raconte... Mais ça... comment le savoir?...
-
-Il conclut:
-
---Avec une pareille conception de la vie, de la littérature et de
-l'art, vous pensez si l'on s'amuse à la cour. Rien d'assommant comme
-ces fêtes, ces réceptions, d'un faste si lourd et glacé, d'une
-étiquette si rigide, d'un ridicule si funèbrement chamarré. Ce qui
-n'empêche nullement les plus féroces intrigues, et les passions les
-plus effrénées... Peut-être, de toutes les cours d'Europe, la cour
-de Berlin est-elle la plus corrompue... Et vous voyez qu'on n'arrive
-pas toujours à étouffer les énormes scandales qui éclatent... Ah! mon
-cher...
-
-Je m'apprêtais à recueillir d'amusantes et très sales histoires. Mais
-von B..., par pudeur nationaliste, peut-être, se déroba et il reprit:
-
---Il faudrait, pour animer une cour comme la nôtre, une femme qui ait
-un peu de ce mélange, difficile à définir, de grâce et de fierté... et
-que vous appelez... l'allure... de l'allure.
-
-Et il fit, en répétant le mot, claquer deux doigts en l'air.
-
---La pauvre femme en manque, à un point!... Je ne puis pas vous
-dire. Mais c'est quelque chose qui ne court pas les rues, ni même
-les palais... quelque chose de très différent de la morgue, quelque
-chose qui s'accommode parfaitement de simplicité, et que la moindre
-affectation détruit... une grâce cavalière faite, avant tout, de
-naturel... Même en dépit de la guillotine, Marie-Antoinette est
-ridicule, et, surtout, elle est crispante, grinçante, exaspérante...
-La véritable allure est un air d'autorité qui ne s'oublie jamais, mais
-une autorité qui ne se laisse voir que si elle ne se montre pas... Il
-y faut de la grandeur avec de l'aisance, du caractère, une certaine
-énergie, et le don de trouver toujours des attitudes heureuses, sans
-jamais les composer... C'est encore comme le laisser aller d'une
-nature qui sent sa supériorité, et, dédaigneuse de s'incliner devant
-l'opinion, ne se plie qu'à la conquérir... L'éducation peut y suppléer:
-elle ne la remplace pas... Ce n'est pas rien de savoir se garder
-aussi exactement de la platitude que de cette enflure qu'on appelle,
-chez vous, le cabotinage... L'allure? Combien de princes en manquent,
-pendant que des ouvriers l'improvisent!... Tenez, votre ami Stéphane
-Mallarmé en avait à revendre, dont la dignité charmeresse, indulgente
-à tous, n'était sévère que pour soi. Notre vieille Augusta, qui vient
-des ducs de Weimar, en eut à sa façon, cet après-midi de juillet 70,
-quand, sous les Tilleuls pavoisés, reconduisant le roi Guillaume à la
-gare de Friedrichstrasse, d'où il allait partir pour la frontière,
-elle pleurait, abandonnée sur les coussins de la calèche de gala, et
-dérobait, sous un mouchoir, à la foule qui l'acclamait, les larmes
-qu'elle ne retenait pas... Les Danoises aussi ont de l'allure, qui
-furent élevées à Copenhague et à Amelienborg, si simplement: la
-Dagmar, par instants terrible, épouse d'un butor, mère d'un imbécile;
-et sa sœur d'Angleterre, plus douce, plus dame, impeccablement
-élégante, dont la situation, aux côtés d'un viveur, fut souvent
-difficile. Elles ont une grâce vraiment impériale, qui ne se dément pas.
-
---Et la Palatine, si laide!... Elle en fit voir, à tenir tête aux
-amants de son mari, aux maîtresses et aux jésuites de son beau-frère...
-Le soufflet qu'elle donna, en plein Versailles, à son fils, quand il
-accepta d'épouser une bâtarde du Roi, a de l'allure.
-
---Je crois bien!... Mais cette créole de Joséphine, voluptueuse, bien
-mieux que jolie, hardie, souvent peuple, qui fut à tout le monde et à
-Barras, publiquement, en même temps qu'à Bonaparte, avait, pour n'être
-pas née archiduchesse, autrement d'allure que la fade Marie-Louise...
-On peut être fagotée, et en avoir... Notre Impératrice est fagotée,
-Dieu sait!... mais elle n'en a point... Je sais bien que ce n'est pas
-beaucoup plus qu'une nuance... Et, cependant, c'est une nuance que
-chacun sent, un air qui n'échappe pas même aux gens les plus simples,
-et qui les conquiert... Ainsi, voyez, l'an dernier, l'excellente
-femme a passé quelques semaines au château de K... Pour plaire, sans
-doute, à son conquérant professionnel de mari, elle s'est mis en tête
-de conquérir le pays, hobereaux, bourgeois et paysans... ouvriers
-et pauvresses... Elle faisait des visites, en recevait beaucoup, ne
-dédaignait pas d'entrer au village, d'adresser, aussi gentiment qu'elle
-pouvait, la parole aux femmes, aux enfants, aux filles des rues et
-des champs... Et je vous laisse à penser les secours aux malades,
-les cadeaux, les friandises!... Eh bien, on ne lui a su gré de son
-effort que médiocrement... Elle n'a conquis personne... Sur la fin de
-son séjour, il m'est arrivé d'interroger, un matin, une commère, qui
-tricotait sur le pas de sa porte: «Eh bien? vous êtes contente?...
-Votre Impératrice, vous l'avez vue?... Elle vous a parlé?»--« Eh! oui.
-Oh! oui!»--«C'est une bonne impératrice, hé?» La paysanne arrêta ses
-aiguilles et me considéra: «Quoi donc? insistai-je... Ce n'est pas
-une bonne impératrice?»--«Bonne?... bonne? Oh! si... elle est très
-bonne... mais impératrice...» Elle se remit à tricoter: «Impératrice...
-répéta-t-elle en secouant la tête... elle ne peut pas!...»
-
-
-**Nous avions fini par rester presque seuls dans cette salle de
-restaurant où, sous la lumière des lampes voilées, les spires des
-lambris, les enroulements hélicoïdaux des plafonds prenaient des
-apparences de fantastiques reptiles. Le vieux général, dont le visage
-avait passé du rouge écarlate au violet d'apoplexie, et qui avait eu
-beaucoup de peine à reboucher son ceinturon, venait de quitter sa
-table. Au dehors, sur le boulevard, nous entendions les pas cadencés
-d'un régiment en marche. Von B..., qui, jusque-là, avait parlé bas,
-haussa le ton.
-
---Je ne vous dirai rien du goût artistique de Guillaume... vous le
-connaissez... Et, d'ailleurs, il a fait se tordre de rire toute
-l'Europe. Le bon Allemand, qui, pourtant, ne brille pas par le goût,
-n'en est pas encore revenu. Berlin est une ville sans tradition d'art.
-Du moins, elle avait ce mérite d'être quel conque, une bonne grosse
-ville de province, à peine enjolivée, çà et là, par un petit souvenir
-de votre merveilleux dix-huitième siècle. Frédéric le Grand avait
-fait venir de Paris quelques notables architectes qui construisirent
-deux ou trois palais élégants, et une équipe de ces jardiniers de
-génie qui surent embaucher les saisons, et assigner leur tâche,
-pour l'éternité, aux gazons et aux arbustes verts. Que Berlin n'en
-est-il resté là?... Hélas! Depuis la _Gründerzeit_, et, surtout,
-depuis Guillaume, nous avons maintenant un art national, qui fait la
-risée universelle. Nous avons le style Guillaume II, comme vous avez
-le style Chauchard et le style Dufayel. En outre des rues dont les
-maisons ressemblent à des orgues colossales, et dont vos rues Turbigo
-et Réaumur ont pris le modèle à notre Friedrichstrasse, nous avons,
-entre autres architectures, entre autres monuments d'une laideur qu'on
-eût pu croire innatteignable, nous avons le gigantesque porphyre de
-Bismarck, et, au Thiergarten, qui n'était pas si beau, cette allée de
-la Victoire, où l'on voit souvent l'Empereur passer en revue la horde
-carnavalesque de ses ancêtres de marbre. Je dois dire que la ville
-s'était rebiffée contre le projet impérial, qui consistait à enlaidir
-notre Bois de Boulogne d'un régiment de statues. Bravement, elle avait
-refusé tous les crédits que l'Empereur lui demandait... Elle avait
-fait tout ce qu'elle avait pu, afin d'éviter à Berlin cette horreur
-caricaturale et funèbre. Mais, pour en finir, Guillaume paya de ses
-deniers--et, personnellement, il n'est pas si riche--l'exécution de ce
-projet burlesque, qui lui était cher, parce qu'il en avait conçu tout
-seul l'ordonnance et réalisé tous les dessins... Croiriez-vous que,
-dans un pays où elles sont l'objet d'un véritable culte, l'Empereur
-déteste les fleurs?... Oui, mon cher, il les a en horreur... De les
-voir, aussi bien dans les jardins qu'aux fenêtres des maisons, et mime
-représentées dans les œuvres d'art, cela lui est une sensation
-presque douloureuse.
-
---Pourquoi?... Les juge-t-il dangereuses, comme les socialistes?
-
---Non... il les trouva laides... Comme il trouve laides les statues
-de Rodin, les chairs les plus glorieuses de Renoir... Il préférerait
-qu'on décorât nos pelouses et nos parcs de massifs de sabres, de
-corbeilles d'obus, de plates-bandes de baïonnettes et de canons... Je
-vais vous raconter une autre anecdote... Un monsieur très riche légua à
-la ville de Berlin cette fontaine monumentale qui est à Schlossplatz.
-Je lui trouve du style, une éloquence à la Puget; la fonte en est fort
-belle. Évidemment, c'est ce que nous avons de mieux, dans le genre, à
-Berlin. Le maire, selon les formes cérémonielles prescrites, invita
-l'Empereur à l'inauguration. Celui-ci, qui avait soulevé les plus
-mauvaises chicanes, accumulé toutes les difficultés administratives et
-juridiques pour que le legs ne fût pas accepté, refusa brutalement,
-presque grossièrement, l'invitation. Il ne pouvait admettre qu'on osât
-édifier, dans Berlin, un monument dont il n'eût pas eu seul l'idée et,
-de ses mains, dressé le plan, modelé la maquette. Cela lui semblait une
-atteinte injurieuse à son autorité, presque un crime de lèse-majesté.
-Son irritation était extrême. Je le voyais beaucoup à cette époque.
-Plusieurs fois, il me parla de cette affaire qui avait le don de
-l'exaspérer et qui, durant huit jours, prima toutes les autres affaires
-de l'État. Un soir, il s'écria, en français, car, chaque fois qu'il
-prononce un gros mot, c'est toujours en français: «Cette fontaine...
-comprends bien... je m'en fous... je m'en fous... je m'en fous... Mais
-je te dis que c'est une conspiration des socialistes.» J'essayai de
-le calmer, de le raisonner... Il m'imposa silence: «Parbleu!... je
-sais... toi aussi, tu es socialiste.... Tout le monde est socialiste,
-aujourd'hui!... Ah! mais, qu'ils prennent garde!» Il s'en fallut de
-peu qu'il ne me fit jeter à la porte.... Le jour de l'inauguration,
-quel ne fut pas l'étonnement de la foule, quand, tout à coup, elle vit
-apparaître l'Empereur, le visage sombre et menaçant, la moustache plus
-provocante que jamais!... Il se précipita sur l'estrade, interrompit
-le brave homme qui, à ce moment pathétique, célébrait les vertus du
-donateur, et il dit à peu près, ceci: «En mauvais esprit souffle sur la
-ville... Le socialisme relève la tête... Je ne le tolérerai point...
-Il faut qu'on sache bien que j'ai fait construire, à son intention,
-en plein cœur de Berlin, une immense caserne, remplie de troupes
-loyales et de mes fidèles canons... Si les socialistes bougent, je
-n'hésiterai pas, pour la sauvegarde de la patrie allemande, à les
-foudroyer... Qu'ils se le tiennent pour dit... je les foudroierai...
-J'en ai assez!...» Il regarda la fontaine et, haussant les épaules, il
-murmura, de façon à n'être entendu que des dignitaires de l'estrade:
-«Quant à cette fontaine... elle est ridicule... ridicule... puut!...
-ridicule.» Après quoi il s'en alla, en tempête, comme il était venu,
-laissant la foule stupéfaite de cette extraordinaire algarade... Le
-singulier est que l'aventure se répandit fort peu... même en Allemagne.
-On en parla discrètement, entre soi, et tout bas... Elle ne passa pas
-la frontière... C'est que, nous autres Allemands, nous avons une sorte
-de pudeur nationale, stupide d'ailleurs, qui fait que nous couvrons
-de notre manteau les ridicules de l'Empereur, comme les fils de Noé,
-l'indécente nudité de leur père.
-
-Après une pause, il ajouta:
-
---On s'imagine que ses frasques sont longuement méditées, qu'il en
-calcule, qu'il en dose l'effet théâtral, à froid, pour mieux frapper
-l'imagination de ses sujets et des peuples... C'est une erreur... Je ne
-prétends point qu'il ne songe pas à abuser de sa puissance. En cela,
-il est homme, comme tous les autres hommes. Mais je vous assure qu'il
-est beaucoup moins comédien qu'on ne suppose. Il n'obéit jamais qu'à
-son impulsion du moment--il en a de généreuses--et il est incapable
-d'y résister, quitte à s'en repentir, cruellement, par la suite...
-Il y a beaucoup de neurasthénie dans son cas. De même que tous les
-neurasthéniques, l'Empereur montre, jusque dans ses actes les plus
-déséquilibrés, une certaine logique, une logique à rebours... Ainsi,
-on le blâme, par exemple, pour une décision artistique: il passe
-immédiatement une revue. On crie: il peint un tableau. On le siffle:
-il fait un opéra. On se plaint: il se déguise en musulman et s'en va
-péleriner en Terre sainte. On le blague dans un journal illustré: il
-exige aussitôt qu'on découvre, pour le lendemain, le remède de la
-tuberculose. Vous me répondrez que ce sont là jeux dangereux, de la
-part d'un homme de qui dépend la sécurité d'un grand Empire?... Sans
-doute... Mais il en a de plus dangereux encore, et que je vais vous
-dire, si vous n'êtes pas fatigué...
-
- * * * * *
-
-Je n'étais pas fatigué; du moins, je ne sentais pas ma fatigue. Voulant
-profiter des bonnes dispositions de von B... que quatre bouteilles
-de vin de Moselle et du Rhin invitaient aux pires confidences, je
-l'engageai fort à continuer. Je jouissais de savoir ce qu'un Allemand
-éclairé, sans trop de parti pris, sans trop d'aveuglement nationaliste,
-pense de son Empereur et de son Allemagne...
-
-Von B... alluma donc un nouveau cigare, comme font, à un moment
-intéressant de leur récit, tous les conteurs expérimentés, et il
-poursuivit:
-
---Voulez-vous la vérité?... toute la vérité?... Eh bien, on n'aime
-plus l'Empereur, chez nous.... On n'y croit plus... On le redoute,
-voila tout... et c'est ce qui fait qu'on le tolère encore. Il fatigue,
-il énerve, il décourage, il surmène, il embête... eh bien, oui,
-voilà... il embête tout le monde, depuis le premier ministre, obligé
-à ne pratiquer jamais que la politique du mensonge,--et la mauvaise
-foi finit par dégoûter même un premier ministre,--jusqu'au dernier
-des soldats, qui sent son fusil, son sac lui peser plus lourdement
-aux épaules, et qui commence à s'en plaindre... L'Europe aussi, où
-il se voit de plus en plus isolé, en a assez, je vous assure. Et
-non seulement l'Europe, mais le monde entier, que Guillaume obsède,
-décidément, comme un cauchemar. Nous sommes, nous, un peuple de braves
-gens, très travailleurs, très pacifiques; du moins, nous le sommes
-redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avons pris au sérieux notre
-prospérité, et, comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté
-notre pays d'un outillage industriel incomparable. Pour la maintenir,
-cette prospérité, pour l'augmenter progressivement, nous entendons
-être tranquilles chez nous. Or, nous ne vivons que dans la crainte des
-complications imbéciles et permanentes que peut susciter, tous les
-jours, à toutes les heures, un homme brouillon, sans cesse agité, et
-qui n'est pas maître de ses nerfs... C'est intolérable... Ce que l'on
-reproche, ce que la nouvelle génération reproche surtout à l'Empereur,
-c'est d'être une fausse étiquette, trop voyante, collée, mal à
-propos, sur la bonne vieille bouteille allemande. Il ne lui ressemble
-plus; elle ne lui ressemble plus. On commence à rire, à présent, des
-prétentions de la _Gründerzeit_, de l'art éclaboussant, mégalomanique,
-qui vient d'elle et qui pèse sur nous. Une génération arrive aux
-affaires, sur qui Nietzsche aura eu autrement d'influence que Wagner,
-une génération d'hommes plus subtils, amis de la paix, renonçant aux
-conquêtes impossibles, raffinés, et qui pourront changer une mentalité,
-héritée des fier-à-bras de 71... La force ne prime jamais le droit
-qu'un temps donné, car le droit finit toujours par être la force...
-C'est peut-être nos petits-fils qui vengeront vos grands-parents...
-Pour le moment, encore, nous vivons, perpétuellement, à l'envers de
-nous-mêmes; je veux dire que nous devons aimer ce que nous détestons,
-et détester ce que nous aimons le mieux... Nous aimons la France,
-nous l'aimons d'autant plus qu'à aucun point de vue,--je parle de
-l'essentiel,--nous ne la redoutons... Et dans les journaux qu'anime
-l'esprit de Guillaume, il n'est jamais question que de la prendre à la
-gorge...
-
---Querelles d'amoureux!... Elles ne vous frappent que parce que
-Guillaume est empereur.
-
---Naturellement, riposta von B... Je ne lui reproche rien d'autre...
-Notez que lui-même... Mais, quand il est en croisière, dès qu'un yacht
-français est signalé quelque part... c'est plus fort que lui... il
-faut qu'il l'aborde, qu'il y invite, y soit invité... Mon cher, s'il
-avait rencontré, dans ses promenades marines, Gallay et la Merelli...
-je crois, ma parole d'honneur, qu'il fût allé leur faire sa cour!...
-Ah! que ne ferait-il point pour dîner, à l'Élysée, entre la barbiche
-de M. Milliez-Lacroix et la large face luisante de M. Ruau?... Les
-Français, d'ailleurs--est-ce amusant?--sont-ils assez empoisonnés par
-leur vieux sang monarchique!... Je suis sûr que M. Étienne lâcherait
-avec enthousiasme son Gambetta; le prince de Rohan, son duc d'Orléans,
-pour notre Guillaume... Et M. Massenet, M. Saint-Saens et tous?...
-Quels beaux vieux chambellans ils feraient, à notre cour!... Humiliés,
-courbés, et si fiers d'avoir une clé dans le dos... une clé de sol,
-naturellement!...
-
-Il se mit à rire et reprit:
-
---Ce qu'il y a de plus grave, voyez-vous, c'est que nous commençons
-à nous rendre parfaitement compte qu'avec son activité fiévreuse,
-trépidante, incohérente, il en arrivera bien vite à surmener
-l'Allemagne, en attendant qu'il l'accule à quelque gigantesque krach,
-dont nous aurons bien de la peine à nous relever...
-
---Vous êtes pessimiste...
-
---Je suis clairvoyant... et je trouve inutile de me fermer les yeux,
-comme exprès... Lorsque vous avez parcouru l'Allemagne, en visitant nos
-villes, nos campagnes, nos usines, je suis sûr que vous vous êtes dit:
-«Quel pays prospère, heureux, riche!» Et vous nous avez enviés. Certes
-la façade est belle. Mais entrez dans la maison. Vous ne tarderez pas
-à y voir des lézardes, des fissures, des fléchissements. Elle craque
-en bien des endroits. Pourquoi?... En dépit de toutes ses tares,
-l'Empereur est intelligent, mais ce n'est qu'un homme intelligent.
-Quand on assume cette tâche absurdement surhumaine de se faire le
-maître absolu des autres hommes, il faut plus que de l'intelligence,
-du génie; plus que du génie, de la divinité. Or, nos philosophes nous
-ont depuis longtemps démontré qu'il n'y a plus de dieux. Je dois à
-Guillaume cette justice qu'il a compris, comme tout le monde, que
-l'industrie et le commerce sont, en quelque sorte, les organes de vie,
-le système vasculaire d'un peuple. Ce qu'il n'a pas compris, c'est,
-pour que ses organes fonctionnent bien, qu'il faut leur éviter les
-à-coups, les ébranlements nerveux, les émotions perpétuelles, et aussi
-les aliments trop forts. On meurt de ne pas avoir assez de sang; on
-meurt, et plus brutalement, d'en avoir trop. La congestion est pire
-que l'anémie. Et l'Allemagne, en ce moment, est congestionnée...
-L'Empereur a affolé l'industrie allemande en la faisant se ruer,
-vertigineusement, à toutes les conquêtes économiques. Pour que
-l'Allemagne fût, comme je vous l'ai dit, la première de sa classe, il
-l'a forcée à produire, produire sans cesse, produire encore, produire
-toujours. Les produits s'entassent dans les magasins, engorgent docks
-et greniers, s'écoulent difficilement... Il en reste des stocks
-énormes... Je ne vous raconterai point la désastreuse affaire de ce que
-nous appelons: les Aciers russes... Elle est trop connue.... Voici un
-exemple plus humble, mais également caractéristique. Jaloux du succès
-mondial de vos vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, vous savez
-avec quelle _furia_ Guillaume a poussé nos propriétaires terriens et
-nos paysans à la culture de la vigne. Il l'a protégée de toutes les
-manières et dans tous les pays... Il s'est même fait placeur en vins,
-courtier, agent de publicité, restaurateur... À Paris, en 1900, dans ce
-fameux restaurant allemand, c'était, on peut dire, l'Empereur lui-même
-qui--encore un uniforme!--une serviette sous le bras, le tablier de
-lustrine noire aux cuisses, venait vous offrir la carte de ses vins...
-Vous avez sûrement admiré ces immenses coteaux qui, tout le long du
-cours sinueux de la Moselle, étagent leurs magnifiques vignobles, et,
-devant ce spectacle impressionnant, vous vous êtes écrié: «Voilà de
-quoi saouler toute l'Allemagne et aussi tout l'univers!» Le malheur est
-que la mévente, qui sévit chez vous, sévit aussi chez nous... Et le vin
-emplit nos chais encombrés. Les propriétaires s'inquiètent, les paysans
-se lamentent. L'Empereur a beau prendre des mesures tyranniques,
-comme, par exemple, de restreindre, dans certains restaurants, le
-débit de la bière, prohiber complètement les vins français dans les
-mess d'officiers, rien n'y fait... Notre situation économique se
-traduit donc par ce mot: surproduction. En vain, Guillaume parcourt
-les mers sur son cuirassé, comme autrefois votre Mangin parcourait,
-dans sa roulotte, tous les villages de France; en vain, débite-t-il les
-plus extraordinaires boniments, multiplie-t-il les démonstrations les
-plus théâtrales et, quelquefois, les pires menaces, pour attirer les
-chalands et placer ses produits, la surproduction augmente, et nous
-en serons bientôt réduits à cette douloureuse alternative: ou bien
-arrêter la production, et c'est la ruine; ou bien la continuer, et
-c'est la ruine encore... Remarquez que nos banques sont engagées dans
-ces affaires jusqu'à la garde; que nous ne sommes pas, comme vous, un
-peuple de timides gagne-petit, un peuple d'épargne avaricieuse, que
-nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons...
-Par conséquent, nous ne pourrons amortir, avec des sacs d'écus
-économisés, la lourdeur d'une crise financière... À moins...
-
-Et ici, von B... me regarda en souriant drôlement...
-
---À moins que la France, la généreuse France, comme en ces dernières
-années, veuille bien venir encore à notre secours et rétablir, pour un
-temps, l'équilibre ébranlé de nos finances...
-
-S'interrompant brusquement, il me frappa sur l'épaule.
-
---Car vous êtes de bonnes poires... fit-il, en faisant sonner dans la
-salle déserte un large rire. Avouez que vous êtes de bonnes poires?...
-
-Je répliquai:
-
---Mais, mon cher, nous n'avons rien à gagner à un krach allemand...
-Nous avons tout à y perdre... Une Allemagne ruinée, ce serait un
-malheur universel... Laissez-moi vous dire ceci: Puisqu'il est bien
-entendu que nous ne sommes, nous autres Français, que des prêteurs
-d'argent,--on nous appelle les usuriers du monde,--puisque, d'autre
-part, par paresse, par timidité, par manque d'outillage... et par
-excès de richesses, nous avons renoncé à toutes conquêtes, et même à
-toutes concurrences industrielles,--pourquoi ne serait-ce pas nous qui
-donnerions à l'Allemagne l'argent dont elle a besoin? L'Allemagne est
-honnête, travailleuse, persévérante; elle accomplit un effort immense,
-digne d'admiration... Elle mérite d'être soutenue dans cet effort, qui
-est un effort de civilisation. Outre qu'il est immoral et honteux que
-nos milliards servent, dans la chère Russie, à l'œuvre abominable
-que vous savez... ce serait, je crois, pour nous, une bonne opération
-financière...
-
---Ma foi!... vous avez raison... avoua von B... J'ai trop bu. Ce sacré
-vin me fait dire des bêtises...
-
-Sur quoi, il remplit son verre et le mien...
-
-Je lui demandai:
-
---Croyez-vous à la guerre? Croyez-vous que l'Empereur pense à la guerre?
-
---Jamais de la vie, répondit von B... d'une voix forte... Ça,
-jamais!... Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares
-de sa parole, Guillaume n'est pas un guerrier... C'est un militaire,
-ce qui est très différent... Il n'est même pas brave... Il a cela de
-commun avec votre Napoléon que le bruit des canons faisait suer de
-peur...
-
---Hé! mais... dites donc?... Ce n'est pas une raison...
-
---Non, mais non... Ses discours, ses frasques, ses menaces? Encore
-un truc... commercial... Il épouvante, parfois, l'Europe, uniquement
-pour rassurer nos gros usiniers qui vivent de l'armement... maintenir
-une industrie colossale, entretenir un outillage formidable; dont une
-paix sans nuages serait la ruine... Et puis, comment voulez-vous?...
-Guillaume sait très bien que l'Allemagne ne peut pas acquérir plus de
-gloire militaire qu'elle en a... Mais...
-
-Il se mit à pouffer de rire.
-
---Je ne serais pas surpris qu'il rêvât un peu de gloire navale... Hé!
-hé!... Une guerre navale, peut-être y a-t-il songé?... Heureusement,
-l'Angleterre...
-
-Je ne pus m'empêcher de m'écrier:
-
---Ubu! C'est Ubu!
-
-Von B..., très au courant de notre littérature, approuva fort cette
-exclamation...
-
---Mais oui, mon cher... c'est Ubu... Ubu est d'ailleurs l'image la
-plus parfaite qu'on nous ait encore donnée des Empereurs, des Rois,
-et, disons-le, de tous ceux qui, à un titre quelconque, se mêlent de
-gouverner les hommes... Et, si vous le voulez bien, nous allons porter
-la santé de M. Alfred Jarry...
-
-Ce que nous fîmes... Après quoi, il réfléchit, une seconde, et il dit
-encore:
-
---Il y a une autre raison qui empêchera toujours l'Empereur de déclarer
-la guerre: il en redoute le résultat. Certes, notre armée est forte,
-la plus forte du monde... Elle est exercée, entraînée, tout ce que
-vous voudrez... Nos arsenaux sont pleins, notre armement complet...
-nos forteresses en état: c'est entendu. Par malheur, nous n'avons plus
-d'officiers, ou, plutôt, nous n'avons plus que des officiers de parade,
-qui ressemblent beaucoup à ces jolis godelureaux de votre second
-Empire, que nous avons vus à Metz et à Sedan. Ils ne travaillent pas
-et ne s'occupent que de leurs plaisirs: le jeu, les femmes, et même
-les hommes... Vous ne pouvez imaginer la corruption qui règne parmi
-eux... De temps en temps, on voit disparaître brusquement un lieutenant
-promis au plus bel avenir, un général fort bien en cour, un courtisan
-de marque, un ministre qui paraissait solide... Ce n'est pas la
-femme... presque jamais la femme qu'il faut chercher... Quant au haut
-commandement, il est médiocre, pour ne pas dire détestable. Il est aux
-mains de généraux de cour, gorgés d'honneurs et d'argent, que les pires
-intrigues, les plus sales marchandages, les plus laides débauches ont
-amenés à la fortune... Et encore, ces généraux, ce n'est rien... Songez
-à cette chose affolante: Guillaume, en cas de guerre, ne laissant à
-personne le soin de commander ses armées... Car il a aussi des plans
-de guerre, comme il a des plans de statues, de tableaux, d'opéras, des
-plans de tout...
-
-Ici, von B... eut une expression de terreur comique. Il s'était tu un
-instant, mais pour mieux rassembler sa voix qui s'éraillait.
-
---Et alors, mon cher, cria-t-il, nous serions battus, par la Suisse...
-par la Suisse... je vous dis... par la Suisse!
-
-Comme je riais d'un rire qui se refusait à accepter une telle prophétie:
-
---Par moins que la Suisse... insista-t-il... Vous ne le croyez pas?...
-Mais pensez donc... Aux manœuvres, où tout est prévu, où la mise en
-scène est réglée d'avance où l'Empereur doit toujours être victorieux,
-eh bien ces mauvais généraux ont toutes les peines du monde à ne pas le
-battre. Ils suent sang et eau pour ne pas le cerner, même en plaine...
-J'ai assisté à quelques-unes de ces manœuvres... C'est d'une
-bouffonnerie!... Ah! mon cher, j'ai là-dessus, les histoires les plus
-désopilantes... Par la Suisse, entendez-vous?...
-
-Une gorgée de vin le calma. Son visage reprit un air sérieux:
-
---Et puis, voyez-vous... aujourd'hui, il souffle un mauvais vent sur
-les Empereurs et sur les armées... Même chez nous, le soldat commence
-à réfléchir, à sentir le dégoût de son métier. Malgré la dureté de la
-discipline, on parle dans les casernes; ce n'est pas, je vous assure,
-pour y exalter le métier des armes et y glorifier la guerre. Pris
-entre la Russie et la France, comment échapperions-nous à ce grand
-mouvement dont le monde tout entier tressaille?... Oh! je ne suis
-pas assez bête pour croire... Non... Non... Et pourtant!... J'ignore
-la destinée parlementaire du socialisme allemand, et m'en inquiète,
-d'ailleurs, fort peu... Il y a tant do hasards dans les élections,
-tant de contingences mystérieuses qui en faussent la portée!... Mais
-je constate qu'il fait, chaque jour, des progrès dans les masses
-populaires et, aussi, parmi la jeunesse bourgeoise éclairée...
-
---Vous êtes donc socialiste, maintenant?... crus-je devoir lui demander.
-
---Mon cher, je suis toujours socialiste, le soir, après dîner, affirma
-von B... solennellement.
-
-Et il continua:
-
---Le jour où le socialisme voudra bien répudier cette sorte de
-sentimentalisme nationaliste, qui l'enchaîne encore à de regrettables
-préjugés, il accomplira de grandes choses en Allemagne et dans
-le monde. Ah! le beau moment pour le désarmement! Le peuple qui,
-aujourd'hui, jetterait bas les armes serait à jamais béni. Il faut être
-un homme politique, c'est-à-dire ne rien comprendre aux aspirations
-de son temps, pour redouter les conséquences de cette délivrance qui
-serait saluée, avec enthousiasme--que les Empereurs le veuillent ou
-non--par toutes les nations...
-
-Il s'exaltait et, à mesure qu'il s'exaltait, sa voix s'embarrassait,
-s'empâtait dans les grands mots sonores, et il n'arrivait que
-difficilement à les prononcer. Il eut beaucoup de peine à achever sa
-tirade.
-
-Je n'en tombai pas moins d'accord avec lui sur l'aveugle absurdité des
-hommes politiques.
-
---Sans doute, approuvai-je, les hommes politiques ne comprennent
-rien à ce que vous dites, et ils n'y comprendront jamais rien. Ils
-comprennent, pourtant, qu'ils sont intéressés à ce que continue cette
-effroyable gabegie militaire. Si les peuples en meurent, eux, ils en
-vivent... Alors?
-
---Alors... allons nous coucher... et rêvons!... fit von B..., qui se
-leva pesamment, non sans avoir constaté que la bouteille était vide.
-
-Il prit mon bras, dont il lui fallait l'appui, et, tout en marchant, il
-se remit à parler. Cet homme ne pouvait pas ne pas parler:
-
---Ils n'ont même pas l'air de se douter que le temps de la politique
-est fini... Vous savez qu'il y a des organes qui survivent aux
-fonctions qu'ils assuraient...
-
---Les survivances, oui...
-
---Tout le mal vient aujourd'hui de cette survivance des souverains
-et des hommes politiques... Je ne parle pas du Roi d'Angleterre....
-Mais... même notre Empereur n'est plus maître de conduire son
-peuple.... Maximilien Harden a bien tort de lui reprocher d'aboyer tant
-pour mordre si peu... Vraiment, pensez-vous qu'il soit libre d'aller
-jusqu'au bout de ses projets?... L'Empereur d'Autriche,... oui, le
-vénérable Empereur d'Autriche... est moins souverain dans son empire
-que... que...
-
---Que son cousin de Monaco, sur son rocher à roulettes?...
-
---Vous riez?... Mais beaucoup moins... Le tsar de toutes les Russies
-n'a guère plus à dire que le prince de Bulgarie... Le mikado,
-lui-même... Sans aller si loin...
-
-Et von B... se retint mal au velours insidieux d'un fauteuil...
-
---Sans aller si loin, vos hommes politiques, à vous, les plus
-conscients de l'évolution actuelle, mettez les moins inconscients,
-vos socialistes, ne savent même pas où les entraînera, demain, la
-masse ouvrière dont ils ne sont que les porte-parole embarrassés...
-Il y a deux ans, ils ignoraient radicalement--je veux dire comme des
-radicaux--les destinées du syndicalisme... Les plus malins sont ceux
-qui arrivent, non pas à conduire le flot de leurs électeurs, mais
-à distinguer, quelques semaines d'avance, entre les courants où le
-prolétariat bouillonne, celui qui les emportera...
-
---Alors?... alors?... répétai-je sans que ma fatigue trouvât rien de
-plus significatif à formuler... Alors?
-
-Décidément, un tonneau de vin du Rhin n'eût pas détrempé les muscles de
-la langue de von B.... Il répondit:
-
---Alors à quoi bon ces organes inutiles?... ce poids mort?... À quoi
-bon ces appendices?
-
-Et il éclata de rire...
-
-Je riais de le voir rire.
-
---Vous voulez qu'on nous en opère?
-
---Hé!... Hé!... La médecine a fait son temps. L'avenir est à la
-chirurgie...
-
-Il eut un hoquet...
-
---À la chirurgie!... Je ne crois plus du tout à la médeci... i... ne...
-mais... je... humpph!... je crois à la chirurgie...
-
---L'antisepsie à la dynamite?... m'écriai-je, en l'entraînant à mon
-bras...
-
-Il me força de m'arrêter, prononça lentement:
-
---L'anarchiste est un chirurgien... un chirurgien malgré lui...
-
---Vous vous disiez socialiste?
-
---Je suis toujours socialiste, après dîner... mais...
-
-Il me désigna, au-dessus de la porte du restaurant, le cadran d'un
-cartel à enluminures, où des aiguilles de cuivre se contorsionnaient...
-
---Il est trois heures du matin, mon cher...
-
-Nous étions, en causant, arrivés dans le hall de l'hôtel... Tout y
-était éteint. Le crépuscule matinal commençait de recréer, dans la
-pénombre, les formes redoutables des meubles et des ornements... Von
-B... s'arrêta encore. La clarté du jour naissant tirait des larmes de
-nos yeux las.
-
---Ah!... Et puis... s'écria von B... tout à coup, en bâillant
-longuement, toutes les phrases ne valent pas une anecdote heureuse...
-En avons-nous dit des bêtises... des bêtises... des généralités
-prétentieuses, vides, inutiles, si chères à l'esprit allemand!
-
-Un nouveau bâillement me fit bâiller... Il poursuivit en s'étirant.
-
---Le trait le plus mince... le plus mince... pourvu qu'il soit bien
-réel et humain... je le préfère à l'évolution, thèse, antithèse et
-synthèse de trois époques de philosophie...
-
-Il sourit et ses yeux s'animèrent.
-
---Écoutez!... Je vous aime beaucoup... Je m'en vais vous dire une
-chose, que je n'ai encore jamais répétée... une chose inouïe...
-voulez-vous?...
-
-Je m'assis à son côté, dans un box d'acajou, sur les coussins de cuir
-d'un divan, dont le jour attendrissait la rougeur orangée...
-
---C'est une histoire qui m'a été livrée, une nuit, après boire, à
-Friedrichsruhe, par Bismarck, déchu... C'est vous dire qu'on peut y
-ajouter foi. Personne n'avait le vin plus brutal et plus sincère...
-À peine le vieux chancelier l'eut-il contée qu'il me parut, à une
-contraction de tous les plis de son masque, qu'il eût bien voulu,
-pourtant, la ravaler... Il n'était pas homme à regretter rien qu'il eût
-fait, même une sottise... Et, trop ennemi des mots inutiles, il ne me
-demanda même pas, après coup, le secret... Cependant, chaque fois que
-j'ai voulu la dire, j'ai revu, dans leurs poches plissées, ses yeux
-ardents, et je me suis tu... Elle m'échappe, ce soir, je le sens... Ma
-foi!... profitez-en...
-
-Sa main étreignit mon genou:
-
---Vous ne savez pas quel a été, interrogea-t-il lentement... le premier
-acte d'autorité de Guillaume II?...
-
-Ce ne pouvait être pour attendre ma réponse qu'il s'était arrêté.
-
---En tout cas, vous savez avec quelle anxiété Guillaume--alors
-fils du prince héritier et si loin du trône où son grand-père se
-pétrifiait--épia les progrès de la maladie de son père, à San Remo?...
-Vous vous rappelez sa fièvre parricide pendant les Cent jours du règne
-de notre Fritz, à Potsdam, où on avait ramené le cancéreux couronné?
-Ah! il y avait longtemps que Guillaume avait échappé à ses parents...
-Bismarck le leur avait pris... Un jeu, n'est-ce pas? pour le vieux
-diplomate, chez qui l'énergie... farouche, se doublait de la plus
-belle astuce... Bismarck excitait, contre le couple impérial, l'ardeur
-impatiente du jeune homme... Depuis toujours, il haïssait férocement et
-redoutait celle qu'il appelait «l'Étrangère», et ses idées anglaises.
-Il haïssait également et ne redoutait pas moins le libéralisme,
-la loyauté de Frédéric II... Le plus beau, c'est qu'il ne pouvait
-prévoir les progrès que ferait, plus tard, dans l'imagination de son
-trop docile élève, l'appétit de toute-puissance qu'il s'appliquait à
-dérégler en lui... Pas un acte, pas un écrit, pas une parole du père
-que le chancelier n'apprît au fils à critiquer... Quant à l'influence
-de sa mère, on la lui démontrait funeste... anti-nationale... Les
-rapports, entre l'Impératrice Victoria et son fils, étaient donc des
-plus tendus... et des plus amers. Elle n'ignorait pas qu'il avait
-placé des espions jusque dans la chambre de l'infortuné malade...
-Tel ambassadeur d'à présent était déjà chargé, par Guillaume, d'une
-mission moins décorative, plus délicate, au chevet du moribond,
-dont l'agonie lui marchandait le trône... C'est ainsi qu'il apprit
-l'existence d'un journal que son père tenait depuis des années...
-Frédéric avait le goût d'écrire. Vous avez lu sa lettre à Bismarck,
-à son avènement, son journal de 70-71, et la relation de son séjour
-à Suez, lors de l'inauguration du canal?... Je ne dis pas qu'il eût
-beaucoup de talent, et que ces écrits soient des chefs-d'œuvre...
-Du moins, ils témoignent d'intentions méritoires... La peur de ce
-journal secret hantait d'effroi le jeune Guillaume. Peut-être sa
-conduite y était-elle jugée?... Peut-être des volontés dangereuses y
-étaient-elles inscrites?... Il ne pensait qu'au moyen de s'emparer
-de ces papiers... Or l'Impératrice sut, avant la fin, les mettre à
-l'abri... Trompant la surveillance, pourtant minutieuse, de son fils,
-elle les avait fait passer en Angleterre... à la Reine, sa mère, ou à
-son frère, le Prince de Galles... je ne me souviens plus exactement...
-À peine, au bord du lit, où l'agonisant venait d'expirer, Guillaume
-se redressa-t-il Empereur, qu'il réclama le Mémorial. L'Impératrice
-feignit l'ignorance... Il insista... Il parla en maître... Il donna
-à sa mère l'ordre de lui obéir... Elle persista dans son système....
-Elle ne savait pas... elle ne savait rien... Guillaume en vint à la
-menacer, brutalement, de sa colère... À ses yeux secs, les larmes
-de sa mère paraissaient un stratagème... Plus elle résistait,
-plus il s'exaspérait, car il lui semblait qu'il fallait mesurer à
-l'entêtement de l'Impératrice l'importance des documents... En réalité,
-il ne pouvait supporter que, dans la première heure d'un règne si
-fiévreusement attendu, quelqu'un, si grand fût-il, osât lui résister...
-La colère emporta cet Empereur d'un jour, jusqu'à la pire démence...
-Il se dit qu'après tout sa mère n'était qu'une princesse de la maison
-dont il devenait le chef, la colonelle d'un de ses régiments, sa
-sujette!... «Eh bien, ordonna-t-il, violet de fureur, vous garderez
-les arrêts, madame... les arrêts forcés... jusqu'à ce que vous m'ayez
-obéi... Oui... oui... je vous mets aux arrêts... aux arrêts forcés.»
-En arrivant, deux heures après, à Potsdam, Bismarck trouve le palais
-environné d'escadrons de cavalerie en armes. L'Empereur lui apprend
-comment il vient de répondre à la désobéissance de sa mère... Il est
-encore très exalté, trouve son idée admirable: «Et qu'elle ne compte
-pas sur un mouvement de pitié, sur un attendrissement... non...
-non... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi... vous entendez, monsieur
-le chancelier?... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi!» Le chancelier
-reconnaissait qu'il eût pris peur, s'il n'avait appliqué toute son
-énergie à trouver, dans l'instant, des arguments assez forts--et
-pourtant respectueux--pour empêcher que durât, une minute de plus,
-cette bouffonnerie macabre, capable de peser sur tout le règne qui
-commençait. À distance, ce qui l'étonnait encore le plus, c'est qu'il
-eût pu s'empêcher d'éclater de rire, au nez de son souverain...
-«Je crois bien, me disait Bismarck, que le jeune homme avait voulu
-m'épater... Flanquer l'Impératrice... l'Impératrice douairière...
-l'Impératrice, sa mère, aux arrêts, le jour même de la mort de
-l'Empereur!... Ça, c'était colossal... kolossal!...» L'élève était
-allé, comme il arrive, beaucoup trop loin. Il fallut recourir à un
-silence déférent pour marquer qu'on n'approuvait pas, démontrer ensuite
-qu'il y avait une façon de procéder plus rigoureuse et plus efficace...
-Pourquoi ne pas couper plutôt les vivres à l'Impératrice?... suspendre
-les apanages?... «Je connais Sa Majesté, disait Bismarck bonhomme...
-Elle a de l'orgueil... Les arrêts forcés, elle peut s'y entêter...
-les accepter comme une sorte de martyre... Mais l'argent, Sire...
-l'argent?... Qui donc résiste à l'argent?» Il fit valoir aussi, avec
-beaucoup de tact, les représentations probables de l'Angleterre:
-«Est-ce bien le moment, Sire?»... L'Empereur, qui avait fini par
-s'apaiser, goûta le conseil... Les arrêts de l'Impératrice furent
-levés... Les officiers remmenèrent leurs cavaliers au quartier... Et
-Guillaume ne fut plus qu'aux détails des obsèques et du deuil, qu'il
-voulait fastueux!...
-
---Mais la fin de l'histoire? demandai-je.
-
---La lutte entre l'Impératrice et son fils dura plusieurs mois... Il en
-fallut au moins six...
-
-Von B... se souleva, pour éviter le soleil qui venait de pénétrer
-violemment dans le hall.
-
---Il en fallut au moins six... répéta-t-il... pour que l'Empereur
-obtint son manuscrit et l'Impératrice son argent... Ah! c'était une
-gaillarde!...
-
-Je le vis taper du pied:
-
---Ne voilà-t-il pas, fit-il encore, un début digne de cet Empereur qui,
-désespérant d'atteindre jamais à la gloire d'avoir fait un Bismarck,
-discerna que la gloire d'oser le renvoyer était la seuls qu'on pût
-mettre en balance!
-
-Il ajouta:
-
---Que risquait-il, après tout?... L'Allemagne était faite.
-
-Et tout à coup:
-
---Dites-moi, mon cher?... Si nous prenions notre café au lait... avec
-du miel... avec du miel...? Ils ont, ici, un miel de Westphalie!...
-
-
-
-
-L'école de Düsseldorf.
-
-
-Je dois des excuses à Düsseldorf.
-
-C'est une très belle ville. Elle n'offre aucun pittoresque aux amateurs
-de vieilles ruines, de vieilles églises gothiques, de vieilles rues
-enchevêtrées et puantes... Elle n'a que de la richesse et du luxe. Mais
-elle en a beaucoup; elle en a même trop. Par exemple, l'arrangement de
-ses parcs, de ses balcons, la grâce de ses jardins où les verdures, les
-fleurs et les bassins se combinent en décors merveilleux, vous font
-vite oublier le modern-style des magasins et des maisons. Et le Rhin
-y est magnifiquement impressionnant. Dans les quartiers commerçants,
-les étalages sont d'une rare somptuosité. Étoffes, fourrures, bijoux
-argenteries, victuailles, parées comme les victimes des sacrifices
-antiques, vous arrêtent à chaque pas. C'est la ville des grands
-couturiers, des grandes modistes, des grands tailleurs.
-
-Au centre de ce pays du fer, qui sait si bien cacher, sous les fleurs,
-le noir et tragique effort du travail, on se sent vraiment en pleine
-richesse allemande, en pleine vie plantureuse allemande. Le faste
-en apparaît parfois fatigant, d'une sensualité un peu bien lourde.
-Mais j'ai souvent trouvé à l'empressement démonstratif, à la rondeur
-accueillante de ces manieurs de millions et de canons, une sorte de
-charme à la fois effarant et persuasif, et leur vulgarité n'a rien
-d'antipathique ni de banal. On les sent d'ailleurs terribles. J'ai
-rencontré là plus d'un Isidore Lechat.
-
-Von B..., très lié avec la plupart des gros industriels de la région,
-m'a introduit dans quelques intérieurs de la ville et de la campagne.
-La décoration en est d'un goût déplorable. Elle coûte très cher;
-voilà, en plus de ce goût, tout ce que l'on en peut dire. Du reste,
-personne ne lui demande autre chose. Plus un objet coûte cher, plus il
-révèle bruyamment qu'il coûte cher, et plus ils sont fiers de lui...
-Américains en cela; américains aussi dans leur façon de s'habiller et
-de se raser la face... Von B... affirme qu'en affaires ils sont encore
-plus hardis que les Américains, et d'une gaieté aussi imprévue. Il me
-raconte que, l'année dernière, il avait mené un Français de ses amis
-aux usines de M. Ehrardht, le célèbre fondeur de canons de Düsseldorf,
-le rival de Krupp...
-
---Ah! ah! fit M. Ehrardht, en serrant la main du Français... Vous venez
-voir mes pianos?
-
---Comment... vos pianos?
-
---Mais oui... Érard... Érard... votre Érard... Seulement, moi, c'est
-une autre musique... Ah! ah! ah!... Passez donc!
-
-Il me raconte aussi cette anecdote:
-
-Von B... a un ami américain. Comme la plupart des Américains, celui-ci
-est d'origine allemande. Il y a trois ans, cet ami vint à Paris... Il
-s'en alla trouver H..., le grand tapissier... Il lui dit, sans autre
-préambule:
-
---Vous allez me construire un hôtel à Londres, très beau, tout ce qu'il
-y a de plus beau. Quand, le 4 mai de l'année prochaine, j'arriverai à
-Londres, je veux trouver tout prêt: meubles, tableaux, domestiques,
-chevaux, voitures, automobiles... même mon dîner... Que je n'aie à
-m'occuper de rien... pas même d'acheter des cure-dents... Vous avez
-compris?
-
---Oui...
-
---Combien?
-
---Mais, balbutia le tapissier abasourdi... je... je voudrai savoir ce
-que vous aimez... ce que...
-
---Je ne sais pas ce que j'aime... interrompit l'Américain... je n'a pas
-le temps de le savoir... Si je le savais, je ne vous chargerais pas...
-Dépêchons-nous... je suis pressé... Combien?
-
---Dix millions... à peu près, risqua le grand tapissier qui avait
-repris un peu, et même beaucoup d'assurance...
-
---Pas à peu près... Exactement... Vite... Combien?
-
---Dix millions, alors!
-
---_All right..._ voici un chèque de quatre millions... Quand vous aurez
-besoin du reste... vous câblerez! Le 4 mai, hein?... Soyez exact... Au
-revoir!
-
-Et von B... me dit:
-
---Ici, ils n'en sont pas encore là... mais ils y viennent... Je crois
-d'ailleurs que, malgré les mœurs particulières à chaque pays, les
-manies que donne l'argent sont partout les mêmes... Il y a une sorte
-d'uniforme moral que portent tous les spéculateurs milliardaires.
-
-
-**Le luxe extravagant de ces maisons m'étonna. Je garderai
-longtemps, entre autres souvenirs le souvenir de certains plafonds
-où toute l'École de Düsseldorf s'est réunie pou accumuler les plus
-invraisemblables horreurs... Car il y a toujours une École de
-Düsseldorf. C'est, autant que j'ai pu comprendre, une collectivité, une
-espèce de syndicat de peintres, dont on ne connaît pas les noms, et qui
-s'acharnent aux plus singuliers travaux, dans les hôtels de la ville
-et les châteaux des environs... Si vous demandez:
-
---De qui est ce tableau?... ce plafond?... cette grande fresque?
-
-On vous répondra invariablement:
-
---C'est de l'École de Düsseldorf...
-
-Dans le cabinet d'un gros métallurgiste, j'ai vu un portrait de
-Bismarck, en général, casqué, botté, immense, énorme, avec des reflets
-mauves, des reflets jaunes, des reflets verts, roses, lilas, plaqués,
-maçonnés sur la figure, la tunique, le casque et les bottes... Et
-le vieux Bismarck arrivait ainsi à ressembler étonnamment à cette
-jolie Madame Roger-Jourdain, dont Albert Besnard fit un portrait si
-frissonnant...
-
-J'aurais bien voulu savoir de qui était ce Bismarck à reflets.
-
---C'est de l'École de Düsseldorf...
-
-Je ne pus tirer rien de plus de mon gros métallurgiste.
-
-Pourquoi notre Académie des Beaux-Arts--ah! on ne peut jamais retrouver
-le nom d'aucun de ses membres--ne se constituerait-elle pas franchement
-en société anonyme d'exploitation artistique?...Cela faciliterait
-beaucoup les transactions entre amateurs, et simplifierait la besogne
-des pauvres critiques d'art...
-
-**L'Empereur ne vient plus jamais à Düsseldorf. Il n'y est pas
-populaire, et chacun parle de lui assez librement. On ne lui pardonne
-pas son ingratitude envers Bismarck, qui est vénéré, ici, où tout le
-monde vous dit:
-
---Bismarck, monsieur, mais c'est l'âme même de l'Allemagne!
-
-
-
-
-Le théâtre repopulateur.
-
-
-Nous sommes allés au théâtre. On y joue _Monna Vanna_, de Maurice
-Mæterlinck. Vous savez le prodigieux triomphe, en Allemagne, de
-cette belle tragédie. On n'en compte plus les représentations, et son
-succès y dure toujours. Elle est interprétée avec soin, mais sans
-verve. La mise en scène en est somptueuse, mais sans goût. Les couleurs
-y hurlent; le clinquant des accessoires vous aveugle. Ce n'est pas de
-la figuration, c'est de la fulguration.
-
-Nous avons eu beaucoup de peine à trouver des places. Salle bondée,
-archicomble, comme on dit chez nous. Foule recueillie, plus que
-recueillie, extatique, comme dans une chapelle de couvent, un chœur
-de moines, la nuit du vendredi saint. Je n ai jamais vu une attention
-aussi religieuse, de tels regards de prières, simultanément braqués sur
-la scène, comme sur un tabernacle, au moment où resplendit le mystère
-de l'Incarnation... Jamais, dans une salle, pleine à en éclater, je
-n'ai entendu un si impressionnant silence.
-
-Von B... me dit, dans un entr'acte:
-
---Vous assistez là, mon cher, à un des spectacles les plus curieux qui
-puissent se voir en Allemagne... Et ce qui se passe ici, à Düsseldorf,
-se passe, à cette même heure, dans plus de quarante villes, où l'on
-joue, ce soir, _Monna Vanna_... Savez-vous ce qui fait, au fond, le
-succès sans précédent de cette tragédie? Je vais vous le dire... C'est
-tout ce qu'il y a de plus allemand... Au second acte, Monna Vanna entre
-dans la tente de Prinzivalle «nue sous le manteau»...
-
-Il s'était tu.
-
---Eh bien? dis-je.
-
---Voilà!... «nue sous le manteau»... voilà tout!... Je ne prétend point
-que mes compatriotes ne soient pas sensibles à la suprême beauté du
-drame, à son admirable, son incomparable lyrisme... Non, certes....
-Quoi qu'on dise, l'Allemand aime la grandeur dans une œuvre de
-l'imagination. Quoi qu'il dise lui-même, il est beaucoup plus attaché
-qu'il ne croit au romantisme, et ce merveilleux romantisme, épuré
-de ses scories anciennes, le ravit... De plus, il est passionné
-de théâtre, de théâtre français, surtout. Oui, mais, ici... il y
-a quelque chose de plus... Monna Vanna est «nue sous le manteau».
-Veuillez bien noter ceci. Si, d'un geste hardi, tout à coup, elle
-rejetait le manteau; si un accident de mise en scène--que le spectateur
-n'attend pas, d ailleurs--la dévêtait, et qu'elle apparût, dans sa
-nudité rayonnante, sur les fonds rouges de la tente, parmi les peaux
-de bêtes du lit ... il serait fort offensé, protesterait, et son
-exaltation tomberait aussitôt... Oui, mais Monna Vanna est «nue sous
-le manteau»... Cela lui suffit... Et croyez bien que, pour notre bon
-Allemand, «sous le manteau», Monna Vanna est infiniment plus nue que
-«sans le manteau». Avez-vous remarqué cette hypertension des regards,
-dilatés comme sou l'influence de la belladone, et si étrangement
-immobiles?... Avez-vous remarqué, surtout que quelques hommes, pour
-mieux isoler, pour mieux concentrer, pour mieux caresser, pour mieux
-réaliser l'image, ont fermé les yeux?...Tout ce qu'il y a de passion
-voilée, de désirs contenus et violents dans l'âme de l'Allemand, s'est
-exalté à ce fait que Monna Vanna est «nue sous le manteau»... Volupté
-permise, luxure tolérée qui décuple, comme dans un rêve, la puissance
-de la vision intérieure!... Et vous allez voir, tout à l'heure,
-une chose encore bien plus curieuse et qui ne s'est jamais vue, je
-crois, en Allemagne... Aucun de ces spectateurs ne songera à souper,
-après le théâtre. Ils en ont perdu le boire et le manger... Ils vont
-rentrer chez eux, en hâte, le corps en feu, et, pleins de l'image de
-Monna Vanna «nue sous le manteau», ils vont doter la patrie allemande
-d'un petit Allemand, confectionné selon les meilleures recettes de
-l'Anthotropogénie... Ah! mon cher, on ne peut ««avoir à quel point
-une femme, qui, d'ailleurs, n'est pas du tout «nue sous le manteau»,
-peut augmenter, en un soir, la population d'un grand pays, comme
-l'Allemagne... Les statisticiens nous le diront, peut-être, un jour...
-
-E il ajouta:
-
---Je ne comprends pas du reste que, chez vous comme chez nous, il y
-ait tant de solennels idiots pour vouloir proscrire du théâtre, du
-livre, du tableau, les images voluptueuses... Même ce qu'ils appellent
-la pornographie devait être respecté, entretenu, protégé, comme une
-force, comme une vertu nationale, puisqu'elle facilite le rapprochement
-des sexes... Mais les pires agents de dépopulation, ce sont tous ces
-sénateurs Bérenger, protecteurs du triste et stérile onanisme...
-
---Alors, dis-je, vous êtes, vous aussi, pour la repopulation?
-
---Moi? fit von B... vivement. Mais, je m'en fous complètement, mon
-cher...
-
-
-
-
-Une soirée au music-hall.
-
-
-Foule énorme à l'_Apollo-Theater_, où l'élément militaire domine. On ne
-voit que des uniformes; on n'entend que des petits bruits de sabres.
-
-Sur la scène, c'est le défilé accoutumé des équilibristes à paillettes
-et des jongleurs en habit noir, des acrobates japonais, familles
-anglaises, chanteuses viennoises, danseuses espagnoles, tableaux
-vivants, cinématographes, gommeuses françaises, qui promènent dans les
-capitales de quoi satisfaire la moyenne des aspiration amoureuses et
-artistiques de nos contemporains.
-
-Notre loge est voisine d'une grande loge, occupée par des officiers.
-
-Longs, minces, parfumés, un peu maquillés, sanglés dan leurs tuniques,
-le cou étranglé par le carcan rouge, bleu ou jaune du collet, ils
-ont des mines insolentes et efféminées. Leur façon de se dandiner
-sur des hanches trop fortes rappelle beaucoup celle des jolis petits
-professionnels qu'on voit rôder, sur nos boulevards, devant le
-Grand-Hôtel et le Café de la Paix. Ils affectent de se désintéresser de
-ce qui se passe sur la scène, de se montrer blasés sur toutes choses.
-Ils ne boivent pas, ne fument pas, et promènent des gestes las, au bout
-de leurs gants blancs...
-
-Un moment, ils nous regardent en ricochant, dévisagent nos femmes
-avec une grossièreté tellement appuyée, que l'un de nous ne peut
-s'empêcher de faire tout haut une observation brève, mais cinglante
-comme une gifle. Cris, tapage, provocations... Le pauvre von B... est
-obligé d'intervenir. Il le fait, d'ailleurs, avec une telle autorité
-que ces messieurs se taisent et, peu après, quittent la salie, en se
-trémoussant des fesses...
-
---Voilà notre armée! dit von B...
-
---Voilà le armées! rectifiai-je...
-
-Et je con ai à von B... une scène analogue, plus écœurante
-peut-être, que nous eûmes, durant l'affaire Dreyfus, dans une salle de
-l'Hôtel d'Angleterre, à Rouen, où une dizaine d'officiers français,
-espoir de la patrie et orgueil des salons, ne craignirent pas
-d'insulter, grossièrement, deux dames...
-
-
-
-
-Souvenirs et rêveries dans Cologne.
-
-
-De Cologne, je ne dirai rien, sinon que, pour y arriver, le voyage
-fut extrêmement pénible. Partout, on réparait, on raccordait, on
-élargissait les routes. Ce n'étaient que tas de terre et tas de
-pierres, ornières et fondrières. Trois fois--humiliation!--je dus
-recourir à la collaboration du cheval, pour sauver la 628-E8,
-embourbée. L'entrée des villages, des bourgs, des petites villes était
-presque constamment barrée. On nous obligeait à les contourner par des
-chemins, à peine tracés dans des terrains humides, glaiseux, défoncés,
-où c'est un miracle que la voiture ne soit pas restée. Dans les parties
-refaites, le service de la vicinalité,--imagination satanique!--avait
-disposé de gros pavés carrés, de place en place et de telle manière
-que, pour les éviter et pour éviter le «panache» mortel, nous devions
-exécuter de dangereux exercices, que je ne puis mieux comparer qu'à
-la danse des poignards ou des œufs. Devant tous ces obstacles,
-Brossette retrouvait son nationalisme, encore plus sectaire et bavard.
-Il ne cessait de maugréer entre ses dents serrées: «Sale pays!» et tout
-ce que cette exclamation appelait de commentaires imprécatoires.
-
-Le fait est que sa place au volant n'était pas une sinécure. Le
-malheureux avait les poignets rompus, et suait à grosses gouttes. Mais
-il trouvait tant et de si légitimes occasions d'injurier l'Allemagne
-que sa haine n'en perdait pas une seule, et qu'il y retrempait son
-courage et son adresse.
-
-Pour comble de malchance, von B..., qui, par amitié--ah! que le diable
-emporte son amitié!--avait tenu à nous accompagner, eut une «panne
-d'essence», la terrible, l'insoluble panne des Mercédès, ce qui nous
-immobilisa deux longues heures, en pleine campagne, et pour rien: car,
-après ces deux heures de travail, Brossette, appelé en consultation,
-déclara qu'il fallait démonter toute la tuyauterie et, probablement,
-toute la carrosserie... Que faire? Abandonner, sans secours, sur la
-route, ce compagnon malgré nous? C'était bien tentant, mais, hélas!
-impossible. On prit le parti de remorquer, à la corde, la Mercédès,
-jusqu'à Cologne, d'où nous étions éloignés d'une vingtaine de
-kilomètres.
-
- * * * * *
-
-C'est dans un état d'esprit voisin de la fureur que nous traversâmes
-Bonn... Je regrette maintenant d'avoir été si injuste envers cette
-ville. Je devais tout lui pardonner, même nos déceptions de touristes,
-pour cette gloire à jamais émouvante, pour cette gloire immortelle
-d'avoir vu naître Beethoven. Je n'y songeai pas un instant. Dois-je
-dire que Bonn elle-même ne fit rien pour me le rappeler? Ce n'est pas
-une raison--pas même une excuse--de n'avoir montré que du mépris pour
-ces rues, dont je raillai la propreté glaciale, ces jardins qui, eux,
-me rappelèrent les plus mauvais jours de l'histoire du Vésinet, et ses
-mornes pelouses et ses ridicules jets d'eau; pour ces monuments, à qui
-je reprochai aigrement de suer le pédantisme et l'ennui; pour cette
-université surtout, qui, de tant de jeunes Allemands, ivres de bière et
-couturés de cicatrices, fait tant de vieux docteurs chauves, tant de
-vieux docteurs ès on-ne-sait-quoi!
-
-Honteux, dans sa voiture, que nous menions à la laisse, comme un petit
-chien, von B..., lui non plus, ne songea pas à Beethoven. Et il ne
-reconnut point sa jeunesse qui le saluait, au passage, sur le seuil des
-brasseries, lui souriait, fraîche et toute blonde, penchée au balcon
-des fenêtres en fleurs... Ah! pauvre «Vieil Heidelberg»!
-
- * * * * *
-
-Il était tard quand nous pénétrâmes enfin, lanternes allumées, dans
-Cologne. Le soir, les détails se resserrent, se fondent dans la masse.
-Des villes et des paysages, il ne reste plus que des silhouettes
-monochromes. J'eus l'impression que j'arrivais à Pontoise, au
-crépuscule. Le pont, le fleuve, les tours, les maisons en escalade,
-tout y était. Mais la hâte, l'activité, le mouvement de la foule,
-l'absence de magistrats promenant leurs familles, de bourgeois prenant
-le frais à la bouche des caniveaux, de boutiquiers qui se caressent
-le ventre, devant leurs boutiques, dissipèrent vite cette illusion
-patriotique.
-
-Nous descendîmes de voiture, devant l'hôtel du Dôme qu'écrase, de son
-ombre, la plus colossale, la plus colossalement laide cathédrale du
-monde.
-
-Le dîner fut mauvais et parfaitement maussade. Nous eûmes un von B...
-transformé, quinteux, querelleur, avec l'exclusivisme, les préjugés,
-la suffisance agressive d'un bon Allemand, abonné à la _Gazette de la
-Croix._ Il railla âprement le socialisme, défendit la cathédrale de
-Cologne, «qui est la plus belle cathédrale du monde», les Mercédès,
-«qui sont les meilleures automobiles du monde», l'Empereur Guillaume,
-«qui est le plus génial Empereur du monde», le goût de Berlin, «qui est
-le goût la plus admirable du monde», enfin, la vertu allemande, «qui
-est la plus solide vertu du monde »... Et il revenait à la cathédrale,
-avec une sorte d'hostilité comique, la bouche pleine de nourritures et
-de bredouillements:
-
---La plus belle..., vous entendez..., la plus belle du monde!...
-
-Moi, de mon côté, puérilement, je m'acharnais:
-
---La plus laide... la plus laide... la plus laide du monde!
-
-Je ne voulus même pas excepter celle de Prague, qui, au moins,
-proclamai-je avec un pompeux lyrisme, «a cette beauté de dresser sa
-masse énorme sur les hauteurs du Radchin, et de se refléter, le soir,
-avec les palais qui l'entourent, dans les eaux embrasées de la Moldau».
-
---La Moldau! criait von B... en haussant les épaules... la Moldau n'est
-belle qu'à Dresde, n'est belle que quand elle est allemande, et qu'elle
-s'appelle l'Elbe... Et le Rhin?... Ah! ah!... Le Rhin?... Vous n'en
-parlez pas, du Rhin?
-
-Je sentis s'engouffrer, en moi, comme un grand vent, l'âme de M.
-Déroulède.
-
---Le Rhin? déclama l'âme de M. Déroulède... Mais, mon pauvre von B...,
-il a tenu dans notre verre!
-
-Jusqu'au doux Gerald qui, avec une persistance d'ivrogne, revendiquait
-la suprématie de Westminster et de la Tamise sur toutes les cathédrales
-et tous les fleuves du monde!
-
-Si bien que nous allâmes nous coucher, mécontents les uns des autres,
-furieux les uns contre les autres, et contre nous-mêmes...
-
-O Gœthe! si tu nous avais entendus!... Et toi, Heine quelles
-figures de grimaces ta forte et délicieuse ironie eût ajouté à cette
-collection hilarante de marionnettes, qu'est ton _École de Souabe!_
-
- * * * * *
-
-Je dormis fort mal, énervé, cauchemardé par le voisinage de cette
-cathédrale, sur laquelle--c'est ce qui m'irrite le plus en elle--le
-temps, qui use tout, s'use sans parvenir à en user qu'à peine la
-pierre dure. Ni la pluie, ni le soleil, ni le gel, ni le vent qui
-apporte les poussières corrosives, ne peuvent en adoucir les angles
-coupants et les lignes sèches, en modeler les découpures plates et les
-pleins affreusement rigides. Dans mon sommeil, son poids m'étouffait,
-m'écrasait; et, du parvis jusqu'à la pointe de ses flèches, mille
-formes tranchantes, mille figures, aux profils d'inquisiteurs, se
-détachaient, entraient en moi, comme autant d'instruments de torture...
-Je me réveillais, en sursaut, tout haletant, les tempes glacées.
-
-Le lendemain matin, je ne me sentis nullement disposé à revoir Cologne,
-ses églises, ses ponts, ses musées, et meme son jardin zoologique, où,
-pourtant, je me souvenais d'avoir passé d'amusantes journées, parmi des
-bêtes splendides, et d'avoir interviewé un énorme oiseau, de la tribu
-des longirostres, qui ressemblait étonnamment à M. Maurice Barrès, en
-habit d'académicien... De tout cela, j'étais las, jusqu'au dégoût.
-
-En voyage, il y a des moments où les plus magnifiques musées ne vous
-disent plus rien; des moments où l'on ne ferait point un pas pour
-découvrir le plus émouvant chef-d'œuvre. L'art vous fatigue, vous
-énerve, comme les caresses d'une femme, après l'amour. Au sortir
-d'un musée, où je viens de me gorger d'art, comme au sortir d'un
-lit, où j'ai cru épuiser toutes les joies--toutes les joies?--de la
-possession, je n'éprouve plus qu'un besoin, mais un besoin impérieux:
-marcher, marcher, et fumer, fumer des cigarettes, afin de mettre de la
-distance et un nuage entre ces mêmes décevantes illusions et moi.
-
-Jamais non plus, autant que ce matin-là, je ne détestai cette manie
-traditionnelle qui nous pousse, à peine arrivés dans une ville, à nous
-précipiter dans ses musées, c'est-à-dire à nous inquiéter des morts,
-avant de nous mêler aux vivants. Et je me disais, en marchant, je me
-disais et me redisais tout haut, comme pour mieux m'affermir dans mes
-résolutions:
-
---Non... non... je n'irai pas au musée... Je n'irai pas...
-
-Absolument comme un enfant, qui se dit:
-
---Non... je n'irai pas à l'école aujourd'hui... Non... non... je n'irai
-pas...
-
-Je le connaissais, d'ailleurs, ce musée... L'idée de passer et de
-repasser devant les de Bruynn le Vieux, les maître Guillaume, les
-Grunewald, et le maître Inconnu, ne me tentait point. Même, la _Vierge
-à la fleur de haricot_, et le maître de _La Passion de Lyversberg_, et
-le maître de _La Glorification de la Vierge_, et le maître de _L'auteur
-de Saint Barthélemy_, et le maître des _Demi-Figures_... et tous les
-autres maîtres du Tombeau, de la Couronne d'épines, de la Lance, des
-Clous, de l'Éponge, du Roseau, des Olives du Calvaire, ne m'attiraient
-pas davantage. Non que je n'aimasse plus ces peintres ingénus de la
-vieille École de Cologne. Je les aimais toujours, mais je ne les aimais
-pas à ce moment de vague à l'âme, où je n'aimais rien. Ou plutôt je ne
-m'aimais plus en eux. Ils m'étaient vraiment aussi indifférents que
-les maîtres modernes, le maître de la _Femme au tub_, le maître de
-_La Passion et la Mort de M. Félix Faure_, le maître de _L'immaculée
-Conception de la vierge Otero._ J'aimais mieux les débardeurs des
-quais du Rhin et les paysans qui amenaient, au marché de la ville, des
-troupeaux de cochons et des charretées de choux.
-
- * * * * *
-
-Je flânai sur les quais et dans les rues, sans but précis, essayant
-de m'intéresser au mouvement de la vie, dans cette cité opulente et
-active, où le catholicisme, plus agressif que celui des Flandres,
-m'obséda de ses tours, de ses flèches, de ses croix, de ses cloches,
-non moins que de ses moines, qu'on rencontre partout, traînant leurs
-robes brunes, leurs sandales, sur les pavés, et quêtant aux portes...
-Et puis, je m'arrêtai devant une belle boutique de libraire. Parmi
-beaucoup de livres français qui y étaient étalés, au milieu de ces
-auteurs inconnus en France, qui représentent la littérature française
-à l'étranger, par des couvertures illustrées, dont la hideur m'est
-intolérable, je remarquai la _Correspondance de Balzac_, en son édition
-in-8. Je l'achetai et rentrai à l'hôtel. Et, tout de suite, je sentis
-que j'avais gagné quelque chose à ma promenade. Désormais, j'avais
-de quoi alimenter mon esprit, durant cette journée, que je prévoyais
-ennuyeuse et sans joies: j'avais Balzac, dont le nom seul, à cette
-devanture de libraire, avait fait s'évanouir brusquement la cathédrale
-de Cologne, l'Allemagne, l'illusion des musées, et mes fantasmes. Comme
-je me hâtais, la pluie se mit à tomber, lente et fine, achevant de
-donner à la ville un aspect de mélancolie funèbre.
-
-L'après-midi, je laissai mes compagnons sortir, et je m'enfermai, dans
-ma chambre, avec Balzac.
-
-La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un
-universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation,
-l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. Pensées,
-passions grondaient en lui comme des laves en bouillonnement, dans
-un volcan. Il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre,
-des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours
-de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, du
-bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, la
-maladie.
-
-Après avoir recréé le monde, Balzac ne s'est pas reposé le septième
-jour.
-
-
-
-
-Avec Balzac.
-
-
-J'adore Balzac. Non seulement j'adore l'épique créateur de _La Comédie
-humaine_, mais j'adore l'homme extraordinaire qu'il fut, le prodige
-d'humanité qu'il a été.
-
-Sa vie--du moins par ce que l'on en connaît--ressemble à son œuvre.
-On peut même dire qu'elle la dépasse. Elle est énorme, tumultueuse,
-bouillonnante. C'est un torrent qui a roulé de tout. Malheureusement,
-on la connaît peu... Bien des années de cette vie nous échappent,
-sûrement les plus intéressantes, puisque ce furent celles que Balzac
-se plut à dissimuler le mieux. Ainsi, nous lui connaissons quelques
-liaisons qui furent célèbres... Mais les autres?... Mais toutes les
-autres?... Car ce fut un grand conquérant d'âmes.
-
-Il était courtaud, boulot, bedonnant, très laid; l'allure épaisse d'un
-chantre d'église. La première impression en était désagréable. Mme
-Hanska a dit que, lorsqu'elle le vit, pour la première fois, elle eut
-honte de son enthousiasme et ne pensa qu'à fuir... Quoi! c'était là cet
-homme sublime, ce héros?
-
-Comme tous ceux qui écrivent beaucoup, Balzac parlait peu... Mais, dès
-qu'il parlait, le charme opérait. Il y avait, dans sa parole, une telle
-autorité, une telle séduction, qu'on oubliait très vite ses disgrâces
-physiques. L'esprit rayonnait des yeux et donnait au visage de la
-beauté. Il avait conscience de sa force fascinatrice, comme il avait
-conscience de son génie. C'était, d'ailleurs, la même chose... Balzac
-créait de l'amour, comme il créait un livre. Pas plus que les idées,
-les femmes ne pouvaient lui résister. Pourtant, j'ai sur lui ce détail
-intime et un peu ridicule, que la nature l'avait parcimonieusement armé
-pour l'amour. Il est d'autant plus beau que, n'ayant pas--ou si peu--de
-quoi satisfaire les femmes, il lui ait été donné, plus qu'à aucun
-autre, la vertu délicate et rare de les exalter.
-
-Quelqu'un, qui a souvent rencontré Balzac, me disait: «Quand on parlait
-femmes, il se gonflait d'orgueil et faisait la roue, comme un dindon...
-Mais il ne racontait jamais rien.» Malgré son infatuation, parfois
-comique, Balzac était infiniment discret. Il poussa la discrétion sur
-sa vie sentimentale jusqu'au mensonge, jusqu'au mystère, jusqu'aux
-complications un peu naïves du mélodrame. Il se vantait d'être chaste,
-pour mieux dérober ses vices et ses bonnes fortunes. Afin qu'on n'en
-retrouvât plus les traces, il effaçait les pas derrière lui. Cette
-discrétion, si rare chez un homme de lettres,--mais Balzac n'était
-point un homme de lettres, et, si belle qu'elle soit, son œuvre
-est, peut-être, ce qui nous intéresse le moins en lui,--nous irrite
-beaucoup, parce qu'elle nous le cache davantage. Lui, dont la gloire
-européenne avait popularisé les traits, partout, il eut le pouvoir de
-se rendre, quand il le voulait, invisible. Il déroutait les curiosités,
-dépistait les espionnages, se servant de ses amis, sans qu'ils se
-doutassent du rôle qu'il leur faisait jouer. Il avait le génie de la
-police, comme il avait le génie de l'amour, comme il avait le génie
-de tout. Un jour, il partait, ou, plus exactement, il disparaissait
-de Paris. Et on ne savait plus absolument rien de lui. Où était-il?
-S'enfermait-il pour travailler? Avait-il entrepris un voyage d'enquête
-pour ses livres? Poursuivait-il une intrigue amoureuse?... Une
-affaire?... Plutôt une intrigue, car ses voyages d'enquête et ses
-déplacements d'affaires étaient moins mystérieux. Il en parlait. On
-les connaît presque tous, entre autres ce fameux voyage en Sardaigne,
-d'où il rapporta ces pyrites, à propos desquelles il rêva une fortune
-de milliardaire. Son absence durait un an, deux ans. Et puis, un beau
-soir, sans que personne de son entourage fût prévenu, il reparaissait
-soudainement. On le revoyait à l'Opéra, avec son habit bleu, sa
-canne dont il disait--le dindon--que la pomme avait été ciselée dans
-l'or fondu des bracelets de ses amies... Il semblait reprendre une
-conversation interrompue la veille, était au courant des moindres
-potins de salon ou de journal, de tout ce qui s'était passé, quand il
-n'était pas là... De son absence pas un mot. Il affectait de ne rien
-comprendre aux allusions, d'ailleurs discrètes, qu'on y faisait.
-
-On a prétendu qu'il y avait peu de sincérité et beaucoup de mise en
-scène, en tout cela; qu'il aimait à jouer cette comédie pour les autres
-et pour lui-même; qu'il en tirait une sorte de mystère, par conséquent,
-de l'importance. Peut-être bien. Ce qui est certain, c'est qu'il y eut
-aussi des drames.
-
- * * * * *
-
-De tout ce qui a été écrit sur cet homme extraordinaire, nous n'avons
-pour ainsi dire qu'une quantité énorme de travaux bibliographiques, et
-des jugements littéraires,--ce n'est pas ce que je recherche,--mais
-nous n'avons rien qui soit réellement une biographie.
-
-On ne peut donner comme tels les livres de Gautier et de Gozlan, qui
-racontent ce qu'ils virent, ne virent sûrement pas grand'chose: de
-l'extériorité, des gestes superficiels, des manies, avec quoi ils
-composèrent des anecdotes qui nous amusent et ne nous apprennent
-rien. Gautier et Gozlan n'étaient pas des amis de Balzac, qui n'avait
-pas d'amis. Laurent Jan non plus, qui fut pourtant celui que le
-maître préféra. C'étaient de jeunes séides, des admirateurs fervents,
-mais intimidés, que le grand homme intéressa un peu, dit-on, à ses
-œuvres, pas du tout à son existence, et à qui le respect eût fermé
-les yeux et clos la bouche, s'ils avaient vu quelque chose d'anormal et
-d'énorme, en leur dieu.
-
-Mme Surville n'a laissé sur son frère que quelques pages magnifiantes,
-une apologie froide, banale, où nous n'avons pas une seule note à
-prendre, pas un seul document à retenir. Elle avait reçu, pourtant,
-bien des confidences. Quand il en avait trop gros sur le cœur, à
-de certains moments trop heureux ou trop tragiques de sa vie, comme
-cette première entrevue, à Neufchâtel, avec Mme Hanska, ou bien cette
-naissance et cette mort mystérieuses de son dernier enfant, Balzac, en
-dépit de sa force de renfermement, éprouvait le besoin de s'épancher...
-Mais en qui? Sa mère? elle lui était fort à charge, ne l'obsédait
-que de questions d'argent. Sa sœur? malgré l'hypocrite tendresse
-de ses dédicaces, il ne l'aimait pas, et elle, non plus, au fond, ne
-l'aimait pas... Mais il était sûr d'elle; sûr qu'elle saurait garder
-un secret, ne fût-ce que pour l'honneur de la famille... Et puis, il
-n'avait qu'elle... Et puis, habitude d'enfance, sans doute... C'était
-une petite âme bourgeoise, très honnête, peu sensible, qui faisait
-ce qu'elle pouvait. Mais elle ne pouvait rien comprendre à une telle
-âme, si distante de la sienne; elle ne pouvait rien comprendre à ce
-génie, dont les hardiesses visionnaires, l'immoralité l'épouvantaient.
-Du reste, Balzac ne lui demanda pas de comprendre, de partager ses
-chagrins ou ses bonheurs, pas plus qu'on ne demande au vase de savoir
-pourquoi on le remplit de poisons ou de parfums.
-
-Mme Surville sut ainsi beaucoup de choses, en gémit, en souffrit, et se
-tut.
-
- * * * * *
-
-Un seul homme pouvait, devait écrire une vie de Balzac: M. de
-Spoelberch de Lovenjoul[1].
-
-Tout ce qui existe de documents, sa piété fureteuse, sa curiosité
-passionnée l'ont rassemblé. Il a des trésors. Il les garde. Et cette
-vie prodigieuse, unique, dont lui seul connaît ce qui en demeure
-d'attestations certaines et d'authentiques témoignages, il ne l'a
-pas écrite; il ne l'écrira pas. De temps en temps, il en détache de
-menus fragments, il en agite de pauvres petites images, comme pour
-mieux aguicher notre curiosité, avec l'intention, peut-être ironique,
-de ne la satisfaire jamais. Allusions, réticences, commencements,
-inachèvements qui nous agacent, et, après nous avoir surexcités au plus
-haut point, nous laissent encore plus ignorants, plus cruellement déçus.
-
-Jeu dangereux. L'imagination rôde autour des grands hommes, ardente,
-féroce, carnassière. Elle ne se contente pas des bavardages, maigres
-ou qu'on jette à sa faim. Elle s'acharne à vouloir déterrer le gros
-morceau. Et, un jour, elle «le mangera», mais à sa façon. Un jour
-(pour ne pas continuer des métaphores désobligeantes envers une aussi
-noble faculté), elle inventera--c'est son métier--elle inventera des
-légendes, mille fois plus préjudiciables que la réalité, à la gloire
-qu'on aura voulu préserver du mépris des sots, par le silence ou par le
-mensonge.
-
-[Footnote 1: Écrit en mars 1906.]
-
-Peut-être que M. de Spoelberch de Lovenjoul, qui est un homme
-honorable, une nature modeste, un écrivain de peu de force, ne se juge
-pas de taille à écrire une vie de Balzac. Je voudrais le rassurer.
-Personne n'attend de lui une œuvre d'art. On ne lui demande que des
-documents utiles à l'histoire de la littérature, ce qui est peu de
-chose, utiles à l'histoire de l'humanité, ce qui est tout. D'autres
-feront le reste.
-
-Mais non. Je crois plutôt que M. de Spoelberch de Lovenjoul a, comme
-tout le monde, presque tout le monde, le déplorable préjugé du grand
-homme. Le grand homme doit être un _personnage sympathique_, comme
-au théâtre. Le grand homme n'est véritablement un grand homme qu'à
-la condition qu'on fasse le silence sur ses faiblesses, et qu'on le
-diminue de tout ce qu'il eut d'humain. Ainsi de Verlaine, qu'on nous
-présente aujourd'hui comme une sorte de brave bourgeois, régulier,
-comme un de ces excellents radicaux socialistes, ennemis de la
-bohème, qui paient bien leurs contributions et font l'ornement de la
-respectabilité française. Pour qu'un grand homme entre, par la bonne
-porte, dans la postérité, il faut le parer de vertus bien décentes et
-bien basses, et de ces héroïsmes grossiers qui enchantent la foule. Il
-lui faut, comme au chrétien qui veut entrer dans le Paradis, toutes les
-comédies sacramentelles de l'Extrême-Onction, et l'absolution, par la
-crapule, de ses péchés.
-
-Or, c'est par ses péchés qu'un grand homme nous passionne le plus.
-C'est par ses faiblesses, ses ridicules, ses hontes, ses crimes, et
-tout ce qu'ils supposent de luttes douloureuses, que Rousseau nous
-émeut aux larmes, et que nous le vénérons, que nous le chérissons, de
-tous les respects, de toutes les tendresses qui sont dans l'humanité.
-
- * * * * *
-
-Nous ne devons point soumettre Balzac aux règles d'une anthropométrie
-vulgaire. L'enfermer dans l'étroite cellule des morales courantes et
-des respects sociaux, c'est ne rien comprendre à un tel homme, c'est
-nier, contre toute évidence, le prodige, l'exception qu'il fut. Nous
-devons l'accepter, l'aimer, l'honorer tel qu'il fut.
-
-Tout fut énorme en lui, ses vertus et ses vices. Il a tout senti,
-tout désiré, tout réalisé de ce qui est humain. Il fut Bianchon,
-Vandenesse, Louis Lambert; il fut aussi Rubempré; il fut même Vautrin.
-Il ne faut pas s'indigner, pas s'étonner surtout, si ses curiosités,
-disons, passionnelles, s'affranchissant parfois, comme la nature
-elle-même, de ce qu'on appelle les lois de la nature,--laquelle n'a
-pas de lois,--s'en allèrent chercher des voluptés ou des dégoûts,--des
-sensations,--dont nous retrouvons, çà et là, dans ses livres, des
-traces discrètes mais certaines, et que nous pourrions, paraît-il,
-retrouver, mieux expliquées, dans une correspondance tombée aux mains
-de M. de Spoelberch de Lovenjoul. Michel-Ange, Shakespeare, Gœthe,
-des rois, des empereurs, des papes, des cardinaux, des académiciens,
-des frères ignorantes, diraient-ils que c'est là une exception?
-Nous coudoyons, dans la vie de tous les jours, des gens, dont nous
-connaissons «les fureurs secrètes», et à qui, selon leur rang social,
-nous ne témoignons pas moins d'estime, d'amitié, de respect. Oscar
-Wilde n'inspire plus de colère, même aux sectaires de la vertu. Tous
-n'ont plus, pour lui et pour son martyre, que de la pitié douloureuse.
-
-La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un
-universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation,
-l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. La
-pensée, les passions grondaient en lui, comme des laves en activité,
-dans un volcan. Avec une aisance qui confond,--une aisance, une force
-d'élément,--il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre,
-des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours
-de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes,
-du bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme,
-la maladie. Balzac écrit: «Le docteur Dubois frémissait de ma vie.»
-Et, au milieu de tout cela, on ne constate pour ainsi dire pas un
-affaissement, un découragement, un doute, un arrêt. Il va toujours plus
-ardent, plus précis à mesure qu'il va. L'esprit infatigable soutient le
-corps surmené; il le relève, défaillant. Loin d'être accablé, écrasé
-par les besognes du présent, aux courtes heures du repos, il conçoit
-avec une lucidité merveilleuse les besognes de l'avenir. Balzac ne
-s'est pas reposé le septième jour. Quel exemple, pour nos chétives
-neurasthénies!
-
-Et il n'a vécu que cinquante et un ans!... Et non seulement, il a
-accompli une œuvre prodigieuse, mais il en a rêvé, mais il en
-a préparé une plus prodigieuse encore. Il a laissé des projets,
-parfaitement débrouillés, de livres, de pièces, d'affaires, que trois
-cents ans de vies humaines ne suffiraient pas à réaliser. Quand on
-lit ces émouvantes, ces stupéfiantes _Lettres à l'Étrangère_, quand
-on se penche au bord de ce gouffre, quand on regarde, quand on entend
-bouillonner, au fond, l'existence surhumaine de cet homme, on est pris
-de vertige. Et l'on ne s'étonne plus que son cerveau ait pesé si
-lourd, et qu'il soit mort d'une hypertrophie du cœur.
-
- * * * * *
-
-L'Académie n'a pas voulu de Balzac.
-
-M. Dupin disait à Victor Hugo:
-
---Comment? Balzac, d'emblée, à l'Académie? Vous n'avez pas réfléchi...
-Est-ce que cela se peut?... Mais c'est que vous ne pensez pas à une
-chose: il le mérite.
-
-Il le méritait; et aux yeux de MM. de Barante, Salvandy, Vitet,
-de Noailles, de Ségur, Saint-Aulaire, Lebrun, Patin, Pongerville,
-Villemain, Tissot, Scribe, Viennet, etc., c'était, en effet,
-impardonnable.
-
-Mais le méritait-il vraiment? Comment, en quelque sorte, légitimer une
-telle œuvre, si subversive, si dissolvante, si immorale? Comment
-couvrir, de ce respectable habit vert, un homme qui, monarchiste,
-catholique, mais emporté par la puissance de la vérité au delà de ses
-propres convictions, bouleversait si audacieusement l'organisation
-politique, économique, administrative de notre pays, étalait toutes les
-plaies sociales, mettait à nu tous les mensonges, toutes les violences,
-toutes les corruptions des classes dirigeantes, et, plus que n'importe
-quel révolutionnaire, déchaînait dans les âmes «les horreurs de la
-révolution»? Est-ce que cela se pouvait?
-
-Et puis encore, Balzac avait mauvaise réputation. Il n'administrait pas
-son nom et son œuvre en bon père de famille. Ce n'était même pas
-un bohème,--et l'on sait qu'un bohème est innacadémisable,--c'était
-quelque chose de bien pis.
-
-L'Académie admet qu'on soit ivrogne, débauché, voleur, parricide,
-athée, et même qu'on ait du génie, pourvu que l'on soit très duc,
-très cardinal, ou très riche, pourvu aussi que cela ne se sache pas,
-ou qu'elle soit seule à le savoir. Indulgente au mal qu'on ignore,
-elle est impitoyable au malheur qui se sait. Elle ne pouvait ignorer
-que Balzac fût affreusement gêné dans ses affaires. Il avait eu des
-entreprises désastreuses, avait failli sombrer dans une faillite
-retentissante. Il avait des dettes, des dettes vilaines, qu'il se tuait
-à payer et dont, en fin de compte, il est mort. Comme un sanglier,
-au milieu des chiens, il fonçait sur toute une meute de créanciers,
-avides et bruyants. Cela manquait par trop d'élégance. Aucun respect
-de la propriété, d'ailleurs. Généreux et fastueux, comme tous ceux
-qui n'ont rien, l'argent ne lui tenait point aux doigts, l'argent des
-autres. Il achetait des bijoux, des vieux meubles historiques, des
-terrains, des maisons de ville, des maisons de campagne, s'offrait,
-au mois de janvier, des paniers de fraises, des corbeilles de pêches,
-qu'il dévorait, dit un chroniqueur du temps, avec une «gourmandise
-pantagruélique». Il paraît que «le jus lui en coulait partout». Est-ce
-que M. Viennet, poète obscur, vénérable et facétieux, se livrait à de
-telles débauches, lui?... Il mangeait à son dessert des figues sèches,
-comme tout le monde...
-
---Qu'il paie d'abord... qu'il vive petitement... nous verrons ensuite,
-disait M. Viennet.
-
-Balzac n'a pas payé... Il n'a payé qu'en chefs-d'œuvre: monnaie qui
-n'a pas cours à l'Académie.
-
- * * * * *
-
-Ses affaires? On s'en est beaucoup moqué; on s'en moque encore. De
-la naïveté, peut-être; de l'indélicatesse, qui sait? En tout cas, de
-l'ignorance et de la féerie. C'est le point faible, la fêlure, dans
-cette organisation si robuste. D'ailleurs, comment attendre quelque
-chose de sérieux de quelqu'un qui fait des romans?
-
-M. de Rothschild, qu'il voyait fréquemment, et dont nous est resté,
-dans son Nucingen, un si surprenant et inoubliable portrait, s'en
-amusait comme d'une bonne farce. Les plus indulgents, ses admirateurs
-mêmes, plaidaient que Balzac était un grand constructeur de chimères;
-pour parler plus prosaïquement, un fou. D'autres commentaient cette
-image par ce mot: un faiseur.
-
-Les gens de finances sont en général fort bornés, et orgueilleux avec
-médiocrité. Ils manquent de culture, d'imagination, de générosité
-d'esprit, dans un métier où il en faut beaucoup. Ils n'ont que de la
-routine dans une aventure où il n'en faut pas du tout. Concevoir une
-affaire, c'est concevoir un poème. L'homme d'affaires, qui n'est pas,
-en même temps, un idéaliste, un poète, ce n'est rien... rien qu'un
-escroc, la plupart du temps.
-
-Balzac était poète. Il avait la passion des belles et grandes
-ordonnances; il ne suivait pas les idées, il les devançait. De même
-qu'il lui suffisait d'un mot, pour reconstituer, dans sa vérité
-logique, tout un être humain, de même il lui suffisait d'un fait,
-quelquefois,, d'un menu fait, pour découvrir et créer d'un coup le
-drame d'une affaire. Il la concevait, la débrouillait, la bâtissait,
-avec la même imagination puissante, la même faculté de divination, la
-même netteté carrée que ses livres. Il eût étonné et fait réfléchir des
-hommes moins prévenus, moins bassement théoriques que des financiers,
-par l'abondance, la justesse de ses renseignements techniques, la
-connaissance et souvent la prescience de la valeur géologique,
-économique, des divers pays de l'Europe. Chimériques, sans doute,
-étaient ses affaires, en cela, surtout, qu'elles venaient toujours
-trop tôt. Quand on veut de la gloire immédiate ou de l'argent, il
-faut toujours venir après... après quelqu'un. Le génie sème et passe.
-L'habileté reste, attend et récolte. Balzac a semé. Souvent sa semence
-fut bonne. Beaucoup, parmi ses affaires dont on riait, d'autres, plus
-tard, les ont réalisées. Épilogue connu.
-
-
-**Cette œuvre, qui est une œuvre d'âpre psychologie et, en
-dépit de son culte pour l'argent, une œuvre de critique sociale
-pessimiste, est, en meme temps, une œuvre de divination universelle.
-Solidement établie sur le contemporain, elle engage et prédit
-l'avenir. Balzac est aussi à l'aise dans demain que dans aujourd'hui.
-Ses conceptions financières feraient honneur à un économiste
-révolutionnaire. Il entrevoit des directions nouvelles au mouvement
-des fonds d'État, des solutions hardies aux problèmes agraires. Il
-rédige des dispositifs pratiques, ingénieux, sur des sociétés de
-secours mutuels, comme par exemple, la Société des Gens de lettres,
-qui est sortie de son cerveau. (Elle semble, d'ailleurs, l'avoir bien
-oublié, car elle refusa, du génie d'Auguste Rodin, son effigie, comme
-l'Académie avait refusé, du génie de Victor Hugo, sa personne.) Il
-rêve et prépare toute une révolution de la librairie, par la création
-du livre à bon marché. Son sens de la vie, de l'orientation de la
-vie, lui fait découvrir, avant tout le monde, la valeur spéculative
-des terrains, dans certains quartiers de Paris, alors déserts, et
-maintenant devenus le centre de l'activité et de la richesse. Il se
-réjouit d'avoir acheté un bout de terrain à Sèvres. Plus de quinze
-ans avant l'établissement des chemins de fer en France, il écrit:
-«Nous aurons, un jour, un chemin de fer entre Paris et Brest. Et
-l'on construira une gare, tout près de ma maison. Faites comme moi,
-achetez... achetez!...» Sa maison, c'étaient les Jardies. La gare
-y est. Mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que, plus tard, aux
-Jardies, M. Rouvier, M. Étienne, M. Thompson, M. Joseph Reinach,
-célébreraient un culte, et que ce culte ne serait pas celui de Balzac,
-mais celui de Gambetta.
-
-
-**Des moralistes ont voulu prouver que Balzac avait inventé, de toutes
-pièces, des mœurs, des compartiments, sociaux, tout un monde
-artificiel,--le monde de Balzac, comme on l'appela, pour l'opposer
-au monde de la réalité,--que, toute une catégorie d'ambitieux,
-d'aigrefins, d'aventuriers séduits par les vices brillants, l'amoralité
-triomphante de son œuvre, s'étaient en quelque sorte, moulé l'âme
-sur celle de ses imaginaires héros. C'est une sottise. Il ne les avait
-pas inventés, il les avait prévus, comme il avait prévu aussi Wagner et
-le wagnérisme, comme il avait, malgré ses notions confuses de l'art,
-entrevu ces hauteurs où resplendit, aujourd'hui, le nom d'Auguste Rodin.
-
-On m'a conté qu'un jour, causant avec des amis, Balzac imaginait, en
-riant,--riait-il autant qu'on veut bien le croire?--un moyen sûr,
-rapide, de gagner beaucoup d'argent, assez d'argent pour fonder un
-grand journal, un journal d'influence et d'intérêts, tel qu'il en avait
-eu souvent la hantise.
-
---Rien de plus simple, expliquait-il, et à la portée de toutes les
-intelligences. Il s'agirait de faire paraître une petite feuille
-hebdomadaire, qu'on appellerait _Le Journal des Médecins._ Cette
-feuille ne contiendrait rien d'autre que la liste des morts de la
-semaine, avec le nom du médecin en regard de chaque mort. On la
-distribuerait dans les rues, comme un prospectus... Vous voyez d'ici
-les médecins... Ce serait énorme.
-
-Et Balzac riait, à grands éclats, de cette invention.
-
-Or, quelques années après, un Américain, à bout de ressources, qui
-ignorait absolument cette boutade de Balzac, qui ignorait même Balzac,
-réalisait cette idée de Balzac. Elle fut le point de départ d'une des
-plus grosses fortunes, et d'un des plus grands journaux du monde.
-
- * * * * *
-
-Les bruits les plus fâcheux circulaient sur Balzac, colportés et
-grossis par ses ennemis. Non seulement il était Rubempré et Vautrin; il
-était aussi Mercadet. Des éditeurs, des imprimeurs, des directeurs de
-journaux se plaignaient vivement de sa mauvaise foi, de son habileté
-scabreuse. Ces pauvres gens pleuraient d'avoir été «roulés» par lui
-avec la plus étonnante maestria. Ils l'accusaient d'indélicatesse,
-parce que, connaissant comme un avoué toutes les roueries de la
-procédure, il se défendait, souvent victorieusement, contre leur
-rapacité. Ne racontait-on pas aussi qu'il vivait de ses maîtresses?
-N'affirmait-on pas qu'il avait emprunté, d'une façon frisant
-l'escroquerie, une très grosse somme d'argent, à Mme D..., la femme
-d'un imprimeur qui l'adorait? Ne disait-on pas enfin qu'il devait,
-avant son mariage, près de deux cent mille francs, à Mme Hanska?...
-
-Il y avait un peu de vrai, dans toutes ces histoires malsonnantes,
-mais du vrai mal compris, du vrai déformé, comme toujours. Il ne
-s'en est pas caché. Les _Lettres à l'Étrangère_, qui, malgré les
-beaux cris d'amour, les beaux cris d'orgueil, les exaltations de la
-confiance en soi, les débordements d'une personnalité ivre d'elle-même,
-et malgré cette jactance énorme, qui le fait se gonfler jusqu'à la
-bouffonnerie, sont le plus émouvant, le plus angoissant martyrologe
-qui se puisse imaginer d'une vie d'artiste, ces lettres contiennent
-des aveux, voilés, il est vrai, des histoires obscures, sans doute,
-mais reconnaissables pour qui connaît, un peu, l'existence secrète de
-Balzac. Il y est souvent question d'une «dette sacrée». Ne serait-ce
-point une allusion au prêt de Mme D...? Nous pouvons tout croire d'un
-homme dont la vie a été l'argent, l'argent partout, l'argent toujours:
-«L'argent, écrit Taine, fut le persécuteur et le tyran de sa vie; il en
-fut la proie et l'esclave, par besoin, par honneur, par imagination,
-par espérance. Ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail,
-l'y enchaîna, l'y inspira, l'y poursuivit dans son loisir, dans ses
-réflexions, dans ses rêves, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima
-ses caractères, et répandit sur toute son œuvre le ruissellement
-de ses splendeurs.» Le ruissellement de ses douleurs aussi et de ses
-hontes.
-
-Qu'on se reporte un instant à ces lettres, où l'auteur de _La Comédie
-humaine_ évoque un prodigieux enfer du travail et de l'argent; qu'on
-se rappelle les nécessités terribles, les terribles échéances où
-chaque fin de mois l'accule; l'huissier à ses trousses, sa mère qui
-le harcèle, l'avenir engagé, les déchirements de son foie et les
-étouffements de son cœur: le roman qu'il doit livrer, pour le
-lendemain; ses nuits, au sortir d'un dîner mondain, ou d'un soir
-d'Opéra, passées à écrire, à écrire, à écrire! À propos de _Modeste
-Mignon_, il annonce joyeusement à son amie: «Encore soixante-dix
-feuillets de mon écriture... Ce sera fini demain.» Dans ce labeur de
-forçat, dans ce qui eût été, pour tout autre, un délire épuisant, il
-ne perd pas pied, une seule minute. Il conserve intacte, la maîtrise
-de son cerveau. Il songe à tout, aux plus petites choses. Il crayonne
-de malicieux portraits, raconte, avec enjouement, des anecdotes
-spirituelles, sur la princesse Belgiojoso, Mme de Girardin, la comtesse
-Potocka. Il se promet d'aller, le lendemain, chez le joaillier, voir
-où en est la bague, commandée pour sa chère Constance Victoire, et
-dont il a donné le dessin. Il se charge de l'achat de ses gants, de
-l'emplette de mille menus bibelots. Avec une netteté, un sens pratique
-et retors d'homme d'affaires et d'homme de loi, il soumet à sa Line un
-plan complet de réorganisation de sa fortune, lui explique, avec une
-compétence d'agronome, quel parti nouveau elle peut tirer de ses terres
-incultes, lui indique, avec une clairvoyance de banquier, un placement
-plus judicieux de son argent. Il la guide dans ses procès, dans ses
-revendications, dans la situation embrouillée et difficile où l'a
-laissée la mort de son mari, et cela en un pays dont il connaît à peine
-les mœurs et les formes judiciaires.
-
-Qu'on se rappelle encore les espoirs obstinés, les rêves grandioses de
-la moisson future, toute proche, la confiance presque sauvage qu'il
-a en son génie. Et voyez-le faire, le plus loyalement du monde, la
-balance entre ses dettes d'aujourd'hui et ses triomphes assurés de
-demain. Que sont ses dettes?... Rien. Que pèsent ses dettes? Rien, en
-vérité, mais rien, rien!... N'a-t-il pas son œuvre, chaque jour
-agrandie, chaque jour plus populaire, qui lui réserve des millions?...
-N'a-t-il pas ses affaires qui lui représentent des milliards? Alors, il
-prend, comme il peut, où il peut, de légères avances sur cette fortune
-certaine, avances qu'il remboursera, plus tard, demain, ce soir,
-peut-être au centuple...
-
-Et les chimères se pressent, montent de partout, l'enveloppent de
-leurs caresses, et chantent autour de lui. Leurs voix le bercent et le
-raniment. Il en oublie sa détresse; il en oublie jusqu'aux affreuses
-douleurs qui lui écartèlent les os de la poitrine. Elle et lui, elle,
-la Line, la Linette, et le cher Minou, lui, le bon, le grand, le
-sublime Noré, ils touchent enfin au bonheur si longtemps attendu...
-Ils auront un palais, comme des rois, vivront dans un merveilleux
-décor d'art, de fêtes, de domination; ils verront Paris, l'univers, à
-leurs pieds. Est-ce pour quelques misérables cent mille francs qu'il
-va ralentir, arrêter l'essor de son génie, renoncer à ses magnifiques
-créations, voler à l'amour qui s'y exalte, voler au monde qui s'en
-éblouit, une gloire dont il se sent tout rempli, mais à qui il faut
-donner à manger de l'argent, de l'argent encore, et toujours de
-l'argent?
-
-
-
-
-La femme de Balzac.
-
-
-Et me voici au drame le plus et aussi le moins connu de la vie de
-Balzac: son mariage. Bien que nous soient encore obscurs certains
-épisodes de cet extraordinaire roman d'amour qui fut, en même temps
-que la méprise de deux cœurs trop littéraires, la chute finale de
-deux ambitions pareillement déçues, j'y ajouterai, peut-être, quelques
-éclaircissements. Je m'empresse de dire à qui je les dois: au peintre
-Jean Gigoux, qui fut mêlé très intimement, aussi intimement que Balzac,
-à la vie de Mme Hanska. Pour authentifier certains faits graves dont
-un, au moins, de la plus grande horreur tragique, je n'ai, il est
-vrai, que des confidences parlées. Mais pourquoi voulez-vous que
-les confidences parlées soient moins véridiques que les confidences
-écrites? Elles ont, au contraire, toutes chances de l'être davantage.
-Jean Gigoux était très vieux, quand il me les fit, très désillusionné.
-Il n'avait plus d'orgueil. J'ai toujours pensé qu'il lui avait fallu
-un grand courage, ou un grand cynisme--ce qui est souvent la même
-chose,--pour aller jusqu'au bout de sa confidence.
-
-Tout le monde sait comment Balzac connut Mme Hanska. En somme,
-l'histoire la plus banale: une lettre d'admiration enthousiaste,
-trouvée par lui, chez Léon Gosselin, son éditeur, le 28 février 1832.
-Elle venait du fond de la Russie, était signée: L'_Étrangère._ Balzac
-était très vaniteux. Il avait tous les grands côtés, si l'on peut
-dire, de la vanité; il en avait aussi tous les petits. Cette lettre
-le ravit, exalta immensément son amour-propre d'homme et d'écrivain.
-Malheureusement, nous n'avons pas cette lettre... On suppose que Balzac
-la brûla, avec beaucoup d'autres, de même origine, à la suite d'un
-drame violent, survenu, en 1847, croit-on, entre Mme Hanska et lui.
-Ce que nous savons de cette lettre, c'est par Balzac lui-même, qui a
-dit à Mme Surville, à quelques amis, qu'elle était admirable, qu'elle
-révélait «une femme extraordinaire». Ce fut en vain qu'il s'ingénia à
-en découvrir l'auteur. Sept mois après, il en recevait une autre...
-Celle-là, nous l'avons. Elle est bien romantique, bien emphatique et
-bien sotte, et, déjà, elle glisse fâcheusement de la littérature dans
-l'amour.
-
-Il y est écrit, textuellement, ceci:
-
- «Vous devez aimer et l'être; l'union des anges doit être
- votre partage; vos âmes doivent avoir des félicités
- inconnues; l'Étrangère vous aime tous les deux et veut être
- votre amie... Elle aussi, sait aimer; mais c'est tout... Ah!
- vous me comprendrez!»
-
-Plus loin:
-
- «Votre carrière est brillante, semée de fleurs suaves et
- embaumées.»
-
-On lui offrait, cette fois, un moyen, un peu mystérieux, de
-correspondre. Beaucoup eussent jeté ces lettres au panier, car je
-suppose qu'en ce temps-là les correspondantes littéraires, semblables à
-celles d'aujourd'hui, n'étaient, le plus souvent, que de très vieilles
-femmes hystériques ou réclamières... Balzac conserva pieusement ces
-lettres, y répondit.
-
-Au cours de cette correspondance, il apprit, non sans une joie
-enivrée, que l'Étrangère était une grande dame... Naturellement, elle
-était jeune, belle, comtesse, «colossalement riche», mariée à un
-homme qu'elle n'aimait pas, supérieure par l'intelligence et par le
-cœur à toutes les autres femmes. Cet esprit si averti, si aigu, si
-profondément humain, croyait, avec une ferveur théologale, aux grandes
-dames. Comme M. Paul Bourget, à qui ce trait commun suffit pour vouer à
-Balzac une admiration passionnée, et pour se croire lui-même un Balzac,
-il raffolait de titres et de blasons. Tout de suite, il se mit à aimer,
-éperdument, la grande dame inconnue. Tout de suite, pour conquérir
-son estime, pour émouvoir sa sensibilité, il étala, devant elle, sa
-vie difficile, lui confia ses projets, ses rêves, ses rancœurs,
-ses luttes incessantes, le long martyre de son génie. Son imagination
-aidant, il bâtit, sur la fragilité distante de cet amour, le plus
-merveilleux de ses romans, et, peut-être, déjà, la plus solide de ses
-affaires.
-
-Barbey d'Aurevilly, qui aimait toujours à parler de Balzac et de ce qui
-avait rapport à Balzac, m'a fait de la comtesse Hanska ce portrait.
-Elle était d'une beauté imposante et noble, un peu massive, un peu
-empâtée. Mais elle savait conserver dans l'embonpoint un charme très
-vif, que pimentaient un accent étranger, délicieux, et des allures
-sensuelles «fort impressionnantes». Elle avait d'admirables épaules,
-les plus beaux bras du monde, un teint d'un éclat irradiant. Ses yeux
-très noirs, légèrement troubles, inquiétants; sa bouche épaisse et
-très rouge, sa lourde chevelure, encadrant, de boucles à l'anglaise,
-un front d'un dessin infiniment pur, la mollesse serpentine de ses
-mouvements, lui donnaient, à la fois, un air d'abandon et de dignité,
-une expression hautaine et lascive, dont la saveur était rare et
-prenante. Très intelligente, d'une culture étendue mais souvent
-brouillée, trop «littéraire» pour être émouvante, trop mystique pour
-être sincère, elle aimait, dans la conversation, s'intéresser aux plus
-hautes questions, où se révélait l'abondance de ses lectures, bien plus
-que l'originalité de ses idées. Elle n'était ni spirituelle, ni gaie,
-et manifestait, en toutes choses, une grande exaltation de sentiments.
-Au vrai, un peu déséquilibrée, et ne sachant pas très bien ce qu'elle
-voulait...
-
---En somme, me disait d'Aurevilly, telle quelle, elle valait la peine
-de toutes les folies.
-
-Il ne l'avait connue qu'après la mort de Balzac, et pas longtemps. Il
-m'avoua que la continuelle présence de Jean Gigoux, dans la maison
-de la rue Fortunée, sa vulgarité conquérante d'homme à femmes, son
-cynisme à se vautrer dans les meubles de Balzac, son affectation de
-rapin à «cracher sur ses tapis», lui furent vite une chose intolérable,
-odieuse... À peine présenté chez Mme de Balzac, il ne reparut plus
-chez elle. Mais, jusqu'à la fin de sa vie, il avait conservé, de cette
-figure entrevue, un souvenir impressionné.
-
-Nous ne connaissons guère Mme Hanska que par les lettres de Balzac,
-car je veux négliger ici les indications qui me viennent de Jean
-Gigoux (Elles pourraient paraître suspectes et d'une psychologie
-bien courte). Et encore, nous ne pouvons pas toujours nous fier à
-Balzac, qui ment, souvent, comme tous les amoureux. Sa folle vanité
-le porte, à son insu, aux exagérations les moins acceptables. Il a la
-manie de ne nous montrer jamais Mme Hanska qu'à travers lui-même. Et
-puis, n'a-t-on pas prétendu que les _Lettres à l'Étrangère_ étaient un
-document, par endroits, fort discutable? N'a-t-on pas affirmé que Mme
-Hanska, après la mort de Balzac, en avait fait ou refait les parties
-d'amour? Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans cette accusation. Elle me
-paraît, à moi, bien risquée. Les raisons qu'on en donne ne m'ont point
-convaincu, car tout se tient dans ces lettres. Elles sont d'une si
-belle et forte coulée, elles marquent une telle empreinte personnelle,
-qu'on ne saurait admettre la possibilité d'une révision ultérieure.
-Quoi qu'il en soit, nous sommes réduits, quant à cette figure et à son
-caractère vrai, à des références mal contrôlées, et, pire, à de simples
-hypothèses. Si proche de nous, pourtant, un voile nous la cache qui ne
-sera pas levé de sitôt.
-
-On peut reconstituer l'état d'esprit de Mme Hanska, lorsqu'elle résolut
-d'écrire sa première lettre à Balzac. Reléguée au fond de l'Ukraine,
-avec un mari plus âgé qu'elle, peu sociable, et préoccupé seulement
-d'intérêts matériels, elle s'ennuyait. Seule, ou à peu près, dans cette
-sorte d'exil, au milieu d'un pays puéril et barbare, elle ne trouvait
-pas à occuper son imagination ardente et son cœur passionné. C'était
-la femme incomprise et sacrifiée. À défaut d'action sentimentale, elle
-lisait beaucoup et rêvait plus encore. Et, de lectures en rêveries,
-elle se sentait très malheureuse. Les écrivains français, qui sont
-ceux qui savent le plus et le mieux parler d'amour, l'attiraient
-particulièrement, et, par-dessus tous les autres, ce Balzac dont elle
-avait compris tout de suite le génie, et dont la célébrité, avec tout
-ce qu'elle comportait alors d'un peu scandaleux, l'enflamma. Très
-vivement, elle s'éprit de cette existence parisienne, voluptueuse,
-aventureuse et surmenée, qu'il peignait avec de si éclatantes
-couleurs; elle s'extasia devant ces figures de femmes, cœurs de
-feu, cœurs de larmes, cœurs de poison, où elle retrouvait, en
-pleine action, dans des décors d'une fièvre si chaude, tous ses rêves,
-et ce furieux élan de vie, de toute vie, qui se brisait, sans cesse,
-aux murs de ce vieux château silencieux et froid, aux faces et aux
-surfaces mortes de ses moujicks et de ses étangs. Donc, ce qui la
-poussa d'abord vers Balzac, ce fut son désœuvrement sentimental,
-ce fut sa reconnaissance étonnée pour un homme qui précisait, qui
-résumait si bien, tous les intimes enivrements, tous les secrets
-désirs de la femme; ce fut aussi quelque chose de plus vulgaire,--il
-est permis de le supposer,--un instinct de bas-bleu qui espère
-profiter de l'illustration d'un grand poète, en engageant avec lui
-une correspondance que la postérité recueillera, peut-être. Le cas
-n'est point rare, et il est presque toujours fâcheux. Que pouvons-nous
-attendre d'émouvant, d'élégant, de naturel, de quelqu'un qui pose
-devant un tel objectif?
-
-Pourtant, il n'est point douteux que Mme Hanska et Balzac se sont
-passionnément aimés, et que leur amour a dépassé, du moins au début,
-l'attrait piquant d'une correspondance mystérieuse, les calculs de
-l'intérêt, les combinaisons d'une mutuelle ambition. Tout cela ne
-viendra qu'après.
-
-Comment ne se seraient-ils pas aimés? Pour entretenir, pour exalter
-leur amour, ils avaient deux toniques puissants, deux excitants
-admirables: l'imagination et la distance. Depuis 1833, date de leur
-première rencontre, à Neufchâtel, qui fut d'une mélancolie si comique,
-jusqu'en 1848, date du dernier voyage en Russie de Balzac, ils ne se
-sont vus que quatre fois. Quatre fois en quinze ans! Trois fois à
-Wierszchownia; une fois à Paris où, après la mort de son mari, Mme
-Hanska est venue, avec sa fille, faire un court séjour, sous un nom
-d'emprunt... Pour des êtres qui vivaient surtout par le cerveau, quel
-meilleur moyen que l'absence d'éterniser un sentiment qui ne résiste
-pas, d'ordinaire, aux désenchantements quotidiens de la présence, aux
-brutalités du contact?
-
-Durant ces visites, la désillusion ne vient pas, ne peut pas venir.
-Balzac ne veut rien compromettre, et il est sous les armes. Il se
-surveille, il se maîtrise. Il met un frein aux débordements de sa
-personnalité; il adoucit les rugosités de son caractère, ses manies. Il
-se fait câlin, félin, très tendre, enfant. Il est charmant et soumis.
-Et il est malheureux aussi, car, en plus de l'admiration et de la
-tendresse, il demande de la pitié. On le méconnaît, on le calomnie, on
-le persécute, lui qui n'est que grandeur, sublimité, génie! Il sait
-être gai à l'occasion, mélancolique, quand il faut l'être, à l'heure
-de ces crépuscules russes, si pénétrants et si profonds!... Avec son
-habileté coutumière, par de beaux cris, il sait exploiter tous les
-attendrissements d'une âme éprise et conquise. Même, dans leurs moments
-d'exaltation, ils ne se livrent jamais, et toujours ils se mentent.
-N'est-ce donc point là le parfait amour?
-
-Lorsque Balzac part, lorsqu'ils se quittent--pour combien de temps,
-hélas!--ils n'ont pas connu une seule minute de lassitude, de
-déception. Au contraire. L'absence va redonner plus de jeunesse,
-plus de force à la passion. Tous les deux, dans l'attente héroïque
-de se retrouver, ils vont faire une provision nouvelle de joies, de
-chimères, d'espérances. Et les lettres recommencent plus pressées,
-plus ardentes, avec, çà et là, des brouilles légères, de petites
-coquetteries, de petites jalousies, pas sérieuses, pas douloureuses,
-et qui ne font que suralimenter leur adoration. Après ce repos, cette
-halte, Balzac reprend, plus intrépidement que jamais son collier de
-misère, sa vie haletante, son terrible labeur de forçat... et ses
-maîtresses. N'est-il pas merveilleux de penser que ce grand amour n'ait
-nui en rien à ses autres amours? De même qu'il écrivait quatre livres à
-la fois, de même il pouvait aimer quatre femmes en même temps. Il était
-assez riche d'imagination pour les aimer toutes!...
-
-Nous pouvons préciser le jour et même l'instant où l'idée d'épouser
-Mme Hanska s'empara résolument de l'esprit de Balzac. Tel que vous
-le connaissez, vous ne serez pas étonnés que cette idée lui vienne
-dès qu'il aura été mis, très vaguement d'ailleurs, au courant de la
-situation de l'Étrangère, et de ce qu'il peut en tirer. Il y a bien
-un mari. Mais le mari ne l'embarrasse pas... Il le supprime d'un
-trait, tout de suite. Il met sur le mari un _deleatur_, comme sur une
-faute typographique. Dans une lettre, où il a conté à sa sœur, Mme
-Surville, avec un enthousiasme de tout jeune gamin, l'entrevue de
-Neufchâtel, il écrit: «Et je ne parle pas des richesses colossales...
-Qu'est-ce que c'est que cela, devant un tel chef-d'œuvre de beauté?»
-Il y revient, pourtant, quelques lignes plus bas, ébloui... Et plus
-loin encore: «Pour notre mari, comme il s'achemine vers la soixantaine,
-j'ai juré d'attendre, et elle de me réserver sa main, son cœur...».
-Deux mois plus tard, à Genève, où il a suivi le couple, et où il est
-resté cinq semaines, le mariage est tout à fait décidé... Depuis,
-ils en parlent souvent, dans leurs lettres. Ce sont, à chaque page,
-des allusions à cette échéance sans cesse reculée; ce sont les plans
-détaillés d'une union, qui semble, d'ailleurs, avoir été beaucoup plus
-désirée de Balzac que de Mme Hanska.
-
-Naturellement, il faut bien attendre que ce bon M. Hanski disparaisse.
-Son état de santé permet, du reste, de supposer qu'on n'attendra
-pas longtemps. M. Hanski, averti, ne met point d'opposition à ces
-projets posthumes. On prétend même qu'il les approuve, sinon qu'il les
-encourage. En dépit de son caractère difficile et de ses aspirations
-peu littéraires, ce Cosaque accommodant est au mieux avec Balzac et
-s'honore d'être son ami. Balzac l'a conquis, lui aussi, peut-être,
-par sa science agronomique... M. de Spoelberch de Lovenjoul possède
-et a publié une lettre, où ce gentilhomme exprime à l'auteur de _La
-Comédie humaine_ son estime et son admiration. Quoique Balzac soit de
-bien courte noblesse, l'autre est assez flatté de savoir qu'un tel
-personnage le remplacera, un jour, sinon dans le cœur de sa femme
-qu'il n'a jamais eu, du moins dans son lit. Il y a dans toute cette
-histoire des dessous comiques que, malheureusement, l'on connaît mal.
-
-C'est ainsi qu'à Neufchâtel, le jour de la rencontre, Mme Hanska est
-assise, comme il est convenu, sur un banc de la promenade avec son mari
-et ses enfants. Pour se faire reconnaître, elle doit tenir, sur ses
-genoux, un roman de Balzac, bien en vue. Le livre y est, mais l'émotion
-de la pauvre femme est telle qu'elle ne s'aperçoit pas qu'elle l'a
-entièrement caché sous une écharpe. Un homme petit, gros, très laid,
-passe et repasse: «Oh! mon Dieu, se dit Mme Hanska, pourvu que ce
-ne soit pas lui!» Elle a vu enfin sa maladresse... Elle découvre le
-livre... L'homme aussitôt l'aborde... Elle dit, toute pâle, dans un
-cri de désespoir: «C'est lui!... C'est lui!»... Et quelques instants
-après, «à l'ombre d'un grand chêne», pendant que M. Hanski s'en est
-allé, on ne sait où, ils échangent le premier baiser et le serment des
-fiançailles!
-
-Naturellement aussi, on attendra que Balzac ait payé ses dettes,
-rétabli ses affaires... Le temps de quelques mois, parbleu! Mais
-que d'accrocs, que de désillusions successives... Elles vont de mal
-en pis, ses affaires... Malgré les calculs optimistes, les chiffres
-mirobolants, où Balzac essaie de se leurrer, de la leurrer, les
-dettes s'ajoutent aux dettes; les difficultés s'accumulent sur les
-difficultés. Chaque jour, un obstacle nouveau. Mais il ne démord
-point de ses espérances; pas une seconde la confiance ne l'abandonne.
-En vue du mariage, toujours prochain, pour orner sa maison qu'il
-veut fastueuse et royale, il a acheté, à crédit, le plus souvent, de
-merveilleux meubles, des tableaux de vieux maîtres italiens, des tapis
-précieux, qu'il revend, ensuite, à perte, pressé qu'il est toujours par
-d'immédiats besoins d'argent. De son cabinet de Paris, il surveille
-et dirige les intérêts de Mme Hanska, s'inquiète du rendement de sa
-fortune, comme si elle était déjà sienne. Quels rêves de splendeur!
-Quelles géniales combinaisons! Quelles affaires n'a-t-il pas dû bâtir,
-sur cette richesse, et sur l'éclat de ce nom étranger qu'il va bientôt
-imposer à l'admiration de Paris!
-
-De son côté, Mme Hanska rêve d'une vie nouvelle, élargie. Elle a
-toujours les yeux tournés vers ce Paris où son ami vit et travaille, se
-débat, souffre et attend, vers ce Paris où sa beauté, sa supériorité
-intellectuelle, son aventure romanesque, et le grand nom de Balzac
-lui assurent une place exceptionnelle, privilégiée, retentissante...
-L'existence morne qu'elle mène, là-bas, lui pèse de plus en plus.
-Elle a besoin d'action, d'expansion, grisée par la promesse de cette
-royauté féminine que Balzac agite, sans cesse, devant elle... Et son
-miroir lui dit, chaque jour, qu'elle vieillit un peu plus, que sa
-beauté ici se flétrit, là qu'elle s'alourdit dans la graisse. Il n'est
-que temps... Si intelligente qu'elle soit, Paris, du fond de ses terres
-lointaines, lui apparaît, comme à ces petits ambitieux de province,
-la ville unique, la ville féerique, où l'on peut puiser de tout, à
-pleines mains: plaisirs, triomphes, domination. Car c'était le temps
-romantique, où tous les désirs gravissaient la butte Montmartre, et, en
-voyant la ville étendue au-dessous d'eux, s'écriaient: «Et maintenant,
-Paris, à nous deux!»
-
-Pour hâter ce moment de la délivrance et de la conquête, elle aide
-Balzac, de sa bourse. Mais que peut cette aide qui vient, comme toutes
-les autres, tomber vainement dans un gouffre sans fond?
-
-Il semble pourtant, sans qu'on en démêle bien la cause profonde,
-qu'il y ait eu souvent, et de tout temps, même au temps des premiers
-bonheurs, comme des arrêts subits à la poussée de ses élans, et que des
-hésitations, sinon des peurs, traversent parfois, d'un vol inquiet, les
-si beaux rêves de la vie promise.
-
-
-**Un peu avant février 1848, Balzac, trompant ses créanciers, a pu
-mettre une somme importante à l'abri de leurs revendications, toujours
-en vue de son mariage. Cette somme, sur les conseils du baron de
-Rothschild, il l'a convertie en actions du chemin de fer du Nord. Mais
-la fatalité le poursuit. Survient la Révolution, qui emporte tout. Les
-valeurs de Bourse sont tombées à rien. Il est ruiné. Ce fut un moment
-terrible et qui faillit l'abattre. Mais, ramassant les débris de
-cette fortune, prenant ci, prenant là, engageant davantage un avenir
-engagé de tous les côtés, il n'hésite plus; il part pour la Russie. Il
-comprend nettement, cette fois, que tout est fini, qu'il est perdu,
-qu'il ne lui reste plus qu'une ressource: se marier. Coûte que coûte,
-il faut qu'il revienne à Paris avec une femme, c'est-à-dire avec
-une fortune. On peut chiffrer l'illusion vers laquelle il marchait.
-Rencontrant Victor Hugo, la veille même de son départ, il lui dit:
-
---Oui, je vais en Russie... Une affaire... J'en rapporterai dix
-millions.
-
-Durant les vingt mois que dura cette absence, que se passa-t-il entre
-Mme Hanska et lui? On ne le sait pas bien, ou plutôt on l'ignore
-totalement. Je crois que M. de Spoelberch de Lovenjoul ne possède, sur
-cette période, aucun document. Jean Gigoux lui-même ne m'en a parlé
-qu'en termes vagues. Ses souvenirs étaient très confus, disait-il. Il
-semble d'ailleurs que, dans son intimité avec Mme Hanska, Gigoux ne
-se soit jamais beaucoup préoccupé des choses du passé, et qu'il ait
-borné ses curiosités, presque uniquement pittoresques ou galantes,
-aux événements du présent, et encore à ceux seulement où il eut sa
-part d'action. Il croyait pourtant avoir entendu dire à Mme Hanska que
-Balzac avait eu beaucoup de peine à la décider. Elle avait réfléchi,
-voulait renoncer à une union qui avait subi tant d'entraves et ne la
-tentait plus. Il paraît aussi que Balzac avait énormément changé. Il
-perdait de sa séduction, de sa gentillesse, montrait une autorité
-despotique, de bizarres manies qui l'effrayaient. Son masque tombé,
-il devenait rude et violent. Et puis, il était très malade. Il avait
-eu, là-bas, des crises au foie, au cœur. La déchéance morale, la
-destruction physiologique commençaient... Enfin l'entourage de Mme
-Hanska la détournait de ce mariage. On prétend même que l'Empereur y
-avait mis son veto... Ah! la pauvre femme était bien revenue de tous
-ses rêves!
-
-Il faut croire que la tenace éloquence de Balzac, ou peut-être la pitié
-de Mme Hanska, avait été plus forte que tout. Je me souviens, comme
-j'émettais cette hypothèse de la pitié, que Gigoux leva les bras au
-plafond, et qu'il dit avec un dur sourire ironique:
-
---La pitié de Mme Hanska?... Ah! mon cher!
-
-Moi, je n'en sais rien... Mais je sais qu'il y avait des choses que
-Jean Gigoux ne pouvait pas comprendre.
-
-Ce qu'il y a de certain, c'est que, un soir du mois de mai 1850, Balzac
-rentrait à Paris, marié. Marié et presque mourant...
-
- * * * * *
-
-M. de Spoelberch de Lovenjoul raconte que, ce soir-là, vers minuit,
-Balzac et sa femme descendirent de voiture, très fatigués, très énervés
-par le voyage, devant le n° 12 de l'avenue Fortunée. De Russie, il
-avait écrit à sa mère une longue et minutieuse lettre, dans laquelle
-il annonçait la date et l'heure de son retour, et lui recommandait
-de mettre les choses en ordre, en fête, dans la maison. Il voulait
-que tout y fût gai et souriant, pour les accueillir, les meubles, les
-bibelots à leur place... des lumières et des fleurs, partout... un
-souper joliment préparé. Il la priait, en outre, de rentrer chez elle,
-car il désirait ne lui présenter sa belle-fille que le lendemain,
-solennellement. Il attachait beaucoup d'importance à ces formes
-protocolaires. Mme de Balzac exécuta ponctuellement les ordres de son
-fils. Sa mission terminée, elle se retira, laissant la maison parée,
-les fleurs, le souper, à la garde d'un domestique, qu'elle-même avait
-engagé pour la circonstance, et qui se nommait François Munck.
-
-Ils arrivent. Ils voient la maison tout illuminée. Ils sonnent.
-Rien ne leur répond. Ils sonnent encore. Rien. Toutes les fenêtres
-brillent; on aperçoit des fleurs, dans la lumière. Une grosse lampe
-éclaire les marches du perron... Mais rien ne bouge. Tout cela est
-immobile, silencieux, plus effrayant que si tout cela était noir. Que
-se passe-t-il donc? Balzac a peur. Il appelle, crie, frappe à grands
-coups, contre la grille. Rien toujours. Quelques passants attardés,
-croyant à un accident, à un crime, se sont assemblés, offrent leur
-aide. Ils unissent leurs efforts, leurs poings, leurs cris... En
-vain... Pendant ce temps-là, le cocher a déchargé les bagages sur le
-trottoir. La nuit est fraîche. Mme de Balzac a froid. Elle ramène plus
-étroitement sur elle les plis de son manteau, se promène, en tapant du
-pied sur le pavé. Elle s'impatiente. Balzac s'agite. Allant de l'un à
-l'autre, il explique aux passants:
-
---C'est incroyable... Je suis M. de Balzac... Cette maison est ma
-maison... Je reviens de voyage... Nous sommes attendus. Ah! je n'y
-comprends rien!...
-
-L'un propose d'aller requérir un serrurier. Justement il en connaît
-un dans une rue voisine... Il s'appelle Marminia... C'est un bon
-serrurier...
-
---Soit, consent Balzac, qui trouve pourtant ce moyen de rentrer chez
-soi un peu humiliant... Un serrurier... c'est cela... Car, enfin, M. de
-Balzac ne peut rester dans la rue, à une pareille heure de la nuit.
-
-Et, tandis qu'on attend le serrurier, on frappe toujours à la porte; on
-essaie de jeter des petits cailloux contre les fenêtres, on crie...
-
---Hé! Hé! Ouvrez donc!... C'est nous... Je suis M. de Balzac.
-
-Inutilement.
-
-D'autres passants arrivent. Mme de Balzac s'est assise sur une malle,
-très lasse, la tête dans ses mains. Balzac va, vient, explique toujours:
-
---Je suis M. de Balzac... Je n'aurais jamais cru... C'est
-extraordinaire!
-
-Enfin on amène le serrurier, qui enfonce la grille... Suivi de ses amis
-nocturnes, qui tiennent à le protéger contre on ne sait quoi, Balzac
-traverse la petite cour très vite, entre dans la maison. Et alors
-s'offre à ses yeux le plus surprenant spectacle. Le valet de chambre
-François Munck est devenu subitement fou. Il a saccagé le souper,
-éparpillé et cassé la vaisselle. Les meubles dansent dans les pièces;
-les fleurs partout jonchent les parquets. Une bouteille brisée achève
-de répandre, sur le tapis, un liquide mousseux. Et le malheureux se
-livre à mille extravagances. On s'empare de lui, on le maintient et
-on l'enferme à clé dans une petite chambre. Il se laisse faire, sans
-trop de résistance, et il rit plus qu'il ne se défend. Le calme revenu,
-Balzac remercie ses vaillants amis, s'excuse, les reconduit, fait
-rentrer les bagages dans la cour, et se couche. Il étouffe, il a la
-fièvre. Affalée dans un coin de la chambre, et de plus en plus énervée,
-Mme de Balzac ne songe même pas à quitter son manteau de voyage, et
-pleure «toutes les larmes de son corps».
-
-Ce petit drame l'impressionna vivement. Elle y vit les plus mauvaises
-présages.
-
-Hélas! une réalité plus douloureuse, qu'ils n'avaient pas osé s'avouer
-encore, avait précédé ces présages de malheur. Ce n'étaient plus des
-présages; c'était le fait brutal, inexorable, d'une situation définie.
-
-Ils revenaient mariés et ennemis.
-
-De tout ce grand amour, qu'avaient surexalté quinze ans d'absence, il
-avait suffi de quelques mois de vie commune pour qu'il ne restât plus
-rien... plus rien que de la déception, de la rancune et de la haine. On
-peut dire que leur véritable séparation date seulement de cet instant
-où ils entrèrent, rivés l'un à l'autre, dans la maison.
-
-Des scènes intimes, tragiques, des querelles domestiques qui suivirent
-cette lamentable arrivée au foyer, nous ne connaissons absolument
-rien... Elles durent être violentes et honteuses. Mais pas un document
-n'en demeure. S'il en exista jamais, ils ont certainement disparu
-dans le tri sévère que Mme de Balzac fit des papiers du grand homme,
-après la mort. Trois ans auparavant, Balzac avait brûlé toutes les
-lettres de Mme Hanska. Acte impulsif d'amoureux, sans doute. C'était
-maintenant à Mme de Balzac de détruire les lettres de Balzac. Acte de
-prudence réfléchie, peut-être. Sa mémoire bénéficiera-t-elle de cette
-regrettable absence de renseignements?... S'en aggravera-t-elle, au
-contraire? Je ne puis le juger.
-
-Je ne puis que me référer aux souvenirs de Jean Gigoux. Là, ils sont
-précis, et ils ont la valeur de témoins.
-
-Ce que j'y trouve, c'est que Balzac et sa femme ne se pardonnèrent
-point de s'être mutuellement trompés. Balzac savait maintenant que sa
-femme n'était point aussi riche qu'il le croyait... De la liquidation
-de ses affaires, de ses procès, elle avait, en somme, sauvé peu
-de chose, presque rien. Presque rien pour Balzac. Et ce mariage
-auquel il s'était, pour ainsi dire, férocement accroché, comme à sa
-dernière ressource, ce mariage qu'il avait pensé être le salut, la
-fin de ses embarras, l'apothéose de sa vie, n'était, en définitive,
-qu'un embarras et une charge de plus. Belle encore, sans doute, et
-remarquablement douée par l'esprit? Mais qu'est-ce que cela, devant un
-tel effondrement de ses espérances?... Ce n'était pas de la beauté,
-ni de l'esprit, qu'il était allé chercher, là-bas, au fond de cette
-sauvage Ukraine... C'était de l'argent, toujours de l'argent... Et il
-n'y avait plus d'argent, du moins plus assez d'argent... Alors, tout
-était à recommencer.
-
-Et elle?... Voilà donc où aboutissaient les promesses de triomphes
-mondains, de gloire littéraire, de vie adulée, enivrée, les rêves
-de domination universelle, par quoi, durant quinze ans, on l'avait
-engourdie, leurrée, volée, et finalement enchaînée à un cadavre!...
-Ils aboutissaient à cette maison gardée par un fou, à cette
-maison disparate et désordonnée, comme l'existence même de son
-propriétaire..., à cette maison qui criait la hâte, la fièvre d'une
-vie de fille ou de bohème, le luxe précaire, les sursauts de l'au
-jour le jour, la misère du lendemain, à cette maison avec ses pièces,
-ici, pleines d'un bric-à-brac parfois douteux et truqué, là, vides,
-désolées, et où était figurée, à la craie, sur les murs nus, la place
-des meubles vendus, ou des meubles à acheter... Ils aboutissaient à cet
-homme, ridiculement laid, isolé de tout et de tous, traqué par toute
-sorte de créanciers, sans amis, sans liens de famille, ruiné d'argent,
-perdu de santé, dont la grosse chair sentait déjà la pourriture et la
-mort!... Avec quelle amertume elle dut se reprocher cette phrase de sa
-première lettre: «l'union des anges doit être votre partage», qui avait
-été le point de départ de tout ce malheur!...
-
-Ils s'étaient dupés l'un l'autre, l'un par l'autre, ayant cru,
-sincèrement, qu'on peut transformer, en élans spirituels, en
-exaltations amoureuses, ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus précis
-dans le désir humain... Et quinze ans... quinze ans de projets, de
-rêves, d'idéal fou, de mensonges, pour constater, en un jour, cette
-double méprise et cette double chute!...
-
-Dès lors, ce fut fini.
-
-Huit jours après leur arrivée à Paris, excédés de reproches, fatigués
-de dégoûts, ils résolurent de vivre, à part, dans la maison, sachant
-mettre plus de distance d'une chambre à l'autre, qu'il y en avait de
-Paris à Wierszchownia. Et ils ne se rencontrèrent plus, même aux repas.
-
-D'ailleurs, Balzac était presque toujours alité. Un cercle de fer se
-resserrait, de plus en plus, sur sa poitrine. Il passait ses nuits à
-suffoquer, cherchant vainement, devant la fenêtre ouverte, à happer
-un peu de cet air qui ne pouvait plus dilater ses poumons. Ses jambes
-enflaient, suintaient; l'œdème gagnait le ventre, le thorax. Il ne
-se plaignait pas, ne désespérait pas. Confiant, comme il avait attendu
-la fortune, il attendait la guérison, pour se remettre au travail,
-avec une jeunesse, une énergie, un immense besoin de créer, qui le
-soutinrent jusqu'à l'agonie. Au milieu de la putréfaction de ses
-organes, le cerveau demeurait sain, intact. L'imagination y régnait en
-souveraine immaculée. Il ne cessait de faire des projets, des projets,
-des plans de livres, des plans de comédies, accumulait des matériaux
-pour l'œuvre à venir... Il n'avait rien perdu de sa fécondité
-merveilleuse. Chaque jour, il demandait à son médecin, le fidèle
-Nacquart:
-
---Pensez-vous que demain je puisse reprendre la besogne?... Hâtez-vous.
-Il le faut... Il le faut...
-
-Mme de Balzac, elle, inquiète, nerveuse, désemparée, courait la ville.
-Elle avait retrouvé des parentes polonaises, des amis russes. Un jour,
-dans un de ces salons, où elle fréquentait, elle rencontra le peintre
-Jean Gigoux, qui lui offrit de faire son portrait. Il était très beau;
-il avait les muscles durs, la joie bruyante, de longues moustaches de
-guerrier gaulois. Elle se donna à lui rageusement, furieusement.
-
-
-
-
-La mort de Balzac.
-
-
-Je laisse à Jean Gigoux le soin de raconter la mort de Balzac, en cette
-terrible journée du 18 août 1850. Ce récit, le voici, tel que je le
-tiens de lui, tel que je l'ai noté, le soir même, en rentrant chez moi.
-Je n'y change rien... Je ne le brode, ni ne le charge, ni ne l'atténue.
-
-C'était, dans son atelier, parmi toutes les belles choses, toutes les
-belles œuvres qu'il avait rassemblées. Il me dit:
-
---Victor Hugo a raconté, dans _Choses vues_, la mort de Balzac. Ces
-pages sont extrêmement belles et poignantes. Je n'en connais pas de
-plus puissamment tragiques, mais elles sont un peu inexactes, en ce
-sens qu'elles ne montrent pas encore assez l'abandon dans lequel mourut
-le grand écrivain. Peut-être Hugo, qui admirait, qui aimait beaucoup
-Balzac, a-t-il reculé devant l'horreur de la vérité? La vérité vraie
-est que Balzac est mort abandonné de tous et de tout, comme un chien!
-
-À ce mot de «chien», un grand épagneul roux, qui dormait, roulé en
-boule sur le tapis, remua la queue et tourna la tête vers son maître.
-
---Non... non... fit celui-ci, qui se pencha pour caresser le poil
-soyeux de l'animal... sois tranquille, mon garçon... Tu ne crèveras
-pas comme Balzac, toi!... on te fermera les yeux, à toi!
-
-Et il reprit:
-
---Hugo prétend avoir été reçu dans la maison par Mme Surville. Il
-prétend qu'il s'est entretenu quelques minutes avec M. Surville, qu'il
-a vu Mme de Balzac au chevet de son fils agonisant. Or j'affirme que
-ni Mme Surville, ni M. Surville, ni Mme de Balzac mère, ne vinrent, ce
-soir-là, à l'hôtel de l'avenue Fortunée. La vieille femme que Hugo a
-prise pour la mère était une simple garde... et Dieu sait ce qu'elle
-gardait! Il y avait aussi un vieux domestique, paresseux et roublard,
-celui-là même qui dit à Hugo: «Monsieur est perdu et Madame est rentrée
-chez elle.» Ils n'étaient presque jamais dans la chambre du moribond.
-Ils n'y étaient même pas au moment précis où Balzac rendit le dernier
-soupir... Ni famille, ni amis... Gozlan, je me rappelle, était absent
-de Paris... On oublia de prévenir Gautier et Laurent Jan... Aucun
-éditeur ne fut averti, aucun journal... Le jour du 18 août 1850... je
-vous en donne ma parole d'honneur... il n'est venu, chez Balzac, que
-deux personnes: Nacquart, son médecin, dans la matinée, et Hugo, le
-soir, à neuf heures... J'en oublie une troisième: Mme Victor Hugo, qui,
-l'après-midi, demanda Mme de Balzac, et ne fut pas reçue...
-
---Et vous? interrompis-je.
-
---Oh! moi!... fit Jean Gigoux...
-
-Il haussa les épaules, lissa ses longues et fortes moustaches.
-
---Moi! répéta-t-il... attendez... j'aurai aussi mon compte...
-
-Il continua:
-
---Vous savez que Balzac était rentré de Russie, très malade, perdu. Il
-avait une artériosclérose,--ce qu'on appelait, en ce temps-là, une
-hypertrophie du cœur,--que lui avaient valu son travail fou, et
-quelque chose de plus fou encore que son travail, l'abus qu'il faisait
-du café. Aggravée par le chagrin, la maladie avait marché rapidement.
-C'était effrayant à voir. Il souffrait, comme un damné, de la poitrine,
-des reins, du cœur. Il ne pouvait absolument pas respirer:
-l'asphyxie, il n'y a pas d'autre mot. Et il enflait comme une outre...
-Chaque jour, on le ponctionnait... Mais il arriva bientôt que les
-ponctions ne le soulagèrent plus... Le trocart criait, grinçait dans
-la chair des jambes devenue dure, imperméable, sèche et très rouge,
-pareille à du «lard salé», a dit le docteur Louis... On ne peut pas se
-figurer! Le 17 août, dans la journée, il fut administré, et les trois
-chirurgiens, qui le soignaient...
-
-Levant ses mains vers le plafond, et les laissant ensuite retomber sur
-ses cuisses, lourdement, il répéta:
-
---Qui le soignaient!... qui le soignaient!... Ah!... Enfin!...
-les trois chirurgiens qui le soignaient, avec le bon Nacquart, se
-retirèrent, en recommandant qu'on ne les dérangeât plus, désormais...
-quoi qu'il pût arriver!... Il n'y avait plus rien à faire... Balzac
-s'en allait, mourait par le bas, mais le haut, la tête, restait
-toujours bien vivant... La vie était si fortement ancrée en ce diable
-d'homme qu'elle ne pouvait même pas se décider à quitter un corps
-presque entièrement décomposé... Et il y avait, dans toute la maison,
-une affreuse odeur de cadavre... Croiriez-vous que, quand je repense
-à cette journée-là, cette odeur me revient?... que je ne puis m'en
-débarrasser?... Après tant d'années?... Mais vous savez tout cela....
-Ce n'est pas ce que je veux vous dire....
-
-Il se tut quelques secondes. Puis:
-
---Écoutez... ce que je vais vous dire, je ne l'ai encore raconté à
-personne... Si, à Rodin... je l'ai raconté à notre ami Rodin, un jour
-que j'étais allé, dans sa petite maison du boulevard d'Italie, voir une
-esquisse de son Balzac... Eh bien, promettez-moi que ce que je vais
-vous dire, vous ne l'écrirez pas, du moins que vous ne l'écrirez pas,
-moi vivant?... Après... ma foi!... ce que vous voudrez...
-
-Un peu timide, un peu gêné, il ajouta:
-
---Il est bon, peut-être, qu'on sache, un jour... ce qui est arrivé...
-
-Et il poursuivit:
-
---Dans la matinée du 18, Nacquart revint. Il resta plus d'une heure
-au chevet de son ami... Balzac étouffait... Pourtant, entre ses
-étouffements, il put demander à Nacquart: «Dites-moi la vérité... Où
-en suis-je?» Nacquart hésita... Enfin, il répondit: «Vous avez l'âme
-forte... Je vais vous dire la vérité... Vous êtes perdu.» Balzac eut
-une légère crispation de la face; ses doigts égratignèrent la toile
-du drap... Il fit simplement: «Ah!...» Puis, un peu après: «Quand
-dois-je mourir?» Les yeux pleins de larmes, le médecin répliqua: «Vous
-ne passerez peut-être pas la nuit.» Et ils se turent... En dépit de
-ses souffrances, Balzac semblait réfléchir profondément... Tout à
-coup, il regarda Nacquart, le regarda longtemps, avec une sorte de
-sourire résigné, où il y avait pourtant comme un reproche. Et il dit,
-dans l'intervalle de ses halètements: «Ah! oui!... Je sais... Il me
-faudrait Bianchon... Il me faudrait Bianchon... Bianchon me sauverait,
-lui!» Son orgueil de créateur ne faiblissait pas devant la mort. Toute
-sa foi dans son œuvre, il l'affirmait encore dans ces derniers
-mots, qu'il prononça avec une conviction sublime: «Il me faudrait
-Bianchon!»... À partir de ce moment, la crise s'atténua, mollit peu
-à peu. Il parut respirer moins douloureusement... Nacquart était au
-courant des dissentiments du ménage... Voyant le malade plus calme,
-espérant peut-être un attendrissement, il demanda: «Avez-vous une
-recommandation à me faire?... quelque chose à me confier?... Enfin,
-désirez-vous quelque chose?» À chaque question, Balzac secouait la tête
-et répondait: «Non... je n'ai rien... je ne désire rien.» Nacquart
-insista: «Vous ne voulez voir... personne?--Personne.» À aucun moment,
-au cours de cette visite, il ne parla de sa femme. Il semblait qu'elle
-n'existât plus pour lui,... qu'elle n'eût jamais existé... Comme
-Nacquart allait partir, Balzac demanda du papier, un crayon... D'une
-main tremblante, il traça une dizaine de lignes... Mais il était si
-faible que le crayon lui glissa des doigts... Il dit: «Je crois que
-je vais m'endormir... Je terminerai cela... quand je me sentirai un
-peu plus fort...» Et il s'assoupit. Qu'avait-il écrit? À qui avait-il
-écrit? On ne retrouva jamais cette feuille, qui eut le sort de beaucoup
-d'autres, qu'on ne retrouva pas non plus...
-
-Pendant qu'il parlait, Gigoux, qui était un peu cabotin, comme tous les
-conteurs, me considérait du coin de l'œil, essayant de surprendre
-mes impressions, au besoin de les provoquer. Il n'avait point
-l'habitude des récits dramatiques. Sa grosse verve joyeuse, commune et
-brutale s'y trouvait mal à l'aise. Pourtant, il me parut sincère, ému.
-Je ne l'en écoutai pas moins impassible, sans l'interrompre.
-
-À ce moment, il se tut, reprit haleine, passa plusieurs fois la main
-sur son front, et, d'une voix un peu plus basse, un peu moins hardie:
-
---Ce matin-là, poursuivit-il, j'étais venu, de très bonne heure,
-chez Mme de Balzac. Je la trouvai dans une sorte de grand peignoir
-rouge, les bras nus, et déjà toute coiffée. Elle n'avait pas dormi
-de la nuit... Elle m'avoua qu'elle n'avait pas osé entrer dans la
-chambre du malade..., que Nacquart y était en ce moment..., qu'elle
-ne savait que faire..., qu'elle était très malheureuse. «Il est si
-dur pour moi, gémit-elle... J'ai peur de le voir...» Elle semblait
-fort surexcitée et, en même temps, très abattue. Je lui conseillai de
-se montrer, ne fût-ce que quelques minutes, au chevet de son mari...
-Elle répliqua: «Il ne fait même pas attention à ma présence... Il
-m'humilie... Non... non... C'est trop affreux!» Et, brusquement, en
-larmes: «Vous n'allez pas encore me laisser seule, toute la journée,
-comme hier?... J'ai failli devenir folle.» Doucement, je lui reprochai
-son obstination à ne vouloir recevoir personne, surtout les anciens
-familiers de Balzac. Je tâchai de lui faire sentir combien son attitude
-serait mal jugée: «On soupçonne vos dissentiments... mais on ne les
-sait pas si profonds... C'est maladroit, je vous assure... Croyez-vous
-que les amis ne jaseront pas... ne jasent pas déjà?... Même pour les
-domestiques...» Elle s'irrita: «Ces gens m'agacent... Je n'ai besoin
-que de vous... je ne veux voir que vous... Ah! et puis... vous aussi...
-tenez... vous m'agacez... Je ne vous aime plus.» Il était près de
-midi, quand Nacquart, sortant de chez le moribond, la fit demander...
-Elle ne resta que quelques minutes avec lui et rentra très pâle, très
-vite, dans la chambre, où elle s'affala sur un fauteuil. «Il paraît
-que c'est pour aujourd'hui!» fit-elle, brièvement. Et, la tête un
-peu penchée, son beau front tout plissé, les yeux vagues, elle joua
-avec les effilés de son peignoir rouge: «Il s'est endormi, dit-elle
-encore... Tant mieux s'il ne souffre plus!» Tout à coup, tapant sur
-les bras du fauteuil: «Ah! ce Nacquart! je le déteste... je le
-déteste...» J'étais horriblement gêné... Il ne me venait à l'esprit
-que des mots bêtes, des phrases banales, toutes faites, comme on
-en adresse aux gens qui ne vous sont de rien... Que nous avons peu
-d'imagination, dans ces moments-là, ou peu de sensibilité!... Est-ce
-curieux?... Faisant allusion à la couleur éclatante de son peignoir,
-je ne trouvai que ceci: «Vraiment, ma chère amie, vous êtes bien trop
-en rouge, aujourd'hui.» Étonnée, elle répliqua vivement: «Pourquoi?
-Il n'est pas encore mort.» Elle fit servir un déjeuner auquel elle
-ne toucha point et que, moi, je l'avoue à ma honte, je dévorai avec
-appétit. Il était d'ailleurs exécrable... Nous parlions peu... Elle
-allait de son fauteuil à la fenêtre, revenait de la fenêtre à son
-fauteuil, tantôt limant ses ongles avec rage, tantôt poussant des
-soupirs. Moi, j'essayais de démêler la qualité de son émotion...
-Ce n'était pas de la douleur, pas même du chagrin, ni du remords,
-j'en suis sûr... C'était quelque chose comme de l'ennui... Ce qui
-la préoccupait le plus, c'était tout ce qu'elle aurait à faire,
-après la mort... Elle ne cessait d'y penser et de répéter, entre de
-longs soupirs: «Comment vais-je me tirer de tout cela?... Je ne sais
-pas, moi!... Un homme pareil... si illustre!... Ça va en être, des
-histoires et des cérémonies!... Ici... je suis toute dépaysée... Ah!
-ces journées!... ces journées...» Elle redoutait infiniment Victor
-Hugo. Elle l'avait vu cinq ou six fois... Sa politesse si grave, sa
-violente admiration pour Balzac, et son regard profond, qui pénétrait
-jusqu'à l'âme secrète, lui faisaient peur... Il serait là, sûrement...
-Il lui parlerait: «Comment ferai-je?... Non... Non... Je ne pourrai
-jamais!» Et elle limait ses ongles avec plus de frénésie... Dans
-l'après-midi, nous apprîmes, par la garde, que Balzac était entré
-en agonie. Depuis qu'il s'était réveillé de son assoupissement, il
-n'avait plus sa connaissance. Ses yeux étaient grands ouverts, mais
-il ne voyait plus rien. Il râlait d'un grand râle sourd qui, parfois,
-lui soulevait la poitrine, à la faire éclater. Le plus souvent, il
-demeurait calme, la tête enfouie dans l'oreiller, sans le moindre
-mouvement... N'eussent été le bruit de sa gorge et le gargouillement
-de son nez, on l'eût cru déjà mort. Le drap était tout mouillé de
-la sueur soudaine, fétide, qui lui ruisselait du visage et de tout
-le corps. La garde conta: «Monsieur a, au bout de chaque doigt, une
-énorme goutte de sueur que le drap pompe et qui se renouvelle sans
-cesse... On dirait qu'il se vide, surtout par les doigts... c'est
-extraordinaire!...» Elle n'avait jamais vu ça... Elle dit: «Ah! Madame
-fera bien de ne pas entrer... Vrai! c'est pas engageant, pour une
-dame... J'en ai veillé, vous pensez!... Mais des comme Monsieur... oh!
-la la!... Et j'ai beau mettre du chlore...!» Elle dit aussi: «Il me
-faudra une paire de beaux draps, tout à l'heure, pour quand je ferai
-la toilette... Le valet de chambre n'en a plus que de vieux...» Et,
-comme la pauvre femme épouvantée de tous ces détails, répétait: «La
-toilette!... Mon Dieu!... c'est vrai... la toilette!...» la garde la
-rassurait d'un affreux sourire: Oh! Madame n'a pas besoin d'être là...
-Que Madame ne se tourmente pas... Ce n'est rien... j'ai l'habitude,
-allez!» La journée passa ainsi, lugubre et lente, éternelle. Il ne me
-fut pas permis de sortir, d'aller à mes affaires, à mon atelier, où
-j'avais donné un rendez-vous important... Chaque fois que j'en émettais
-le désir, elle s'accrochait à moi, poussait de petits cris. «Non...
-non... Ne me laisse pas toute seule, ici... Ton atelier!... Reste avec
-moi, je t'en prie!» Si la garde se présentait pour demander quelque
-chose qui lui manquât, ou pour nous tenir au courant des progrès de
-l'agonie, elle se bouchait les oreilles, ne voulant rien entendre.
-Elle la pria même de ne revenir que «quand tout serait fini». La sorte
-d'enfant tardif, d'animal hébété, que peut devenir une femme qui,
-comme Mme de Balzac, avait la réputation--exagérée, d'ailleurs--d'être
-une créature supérieure, énergique, brillante, je n'aurais jamais
-cru que cela fût possible, à ce point!... Car, j'ai toujours vu, au
-contraire, les femmes plus fortes que les événements, et donnant aux
-hommes l'exemple du courage, de l'endurance, de la maîtrise de soi...
-Elle, elle n'était plus rien... plus rien... Ce n'était plus un être
-de raison, ce n'était pas même une folle... pas même une bête... Ah!
-quelle pitié!... ce n'était rien... Vaincue par la fatigue, engourdie
-par la chaleur de cette chambre fermée, elle consentit à s'étendre sur
-la chaise longue, où elle sommeilla, d'un sommeil pénible, troublé,
-jusqu'à la nuit... J'avais pris un livre... _Le Médecin de campagne_,
-je me souviens... un exemplaire décousu, déchiré, sali à force d'avoir
-été lu et relu... Mais, faut-il vous le dire? j'étais totalement
-abruti, aussi incapable de lire n'importe quoi que de penser à quoi
-que ce soit... Je n'éprouvais qu'une sensation... l'ennui de ne savoir
-que faire... de ne savoir que dire... l'ennui d'être là... Surtout, je
-souffrais cruellement de ne pouvoir pas fumer... Et, dans cette maison,
-en plein Paris, où, plus délaissé qu'une bête malade au fond d'un trou,
-dans les bois, mourait le plus grand génie du siècle, j'écoutais, sans
-être impressionné par l'atrocité de ce drame, j'écoutais l'immense,
-le lugubre silence que troublait seulement, de loin en loin, le bruit
-humain, l'unique bruit humain de deux immondes savates, traînant,
-derrière la porte, dans le couloir...
-
-Gigoux s'arrêta. Il semblait fatigué... Peut-être hésitait-il à en dire
-davantage. Ce vieil homme que j'avais connu toujours si sceptique dans
-la vie, si dépourvu de préjugés, sauf dans son art, qui faisait du
-cynisme une sorte de parure intellectuelle, et comme une loi morale de
-l'existence, était, devant moi, timide, incertain, pareil à un petit
-enfant pris en faute. Et maintenant, il détournait la tête, pour ne
-pas rencontrer mon regard... Je crus qu'il n'oserait plus, qu'il ne
-pourrait plus parler... Je lui sus gré de l'effort douloureux que,
-visiblement, il dut faire, afin de reprendre et achever son récit...
-Enfin, il se décida:
-
---À dix heures et demie du soir, exactement, on frappa deux coups
-violents à la porte de la chambre: «Madame!... Madame!...» Je reconnus
-la voix aigre, la voix glapissante de la garde... «Madame!... Madame!»
-répéta la voix... Et, quelques secondes après: «Venez, Madame...
-venez!... Monsieur passe!...» Puis encore deux coups, si rudement
-portés que je crus que la serrure avait cédé, et que la garde entrait
-dans la chambre... Nous nous étions dressés sur le lit... Et, le cou
-tendu, la bouche ouverte, immobiles, nous nous regardions, sans une
-parole... Vivement, elle avait glissé une jambe hors des draps, comme
-pour se lever: «Attendez!» fis-je, en la retenant, par les poignets...
-Pourquoi attendre?... attendre quoi?... J'avais murmuré cela, tout
-bas... machinalement, bêtement... sans que cela correspondît à aucune
-idée, à aucune intention de ma part... J'aurais pu aussi bien dire:
-«Dépêchez-vous!»... Mais la voix s'était tue... Il n'y avait plus
-personne derrière la porte. Et, déjà, j'entendais les deux savates
-s'éloigner, dans le couloir, en claquant... puis une porte, plus loin,
-s'ouvrir... une porte se refermer... puis le silence!... Ses cheveux
-libres couvraient son visage, comme un voile de crêpe, roulaient
-en ondes noires sur ses épaules, d'où la chemise avait glissé...
-Elle chuchota enfin: «C'est stupide, c'est stupide... J'aurais dû
-répondre... que va-t-elle penser?... Non, vraiment, c'est trop bête!»
-Mais elle ne bougeait toujours pas, la jambe toujours hors des draps...
-Et elle répétait, d'une voix à peine perceptible: «C'est stupide...
-Pourquoi m'avez-vous empêchée, retenue?» Et moi, obstinément, je
-disais: «Attendez!... Elle reviendra.»--«Non... non... elle vous sait
-ici... J'aurais dû répondre... Et maintenant...»--«Elle reviendra...
-Attendez!»... En effet, au bout de dix minutes, qui nous parurent des
-heures et des heures et des siècles, la garde revint... Deux coups
-contre la porte, comme la première fois... Et: «Madame!... Madame!»...
-Puis: Monsieur a passé!...Monsieur est mort!»
-
-Ici, le vieux peintre s'interrompit... et, hochant la tête:
-
---Laissez-moi, dit-il, vous confesser une chose inouïe... une chose
-inexplicable... Ce n'est pas pour m'excuser... pour me défendre...
-C'est... Enfin, voilà!... Je vous jure que ce: «Monsieur est mort!»
-n'évoqua en moi, tout d'abord, rien de précis... rien de formidable,
-surtout... Je n'y associai pas l'idée de Balzac... Je n'y vis pas se
-dresser, soudainement, la colossale figure de Balzac, les yeux clos,
-la bouche close, refroidie à jamais... Non... J'étais tellement hors
-de moi-même, hors de toute conscience... de toute vérité... j'étais
-noyé en de telles ténèbres morales, que cette nouvelle, criée derrière
-cette porte, et dont le monde entier, demain, allait retentir, ne
-m'impressionna pas plus que si j'eusse appris qu'un homme quelconque...
-un homme inconnu était mort... Je ne me dis pas: «Balzac est mort!...»
-Je me demandai plutôt: «Qui donc est mort?» Mieux, je ne me demandai
-rien du tout... Par un exceptionnel phénomène d'amnésie, j'oubliais
-réellement que j'étais, à l'instant même où il mourait... dans la
-maison, dans le lit, avec la femme de Balzac!... Comprenez-vous ça?...
-
-Il eut un sourire amer, un geste presque comique, qui exprimait
-l'étonnement de «n'avoir pas compris ça», et il continua:
-
---Au cri de «Monsieur est mort!», elle s'était levée, d'un bond,
-et s'était mise à courir dans la chambre, pieds nus, sans savoir,
-elle aussi, ce qu'elle faisait, et où véritablement elle était...
-«Mon Dieu!... Mon Dieu! gémissait-elle... c'est de votre faute!...
-c'est de votre faute!»... Elle allait d'un fauteuil à l'autre, d'un
-meuble à l'autre, soulevait et rejetait mes vêtements épars, les
-siens tombés sur le tapis, culbutait une chaise, se cognait à une
-table, où l'on n'avait pas enlevé la desserte du dîner... Et les
-glaces multipliaient son image affolée, de seconde en seconde plus
-nue... Les coups redoublaient, plus sourds, la voix appelait plus
-glapissante: «Madame!... Madame!... Hé! Madame!...» Je vis qu'elle
-allait sortir dans cet état de presque complète nudité... Je criai: «Où
-allez-vous?... Habillez-vous un peu, au moins. Et puis, calmez-vous!»
-Je me levai, l'obligeai à mettre ses bas, à revêtir une sorte de
-peignoir blanc, très sale, que j'avais trouvé dans le cabinet de
-toilette... Comme elle voulait sortir encore: «Et tes cheveux?...
-voyons... arrange tes cheveux!» Elle sanglotait, se lamentait:
-«Ah! pourquoi l'ai-je suivi?... Je ne voulais pas... je ne voulais
-pas... C'est lui... tu le sais bien... Et toi... Pourquoi es-tu
-venu, aujourd'hui?... C'est de ta faute... Et cette vieille-là?...
-Que va-t-elle croire?... Mon Dieu!... Mon Dieu!... Et ma fille?...
-ma pauvre enfant!... C'est horrible!... Je ne pourrai jamais...»
-Pourtant, elle ramena ses cheveux, les tordit, les fixa, sur la nuque,
-en un gros paquet, d'où de longues mèches s'échappaient... «Non...
-non... je ne veux pas... je ne veux pas y aller... je ne veux pas le
-voir... Emmène-moi en Russie... tout de suite... tout de suite...
-emmène-moi, dis?»... Et, sur de nouveaux coups frappés à la porte,
-sur de nouveaux appels, presque injurieux, le peignoir mal agrafé, la
-tête tout ébouriffée, sans pantoufles aux pieds, elle se précipita,
-en criant: «Oui... oui... c'est moi... je viens... je viens...» Je me
-recouchai... Allongé sur la couverture, les jambes nues, le poitrail
-à l'air, les bras remontés et ramenés sous la nuque, sans songer à
-rien... sans l'émotion de ce qui venait de se passer, sans la terreur
-de ce voisinage de la mort, longtemps, je considérai mes orteils, à qui
-j'imprimais des mouvements désordonnés et des gestes de marionnettes...
-Le silence de la maison avait je ne sais quoi de si lourd, de si peu
-habité, qu'il ne me semblait pas réel... Avec cela, m'arrivaient aux
-narines, des odeurs d'amour, d'écœurantes odeurs de nourriture
-aussi, et de boisson, que la chaleur aigrissait... Mes vêtements, des
-jupons, tramaient sur les fauteuils, pendaient des meubles, jonchaient
-le tapis, en un désordre tel et si ignoble, que, n'eût été la splendeur
-royale du lit, n'eussent été les cuivres étincelants de la psyché, je
-me serais cru échoué, après boire, au hasard d'une rencontre nocturne,
-chez une racoleuse d'amour... Pour compléter l'illusion, à ma gauche,
-par la porte du cabinet de toilette, j'apercevais une bouilloire qui
-chauffait sur une petite lampe... Je restai ainsi cinq heures, durant
-lesquelles, pour me prouver que tout n'était pas mort dans la maison,
-je cherchais à percevoir, çà et là, dans un demi-assoupissement, le
-bruit de chuchotements, d'allées et venues, le long du couloir. Cela
-n'était pas gai, certes; cela n'était pas non plus très pénible... Au
-fond, je n'étais pas fâché d'être libre, je jouissais presque d'être
-seul. Quand Mme de Balzac rentra, j'avais donné un peu d'air à la
-chambre et m'étais rhabillé... Elle était extrêmement pâle, défaite...
-Ses paupières gonflées et très rouges montraient qu'elle avait dû
-beaucoup pleurer: «C'est fini, dit-elle... Il est mort... il est bien
-mort!» Elle se laissa tomber sur le bord du lit, se couvrit la figure
-de ses mains, soupira: «C'est effrayant!» Et, toute secouée par un
-long frisson, elle répéta: «C'est effrayant!... c'est effrayant ce
-qu'il sent mauvais!»... Elle ne me donna aucun détail... À toutes mes
-questions elle ne répondit que par des plaintes... des plaintes brèves,
-agacées... Elle avait un pli amer, presque méchant, au coin de la
-bouche. Et la bouche, d'un dessin si joliment sensuel, prenait alors
-une expression vulgaire, basse, qui avait quelque chose de répugnant...
-Je lui demandai si elle avait fait prévenir la famille; «Demain...
-demain..., dit-elle... À cette heure, comment voulez-vous?» Sa voix,
-toute changée, sans cet accent chantant qui me plaisait en elle...
-devenait agressive... En me regardant, en regardant le lit, le désordre
-de la chambre, elle eut comme un haut-le-cœur... Je crus qu'elle
-allait éclater en larmes, ou en fureur... Je l'aidai à s'étendre sur
-le lit... «Vous aurez demain une journée fatigante... beaucoup de
-monde... beaucoup à faire... Reposez-vous... Tâchez de dormir»--«Oui...
-oui... fit-elle... je suis brisée...» Il était quatre heures du
-matin; le petit jour allait paraître... Doucement, tendrement, je lui
-dis: «Vous ne m'en voudrez pas de vous quitter... Soyez gentille...
-Il le faut... Ce ne serait pas convenable qu'on me vit chez vous à
-pareille heure!» Je m'attendais à une scène, à des larmes... Elle
-ne protesta pas... ne chercha pas à me retenir...--«Oui, vous avez
-raison, approuva-t-elle sur un petit ton sec... C'est mieux ainsi...
-Allez-vous-en!...» Et, comme je ne partais pas encore, cherchant
-je ne sais quoi, dans la chambre: «Allez-vous-en!... Eh bien?...
-Allez-vous-en!» répéta-t-elle d'une voix plus dure, en se tournant
-du côté du mur, avec une affectation qui m'étonna... Elle refusa mon
-baiser: «C'est bien...c'est bien...laissez-moi... je vous en prie.»
-Était-ce la fatigue?... Était-ce le dégoût?... Ou bien quoi?... Je
-dis: «Alors... à bientôt!»--«Comme vous voudrez!», fit-elle... Je
-sortis... Personne dans le couloir... Aucun bruit dans la maison...
-Une lampe achevait de brûler sur une petite table. Sa lueur tremblante
-faisait mouvoir de grandes ombres sur les murs. En passant devant la
-chambre de Balzac, je faillis me heurter à une chaise sur laquelle la
-garde avait empilé des paquets de linges souillés, qui dégageaient une
-abominable odeur de pourriture... Je m'arrêtai pourtant... j'écoutai...
-Rien... Un craquement de meuble... ce fut tout!... J'eus une secousse
-au cœur, et comme un étranglement dans la gorge... Un instant, je
-songeai à entrer; je n'osai pas... Je songeai aussi à aller chercher ma
-boîte de couleurs, et à faire une rapide esquisse du grand homme, sur
-son lit de mort... Cette idée me parut impossible et folle... «Non...
-non... pas moi..., me dis-je... Ce serait une trop sale blague.» Alors,
-je descendis l'escalier lentement, sur la pointe du pied... En bas,
-c'était la cuisine... Elle était entr'ouverte, éclairée. Des bruits
-de voix en venaient: la voix de la garde, la voix du vieux valet
-de chambre... Ils soupaient, gaiement, ma foi!... En m'approchant,
-j'eusse pu entendre ce qu'ils disaient. Je n'osai pas, non plus,
-dans la crainte qu'ils ne parlassent de moi... de nous... Les autres
-domestiques étaient rentrés chez eux, sans doute, et dormaient...
-Là-haut, Balzac était seul, tout seul!... Une fois dans la rue, je
-poussai un long soupir de délivrance, j'aspirai l'air frais du matin,
-avec délices, et j'allumai un cigare.
-
-Se levant tout à coup, Jean Gigoux marcha dans l'atelier, la tête
-basse, les mains derrière le dos... marcha longtemps dans l'atelier...
-Et, s'arrêtant devant moi, il me dit:
-
---Et voilà comment Balzac est mort... Balzac!... vous entendez?...
-Balzac!... Voilà comment il est mort!...
-
-Puis il se remit à marcher... Après un court silence:
-
---C'est drôle! fit-il... Je ne suis pourtant pas un méchant homme...
-je ne suis pas une canaille... une crapule... Mon Dieu!... je suis
-comme tout le monde... Eh bien... je n'ai vraiment compris que plus
-tard... beaucoup plus tard... Certes, cette journée-là... cette
-nuit-là... j'ai eu de la gêne... de l'embêtement... je ne sais pas...
-du dégoût... Je sentais que ça n'était pas bien... Oui, mais ça?...
-ça?... l'ignominie?... Non... Je vous donne ma parole d'honneur... ce
-n'est que plus tard... Qu'est-ce que voulez?... on aime une femme... on
-se laisse aller... et c'est toujours, toujours, de la saleté!... Ah!...
-et puis, est-ce que vraiment je l'aimais?...
-
-Il écarta les bras, les ramena vivement le long de son corps, en
-faisant claquer ses mains sur ses cuisses:
-
---Ma foi!... Je n'en sais plus rien...
-
-Haussant les épaules, il ajouta:
-
---L'homme est un sale cochon... voilà ce que je sais... un sale cochon!
-
-Il tourna, quelque temps, dans l'atelier, tapotant les meubles,
-dérangeant les sièges, grommelant:
-
---Balzac!... Balzac!... Un Balzac!
-
-Puis il revint s'asseoir, brusquement, sur le fauteuil, en face de
-moi...
-
---Quant à Mme de Balzac...
-
-Il appuya sur chaque mot, avec une ironie pesante, qui me choqua un
-peu...
-
---Quant à Mme de Balzac, répéta-t-il... le lendemain, elle s'était
-reprise... oh! tout à fait... Elle fut très digne... très noble... très
-douloureuse... très littéraire... Épatante, mon cher... Andromaque
-elle-même, quand elle perdit Hector... Elle émerveilla et toucha tout
-le monde par la correction tragique, par la beauté de son attitude.
-Quelle ligne!... Ah! quelle ligne pour un Prix de Rome!... On
-l'entoura, on la plaignit... vous pensez?... Le plus comique, c'est, je
-crois bien, qu'elle fut sincère dans sa comédie... La considération,
-les respects, les hommages, lui redonnaient de la douleur et de
-l'amour. Je n'en revenais pas, moi, pourtant revenu de tant de choses,
-déjà!... Ah! ces obsèques!...
-
-Il eut un sourire presque gai:
-
---Mon cher... figurez-vous... le ministre Baroche, qui représentait le
-gouvernement et cheminait, dans le convoi, près de Victor Hugo, lui
-dit: «Au fond, ce monsieur de Balzac était, n'est-ce pas?... un homme
-assez distingué.» Hugo regarda ce ministre,--qui a une si belle presse
-dans _Les Châtiments_,--il le regarda, ahuri, scandalisé, et répondit:
-«C'était un génie, monsieur, le plus grand génie de ce temps.» Et il
-lui tourna le dos... Hugo a raconté cela quelque part... Rien n'est
-plus vrai... Je me trouvais à côté de lui, quand cette petite énorme
-scène se passa... Mais ce que Hugo ne sut peut-être jamais, c'est que
-le ministre Baroche, s'adressant à son autre voisin qui avait, je me
-rappelle, de très beaux favoris... lui dit, tout bas, à l'oreille: «Ce
-monsieur Hugo est encore plus fou qu'on ne pense...»
-
-Et Gigoux se mit à rire franchement, d'un de ces rires comme il en
-avait, même très vieux, de si sonores. Il ajouta:
-
---Aussi, plus tard, il en a pris pour son grade... Il ne l'a pas volé,
-hein?...
-
-Il dit encore:
-
---Ah!... savez-vous ce détail?... Quand, le lendemain de la mort, les
-mouleurs vinrent pour mouler le visage de Balzac, ils furent obligés de
-s'en retourner... bredouille, mon cher... La décomposition avait été si
-rapide que les chairs de la face étaient toutes rongées... Le nez avait
-entièrement coulé sur le drap...
-
-
-
-
-Les femmes allemandes et M. Paul Bourget.
-
-
-Ce même soir, von B... nous emmena souper chez un riche industriel de
-ses amis... Ce n'était point une réception priée. Il n'y avait là que
-des intimes, six ménages qui avaient l'habitude de se réunir tous les
-soirs. Les hommes, un peu lourds de manières, peut-être, mais fort
-intelligents et accueillants; les femmes, pas très jolies, pas très
-élégantes, mais toutes charmantes, non point à la façon des femmes de
-Paris, mais charmantes, d'un charme plus sérieux, plus profond, et plus
-lent, qui ne vient point de leurs toilettes, ni de leur coquetterie,
-qui vient d'elles-mêmes, de leur naturel et de leur esprit.
-
-La maison est fort joliment arrangée, un peu comme un intérieur
-anglais, où le luxe, le confort correspondent si bien aux besoins de
-la vie quotidienne... Les meubles, quelques-uns trop massifs, d'autres
-trop étriqués, ne satisfaisaient pas toujours mon goût de la sobriété
-et de la ligne. Je dois dire pourtant qu'ils étaient réduits au minimum
-de laideur que comporte le modern-style... Ce ne fut qu'une impression
-momentanée, car les meubles ont ce mystère familier, qu'ils prennent
-très vite le visage et l'âme de leurs propriétaires. Par exemple, je
-fus ravi de ne voir aux murs que des tableaux français, choisis avec
-une décision d'art très hardie et très sûre: de très beaux paysages
-de Claude Monet, de puissantes natures mortes de Cézanne, les plus
-admirables nus de Renoir. La salle à manger est ornée d'exquis panneaux
-de Vuillard. Dans le cabinet de travail, des décorations de Pierre
-Bonnard, sobres, substantielles, harmonieuses, avec ce goût si aigu,
-si incisif, de l'observation des formes en mouvement, et cette qualité
-de matière, cette richesse de couleur, qui n'appartiennent qu'à lui.
-Çà et là, des van Gogh, des Vallotton, extraordinairement expressifs,
-des Roussel, légers, fluides, dignes de Corot et de Poussin. Un grand
-Courbet--paysage de roches jurassiennes--occupe magnifiquement la
-place d'honneur, dans le salon. Toute une suite de pastels de Lautrec,
-quelques-uns très libres, des aquarelles, des dessins de Guys et de
-Forain, égaient le lumineux escalier, ainsi que le palier du premier
-étage. Sur des colonnes et des socles, sur les cheminées et les
-meubles, des marbres et des bronzes de Rodin, de délicieux bois de
-Maillol. Je vis que ce choix, ni le snobisme, ni la mode, ni le désir
-d'étonner ne l'avaient imposé, mais une préférence esthétique très
-raisonnée, très intelligemment expliquée, surtout par les femmes... Il
-fallait donc que je vinsse en Allemagne, pour avoir la joie de voir,
-ainsi compris, ainsi fêté, ce que j'aimais, et, pour toute une soirée,
-sentir ce plaisir si rare, même en France, d'être en communion de
-goûts et de pensées avec les êtres qui vous entourent...
-
-Comme je m'attardais à regarder une très importante toile de Vallotton:
-des _Femmes au Bain_, notre hôtesse me dit:
-
---Je suis choquée de voir que M. Vallotton n'a pas encore conquis, chez
-vous, la situation qu'il mérite et qu'il commence à avoir en Allemagne.
-Ici, nous l'aimons beaucoup; nous le tenons pour un des artistes
-les plus personnels de sa génération. C'est vraiment un maître, si
-ce mot a encore un sens, aujourd'hui. Son art, très réfléchi, très
-volontaire, très savant, un peu farouche, ne tend pas à nous émouvoir
-par les petits moyens sentimentaux. On le sent à l'étroit, et comme
-mal à l'aise, dans les sujets intimes. Mais comme il se développe,
-comme il s'amplifie dans les grands! Ce qui me plaît si fort en lui,
-c'est cette constante et claire recherche de la ligne, des combinaisons
-synthétiques de la forme, par où il atteint très souvent à la grande
-expression décorative. Je trouve qu'il y a, en lui, la force sévère,
-la tenue puissante des grands classiques. Sa sécheresse linéaire,
-qu'on lui reproche si injustement, à mon sens, est, peut-être, ce qui
-m'impressionne le plus, dans son œuvre... Elle a quelque chose de
-mural... Pourquoi ne lui donne-t-on pas, chez vous, à exécuter de
-vastes fresques? Aucun autre artiste n'y réussirait davantage... Mais
-c'est un art perdu, aujourd'hui, je sais bien... Il ne s'accorde plus à
-notre civilisation bibelotière et compliquée.
-
-Les femmes cultivées, les femmes dites intellectuelles, sont
-assommantes. Je les fuis comme la peste. Rien ne m'est plus odieux que
-leur bavardage, où s'étale, bouffonne et dindonne, une prétention à
-l'esprit, au savoir, à l'originalité de la pensée, qui n'est le plus
-souvent que l'apanage des ignorants et des sots. Elles ne peuvent avoir
-de l'intelligence avec simplicité. Le talent n'est, chez elles, que
-l'aggravation de la sottise... Nous avons en France, une femme, une
-poétesse, qui a des dons merveilleux, une sensibilité abondante et
-neuve, un jaillissement de source, qui a même un peu de génie... Comme
-nous serions fiers d'elle!... Comme elle serait émouvante, adorable,
-si elle pouvait rester une simple femme, et ne point accepter ce rôle
-burlesque d'idole que lui font jouer tant et de si insupportables
-petites perruches de salon! Tenez! la voici chez elle, toute blanche,
-toute vaporeuse, orientale, étendue nonchalamment sur des coussins...
-Des amies, j'allais dire des prêtresses, l'entourent, extasiées de la
-regarder et de lui parler.
-
-L'une dit, en balançant une fleur à longue tige:
-
---Vous êtes plus sublime que Lamartine!
-
---Oh!... oh!... fait la dame, avec de petits cris d'oiseau
-effarouché... Lamartine!... C'est trop!... C'est trop!
-
---Plus triste que Vigny!
-
---Oh! chérie!... chérie!... Vigny!... Est-ce possible?
-
---Plus barbare que Leconte de l'Isle... plus mystérieuse que
-Mæterlinck!
-
---Taisez-vous!... Taisez-vous!
-
---Plus universelle que Hugo!
-
---Hugo!... Hugo!... Hugo!... Ne dites pas ça!... C'est le ciel!...
-c'est le ciel!
-
---Plus divine que Beethoven!...
-
---Non... non... pas Beethoven... Beethoven!... Ah! je vais mourir!
-
-Et, presque pâmée, elle passe ses doigts longs, mols, onduleux, dans
-la chevelure de la prêtresse qui continue ses litanies, éperdue
-d'adoration.
-
---Encore! encore!... Dites encore!
-
-Ces façons sont inconnues de la femme allemande. Chez elle, on sent que
-la culture n'est pas une chose exceptionnelle, ni de métier, qu'elle
-n'est pas une aventure, une religion, et--qu'on me permette ce mot peu
-galant--une blague. La femme allemande ne cherche pas à nous étonner, à
-nous éblouir; elle cherche à s'instruire un peu plus, à comprendre un
-peu plus, au contact des autres. Elle a de la sincérité, du naturel, de
-la passion, dans l'intelligence,--ce qui est une grande séduction,--et,
-comme elle appartient à une race, douée au plus haut point de l'esprit
-critique, il arrive que, sans le vouloir, elle nous embarrasse souvent,
-jusque dans les choses que nous croyons le mieux connaître. Ce que
-j'apprécie surtout, en Allemagne, ce que je considère comme la plus
-précieuse de toutes les élégances féminines, c'est que la femme la
-plus solidement instruite sait rester femme, n'être jamais pédante.
-Ses devoirs d'épouse, de mère, de maîtresse de maison, ne l'humilient
-pas, ne lui causent ni gêne, ni ennui, ni dégoût. Elle les concilie
-très bien avec ses désirs, sa passion de culture intellectuelle. J'ai
-même remarqué qu'elle met à remplir ses devoirs plus d'honnêteté,
-de rigueur, plus de joie, parce qu'elle en comprend mieux le sens
-supérieur; plus de grâce aussi, parce qu'elle en sent davantage la
-beauté pénétrante et forte. Je n'ai jamais aussi bien compris qu'une
-femme intelligente, qui sait être intelligente, n'est jamais laide. Et
-je crois bien que c'est ici que j'ai contracté cette sorte de haine,
-ou de pitié, je ne sais, pour la très belle femme qui s'obstine à ne
-vouloir nous charmer que par sa beauté inutile, et par ses robes de
-Doucet, et par ses chapeaux de Reboux.
-
-Cette soirée, dans cette maison, nous fut un délice. Les femmes
-savaient tout, parlaient de tout,--même des choses françaises,
-frivoles ou sérieuses,--avec une précision, une justesse, et des
-détails qui allèrent jusqu'à nous stupéfier. Comme j'étais encore tout
-frissonnant de mes souvenirs sur Balzac, je mis la conversation, le
-plus naturellement du monde, et avec l'espoir, sans doute, d'un petit
-succès, sur notre grand romancier. Oh! ma surprise, et--pourquoi ne
-pas l'avouer?--ma déception de voir qu'elles le connaissaient aussi
-bien, sinon mieux que moi!... Pas dans sa vie, peut-être, mais dans son
-œuvre. Aucun des personnages de _La Comédie humaine_ ne leur était
-étranger... Elles en commentaient la signification, le caractère, la
-portée sociale, avec un sens très averti des passions humaines, et sans
-la moindre pruderie.
-
-L'une dit:
-
---Bien qu'il y ait, dans ses livres, un fatras mélodramatique qui
-me fatigue quelquefois, et qu'il peigne des mœurs--les mœurs
-parisiennes--qui ne nous sont pas toujours très familières, Balzac
-est, de tous vos écrivains--de tous les écrivains, je pense--celui qui
-me semble avoir exprimé la vie--non pas seulement individuelle, mais
-la vie universelle--avec le plus de vérité et le plus de puissance...
-Gœthe me paraît tout petit, tout menu, à côté de ce géant. Certes
-son intelligence est incomparable. Mais qu'est l'intelligence de
-Gœthe, auprès de cette intuition prodigieuse, par laquelle Balzac
-peut recréer tout un monde et le monde?... Il est un peu désespérant...
-La vie, non plus, n'est guère belle, même chez nous, où l'hypocrisie
-nous tient lieu de vertu... C'est pour cela qu'on ne le comprend pas
-toujours très bien en Allemagne... Nous nous vantons de n'aimer que les
-méthodes expérimentales, mais nous sommes, plus qu'on ne croit, encore
-asservis aux dogmes du vieux romantisme de Schelling... Malgré nos
-savants, toute métaphysique n'est pas morte, chez nous... Quoiqu'on
-dise, croyez-moi, la vie nouvelle qu'apporta Nietzsche, n'a pas germé,
-partout, sur la terre allemande.
-
-Puis, ce fut le tour de Renan, de Taine, de Zola, de Flaubert... de
-tous, et même--dégringolade!--de M. Paul Bourget.
-
-Elles étaient curieuses--comme d'un petit jeu de société, j'imagine--de
-savoir ce que je pensais de M. Paul Bourget... Est-ce que, vraiment, je
-pensais quelque chose de M. Paul Bourget? Bah!
-
-Je répondis:
-
---J'ai connu Bourget autrefois... Je l'ai beaucoup connu... Nous étions
-fort amis. Cela me gêne un peu, pour en parler... Et puis, il a pris
-par un chemin... moi par un autre... Mais il y a si longtemps de cela
-qu'il me semble bien qu'il est mort...
-
-Je mis un temps, comme à la Comédie, et:
-
---C'était un garçon intelligent... déclarai-je, sur un ton d'oraison
-funèbre.
-
-Elles se récrièrent... J'insistai bravement:
-
---Je vous assure... intelligent... très intelligent... Tenez, c'est
-peut-être Bourget qui a le mieux senti Balzac... qui en a le mieux
-parlé... Il était très jeune, alors... et charmant... Il avait une
-certaine générosité d'esprit... sauf que, déjà, il n'aimait pas les
-pauvres... Oh! il avait les pauvres en horreur... Il ne les trouvait
-pas dignes de la littérature... ni de l'humanité... Étant plus jeune
-que moi, il me protégeait, m'éduquait, me tenait en garde contre
-ce qu'il appelait les emballements un peu trop naïfs, un peu trop
-grossiers aussi de ma nature... Un jour que nous remontions les
-Champs-Élysées, il me dit: «Laissez donc les pauvres... ils sont
-inesthétiques... ils ne mènent à rien.» Et, me montrant les beaux
-hôtels qui, de chaque côté, bordent l'avenue: «Voilà, cher ami...
-C'est là!...» Ah! si j'avais su profiter de ses leçons... Enfin, il
-était charmant... Depuis, la vie, n'est-ce pas?... toutes sortes
-d'ambitions...
-
---Il est si ennuyeux!... s'écria une dame, avec une conviction qui nous
-fit tous éclater de rire...
-
---Enfin, comment est-il?... demanda une autre dame... Est-il vrai que
-les femmes françaises raffolent de lui? Je ne puis le croire...
-
---Mon Dieu!... elles ont peut-être raffolé de lui, autrefois. Oh!
-autrefois... Tout est possible. Il le croyait, d'ailleurs... Mais
-Bourget a cru à tant de choses... auxquelles il ne croyait pas!...
-Maintenant, il est gras, un peu bouffi, et il est très, très vieux...
-Il ne flirte plus guère qu'avec Joseph de Maistre M. de Donald, la
-monarchie, le pape...
-
---Pauvre garçon!... gémit la dame, avec une voix et une mine également
-compatissantes.
-
---Ne le plaignez pas... Il y a là aussi des dessous à chiffonner... Il
-est vrai que ce ne sont plus ceux de la dame au corset noir.
-
-Un souvenir, alors, me revint:
-
---Le vieux père Augier, qui était un bourgeois impénitent, m'a fait,
-sur Bourget, un mot qui le biographie assez bien... Il est pittoresque,
-mais un peu vulgaire... Je n'ose...
-
---Dites... dites!...
-
---Eh bien, Augier m'a dit... il me l'a même dit en vers: «Votre
-Bourget, mon cher, mais c'est un cochon triste!...» Je rapportai le mot
-à Bourget... Il s'en montra ravi...
-
---À cause de «triste»? .. sans doute...
-
---Non... à cause de «cochon»... C'était bien plus avantageux pour un
-romancier psychologue...
-
---Cela est très drôle... Mais vous ne nous avez toujours pas dit
-comment il est?...
-
---Je vais, si vous le permettez, vous raconter encore une histoire...
-La dernière fois que je vis Bourget, c'était à Cannes, comme vous
-devez le penser... Maupassant nous avait invités à déjeuner sur son
-yacht... En me voyant, attendant, moi aussi, sur la jetée, le canot du
-Bel Ami, Bourget ouvrit les bras, s'exclama: «Vous?... Ah! que je suis
-heureux!... Il y a tellement longtemps!.. Cela méfait une telle joie
-de vous revoir!... Toute ma jeunesse!»... Et il m'embrassa, le cher
-Bourget... Après quoi: «Vous savez?... Vous allez être très étonné...
-Vous verrez un Maupassant transformé... oh! transformé!» L'orgueil
-riait par tous les plis de sa face... Il me confia: «Vous savez?... Je
-l'ai enfin amené à la psychologie, oui, mon cher, à la psychologie!»...
-C'était, en effet, l'année où le pauvre Maupassant écrivait _Notre
-Cœur_, hélas!... Bourget remarqua mon peu d'enthousiasme... Il me
-le reprocha: «Comment? fit-il... ce n'est donc pas une chose énorme...
-énorme?»--«Si... si... dis-je... oh! si!»--«Mais c'est le plus grand
-événement de ce temps... Quel malheur que Taine soit mort! Comme il
-eût aimé cela!» Il ajouta: «Ç'a été dur!... Maintenant, Dieu merci,
-c'est fait!...» Sur le _Bel Ami_, nous trouvâmes M. Jacques Normand, M.
-Henry Baüer, M. Valentin Simond, alors directeur de _L'Écho de Paris_,
-et ce bon docteur Cazalis, qui songeait déjà à guérir les rhumatismes
-aixois par la méthode préraphaélite... Le déjeuner fut morne, morne...
-Maupassant ne disait pas un mot... Il était si affreusement triste, il
-nous regardait avec des regards si étranges, si étrangement lointains,
-que je ne pus m'empêcher de lui demander: «Qu'est-ce que tu as?...
-Es-tu malade?»... Il se décida enfin à répondre: «Non... Je ne suis pas
-malade... seulement... voilà... tu comprends?... Hier... tiens!... à la
-place où tu es, il y avait la princesse de Sagan... là, où est Baüer,
-la comtesse de Pourtalès... Qu'est-ce que tu veux?» J'étais, en effet,
-très étonné... mais pas de cet étonnement admiratif que m'avait promis
-Bourget... Maupassant avait levé ses bras vers le plafond d'acajou
-verni, puis les avait laissé retomber, avec accablement... Maintenant,
-le coude sur la table, la tête appuyée sur sa paume, l'œil cerclé
-de rouge, et déjà tout brouillé par la buée trouble de cette folie qui
-devait bientôt l'emporter, il répéta, en bredouillant: «Qu'est-ce que
-tu veux?... qu'est-ce que tu veux?»... Puis: «Ces femmes-là... je les
-adore... parce que, mon vieux, vois-tu?... elles ont quelque chose
-que les autres n'ont pas, et qu'avaient nos aïeules... nos chères
-aïeules... l'amour de l'amour!» Tous, nous avions le cœur serré,
-sauf Bourget qui, s'adressant à Maupassant, lui demanda: «Et _Notre
-Cœur?_... Où en êtes-vous?» Et comme Maupassant ne répondait pas,
-faisait un geste vague: «Quel beau titre!» s'écria Bourget, qui nous
-prit à témoins... Vous verrez... ce sera le plus merveilleux livre!...
-Un livre extraordinaire!» Il eut le courage ou l'inconscience d'appuyer
-plus lourdement encore: «Il me le doit... car c'est moi qui l'ai amené
-à la psychologie... N'est-ce pas, Maupassant?... c'est moi? Dites que
-c'est moi?» Alors, Maupassant hocha la tête, et il se mit à rire,
-d'un rire pénible qui me lit l'effet d'une sonnerie électrique qui se
-déclenche... Jamais, rien de si douloureux, de si funèbre... Voilà donc
-où il en était, ce rude garçon, que, tant de fois, sur les berges de la
-Seine, bras nus, maillot collant, j'avais vu manier l'aviron avec un
-si bel entrain de joyeux canotier!... Ce furent d'atroces moments...
-Je fis tout pour abréger cette angoissante visite. On nous débarqua
-à Antibes... Bourget voulut, à toutes forces, me reconduire jusqu'au
-train qui me ramenait à Nice... Comme nous nous quittions, je lui
-frappai sur l'épaule, et je lui dis: «Ah! oui!... vous l'avez amené à
-la psychologie... Il y est, le pauvre bougre... il y est en plein!...
-Mes compliments, mon cher Bourget...» Depuis, je ne l'appelle plus «mon
-cher Bourget», ni même «Bourget», je ne l'appelle plus du tout... Car
-je ne l'ai jamais revu... C'est le général Mercier qui l'a revu...
-
-
-
-
-Nos colonies.
-
-
-Le lendemain, von B... rentrait à Berlin par le chemin de fer; sa
-Mercédès aussi... Nous, nous filions sur Mayence...
-
-À Mayence, nous avons rencontré un certain docteur Herrergerschmidt,
-le vieil Allemand classique, comme il s'en trouve encore, dans
-les stations de la Suisse, l'Allemand à longue redingote, à barbe
-broussailleuse, et à lunettes rondes. Mais je constate que la race s'en
-perd, de plus en plus.
-
-Épigraphiste de son métier, le docteur a rapporté de Tunisie de très
-belles pierres puniques, à moins qu'elles ne fussent phéniciennes--il
-n'est pas encore fixé--et qui offrent, pour l'Histoire, un intérêt
-capital, en ce sens qu'elles sont absolument indéchiffrables...
-
---Indéchiffrables, répète-t-il, avec admiration... C'est là le plus
-beau!
-
-Il en a fait don au musée de Francfort, qui les a refusées...
-
---Oui, monsieur, refusées... Ce sont des ânes!...
-
-Il consent à me les céder pour pas très cher... pour presque rien...
-
---De si belles inscriptions!... Syriaques, qui sait?... ou, peut-être,
-persanes?... Pour quelques marks!...
-
-Mais je refuse, moi aussi... Le docteur n'insiste pas davantage, hausse
-les épaules, et:
-
---Bêtise!... fait-il simplement... Bêtise!
-
-Il connaît beaucoup le Maroc, pour avoir placé à Tanger, et même, à
-Fez, assure-t-il, un lot important de machines à coudre et à écrire...
-«pas puniques, pas phéniciennes... non... allemandes, monsieur... Ah!
-ah! ah!... De la bonne fabrication allemande!...» Il s'écrie:
-
---Très beau, le Maroc!... Un pays, très beau... Et les Marocains, de
-très braves gens, monsieur... de si excellentes gens!... Ah! les braves
-gens!...
-
-Nous parlons de la toute récente frasque de l'empereur Guillaume, son
-débarquement à Tanger... Le docteur dit:
-
---À quoi bon faire des choses si inutiles?... Toutes ces démonstrations
-bruyantes... théâtrales... Ah! je n'aime pas ça... Oui... je sais,
-l'honneur national?... Mais l'honneur national, monsieur, c'est le
-commerce... Et le commerce allemand va très bien au Maroc... Il va
-très bien, très bien... parce que nous avons, au Maroc, des agents
-admirables... admirables... oui, monsieur... les meilleurs agents du
-monde... les Français!...
-
-Un rire agite, dans tous les sens, tous les longs poils de sa barbe...
-Et il reprend sur un ton où l'ironie est restée...
-
---J'aime beaucoup les Français... Vous autres Français... vous avez de
-grandes... grandes qualités... des qualités brillantes... énormes...
-vous êtes... vous êtes...
-
-Il cherche à définir ce que nous sommes, nous autres Français... à
-citer des exemples caractéristiques de nos si brillantes qualités; et,
-ne trouvant ni définition ni exemples, il s'en tient, décidément, à sa
-première affirmation, si vague:
-
---Enfin... vous avez de grandes qualités, ah!... Mais, excusez-moi...
-vous n'êtes pas toujours faciles à vivre... Autoritaires en diable...
-tracassiers, agressifs, chercheurs de noises et de querelles... un
-peu pillards... hé!... hé!... et même cruels...--je parle, dans vos
-colonies, vos protectorats... partout, où vous avez un établissement,
-une influence quelconque...--est-ce vrai?... Enfin, on vous déteste...
-on vous a en horreur!... Hein?... Vous en convenez?... C'est très
-triste...
-
-Voyant que je ne réponds pas, il va, il va, le bon docteur.
-
---Alors, les indigènes ne pensent qu'à se soustraire à votre
-autorité... à ruiner, s'ils le peuvent, votre influence... Et s'ils
-trouvent une bonne occasion--on trouve toujours une bonne occasion--de
-vous embêter, de vous massacrer, de vous supprimer... Dame! écoutez
-donc?... Ne vous fâchez pas, monsieur... Nous causons, n'est-ce pas?...
-Je fais de l'histoire... Je fais votre histoire... votre histoire
-coloniale... et même votre histoire nationale... Si elle a été souvent
-glorieuse--mais qu'est-ce que la gloire, mon Dieu?--elle n'a pas
-été toujours bien généreuse... Toutes ces querelles... toutes ces
-guerres... tout ce sang...au long des siècles!... Enfin, n'importe...
-J'aime beaucoup les Français... Nous leur devons la grandeur
-allemande... On ne peut pas oublier ça!... Ah! ah!... Et tenez...
-je suppose... au Maroc... parfaitement... au Maroc, il y a aussi
-des Allemands... Les Allemands sont lourds, bêtes, ridicules... Ils
-boivent de la bière et mangent des saucisses fumées... Je sais... je
-sais bien... Mais ils sont gentils avec le Marocain... Ils respectent
-ses mœurs, ses coutumes, sa religion, son droit à rester un être
-humain... Ils l'aident, à l'occasion, et, au besoin, le défendent,
-sans l'exciter ostensiblement contre les autres... Ils lui donnent
-confiance... Et, comme il y a toujours quelque chose à faire, au Maroc,
-quelque chose à y vendre... hé, mon Dieu, c'est l'Allemand qui profite
-tout naturellement des bonnes dispositions de l'indigène, et de sa
-haine contre les Français... Voyez-vous... ça n'est pas plus compliqué
-que ça!... La diplomatie, monsieur... quelle sottise!... Moi, j'aurais
-été l'Empereur, je ne me serais mêlé de rien. J'aurais dit, en fumant
-tranquillement, ma bonne pipe de porcelaine: «Laissons faire les
-Français... Ils travaillent pour nous...» Et, là-dessus, j'aurais pris
-un grand verre de cette bière excellente, qui nous rend stupides et si
-lourds...
-
-Tout à coup, il embrouille encore plus sa barbe, dont les mèches dorées
-se projettent de tous les côtés.
-
---Tenez! propose-t-il... Nous allons faire un pari... c'est cela...
-un petit pari... Nous allons parier mes très belles pierres puniques
-contre ce que vous voudrez... ce que vous voudrez, ah!... Nous allons
-parier que, si les Français quittaient le Maroc, et qu'il ne restât
-plus, au Maroc, avec les Marocains, que des Allemands... il n'y aurait
-plus d'embêtements... plus de grabuges, d'anarchie, de guerres, de
-massacres... plus rien... Le Maroc redeviendrait, subitement, une sorte
-de Paradis terrestre... Vous ne voulez pas?... Non? Vous avez raison...
-
-Puis, après un petit silence:
-
---Vous ne voulez pas non plus, décidément, de mes inscriptions
-puniques, phéniciennes, syriaques ou persanes?... Allons, monsieur,
-cent marks?... Non plus?... Dommage... dommage!...
-
-
-
-
-Strasbourg.
-
-
-Après avoir traversé le Rhin à Kohl, en dépit de nos lettres de
-recommandation et de nos beaux cachets rouges, nous avons dû passer
-par de longues et coûteuses formalités douanières. Absolument libre,
-en Allemagne, la circulation automobile subit en Alsace des règlements
-vexatoires, qui ont pour résultat de gêner beaucoup le commerce
-alsacien. Les hôteliers, les marchands, et surtout les propriétaires
-de ces luxueux garages installés dans les villes, supplient le
-gouvernement de rapporter des mesures qui les ruinent, en éloignant, de
-plus en plus, les automobilistes de ces régions admirables, hier encore
-très fréquentées pour la joie et au bénéfice de tout le monde. Mais le
-gouvernement reste sourd à ces doléances. Il a encore de la défiance,
-une sorte de rancune sourde contre ce pays.
-
-Je n'avais pas revu Strasbourg depuis 1876. Faut-il dire que je ne
-l'ai pas reconnue? À l'exception du quartier de la cathédrale, et de
-ce vieux quartier si pittoresque, qu'on appelle la petite France,
-rien d'autrefois n'est resté. Et encore, ces derniers vestiges, où
-nous nous retrouvons, vont bientôt disparaître. La pioche y est
-déjà. Aujourd'hui Strasbourg est une ville magnifique, spacieuse, et
-toute neuve, la ville des belles maisons blanches et des balcons
-fleuris. Nous n'en avons pas une pareille en France. Les larges voies
-des nouveaux quartiers, luisantes comme des parquets suisses, les
-universités monumentales, tous ces palais élevés à l'honneur des
-lettres, des sciences, et des armes aussi, par lesquels l'Allemagne
-s'est enfoncée jusqu'au plus profond du vieux sol français, ces jardins
-merveilleux, ce commerce actif qui, partout, s'épanouit en banques
-énormes, en boutiques luxueuses, et cette armée formidable qui veille
-sur tout cela, doivent faire réfléchir bien douloureusement ceux qui
-gardent encore, au cœur, d'impossibles espérances. Ah! je plains le
-pauvre Kléber qui assiste, sur sa place, impuissant et en bronze, au
-développement continu d'une cité à qui il a suffi d'infuser du sang
-allemand pour qu'elle acquît aussitôt cette force et cette splendeur.
-Telle fut, au moins, ma première impression.
-
-Je n'ai pas la prétention, en traversant une ville, de juger de sa
-mentalité. Un voyageur est dupe de tant d'apparences! Et tant de choses
-lui échappent!... Mais j'ai longuement causé avec un Alsacien très
-intelligent, qui ne se paie pas de mots. Il m'a dit:
-
---Strasbourg est complètement germanisée... Quelques familles
-bourgeoises résistent encore. Mais leur résistance se borne à
-ressasser, en français, d'anciens souvenirs, le soir, autour de la
-lampe... Elles n'ont ni influence, ni crédit. N'oubliez pas, non plus,
-que le prêtre, en ce pays très catholique, s'est fait tout de suite
-l'agent le plus ardent, le plus écouté de la conquête définitive.
-Par intérêt, par politique, le prêtre est devenu profondément,
-agressivement allemand. Il n'a même pas attendu le dernier chant du coq
-gaulois, pour renier sa patrie!... Au vrai, il n'y a plus ici que très
-peu d'Alsaciens, noyés sous un flot d'Allemands qui, après l'annexion,
-sont venus en Alsace, comme on va aux colonies, prospecter des affaires
-et chercher fortune. Ce n'est pas la crème de l'Allemagne. Nos
-fonctionnaires, tous allemands aussi, ne sont pas, non plus, la crème
-des fonctionnaires. Beaucoup avaient de vilaines histoires, là-bas...
-Au lieu de les mettre en prison, on les a mis en Alsace... Et ils
-espèrent se faire pardonner, en affichant un zèle exagéré... Ils sont
-rigoureux, formalistes, très durs, et nous tiennent sous une tutelle
-un peu humiliante... Par exemple, nous avons ce qu'il y a de mieux
-comme armée... Sous ce rapport, on n'a pas lésiné, pas marchandé...
-vingt mille hommes!... Les meilleurs, les plus solides régiments de
-tout l'Empire... Oh! nous n'en sommes pas très fiers... Je dois dire
-pourtant que les militaires ont beaucoup perdu de leur arrogance, de
-leur morgue... Les officiers sont affables, se mêlent davantage à la
-vie générale, vivent en bonne harmonie avec l'élément civil... Beaucoup
-sont riches et font de la dépense... Et puis, les musiques, qui se
-prodiguent dans les squares et sur les places, sont excellentes...
-
-Comme je lui parlais de l'énorme développement de la ville:
-
---Oui!... fit-il assez vaguement... C'est surtout un décor, derrière
-lequel il y a bien de la misère... pour ne rien exagérer, bien de
-la gêne. Quoique l'Alsace ait un sol fertile, et qu'elle soit, pour
-ainsi dire, la seule province agricole de tout l'Empire, nous n'en
-sommes pas plus riches pour cela. La crise économique, qui frappe les
-centres industriels de la métropole, nous atteint, nous aussi... Les
-impôts nous écrasent... La vie est horriblement chère, quarante-cinq
-pour cent de plus qu'autrefois... Matériellement, nous ne sommes donc
-pas très heureux... Moralement, politiquement, nous restons, sous
-l'autorité de l'Allemagne, ce que nous étions sous celle de la France:
-soumis, passifs, et mécontents... Ou se trompe beaucoup en France sur
-la mentalité et la sentimentalité de l'Alsacien. Il n'est pas du tout
-tel que vous le croyez, tel que le représentent de fausses légendes,
-et toute une littérature stupidement patriotique... L'Alsacien déteste
-les Allemands, rien de plus exact... Vous en concluez qu'il adore les
-Français... Grave erreur! S'il est vrai que dans l'imagerie populaire
-et les dictons familiers d'un pays se voie et se lise l'expression de
-ses sentiments véritables, vous serez fixé tout de suite quand vous
-saurez, de quelle façon peu galante et pareille, l'Alsacien traite
-les Allemands et les Français. Il dit des Allemands qu'ils sont des
-_schwein_, des porcs; il appelle les Français, des «welches»!...
-
-Je croyais avoir entendu: des belges. Je lui en fis la remarque.
-
---Welches... belges..., c'est le même mot, répondit-il. Et croyez que,
-dans son esprit, ceci n'est pas moins injurieux que cela. Au fond,
-ça lui est tout à fait indifférent d'être Allemand ou Français...
-Ce qu'il voudrait, c'est être Alsacien... Ce qu'il rêve?... Son
-autonomie... Seulement, saurait-il s'en servir?... J'ai bien peur
-que non... Un esprit de discipline traditionnel, atavique, le fait
-obéir, en rechignant, obéir tout de même, tantôt à la France, tantôt à
-l'Allemagne... Mais, livré à lui-même, je crains qu'il ne se perde dans
-toutes sortes de querelles intestines. Je ne crois pas qu'il sache,
-qu'il puisse se conduire tout seul... Il a besoin qu'on le mène par la
-bride... Fâché, il devient vite agressif, abondamment injurieux... Si
-vous connaissiez son patois?... Oh! bien plus riche en couleurs que
-l'argot parisien... Excellent homme, d'ailleurs, qu'il faut aimer, car
-il a de fortes qualités...
-
-Il sourit, et je pus constater que son sourire n'avait aucune amertume.
-
---Je vous dis mes craintes... Craintes tout idéales, n'est-ce pas?...
-Car l'autonomie de l'Alsace, voilà une question qui n'est pas près de
-se poser...
-
-Il ajouta:
-
---Peut-être, de devenir Allemands, y avons-nous gagné un peu de dignité
-humaine... Tenez, sous l'Empire, Colmar était ignoblement sale,
-puante, décimée par la fièvre typhoïde. Elle n'avait pas d'eau, et en
-réclamait, à grands cris, mais vainement, depuis plus de cent ans. Le
-lendemain même de la conquête, le premier acte du gouvernement allemand
-a été d'amener, du Honach, d'abondantes sources d'une eau excellente,
-avec laquelle on a inondé et purifié la ville... Oui, les Allemands
-nous ont appris la propreté et l'hygiène, ce qui n'est pas négligeable,
-et l'insouciance de l'avenir, ce qui nous a fait une âme moins sordide
-et moins âpre. L'Allemand--je ne dis pas le juif allemand--l'Allemand
-ignore l'économie. Il est--non pas fastueux--car le faste suppose une
-imagination dans le goût, ou une ostentation dans la personnalité, que
-l'Allemand n'a pas,--mais très dépensier. Il dépense tout ce qu'il
-a, et souvent plus que ce qu'il a, au fur et à mesure de ses désirs
-et de ses caprices, presque toujours enfantins et coûteux. Un détail
-assez curieux... À Berlin--je dis Berlin, c'est toute l'Allemagne que
-je pourrais dire--le jour même des vacances, plus de deux cent mille
-familles quittent la ville... Elles vont s'abattre un peu partout, mais
-particulièrement en Suisse... Vous avez du les rencontrer, au bord de
-tous les lacs, au sommet de toutes les cures d'air... Ces braves gens,
-un peu naïfs, un peu bruyants, un peu encombrants, emportent avec eux
-tout l'argent qu'ils ont chez eux... Soyez sûr qu'ils ne rentreront à
-la maison que lorsqu'ils auront usé jusqu'à leur dernier pfennig...
-Aussi les universités, les collèges, les pensions, qui connaissent
-ces mœurs-là, obligent-ils les pères de famille à payer, avant de
-partir, la future année scolaire de leurs enfants... Sans cela... cette
-fameuse instruction!...
-
-Il se mit à rire.
-
---Eh bien, nous devenons, un peu, comme ça...
-
---En somme? quoi? interrogeai-je... vous n'êtes pas trop malheureux,
-sous le régime allemand?
-
-Il répondit simplement:
-
---Mon Dieu!... On vit tout de même... Quand on ne peut pas être soi...
-d'être ceci, ou bien cela... Turc, Lapon, ou Croate... allez... ça n'a
-pas une grande importance...
-
---Et la Lorraine?
-
---Ça, c'est une autre histoire... Elle est restée française, jusque
-dans le tréfonds de l'âme... Sourires ou menaces, rien n'entame ce
-vieux sentiment, obstiné et profond... comme l'espérance...
-
-
-
-
-Berlin-Sodome.
-
-
-Comme nous allions quitter Strasbourg, pour parcourir l'Alsace, au
-moment même de nous installer dans l'auto, nous vîmes accourir, épanoui
-d'aise, toujours aussi peu soigné, fatiguant sa barbe et polissant son
-front, mon ami Albert D... Il paraissait essoufflé mais ravi de la
-rencontre. Il promenait en Allemagne ce vêtement et un chapeau qui ne
-sont pas, depuis quelque quinze ans, indifférents qu'aux saisons, comme
-je le croyais, qui le sont aussi aux latitudes et aux frontières, j'eus
-la surprise de le constater...
-
---Enfin, s'écria-t-il, après s'être incliné devant les dames, enfin!...
-Je trouve des Français... je trouve des Parisiens, des êtres simples,
-candides... des êtres normaux et vertueux... Laissez-moi vous regarder!
-
-Ses lèvres s'avançaient pour rire; il ne criait pas moins fort que, rue
-Laffitte ou rue Richepanse, lorsqu'il parle d'art, et ne forçait pas
-moins sa voix jusqu'au fausset.
-
---Oui, mes amis, j'arrive de Berlin... Vous n'avez pas été, cette
-fois-ci, jusqu'à Berlin?... Allez à Berlin... allez-y... il faut
-absolument aller à Berlin... Il faut le voir, le revoir... C'est
-prodigieux... kolossal!... comme ils disent... Allez-y!...
-
-Et, me prenant par le bras comme pour m'y entraîner, il parlait
-toujours:
-
---Toutes les fois que j'y reviens, j'y ai une surprise nouvelle...
-C'est que j'ai connu Berlin, en 56, moi... Une grande ville de
-province, pleine de soldats, triste, l'air pauvre. À présent, le luxe
-s'y étale... brououu... Et le dévergondage?... Brououu!... Ah!...
-Kolossal!...
-
-Ses yeux se bridaient dans la grimace qu'il faisait en riant, et il
-baissait la voix en m'emmenant à l'écart avec Gerald.
-
---Des pédérastes! des pédérastes!... Tous pédérastes!... Les plus
-grands seigneurs, les officiers, les ministres, les artistes, les
-chambellans... et les généraux, et les grands écuyers, et les
-ambassadeurs..., tous!... tous!... Scandales sur scandales... procès
-sur procès... disparitions sur disparitions... Kolossal!... D'ailleurs,
-vous avez bien lu, en première page du _Temps_, qui n'en peut mais,
-ces télégrammes officiels, concernant des personnages de cour, de
-là-bas? Ça dépasse en pornographie les annonces de quatrième page, qui
-font la fortune du _Journal?..._
-
-Il sautillait sur ses vieilles bottines déformées par la goutte, et
-se tapait les cuisses, comme un enfant qui vient de faire une _bonne
-blague_ à son professeur:
-
---Et savez-vous qu'il s'est formé une ligue de ces messieurs, en vue
-d'obtenir l'abrogation d'articles gênants du code, qui les empêchent
-de... de...
-
-Et, frottant alternativement son nez et son front, il se mit à pouffer
-de rire, au grand dommage de mes joues et de mes narines...
-
---Oui, mon cher, une ligue... une ligue des Droits de l'homme et
-du pédéraste... une ligue avec ses statuts, ses commissions, ses
-assemblées générales... brououu!... des assemblées en rond, je
-suppose... C'est kolossal!... Vous voyez qu'ils ne s'en cachent
-pas... Au contraire... Ils ont eu successivement le bien-être... la
-richesse... le luxe... Il leur manquait la dépravation... Maintenant,
-ils en ont leur mesure... il ne leur manque plus rien... C'est
-l'aboutissement fatal des armes victorieuses, le couronnement de la
-_Gründerzeit_... Voilà, maintenant, qu'ils dépassent les peuples qui
-ont une histoire... Ah!... ah!... Et ils en sont assez fiers!... Ils
-m'ont scandalisé... positivement scandalisé, moi! Scandaliser un
-Parisien, ça n'est pas rien!... Et ils étaient aux anges de ma figure
-ahurie!... Il fallait les voir!... Kolossal!... Et, pourtant, nous
-ont-ils dit assez de fois que nous étions Babylone!... À en croire
-leurs pasteurs, ils ne nous ont fait la guerre que pour étouffer ces
-germes de vice, brûler Paris qui empoisonnait le monde!... Eh bien...
-ils font mieux que nous... Ils sont Sodome... Sodome-sur-la-Sprée.
-Naturellement, la province suit le mouvement; les officiers et les
-hauts fonctionnaires le propagent... Il y a Sodome-sur-la-Sprée... Mais
-il y a Sodome-sur-le-Mein, Sodome-sur-l'Oder, et Sodome-sur-l'Elbe, et
-Sodome-sur-le-Weser, et Sodome-sur-l'Alster, et Sodome-sur-le-Rhin...
-Ah! ah!... sur-le-Rhin, mon cher.
-
-Comme il n'oublie jamais de manifester son nationalisme, il ajouta:
-
---Quand nous avons été vicieux, nous autres,--nous ne le sommes plus
-guère, la mode en est passée,--nous l'avons été légèrement, gaiement...
-Les Allemands, eux, qui sont pédants, qui manquent de tact, et
-ignorent le goût, le sont--comment dire?--scientifiquement... Il ne
-leur suffisait pas d'être pédérastes... comme tout le monde... ils ont
-inventé l'_homosexualité_... Où la science va-t-elle se nicher, mon
-Dieu?... Ils font de la pédérastie, comme ils font de l'épigraphie. Ils
-savent qui a été l'amant de Wagner, et de qui Alcibiade et Shakespeare
-ont été les maîtresses. Ils écrivent des livres sur les amours de
-Socrate, et sur celles d'Alexandre le Grand... Ils ont relevé, sur
-les vieilles pierres, tous les noms de tous les mignons de tous les
-pharaons de toutes les dynasties... Pédérastes avec emphase, sodomites
-avec érudition!... Et, au lieu de faire l'amour entre hommes, par vice,
-tout simplement, ils sont homosexuels, avec pédanterie... Allez à
-Berlin, je vous dis... allez revoir Berlin... Ça vaut le voyage...
-
-Nous lui avions tous serré la main, tour à tour, sans, qu'il s'arrêtât
-de parler, de crier et de rire, et nous, étions loin, déjà, que nous le
-voyions s'agiter encore, et nous désigner, du doigt, Berlin, à qui nous
-tournions le dos...
-
-
-
-
-Les deux frontières.
-
-
-Nous nous sommes promenés, pendant cinq jours, à travers l'Alsace,
-ses cultures d'orge et de vignes, ses houblonnières en guirlande, ses
-belles forêts de sapins, ses montagnes, aux contours élégants, aux
-pentes molles, aux tons très doux de vieux velours... Quelle lumière
-attendrie! Quels ciels légers, mouvants! Il me semblait reconnaître les
-transparences infinies de la Hollande. La nature, heureuse d'ignorer
-les limites qui séparent les hommes et que leur imposent, tantôt ici et
-tantôt là, en avant ou en arrière, leurs sottes querelles, est bien la
-même qu'autrefois... Nous nous sommes arrêtés dans ces petites villes
-Louis XIV, que gardent souvent des portes plus anciennes, dont les
-beffrois, aux faîtes élancés de tuiles vertes, et les façades peintes,
-à fresque rose, sont comme des souvenirs de cette vieille Allemagne,
-qu'elles sont redevenues, sans qu'elles en sachent rien...
-
-Dans une de ces petites villes, nous manquons d'essence... On nous dit:
-
---Vous en trouverez chez le pharmacien.
-
-Mais le pharmacien n'en a plus... Il vient de vendre son dernier litre
-à des Anglais...
-
---Vous trouverez cela chez le médecin, renseigne-t-il...
-
-Le médecin est sorti, en tournée de visites. Il n'y a plus à la maison
-qu'une petite bonne. Elle nous mène dans un cellier où j'aperçois un
-tonneau, plein de «benzine», et un gros bidon d'huile.
-
---Prenez ce qu'il vous faut...
-
-Elle ne sait même pas ce que cela vaut... Sur mon insistance:
-
---À votre idée... fait-elle en souriant...
-
-Elle n'est pas jolie, pas même blonde; et elle n'a pas ce costume dont
-Henner nous a dégoûtés, et dont, après la guerre, des trafiquants
-actualistes de bière et de femmes affublèrent, dans leurs brasseries,
-tant de jolies filles de Montmartre et de Montrouge.
-
-Dans une «restauration», où nous avons fort mal déjeuné, on nous a
-servi, je ne sais plus quoi:
-
---Plat allemand! salue l'un de nous.
-
---Alsacien, monsieur, riposte vivement l'aubergiste.
-
-Et, comme on nous en apporte un autre:
-
---Plat français!... Ah! ah! crié-je, avec un geste à la Déroulède.
-
---Alsacien! alsacien! rectifie, sur un ton irrité et plus rude,
-l'aubergiste qui nous tourne le dos.
-
-Et j'ai cru voir, sur ses lèvres, le mot: «welches!»... Il ne l'a pas
-prononcé.
-
-C'est ainsi, en flânant, que nous arrivâmes, un soir, tard, à la
-frontière, à Grand-Fontaine, je crois, joli village égrené, en coquets
-chalets, dans un vert repli des Vosges. Il était huit heures et
-demie... Et nous avions l'idée folle d'aller coucher à Baccarat...
-Pourquoi, mon Dieu? Le douanier activa les formalités. Malgré l'heure
-tardive, il ne fit aucune difficulté pour nous rembourser notre dépôt.
-
---J'ai justement, aujourd'hui, de l'argent français, nous dit-il. Je
-pense que vous aimerez mieux ça...
-
-Le bureau était très propre, bien rangé; les hommes, très astiqués,
-dans leur vareuse verte. Ils nous souhaitèrent bon voyage.
-
-À Raon-la-Plaine, douane française nous fûmes accueillis comme des
-chiens. Un trou puant, un cloaque immonde, un amoncellement de fumier:
-telle était notre frontière, à nous... Ce que nous vîmes des maisons,
-nous parut misérable et sordide. Des gens hurlaient dans un café...
-
-Petit, maigre, le képi enfoncé de travers sur la nuque, une cravate
-bleue roulée en corde autour du cou, la vareuse débraillée, dégoûtante
-de graisse, un douanier s'était précipité au-devant de la voiture,
-en agitant une lanterne... Il nous interrogea, sur un ton impératif,
-presque grossier.
-
---Qu'est-ce qu'il y a dans ces malles?... ces paquets?
-
---Rien... des effets.
-
---Que vous dites?... Faudra voir ça!... Mais il est trop tard... À
-c't'heure, bonsoir!... Demain!
-
-J'entrai dans le bureau, pour me plaindre au chef... Une pièce en
-désordre... un parquet gluant de saletés... Il n'y avait pas de
-chef... Un homme dormait sur un banc, la tête sur un sac... Il
-poussa un grognement, puis un juron, au bruit de la porte ouverte...
-Dehors, les gens étaient sortis du café... entouraient l'automobile,
-nous regardaient hostilement, des êtres chétifs, terreux, la bouche
-mauvaise, les yeux sournois...
-
-Je décidai de rebrousser chemin jusqu'à Grand-Fontaine, pour y passer
-la nuit...
-
-Le lendemain matin, il nous fallut subir la visite. Le douanier
-s'acharna à la rendre la plus ignominieuse qu'il put. Il bouscula nos
-effets dans les malles, brisa un flacon dans un nécessaire, inventoria,
-pièce par pièce, les outils du mécanicien... Jusqu'à un kodak qu'il
-fallut enlever de son étui, pour voir ce qu'il y avait au fond. Cela
-dura une heure... Je rédigeai une réclamation... Mais où vont les
-réclamations?...
-
-Enfin, il nous permit de partir... furieux de n'avoir rien trouvé de
-suspect, heureux, tout de même, de nous avoir embêtés...
-
-Comme nous dépassions la dernière maison de cet ignoble village,
-une pierre, lancée, on ne sait d'où, vint briser une des glaces de
-l'automobile... J'en fus quitte pour une écorchure légère à la joue.
-
---Allons! dis-je... Pas d'erreur!... Nous sommes bien en France.
-
---Sale pays!... maugréa Brossette.
-
-Mais je pense qu'il parlait seulement de Raon-la-Plaine...
-
-
-
-Paris, Cormeilles-en-Vexin, 1905-1907.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
-DÉDICACE.--À Monsieur Fernand Charron
-
-LE DÉPART
-
-Avis au lecteur.--La vitesse.--Le garage.--Mon chauffeur.
---Frontières.--La douane allemande.--Vers Rocroy.--Une ville
-morte.--Une ville forte.--Une famille d'automobilistes.
-
-BRUXELLES
-
-Le roi en est.--L'accent belge.--Le repas des funérailles.
---Vive l'armée belge!--Ma complice.--Au cabaret.
-
-CHEZ LES BELGES
-
-Catholicisme.--Démocrates de Gand.--Constantin Meunier.--Un
-Industriel.--Waterloo.--Au Musée.--Il fait de la race.--Roi
-d'affaires.--Le caoutchouc rouge.--Remords.
-
-ANVERS
-
-Vers le port.--Un port--Bateaux--La ville.--Sur les quais.
---Tapirs.--Ministrels.--L'évangéliste --Émigrante.--Pogromes
---Prostitution.--Anvers prospère.
-
-EN HOLLANDE
-
-Fantômes.--Le lilas André Theuriet.--Vincent van Gogh et Bréda.--Sur
-les Hollandais.--Gorinchem.--La découverte de Claude Monet.--Le port,
-patrie du peintre.--La digue.--Soir à Dordrecht.--Dordrecht.--Le musée
-des Boërs.--Rotterdam.--Un spéculateur.--Canaux d'Amsterdam.--Foire aux
-fromages.--La porte entrebâillée.--Hymne à la paix et à La Haye.
-
-LA FAUNE DES ROUTES
-
-BORDS DU RHIN
-
-Düsseldorf.--Modern-style.--Mon ami von B...--Le Surempereur.--L'école
-de Düsseldorf.--Le théâtre repopulateur.--Une soirée au
-music-hall.--Souvenirs et rêveries dans Cologne.--Avec Balzac.--La
-femme de Balzac.--La mort de Balzac.--Les femmes allemandes et M.
-Paul Bourget.--Nos colonies.--Strasbourg.--Berlin-Sodome.--Les deux
-frontières.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La 628-E8, by Octave Mirbeau
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA 628-E8 ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of La 628-E8, by Octave Mirbeau.
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-
-The Project Gutenberg EBook of La 628-E8, by Octave Mirbeau
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: La 628-E8
- Avec le chapitre intégral "Balzac"
-
-Author: Octave Mirbeau
-
-Release Date: April 10, 2017 [EBook #54528]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA 628-E8 ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-Free Literature (back online soon in an extended version,
-also linking to free sources for education worldwide ...
-MOOC's, educational materials,...) (Images generously made
-available by the Internet Archive.)
-
-
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-
-
-<h1>LA 628-E8</h1>
-
-<h3>Par</h3>
-
-<h2>OCTAVE MIRBEAU</h2>
-
-<h4>COMPRENANT EN ANNEXE</h4>
-
-<h4>LE CHAPITRE INTÉGRAL «BALZAC»</h4>
-
-<h4>SUPPRIMÉ LORS DE L'APPARITION</h4>
-
-<h4>EN 1907</h4>
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</h5>
-
-<h5>FASQUELLE ÉDITEURS</h5>
-
-<h5>11, RUE DE GRENELLE, 11</h5>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[p. v]</a></span></p>
-<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="DEDICACE" id="DEDICACE">DÉDICACE</a></h4>
-
-
-<p>À Monsieur <span style="font-size: 0.8em;">FERNAND CHARRON</span></p>
-
-<p>À qui dédier le récit de ce voyage, sinon à vous, cher Monsieur
-Charron, qui avez combiné, construit, animé, d'une vie merveilleuse, la
-merveilleuse automobile où je l'accomplis, sans fatigue et sans accrocs?</p>
-
-<p>Cet hommage, je vous le dois, car je vous dois des joies multiples,
-des impressions neuves, tout un ordre de connaissances précieuses que
-les livres ne donnent pas, et des mois, des mois entiers de liberté
-totale, loin de mes petites affaires, de mes gros soucis, et loin de
-moi-même, au milieu de pays nouveaux ou mal connus, parmi des êtres si
-divers dont j'ai mieux compris, pour les avoir approchés de plus près,
-la force énorme et lente qui, malgré les discordes locales, malgré la
-résistance<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[p. vi]</a></span> des intérêts, des appétits et des privilèges, et malgré
-eux-mêmes, les pousse invinciblement vers la grande unité humaine.</p>
-
-<p>Oui, ce qui est nouveau, ce qui est captivant, c'est ceci. Non
-seulement l'automobile nous emporte, de la plaine à la montagne, de
-la montagne à la mer, à travers des formes infinies, des paysages
-contrastés, du pittoresque qui se renouvelle sans cesse; elle nous mène
-aussi à travers des mœurs cachées, des idées en travail, à travers
-de l'histoire, notre histoire vivante d'aujourd'hui...</p>
-
-<p>Du moins, on est si content qu'on croit vraiment que tout cela est
-arrivé. Et puis, pour nous les rendre supportables et sans remords, ne
-faut-il pas anoblir un peu toutes nos distractions?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il y a six ans, je me rappelle, parti, un malin, d'Aurillac, sur une
-des premières automobiles que vous ayez construites, j'arrivai, le
-soir, vers quatre heures, en plein Jura, à Poligny.</p>
-
-<p>C'était la fin d'un jour de marché. Tout était calme dans les rues. Nul
-bruit dans les cabarets, à peu près vides. Bêtes et gens s'en allaient
-pacifiquement, qui à l'étable, qui au foyer. Quelques groupes restaient
-encore à deviser sur la place, où les petits marchands avaient<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[p. vii]</a></span> démonté
-et repliaient leurs étalages... Rien qu'à la traverser, la ville me
-fut sympathique. Elle avait un air de décence, de bonne santé, de bon
-accueil, très rare en France.</p>
-
-<p>Dans l'auberge où je descendis, je m'attablai entre deux paysans,
-très beaux, très forts, les cheveux drus et noirs sur une puissante
-tête carrée, le masque modelé en accents énergiques; singulièrement
-avenants. Ils parlaient de leurs affaires, et moi, tout en mangeant
-de savoureuses truites, arrosées d'un excellent vin d'Arbois, je les
-écoutais parler. Comme ils n'avaient rien du nationalisme sectaire et
-méfiant, avec lequel, d'ordinaire, les paysans reçoivent ce qu'ils
-appellent les étrangers, ils permirent fort gentiment que je prisse
-part à leur conversation.</p>
-
-<p>Ils se montrèrent parfaits techniciens agricoles, curieux de progrès,
-informés au delà des choses de leur métier. Je n'avais plus, devant
-moi, l'Auvergnat, âpre et rusé, bavard et superstitieux, ignorant
-et lyrique, que j'avais quitté le matin même, non sans plaisir, je
-l'avoue; je voyais enfin des hommes, calmes, réfléchis, réalistes,
-précis, qui ne croient qu'à leur effort, ne comptent que sur lui,
-savent ce qu'ils veulent, ont le sentiment très net de leur force
-économique, exigent qu'on respecte en eux la dignité sociale et humaine
-du travail. Aucune trace de superstition, en leurs discours, et, ce qui
-me frappa beaucoup, pas le moindre misonéisme. Ils n'eurent pas une
-parole de haine contre l'automobilisme. Au contraire.<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[p. viii]</a></span> Ils admiraient
-grandement cette nouveauté, lui faisaient crédit de n'être encore
-qu'un sport&mdash;un sport expérimental&mdash;aux mains des riches, et ils en
-attendaient des applications démocratiques, avec confiance.</p>
-
-<p>À plusieurs reprises, ils marquèrent cette fierté que, de tous les
-départements français, le leur fût celui où l'instruction s'était le
-plus développée.</p>
-
-<p>L'un d'eux me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Chez nous, tous, nous désirons apprendre. Malheureusement, on ne
-nous apprend pas grand'chose. Nous n'avons pas, bien sûr, l'ambition
-de devenir des savants, comme Pasteur. Mais nous voudrions connaître
-l'indispensable. Or, l'instruction qu'on nous donne est, tout entière,
-à réformer. C'est l'instruction cléricale qui persiste hypocritement,
-dans l'instruction laïque. On nous farcit toujours l'esprit de légendes
-dont nous n'avons que faire... Mais nous continuons à ignorer les plus
-simples éléments de la vie: par exemple, ce que c'est que l'eau que
-nous buvons, la viande que nous mangeons, l'air que nous respirons, la
-semence que nous confions à la terre..., en bloc, tous les phénomènes
-naturels, et nous-mêmes... Alors, comme nos anciens, nous cheminons, à
-tâtons, dans la routine, et nous ne sommes pas capables de tirer parti
-des immenses richesses qui sont, partout, dans la nature, à portée de
-la main.</p>
-
-<p>L'autre, qui approuvait, dit à son tour:</p>
-
-<p>&mdash;Les socialistes nous prêchent sans cesse l'émancipation,
-l'affranchissement... J'en suis, parbleu!...<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[p. ix]</a></span> Mais, l'affranchissement,
-l'émancipation de quoi, si tout d'abord on n'affranchit et on
-n'émancipe notre cerveau?</p>
-
-<p>Je compris très bien que le passé n'avait plus aucune prise sur ces
-hommes conscients et qu'ils défendraient avec une volonté tenace et une
-tranquille assurance, les conquêtes, les pauvres petites conquêtes,
-matérielles et morales, qu'ils avaient su, tout seuls, arracher à la
-société et au sol ingrat de leurs montagnes...</p>
-
-<p>Et tel était le miracle... En quelques heures, j'étais allé d'une
-race d'hommes à une autre race d'hommes, en passant par tous les
-intermédiaires de terrain, de culture, de mœurs, d'humanité qui les
-relient et les expliquent, et j'éprouvais cette sensation&mdash;tant il me
-semblait que j'avais vu de choses&mdash;d'avoir, en un jour, vécu des mois
-et des mois.</p>
-
-<p>Et cette sensation que, seule, l'automobile peut donner, car les
-chemins de fer, qui ont leurs voies prisonnières, toujours pareilles,
-leurs populations parquées, toujours pareilles, leurs villes
-encloses que sont les chantiers et les gares, toujours pareilles,
-ne traversent réellement pas les pays, ne vous mettent point en
-communication directe avec leurs habitants,&mdash;cette sensation, tout
-à fait nouvelle, que de fois j'en goûtai la force et le charme, au
-cours de ce voyage exquis, où je retrouve constamment mon admiration
-et, je puis le dire, ma reconnaissance, pour cette maison roulante
-idéale, cet instrument docile et précis de pénétration qu'est
-l'automobile, et surtout&mdash;puisqu'il<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[p. x]</a></span> faut bien finir par tout ramener
-à soi&mdash;l'automobile créée par vous, cher monsieur Charron, pour mes
-curiosités et mes vagabondes rêveries...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'est pour cela que j'aime mon automobile. Elle fait partie désormais
-de ma vie; elle est ma vie, ma vie artistique et spirituelle, autant
-et plus que ma maison. Elle est pleine de richesses, sans cesse
-renouvelées, qui ne coûtent rien que la joie de les prendre au
-passage, ici, là, partout où m'entraînent la fantaisie de voir et
-le désir d'étudier. J'y sens vivre les choses et les êtres avec une
-activité intense, en un relief prodigieux, que la vitesse accuse, bien
-loin de l'effacer. Elle m'est plus chère, plus utile, plus remplie
-d'enseignements que ma bibliothèque, où les livres fermés dorment sur
-leurs rayons, que mes tableaux, qui, maintenant, mettent de la mort sur
-les murs, tout autour de moi, avec la fixité de leurs ciels, de leurs
-arbres, de leurs eaux, de leurs figures... Dans mon automobile j'ai
-tout cela, plus que tout cela, car tout cela est remuant, grouillant,
-passant, changeant, vertigineux, illimité, infini... J'entrevois,
-sans en être troublé, la dispersion de mes livres, de mes tableaux,
-de mes objets d'art; je ne puis me faire à l'idée, qu'un jour, je
-ne posséderai plus cette bête magique, cette fabuleuse<span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">[p. xi]</a></span> licorne qui
-m'emporte, sans secousses, le cerveau plus libre, l'oeil plus aigu,
-à travers les beautés de la nature, les diversités de la vie et les
-conflits de l'humanité.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Eh bien, faut-il vous le dire, cher monsieur Charron? J'ai beaucoup
-hésité, avant d'inscrire votre nom en tête de ce petit volume...
-J'avoue que, durant quelques heures, j'ai manqué de courage... Voilà un
-bien gros mot, n'est-ce pas, pour une chose pourtant bien naturelle et
-bien simple... C'est que je connais les hommes de mon temps, surtout de
-mon milieu. Leur bienveillance si connue, leur indomptable morale et
-l'intransigeance de leurs vertus, m'ont positivement effrayé... Mais le
-sentiment très vif que j'ai de ma liberté, l'horreur, non moins vive,
-que j'ai des usages reçus et des pratiques courantes, mon immoralité,
-pour tout dire, eurent vite fait de surmonter cette terreur passagère
-et absurde... Si on les écoutait, ces braves gens-là, on ne ferait
-jamais rien de ce que l'on veut et de ce qui vous plaît... Laissons-les
-dire...</p>
-
-<p>Laissons-les dire, mais profitons de cette circonstance pour risquer
-quelques observations...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">[p. xii]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'époque, cher monsieur Charron, est terriblement réfractaire à
-l'admiration que nous devons aux choses du progrès, à la reconnaissance
-que nous devons aux hommes qui travaillent, luttent et trouvent.
-Admiration et reconnaissance, on ne les comprend et ne les accepte
-que si elles sont tarifées et rétribuées selon des prix courants,
-proportionnés à l'enthousiasme avec lequel on les exprime. La presse
-est devenue si universellement vénale, elle oblige tellement toutes les
-choses de la vie à verser dans sa caisse, pour être reconnues valables,
-un impôt de plus en plus lourd, qu'un écrivain, aujourd'hui, sous
-peine de se déshonorer, n'a plus le droit de signaler une découverte
-scientifique importante, ou de confesser un plaisir, une émotion, si
-cette émotion, ce plaisir lui viennent d'un objet fabriqué et qui se
-vend. Pour un temps, dont on aperçoit, d'ailleurs, la fin prochaine, il
-peut encore&mdash;sauf dans <i>Le Journal</i>, bien entendu&mdash;admirer un livre, un
-tableau, une statue, dire, à peu près librement, ses impressions sur ce
-qu'on appelle une œuvre de l'imagination. Classification vraiment
-arbitraire et comique, car j'ai toujours pensé que les statues, les
-tableaux, les livres se vendent avec plus d'âpreté encore que les
-machines; et les machines m'apparaissent, bien plus que les livres, les
-statues, les tableaux, des oeuvres de l'imagination. Quand je regarde,
-quand j'écoute vivre cet admirable organisme<span class="pagenum"><a name="Page_xiii" id="Page_xiii">[p. xiii]</a></span> qu'est le moteur de
-mon automobile, avec ses poumons et son cœur d'acier, son système
-vasculaire de caoutchouc et de cuivre, son innervation électrique,
-est-ce que je n'ai pas une idée autrement émouvante du génie humain,
-de sa puissance imaginative et créatrice, que si je lis un livre de
-M. Paul Bourget, ou considère un tableau de M. Detaille, une statue
-de M. Denys Puech? Est-ce que le moindre mécanisme qui transporte
-l'énergie motrice, la chaleur, la parole, l'image, par de minces
-réseaux de fils métalliques, ou par d'invisibles ondes, n'implique pas
-une plus grande somme d'études, d'observations, d'efforts, de facultés
-supérieures?... Et cependant, le livre banal, infiniment inutile de
-M. Paul Bourget, la statue&mdash;si l'on peut dire&mdash;de M. Denys Puech, le
-tableau&mdash;euphémisme&mdash;de M. Detaille, il est admis, il est honorable,
-élégant, que je puisse les vanter tant que je voudrai, et tout le monde
-me louera d'avoir débité, à leur propos, les sottises esthétiques
-qui fermentent sous le crâne d'un critique d'art. Mais il me sera
-formellement interdit de décrire une machine qui, comme l'automobile,
-par exemple, bouleverse déjà, et bouleversera bien davantage les
-conditions de la vie sociale.</p>
-
-<p>Eh bien, je proteste, de toutes mes forces, contre cette conception
-éducatrice des journaux qui leur permet&mdash;parce que c'est de l'art&mdash;de
-vous raconter, en quatre colonnes, le dernier vaudeville des Variétés,
-et qui fait que nous ne savons rien, jamais rien,&mdash;parce que c'est
-du commerce,&mdash;des travaux admirables, par lesquels<span class="pagenum"><a name="Page_xiv" id="Page_xiv">[p. xiv]</a></span> tant de savants
-obscurs s'acharnent à conquérir, pour nous, chaque jour, un peu plus de
-bonheur...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Cette liberté, je ne la revendique pas, cher monsieur Charron, pour
-déclarer, tout de go, que vous avez inventé l'automobile. Mais, de
-vous y être passionné, l'automobilisme vous doit beaucoup. Parmi
-les constructeurs français&mdash;j'ai plaisir à le reconnaître&mdash;vous
-êtes certainement celui qui apporta le plus de progrès notables à
-cette industrie. Ingénieux, pratique et tenace, vous n'avez cessé de
-chercher et de trouver des améliorations, vous n'avez cessé de créer
-des dispositifs, adoptés universellement aujourd'hui, grâce à quoi
-nos moteurs ont atteint ce degré de presque-perfection, où nous les
-voyons en ce moment. Et ce qui m'étonne le plus, et dont je vous loue
-infiniment, c'est que vous vous soyez aussi préoccupé de leur donner
-une forme harmonieuse, et de doter la machine, comme un objet d'art, de
-sa part de beauté.</p>
-
-<p>Je vous ai suivi, avec un intérêt grandissant, depuis le jour où, dans
-les sous-sols de l'avenue de la Grande-Armée&mdash;vous n'aviez pas d'usine
-en ce temps-là&mdash;vous convoquiez quelques personnes à venir voir les
-pièces du premier châssis que vous alliez monter... J'en étais... Je
-me souviens qu'un curieux personnage, un Américain, qui n'est pas un
-inconnu et qui est roi, comme pas mal<span class="pagenum"><a name="Page_xv" id="Page_xv">[p. xv]</a></span> de citoyens de sa république,
-roi de l'Acier, M. Schwab, pour tout dire, en était aussi... Je le
-vois encore, prenant chaque pièce, successivement, et après l'avoir
-examinée, soupesée, éprouvée, flairée, disant:</p>
-
-<p>&mdash;Ça, c'est de l'acier... À la bonne heure!... Voilà de l'acier!...</p>
-
-<p>Si bien qu'avant de s'en aller il vous commanda deux châssis pour lui,
-dix autres, pour des Américains, des rois de quelque chose évidemment,
-dont il vous donna les noms et les adresses:</p>
-
-<p>Et il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;S'ils n'en veulent pas... tant pis pour eux!... Je les prendrai,
-moi... Marchez!... Marchez!... Ça, c'est de l'acier...</p>
-
-<p>Et moi, qui ne suis roi de rien, entraîné par l'exemple de M. Schwab,
-j'en commandai un, également.</p>
-
-<p>&mdash;Bon!... s'écria M. Schwab... Parfait!... Et si, au dernier moment,
-vous n'en voulez pas, non plus... je le prends... C'est de l'acier!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Lors de ce voyage que j'entreprends de raconter ici M. Schwab me
-rappelait cette journée, un soir, que je le vis entrer dans Delft, où
-moi-même je venais d'arriver...</p>
-
-<p>Ce fut une soirée assez comique, vraiment, et bien américaine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_xvi" id="Page_xvi">[p. xvi]</a></span></p>
-
-<p>Après le dîner, durant lequel nous avions beaucoup parlé de
-nos autos&mdash;car entre autres bienfaits de l'automobilisme, il
-est remarquable que le cours habituel de nos conversations sur
-l'immortalité de l'âme et sur les femmes en ait été si radicalement
-modifié&mdash;nous sortîmes. Et nous nous promenâmes par la ville.</p>
-
-<p>Curieuse et délicieuse ville, et si lointaine!</p>
-
-<p>La lune éclairait d'une lueur, aux éclats de nacre, les canaux
-encaissés, les ponts qui les enjambent d'une arche unique, les
-arbres grêles qui les bordent comme des rideaux de dentelle. Et les
-découpages, sur le ciel, des hauts pignons, prenaient des aspects
-d'un romantisme suranné et charmant... Puis, entre des espaces bleus,
-d'énormes tours surgissaient tout à coup dans la nuit argentée... Je
-dis qu'elles surgissaient; elles avaient plutôt l'air d'être tombées
-du ciel, ayant gardé l'obliquité de leur chute sur le sol. Et nous
-longions ensuite des palais, sombres et muets, où la lumière dessinait,
-çà et là, l'ogive d'une porte, l'intervalle d'un créneau, des plaques
-de vitraux treillissés... Personne dans les rues, presque pas de
-lumières aux fenêtres... des boutiques endormies dont le rayonnement
-semblait se rétrécir, s'affaiblir et mourir, comme celui des lampes qui
-vont s'éteindre dans un sanctuaire... Et, brusquement, nous respirions,
-parmi l'âcre odeur des eaux enfermées dans la pierre, de violents
-parfums de jacinthes qui montaient, vers nous, de barquettes pleines de
-fleurs, amarrées au quai et attendant le marché du lendemain.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_xvii" id="Page_xvii">[p. xvii]</a></span></p>
-
-<p>Nous ne parlions pas... M. Schwab fumait avec effort un de ces
-détestables cigares, comme n'en fument que les milliardaires... Et moi,
-transporté dans ce décor nocturne du moyen âge, il me semblait que
-fêtais loin de tout, loin des aciers et des rois de l'acier... si loin,
-si loin, si loin!</p>
-
-<p>Mais M. Schwab n'avait pas quitté le siècle, lui, ni l'Amérique, ni
-même l'avenue de la Grande-Armée... Il s'acharnait à tirer sur son
-cigare qui laissait une affreuse odeur, derrière lui... Et cela faisait
-exactement le bruit que font les carpes dans un bassin, quand elles
-viennent respirer, le museau hors de l'eau, l'air des beaux soirs
-d'été. Je l'entendais, dans l'intervalle de ces bruits, qui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Ce petit Charron... Hein? C'est un gaillard!... Il sait ce que c'est
-que l'acier...</p>
-
-<p>Deux femmes, en longues manies noires, passèrent près de nous, avec
-des pas feutrés, silencieuses comme des vols de chauves-souris... D'où
-venaient-elles?... Où allaient-elles?... Était-ce même des femmes?...
-N'était-ce pas plutôt des âmes, des âmes anciennes, les âmes nocturnes
-de tout ce passé?... Je vis leurs manteaux se fondre dans la nuit...</p>
-
-<p>M. Schwab ne les avait pas regardées... Il poursuivait:</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez... en Amérique... ce petit Charron, il serait roi aussi...
-roi de l'automobile...</p>
-
-<p>Et alors, au loin, très loin, ce fut comme un son de cloche, un tout
-petit son de cloche, d'un timbre unique,<span class="pagenum"><a name="Page_xviii" id="Page_xviii">[p. xviii]</a></span> sans vibration prolongée,
-un son pareil au chant si joli, si mélancolique du crapaud, dans les
-jardins étouffants d'août... Puis d'autres sons de cloche, aussi
-lointains, à l'est, à l'ouest, se répondirent... Je crus voir des
-intérieurs de couvents, des cloîtres, des visages blêmes sous des
-voiles, des mains jointes, des cierges... Et, près de moi, une voix que
-je n'écoutais plus, et dont il ne me venait que des paroles coupées par
-le silence que ces petits sons de cloche, là-bas, partout, rendaient si
-émouvant, si mystérieux, une voix disait:</p>
-
-<p>&mdash;Carburateur... boîte de vitesse... boîte d'embrayage... magnéto...
-acier... acier... acier... acier...</p>
-
-<p>Et ce moi «trust... trust... trust...» qui vibrait, me chatouillait,
-m'agaçait l'oreille, comme un bourdonnement d'insecte:</p>
-
-<p>&mdash;Pruut... Pruut... Pruut!...</p>
-
-<p>Nous ne rentrâmes que fort tard à l'hôtel.</p>
-
-<p>J'ai pensé que cela vous amuserait de savoir que vous aviez préoccupé
-l'esprit d'un homme tel que M. Schwab, au point que, dans un soir calme
-de Hollande, parmi le décor d'une vieille ville, illustrée de tant de
-souvenirs et qui, depuis Guillaume le Taciturne, n'a guère changé, il
-vous ait sacré Roi de l'Automobile!...</p>
-
-<p style="text-align: right; font-size: 0.8em;">OCTAVE MIRBEAU.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[p. 1]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="LA_628-E8" id="LA_628-E8">LA 628-E8</a></h3>
-
-
-
-<hr class="tb" />
-<h4><a name="LE_DEPART" id="LE_DEPART">LE DÉPART</a></h4>
-
-
-
-<p class="caption"><a id="Avis_au_lecteur"></a>Avis au lecteur.</p>
-
-<p>Voici donc le Journal de ce voyage en automobile à travers un peu de la
-France, de la Belgique, de la Hollande, de l'Allemagne, et, surtout, à
-travers un peu de moi-même.</p>
-
-<p>Est-ce bien un journal? Est-ce même un voyage?</p>
-
-<p>N'est-ce pas plutôt des rêves, des rêveries, des souvenirs, des
-impressions, des récits, qui, le plus souvent, n'ont aucun rapport,
-aucun lien visible avec les pays visités, et que font naître ou
-renaître, en moi, tout simplement, une figure rencontrée, un paysage
-entrevu, une voix que j'ai cru entendre chanter ou pleurer dans le
-vent? Mais est-il certain que j'aie réellement entendu cette voix, que
-cette figure, qui me rappela tant de choses joyeuses ou mélancoliques,
-je l'aie vraiment rencontrée quelque part; et que j'aie vu, ici ou là,
-de mes yeux vu, ce paysage, à qui je dois telles pages d'un si brusque
-lyrisme, et qui, tout à coup,&mdash;par suite de<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[p. 2]</a></span> quelles associations
-d'idées?&mdash;me fit songer au botanisme académique de M. André Theuriet?</p>
-
-<p>Il y a des moments où, le plus sérieusement du monde, je me demande
-quelle est, en tout ceci, la part du rêve, et quelle, la part de la
-réalité. Je n'en sais rien. L'automobile a cela d'affolant qu'on n'en
-sait rien, qu'on n'en peut rien savoir. L'automobile, c'est le caprice,
-la fantaisie, l'incohérence, l'oubli de tout... On part pour Bordeaux
-et&mdash;comment?... pourquoi?&mdash;le soir, on est à Lille. D'ailleurs, Lille
-ou Bordeaux, Florence ou Berlin, Buda-Pesth ou Madrid, Montpellier ou
-Pontarlier..., qu'est-ce que cela fait?...</p>
-
-<p>L'automobile, c'est aussi la déformation de la vitesse, le continuel
-rebondissement sur soi-même, c'est le vertige.</p>
-
-<p>Quand, après une course de douze heures, on descend de l'auto, on est
-comme le malade tombé en syncope et qui, lentement, reprend contact
-avec le monde extérieur. Les objets vous paraissent encore animés
-d'étranges grimaces et de mouvements désordonnés... Ce n'est que, peu
-à peu, qu'ils reprennent leur forme, leur place, leur équilibre. Vos
-oreilles bourdonnent, comme envahies par des milliers d'insectes aux
-élytres sonores. Il semble que vos paupières se lèvent avec effort sur
-la vie, comme un rideau de théâtre sur la scène qui s'illumine... Que
-s'est-il donc passé?... On n'a que le souvenir, ou plutôt la sensation
-très vague, d'avoir traversé des espaces vides, des blancheurs
-infinies, où dansaient, se tordaient des multitudes de petites langues
-de feu... Il faut se secouer, se tâter, taper du pied sur le sol, pour
-s'apercevoir que votre talon pose sur quelque chose de dur, de solide,
-et qu'il y a autour de vous, devant vous, des maisons, des boutiques,
-des gens qui passent, qui parlent, qui<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[p. 3]</a></span> s'empressent... On ne se
-ressaisit bien que le soir, tard, après dîner. Encore, vous reste-t-il
-une sorte d'agitation nerveuse qui décuplera et grossira vos rêves de
-la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, me direz-vous, c'est le journal d'un malade, d'un fou, que
-vous allez nous donner?</p>
-
-<p>Hélas!..., cher monsieur Thureau-Dangin, quel homme&mdash;même parmi ceux
-qui ont le moins de génie&mdash;peut se vanter de n'être ni fou, ni malade?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Au gré de souvenirs qui ne sont peut-être que des rêves, et de rêves
-qui ne sont peut-être que des impressions réelles, il est possible,
-après tout, que je vous mène de Cologne à Rotterdam, de Rotterdam
-à Hambourg, de Hambourg à Anvers, d'Anvers à Delft, de Delft au
-Helder, du Helder à Brême et à Düsseldorf, et que, pour arriver à ces
-différentes étapes, nous passions par l'Amérique, la Russie, la Chine,
-les lacs d'Afrique, les montagnes glacées des solitudes polaires.
-Mais ne vous y fiez point. En tout cas, n'attendez pas de moi des
-renseignements historiques, géographiques, politiques, économiques,
-statistiques, des documents parlementaires, édilitaires, militaires,
-universitaires, judiciaires... Non que je les méprise, croyez-le
-bien... Mais où et comment eussè-je pu les recueillir? Il faut habiter
-un pays, vivre parmi ses institutions, ses usages quotidiens, ses
-mœurs et ses modes, pour en sentir les bienfaits ou les outrages...
-Or, je n'ai pu que rouler sur ses routes, comme un boulet sur la courbe
-de sa trajectoire.</p>
-
-<p>Que les démographes et les sociologues laissent donc ici toute
-espérance! Je n'ai point la prétention de<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[p. 4]</a></span> leur offrir un ouvrage
-sérieux et copieux, comparatif de l'état des peuples, énumérateur de
-leurs richesses, annonciateur de leurs destinées, et qui&mdash;pour peu
-qu'en plus de ces connaissances respectables et chimériques je connusse
-intimement la concierge ou la corsetière de Madame de X...,&mdash;me
-vaudrait les éloges de l'Institut, et, peut-être, ce prix&mdash;ah! que j'ai
-souvent souhaité&mdash;ce prix qui répond, au très gracieux, au très galant,
-au très décoratif nom de Reine Pou!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je sais des gens qui ont le don d'écrire, en marge de leurs guides, au
-jour le jour, leurs émotions de voyage, ou ce qu'ils croient être leurs
-émotions; qui vont, de salle en salle, dans les musées, un stylographe
-d'une main, un carnet de l'autre, le Bædecker en poche, les yeux
-ailleurs et l'esprit nulle part; qui font arrêter la voiture devant une
-ruine historique, un point de vue recommandé, l'emplacement d'un ancien
-champ de bataille, pour enregistrer aussitôt une «idée et sensation»,
-qui n'est le plus souvent que la réminiscence d'une lecture de la
-veille; qui ne s'endorment jamais sans avoir inscrit scrupuleusement
-le compte détaillé de leurs enthousiasmes, en même temps que de leurs
-dépenses.</p>
-
-<p>Par exemple, ceci, que j'ai lu sur un carnet oublié par un touriste
-dans une chambre d'hôtel:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Visité le château de Chambord (voir description dans
-<i>Bædecker...</i>). On ne bâtit plus comme ça... Oublié les
-hontes du présent (Combes, Pelletan, Jaurès, Hervé)...
-Vécu toute la journée parmi les nobles gloires du
-passé... (François I<sup>er</sup>, Diane de Poitiers,
-duchesse<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[p. 5]</a></span> d'Étampes)... Me sens consolé, et meilleur... (à
-développer)... Donné deux francs au gardien, ce que ma femme
-trouve excessif... Acheté pour douze sous de cartes postales
-illustrées (montrer combien ces cartes postales grèvent
-aujourd'hui le budget d'un voyage).»</p></blockquote>
-
-<p>Ces gens-là, je les vénère. Peut-être connaissent-ils des joies
-supérieures que j'ignore. Mais je tiens à les ignorer, me contentant
-des miennes, dont je ne sais pas d'ailleurs si ce sont des joies.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'écrirai donc ceci au hasard de mes souvenirs et de mes rêves,
-sans trop distinguer entre eux. Vous y verrez souvent, j'imagine,
-des contradictions qui choqueront votre âme délicate et ordonnée,
-exaspéreront votre esprit, si plein de forte logique... Qu'y faire?
-C'est que je suis homme, comme tout le monde, et que rien des
-infirmités, des incohérences, des erreurs humaines, ne m'est étranger.
-De même que tous mes semblables,&mdash;qui se vantent, avec un si comique
-orgueil, de n'être que cœur, cerveau, et tout ailes,&mdash;j'ai un
-estomac, un foie, des nerfs, par conséquent des digestions, des
-mélancolies et des rhumatismes, sur lesquels le soleil et la pluie, le
-plaisir et la peine exercent des influences ennemies. Ce que M. Paul
-Bourget appelle des «états de l'esprit», ce n'est jamais que des «états
-de la matière», qui affectent diversement notre sensibilité morale,
-notre imagination, le mouvement et la direction de nos idées, comme les
-météores, qui passent sur la mer, en changent, mille fois par jour,
-la coloration et le rythme. Selon que mes organes fonctionnent bien
-ou mal, il m'arrive de<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[p. 6]</a></span> détester, aujourd'hui, ce que j'aimais hier,
-et d'aimer le lendemain, ce que, la veille, j'ai le plus violemment
-détesté. Loin de m'en plaindre, je m'en réjouis, car c'est cela qui
-donne à la vie son intérêt innombrable... «Il y a quelque chose que je
-préfère à la beauté, c'est le changement», écrit Ernest Renan, à moins
-que ce ne soit M. Maurice Barrès.</p>
-
-<p>Enfin, je tâcherai de suivre, en toutes choses, le conseil de ce
-Boileau, si sottement calomnié, et qui veut qu'un beau désordre soit un
-effet de l'art.</p>
-
-<p>Comme il doit être content, aujourd'hui, ce Boileau!</p>
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a id="La_vitesse"></a>La vitesse.</p>
-
-<p>Il faut bien le dire&mdash;et ce n'est pas la moindre de ses
-curiosités&mdash;l'automobilisme est une maladie, une maladie mentale. Et
-cette maladie s'appelle d'un nom très joli: la vitesse. Avez-vous
-remarqué comme les maladies ont presque toujours des noms charmants?
-La scarlatine, l'angine, la rougeole, le béri-béri, l'adénite, etc.
-Avez-vous remarqué aussi que, plus les noms sont charmants, plus
-méchantes sont les maladies?... Je m'extasie à répéter que la nôtre
-se nomme: la vitesse... Non pas la vitesse mécanique qui emporte la
-machine sur les routes, à travers pays et pays, mais la vitesse, en
-quelque sorte névropathique, qui emporte l'homme à travers toutes
-ses actions et ses distractions... Il ne peut plus tenir en place,
-trépidant, les nerfs tendus comme des ressorts, impatient de repartir
-dès qu'il est arrivé quelque part, en mal d'être ailleurs, sans cesse
-ailleurs, plus loin qu'ailleurs... Son cerveau est une piste sans
-fin où pensées, images,<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[p. 7]</a></span> sensations ronflent et roulent, à raison de
-cent kilomètres à l'heure. Cent kilomètres, c'est l'étalon de son
-activité. Il passe en trombe, pense en trombe, sent en trombe, aime en
-trombe, vit en trombe. La vie de partout se précipite, se bouscule,
-animée d'un mouvement fou, d'un mouvement de charge de cavalerie, et
-disparaît cinématographiquement, comme les arbres, les haies, les
-murs, les silhouettes qui bordent la route... Tout autour de lui, et
-en lui, saute, danse, galope, est en mouvement, en mouvement inverse
-de son propre mouvement. Sensation douloureuse, parfois, mais forte,
-fantastique et grisante, comme le vertige et comme la fièvre.</p>
-
-<p>Par exemple, je vais à Amsterdam... Quand j'ai un ennui, un dégoût,
-simplement, pour ne plus entendre parler de M. Willy et de M.
-Bernstein, je vais à Amsterdam. Je décide que j'y resterai huit jours,
-huit jours d'oubli, huit jours de joie... Il me faut huit jours, bien
-pleins, pour revoir, un peu superficiellement, mais avec calme, cette
-admirable ville. Si huit jours ne me suffisent pas, j'en prendrai
-quinze... Je suis libre de moi, de mon temps... Rien ne me retient ici;
-rien ne me presse là-bas.</p>
-
-<p>Et je pars.</p>
-
-<p>J'arrive à Amsterdam... Malgré la douceur de ma C.-G.-V., et
-l'élasticité moelleuse, berceuse, de ses uniques ressorts, j'arrive,
-un peu moulu d'avoir traversé les infâmes pavés, les offensants et
-barbares pavés de la Belgique, où succombèrent tant de pauvres châssis,
-mal préparés à affronter ces obstacles de pierre qui font, des routes
-flamandes, quelque chose comme d'interminables moraines... Donc,
-j'arrive, un matin, car je suis allé coucher à La Haye, où j'ai revu le
-Vivier et ses Cygnes, où j'ai respiré ce calme doux, ce calme doré<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[p. 8]</a></span> qui
-doit me guérir de toute vaine agitation... Enfin... enfin... me revoici
-à Amsterdam... Je suis content... Décidément, huit jours, quinze
-jours... ce n'est pas assez... Je resterai trois semaines.</p>
-
-<p>Je dis à mon mécanicien:</p>
-
-<p>&mdash;Brossette, mon ami... nous resterons un mois ici... Peut-être plus.</p>
-
-<p>Brossette sourit et répond:</p>
-
-<p>&mdash;Entendu, monsieur... Alors, faut descendre les bagages?... Tous?</p>
-
-<p>&mdash;Tous, tous, tous... Je crois bien...</p>
-
-<p>&mdash;Entendu, monsieur...</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, mon bon Brossette... congé... Je n'ai pas besoin de la
-voiture ici...</p>
-
-<p>Le sourire de Brossette s'accentue...</p>
-
-<p>&mdash;Bon!... bon!... fait-il... En tout cas, j'attendrai monsieur, ce
-soir, pour les ordres.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, mais non... Couchez-vous... Amusez-vous...</p>
-
-<p>Et il se rend au garage.</p>
-
-<p>À peine sorti de la voiture, la douche prise, le corps, des pieds à
-la tête, frotté à l'essence de sauge et de romarin, souple, gai, le
-jarret solide, je vais par la ville... Lentement, d'abord... en bon
-promeneur qui veut jouir des choses qu'il retrouve, qu'il aime...
-Ah! quelle ville!... Quelle joie!... Quelle tranquillité en moi!...
-Pour la cent-millième fois, avec des phrases que je connais et que
-vous connaissez si bien, je bénis l'invention de l'automobile et ses
-incomparables bienfaits... Je me dis:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle merveille! On part quand on veut. On s'arrête où l'on veut.
-Plus de ces horaires tyranniques, qui vous arrachent du lit trop tôt,
-qui vous font arriver à des heures stupides de la nuit, dans des gares<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[p. 9]</a></span>
-boueuses et compliquées. Plus de ces promiscuités, en d'étroites
-cellules, avec des gens intolérables, avec les chiens, les valises, les
-odeurs, les manies de ces gens... Viendrais-je si souvent à Amsterdam,
-s'il me fallait subir, toute une nuit, en un wagon, l'horreur de ces
-voisinages et le danger de ces haleines, quand on a l'air vivifiant
-de la prairie, de la forêt? Oh non!... Et les flâneries libres, les
-belles, les délicieuses flâneries!... Le polder, le polder!...</p>
-
-<p>Et, en me disant cela, sans m'apercevoir de rien, à chaque pas qui me
-pousse et qui m'entraîne, je vais plus vite... encore plus vite... Mes
-reins ont des élasticités de caoutchouc neuf; mes semelles, sur les
-pavés, les trottoirs, rebondissent, devant moi, derrière moi, comme
-des balles de tennis... Je cours pour les rattraper... Je cours... je
-cours...</p>
-
-<p>Je commence par les musées, n'est-ce pas?... par ces musées magnifiques
-où, devant le génie de Rembrandt et de Vermeer, je suis venu oublier
-les Expositions parisiennes, les pauvres esthétiques, essoufflées et
-démentes de nos esthéticiens... Des salles, des salles, des salles,
-dans lesquelles il me semble que je suis immobile, et où ce sont les
-tableaux qui passent avec une telle rapidité que c'est à peine si
-je puis entrevoir leurs images brouillées et mêlées... Et l'instant
-d'après, sans trop savoir ce qui m'est arrivé, je me trouve longeant
-les canaux, les canaux aux eaux mortes, bronzées et fiévreuses, où
-glissent, pareilles aux jonques chinoises, ces massives et belles
-barques néerlandaises qui laissent tomber, sur la surface noire, le
-reflet vert, acide et mouvant de leurs proues renflées.</p>
-
-<p>Maintenant, me voici sur des places, dans des rues, dans des ruelles
-qui se croisent et s'entre-croisent, ces<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[p. 10]</a></span> rues si prodigieusement
-colorées, où défilent, défilent des maisons en porte-à-faux, d'un
-dessin si souple, de hautes façades, étroites et pointues, qui se
-penchent les unes sur les autres, s'étranglent les unes entre les
-autres, s'écrasent les unes contre les autres. Deux fois, trois fois,
-j'ai traversé le Dam... Je vais toujours, et, devant les glaces des
-magasins, je me surprends à regarder passer une image forcenée, une
-image de vertige et de vitesse: la mienne.</p>
-
-<p>Et ce sont des jardins, avec des massifs de tulipes... d'énormes
-monuments de brique... des banques comme des citadelles, la Bourse,
-toute rouge, encore des canaux, des canaux, des ponts, des ponts,
-et encore des maisons qui dansent et croulent, et, à deux enjambées
-de la Kalverstraat, c'est le petit béguinage catholique, invisible,
-silencieux, tout à fait perdu au milieu des boutiques vivantes
-et trafiquantes, avec sa minuscule église, ses étroits jardins
-triangulaires, si tristes d'être sans verdure et sans fleurs, ses
-petites maisons à pignon vert, au seuil desquelles, accroupies et
-tassées sous leurs coiffes plates, l'on voit prier et dodeliner de la
-tête, des vieilles très anciennes, qui ne vous regardent pas, qui ne
-regardent jamais rien, qui n'ont jamais rien regardé...</p>
-
-<p>Je vais toujours... Ah! c'est le port...</p>
-
-<p>Le soir est venu... Il souffle un vent humide et très froid. Je
-n'aperçois dans la brume que des feux rouges, jaunes, verts, qui
-clignotent, très pâles, sur le canal... Les sirènes ne discontinuent
-pas de crier, comme des chiens perdus dans la nuit. Alors, je m'enfonce
-dans les quartiers presque inconnus de ce port, où se cachent d'affreux
-bouges, des musicos hurlants, toute une Inde étrange, boueuse et
-glacée, un carnaval mi-septentrional, mi-javanais, qui vous racle les
-nerfs de<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[p. 11]</a></span> ses musiques aigres et traînantes, vous prend à la gorge, par
-ses odeurs de salure marine, de goudron, d'alcool, d'opium, de pétrole,
-d'oripeaux fétides, de chairs noires ou cuivrées, où, ici et là, autour
-d'un bras levé, d'une cheville en l'air, reluit un cercle d'or... Que
-sais-je?...</p>
-
-<p>Car tout est nouveau, à Amsterdam, tout vous arrête, à ses aspects
-multiples, tragiques et lointains... Mais je ne m'arrête pas... je ne
-m'arrête nulle part... Je bouscule une négresse qui s'est accrochée à
-moi, et, de ses grosses lèvres rougies de bétel, me souffle au visage,
-avec des paroles de luxure, une odeur de mort... Et je vais... je vais
-sans savoir où je vais... Je garde le souvenir vague de brasseries
-obscures et profondes, en voûte de chapelle, où des visages d'ombre et
-de silence regardent des foules qui passent, sans cesse, en cortèges
-noirs, sous des lumières aveuglantes, comme des projections de lanterne
-magique... Et puis rien... rien que des choses qui glissent... qui
-fuient... qui tournoient comme des ondes... et se balancent comme des
-vagues...</p>
-
-<p>Rentré à l'hôtel, exténué, fourbu, la tête éclatant sous la pression de
-tout ce que j'y ai entassé d'images tronquées, qui cherchent vainement
-à se rejoindre, je n'ai plus qu'une obsession: m'en aller, m'en
-aller... Oh! m'en aller...</p>
-
-<p>Brossette est là qui m'attend... Il cause avec le portier. Il fait
-le héros... Avec des gestes imitatifs, il décrit des virages, des
-vitesses extravagantes, raconte des voyages admirables qu'il n'a jamais
-accomplis, et où son sang-froid, son audace, sa science de mécanicien
-m'ont sauvé de la mort... Je suis si heureux de le voir là, que j'ai
-envie de l'embrasser.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mon bon Brossette... La voiture est prête?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[p. 12]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Alors... demain matin..., sept heures précises, Brossette... Nous
-partons... nous partons...</p>
-
-<p>Brossette ne s'étonne pas... Il a l'habitude de ces brusques sautes
-dans mes résolutions... Pourtant, il ne peut s'empêcher&mdash;mais avec
-discrétion&mdash;de manifester son contentement... Je sais qu'il n'aime pas
-Amsterdam. Il m'a dit, un jour de spleen:</p>
-
-<p>&mdash;Ça n'est pas une ville pour un chauffeur...</p>
-
-<p>Il préfère Trouville, Dieppe, Monte-Carlo, Ostende... Ça, c'est des
-garages... Il préfère surtout l'avenue de la Grande-Armée, la vraie
-patrie du chauffeur.</p>
-
-<p>Il me demande:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, monsieur rentre à Paris?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui... Et d'un trait, Brossette... d'un trait...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur a raison.</p>
-
-<p>En se retirant, il hausse les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Que monsieur ne me parle pas d'un pays où on tire l'essence à même un
-tonneau.</p>
-
-<p>Et puis, lui aussi, sans doute, a le vertige, quand il n'est plus sur
-sa machine, la main au volant... C'est là que le calme rentre dans son
-âme, et dans la mienne...</p>
-
-<p>Il savait si bien à quoi s'en tenir, ce malin de Brossette, qu'en dépit
-de mes ordres, il n'a descendu de l'auto que ma valise...</p>
-
-<p>Ah! comment faire pour attendre à demain? car je sens que je ne
-dormirai pas... Malgré le calme de cet hôtel, tous mes nerfs vibrent et
-trépident... Je suis comme la machine qu'on a mise au point mort, sans
-l'éteindre, et qui gronde...</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[p. 13]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Le_garage" id="Le_garage">Le garage.</a></p>
-
-
-<p>Charles Brossette? Il vaut la peine d'une digression...</p>
-
-<p>Mais avant que de parler de lui, je dois dire un mot du milieu où
-naquit et se développa cette nouvelle forme zoologique: le mécanicien.</p>
-
-<p>L'automobilisme est un commerce en marge des autres, un commerce qui
-ressemble encore un peu à celui des tripots et des restaurants de nuit.
-À son début, il ne s'adressait exclusivement qu'au monde du plaisir et
-du luxe. Il groupa donc, fatalement, automatiquement, autour de lui, le
-même personnel, à peu près: fêtards décavés, gentilshommes tire-sous,
-pantins sportifs, échappés des albums de Sem, cocottes allumeuses
-et proxénètes, toute cette apacherie brillante, toute cette pègre
-en gilets à fleurs, qui vit des mille métiers obscurs, inavouables,
-que produisent la galanterie et le jeu, et dont les cabinets de
-toilette, les cercles, sont les ordinaires bureaux. Les «grands noms
-de France», soutiens des religions mortes et des monarchies disparues,
-qui rougiraient de pratiquer des commerces licites, s'adonnent le
-plus volontiers du monde aux pires commerces clandestins, pourvu
-que leur élégance n'en souffre pas trop, publiquement, et que s'y
-rassurent leurs principes traditionnels. Car il est faux de dire qu'ils
-déchoient, ces gentilshommes; ils continuent. Ils se ruèrent donc
-sur l'automobilisme avec frénésie. Tel duc, tel vicomte, qui gagnait
-péniblement sa vie, en procurant à des Américains, à des banquiers
-enrichis, de vieux meubles truqués, d'antiques bibelots maquillés, des
-tableaux contestables, et, à l'occasion, des demoiselles à coucher ou
-à marier, se mirent à brocanter des<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[p. 14]</a></span> automobiles, à décorer, de leur
-présence rétribuée, des garages qui se constituèrent, un peu partout,
-pour l'exploitation&mdash;que dis-je?&mdash;pour le détroussement du client
-nouveau.</p>
-
-<p>Ces garages formèrent des équipes de mécaniciens. Ils leur inculquèrent
-d'assez vagues connaissances sur la conduite et l'entretien des
-moteurs; ils leur apprirent, surtout, à les détraquer, adroitement,
-comme le cocher de grande maison détraque un attelage, pour avoir à le
-remplacer et réaliser aussi de forts bénéfices sur la vente de l'un et
-l'achat de l'autre. Ils leur enseignèrent d'admirables méthodes, les
-trucs les plus variés, qui permissent de centupler la fourniture de
-l'outillage, des accessoires, de voler sur l'huile et sur l'essence,
-d'exploiter la fragilité des pneumatiques, comme le cocher dont je
-parle vole sur l'avoine, le fourrage, la paille... Ce fut une école de
-démoralisation où, s'entraînant l'un l'autre, le vieux lascar stimulant
-le néophyte timide, chacun perdit, peu à peu, le sens proportionnel de
-l'argent, la plus élémentaire notion de la valeur réelle de la camelote
-brute ou travaillée. Et ce fut si fou que ce qui coûtait, ailleurs,
-deux sous, valut, ici, sans qu'on s'étonnât trop, vingt francs. J'ai
-le souvenir d'une note où un lanternier d'automobile me comptait
-cent francs une simple soudure de phare, qui en valait bien trois...
-Tel accessoire, coté, en ces temps héroïques, quatre-vingts francs,
-est coté sept francs aujourd'hui dans les catalogues&mdash;illustrés par
-Helleu,&mdash;des maisons les plus chères. Le reste, à l'avenant.</p>
-
-<p>Ils ne risquaient rien, ni le mécanicien, ni le garage, car ils
-tablaient à coup sûr, sur l'ignorance du client, à qui il suffisait,
-pour qu'il se tût, qu'on lui lançât à propos une belle expression
-technique:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, c'est le train baladeur. C'est<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[p. 15]</a></span> l'arbre de came...
-C'est le cône d'embrayage... C'est le différentiel... Le différentiel,
-monsieur... pensez donc!</p>
-
-<p>Contre de si terribles mots, que vouliez-vous qu'il fît?... Qu'il
-payât... Et il payait... Il se montrait même assez fier d'avoir acquis
-le droit de dire à ses amis:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis ravi de ma machine... Elle va très bien... Hier, j'ai eu une
-panne de différentiel...</p>
-
-<p>Aujourd'hui que le commerce de l'automobilisme se développe de tous
-côtés, amène une concurrence formidable, tend à rentrer dans les
-conditions normales des autres commerces, les garages voudraient bien
-refréner le mal qu'ils ont déchaîné... Ainsi les escrocs arrivés, les
-cocottes vieillies aspirent à l'honorabilité d'une existence décente et
-régulière. Dans l'espoir de faire disparaître une partie de ces abus
-qui finissaient par les discréditer, eux aussi, la chambre syndicale
-des constructeurs d'automobiles a décidé de refuser impitoyablement,
-aux mécaniciens, des commissions, sur les réparations des voitures
-qu'ils mènent. On commence, un peu partout, à prendre des précautions,
-pour ramener à des pourcentages avouables le taux de ces bénéfices
-usuraires. On voit dans les garages, ceux qui furent les plus acharnés,
-hier, à inculquer aux mécaniciens les meilleurs procédés de brigandage,
-leur prêcher, aujourd'hui, d'un ton convaincu, les beautés de la
-modération et du désintéressement, le respect enthousiaste de la
-morale. Les garages leur crient:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est que d'être honnête, mes amis, et d'avoir une conscience pure.</p>
-
-<p>Reste à savoir si des gens habitués à des gains qui, pour être
-immoraux, n'en ont pas moins augmenté leur vie, élargi leur bien-être,
-fondé une caste, enviée des autres travailleurs, y renonceront
-facilement...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[p. 16]</a></span></p>
-
-<p>Un jour, Brossette, avec qui je discutais de ces choses, me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, quoi, monsieur?... Quoi donc?... Tout ça c'est des histoires
-de riches... Alors?</p>
-
-<p>Et pourtant Brossette est conservateur, nationaliste, clérical.
-En dehors de <i>L'Auto</i>, il ne lit que <i>La Libre Parole...</i> Encore
-aujourd'hui, il croit fermement à la trahison de Dreyfus, comme un
-brave homme.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Mon_chauffeur" id="Mon_chauffeur">Mon chauffeur.</a></p>
-
-
-<p>Brossette&mdash;Charles-Louis-Eugène Brossette,&mdash;est né en Touraine, dans
-un petit village, près d'Amboise. Jusqu'à vingt ans, il a travaillé,
-chez son père, maréchal-ferrant, et là, il a pris, en même temps que
-le goût des chevaux, le goût de «la mécanique»: les deux choses qui
-ont fait sa vie. Son service militaire terminé, son père, un des plus
-parfaits ivrognes de la région, étant mort, le jeune Charles Brossette
-est entré, comme charretier, dans une grande ferme, puis, comme cocher,
-chez des bourgeois riches. Il aimait bien les chevaux, les connaissait
-à merveille, les menait et les soignait de même, mais il détestait la
-livrée. Ses divers patrons souffraient de ce qu'il fût toujours «ficelé
-comme quat'sous». Il n'a pas changé, d'ailleurs.</p>
-
-<p>Lorsqu'on commence à parler de l'automobile, Brossette comprend
-aussitôt qu'il y a quelque chose à faire «là-dedans». Il a des
-économies&mdash;car, contrairement aux lois de l'hérédité, il est sobre et
-même un peu avare&mdash;et il s'en vient à Paris, pour apprendre ce nouveau
-métier, dans un garage. Il est intelligent, adroit; il s'y passionne.
-Ce lourdaud de province en<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[p. 17]</a></span> remontre bien vite aux lascars parisiens
-les plus délurés. Il va d'usine en usine, de garage en garage, se
-familiarise avec tous les types de voiture, conduit des cocottes, des
-boursiers, des ducs, fait des voyages, prend part à des enlèvements de
-jeunes filles et à des épreuves de tourisme.</p>
-
-<p>Il revenait d'Amérique, un peu désillusionné, quand je le rencontrai,
-lui cherchant une voiture, moi, un mécanicien. Au cours de nos
-pourparlers, je lui demandai son opinion sur l'Amérique.</p>
-
-<p>&mdash;Rien d'épatant, monsieur, me répondit-il. L'Amérique? Tenez... c'est
-Aubervilliers... en grand!</p>
-
-<p>L'observation était, sans doute, un peu courte. Elle m'amusa.
-J'engageai Brossette.</p>
-
-<p>J'eus d'abord de la peine à m'habituer à lui... Et puis, je m'y
-habituai, comme à un vice.</p>
-
-<p>Brossette est le produit du garage.</p>
-
-<p>Il ne sait pas très bien distinguer entre ce qui m'appartient et lui
-appartient, et confond volontiers ma bourse avec la sienne. Depuis
-trois ans, l'extraordinaire, c'est que le réservoir d'essence de ses
-voitures, grâce à une fatalité diabolique, a sans cesse des trous, des
-trous invisibles, par où la motricine coule et fuit, et qu'on ne peut
-pas arriver à boucher... Exemple fâcheux, et contagion plus rare, le
-réservoir d'huile imite son voisin à la perfection.</p>
-
-<p>À chaque fin de mois, lorsque Brossette m'apporte son livre, la même
-conversation s'engage, chaque fois, entre nous...</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, Brossette, je n'y comprends rien. Le mardi 17, vous me
-marquez cinquante-cinq litres d'essence.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute...</p>
-
-<p>&mdash;Bon. Le mercredi 18, encore cinquante-cinq litres...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[p. 18]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr...</p>
-
-<p>&mdash;Bon... Mais rappelez-vous?... Le mercredi, nous ne sommes pas
-sortis...</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment... sans ça!...</p>
-
-<p>&mdash;Et je vois que, le jeudi 19, c'est encore cinquante-cinq litres...</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement... Monsieur sait bien... Ce sacré réservoir!</p>
-
-<p>&mdash;Et l'huile? Vous ne me ferez jamais croire...</p>
-
-<p>&mdash;Le réservoir aussi!... C'est facile à comprendre. Ils fuient... Tout
-s'en va...</p>
-
-<p>&mdash;Réparez-les, sapristi!</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne fais que ça, monsieur! Je m'y tue... je m'y tue... On ne
-peut pas!</p>
-
-<p>Il m'est pénible de prendre ce brave garçon en flagrant délit de
-mensonge et de vol... Et puis, quoi?... Tout ça, c'est des histoires de
-riches... Je me tais et je paie...</p>
-
-<p>D'ailleurs, Brossette a des vertus qui font que je lui pardonne ces
-pratiques professionnelles. C'est un excellent compagnon de route,
-gai, débrouillard, attentif sans servilité, et, hormis ces légères
-fantaisies de comptabilité, très fidèle. Il m'amuse, et avec lui je
-jouis de la plus complète sécurité. Il a un sang-froid imperturbable,
-de la prudence, et, quand il le faut, de la hardiesse. Il ignore la
-fatigue, et, dans toutes les circonstances, garde sa belle humeur...
-Il faut le voir aux prises avec les agents cyclistes et les gendarmes,
-qu'il étourdit de sa gentillesse pittoresque, ce qui fait qu'il passe,
-presque toujours indemne, au travers des contraventions les mieux
-établies...</p>
-
-<p>Et puis, il aime sa machine; il en est fier; il en parle comme d'une
-belle femme.</p>
-
-<p>Le mois dernier, nous revenions de Bordeaux, la nuit.<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[p. 19]</a></span> Entre Blois et
-Chartres «nous avions crevé»... quatre fois...; au delà de Versailles,
-tout près de Ville-d'Avray, pour la cinquième fois, un pneu éclata.
-J'étais énervé, pressé de rentrer. En outre, j'avais vraiment pitié de
-ce pauvre Brossette.</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis! lui dis-je... Marchons comme ça!...</p>
-
-<p>Il avait arrêté la voiture:</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, c'est impossible... fit-il. Ça fatigue trop le
-différentiel...</p>
-
-<p>Et il se mit à travailler, en aidant son courage d'une chanson.</p>
-
-
-<p class="p2">Les mécaniciens exercent sur l'imagination des cuisinières et des
-femmes de chambre un prestige presque aussi irrésistible que les
-militaires. Ce prestige a une cause noble; il vient du métier même
-qu'elles jugent héroïque, plein de dangers, et qu'elles comparent à
-celui de la guerre. Pour elles, un homme toujours lancé à travers
-l'espace, comme la tempête et le cyclone, a vraiment quelque chose
-de surhumain. Elles se rappellent avoir vu des gravures où des anges
-guerriers soufflaient dans les longues trompettes, pour exciter la
-frénésie meurtrière des armées, ou bien des petits dieux joufflus
-dont l'haleine soulevait la mer, culbutait les forêts, emportait les
-montagnes, comme des fétus de paille... Je pense qu'elles se font une
-idée semblable du mécanicien d'automobile.</p>
-
-<p>Pourtant, Brossette n'est pas beau. Son aspect n'a rien d'exaltant
-et qui puisse éveiller, dans l'esprit, de telles allégories, de tels
-prodiges. Il a le dos voûté, la poitrine plate, les jambes maigres et
-un peu cagneuses. On dirait que sa moustache, très courte, est rongée
-par la pelade. N'était un sourire assez joli, qui lui donne parfois
-une expression de joviale malice, un air de<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[p. 20]</a></span> gaieté spirituelle et
-farceuse, son visage n'offrirait aucun charme spécial à l'amour.
-Sa tenue lâchée, ses vêtements le plus souvent sales et fripés, sa
-casquette enfoncée en arrière, sur la nuque, sa démarche lourde et
-raide d'ouvrier, n'excitent pas aux rêves de volupté et de gloire...</p>
-
-<p>Eh bien! il n'y en a que pour lui, à l'office.</p>
-
-<p>La cuisinière l'adore, et la femme de chambre en est folle. On le
-soigne comme un pacha; on le dorlote comme un enfant. L'une le gorge
-de petits plats amoureusement mijotés, et de friandises; l'autre
-n'est occupée qu'à tenir sa garde-robe, son linge... Il est comblé
-de cadeaux de toute sorte, et mes boîtes de cigares y passent, l'une
-après l'autre. Lui, se laisse faire, gentiment, gaiement, sans trop
-d'empressement, en homme blasé de toutes ces faveurs. Ménager de ses
-forces et de sa moelle, Brossette n'a pas un tempérament d'amoureux. De
-l'amour, il aime surtout les blagues un peu grasses, qui n'engagent à
-rien, et les petits profits. Il se passe volontiers du reste.</p>
-
-<p>Tout cela ne va pas, bien entendu, sans de terribles scènes de
-jalousie. Souvent les deux rivales se menacent, se prennent aux
-cheveux. Il y a de tels fracas dans la batterie de cuisine et dans
-la vaisselle, que, pour mettre d'accord ces enragées, souvent je
-suis obligé de les mettre à la porte... Et puis cela recommence avec
-les autres... J'ai cru qu'en éloignant Brossette de la maison, j'y
-ramènerais le calme... Je lui ai dit:</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, Brossette... vous êtes assommant... Vous mettez tout sens
-dessus dessous, chez moi. Je n'ai plus de maison. Dorénavant, vous
-logerez et vous prendrez vos repas dehors.</p>
-
-<p>Et lui, philosophe, m'a répondu:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur a bien raison... Au moins, je pourrai<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[p. 21]</a></span> lire <i>L'Auto</i> à mon
-aise... Mais, allez!... ça ne changera rien à rien... Elles en veulent,
-monsieur... Ah! ces sacrées femmes, ce qu'elles sont embêtantes!...</p>
-
-<p>En voyage, il est bombardé de lettres... À peine s'il les lit,
-en haussant les épaules... Il n'y répond jamais... Mais il écrit
-copieusement à des amis, à qui il raconte des aventures émouvantes,
-des prouesses de plus en plus extraordinaires, et il tient pour eux un
-livre de «moyennes», jamais atteintes, ai-je besoin de le dire?</p>
-
-<p>Ce que j'admire en Brossette, c'est la puissance de sa vue, qui lui
-permet d'apercevoir, à des kilomètres de distance, le moindre obstacle
-sur la route; ce que j'admire surtout, c'est le sens étonnant,
-mystérieux, qu'il a de l'orientation. Cette faculté, qui semble
-un prodige, on peut l'expliquer, on l'explique, par des raisons
-physiques, très claires, chez les pigeons, les canards sauvages, les
-hirondelles... Mais comment l'expliquer chez Brossette? Et lui qui aime
-tant à se vanter de tout, il est, sur ce point, d'une modestie qui me
-surprend... Il n'y pense pas... n'en parle pas... Il est comme ça...
-il a toujours été comme ça... voilà... Je l'observe souvent. Le dos
-rond, la main touchant à peine le volant, la figure grave et plissée,
-surveillant tour à tour le graisseur, le voltmètre, le manomètre, la
-campagne... l'oreille attentive aux moindres bruits du moteur, il va,
-sans s'inquiéter jamais de la borne indicatrice, du poteau, dont les
-flèches montrent le chemin... Aux carrefours, il dresse un peu plus
-la tête... Il regarde l'horizon, flaire le vent, puis il s'engage
-résolument dans l'une des quatre ou six routes qui sont devant lui...
-C'est toujours la bonne... Il n'arrive pour ainsi dire pas qu'il se
-trompe...</p>
-
-<p>Il y a deux ans de cela... Nous revenions de Marseille. Nous
-nous étions arrêtés à Lyon, un jour... Brossette<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[p. 22]</a></span> se montrait
-particulièrement gai... jamais je ne l'avais vu si gai. Je lui en fis
-la remarque.</p>
-
-<p>&mdash;C'est la machine, monsieur... Elle va comme un ange... Ça me fait
-plaisir.</p>
-
-<p>Nous quittâmes Lyon, au petit matin. Je pensais rentrer par Dijon, où
-j'avais l'intention de déjeuner chez un ami... Je m'aperçus bientôt
-que nous n'étions pas sur la route... Mais Brossette me dit avec une
-tranquille assurance:</p>
-
-<p>&mdash;Que monsieur ne se fasse pas de mauvais sang!... Ça va bien... Ça va
-très bien.</p>
-
-<p>Il était tellement sûr de son fait que je n'osai pas insister
-davantage... Pourtant, je ne cessai de me répéter à moi-même: «Nous ne
-sommes pas sur la route... Nous ne sommes pas sur la route.»</p>
-
-<p>Le temps était très frais... presque froid. Pas de soleil dans le
-ciel... pas de brume, non plus... une atmosphère limpidement grise,
-subtilement argentée, où toutes les choses prenaient des colorations
-délicates... J'avais le cœur réjoui... La machine était ardente,
-excitée par une carburation régulière et forte... Et nous allions...
-nous allions... C'étaient des paysages, des villages, des villes, des
-côtes que nous passions à toute vitesse, et dont j'étais bien sûr que
-nous ne les avions jamais rencontrés; du moins, jamais rencontrés
-entre Lyon et Dijon... Deux heures... trois heures... quatre heures.
-Aux formes des terrains, au type des visages, je sentais que nous nous
-approchions de la Touraine, que nous étions peut-être en Touraine, que
-peut-être, nous l'avions déjà dépassée.</p>
-
-<p>Il fallut faire de l'essence, dans un bourg. Je consultai la carte...
-Parbleu! qu'est-ce que je disais?... Triomphalement, je montrai la
-carte à Brossette, heureux de le prendre, une fois, en défaut.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[p. 23]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Encore quatre heures de ce train-là, Brossette.. et nous sommes à
-Bordeaux. Nous courons vers l'ouest, mon ami... nous y courons, comme
-l'avenir...</p>
-
-<p>Mais Brossette hocha la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Comme monsieur se tourmente, fit-il... Puisque je dis à monsieur!...
-Ces routes-là... j'irais les yeux fermés... Monsieur me connaît...</p>
-
-<p>&mdash;La carte, Brossette... voyez la carte!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la carte!</p>
-
-<p>Et, jetant sur le trottoir le dernier bidon d'essence vidé, il haussa
-les épaules, dans un mouvement de souverain mépris... Puis il se toucha
-le front.</p>
-
-<p>&mdash;La carte! répéta-t-il... la voilà la carte... le Taride...
-l'État-major... c'est là!...</p>
-
-<p>Nous repartîmes... J'étais résigné à tout, même à franchir
-l'Atlantique, au besoin, si telle était la fantaisie de mon ami
-Brossette.</p>
-
-<p>Une heure après, à l'entrée d'un village, nous stoppions, le long
-d'un grand mur, au milieu duquel s'ouvrait une porte, peinte en gris
-et armée de lourdes traverses de fer... Au-dessus de la porte, était
-écrit, en lettres noires presque effacées, et surmonté d'une croix de
-pierre, ce mot: Asile. Brossette était vivement descendu de la voiture,
-et sonnait à la porte...</p>
-
-<p>&mdash;Que monsieur ne s'inquiète pas!... Je reviens tout de suite...</p>
-
-<p>J'étais tellement stupéfait que je ne pensai pas à lui demander
-d'explications... D'ailleurs, la porte aussitôt ouverte, Brossette
-avait disparu...</p>
-
-<p>Quel asile?... Pourquoi cet asile?... qu'allait-il faire en cet
-asile?... Est-ce que mon mécanicien était devenu subitement fou?</p>
-
-<p>Par l'entrebâillement de la porte, j'aperçus des jardins et, au fond,
-une grande maison toute blanche...<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[p. 24]</a></span> Des vieilles gens formaient des
-groupes devant la maison. Des vieilles gens se promenaient, à petits
-pas, dans les allées du jardin...</p>
-
-<p>Brossette reparut bientôt, le visage tout épanoui. Il soutenait une
-très vieille femme, grosse, courte, toute ridée, toute courbée, qui
-marchait péniblement, en s'aidant d'un bâton. Il la conduisit, près de
-moi, et me dit, en me regardant d'un regard qui demandait pardon, en
-même temps qu'il s'illuminait de bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Fallait pourtant bien, monsieur, que je vous fasse connaître maman...
-C'est maman, monsieur!</p>
-
-<p>Et s'adressant à la vieille:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, maman... C'est monsieur... Dis bonjour à monsieur!</p>
-
-<p>La vieille sembla d'abord consternée de nos peaux de loup, de nos
-lunettes relevées sur la visière de nos casquettes... Tout rond,
-hagard, son œil allait de moi à son fils, qu'en vérité elle ne
-reconnaissait pas, sous cette vêture où s'ébouriffaient des poils
-blancs et noirs... Enfin, elle chevrota, indignée:</p>
-
-<p>&mdash;Si c'est Dieu possible!... Ah! ah!... Des masques!... Des masques!...</p>
-
-<p>Brossette éclata d'un bon rire, d'un rire plein de tendresse.</p>
-
-<p>&mdash;Maman! Oh! maman!... Ça t'épate, hein?,.. Et tiens..., ça...,
-c'est une automobile... C'est moi, ton fils... qui la conduis...
-Regarde un peu... T'en as peut-être jamais vu, ma pauvre maman, des
-automobiles?... Attention...</p>
-
-<p>Il mit le moteur en marche, le fit ronfler épouvantablement. La
-vieille, effrayée, voulut rentrer. Elle criait:</p>
-
-<p>&mdash;Si c'est Dieu possible!... Si c'est Dieu possible!</p>
-
-<p>Brossette l'apaisa, en l'embrassant et en lui glissant deux louis dans
-la main.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[p. 25]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Allons, dis adieu à monsieur... Faut que nous partions... Mais nous
-reviendrons dans quelque temps... Nous reviendrons te voir, encore une
-fois...</p>
-
-<p>Il confia sa mère à une surveillante qui attendait, près de la porte,
-l'embrassa de nouveau, tendrement...</p>
-
-<p>&mdash;Porte-toi bien, maman...</p>
-
-<p>Et il sauta dans la voiture:</p>
-
-<p>&mdash;Soixante-dix-sept ans, monsieur!... Et maligne... maligne!... Vous
-comprenez?... toute seule à son âge... Alors, je l'ai mise là... on la
-soigne bien... elle est heureuse...</p>
-
-<p>Puis:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur a été bon pour moi... Je remercie bien monsieur... Vrai!...
-monsieur est un bon garçon...</p>
-
-<p>Il ajouta, après avoir vérifié son graisseur:</p>
-
-<p>&mdash;Si monsieur a faim, nous pouvons aller déjeuner à Amboise... C'est à
-dix minutes d'ici...</p>
-
-<p>En traversant le village, lentement, il reconnaissait les maisons...
-appelait les gens.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens!... C'est Prosper... Bonjour, Prosper!... Voilà la forge du
-père... Maintenant, c'est un café... Tenez, monsieur. <i>À Tivoli</i>...
-oui, c'est là qu'elle était... Eh bien, mon vieux Vazeilles... tu en
-as un fameux coup de soleil... Ça, c'est mon oncle... ce petit gros,
-devant l'épicier... Bonjour, mon oncle!...</p>
-
-<p>Ému et glorieux, il se dressait, se carrait dans l'automobile.</p>
-
-<p>Lorsque nous eûmes dépassé la dernière maison, il se retourna vers moi,
-et me dit «en donnant ses gaz»:</p>
-
-<p>&mdash;Joli patelin, n'est-ce pas?... Il n'a pas changé...</p>
-
-<p>Ce mois-là, en examinant son livre, je constatai, sans trop de surprise
-et sans la moindre irritation, que le bon Brossette avait largement
-rattrapé les quarante francs donnés à sa mère. Je dois dire, à son
-honneur, qu'il y<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[p. 26]</a></span> avait eu lutte. Des surcharges toutes fraîches
-indiquaient visiblement qu'il ne s'était décidé que tard, à cette
-restitution... Je lui en sus gré. Mais l'habitude avait été plus forte
-que la reconnaissance... Une fois de plus, son intérêt triomphait de
-son émotion. Après tout, n'avait-il pas raison?... Tout ça, n'est-ce
-pas? c'est des histoires de riches...</p>
-
-<p>Brave Brossette!...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Frontieres" id="Frontieres">Frontières.</a></p>
-
-
-<p>Ce n'est pas sans appréhension que, par un beau matin d'avril 1905,
-nous démarrâmes, mes amis et moi, sur notre merveilleuse, ardente et
-souple C.-G.-V.</p>
-
-<p>Pas très loin de Saint-Quentin, où nous devions faire le petit
-pèlerinage obligatoire aux pastels de Latour, on nous jeta des
-pierres... À La Capelle, des gendarmes, embusqués derrière des verres
-d'absinthe, dans un cabaret, nous arrêtèrent et réclamèrent les
-papiers de la voiture, avec des airs menaçants. Après une discussion
-interminable où, une fois de plus, j'admirai la belle tenue, le
-beau langage, l'impeccable logique des autorités françaises, deux
-contraventions, en dépit de la verve de Brossette, nous furent
-dressées, la première pour excès de vitesse, la deuxième parce que
-le numéro, à l'arrière, le 628-E8, avait, sur la route, recueilli
-un peu de poussière qui le cachait en partie. Il faut bien que les
-gendarmes égayent un peu leurs mornes stations dans les cafés... Comme
-nous arrivions à Givet, place forte élevée contre les incursions des
-Belges, un gamin, du haut d'un talus, fit rouler, sous les roues de la
-voiture, une grosse bille de bois, qui nous obligea, pour l'éviter, à
-un dangereux dérapage...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[p. 27]</a></span></p>
-
-<p>Et nous étions en France, dans la douce France, la France du progrès,
-de la générosité et de l'esprit! Prémices réconfortantes! Qu'allait-il
-advenir de nous, en Hollande, pensaient mes amis, et surtout en
-Allemagne, où il est reconnu, par les plus doctes historiens de <i>La
-Patrie</i>, que les êtres informes qui peuplent ces deux pays, ne sont
-encore que des sauvages?...</p>
-
-<p>J'avais beau les rassurer... Ils n'étaient pas si tranquilles.</p>
-
-<p>On leur avait dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous allez en avoir des embêtements!... En Hollande, les Bataves
-vous regardent comme des bêtes curieuses et malfaisantes, s'ameutent,
-s'excitent, dressent des embûches... Et c'est la culbute dans le
-canal... Pour l'Allemagne, c'est un pays encore plus dangereux...
-Rappelez-vous la guerre de 70... Ce qui va vous arriver... c'est
-effrayant!</p>
-
-<p>On leur avait conté de terrifiantes anecdotes sur l'hostilité des
-populations, l'implacable rigueur des règlements, la tyrannie
-sanguinaire des autorités... Il semblait qu'il fût plus facile et moins
-périlleux de pénétrer à la Mecque, à Péterhof ou à Lhassa, qu'à Cologne
-et à Essen...</p>
-
-<p>&mdash;Et les routes!... Quelque chose d'affreusement préhistorique... Pas
-de vicinalités, dans ces pays-là... pas de ponts et chaussées!...
-Admettons, pour un instant, que les populations ne vous massacrent
-point; que vous sortiez, à peu près intacts, votre automobile et
-vous, des griffes de l'autorité... jamais vous ne sortirez de ces
-routes-là... Des cloaques,... des fondrières,... des abîmes...
-L'accident certain,... la prison probable,... la mort possible... Voilà
-ce qui vous attend... Mais vous ne connaissez pas les Allemands. Tenez,
-pendant la guerre, nous avons dû loger, à la campagne, un<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[p. 28]</a></span> escadron de
-uhlans... Savez-vous ce qu'ils faisaient?... Ils mangeaient le cambouis
-de nos voitures... Mais oui... tel est ce peuple, mon cher...</p>
-
-<p>Si bien qu'ils avaient hésité longtemps à m'accompagner, dans ce
-voyage, qui, pour toutes sortes de raisons, leur tenait à cœur...
-Aussi, avant de partir, s'étaient-ils munis copieusement de toutes les
-recommandations politiques, diplomatiques, militaires et douanières...
-Nous avions un portefeuille bourré de certificats, d'attestations,
-et d'admirables lettres d'une très belle écriture, ornées de cachets
-rouges imposants. Les papiers hollandais disaient: «Nous prions les
-autorités, etc.» Les papiers allemands disaient: «Ordre est donné aux
-autorités.» Il y a avait là une nuance plutôt rassurante... Mais, le
-moment venu de les mettre à l'épreuve, qu'allaient-ils peser, devant
-tant de barbarie?...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="La_douane_allemande" id="La_douane_allemande">La douane allemande.</a></p>
-
-
-<p>Ce qui nous arriva, quand nous franchîmes la frontière allemande, à
-Elten...</p>
-
-<p>Nous venions de passer un mois merveilleux, un mois enchanté, en
-Hollande, dans la douce et claire Hollande, encore tout émus de ses
-paysages de ciel et d'eau, de ses villes penchées, de ses musées. Il
-ne nous était rien arrivé de fâcheux, au contraire. Ici un accueil
-réservé et, au fond, bienveillant; là, une hospitalité enthousiaste.
-Même en Frise, où une automobile est une bête presque inconnue, où la
-curiosité hollandaise se montre parfois gênante, nous n'avions suscité
-qu'une sorte d'étonnement respectueux... Du moins, cet étonnement,
-c'est<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[p. 29]</a></span> ainsi que je me plus à le qualifier... Quand on file sur les
-routes frisonnes, on voit, à chaque minute, passer des hommes au
-visage placide, qui mènent ces admirables chevaux, dont la peinture
-hollandaise consacre les belles formes rondes, de ces chevaux très
-noirs, à la haute encolure, à la robe luisante, qui s'accordent si bien
-avec le paysage et décorent nos corbillards parisiens avec tant de
-majesté... Ils s'arrêtaient pour nous considérer, laissant s'emballer
-leurs bêtes surprises... Je garde le souvenir de celui que nous fîmes,
-en cornant, se retourner de loin, et qui, sans plus se soucier de son
-cheval parti et galopant, à fond de train, dans le polder, demeura
-pétrifié d'admiration, immobile au bord de la route, son chapeau à la
-main...</p>
-
-<p>Je me rappelais aussi qu'à Edam, ayant laissé l'automobile à la
-garde de Brossette, pour prendre le coche d'eau qui mène à Volendam,
-nous avions été entourés, subitement, par les habitants de tout le
-village... Il y avait là de jolies filles souriantes, parées de
-bijoux et de dentelles; il y avait surtout des hommes, dont l'aspect
-nous inquiéta. Ces colosses, calmes et rasés, très beaux sous leurs
-bonnets de peau de mouton et dans leurs amples culottes bouffantes, me
-faisaient penser à ces paysans héros, leurs ancêtres, qui boutèrent,
-hors de leur République, notre bouillant Louis XIV, ses fringantes
-cavaleries, ses infanteries si bien dressées, ses cuisines et ses
-dames, non sans garder quelques bannières et drapeaux, et quelques
-canons historiés. Et je m'imaginai qu'ils examinèrent ces trophées du
-même regard fier et conquérant dont leurs descendants examinaient notre
-machine... À notre retour de Volendam, j'appris de Brossette, qu'il
-avait été traité royalement et que ces braves gens lui avaient offert
-un banquet.</p>
-
-<p>&mdash;Seulement, expliqua Brossette,... j'ai dû en promener<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[p. 30]</a></span>
-quelques-uns,... les notables de l'endroit,... et y aller d'une
-conférence sur le mécanisme...</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez donc le hollandais? lui demandai-je...</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur... Mais il y a les gestes... C'est égal... ce sont des
-types, vous savez!... Et je ne m'y fierais pas...</p>
-
-<p>Oui, mais l'Allemagne?... Ses douaniers rogues, ses terribles
-officiers, son impitoyable police? Les épreuves allaient maintenant
-commencer. Je regrettai, ah! combien je regrettai, à ce moment, de
-n'avoir pas l'âme chimérique de M. Déroulède, pour, d'un geste, rayer à
-jamais de la carte du monde ce barbare pays!</p>
-
-<p>Nous arrivâmes, venant d'Arnheim, vers quatre heures de l'après-midi,
-à Elten. Je cherchai longtemps où pouvait bien être la douane... On
-m'indiqua un petit bâtiment, modeste et familial, que nous eûmes la
-surprise de trouver vide... Je heurtai les portes et appelai vainement,
-plusieurs fois... À grand'peine, je finis par découvrir une bonne
-femme, assise, dans le coin d'une pièce, et qui reprisait pacifiquement
-des bas... Elle avait de larges lunettes, un visage vénérable et très
-doux. Elle était sourde. Près d'elle, un chat jaune dormait, roulé
-en boule sur un vieux coussin... Un pot de terre chantait sur la
-grille d'un fourneau. J'eus beau inspecter la pièce, pas le moindre
-appareil de force, nulle part... pas de râtelier avec sa rangée de
-fusils,... nul casque à pointe,... pas même un portrait de l'Empereur
-Guillaume, aux murs... Je crus que je m'étais trompé. Avec beaucoup de
-difficultés, je mis la bonne femme au fait de ce qui m'amenait.</p>
-
-<p>&mdash;Oui... oui, fit-elle, en se levant pesamment... c'est bien ici...</p>
-
-<p>Elle posa ses lunettes et son ouvrage sur une table<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[p. 31]</a></span> encombrée de
-paperasses, de registres, de livres à souche. Le chat réveillé s'étira
-voluptueusement... Elle dit en souriant:</p>
-
-<p>&mdash;Un beau temps pour voyager... Na!... Venez avec moi... C'est à deux
-pas...</p>
-
-<p>Nous traversâmes la rue. Elle me fît entrer dans un cabaret où un
-gros homme, très rouge de figure et très court de cuisses, fumait sa
-grande pipe, assis devant une chope de bière... Quoiqu'il fût tout
-seul, il semblait s'amuser extraordinairement. Peut-être songeait-il
-à nos défaites, à ses victoires? Car, à quoi peuvent bien songer les
-Allemands?&mdash;La femme lui dit quelques mots.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! fit le gros homme... Très bien... très bien! Nous allons voir
-ça...</p>
-
-<p>Je remarquai alors qu'il était coiffé, assez comiquement, d'une
-casquette anglaise, qui lui collait au crâne, et que ses vêtements,
-déteints, ne rappelaient l'uniforme que par deux ou trois boutons de
-cuivre et par un liséré, où le rouge ancien reparaissait, çà et là, à
-de longs intervalles... Nous sortîmes.</p>
-
-<p>Il tourna autour de la voiture, l'examina avec une curiosité réjouie...
-Brossette le suivait, prêt à ouvrir les coffres à la première
-réquisition... Moi, j'extrayais de ma poche le fameux portefeuille...
-Et tel fut le dialogue qui s'engagea entre un citoyen français et un
-douanier allemand:</p>
-
-<p>&mdash;Ça va bien, hein?</p>
-
-<p>&mdash;Assez bien...</p>
-
-<p>&mdash;Ça va vite?</p>
-
-<p>&mdash;Assez vite, oui.</p>
-
-<p>&mdash;Trente kilomètres?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Plus... plus...</p>
-
-<p>&mdash;Sacristi!... C'est joli... c'est joli...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[p. 32]</a></span></p>
-
-<p>Il passa la main sur la poire de la trompe, gonfla ses joues, souffla:</p>
-
-<p>&mdash;Beuh? Beuh?....</p>
-
-<p>&mdash;Oui...</p>
-
-<p>&mdash;C'est joli... Et vous allez à Krefeld?</p>
-
-<p>&mdash;Non... à Düsseldorf...</p>
-
-<p>&mdash;À Düsseldorf?... Sapristi!... Alors, dépêchez-vous... Houp!...
-Houp!... Houp!</p>
-
-<p>Il me frappa amicalement sur l'épaule:</p>
-
-<p>&mdash;Français, hein?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui...</p>
-
-<p>Il me serra fortement la main, et, m'indiquant la route:</p>
-
-<p>&mdash;Düsseldorf... la première à droite... À Emmerich, vous passez le
-Rhin, sur le bac... Houp! Houp!</p>
-
-<p>Je demandai:</p>
-
-<p>&mdash;La route est mauvaise, hein?</p>
-
-<p>&mdash;Mauvaise?... C'est comme du parquet ciré... Houp!</p>
-
-<p>Avant de virer, selon les indications du douanier, je me retournai...
-Je le vis planté au milieu de la route, qui agitait en l'air sa
-casquette, en signe de bon voyage.</p>
-
-<p>Nous fûmes longtemps à revenir de notre étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Ça doit cacher quelque chose de terrible, dit l'un de nous...
-Attention, Brossette... Et pas si vite!</p>
-
-<p>C'est ainsi que nous entrâmes en Allemagne.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Vers_Rocroy" id="Vers_Rocroy">Vers Rocroy.</a></p>
-
-
-<p>Pour l'instant, nous n'avons même pas franchi la frontière belge, et
-nous roulons toujours vers Givet.</p>
-
-<p>Première journée désagréable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[p. 33]</a></span></p>
-
-<p>Après Compiègne, le vent s'était levé brusquement, un vent du nord,
-âpre et dur, qui gênait beaucoup notre marche, et faisait tournoyer
-vers nous, sur la route, de petits cyclones de poussière... Tant que
-nous eûmes à longer l'Oise, à la quitter pour la retrouver ensuite,
-avec la fraîcheur de sa vallée, la surprise de ses ports charmants,
-et le mouvement de sa batellerie, cela alla très bien. Mais au-delà
-de Saint-Quentin, où notre patriotisme se contenta d'admirer Latour
-et ne songea pas une minute, hélas! à donner le moindre souvenir à M.
-Anatole de la Forge, le paysage devint morose. Nous aussi. Presque rien
-que des champs de betteraves, à peine ensemencés... Il semblait que la
-campagne se fripât, se ratatinât, se décolorât, sous la sécheresse du
-vent... Elle était laide à voir, comme une chambre dont on n'a pas fait
-la toilette depuis longtemps... Peu de villages, pas de villes, sauf
-Guise qui ne me parut pas être l'Eldorado industriel, célébré par le
-bon Fournière et créé par le bon Godin. De loin en loin, des hameaux
-endormis, des fermes ensommeillées; ici, une pauvre briqueterie; là,
-une distillerie abandonnée... et la route, la route monotone, inactive,
-presque déserte. Nous ne rencontrâmes guère que ces hautes et lourdes
-voitures de liquoristes, qui s'en allaient, dans un bruit de bouteilles
-secouées, porter aux rares humains de ces régions la tristesse, la
-maladie et la mort.</p>
-
-<p>Moins un pays travaille, et plus l'on dirait qu'on rencontre de ces
-assommoirs ambulants. Cela tient, sans doute, à ce qu'on ne rencontre
-qu'eux.</p>
-
-<p>Je remarquai que presque tous les vieux châteaux sont désertés...
-Ils ne nourrissaient plus leur homme. Quelques-uns servent, pour les
-pauvres gens, de sanatoria, ou de colonies de vacances; ils sont
-revenus au peuple, et c'est ce qu'ils avaient de mieux à faire. Les<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[p. 34]</a></span>
-autres tombent en ruine et meurent dans leur cercle de ronces. Personne
-n'en veut plus. Le temps est dur à l'oisiveté des hobereaux. Les jours
-de marché, et le dimanche, à l'heure de la messe, on les voit encore se
-pavaner à la ville, avec des culottes de velours usé, des cravaches,
-des bottes, des éperons qu'ils font toujours sonner fièrement sur les
-trottoirs. Mais ils n'ont plus de cheval, car l'avoine est chère; et
-ils n'ont plus rien, car, pour avoir quelque chose, il faut le gagner
-au travail. Ils se contentent de ces simulacres de luxe et de chic, où
-ils trouvent encore de quoi alimenter leur orgueil déchu, et leur foi
-chimérique... Heureux pourtant, quand, au retour de la foire, sur la
-route, ils rencontrent un paysan qui consent à les ramener, chez eux,
-dans sa carriole, avec son porc!... Je parle surtout de la Bretagne, du
-Perche, du Nivernais, où il y a encore des châteaux, plus sales que des
-porcheries, habités par des hobereaux, plus dénués que des mendiants...
-Mais ici il semble qu'il n'y ait même plus de hobereaux, retournés avec
-leurs cravaches, leurs éperons, leur Roi et leur Dieu, dans le grand
-tout du passé.</p>
-
-<p>Quelquefois, sur une hauteur, se dresse encore un château tout neuf, de
-brique et de pierre, avec des tours, des tourelles, des créneaux. Soyez
-sûr qu'il appartient à un cordonnier heureux, à un épicier enrichi,
-parvenus enfin à réaliser le rêve anachronique et seigneurial, qui
-hanta leur esprit de prolétaire..</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Une_ville_morte" id="Une_ville_morte">Une ville morte.</a></p>
-
-
-<p>Rocroy, nom sonore qui semble claironner, à lui seul, toute la jeune
-gloire de Louis XIV.</p>
-
-<p>J'ai vu bien des villes mortes,&mdash;elles ne sont pas<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[p. 35]</a></span> rares en
-France,&mdash;mais d'aussi mortes que Rocroy, il n'est pas possible qu'il
-y en ait, nulle part, dans le monde. Rocroy est plus qu'une ville
-morte, c'est un cimetière; plus qu'un cimetière, c'est le cimetière
-d'un cimetière, si une telle chose peut se concevoir. L'administration
-des ponts et chaussées qui, par pudeur nationale, sans doute, a voulu
-épargner aux voyageurs étrangers l'affligeant spectacle de cette
-déchéance, a déclassé la route qui mène à Rocroy. Rien ne mène plus à
-Rocroy qu'un chemin ensablé, cahoteux, que personne ne prend, et où
-poussent librement des herbes grisâtres: l'ancienne route. La nouvelle
-le contourne à quelques kilomètres, et s'en va desservant des villages
-plus vivants et de moins mornes campagnes. Pourtant, Rocroy subsiste
-encore sur les cartes, par habitude, je pense, peut-être par charité,
-comme, dans les budgets de l'État, subsistent parfois des crédits
-alloués à des services supprimés, ou à des personnes disparues... Je ne
-puis me faire à l'idée que le gouvernement trouve des fonctionnaires
-assez dénués, pour les envoyer&mdash;sous-préfets, juges, percepteurs,
-etc.&mdash;dans cette nécropole. J'imagine qu'on les recrute&mdash;et avec peine
-encore&mdash;parmi les anciens concierges de châteaux historiques et les
-gardiens de cimetières désaffectés... Quant aux quelques figurants,
-chargés de représenter l'indigène, d'où viennent-ils? De quels
-hôpitaux? De quelles morgues?... De quels musées de cire?</p>
-
-<p>Et remarquez que, par une audacieuse ironie, Rocroy tient, dans
-notre système de géographie départementale, l'emploi de chef-lieu
-d'arrondissement... C'est chef-lieu de rétrécissement qu'il faudrait
-dire...</p>
-
-<p>Nous y arrivâmes par hasard, ou plutôt par erreur, car, malgré
-Brossette, que son instinct ne trompe jamais, je m'acharnai à croire
-que le dit chemin cahoteux<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[p. 36]</a></span> devait être un raccourci, et, qu'à le
-prendre, nous économiserions de la route et du temps, pour gagner Fumay.</p>
-
-<p>Hélas! ce fut Rocroy.</p>
-
-<p>Mais, je ne regrette rien. Les spectacles agréables ne nous sont pas
-seuls utiles, et nous avons appris, depuis l'histoire romaine, que rien
-n'exerce l'esprit, n'élève le cœur, comme de méditer sur des ruines.</p>
-
-
-<p>Rocroy a encore ses remparts et ses deux portes. Bien qu'ils aient
-été construits par Vauban, qui avait pourtant de l'imagination et le
-goût du pittoresque, ils n'ont rien de terrible, rien de décoratif,
-non plus. La ville n'est, pour ainsi dire, qu'une place, une petite
-place lugubre et muette, fort sale, autour de laquelle des maisons, qui
-n'ont même pas le prestige des architectures anciennes, se délabrent,
-s'excorient, s'exfolient, ainsi que de pauvres visages, atteints de
-dermatose. Cela est noir, galeux, effrayamment vide. Je ne me rappelle
-pas y avoir vu un arbre, une fontaine, un kiosque. On y chercherait
-vainement, même sur une boutique ou sur un café, le souvenir du grand
-Condé... Ah! les Espagnols peuvent venir à Rocroy, sans la moindre
-humiliation. Rien n'y évoque plus la mémorable frottée qu'ils y
-reçurent; aucun trophée à la mairie, aucun canon sur les remparts...
-Mais que viendraient faire à Rocroy les Espagnols? Ils ont aussi des
-villes mortes, chez eux, de vieilles villes sarrasines, des villes de
-porcelaine que le soleil, chaque matin et chaque soir, anime de reflets
-enflammés et merveilleux.</p>
-
-<p>Quand nous traversâmes cette place, nous vîmes quelques fantômes,
-assis sur des chaises et sur des bancs, au seuil des portes, devant
-les boutiques, dont<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[p. 37]</a></span> la plupart, d'ailleurs, étaient closes. Ils ne
-remuaient pas, ne parlaient pas, ne regardaient pas. Le bruit de
-l'automobile ne leur fit même pas lever la tête.</p>
-
-<p>Dans les plus petits villages, perdus au fond des terres, un chien
-étranger, un chemineau qui passe, une voiture d'ambulant, un vol
-d'oies sauvages, est un événement considérable. À plus forte raison,
-une auto... On s'inquiète, on s'assemble autour de ces choses
-inhabituelles, qui, pour un instant, rompent la monotonie de ces
-existences enfermées.</p>
-
-<p>À Rocroy, ils ne s'inquiétaient de rien, ne regardaient rien, si
-parfaitement immobiles que nous eûmes la pensée que c'étaient des
-mannequins d'étoupe, et que, si nous les avions effleurés d'une
-chiquenaude, ils fussent tombés sur le trottoir, avec un bruit mou...
-Notre surprise s'augmenta à découvrir que les devantures des boutiques
-s'ornaient d'enseignes, telles que celles-ci: «Épicerie parisienne...
-Boulangerie parisienne... Charcuterie parisienne...». J'ignore l'idée
-que ces spectres se font de Paris, si Paris, pour eux, symbolise la vie
-ou la mort... Ce que je sais, c'est que tout était parisien, à Rocroy,
-et que tout était mort.</p>
-
-<p>On ne perçoit d'abord que le comique des choses; ce n'est qu'à la
-réflexion que le tragique apparaît.</p>
-
-<p>Il ne nous fallut pas longtemps pour sentir que cette ruine et que
-cette mort étaient bien la parfaite et douloureuse image de la ruine
-et de la mort, que fut l'œuvre politique et militaire de Louis XIV,
-œuvre à jamais néfaste, que, plus tard, vint achever Napoléon dont,
-par un prodige, la France n'est pas morte, mais qui pèse toujours sur
-elle d'un poids si lourd et si étouffant...</p>
-
-<p>Aujourd'hui, de probes et sagaces historiens entreprennent de réviser
-l'histoire de ce siècle abominable<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[p. 38]</a></span> que, dans les écoles démocratiques
-et les salons libéraux, on appelle toujours le grand siècle. Vraiment,
-nous n'avons plus à avoir honte du nôtre, quoi qu'en aient les
-Académies, gardiennes sévères des mensonges du passé.</p>
-
-<p>Que sont nos vices, notre corruption, notre vénalité, que sont nos
-pauvres petits Panamas, si on les compare aux vices, aux corruptions,
-aux concussions, aux trahisons de cette cour fameuse qu'on nous donne
-encore pour le modèle de l'honneur, du patriotisme, de l'élégance et
-de la vertu? À peine des farces de collégien... Ma pensée allait,
-avec une sorte de reconnaissante piété, vers nos bons radicaux et
-radicaux socialistes qui, comme la noblesse d'alors, forment la classe
-privilégiée d'aujourd'hui, celle qui, éternellement, sous des titres
-différents, mais avec des appétits égaux, se rue, dit-on, à la même
-curée des honneurs et de l'argent... Quelles braves gens! Et comme
-je les aime!... Ils sont affables, polis, modérés dans l'expression
-publique de leurs passions, ennemis du scandale qui est toujours laid,
-des intrigues trop bruyantes qui sont parfois dangereuses. Excellents
-patriotes, fermes capitalistes, intermédiaires habiles entre l'épargne
-et les banques, propriétaires orthodoxes, qui donc pourrait mieux
-défendre les immortels principes de la conservation sociale, repartir
-plus équitablement, entre les grosses affaires qu'ils protègent, et les
-menus besoins des pauvres qu'ils administrent, la manne des budgets?...
-En outre, ils ont de l'éducation, de la décence et de la vertu, une
-culture moyenne qui les rend aptes à toutes les médiocrités éclatantes
-et fructueuses, un raffinement de mœurs, qui fait leur commerce
-agréable et sans surprises, des habitudes électorales qui les mêlent au
-peuple, qui apprennent, même aux plus grincheux, la bienveillance et la
-familiarité envers les petits...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[p. 39]</a></span></p>
-
-<p>Ah! comme ils ont bonne figure, à les comparer, en leur sévère habit
-noir, à ces grands seigneurs, vêtus de soies et de dentelles, brutaux
-et goujats, ignorants et voleurs, domestiques et proxénètes, dont
-l'élégance si vantée, si regrettée, consistait à se roter au visage
-l'un de l'autre, donner audience, déculottés sur leurs chaises percées,
-se barbouiller de sauces, comme les chiens qui fouillent du nez dans
-leur pâtée, cultiver, bactériologistes sans le savoir, d'immondes
-vermines sous leurs perruques: charniers ambulants, ambulantes ordures,
-qui laissaient de leur passage dans les couloirs de Versailles, de
-Meudon, du Petit-Luxembourg, une persistante odeur de musc et de
-merde... Prestigieux serviteurs de la monarchie et de la religion, ils
-ne pensaient qu'à trafiquer de leurs fonctions, piller le trésor, les
-tailles, les gabelles, les magasins publics, tricher au jeu, trahir
-leur pays, mener leurs femmes, leurs filles, leurs maîtresses, au
-lit royal, leurs fils au lit des augustes sodomistes de la Maison de
-France, et, mieux que sur les champs de bataille où ils se battaient,
-d'ailleurs, comme des lions, leur fierté chevaleresque s'exaltait
-à présenter le pot de chambre au Roi, à changer ses chemises, ses
-chausses, ses draps, souillés par les déjections de ses purgatifs...</p>
-
-<p>Règne monstrueux et fétide, dont l'odeur de latrines, de bordel, vous
-prend à la gorge, et vous fait tourner, soulever le cœur, jusqu'au
-vomissement!... Ni la beauté des palais, ni la grâce des jardins et des
-parcs, ni la gloire de La Rochefoucauld, de Pascal, de La Bruyère, de
-Corneille, de Racine, de Molière, ni le puissant génie constructeur de
-Colbert, ni&mdash;ce qui est plus beau et plus grand que tout cela&mdash;la force
-accusatrice des aveux, des portraits de l'immortel Saint-Simon, ne
-sauraient en effacer les hontes et les crimes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[p. 40]</a></span></p>
-
-<p>Et comme je n'oubliais pas que nous étions à Rocroy, je m'arrêtai
-plus complaisamment à la physionomie du grand Condé qui, au dire de
-l'Histoire, fut la plus pesante, la plus stupide, la plus héroïque
-brute de ce siècle de brutes, qui vendit toujours son épée au plus
-offrant, qui la vendit même à la France... O gloire de Chantilly!</p>
-
-<p>En sortant de Rocroy, où, parmi tant de morts, m'étaient revenus tant
-de souvenirs d'un passé détesté, avec quelle ferveur je me plongeai à
-nouveau&mdash;c'est une image&mdash;dans le bain de vos vertus rafraîchissantes
-et hygiéniques, bons radicaux et radicaux socialistes de notre
-temps, si paisible et si raffiné!... Avec quelle joie purifiante,
-avec quelle dévotion consolatrice je me plus à évoquer vos vertueux
-hauts-de-forme et vos honnêtes habits noirs... à évoquer encore, à
-évoquer toujours, groupées autour de M. Fallières&mdash;c'était alors
-M. Loubet&mdash;dans les appartements enfin aérés, enfin désinfectés de
-Rambouillet, les élégances de notre Cour contemporaine!... Qu'il me
-parut rassurant, M. Loubet!&mdash;c'est aujourd'hui M. Fallières, bon gros
-vigneron de notre terroir méridional.&mdash;Qu'elles me parurent charmantes,
-émouvantes, antiseptiques, vos élégances nouvelles, bons radicaux et
-radicaux socialistes! La belle affaire qu'un esprit vil, frivole et
-chagrin observe, si mal à propos, tout ce qu'elles doivent encore aux
-parfumeries des salons de coiffure, à la coupe familiale des coupeurs
-de la Belle-Jardinière!....</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La mort de Rocroy a gagné la campagne qui l'environne, comme la
-gangrène d'un membre gagne le membre voisin... L'impression en est
-sinistre... On<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[p. 41]</a></span> croit qu'on va respirer, on étouffe plus encore.
-Avant de retrouver la vie balsamique de la terre, la splendeur de la
-forêt, le tumulte de la Meuse, au long des ardoisières de Fumay, il
-nous faut traverser un large plateau, sorte de zone funéraire, où le
-sol est pierreux, lugubrement stérile. Là, ne poussent que des herbes
-sèches et décolorées, de maigres bouleaux qui ne dépassent pas la
-taille d'un arbuste nain, et çà et là, des ajoncs qui n'ont pas une
-fleur... Ensuite, c'est une joie à pousser des hosannas, c'est comme
-une résurrection, lorsque nous rejoignons, par les lacets des Ardennes,
-la rivière mouvementée, et que nous entendons la sirène des remorqueurs
-qui entraînent les longs trains de bateaux... Et tout reverdit, tout
-miroite, tout sent bon, tout travaille, le sol fleuri, les arbres s,
-les eaux, les coteaux, les maisons, les hommes, le ciel; tout est
-féerique jusqu'à Givet.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Une_ville_forte" id="Une_ville_forte">Une ville forte.</a></p>
-
-
-<p>Quelle folle terreur ont donc su nous inspirer les Belges, que Givet
-soit une telle forteresse?</p>
-
-<p>La ville disparaît presque sous l'accumulation des défenses
-militaires... Forts tapis au haut des pics, terrasses armées, enceintes
-bastionnées, casemates blindées, fossés remplis d'eau, pont-levis,
-mâchicoulis, échauguettes, demi-lunes, chemins de ronde, tout ce
-qu'inventa, pour la sécurité des frontières, la science ancienne et
-moderne de la fortification, Givet en est pourvu... Par les poternes
-et les chemins couverts, on s'attend à voir, tout d'un coup, débusquer
-des hommes d'armes, bardés de fer... Ah! les Belges doivent être fiers
-d'être Belges, en regardant Givet... Ils savent<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[p. 42]</a></span> ainsi tout ce que
-leur puissance militaire a de redoutable... J'imagine aisément que
-Givet soit, pour eux, la meilleure école, où se fortifie leur arrogance
-nationale. Le dimanche, les pères doivent conduire leurs enfants à
-Givet, et je les entends qui leur disent:</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, comme nous faisons trembler le monde!</p>
-
-<p>De son côté, un officier français, devant qui je m'étonnais de ce luxe
-guerrier, m'a expliqué ceci:</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut plus, au cours des luttes futures, qu'on puisse encore
-s'écrier: «Ah! voici les Belges. Nous sommes foutus!»</p>
-
-<p>Et que de casernes!... Quelles immenses esplanades pour l'évolution des
-troupes!... Que de soldats!</p>
-
-<p>J'ai vu défiler des bataillons et des bataillons d'infanterie. En
-tenue de campagne et clairon sonnant, sans doute ils revenaient
-d'une reconnaissance, peut-être d'un combat. Et j'ai admiré leur
-allure martiale, leur souple entraînement... Nous sommes bien
-gardés, allez!... Tout me fait croire aujourd'hui que, devant un tel
-déploiement de forces, un tel hérissement de défenses, l'armée belge
-nous laissera tranquilles, désormais.</p>
-
-<p>«Si tu veux la paix...», dit la Sottise des nations.</p>
-
-<p>On rêve pour Nancy le tiers seulement des travaux patriotiques exécutés
-à Givet... Il est vrai que, là-bas, ce ne sont que les Allemands...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Une_famille_dautomobilistes" id="Une_famille_dautomobilistes">Une famille d'automobilistes.</a></p>
-
-
-<p>Revenus de notre surprise, bien sûrs de n'être pas dérangés par une
-attaque soudaine des corps d'armée belges, nous passâmes la soirée
-assez gaiement, dans un hôtel propre, très recommandé par le <i>Touring
-Club</i>, où<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[p. 43]</a></span> l'on nous servit de la cuisine simple et modeste, de la
-cuisine de siège. Les truites de la Meuse, annoncées sur la carte,
-furent, au dernier moment, remplacées par une plus humble friture de
-gardons, et l'on substitua de la charcuterie au rosbif promis; tout
-cela de si bonne grâce que nous fûmes enchantés de notre dîner.</p>
-
-<p>Près de nous, était attablée toute une famille: le père et la mère, la
-fille, le fils. Ils étaient arrivés, un peu avant nous, en automobile
-aussi... Partis de Paris, depuis trois jours, ils avaient été arrêtés,
-dans des endroits peu habitables, par toute sorte d'accidents... Ils en
-parlaient avec aigreur... La mère, surtout, se plaignait amèrement de
-la machine:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien... ce n'est rien... expliquait le père. Elle est un peu
-paresseuse, c'est vrai... Elle va s'échauffer...</p>
-
-<p>Elle insistait:</p>
-
-<p>&mdash;Je t'ai toujours dit que tu aurais dû acheter une Charron, comme les
-Levasseur, ou une Panhard, comme les Tripier... Ce ne sont pourtant pas
-des imbéciles, eux!... Ah! c'est agréable, d'avoir tout le temps des
-pannes!</p>
-
-<p>&mdash;Elle va s'échauffer... je te répète qu'elle va s'échauffer... Il faut
-qu'elle se fasse... Mais naturellement.... Tu n'es pas raisonnable...
-Voyons, c'est comme des chaussures neuves... elles ne vont bien au pied
-qu'au bout de huit jours... Ah! les femmes... la lune, tout de suite!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, moi, je te dis que nous n'arriverons jamais à Bruxelles,
-avec ce sabot-là...</p>
-
-<p>Il se mit à rire bruyamment, se tourna vers nous, comme pour en appeler
-à notre témoignage:</p>
-
-<p>&mdash;Sabot!... Une Brulard-Taponnier, douze chevaux!... Ah! ah! ah!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[p. 44]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tu verras... tu verras!...</p>
-
-<p>Elle était couperosée, flasque, minaudière, et pessimiste. Pour bien
-prouver qu'elle était venue en automobile, elle avait conservé ses
-terribles lunettes bien en vue sur son chapeau de feutre beige. Lui,
-gros, court, la joue ronde et rasée, la barbe en pointe, jovial,
-vulgaire, et brave homme, arborait orgueilleusement une casquette
-russe, ornée des insignes du <i>Touring.</i> Impossible d'être plus gauche,
-plus sottement fagotée que la fille. Sans fraîcheur, sans grâce, les
-oreilles livides et comme décollées, le cheveu pauvre, elle montrait
-déjà, sur le devant de la bouche, une denture toute gâtée... Quant au
-fils, le front bas, le menton fuyant, jaune et très maigre, le corps
-aveuli par des habitudes solitaires, il était totalement abruti...
-Famille bien française, comme on voit.</p>
-
-<p>En voyage, nous ne cessons, nous autres de France, de nous moquer
-des familles allemandes, anglaises, italiennes, que nous rencontrons
-sur notre route, et qui, souvent, nous donnent l'exemple de la santé
-physique et de la bonne éducation. Avec une joie féroce et un imbécile
-orgueil, nous nous complaisons à relever, toujours à notre avantage,
-ce que nous appelons leurs ridicules, leurs tares, qui ne sont,
-peut-être, que des vertus... Mais il est entendu que rien n'est beau,
-élégant, pétulant, spirituel, rien n'est intelligent que de France. Les
-grands hommes d'autre part ne sont que de plats copistes, de honteux
-plagiaires. Dickens doit tout à Alphonse Daudet, Tolstoi à Stendhal...
-Ibsen est, tout entier, dans <i>La Révolte</i> de Milliers de l'Isle-Adam...
-Qu'eût été Gœthe sans Gounod et sans Thomas?... Et pour ce qui
-est de Henri Heine, ne parlons pas, voulez-vous?... de ce vil espion
-pensionné par Guizot... L'âme française, je la retrouve, toute, dans
-cette exclamation<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[p. 45]</a></span> de Brossette qui, un jour, à Kœnigsberg, me
-disait:</p>
-
-<p>&mdash;Les Allemands, monsieur?... quel peuple de sauvages!... Ils ne
-comprennent pas un mot de français...</p>
-
-
-<p>Ah! si pourtant nous songions quelquefois à mirer, dans nos familles
-à nous, nos infériorités de race, nos descendances d'alcooliques, de
-syphilitiques, notre lourdeur, notre stupidité haineuse ou jobarde?</p>
-
-<p>Cette fois, en considérant cette famille de mon pays, attablée près de
-nous, j'y songeai, avec quelle douloureuse humilité!</p>
-
-
-<p class="p2">Ils allaient en Belgique. Jamais encore ils n'étaient sortis de
-France, et l'idée que, le lendemain matin, pour la première fois, ils
-franchiraient une frontière, entreraient dans un pays qui ne serait
-plus la France, cette idée-là les impressionnait, les troublait au delà
-de tout... Ils ne savaient pas trop s'ils devaient avoir peur, ou se
-réjouir...</p>
-
-<p>Après le dîner, la table desservie, le père s'entretint longuement,
-avec le patron de l'hôtel, des industries du pays; la mère tira de son
-sac un jeu de cartes et fit une patience; la jeune fille feuilleta le
-<i>Bædecker</i>, et le fils, écroulé sur sa chaise, bouche ouverte et
-bras pendants, s'endormit profondément.</p>
-
-<p>Tout à coup la jeune fille demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Mère!... qu'est-ce que c'est que le Mannekem-Piss?</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu bien te taire?... chuchota la mère, en glissant vers nous un
-regard inquiet... Veux-tu bien ne pas dire de ces choses-là, petite
-malheureuse?</p>
-
-<p>Mais la jeune fille appuya, ingénument:</p>
-
-<p>&mdash;Quelles choses?... Puisque c'est dans le <i>Bædecker!</i></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[p. 46]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ça n'est pas convenable, là!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, on ne verra pas le Manneken-Piss?</p>
-
-<p>&mdash;Si, tu le verras... Tu le verras avec ta mère... Seulement, tais-toi!</p>
-
-<p>Et le père continuait de s'instruire auprès du patron de l'hôtel.</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons ici, énumérait ce dernier, de très beaux calcaires... une
-importante fabrique de colle forte.... des tanneries...</p>
-
-<p>&mdash;Des tanneries?... Ah!... c'est intéressant... Et la conserve?</p>
-
-<p>&mdash;Non, nous n'avons pas ça... Par exemple, nous avons aussi une belle
-usine de caoutchouc...</p>
-
-<p>&mdash;Bigre!... Ah! dites-moi?... Et pas de conserve?... C'est curieux!...</p>
-
-<p>À cette insistance, nous comprîmes que le gros monsieur avait, quelque
-part, un établissement de conserves... Malgré son air bonhomme,
-avait-il dû en empoisonner des gens! Et, peut-être, avait-il élevé ses
-enfants avec ses produits, ce qui expliquait leur teint terreux et
-maladif... Satisfaits de ce renseignement et de ces hypothèses, nous
-allions nous retirer, quand le mécanicien entra, en cotte de travail,
-les mains toutes noires de graisse...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Ferdinand, dites-moi?... La voiture?... Ça va, hein?... Nous
-partons demain, à huit heures, mon garçon... huit heures précises...
-Dites-moi?... Faites le plein d'essence... Voyons... Namur?... Soixante
-kilomètres, à peu près, hein? Non... le demi-plein... Ce sera assez...</p>
-
-<p>Le mécanicien parut gêné, se gratta la tête:</p>
-
-<p>&mdash;C'est que... dit-il... voilà... la machine ne va pas du tout... Elle
-n'embraye plus...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[p. 47]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Sacristi!... Dites-moi?... Ça n'est pas grave?</p>
-
-<p>&mdash;Hé!... monsieur... c'est embêtant...</p>
-
-<p>Toute la famille, même le fils réveillé, tendait le col vers le
-mécanicien...</p>
-
-<p>&mdash;Comment?... Qu'est-ce que vous dites?... Une machine toute neuve!</p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr... mais monsieur doit comprendre... du moment qu'elle
-n'embraye plus...</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends... certainement, je comprends... mais...dites-moi?...Ce
-n'est pas une raison... Voyez ça... travaillez...</p>
-
-<p>&mdash;Mauvais travail... Ici, il n'y a pas de fosse... Et puis, il fait
-trop noir... Demain matin, nous verrons ça... Ah! j'ai bien peur...</p>
-
-<p>&mdash;Mais non... mais non... Huit heures, hein?... Ah!.. Dix litres
-seulement... Nous remplirons après la frontière...</p>
-
-<p>Il prononça «la frontière» avec un accent majestueux. Le mécanicien
-parti, il se promena quelques minutes dans la salle, le front plissé...
-Mais, pour dissimuler ses préoccupations, les pouces aux entournures du
-gilet, et balançant la tête, il faisait:</p>
-
-<p>&mdash;Peuh! peuh! peuh!... Peuh! peuh!</p>
-
-<p>La mère avait un sourire méchant... Elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu verras... tu verras!</p>
-
-<p>La fille demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Père... qu'est-ce que c'est: «elle n'embraye plus»?</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, c'est...</p>
-
-<p>Il resta court, chercha une explication, et n'en trouvant pas:</p>
-
-<p>&mdash;C'est rien... fit-il, rien du tout... Un peu de graissage... il n'y
-paraîtra plus...</p>
-
-<p>&mdash;Oui! oui... compte là-dessus... ricana la mère, en se levant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[p. 48]</a></span></p>
-
-<p>Et nous allâmes nous coucher.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, dans la cour de l'hôtel, ce fut une scène tragique.</p>
-
-<p>La famille, harnachée pour le voyage, était réunie autour de la
-Brulard-Taponnier, douze chevaux... Nous arrivâmes juste au moment où
-Brossette, à qui son collègue avait demandé aide, sortait de dessous la
-voiture.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? interrogea le monsieur, qui avait mis ses derniers espoirs
-dans la science de notre mécanicien...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien... répondit-il en s'époussetant... rien à faire... Le cône
-est faussé, le cuir est brûlé... Faut qu'elle aille à l'usine.</p>
-
-<p>Ils furent tellement consternés, tous les quatre, qu'ils ne songèrent
-même pas à protester, à s'indigner. Le silence qui suivit cette
-sentence fut quelque chose de poignant... J'eus pitié d'eux...
-Vraiment, ils avaient l'air de condamnés à mort.</p>
-
-<p>Ferdinand s'approcha de son maître. Son expression de fourberie me
-frappa. Il fut verbeux.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'avais bien dit à monsieur, hier soir... Ah! c'est très
-embêtant... J'vas ramener la sacrée machine à Paris, et je viendrai
-retrouver monsieur en Belgique, où que monsieur me dira... Vrai!... on
-peut appeler ça de la guigne... Monsieur, lui, va prendre le chemin de
-fer pour quelques jours, cinq... six jours... huit jours au plus...
-le temps des réparations, quoi!... À moins que monsieur ne préfère
-m'attendre ici... C'est, comme de juste, à la disposition de monsieur...</p>
-
-<p>Le patron de l'hôtel, qui circulait autour de la voiture, lança
-négligemment:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a de bien belles promenades, dans les environs... Bons
-chevaux... Voitures confortables... Prix modérés...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[p. 49]</a></span></p>
-
-<p>Après un nouveau silence, le monsieur regarda Ferdinand d'un regard
-timide et suppliant:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bien sûr?... Il n'y a pas un moyen?... Dites-moi?... pas un
-moyen?</p>
-
-<p>&mdash;Que monsieur demande à mon collègue!...</p>
-
-<p>Brossette, qui se lavait les mains à la pompe, tourna la tête, répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Rien à faire...</p>
-
-<p>Ferdinand rajusta le capot du moteur. Ils le considéraient comme s'ils
-eussent encore espéré un miracle... Mais le moteur resta silencieux...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est complet, fit, dans un serrement des lèvres, la femme dont
-la couperose, sous le voile, s'accentuait de barres violacées... Elle
-est jolie la Brulard-Taponnier, douze chevaux!... Elle est jolie!</p>
-
-<p>De plus en plus hébété, le monsieur soupira.</p>
-
-<p>&mdash;Arriver à Bruxelles en chemin de fer!... Dites-moi?... C'est raide...</p>
-
-<p>La fille avait des larmes dans les yeux. Adieu, peut-être, le
-Manneken-Piss!... Le fils ouvrait et refermait la portière d'un geste
-colère et stupide...</p>
-
-<p>En écoutant le bruit doux et régulier de notre moteur que Brossette
-venait de mettre en marche, le monsieur, dans sa détresse, s'enhardit
-jusqu'à m'adresser la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez de la chance... Ah! vous avez de la chance...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur a une bonne voiture, voilà... rectifia aigrement la femme...
-Monsieur n'a pas une Brulard-Taponnier, douze chevaux!...</p>
-
-<p>Notre 628-E8 partit dans un démarrage que, malicieusement, Brossette
-s'était appliqué à faire foudroyant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[p. 50]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pauvres gens!... dis-je à Brossette, quand nous fûmes sortis de la
-ville.</p>
-
-<p>Brossette, d'abord, ne répondit rien. Puis, haussant les épaules et ne
-pouvant retenir un petit rire que je voyais se tordre, au coin de sa
-bouche:</p>
-
-<p>&mdash;De bonnes poires, monsieur!... La voiture n'a rien, vous savez?...
-Seulement, Ferdinand est jaloux de sa femme... Ça le travaille... ça
-le travaille... Il veut rentrer pour la surprendre... Et comme ils n'y
-connaissent rien...</p>
-
-<p>J'adressai de vifs reproches à Brossette, pour s'être fait le complice
-d'une si mauvaise action.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi, monsieur... bien sûr que je donne tort à Ferdinand... Ces
-choses-là, ça se fait pas... Mieux vaut être cocu... je lui ai dit...
-Il s'est entêté... Tout de même, je pouvais pas refuser ce service à un
-copain... Et puis, on n'est pas poires comme ces gens-là!</p>
-
-<p>L'air piquait; le matin était exquis, odorant... Un gros bateau
-remontait la Meuse, dans un clapotement rouge... Nous marchions
-vivement... Peu à peu, je sentais mon indignation faiblir. Quand
-nous nous arrêtâmes, devant la douane, les mauvais instincts, qui
-travaillent l'âme de l'automobiliste, avaient fait leur œuvre. Et
-c'est avec une sorte de joie méchante, de plaisir barbare, que j'aimai
-à me représenter, dans la cour de l'hôtel, groupée autour de la machine
-silencieuse, cette famille désemparée, à qui le patron de l'hôtel
-continuait de dire, sans doute:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a de bien belles promenades, dans les environs!...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[p. 51]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="BRUXELLES" id="BRUXELLES">BRUXELLES</a></h3>
-
-
-<p>Il y a de quoi s'irriter d'avoir roulé, depuis la frontière, sur
-d'infâmes pavés, sur d'immenses vagues de pavés, d'avoir traversé le
-Borinage noir et fumant au soleil, avec des éclats de métaux, et qui,
-toutes les nuits, incendie la nuit de ses bouillonnements de forge et
-de ses flammes d'enfer, pour n'aboutir qu'à cette ville si parfaitement
-inutile, si complètement parodique: Bruxelles.</p>
-
-<p>Bruxelles!</p>
-
-<p>Vraiment, il est insupportable, et même un peu humiliant de se sentir
-dans cette capitale des sociétés de tramways du monde entier, reine de
-l'industrie des asperges précoces, des endives amères et des raisins
-de serre sans goût, quand Bruges en dentelles, Liège en acier, Louvain
-en prières, Gand d'autrefois, avec ses rues si anciennes, ses pignons
-peints, ses toits coloriés et tout ce que disent les façades de ses
-églises, tout ce que chuchotent les vieux murs au bord du canal;
-quand les formidables quais d'Anvers, Mons où grouillent les gueules
-farouches, Charleroi et ses montagnes<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[p. 52]</a></span> de crassiers que franchissent
-les petits chemins de fer aériens; Furne où les processionnaires du
-Saint-Sang défilent, portant des croix de fer, lourdes comme leurs
-péchés, quand tout ce pittoresque, tout cet art, tout ce mouvement
-tragique du travail, tout ce tumulte de la Meuse et de l'Escaut, tout
-ce silence mortuaire des béguinages, tous ces souvenirs de kermesses et
-de massacres, ne sont qu'à quelques tours de pneus d'ici.</p>
-
-<p>Et justement Bruxelles!</p>
-
-<p>Enfin, j'y suis... Il faut bien que j'y reste, ne fût-ce que pour
-panser mes côtes meurtries et mes reins brisés par tant de ressauts et
-de cahots, sur ces routes de supplice...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Après tout, on peut aimer Bruxelles. Il n'y a là rien d'absolument
-déshonorant.</p>
-
-<p>Je sais des gens, de pauvres gens, des gens comme tout le monde, qui y
-vivent heureux, du moins qui croient y vivre heureux, et c'est tout un.</p>
-
-<p>J'ai conté, jadis, je crois, l'histoire de cet ami, interne dans une
-maison de fous en province, qui, de sa chambre, n'ayant pour spectacle
-que les casernes, à droite; à gauche, la prison et une usine de
-produits chimiques; en face, l'hôpital et le lycée; rien que de la
-pierre grise, des chemins de ronde, des préaux nus, des cours sans
-verdure, des fenêtres grillées, me montrait, avec attendrissement,
-au-dessus d'un mur, un petit cerisier tortu, malade, la seule chose qui
-fût à peine vivante, au milieu de ce paysage de damnation, et me disait:</p>
-
-<p>&mdash;Regarde, mon vieux... On est bien ici, hein?... C'est tout à fait la
-campagne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[p. 53]</a></span></p>
-
-<p>Il y a des gens qui croient que Bruxelles, c'est tout à fait la ville.</p>
-
-<p>J'en sais même qui voudraient y vivre, qui regrettent de ne pas y
-vivre, par exemple ces gais notaires de nos provinces économes, ces
-financiers bons enfants de la rue Lepelletier qui, actuellement, au
-Dépôt, à Gaillon, à Poissy, à Clairvaux, se reprochent amèrement
-de n'avoir pas su mettre au point&mdash;au point légal&mdash;ces dangereuses
-opérations de l'abus de confiance et du faux. Mais l'espèce en devient
-de plus en plus rare. Et depuis la réforme du régime des prisons,
-préfèrent-ils à Bruxelles ce Fresnes humanitaire, où le confort et
-l'hygiène ne sont pas illusoires, où le travail semble récréatif et
-moralisateur, où le modem style des cellules, des préaux, des parloirs,
-est supportable, sobre, et ne donne pas de cauchemars: la première
-prison où l'on cause.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>On peut ne pas aimer Bruxelles. C'est d'ailleurs le cas de beaucoup de
-Bruxellois et non des moindres.</p>
-
-<p>Voyez le roi Léopold qui n'y est jamais, qui multiplie les occasions de
-n'y jamais rester, qui est partout, en France, en Italie, en Suisse,
-en Allemagne, en Angleterre, qui est en chemin de fer, en yacht, en
-automobile, mais jamais en Belgique.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ainsi, confessait-il gaiement, un soir d'Élysée Palace, à un de
-mes amis, lequel sait parler aux rois, c'est ainsi que j'ai pu garder
-la vivacité de mon esprit, la sûreté de mon goût, et cette jeunesse qui
-impressionne tant les femmes... Et puis, que voulez-vous?... J'ai de si
-grosses affaires, dans tant de pays...</p>
-
-<p>&mdash;Même en Belgique, sire...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[p. 54]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui... je sais bien... faisait-il en hochant la tête... en Belgique,
-j'ai un peuple... Mais j'ai aussi, ailleurs, une fortune énorme, qui me
-cause beaucoup de tracas... Il faut bien que je l'administre...</p>
-
-<p>Voyez tous les poètes, tous les écrivains, tous les artistes bruxellois
-et ixellois qui, dès l'âge le plus tendre, en cohortes serrées,
-s'empressent de déserter leur capitale, et s'en viennent à Paris, afin,
-sans doute, d'y apporter un peu de cet accent savoureux qui manque
-encore à notre littérature, et d'y gagner rapidement cette consécration
-décorative et lucrative qui manque tant à la leur...</p>
-
-<p>Et comme ils ont raison.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ils ont raison, car presque tout me paraît ridicule à Bruxelles, me
-donne et leur donne envie de rire, mais d'un rire terne, d'un rire sans
-éclats, de ce rire glacial, douloureux qui rend tout à coup si triste,
-si triste, triste comme son ciel d'hiver, ses boulevards circulaires,
-les livres de M. Edmond Picard, les poèmes de M. Ivan Gilkin, les
-couvertures de M. Deman, les meubles de M. Vandevelde.</p>
-
-<p>Pourtant, Bruxelles est comique. Il n'y a pas à dire, il est
-extrêmement comique, n'est-ce pas, cher monsieur Camille Lemonnier,
-qui fûtes, tour à tour, avec une ardeur égale et avec un égal bonheur,
-Alfred de Musset, Byron, Victor Hugo, Émile Zola, Chateaubriand, Edgar
-Poe, Ruskin, tous les préraphaélites, tous les romantiques, tous les
-naturalistes, tous les symbolistes, tous les impressionnistes, et qui,
-aujourd'hui, après tant de gloires différentes et tant d'universels
-succès, mettez vos vieux jours et vos toujours<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[p. 55]</a></span> jeunes œuvres sous
-la protection du naturisme, et de son jeune chef, M. Saint-Georges de
-Bouhélier?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Au temps de sa splendeur, au temps où les ducs de Bourgogne y étalaient
-leur luxe barbare et magnifique, où les infants et les archiducs
-y commandaient pour le compte de l'Empereur ou du roi d'Espagne,
-Bruxelles fut la ville éclatante de drap d'or, de velours, de soies,
-de fourrures, la poétique et amoureuse ville des dentelles, qui sont
-le luxe le plus joliment féminin, l'art le plus exquisement valet de
-la sensualité. Ce fut la capitale du bien vivre, du bien boire, où
-bourgeois cossus, riches marchands, ribaudes étoffées, s'amusaient
-grassement et cognaient leurs danses titubantes aux murs des rues
-étroites, où les étrangers les plus opulents se sentaient pauvres et
-dénués devant tant de somptuosités et tant de ribotes...</p>
-
-<p>De cette vie pittoresque et forcenée il ne demeure pour témoins que
-la Maison de ville, trop regrattée, trop redorée, Sainte-Gudule au
-nom joli, mais dont pas une femme ne voudrait pour patronne, le
-Manneken-Piss, tristement anachronique, et quelques ruelles aux pignons
-penchés, aux noms sonores de mangeailles.</p>
-
-<p>Maintenant, il n'y a plus que des femmes qui sont presque jolies,
-presque bien mises, nymphes grassouillettes du Parc, de la Monnaie et
-de la Cambre, des messieurs presque élégants, qui font l'ornement de
-Spa, la parure de Blankenberghe, et la royale gloire d'Ostende. Il n'y
-a plus que de faux cigares de la Havane qui, tous, viennent d'Anvers et
-de Hambourg, et d'affreuses dentelles fausses, d'affreuses dentelles
-mécaniques, bien que cent maisons de lingerie se disputent&mdash;comme<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[p. 56]</a></span>
-jadis cent villes de la Grèce faisaient d'Homère&mdash;le piètre honneur
-d'avoir fourni le trousseau de la princesse Stéphanie.</p>
-
-<p>Et il n'y a plus, à Bruxelles, que des boursiers sans carnet, les
-fondateurs des XX sans tableaux, les inventeurs du modem style sans
-clients, çà et là, quelques critiques d'art symbolistes, hélas! sans
-emploi, quelques poètes aigris de n'avoir pu partir pour ailleurs,
-mélancoliques laissés pour compte de la littérature, de l'art, de la
-brasserie, et ce qui est pire que tout cela&mdash;oh! comme je comprends
-mieux tous les jours, cher Baudelaire, ton sarcasme douloureux!&mdash;des
-Bruxellois.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Sous l'Empire qui fut le second et qui sera le dernier&mdash;car nous
-n'avons rien à redouter d'un prince qui a pu vivre vingt ans avenue
-Louise,&mdash;Bruxelles était encore quelque chose... On le dit du moins...
-Aujourd'hui, ce n'est plus rien.</p>
-
-<p>Ah! comme ils furent bien inspirés, le jour où ils chassèrent Victor
-Hugo de chez eux!... Quel bonheur, en quelque sorte providentiel, pour
-le grand poète, et pour nous! Il y eût sûrement perdu tout son génie;
-nous, nous eussions perdu toute sa gloire, insuffisamment remplacée par
-celle de M. Viélé-Griffin.</p>
-
-<p>D'ailleurs, jamais ils n'ont pu garder un exilé de choix. Il leur
-fallait des proscrits à leur taille, de pauvres petits proscrits de
-rien du tout... C'est Boulange, Boulange, Boulange, c'est Boulange
-qu'il leur faut!... Oui, il leur fallait le général Boulanger... Ils
-l'ont eu... Ils étaient fiers de ses bottes dévernies et de sa plume
-blanche maculée de la boue du nationalisme...<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[p. 57]</a></span> Ils l'entouraient de
-prévenances, lui envoyaient des fleurs, lui jouaient de la musique de
-M. Gevaert... Et voilà qu'au bout de très peu de temps, écœuré de
-la rue Montagne-de-la-Cour, du bois de la Cambre, n'en pouvant plus
-d'ennui et de dégoût, le pauvre diable finit par se brûler ce qui lui
-restait de cervelle... Celui-là aussi!... Alors qui?</p>
-
-<p>Je ne crois pas qu'il existe, aujourd'hui, dans n'importe quel pays, à
-Aurillac et au Puy, pas même à Briançon, de caissiers assez dépourvus
-pour prendre leur retraite à Bruxelles. À preuve cette confidence,
-émouvante et douloureuse, que me fit, un soir, un honorable préposé à
-la caisse d'un grand établissement de crédit français:</p>
-
-<p>&mdash;Plusieurs fois, monsieur, m'avoua ce sage, j'ai songé à me sauver
-avec la caisse... Que voulez-vous?... J'ai trop de famille, et pas
-assez d'appointements... Je n'arrive pas... je n'arrive pas à nouer les
-deux bouts... Ah! cela m'était bien facile, je vous assure... Du samedi
-soir au lundi matin... j'avais tout le temps, vous comprenez!... Mais
-je me suis dit: «Il va falloir vivre à Bruxelles désormais... Ma foi,
-non... J'aime mieux rester honnête homme.»</p>
-
-<p>Et il soupira profondément...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Malgré toute ma bonne volonté&mdash;car il est bien évident, n'est-ce pas,
-que je suis sans parti pris, touchant Bruxelles,&mdash;il m'est impossible
-de trouver à ces rangées de petits hôtels et à ces parcs minuscules,
-de caractère. Ils ne paraissent faits que pour démontrer que Londres
-est une belle ville unique. De ci, de là, des constructions neuves, de
-larges voies moroses, où le<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[p. 58]</a></span> Roi s'acharne à engloutir les millions de
-ses filles, évoquent la triste richesse de Berlin... Mais Bruxelles,
-avec ses gardes civiques, n'est pas la capitale d'un Empire de canons
-et d'affaires, où subsistent encore le souvenir d'un grand Frédéric, et
-le charme de son dix-huitième siècle truqué.</p>
-
-<p>Non, Bruxelles est bien la capitale comique, la capitale d'opérette, la
-capitale de Vandepereboom!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Derrière le Musée, dans une rue que bordent de maigres acacias, j'ai
-remarqué, à travers sa grille, entre cour et jardin, une maison, trop
-petite assurément pour y loger Little-Tich... Devant la maison, un
-bassin rond, et guère plus grand qu'une assiette, d'où s'élancent deux
-fleurs d'arum, et qu'enjambe, on ne sait pourquoi, un pont arqué, peint
-en vert. Quelques plantes, qui gardèrent leur secret, se dessèchent au
-bas des murs, le long desquels la clématite et la vigne vierge refusent
-obstinément de grimper. On aperçoit à droite quelque chose de fauve, de
-roussi et de pelé qui fut peut-être, jadis, une pelouse.</p>
-
-<p>Le propriétaire de cette villa a deux cygnes, l'un blanc, l'autre
-noir, mais le bassin est si étroit, et si peu profonde l'eau, que les
-deux malheureux volatiles, dans l'impossibilité de se baigner, se sont
-réfugiés sur le pont. C'est là que, affalés, étalés, tantôt le bec sous
-l'aile, tantôt le col allongé vers l'eau, ils passent leurs journées à
-dormasser, à rêvasser de lacs bleus et d'étangs pleins de roseaux...</p>
-
-<p>Je ne veux pas dire que ceci soit un trait de bucolique spécial
-à Bruxelles. On peut le rencontrer, l'observer dans toutes les
-banlieues, à Chatou, au<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[p. 59]</a></span> Vésinet, sans doute, non moins qu'à Villeneuve
-Saint-Georges et à Choisy-le-Roi, partout, autour des villes, où
-l'homme qui se relire des affaires a des désirs plus vastes que sa
-maison, son jardin et son bassin, et croit se créer un univers, en
-faisant souffrir les bêtes et les plantes...</p>
-
-<p>Ce qui me fait supposer que Bruxelles n'est pas une ville, mais la
-banlieue d'une ville qu'on construira peut-être un jour...</p>
-
-<p>Espérons... Espérons...!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'ai été chercher, à la gare, des bagages que nous avions fait expédier
-par le train.</p>
-
-<p>Au-dessus d'une porte, j'ai lu cette inscription, en deux langues,
-encore:</p>
-
-<p><i>Sortie des voyageurs sans bagages, et des autres aussi.</i></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Nous avons été recevoir, à la gare, un ami qui arrive d'Amsterdam... Et
-nous attendons le train sur le quai.</p>
-
-<p>Un employé nous dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ici, savez-vous, c'est les Belges.</p>
-
-<p>Il nous indique un autre point du quai:</p>
-
-<p>&mdash;Là... savez-vous... c'est les autres!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le même soir, au coin d'une rue, une femme&mdash;une Flamande assez fraîche
-de visage, mais massive et pesante,&mdash;racole un passant. La conversation
-s'engage; le passant demande:</p>
-
-<p>&mdash;Et où demeures-tu?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[p. 60]</a></span></p>
-
-<p>La femme répond avec orgueil:</p>
-
-<p>&mdash;Rue Montagne-de-la-Cour.</p>
-
-<p>Le passant objecte:</p>
-
-<p>&mdash;C'est trop loin.</p>
-
-<p>Alors, la femme:</p>
-
-<p>&mdash;Viens donc!... J'ai une belle chambre, sais-tu... bien <i>ridonnée</i>...
-Tu verras, Manneke, comme elle est <i>ridonnée</i>... Je <i>tapisse</i> partout.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Gérald B..., un de nos compagnons, nous raconte qu'il a passé la nuit
-chez une des plus jolies cocottes de Bruxelles...</p>
-
-<p>&mdash;Très jolie, ma foi!... et bonne fille... Et un appartement d'un
-goût... qui m'a beaucoup gêné... Au moment du grand délire, la jolie
-cocotte se met à pousser des soupirs, des soupirs, et, tout d'un coup,
-elle s'écrie: «Il y a du bon... sais-tu... il y a du bon!»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il circule dans Bruxelles beaucoup d'automobiles, et qui, toutes,
-semblent des engins formidables. La plupart simulent&mdash;à ne pas s'y
-méprendre&mdash;nos plus illustres marques françaises. En dépit de leur
-apparence de monstres, elles ne vont pas vite, elles vont très
-lentement, elles ne vont pas du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Par prudence, m'explique-t-on... Les Belges sont des mécaniciens très
-sages... Sans ça!</p>
-
-<p>Ce matin, j'ai vu, arrêtée devant la porte d'un petit hôtel que
-décorent&mdash;comme tous les petits hôtels&mdash;des vitraux, des mosaïques, des
-cuivres vernis, dessinés par M. Théo Van Rysselberghe, j'ai vu une de
-ces voitures monstrueuses, plus monstrueuse encore que<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[p. 61]</a></span> toutes celles
-que j'ai vues jusqu'ici... Un frisson m'a secoué tout le corps, rien
-qu'à considérer le redoutable capot qui protège le moteur... C'est
-un prodigieux cube de tôle, flanqué de sirènes de paquebot, armé de
-phares lenticulaires, gigantesques. En outre, un projecteur électrique,
-capable d'éclairer toute la Belgique nocturne, est fixé à la barre
-de direction. Je me dis avec un sentiment d'épouvante, où il entre,
-d'ailleurs, beaucoup d'admiration:</p>
-
-<p>&mdash;Une machine d'au moins cinq cents chevaux... Ces Belges, qui n'ont
-l'air de rien, sont inouïs...</p>
-
-<p>Très impressionné, je m'approche de cette terrible machine de guerre.
-Elle est au repos... elle dort... Ah! j'aime mieux ça... Le mécanicien,
-non plus, n'est pas là... quelle imprudence!... Sans doute, il boit,
-dans un bar voisin, de la bière qui n'est pas de la bière, à moins que
-ce soit du gin qui n'est même pas de l'eau-de-vie de pomme de terre...
-Enfin, il n'est pas là... J'ai alors la curiosité de soulever cet
-effarant capot... C'est comme si je tenais dans mes mains une bombe,
-garnie de sa mèche allumée. Le cœur me bat, me bat...</p>
-
-<p>D'abord, je ne vois rien, rien que le vide... Puis, à force de
-regarder, je finis par apercevoir une espèce de minuscule mécanisme,
-monocylindrique, de la grosseur d'une tasse à café chinoise, et dont la
-force ne doit pas excéder un cheval et demi...</p>
-
-<p>Le mécanicien revient. Il a un visage d'orgueil... il me regarde avec
-pitié. Puis il se met à tourner la manivelle... Je m'en vais...</p>
-
-<p>Une heure après, je repasse par cette rue, devant le petit hôtel. Le
-mécanicien tourne toujours, sans succès, la manivelle... Tête nue, le
-visage dégouttant de sueur, ses habits à terre, il tourne... tourne...
-tourne!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[p. 62]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Après des révolutions, dans le genre des nôtres bien entendu, ils ont
-été chercher, pour l'installer dans cette capitale nulle, une dynastie
-de principicules allemands, mâtinés de quoi?... de d'Orléans.</p>
-
-<p>Les drôles de gens!</p>
-
-<p>Il n'est pas moins admirable qu'ils poursuivent l'effort paradoxal de
-se faire une nationalité autonome avec des résidus de tant de races
-si mal amalgamées, de même qu'ils s'acharnent à se faire une langue
-officielle avec un patois.</p>
-
-<p>Qu'on parle flamand en Flandre, wallon en Wallonnie, mais, je vous en
-prie, monsieur Picard, qu'ils continuent de parler, à Bruxelles, ce
-belge que vous parlez si bien!</p>
-
-<p>Car si toute la Belgique est merveilleusement flamande, Bruxelles n'est
-que belge, irréparablement belge. Nulle part ailleurs, on ne rencontre
-plus d'effigies en pierre, en marbre, en bronze, en saindoux, en pain
-d'épices, de ce lion qui n'est ni héraldique, ni zoologique, de ce lion
-qui n'est pas méchant, qui n'est pas un lion, pas même un caniche,
-qui ressemble si fort au lion des grands Magasins du Louvre, et à qui
-est réservé, sans doute, le destin léopoldien de devenir, un jour,
-l'enseigne des grands Magasins du Congo.</p>
-
-<p>«L'union fait la force», répète partout l'inscription bilingue. C'est
-l'union de toutes les imitations qui fait la force de leur comique.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Cependant Bruxelles ne semble se douter de rien de tout cela, ni de
-cette drôlerie éparse, obsédante,<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[p. 63]</a></span> ni de ce que fut le Bruxelles
-d'autrefois. Et cette espèce de toute petite grande ville a l'air
-encore assez satisfait de n'être que le Bruxelles d'aujourd'hui, et se
-trouve&mdash;c'est le plus comique&mdash;à son avantage.</p>
-
-<p>S'il est un Bruxelles charmant, et dont on puisse s'éprendre&mdash;après
-tout, pourquoi pas?&mdash;je suis bien sûr, au moins, que c'est un Bruxelles
-qu'on ne voit point. Le voyageur, qui passe quelque part, ne voit
-jamais que ce qui se voit. Les âmes cachées dans les villes, comme les
-fleurs qui se cachent dans les prairies, sont toujours les plus jolies.
-Ah! je voudrais bien voir ce qui se cache à Bruxelles...</p>
-
-<p>Cherchons toujours...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Le_Roi_en_est" id="Le_Roi_en_est">Le Roi en est...</a></p>
-
-
-<p>Nous sommes descendus à l'hôtel Bellevue. On le répare. De la cave
-au grenier, on le remet à neuf. Les couloirs sont obstrués par des
-planches, des échelles, des tréteaux. De gros madriers soutiennent les
-plafonds qui croulent. On nage dans les plâtras, dans les gravats; on
-bute sur des pots de colle. Ça va être, paraît-il, une orgie de confort
-moderne. Du moins, l'annoncent en anglais, en allemand, en russe, en
-français, de petites notices, bien en vue dans les chambres.</p>
-
-<p>Les garçons vous disent avec des airs avisés, et pour vous donner
-confiance:</p>
-
-<p>&mdash;Le Roi en est.</p>
-
-<p>Parbleu! Le Roi est de tout, en Belgique; seulement, il n'est jamais en
-Belgique. D'ailleurs, dans quelques jours, lorsque je paierai ma note
-à la caisse, je m'apercevrai bien que le Roi en est... Il en est même
-trop.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[p. 64]</a></span></p>
-
-<p>En attendant, on rencontre, dans l'hôtel, plus de peintres, de
-fumistes, de plombiers, de menuisiers, de tapissiers, que de
-voyageurs... À peine quatre ou cinq Américaines qui vont en Hollande,
-ou qui en reviennent, elles ne savent pas au juste; à peine trois
-pauvres Anglais, qui, demain matin, se rendront au champ de bataille de
-Waterloo.</p>
-
-<p>Le service est complètement désorganisé. On ne peut rien avoir,
-pas même d'eau. Ce matin, en guise de petit déjeuner, j'ai eu une
-conversation avec le garçon.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur va sans doute à Ostende?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami... Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je n'irai point
-à Ostende.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur a tort... monsieur devrait y aller... Il faut avoir vu
-cela... C'est curieux... Depuis l'abolition des jeux, nous avons
-au Casino d'Ostende, quatre tables de roulette et trente-deux de
-baccara... Elles travaillent nuit et jour, monsieur... Je ne parle pas
-des petits chevaux, pour les petites gens... Il y en a!... Il y en
-a!... Et les femmes... les femmes!... Ah!... monsieur sait sans doute
-que, maintenant, Ostende doit rester ouvert toute l'année?... Du moment
-que les jeux sont supprimés, il n'y a plus à se gêner, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Puis, discrètement:</p>
-
-<p>&mdash;Le Roi en est!</p>
-
-<p>Et comme je ne dis mot, le garçon explique:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il ne s'en cache pas... Il s'en moque, allez, de ce qu'on peut
-penser ou ne pas penser de lui... C'est un type... Et pourvu que la
-galette soit au bout!... Bras dessus, bras dessous, il se promène, sur
-la digue, avec Marquet, le directeur du Casino... En voilà un qui a de
-la veine! Il n'y a pas si longtemps, il était garçon... petit garçon...
-à la buvette de la gare de Namur... Bien des fois, il m'a servi une
-tasse de café, entre deux<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[p. 65]</a></span> trains... Il n'était pas fier, alors... Et
-le voilà maintenant presque ministre... plus que ministre... associé du
-Roi...</p>
-
-<p>Je suis sorti.</p>
-
-<p>Devant l'hôtel, sur le parvis de l'hôtel, j'aperçois une jeune femme
-très jolie, infiniment gracieuse, qui joue avec ses deux petites
-filles. La jeune femme, très élégante, est tout en blanc, souple,
-mol et léger; les deux petites filles, en blanc aussi, jambes nues,
-avec d'immenses chapeaux de paille et de dentelles... Toutes les
-trois, elles jouent à se poursuivre, autour d'une caisse verte où
-fleurit un grand laurier rose. Très raide, très digne, tout en noir,
-la gouvernante est assise sur un banc, près de la porte, un paquet
-d'ombrelles et de manteaux sur les genoux, un livre, non ouvert, à la
-main. Elles attendent, sans doute, une voiture commandée qui ne vient
-pas plus que n'est venu mon déjeuner... Le portier, tout galonné d'or,
-inspecte la place et les rues d'un air inquiet.</p>
-
-<p>Je m'arrête à considérer cette jeune femme, qui est bien plus enfant
-que ses deux petites filles. Je n'ai jamais vu de si beaux cheveux
-blonds, blonds, comme, à certains jours, est blonde cette mer si
-merveilleusement blonde du Nord. Je n'ai jamais vu une nuque, mieux
-infléchie, d'une pulpe plus soyeuse. Les yeux bleus sont d'une candeur
-puérile, adorable. Ah! comme ils ignorent Nietzsche, et comme leur est
-indifférent ce Rembrandt, dont la <i>Ronde de Nuit</i> leur est inexplicable
-et ridicule, puisqu'on n'y voit pas des petites filles qui dansent, le
-soir, dans un jardin... Chaque mouvement du buste des bras, des jambes
-qui, souvent se devinent sous la batiste brodée de la robe, chaque
-balancement des hanches, chaque pli de la jupe est une élégance, une
-caresse, une invention de beauté, une fête émouvante<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[p. 66]</a></span> de la vie. Bien
-qu'elle soit fine de lignes, d'apparence presque délicate, on la sent
-ronde et ferme avec une peau qui, certainement, irradie de la lumière,
-comme, au crépuscule, ces grands iris blancs de Florence...</p>
-
-<p>Tout à coup, elle pousse un petit cri d'oiseau, s'arrête de courir,
-se hausse sur la pointe de ses souliers mordorés, allonge divinement
-les bras, tend son buste élastique, et prend je ne sais quoi sur une
-branche du laurier.</p>
-
-<p>Les deux petites trépignent, tapent dans leurs mains.</p>
-
-<p>&mdash;Donne... donne... maman.</p>
-
-<p>Et je vois dans sa main, gantée de suède du même blond que les cheveux,
-une coquille de petit escargot, sèche et vide.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le pauvre petit!... Il est mort... dit-elle avec un air de
-consternation délicieuse... Il est mort!</p>
-
-<p>Je crois bien qu'il est mort, le pauvre escargot... Il est mort
-depuis des millions d'années, car c'est un escargot fossile... Avec
-des précautions infinies, des tendresses maternelles, qui furent des
-prodiges de grâce sculpturale, elle remet la coquille, dans la fourche
-d'une branche. Elle semble lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Dors, petit, dors!</p>
-
-<p>Puis elle recommence de courir, de poursuivre les deux petites filles,
-en criant:</p>
-
-<p>&mdash;Jeanne... Gabrielle... mes amours... Le gros lion... le gros lion...
-le gros lion!</p>
-
-<p>Comme Jeanne, Gabrielle, faisant semblant d'avoir peur, se mettent à
-pleurer pour rire, la jeune femme se baisse, s'accroupit, attire dans
-ses bras les enfants qu'elle dévore de caresses et de baisers:</p>
-
-<p>&mdash;O les petites bébêtes aimées!... les chères bébêtes adorées!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[p. 67]</a></span></p>
-
-<p>Il ne m'a pas échappé que, se sentant regardée, admirée, elle a
-prodigué peut-être pour le portier de l'hôtel, peut-être pour le
-passant qui passe, peut-être pour moi aussi, le charme multiple de
-ses gestes, la grâce glissée ou appuyée de ses œillades. Mais je
-n'en tire aucune vanité, aucun espoir. Je connais ces coquetteries et
-jusqu'où elles vont, ou plutôt, jusqu'où elles ne vont pas.</p>
-
-<p>Du reste, il serait tout à fait surnaturel que, dans un hôtel de
-Bruxelles, il pût m'arriver des aventures qui ne me sont jamais
-arrivées dans aucun hôtel du monde.</p>
-
-<p>N'y pensons plus, comme chante M. Gounod, et allons bravement voir le
-Manneken-Piss, puisque c'est par là que tout finit, ici...</p>
-
-<p>Tout de même, le soir, j'ai voulu m'informer auprès du garçon:</p>
-
-<p>&mdash;C'est une dame de Paris... explique-t-il... elle vient quelquefois...
-elle se fait appeler Madame X... mais nous savons que ce n'est pas son
-nom...</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>&mdash;Oui...</p>
-
-<p>Il s'approche de moi, et tout bas, avec une sorte de gravité
-confidentielle:</p>
-
-<p>&mdash;Le Roi en est!...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Laccent_belge" id="Laccent_belge">L'accent belge.</a></p>
-
-
-<p>Leurs théâtres, sauf le théâtre du Parc, qui est tout à fait français,
-c'est presque la Comédie-Française, presque l'Opéra, presque les
-Nouveautés, presque l'Olympia, mais avec l'accent. Or, cet accent est
-triste et comique, à la façon d'un air faux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[p. 68]</a></span></p>
-
-<p>Non seulement les ingénues, les grandes coquettes, les jeunes
-premières, les vieilles dernières, les amoureux, les pères nobles, les
-chanteuses, les choristes, les souffleurs, régisseurs, décorateurs, les
-gymnastes, les montreurs de phoques et les écuyères, ont cet accent
-sans accent qui fait rire et qui fait pleurer aussi, mais&mdash;chose
-fantastique&mdash;les danseuses également, les danseuses surtout qui, ne
-pouvant mettre l'accent dans leur bouche, l'introduisent dans leurs
-jambes, dans leurs bras, dans leurs sourires, dans leurs exercices de
-désarticulation, dans toutes leurs poses, jusque dans le frémissement
-aérien des tutus envolés.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je suis allé au Palais de Justice, où ils ont entassé pêle-mêle,
-tant qu'ils ont pu, des souvenirs de monuments sur des monuments
-de souvenirs, pour n'aboutir qu'à un monument d'une laideur
-invraisemblable. Ils y ont empilé de l'assyrien sur du gothique, du
-gothique sur du tibétain, du tibétain sur du Louis XVI, du Louis XVI
-sur du papou... C'est tellement laid, que ça en devient beau...</p>
-
-<p>On y jugeait un pauvre diable de Français qui, ne pensant pas à mal,
-et pour s'emparer de son argent, dont elle ne faisait rien, avait
-étranglé une vieille dame de Bruxelles. Sa mine réjouie, bonasse, naïve
-me frappa. M. Edmond Picard le défendait, car, non seulement M. Edmond
-Picard écrit, mais il parle aussi le belge le plus pur et le plus
-châtié.</p>
-
-<p>Quand le président lut, avec l'accent qui, cette fois, me parut d'un
-comique étrangement sinistre, l'arrêt qui le condamnait au bagne
-perpétuel, le client de<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[p. 69]</a></span> M. Edmond Picard se mit à rire, à se tordre de
-rire. À plusieurs reprises, il applaudit frénétiquement.</p>
-
-<p>Le soir, il a dit à son avocat, qui lui reprochait sa conduite
-inconvenante:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne croyais pas que c'était vrai... Je m'imaginais qu'on m'avait
-amené au théâtre, pour me distraire un peu, et me faire voir les
-meilleurs comiques de l'endroit. J'étais content... Je m'amusais... Ah!
-je m'amusais!... Que voulez-vous? J'aime les imitations...</p>
-
-<p>Et il a ajouté, déçu:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c'est pas imité?... Ce juge, c'était bien un juge?... Et vous,
-vous êtes bien un avocat?... Et moi, je suis bien un assassin?... Ah
-vrai!...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Le_repas_des_funerailles" id="Le_repas_des_funerailles">Le repas des funérailles.</a></p>
-
-
-<p>Il m'a bien fallu aller à l'enterrement de Mme Hoockenbeck, la femme
-de mon ami Hoockenbeck. Il me savait à Bruxelles. D'ailleurs, un
-enterrement belge, je n'y eusse point manqué pour un empire.</p>
-
-<p>Mon ami Hoockenbeck, commerçant réputé,&mdash;il a brillamment réussi dans
-ses affaires,&mdash;homme politique important&mdash;il est député,&mdash;protecteur
-des arts&mdash;il est de toutes les sociétés artistiques qu'invente et
-préside M. Octave Maus,&mdash;mon ami Hoockenbeck est bien le type de ces
-pauvres diables dont on dit qu'ils «n'existent pas». Et si mon ami
-Hoockenbeck «n'existe pas» à Bruxelles, je vous laisse à imaginer...
-Hoockenbeck n'a jamais eu une opinion, ni un goût, ni une habitude, ni
-même une manie capable de résister, plus de cinq minutes, à une autre
-qu'on lui ait, je ne dis pas opposée, mais proposée. Rien de plus
-facile que de<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[p. 70]</a></span> le faire varier, surtout dans les questions qui lui
-tiennent le plus à cœur: <i>la pôlitiq</i>, et l'art indépendant. Par
-exemple, il se montre intraitable, quant aux calembours. Il fait des
-calembours inlassablement, insupportablement. Cela vient de son bon
-naturel. Il aime faire rire. Et, comme il n'a pas toujours le choix,
-c'est de lui-même, le plus souvent, qu'il fait rire. Moi, qui n'ai pas
-une âme pure, il m'a beaucoup fait pleurer. Avec cela bavard, fatigant,
-médisant, curieux, vaniteux, au moins autant, à lui seul, que tous les
-autres hommes. Son seul avantage sur eux, c'est qu'il est tout cela,
-plus ingénument... Hoockenbeck est peut-être le seul homme au monde à
-qui, pas une fois, je n'aie pu adresser la parole sérieusement; le seul
-aussi qu'il m'ait été impossible d'écouter sans en être agacé, jusqu'à
-la crise de nerfs... Au demeurant, je l'aime bien.</p>
-
-<p>Sa femme a toujours été aussi insignifiante que son visage, aussi
-neutre que le blond éteint de ses cheveux. Jamais je ne lui ai entendu
-dire une parole juste, exprimer une idée, un sentiment quelconque.
-Banale, jusqu'à en être exceptionnelle. Je l'aimais bien aussi.</p>
-
-<p>J'ai trouvé le pauvre Hoockenbeck en larmes, désespéré. Il faisait
-peine à voir. Il reniflait, pleurait, m'embrassait, multipliait
-tellement les démonstrations de sa douleur, que je le regardais,
-parfois, à la dérobée, avec la crainte d'une farce, encore.</p>
-
-<p>Il voulut absolument m'amener devant le cercueil, et me fit, en
-hoquetant, le récit de la mort de sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Une tumeur à la matrice!... Oui... oui... Auriez-vous jamais cru ça,
-à la voir? Moi... jamais, jamais, je ne m'étais aperçu de rien... Et
-elle... ah!... elle ne m'avait jamais rien dit... Elle était si brave!</p>
-
-<p>Et il sanglota:</p>
-
-<p>&mdash;Ma pauvre Louise! Quelle perte pour moi!... Elle<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[p. 71]</a></span> aimait tant...
-an... s'amuser!... Nous devions aller à Paris... oh! oh!... le
-mois prochain... Elle voulait retourner à l'abbaye de Thélème... à
-l'abbaye... hi! hi!... de Thélème... Pauvre Louise!... Ouh! ouh!...
-Elle était si brave! Et maintenant... voilà!... Une tumeur à la
-matrice.... Et voilà!... Non... non... jamais... je ne...</p>
-
-<p>Sur quoi, mon ami Hoockenbeck eut une redoutable crise de sanglots,
-durant laquelle je me surpris à jouer, par contenance, avec la
-frange d'argent du drap mortuaire... Puis, tout à coup, je le vis se
-précipiter sur le tapis, à plat ventre, et partir à se claquer les
-fesses, comme s'il eût voulu se corriger de sa douleur, ou se punir de
-n'en être pas assez abîmé...</p>
-
-<p>&mdash;Elle était si brave!... Elle était si brave!</p>
-
-<p>Il fallut lui tamponner les tempes, le frictionner, le faire boire,
-enfin, le coucher sur un divan et lui tenir les mains jusqu'à ce qu'il
-se fût, comme un petit enfant, apaisé.</p>
-
-<p>Heureusement, d'autres visiteurs survinrent. Il se remit tout à fait,
-pour les recevoir, et, tandis qu'il recommençait de pleurer sur leurs
-joues, je m'esquivai.</p>
-
-<p>Le lendemain, il y eut une messe magnifique, mais une messe belge...
-Un latin, d'un sonore! Et un français, d'un belge!... Au cimetière,
-oraisons funèbres en belge, condoléances en belge. Je me rappelle
-qu'au milieu du discours pathétique d'un vieux petit blond, chauve,
-étrangement sphérique, qui, tout pâle, suait à grosses gouttes, et dont
-la voix tonnait en belge, toujours en belge, je poussai un cri qui fit
-qu'on se retourna, et dus enfoncer mon mouchoir dans ma bouche. J'ai
-gardé l'espoir qu'on s'était mépris, au sens de mes larmes...</p>
-
-<p>Après la cérémonie, je ne pus refuser l'invitation de<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[p. 72]</a></span> Hoockenbeck qui
-insista, en pleurant, pour me garder à dîner.</p>
-
-<p>Je pensais dîner en tête-à-tête avec lui. Ma surprise fut grande de
-trouver dans le salon, où l'on avait débarrassé, à la hâte, la chapelle
-ardente, une société nombreuse. Une odeur de fleurs fanées, d'encens,
-une autre, équivoque, persistaient, qui étaient affreusement pénibles.
-On me présenta à des tantes, à des cousines de Louvain, à des nièces de
-Liège, à des amis d'Anvers, à une famille de Verviers, et à nombre de
-Bruxellois. Les hommes en habit, cravatés de blanc; les femmes en robe
-de soie. D'une, corpulente et fardée, le corsage était ouvert. Tout ce
-monde avait une expression singulière, gênée: une expression d'attente.
-Dans ces occasions-là, on ne sait jamais quelle contenance garder. La
-mesure juste y est fort délicate. Après tout, un dîner, même un dîner
-d'enterrement, ce n'est pas un enterrement... Ce n'est pas, non plus,
-un dîner ordinaire...</p>
-
-<p>Repas copieux, succulent, arrosé de ces bourgognes et de ces bordeaux
-comme il n'en fermente que chez nous, mais comme on n'en élève qu'en
-Belgique. Il commença tristement. Un oncle colossal évoqua, d'une voix
-funèbre, l'enfance de la défunte. Insensiblement, de souvenirs en
-souvenirs, on en vint aux historiettes attendries qui firent doucement
-pleurer, puis aux anecdotes gaies qui firent rire un peu, puis aux
-grasses plaisanteries qui firent pouffer de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Elle était si brave!... répétait, tantôt sur le mode douloureux,
-tantôt sur le mode joyeux, mon ami Hoockenbeck, qui, d'ailleurs,
-parlait peu et buvait beaucoup.</p>
-
-<p>À une plaisanterie plus salée, Hoockenbeck, voulant s'empêcher de
-rire, avala de travers une grosse bouchée de homard, et, de peur qu'il
-n'étouffât, chacun se<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[p. 73]</a></span> mit à lui bourrer le dos de coups de poing. À
-partir de ce moment, l'animation s'accentua et, bientôt, l'enterrement
-dégénéra en kermesse. Les trognes des hommes s'enluminaient de rouges
-violents; les yeux des femmes s'emplissaient de lueurs troubles. Et
-les coq-à-l'âne, les jeux de mots, les histoires épicées de partir, se
-croiser, rebondir d'un bout de la table à l'autre bout. Et, sous la
-table, Dieu sait ce qui se passait! Une grosse cousine appuyait, avec
-une persistance de plus en plus frénétique, son pied sur le mien... Des
-couples disparaissaient, revenaient...</p>
-
-<p>&mdash;On n'enterre pas tous les jours une femme pareille... tonitruait
-l'oncle colossal... une femme pareille!</p>
-
-<p>Et, dodelinant de la tête, la langue déjà épaisse, Hoockenbeck bégayait:</p>
-
-<p>&mdash;Elle était si brave!... si bra... a... ve!...</p>
-
-<p>Malgré les vins, malgré les sauces, malgré les parfums évaporés des
-peaux moites, l'odeur des fleurs fanées, et l'autre, s'acharnaient.
-Mais la gaité d'aucun n'en paraissait retenue.</p>
-
-<p>Quand je voulus rentrer, Hoockenbeck s'excusa,&mdash;il me sembla que
-c'était à regret,&mdash;de ne pas me reconduire. Mais son beau-frère, un
-capitaine revenu du Congo (il n'était malheureusement pas en uniforme),
-prétendit que l'air lui ferait du bien... Aidé d'un jeune ménage de
-Liège, il triompha aisément des scrupules du veuf qui, généralement
-rubicond et couperosé, était devenu violet, à force de congestion.</p>
-
-<p>Nous partîmes à cinq.</p>
-
-<p>Que faire à Bruxelles, vers dix heures de la nuit, sinon la tournée
-traditionnelle dans les cafés? De brasseries en brasseries, de cafés en
-cafés, notre bande grossissait d'amis rencontrés... On s'attendrissait:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon pauvre vieux!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[p. 74]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! la pauvre Louise!</p>
-
-<p>&mdash;Comme ça... si vite?... qu'est-ce qu'il y a eu donc?</p>
-
-<p>&mdash;Une tumeur à la matrice... Auriez-vous cru ça, à la voir?...</p>
-
-<p>Hoockenbeck avait parfois des remords.</p>
-
-<p>&mdash;Si elle nous voyait!... disait-il timidement.</p>
-
-<p>À quoi le capitaine répliquait:</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc! Louise était une excellente femme... Elle aimait à
-s'amuser, sans en avoir l'air. Comme elle serait contente, d'être au
-milieu de nous!</p>
-
-<p>&mdash;Elle était si brave... leitmotiv ait, d'une voix do plus en plus
-pâteuse, le malheureux veuf...</p>
-
-<p>Il arriva, à la fin, qu'ayant épuisé tous les cafés et tous les bouges,
-nous échouâmes dans un restaurant de nuit... Il était bruyant... Des
-femmes dégrafées, des jeunes gens ivres, chantaient, dansaient aux sons
-de la musique des <i>laoutars</i> roumains.</p>
-
-<p>&mdash;Du champagne! du champagne! commanda Hoockenbeck qui, entré dans la
-salle, sa cravate dénouée, et son chapeau de travers, prit la taille
-d'une petite brune... Mais je crois bien que ce fut seulement pour
-assurer son équilibre... En suite de quoi, il alla rouler sur une
-banquette...</p>
-
-<p>À six heures du matin,&mdash;j'ai honte de l'avouer, mais il faut bien
-l'avouer,&mdash;je me réveillai dans un fiacre, à la porte de mon hôtel. Le
-veuf ronflait à mes côtés. Je sortis sans bruit, et donnai l'adresse
-d'Hoockenbeck au cocher. Je ne m'aperçus que plus tard que je m'étais
-trompé: c'était l'adresse d'un mauvais lieu.</p>
-
-<p>Brave Hoockenbeck! Il y est peut-être encore...</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[p. 75]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Vive_larmee_belge" id="Vive_larmee_belge">Vive l'armée belge!</a></p>
-
-
-<p>Le plus comique&mdash;tout est toujours le plus comique en Belgique&mdash;c'est
-l'armée belge. L'armée belge est bien plus terrible à voir que l'armée
-allemande, non par le nombre de ses soldats, mais par la chamarrure de
-ses uniformes. Elle rappelle&mdash;en beaucoup plus hippodrome&mdash;les plus
-splendides moments de l'Épopée napoléonienne. Il ne lui manque que ses
-guerres et ses victoires, et Monsieur d'Esparbès, pour les chanter. Les
-Belges n'ont pas osé aller jusque-là...</p>
-
-<p>Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, ce matin, six soldats, des cavaliers.
-Gros, gras, lourds, la moustache longue et épaisse, le torse bombé
-sous un dolman vert que passementent, sur la poitrine, sur les flancs
-et dans le dos, d'énormes brandebourgs orange, les manches tellement
-galonnées qu'on ne sait jamais si on a affaire à des caporaux ou à
-des généraux, le pantalon amarante, très collant aux cuisses, et
-tirebouchonné sur la botte, le bonnet de police avec des brandebourgs
-aussi, crânement posé sur l'oreille... Et tellement martiaux, tellement
-conquérants qu'on dirait qu'ils ont vaincu le monde!... J'ai cru voir
-des survivants de l'immortelle garde impériale... Ils étaient six.</p>
-
-<p>La foule, heureuse, toute fière, entoure ces six cavaliers... D'après
-ce que j'entends autour de moi, il paraît que c'est la petite tenue...
-et presque la tenue de corvée... Un bourgeois dit à un ami étranger
-qu'il promène par la ville:</p>
-
-<p>&mdash;Et si tu les voyais, en grande tenue, sais-tu?...</p>
-
-<p>Quelque temps après, le même bourgeois, tout rayonnant d'enthousiasme,
-dit encore:</p>
-
-<p>&mdash;Cent mille hommes comme ça... tu penses?</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[p. 76]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Ma_complice" id="Ma_complice">Ma complice.</a></p>
-
-
-<p>Je n'ai passé à Bruxelles qu'une bonne journée: celle qu'y a passée Mme
-B... arrivant de Monte-Carlo pour aller à Ostende. C'est toujours un
-plaisir que de la voir et de l'entendre rire.</p>
-
-<p>J'ai pu lui parler de Bruxelles, à mon aise, et c'est sa complaisance
-qui est un peu responsable du souvenir que j'ai gardé de ce dernier
-séjour.</p>
-
-<p>Elle possède à merveille la coquetterie de donner, en riant à tout ce
-qu'ils disent, de l'orgueil aux plus sots, comme si elle ne savait pas
-du tout qu'elle arrive à être encore un peu plus jolie quand elle rit,
-que ses yeux s'approfondissent et jouent, à la façon du velours sous la
-pesée du doigt, et que sa lèvre, non contente de se soulever sur les
-dents qu'elle a, découvre encore la surprise et le délice d'une gencive
-de chatte. Si je n'étais guéri d'aimer l'amour, et capable en tous cas
-de m'éprendre d'autre chose qu'une femme laide, j'envierais l'ami qui
-est si amoureux d'elle, et l'envierais plus qu'elle, qui ne sait que
-s'en moquer.</p>
-
-<p>Ce n'est sans doute pas cette pauvre jolie petite Mme B... qui a
-inventé l'accent belge, l'accent belge de Bruxelles, surtout; ni
-elle qui est responsable de l'art belge, ou des modes belges, ou des
-mœurs belges, ou des imitations belges, ni de l'aspect comique et
-cossu des Bruxellois et de leurs Bruxelloises. Mais, à coup sûr, si
-les compatriotes de M. Francis de Croisset, né Wiener, me demeurent
-tellement comiques, où, ce qui revient au même, sont aussi comiques,
-c'est que je n'ai poussé si fort leurs ridicules que pour entendre
-encore, entendre<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[p. 77]</a></span> toujours glousser de rire et pleurer de rire, et
-s'étouffer à rire, et chanter à force de rire, cette jolie petite Mme
-B... dont le naturel a le goût exquis de l'eau très pure, et dont
-l'absence d'hypocrisie eût ravi Stendhal, aux Italiennes de qui elle
-ressemble.</p>
-
-<p>De sorte que si ces pages ont un sort heureux, si elles demeurent
-quelques jours, si on m'accuse d'avoir calomnié Bruxelles, s'il m'est
-désormais interdit de m'y montrer, sans risquer de me faire lapider,
-c'est votre faute, vous avez beau rire, vous avez bien raison de rire,
-ce sera votre faute, Madame...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Au_cabaret" id="Au_cabaret">Au cabaret.</a></p>
-
-
-<p>Nous fûmes, un soir, dans un de ces cabarets à bonne chair de la rue
-Chair-et-pain ou de la rue des Harengs, les hôtes d'une bande de
-Bruxellois...</p>
-
-<p>Ai-je besoin de dire que ce sont d'excellents garçons, et qu'ils ont le
-cœur sur la main? Après tout, ce n'est point de leur faute, s'ils
-sont de Bruxelles... D'une amabilité bruyante, quasi marseillaise, mais
-sans le pittoresque, sans la grâce piquante, fleurie, de Marseille, ils
-s'intitulent les Parisiens de Bruxelles, ou les Bruxellois de Paris...
-je ne sais plus au juste.</p>
-
-<p>Ce soir-là, nous étions, moi particulièrement, j'étais las de musées et
-las de galeries, las de la plus belle peinture, même las de la peinture
-flamande et des plus purs Hollandais... Je ne pouvais plus entendre,
-sans devenir aussitôt neurasthénique et chronophage, les noms vénérés
-de Van Eyck, de Jordaens, de Rubens, de Bouts. Volontiers, j'eusse
-donné, sinon un Vermeer de Delft,&mdash;j'ai horreur de l'exagération&mdash;mais
-peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[p. 78]</a></span> quatre Memling, et sûrement l'œuvre entier de Wiertz, de
-Gallait, de Leys, de Van Beers, de Jef Lambeaux, des deux Stevens et
-de Rops, et encore celui de Henri de Groux ajouté à celui de Knopff,
-et bien d'autres avec, ah! je vous le jure, sans compter bien entendu,
-les lanternes japonaises de M. Théo Van Rysselberghe, pour manger
-tranquillement, et que je n'entendisse pas parler d'art, et pas parler
-de Paris... de Paris, surtout... de Paris... Mais les Bruxellois,
-quand ils se mettent en frais, et pour bien étaler leur culture, et
-pour bien montrer qu'ils sont de Bruxelles, n'ont que deux sujets de
-conversation: l'art et Paris... Paris et l'art...</p>
-
-<p>Par malheur, ce soir-là, nos hôtes étaient particulièrement amateurs
-d'art, et amateurs de Paris, et particulièrement prolixes. Au bout de
-cinq minutes, à peine avions-nous touché aux hors-d'œuvre&mdash;comment
-s'y prirent-ils?&mdash;ils avaient fini par me dégoûter de leur musée,
-qui est un admirable musée de province, par me dégoûter de tous les
-musées, aussi bien ceux de Dresde et de Berlin que de La Haye, de
-Madrid et de Florence... Quant à Paris, chaque fois que ce nom sortait
-de leur bouche, l'effet en était tel que je me mettais à aboyer
-douloureusement, comme un chien devant qui l'on joue du piano...
-Faut-il tout avouer? Ils avaient fini par me dégoûter de leur cuisine
-merveilleuse...</p>
-
-<p>Ils énuméraient, comme un vieux soldat ses campagnes, les premières
-parisiennes où ils avaient été, où ils iraient, revenaient des
-vernissages, des grandes ventes, du Salon des Indépendants,
-retourneraient à d'autres salons, d'autres vernissages, d'autres
-grandes ventes, au Grand Prix, aux dernières premières de la
-saison, au Salon d'automne, chez les Bernheim, chez Vollard, chez
-Moline, chez Durand Ruel... J'avais<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[p. 79]</a></span> honte d'ignorer jusqu'aux neuf
-dixièmes des Parisiens illustres qu'ils tutoyaient, et plus des
-quatre-vingt-dix-neuf centièmes des auteurs, dont ils citaient, par
-cœur, des pages entières, en prose libre et en vers libérés...</p>
-
-<p>J'aurais bien voulu m'en aller...</p>
-
-<p>Mais c'étaient nos hôtes, et nous étions définitivement attablés.</p>
-
-<p>À des huîtres, nourries des plus grasses algues de la Zélande,
-avaient succédé des poissons dont la chair exhalait toute la forte
-saveur de la mer du Nord; aux pièces de boucherie ruisselantes
-de jus, flanquées de pâtes rissolées, toutes sortes de volatiles
-dorés, craquants, débordant de truffes par tous les bouts; à des
-légumes rares, choux maritimes, jets de houblon, qui avaient pompé
-les plus subtils arômes de la terre et les éthers les plus parfumés
-des terreaux, des montagnes d'écrevisses, des lacs de crème, des
-pâtisseries des Mille et une Nuits. Et encore des fruits, qui avaient
-dû murir en paradis, s'ajoutaient à des fromages qui avaient dû
-pourrir en enfer. Les meursault, les haut-brion, les château-laffitte,
-les clos-vougeot, les chambolle-musigny, les ruchotte, les romanée
-dont s'enorgueillit la cave du professeur Albert Robin, des
-champagnes plus durs que l'acier-nickel, les eaux-de-vie, mieux que
-centenaires, toutes les liqueurs de la Hollande, tous les tord-boyaux
-de l'Angleterre et de l'Amérique ne faisaient qu'exciter la verve
-esthétique et le parisianisme pourtant si exalté de nos hôtes, tandis
-que, l'abrutissement me gagnant, je ne trouvais même plus la force
-d'exprimer, pas même la faculté de sentir toute l'horreur que l'art
-m'inspirait, et Paris, donc... ah! Paris!</p>
-
-<p>Je ne songeais plus à m'en aller... je ne songeais plus à rien...</p>
-
-<p>Au fond de la petite salle, à la peinture écaillée, aux<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[p. 80]</a></span> lambris
-dévernis, parmi une tablée de Flamands, dont je regardais s'empourprer
-les visages, comme des pignons de brique, sous le soleil couchant, un
-couple ne cessait de s'embrasser, de s'embrasser à perdre haleine, de
-s'embrasser toujours, de s'embrasser encore... Ah! ils ne pensaient
-pas à l'art, ceux-là... Ils ne parlaient pas d'art, ceux-là... Ils ne
-parlaient pas d'art, et pas de Paris, je vous assure... Les heureuses
-gens!... Et comme je les enviais... non de s'embrasser... mais de se
-taire!... Je m'attachai désespérément au spectacle qu'ils me donnaient
-comme on s'attache à une image quelconque, aux fleurs d'un tapis, aux
-rais de lumière d'une persienne, à la promenade d'une mouche sur un mur
-blanc, pour chasser, loin de soi, une idée pénible, et qui revient, et
-qui s'obstine...</p>
-
-<p>Elle était presque trop blonde, presque trop rose, presque trop
-grasse, de ce gras fleuri de rose et malsain qu'ont les bons pâtés
-de Strasbourg, et elle s'enroulait à un joli gars, aux yeux les plus
-noirs, sec et bistré comme un Espagnol... Pendant que leurs amis
-mangeaient avec une gloutonnerie silencieuse, eux ne faisaient que
-s'enlacer, s'enlaçaient si bien qu'ils semblaient tourner, tourner...
-Hors des longs gants de Suède, retroussés, les menottes, un peu
-courtes et potelées, pas jolies, sensuelles, mais d'une sensualité
-un peu grossière, ces menottes, où jouaient les feux d'un rubis, se
-crispaient, pour ajouter encore au goût du baiser, sur un brin de
-moustache, sur les épaules, la nuque, le col, dans les cheveux épais du
-garçon, dont les mains, aussi, s'égaraient sous les jupons, comme au
-bord d'une kermesse de Rubens. Et cela n'était pas très impudique, à
-force de franchise, de naïveté et de maladresse...</p>
-
-<p>Personne, d'ailleurs, ne prenait garde au couple<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[p. 81]</a></span> énamouré, ni leurs
-compagnons qui n'en perdaient pas une bouchée, ni mes amis accablés,
-ni nos hôtes infatigables, ni la caissière penchée sur ses additions,
-ni le vieux maître d'hôtel, à l'habit crasseux et trop large, au crâne
-luisant, aux cheveux gris envolés, qui circulait, pesamment, entre les
-tables, portant les plats... Oh! ce vieux domestique de <i>La Joie fait
-peur!</i></p>
-
-<p>Quand la petite enragée s'arrêtait pour reprendre son souffle, on
-percevait à son cou l'éclat d'une croix en brillants... Elle se
-tapotait vivement les cheveux, au bord du chapeau, suçait, non moins
-vivement, une patte d'écrevisse, et remontait, ensuite, d'un geste
-bref, ses gants au-dessus de ses coudes... Puis ils s'enlaçaient
-à nouveau, avec plus de hardiesse, aussi libres que s'ils eussent
-été seuls, dans une chambre... Leurs mains cachées sous la table
-travaillaient à des caresses invisibles, mais précises... J'admirais
-que, gauche et lourde, elle ne fût gracieuse et légère que dans le
-baiser... Ils ne disaient toujours rien, non plus que leurs compagnons,
-comme si les mots dussent contrarier les joies, également passionnées,
-également fugaces, de la gueule et de l'amour...</p>
-
-<p>Et j'entendais la caissière, très pâle et très hautaine, sous ses
-bandeaux noirs, répéter, en écrivant sur un gros registre, comme les
-mots d'une dictée.</p>
-
-<p>&mdash;Quatre homards grillés..., quatre bécassines au champagne.</p>
-
-<p>Et j'entendais le vieux maître d'hôtel crier, d'une voix cassée:</p>
-
-<p>&mdash;Les cigares... voilà, monsieur...</p>
-
-<p>Et j'entendais nos Bruxellois, de plus en plus enthousiastes, clamer,
-l'un:</p>
-
-<p>&mdash;Paris!... Paris!... Paris!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[p. 82]</a></span></p>
-
-<p>L'autre:</p>
-
-<p>&mdash;L'art!... l'art!... l'art!</p>
-
-<p>Un troisième rythmer cette phrase, où M. Camille Lemonnier <i>avère</i>,
-comme ils disent, une autobiographie, si poétiquement juste:</p>
-
-<p>&mdash;«Et depuis lors, mon âme se volatilise, parmi la gracilité mouvante
-des roseaux, et la frivolité des libellules.»</p>
-
-<p>Et j'entendais une voix furieuse s'élever du fond de moi-même:</p>
-
-<p>&mdash;Zut! Zut! Zut!...</p>
-
-<p>Si bien que, vers deux heures du matin, étourdi, exténué, le cerveau
-affreusement liquéfié, le cœur chaviré, les jambes titubantes, je me
-couchai, aussi informé des choses de Paris que le moindre d'entre ces
-Parisiens de Bruxelles, ou de ces Bruxellois de Paris... je ne sais pas
-encore...</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et plus compétent en art</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Que leur monsieur Edmond Picard,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Et plus aussi, mon cher Mendès,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Que votre Dujardin-Beaumetz</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qui n'est pas de Bruxelles, mais</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Qui, dans un discours belgifique,</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">Reconcentra les esthétiques</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">De la France et de la Belgique.</span><br />
-</p>
-
-<p>Et voyant que je parlais en vers... en vers belges, je m'endormis
-rageusement...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[p. 83]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="CHEZ_LES_BELGES" id="CHEZ_LES_BELGES">CHEZ LES BELGES</a></h3>
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Catholicisme" id="Catholicisme">Catholicisme.</a></p>
-
-
-<p>Ce n'est pas en passant quelques jours dans un pays qu'on peut juger
-de ses mœurs, de ses tendances, de ses idées, de ses institutions.
-Les observations y sont forcément rapides et superficielles; elles ne
-portent que sur un ordre de choses infiniment restreint, et d'ailleurs
-peu important. On n'atteint pas l'âme intime, l'âme secrète, l'âme
-profonde d'un pays, à moins d'y vivre de sa vie... Il faut donc se
-contenter des apparences, qui trompent souvent. En considération de
-quoi, je prie les lecteurs de me pardonner le ton parfois frivole et
-injuste de ces pages.</p>
-
-<p>Pourtant, dès que vous entrez en Belgique, vous êtes frappé par cette
-sorte de malaria religieuse qui y règne. Elle attriste singulièrement
-ce petit pays... C'est peut-être cela qui rend si noires ces verdures
-de la campagne belge que détestait tant Baudelaire... De même que dans
-notre sauvage et dolente Bretagne, où<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[p. 84]</a></span> l'esprit religieux a en quelque
-sorte tout pétrifié, de même que, dans le Tyrol autrichien, où, à
-chaque tournant de route, à chaque carrefour, partout, se dressent des
-images de sainteté qui pourraient servir à l'administration vicinale de
-bornes kilométriques, de même, en Belgique, la superstition religieuse
-est souveraine maîtresse des âmes, des paysages et des lois. Je ne
-parle pas seulement des couvents qui y pullulent, comme, en Allemagne,
-les casernes; je ne parle pas de ces béguinages, qui ne sont d'ailleurs
-plus que des souvenirs, gardés seulement par Gand et par Bruges, pour
-les badauds du pittoresque et les moutons de Panurge du tourisme. Je
-parle de tout ce pays, sur qui le catholicisme étend son ombre épaisse
-et malsaine. Dans les chemins, dans les sentes et dans les villes, on
-rencontre, par milliers, de ces figures de foi têtue, de ces figures de
-prières, agressives et sombres, telles qu'elles sont peintes dans les
-triptyques des primitifs flamands. Les siècles ont passé sur elles, les
-progrès et la science ont passé sur elles, sans en adoucir les angles
-durs et obtus.</p>
-
-<p>Je me souviens qu'il y a plusieurs années, pris d'un malaise subit dans
-une auberge de village, je demandai qu'on allât me chercher un médecin,
-à la ville voisine, qui était Gand.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Seigneur Jésus, s'écria la bonne, en me voyant très pâle... Il va
-peut-être mourir... Dites une prière, bien vite, monsieur... Dites une
-prière... Et attendez-moi...</p>
-
-<p>Elle sortit précipitamment, sans m'apporter d'autres secours.</p>
-
-<p>Quelques minutes après, je vis entrer, introduit dans ma chambre par
-la petite bonne, un gros prêtre, essoufflé d'avoir trop couru...
-Il voulut, à toute force m'administrer l'extrême-onction. Et comme
-je refusais de me<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[p. 85]</a></span> munir des sacrements de l'Église, il insista
-avec violence et ne se retira qu'après avoir appelé, sur ma tête de
-mécréant, toutes les malédictions du ciel et toutes les fureurs de
-l'enfer.</p>
-
-<p>Partout des processions, des sons de cloche, des cérémonies cultuelles,
-extravagantes et moyenâgeuses, des églises pleines et chantantes,
-des décors d'autels dans les chambres privées, des dos courbés, des
-mains jointes... et des prêtres insolents, paillards et pillards,
-et de terribles évêques, avec des faces d'inquisition. Partout,
-aussi, cette littérature dont l'érotisme mystique s'associe si
-bien aux ferveurs pieuses et les exalte... Qui n'a pas assisté aux
-fêtes du Saint-Sang, dans Furne, devenu, ces jours-là, un véritable
-asile d'aliénés, ne peut concevoir à quels dérèglements, à quelles
-démences, la religion, ainsi enseignée, peut conduire la pauvre âme des
-hommes... C'est ce carillonneur de Rodenbach&mdash;personnage d'ailleurs
-historique&mdash;qui gravait sur l'airain sonore et bénit de ses cloches
-les plus monstrueuses obscénités... (Il paraît que ces cloches
-illustrées, on peut les voir à Bruges, si l'on a quelques hautes
-références ecclésiastiques...) C'est Philippe II, couvrant son carnet
-d'imaginations démoniaques, alors qu'entouré de ses évêques, de ses
-moines, de ses bourreaux, une nonne sur les genoux, il faisait couler
-le sang et tenailler la chair des hérétiques, dans les chambres de
-torture...</p>
-
-<p>Les centres ouvriers eux-mêmes, les cités industrielles, où souvent
-grondent la révolte et l'émeute, n'échappent pas toujours à la
-contagion. J'ai vu autrefois, à Gand, une grève. Ce n'étaient point
-des flots de peuple lâchés et battant, avec des clameurs de mer
-soulevée, les murs de la ville... C'était une procession religieuse qui
-défilait silencieusement, avec des attributs<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[p. 86]</a></span> religieux, des bannières
-ecclésiales, des oriflammes, des femmes déguisées en Saintes-Vierges,
-des enfants, en petits anges frisés... Et je me souviendrai toujours
-de cet ouvrier, à la gueule farouche, qui marchait devant la foule,
-portant je ne sais quoi, qui ressemblait à un ostensoir...</p>
-
-<p>La Belgique ne peut pas éliminer le sang espagnol qui coule dans ses
-veines...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Democrates_de_Gand" id="Democrates_de_Gand">Démocrates de Gand.</a></p>
-
-
-<p>Un charmant ami de Mæterlinck, retrouvé à Bruxelles, nous conte
-cette anecdote:</p>
-
-
-<p class="p2">Gand a chez nous la spécialité des émeutes bizarres. Vous
-souvenez-vous de celles qui eurent lieu, en Belgique, il y a quelque
-douze ans? Le peuple réclamait le suffrage universel. Il voulait, lui
-aussi, être souverain. Cela lui était venu, tout d'un coup, on ne
-sait pourquoi. Il avait déjà un Roi constitutionnel et trouvait, sans
-doute, que cela ne suffisait pas à son bonheur. Il en voulait d'autres,
-beaucoup d'autres, des rois en habit civil, et il les voulait de son
-choix... Le peuple, donc, descendit en armes dans la rue et se livra
-aux vociférations d'usage. Les bourgeois, protégés par les troupes,
-s'amusèrent à ces spectacles qu'ils croyaient sans danger.</p>
-
-<p>À Gand, les choses semblèrent, durant quelque temps, tourner au
-tragique. Cris, barricades, rixes sanglantes, coups de revolver,
-charges de cavalerie, décharges de mousqueterie, rien ne manqua à la
-fête, pas même les morts. Ordinaire apothéose... Ces escarmouches<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[p. 87]</a></span>
-menaçant de se prolonger, on convoqua la garde civique. J'en faisais
-partie. Force me fut de me ranger sous le drapeau de l'ordre, parmi les
-défenseurs de la société. Dans ma compagnie, nous n'étions que deux
-bourgeois authentiques, un peintre de mes amis, et moi. Le reste?...
-ouvriers, petits employés, commis de magasin, tous, ou presque tous,
-en parfaite communion d'idées avec les émeutiers. Dans le rang, ils
-discutaient, entre eux, à voix basse, et ce mot de «suffrage universel»
-revenait sans cesse, sur leurs lèvres.</p>
-
-<p>Ils se promettaient bien, ils juraient, si on leur commandait de tirer
-sur le peuple, de tirer en l'air.</p>
-
-<p>&mdash;Ils ont raison, disait l'un, ils combattent pour notre bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Mieux que cela, appuyait un autre... pour notre souveraineté...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui!... Tous, nous voulons être souverains, comme en France.</p>
-
-<p>&mdash;Imposer notre volonté, comme en France.</p>
-
-<p>&mdash;Dicter nos lois, comme en France.</p>
-
-<p>&mdash;Patience!... Encore quelques jours, et nous serons les maîtres de
-tout, comme en France.</p>
-
-<p>Un autre disait:</p>
-
-<p>&mdash;On peut commander tout ce qu'on voudra. Je ne tirerai pas... D'abord,
-parce que ce n'est point mon idée, ensuite parce que mon frère est avec
-ceux qui se battent, pour notre souveraineté. Je me serais bien battu,
-moi aussi... mais j'ai une femme, deux enfants...</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, je me serais bien battu... mais le patron, qui n'est
-pas pour le peuple, m'aurait mis à la porte, et je n'aurais plus
-d'ouvrage... Oui, mais, quand nous serons souverains, c'est nous qui
-mettrons les patrons à la porte...</p>
-
-<p>Un petit homme, qui n'avait encore rien dit, se mit,<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[p. 88]</a></span> tout à coup, à
-répéter, plusieurs fois, en me criblant de regards aigus, sautillants
-et menaçants:</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je sais bien pour qui je voterai...</p>
-
-<p>Et, comme je restais muet, dans mon rang...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui... Vous voudriez que je vote pour vous... Mais je ne suis
-pas un imbécile... Je ne voterai pas pour vous... Je sais bien pour qui
-je voterai... Je voterai pour quelqu'un... Et quand j'aurai voté pour
-celui que je sais... ah! ah! ah!... Je sais ce que je dis... Et vous...
-vous ne dites pas ce que vous savez...</p>
-
-<p>&mdash;Au moins, pensais-je... ils ne tireront pas.</p>
-
-<p>Notre capitaine se promenait devant le front de la compagnie, inquiet,
-nerveux, l'oreille ouverte aux clameurs encore lointaines de l'émeute.
-De temps en temps, des cavaliers traversaient la place, au galop.
-Les boutiques se fermaient; de pâles bourgeois rentraient chez eux,
-en hâte, essoufflés. Peu à peu, le grondement populaire se fit plus
-proche; les cris, les vociférations, les appels, plus distincts. Deux
-coups de feu claquèrent, comme deux coups de fouet, dans une bagarre
-de voitures... Le capitaine se tourna vers nous. C'était un marchand
-de cravates de la ville... Il avait une figure toute ronde et rose, un
-gros ventre pacifique, des yeux doux...</p>
-
-<p>&mdash;Mes enfants, nous dit-il... ça se gâte... Ils vont être là dans
-quelques minutes... Qu'est-ce que vous voulez?... Je vais être obligé
-de faire les sommations légales et de commander le feu... C'est très
-embêtant... car je les connais... ce sont des enragés... ils ne
-m'écouteront pas... Tirer sur des gens de la ville, des gens qu'on
-connaît... c'est très embêtant. D'un autre côté, il faut bien que
-force reste à la loi... Il le faut... C'est très embêtant... Si encore
-ils avaient exposé tranquillement leurs revendications!... Le Roi
-est un brave<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[p. 89]</a></span> homme, les ministres sont de braves gens... Eux aussi,
-parbleu, sont de braves gens... On se serait arrangé, bien ou mal...
-Enfin, ça n'est pas tout ça... Le devoir avant tout... c'est très
-embêtant... Soldats... écoutez-moi bien... Il faut faire le moins
-de malheur qu'on pourra... Quand je commanderai le feu, le premier
-rang ne tirera pas... Il n'y aura que le second rang qui tirera...
-Et encore est-il nécessaire que le second rang tire, tout entier?...
-Non... non... En somme, il ne s'agit que de les effrayer... Trois,
-quatre morts... trois, quatre blessés... C'est très embêtant... mais
-ce n'est pas une grosse affaire... Et ça suffira peut-être à les
-arrêter, ces bougres-là... Voyons, vous, là-bas, dans le second rang,
-attention!... Fixe!... Y a-t-il, parmi vous, dix hommes... bien décidés
-à lâcher leur coup sur le peuple, à mon commandement?... Y en a-t-il
-cinq seulement?... Voyons, voyons, sacristi!... Y en a-t-il quatre?...
-quatre?... Répondez!</p>
-
-<p>Et à ma stupéfaction, de la droite à la gauche du rang, j'entendis sur
-chaque lèvre, voltiger sur chaque lèvre, rebondir de lèvre en lèvre, ce
-mot:</p>
-
-<p>&mdash;Moi... moi... moi... moi... moi!...</p>
-
-<p>Sur les cinquante hommes que nous étions dans le rang, deux seulement
-s'étaient tus... Deux seulement étaient froidement résolus, non
-seulement à ne pas tirer sur des hommes, mais à lever la crosse en
-l'air, aussitôt parti l'ordre de mort... Et ces deux hommes, ce
-n'étaient point des prolétaires, c'étaient les deux bourgeois de la
-compagnie, mon ami le peintre et moi...</p>
-
-<p>Heureusement qu'ils tirèrent fort mal... Il n'y eut que dix pauvres
-diables de tués, et douze de blessés!...</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[p. 90]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Constantin_Meunier" id="Constantin_Meunier">Constantin Meunier.</a></p>
-
-
-<p>Revu toute la journée&mdash;une journée triste et pluvieuse&mdash;des œuvres
-de Constantin Meunier.</p>
-
-<p>Constantin Meunier est un artiste intéressant et méritoire. Par son
-talent, par sa belle vie sans défaillance, il a droit au respect de
-tous. De son œuvre, se dégage une forte signification humaine.</p>
-
-<p>Comme tant d'autres, qui y trouvèrent fortune et profit, il eût pu
-faire des Dianes cireuses, d'onduleuses Vénus et de voluptueuses
-faunesses. Il eût pu élever, aussi bien que d'autres, des monuments en
-sucre ou en saindoux, à la mémoire des grands hommes de Bruxelles, et
-peupler le bois de la Cambre de toute une foule de peintres, de poètes,
-d'orateurs et de militaires... Mais il avait un idéal plus fier.</p>
-
-<p>Né au milieu d'un pays de travail et de souffrance, vivant dans une
-atmosphère homicide, ayant toujours sous les yeux, le lugubre spectacle
-de l'enfer des mines, le drame rouge de l'usine, il fit des ouvriers.</p>
-
-<p>Il les peignit d'abord; ensuite, il les modela.</p>
-
-<p>Ardemment, il se passionna à leurs labeurs, à leurs misères, à
-leurs révoltes. Il comprit la rude beauté tragique de leurs torses,
-la musculature contractée, violente de leurs gestes, la tristesse
-haletante, farouche, durcie de leurs faces souterraines. Il tenta de
-styliser, de ramener vers la simplicité linéaire du drapement antique,
-leurs tabliers de cuir, leurs bourgerons collants, leurs pauvres
-hardes de travail. Et surtout, il s'émut,&mdash;car il était infiniment
-bon, et il rêvait toujours de justice,&mdash;de ce que contient d'injustice
-sociale, d'âpre<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[p. 91]</a></span> exploitation capitaliste et politique, la destinée de
-ces parias, à qui il est dévolu de ne trouver leur maigre existence
-quotidienne, que dans l'effroi, ou dans l'usure lente d'un métier,
-auprès de quoi le bagne semble presque une douceur.</p>
-
-<p>De tout cela il sut tirer des accents assez nobles, des apparences
-sculpturales assez fortes, de la pitié. On lui doit trois œuvres
-presque entièrement belles: Une <i>Figure de paysanne</i>, au visage usé,
-aux yeux morts, aux seins taris; le <i>Cheval de mine</i>, la <i>Femme au
-grisou</i>, cette dernière, surtout, d'une composition ample et simple,
-d'un métier plus serré. C'est déjà beaucoup.</p>
-
-<p>Malheureusement, venu trop tard à la sculpture, qui est un art très
-difficile, ennemi du truquage et du trompe-l'œil, Constantin
-Meunier, en dépit de ses dons réels, de sa passion, de sa forte
-compréhension de la vie ouvrière, ne connut pas très bien son métier.
-Son modelé est pauvre, parfois désuni, sa forme souvent lourde, ses
-plans pas assez nombreux, pas assez colorés, ses contours secs... Il
-ne sait pas toujours combiner avec harmonie un monument, architecturer
-un ensemble, grouper des figures... On sent trop l'effort en tout ce
-qu'il fait. La souplesse qui donne la vie, le mouvement à la matière,
-est peut-être ce qui lui manque le plus. Seul, le morceau vaut ce qu'il
-vaut, et, le plus souvent il n'a qu'une valeur,&mdash;par conséquent, une
-illusion&mdash;de littérature.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>On m'a raconté le drame suivant:</p>
-
-<p>La Ligue des Droits de l'homme que préside, avec tant de fermeté et un
-si beau dévouement, M. Francis de Pressensé, institua une commission
-chargée d'élever,<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[p. 92]</a></span> à la grande mémoire d'Émile Zola, un monument.
-Cette commission choisit, pour l'exécuter, Constantin Meunier. Mais
-celui-ci hésita longtemps, émit des scrupules. Il était souffrant,
-se trouvait bien vieux, avait encore une œuvre importante à
-terminer, cette œuvre dont nous avons admiré, à nos expositions, de
-nombreux fragments, et qu'il eût bien voulu voir se dresser sur une
-des places publiques de Bruxelles, avant de mourir. Sur des instances
-réitérées, flatteuses pour lui, à coup sûr, mais maladroites, car lui
-seul était en mesure de savoir ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas
-entreprendre,&mdash;il finit par accepter cette lourde mission, mollement,
-à la condition qu'on lui adjoignît un collaborateur français, qui fut
-aussitôt désigné, ou plutôt qui se désigna lui-même: M. Alexandre
-Charpentier.</p>
-
-<p>Au bout d'une très longue année, Constantin Meunier et M. Alexandre
-Charpentier présentèrent à la commission une maquette, pas très
-heureuse, dit-on. Elle fut jugée insuffisante. Les deux artistes
-avouaient d'ailleurs qu'ils n'en étaient pas contents. Ils comprirent
-qu'ils devaient chercher et trouver autre chose...</p>
-
-<p>Le monument était tel. Un Émile Zola, debout, oratoire, dramatique,
-étriqué, en veston d'ouvrier, en pantalon tirebouchonné, un Zola sans
-noblesse et sans vie propre, où rien ne s'évoquait de cette physionomie
-mobile, ardente, volontaire, timide, si conquérante et si fine, rusée
-et tendre, joviale et triste, enthousiaste et déçue, et qui semblait
-respirer la vie, toute la vie, avec une si forte passion. Derrière ce
-Zola, banal et pauvre, une Vérité nue étendait les mains. À droite,
-un mineur; à gauche, une glèbe. L'invention était quelconque. On voit
-qu'elle ne dépassait pas la mentalité des artistes officiels. Et tout
-cela se groupait assez mal.</p>
-
-<p>&mdash;Sapristi! dit M. Alexandre Charpentier, devant<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[p. 93]</a></span> cette découverte un
-peu tardive... Voilà qui est ennuyeux... Car ils ont raison... Ça ne
-vaut rien du tout... J'ai idée que c'est la Vérité qui nous gêne...
-Elle est très jolie... mais pas à sa place, derrière Zola... Il faut
-absolument la mettre devant... Qu'en dites-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Essayons de la mettre devant... consentit Constantin Meunier.</p>
-
-<p>&mdash;Essayons.</p>
-
-<p>Placée devant, la Vérité produisit un effet plus déplorable encore. Et
-puis elle annulait la glèbe, le mineur.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! s'écrièrent, avec un ensemble plus parfait que leur œuvre,
-les deux artistes terrifiés...</p>
-
-<p>Et ils réfléchirent longuement.</p>
-
-<p>&mdash;Si on l'habillait?... proposa Constantin Meunier.</p>
-
-<p>&mdash;La Vérité?</p>
-
-<p>&mdash;Oui... Eh bien, quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Une Vérité habillée?... Ce ne serait plus la Vérité... Non...
-Essayons à droite.</p>
-
-<p>&mdash;Essayons... acquiesça Constantin Meunier.</p>
-
-<p>On transporta la Vérité à droite... Mais...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non... quelle horreur!... Enlevez...</p>
-
-<p>Constantin Meunier se cache la face... Tout se déséquilibre du
-monument... Tout s'effondre... tout fiche le camp, comme on dit dans
-les ateliers.</p>
-
-<p>Le problème devenait de plus en plus ardu.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, à gauche, invita, pour la deuxième fois, M. Alexandre
-Charpentier.</p>
-
-<p>Le pauvre Constantin Meunier n'avait plus la foi. Il répondit,
-mollement:</p>
-
-<p>&mdash;Essayons à gauche.</p>
-
-<p>On transporta la Vérité à gauche.</p>
-
-<p>&mdash;Impossible!</p>
-
-<p>Tel fut le cri que poussèrent simultanément Constantin Meunier et M.
-Alexandre Charpentier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[p. 94]</a></span></p>
-
-<p>Hélas! ni devant, ni derrière, ni à droite, ni à gauche.... Situation
-douloureuse et sans issue. Ce qu'elle dut en entendre, la Vérité, comme
-toujours!</p>
-
-<p>Au cours de leurs travaux, les deux sculpteurs avaient eu des
-mésententes assez pénibles. Cette dernière aventure n'était point pour
-les dissiper. Ceux qui connaissent le cœur des hommes, surtout le
-cœur des artistes, qui sont deux fois des hommes, peuvent se faire
-une idée de ce qui se passa entre Constantin Meunier et M. Alexandre
-Charpentier. Ils en arrivèrent, dans leurs rapports, à une tension
-telle, que l'artiste belge, irrité de l'ingérence dominatrice de son
-collaborateur, et pensant que son influence avait pu être déprimante,
-finit par se priver de ses services. Peut-être eût-il dû commencer par
-là.</p>
-
-<p>Resté seul, le pauvre grand sculpteur fut bien embarrassé. Faut-il
-croire, comme d'aucuns l'affirment, que l'atmosphère de Bruxelles,
-aujourd'hui, est funeste à toute création artistique? Ou bien,
-Constantin Meunier était-il trop vieux? Manquait-il de cette ardeur
-d'imagination qui tant de fois corrigea ce que son métier avait
-d'insuffisant? Il essaya quantité de combinaisons qui ne réussirent
-point. Finalement, après des jours d'efforts, après des luttes
-douloureuses avec son œuvre et avec lui-même, il en vint à cette
-conclusion stupéfiante: que, esthétiquement, du moins, les deux figures
-de la Vérité et de Zola s'excluaient, qu'il fallait choisir entre la
-Vérité et Zola et ne plus tenter de les associer l'une à l'autre, en
-bronze. Et il choisit Zola, réservant la Vérité pour une destination
-inconnue.</p>
-
-<p>On prétend que l'irritation, le chagrin, l'état de lutte constante
-où il avait dû se mettre vis-à-vis de M. Alexandre Charpentier, la
-déception, tout cela ne<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[p. 95]</a></span> fut pas étranger à sa mort, qui arriva peu
-après. Et le monument d'Émile Zola, en dépit des oppositions de la
-famille de Constantin Meunier, revint à M. Alexandre Charpentier, qui y
-travaille, seul, désormais. Où en est-il? Comment est-il? Je n'en sais
-rien, n'étant pas dans le secret des dieux.</p>
-
-<p>Cette histoire est triste, et, comme toutes les histoires tristes, elle
-a sa part de comique, un comique amer et grinçant, qui est bien ce
-qu'il y a de plus tragique dans le monde. Mais, quand on y regarde de
-près, elle est très caractéristique, et aussi, très harmonieuse avec la
-vie.</p>
-
-
-<p class="p2">Avant de se pacifier dans l'immortalité, la destinée d'Émile
-Zola aura été étrangement tourmentée. Comme tous les hommes de
-génie,&mdash;surtout les hommes d'un génie rude, tenace et humain,&mdash;Zola a
-créé, toujours, autour de lui, de la tempête. Il n'est pas étonnant que
-la bourrasque souffle encore.</p>
-
-<p>Son œuvre fut décriée, injuriée, maudite, parce qu'elle était belle
-et nue, parce qu'au mensonge poétique et religieux elle opposait
-l'éclatante, saine, forte vérité de la vie, et les réalités fécondes,
-constructrices, de la science et de la raison.</p>
-
-<p>On le traqua, comme une bête fauve, jusque dans les temples de justice.
-On le hua, on le frappa dans la rue, on l'exila: tout cela parce qu'au
-crime social triomphant, à la férocité catholique, à la barbarie
-nationaliste, il avait voulu, un jour de grand devoir, substituer la
-justice et l'amour.</p>
-
-<p>Sa mort fut un drame épouvantable et stupide. Lui qui, devant les
-rugissements des hommes, devant leurs foules ivres de meurtre, avait
-montré un cœur si intrépide, un si magnifique et tranquille courage,
-il n'a rien<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[p. 96]</a></span> pu contre l'imbécillité lâche et sournoise des choses,
-car l'on dirait que les choses elles-mêmes ont de la haine, une haine
-atroce, une haine humaine, contre ce qui est juste et beau.</p>
-
-<p>Et voilà un sculpteur, deux sculpteurs, dont les intentions ne peuvent
-être, une minute, suspectées, qui aimèrent Zola, qui l'admirèrent,
-et qui, parce qu'ils furent impuissants à interpréter le génie d'une
-œuvre et l'héroïque beauté d'un acte, s'écrient, dans leur langage
-d'artistes fourvoyés:</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, la Vérité et Zola ne sont pas d'ensemble.</p>
-
-<p>Je sais bien que le fait, en lui-même, est assez mince, et qu'il
-ne faut voir dans ces paroles qu'un mauvais calembour, en argot de
-métier...</p>
-
-<p>Pourtant, ce soir-là, à la suite de ce récit, je rentrai à l'hôtel
-affreusement triste et découragé. Je passai une nuit fort agitée et
-fiévreuse. Dans mes cauchemars, je ne voyais partout que des places
-publiques, des squares, des jardins, où des foules forcenées érigeaient
-au Mensonge, à la Haine, au Crime, à la Stupidité, des monuments
-formidables et dérisoires.</p>
-
-<p>Heureusement, le lendemain, Bruxelles me reprenait. Je revis, en
-sortant, la jolie femme au laurier-rose, plus candide, plus enfant que
-jamais... Elle ne jouait plus au gros lion avec ses petites filles;
-elle jouait au méchant tigre. Et les Bruxellois eurent vite fait de
-chasser les fantasmes de la nuit, et de m'entraîner, à nouveau, dans la
-ronde de leur comique.</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 2.5em;">Sur les ponts</span><br />
-<span style="margin-left: 2.5em;">De Bruxelles...</span><br />
-</p>
-
-<p>Qu'est-ce que je chantais là, mon Dieu?... À Bruxelles, il n'y a pas
-de ponts... Ils avaient bien, autrefois,<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[p. 97]</a></span> une rivière, une rivière
-que, par esprit d'imitation et pour justifier leur parisianisme, ils
-avaient appelée, en en réformant l'orthographe: la Senne. Mais, depuis
-longtemps, ils l'ont enfouie sous terre et recouverte d'une voûte...
-Peut-être aussi, est-ce pour ne pas faire concurrence au Manneken-Piss,
-dont le pipi puéril leur suffit, suffit à leur amour de l'eau, à leur
-amour des reflets dans l'eau...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Un_Industriel" id="Un_Industriel">Un Industriel.</a></p>
-
-
-<p>J'ai vu un grand industriel. Il était d'ailleurs tout petit, ainsi
-qu'il arrive souvent des grands écrivains, des grands artistes, des
-grands avocats, des grands médecins.... Il était tout petit, très rouge
-de visage, très blond de barbe et de cheveux, et bedonnant, avec une
-très grosse chaîne, ou plutôt un très gros câble d'or, en guirlande sur
-son ventre.</p>
-
-<p>&mdash;Ça va très mal... ça va très mal... gémit-il... On ne peut plus
-travailler tranquillement... Toujours des grèves!... Quand l'une cesse,
-l'autre commence... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi?... Ah! je ne sais pas
-ce que va devenir notre industrie, notre pauvre industrie... Elle est
-bien malade...</p>
-
-<p>Et, brusquement:</p>
-
-<p>&mdash;C'est de votre faute!... crie-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;De ma faute?... À moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui... Enfin, de la faute des socialistes... des anarchistes
-français... Mais oui... Vous ne connaissez pas nos ouvriers, à nous...
-De braves gens... de très braves gens... Au fond, ils ne veulent
-rien... ne demandent rien... sont très contents de ce qu'ils gagnent.<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[p. 98]</a></span>
-Ils ne gagnent pas grand'chose, c'est vrai. Mais ça leur suffit... Du
-reste, qu'est-ce qu'ils feraient de plus d'argent?... Rien... rien...
-rien... Vous allez rire. L'année dernière, j'ai donné vingt francs à un
-ouvrier qui avait sauvé la vie à ma fille... ma fille unique... tombée
-dans le canal... Savez-vous ce qu'il a fait de ses vingt francs? Il a
-acheté un samovar, mon cher monsieur, un samovar!... Il est vrai que
-c'est un Russe... N'importe.</p>
-
-<p>Et il répète, en levant les bras au ciel:</p>
-
-<p>&mdash;Un samovar!... Un samovar! Et ils sont tous comme ça!... Parbleu! ils
-se mettent bien en grève, de temps en temps, comme les autres... Que
-voulez-vous?... c'est la mode, aujourd'hui, dans le monde ouvrier...
-Du moins, chez nous, les grèves ne sont pas sérieuses... des grèves
-pour rire... Quelques jours de flâne... et puis à l'ouvrage!... Nos
-grèves?... C'est la forme moderne de la kermesse... Oui, mais, dès
-que nos ouvriers sont en grève, arrivent, on ne sait d'où... des
-tas de socialistes... d'anarchistes... enfin des Français... Ils
-gueulent: «Debout! Debout!... Sus aux patrons!... Mort au capital!...»
-Ils excitent à la violence, à l'émeute, au pillage. Et voilà nos
-bons petits agneaux belges, changés, aussitôt, en bêtes féroces
-françaises... Alors, tout va mal... le gâchis, quoi!... Nous sommes
-bien obligés, parfois, d'augmenter les salaires... Or, augmenter les
-salaires, savez-vous ce que c'est? C'est ruiner notre industrie, tout
-simplement... Oui, monsieur, notre industrie... vous ruinez notre
-industrie, tout simplement... Ah! sans vous!...</p>
-
-<p>Je voulus expliquer à mon interlocuteur que nos grands industriels du
-Nord formulaient les mêmes éloges sur le désintéressement de leurs
-ouvriers, et les mêmes plaintes contre les excitateurs belges. C'est
-beaucoup plus facile que de rechercher les vraies causes<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[p. 99]</a></span> d'une
-évolution, disons, pour ne pas les vexer, d'une maladie économique,
-et d'y remédier. Je tâchai de lui faire comprendre que, tant que les
-conditions du travail ne seraient pas réorganisées sur des bases plus
-justes, il en serait toujours ainsi... Mais le petit grand industriel
-s'obstine à ne pas entendre raison.</p>
-
-<p>Il proteste, s'agite, trépigne, crie:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non... Il n'y a pas d'évolution économique, pas de maladie
-économique... Il n'y a rien d'économique. Il y a le travail... Le
-travail est le travail... Qu'est-ce que le travail?... Rien... Que
-doit-il être?... Rien... Je ne connais que ce principe-là... Mais,
-laissez-moi donc tranquille... Non, non. Il y a vous, vous!... Vous,
-vous avez toujours été les propagandistes de l'esprit révolutionnaire
-parmi les peuples... C'est dégoûtant... Ah! je sais bien ce que vous
-rêvez... je vois bien ce que vous attendez... La Belgique aux Français,
-hein?</p>
-
-<p>&mdash;Et vous la France aux Belges, hein?</p>
-
-<p>Le petit grand industriel me considère alors d'un œil singulièrement
-brillant:</p>
-
-<p>&mdash;Hé!... Hé! fait-il en claquant de la langue... Ne riez pas...
-Dites donc? Dites donc?... Avec nos bons, nos excellents amis les
-Allemands?... Hé! hé?... Mais dites donc?... Ah! ah!...</p>
-
-<p>Puis, il se hausse sur la pointe des pieds, atteint de la main mon
-épaule, où il tape, le bon Belge, de petits coups protecteurs:</p>
-
-<p>&mdash;Hé! hé!... Sapristi... dites-moi donc?... Ce serait une fameuse
-chance, pour vous!...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Waterloo" id="Waterloo">Waterloo.</a></p>
-
-
-<p>Le même jour, je suis allé visiter le champ de bataille de Waterloo.
-Peut-être ai-je été poussé inconsciemment<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[p. 100]</a></span> à cette absurde visite, par
-cette idée, non moins absurde, de m'habituer tout de suite à l'idée de
-la défaite, de la dénationalisation, de la belgification, qu'évoque en
-moi le nom seul de Waterloo.</p>
-
-<p>Mais je n'ai rien vu, au champ de bataille de Waterloo... Au champ de
-bataille de Waterloo, près de l'auberge de Belle-Alliance, où quelques
-excursionnistes anglais échangeaient de petits cailloux jaunes contre
-de petits cailloux noirs, je n'ai vu, debout sur une table, les jambes
-bottées, sur la tête un panama en bataille, aux yeux une énorme
-lorgnette, je n'ai vu que M. Henry Houssaye, qui regardait... quoi?</p>
-
-<p>Des corbeaux volaient ici et là, dans la morne plaine... Et je me dis
-mélancoliquement:</p>
-
-<p>&mdash;Il les prend encore pour des aigles.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Au_Musee" id="Au_Musee">Au Musée.</a></p>
-
-
-<p>Je ne dirai rien des visites que j'ai faites aux Musées. Je veux
-garder secrètes en moi, au plus profond de moi, les jouissances et les
-rêveries que je vous dois, ô Van Eyck, ô Jordaens, ô Rubens, ô Teniers,
-ô Van Dyck!... Je veux, en admirateur respectueux, soucieux de votre
-immortel repos, vous épargner toutes les sottises, épaisses, gluantes,
-que sécrètent hideusement les critiques d'art, lorsqu'ils se trouvent
-en présence des œuvres d'art, de n'importe quelles œuvres d'art,
-sottises indélébiles qui, bien mieux que les poussières accumulées et
-les vernis encrassés, encrassent à jamais vos chefs-d'œuvre, et
-finissent par vous dégoûter de vous-mêmes... Ah! c'est bien la peine
-que vous ayez été de grands hommes et de braves gens!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[p. 101]</a></span></p>
-
-<p>Un soir, au Musée de La Haye, j'ai vraiment entendu l'<i>Homère</i> de
-Rembrandt me dire:</p>
-
-<p>&mdash;Éloigne de moi,&mdash;ah! je t'en supplie, toi qui sembles m'aimer
-silencieusement,&mdash;éloigne de moi tous ces sourds bourdonnements de
-moustiques, toutes ces douloureuses piqûres de mouches, qui rendent
-ma vie si intolérable, dans ce musée, et qui font que je regrette
-souvent&mdash;je t'en donne ma parole d'honneur&mdash;de n'avoir pas été
-peint par M. Dagnan-Bouveret... Car, si j'avais été peint par M.
-Dagnan-Bouveret, comprends-tu?... tout ce qui se dit de moi aurait sa
-raison d'être... Et je n'en souffrirais pas... Tiens! regarde cette
-grosse dame... oui, là-bas... à gauche..., cette grosse dame en rose...
-devant le Vermeer... Tout à l'heure, elle rassemblait autour de moi
-toute sa famille&mdash;quatre petits garçons, quatre petites filles, et
-autant de neveux et de nièces&mdash;et elle disait à tout ce monde, en me
-désignant de la pointe d'une aiguille à chapeau: «Examinez bien ce
-vieux-là, mes enfants. Comme il ressemble à votre grand-père!» Et
-les enfants de s'écrier, en tapant dans leurs mains: «C'est vrai!...
-Grand-papa... grand-papa!» Eh bien, j'aime mieux ça. Je ne sais pas
-pourquoi... ça m'a fait plaisir... oui, ça m'a ému, de savoir que je
-ressemble à quelqu'un, à quelqu'un de vivant, même à quelqu'un de
-Bruxelles;... car, sûrement, elle est de Bruxelles, la grosse dame en
-rose... Mais si tu avais entendu, l'autre jour, M. Thiébaut-Sisson?
-Alors je ne ressemblais plus à rien... Et M. Mauclair, donc?...
-N'affirmait-il pas que je suis «de la peinture statique»? Quelle pitié,
-mon Dieu... quelle pitié!</p>
-
-<p>Est-ce curieux?... Est-ce humiliant pour notre mentalité, qu'il existe
-encore au XX<sup>e</sup> siècle tant de gens assez oisifs, assez
-pauvres d'idées, assez dénués du sens<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[p. 102]</a></span> de la vie, assez peu respectueux
-du sens de la beauté, pour se donner la mission ridicule d'expliquer
-des choses, que d'ailleurs on n'explique point, auxquelles ils ne
-comprennent et ne comprendront jamais rien, quand il est si facile de
-laisser, chacun, jouir de ce qu'il a devant les yeux, librement, à sa
-façon?</p>
-
-<p>Mais voilà... Tout homme a, dans le cœur, un Mauclair qui sommeille.</p>
-
-<p>Si, du moins, il sommeillait toujours, ce sacré Mauclair-là!...
-N'est-ce pas, mon pauvre Homère?</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Il_fait_de_la_race" id="Il_fait_de_la_race">Il fait de la race.</a></p>
-
-
-<p>Les Belges sont grands éleveurs de poules et aussi de lapins. Ils ont
-fabriqué une espèce de lapin qui se nomme d'un nom grandiose: le géant
-des Flandres, et qui, pour un lapin, animal généralement peu lyrique,
-est bien un géant, plus qu'un géant, un véritable monstre. Le géant des
-Flandres arrive à peser jusqu'à vingt-deux livres de viande.</p>
-
-<p>Mais c'est surtout la poule qui constitue, pour la Belgique, un
-commerce intéressant et très prospère. Il faut le reconnaître, les
-Belges sont des maîtres incomparables, en aviculture.</p>
-
-<p>Parmi les élevages, très nombreux autour de Bruxelles, j'en ai visité
-un qu'on m'avait spécialement recommandé. Il appartient à M. de S...
-Mi-paysan, mi-hobereau, d'accueil un peu rude, mais bon homme au fond,
-M. de S..., après quelques minutes, finit par se familiariser jusqu'à
-l'indiscrétion, jusqu'aux bourrades joyeuses, aux tapes sur le ventre.
-Et son rire est quelque chose de si assourdissant que, chaque fois
-qu'il rit, on<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[p. 103]</a></span> est instinctivement porté à se boucher les oreilles,
-comme au passage d'une locomotive qui siffle.</p>
-
-<p>Son installation est merveilleuse. Rien n'y est laissé au hasard...
-Tout y est combiné, prévu, réglementé, discipliné: nourriture, soins,
-hygiène, exercice physique, sélection, en vue de l'amélioration
-constante et du plus parfait bonheur de la race.. Je n'ai jamais vu
-que, nulle part, on en ait fait autant pour les hommes.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis sévère..., confesse M. de S..., ça oui... mais je ne les
-embête pas... Il ne faut jamais embêter les bêtes... Il faut qu'elles
-s'amusent, au contraire.. Quand elles ne s'amusent pas, elles
-dépérissent... Et alors, bonsoir les œufs!...</p>
-
-<p>Ils ont deux espèces de poules, en Belgique; la Coucou de Malines,
-et la Campine. Produit très bien fixé d'un croisement de la Brahma
-herminée avec la Campine, la Coucou de Malines est résistante,
-grosse, un peu lourde de formes, d'un joli gris caillouté, d'une
-chair abondante et délicate. Elle est essentiellement commerciale. On
-en expédie dans le monde entier. La Campine est la poule nationale.
-On raconte qu'il y a plus d'un siècle, la race en était à peu près
-perdue; du moins elle s'était astucieusement dispersée parmi d'autres
-races. Peu à peu, on l'a reconstituée dans toute sa pureté originelle.
-Elle est petite, mais extrêmement élégante, vive et jolie. M. Paul
-Bourget dirait qu'elle a des allures aristocratiques. Svelte et un peu
-piaffeuse, telle du moins que je la connais, je crois qu'il serait
-plus juste de lui attribuer des airs de petite cocotte, de cocodette.
-Un mantelet blanc, délicieusement blanc, accompagne sa robe blanche et
-noire, très collante au corps, et qui dessine les formes avec une grâce
-un peu hardie... Une crête effilée, d'un rouge vif, la coiffe d'une
-façon exquisément insolente. Comme<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[p. 104]</a></span> notre Bresse, elle a des pattes
-bleues, ce qui est un signe de bonne naissance. Le sang bleu, toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Une pondeuse admirable, s'extasiait notre hobereau... la meilleure,
-la plus régulière de toutes les pondeuses... avec ses petites mines
-évaporées...</p>
-
-<p>Et, tout en me promenant à travers ses parquets, propres, luisants,
-luxueux, pareils aux villas de Saint-Germain et de l'Isle-Adam, il me
-confiait, en termes prolixes, ses idées sur l'élevage...</p>
-
-<p>Comme j'admirais la vitalité, la robustesse, la belle humeur de ses
-bêtes:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! voilà!...professait-il. Il faut être impitoyable et
-scientifique.. Je suis impitoyable et scientifique... J'élimine les
-coqs qui ne chantent pas bien... dont la voix n'est pas assez sonore et
-retentissante... Tout est là, mon cher monsieur... J'ai observé que,
-plus un coq chante fort, plus il est ardent et, par conséquent, apte à
-la reproduction. Une belle voix, chez les coqs, de même que chez les
-hommes, annonce toujours... enfin, vous savez ce que je veux dire...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, les ténors?... ne pus-je m'empêcher de remarquer... Dites
-donc, voilà un point de vue nouveau.</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas les ténors, naturellement. Les ténors sont des lavettes...
-Ah! ah! ah!... Les ténors, à la broche!... Dans la marmite, les
-ténors!... Bien entendu, je ne conserve que les barytons... les
-barytons sérieux, bien gorgés... Allez! les poules ne s'y trompent
-pas... Elles savent parfaitement que plus un coq barytonne, mieux elles
-seront servies, plus leurs œufs seront gros, abondants... et plus
-vigoureux leurs petits... car tout s'enchaîne, dans la nature... Tenez,
-j'ai fondé à Bruxelles un Club, chargé de propager, à travers le monde,
-ces vérités biologiques... Un succès fou, mon cher monsieur... Nous
-avons maintenant des journaux,<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[p. 105]</a></span> des conférences, des laboratoires...
-beaucoup d'argent... Nous organisons des expositions épatantes...
-avec des concours de chant... Un vrai conservatoire... mais pas de
-musique... ah! ah!... non, sacré matin!... un conservatoire de... enfin
-vous savez ce que je veux dire... C'est passionnant.</p>
-
-<p>Il m'apprit qu'il n'y avait qu'un seul moyen de reconstituer une race
-dégénérée: l'inceste.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi vous prenez, je suppose, deux cochins fauves... Ils ont des
-tares inadmissibles, ignobles, dégoûtantes, criminelles, telles, par
-exemple, que des plumes grises, noires ou blanches... des culottes
-étriquées, pas assez bouffantes... des queues trop longues... Enfin,
-il reste en eux des mélanges anciens, des influences disparates... Eh
-bien, vous les isolez dans un parquet... Bon... Ils ont des couvées...
-Bon!... Vous sélectionnez, sans faiblesse, la poule et le coq,
-c'est-à-dire le frère et la sœur que vous mettez carrément à la
-reproduction... Et ainsi de suite, de couvées en couvées... Peu à peu,
-les influences étrangères s'atténuent, les mélanges disparaissent...
-Après cinq, six générations, vous avez retrouvé tous les caractères
-bien définis, toutes les vertus ataviques, toute la pureté première de
-la race. Ah! c'est passionnant.</p>
-
-<p>Il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Pour les hommes, ma foi!... je n'ai point essayé...</p>
-
-<p>Et il me poussa du coude légèrement:</p>
-
-<p>&mdash;Hé! hé! Dites donc? Faudrait peut-être essayer ça... en France, où la
-race s'en va... s'en va...</p>
-
-<p>Je vis, dans un parquet, des oiseaux extraordinaires que, tout
-d'abord, je pris pour des rapaces. Droits comme des hommes et juchés
-sur de hautes pattes sèches, nerveuses, armées de terribles éperons,
-le poitrail bombant, serré dans un justaucorps de plumes<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[p. 106]</a></span> bleuâtres,
-la queue courte, pointue, relevée à la manière d'un sabre, l'œil
-féroce, le bec recourbé, coupant, nomme celui des vautours, ils me
-firent l'effet de ces reitres querelleurs, qui, pour un rien, tiraient
-l'épée, et vous étendaient, d'un coup d'estoc, sur la berge des routes.</p>
-
-<p>&mdash;Des Combattants de Bruges... expliqua en haussant les épaules,
-le hobereau... Rien du tout... rien du tout... Oui, ils font les
-fendants... ça a l'air de quelque chose... et, au fond, des couillons,
-mon cher monsieur, les pires couillons du monde. Ne me parlez pas de
-ces épateurs, qu'un rouge, gorge mettrait en déroute... et qu'il faut
-élever dans du coton...</p>
-
-<p>Nous marchions toujours de parquets en parquets, et, toujours, le grand
-aviculteur parlait, parlait, expliquait, commentait:</p>
-
-<p>&mdash;L'hôpital! me dit-il, tout à coup.</p>
-
-<p>Il s'arrêta, me montra un grand espace, divisé en cinq ou six
-compartiments, enclos de grillages, où s'élevaient, bien exposées
-au soleil, de vraies maisonnettes. Une forte odeur d'acide phénique
-montait du sol soigneusement ratissé... Quelques poules se promenaient,
-l'aile basse, de l'allure triste, lente et cassée qu'ont les vieilles
-bonnes femmes, dans la campagne. J'en vis qui boitillaient, qui
-sautillaient sur leurs pattes, entourées de linges de pansement.
-D'autres, hottues, les plumes ternes et bouffantes, la crête décolorée,
-restaient immobiles, sans rien voir de ce qui se passait autour
-d'elles. D'autres encore, accroupies en rang, sur l'herbe sulfatée,
-dodelinaient de la tête et se racontaient de petites histoires,
-parlaient, sans doute, de leurs maladies, comme font les convalescents,
-assis, dans le jardin de l'hospice, sur des bancs, un jour de soleil.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[p. 107]</a></span></p>
-
-<p>Et M. de S... me conta ceci:</p>
-
-<p>&mdash;Un matin, j'apprends par mon chef basse-courrier, que j'ai deux
-poules diphtériques... Comment avaient-elles pu attraper cette
-contagion, ici, où, chaque jour, les parquets, le sol, les mangeoires,
-l'eau, la nourriture même, tout enfin est désinfecté?... Je me le
-demande encore... Mais il n'y avait pas à s'y tromper; elles étaient
-diphtériques... Ah! sacristi!... Immédiatement, j'ordonne de les
-isoler dans une de ces maisonnettes que vous voyez... Et on les
-soigne... Trois fois par jour, un employé venait avec un petit attirail
-d'infirmier... Il commençait par racler, avec un grattoir, le gosier
-des poules, enduisait, ensuite, à l'aide d'un pinceau, les plaies à
-vif, d'une bonne couche de pétrole, et comme il faut soutenir les
-malades, durant l'évolution de cette maladie, qui est très déprimante,
-il leur entonnait deux ou trois boulettes, d'une composition spéciale
-et tonique... Ce régime leur était extrêmement pénible et douloureux.
-Mais quoi? Elles avaient beau protester, il fallait bien en passer
-par là... Or, voici ce qu'elles imaginèrent... C'est à ne pas croire!
-Moi-même, j'eusse traité de blagueur celui qui m'eût rapporté la chose,
-si je n'en avais pas été, une dizaine de fois, le témoin stupéfait...
-Du plus loin qu'elles voyaient venir leur bourreau, avec sa trousse,
-elles essayaient aussitôt de se mettre sur leurs pattes, battaient de
-l'aile, affectaient la plus folle gaieté, puis, se précipitant aux
-mangeoires garnies d'un peu de millet, elles faisaient semblant de
-manger.... Oui, mon cher monsieur, avec une ostentation comique, elles
-faisaient semblant de manger, goulûment. Et, regardant l'employé, en
-dessous, d'un air malin, elles semblaient lui dire: «Tu vois, nous
-avons grand appétit... nous sommes tout à fait guéries... Remporte donc
-ton grattoir, ton<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[p. 108]</a></span> pinceau au pétrole, et tes boulettes»... Ah! les
-roublardes!... C'est passionnant...</p>
-
-<p>&mdash;Dire, m'écriai-je, que j'ai été puni, au collège, de huit jours
-de cachot pour avoir écrit, dans un discours français, ces mots
-sacrilèges: «l'intelligence des bêtes»!</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! moi aussi, dans un thème latin, s'exclama l'aviculteur... chez
-les Jésuites...</p>
-
-<p>Et son gros rire fit s'agiter toute la basse-cour...</p>
-
-<p>Je n'étais pas au bout de mes surprises...</p>
-
-<p>Au centre d'un parquet, un petit homme, enveloppé d'une longue
-blouse de toile écrue, un tablier blanc noué autour des reins, la
-tête coiffée d'une calotte ronde&mdash;tout à fait l'air classique d'un
-interne&mdash;disposait sur une table, méthodiquement, des pots, des fioles,
-des bandes, des rouleaux de ouate hydrophile, et faisait flamber de
-fins instruments d'acier, dans un récipient de métal.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi est-ce?... demandai-je.</p>
-
-<p>L'aviculteur parut un moment gêné:</p>
-
-<p>&mdash;Pour rien... pour rien... répondit-il.</p>
-
-<p>Puis, tout à coup:</p>
-
-<p>&mdash;Bah!... vous avez l'air d'un brave homme... Seulement, pas un mot à
-personne, hein?... Eh bien, voilà... Il arrange les poules pour une
-prochaine exposition... Il les met au point réglementaire...</p>
-
-<p>Et, son caractère joyeux reprenant le dessus:</p>
-
-<p>&mdash;Il fait de la race... ajouta-t-il, dans un rire sonore. Vous
-comprenez?... J'ai des sujets qui ont des qualités... mais qui ont
-aussi des tares... On n'est pas parfait, que diable!... Alors,
-j'augmente les qualités, et je détruis les tares... Je rajeunis les
-éperons trop vieux... Je peins en rose ou en bleu, selon l'espèce, les
-pattes jaunes... Je teins les plumes défectueuses... Je supprime des
-doigts, ou j'en rajoute, suivant le cas...<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[p. 109]</a></span> Je retaille les crêtes mal
-faites et les mets à l'ordonnance... Très délicat, très compliqué, vous
-savez?... Enfin, voilà!... Que voulez-vous?... Il faut bien faire comme
-tout le monde... Si je vous disais qu'il y a deux ans, à Liège, j'ai
-enlevé le Grand Prix d'honneur, avec un mauvais lot de cochins fauves,
-entièrement passés au carbonyle?... Le diable m'emporte!... Ah! c'est
-passionnant.</p>
-
-<p>Sur cette étrange confidence, nous terminâmes notre visite.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Roi_daffaires" id="Roi_daffaires">Roi d'affaires.</a></p>
-
-
-<p>Dînant chez des amis de la colonie étrangère, je demandai à un Belge
-notoire, qui passe pour presque tout savoir des choses de Bruxelles,
-surtout les choses scandaleuses, de me conter quelques anecdotes
-caractéristiques, sur le roi Léopold.</p>
-
-<p>Le Belge notoire sourit, et il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ce n'est pas la peine... Vous le connaissez mieux que moi...
-Léopold, c'est Isidore Lechat...</p>
-
-<p>Et, finement:</p>
-
-<p>&mdash;Un Lechat mieux léché, par exemple... corrigea-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! répliquai-je... Isidore Lechat... C'est entendu... Mais cela ne
-me dit rien de précis... J'entends toujours, quand on parle du Roi: «Le
-Roi est ceci... Le Roi est cela»... mais d'histoires, qui illustrent
-ces vagues affirmations, pas la moindre. Ou bien alors, ce sont des
-histoires qui courent les rues, les théâtres, les boudoirs, les
-restaurants de Paris, et que je ne puis vraiment prendre au sérieux...
-Non, je voudrais des<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[p. 110]</a></span> faits positifs... des traits de caractère... du
-document, enfin... Un homme pareil!... Il doit y en avoir d'admirables,
-d'extraordinaires, par milliers...</p>
-
-<p>Alors, ils se mirent à bavarder sur le Roi, avec abondance...</p>
-
-<p>Mais on ne sait jamais rien... Les gens passent près de vous, les
-choses arrivent et défilent autour de vous; personne n'a d'yeux,
-personne n'a d'oreilles...</p>
-
-<p>Ils restèrent, comme de coutume, dans des généralités lyriques qui
-ne m'apprirent rien d'autre, sur ce personnage passionnant, que leur
-propre opinion, laquelle, faut-il le dire, m'était fort indifférente.</p>
-
-<p>Je sus, ainsi, ce que je savais déjà depuis longtemps, que le Roi
-est fin, rusé, retors, voluptueux, sans le moindre scrupule ni la
-moindre pitié. Il est horriblement âpre et avare, mégalomane aussi,
-par surcroît, d'une mégalomanie singulière qui le pousse à bâtir, à
-bâtir des maisons, des palais, des boutiques, sans autre but que de
-faire de Bruxelles une ville monumentale, dans le genre de New-York
-et de Chicago. Projet absurde, car il n'a sans doute pas réfléchi que
-c'est à des Belges&mdash;à des Belges de Bruxelles&mdash;qu'il s'adresse, non
-à des Américains. Pour satisfaire en même temps à son avarice, à ses
-plaisirs, à sa mégalomanie, il ne pense qu'à conquérir de l'argent,
-encore de l'argent, toujours de l'argent. Tous les moyens lui sont
-bons, principalement les pires. Son imagination, en affaires, est
-inépuisable et merveilleuse. Il roule les gens, et même les peuples,
-avec une maestria souveraine. Les bons tours ne lui font jamais
-défaut. Il a beau le vider, son sac en est toujours plein. Ses filles,
-qu'il a dépouillées en un tour de main, en savent quelque chose.
-L'Angleterre et l'Allemagne, qui ne sont point pourtant des gogos
-faciles à <i>mettre dedans</i>, ont connu, à leurs dépens, cette supériorité
-prestidigitatrice,<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[p. 111]</a></span> lors des fameuses négociations du Congo... De
-son trône, il a fait une sorte de comptoir commercial, de bureau
-d'affaires, comme il n'en existe nulle part de mieux organisé, et
-où il brasse de tout, où il vend de tout, même du scandale. Dans un
-autre temps, cet homme-là eût été un véritable fléau d'humanité, car
-son cœur est absolument inaccessible à tout sentiment de justice
-et de bonté. Sous des dehors polis, aimables, spirituels, élégamment
-sceptiques, familiers même, il cache une âme d'une férocité totale,
-qu'aucune douleur ne peut attendrir... Ce qu'il a fait souffrir sa
-femme, ses filles, on ne le saura sans doute jamais... Ah! les pauvres
-créatures!... Et on les enviait!... Ce fut une stupeur, dans toute
-la Belgique, quand on apprit que la Reine&mdash;la meilleure, la plus
-douce, la plus résignée des femmes&mdash;était morte, seule, toute seule,
-abandonnée comme une pauvresse, dans cette triste résidence de Spa. Le
-Roi, lui, était à Paris... Il vint sans hâte, en rechignant, enterra
-sa femme, sans cérémonie, vite, vite, et, la formalité accomplie,
-le soir même, il s'empressa de reprendre le train pour Paris et de
-retourner à ses plaisirs... On ne lui sut, en cette circonstance, aucun
-gré de son manque d'hypocrisie... Je pense qu'on eut le plus grand
-tort, car il est beau que les hommes&mdash;fussent-ils rois&mdash;se montrent
-tels qu'ils sont. Il estima peut-être assez son peuple, pour ne point
-lui donner la comédie d'une douleur bourgeoise qu'il ne ressentait
-pas; explication trop idéaliste à laquelle le Belge notoire ne voulut
-pas souscrire... Non, ce jour-là, on ne vit sur la figure du Roi que
-l'ennui, l'agacement d'avoir été dérangé pour si peu de chose... Cette
-messe mortuaire, vite expédiée pourtant, ne valait pas la déception
-d'un rendez-vous d'affaires manqué, ou d'un déjeuner remis, au Pavillon
-d'Armenonville...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[p. 112]</a></span></p>
-
-<p>La femme du Belge notoire dit à son tour:</p>
-
-<p>&mdash;Indulgent pour lui-même, le Roi est implacable aux autres. Sa
-Cour est gourmée, raide, d'un protocole compassé et vieillot, d'une
-hiérarchie surannée et comique... Il y veut de la vertu et de la
-religion... On s'y ennuie mortellement... Peu lui importe. Sa vie à
-lui n'est pas là... Il ne vient à sa Cour que pour se reposer de ses
-fatigues parisiennes et se mettre au vert... Nous lui servons de temps
-de carême... D'ailleurs, outre cette cure d'hygiène dont nous faisons
-tous les frais, je crois que son malfaisant égoïsme s'amuse énormément
-à voir les autres se dessécher d'ennui... Ah! vous n'avez pas idée de
-ce qu'est une fête à la Cour du roi Léopold, ce vieux marcheur, cet ami
-de tous les plaisirs... On y a toujours l'air d'enterrer quelqu'un...</p>
-
-<p>J'objectai:</p>
-
-<p>&mdash;Mais il a la réputation d'être charmant, galant avec les femmes...</p>
-
-<p>&mdash;Avec les femmes des autres pays, parbleu!... s'écria la dame
-courroucée... Mais nous?... Ah! nous!... Il n'a qu'une joie... une joie
-infernale: nous embarrasser, nous blesser, nous mortifier... Il ne nous
-montre que de l'ironie, et... le dirai-je?... du mépris... oui, c'est
-cela, du mépris...</p>
-
-<p>&mdash;Cependant... commençai-je à insinuer... la...</p>
-
-<p>La dame du Belge notoire me coupa violemment la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais ce que vous voulez dire... vous vous trompez... Elle n'est
-pas belge... elle n'est pas belge... Elle est... enfin, elle n'est pas
-belge...</p>
-
-<p>Et elle poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l'ai jamais vu que méchant avec les femmes belges... d'une
-grossièreté d'âme qu'il sait, mieux que personne, orner d'un badinage
-léger, d'une drôlerie<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[p. 113]</a></span> piquante, mais qui ajoute encore à la cruauté de
-la blessure... Que faire?... Lui répondre?... se fâcher?... Il se venge
-aussitôt sur les maris, car il dispose des places, des honneurs...
-Alors, on se tait, on sourit, on accepte toutes les humiliations...
-Il faut bien vivre... Tenez... voici un trait, tout récent, de son
-caractère, ce qu'on se plaît à appeler son esprit... Au dernier bal de
-la Cour, je me trouvais, dans un petit salon, avec une de mes amies, la
-comtesse de M... C'est une charmante femme, veuve depuis quatre ans...
-assez jolie... enfin pas très jolie... très bonne, par exemple, très
-entrain... et dont l'existence est un peu libre, je le reconnais... un
-peu libre... Mais quoi!... Elle fait ce qu'elle veut, et ce qu'elle
-fait ne regarde qu'elle, après tout. La veille, au bal du Cercle de la
-Noblesse, la comtesse avait beaucoup dansé avec M. de K... qui passe,
-à tort ou à raison, pour être son ami... Mais enfin, elle avait dansé
-décemment, et personne n'avait trouvé à y redire... Voyons, monsieur,
-je vous le demande... si M. de K... est son amant, rien de plus naturel
-qu'elle danse avec lui...</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment...</p>
-
-<p>&mdash;Et s'il ne l'est pas?...</p>
-
-<p>&mdash;Rien de plus naturel encore, approuvai-je... pour qu'il le devienne...</p>
-
-<p>&mdash;Évidemment...</p>
-
-<p>Elle s'aperçut que cet adverbe, ainsi placé, était peut-être un peu
-vif... Aussi s'empressa-t-elle de reprendre son récit.</p>
-
-<p>&mdash;Nous étions donc toutes les deux à nous morfondre dans ce petit
-salon, quand le Roi, après le défilé du corps diplomatique, y entra.
-Rien ne l'assomme, ne le dispose mal, comme cette cérémonie, qu'il
-déteste... Il vint vers nous... Je suis obligée d'avouer,<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[p. 114]</a></span> qu'en dépit
-des années, le Roi a toujours une belle allure... de la sveltesse... de
-la grâce... Enfin, il est très bien... Mais à ses petits yeux bridés,
-effrayants quand on les regarde de près, à un certain pli de la bouche,
-je sais lorsqu'il est en veine de méchanceté... Il y était...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, madame, dit-il, en abordant la comtesse... vous amusez-vous,
-aujourd'hui?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Sire, beaucoup... répondit-elle, en faisant une profonde
-révérence.</p>
-
-<p>&mdash;Pas tant qu'hier... pas tant qu'hier, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Mon amie s'embarrassa, balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Comment, Sire?...</p>
-
-<p>&mdash;On m'a dit, appuya le Roi... on m'a dit que vous aviez beaucoup
-dansé, hier... au Cercle de la Noblesse... beaucoup dansé... Avec qui
-avez-vous donc tellement dansé?</p>
-
-<p>Ma pauvre amie rougit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Sire, bégaya-t-elle... je... je... ne sais plus...</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... Bien... bien...</p>
-
-<p>Et, se retournant vers moi, brusquement, il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Et, vous, madame?... Est-il indiscret aussi de vous demander avec qui
-vous avez dansé?</p>
-
-<p>Le Roi attendit ma réponse... Comme je me taisais, il salua, et, riant
-d'un petit rire méchant qui nous couvrit de confusion, s'éloigna
-lentement.</p>
-
-<p>La dame semblait outrée, en racontant cette anecdote. Elle finit sur
-cette conclusion d'une énergie un peu rude:</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que vous voudrez... C'est un mufle!...</p>
-
-<p>Alors, un haut fonctionnaire belge protesta doucement:</p>
-
-<p>&mdash;On le calomnie beaucoup... Nous avons une tendance fâcheuse à exiger
-des rois qu'ils soient au-dessus, ou en dehors de l'humanité... Mais
-non... Ils sont<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[p. 115]</a></span> des hommes comme les autres... Léopold est un homme
-comme tout le monde... voilà tout... Il a nos défauts, nos désirs, nos
-passions, nos méchancetés, nos vices, peut-être aussi&mdash;qui sait?&mdash;nos
-qualités. Pourquoi voulez-vous que son ménage, par exemple, fût
-meilleur que les vôtres?... Et qu'il pratiquât des vertus assommantes
-et pompeuses que vous avez le bon esprit de répudier pour vous-mêmes?
-Vous lui reprochez l'ennui de sa Cour? Où pensez-vous qu'on s'amuse,
-qu'on puisse s'amuser quelque part à Bruxelles?... L'ennui de sa
-Cour?... Mais c'est l'ennui de Bruxelles, mais c'est Bruxelles... Tout
-Roi qu'il est, il n'y peut rien... Il fait ce que nous faisons tous,
-selon nos moyens et nos préférences... quand il s'embête chez lui, il
-va s'amuser ailleurs. Et il a raison... Pour les dames belges, on ne
-peut pourtant pas l'obliger, par la Constitution, à coucher avec elles
-toutes!</p>
-
-<p>Ici, il y eut une explosion de fureurs que je néglige de vous décrire,
-parce que vous devez vous l'imaginer sans peine, et aussi parce qu'elle
-fut sans effet sur le haut fonctionnaire, qui n'en continua pas moins
-son panégyrique.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je sais au Roi un gré infini de ne pas prendre au sérieux sa
-royauté. Il aura beaucoup servi&mdash;beaucoup plus que les anarchistes&mdash;à
-démontrer aux peuples que la Royauté, dans notre temps, est une chose
-tout à fait inutile, tout à fait démodée, presque aussi grotesque que
-ces vieilles armures de chevaliers qui meublent encore, çà et là, les
-antichambres et les couloirs, dans quelques châteaux de cordonniers
-enrichis... Elle ne devrait plus exister que dans les opérettes,
-encore que les librettistes estiment que le thème en est bien usé.
-Sérieusement, est-ce que les Cours d'Autriche, d'Allemagne, d'Espagne,
-avec la<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[p. 116]</a></span> bouffonnerie de leur cérémonial, la splendeur carnavalesque
-de leurs déguisements, ne vous paraissent pas maintenant de stupides
-décors de théâtre, de lamentables mises en scène, pour représentations
-d'hippodrome?... Quand je rencontre Léopold, il ne me donne jamais
-l'impression que c'est le Roi des Belges. Je me dis: «Ah! voilà le
-président du Conseil d'administration de la Belgique!»... Et cela
-suffit bien, je vous assure, aux exigences de ma fierté nationale...
-Et puis, je l'aime, moi, cet homme-là... Il a de l'esprit, un à-propos
-charmant, de la modération... En voulez-vous une preuve?... Il fut un
-temps où tous les kiosques de journaux et de fleuristes, toutes les
-devantures des librairies, des papeteries, étaient pleins de cartes
-postales, représentant&mdash;Dieu sait en quelles postures!&mdash;le Roi et Mlle
-Cléo de Mérode. Je me souviens d'en avoir vu d'absolument obscènes...
-Cela l'agaçait beaucoup... et ce qui l'agaçait plus encore que
-l'intention de lèse-majesté qu'elles affichaient si audacieusement,
-c'était leur sottise lourde et grossière... Quoiqu'il ne se soit jamais
-plaint, l'étalage en fut interdit sévèrement, mais non la vente qui
-continua, sous le manteau, comme on disait du temps d'Andréa de Nerciat.</p>
-
-<p>Le haut fonctionnaire s'interrompit pour me demander:</p>
-
-<p>&mdash;Vous connaissez, à coup sûr, M. B..., votre compatriote?</p>
-
-<p>&mdash;Le sosie du Roi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien... même taille, même élégante allure, même barbe
-carrée, mêmes yeux... C'est extraordinaire!</p>
-
-<p>&mdash;Vous le connaissez... Bon... Eh bien, un jour, l'année dernière, à
-Ostende, le Roi se promenait sur la<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[p. 117]</a></span> digue... avec quelques amis...
-Il se mêle tellement à la foule, qu'on n'y fait pour ainsi dire pas
-attention... Quand il passa près de moi, j'étais arrêté devant un
-kiosque qui, exceptionnellement, était couvert, de la base au faîte, de
-ces cartes dont je vous ai parlé... Quel ne fut pas mon étonnement de
-voir, tout à coup, le Roi se retourner, quitter son groupe, se diriger
-vers le kiosque!</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, bonjour, cher monsieur C..., me dit-il, de sa voix la plus
-aimable, en m'apercevant... Ah! ah! je suis content de vous voir... On
-m'a dit que vous aviez gagné, hier, au Cercle... une grosse somme...
-une très grosse somme...</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, Sire... c'est vrai... J'ai été assez heureux... assez
-heureux...</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux... tant mieux... Il faut gagner de l'argent, cher monsieur
-C..., beaucoup d'argent.</p>
-
-<p>Il acheta un journal qu'il mit dans la poche de son pardessus...
-et, levant la tête, il considéra toutes ces cartes dont la moins
-inconvenante le représentait avec, sur ses genoux, Mlle Cléo de Mérode,
-presque nue, et qui lui tirait la barbe. J'étais anxieux, quoique assez
-amusé, je dois le dire.</p>
-
-<p>Son examen terminé, il me montra ces ordures, avec une parfaite
-aisance, et, du ton le plus naturel:</p>
-
-<p>&mdash;Ce kiosque, hein?... fit-il. Croyez-vous?... Ah! ce pauvre B!...
-Au fond, ça doit bien l'ennuyer, toutes ces cochonneries. Je sais
-qu'il doit venir à Ostende, ces jours-ci... Faites donc enlever ça,
-discrètement...</p>
-
-<p>Et m'ayant serré la main, il alla rejoindre ses amis.</p>
-
-<p>L'anecdote eut du succès.</p>
-
-<p>&mdash;C'est assez joli!... murmurait-on, en approuvant par de petits
-mouvements de tête... ça n'est pas mal...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[p. 118]</a></span></p>
-
-<p>Seule, la femme du Belge notoire ne désarma pas. Elle regarda, avec une
-expression de haine, le haut fonctionnaire qui maintenant se taisait
-et piquait, du bout des doigts, une praline de chocolat, dans une
-bonbonnière... puis, haussant les épaules si fort qu'une rose, détachée
-de son corsage, roula sur le tapis:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous... d'abord... grinça-t-elle.</p>
-
-<p>On ne parla plus du Roi... On parla de Paris et on parla d'art, et on
-parla d'art et de Paris, de Paris et d'art.</p>
-
-<p>Naturellement!...</p>
-
-<p>Naturellement aussi, je m'esquivai du mieux que je pus.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Le_caoutchouc_rouge" id="Le_caoutchouc_rouge">Le caoutchouc rouge.</a></p>
-
-
-<p>Je m'arrête devant une petite boutique, dont l'étalage est étrange: des
-pyramides de petites meules, petits cubes, petits cylindres, petits
-parallélépipèdes, petits pains d'une matière mate, alternativement
-grise et noire. Rien d'autre. Pas d'indication. Aucune étiquette. Le
-front collé à la vitre, je distingue, dans le magasin, un homme épais,
-en redingote, qui, cigare aux dents, lit un journal. L'enseigne porte
-ce seul nom, écrit en rouge: «Blothair et C<sup>ie</sup>».</p>
-
-<p>J'entre; j'interroge.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que cela?</p>
-
-<p>L'homme en redingote s'est levé. Il pose le journal sur une chaise, son
-cigare sur le bord d'une table, s'incline, sourit et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Des échantillons de caoutchouc, monsieur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[p. 119]</a></span></p>
-
-<p>La boutique est vide. Aux murs, des armoires fixes, en acajou ciré,
-fermées. À droite, une table, où se répètent les échantillons de la
-vitrine. À gauche, un comptoir, avec des registres. Au fond, une porte
-ouverte, par où j'entrevois une sorte d'arrière-boutique, encombrée de
-manteaux de pluie, de sections de câbles, de joints de machines, de
-soques, d'enveloppes et d'enveloppes de pneus, et toute une famille de
-chiens, dont quelques-uns, renversés, laissent voir, sous le ventre,
-une petite plaie ronde, aux lèvres de métal. Tout cela est vieux,
-usagé, comme on dit.</p>
-
-<p>Désignant les pyramides de la vitrine et de la table, je demande:</p>
-
-<p>&mdash;Congo, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, fait l'homme simplement, mais avec une expression d'orgueil.</p>
-
-<p>Cette vitrine a l'air inoffensif; la boutique est d'aspect placide.
-Pourtant, peu à peu, ces échantillons me fascinent. J'en arrive à
-ne pouvoir plus détacher mes yeux de ces morceaux de caoutchouc.
-Pourquoi n'y a-t-il pas d'images explicatives, de <i>photos</i>, dans cette
-vitrine?... Mon imagination a vite fait d'y suppléer.</p>
-
-<p>Je songe aux forêts, aux lacs, aux féeries de ce paradis de soleil
-et de fleurs... Je songe aux nègres puérils, aux nègres charmants,
-capables des mêmes gentillesses et des mêmes férocités que les enfants.
-Je me rappelle cette phrase d'un explorateur: «Ils sont jolis et doux
-comme ces lapins qu'on voit, le soir, au bord des bois, faisant leur
-toilette, ou jouant parmi les herbes parfumées.» Ce qui, d'ailleurs, ne
-l'empêchait pas de les tuer... J'en vois montrer en riant leurs dents
-éclatantes et se poursuivre, s'exalter aux sons de leurs fifres et des
-tambours profonds. Je vois les bronzes parfaits des corps féminins, et
-les petits courir, dont le ventre<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[p. 120]</a></span> bombe. Je vois de grands diables,
-aussi beaux que des statues antiques, sourire à un pagne, à des
-verroteries; tendre les bras vers des liqueurs; se pousser, trépigner
-autour des montres, des phonographes, de toute la pauvre camelote que
-nous fabriquons pour eux; se cambrer, se dandiner, comme s'ils se
-moquaient de nous, ou se moquaient d'eux-mêmes; remuer la tête comme
-des enfants gênés. Je vois, à leurs femmes, sensibles aux caresses des
-blancs, le geste gauche d'une paysanne qu'un citadin fait rougir d'aise.</p>
-
-<p>Et voici que, tout à coup, je vois sur eux, et qui les menace, le
-fouet du trafiquant, du colon et du fonctionnaire. Je n'en vois plus
-que conduits au travail, revolver au poing, aussi durement traités que
-les soldats dans nos pénitenciers d'Afrique, et revenant du travail
-harassés, la peau tailladée, moins nombreux qu'ils n'étaient partis.
-Je vois des exécutions, des massacres, des tortures, où hurlent,
-pêle-mêle, sanglants, des athlètes ligotés et qu'on crucifie, des
-femmes dont les supplices font un abominable spectacle voluptueux,
-des enfants qui fuient, les bras à leur tête, leurs petites jambes
-disjointes sous le ventre qui proémine. Nettement, dans une plaque
-grise, dans une boule noire, j'ai distingué le tronc trop joli d'une
-négresse violée et décapitée, et j'ai vu aussi des vieux, mutilés,
-agonisants, dont craquent les membres secs. Et il me faut fermer
-les yeux pour échapper à la vision de toutes ces horreurs, dont ces
-échantillons de caoutchouc qui sont là, si immobiles, si neutres, se
-sont brusquement animés.</p>
-
-<p>Voilà les images que devraient évoquer presque chaque pneu qui passe et
-presque chaque câble, gainé de son maillot isolant. Mais on ne sait pas
-toujours d'où vient le caoutchouc. Ici, on le sait: il vient du<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[p. 121]</a></span> Congo.
-C'est bien le <i>red rubber</i>, le caoutchouc rouge. Il n'en aborde pas, à
-Anvers, un seul gramme qui ne soit ensanglanté.</p>
-
-<p>Dans l'Amérique tropicale, en Malaisie, aux Indes, l'exploitation
-des plantes à caoutchouc n'est qu'une industrie agricole. Au Congo,
-c'est la pire des exploitations humaines. On a commencé par inciser
-les arbres, comme en Amérique et en Asie, et puis, à mesure que les
-marchands d'Europe et l'industrie aggravaient leurs exigences, et qu'il
-fallait plus de revenus aux compagnies qui font la fortune du roi
-Léopold, on a fini par arracher les arbres et les lianes. Jamais les
-villages ne fournissent assez de la précieuse matière. On fouaille les
-nègres qu'on s'impatiente de regarder travailler si mollement. Les dos
-se zèbrent de tatouages sanglants. Ce sont des fainéants, ou bien, ils
-cachent leurs trésors. Des expéditions s'organisent qui vont partout,
-razziant, levant des tributs. On prend des otages, des femmes, parmi
-les plus jeunes, des enfants, dont il est bien permis de s'amuser, pour
-s'occuper un peu, ou des vieux dont les hurlements de douleur font
-rire. On pèse le caoutchouc devant les nègres assemblés. Un officier
-consulte un calepin. Il suffit d'un désaccord entre deux chiffres, pour
-que le sang jaillisse et qu'une douzaine de têtes aillent rouler entre
-les cases.</p>
-
-<p>Et il faut toujours plus de pneus, plus d'imperméables, plus de réseaux
-pour nos téléphones, plus d'isolants pour les câbles des machines.
-Aussi, de même qu'on incise les végétaux, on incise les déplorables
-races indigènes, et la même férocité, qui fait arracher les lianes,
-dépeuple le pays de ses plantes humaines.</p>
-
-<p>Au diable les Anglais, qui sont des jaloux, et qui ne pardonnent pas au
-roi Léopold de les avoir dupés et volés! Au diable les barbouilleurs
-de papier, faiseurs<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[p. 122]</a></span> d'embarras! Si du sang nègre poisse à tous nos
-pneus, à tous nos câbles, la belle affaire! Pouvons-nous mieux associer
-les races inférieures à notre civilisation, les mêler de plus près aux
-besoins de notre commerce et de notre vie?... Et puis, les palais de
-Léopold, ses fantaisies, ses voyages, ses voluptés, sont coûteux. Ne
-faut-il pas aussi augmenter les dividendes des actionnaires, payer les
-journaux, pour qu'ils se taisent, intéresser le Parlement belge, pour
-qu'il vote, désintéresser les autres gouvernements, pour qu'ils ferment
-les yeux sur ces atrocités?</p>
-
-<p>C'est égal. Quand je rencontrerai encore le roi Léopold, traînant la
-jambe dans Monte-Carlo, dans Trouville, ou rue de la Paix, quand je
-verrai son œil briller, sous le verre, à contempler les écrins
-d'un bijoutier, à détailler le corsage ou les lèvres d'une femme
-qui passe, quand je reverrai la compagne trop mûre d'une demoiselle
-très jolie parler, à l'oreille du souverain, dans un restaurant des
-Champs-Élysées, je penserai à cette vitrine-ci, et je n'aurai plus
-envie de rire...</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons aussi du bien bel ivoire... me dit l'homme en redingote,
-en me reconduisant jusqu'à la porte.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Remords" id="Remords">Remords.</a></p>
-
-
-<p>Je m'aperçois que moi, qui reproche si amèrement aux Français leur
-ironie agressive et leur injustice envers les autres peuples, je viens
-de me montrer bien français envers les Belges.</p>
-
-<p>Parce qu'ils ont Bruxelles?</p>
-
-<p>N'avons-nous pas Toulouse? N'avons-nous pas l'esprit<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[p. 123]</a></span> de Toulouse qui
-caricature l'esprit de la France, au moins autant que l'esprit de
-Bruxelles, celui de la Belgique?</p>
-
-<p>Les Belges, sans doute, ont des ridicules, comme nous en avons, comme
-en ont tous les peuples. Ils ont aussi des qualités, des vertus, que
-beaucoup n'ont pas, et que je souhaiterais aux Français, si orgueilleux
-de leurs frivolités et de leurs vaines richesses. Ils travaillent.
-Ils savent réveiller les vieilles cités de leur torpeur ancienne.
-Même Bruges sort, enfin, de son long silence mystique. Le bruit des
-marteaux, le sifflement des usines dominent aujourd'hui le chant de ses
-carillons et le chuchotement mortuaire de ses béguinages. En dépit de
-toutes ses tares religieuses, un frémissement de vie nouvelle secoue
-et anime ce petit pays. Enfin M. Edmond Picard et M. Camille Lemonnier
-ne sont pas plus la Belgique, que M. Drumont et M. Bourget ne sont la
-France.</p>
-
-<p>Et puis, je n'oublie pas que j'aime Maurice Mæterlinck, que j'aime
-Émile Verhaeren, que j'ai aimé Franz Servais, le doux et tendre
-Rodenbach. Et de ce dernier voyage dans Bruxelles, et de tout ce que
-j'y ai rencontré, de tout ce que j'y ai coudoyé, je les aime plus
-encore et les admire avec une foi plus haute. Ils ne doivent rien à
-la France, qui, au contraire, fut heureuse de les accueillir, de les
-honorer et de s'en honorer. Et Bruxelles, dont ils ne sont pas, dont
-ils ne pouvaient pas être, qu'ils ont traversé en passant, ne leur a
-rien enlevé, non plus, de leur génie. Ils sont de chez eux, car ils ont
-su incarner dans leurs œuvres si différentes, avec une force et une
-grâce très rares, l'âme même des pays où ils sont nés.</p>
-
-<p>Mæterlinck, je l'ai retrouvé à Gand, au bord du canal, et j'ai
-retrouvé aussi, dans les eaux mortes du canal, tous les mirages, tous
-les reflets, toutes les féeriques<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[p. 124]</a></span> mélancolies de sa jeunesse. Et, dans
-le jardin de la maison familiale, j'ai revu la ruche, d'où partirent
-les divines abeilles, qui allèrent butiner les belles fleurs de sagesse
-et de vie.</p>
-
-<p>Verhaeren, j'ai entendu sa voix éloquente, son verbe emporté, dans le
-vent qui souffle sur les dures plaines de l'Escaut... et j'ai cueilli,
-aux vieilles portes des demeures flamandes, aux vieux bahuts flamands
-de ses villages, ses beaux vers sculptés d'une gouge si sûre, d'un
-ciseau si puissant et si passionné.</p>
-
-<p>J'ai cherché, comme s'il était encore vivant, Franz Servais, dans la
-campagne abondante des environs de Hall et les tristes rues d'Ixelles.
-Je l'ai entendu rire joyeusement, et s'attarder à parler de la musique
-de Liszt, et de la part d'inspiration flamande qu'il y a dans celle
-de Beethoven, et, une fois encore, de cet admirable poème de <i>Jeanne
-d'Arc</i>, qu'il allait noter et qu'il a remporté.</p>
-
-<p>Et j'ai surpris Rodenbach dans une vieille maison dentelée de Bruges,
-aux intimités silencieuses, assis, derrière ce transparent qui vaporise
-les figures, écoutant chanter les carillons, et pleurer l'âme des
-hommes, regardant glisser les cygnes sur les eaux bronzées du Lac
-d'Amour...</p>
-
-<p>Ils sont de chez eux, parce qu'il faut toujours à la pensée un point
-d'appui, un tremplin sûr, pour, de là, s'élancer et se disperser à
-travers l'humanité. Ils sont de chez eux, et ils sont de chez nous, et
-ils sont de partout, comme ces êtres privilégiés qui ont su donner une
-vérité, une émotion, une forme éternelle de beauté au monde qui s'en
-réjouit...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[p. 125]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et peut-être que ma mauvaise humeur&mdash;qu'ils me pardonneront pour
-l'amour de Mæterlinck, de Verhaeren, de Franz Servais et de
-Rodenbach&mdash;tient uniquement à ce fait puéril, que nous avons été
-forcés de gravir et dégringoler trop souvent, malgré nous, la rue
-Montagne-de-la-Cour, et de tourner, beaucoup plus longtemps que nous
-n'aurions voulu, dans les bois de la Cambre... Il n'en faut pas plus...</p>
-
-<p>À peine, en effet, au bout de huit jours, avions-nous achevé de
-circuler dans Bruxelles, qu'au moment de partir, en plein boulevard
-Anspach, nos quatre pneus éclatèrent à la fois.</p>
-
-<p>J'ai tout de même pensé, en dépit de mes remords, que ça avait dû être
-de rire.</p>
-
-<hr class="chap" />
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[p. 127]</a></span></p>
-
-<h4><a name="ANVERS" id="ANVERS">ANVERS</a></h4>
-
-
-<p class="caption"><a name="Vers_le_port" id="Vers_le_port">Vers le port.</a></p>
-
-
-<p>Un monsieur avait fait je ne sais quoi de contraire aux lois de la
-Principauté de Monaco; car il n'y a pas seulement que des roulettes
-et des cocottes, dans la Principauté de Monaco, il y a aussi&mdash;la
-justice me pardonne!&mdash;des lois. Peut-être, ce monsieur avait-il eu
-l'indiscrétion de gagner une trop grosse somme au Trente-et-quarante;
-peut-être s'était-il permis de mettre en doute les vertus princières de
-l'océanographie; peut-être avait-il attribué un caractère expiatoire
-aux appareils sismographiques, dont la générosité du Prince a doté
-chaque coin de rue, à Monte-Carlo. Toujours est-il, qu'un matin il vit
-entrer dans la chambre de son hôtel le commissaire de police, qui,
-solennellement, au nom de Son Altesse Sérénissime, lui signifia un
-arrêté d'expulsion. Après quoi, le commissaire, selon l'usage, ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez vingt-quatre heures, pour gagner la frontière.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[p. 128]</a></span></p>
-
-<p>Le monsieur répliqua, en souriant:</p>
-
-<p>&mdash;Oh!... cinq minutes me suffiront...</p>
-
-<p>Il n'y a guère plus de distances en Belgique qu'en Monaco. Ce qui fait
-qu'ici on y est plus sensible, c'est l'état chaotique de la vicinalité.</p>
-
-<p>Et j'invoque Léopold, avec quelle ferveur!</p>
-
-<p>&mdash;O Léopold, supplié-je, souverain maître de la Commission, du Courtage
-et de la Banque, Prince du Négoce, Roi d'affaires et des affaires,
-incomparable Business king, toi qui comprends si bien, pour ton propre
-compte, toutes les nécessités économiques de la vie moderne, Roi vert
-galant, qui, si bien aussi, sais semer l'or et les roses sur toutes
-les routes de Cythère, ne pourrais-tu distraire quelques-uns de tes
-scandaleux profits sur les sables d'Ostende et les nègres du Congo, en
-faveur de tes routes métropolitaines, qui vous rompent côtes et reins,
-aussi cruellement que les phrases artistiques de M. Edmond Picard vous
-meurtrissent le cerveau?</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Vaine_priere" id="Vaine_priere">Vaine prière.</a></p>
-
-
-<p>Même il me semble qu'une voix ironique, une voix bien connue des
-cabinets particuliers de chez Paillard, me répond:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi veux-tu que je donne des routes à ces Belges dont je suis
-le Roi toujours absent?... Fais comme moi... Les routes de France sont
-magnifiques...</p>
-
-<p>Alors, nos quatre pneus, sur les injonctions énergiques de Brossette,
-ayant fini de rire, nous filons sur Anvers. Ai-je besoin de répéter que
-ce sont toujours les mêmes pavés, en vagues de pierre dure?... Mais,
-au risque de casser nos ressorts et d'éventrer notre carter sur ces
-rudes obstacles, nous faisons, dans la joie de quitter Bruxelles, du
-cinquante-cinq de moyenne. Il nous<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[p. 129]</a></span> faudra trois quarts d'heure pour
-atteindre Anvers... Et pourtant je m'irrite que le moteur ne tourne pas
-assez fort et que de la campagne flamande, qui, de sa fertilité plate,
-nourrit un peuple industrieux, les arbres, les maisons basses, les
-verdures noires, les petits villages coloriés et réguliers, ne passent
-pas assez rapidement, au gré de mon désir, impatient d'un port...</p>
-
-<p>Près de Malines, ô joie! des équipes d'ouvriers travaillent à enlever
-les pavés... Nous allons dorénavant, je suppose, rouler sur la soie
-élastique d'un macadam tout neuf... Et, voilà que, brusquement, une
-violente secousse nous a jetés les uns contre les autres. La voiture
-s'est enfoncée, jusqu'aux moyeux, dans un bourbier. Elle rage, gronde
-et fume, impuissante... Une conduite d'eau, crevée, a, en cet endroit,
-amolli, affaissé le sol, et transformé la route en un lac de boue
-gluante et profonde... Il nous faut l'aide, un peu humiliante, de deux
-chevaux, tirant à plein collier, pour arracher la voiture de cette
-fondrière...</p>
-
-<p>Et les pavés reprennent leurs ondulations suppliciantes...</p>
-
-<p>Ah! ces routes!... ces routes!</p>
-
-<p>Heureusement que la bonne C.-G.-V. est résistante à miracle, et si bien
-assemblée, que pas un boulon ne manque, après ce raid audacieux... pas
-un n'est desserré... Furieuse d'avoir dû demander du secours au cheval,
-on ne peut pas la maîtriser. Il y a des moments où elle ne tient plus
-au sol... Elle vole, vole dans l'air comme un ballon... Nous serons au
-port, dans quelques minutes... à moins que nous ne soyons, gisant sur
-la route, broyés et le ventre ouvert!...</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[p. 130]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Un_port" id="Un_port">Un port.</a></p>
-
-
-<p>Spectacle merveilleux que celui d'un grand port et toujours nouveau!
-Monde effarant où tout l'univers tient à l'aise entre les docks d'un
-bassin, où, dans un prodige de couleur, s'entre-choquent les réalités
-implacables de l'argent, du commerce, de la guerre, et les féeries les
-plus délicieuses! Masses noires et roulantes qui portent dans leurs
-soutes l'imagination, le génie, la fécondité, l'ordure, les richesses,
-la mort de toute la terre!... Tumulte, sur les eaux clapotantes, des
-petits remorqueurs enragés et des lourds chalands, autour desquels les
-mouettes blanchissent et jaillissent, comme des flocons d'écume autour
-d'un récif! Sur les quais, parmi les ballots, les tonnes de graisse
-et de saindoux, les laines et les peaux, aux odeurs de pourriture,
-grouillement des torses nus, ployant sous le faix, et des pauvres
-gueules contractées de fatigue et de révolte! Travail des machines
-qui, sans cesse criant, soulèvent et promènent dans l'espace, au bout
-de leurs bras de fer, les charges pesantes, molles comme des ruées!...
-Silhouettes légères, aériennes, des voilures, des mâtures.&mdash;«Tes
-cheveux sont des mâtures... Ta robe glisse sur la pelouse du jardin,
-comme une petite voile rose, sur la mer...»</p>
-
-<p>Et entre tout cela qui grince, qui halète, qui hurle et qui chante,
-l'entassement muet d'une ville, et la vaporisation, dans le ciel, de
-coupoles dorées, de flèches bleues, de tours, de cathédrales, d'on ne
-sait quoi... Au delà, encore, l'infini... avec tout ce qu'il réveille
-en nous de nostalgies endormies, tout ce qu'il déchaîne en nous de
-désirs nouveaux et passionnés!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[p. 131]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il n'y a pas de port dont je ne sois touché... Même, les tout petits
-m'enchantent qui sont perdus, comme des nids de courlis, au fond
-rocheux des criques, et d'où à peine une barque met à la voile... Mon
-cœur saute et bondit dans les grands... Les fleuves qui sont humains
-s'y unissent à la mer surnaturelle.</p>
-
-<p>Les plus grandes villes me sont presque toujours de très petits mondes
-fermés... Un moment vient bien vite où je m'y sens en prison... et m'y
-cogne aux murs... J'étouffe dans la montagne; son atmosphère m'est
-irrespirable, ses nuages, qui dérobent toujours la vue des cimes et le
-ciel, m'écrasent comme de lourdes, comme d'épaisses plaques de plomb.
-La forêt m'étreint le cœur, m'angoisse, me serre la gorge jusqu'au
-sanglot... Je ne puis supporter cette sorte de terreur religieuse
-qu'elle accumule sous ses voûtes et qui emplit ses ténèbres, où,
-parfois, des bêtes nocturnes hurlent à la mort...</p>
-
-<p>Mais il n'est pas de quai, de jetée, de môle, d'embarcadère, il n'est
-pas, comme ils disent ici, de <i>piers</i>, au long desquels des bateaux
-se balancent, où je ne me sente vraiment au bord de l'univers, et
-joyeux, et libre, et léger... Les coups de sifflet qui font vibrer les
-vitrages des gares, même gigantesques, ne sont que des avertissements
-sans éclat; ils ne parlent pas assez à mon imagination... L'appel des
-sirènes a une autre signification, une autre éloquence, une portée
-plus haute. Quand il s'amplifie dans les ports, il a la sonorité, la
-profondeur, l'émotion poignante des nouvelles qui arrivent du bout du
-monde, et, chaque fois que j'en ai entendu durer les accents, j'ai
-entendu leur répondre,<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[p. 132]</a></span> du plus lointain de moi, mon avidité insatiable
-des mers inconnues, des paysages de feu et de glace, des flores,
-des faunes, des humanités que je voudrais connaître et que je ne
-connaîtrai, sans doute, jamais.</p>
-
-<p>Le chant des sirènes enfièvre, jusqu'au délire, ma curiosité du monde
-entier...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Bateaux" id="Bateaux">Bateaux.</a></p>
-
-
-<p>Mais l'aspect seul des bateaux me donne une satisfaction complète et
-plus douce.</p>
-
-<p>Je les aime tous.</p>
-
-<p>C'est la plus hardie des machines humaines, celle qui a naturellement
-le plus d'élégance. Je pense souvent, avec tendresse, à l'âme intrépide
-et charmante de celui&mdash;dont l'histoire n'a pas retenu le nom&mdash;qui, un
-jour, assis au bord d'un étang et voyant voguer sur l'eau une adorable
-petite sarcelle à tête rouge, inventa la barque.</p>
-
-<p>Ah! il eut raison de l'inventer, la barque, ce gentil inconnu, car je
-crois bien que c'est moi qui l'eusse inventée, tant je l'aime... Et
-qu'on ne se récrie pas!... J'ai bien, étant enfant, sans connaître un
-mot de physique et de géologie, sans rien savoir du fameux principe des
-vases communicants, inventé les fontaines jaillissantes. Et comme, tout
-heureux, avec la foi candide de l'ignorance, je tâchais d'expliquer,
-sommairement, cette découverte à mon professeur:</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est le puits artésien!... s'écria celui-ci, avec une
-expression de pitié méprisante que je n'oublierai jamais... Petit
-imbécile, va!... Et Moïse, qui faisait jaillir les eaux, dans le
-désert, du bout de sa<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[p. 133]</a></span> baguette? Qu'en fais-tu, de Moïse?... Et la
-poudre, l'as-tu aussi inventée, la poudre?... Tu me copieras mille fois
-cette phrase: «J'ai inventé les puits artésiens.»</p>
-
-<p>C'est à ce pensum, sans doute, que je dois de ne pas avoir, plus tard,
-inventé la poudre... J'eus trop de honte.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le goût que j'ai pour l'auto, sœur moins gentille et plus savante de
-la barque, pour le patin, pour la balançoire, pour les ballons, pour la
-fièvre aussi quelquefois, pour tout ce qui m'élève et m'emporte, très
-vite, ailleurs, plus loin, plus haut, toujours plus haut et toujours
-plus loin, au delà de moi-même, tous ces goûts-là sont étroitement
-parents... Ils ont leur commune origine dans cet instinct, refréné par
-notre civilisation, qui nous pousse à participer aux rythmes de toute
-la vie, de la vie libre, ardente, et vague, vague, hélas! comme nos
-désirs et nos destinées...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La locomotive qui me fut chère, jadis, je ne l'aime plus. Elle est sans
-fantaisie, sans grâce, sans personnalité, trop asservie aux rails,
-trop esclave des stupides horaires et des règlements tyranniques. Elle
-est administrative, bureaucratique; elle a l'âme pauvre, massive, sans
-joies, sans rêves, d'un fonctionnaire qui, toute la journée, fait les
-mêmes écritures sur le même papier et insère des fiches, toujours
-pareilles, dans les cases d'un casier qui ne change jamais. Sur ses
-voies clôturées, entre ses talus d'herbe triste, elle me fait aussi<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[p. 134]</a></span>
-l'effet d'un prisonnier, à qui il n'est permis de se promener que dans
-le chemin de ronde de la prison.</p>
-
-<p>Trop gauche pour plier ses grossiers assemblages, ses articulations
-raidies, à la jolie courbe des virages, trop lourde, trop vite
-essoufflée pour escalader les pentes, elle s'enfonce, pour un rien,
-dans les tunnels, comme un rat peureux dans les ténèbres de son terrier.</p>
-
-<p>Elle n'est pas si vieille pourtant, et ce n'est déjà plus rien. De même
-que tant de formes régressives, qui ne correspondent plus aux besoins
-de l'homme nouveau, elle doit fatalement disparaître... Mais dans
-combien de siècles?</p>
-
-<p>Soyons justes envers elle. Elle eut son heure de gloire, et, quand on
-va de Zurich à Innsbrück, traîné par elle, à travers les hardis défilés
-de l'Arlberg, sa gloire dure encore. Il est vrai que la plus grande
-part en revient aux ingénieurs audacieux qui surent tailler, pour elle,
-dans la roche, au flanc des gorges, des chemins là où jadis n'osaient
-pas s'aventurer les chamois et les pâtres...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'homme ne s'est vraiment surpassé que quand il a construit des
-machines qu'il a pu douer de la vertu de se mouvoir librement, à
-l'heure de son besoin, à la minute même de son caprice.</p>
-
-<p>Telle, l'auto.</p>
-
-<p>Les ballons que je connais mal, presque aussi mal que M. Santos-Dumont,
-mais beaucoup mieux que M. Lebaudy, font encore trop songer aux bêtes
-disproportionnées, où la nature bégayait ses essais d'expression. Ces
-monstres d'avant l'histoire, dont nous avons encore une survivance,
-de plus en plus déchue,<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[p. 135]</a></span> parmi ces curieux animaux qu'on appelle les
-nationalistes (voir Millevoye, Déroulède), devaient faire de grands
-bonds inutiles, et leur stupidité seule les empêchait de s'étonner de
-leur maladresse énorme.</p>
-
-<p>L'auto, elle, commence à prendre toute la beauté souple des êtres
-construits raisonnablement, raisonnablement équilibrés, et dont les
-organes répondent aux nécessités des fonctions.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ici, pourtant, indignons-nous un peu.</p>
-
-<p>Il y a d'irritants imbéciles, assez dépourvus d'imagination et de goût,
-pour jucher sur un châssis de voiturette je ne sais quelle singerie
-de chaises à porteurs; d'autres, non moins irritants et non moins
-imbéciles, que hantent orgueilleusement des réminiscences de carrosses
-vitrés, conservés dans les armeries royales, et que l'on vit encore, il
-y a quelques années, servir aux carnavaleries des hippodromes... Il y
-a des autos, grossièrement accroupies comme des Bouddhas, boursouflant
-de hideuses bedaines sur des membres grêles d'insectes... Il y a eu, il
-reste des radiateurs mal attachés que l'auto semble perdre, en route,
-comme un pauvre cheval de corrida, ses intestins... Il y a des capots
-parcimonieux, qui n'enferment pas tout le moteur et font croire à de
-l'inachèvement. Il y en a, il y en a même beaucoup, qui ressemblent à
-des garde-manger ambulants, d'autres à des cercueils déjà rongés des
-vers, d'autres encore à de menus monuments funéraires, prématurément
-édifiés pour y recevoir les membres mutilés de leurs infortunés
-conducteurs... et encore d'autres, dont l'ambition peu éclatante,<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[p. 136]</a></span> se
-borne à simuler, en vue d'on ne sait quelle analogie, un modeste tuyau
-de poêle couché... Il y en a dont l'emphase, tout italienne, et nous
-l'avons vu, toute bruxelloise, est comique à développer l'envergure
-d'une cloche à gaz autour de chambres vides où ne détonne pas seulement
-la puissance de huit chevaux de fiacre. Il y a aussi des voitures
-qui, au repos, paraissent logiques, stables, depuis l'avant courbé
-à souhait, jusqu'à l'arrière arrondi en poupe de chaland, et qui,
-quand la machine les emporte, sursautent, tressautent, se désunissent
-et ferraillent lugubrement, de ce fait seul que leur maître, mal à
-propos ambitieux, n'a pas compris l'irréparable faute d'équilibre et
-de goût qu'est un porte-à-faux. C'est le même, entrepreneur enrichi,
-commissionnaire heureux, qui croit étaler un faste seigneurial, en
-installant au volant de son auto un mécanicien rasé, botté, sanglé,
-affublé dérisoirement d'un haut de forme, d'une livrée de cocher
-resplendissante et obscène...</p>
-
-<p>Quant à la voiture électrique, elle n'est qu'un leurre, ne sachant pas
-encore où loger sa force...</p>
-
-<p>Et je n'ai pas un lit où reposer ma tête...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais, enfin, il faut bien le dire, une forme s'établit, surtout en
-France, qui a ce qu'il convient pour nous satisfaire.</p>
-
-<p>Si je suis sensible, par exemple, à la belle ligne, à la belle courbe,
-si pleine, si modelée, si parfaitement harmonieuse du capot de la
-Charron, c'est qu'il enferme toute la machine et lui applique son
-épiderme exact.<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[p. 137]</a></span> Je ne le suis pas moins à l'agencement du moteur, à
-l'enroulement étudié des volutes de cuivre, au quadruple embranchement
-de l'admission si pratiquement mécanique et si joliment ornemental,
-à tout le dispositif assemblant les métaux les plus propres à leur
-objet, à la distribution anatomique des pièces qui, non seulement, fait
-vivre le moteur et captive sa fougue, mais encore lui donne une beauté
-véritable.</p>
-
-<p>Oui, une beauté, cher monsieur Mauclair de la Lune...</p>
-
-<p>S'il y a une beauté des êtres et des objets qui soit n'importe quoi
-d'autre que le fait de répondre pleinement, exclusivement, à leur
-destin ou à leur emploi... alors, monsieur Mauclair, je suis comme
-vous, je ne sais pas ce que c'est que la beauté.</p>
-
-<p>L'esthétique des objets d'art est infiniment plus mystérieuse et, par
-conséquent, infiniment plus confuse... Mais c'est le propre de toute
-magie qu'il lui faille un grimoire.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Entre les machines que la sensibilité, que l'imagination de l'homme a
-créées pour s'affranchir de ses mille servitudes et se rapprocher de
-l'élément, c'est donc la barque et l'auto que je préfère.</p>
-
-<p>Emporté par l'une ou par l'autre, je goûte la même volupté cosmique;
-la même ivresse m'exalte... À leur bord, je suis au bord de l'espace.
-Chaque tour de roue, comme chaque coup de l'hélice, ou le simple
-effort de la voile, sous la poussée du vent, multiplie à l'infini
-les circonférences d'air ou d'eau, concentriques à mon regard,
-avec sa portée pour rayon, et leur addition vertigineuse fait ma
-notion de l'espace mouvant..<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[p. 138]</a></span> Alors, peu à peu, j'ai conscience
-que je suis moi-même un peu de cet espace, un peu de ce vertige...
-Orgueilleusement, joyeusement, je sens que je suis une parcelle animée
-de cette eau, de cet air, une particule de cette force motrice qui fait
-battre tous les organes, tendre et détendre tous les ressorts, tourner
-tous les rouages de cette inconcevable usine: l'univers... Oui, je sens
-que je suis, pour tout dire d'un mot formidable: un atome... un atome
-en travail de vie...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il m'enchante que les formes de l'auto et de la barque s'apparentent;
-que le vent coupe, en marche, les mots toujours si inutiles, comme la
-mer impose le silence; que marin et chauffeur n'aient pas en commun que
-le goût de se taire, qu'il leur faille encore, à l'un, au volant de sa
-machine, comme à l'autre, à la barre de son navire, le même esprit de
-décision rapide devant l'obstacle soudain qui se dresse, la même froide
-tranquillité devant la mort. Et il me plaît que, dans leurs yeux,
-l'observation continue des espaces approfondisse la même qualité de
-couleur, aiguise la même sûreté de vision...</p>
-
-<p>Et la sirène dans la campagne, la sirène dans la montagne, presque
-aussi émouvante que sur la mer et dans les ports, la sirène dont
-l'avertissement prolongé apprend aux bêtes peureuses, aux villages en
-émoi, aux voitures somnolentes, aux humanités hostiles, que les routes
-sont faites pour que tout y passe, même la tempête, même le progrès,
-qui est une tempête, puisqu'il est une révolution!</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[p. 139]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="caption"><a name="La_ville" id="La_ville">La ville.</a></p>
-
-
-<p>Après avoir longtemps longé les méandres de la Senne&mdash;la route et l'eau
-se fuyaient, se rattrapaient, comme des enfants se poursuivent en
-jouant&mdash;après avoir traversé quelques petites villes indifférentes, des
-villages presque morts, une campagne triste et noire, toute grondante
-de vent, après avoir brûlé Malines et ses fondrières de boue, franchi
-les forts qui défendent Anvers, ralenti dans les faubourgs, nous ne
-nous sommes arrêtés qu'au milieu de la ville, place de Meir, pour
-déjeuner.</p>
-
-<p>Si l'on devait juger de la beauté d'une ville, par l'excellence de
-ses restaurants, Anvers serait bien en dessous de Bruxelles. À Anvers
-qui, pourtant, est extrêmement riche, où la vie bourgeoise est,
-dit-on, intense et fastueuse, où, tous les jours, arrivent quantité
-de voyageurs, pour de là se disperser aux quatre coins du globe, les
-restaurants sont quelconques, les hôtels aussi. Pas de confortable, pas
-de luxe; le nécessaire à peine. Des repas vite préparés, vite avalés,
-et l'on s'en va. On dirait à voir leur agitation que les Anversois
-n'ont pas le temps de manger. Agitation moins badaude, moins musarde,
-moins bavarde, moins littéraire, plus expressive qu'à Bruxelles.</p>
-
-<p>La place de Meir est noire de monde en mouvement. Foules pressées qui
-ne s'attardent pas aux boutiques, aux menus incidents de la rue, qui
-se croisent, se mêlent, disparaissent, et se reforment sans cesse...
-Elles vont au travail, aux affaires... Cela rappelle, avec moins de
-fébrilité trépidante, l'activité de Londres, dans les rues<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[p. 140]</a></span> de la
-Cité, ou, mieux, celle plus calme, plus pesante de Berlin, dans la
-Friedrichstrasse. Peu de caractère dans les types, au premier abord.
-En vain, je cherche, parmi les femmes, les beautés grasses, les
-beautés blondes, la luxuriance, l'épanouissement lyrique des chairs de
-Rubens... Mais cela ne se voit pas tout de suite, cela se voit surtout
-au village, à la campagne, au seuil des portes, et j'ai remarqué, à
-quelques exceptions près, que les villes, surtout les villes de travail
-et de richesses, qui, comme Anvers, sont des déversoirs de toutes les
-humanités, ont vite fait d'unifier, en un seul type, le caractère des
-visages... Il semble maintenant que, dans les grandes agglomérations,
-tous les riches se ressemblent, et aussi tous les pauvres.</p>
-
-<p>Il ne faut pas grand'chose pour que la badauderie reprenne le dessus,
-en cette foule qui paraît si affairée. Il suffit d'une automobile,
-arrêtée devant un restaurant. Dois-je croire qu'il y ait ou qu'il
-passe, à Anvers, si peu d'automobiles, que la nôtre y soit un
-spectacle à ce point nouveau, ou si rare? Ce serait surprenant. Elle
-fait sensation, il n'y a pas à dire; elle fait même scandale. On la
-regarde, avec une sorte de curiosité troublée, comme une bête inconnue,
-dont on ne sait si elle est douce ou méchante, si elle mord ou se
-laisse caresser. Des gamins, d'abord, comme partout, puis des femmes,
-s'approchent, s'interrogent d'un regard à la fois inquiet et réjoui.
-Cela forme déjà un groupe nombreux qui se tient encore à distance de la
-machine, respectueusement... Chacun se dit:</p>
-
-<p>&mdash;Si, tout d'un coup, elle allait rugir, partir, se ruer sur nous!...</p>
-
-<p>Puis, au bout de quelques minutes, c'est une véritable foule qui,
-d'instant en instant, grossit, grossit. On s'enhardit jusqu'à la
-toucher, jusqu'à vouloir faire<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[p. 141]</a></span> jouer la manette des vitesses, celle du
-frein, la pédale d'embrayage, jusqu'à soulever les ouvertures du capot.
-Bientôt, on ne distingue plus les têtes confondues, on ne voit que des
-ondulations, des remous, une surface mouvante, houleuse, d'où s'élèvent
-des murmures...</p>
-
-<p>Brossette a fort à faire. Je crains qu'il ne laisse échapper quelque
-parole trop vive, quelque geste inopportun. Et alors que va-t-il
-arriver? On ne sait jamais avec les foules, plus impressionnables, plus
-nerveuses, plus folles que les femmes. Lui-même, autant que sa machine,
-est l'objet de la curiosité générale. Comme le vent était froid, ce
-matin, il a endossé sa peau de loup. Et cette peau de loup, sur le dos
-d'un homme, étonne prodigieusement. Les uns rient et se moquent, les
-autres se scandalisent, d'autres encore ont presque peur. On n'a jamais
-vu une créature humaine habillée comme une bête... Tous, ils veulent
-tâter la peau, pour voir si elle est vivante, passer leurs mains sur
-les poils, pour voir si vraiment ces poils sont bien les poils de cet
-homme étrange et fabuleux... Un loustic, au milieu des rires, demande
-à Brossette s'il mange des vaches et des moutons vivants, et pourquoi
-il ne marche pas à quatre pattes, comme un chien, au lieu de faire
-le beau, sur deux, comme un homme... Ah! enfin! l'esprit parisien,
-je le retrouve donc sur ces bords de l'Escaut, qui furent nôtres...
-Je le retrouve en toute sa pureté traditionnelle de misonéisme et de
-blague... Et je le retrouverai bien mieux encore, ce soir, au théâtre,
-dans une revue satirique: <i>Tout Anvers à l'envers</i>, qui semble,
-obscénités en moins, avoir été composée, écrite, mise en scène par un
-monsieur de Gorsse du crû... Et c'est probablement tout ce qu'Anvers
-a gardé de nous, de notre influence si courte, de notre domination
-si éphémère, bien que Lazare Carnot, qui le gouverna, n'eût point
-la<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[p. 142]</a></span> réputation d'un esprit très parisien, ni d'un vaudevilliste des
-boulevards extérieurs...</p>
-
-<p>Je ne sais comment tout cela va finir, comment nous allons pouvoir
-remonter en voiture, au milieu de cette foule qui semble toujours
-grossir, grossir, et qui devient plus nerveuse. Je m'en inquiète auprès
-du patron du restaurant... Il est souriant, empressé, fier de nous
-recevoir dans son établissement. Il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Rien... rien... ne craignez rien... Ils s'amusent... Ils n'en voient
-pas souvent... ou alors de toutes petites machines de rien du tout...
-vous comprenez?... Braves gens... braves gens...</p>
-
-<p>Et, se grattant la tête, il ajoute avec une grimace:</p>
-
-<p>&mdash;Tout de même... votre mécanicien ferait bien de retirer ça...
-oui... enfin... sa peau, là!... Ah! sa peau!... C'est cette peau,
-voyez-vous... c'est cette peau...</p>
-
-<p>Il sort, agite sa serviette, dit quelques paroles à la foule, puis, à
-un moment donné, comme il se trouve tout près de Brossette, il ne peut
-s'empêcher, lui aussi, avec combien de précautions cérémonieuses et
-comiques, de toucher cette peau, de palper cette peau... Ah! cette peau!</p>
-
-<p>Cette curiosité, parfois gênante, ne va plus nous quitter désormais...
-Elle nous suivra, dans toute la Hollande, sauf à Amsterdam, à La Haye,
-et elle atteindra son paroxysme à Volendam où, pourtant, les hommes,
-des colosses à la face de brique, au regard doux, sont coiffés de hauts
-bonnets de fourrures, comme des Tcherkesses...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je n'aime plus les vieilles villes, ni les vieux quartiers puants des
-vieilles villes, ni les vieilles ruelles obscures<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[p. 143]</a></span> qui dégringolent
-les unes dans les autres, ni les vieux pignons gothiques où s'exerce
-l'érudition hebdomadaire des sociétés d'art départemental qui, le
-dimanche, s'en vont grattant et regrattant les portes jadis sculptées,
-les chambranles et les poutres aux historiages disparus... Je n'aime
-plus les vieux porches s'ouvrant sur des cours en ruine qui ne virent
-jamais le soleil et, des fleurs, ne connurent que la mousse et le
-lichen... Et je n'aime plus les vieux ponts sous lesquels dorment des
-eaux noires et putrides. Si le pittoresque m'en plaît tout d'abord;
-si je suis tout d'abord séduit par le dessin souple et compliqué de
-ces arabesques, par cette patine, faite de crasses accumulées, que le
-temps polit et modela; si ce faux «sentiment artiste» que je dois à une
-éducation régressive, me retient quelques minutes devant ce spectacle
-de la détresse, de la déchéance et de la mort, un autre sentiment&mdash;un
-sentiment de révolte et de dignité humaine&mdash;m'en éloigne bien vite
-avec horreur. Car j'y vois le triomphe de l'ordure, de la maladie,
-de la paresse, où croupit toute la poésie du passé, où s'étiolent
-misérablement les réalités du présent...</p>
-
-<p>Est-ce curieux, est-ce décourageant, cette persistance de la poésie
-à n'aimer que ce qui est morbide, ce qui est vieux, ce qui est mort,
-et à condamner, au nom d'une beauté imbécile et stérile, le jeune et
-magnifique effort que font les hommes d'aujourd'hui, pour soumettre à
-une domination créatrice l'élément indompté et toutes les farouches
-forces que la nature n'employait qu'à la destruction?</p>
-
-<p>Quand vous franchissez les gorges de la Romanche, et que vous
-apercevez, tapie sur le bord du torrent, au fond d'un abîme de
-roches, cette toute petite usine qui a capté la chute d'eau, qui
-l'a transformée en énergie<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[p. 144]</a></span> motrice, en lumière, en source infinie
-de travail qu'elle distribue par des réseaux de fils de cuivre, à
-travers tout un vaste pays, est-ce que vous n'éprouvez pas une émotion
-autrement poignante, est-ce que vous ne sentez pas une poésie autrement
-grandiose que devant quelques pierres effritées?</p>
-
-<p>Mais non, la poésie nous tient et nous tiendra encore longtemps, car
-elle fait partie des éléments qui constituent notre race latine et
-catholique. Et voyez. Dès qu'il s'agit de jeter bas un pâté de vieilles
-maisons pourries, de mettre la pioche dans des ruelles emplies de
-l'ordure des siècles, pour y faire pénétrer l'air, la lumière, la
-santé, alors ce ne sont que protestations, cris, fureurs. Des sociétés
-de protection artistique, historique, se forment, des commissions
-bourdonnent et travaillent, les journaux se livrent aux propagandes
-les plus folles, s'excitent l'un l'autre, le radical, le socialiste,
-le royaliste, à préserver, contre ce qu'ils appellent un acte de
-vandalisme, ce qu'ils appellent aussi les trésors de notre patrimoine
-national. Finalement, l'administration recule devant le danger
-électoral qu'il y a toujours, en France, à tenter d'accomplir une
-œuvre d'assainissement. Pour honorer la poésie, l'art et l'histoire,
-elle conservera ces redoutables foyers d'infection. Elle fera mieux:
-elle nommera, pour les conserver, un conservateur.</p>
-
-<p>Ah! je me demande souvent, malgré toute mon admiration pour la
-splendeur de son verbe, si Victor Hugo ne fut point un grand Crime
-social? N'est-il pas, à lui seul, toute la poésie? N'a-t-il pas gravé
-tous nos préjugés, toutes nos routines, toutes nos superstitions,
-toutes nos erreurs, toutes nos sottises, dans le marbre indestructible
-de ses vers?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[p. 145]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je ne vous mènerai donc point dans le vieil Anvers, pas même au Musée
-Plantin, où nous laisserons ces ribambelles d'Anglais parcourir
-interminablement les interminables galeries, en écoutant le gardien
-raconter la vie et les travaux de cet imprimeur fameux, comme ils
-écoutèrent le guide qui leur fit compter, sur les doigts, les échos non
-moins fameux des grottes de Han, et aux champs de bataille de Waterloo,
-l'historien médaillé qui leur enseigna l'histoire de Napoléon, enfin
-vaincu par les Belges. Brûlons aussi la cathédrale où je m'irrite
-que Rubens s'ennuie, sur ces murs sombres et froids, derrière ces
-rideaux tirés de lustrine verte, autant qu'au Jardin Zoologique, ces
-pauvres condors, qui, pour faire plaisir à Leconte de l'Isle, et pour
-authentifier ses vers, dorment, non plus dans l'air glacé des Andes,
-mais dans leurs cages,</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-... les ailes toutes grandes.<br />
-</p>
-
-<p>Et nous irons, si vous voulez, au Musée, une autre fois, le jour
-prochain peut-être, où je me sentirai disposé à vous confier mes
-rêveries sur Rubens, sur ce Rubens abondant, éclatant, magnifique, dont
-M. Ingres&mdash;ô ma chère Hélène Fourment!&mdash;écrivait qu'il n'était que le
-«boucher ivre», le charcutier tout barbouillé de graisse et de sang, de
-la peinture.</p>
-
-<p>Traversons rapidement, sans trop nous y arrêter, la ville neuve, ses
-larges voies vivantes et remuantes, ses jardins que la Hollande,
-toute proche, embellit de ses plus belles tulipes, de ses plus beaux
-narcisses; filons sur les boulevards, vite, vite, car rien ne m'y
-retient.<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[p. 146]</a></span> Il me tarde d'être au port d'où m'arrivent déjà, à pleines
-bouffées, les bonnes, les fortes, les délicieuses les enivrantes odeurs
-de salure et de coaltar.</p>
-
-
-<p class="p2">Anvers est une grande ville. Ce serait même la seule véritable grande
-ville belge, si ce n'était, en réalité, une ville allemande. Allemands,
-tous les gros armateurs, les gros banquiers, les gros marchands,
-les ingénieurs; allemandes, les maisons de courtage, les maisons
-d'arbitrage, les compagnies d'assurances maritimes, de navigation,
-d'émigration; allemand, tout ce qui entreprend quelque chose et
-travaille à s'enrichir, tout ce qui dresse un plan, lave une épure,
-combine des chiffres, brasse les affaires et l'argent.</p>
-
-<p>Du moins, l'affirment avec ostentation, avec éclat, les enseignes
-dorées qui resplendissent aux façades des maisons, et les maisons
-elles-mêmes, les gares, certains monuments publics qui affichent cet
-orgueilleux monumentalisme que l'Allemagne a pris à l'Amérique, et
-dont l'Amérique, peu à peu, dote toutes les capitales modernes, sauf
-Paris qui, artiste, élégant, arbitre du goût, s'obstine à multiplier,
-en nos rues, l'aspect alourdi, parodique, d'un dix-huitième siècle de
-pacotille et de caricature.</p>
-
-<p>C'est à Anvers, dans un immeuble d'affaires, que j'ai vu, pour la
-première fois, en Belgique, ces ascenseurs allemands, sorte de
-trottoirs roulants, perpendiculaires, que l'on prend en marche, que
-l'on quitte en marche, et qui, sans s'arrêter jamais, mènent jusqu'au
-toit et redéposent à la rue, dans un vertige, ces gens agités qui
-accourent de la Bourse ou qui s'y ruent.</p>
-
-<p>Le Roi a obtenu des millions pour fortifier Anvers. Ces fortifications
-ont de la prestance. Les Belges en sont très fiers. Ils prétendent que
-la ville est imprenable.<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[p. 147]</a></span> Le malheur est qu'elle est déjà prise. Je
-veux croire que les uhlans auraient plus de peine à y pénétrer que dans
-Nancy. Mais pourquoi feraient-ils cette folie inutile d'y pénétrer par
-la force? Leurs familles y pullulent, y dominent, solidement installées
-en des places où la garde civique ne les délogera pas facilement.</p>
-
-<p>Mais voici des rues noires, des chaussées que l'on dirait faites avec
-de la poussière de charbon; des maisons crasseuses, saurées, une
-foule de petits cabarets louches, de petites auberges borgnes, de
-petites boutiques, d'étranges petits comptoirs, tassés les uns contre
-les autres... tout un mouvement trépidant de tramways qui cornent,
-de locomotives qui sifflent, de lourds camions... Et des figures
-boucanées, des figures exilées, des figures d'autre part, de nulle part
-et de partout... des entassements de sacs, des piles de caisses, des
-barriques roulantes... et des douaniers, affairés, méfiants, martiaux,
-qui, contre de pauvres choses mortes, lancent leurs sondes, comme des
-baïonnettes, en vertu de ce principe que le commerce, c'est la guerre...</p>
-
-<p>Et tout cela sent la suie, le poisson salé, l'alcool, la bière, l'huile
-grasse, le bois neuf, le vieux cuir et l'orange...</p>
-
-<p>Et voici les docks, par-dessus lesquels des vergues et des mâts se
-balancent, le long desquels de grosses cheminées développent, sur le
-ciel, la noire chevauchée de leurs fumées... et, de place en place, par
-un échappement de lumière, entre de lourds madriers, entre de grosses
-silhouettes sombres, voici clapoter, moutonner, les eaux jaunissantes
-de l'Escaut.</p>
-
-<p>C'est le port.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[p. 148]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Sur_les_Quais" id="Sur_les_Quais">Sur les Quais.</a></p>
-
-
-<p>Moins joyeux et divers, moins bigarré que Marseille, le port d'Anvers
-est presque aussi imposant&mdash;pas aussi féerique et sinistre&mdash;que le
-monstre Hambourg. Mais il n'est qu'un Hambourg.</p>
-
-<p>Nul port n'a sa couleur extraordinaire, sa variété, son étendue, son
-machinisme, ni ses puissantes avenues d'eau que bordent, jusqu'à
-l'infini, comme d'immenses arbres d'hiver, les navires. Aucun n'a
-ses venelles tortueuses, par où il se divise, se répand, en canaux
-innombrables dans la ville, et longeant des parcs, des pelouses, des
-palais, des talus fleuris, va rejoindre la belle nappe tranquille de
-l'Alster. Aucun n'a ses recoins mouvants où l'Elbe, si difficile à
-discipliner, s'infiltre, s'étrangle et rugit de ne pouvoir conquérir
-toute la terre. Nulle part, ces colossales silhouettes imprévues,
-ces îles flottantes, ces jardins magiques suspendus dans la brume,
-ces énormes et interminables villes que sont les docks, et cette
-impressionnante falaise rouge que font tout à coup surgir, dans le
-brouillard, les hautes maisons de brique d'Altona. Nulle part, ces
-nuits fantastiques qu'éclaire toute une prodigieuse constellation
-d'astres signaux, de phares, de projecteurs, de feux électriques,
-multicolores, de hublots embrasés... J'y ai, sur un petit yacht
-très rapide de la Hamburg-America, voyagé tout un jour et tout un
-soir, et je n'en ai vu qu'une partie infime. Nul grand port anglais
-ne m'a donné, autant que Hambourg, la sensation écrasante, presque
-douloureuse, du formidable...</p>
-
-<p>L'horloge monumentale de Saint-Pierre, à Beauvais, est si compliquée
-qu'elle renferme quatre-vingt-dix<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[p. 149]</a></span> mille pièces mécaniques, et ces
-quatre-vingt-dix mille pièces sont mises en mouvement par un simple
-petit poids de cuivre, qui pèse cinquante grammes... Ici, c'est un tout
-petit homme, un tout petit et très vieux homme, presque aussi petit,
-presque aussi vieux et guère plus lourd que le poids de l'horloge de
-Beauvais, M. Ballin, dont le génie est l'âme motrice de ce gigantesque
-instrument de diffusion commerciale. À lui tout seul, M. Ballin a plus
-fait pour la grandeur, pour la richesse allemandes, que les canons
-de de Moltke, les mensonges de Bismarck, l'universelle agitation de
-Guillaume II.</p>
-
-
-<p class="p2">Après Hambourg, Anvers a de quoi aussi nous satisfaire et nous
-divertir.</p>
-
-<p>On y débarque à quai des denrées du monde entier. Le double réseau du
-chemin de fer et du fleuve canalisé y fait rythmiquement, comme aux
-battements d'un organe d'échanges, l'échange des ballots de laine,
-des métaux, de l'ivoire, contre les vêtements, les jouets et les
-machines; des fruits, des plantes exotiques, des épices, des pétroles,
-des tonnes de caoutchouc, des bois précieux, contre les calicots
-coloriés, les parfumeries et les verroteries chères aux nègres... Des
-vaisseaux frais, pimpants, partent gaiement, comme en sifflant d'aise,
-et des coques boursouflées, exténuées, rongées par les fucus et les
-pousse-pied, rentrent en geignant, qui vont aller s'étendre, dans les
-bassins, pour se refaire... De même les marins... Ils sont partis, eux
-aussi, la tête pleine de l'espoir de l'inconnu et des aventures...
-Ils sont allés vers le prodige... Beaucoup sont restés... On en voit
-qui reviennent qu'on ne reconnaît plus, qui ne reconnaissent plus
-rien et personne... qui ne se reconnaissent pas eux-mêmes... Ils sont
-étrangers.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[p. 150]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les ports sont l'image la plus parfaite, la plus exacte du rêve de
-l'homme. Ils le contiennent, et ils l'emportent, tout entier, vers
-toutes les chimères... Rêve de bonheur, espoir de fortune, oubli
-des déchéances, illusion de l'aventure, rajeunissement des énergies
-malchanceuses... Le départ fait joyeuses les pires détresses... car,
-pour les malades, le remède n'est jamais là où ils souffrent... il est
-là-bas... C'est qu'on a l'espace devant soi et pour soi... et, qu'ayant
-l'espace, on a le temps aussi, et qu'au bout de l'espace et du temps
-cela ne peut être que le bonheur... Le voyage est un engourdissement,
-un sommeil que peuplent les songes heureux... Mais un rien vous
-réveille et fait s'envoler les songes... Il suffit de la première forme
-rencontrée en ce vague énorme qui vous berce; il suffit de la première
-ville où l'on atterrit, du premier visage humain où se confrontent
-à nouveau nos égoïsmes implacables... Et quand on arrive, c'est la
-réalité qui vous reprend, partout... partout... partout!....</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les membres que, de tous côtés, en grinçant, les grues agitent,
-multiplient l'effort des bras humains. Les manœuvres, les dockers
-aux poitrines velues, aux dos écrasés, aux yeux hagards, à la face
-de bêtes fourbues, qui paraissent condamnés à quelque vain supplice
-de l'antiquité, déchargent les cales, qu'ils vont remplir, pour les
-décharger et les remplir, sans relâche. C'est à croire que les bateaux
-ne font le tour du monde que pour occuper interminablement leur effort
-de farouches Danaïdes.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[p. 151]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Tapirs" id="Tapirs">Tapirs.</a></p>
-
-
-<p>Il y a mieux qu'une odeur de mer sur ces quais... On y respire les
-Iles et tout un fiévreux parfum d'Afrique. On voit passer des nègres
-qui grelottent, des oiseaux qui secouent, parmi des cris rauques, une
-infinité de couleurs, des troupes de singes, curieux, bavards, où nous
-aimons toujours à mirer nos grimaces, des animaux de toute sorte.</p>
-
-<p>J'ai assisté au débarquement de vingt tapirs. Admirables bêtes et
-bien modernes, quoique l'on sente qu'elles se sont arrêtées dans leur
-évolution, dont l'idéal terminus est peut-être le porc et peut-être
-l'éléphant. Ils ne paraissaient étonnés ni de la foule, ni de la
-ville... Ils ne paraissaient étonnés de rien. Ils considéraient
-tout avec une tranquillité pesante, une assurance impassible et
-dure. On eût dit de vingt directeurs de banque&mdash;tout un conseil
-d'administration&mdash;revenant d'un voyage d'études, d'une exploration
-économique, et qui rentraient dans leurs bureaux, plus lourds
-d'affaires nouvelles.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Minstrels" id="Minstrels">Minstrels.</a></p>
-
-
-<p>Entourés de badauds, ouvriers, commis, petits marmitons de bord, deux
-nègres... deux pauvres nègres, en habit noir, chapeau de haute forme,
-comiquement<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[p. 152]</a></span> cabossé, foulard rouge autour du cou. L'un dansait,
-l'autre chantait.</p>
-
-<p>Il chantait:</p>
-
-<p>
-<span style="margin-left: 3.5em;">Dans mon pays, il y a des forêts,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Dans les forêts, il y a des arbres,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Dans les arbres, il y a des branches,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Dans les branches, il y a des oiseaux,</span><br />
-<span style="margin-left: 3.5em;">Et dans les oiseaux il y a une musique,</span><br />
-Une espèce de petite flûte qui fait: «Pipi... pipi... pipi...».<br />
-</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="LEvangeliste" id="LEvangeliste">L'Évangéliste.</a></p>
-
-
-<p>On m'a montré, assis sur une pile de bagages, devant un steamer
-en partance, un compatriote. C'est un missionnaire. Barbu, botté,
-sanglé de cuir, coiffé d'un trop hâtif casque colonial, la soutane
-graisseuse et retroussée comme une capote de soldat, il s'initie au
-mécanisme d'un revolver Browning, dont l'étui est fixé à sa ceinture,
-près d'un chapelet à gros grains. Sa figure bronzée est énergique,
-ses yeux rieurs sont très doux. Quand il rit, il ouvre une bouche de
-scorbutique, toute noire et sans dents. Un brave homme, sûrement, et
-qui a plutôt l'air d'un bandit que d'un apôtre... Cela me rassure. Je
-l'aborde. Nous causons... Il part pour les îles Fidji... il emporte
-avec lui toute une cargaison de gramophones.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'imaginez pas, me dit-il, comme ces bougres de nègres-là
-sont bornés, têtus!... C'est curieux..., je ne peux pas arriver à
-les évangéliser... J'ai essayé de tout... Rien... rien n'y fait...
-Des murs... Le bon Dieu, la Vierge, saint Joseph, les joies du
-Paradis?... Ah! bien<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[p. 153]</a></span> oui... Ce qu'ils s'en foutent..., vous n'avez
-pas idée... J'en ai vu des nègres, dans ma vie... j'en ai vu, mais de
-ce numéro-là... jamais... Croiriez-vous que l'alcool, ou rien... c'est
-kif-kif?... Et pourtant, Dieu sait si c'est une excellente méthode de
-conversion!... Ah! parbleu, ils se saoulent comme des cochons... Et
-puis, un point, c'est tout... Mécréants après comme avant... Ça, vous
-savez, c'est inouï... c'est même unique... Alors, ce coup-ci... je vais
-essayer le gramophone... Ma foi, oui!... Qu'est-ce que je risque? Il
-paraît, du reste, que le gramophone opère de vrais miracles... J'ai, en
-Afrique, un ami, à qui ça réussit merveilleusement... Et pas d'ennuis,
-pas de fatigues... pas de catéchisation... Il rassemble ses nègres
-autour de l'instrument, et au bout de la troisième plaque... pan...
-ils sont chrétiens... La grâce, ça leur vient en écoutant chanter
-le gramophone... Ah! ah! ah!... Ça ne m'étonne qu'à moitié... J'ai
-toujours remarqué que les nègres raffolent de musique et de chansons.
-Enfin, je vais bien voir si, avec les marches militaires de la garde
-républicaine, les valses de Strauss, les chansonnettes d'Yvette
-Guilbert, et le <i>bel canto</i> de M. Caruso, je serai plus heureux qu'avec
-le bon Dieu, la promesse du Paradis, et les petits verres de rhum. En
-tout cas...</p>
-
-<p>Il se met à rire d'un rire franc, sonore:</p>
-
-<p>&mdash;En tout cas, reprend-il, je ne serai pas reparti là-bas, pour rien...
-Et je vous donne ma parole d'honneur que, si je n'arrive pas à les
-convertir... et même, si j'y arrive... dites donc!... ah! ah!... ils me
-les paieront ces gramophones, et un prix... ah! ah!... un vrai prix...
-Qu'est-ce que je risque? J'en emporte mille que je dois à la générosité
-d'une vieille douairière très pieuse... Ah! la brave femme, la sainte
-femme!...</p>
-
-<p>Il insère son revolver dans l'étui, et faisant tournoyer<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[p. 154]</a></span> son
-chapelet où des croix, des cœurs de Jésus, des médailles bénites
-s'entre-choquent:</p>
-
-<p>&mdash;C'est heureux, conclut-il, que, de temps en temps nous rencontrions
-des âmes généreuses, des âmes comme ça... parce que la religion,
-voyez-vous... dans ce temps-ci... ça devient un sale métier... ah!
-sacristi... un bien sale métier! Enfin, voilà...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Emigrants" id="Emigrants">Émigrants.</a></p>
-
-
-<p>Des ouvriers de Hongrie, de Roumanie, des paysans serbes, des
-prolétaires bulgares, dont le goût s'apparente à celui des nègres,
-des troupes de chanteurs russes s'embarquent pour l'Amérique...
-Leur lassitude, déjà, fait de la peine... Des femmes éclatantes et
-vermineuses, en loques rouges, avec de pauvres bijoux de cuivre,
-traînent, comme des baluchons, des enfants qui pleurent de fatigue,
-de faim, d'étonnement. On se demande ce que tout cela va devenir, et
-s'ils arriveront jamais au bout de l'exil... On les fait descendre
-brutalement, on les empile, comme des marchandises qu'ils sont, au fond
-des cales, et, durant des jours et des nuits, ils seront entassés là,
-pêle-mêle, dans la puanteur de leur misère et de leur crasse, sans air,
-presque sans lumière, à peine nourris, soumis à la discipline la plus
-dure... Ils n'auront même pas cette sorte de répit qu'est le voyage;
-ils ne connaîtront pas cette sorte d'engourdissement, cet anesthésique,
-qu'apporte aux plus désespérés ce vague énorme, berceur, de l'infini de
-la mer et du ciel.</p>
-
-<p>Mais les pires émigrants sont ces juifs de tous pays, cherchant, une
-fois de plus, un coin de terre, qu'ils<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[p. 155]</a></span> n'ambitionnent pas hospitalier,
-mais où ils puissent s'affranchir, un peu, du mépris qui les suit, et
-rompre les chaînes de cet affreux boulet d'infamie, qu'ils traînent
-partout... J'en ai suivi une troupe en sombres guenilles, qu'aucun
-spectacle ne laissait indifférents, et qui gesticulaient avec
-vivacité... Malgré leur détresse, on devinait en eux un amour de la
-vie, une intelligence de la vie, quelque chose d'ardent, de fort, de
-tenace qu'on ne voit presque jamais au visage des autres hommes...
-On sentait vraiment, rien qu'à les considérer, tout ce qu'on détruit
-bêtement d'énergie utile, de travail ingénieux, de progrès, en les
-massacrant, dans les pays barbares, comme la Russie, en les boycottant,
-dans les pays civilisés, comme la France.</p>
-
-<p>Et je me disais:</p>
-
-<p>&mdash;C'est douloureux et absurde, sans doute; cela étreint le cœur
-et confond la raison... Mais qu'y faire? Le juif pauvre paie pour le
-juif riche... le juif ostentatoire, insolent, voluptueux, conquérant,
-qui, de plus en plus, perd toutes les vertus anciennes de la race...
-Ce n'est même plus sous son nom, dont il a honte et qu'il renie,
-c'est maintenant, sous des noms d'emprunt, des noms ronflants et qui
-n'ont pas d'odeur, qu'il travaille à la dépossession, à la ruine des
-autres... Il met la main sur tout, il marche sur tout, piétine sur
-tout. Dès qu'il s'installe quelque part, ce n'est pas seulement pour
-s'y faire une place, ce qui serait légitime, c'est pour en chasser tout
-le monde... Il a inventé des philosophies, des morales, où les vertus
-les plus indispensables à l'homme, la conscience, la foi à la parole
-donnée, sont bafouées et traitées de préjugés et de sottises... «Je me
-fous de tout», telle est sa devise... On le déteste, mais on le redoute
-aussi, car, dans une société uniquement fondée sur la puissance de
-l'argent, son argent le protège.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[p. 156]</a></span></p>
-
-<p>Les haines qu'il déchaîne ne lui sont pas encore préjudiciables, à
-lui; elles s'émoussent et se brisent sur sa cuirasse d'or. Elles
-n'atteignent en plein cœur, en pleine vie, que les petits, que les
-pauvres, comme toujours. On se venge sur eux, innocents, des excès de
-ce brigand, qui semble&mdash;à l'exemple des aristocraties déchues, dont,
-par de honteuses alliances, il s'efforce de redorer les blasons ternis,
-de remplir les coffres vides&mdash;n'avoir rien appris et tout oublié. Lui
-qui, jadis, tout au long de sa belle et terrible histoire, fut un des
-plus nobles éléments du progrès humain, lui qui se devait à soi-même
-et devait à sa race, toujours proscrite, d'être l'éternel révolté, le
-voilà devenu le complice et, le plus souvent, le trésorier de toutes
-les réactions, même de la réaction antisémite, la plus hideuse, la
-plus barbare de toutes... Et c'est pourquoi, ces malheureux, chargés
-de ses crimes à lui, partent à la recherche d'un pays libre,&mdash;en
-existe-t-il?&mdash;où d'être juif cela ne soit pas une irrémédiable honte.</p>
-
-<p>Et de ces pauvres diables que j'écoutais parler, avec une pitié
-amère, combien, de continents en continents, poursuivront leur course
-errante, sans un seul des cinq sous, leur espoir, dont continue de
-les leurrer la Providence qu'ils se sont inventée?... Sur mille, un
-reviendra à bord d'un paquebot magnifique, dans une cabine dorée, il
-reviendra ostentatoire, insolent, conquérant, et il trahira ses anciens
-compagnons de misère, et contribuera à faire pire leur infortune
-éternelle.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Pogromes" id="Pogromes">Pogromes.</a></p>
-
-
-<p>Sur un sac de hardes, un peu à l'écart, un homme était assis qui
-retint, un peu plus longtemps, mon attention.<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[p. 157]</a></span> C'était un vieillard. Sa
-barbe descendait très bas. Comme la plupart de ses compagnons, il était
-vêtu d'une longue redingote, sorte de lévite, qui avait été noire, et,
-comme eux, il portait une casquette à visière, mais la sienne était en
-drap. Il ne parlait à personne et regardait devant soi... à la façon
-de ceux qui regardent en eux-mêmes. Son visage fermé exprimait plus de
-détresse qu'aucun visage, même de vieux en larmes, et toute la fatigue
-du malheur humain. Cependant, ses yeux avaient conservé une jeunesse et
-une douceur émouvantes. Je me reprochais mon indiscrétion, mais sans
-parvenir à me détacher de cette figure en ruines où brillait ce regard
-jeune.</p>
-
-<p>Il mit quelque temps à me voir, et puis se prit à me considérer. Je
-redoutai une apostrophe, au moins une grimace, et ce que je redoutai
-surtout, quand il se souleva, ce fut de le perdre. Mais il sourit et,
-ravi, j'entendis sa voix chanter:</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, mossié!...</p>
-
-<p>Je lui tendis la main. Il frissonna. Sa main molle resta quelques
-secondes dans la mienne, avec gaucherie, et je fus si ému, que je
-n'entendis pas ce qu'il me dit tout d'abord. J'écoutais, comme on
-écoute le bruit du vent, le bruit de la mer, ce parler où les <i>r</i>
-roulaient et où chantaient les finales... Il se comparait à Job et
-répétait:</p>
-
-<p>&mdash;Yobb! Yobb!...</p>
-
-<p>Je m'assis près de lui, sur une malle de bois noir que rayaient deux
-bandes de peau de cochon.</p>
-
-<p>Où avait-il appris le français?</p>
-
-<p>Jeune avocat, ayant, contre le gré de ses parents, épousé une fille
-pauvre, il avait dû, à la suite d'une altercation avec un magistrat
-antisémite, quitter la petite ville russe où il gagnait péniblement sa
-vie. Il était<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[p. 158]</a></span> venu en France, avec sa femme et trois enfants qu'il
-avait déjà... Ses yeux brillaient en parlant de Paris. En dépit des
-promesses, il n'avait pu trouver une situation sortable.... Le ménage
-s'était installé dans les environs de l'Hôtel-de-Ville, et vivait mal
-de petits commerces variés, entre autres, du commerce des <i>confetti.</i></p>
-
-<p>&mdash;Qui n'a pas ses confetti? scandait sa voix, à contretemps...</p>
-
-<p>Ce cri et sa gaieté apprise étaient ridicules, sur ce quai, parmi cette
-foule en guenilles, et ces bateaux en partance...</p>
-
-<p>&mdash;Qui n'a pas ses confetti?</p>
-
-<p>J'en étais mal à l'aise.</p>
-
-<p>Un associé «pas juif, non, mossié», rencontré «boulévard Ornano»,
-l'avait volé, et un mardi-gras pluvieux achevait sa ruine. Fatigué de
-lui faire crédit, le logeur, un jour d'hiver, arrachait sa porte, et,
-aidé de deux camelots, tirait du lit la femme enceinte, culbutait les
-enfants, jetait tout le monde à la rue.</p>
-
-<p>Il avait bien porté plainte, mais, devant le tribunal, le logeur, qui
-avait amené des témoins, eut, tout de suite, raison de lui qui n'en
-avait pas. Les pauvres gens n'ont jamais de témoins... Il fallut se
-désister pour éviter une condamnation.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai pleuré dé la rage, j'ai pleuré, mossié...</p>
-
-<p>Cet homme qui, depuis, avait dû connaître tant de misères, de deuils,
-de ruines, de violences, ce pitoyable monument d'infortune s'arrêtait
-complaisamment aux moindres détails de cette injustice.</p>
-
-<p>&mdash;En France, mossié!... En France!... Ach!...</p>
-
-<p>Un peu de bave salissait le coin de ses lèvres. Son haleine me
-repoussait. Et cette insistance me troubla jusqu'à l'angoisse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[p. 159]</a></span></p>
-
-<p>Il avait quitté Paris pour retourner en Russie, grâce à l'aide d'une
-bonne œuvre israélite, et il était parvenu à s'établir marchand
-d'habits, dans une petite ville du Sud. Son commerce lui donnait à
-peine de quoi vivre, mais il vivait heureux, entre sa femme et six
-enfants... Cela dura seize années.</p>
-
-<p>Je me souviens qu'à cet endroit de son récit, il s'était tu
-subitement.... Et il regardait... Un vaisseau passait en sifflant; des
-mouchoirs s'agitaient à bord... que regardait-il donc, au loin?</p>
-
-<p>Il avait pu faire venir auprès de lui le frère de sa femme, qui
-était rabbin, et, depuis, tout ce qu'il arrivait à mettre de côté on
-le forçait à le dépenser pour l'éducation de ses cinq fils... Deux
-devaient être: «advocats», un docteur «dé la médicine», les deux plus
-jeunes «inginieurs». La fille travaillait «à la broderie». Il me parut
-qu'il souriait presque, mais une grimace tordit son visage où son nez
-si long se fronça tout entier.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faire, Mossié?... Ach! Pourquoi faire?.. Bêtise!</p>
-
-<p>Un soir,&mdash;c'était tout au début de la Révolution, la ville était depuis
-des mois en état de siège; toute la famille mourait de faim,&mdash;un
-soir de sabbat, le gouverneur autorisa les boutiques juives à rester
-ouvertes jusqu'à dix heures. Tout le quartier s'était réjoui. Comme on
-était à la veille d'une fête orthodoxe, peut-être pourraient-ils enfin
-gagner quelque argent?... On avait davantage soigné les étalages, et
-fait des frais de lumière pour attirer les clients... Tout à coup, à
-neuf heures un quart, «un quart après neuf, mossié, juste un quart»,
-une bande de soldats fit irruption dans la petite rue où était sa
-boutique, et une volée de balles brisa toutes les vitres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[p. 160]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? Ach!... Pourquoi?</p>
-
-<p>Son fils le plus jeune&mdash;et sa main sale, aux ongles noirs,
-tremblait, en figurant la taille du petit&mdash;a un garçon, «tellément
-spirituel»,&mdash;était tombé dans ses bras, en vomissant du sang, et,
-chargé de ce cadavre, le père avait vu un dragon ivre enfoncer deux
-doigts dans les yeux du fils aîné, du fils «qui devait être advocat,
-mossié... advocat!» Et il s'était évanoui.</p>
-
-<p>Quand il revint à lui, il avait la barbe arrachée, une oreille
-décollée d'un coup de sabre, mais c'était surtout son menton qui était
-douloureux... Il faisait noir dans la boutique; il trébuchait sur des
-corps, et il ne s'arrêtait de pousser des cris que pour écouter les
-salves qui s'éloignaient, et les gémissements qui semblaient sortir
-de la rue, qui semblaient sortir du plancher, de dedans les murs, de
-dessous la terre. À la lueur d'une chandelle, il avait pu constater
-qu'il ne restait pas un vêtement aux étalages. Les pillards avaient
-tout saccagé, tout pris... Sur les degrés du comptoir, au fond de la
-boutique, parmi des tiroirs vides, des tiroirs brisés, des choses
-piétinées et sanglantes, sa femme gisait, qui lui parut tout d'abord
-évanouie.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai baissé les jupes, ajouta-t-il, tout bas... Et ses yeux se
-fermèrent.</p>
-
-<p>Puis, encore plus bas:</p>
-
-<p>&mdash;Elles étaient rélévées, mossié!... Uné femme dé plus qué cinquante
-ans!...</p>
-
-<p>Il reconnut alors qu'elle était morte, étranglée, les yeux ouverts.</p>
-
-<p>Il me regarda un instant, sans rien dire... Une vague de sang courut
-sous sa peau jaunâtre, qui en fut à peine rougie.... Je revis la
-grimace qui faisait remonter la barbe et fronçait le nez... et il
-recommença de parler de sa femme, de sa femme bien aimée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[p. 161]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Uné femme tellément brave... tellément économe!...</p>
-
-<p>Il s'animait. Son haleine devenait insupportable. Je remarquai qu'il
-parlait presque sans colère et comme sans douleur... Peut-être
-n'avait-il plus la force d'en exprimer!... Et ce furent mes yeux que je
-sentis se remplir de larmes...</p>
-
-<p>&mdash;C'était pas assez... Ils ont pris les corps... ils ont pas voulu
-rendre les corps, enterrés, la nuit, morts et blessés, pêlé-mêle, on ne
-sait où... Ils ont massacré des juifs, et ils ont pillé, pendant sept
-jours... Nous pouvions pas résister... Comment aurions-nous pu, mossié?
-Et ils nous giflaient... et ils donnaient des coups dans lé ventre...
-et ils crachaient encore sur nous... Pourquoi?... Ach!... Pourquoi?...</p>
-
-<p>Des incendies s'allumèrent qu'on n'éteignait pas... La plus grande
-partie du pauvre quartier fut détruite... Un de ses enfants mourut,
-encore, à l'hôpital, d'un coup de talon de botte qui lui avait fendu le
-crâne... Et de neuf qu'ils étaient auparavant, à peu près heureux dans
-leur misère, ils quittèrent à cinq cette ville maudite, dépouillés de
-tout, en deuil pour jamais...</p>
-
-<p>&mdash;Vous né savez pas comme ces soldats sont méchants, mossié... comme
-ils sont méchants... méchants.</p>
-
-<p>Il secoua la tête, et il répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Personne... non... personne ne sait comme ils sont méchants...</p>
-
-<p>J'écoutai le récit des misères, des iniquités, des privations et des
-longues pérégrinations, de ville en ville, de villes interdites aux
-juifs, en villages d'où on les chassait à coups de pierres, à coups de
-faux... Il ne savait plus de quoi ni comment ils avaient vécu, durant
-ce temps affreux... Enfin, le vieux vagabond put trouver un emploi dans
-une petite banque... chez un coreligionnaire...<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[p. 162]</a></span> Des enfants qui lui
-restaient, ses deux fils, dont l'un s'était marié et avait une petite
-fille, travaillèrent, à la gare, comme porteurs...</p>
-
-<p>&mdash;Si faibles, mossié, si faibles... et malades!...</p>
-
-<p>La fille se mit à vendre des oranges et de l'ail...</p>
-
-<p>&mdash;Des oranges!... des oranges!... La pauvre Sarah!</p>
-
-<p>Mais ils le désolaient. Tous étaient affiliés au <i>Bound</i>, en révolte
-ouverte contre le gouvernement et la société.</p>
-
-<p>&mdash;Rouges, rouges, mossié... tous rouges!... Ach!</p>
-
-<p>Quand il s'entêtait, dans d'interminables discussions, à répéter que
-les juifs sont noirs par vocation, qu'ils doivent être noirs, c'était
-le rabbin qui venait au secours des enfants.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, disait-il, les juifs sont noirs de nature, mais quand on les
-fait bouillir, ils deviennent rouges... rouges comme des écrevisses...</p>
-
-<p>Et le rabbin riait un peu, heureux de sa comparaison.</p>
-
-<p>&mdash;Ça devait mal finir... Ça a mal fini... Lé gouvernement a tant dés
-fusils, et même les canons... Et eux, ils montraient les <i>révolves</i>,
-les pauvres <i>révolves</i>... Bêtise! Pour un sergent dé ville blessé, un
-mossié général qui saute dé la voiture, cent juifs tués... trois cents
-juifs avec du sang!...</p>
-
-<p>Un soir qu'il aidait son patron à faire des comptes avec un gentilhomme
-venu pour traiter une affaire... ils avaient entendu des salves de
-coups de fusil, au loin d'abord, puis proches... puis tout près, dans
-la rue... et une volée de balles, au travers des vitres en éclat, avait
-sifflé dans la pièce, qui était un premier étage...</p>
-
-<p>&mdash;Une autre ville, mossié... mais les mêmes balles... les mêmes balles!</p>
-
-<p>Ils se jetèrent à plat-ventre, essayèrent de gagner, en rampant,
-la chambre voisine qui donnait sur la cour. Une nouvelle volée de
-projectiles abattit le suspension.<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[p. 163]</a></span> Dans les ténèbres, ils entendaient
-le pas des soldats résonner sur les marches de l'escalier. Des
-clameurs... des coups sourds...</p>
-
-<p>&mdash;Ouvrez!... Ouvrez!</p>
-
-<p>Et la porte, que le patron avait barricadée, céda sous l'effort des
-crosses de fusil... Un sous-officier brandissait une lanterne...
-Des soldats se précipitèrent qui hurlaient comme des sauvages... Le
-gentilhomme criait qu'on ne pouvait pas tuer, comme ça, des créatures
-humaines. Il s'était fait reconnaître, réussissait à glisser un billet
-de cent roubles dans la main du sous-officier qui l'emmena. Et, à ce
-moment, pendant que des soldats tentaient d'enfoncer le coffre-fort, le
-vieux avait senti, dans son cou, la pointe d'une baïonnette.</p>
-
-<p>Il écarta son foulard, pour me montrer la cicatrice.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, jé suis pas mort?...Ach! pourquoi? Ces <i>dragonns</i>, mossié,
-et ces gendarmes... (il prononçait <i>djandarmms</i>)... Ach! c'est pire que
-des animaux féroces... On les saoule, Dieu sait avec quoi... Et alors
-ils se jettent sur les femmes... ils se jettent sur les enfants... Ils
-ne peuvent même plus distinguer un juif d'une autre personne, ni une
-femme d'un jeune garçon... C'est affreux, mossié... Et toujours tuant,
-trouant, ils rient tellément!...</p>
-
-<p>À l'hôpital, il avait appris que ses deux fils avaient été fusillés,
-dans la gare même, par les troupes mandées pour aider au massacre...
-Son beau-frère le rabbin avait été arraché de chez lui... On l'avait
-conduit en prison... Depuis, il n'avait jamais eu de ses nouvelles.</p>
-
-<p>&mdash;Là-bas... mossié... là-bas... dans la neige... dans la mine!...</p>
-
-<p>Il apprit aussi, quelque temps après, que sa fille, la pauvre Sarah,
-on l'avait retrouvée, sur sa voiturette, morte parmi des légumes, des
-fruits écrasés, et qu'ils<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[p. 164]</a></span> avaient eu le courage d'enfoncer ses jambes
-coupées dans son ventre ouvert... Pourquoi cette voisine lui avait-elle
-raconté cette horreur? Il l'eût ignorée... Et maintenant, il aurait
-ce cauchemar devant les yeux, toujours, toujours, jusqu'à son dernier
-soupir!... Il ajouta encore que sa belle-fille avait succombé, des
-suites d'un coup de crosse de fusil dans la poitrine...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi jé suis pas mort, moi lé plus vieux?... Pourquoi, j'ai
-<i>survi</i> à tout cela?... Ach!... Bêtise...!</p>
-
-<p>De tous les siens, il ne lui était resté que sa petite-fille, la petite
-Sonia...</p>
-
-<p>&mdash;Jolie, mossié, jolie!... Et ses pétites mains, et sa pétite bouche
-dans ma barbe... Ach!... Et ses yeux!...</p>
-
-<p>C'était la fille de son fils préféré.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi je préférais?</p>
-
-<p>Ce n'était plus à moi qu'il parlait, mais à lui-même... Et il ne se
-répondit que par un essai de sourire... De nouveau, il regardait au
-loin... Et je l'entendis dire timidement, sans me regarder, que ce fils
-s'appelait Jacob. Il répéta lentement le mot: «Yacobb», en balançant la
-tête, et comme s'il eût voulu le caresser de ses lèvres qui tremblaient:</p>
-
-<p>&mdash;Yacobb!... Yacobb!...</p>
-
-<p>Ma gorge se séchait... Mais tel était mon ahurissement devant cette
-succession, devant cette invraisemblable accumulation de crimes, qu'en
-vérité il me sembla que je ne les sentais plus.</p>
-
-<p>Il avait emporté sa petite-fille, et c'était un miracle qu'il fût,
-enfin, parvenu, entre tant de miséreux inoccupés, à trouver du travail,
-au fond d'un autre gouvernement, dans un hôtel, où il faisait les
-commissions et aidait, parfois, la caissière, dans ses comptes.</p>
-
-<p>Là, aussi, tout allait mal... Des grèves... des incendies dans la
-campagne... des perquisitions... des rafles...<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[p. 165]</a></span> des meurtres... les
-rues pleines de soldats, pleines de bandes de pillards. Des cosaques
-fouaillant les foules avec leur nagaïkas, plus terrible que le fer
-des sabres et la baïonnette des fusils... On annonçait partout le
-«pogrome». Deux mois, il avait attendu, dans les transes. Il ne vivait
-plus... Non qu'il eût peur pour lui. C'est à cause de la petite Sonia
-qu'il tremblait... Arrivait-il des soldats? Il tremblait. À chaque
-attentat, il tremblait... Un bruit inaccoutumé dans la rue, une porte
-poussée trop violemment... des pas, dans la nuit... il tremblait...
-Dès qu'on l'envoyait en ville, il courait à la maison,&mdash;un sale
-taudis, où il laissait Sonia, à la garde d'une voisine, la veuve d'un
-sergent de ville tué par les rouges... Enfin, les nouvelles sinistres
-se précisèrent... Un soir, il apprenait à l'hôtel, que la ville était
-fermée.</p>
-
-<p>Alors, voilà... Encore une fois...</p>
-
-<p>Ce soir-là, dans la grande salle du restaurant, des voyageurs assemblés
-se désolaient de ne pouvoir partir. Ils se rassuraient pourtant, en
-voyant, à une table, boire et causer tranquillement quatre officiers
-de dragons, des «mossié» de Pétersbourg, des officiers de la garde,
-dont l'un, le plus jeune, était, disait-on, un grand-duc, un cousin de
-l'Empereur.</p>
-
-<p>Soudain, une détonation, un coup de revolver, fit taire toutes les
-conversations... Et ce fut dans un grand silence angoissant que, la
-minute d'après, éclata le crépitement d'une fusillade, qui paraissait
-lui répondre. Les officiers continuaient de boire, de causer, comme
-si rien ne se fût produit... À leur table, à l'écart, ils mêlaient
-leurs têtes... Aux autres tables, des gens anxieux les désignaient.
-Quelqu'un osa leur adresser la parole... Ils répondirent poliment, par
-des gestes évasifs, en gens qui ne savent rien. Aucune provocation,<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[p. 166]</a></span>
-aucune ironie... de l'indifférence... Des femmes criaient... Un enfant
-s'étant mis à pleurer, le vieux avait voulu courir à sa petite-fille...
-Mais, de nouveau, un coup de revolver fit taire tout le monde. Dans la
-rue, les volets des boutiques se fermaient, claquaient sinistrement...
-Des gens passaient en fuyant, des gens clamaient Dieu sait quoi!...
-Personne n'avait encore osé, dans la salle, reprendre la parole, que
-cent nouveaux coups de fusil partaient à la fois... Puis, au dehors,
-des galops de chevaux, des cliquetis d'armes... des ordres, des
-vociférations...</p>
-
-<p>Un homme qu'on eût dit de cire, tête nue, les vêtements en lambeaux,
-pénétra, en chancelant, dans le restaurant. On l'entoura... S'appuyant
-à une table, avec effort, il dit que le massacre était organisé,
-qu'on menait les soldats à l'assaut des boutiques juives, des maisons
-juives... On prenait l'argent, les valeurs, les objets de prix... on
-prenait les femmes... on tuait... on jetait les cadavres mutilés, par
-les fenêtres, dans la rue...</p>
-
-<p>Et, tout à coup, l'homme qui parlait, se tut... tourna sur lui-même,
-et s'abattit sur le parquet, en entraînant, de ses doigts crispés, la
-nappe chargée de vaisselle.</p>
-
-<p>C'est alors seulement qu'on vit que sa chemise était ensanglantée,
-et que du sang, encore, en longs filaments noirâtres, poissait à ses
-cheveux, à sa barbe...</p>
-
-<p>Des cris d'horreur... des protestations indignées, s'élevèrent... Les
-quatre officiers avaient disparu.</p>
-
-<p>Au cours de la soirée tragique, les pillards, malgré le planton de
-service, envahirent le restaurant; mais la nuit même, le colonel
-ordonna de rapporter à l'hôtel une part du butin, des caisses de vin
-de Champagne, toutes sortes de victuailles, que les hommes avaient
-volées...</p>
-
-<p>Le pauvre vieux, profitant d'une accalmie, avait pu<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[p. 167]</a></span> courir jusque chez
-lui... Le pavé était couvert de culots de cartouches... Des ivrognes
-ronflaient au travers des cadavres... Des blessés se tordaient et
-gémissaient; d'autres rampaient pour gagner un abri... Un jeune homme,
-à barbe rousse, le visage broyé, essayait de boire, comme un chien,
-la boue rouge du ruisseau... Mais il ne s'arrêtait pas, et courait,
-courait...</p>
-
-<p>Enfin, il avait trouvé sa petite Sonia, endormie, et, penché sur son
-matelas, «sans faire du brui», il avait pleuré, pleuré, jusqu'à ce
-qu'il fit grand jour.</p>
-
-<p>&mdash;C'est la dernière fois qué j'ai pleuré dans ma vie, mossié!...</p>
-
-<p>La fusillade reprit le lendemain... Le gouverneur avait défendu de
-tirer sur les pharmacies et l'hôpital, mais les chefs n'étaient plus
-maîtres de la troupe. Il y eut des scènes d'une horreur sauvage...</p>
-
-<p>&mdash;On né peut pas croire, mossié!...</p>
-
-<p>Vers midi, l'artillerie d'une ville voisine amena ses canons. Les
-notables juifs, mandés au château du gouverneur, entendirent que la
-ville serait rasée, s'ils refusaient de livrer les terroristes du
-<i>Bound</i>... Ils se lamentèrent, sans pouvoir rien faire...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi faire?... Dites, mossié...</p>
-
-<p>Deux notables furent gardés en otages et pendus, le soir même, dans la
-cour de la prison...</p>
-
-<p>&mdash;Nous avions compté sur les «artilléristes», qui sont plus éclairés,
-moins méchants... Ach!... Bêtise...</p>
-
-<p>Le canon gronda durant deux jours...</p>
-
-<p>Le vieux s'était arrêté... Lui aussi semblait fatigué de raconter
-toutes ces horreurs... Il ne parlait plus que d'une voix molle, un
-peu basse, comme lointaine... Et il regardait le sol à ses pieds, ou
-plutôt, il ne regardait rien...</p>
-
-<p>Je pris sa main... Il ne bougea pas... Je serrai sa<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[p. 168]</a></span> main... Alors il
-leva vers moi ses yeux, et me sourit, d'un sourire hébété..., mais sa
-main restait molle et froide dans la mienne, comme la main d'un mort...
-Il ne la retira que pour tracer, par terre, avec la pointe de son
-parapluie en loques, le plan de la maison où il s'était réfugié.</p>
-
-<p>La façade s'élevait sur la rue; au milieu s'ouvrait la porte cochère,
-épaisse, massive, avec de lourdes pattes et de gros clous de fer... De
-chaque côté, un bâtiment perpendiculaire à la façade limitait la cour
-dont le quatrième côté était fermé par un jardin. De par où que l'on
-sortît, c'était s'exposer à une mort certaine.</p>
-
-<p>Dans la maison, habitaient une quarantaine de pauvres gens, qui mirent
-leurs provisions en commun... Mais, la première fois qu'une femme alla
-chercher de l'eau au puits, qui était au fond de la cour, elle tomba
-sous les balles... Dans les maisons voisines aussi, les puits étaient
-interdits et gardés par des sentinelles... Les malheureux connurent les
-tortures de la soif... Par exemple, ils souffraient moins de la faim...
-On les autorisait à manger... Vers le cinquième jour, on put espérer
-que le calme allait renaître... Les soldats avaient dû quitter le
-jardin... on n'en voyait plus autour des puits. En ville, la fusillade
-s'apaisait.</p>
-
-<p>&mdash;Boire, mossié!... Boire, boire!</p>
-
-<p>Ils étaient ivres de soif; ils étaient fous de soif...</p>
-
-<p>&mdash;Boire!... Boire!</p>
-
-<p>Deux hommes eurent le courage de s'avancer, avec des seaux, jusqu'à
-la margelle du puits. Toutes les faces étaient tendues vers eux, dans
-un ravissement d'espoir... Ils accrochèrent les seaux. Le bruit de la
-chaîne qui descendait était une musique...</p>
-
-<p>&mdash;Nous l'écoutions descendre... descendre... Ach!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[p. 169]</a></span></p>
-
-<p>Mais, comme les porteurs s'en revenaient avec leur charge, les dragons,
-qui s'étaient dissimulés jusque-là, se montrèrent tout à coup... Ils
-tuèrent d'un coup de carabine l'un des hommes, et l'autre, épouvanté
-s'enfuit, en laissant tomber le seau, dont l'eau se répandit dans la
-cour...</p>
-
-<p>&mdash;Nous connaissions lé mort. Tous aimaient un garçon si brave...
-Mais... c'est terrible, il faut bien lé dire... c'est l'eau qu'on
-regrettait.</p>
-
-<p>Le soir, les puits étaient remplis de boue, de fumier, d'immondices de
-toute sorte. On y jeta aussi le cadavre du pauvre garçon...</p>
-
-<p>Alors, une folie gagna les assiégés... Ils s'assemblèrent dans la cour,
-y passèrent la nuit à gémir, à prier, à hurler, à dormir, à s'enlacer...</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai jamais rien vu dé si triste, mossié... jamais rien dé
-pareil...</p>
-
-<p>Au matin&mdash;leur présence fut-elle signalée?... ou bien n'était-ce qu'une
-patrouille qui faisait sa ronde?&mdash;toujours est-il qu'on entendit des
-pas de chevaux dans la rue, et, bientôt, des coups furieux ébranler
-la porte cochère, qui ne fut pas longtemps à céder... Un cheval, d'un
-bond, traversa les décombres, portant un officier qui s'arrêta, à
-quelques mètres des prisonniers terrifiés, et, revolver au poing, hurla
-l'ordre habituel:</p>
-
-<p>&mdash;Haut les mains!...</p>
-
-<p>Le vieux crut devoir m'expliquer:</p>
-
-<p>&mdash;Les officiers et les sergents dé ville, ils crient toujours: «Bras
-en l'air!... En haut les mains!» parce qu'ils ont peur des <i>révolves</i>,
-et des bombes... Alors, ils crient: «Bras en l'air!... En haut les
-mains!»...</p>
-
-<p>Toutes les mains se dressèrent... Seule, la petite Sonia qui n'avait
-pas compris... qui ne pouvait pas comprendre, qui ne savait rien
-que sourire, regardait<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[p. 170]</a></span> l'officier, en souriant, ses petites mains
-baissées... Son grand-père voulut l'avertir d'un geste:</p>
-
-<p>&mdash;Comme ça... Comme ça!</p>
-
-<p>Et le vieillard imitait de ses mains tremblantes le geste sauveur.</p>
-
-<p>Il n'eut pas le temps. Déjà l'officier visait l'enfant et, malgré le
-cri d'horreur qui emplit la cour, l'abattait...</p>
-
-<p>J'entends encore, j'entendrai longtemps, j'entendrai toujours, la voix
-étranglée du vieillard:</p>
-
-<p>&mdash;D'un coup dé son <i>révolve</i>, mossié!...</p>
-
-<p>Elle ne poussa pas un cri. Elle eut quelques contractions, gratta le
-pavé du bout de ses petits doigts... Un petit peu de sang sur elle...
-un petit peu de sang autour d'elle... Et ce fut fini... Comme un petit
-oiseau...</p>
-
-<p>&mdash;J'étais seul, tout seul dans la vie... J'étais seul sur la terre...</p>
-
-<p>Je compris qu'il eût bien voulu pleurer... Il ne le pouvait pas... Il
-se mordit les lèvres... sa barbe remonta, par de légers soubresauts,
-son nez se fronça... Mais il ne pleurait pas... La source de ses larmes
-était, en lui, à jamais taire...</p>
-
-<p>Il répéta, en réunissant ses mains:</p>
-
-<p>&mdash;Uné pétite chose... comme ça... pétite... pétite... rien, mossié...
-rien... comme un petit oiseau... Ach!...</p>
-
-<p>Balançant la tête, il dit, après un silence:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi jé pars?... Jé né sais pas... Pourquoi jé vais là-bas?...
-Ach!... Jé né sais pas!</p>
-
-<p>Il dit encore:</p>
-
-<p>&mdash;Bêtise!... Bêtise!</p>
-
-<p>Je considérais le malheureux et me sentais incapable de l'effort
-qu'il eût fallu pour en détacher mes yeux... Je me sentais encore
-plus incapable de la moindre parole... J'étais saturé d'horreur...
-L'horreur me paralysait... Et puis à quoi bon parler? Que pouvais-je
-dire<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[p. 171]</a></span> qui n'eût pas été ridicule et glacé devant un si affreux exemple
-du malheur humain? Le vieux juif ne me demandait ni une consolation, ni
-une pitié... Il ne me demandait rien; il ne me demandait rien que de me
-taire...</p>
-
-<p>À la fin, je le vis rougir, baisser la tête, la détourner... Il
-avait honte de ne pouvoir pleurer, peut-être, de ne pouvoir plus
-jamais pleurer... Des sanglots m'étreignaient la gorge, des larmes me
-montaient aux yeux.</p>
-
-<p>Et pour qu'il ne vit pas mes larmes, moi aussi je me détournai...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Prostitution" id="Prostitution">Prostitution.</a></p>
-
-
-<p>En longeant les boulevards&mdash;boulevards encombrés, trépidants&mdash;que sont
-ces quais, je me suis rappelé le port d'Anvers, il y a une trentaine
-d'années, les ruelles tortueuses, où la prostitution, en chemise rose,
-en jupons étoilés, vivait comme au Havre, à Marseille, à Toulon, sur
-le pas des portes. De grosses femmes hébétées et fardées, une fleur
-de papier dans les cheveux, attendaient le client, assises sur des
-chaises, ou bien dormassaient, le menton appuyé sur leurs bras nus...
-Je me suis rappelé la difficulté d'accéder jusqu'aux bassins, le défaut
-d'air, de lumière de ces bouges, leur désordre puant, la misère et la
-saleté.</p>
-
-<p>À cette époque, ce n'était déjà plus les splendeurs orientales du
-Rideck, que je n'ai pas connues, dont Anvers fut si fier, dont quelques
-vieux Anversois m'ont parlé, avec de lyriques enthousiasmes...</p>
-
-<p>&mdash;Tout s'en va, monsieur... Hélas! tout s'en va...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[p. 172]</a></span></p>
-
-<p>Il paraît que la municipalité en faisait les honneurs aux étrangers de
-distinction, comme nous faisons aux délégations anglaises, italiennes,
-norvégiennes, aux étudiants, aux blanchisseuses des pays amis, aux
-rois des pays alliés, les honneurs de notre Louvre, de notre Sorbonne,
-de notre Opéra, de nos Académies... Dès qu'un personnage célèbre, un
-prince plus ou moins couronné, débarquait à Anvers, vite au Rideck!...
-C'était le complément obligé des banquets et de toutes fêtes. Même le
-dimanche, après dîner, des familles entières, pères, mères, filles
-et garçons, nièces et cousins, et leurs camarades, et leurs bonnes,
-venaient s'y promener, sans gêne, en leurs plus riches atours... On
-disait aux enfants: «Si vous êtes bien sages toute la semaine, si vous
-travaillez avec assiduité, on vous mènera, dimanche, au Rideck!». La
-messe, les vêpres, des gâteaux et le Rideck, voilà ce qu'on pouvait
-appeler un beau dimanche... Nul ne songeait à s'en offenser... Bien au
-contraire...</p>
-
-<p>Le Rideck, c'était des petites boutiques, pittoresquement aménagées, où
-l'on vendait des produits exotiques, des petits cafés où l'on dansait
-des danses nègres, au son des banjos... et des petites cases où l'on
-vendait de la chair jaune, rouge, cuivrée, noire et même blanche. Et
-quels parfums!... Les jours de visites, on s'arrangeait pour que tout
-cela fût décent et ressemblât à quelque exposition coloniale.</p>
-
-<p>&mdash;Colonisons... Il en restera toujours quelque chose...</p>
-
-<p>Je n'ai pas vu ces spectacles familiaux. Je n'en parle que sur la foi
-des souvenirs évoqués par des notables d'Anvers... Mais j'ai vu&mdash;je
-m'en souviens avec une grande tristesse&mdash;j'ai vu, la nuit, dans les
-rues chaudes, la pantomime de la luxure internationale et son avidité<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[p. 173]</a></span>
-effrénée qui bousculait, en criant, les filles de toutes races... J'ai
-vu des matelots de tous pays, bras noués, entre les murs des ruelles,
-braillant et courant, comme de grands enfants fous... Je ne les ai pas
-vus qu'à Anvers, je les ai vus à Hambourg, au Havre, à Marseille, et,
-le samedi soir, je les ai vus surtout à Toulon. Tous les mêmes, d'où
-qu'ils viennent, tous pareils avec leurs mufles de poisson sur leurs
-cous nus... Et, dans les taudis pleins de fumées sonores, j'ai vu les
-brutes affalées, ceux qui n'avaient plus la force de boire... ceux qui
-n'avaient plus la force d'embrasser et de se battre... et des colosses
-endormis, débraillés, la tête roulant sur les genoux compatissants
-d'une négresse, qu'ornait, dans les cheveux, un peigne doré, et
-qu'habillait, aux reins, une mince écharpe de gaze rouge.</p>
-
-<p>Je me rappelle, en ce temps-là, une négresse. C'était une Dahoméenne,
-de Kotonou. Son corps long, fin et souple, d'un noir profond, avait
-des transparences d'or. Elle reposait sur un matelas de soie jaune,
-nue, toute frottée de parfums violents qui vous prenaient à la gorge.
-Un gros dahlia pourpre fleurissait sa chevelure laineuse. Des anneaux
-de cuivre cerclaient ses bras. Et son rire était d'une blancheur
-aveuglante. Des coutelas à manche de bois peint, des masques de
-féticheurs, deux petites idoles de terre bleue, une cruche à long
-bec, couverte de dessins enfantins, ornaient l'étroite chambre...
-Elle savait un peu de français, n'ayant pas connu de l'Europe que les
-bouges d'Anvers... Toute jeune, elle avait servi, à Bordeaux, dans la
-famille d'un armateur, puis à Paris, dans une maison publique... Un
-commissionnaire en viande humaine l'avait emmenée à Anvers... Il y
-faisait trop froid. Il y faisait trop gris. Elle ne s'y plaisait pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[p. 174]</a></span></p>
-
-<p>Près d'elle, un soir de mélancolie sinistre, j'essayais d'évoquer son
-pays, les sanglants mystères de la brousse, les rudes chemins semés
-d'épines où les amazones courent, pieds nus, pour s'entraîner à la
-douleur, les plaines toutes rouges, les maisons de boue rose, les
-palais et les temples avec leurs toits plats, pavés de crânes humains.
-Mais c'était très difficile. Curieuse, indiscrète et bavarde, elle
-ne me laissait pas un instant de répit.... Elle me racontait toutes
-sortes d'histoires ridicules que, d'ailleurs, j'avais peine à suivre
-et à comprendre. Des souvenirs de Paris, surtout, tantôt puérils,
-tantôt obscènes, des attrapades, des batteries avec ses camarades de
-prostitution... Enfin, elle parla de son pays pour m'en décrire, comme
-elle pouvait, les splendeurs regrettées... C'était une nuit d'été,
-étouffante... La fenêtre était ouverte... j'entendais, tandis qu'elle
-parlait, des musiques bizarrement ululantes, qui venaient d'un taudis
-voisin...</p>
-
-<p>De tout son verbiage inutile, sans couleur, sans accent, sans imprévu,
-je n'ai retenu que ceci, que je traduis, ou plutôt que je commente
-fidèlement:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'est le palais de notre
-grand roi, à Kotonou... Ce palais est d'une beauté inouïe, et tous vos
-monuments, à côté de lui, ne sont que de misérables cahutes... Il a de
-grands murs épais, tout roses. Presque pas de fenêtres. On y pénètre,
-par une porte basse, en demi-cercle, que gardent des guerrières,
-effrayamment tatouées... Ce qu'il a surtout de remarquable, c'est le
-toit... un toit plat entièrement couvert, ou mieux, entièrement pavé
-de têtes coupées... C'est un travail minutieux, très difficile...
-Il y faut d'habiles artistes qui sachent arranger ces têtes comme
-de la marqueterie, comme de la mosaïque... Le Roi, qui est lui-même
-un artiste et qui<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[p. 175]</a></span> possède un goût merveilleux, exige que ce soit
-très beau, et très bien fait, de façon que la pluie ne tombe jamais
-dans son palais... Il veut, sous peine de mort, que ces têtes soient
-aussi imperméables que la tuile d'Europe, ou le chaume de la paillote
-hindoue. L'aspect en est vraiment féerique, le soir, au soleil
-couchant, et l'odeur délicieuse... Par les vents du nord, elle se
-répand sur la ville, comme une pluie de parfums. Mais ce genre de
-toiture, quoiqu'on fasse, n'est pas très solide. Du moins, elle ne
-dure pas longtemps. Soit que les têtes se désagrègent sous l'action
-de la putréfaction, soit que les vautours parviennent à en chaparder
-quelques-unes, des fissures ne tardent pas à se produire, par où la
-pluie s'infiltre et s'égoutte dans l'intérieur du palais... Alors,
-notre grand Roi envoie par tout le royaume ses féticheurs les plus
-fidèles. Le visage couvert de leurs masques horrifiants, à corne rouge,
-un lourd coutelas en main, ils crient, ils hurlent: «Le toit du Roi
-se dépave!... Le toit du Roi se dépave!...» Aussitôt les massacres
-s'organisent... Les poitrines des sujets viennent, d'elles-mêmes,
-s'offrir au couteau... Partout, la terre, pourtant si rouge de notre
-pays, rougit encore sous les flots de sang... «Le toit du Roi se
-dépave!...» Et le palais reprend bien vite un aspect tout neuf,
-éclatant, vraiment royal...</p>
-
-<p>Elle était toute triste, maintenant. Sans doute, sa pensée était
-envolée, là-bas; son idéal&mdash;tout le monde a son idéal&mdash;l'avait reprise
-et reconquise... Elle marchait le long des fossés qui entourent sa
-belle ville de Kotonou... Les chacals glapissaient autour d'elle... Et
-elle respirait délicieusement l'odeur natale qui monte des charniers...</p>
-
-<p>J'allumai une cigarette... Elle se taisait et ne regardait plus rien...
-Je restai là à considérer ce corps de<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[p. 176]</a></span> bronze précieux, étendu sur
-le matelas de soie jaune. Le gros dahlia pourpre qui fleurissait sa
-chevelure laineuse se fanait, devenait tout noir... Et j'écoutais les
-musiques qui s'aigrissaient dans les bouges... les dévalées de matelots
-ivres, les chants, les cris, les colères, les batailles sauvages de
-la rue... Car il faut toujours à la débauche, comme à la royauté, des
-gestes de meurtre, et beaucoup de sang...</p>
-
-
-<p>Il ne reste presque plus rien de tout cela, aujourd'hui... Ces
-quartiers immondes ont été en partie démolis. À la place où étaient ces
-ruelles, s'élèvent des maisons d'affaires, à enseignes dorées... Et
-l'on a bâti des docks, dans lesquels s'empilent d'autres marchandises.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Anvers_prospere" id="Anvers_prospere">Anvers prospère.</a></p>
-
-
-<p>Il a prospéré continûment, grâce à son puissant outillage économique,
-à son sens pratique du commerce servi par toutes sortes d'adjuvants,
-tels que les sociétés d'études coloniales et les banques qui
-pullulent et travaillent; grâce à la pénétration chaque jour plus
-profonde, à l'organisation chaque jour plus méthodique, du continent
-africain, qui ouvre, au trafic, des marchés nouveaux, à l'aventure
-guerrière, un champ plus vaste, où toutes les violences individuelles,
-administratives, sont d'autant mieux tolérées qu'elles ont pour
-complices l'ignorance des uns et le silence de tout le monde... Il
-a prospéré aussi, grâce à sa situation avancée dans les terres,
-comme tous les grands ports,<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[p. 177]</a></span> abrités sur les fleuves, prospèrent au
-détriment des rades et des havres inutiles.</p>
-
-<p>Marseille n'a pas diminué, Le Havre n'a pas été battu par Rouen pour
-d'autres raisons. Pour la même raison, Paris un jour battra Rouen,
-et Lyon sera peut-être, un jour plus lointain, le plus grand port
-français... J'entrevois très bien le jour merveilleux, le jour de
-féerie scientifique, où Bâle, qui est déjà le plus grand marché de
-poisson de mer, deviendra le plus grand port de l'Europe, quand,
-aidés des Allemands, les Suisses auront fait franchir, en tunnels, en
-ascenseurs, leurs montagnes aux fleuves et aux canaux et amené, enfin,
-en dépit des anciennes plaisanteries d'opérette, une colossale flotte
-marine dans leur République.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Là-bas, à l'embouchure de l'Escaut, c'est en vain que Flessingue
-s'épuise à vouloir devenir, même à demeurer un port. Les Hollandais
-n'ont pas épargné l'argent. Les bassins ont été agrandis; d'autres
-ont été creusés. Tout y est pourvu des dernières inventions de la
-science... Vous pressez un bouton électrique, et, à un kilomètre de
-là, des écluses s'entr'ouvrent aussitôt, mais pour ne laisser passer
-que de l'eau et, quelquefois, que du vent... On a jeté dans la mer un
-môle magnifique, de hautes terrasses de granit blanc, auxquelles on
-accède par de splendides escaliers de temple babylonien... On s'attend
-toujours à y voir apparaître, cuirassée d'or et voilée d'argent,
-Semiramis. Mais un port n'est pas un décor d'opéra; les bassins et les
-môles, si formidables qu'ils soient, ne suffisent pas à créer un port.
-Il y faut aussi des bateaux. Et<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[p. 178]</a></span> pour qu'il y ait des bateaux, il faut
-tout un mécanisme financier et commercial qui manque douloureusement à
-Flessingue... Aussi, l'herbe pousse autour des bassins, l'herbe pousse
-sur le môle. Les grues, aux longs bras inemployés, se rouillent... Et
-les docks sont vides... En vain les phares fouillent la mer, et les
-pilotes y font la chasse... En vain, sitôt que paraît au large un mât,
-une volute de fumée, une forme grise, on s'apprête... Et l'espoir,
-mille fois déçu, renaît... Toute la ville accourt sur le môle... On
-escalade joyeusement les marches de pierre... On braque des lorgnettes,
-on agite des mouchoirs. On crie:</p>
-
-<p>&mdash;Cette fois, c'est pour Flessingue!</p>
-
-<p>&mdash;Anvers est perdu! C'est bien pour Flessingue...</p>
-
-<p>&mdash;Vive Flessingue!</p>
-
-<p>&mdash;À bas Anvers!...</p>
-
-<p>Le navire approche, s'engage dans la passe:</p>
-
-<p>&mdash;Le voilà!... le voilà!</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dis que c'est pour Flessingue.</p>
-
-<p>Mais non... Le navire a passé... C'est toujours pour Anvers...</p>
-
-<p>Les navires ont l'air de se moquer de ces foules entassées sur le
-môle de ce port maudit, où il n'entre guère que le petit bateau de
-Breschens, qui amène, deux fois par semaine, les touristes étrangers
-qui viennent visiter la Zélande, les parcs de Goès, le marché de
-Middelbourg et ses belles filles rieuses, à la coiffe dorée, aux bras
-trop rouges...</p>
-
-<p>En haut du môle, dominant la mer et gardant l'Escaut, le superbe amiral
-Ruyter, en bronze, ne commande plus qu'à des souvenirs... Il a l'air de
-se dire, mélancoliquement:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si j'avais encore ma flotte, qui défit si bien les Français!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[p. 179]</a></span></p>
-
-<p>Oui... mais voilà, il n'a plus de flotte, le pauvre amiral Ruyter... Il
-n'a plus rien que sa gloire... et les deux pauvres bachots de Breschens
-et de Terneusen... Et encore, ils sont belges!...</p>
-
-<p>Il est vrai que Flessingue est un port de pêche ravissant, avec sa
-flottille serrée de barques aux voiles rouges et son pittoresque marché
-de crevettes...</p>
-
-<p>Toute la richesse d'Anvers n'a pas sa grâce.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[p. 181]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h4><a name="EN_HOLLANDE" id="EN_HOLLANDE">EN HOLLANDE</a></h4>
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Fantomes" id="Fantomes">Fantômes.</a></p>
-
-
-<p>Je serais un pauvre homme, je me sentirais presque aussi dénué de
-sensibilité et d'imagination qu'un auteur dramatique de ce temps, si je
-disais que je suis entré en Hollande, sans angoisse.</p>
-
-<p>Bien au contraire, le cœur me battait fort et, longtemps avant la
-frontière, mes yeux s'ouvraient tout grands, vers l'horizon désiré.
-J'étais très ému, il ne m'en coûte rien de l'avouer. Et, voyez
-l'ironie des choses, je roulais sans m'en douter, depuis une dizaine
-de kilomètres, sur la terre néerlandaise, que j'étais toujours dans
-l'attente du choc... Aux tristes emblaves, aux sables stériles, aux
-boqueteaux chétifs que nous traversions, comment-l'eussè-je reconnue?
-Nous serions peut-être arrivés à Dordrecht, nous croyant toujours en
-Belgique, si un paysan, interrogé, ne m'eût crié, avec un orgueil
-farouche et d'une voix violente, en frappant le sol de ses lourds
-sabots:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Nidreland!... Nidreland!</i><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[p. 182]</a></span> Ah! il avait bien sa patrie à la semelle
-de ses sabots, celui-là!</p>
-
-<p>Il nous fallut faire demi-tour et regagner la frontière pour nous
-mettre en règle avec la douane, que j'avais si lestement brûlée. On ne
-badine pas avec la douane en Hollande.</p>
-
-<p>Je n'en étais que plus impatient de franchir cette zone sans caractère
-et de revoir le pays clair et uni, conquis sur l'eau, c'est-à-dire sur
-l'élément le plus fuyant, le plus cruellement impitoyable; impatient
-de retrouver ces villages vernis et fleuris, réfugiés sur les digues,
-comme des inondés qui se pressent sur les hauts talus des champs,
-et ces villes lustrées qui débordent d'abondance, et l'immensité
-translucide de ces ciels mouvants, et ce printemps si vert, avec son
-soleil pâle et son éclatante passementerie de tulipes.</p>
-
-<p>J'eus beaucoup de peine à faire comprendre au douanier ma distraction.
-C'était un colosse, avec une poitrine plate et un ventre proéminent.
-Il portait un haut képi bleu, mathématiquement cylindrique. Fort de ce
-képi, il m'expliqua que les frontières étaient des frontières, qu'on
-n'entrait pas en Hollande comme dans un moulin. Sans aucun respect pour
-les recommandations, pour tous les papiers réglementaires dont s'étais
-muni, il fouilla la voiture de fond en comble, me fit déposer une
-grosse somme d'argent. Finalement, en roulant de gros yeux, il déclara
-qu'il en référerait au ministre des Digues.</p>
-
-<p>Le ministre des Digues!... Quel délicieux pays!...</p>
-
-<p>J'appris qu'un Américain, qui s'était présenté à la douane sans
-papiers, était retenu à l'auberge du village et gardé comme un
-prisonnier. On avait consigné sa machine. Depuis six jours, se saoulant
-et dormant,<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[p. 183]</a></span> dormant et se saoulant, il attendait que le ministre des
-Digues voulût bien lui envoyer les autorisations nécessaires... Son
-mécanicien, un gai lascar de Paris, vint nous voir... Je l'exhortai à
-la patience...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit-il, j'suis pas pressé... Le patelin n'est pas joli... joli...
-mais j'couche avec la femme du douanier... C'est bien son tour,
-dites?...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Depuis que j'étais venu en Hollande, pour la première fois, il y avait
-tant d'années... tant d'années... que je n'osais plus les compter...
-Les années qu'on a vécues paraissent, à distance, de plus en plus
-belles, à mesure qu'en nous s'affaiblit avec l'expérience, et s'éteint
-avec l'illusion, la faculté d'espérer le bonheur. Du moins, à présent,
-saurai-je comment les pays vieillissent... Hélas!... ils vieillissent à
-mesure que nous vieillissons. Tous les êtres et toutes les choses n'ont
-pas d'autre vieillesse que la nôtre... Ils n'ont pas, non plus, d'autre
-mort que la nôtre, puisque, quand nous mourons, c'est toute l'humanité,
-et c'est tout l'univers qui disparaissent et meurent avec nous.</p>
-
-<p>Si l'on n'avait pas appris l'art cruel de faire des miroirs, et que
-les femmes dussent passer leur vie au bord des rivières, chacun de
-nous ne verrait vieillir que les autres... Il se croirait toujours le
-jeune homme qui courait follement au bonheur, ou même l'enfant, le
-petit enfant qui ne pensait qu'à jouer, dont les larmes coulaient pour
-un rien, et pour un rien, aussi, étaient séchées. Chaque âge, n'étant
-plus que l'adolescence&mdash;sans amertume&mdash;d'un autre âge, nous resterions
-perpétuellement adolescents... Mais, pour n'être pas détrompés, il
-faudrait ne retourner jamais, à quinze<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[p. 184]</a></span> ans d'intervalle, dans un pays
-où l'on aurait vécu trop heureux... C'est alors qu'apparaissent, dans
-une mélancolie amère, toutes nos rides, tous nos cheveux blancs, et
-tout ce qui s'est fané sur nous, tout ce qui s'est flétri en nous.</p>
-
-<p>Il n'est pas de miroir d'une eau plus pure, partant plus implacable.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je ne me doutais pas de cela&mdash;du moins, je ne pensais pas à cela&mdash;quand
-l'idée me vint de retourner en Hollande, et je m'imaginais joyeusement
-que j'allais la revoir, comme autrefois, mirer sa blonde jeunesse,
-son luxe paisible et mon bonheur, dans l'eau toujours pareille de ses
-canaux.</p>
-
-<p>C'est au printemps aussi que nous étions partis naguère, tout au début
-du printemps, d'un printemps alerte et doux, dont il nous semblait que
-son enchantement devait durer toute la vie. Je m'en souviens bien, et
-je sais maintenant d'où venait mon illusion et ce qui l'excuse.</p>
-
-<p>Tout le temps de notre voyage, nous étions remontés toujours vers le
-nord, au-devant de la floraison des lilas. Avant de partir, nous en
-avions respiré à Paris les derniers bouquets, et, à mesure que nous
-avancions sur la route, ils avaient recommencé de fleurir... Ils
-fleurissaient, fleurissaient devant nous, et refleurissaient, sans se
-lasser.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le printemps!... c'est toujours le printemps!... ne
-cessaient-ils de nous dire, au passage, dans les petites cours, dans
-les petits jardins, sur le rebord des fenêtres où leurs tiges coupées
-trempaient dans l'eau d'un pot bleu...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[p. 185]</a></span></p>
-
-<p>Et ils avaient beau se faner, nous les retrouvions plus loin, plus
-jeunes, plus frais, leurs brins à peine entr'ouverts...</p>
-
-<p>&mdash;C'est le printemps!... C'est toujours le printemps!...</p>
-
-<p>Pour des êtres jeunes et heureux, qui ne croient qu'au
-miracle&mdash;puisqu'ils sont eux-mêmes le miracle&mdash;et qui ne veulent
-écouter aucune des voix de la vie, l'illusion naîtrait d'un moindre
-prodige...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et maintenant?... Je n'étais plus très rassuré...</p>
-
-<p>Allais-je, avant d'aborder à Dordrecht&mdash;que nous appelions
-Dordt&mdash;réentendre la sonorité des quais du Rhin, où grouilleraient
-les ateliers des armateurs et se répercuteraient les coups de marteau
-des deux rives? Cette terrasse de l'hôtel, d'où l'on voit si bien
-le soleil se coucher dans le fleuve et le fleuve s'endormir dans
-la nuit, existait-elle encore? Reverrais-je une petite place de
-Rotterdam, dont le clair de lune adoucirait aussi tendrement le ton
-des pierres? Et, à Delft, où les pignons de brique, les vieilles
-tours penchées, les portes s'ouvrant sur les clairs jardins, les eaux
-et les visages répètent, sans cesse, le nom magique de Vermeer... à
-Delft, sur le canal encaissé, le canal ombragé, à peine ombragé des
-pousses roses d'un tout jeune printemps, retrouverais-je ces jolies
-barques, toutes pleines de fleurs, pensées en mottes, tulipes en
-boules rondes, guirlandes de narcisses, qui glissaient mollement,
-l'une derrière l'autre, remorquées par une petite paysanne blonde, et
-qui souriait? Recevrais-je encore ce coup de foudre, qui, à La Haye,
-me fit<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[p. 186]</a></span> m'agenouiller devant Rembrandt, comme à Amsterdam j'eus le
-cœur défaillant, les yeux en larmes, la première fois que j'entendis
-ces voix divines qui faisaient pénétrer en moi le surhumain génie de
-Beethoven?... Rembrandt et Beethoven... les deux ferveurs de ma vie!...</p>
-
-<p>Je me demandais tout cela... Et que ne me demandais-je pas encore?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais cette fois-ci, comme je vous l'ai dit, nous ne sommes pas entrés
-en Hollande par le fleuve et ses méandres autour des neuf îles de
-la Zélande. Nous n'avions plus, pour nous attrister de poésie et de
-souvenirs, les hantises de l'eau et ses amollissants mirages. Nous
-sommes entrés par la route, par le solide support de la route. Il
-n'en fallut pas moins&mdash;tant pleurer est le propre de l'homme&mdash;il n'en
-fallut pas moins le rebondissement de la voiture sur un dos d'âne et
-sur un caniveau, pour me réveiller de ces souvenirs et faire s'effacer
-leurs dolentes images, et aussi l'image&mdash;qui les contenait toutes&mdash;du
-vieux bateau, qui, si lentement, si rêveusement, nous porta d'Anvers à
-Rotterdam... jadis!...</p>
-
-<p>Par bonheur, il n'est pas de mélancolie dont ne triomphe l'ardent
-plaisir de la vitesse...</p>
-
-
-<p class="p2">Maintenant, je vois les bandes des cultures virer... La plaine paraît
-mouvante, tumultueuse, paraît soulevée en énormes houles, comme une
-mer. Que dis-je?... La plaine paraît folle de terreur hallucinée...
-Elle galope et bondit, s'effondre tout à coup, dans les abîmes, puis
-remontent s'élance dans le ciel...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[p. 187]</a></span></p>
-
-<p>Et elle tourne, tourne, entraînant dans une danse giratoire ses longues
-écharpes vertes, et ses voiles dorés... Les arbres, à peine atteints,
-fuient en tous sens, comme des soldats pris do panique...</p>
-
-
-<p>Le lilas André Theuriet<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Quand on va lentement à pied, même en voiture, chaque arbre sur la
-route est un petit événement. On l'accoste, on reconnaît son essence,
-on le salue, on lui parle... On dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un chêne!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! voici un orme... un peuplier... un platane.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! un sycomore... qu'est-ce qu'il fait là?</p>
-
-<p>Et l'on sort de son ombre pour entrer dans une ombre nouvelle...</p>
-
-<p>Il vous revient des histoires amusantes...</p>
-
-<p>Un jour&mdash;la vie a de ces rencontres,&mdash;je me promenais avec M. André
-Theuriet, au Jardin d'acclimatation. M. Theuriet&mdash;on le sait&mdash;est
-l'Amant de la nature. Mieux que personne au monde, il connaît les
-bois et les sous-bois. C'est même par là qu'il est entré dans la
-littérature, à l'Académie, dans l'Immortalité... J'étais fier, vous
-pensez, de marcher aux côtés d'un tel homme, parmi toutes ces choses
-qu'il connaît si bien... Et j'allais en apprendre des mystères!... Tout
-à coup, M. Theuriet s'arrêta devant un groupe d'arbustes.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!... fît-il.</p>
-
-<p>Et il parut intrigué...</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Écrit en mars 1906.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[p. 188]</a></span></p></div>
-
-<p>Nous étions au commencement du printemps. À peine si ces arbustes
-avaient des feuilles... M. Theuriet était donc très intrigué devant ces
-arbustes... Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est curieux... Je ne connais pas ça...</p>
-
-<p>Il prit une branche, dans sa main, l'inclina, en examina longuement
-l'écorce, les bourgeons prêts à éclater... J'admirais sa grâce de
-botaniste...</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! tiens!... fit-il encore...</p>
-
-<p>Puis, après un nouvel et plus scrupuleux examen, pour lequel il eut
-recours à un lorgnon qu'il posa, avec des gestes méthodiques, sur son
-nez... il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà qui est fort!... Ah! par exemple... Figurez-vous, mon cher...
-Non, en vérité, je ne connais pas ces arbustes-là... C'est bien étrange.</p>
-
-<p>Il lâcha la branche, qui alla rejoindre les autres, et il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne les connais pas... Ça doit être une nouveauté... une
-importation... récente... Je ne serais pas étonné que cette importation
-nous vînt de... de... Ah! c'est curieux... c'est extraordinaire...
-c'est à ne pas croire!</p>
-
-<p>Et se retournant vers moi:</p>
-
-<p>&mdash;Pas besoin de vous demander, à vous? Une importation... comment
-sauriez-vous?</p>
-
-<p>J'étais ahuri...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur Theuriet... m'écriai-je... ce sont...</p>
-
-<p>Je m'arrêtai... car j'avais honte de faire honte à l'Amant de la nature.</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement... ricana M. Theuriet... Ce sont... ce sont... Vous ne
-savez pas...</p>
-
-<p>Je m'armai de courage, et criai:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur Theuriet, ce sont des lilas... des lilas, monsieur
-Theuriet... des lilas!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[p. 189]</a></span></p>
-
-<p>L'Amant de la nature me regarda sévèrement:</p>
-
-<p>&mdash;Des lilas?... Vous vous moquez de moi... fit-il.</p>
-
-<p>Puis il haussa les épaules... puis il se mit à rire:</p>
-
-<p>&mdash;Des lilas?... C'est idiot!... ah! ah! ah!... Et c'est à moi que...
-Mais, mon cher, vous ne savez donc pas qu'il y a un lilas qui porte mon
-nom?... Il y a le lilas André Theuriet, mon cher... un lilas à fleurs
-doubles...</p>
-
-<p>Je crois bien que M. André Theuriet en a ri longtemps. Et j'en ris
-encore, moi aussi, car j'ai lu souvent que, lorsque l'Académie
-travaille au dictionnaire, et qu'elle discute sur un nom de plante,
-elle dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ça regarde Theuriet... laissons faire Theuriet... c'est notre
-botaniste...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les haies aussi vous arrêtent... On sourit aux aubépines, aux
-églantines. Elles vous rappellent mille petits événements puérils
-et charmants, des visages déjà lointains, des noms depuis longtemps
-oubliés. On s'attendrit... Parfois, pour fleurir sa marche, on les
-cueille...</p>
-
-<p>De l'auto, c'est à peine si on a le loisir de comparer entre eux les
-feuillages différents. Et l'on ne voit pas les fleurs des haies...
-et l'on ne se souvient pas des histoires de M. André Theuriet... Ces
-arbres qui fuient, ce sont des arbres, sans plus... et ils galopent,
-galopent... Qu'importe qu'ils s'appellent chêne, acacia, orme ou
-platane? Ils galopent, voilà tout... Ils accourent vers nous, se
-précipitent vers nous, dans un vertige. On dirait&mdash;tellement ils
-ont peur et ne savent plus ce qu'ils font&mdash;qu'ils vont entrer dans
-la voiture et la traverser. Ils ont tellement peur qu'ils ne sont
-même plus de la matière: ils sont devenus des reflets, des ombres,<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[p. 190]</a></span>
-et qui galopent. La plaine aussi s'immatérialise, emportée dans un
-galop surnaturel... Et voici des vallons, des gorges rocheuses, des
-montagnes... des forêts... Au galop! Au galop!... À peine entrevus,
-aussitôt dépassés. Au galop!... A-t-on le temps de penser, de
-rêver, de pleurer? Au galop les petites joies attendrissantes, les
-petites douleurs qui larmoient et où se complaît l'enfantillage
-des souvenirs!... D'ailleurs, sont-ce des joies, des douleurs, des
-souvenirs?... On ne sait pas... on ne le sait pas plus, que, des
-arbres, on ne sait s'ils sont ormes, peupliers, hêtres ou sophoras...
-On ne sait rien... À peine sait-on que l'air qui fouette le visage, et
-qu'on avale, avec toutes sortes de poussières, on s'en grise, et qu'on
-est ivre, comme tout l'univers!...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Vincent_van_Gogh_et_Breda" id="Vincent_van_Gogh_et_Breda">Vincent van Gogh et Bréda.</a></p>
-
-
-<p>La route d'Anvers à Bréda n'est ni meilleure ni pire que la plupart
-des routes de Belgique. Elle leur ressemble par sa monotonie. Ainsi
-s'explique&mdash;car il n'eût pas suffi de ma rêverie&mdash;que je n'aie point
-reconnu la Hollande, dans cette Belgique continuée... Ce n'est rien que
-de la terre plate, grisâtre, où tout ce qui pousse est chétif, où la
-lumière lourde et opaque est celle de tous les pays à qui l'eau manque.
-Rien n'est triste comme la traversée de ces champs sans sève et de ces
-petits bois mal venus, dont on rencontre pas mal de bouquets...</p>
-
-<p>&mdash;Assez bien de bouquets... diraient nos excellents amis les Belges,
-auxquels, même en Hollande, il m'arrive de penser encore en riant...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[p. 191]</a></span></p>
-
-<p>Bréda&mdash;dont le nom évoque assez comiquement et à la fois, une
-excellente race de pondeuses, une race aussi, sinon de cocottes, du
-moins de lorettes, Gavarni et Guys, Stevens et Grévin, les <i>Lances</i>
-de Velasquez, les chansons de Nadaud, une certaine qualité d'esprit,
-de gaité second Empire, «Ah! c'était le temps où...» et Villemessant
-et Dinochau et Carjat&mdash;Bréda est une ville tout à fait quelconque et
-tellement insignifiante qu'il m'affole de penser qu'elle ne soit pas
-belge... Je ne la mentionnerais pas si, dans sa cathédrale, l'emphase
-tout italienne d'un sculpteur bolonais ne s'était avisée de faire,
-au-dessus d'un tombeau, porter les armoiries de je ne sais quel petit
-prince de Nassau, tout simplement par Régulus, Jules César, Annibal et
-Philippe de Macédoine.</p>
-
-<p>Au sortir des musées et des cathédrales belges, j'étais un peu las, non
-seulement de la grandiloquence italienne qui s'y boursoufle, mais même
-de la magnificence flamande, parfois écrasante, et je ne demandais qu'à
-me reposer parmi les nuances et la discrétion hollandaises. J'aspirais
-à ce repos comme on attend un bain, vers la fin d'un voyage qui dure.
-Il me fallait surtout me purifier de toutes sortes de blagues, de
-toutes sortes d'excès, avant que de pouvoir me plonger dans le délice
-de Vermeer et la splendeur de Rembrandt. C'est dans cette disposition
-d'esprit que cet Italien flagorneur&mdash;les guides ont beau dire que ce
-n'est pas Michel-Ange&mdash;m'a agacé, choqué... J'aurais dû en rire...</p>
-
-<p>Mais je pardonne à Bréda, en raison d'un détail de son histoire qui
-m'émeut et qu'elle ignore.</p>
-
-<p>Bréda est la ville où naquit Vincent van Gogh. Il l'habita quelque
-temps, en sa première jeunesse. On rêve pour ceux qu'on admire et qui
-marquèrent leur<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[p. 192]</a></span> trace, dans la vie, d'un peu de génie, d'un peu de
-grâce, d'un effort humain autre que celui des autres hommes, on rêve
-d'un joli décor, à leur naissance. Je crois à l'influence profonde
-et secrète du milieu sur la direction et la destinée d'un esprit; je
-crois que les choses natales laissent une empreinte durable sur le
-cerveau, et qu'il est très difficile de s'en affranchir, plus tard,
-quand elles furent mauvaises. Je fus assez étonné de ne trouver aucune
-affinité entre Vincent van Gogh et Bréda. Il est vrai que, tant qu'il
-y vécut, il ne songea pas une minute à devenir l'artiste original et
-violent qu'il fut. Ennuyeuse et morne, entourée de paysages aux lignes
-étriquées, aux formes pauvres, Bréda n'avait pas su lui révéler sa
-vocation. Il y était quelque chose comme instituteur, un instituteur
-libre. Il parlait aux enfants qu'il assemblait dans la rue, même aux
-hommes, et il leur prêchait la morale protestante, relevée de tout ce
-que son âme imaginative et tourmentée contenait déjà d'élans passionnés
-vers le grand et vers le beau... Et puis il était parti, découragé de
-son impuissance et de l'inutilité des paroles...</p>
-
-<p>J'aurais voulu avoir des renseignements sur ce moment de la vie de van
-Gogh, ou bien, à défaut de renseignements parlés, voir sa maison, et,
-de sa maison, les premiers spectacles qui s'offrirent à lui et qui
-l'émurent... Je m'informai... À mes questions, les gens s'ébahirent:</p>
-
-<p>&mdash;Vous dites?... Comment dites-vous?... Vincent van Gogh?... Un
-peintre?... Vous ne vous trompez pas de nom?... À Bréda?... Vous ne
-confondez pas avec Amsterdam?... Attendez donc...</p>
-
-<p>Personne ne savait.</p>
-
-<p>J'expliquai que ça avait été un grand et douloureux artiste... qu'il
-était mort, encore jeune, en France...<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[p. 193]</a></span> qu'il n'y avait pas longtemps
-de cela... Et, m'animant devant ces mines étonnées, j'expliquai qu'il
-était célèbre en France, en Allemagne... même en Hollande... qu'il y
-avait des tableaux de lui au musée de Rotterdam... Et j'insistais:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons!... Au musée de Rotterdam... ah!</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien possible, me répondit-on... Van Gogh?... Non, ça ne nous
-dit rien. Il y a tant de peintres et tant de musées, en Hollande!</p>
-
-<p>Je m'efforçai de leur rappeler son visage tragique, son front obstiné,
-ses yeux ivres de penser et de regarder, sa courte barbe blonde.</p>
-
-<p>&mdash;Des barbes blondes... ça n'est pas ce qui manque ici...</p>
-
-<p>Je m'acharnai sottement:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin... souvenez-vous... Il était bon avec les enfants... il leur
-parlait...</p>
-
-<p>Mais ils ne m'écoutaient plus... Ils s'éloignèrent de moi, en me
-regardant avec méfiance.</p>
-
-<p>Pauvre Vincent!... Il n'eût pas été humilié de l'ignorance de ses
-compatriotes... Il ne chercha pas la gloire... il chercha quelque chose
-de plus impossible: l'absolu. Et il en est mort...</p>
-
-<p>J'appris, à Rotterdam, qu'un parent très proche de van Gogh vivait à
-Bréda, entouré de la plus belle collection qui soit, de ses œuvres.
-Seulement, il ne porte pas le nom de van Gogh.</p>
-
-<p>Voilà pourquoi «van Gogh», «ça ne leur disait rien».</p>
-
-
-<p class="p2">J'ai une autre impression.</p>
-
-<p>Deux semaines après, je sortais du musée de La Haye où j'avais passé
-presque toute la journée. J'étais ivre de Vermeer, ivre surtout de
-Rembrandt... La tête me<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[p. 194]</a></span> tournait. L'<i>Homère</i> et, davantage, le
-portrait du frère de Rembrandt me poursuivaient... Ce visage si
-prodigieusement humain, à la fois si dur et si doux, si mélancolique
-et si obstiné, cette effigie, aux plans si larges et sûrs, plus
-vivante que la vie, ce front encore tout chaud de la double pensée
-qui l'anima et qui le modela, et ces yeux où l'on voit tout ce qu'ils
-ont regardé!... Le génie de Rembrandt est si fort, qu'il en devient
-douloureux... On ne peut en supporter le premier choc, sans un grand
-bouleversement. J'avais besoin de me remettre de mon émotion... Je
-longeai quelque temps les bords du Vivier. Je me promenai sous les
-arbres de cette place où tout s'apaise, devient doux, silencieux,
-glissant, comme ces eaux dorées qui la baignent... Et je rentrai dans
-la ville...</p>
-
-<p>Comme je flânais à travers la rue, j'avisai une petite boutique, devant
-laquelle de grandes affiches mobiles annonçaient une exposition des
-œuvres de van Gogh... Je me dis:</p>
-
-<p>&mdash;Non... non... pas aujourd'hui... Ce serait une trahison... Je
-reviendrai demain...</p>
-
-<p>Et, en disant cela, je pénétrai machinalement dans la boutique.</p>
-
-<p>Le soir commençait à venir... Il n'y avait plus personne, qu'un employé
-qui dormait, la tête appuyée sur une pile de catalogues... Sur les murs
-gris, une vingtaine de tableaux, peut-être. Au centre de la pièce,
-une sorte de divan circulaire, d'un rouge affreux, du milieu duquel
-jaillissait une colonne drapée que terminait un ridicule petit palmier
-dans un pot de céramique.</p>
-
-<p>Je m'assis, et je regardai... Je regardai longtemps... Je regardais,
-sans fatigue, intéressé...</p>
-
-<p>Je sentais bien que d'autres tableaux, même parmi ceux qu'on appelle de
-bons tableaux, m'eussent fait<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[p. 195]</a></span> fuir. Je les eusse considérés comme une
-profanation... Oui, oui, j'étais bien sûr qu'il m'eût été impossible de
-les regarder...</p>
-
-<p>Je regardais toujours...</p>
-
-<p>Et un calme, une sécurité&mdash;plus que cela&mdash;une sorte de joie nouvelle,
-entraient en moi...</p>
-
-<p>C'étaient des paysages de printemps, des paysages du Midi... des
-vergers... des moissons dorées ondulant sous le vent... Et des ciels
-étrangement mouvants, où des formes vagues de grands animaux, de femmes
-couchées, s'allongeaient, s'émiettaient, reprenaient d'autres formes...
-Et des figures tourmentées, parmi lesquelles celle du peintre, d'un
-accent si tragique... celle aussi du bon père Tanguy, souriante,
-avec sa vareuse brune, son tablier vert, ses deux grosses mains de
-travail... Et des fleurs, d'adorables fleurs, tulipes, glaïeuls, roses,
-iris, soleils, d'une vie, d'un éclat, d'une caresse, d'un rayonnement
-extraordinaires...</p>
-
-<p>Ces toiles, je ne les détaillais pas comme je fais en ce moment, même
-d'une façon si sommaire... C'est l'ensemble des formes, c'étaient les
-taches de lumière qu'elles faisaient sur les murs, qui me retenaient et
-me charmaient...</p>
-
-<p>Je me disais:</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'ai là, devant moi... c'est une autre sensibilité, une
-autre recherche... c'est autre chose... c'est un autre art... moins
-écrit, moins solide, moins profond, moins somptueux, que celui dont je
-viens de recevoir une commotion si violente... Évidemment, je vois,
-parfois, dans ces toiles, une grimace douloureuse, parfois j'y sens
-une impuissance consciente à réaliser, par la main, complètement,
-l'œuvre que le cerveau a conçue, cherchée, voulue. Et, cette
-grimace, je ne la vois, cette<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[p. 196]</a></span> impuissance, je ne la sens, peut-être,
-que parce que j'ai connu tous les doutes, tous les troubles, toutes les
-angoisses de Vincent van Gogh, et cette faculté cruelle d'analyse, et
-cette dureté à se juger soi-même, et cette existence toujours vibrante,
-toujours tendue, à bout de nerfs, et cet effort affolant, torturant, où
-il se consuma. D'ailleurs, qui sait, qui saura jamais à quoi se vérifie
-la réalisation complète, en une œuvre d'art? N'est-ce pas dans les
-créations de ses dernières années, dans ce que certains critiques
-appellent grossièrement ses ébauches, que Rembrandt est allé le plus
-loin, le plus haut, dans la science et dans le génie?... Mais de ces
-toiles qui sont là, devant moi, rayonnantes sur ces murs gris, ce que
-je sais c'est, qu'en dépit de leurs discordances, de leur inachèvement,
-de leur brutalité, c'est le seul art que mes nerfs surexcités, que
-mes yeux toujours emplis des plus belles visions, puissent supporter,
-aujourd'hui. Après Rembrandt, qui bouleverse comme un phénomène de la
-nature, on peut s'arrêter à van Gogh, qui inquiète et qui enchante...
-Et la preuve c'est que je suis là, encore, que je regarde, et que je
-suis content.</p>
-
-<p>Je ne quittai la petite boutique que quand le soir fut tout à fait
-venu...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Sur_les_Hollandais" id="Sur_les_Hollandais">Sur les Hollandais.</a></p>
-
-
-<p>À une dizaine de kilomètres au delà de Bréda, c'est enfin la
-Hollande... la Hollande d'eau et de ciel, la Hollande infiniment
-verte, infiniment gris-perle, où plus jamais n'osera s'aventurer le
-moindre souvenir de Belgique. Les routes se font douces, élastiques,
-sans poussière,<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[p. 197]</a></span> avec leur pavage uni et lavé de briques sur champ.
-Elles sont plantées magnifiquement d'arbres gigantesques, des ormes,
-des platanes, des blancs de Hollande, dont on voit très bien que les
-racines plongent au plus profond d'un sol riche où l'humus ne leur
-a pas plus manqué que l'eau. Des bandes de vanneaux, de sansonnets
-voyagent dans l'air, des bandes de canards voyagent sur l'eau... Et
-l'eau est partout... On la voit sourdre sous les nappes de verdure,
-comme, sous la couche de cendres qui le recouvre, on voit sourdre la
-rougeur d'un brasier...</p>
-
-<p>Dans la traversée des polders, sur les digues, il faut aller doucement.
-Elles sont étroites, le plus souvent bordées de petits canaux en
-contre-bas, coupées de petites passerelles en dos d'âne et de petits
-ponts-levis qu'on n'aperçoit que lorsqu'on est dessus. Chaque fois
-que vous rencontrez un cheval, un de ces beaux chevaux à l'encolure
-guerrière, arrêtez la machine, et mieux, descendez-en, pour porter
-secours au charretier ou au cavalier, car le cheval est partout le même
-stupide animal, et, ici, son danger s'accroît de sa masse, et du peu de
-place que le fameux ministre des Digues accorde à ses caracolades.</p>
-
-<p>Il n'existe pas d'autre règlement, sur la circulation automobile, que
-celui que vous établissez vous-même, en vue de votre propre sécurité.
-En Hollande, l'important est d'entrer... Une fois cette difficulté
-levée, vous faites ce que vous voulez... Vous tombez même dans le
-canal, si tel est votre plaisir... Personne n'y voit le moindre
-inconvénient et ne vous en saura mauvais gré, à condition toutefois que
-vous vous en retiriez, mort ou vif, votre machine et vous, à vos frais.
-Il suffit d'ailleurs du plus léger dérapage, ou que votre mécanicien
-ait, en de certains endroits, une seconde de distraction.<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[p. 198]</a></span> Car les
-routes, à chaque instant, cessent brusquement, à pic, devant le fleuve,
-ou devant le canal qu'il vous faut traverser sur des bacs à vapeur,
-puissants et rapides...</p>
-
-<p>Cette façon de voyager en auto, lente, interrompue par toute sorte
-d'arrêts, est d'abord irritante. Brossette maugrée à toutes les
-minutes, il s'écrie: «Sale pays!»... Et puis il s'y fait, et puis l'on
-s'y fait. Cela devient vite un repos, même un plaisir. On se mêle ainsi
-beaucoup mieux à la vie des choses et à celle des gens. Ce qui est
-charmant et nouveau, en ce pays, c'est que, partout, même sur la route,
-on est en contact perpétuel avec ses habitants. On les voit vivre et on
-vit avec eux... On est chez eux...</p>
-
-
-<p class="p2">Sous sa face tranquille, avec ses gestes mesurés, le Hollandais
-est rude et violent. Il aime aussi la moquerie, l'ironie. Mais quand
-on n'est pas un Anglais, et qu'on s'habille comme tout le monde,
-on s'en accommode assez bien. Au besoin, il saura être complaisant
-sans servilité, et gaiement accueillant, s'il ne lui en coûte rien.
-Par exemple, évitez de vous promener, vêtus de peaux de bêtes. Les
-peaux de bêtes excitent d'abord sa curiosité, et sa curiosité peut
-devenir agressive et méchante. Il m'est arrivée Rotterdam, où pourtant
-débarquent des gens de tous pays et de tous costumes, à Leuwarden
-aussi, d'être suivi, dans la rue, par une foule de quinze cents
-personnes, hommes, femmes et enfants. Ils commençaient par rire et se
-moquer, et bientôt, s'énervant l'un l'autre, finissaient par me lancer
-des boules de papier et des pelures d'orange. Or, de l'orange à la
-pierre, il n'y a pas très loin. Ce furent, des moments extrêmement
-désagréables, et qui me rappelèrent la sortie des réunions publiques,
-au temps<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[p. 199]</a></span> de l'affaire Dreyfus. Ce n'est pas que le Hollandais soit
-misonéiste et routinier, à la façon du Français, et qu'il s'étonne,
-outre mesure, des choses dont il n'a pas l'habitude. Au contraire, il
-accepte facilement un progrès, surtout quand il est d'intérêt général.
-Mais il a des manies, des mœurs parfois bizarres auxquelles il
-tient. Il faut les connaître. Il faut le connaître, et ne jamais
-contrarier son esthétique populaire, d'ailleurs harmonieuse. Et on
-l'aime, et il nous aime à sa façon, qui n'est pas la nôtre, mais dont
-la rudesse ne manque ni de bonhomie, ni de pittoresque.</p>
-
-<p>En Hollande, il n'y a ni charbon, ni bois, ni pierre, ni métaux, ni
-fruits. Ce n'est que de l'eau. Les petits vallonnements des environs
-d'Arnheim, qu'on franchit facilement, à la quatrième vitesse accélérée,
-et la forêt d'Appeldorn, avec ses arbres de haute futaie, y font
-l'effet d'étrangers. Ils annoncent déjà l'Allemagne. Là, l'homme est
-moins actif; il m'a paru moins fort, moins beau. C'est une autre race.
-Le vrai Hollandais, c'est le Hollandais du polder et du canal. La lutte
-qu'il livre sans cesse aux caprices, aux sournoiseries, aux violences
-de l'eau, l'a rendu industrieux, patient, énergique, rusé. De cette
-force dévastatrice, il a su faire un admirable outillage économique,
-une richesse énorme, et une émouvante beauté. Il en est très fier. Un
-gros entrepreneur d'Amsterdam me disait:</p>
-
-<p>&mdash;En Italie, à la Martinique, ils ont la chance d'avoir des volcans...
-Et qu'est-ce qu'ils en font?... Rien... absolument rien... De la ruine
-et de la mort, monsieur... C'est pitoyable... Ah! si nous les avions
-ces volcans-là!... Notre eau et ces volcans-là, monsieur?... ah! vous
-verriez.... vous verriez!... Quelles tristes gens!...</p>
-
-<p>&mdash;Que feriez-vous des volcans?... lui demandai-je.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[p. 200]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je n'en sais rien... la question ne se pose pas chez nous... Soyez
-sûr que nous en ferions quelque chose... Tenez, c'est comme votre
-vent, dans le Midi, le mistral... Oui... Eh bien! qu'est-ce que vous
-en faites?... Rien, non plus... Pourtant, je me suis laissé dire qu'on
-sait parfaitement où il se forme... Rien de plus facile alors que de le
-capter et de s'en servir... Mais non... vous le laissez souffler où il
-veut, comme il veut... C'est de la gâcherie, monsieur.... de la vraie
-gâcherie...</p>
-
-<p>Mais je crois bien qu'il se moquait de moi...</p>
-
-
-<p class="p2">Ce terrible élément de l'eau, le Hollandais a pu l'assouplir, le
-domestiquer, le faire servir docilement à toutes les nécessités, à
-tous les décors de son existence. L'eau est non seulement la parure
-de la Hollande; non seulement elle est le grand moyen de circulation,
-et, en quelque sorte, le système vasculaire du pays; non seulement
-elle est la rue, la route, le chemin de traverse, la voie qui, par
-mille dérivations, fait communiquer entre eux les grands centres, les
-villages, les hameaux, les fermes, les masures, les étables isolées
-dans le polder, les châteaux, les jardins, les parcs, échelonnés le
-long des digues; elle fait aussi office d'engrais merveilleux, de
-basse-cour pour les canards dont il y a partout d'immenses élevages;
-elle sert de bornage, de délimitation cadastrale; elle sépare et
-identifie les propriétés. Sur la pittoresque route de Groningue à
-Zwolle, j'ai longé toute une série de petits villages, où chaque
-maison, chaque champ, chaque jardin est entouré d'eau, comme ailleurs,
-de murs, de haies, de grillages. On se croit, tout d'un coup,
-transporté au temps des habitations lacustres. Rien n'est joli, et
-étrange, et miroitant, comme cette succession de palafittes multipliés
-par leurs reflets, où l'on voit travailler<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[p. 201]</a></span> durement et passer l'eau,
-sur des barquettes légères, des troupes de femmes, en courtes et
-lourdes robes de bure, le corsage avivé d'une broderie rouge, la tête
-ornée de petits casques plats, dont le métal poli brille au soleil.</p>
-
-<p>La grande passion de l'homme, en Hollande, c'est le travail. De Bréda
-au Helder, de Walcheren au Texel, tout le monde, hommes, femmes,
-enfants, travaille d'un travail âpre et continu. On travaille à l'eau,
-à la terre, aux digues, aux ports, aux navires, aux fleurs. Rien n'est
-perdu. De la moindre chose, on sait faire une source d'enrichissement.
-Le jour que nous passâmes à Leuwarden, on avait vendu, sur le marché,
-cent vingt mille œufs de vanneaux. Ils savent organiser et
-développer, comme celle de la poule, la ponte de cet oiseau farouche.</p>
-
-<p>Il n'est pas jusqu'au touriste, de plus en plus nombreux, qui ne soit
-pressuré, vidé, desséché... Comme il est ravi du voyage, il paie et ne
-dit mot.</p>
-
-<p>Un jour, à Utrecht, en me remettant sa note, où s'additionnaient, se
-multipliaient les chiffres les plus fantastiques, l'hôtelier me dit,
-avec un sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur verra que nous ne sommes plus au temps de Voltaire...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi... de Voltaire?... fis-je... Quel rapport?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui... monsieur... de Voltaire... qui disait... monsieur sait
-bien... qui disait: «Pays de canaux, de canards et de canaille». Ah!
-nous l'avons toujours sur le cœur, ce mot-là...</p>
-
-<p>&mdash;Je vois... et sur la note, hein?</p>
-
-<p>Canailles?... non pas... Commerçants? Oui... Et n'est-ce pas un peu
-la même chose? Ils ont, comme on dit, le commerce dans la peau. Aucun
-peuple n'est mieux doué pour les affaires, et pour la banque... Ils<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[p. 202]</a></span>
-mettent, à drainer l'or, la même ingéniosité tranquille et tenace qu'à
-drainer l'eau du polder...</p>
-
-<p>On sait qu'ils furent les premiers navigateurs européens à pénétrer
-utilement en Chine. Avant tous pour-parlers, les Chinois, redoutant en
-eux des ennemis de leur religion, les obligèrent à marcher, à cracher
-sur le crucifix, ce qu'ils firent sans la moindre hésitation. Après
-quoi, rassurés, les Célestes les autorisèrent à pénétrer dans le pays,
-et à y commercer à leur guise.</p>
-
-<p>Race forte et dure, réaliste et laborieuse, dominée, en toutes
-choses, par l'intérêt qui ignore le scrupule et éloigne le sentiment.
-Quoi qu'en pensent certains politiques, elle ne se laissera jamais
-violenter, absorber par l'Allemagne... La Hollande n'est pas au bout de
-son histoire.</p>
-
-<p>Le Hollandais est un bon colonisateur. Il a su tirer, de ses
-magnifiques établissements dans l'Inde, des profits considérables. Mais
-il a trouvé, là-bas, peu à peu, son maître, dans le Chinois. À Java, le
-Chinois sourcille de partout, s'infiltre et s'étale partout... C'est
-une sorte d'eau envahissante, conquérante, que le Hollandais ne peut
-pas endiguer et qui menace de le submerger...</p>
-
-<p>Un ancien consul, retiré à Arnheim, M. X..., m'a conté cette anecdote
-caractéristique:</p>
-
-<p>À Canton,&mdash;il y a vingt ans de cela&mdash;M. X... avait à son service un
-boy chinois, d'une intelligence, d'une souplesse, d'une fidélité
-extraordinaires... Valet de chambre, secrétaire, cuisinier, tailleur,
-bottier, musicien et poète, ce boy était tout... tout ce qu'on
-voulait...</p>
-
-<p>&mdash;Je l'aimais beaucoup, me dit M. X..., et lui, paraissait s'être
-attaché à moi, pour la vie... Une perle!...</p>
-
-<p>Un jour, le consul fut envoyé à Batavia, chargé par le gouvernement
-d'une affaire importante. Sachant<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[p. 203]</a></span> combien il tenait à cet excellent
-serviteur, des amis lui conseillèrent de le laisser à la maison...</p>
-
-<p>&mdash;Aussitôt là-bas... il sera circonvenu, pris, embauché par des
-compatriotes... Vous ne le reverrez plus...</p>
-
-<p>Son boy? La fidélité même... Allons donc!... Les autres boys,
-peut-être... mais le sien?... C'était absurde... Il l'emmena. À
-Batavia, au débarquement, il laissa son petit bonhomme se débrouiller
-avec les bagages, et lui recommanda de les apporter au palais du
-gouverneur, où il devait loger, durant son séjour, et où il se
-rendit sans plus tarder. Deux heures, fois heures, quatre heures se
-passèrent... Pas de boy... Qu'était-il donc arrivé?... Il envoya
-aux informations: pas de boy... Très inquiet, M. X... allait prier
-le gouverneur de mettre sur pied la police, quand, vers le soir, un
-commissionnaire nègre vint apporter les bagages et une lettre. La
-lettre était du boy... Il y expliquait, avec beaucoup de regrets, qu'il
-était obligé de quitter son service, vu qu'il était installé horloger,
-dans un beau quartier de Batavia... Horloger?... Déjà!... C'était
-une plaisanterie, sans doute... M. X... courut à l'adresse indiquée.
-Il entra dans une petite boutique, et vit, assis devant l'établi, la
-loupe à l'œil, le boy, qui, avec une aisance parfaite, examinait le
-mécanisme d'une montre...</p>
-
-<p>&mdash;Tu es fou!... cria M. X... Qu'est-ce que cela veut dire?...</p>
-
-<p>Alors, le boy raconta que, durant qu'il attendait les bagages, un vieux
-Chinois l'avait abordé... Ils avaient longtemps causé, discuté...</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux faire? avait dit le vieux Chinois... Veux-tu
-être tailleur... cuisinier... médecin... horloger?... Quoi?... Dis ce
-que tu veux...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[p. 204]</a></span></p>
-
-<p>Bref, le boy avait choisi l'horlogerie... Et le vieux Chinois venait de
-l'installer dans cette boutique, où il était sûr de faire fortune... M.
-X... était stupéfait. Il ne trouva à dire que ceci:</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu connais donc l'horlogerie?</p>
-
-<p>Et le boy répondit d'un air tranquille:</p>
-
-<p>&mdash;Faut bien... Un vrai Chinois doit tout connaître.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Gorinchem" id="Gorinchem">Gorinchem.</a></p>
-
-
-<p>La première joie que je devais connaître, en Hollande, cette fois-ci,
-ce fut d'apercevoir cette petite ville de Gorinchem que je n'oublierai
-plus, petite ville presque inconnue des touristes, et qui, de très
-loin, de l'autre côté de l'eau,&mdash;c'est le Rhin et la Meuse qui coulent
-là, confondus&mdash;me parut si pimpante et me ravit bien davantage dès
-que nous eûmes circulé, quelque temps, lentement, dans ses rues
-étroites, pleines de promeneurs... J'en étais enchanté, comme un
-enfant d'un joujou. Elle avait bien l'air d'un joujou luisant, tout
-neuf,&mdash;quoiqu'elle fût très vieille&mdash;et sa nouveauté, c'était sa
-propreté...</p>
-
-<p>En Hollande, les vieilles choses, vieux monuments, vieilles maisons ne
-m'attristent jamais. On ne voit pas leurs fissures, leurs lézardes,
-et ces plaies qu'avivent sans cesse les entassements de poussière
-corrosive. Elles n'offrent point l'aspect délabré de ruines. À force
-de soins, elles conservent une belle vie de jeunesse et de santé.
-Un peu plus tassées que les neuves, un peu plus penchées, et voilà
-tout... Elles rappellent ces jolis vieillards, qui eurent la politesse
-de se garder de la déchéance, dont le visage paraît plus frais, plus
-riant, sous les<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[p. 205]</a></span> cheveux blanchis, et qui enseignent aux jeunes gens
-l'indulgence et le sourire. La coquetterie est la grande vertu des
-vieilles gens.</p>
-
-<p>Délicieuse petite vieille, que Gorinchem!... On pouvait, de l'auto,
-sans effort, toucher les façades peintes, lavées, vernies. Les rues,
-où nous glissions entre ces habitations à pignons historiés, étaient
-lavées aussi, lavées comme les carreaux des intérieurs que peignit
-Pieter de Hoogh, et dallées, me sembla-t-il, de ces mêmes mosaïques de
-couleur, dont beaucoup de maisons avaient leurs façades revêtues. Et
-des étalages de fruits exotiques, des vitrines où se montraient des
-dentelles, des draps brodés, de lourds bijoux d'argent, paraient les
-devantures d'un luxe choisi... C'était la première petite ville des
-Pays-Bas, qui mirât dans ses canaux sa coquetterie, avec placidité...</p>
-
-<p>Nous nous arrêtâmes chez un pâtissier pour y boire du thé, mais surtout
-pour nous arrêter, pour prendre pied dans la ville.</p>
-
-<p>Les gens allaient et venaient, nous regardaient et regardaient la
-machine, silencieusement. Faces débonnaires et un peu lourdes, je
-les avais déjà vues dans ces gravures anciennes qui représentent
-des amateurs de tulipes. Ils ne savaient pas trop s'ils devaient
-admirer, mépriser, s'indigner... Après avoir regardé l'auto, ils se
-regardaient entre eux, et puis ils s'en allaient, sans avoir exprimé
-le moindre sentiment. Et d'autres les remplaçaient qui se livraient
-à la même mimique. Il y avait des femmes blondes, aux cheveux tirés;
-il y en avait de très noires, avec des yeux en amande, et des teints
-où le jaune de l'Extrême-Orient luttait avec le rose d'Europe... Des
-pêcheurs rentraient ou sortaient, poussant des petites voitures dont
-les unes contenaient des paquets de filets bruns, et les autres de
-grandes<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[p. 206]</a></span> mannes remplies de saumons. Un gamin, à la porte, nous offrait
-des cartes postales: des églises aux tours penchées, des moulins à
-vent... des canaux, encombrés de barques... Il ne se passait rien
-que de monotone et de quotidien. La vie coulait, devant nous, comme
-chaque jour, devant cette boutique, elle coule douce, paisible, avec
-son petit bruit de sabots sur les dalles de la rue. Et, pourtant, je
-me sentais parfaitement, enthousiasment heureux. J'avais, en moi, une
-joie violente de cette douceur, de ce bruit de sabots, de ce silence
-des visages, de cette jolie fille aux bras nus qui nous servait sans
-empressement, de ce thé qui était très mauvais, de ces tasses de Chine,
-qui ne venaient même pas des fabriques de Delft, de cette écoeurante
-odeur de cacao, qui flottait dans la boutique, de ces maisons en face,
-petites maisons naïves, comme on en voit, comme on en achète, pour
-les arbres de Noël, dans les magasins de jouets, à Nuremberg... Il me
-semblait que c'était le bonheur, et que j'eusse vécu là le reste de ma
-vie. Impression qui n'était pas nouvelle en moi. Chaque fois que je
-m'arrête quelque part, n'importe où, et qu'il y a un peu d'eau, des
-arbres, et, entre les arbres, des toits rouges, un grand ciel sur tout
-cela, et pas de souvenirs... j'ai peine à m'en arracher.</p>
-
-<p>Il me fallut faire un effort pour me lever et partir...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="La_decouverte_de_Claude_Monet" id="La_decouverte_de_Claude_Monet">La découverte de Claude Monet.</a></p>
-
-
-<p>Pour la première fois, je considérai, sans y retrouver les anciennes
-images d'un bonheur devenu si amer, ces canaux où vient se glacer et
-mourir la vigueur du Rhin.<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[p. 207]</a></span> J'admirai délicieusement les petits ponts,
-enjambant les filets d'eau, où l'élan de leur arche unique de bois se
-referme par son reflet; petits ponts tout ronds, comme sont ceux du
-Japon, sur les estampes, et qui, partout, en Hollande, protègent et
-défendent chaque maison... Et les petites grilles, basses, ouvragées,
-qui s'ouvrent sur les petits parterres de ces fleurs qui ont un éclat
-unique, en ce pays mouillé, où la lumière irisée les imprègne, les
-caresse et les aime. Dans la traversée des villages, parfois, nous
-apercevions des jardinières, tuyautant aux fenêtres, derrière le
-transparent qui les vaporise, des collerettes brodées de narcisses, de
-jacinthes, de tulipes...</p>
-
-<p>Pour la première fois aussi, je redevenais sensible à cet aspect
-oriental, extrême oriental, qu'ont la plupart des villes et des
-villages hollandais, sans qu'on sache précisément de quels éléments il
-est fait.</p>
-
-<p>C'est à la fois l'art du Japon qu'ils évoquent, et l'art primordial de
-la Chine, mais aussi l'art des Indes, et toute la magie des continents
-baignés d'eau, et des Iles, que la marine néerlandaise hante depuis
-des siècles, comme si les navigateurs avaient rapporté de ces contrées
-qui sont au delà des mers lointaines, avec leurs denrées qui les
-enrichirent, un émouvant rappel de leurs aspects.</p>
-
-<p>Le développement des influences qui conduisent l'évolution de la pensée
-dans le temps, n'est si difficile à saisir que parce que l'oscillation
-des idées, qui est purement intelligible, dévie souvent, du fait
-d'accidents qui ne sont que mécaniques... J'ai souvent pensé, dans ce
-voyage, à cette journée féerique où Claude Monet, venu en Hollande,
-il y a quelque cinquante ans, pour y peindre, trouva, en dépliant un
-paquet, la première estampe japonaise qu'il lui eût été donné de<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[p. 208]</a></span> voir.
-Son émotion devant cet art merveilleux, où toute vie, tout mouvement,
-tout modelé tiennent dans un trait&mdash;art qu'il ignorait, d'ailleurs,
-comme tout le monde, à cette époque, mais dont il avait en lui la
-prescience, en quelque sorte fraternelle&mdash;cette émotion-là, vous la
-devinez.</p>
-
-<p>Son bouleversement, sa joie étaient tels, qu'il ne pouvait exprimer,
-par des phrases, ce qu'il ressentait; il ne pouvait plus l'exprimer que
-par des cris.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... ah!... Nom de Dieu!... faisait-il... Nom de Dieu!...</p>
-
-<p>Ce juron contenait tout l'infini de son admiration.</p>
-
-<p>Et c'est à Zaandam que ce miracle se passait. Zaandam, avec son canal,
-ses navires à quai, débarquant des cargaisons de bois de Norvège, sa
-flottille serrée de barques, aux proues renflées comme des jonques, ses
-ruelles d'eau, ses cahutes roses, ses ateliers sonores, ses maisons
-vertes, Zaandam, le plus japonais de tous les décors de Hollande.</p>
-
-<p>Il faudrait ignorer, non seulement les tableaux de Claude Monet, mais
-ceux des pairs qu'il a parmi ses contemporains et ses cadets, et
-jusqu'aux noms, alors inconnus, d'Hokousaï, d'Outamaro et d'Hiroshige,
-pour douter de la fièvre, dans laquelle il courut à la boutique d'où
-lui venait ce paquet... Vague petite boutique d'épicerie, où les gros
-doigts d'un gros homme enveloppaient&mdash;sans en être paralysés&mdash;deux
-sous de poivre, dix sous de café, dans de glorieuses images rapportées
-de l'Extrême-Orient, au fond de quelque cale de navire, avec des
-épices!... Bien qu'il ne fût pas riche, en ce temps-là, Monet était
-bien résolu à acheter tout ce que l'épicerie contenait de ces
-chefs-d'œuvre... Il en vit une pile, sur le comptoir. Son cœur
-bondit... Et puis, il vit l'épicier qui servait une vieille<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[p. 209]</a></span> femme,
-détacher une feuille de la pile... Il se précipita:</p>
-
-<p>&mdash;Non... non... cria-t-il... je vous achète ça... je vous achète tout
-ça... tout ça...</p>
-
-<p>L'épicier était brave homme. Il crut avoir à faire à un original...
-Et puis, ces papiers coloriés ne lui coûtaient rien: il les avait
-par-dessus le marché... Comme on donne à un enfant qui pleure, pour
-l'apaiser, une image, il donna la pile à Monet en riant, et se moquant
-un peu:</p>
-
-<p>&mdash;Prenez... prenez... dit-il... Ah! vous pouvez bien les prendre... Ça
-ne vaut rien... Ça n'est pas solide... J'aime mieux ce papier-là, moi...</p>
-
-<p>Se tournant vers la cliente:</p>
-
-<p>&mdash;Et vous? Ça ne vous fait rien, non plus, hein?</p>
-
-<p>&mdash;Moi?... Ah! Dieu de Dieu!...</p>
-
-<p>Il prit une feuille de papier jaune, avec quoi il enveloppa le morceau
-de fromage qu'avait acheté la vieille femme.</p>
-
-<p>Rentré chez lui, fou de joie, Monet étala «ses images». Parmi les plus
-belles, les plus rares épreuves, qu'il ne savait pas être d'Hokousaï,
-d'Outamaro, des femmes, à leur toilette, des femmes au bain, des mers,
-des oiseaux, des arbres fleuris, il en vit une qui représentait un
-troupeau de biches, et qui lui paraissait être une des plus étonnantes
-merveilles de cet art étonnant. Il sut, plus tard, qu'elle était de
-Korin...</p>
-
-<p>Ce fut le commencement d'une collection célèbre, mais surtout d'une
-telle évolution de la peinture française, à la fin du XXX<sup>e</sup>
-siècle, que l'anecdote garde, en plus de sa saveur propre, une
-véritable valeur historique. Ceux qui voudront étudier sérieusement cet
-important mouvement de l'art, qu'on appela du nom d'impressionnisme, ne
-peuvent la négliger...</p>
-
-<p>Aujourd'hui qu'on célèbre tant d'anniversaires, inutiles<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[p. 210]</a></span> et ridicules,
-ne pourrait-on célébrer avec une pompe particulière l'anniversaire de
-cette journée émouvante et féconde, où un grand artiste français se
-rencontra, pour la première fois, à Zaandam, avec une petite estampe
-japonaise?...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Le_port_patrie_du_peintre" id="Le_port_patrie_du_peintre">Le port, patrie du peintre.</a></p>
-
-
-<p>Je crois bien que, nulle part ailleurs, l'émotion de Claude Monet
-n'eût été plus forte. C'est que l'art extrême-oriental, on le voit
-apparaître, partout, en Hollande, et sortir, on dirait, de l'eau. Il
-est vrai que dans les ports d'Occident&mdash;et toute la Hollande n'est
-qu'un grand port&mdash;les bateaux rapportent avec eux des parcelles, des
-éclats de l'Orient, et de ses créations qui sont obligées de lutter, de
-subtilité comme de splendeur, avec la lumière même.</p>
-
-<p>Venise, vêtue de drap noir, regorgeait de ces richesses transmarines,
-et son climat n'eût peut-être pas suffi, seul, à produire, pour
-l'enchantement du monde, les yeux de Titien.</p>
-
-<p>Le hasard uniquement fit que Rubens n'ouvrit pas les siens à Anvers,
-où commerçait, avec l'Europe, de toutes les marchandises d'outre-mer,
-la plus grande flotte marchande du monde. Ses parents l'y ramenèrent
-de bonne heure, et il y a passé la partie de sa vie peut-être la plus
-féconde. De sorte qu'il tira des quais fameux de l'Escaut, outre
-l'arrangement des lignes et l'ampleur ornementale de ses compositions,
-une part au moins de la magnificence, dont il distribua, entre les
-souverains et les belles femmes de son temps, les éblouissantes
-effigies.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[p. 211]</a></span></p>
-
-<p>Même Marseille, «Porte de l'Orient», écrit Puvis de Chavannes,
-Marseille, où naquit Monticelli, valut à ce peintre l'étrange
-grouillement de sa palette, où les fruits rouges, les soies orientales,
-les coquillages nacrés,&mdash;s'écrasent parmi les eaux bleues et parmi ces
-noirs puissants, dorés, qui font frissonner les bassins, pleins de
-navires...</p>
-
-<p>Est-il possible aussi que personne ait pu se défendre de croire qu'il
-abordait au Japon, de ceux qui, au crépuscule du matin, sont entrés
-dans le fjord de Kristiania?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je suis convaincu qu'un grand port, quel qu'il soit, où qu'il
-soit, est, par excellence, un lieu d'élection pour la naissance,
-la formation, l'éducation d'une âme d'artiste. Un artiste qui est
-né dans un port, qui y a vécu son enfance et sa première jeunesse,
-parmi la variété, l'imprévu, l'enseignement sans cesse renouvelé de
-ses spectacles, est, forcément, en avance, sur celui qui naquit, au
-fond des terres, dans un village de silence et de sommeil, ou dans
-l'étouffante obscurité d'un faubourg de la ville. Son imagination,
-surexcitée par tout ce qui passe et se passe autour de lui, s'éveille
-plus tôt. Son cerveau travaille davantage et plus vite, et sans trop
-de luttes... Il s'habitue à voir et, voyant, à comprendre. Sa pensée
-qui n'est pas bornée par un mur, «le mur de la maison Meyer», ou par
-un coteau, est libre de vagabonder, à travers l'espace, comme ces
-jolies mouettes qui hantent le vaste ciel, et qui n'ont d'autre limite
-à leurs désirs, que la fatigue de leurs ailes... Il englobe, dans un
-regard, plus de choses d'ici et de là-bas, plus de visages d'ici et de
-là-bas, plus de<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[p. 212]</a></span> vie universelle. À son insu, et comme mécaniquement,
-le mouvement des barques sur la mer, de la mer contre les jetées,
-le rythme de la houle, l'entrée des navires dans les bassins,
-l'oscillation des mâts pressés que relie la courbe molle des cordages,
-les voiles qui fuient, qui dansent, qui volent, les volutes des fumées,
-toutes les silhouettes des quais grouillants, lui enseignent, mieux
-qu'un professeur, l'élégance, la souplesse, la diversité infinie de la
-forme. Sans le savoir, il emmagasine des sensations multiples qui ne
-s'effaceront plus, qu'il retrouvera, plus tard, et dont il fera vivre
-un visage, un torse de femme, l'ondulation d'une jupe, la flexion d'une
-hanche, le balancement d'une branche... Car il y a de tout cela dans un
-port... Il y a de tout et il y a tout, dans un port.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et, une fois de plus, ma rêverie aboutit à Rembrandt.</p>
-
-<p>Rembrandt n'est pas né dans un grand port, c'est vrai... Mais son nom
-est inséparable de celui d'Amsterdam, où il vécut tant d'années, et
-y trouva l'emploi de ses dons, en leur toute-puissance... Amsterdam,
-dont les habitants sont vêtus de noir, comme ceux de Venise, avec le
-même orgueil et un goût pareil des accents éclatants et des ornements
-lourds. Dans l'une et l'autre ville, le soleil fait la même féerie avec
-le ciel et avec l'eau qui divise les maisons, jusqu'à ce que l'humidité
-se condense en brouillard, pour lui dérober la cité aquatique et la
-restituer à l'obscurité, sur qui le triomphe de l'astre n'aura que plus
-de splendeur. Je ne voudrais pas penser que Rembrandt eût pu naître
-en quelque petite ville endormie dans les terres, sans<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[p. 213]</a></span> jamais voir
-le soleil dorer des quais, dorer les eaux noires des bassins, dorer
-l'atmosphère profonde, «l'obscure clarté» qui grouille entre les coques
-des navires... Peut-être que ce qu'il eût tiré de lui-même eût suffi
-pour émerveiller les humains. Mais je m'exalte à découvrir, dans son
-œuvre, la conception, non seulement des images, mais des couleurs
-les plus somptueuses, issues de la rencontre de son génie, avec le
-luxe d'un grand port, infini jusque dans la variété de ses misères, à
-Amsterdam, surtout, le plus oriental des ports d'Occident, Amsterdam et
-sa sombre population juive.</p>
-
-
-<p>Fermant les yeux à l'ardeur insoutenable du couchant, vers où nous
-courions, je songeais à la fin douloureuse du héros, de ce Rembrandt
-des dernières années, enchaîné par la misère, en proie au malheur,
-expiant, lui aussi, peut-être, le crime d'avoir osé dérober au ciel,
-pour nous, le feu divin de sa lumière...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="La_Digue" id="La_Digue">La Digue.</a></p>
-
-
-<p>Depuis Gorinchem, c'est presque, jusqu'à Dordrecht, une succession
-de villages délicieux, dont je ne sais pas les noms, mais dont la
-traversée dure, peut-être, trois fois plus que celle de Paris. Du haut
-de la digue surélevée, étroite, nos regards penchent dans l'intérieur
-des maisons en contre-bas. Devant tous les seuils, lavés, polis, les
-paires de sabots sont rangées, sabots légers de saule. Avant d'entrer,
-les habitants ne manquent jamais de se déchausser, et ce sont des pas
-feutrés qui glissent, comme pour ne laisser après eux aucune trace,<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[p. 214]</a></span>
-même de son, sur les parquets et les dalles qu'on voit briller, au
-passage... Un rideau radieux, un cuivre, des assiettes fleuries, des
-étains pansus, un bonnet qui étincelle animent ces réduits presque tous
-pareils... Armées de longs bâtons que termine un gros bouchon de linge
-mouillé, des femmes lavent les façades, avec acharnement; d'autres
-astiquent les portes, soigneusement vernies, et frottent les cuivres
-qui les ornent. Les cuisines, en forme de guérites, sont séparées de
-la maison, afin qu'aucune besogne malpropre ne puisse la souiller...
-Et cela fait songer, je ne sais pourquoi, à de la dentelle, rehaussée,
-mais à peine, de fils de métal... Ce qui est charmant, c'est que,
-derrière chaque maison, comme nous avons chez nous une écurie et une
-remise, ils ont une sorte de petit port, qui a dérivé l'eau du polder,
-avec deux ou trois bachots à l'amarre, qui leur servent pour la coupe
-des osiers et des joncs, et pour les voyages, par les mille petites
-routes liquides, à travers la plaine verte...</p>
-
-<p>Je me rappelle, au détour d'une ruelle où commençait un jardin, fleuri
-de fritillaires, avoir vu s'accroupir une paysanne à la peau fraîche,
-et son geste qui retroussait du linge blanc. Je l'avais vue déjà, cette
-même paysanne, dans un tableau...</p>
-
-<p>Tous les aspects du pays et du peuple hollandais, ses maisons comme ses
-costumes, ses cabarets comme ses moulins, qui pompent et disciplinent
-l'eau innombrable du polder, ont, même pour ceux qui les ignorent, le
-charme du déjà vu. D'eux tout nous est familier, grâce à leurs peintres
-qui les ont présentés, avec amour, à tout l'univers...</p>
-
-<p>Les petites gens et les paysans de Russie devront à Dostoyevski et à
-Tolstoi, une notoriété pareille. Il se peut que Camille Pissarro, et
-que Cézanne, qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[p. 215]</a></span> chercha jamais, pourtant, le détail de mœurs,
-l'anecdote qui passe, vaillent aux villages, aux visages, aux coteaux,
-aux belles ondulations de la campagne française, une popularité qui
-ne sera pas moins universelle que la gloire de leurs peintres. Ainsi,
-grâce à Watteau et à Renoir, les femmes, telles qu'ils les ont vues
-dans les rues de Paris, ou assises sur les gazons de ses jardins,
-sous l'ombre ensoleillée de ses parcs, dureront, moins fragiles, plus
-vivantes que les Tanagréennes, aussi immortelles que les cavaliers des
-frises grecques...</p>
-
-
-<p class="p2">Le soleil échancrait déjà l'horizon, quand nous nous trouvâmes, tout
-à coup, devant Dordrecht qui, au sortir de tant de villages minuscules,
-nous parut immense. Sa majesté, elle la devait surtout à l'heure, qui
-amplifie les formes, en les confondant dans une masse bleue... La
-Meuse&mdash;ou plutôt&mdash;la Merwede était encombrée, comme la rue d'une grande
-ville, avant le dîner. Le bac ne traversait pas... Il nous fallut
-attendre une heure, pendant laquelle nous vîmes les navires perdre peu
-à peu l'éclat de leurs couleurs, jusqu'à devenir tout à fait noirs, et
-tendre, sur le ciel, où le jour très lentement se mourait, l'envergure
-de leurs énormes ailes ténébreuses... Les coques des chalands
-émergeaient de l'eau, à qui elles semblaient peser. Des remorqueurs,
-qui sifflaient interminablement, entraînaient des trains entiers dans
-leur sillage... À force de s'allumer de toute part, la ville devint un
-brasier dont les flammes atteignaient la hauteur des maisons... Le vent
-qui venait de se lever, commença de souffler, comme pour attiser le
-feu et préparer la forge qu'il fallait au travail d'on ne savait quel
-surhumain forgeron...</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[p. 216]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Soir_a_Dordrecht" id="Soir_a_Dordrecht">Soir à Dordrecht.</a></p>
-
-
-<p>Une fois ou deux, en route, parmi tant de souvenirs, ceux qui
-m'attendrissaient, ceux aussi qui m'irritaient à force d'amertume, une
-fois ou deux, m'était revenue en mémoire la dimension extraordinaire
-des soles où avaient mordu les dents de notre appétit, à Dordt... Comme
-elle riait, notre jeunesse!...</p>
-
-<p>C'était sur la terrasse d'un hôtel, au bord des eaux, où le soleil
-jouait, où les navires viraient comme des animaux familiers, où tout
-l'appareil d'un commerce actif et sonore ne semblait en travail que des
-préparatifs d'une fête... la nôtre, sans doute.</p>
-
-<p>Gerinchem, le prodige de cette ville en flammes, au soleil couchant, et
-qui s'était éteinte presque tragiquement, m'avaient fait tout oublier,
-mais, jusque-là je n'avais été impatient que de retrouver les traces de
-mon bonheur d'autrefois...</p>
-
-<p>Entre mille images qui fuyaient, j'avais peine à en retenir
-quelques-unes qui se laissassent préciser... Je sens sur mon épaule le
-poids et la tiédeur d'une tête, dont l'effort du vent happe les cheveux
-et leur parfum, mais m'en laisse ma part... Je souris à l'hésitation de
-deux pieds nus, auxquels il faut une serviette pour oser se poser sur
-le tapis sordide des chambres d'hôtel. Quelle vertu donnent à la valse
-de <i>Faust</i>, tout simplement, un clair de lune sur le fleuve et mon
-cœur content? Aucun cri de Tristan, aucune plainte de Mélisande ne
-m'ont causé plus d'émotion que ces trois pauvres violons, où bêlait, si
-lamentablement, la musique<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[p. 217]</a></span> de Monsieur Gounod... Je ris d'un mensonge
-inventé pour que je tourne la tête et ne voie pas un rouleau de faux
-cheveux qu'on détache, et d'un de ces ordres, si durs, de la pudeur,
-qui vous priveraient, si on obéissait, du spectacle intime le plus
-doux, gestes secrets et charmants, dont toutes vos veines battent et
-qu'on n'oserait nommer... Je vois les gares où l'on s'embarque, les
-gares aussi où l'on revient, et ces quais, enfin, où l'on regrette
-même le terrible mouchoir qu'aucune main, fût-elle perfide, n'agite
-plus... Je retiens, une seconde, l'éclat de deux genoux polis et la
-courbe tendue d'un sein... une épaule ronde parfumée chaleureusement,
-le duvet de sa cheville... J'attends des larmes qui vont couler sur un
-visage tout pâle et silencieux de bonheur... Me reviennent en tête, et
-y précipitent à flots mon sang, des furies de caresses, après quoi,
-l'on se croyait de force, même qu'on chancelât, à défier l'univers, à
-en triompher avec tous ses héros et ses monstres, pêle-mêle... Je songe
-aussi à des riens dont on riait aux larmes, à des moins que rien qui
-déchaînaient des tempêtes... et à ces après-midi de fatigue, où on se
-laissait aller à l'ennui, qu'elle définissait: «l'indifférence à ma
-vie, comme à ma mort».</p>
-
-<p>Mais, malgré mon désir de mélancolie, je sens que tout cela est
-loin, bien loin, que tout ce passé se fane et s'efface... Au fond de
-moi-même, je m'aperçois que, de tous ces souvenirs, qu'une hypocrite
-et sotte manie de littérature voudrait amplifier en douleurs, il
-m'en reste un de vraiment vivent, et tout proche, et si vulgaire: la
-fermeté savoureuse de vos chairs, soles magnifiques, qu'on mangeait si
-gaiement, à la terrasse de cet hôtel, au bord de l'eau.</p>
-
-<p>C'était, c'est encore l'hôtel Bellevue, un peu plus vieux, un peu plus
-tassé, lui aussi... Je reconnus le même<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[p. 218]</a></span> tapis, sur les marches si
-raides de l'escalier; aux fenêtres, les mêmes rideaux; dans la salle
-à manger, qui sert, en même temps, d'office, de caisse, de salon,
-et de restaurant, les mêmes meubles... Suivi de l'hôtelier qui nous
-retenait&mdash;le même hôtelier aussi, je crois bien&mdash;je courus jusqu'à la
-terrasse... La nuit était complète, sans la fissure d'une lumière, et
-les eaux silencieuses... De toutes petites vagues venaient clapoter,
-chuchoter au bord... C'est à peine si je parvins à distinguer des
-feux qui se mouvaient dans le lointain... De gros nuages cachaient la
-lune, et faisaient le fleuve tout noir, confondu avec le noir de la
-terre... Pas le moindre violon... Aucune valse, même de <i>Faust</i>, pour
-m'attendrir... Tout était donc bien mort!...</p>
-
-<p>Revenu dans la salle à manger, j'étonnai le maître d'hôtel, en criant
-d'une voix forte:</p>
-
-<p>&mdash;Des soles... des soles, comme autrefois!...</p>
-
-<p>Il n'y avait même plus de soles...</p>
-
-<p>Mes compagnons, dont j'avais excité l'appétit par des descriptions
-enthousiastes, insistèrent vainement près du patron...</p>
-
-<p>Il n'y avait plus de soles... il n'y avait plus rien...</p>
-
-<p>Force fut de se contenter de saumon fumé et de sardines de conserves...</p>
-
-<p>Mais quelles sardines!... Elles nous parurent extraordinairement
-exquises... Pimentées, condimentées, nous n'en avions jamais mangé de
-pareilles. Les soles furent oubliées... L'un de nous s'extasia:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a que la Hollande pour préparer de tels poissons... Vive la
-Hollande!</p>
-
-<p>Et, appelant le maître d'hôtel:</p>
-
-<p>&mdash;Où fabrique-t-on, ces admirables, ces merveilleuses, ces uniques
-sardines?... demanda-t-il... J'en veux commander des caisses, des
-wagons, des bateaux!<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[p. 219]</a></span> Je veux épater la France, et la faire rougir de
-son ignorance sardinière... À Rotterdam?... à Maestricht? À La Haye?...
-À Batavia?... Où?... Où?</p>
-
-<p>Le maître d'hôtel redressa sa taille, et, avec dignité:</p>
-
-<p>&mdash;Nous les faisons venir de Bordeaux... dit-il...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Comme nous finissions de dîner, une société d'Anglais vint prendre le
-thé, dans une encoignure dont notre table était voisine. Les hommes en
-smoking, les femmes décolletées... En face de nous, une toute jeune
-lady, blonde, se levait, allait, venait, et même quand elle était
-assise, cinq minutes, ne tenait plus en place. Ses doigts jouaient avec
-son éventail, avec une cigarette à bout d'or, avec ses bagues, avec
-ses cheveux. Un collier sursautait à son cou, et je découvris que ses
-pieds, sous le fauteuil, ne s'arrêtaient pas de déchausser, pour les
-rechausser, des pantoufles argentées où s'impatientait la soie de ses
-bas blancs... À des mots qui faisaient rire plus haut les hommes, et
-baisser les joues de ses amies, ce n'est pas assez dire que la petite
-agitée rougissait; un flot de sang la parcourait toute, une vague rouge
-se levait à l'épaule, couvrait tout ce qu'on voyait de sa peau, pour
-s'en venir mourir à la racine de ses cheveux plus blonds... Mon regard
-rencontra, tout à coup, dans le sien, l'angoisse de ne pas retrouver,
-au bout de l'orteil désespéré, la pantoufle qui avait fait trop loin
-la culbute. La dame rougit plus fort, et son sang parut si bien en
-mouvement, que je me figurai plus rose, presque rouge, son bas blanc,
-où le pied se crispait, jusqu'à ce qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[p. 220]</a></span> disparût dans la pantoufle
-d'argent, enfin reconquise...</p>
-
-<p>Cette nuit-là, je dormis, d'un sommeil profond, sans rêves...</p>
-
-
-
-<p>Dordrecht.</p>
-
-
-<p>Ce fut, le lendemain matin, la musique au timbre monotone de la pluie
-sur les vitres, qui nous réveilla.</p>
-
-<p>Le joli Dordt s'était évanoui et je contemplai, en bâillant, une ville
-ennuyeuse et crottée, où je me rappelai&mdash;pourquoi éclatai-je de rire
-subitement?&mdash;qu'Ary Scheffer était né...</p>
-
-<p>Quand on va, par ses rues, cuirassé de caoutchouc contre la pluie,
-elle ne paraît pourtant ni sans charme, ni sans caractère, cette ville
-trempée d'eau, les pieds dans ses canaux, et toute traversée, tout
-environnée de routes fluviales... On y distingue, mais amorties, des
-traditions magnifiques d'autrefois... Dans des maisons à pignons qui
-abritaient beaucoup d'activité, et où le luxe avait tant de morgue,
-il semble que ne vive plus personne... Dans ses églises, avant que
-la foi catholique ait eu le temps de les achever, c'est la Réforme
-qui s'est installée... Sa simplicité sévère, hargneuse, atteste plus
-d'orgueil que les pompes des rites orientaux qu'elle en a chassés.
-Mais sa superbe ne dédaigne pas un peu de confort. Sur les dalles où
-la piété païenne s'agenouillait devant les Images, on a rangé des
-sièges en quantité où la raison puisse s'installer comme il faut,
-afin de s'examiner librement. Mais rien ne meurt que peu à peu. La
-Groote-kerke<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[p. 221]</a></span> est une cathédrale d'autrefois... Seulement, elle
-est tout à fait nue... Les stalles sont, pourtant, toujours là que
-les gouges des artisans ingénieux du seizième siècle ont fouillées
-dévotement. La grille de cuivre qui enveloppe le chœur, la rampe qui
-grimpe à la chaire, semblent encore faites de rayons divins, voire de
-rayons de soleil, mais de rayons qui auraient fleuri.</p>
-
-<p>Ces cuivres et ces arabesques m'en évoquent d'autres; des rampes, des
-balustres, des lustres, des volutes et tous ces enroulements, et tous
-ces déroulements qui courent, à présent, dans le monde entier, sous le
-nom de <i>modern-style</i>, nom anglais d'une manie où les Belges ne sont
-parvenus qu'en partant de ces cuivres hollandais, en les torturant et
-les déformant affreusement...</p>
-
-<p>Mais où sont, dans les bars et les hôtels palaces, aux devantures
-des parfumeries, des charcuteries, des crémeries et des confiseries,
-dans les demeures des financiers allemands, des poètes viennois, des
-esthètes des Flandres et des cocottes de Lyon, cuivres rouges et
-cuivres d'or, où sont la bonhomie souriante, la courbe harmonieuse,
-l'honnêteté solide et réjouie des charmants cuivres hollandais?</p>
-
-<p>Et me revoici dans la rue où la pluie a balayé les derniers passants.
-Des groupes de ménagères, de servantes se sont réfugiés sous le
-marché. En mantes noires, en coiffes désamidonnées, hottues, bossues
-et caquetantes, elles se pressent l'une contre l'autre, comme des
-poules sous l'auvent de la basse-cour mouillée. Toutes les maisons, où
-s'avivent les plaies anciennes, pleurent; tous les ponts, aux arches
-de guingois, qui s'étagent dans la perspective, pleurent aussi; tout
-pleure. L'eau des canaux, sous les gouttes de l'averse qui s'acharne,
-semble dégager des bulles de<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[p. 222]</a></span> gaz, comme d'une mare putride. Derrière
-les grilles des jardinets, les fleurs humiliées, fripées, penchent des
-airs moroses, et à travers les vitres qui ruissellent et se brouillent
-on voit, çà et là, remuer, comme dans une brume épaisse, de vagues
-formes d'êtres humains... On dirait des ombres, des fantômes du passé.</p>
-
-<p>Heureusement, tout n'est pas du passé, tout n'est pas mort à Dordrecht,
-et c'est avec une joie «bien moderne» que j'ai vu vivre les machines et
-se tordre la vapeur sous la pluie. Une activité qui ne bavarde point,
-comme les commères du marché, mais besogne, anime étrangement les
-quartiers neufs et les quais. Sans en avoir l'air, Dordrecht commerce
-de tout, avec toute la terre. C'est, au carrefour de ses fleuves, une
-des plus importantes gares d'eau de l'Allemagne. Ce que les artères
-des canaux et des rivières ne charrient pas jusqu'à son port, elle
-le fabrique, le malaxe, le forge, l'ajuste elle-même: poissons fumés
-et salés, cacaos et tabacs, charbons de Belgique, d'Allemagne et
-d'Angleterre, outils qui seront maniés partout, machines à construire
-des machines, vaisseaux qui feront&mdash;combien de fois?&mdash;le tour du monde.
-Et tout cela se prépare, se camionne, vogue, débarque et s'embarque,
-parmi les coups de sifflet et les coups de marteau, le vacarme des
-tôles, le grincement des poulies, et les hurlements qui n'en finissent
-pas des sirènes.</p>
-
-<p>On dirait que toute cette eau, dans laquelle elle baigne, la ville
-vivante la dilate en vapeur, et, quand elle en a utilisé la force
-expansive et laborieuse, qu'elle la laisse retomber en pluie, sans
-s'arrêter de travailler, sur la ville morte.</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[p. 223]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Le_musee_des_Boers" id="Le_musee_des_Boers">Le musée des Boërs.</a></p>
-
-
-<p>Nous n'avons vu à Dordrecht qu'un musée, mais qui m'a assez remué, pour
-m'empêcher d'entrer dans aucun autre: le musée des Boërs.</p>
-
-<p>Ceux-là aussi, au moins autant que le maître de la Mort de Marie,
-Pourbus ou les Breughel, Jean Steen ou van Ostade, Cuyp ou van Goyen,
-sont bien de Hollande et de l'École hollandaise. Malgré le temps, le
-climat, le sol, l'adaptation aux habitudes nouvelles, ils ont gardé
-le même visage dur et tranquille, la même stature robuste de leurs
-frères métropolitains, avec quelque chose en plus de l'allure souple et
-déliée des cow-boys. Leur œuvre, bien que très différente, est une
-expression au moins aussi significative de la physionomie d'un peuple.</p>
-
-<p>Cette poignée de familles hollandaises emporta jusqu'au bout de
-l'Afrique toutes les vertus qui ont fait la fortune de leurs
-compatriotes néerlandais, plus exactement, qui les ont fait riches:
-le sang-froid, la ténacité, la hardiesse. Mais, puritains, les Boërs
-ne les employèrent qu'à vivre dignement, rudement, pauvrement. Ils
-ne mélangèrent pas, ou à peine, leur sang au sang des autres races,
-et ils se tinrent à l'écart des coureurs de fortune, des chercheurs
-d'aventures, qu'attirent toujours les pays qui recèlent de l'inconnu.
-Au Cap, ils trouvèrent un désert, où ils purent prêcher, défricher à
-leur aise, et qui eût sans doute tenté les solitaires d'un Port-Royal.
-Le fait est que des protestants français, victimes de la révocation
-de cet Édit fameux, qui est un geste, déjà, de la haine des tyrans<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[p. 224]</a></span>
-pour les idéologues, vinrent participer à leur vie agricole, à la même
-austérité religieuse. On voudrait croire que ces pasteurs vertueux
-n'ignoraient pas, du moins n'ignorèrent pas toujours qu'ils méditaient,
-labouraient sur des trésors, mais qu'ils les méprisèrent.</p>
-
-<p>Les méprisèrent-ils? Ou bien ne surent-ils pas les exploiter?</p>
-
-<p>Si l'histoire qu'on m'a contée est vraie, ce sont les banques de
-Hollande qui, trop timides cette fois, ou pas assez confiantes dans
-le succès, auraient cédé aux <i>brookers</i> et <i>promotors</i> anglais les
-dossiers de ces mines, pour la conquête de quoi, l'impérialisme
-financier de la plus grande Bretagne devait, quelques années plus tard,
-massacrer leurs nationaux...</p>
-
-<p>Pauvres Boërs! C'est à peine si quelques spéculateurs malchanceux
-déplorent aujourd'hui leur dépossession et leur défaite... À vrai dire,
-on n'en parle plus... Ils sont complètement oubliés, oubliés comme un
-mauvais mélodrame qui n'a pas réussi. De cette épopée grandiose qui
-fit courir, par le monde, un long frisson d'enthousiasme, il ne reste
-plus que ce petit musée... C'est déjà quelque chose... Mais personne
-n'y vient. J'ai eu beaucoup de peine à en trouver le gardien. Il était,
-dans une cour, un tablier de jardinier autour des reins, et, sur la
-tête, un bonnet de peau de lapin, en train de relever des oignons
-de jacinthes. Il m'a considéré avec surprise, et même avec un peu
-d'effroi, comme un phénomène surnaturel...</p>
-
-<p>&mdash;Vous comprenez... me dit-il, s'excusant de son accueil... voilà plus
-de trois mois que je n'ai vu, ici, un visage humain... L'été... de loin
-en loin... un Anglais... et c'est tout... Et c'est toujours un Anglais
-qui s'est trompé... Il me demande où sont les Rembrandt? Oui, monsieur,
-les Rembrandt... Ici!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[p. 225]</a></span></p>
-
-<p>D'un air navré, il me montre uns table de bois noirci, sur laquelle,
-parmi de la poussière, s'empilent des cartes postales et des catalogues
-illustrés qu'on ne vend jamais...</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, oui!... Voilà!... C'est comme ça...</p>
-
-<p>Ensuite, avec amertume, il me raconte, qu'au moment de l'ouverture du
-musée, on lui avait donné, pour attirer les visiteurs par une mise en
-scène bien couleur locale, un vaste chapeau boër, une sorte de veste
-khaki, et des guêtres de cuir... Au moins, ç'avait de l'allure..</p>
-
-<p>&mdash;Et j'avais une cartouchière sur la poitrine... Maintenant,
-soupire-t-il... je n'ai même pas, comme tous mes collègues, une
-casquette galonnée...</p>
-
-<p>Il se tait, et puis reprend:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a, tout près d'ici, sur une place... une espèce de baraque, où
-l'on exhibe des nègres qui avalent des sabres et qui mangent de la
-bourre de mouton... Eh bien, elle ne désemplit pas...</p>
-
-<p>J'ai retenu le geste qui accompagna cette plainte, un geste qui en
-disait beaucoup plus long, sur la frivolité des foules et l'ingratitude
-de l'histoire, que tout un discours.</p>
-
-<p>Il dit encore:</p>
-
-<p>&mdash;Le président Krüger est passé, un jour, par Dordrecht... Eh bien,
-monsieur, il n'est même pas venu au musée. Le président Krüger!...
-Parfaitement!... Ah! ah! ah!</p>
-
-<p>Dans cette solitude, où nos pas sonnaient lugubrement, où le jour
-crasseux enveloppait les objets comme d'un voile funèbre, j'avais le
-cœur serré. Et je me disais:</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant la résistance acharnée de ces rudes fermiers, qui
-prétendaient ne tirer de la terre que le seul or du blé et n'y enfoncer
-que le soc de la charrue, valait<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[p. 226]</a></span> bien au gardien de ces glorieux
-souvenirs une casquette ornée de quelques galons et méritait mieux
-que l'indifférence générale... Elle ne semble pas seulement digne
-d'admiration, parce que, soldats, ils défendirent intrépidement
-leur liberté, elle me paraît d'un héroïsme presque surhumain, parce
-que, surtout apôtres, ils se dévouèrent à préserver l'humanité de
-cet alcoolisme, pire que l'autre, que propage l'abus de l'or... Ils
-gardèrent l'or enfoui au profond du sol, comme on enfouit profondément
-des charognes, afin de ne pas infecter l'air qu'on respire, et ne pas
-empoisonner les hommes par des contagions mortelles... Ils recélèrent
-l'or, non pour en jouir à la façon des avares, mais pour en détruire,
-en les étouffant, les germes de folie et de mort... Recel&mdash;pour peu
-qu'il fût conscient&mdash;absurde, sans doute, mais sublime!</p>
-
-<p>Voilà jusqu'où s'en allait mon imagination, à considérer les cartes,
-les plans, les trophées, les portraits des anciens en longues
-redingotes presbytériennes, les attelages de boeufs, les fermes, les
-bibles, les physionomies rigides, et tout ce qui évoque la grandeur
-épique de ces armées en vestons, de ces milices paysannes, victorieuses
-des armées en uniformes, laborieusement organisées pour le désastre...</p>
-
-<p>Mais le premier moment donné au sentimentalisme, au culte ancestral des
-héros, je me pris à réfléchir...</p>
-
-<p>Entre tous les enseignements que suggère l'histoire des Boërs, le
-plus raisonnable, le plus utile, ne peut-on le tirer de la déraison,
-de l'inutilité de leur résistance?... Au Cap, aucune milice, même
-d'anges à trompettes et de saints miraculeux, n'eût réussi à détourner
-l'avarice, la cupidité, la frénésie des humains, de ces territoires
-de crime et de folie où de l'or se cache... Il leur faut leur poison,
-qui les fait vivre jusqu'à ce' qu'il les tue.<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[p. 227]</a></span> Combien de millions
-et de millions s'entre-massacreront toujours, pour posséder l'or, en
-déposséder les autres, et s'en griser, jusqu'à l'hébétement de la folie
-et la fureur du crime! Combien de pauvres et gentils rêveurs mourront à
-la peine, qu'on traitera de bandits, parce qu'ils auront voulu guérir
-l'inguérissable humanité de son plus cher délire!... Aucune politique,
-aucune loi, même aucun livre n'a le pouvoir de transformer d'un coup
-les hommes. Même aucun martyr&mdash;si douloureux soit-il&mdash;n'est fécond. Et
-quand il se hausse jusqu'à devenir un grand exemple qui dure à travers
-les siècles, alors c'est bien pis, il devient criminel... Il a fallu
-le terrible juif Paul, pour brandir et dresser sur le monde la croix
-sanglante du doux juif Jésus, et les seuls vrais morceaux que fidèles
-et juifs aient recueilli de cet emblème d'amour, ce furent les potences
-et les bûchers: «Race maudite, s'écrie Schopenhauer, elle a empêtré
-l'humanité d'un Dieu!»</p>
-
-<p>Si jamais nous nous délivrons de l'or et des maux qu'il engendre; si un
-jour nous renonçons à l'or&mdash;et j'entends la richesse individuelle,&mdash;ce
-ne sera pas par dégoût du pouvoir qu'a l'or de changer les hommes en
-bêtes (alchimie qu'exprime déjà la fable de Circé), ce ne sera pas par
-sagesse, par vertu, par dignité, ce sera par force. On peut concevoir
-que, dans l'évolution économique des temps, ce métal perde sa valeur
-d'échange, représentative de nos passions, de nos ambitions, de nos
-intérêts, de nos énergies, de nos paresses, et que nous trouvions,
-enfin, le moyen de vivre autrement&mdash;un moyen plus rationnel, moins
-compliqué, comme celui de puiser à même, pour nos besoins et pour nos
-joies, dans les inépuisables réserves du trésor commun... Hélas! ce ne
-sera pas demain...</p>
-
-<p>Et voici qu'un portrait du bonhomme Krüger, qui<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[p. 228]</a></span> n'est pas venu au
-musée de Dordrecht, et que la petite reine de Hollande, qui sait ce que
-c'est que de souffrir, a reçu comme un grand-papa malheureux, voici que
-ce portrait me fait songer de nouveau, avec sa face placide et rusée,
-et son collier de barbe de bon semeur de tulipes, que ce sont des
-Hollandais, peuple de thésauriseurs, de spéculateurs, peuple de bons
-vivants aussi, qui ont produit ces ascètes et ces contempteurs de l'or,
-là-bas, au bout de cette Afrique qui regorge d'or et do diamants...</p>
-
-<p>Mais, n'est-ce pas une race ou un peuple, à tout le moins une minorité
-disparate, réduite au seul négoce, et dont une même perpétuelle
-injustice cimente la solidarité&mdash;les juifs encore, pour tout dire&mdash;qui
-a enfanté un Karl Marx, spéculateur aussi, et des plus audacieux,
-acheteur&mdash;à quel découvert? à terme de combien de siècles? et contre
-la somme des capitaux coalisés-du bonheur que rêve le prolétariat
-universel?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Au sortir du musée boër dont, à la grande joie du gardien, redevenu
-optimiste, j'emporte, plein mes poches, des souvenirs, en cartes
-postales coloriées: rondes des jolies filles de Marken, pêcheurs
-de Volendam, coiffés de leur bonnet de peau de mouton, moulins de
-Vormerveer (car, pour ce qui est des Boërs, des paysages transvaaliens,
-des batailles, des mines, de Krüger et de Dewet, il n'y en a point,
-étant invendables), je recommence à dévaler par la ville. Un moment, je
-m'arrête devant l'Ary Scheffer, en bronze, de la Scheffersplein, et il
-ne me paraît ni froid, ni ennuyeux. Autant qu'on peut retrouver, dans
-du métal coulé,<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[p. 229]</a></span> l'expression d'un visage humain, j'ai senti qu'il y
-avait là, sous ce crâne, une intelligence vive, un goût joli, élégant,
-de la forme, et j'ai rougi de mon éclat de rire de tout à l'heure...
-Il s'en est fallu peut-être de peu,&mdash;de génie, sans doute&mdash;pour qu'Ary
-Scheffer ne fût devenu un grand peintre... En tout cas, j'ai mieux
-goûté le charme de sa gravité, et j'ai songé à ce qui en demeure, dans
-le charmant sourire que sa petite-fille hérita de Renan...</p>
-
-<p>La pluie, dont les réserves semblaient garnir jusqu'aux profondeurs
-du ciel, a cessé de tomber. Même du soleil se montre, entre les
-nuages. Le ciel redevient immense et léger. Nous avons vu, alors, un
-Dordt pimpant, coquet. La nouvelle lumière mitige l'aspect sombre et
-sévère que les rues de la vieille ville ont gardé du moyen âge. On y
-distingue enfin la grâce hollandaise, la fraîcheur qu'elles ont, par
-endroits, et où l'abondance des fleurs contribue. Les canaux s'animent,
-les rues se repeuplent, et aussi les maisons, d'où les spectres du
-passé semblent être partis... Ce contraste a un charme brusque et
-vif, auquel on s'attarde, avec un nouveau désir de flânerie... Devant
-les habitations, aux toits en escalier, dont le temps a vêtu les
-murs de couches de poussière, qu'il patine depuis des siècles, les
-jardinets sont comme en prison. Derrière les grilles ouvragées, aux
-lances héraldiques, les fleurs d'aujourd'hui semblent gardées par des
-hallebardiers d'autrefois... Du haut des ponts surélevés, l'eau des
-canaux n'a presque plus rien de liquide, à force d'immobilité, que sa
-demi-transparence. Et, à contempler sa profondeur, l'on en vient à
-imaginer qu'elle s'enfonce, à l'infini, mais que ce n'est plus dans
-l'espace, que c'est dans le temps...</p>
-
-<p>Le soleil printanier a beau mettre sa coquetterie<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[p. 230]</a></span> à ne vouloir
-sécher que si lentement la jolie ville, si joliment mouillée, il faut
-partir... Une petite fille nous offre des œufs de vanneau que nous
-achetons et que nous mangerons en chemin.</p>
-
-<p>Et la 628-E8 démarre dans la boue glissante, plus d'une fois dérape...
-Mais le sol s'essore dans la campagne. On oublierait l'averse, n'était
-le nombre des flaques où se reflètent le bleu céleste et des bouts
-de nuages nacrés, comme en autant d'éclats d'un grand miroir qui, en
-tombant du ciel, se serait brisé sur la route...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Rotterdam" id="Rotterdam">Rotterdam.</a></p>
-
-
-<p>De ce court voyage de Dordrecht à Rotterdam je ne me rappelle rien,
-sinon que l'auto allait, glissait, sans heurts, sans secousses, et
-comme allégée des servitudes de la pesanteur. Elle me donnait une
-joie qui n'est ni la joie de bondir, ni la joie de patiner, mais qui
-ressemble à l'une et l'autre. Elle m'emportait avec une extraordinaire
-allégresse, et, vraiment, je me sentais doué de son élasticité. On
-eût dit que, pour se faire plus douce et pour aller plus vite, elle
-courait, de toutes ses forces, pieds nus, sur la route.</p>
-
-<p>Et voici que, tout à coup, en haut d'une petite côte qui, en ce pays,
-nous sembla être une montagne himalayenne, par delà un pont énorme,
-nous nous trouvâmes devant une espèce de falaise, ou plutôt devant un
-pan de mur de rêve, formé d'on ne sait quel amoncellement de briques
-multicolores, de fragments de verre colorié, d'éclaboussures de soleil,
-au pied duquel venait battre, comme une mer déchaînée, le furieux
-tumulte d'une ville en travail et d'un port en<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[p. 231]</a></span> fièvre. Falaise ou pan
-de mur de rêve, il nous fallut quelques minutes pour reconnaître que
-nous étions en face de la ville neuve de Rotterdam.</p>
-
-<p>À peine entrés dans Rotterdam, nous y avons été enveloppés aussitôt
-d'un mouvement, d'une agitation que les sirènes sur le canal, les
-sifflets des locomotives sur les voies ferrées, le roulement des
-fourgons sur les pavés, faisaient retentir à l'infini... Mais nous
-fûmes enveloppés bien davantage par la population qui nous environna de
-faces bouche bée, de gestes qui puérilement cherchaient à s'instruire
-au contact d'un cuivre, au contact, aussitôt rompu, du radiateur,
-éprouvaient les pneus, appuyaient sur les garde-crotte. L'ébahissement
-de cette foule, qui souriait ou s'assombrissait, mais demeurait
-silencieuse, nous enserra si bien, que nous dûmes nous arrêter.</p>
-
-<p>Pour bruyante et remuante qu'elle fût, Rotterdam me parut bien plutôt
-une ville sauvage et lointaine. Au plus plaisant, au plus riche milieu
-de l'Europe, ses habitants avaient l'air de Lapons ahuris. À tout le
-moins, ils n'avaient jamais vu ou ne voyaient que rarement d'autos...
-Cette population, habituée à tous les vacarmes, à toutes les étrangetés
-de la vie cosmopolite, au spectacle du commerce mondial et de travaux
-surhumains, s'affolait, autour de notre machine, sans paroles.</p>
-
-<p>Les dames n'oublient en aucune circonstance de s'apprêter pour les
-regards, et tous les regards leur plaisent, excepté qu'elles y voient
-durer l'hébétement. Les nôtres se remuaient sur leurs coussins, assez
-mal à leur aise, en apercevant&mdash;vision de terreur&mdash;de rudes mains se
-coller aux vitres, s'y promener. Ma voisine ferma les yeux... Ses gants
-tremblaient.</p>
-
-<p>Cette foule muette, dans cette ville en fièvre et pleine<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[p. 232]</a></span> de tapage,
-c'était la population laborieuse qu'on n'entend point dans une usine
-assourdissante. La civilisation assouplit, polit les instincts et
-les énergies dont elle n'utilise que la force vive, pour ses fins
-obscures... Mais n'accumule-t-elle pas artificiellement des éléments
-qu'elle déforme en les comprimant, et dont la déflagration multipliera,
-dans une circonstance donnée, la redoutable puissance inerte?</p>
-
-<p>À force de coups de trompe, Brossette parvenait péniblement à se
-frayer un chemin dans la masse que le capot fendait lentement... Nous
-voyions passer, sans bruit, derrière les vitres, un monde de têtes
-levées, de bouches ouvertes, qui, même quand le flot se fût refermé, ne
-s'abaissèrent pas, ne se refermèrent pas...</p>
-
-<p>Pas d'autos, partant, pas de garage. J'eus beaucoup de peine à en
-trouver un... C'était dans un quartier malpropre de la périphérie, une
-sorte de hangar où l'on avait remisé des caisses vides, un vieux camion
-hors d'usage, des voiles de barque roulées autour de mâts pourris.</p>
-
-<p>Brossette était consterné.</p>
-
-<p>&mdash;Ça! un pays?... fit-il, en se grattant la tête... Oh! la! la!...</p>
-
-<p>Nous n'y étions arrivés, d'ailleurs, que lentement, péniblement... Les
-enfants se collaient sur les marche-pieds, s'agglutinaient au capot,
-et il fallut les faire tomber, en les secouant, comme les grappes
-d'insectes rôtis qu'on détache la nuit du radiateur...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Un_speculateur" id="Un_speculateur">Un spéculateur.</a></p>
-
-
-<p>Si j'ai mal vu Rotterdam, si je n'ai même pu qu'entrevoir son port,
-c'est que, dans le hall de l'hôtel, à peine<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[p. 233]</a></span> au sortir de table, j'ai
-rencontré mon ami Weil-Sée, mon meilleur ami, mon cher Weil-Sée, que,
-depuis des années, je n'avais pas revu...</p>
-
-<p>Nous nous sommes embrassés à plusieurs reprises... Mon ami Weil-Sée
-est un des rares hommes que j'embrasse et qui m'embrasse, et nous nous
-embrassons, depuis une quarantaine d'années, toutes les fois que nous
-nous séparons ou retrouvons, c'est-à-dire tous les cinq ou six ans.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ici?... Vous ici?...</p>
-
-<p>Et j'essuyai, à la dérobée, la plus mouillée de mes joues...</p>
-
-<p>Il me considérait en souriant, mais sans répondre...</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes donc plus à Grenoble? Je vous croyais à Grenoble...
-riche... heureux?... Et votre usine d'énergie électrique?... Vous
-n'êtes donc plus marchand d'énergie?</p>
-
-<p>À toutes mes questions, il secouait la tête, et il souriait.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites ici?</p>
-
-<p>Je connais trop mon ami Weil-Sée pour imaginer qu'il pût vivre
-en Hollande, n'importe où d'ailleurs, sans motifs sérieux... Je
-savais sa sagesse à trouver du plaisir en tout, mais à le trouver,
-principalement, dans un frémissement d'activité toujours nouvelle.
-S'il était en Hollande, ce ne pouvait être que pour quelque découverte
-fabuleuse, pour quelque colossale entreprise.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce... qu'est-ce que vous faites ici?</p>
-
-<p>Et je répétai:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'êtes donc plus marchand d'énergie à Grenoble?</p>
-
-<p>&mdash;Non... se décida-t-il à me répondre enfin... Je ne suis plus marchand
-d'énergie. Je place des risques... je<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[p. 234]</a></span> place des risques... ici... à
-Rotterdam... des risques, mon cher.</p>
-
-<p>D'un autre, j'eusse pu croire à quelque bouffonnerie, et même&mdash;à
-considérer ses yeux un peu fixes et le sourire durable que la mauvaise
-qualité de ses dents ne parvenait pas à gâter&mdash;à de la folie. Mais il
-ne m'est jamais arrivé de douter de mon ami Weil-Sée, de la solidité
-de son intelligence. Je l'écoutais avidement, en me laissant entraîner
-vers sa table, au fond de la salle, ou plutôt, je le suivais, sans même
-en avoir été prié, car Weil-Sée a une telle horreur de la violence
-qu'il n'oserait pas entraîner son meilleur ami par le bras, fût-ce vers
-un trésor.</p>
-
-<p>Ces «risques» dont il me parlait, ces «risques» qu'il plaçait, je
-compris bien vite que c'étaient les maisons, les récoltes, les
-automobiles, les chevaux de courses, les tableaux de maîtres, les
-bateaux, les meubles, les ouvriers, qu'il assurait contre les
-accidents et même contre les assurances... Agent d'assurances...
-voilà... il était tout simplement agent d'assurances... Mais, avec
-mon ami Weil-Sée, rien n'est jamais simple. J'entrevis aussitôt des
-spéculations ingénieuses et formidables.</p>
-
-<p>Il m'expliqua avec animation...</p>
-
-<p>&mdash;Assurances contre l'incendie, les accidents, le vol, les naufrages,
-la pluie, la grêle, les sauterelles... sans doute... Que voulez-vous?
-Il faut vivre... Mais le nouveau, l'important, mon cher, ce sont les
-assurances et les réassurances que j'établis contre le mensonge, la
-vérité, la stérilité et la fécondité, contre la maladie&mdash;toutes les
-maladies,&mdash;contre la débauche et contre la vertu, contre la guerre et
-contre la paix, contre les monarchies et contre les républiques, contre
-l'ennui... la stupidité des fonctionnaires et la tyrannie des lois,
-contre la trahison, l'amour, la littérature...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[p. 235]</a></span></p>
-
-<p>Je crois bien qu'il parla encore de réassurances contre le doute, les
-désillusions, puis encore de bourses d'assurances, de risques des
-risques, de mutualité individualiste, d'individualisme collectiviste
-et, toujours et à tout propos, de la statistique...</p>
-
-<p>Dans toutes les conversations de ce philosophe, le passé de l'humanité,
-l'avenir du monde, évoluent aisément. Je croyais entendre débiter le
-prospectus d'un Crédit International de l'Ataraxie universelle. Mais
-ce que je me rappelle le mieux, c'est que son regard lucide était
-bordé de paupières d'un rouge de sang, comme en ont certaines figures
-de Poussin; que son nez s'était encore allongé, depuis notre dernière
-rencontre; que sa barbe, qui fut châtaine quand j'étais blond, se
-désargentait, jaunissait autour des lèvres minces, sur lesquelles
-je voyais, avec confiance, à coups de paroles et jets de salive, se
-construire le bonheur de l'humanité... Qu'importait alors que certains
-chiffres, les milliards surtout, eussent une si mauvaise odeur?...</p>
-
-<p>À tout petits pas, nous étions arrivés jusqu'à sa table, auprès d'un de
-ces verres où je lui vois boire, depuis quelque quarante ans, ce même
-thé blond, dont un fleuve a passé par son corps.</p>
-
-<p>Une fois de plus, Weil-Sée me démontra qu'il allait incessamment faire
-cette fortune mondiale, qu'il lui fallait...</p>
-
-<p>&mdash;Tout simplement, mon cher, pour arriver, entre autres, à décupler
-la puissance du microscope et en construire un qui grossisse l'objet
-soixante mille fois... soixante mille fois, c'est absolument
-indispensable. Mais ce n'est pas tout... Il me faudrait aussi des
-températures... ah! des températures, à cuire, en bloc et en douze
-heures, l'univers, comme une plaque de céramique...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[p. 236]</a></span></p>
-
-<p>Je me fie, sans restriction, à l'intelligence de mon ami Weil-Sée...
-Je le suivais admirablement, et j'étais convaincu, au point de prêter
-serment, qu'il ne disait rien qui ne fût vrai ou qui n'importât...
-Mais, quand je ne l'entends plus, je suis incapable d'expliquer ce
-qu'il m'a dit, et en quoi consistent ses projets et son métier...</p>
-
-<p>&mdash;Vous sentez bien, n'est-ce pas? Ce n'est plus que quelques mois de
-patience... pfuut!... quelques mois...</p>
-
-<p>Sur quoi, ayant écarté des piles de catalogues&mdash;personne ne lit
-autant de catalogues&mdash;de livres, de denrées, de graines, de plantes,
-d'instruments, de machines, il prit du papier quadrillé, et se mit
-à dessiner, pour achever de me convaincre, des diagrammes et des
-graphiques...</p>
-
-<p>Dans son visage malmené, couturé, je cherchais quelque chose, mais
-quoi?... quelque chose qui restât des traits de l'enfant que j'avais
-vu arriver au collège, du fond de la Dalmatie... quelque chose de son
-nez aquilin, de l'expression de ses yeux tellement doux, de l'arc
-ingénu de sa lèvre et même de ses boucles autour d'un front énorme et
-bombé... Mais tout cela était si fané, si racorni! Je me rappelais
-comme son intelligence, tout de suite, avait fait merveille, parmi
-nous... Il s'était révélé aussitôt élève prodige... Nos professeurs
-lui prédisaient le plus bel avenir... Et voilà où il en était, son
-avenir!...</p>
-
-<p>&mdash;Vous comprenez?... entendais-je, durant ces rappels de souvenirs...
-ce qui serait important, encore, c'est de pouvoir s'enfoncer dans la
-terre, un peu... je ne crois pas qu'on ait été au delà de quelque deux
-mille mètres... Et dessous... dessous... réfléchissez!...</p>
-
-<p>Il s'arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;Dessous... ce sont évidemment... il ne se peut pas<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[p. 237]</a></span> que ce ne soient
-point des métaux inconnus... de fantastiques métaux...</p>
-
-<p>Ses yeux brillaient:</p>
-
-<p>&mdash;Et avec des propriétés, mon cher!</p>
-
-<p>À mesure qu'il parlait, sa fortune prospérait, et il arrachait un
-secret de plus à la nature...</p>
-
-<p>Il avait beau vieillir, le pauvre Weil-Sée, il ne changeait pas...</p>
-
-<p>Très jeune, je l'avais rencontré à Manchester, passionné de géologie
-et cherchant, en même temps, des capitaux pour une fabrique d'armes
-tellement redoutables, que c'en était fini do la guerre... C'était
-lui, pourtant, qui m'avait aidé à supporter les plus dures journées de
-cet hiver 70-71, où, sous les ordres de Chanzy, les loqueteux que nous
-étions fuyaient de tous les côtés de la Loire... Ah! sa tendresse et sa
-gaité, durant ces affreuses semaines...! Je ne l'avais plus retrouvé
-qu'à la Bourse, à son retour du Paraguay, enthousiaste du caoutchouc...
-à la Bourse, dont il fut, plus tard, au krach de Bontoux, une des
-innombrables victimes.</p>
-
-<p>&mdash;Comprenez... mon cher... que ce qu'il me faut... c'est une fortune...
-mais une fortune, tellement folle, qu'elle rende les autres fortunes
-impossibles... comme il a fallu les trusts, pour voir la fin de
-l'industrie privée...</p>
-
-<p>Depuis le krach, il avait cherché et découvert du graphite en
-Sibérie, de l'étain en Espagne, du fer en Australie, du manganèse en
-Transylvanie, du cuivre en Roumanie et jusqu'à du pétrole en Galicie,
-mais toujours trop tôt... Aucune banque ne voulait croire en lui... Son
-imagination, sa culture générale, l'énormité de son lyrisme idéologique
-terrifiaient aussi les gens d'affaires...</p>
-
-<p>&mdash;C'est peut-être un bien que je n'aie pas réussi trop jeune... Car, à
-présent que je sais...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[p. 238]</a></span></p>
-
-<p>Et son geste avait une telle ampleur, qu'il semblait vraiment razzier
-l'univers...</p>
-
-<p>Je savais, moi, que las de ne pouvoir arriver à y exploiter une
-montagne d'or, il avait, dans les années 90, quitté le Cap, justement
-sur le bateau qui avait amené, dans la colonie, Cécil Rhodes,
-mourant... Puis, en quête d'une source d'énergie, qui lui permît de
-poursuivre des expériences de thermochimie, je crois, pour lesquelles
-il se passionnait, il avait cherché du charbon en Amérique, avait dû
-revendre à vil prix un charbonnage extraordinaire, qu'il n'avait pas
-le moyen de mettre en exploitation, et il était venu, dans le Sud-Est
-de la France, s'intéresser à l'industrie naissante des Centrales
-hydro-électriques, la dernière à laquelle je l'eusse vu prendre part à
-Grenoble...</p>
-
-<p>Il admirait que les circonstances l'eussent fait renoncer...</p>
-
-<p>&mdash;À toutes ces affaires... médiocres... vraiment médiocres.</p>
-
-<p>Je protestai:</p>
-
-<p>&mdash;Non... non... je vous assure... très, très médiocres.</p>
-
-<p>Il admirait surtout que les mêmes circonstances l'eussent enfin amené
-à choisir la riche, industrieuse, économe et féconde Hollande pour y
-fonder...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ça... ça en vaut la peine... quelque chose comme la Bourse des
-Bourses où l'on ne spéculera plus... enfantillage!... sur les chances
-de l'activité, de la production contemporaines&mdash;aucun intérêt!&mdash;mais
-véritablement, sur des probabilités pures... sur des futuritions...
-et à Rotterdam... Rotterdam... épatant!... Rotterdam, mon cher, qui
-n'est pas seulement la première place de commerce de la Hollande...
-Rotterdam, à qui j'assigne...</p>
-
-<p>De son index replié, il frottait activement son nez...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[p. 239]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;À qui j'assigne, entre les ports du monde, la plus puissante
-virtualité spécifique de spéculation.</p>
-
-<p>Et il éternua sept fois de suite, car c'était une de ses particularités
-d'éternuer abondamment, sans se laisser distraire de son discours...</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'agira plus, continuait-il entre les derniers éternuements,
-de la hausse ou de la baisse... atchi!... des stocks des marchandises
-du monde... ou du cours de quelques milliards de fonds publics...
-qu'est-ce que c'est que ça?... Mais non... Il s'agit, comprenez bien...
-d'une sorte... mettons, si vous voulez... de Bourse... d'Agence, de
-Tribunal, où s'arbitrera et se compensera le malheur humain... qui fera
-équilibre à toutes les mauvaises chances du calcul des probabilités,
-et où viendront successivement s'amortir les inévitables crises des
-évolutions futures...</p>
-
-<p>Or, je ne me demandais même pas, en l'écoutant, s'il arriverait jamais
-à posséder cette fortune qu'il poursuivait depuis si longtemps, en
-vain, mais seulement&mdash;considérant son pauvre dos qui se voûtait&mdash;je
-déplorais, à part moi, qu'il dût lui rester si peu d'années pour en
-jouir..</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, me dit-il enfin, très tard, tandis que le dernier garçon
-resté pour nous servir, sommeillait lourdement, sur une chaise, sa
-serviette entre les jambes..., écoutez... Il y a des années que je n'en
-ai dit autant à personne... Avec mes Hollandais... je sais aussi...</p>
-
-<p>Et il sourit finement:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais aussi me taire, diable!... ou ne parler que chiffres...
-Mais je veux vous confier encore, à vous, un secret... Il y a eu des
-gens pour douter de mon avenir.. En général, personne n'a guère cru
-en moi... Vous-même... Mais si... Laissez donc!... qu'est-ce que ça
-fait?...Tenez... vous rappelez-vous?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[p. 240]</a></span></p>
-
-<p>Il éclata de rire, d'un rire qui ressemblait à un éternuement...</p>
-
-<p>&mdash;...Vous rappelez-vous Charlotte qui prétendait que j'étais un pauvre
-garçon... qui n'arriverait jamais à rien?... Ah! ah!... Oui... Et
-Noémi?...</p>
-
-<p>Il rit plus fort.</p>
-
-<p>&mdash;Noémi, qui m'a quitté, parce que je n'avais plus le sou?... Crevant,
-hein?... Plus le sou. Avec ce front-là?...</p>
-
-<p>Il se gifla le front, fouilla ensuite dans sa poche, en ramena quelques
-pauvres florins, qu'il fit rouler sur la table:</p>
-
-<p>&mdash;Plus le sou? Tordant!... tordant!</p>
-
-<p>Puis:</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a même qui me reprochent de rêver... d'être insouciant...
-léger... trop peu pratique... de mettre, en toutes choses... comment
-appellent-ils cela?... de l'exagération... oui, mon cher, de
-l'exagération!...</p>
-
-<p>Et il avoua, dans une nouvelle bordée de rires, qu'il avait été,
-parfois, de ceux-là...</p>
-
-<p>&mdash;Tout le monde disait: «Il rêve... il rêve!...» Pour rien... à
-propos de tout... Et je me reprochais de rêver... je m'en voulais de
-rêver... Je m'en voulais de m'absorber si longtemps à voir couler un
-fleuve, passer une femme, flamber un foyer... tandis que des projets
-tambourinaient à mes tempes... ou simplement, de contempler, toute une
-soirée, mon papier, sans y toucher... Et mes journées... mes nuits, à
-bâtir des impossibilités prodigieuses, en chantant à tue-tête!... J'en
-vins à me refuser cette volupté du rêve... comme j'ai su renoncer à
-l'éther, au haschich, aux femmes, et même au tabac... J'en vins&mdash;c'est
-affreux&mdash;j'en vins à accuser, de ce détestable et délicieux penchant
-pour la rêverie, le pire et le plus exquis des stupéfiants... à en
-accuser ce geste de maman...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[p. 241]</a></span></p>
-
-<p>Il me sembla que ce mot faisait trembler ses vieilles lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai tant hérité d'elle!... oui... ce geste où je l'ai vue si
-souvent s'oublier, des heures durant, à ouvrir et refermer, les yeux
-perdus, ouvrir et refermer, pauvre maman!... deux cents fois de suite,
-peut-être, le fermoir d'un bracelet d'or, à son bras... Les idiots!...
-L'idiot que j'étais!</p>
-
-<p>Il hurla et il cracha... je puis bien dire qu'il cracha dans mon
-oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! tout ce que la fortune... n'importe quelle fortune...
-peut donner... je l'ai déjà, puisque je l'ai imaginé. Et ma tête
-me donne encore une avance, inintégrable en chiffres, sur tous les
-milliardaires des deux Amériques... Tout... je l'ai possédé, possédé...
-écoutez-moi... possédé!...</p>
-
-<p>Il appuya encore sur le mot... et, m'attirant à lui&mdash;décidément,
-trop de thé finissait par l'enivrer,&mdash;il ajouta encore plus
-confidentiellement:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que posséder?... Posséder, c'est comprendre...
-ou, si vous aimez mieux... imaginer. À notre ploutocratie misérable,
-voici que succède une <i>gnosticratie!...</i></p>
-
-<p>&mdash;Quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Une gnosticratie... vous comprenez?... gnosticratie.</p>
-
-<p>Est-ce que je comprenais?... Bah!</p>
-
-<p>&mdash;Une gnosticratie qui mènera, sans doute, enfin, la pensée au
-nihilisme parfait de l'indifférence absolue, où les arrière-neveux de
-nos arrière-neveux... Mais c'est évident... Pour moi, j'aurai tout
-compris...</p>
-
-<p>Il me sourit:</p>
-
-<p>&mdash;Ou j'aurai cru que j'ai tout compris.</p>
-
-<p>Il éclata de rire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[p. 242]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C'est tout à fait la même chose...</p>
-
-<p>Ce n'est pas sans inquiétude que je le vis se lever, crier:</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc aurait raison contre moi?... Je récuse tous les juges...
-tous... même le plus vieux juif... là-haut...</p>
-
-<p>Son index se tendait vers le plafond.</p>
-
-<p>&mdash;Même le plus vieux juif... je lui défends d'avoir raison contre
-moi... Lui?</p>
-
-<p>Il haussa les épaules, avec l'expression du plus complet dédain...</p>
-
-<p>&mdash;Voyons!... il pouvait continuer à penser, à rêver le monde, pendant
-l'éternité des éternités... Et il l'a créé?... L'imbécile!... Et il l'a
-créé tel qu'il est encore?... Et pour la misère de quelques milliards
-de siècles?... Inimaginable!... Et qu'est-ce qu'il a, maintenant, avec
-cet univers sur les bras?... Rien... plus rien... plus rien... C'est
-bien fait...!</p>
-
-<p>Il donna un grand coup de poing sur la table, et le garçon, réveillé en
-sursaut, accourut:</p>
-
-<p>&mdash;Du thé!... commanda mon ami Weil-Sée, subitement radouci...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mes compagnons avaient à voir des amis, établis dans une propriété
-des environs. J'en profitai pour passer quelques jours avec mon ami
-Weil-Sée. Il tenait absolument à me montrer Rotterdam, à m'en expliquer
-le mécanisme jusque dans ses rouages les plus intimes... Il arriva,
-naturellement, que Weil-Sée me mena partout, sauf à Rotterdam... Il
-trouvait que, pour n'avoir pas vu assez de ciels et d'eaux de Hollande,
-je n'avais pas vu la Hollande, et que, n'ayant pas vu la Hollande,
-je ne pouvais rien comprendre à<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[p. 243]</a></span> Rotterdam... En bac, en bateau, en
-voiture, en chemin de fer, il me promena sur tous les bras de la Meuse,
-sur tous les canaux qui mènent de la Meuse au Rhin, sur tous les bras
-du Rhin et sur la mer, entre le ciel et l'eau, et ce fut surtout,
-hélas! sur des ponts... J'ai passé des journées sans voir le ciel, sans
-oser regarder les eaux, sur tous les ponts des routes, des villes, et
-sur ceux qui osent chevaucher la mer... De Rotterdam, nous n'avons
-vu que l'immense pont qui enjambe la ville, on dirait, dans toute sa
-largeur.</p>
-
-<p>De ces quelques jours, il ne me reste que d'intolérables sensations de
-vertige. Le vertige, en Hollande? Eh bien, oui! Ai-je rêvé? Rêve-je
-encore?</p>
-
-<p>Je me demande aujourd'hui si ce n'était point la seule présence
-de Weil-Sée, sa voix lointaine, ses gestes saccadés, ses grimaces
-extra-humaines, l'immensité de ses illusions, qui amplifiaient ainsi,
-déformaient ainsi, les choses autour de lui... Je crois, en vérité,
-je crois qu'il avait cette puissance extraordinaire de communiquer
-son malaise, sa peine, son vertige, sa torture, à la matière la plus
-inerte... À son contact, la nature elle-même s'affolait...</p>
-
-<p>Là, le col tendu vers des viaducs de chemins de fer, nous voyions des
-wagons filer si haut, au-dessus de nos têtes, qu'il fallait deviner
-leur vacarme qui s'enfuyait... Ailleurs, nous dominions&mdash;le cœur
-m'en tourne&mdash;des trains de bateaux qui paraissaient des barques, des
-barques qui paraissaient des mouches... Et je fermais les yeux...
-Ici, c'était l'effroi que le bachot où nous dansions, une catastrophe
-d'arches et de piliers rompus l'anéantit; là, l'angoisse que ne cédât
-le tablier de métal, dont les courbes semblaient des rebondissements de
-palets sur l'eau, ce tablier si fragile, qu'il s'agitait au vent, et
-résonnait, en tous ses assemblages, sous notre<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[p. 244]</a></span> poids... Je me souviens
-de ponts, où j'eusse donné des millions d'hectares de ciel de Hollande
-pour un bon kilomètre solide de grand'route de Beauce. Et pour ajouter
-à l'horreur de cette impression, les coups de sifflet éclataient,
-au-dessus de nous, comme l'annonce d'un malheur, et l'on entendait,
-en dessous, alterner et se répondre des lamentations de sirènes.
-Je voulais me persuader que je résistais aux forces qui tiraient
-mes entrailles, mon cœur, comme avec des cordes, chatouillaient
-mes chevilles, irritaient la moelle de mes tibias, et un frisson me
-parcourait à sentir que je «ne pesais plus»... Un dégoût de vivre,
-pire que la peur de mourir, me tenait suspendu en l'air... Non, en
-vérité, je ne pesais plus... Quand sur les remblais, les digues, et
-puis à rouler sur la brique ferme, j'avais repris, peu à peu, mon
-poids et ma raison, je goûtais comme le délice d'une convalescence, à
-suivre les enroulements de nuages, au ciel, à plonger mes yeux dans
-la transparence des eaux, au ras du sol... Et du vertige, je parlais
-légèrement, ainsi qu'on médit d'un ami...</p>
-
-<p>&mdash;J'envie, me disait mon ami Weil-Sée, ceux qui ignorent le vertige,
-mais je les plains aussi... Quelle idée peuvent-ils avoir de l'enfer et
-comment pensent-ils qu'on ait pu l'imaginer?</p>
-
-<p>Cette idée le fit longuement ricaner... Puis, il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Il est certain que la damnation, c'est d'être, éternellement,
-les talons cherchant une paroi qui fuit, au point de se sentir
-invinciblement attiré... de se sentir tomber dans un gouffre, dont on
-sait qu'on n'atteindra jamais le fond.</p>
-
-<p>À mon tour, j'évoquais le vertige, à bord d'un ballon captif dont la
-nacelle résiste à la corde et au vent, et<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[p. 245]</a></span> se couche; sur les falaises
-des côtes bretonnes qu'on sent glisser sous ses semelles, quand on
-se penche vers la mer; sur un balcon où l'on est monté, en riant, et
-dont le parapet est trop bas de cinq centimètres; sur les échelles des
-échafaudages dont on tient les montants embrassés une éternité, et dont
-il m'est arrivé de mordre... oui... de mordre, à m'en casser les dents,
-les barreaux.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher Weil-Sée, un jour, au Mont-Vallier, j'avais eu la folie de
-suivre un ami sur un sentier qu'au bout de dix minutes je sentis&mdash;je
-n'aurais pas baissé les yeux pour un empire&mdash;se rétrécir jusqu'à
-devenir plus étroit que mes semelles... Je m'arrêtai enfin et mis
-bien une demi-heure&mdash;comme un petit équilibriste japonais au sommet
-d'une pyramide de tonneaux&mdash;à me retourner, et le double de temps à me
-coucher ventre contre terre. Mon ami, mon bourreau avait le courage
-de se moquer de moi... Je n'avais pas, moi, seulement la force de
-souhaiter sa mort... Et, à plat ventre, déchirant ma joue collée à la
-montagne, pour ne pas apercevoir le précipice, j'ai mis le temps d'une
-autre vie à refaire le chemin parcouru...</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien... dit Weil-Sée, en montrant ses dents noires... le
-Mont-Vallier, ce n'est rien... Vous n'avez pas suivi, comme moi, les
-torrents des Alpes, à flanc de montagne, le long de parois qui semblent
-de marbre poli ou de boue schisteuse, dans des gouffres au profond
-desquels le ciel ne paraît plus qu'un tout petit ruisseau bleu... Voilà
-le vertige...</p>
-
-<p>Et il poursuivit, après un instant de silence, ricanant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est parce que je sais ce que c'est que le vertige... que je
-comprends quel tremblement dut agiter le pauvre Jésus aux jointures des
-genoux et du bassin, quand Satan l'a tenté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[p. 246]</a></span></p>
-
-<p>Les juifs sont très préoccupés de Jésus... Weil-Sée aimait à en parler;
-il en parlait à propos de tout... Au fond, il était fier d'avoir un
-Dieu dans sa famille. Il reprit.</p>
-
-<p>&mdash;Le Malin&mdash;c'est bien le sobriquet qu'il mérite&mdash;avait mené Jésus
-sur la montagne, et, sous prétexte de lui offrir le monde, c'est un
-gouffre qu'il lui montrait... Or, ce qu'il y eut de divin dans le
-refus, ce n'est pas d'avoir refusé l'offre dérisoire d'un monde&mdash;quel
-monde, qui déjà ne lui appartienne, peut-on offrir à un Jésus ou à
-un Spinoza?&mdash;Non... le divin... écoutez-moi... c'est d'avoir, sur la
-montagne, au bord du gouffre, refusé du bras tentateur, l'appui...</p>
-
-
-<p class="p2">Il prit un air dégagé&mdash;nous étions, en ce moment, sur la terre
-ferme&mdash;et il ajouta le plus gaiement du monde:</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi... je suis persuadé que je n'irai pas en enfer... Oh! ce
-n'est point que je croie tellement à l'enfer... Ce n'est pas non plus
-que j'aie une telle confiance dans la vertu de mes actions... ni dans
-la justice de ce Dieu qui, après avoir créé le monde, en six jours, à
-la diable, a fait annoncer partout&mdash;forfanterie!&mdash;qu'il le jugerait en
-un seul, comme on expédie les petits délits de police, au début des
-audiences correctionnelles... Du moins, Dieu sait-il très bien qu'ayant
-connu toutes les sortes de vertige, ce vertige infernal ne pourrait
-plus avoir de nouveauté pour moi, et, par conséquent, ne me serait pas
-un supplice... Alors?... À quoi bon?... Ah! ah! ah!...</p>
-
-<p>Et sans autre transition, il me parla de la Réforme dans les Pays-Bas,
-de la Réforme en Allemagne, de la Réforme en soi, et du rôle qu'y
-jouèrent les Iconoclastes, secte admirable, qu'il regrettait chaque
-fois qu'il visitait une exposition de peintures.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[p. 247]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'est pour avoir trop écouté mon ami Weil-Sée que je n'ai rien vu du
-port de Rotterdam. Pourtant, je m'étais bien promis de le visiter
-longuement, et Weil-Sée m'avait bien promis de me l'expliquer de
-même. Tout ce que j'en sais, tout ce que, sans doute, j'en saurai
-jamais, c'est «qu'on y voit circuler les produits des colonies du
-monde entier». Puissance d'évocation qu'ont toujours eue certaines
-phrases qu'il prononce!...Tous les autres ports que j'ai vus, depuis,
-me paraissent petits, étroits, inanimés. Le seul port qui puisse
-m'impressionner désormais, c'est ce port de Rotterdam, que je n'ai
-pas vu, que je n'ai pas besoin de voir, que je ne verrai ni n'oserai
-aller voir jamais, ce port de Rotterdam, dont je sais seulement, dont
-Weil-Sée m'a dit brièvement, en passant: «que les produits des colonies
-du monde entier y circulent»...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il y a des hommes ainsi faits, que je n'ai pas la force de leur
-résister, que l'idée même ne m'en viendrait pas... Mon ami Weil-Sée
-est de ceux-là. Qu'on rie, si l'on veut, de mon esclavage; c'est pour
-moi le seul aspect du bonheur. Mais c'est trop peu dire que je ne
-résiste pas à ceux qui me plaisent; je ne sais, non plus, leur parler,
-ni parler devant eux... C'est pourquoi, peut-être, aucun personnage ne
-m'émeut autant que Cordélia. Seulement j'admire que cette malheureuse
-fille puisse en dire autant qu'elle en dit... Il est vrai que c'est du
-théâtre.</p>
-
-<p>Qu'un homme, au contraire, m'impatiente, ou qu'une<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[p. 248]</a></span> femme prétentieuse
-et littéraire commence de disposer ses phrases, je me sens pris
-aussitôt d'une envie furieuse de les contredire, et même de les
-injurier. Ils peuvent soutenir les opinions qui me sont le plus
-chères, je m'aperçois aussitôt que ce ne sont plus les miennes, et mes
-convictions les plus ardentes, dans leur bouche, je les déteste. Je ne
-me contredis pas; je les contredis. Je ne leur mens pas; je m'évertue à
-les faire mentir... Je me sens en joie, en verve. Si je pouvais avoir
-de la haine, vraiment de la haine, je crois bien que j'aurais&mdash;pauvre
-de moi!&mdash;du génie... Au lieu qu'un sourire, qui me séduit, ne m'inspire
-pas un mot... et mes yeux&mdash;que des yeux ennemis font étinceler&mdash;se
-baissent devant un regard, dont ils aiment la lucidité ou la douceur...
-Alors, je demeure silencieux... je me sens stupide. C'est ma façon de
-m'abandonner. L'être qui me plaît parle pour lui et pour moi. Quoi
-qu'il dise... peu importe que je n'aie jamais pensé comme lui...
-je suis heureux. Et, à me persuader que la bouche amie décide, à
-l'instant, de ce que je pense et de ce que je suis, je n'ai plus qu'à
-l'écouter... J'écoute, je ne parle plus... Combien d'attentes j'ai
-dû décevoir! Combien, souvent, j'ai dû paraître sot!... Ce sont,
-pourtant, sans aucun doute, les moments où j'ai le mieux compris ce
-que je pouvais comprendre, et mon silence n'était que l'hébétude de
-l'intelligence satisfaite...</p>
-
-<p>Mes chers amis... mes charmantes amies... tous mes bien aimés, vous
-tous qui vous êtes, hélas! détachés de moi, vous surtout dont je me
-suis détaché, de combien de reniements, de combien de lâchetés, vous
-êtes responsables... et, je puis bien vous le dire, de combien de
-larmes! Car, pauvres imbéciles que vous êtes, vous avez toujours ignoré
-la belle source de tendresses qu'il y avait en moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[p. 249]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un soir, mon ami Weil-Sée me mena le long d'un quai désert, dans un
-club de la ville, où je fus accueilli avec beaucoup de cordialité; du
-moins, Weil-Sée me l'assura.</p>
-
-<p>Les membres du cercle&mdash;armateurs, banquiers, marchands&mdash;étaient réunis
-dans une salle dont le pourtour seul était meublé de banquettes, devant
-lesquelles, à intervalles réguliers, étaient fixés des guéridons.
-Tout le milieu restait vide, et les lustres de cuivre se reflétaient
-dans le miroir du parquet. Les places étaient occupées, d'ailleurs
-silencieusement, chacune, par un buveur, devant qui se dressait un
-pot de bière. Au-dessus de chaque buveur, un petit nuage de fumée
-s'épaississait, tous les petits nuages alimentant la nuée centrale,
-dont les bords légers s'enroulaient et bleuissaient par-dessus les
-lumières. Chaque buveur avait, aux dents, une pipe à peu près pareille,
-un peu longue. Toutes les pipes ne fumaient pas absolument en même
-temps, mais il y en avait toujours un certain nombre qui quittaient
-ensemble des bouches en même temps fumantes, ou revenaient en même
-temps reprendre, entre les dents, la place un instant occupée par le
-pot de bière... À de certains moments, des chocs de grès sur le marbre,
-des claquements de lèvres, des crachats, des remuements de pieds, des
-quintes de toux, cédaient à la parole gutturale de l'un ou de l'autre
-des membres du cercle, qu'on écoutait assez longuement, jusqu'à ce que
-ses derniers mots arrivassent â se fondre dans un <i>tutti</i> de rires.
-Et Weil-Sée allait, de l'un à l'autre, souple, insinuant,<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[p. 250]</a></span> avec des
-complaisances, des humilités, des servilités, qui m'attristèrent un peu.</p>
-
-<p>Mes deux voisins m'adressaient, de loin en loin, la parole à voix
-basse. L'un avait une trogne cuite au vent et au soleil, des tons d'un
-beau vieux pot de faïence; un épais collier de barbe jaunâtre lui
-faisait, autour du cou, comme un foulard. L'autre était un tout petit
-vieillard, occupé surtout à hausser sa petite personne et son menton
-minuscule au-dessus du bord de la table. Il se redressait à chaque
-instant, pour éviter, à la fois, que le fourneau de sa pipe ne vînt
-s'appuyer sur le guéridon, ou ne dépassât son crâne nu, mais duveté...
-Pour un sourire, il avait toujours la précaution de retirer sa pipe, et
-son sourire paraissait le sourire édenté d'un tout petit enfant. Il ne
-faisait pour ainsi dire que sourire... Weil-Sée m'apprit que c'était un
-des hommes les plus riches, un des spéculateurs les plus hardis, les
-plus implacables, les plus heureux de la place, celui qui avait ruiné
-le plus de familles, en Hollande.</p>
-
-<p>La soirée se prolongea de la sorte, sans incidents notables,
-fastidieusement. J'avais peine à croire que tous les désirs du
-lucre, toutes les passions de l'argent, se cachassent sous ces faces
-tranquilles...</p>
-
-<p>Sur le tard, nous vîmes, avec satisfaction, s'avancer, porté par un
-laquais en livrée, mais moustachu, un plateau étageant une colline
-pyramidale d'œufs de vanneau.</p>
-
-<p>La colline fut, en un instant, rasée... Des gestes menus et pressés
-dépouillaient les œufs de leurs coquilles, avec le bruit qu'eussent
-fait les dents d'un assemblée de rats.</p>
-
-<p>Le plaisir que j'aurais eu à savourer, seul, les blancs opalins, et
-les jaunes un tantinet boueux, fut gâté<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[p. 251]</a></span> par la curiosité muette mais
-indiscrète avec laquelle le chœur des mangeurs m'observait.</p>
-
-<p>Ce fut, après ce repas d'un seul plat, qu'une longue barbe blanche
-m'apostropha... C'était un discours. Il était prononcé en français,
-mais un français mêlé d'expressions qu'avaient dû laisser les armées
-de Louis XIV, dans le delta de la Meuse et du Rhin... On accueillit
-aimablement tout ce que je dis en réponse. Mon voisin de droite me
-serra la main avec émotion; mon voisin de gauche, le petit vieux,
-sourit. Mais, je ne sus qu'à la sortie, par mon ami Weil-Sée, que
-j'avais parlé beaucoup trop vite... et que les Hollandais&mdash;même les
-plus familiers avec notre langue&mdash;n'avaient absolument rien compris à
-mes paroles.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux! ajouta-t-il... tant mieux!... Cela arrive souvent...
-en tout... partout... Mais oui... Les mots que nous comprenons, non
-plus, ne sont que des signes... Tenez!... ah! ah! c'est très drôle...
-En Afrique, un jour, je fus invité par une espèce de roi nègre, à une
-espèce de banquet... Ignorant sa langue et ne voulant pas fatiguer
-inutilement mon imagination par un toast improvisé, je récitai, avec de
-beaux gestes... et une voix musicale... une page de <i>Salammbô</i>... Tout
-simplement... Ce fut un enthousiasme... du délire... Ils pleuraient
-tous d'émotion, de joie... Ils m'embrassaient. Le roi m'accorda tous
-les territoires que je lui demandais... et même d'autres que je ne lui
-demandais pas... Il chanta, il dansa... Voyez-vous, mon cher, quand on
-comprend, on est triste... et on est méchant.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Jamais, je n'aurais osé m'avouer à moi-même que j'eusse pu regretter
-mes compagnons, encore moins<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[p. 252]</a></span> me lasser de l'éloquence de Weil-Sée,
-ou du soin qu'il prenait de mon plaisir, cet excellent, ce parfait
-ami... Cependant quel soupir de soulagement je poussai... quel cri de
-délivrance, quand la Charron me les ramena! Jamais je ne vis avec plus
-d'aise nos dames descendre de l'auto, la tête enveloppée du voile, ou
-traînant, derrière elles, quelque écharpe de tulle, comme une allusion
-encore à la poussière de la route... J'étais impatient de repartir;
-j'étais surtout pressé de leur raconter mon ami Weil-Sée, de les
-émerveiller de ses projets, de ses aperçus, de sa vie vagabonde... Et
-si le sublime leur en échappait, n'avais-je point&mdash;pourquoi ne pas
-l'avouer?&mdash;la ressource de les en faire rire?</p>
-
-<p>Il en est ainsi de nos enthousiasmes, de la plupart de nos amitiés,
-ainsi des rêves de notre jeunesse. Il en est ainsi de bien des grands
-hommes, et de bien des chefs-d'œuvre... Il n'en va pas autrement
-pour les modes qui, hier exaltées, tombent demain dans le ridicule et
-la caricature.</p>
-
-<p>Les systèmes de philosophie, dans la tête des hommes, et les plumes
-d'oiseau, sur celle de leurs femmes, ont le même sort...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ma dernière journée, je la donnai tout entière à mon ami Weil-Sée.</p>
-
-<p>Il fut amer et triste, triste peut-être à penser que, le lendemain
-matin, je l'aurais quitté, pour combien d'années?</p>
-
-<p>Il me parla en termes vagues, heurtés, douloureux, de toutes les
-amitiés sans courage qu'il avait dû laisser le long de la route... de
-l'ironie, de l'égoïsme, chez les<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[p. 253]</a></span> meilleures, de la pitié offensante,
-chez les pires. Et voilà... Il était fatigué de se sentir toujours si
-seul... fatigué de sentir quelquefois, souvent, qu'il n'était même pas,
-à soi-même, un «compagnon»... Et quand la vieillesse viendrait tout à
-fait?...</p>
-
-<p>&mdash;Il y a des moments où je ne m'aime plus... je ne m'intéresse plus,
-des moments où je ne me comprends pas plus qu'on ne me comprend... Je
-suis peut-être un raté?...</p>
-
-<p>Et il me regarda longuement, anxieusement, attendant une réponse... Je
-haussai les épaules, pour le rassurer.</p>
-
-<p>Au Musée, où il me mena, il demeura tout à fait silencieux et agacé.
-Il me laissa admirer, sans aucun commentaire, les deux grands van
-Gogh, <i>Le Moulin dans le polder, L'Allée</i>, qui ont, déjà, la majesté
-souriante, la tranquille éternité des vieux chefs-d'œuvre. Pendant
-que je les considérais et les opposais aux bestiaux ennuyeux de Mauve,
-Weil-Sée gardait aux lèvres un pli dur, et comme la grimace d'une
-tristesse qui, non seulement se refusait à parler, mais ne trouvait
-rien à dire. Un moment, ce pli se tordit tellement au coin de sa
-bouche, que je crus que le pauvre diable allait fondre en larmes... Je
-songeai que j'avais été, pour lui, un moment d'exaltation, d'oubli, de
-répit, dans sa vie, et que, moi parti, il allait peut-être retomber
-plus profondément dans les affres de la solitude et... qui sait?... de
-la désespérance.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non... mais non... me disais-je, pour ne pas trop m'attendrir...
-Je me trompe... Il est nerveux, ce matin, c'est peut-être le temps...
-Weil-Sée? Allons donc! Son imagination lui tient lieu de tout... de
-femme, de famille, d'amis, de fortune, de succès, de bonheur.. Oui...
-oui... Il est heureux...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[p. 254]</a></span></p>
-
-<p>Et, tout d'un coup, le secouant joyeusement:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon vieux Weil-Sée!... mon vieux Weil-Sée!</p>
-
-<p>Sans proférer une parole, mon pauvre cher Weil-Sée continua d'aller par
-les salles, ne voyant rien, ne regardant rien, ni les visiteurs, ni les
-tableaux, ne voyant et ne regardant que lui-même, je suppose...</p>
-
-<p>Il ne s'arrêta que devant L'<i>Age de pierre</i>, de Rodin; il s'y arrêta
-de longues minutes... Il s'asseyait auprès, tournait autour, les mains
-derrière le dos, s'adossait à un mur, clignait de l'œil, et, de
-temps en temps, avec un sourire préoccupé, venait passer une paume,
-lentement, doucement, sur la patine du bronze. Il ne me confia aucune
-impression. J'en avais le cœur serré.</p>
-
-<p>Le soir, tard, je le reconduisis jusque chez lui... Il habitait une
-petite rue déserte, une petite rue voisine du Jardin Zoologique...</p>
-
-<p>Il avait toujours, sous divers prétextes, évité de me montrer sa
-chambre. J'imaginai le désordre, la saleté, toutes les choses
-bizarres qui traînaient là, échantillons de minerais, instruments
-de mathématiques, cartes, photographies de Cranach et de Rembrandt,
-épinglées aux murs, et le Cézanne, seul tableau qu'il eût gardé de sa
-collection, depuis longtemps dispersée, et qui l'accompagnait partout...</p>
-
-<p>Nous étions devant sa porte, et il ne se décidait pas à sonner.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous... me dit-il, tout à coup... Nous n'arriverons à rien...
-Nous sommes un siècle perdu... un siècle mort... si les hommes comme
-vous... mais oui!... Laissez donc la littérature..., ses inutilités...
-ses frivolités... sa bêtise encrassante... Entrez résolument dans...</p>
-
-<p>Sur le trottoir opposé, près d'un réverbère, dont la lueur courte et
-tremblotante donnait à la rue comme un aspect de bouge, une femme
-passait et repassait<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[p. 255]</a></span> que Weil-Sée ne voyait point, mais qui me
-préoccupait... Comment eût-il deviné que notre présence dans cette
-rue déserte et morne, à une heure si tardive, pût gêner quelqu'un?...
-Pourtant elle gênait probablement le couple, qu'après deux essais
-infructueux la promeneuse du trottoir venait de former avec un passant,
-replet, courtaud, dont je vis luire, dans l'ombre, le chapeau haut de
-forme.</p>
-
-<p>Weil-Sée continuait:</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-moi... lancez-vous dans les spéculations supérieures...
-abordez le vaste champ des futuritions. Le passé est mort... le
-présent agonise, et demain il sera mort aussi... L'avenir... toujours
-l'avenir... rien que l'avenir... les hypothèses... les probabilités...
-ce qu'ils appellent l'irréalisable... à la bonne heure!...
-Travaillez... Le monde... le monde....</p>
-
-<p>La femme avait entraîné son compagnon dans l'invisible, au fond de la
-rue.</p>
-
-<p>Et Weil-Sée parlait, parlait... parlait... Mais son verbe n'était plus
-le même... Il s'enflait bien, un moment, mais pour retomber ensuite,
-flasque et mou, comme un ballon qui se dégonfle...</p>
-
-<p>Depuis dix minutes, j'entendais des mots énormes s'élever, puis crever,
-s'évanouir, quand l'homme replet de tout à l'heure revint à passer,
-mais seul, de l'autre côté de la rue... Il marchait vite, la figure
-cachée dans le col relevé de son pardessus... Un reflet sur le devant,
-puis un reflet sur le derrière de son chapeau... et il disparut sans
-avoir, une seule fois, tourné la tête...</p>
-
-<p>&mdash;La gnosticratie... mon cher... savez-vous bien que cette
-gnosticratie...</p>
-
-<p>Ce fut alors que passa, en face de nous, toujours sous le même bec de
-gaz, l'active promeneuse qui sa dandinait... Elle ne se doutait pas
-que nous décidions,<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[p. 256]</a></span> en ce moment, du sort de l'humanité... En pleine
-lumière, je la vis seulement essuyer ses doigts avec son mouchoir... Et
-puis, peu à peu, tout doucement, elle fut absorbée par la nuit...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Canaux_dAmsterdam" id="Canaux_dAmsterdam">Canaux d'Amsterdam.</a></p>
-
-
-<p>Je ne vous dirai pas qu'Amsterdam est la Venise du Nord. D'abord, parce
-que j'ai naturellement horreur de ces façons de parler, et puis, parce
-que je n'en sais rien, n'étant jamais allé à Venise.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, monsieur?... me dit un jour une dame offensée par cette
-cynique déclaration... Est-ce possible?</p>
-
-<p>Et, déçue, toute triste, languissante, elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez donc jamais aimé?</p>
-
-<p>&mdash;Pas à Venise... non, madame... pas à Venise...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur... je vous plains... On n'aime bien qu'à Venise...</p>
-
-<p>Me plaignit-elle?... Je crois plutôt qu'elle me méprisa...</p>
-
-<p>Dois-je dire-c'est peut-être le moment&mdash;que je me gondolais?</p>
-
-<p>Ce sont des raisons de cet ordre-là qui m'ont toujours empêché d'aller
-à Venise.</p>
-
-<p>Manet, en haine de l'école de 1830, ne consentit jamais à mettre les
-pieds dans la forêt de Fontainebleau. Rien que le nom de Barbizon,
-de Marlotte, lui donnait de furieux accès de rage. Chose à peine
-croyable, il refusa plusieurs fois l'invitation de Mallarmé de l'aller
-voir au pont de Valvins. Mais il alla à Venise. Non seulement, il y
-alla; il y peignit. Moi, si je n'ai jamais été à Venise<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[p. 257]</a></span> où, pourtant,
-j'aurais aimé rendre visite à Titien et au Tintoret, chez eux, j'en
-accuse, en plus des conversations dans le genre de celle que je viens
-de rapporter, toute une iconographie crapuleuse et une non moins
-crapuleuse bibliothèque musicale et poétique. Peut-être n'y avait-il
-qu'un moyen de me laver de ces propos, de toutes ces mélodies, et de
-tant de motifs pour journaux mondains, illustrés par M. Pierre Laffite
-et C<sup>ie</sup>, c'était d'aller à Venise. Mais chaque fois que je
-suis arrivé à en prendre la résolution, j'ai eu tellement peur de ne
-rencontrer, sur la lagune, que des amants du répertoire de M. Donnay,
-ou des paysages de M. Ziem, ou des ritournelles de M. Gounod, que j'ai
-toujours préféré retourner, une fois de plus, sur le Dam.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Quand on ne les connaît pas bien, et si l'on n'a point le sens aigu
-des variétés et des différences, tous les quais et tous les canaux
-d'Amsterdam se ressemblent.</p>
-
-<p>&mdash;C'est effrayamment monotone... s'écrie la dame citée plus haut.</p>
-
-<p>Or, je suis allé assez souvent à Amsterdam, pour comprendre, à ma très
-grande joie, que rien n'est plus divers, et plus bougeant qu'Amsterdam;
-que, non seulement aucun reflet des maisons dans ses canaux pareils,
-mais qu'aucune de ses maisons pareilles ne se ressemblent. Chaque
-portion de canal est un paysage différent de murs, de pignons, de
-chalands, de fenêtres fleuries; chaque maison a son visage propre, sa
-structure individuelle, selon le degré d'affaissement des pilotis qui
-la soutiennent... Et, surtout, c'est un autre paysage de ciel, dont on
-dirait que les Hollandais ont mis, chaque fois, sous verre, la patine
-prodigieuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[p. 258]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Au bord des canaux d'Amsterdam, et sur leurs ponts, depuis que je
-m'attarde à imaginer le tain de vase profonde de ces miroirs qui
-meurent, je sens que monte jusqu'à moi une odeur qui devient, chaque
-année, plus forte et plus fétide. À mon dernier voyage, en plein été,
-c'était, le soir, une puanteur dont le souvenir ma poursuit.</p>
-
-<p>Je sais le pouvoir de l'imagination sur les sens, sur les nerfs. C'est
-à ce dernier voyage que j'ai appris cette chose effrayante: on n'avait
-pas curé les canaux d'Amsterdam, depuis trois cents ans. Et, rien que
-de l'avoir appris, il me sembla, tout à coup, qu'une épouvantable odeur
-me faisait tourner le cœur, et je grelottai la fièvre, durant huit
-jours, dans ma chambre d'hôtel d'où je voyais passer, sur le canal, les
-noirs chalands, flotter au-dessus des eaux, au ras des eaux du canal,
-de longues images grimaçantes, de longs spectres verts.</p>
-
-<p>La <i>dame de la mer</i> trouve l'eau lourde dans les fjords... Si elle
-était venue à Amsterdam, qu'eût-elle dit de l'eau des canaux? Elle est
-de plomb... Une sorte de graisse purulente, une sorte de mucus qu'elle
-a sécrété, mousse, tournoie, ondoie à sa surface.</p>
-
-<p>L'eau encore, même l'eau boueuse, on peut l'agiter; les coques des
-chalands la font sans cesse mouvoir, la décapent pour un instant; les
-courants de mer qu'on arrive à y précipiter la renouvellent un peu, la
-rafraîchissent... Mais la vase? Mais ces vases séculaires, ces lents
-et continuels déversements d'égouts, ces dépôts de tant de millions de
-vies humaines qui se stratifient au fond?... Comment s'en débarrasser?
-Déjà, les miasmes traversent les boues et l'eau, envoient crever<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[p. 259]</a></span>
-à la surface leurs bulles d'infection. Qu'on remue ce lit profond
-de pourritures, où le moindre caillou qui tombe délivre les fièvres
-captives, qu'on le drague, qu'on l'expose à l'air, et c'est la ville,
-c'est le pays entier, ce sont les pays voisins, c'est toute l'Europe
-empoisonnée... C'est la peste, le choléra, ce sont peut-être des
-fièvres inconnues, c'est la mort sur le monde!</p>
-
-<p>Les Hollandais ont tout prévu, sauf cela. Ils se croient à l'abri de
-toutes surprises derrière leurs remparts d'eau. Ils n'ont qu'à rompre
-une digue pour noyer d'un seul coup leurs envahisseurs. Mais que l'eau
-découvre son lit de bourbes, et c'est fini d'eux. L'eau se venge
-d'avoir été domptée, immobilisée, écrasée entre des murs de pierre.
-Elle est faite pour courir, s'épandre et chanter sur les cailloux d'or.
-Chaque fois qu'elle croupit quelque part, elle devient mortelle...
-On a beau faire, il y a toujours un moment où la nature secoue
-formidablement le joug de l'homme...</p>
-
-<p>Habituons-nous aussi à cette idée que notre sort, même le sort de
-l'homme de génie qui emporte la pensée au delà des horizons sensibles,
-veut que ses excréments, veut que ses organes vitaux soient une
-infection et une honte. La légende qui nous raconte que les cadavres
-des saints embaumaient est digne de l'Immaculée-Conception. Inventions
-misérables! Tous les cadavres puent; tous les corps humains puent.</p>
-
-<p>Lecteur, le divin Platon allait chaque jour à la selle, ignoblement,
-comme il faut qu'y aille, chaque jour, ta bien-aimée. Si elle n'y va
-pas, le cher cœur, elle ne t'aimera plus... Constipé, le divin
-Platon devient aussitôt une brute quinteuse et stupide. L'intestin
-commande au cerveau... Quant à cette putréfaction que les villes font
-sous elles, elle menace toutes las agglomérations, à la façon, songes-y
-bien, dont les<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[p. 260]</a></span> ordures sociales et les reliefs du plaisir des riches
-menacent les sociétés d'une fermentation inapaisable de la misère.</p>
-
-<p>Ici, cette pourriture demeure, pullule dans les rues, sous une lame
-d'eau qu'elle refoule et amincit, chaque jour, chaque heure, davantage.
-Plus on tarde d'y remédier, plus le danger grandit. Mais quoi faire?...
-On est impuissant. Des commissions s'assemblent et travaillent, des
-rapports s'ajoutent à des rapports, les projets chimériques s'empilent
-sur les projets irréalisables; les parlements légifèrent. Duquel, entre
-ces systèmes, de laquelle, entre ces utopies proposées, viendra donc le
-salut?... On ne sait pas... Ce qu'on sait, c'est que les ouvriers de la
-redoutable entreprise périront tous, comme périrent tous les soldats
-qui, au début de la colonisation, remuèrent les terres homicides de la
-Guyane.</p>
-
-<p>En attendant, Amsterdam s'épanouit au soleil du printemps. Les tons
-délicats de ses rues jouent avec les eaux noires des canaux, avec les
-ciels rares qui achèvent son délice. Ses habitants prospèrent; ils
-donnent l'exemple de l'activité et de l'emploi judicieux des richesses;
-ils demandent à une centaine de sectes religieuses de leur enseigner
-la voie qui conduit le plus sûrement à Dieu... Ils cultivent les
-tulipes, les narcisses, et les beaux lis de l'Extrême-Orient, taillent
-le diamant, spéculent sur les marchandises lointaines, entassent
-l'or, rêvent d'un plus immense polder, pour remplacer le Zuyderzée
-desséché... Et, minute à minute, les vases mortelles se déposent, se
-superposent les unes aux autres, s'accumulent...</p>
-
-<p>Et quand elles affleureront à la surface?...</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[p. 261]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Foire_aux_fromages" id="Foire_aux_fromages">Foire aux fromages.</a></p>
-
-
-<p>À l'entrée du bourg de Purmerend, sur une riante, grouillante petite
-place, au bord du canal, nous sommes arrêtés par les apprêts d'une
-foire aux fromages... Une longue file de chalands, pleins de ces boules
-rouges ou violacées qu'on appelle des têtes de nègres, s'amarrent le
-long des quais, oh, de place en place, avec cette cargaison, l'on
-construit de petits monticules, semblables à ces pyramides de boulets
-louis-quatorziens que nous voyons encore dans les arsenaux maritimes.
-C'est assez étrange, et très gai de couleur. La lumière du matin
-fait vibrer les feuillages, joyeusement. L'air, où circule une odeur
-aigrelette, est d'une grande transparence. Les contours des objets,
-des fromages, comme des visages, des maisons vernies, des arbres, des
-bateaux, ont la même netteté, la même sécheresse jolie...</p>
-
-<p>De ces bateaux, qu'on dirait remplis de joujoux neufs, les débardeurs
-lancent, comme on jongle, les sphères colorées à des gars, à des filles
-qui, toujours jonglant, les relancent, les unes à des marchands qui en
-dressent des tas devant leurs tentes, les autres à des voituriers qui
-en remplissent, jusqu'au bord, leurs voitures.</p>
-
-<p>Des paysannes,&mdash;presque toutes ont les tempes ornées de coquilles d'or,
-ou portent le casque doré sous le bonnet de dentelles,&mdash;des paysans, en
-pantalons courts, en sabots clairs, ont, en se renvoyant ces ballons
-ronds et rouges, des figures rondes et rouges, si bien que, parfois,
-nous pourrions croire qu'ils jouent à la balla, avec leurs propres
-têtes, et que nous assistons<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[p. 262]</a></span> au dernier acte d'une opérette féerique,
-ou encore à un ballet de jongleurs au bord de l'eau.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La 628-E8 dut manœuvrer avec précaution entre ces obstacles et ces
-jeux. Heureusement, nous étonnions la foule, au moins autant qu'elle
-nous amusait. Elle ne se livra à aucune démonstration. Même, tout
-à coup, à la suite d'une légère détonation du carburateur, sur les
-bateaux, sur les tas, dans les voitures, à bout de bras, et, je crois
-bien, en l'air, un millier de sphères colorées s'immobilisèrent...</p>
-
-<p>Sur un coup de frein, la circonférence d'une roue se fit un instant
-tangente à celle d'un de ces ballons qui avait roulé jusqu'à nous... La
-seconde d'après, un bond du moteur détruisait ce concept géométrique,
-dont il ne resta plus sur le sol qu'un peu de pâte rouge, aplatie.</p>
-
-<p>Et, de loin, en nous retournant, nous vîmes toutes les balles et, je
-crois bien, toutes les têtes aussi, reprendre, à la fois leur vol et
-leurs paraboles...</p>
-
-<p>«Fromages, mirages...» dirait Jean Dolent.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="La_porte_entrebaillee" id="La_porte_entrebaillee">La porte entrebâillée.</a></p>
-
-
-<p>Depuis le début de notre voyage,&mdash;aveu pénible pour un Français,&mdash;il
-ne nous est arrivé aucune aventure dans un hôtel, j'entends, aucune
-aventure galante. Gérald B... celui, de nous, qui a le plus voyagé, et
-qui, d'ailleurs, est Anglais, prétend que, dans les hôtels, il n'arrive
-jamais rien.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous assure, répète-t-il... rien... rien... jamais<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[p. 263]</a></span> rien... sauf,
-bien entendu, ce qui peut arriver à chacun sur un trottoir ou dans un
-cabaret de nuit... Les Allemandes, les Anglaises qui voyagent seules,
-lorsque le roman sentimental ou la bouteille de gin, le souvenir d'un
-opéra, d'un officier, ou tout simplement d'un commis de magasin, agite
-leur imagination, et qu'elles ont besoin d'aide, sonnent le garçon
-d'étage... Considérez-vous comme une aventure l'offre de la servante de
-l'hôtel, dans les petites villes de Serbie, de Roumanie?...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, en Serbie?</p>
-
-<p>&mdash;Oui... en Bulgarie, en Hongrie aussi... Mais cela fait partie de
-leur service, comme le cirage des chaussures incombe au conducteur
-du sleeping... Un trait... je me rappelle un seul trait qui vaille
-d'être rapporté... Et encore!... C'était en Transylvanie, au pays
-de l'or. Nous étions, en été, au petit jour, après une nuit passée
-en wagon, et avant de repartir en voiture, descendus dans un hôtel,
-pour y refaire un peu notre toilette... Deux filles nous servaient...
-L'une, geignant, suppliait en mauvais allemand, qu'on acceptât ses
-offres, criait qu'elle était pauvre, qu'elle n'avait vraiment rien...
-Pour nous prouver, sans doute, son dénuement, tout à coup elle souleva
-crânement le cache-misère dont, en hâte, à notre arrivée, au saut du
-lit, elle s'était enveloppée, toute nue... Sa hardiesse ne manquait
-pas de grâce... Elle était grande, bien faite... de belles lignes...
-un joli grain de peau... Mais nous étions trop nombreux... Je lui en
-fis la remarque: «Qu'est-ce que ça fait?... répondit-elle. Tous...
-tous... tous... Je suis si pauvre!» Pendant ce temps-là, l'autre ne
-disait rien, souriait en continuant son ouvrage. À peine débarbouillés,
-mal brossés... nous prenions la fuite... Je n'ai jamais eu d'autre
-aventure...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[p. 264]</a></span></p>
-
-<p>Pourtant, un soir, à La Haye, après dîner, Gérald B..., qui, pendant
-le repas, avait paru rêveur, préoccupé, nous avoua, à peine les dames
-parties, qu'il s'était trompé, et qu'il pouvait arriver, qu'il arrivait
-parfois des aventures, à un voyageur, dans les hôtels... Il avait des
-scrupules à parler, mais nous l'aidâmes à trouver de quoi les apaiser...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, voilà! C'est assez drôle, du reste...</p>
-
-<p>Il était rentré à l'hôtel, vers cinq heures. En voulant ouvrir la
-porte de sa chambre, il s'étonna qu'elle fût entrebâillée. Et, la
-porte poussée, il s'étonna bien davantage, en voyant, devant l'armoire
-à glace, une chemise lentement se hisser, se plisser sur une croupe
-féminine, découvrir le rein, les omoplates et, à la fin, s'élever,
-avec précaution, sans en déranger l'ordonnance blonde, au-dessus des
-ondulations de la coiffure. Rien de plus rouge que le visage de la
-dame, sans chemise quand elle s'était, tout à coup, instinctivement,
-retournée, au léger grincement de la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur!... Oh! Me... Monsieur! cria-t-elle, pas trop haut
-cependant, et sans trop de colère, tandis que ses doigts
-s'embarrassaient et embarrassaient leurs bagues dans les dentelles...</p>
-
-<p>Ce qui était vraiment le plus délicieux à regarder, c'est que, au plus
-fort de son trouble, elle ne parvenait pas à vêtir seulement, de ce
-nuage de batiste qui s'enroulait à son bras, ses seins nus... Tout le
-corps était d'une blancheur dorée, éblouissante, sauf la taille où le
-corset avait mis, en la serrant, comme des morsures et des pinçons, et
-les jambes où la peau transparaissait, par les fines mailles de deux
-bas de soie noire à jour...</p>
-
-<p>Notre ami avait refermé, verrouillé la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur!... Oh! Me... Monsieur!...</p>
-
-<p>Sans répondre à la voix qui tremblait&mdash;tremblait-elle<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[p. 265]</a></span> elle
-vraiment?&mdash;il se rapprocha, à pas de loup, de la glace, qui, loin
-d'offrir un voile à la pudeur de la dame, ne la dévêtait que
-davantage...</p>
-
-<p>&mdash;Me... Monsieur!... Non... non... Soyez gentil. Non... je... je...
-Allez-vous-en... je... vous supplie!</p>
-
-<p>Des bras suppliants sont débiles. Les bras de notre ami l'avaient
-prise, enserrée, l'entraînaient vers le lit, tout couvert de robes, de
-corsages, de gants, de chiffons, de lingeries parfumées que, l'un après
-l'autre, il envoyait promener à travers la chambre, sans un mot... Et
-la dame ne pouvait crier, mais à peine, et de plus en plus bas, que:</p>
-
-<p>&mdash;Me... Monsieur!... Ah!... Ah!... Me... Me...</p>
-
-<p>Puis, il sentit qu'une étreinte répondait à ses étreintes, que des
-caresses répondaient à ses caresses... Et la voix, peu à peu voilée, et
-puis rauque, enfin haletante et pâmée, balbutiait:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon chéri!... mon chéri!</p>
-
-<p>Gérald en riait encore quand il eut regagné sa chambre, voisine de
-celle de la dame, et y fut tombé dans un fauteuil, où il s'endormit
-jusqu'au dîner.</p>
-
-<p>Son récit terminé, il nous dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends que je mes sois trompé de chambre... Mais, elle?...
-Pourquoi la sienne, juste à ce moment pathétique, était-elle
-entrebâillée?...</p>
-
-<p>Nous allions nous livrer gaiement à diverses hypothèses, quand nous
-vîmes Gérald tout à coup rougir... ah! rougir comme avait dû rougir
-la dame en chemise, ou plutôt sans chemise. Mais il ne rougissait pas
-seul. Un couple pénétrait dans le restaurant, où nous nous étions
-attardés à fumer. Une femme, d'à peine vingt-cinq ans, blonde, les
-joues en feu, toute scintillante de jais, et ramenant, par contenance,
-la gaze verte qui se gonflait à son épaule, s'avançait, incertaine,<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[p. 266]</a></span>
-hésitante. Un homme énorme, beaucoup plus âgé, très haut de taille,
-gros, gras, glabre, l'air malsain, l'air bourru, l'air fourbe aussi, la
-suivait, ouvrant de grands pas, et se dandinant ridiculement, sur des
-hanches trop fortes de vieille femme... Un oeillet, d'un pourpre noir,
-s'empâtait à la boutonnière de son smoking...</p>
-
-<p>&mdash;Avancez donc, ma chère! fit-il en russe, d'une voix dure.</p>
-
-<p>La table voisine de la nôtre portait une corbeille de roses rouges,
-et un maître d'hôtel s'empressait auprès des arrivants pour les y
-conduire. La dame, visiblement, répugnait à aller jusque-là... Elle
-tournait la tête vers l'autre bout de la salle, où, par une baie
-ouverte, l'on apercevait une sorte de petit jardin de palmiers,
-illuminé de girandoles; un jet d'eau sortait d'un amas de petites
-roches en carton, que tapissaient des fougères stérilisées.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est pas la peine... fit encore le mari... Il y a un courant
-d'air... avancez donc...</p>
-
-<p>Ce fut lui qui insista encore pour qu'elle s'assît à la place qui,
-justement, nous faisait face... Un mot bref, détaché d'une voix
-coupante, obligea le colosse à se taire, à courber sa tête teinte... Il
-s'effaça, en laissant, enfin, sa femme, prendre l'autre chaise et nous
-dérober sa rougeur...</p>
-
-<p>Dans ces circonstances-là, je m'intéresse surtout aux maris; et c'est
-le meilleur moyen que j'aie de trouver des excuses à leurs femmes.
-Dans la face énorme et molle de celui-ci, le menton saillait. Il
-était sinon absolument sourd, du moins très dur d'oreille, ce qui le
-forçait à pencher souvent, vers sa compagne, le masque rasé, plaqué
-de deux bandeaux trop noirs, et dont un monocle détruisait seul la
-ressemblance avec celui<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[p. 267]</a></span> d'un cocher de maison cossue. Ses gros doigts,
-courts et boullus, très blancs, étaient gainés de bagues, où des feux
-étincelaient. En parcourant le menu, il haussait les épaules, parlait
-fort, maugréait, semblait mâcher ses mots comme de la viande trop dure.</p>
-
-<p>D'elle, qui nous tournait le dos, je remarquais seulement, sous les
-cheveux ondulés qui la couronnaient comme d'une tiare légère, une
-rigole qui se creusait à partir de la nuque, détail que Gérald, tout à
-l'heure, dans l'intime description de son inconnue, nous avait donné.</p>
-
-<p>Notre ami, très gêné, fit observer tout à coup, à voix basse, combien
-nos cigares faisaient de fumée... Il y avait, dans ses paroles, une
-insistance suppliante. De temps en temps, le gros monsieur, sans nous
-regarder, mais avec ostentation, agitait l'air du plat de ses mains
-gantées d'or et de pierreries, et soufflait bruyamment:</p>
-
-<p>&mdash;Pfouou!... Pfouou!...</p>
-
-<p>Ah! s'il n'y avait eu que le gros monsieur!... Nous nous levâmes, sans
-plus parler... Les autres défilèrent avant moi, devant la table aux
-roses... Pas un, je l'avoue à notre honte, n'eut le bon goût ni la
-force de résister au désir de retourner la tête. Et moi, plus goujat
-que tous, sans même me donner l'excuse de la liberté du voyage, bravant
-les regards de la dame et le monocle furieux du mari, je me retournai
-aussi, brusquement, m'arrêtai quelques secondes, sous prétexte
-d'épousseter le revers de mon smoking, où un peu de cendre de cigare
-était tombé, et je vis, avec une sorte de joie jalouse et basse, le
-joli visage blond s'empourprer... Tout au plus ne cédai-je pas à la
-tentation de dire, en passant:</p>
-
-<p>&mdash;Me... Monsieur...</p>
-
-<p>Dehors, je complimentai Gérald, qui avait retrouvé<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[p. 268]</a></span> toute son
-assurance. Après nous avoir traités de «cochons», pour la forme, il
-nous avoua:</p>
-
-<p>&mdash;C'est curieux... Vous savez que, si elle n'avait pas rougi en me
-voyant dans la salle... je crois, ma parole, que je ne l'eusse pas
-reconnue!... Dame, habillée, n'est-ce pas?... Mais qu'est-ce que ça
-peut bien être que ces types-là?... Il faudra que je le demande au
-portier...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Hymne_a_la_paix_et_a_La_Haye" id="Hymne_a_la_paix_et_a_La_Haye">Hymne à la paix et à La Haye.</a></p>
-
-
-<p>Je comprends qu'on ait choisi la Hollande et, dans la Hollande, La
-Haye, pour y installer ce tribunal arbitral qui, un jour, en dépit des
-plaisanteries et des dénégations pessimistes, se substituera au bon
-plaisir des Empereurs, des Rois, des Parlements, pour connaître des
-querelles internationales, leur trouver des solutions qui ne seront
-plus des massacres, et, enfin, établir la paix, je ne dis pas entre les
-hommes, mais entre les peuples.</p>
-
-<p>Il est certain que la Hollande et, parmi toutes les villes de Hollande,
-que La Haye, possèdent un charme, une vertu&mdash;pas encore pacifistes,
-peut-être&mdash;mais singulièrement pacifiants. On peut y rêver de choses
-merveilleuses, on peut y rêver le bonheur universel, comme dans un beau
-parc, le soir, après dîner...</p>
-
-<p>Cette vertu de la Hollande, ce charme de La Haye, j'en ai subi, bien
-des fois, les influences sédatives, et d'autres, comme moi, qui étaient
-plus agités, plus malades que moi, les ont subies également. C'est
-délicieux. La douceur du sol uni, sa claire et profonde monotonie que
-rompent et diversifient, à l'infini, l'immense<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[p. 269]</a></span> lumière du ciel et les
-reflets de l'eau confondus, l'absence de tout appareil guerrier, le
-spectacle d'une vie à la fois active et très calme, d'où tout effort
-douloureux semble être banni, l'énergie tranquille des visages, le
-silence des polders et des canaux, tout cela vous prend, vous subjugue,
-vous conquiert. Jamais rien qui grince et qui menace... Et la terre, si
-âpre autre part, l'eau, si terrible partout, se font dociles aux mains
-de l'homme qui leur demande son pain et ses joies.</p>
-
-<p>En bons égoïstes, en sages privilégiés de la fortune, ne cherchez pas
-trop à briser cette surface riante qui recouvre, peut-être, comme
-partout, des haines farouches, bien des luttes fratricides, une
-fermentation sociale qui, à Amsterdam, à Rotterdam, principalement,
-s'échauffe et bout dans les bas-fonds de la misère et du travail.
-Contentez-vous, comme toujours, des apparences qui rassurent, et,
-comme toujours, faites-en des réalités. Que vous importe, si elles
-mentent?... Il sera toujours temps de vous réveiller de vos rêves
-d'autruches.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Que de fois je suis venu ici, déprimé, surmené, les nerfs tendus et
-vibrants, par conséquent prédisposé à toutes les impulsions mauvaises!
-Et, après deux jours passés à La Haye, où ce qui reste d'un peu
-sauvage, d'un peu inquiétant dans le caractère hollandais disparaît,
-après deux jours de flânerie devant le Vivier, le Palais de Rembrandt,
-que gardent les cygnes, le Palais de la Petite Reine douloureuse, où
-ne veille aucun soldat, après deux jours de promenades, le long de ces
-jolies rues, de ces jolis jardins, si joliment fleuris, à travers cette
-belle campagne verte qui s'étale<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[p. 270]</a></span> autour de la ville, comme un doux et
-somptueux tapis, voici que s'opère en moi la détente miraculeuse...
-Tout s'apaise, âme, muscles, nerfs et cerveau. Je suis heureux de
-vivre, sans hâtes fébriles, sans désirs brusques et sursautants.
-Avec une tranquillité complète, je jouis de toute cette mélancolie
-qui m'entoure et me pénètre, non point la mélancolie amère comme le
-fiel où elle alla chercher son nom, mais cette mélancolie rayonnante
-que, jeune, j'ai tant de fois connue aux approches de l'amour, et que
-donnent aussi les quelques instants de parfait bonheur, dont tout
-homme, même le plus dénué, garde en soi, au fond de soi, sans savoir
-d'où il est venu, le souvenir miséricordieux et lointain: peut-être
-un paysage entrevu, le soir après une journée de marche fatigante;
-peut-être le regard d'espoir d'un malade aimé, peut-être moins encore...</p>
-
-<p>Comment ne pas croire à l'amour, à la fraternité de l'avenir, quand,
-sur toutes les routes, sur toutes les digues, de La Haye à Haarlem,
-vous ne rencontrez que des visages heureux, que des chapeaux, des
-corsages, des mains, des bicyclettes, des voitures, fleuris de tulipes,
-de narcisses et de jacinthes; que des sentiers d'eau argentée où,
-entre des rives rouges, des rives pourprées, des rives d'or, les
-barques glissent silencieusement, chargées de leurs moissons rouges,
-de leurs moissons pourprées, de leurs moissons d'or?... Un jour, nous
-avons croisé un petit détachement de fantassins... Ils chantaient,
-avec des accords délicieux, des chansons idylliques, des sortes de
-lieds d'amour... Et des tulipes, comme dans les vases de la maison,
-trempaient leurs tiges au goulot du canon des fusils.</p>
-
-<p>La paix rayonne tellement partout, elle habite si bien ces demeures
-lustrées et souriantes, qui s'espacent dans les verdures de ce
-continuel jardin qu'est la Hollande...<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[p. 271]</a></span> et je la sens si forte en moi,
-que je ne veux même pas me demander à qui appartiennent toute cette
-abondance et toute cette richesse du sol, de l'eau et de la mer, dont
-la Hollande regorge... Et je ne veux pas savoir, non plus, ce que
-cache, à Amsterdam, par exemple, cette Bourse toute rouge, dont les
-murs hauts, les créneaux, les meurtrières évoquent les citadelles de
-guerre, et les châteaux de rapines d'autrefois.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Nous avons revu le mari de la dame à la chemise... Interrogé par
-Gérald, le portier nous apprend qu'il s'appelle le comte K..., qu'il
-est Russe..., délégué au Congrès de la Paix..., enfin quelque chose
-comme ça... Et il raconte:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un monsieur pas commode... Il grogne toujours... et d'une
-violence!... Chaque fois qu'il sort en ville, il a de mauvaises
-affaires avec quelqu'un. L'autre soir, au théâtre, il a souffleté
-le contrôleur. Hier, il a pris à la gorge, dans sa boutique, un
-boutiquier. Ce matin même... monsieur ne sait pas?... on a eu toutes
-les peines à l'empêcher de jeter par la fenêtre le valet de chambre
-de l'étage... Enfin, il a lancé une carafe de vin à la tête du maître
-d'hôtel... le pauvre diable est très blessé... Il ne peut dire un
-mot qui ne soit une injure, faire un geste qui ne soit un coup de
-poing... Le patron voudrait bien le renvoyer... Mais quoi! il dépense
-beaucoup... Et ce serait peut-être des histoires... des complications
-internationales.</p>
-
-<p>&mdash;La guerre, parbleu!</p>
-
-<p>&mdash;Hé!... on ne sait pas.</p>
-
-<p>Après un petit silence. Gérald demande encore:</p>
-
-<p>&mdash;Et sa femme?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[p. 272]</a></span></p>
-
-<p>Le portier, qui est un homme superbe, musclé et râblé comme un athlète,
-sourit. Il lisse ses moustaches, claque de la langue, redresse son
-cou de taureau, où je vois des tendons se bander comme des cordes. Il
-ne répond pas tout de suite. Un moment, j'admire sa force et l'or qui
-resplendit à sa casquette, au col de sa redingote, aux revers de ses
-manches...</p>
-
-<p>Puis, avantageux et rêveur, il murmure:</p>
-
-<p>&mdash;Dame!... avec un homme comme ça... vous pensez bien!...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[p. 273]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h4><a name="LA_FAUNE_DES_ROUTES" id="LA_FAUNE_DES_ROUTES">LA FAUNE DES ROUTES</a></h4>
-
-
-<p>Ce printemps dernier, allant à Grenoble, par les Grands-Goulets, nous
-fûmes arrêtés, à quelques kilomètres, au delà de Pont-en-Royans, par un
-troupeau de deux mille moutons, qu'on menait dans les hauts pâturages,
-et qu'il nous fallut suivre, pas à pas, jusqu'au Villard de Lans. En
-ces régions difficiles, où les routes, souvent dangereuses, toujours
-étroites, très rares d'ailleurs, ne se croisent presque jamais, où un
-carrefour est un scandale, impossible de traverser une telle masse. Les
-pâtres, disons-le, ne mettaient aucune complaisance à nous faciliter le
-passage. Ils s'amusaient même beaucoup de notre déconvenue. Ils s'en
-seraient amusés bien davantage, s'ils avaient su que des amis nous
-attendaient à Grenoble, et que, pour nous être arrêtés trop longtemps,
-dans Valence, devant l'infortuné Émile Augier, de Mme la duchesse
-d'Uzès, nous étions fort en retard. Peut-être le savaient-ils, car les
-pâtres savent tout, étant sorciers.</p>
-
-<p>Suivant l'exemple de leurs maîtres, les chiens, visiblement,<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[p. 274]</a></span>
-encourageaient le troupeau à ne pas se garer, et, à leur mauvaise
-volonté, vraiment humaine, ils ajoutaient la joie, humaine aussi, de
-se tourner, de temps en temps, vers nous, et de nous insulter par un
-aboiement. Tel le charretier, le doux charretier des belles routes de
-France, qui, ayant placé sa voiture, comme une barricade, en travers
-du chemin, ne livre le passage que pour se donner le plaisir de vous
-lancer un outrage obscène, qu'accompagne presque toujours un fort
-claquement de fouet: geste imbécile, purement animal, grâce à quoi
-il espère effrayer, faire s'emballer et culbuter, comme un cheval,
-l'automobile; grâce à quoi aussi, il s'imagine&mdash;ce qui soulage sa
-haine&mdash;qu'il nous a cassé «la gueule».</p>
-
-<p>Jamais je ne pestai autant que ce jour-là.</p>
-
-<p>La machine retenue grondait, chauffait, fumait horriblement, et, malgré
-un copieux graissage, je n'étais pas sans inquiétude au sujet des
-cylindres.</p>
-
-<p>J'ai, pour les animaux, une tendresse de neurasthénique et de
-misanthrope. Leurs souffrances me font horreur. Mais je crois bien
-que j'eusse foncé, de toute la force de nos quarante chevaux, dans le
-troupeau, et fait une bouillie sanglante de ces moutons, si je n'eusse
-prudemment réfléchi qu'une telle opération entraînait, pour la machine
-et pour nous, de sérieux dommages. Je me contentai de lâcher les cris
-sauvages de la sirène. Criminellement, je me disais que les bêtes
-seraient prises de panique et que, affolées, bondissantes, sautant,
-pêle-mêle, par-dessus les parapets, elles rouleraient au fond des
-précipices, où le torrent les emporterait... Adieu! adieu!</p>
-
-<p>Il n'en fut rien.</p>
-
-<p>La sirène et ses plus stridents, ses plus déchirants appels, multipliés
-par les échos de la montagne, demeurèrent<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[p. 275]</a></span> sans effet sur des animaux,
-habitués sans doute à de plus terribles bruits d'avalanches.</p>
-
-<p>Alors, je pris le parti plus sage de regarder.</p>
-
-<p>On eût dit que ces deux mille moutons se portaient et que leur masse,
-qui bêlait lamentablement, était suspendue. Elle ne bougeait qu'aux
-bords, ne semblait même pas toucher terre de ses milliers de pattes
-fragiles... Cependant leur piétinement faisait, sur le terrain, le
-bruit d'un roulement continu de tonnerre. Je remarquai aussi que ce
-fracas imite de loin le ronflement d'une auto pas très bien mise au
-point.</p>
-
-<p>Les troupeaux de moutons ont, avec l'auto, une autre ressemblance; ils
-soulèvent autant de poussière et dégradent autant les routes.</p>
-
-<p>Ceux-là se défendent par leur masse, qui est un obstacle
-infranchissable, comme une inondation, une coulée de lave qui marche...
-une ruée de pierres qui tombe...</p>
-
-
-<p class="p2">Dans certains pays, le Nivernais, le Bourbonnais, le Morvan,
-l'Auvergne, la Bretagne, les routes sont des écuries, des bergeries,
-des porcheries, des étables, des basses-cours, des clapiers, tout ce
-que vous voudrez, sauf des routes. Parfois, elles remplacent aussi
-l'aire des granges. Non contents d'y faire camper et gambader leurs
-bêtes, les paysans y installent leurs machines. Un jour, en Auvergne,
-nous fûmes arrêtés par une batteuse mécanique et ses accessoires qui
-barraient la route, en toute sa largeur. Les paysans refusèrent de
-nous livrer passage. Et ils s'interrompirent de travailler, pour nous
-regarder en ricochant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez pas le droit d'arrêter la circulation, dis-je...</p>
-
-<p>&mdash;J'avons l'droit d'battre l'blé... où qu'ça nous plaît...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[p. 276]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Battez-le chez-vous, dans la cour de votre ferme.</p>
-
-<p>&mdash;Ça nous encombre... Et puis nous sommes chez nous ici... D'où qu'vous
-êtes, vous?</p>
-
-<p>Un autre, les bras passés entre les dents de sa fourche, ricana:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est p'tête seulement pas du département...</p>
-
-<p>Un troisième dit:</p>
-
-<p>&mdash;Allons... passe-nous la gerbe...</p>
-
-<p>Et ils se remirent au travail... Avaient-ils lu Barrès?</p>
-
-<p>J'avisai un vieil homme que, à sa barbiche militaire et à la plaque
-qu'il portait au bras, je reconnus pour être le garde champêtre... Il
-avait écouté ce dialogue, sans rien dire, en hochant un peu la tête...
-Je le sommai de faire son devoir.</p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr... bien sûr!... fit-il... J'vas vous dire, mon cher
-monsieur... Ces gens-là ont raison... Faut bien qu'ils battent leur
-blé, ces gens-là...ha!... ha!... ha! L'blé, c'est la nourriture du
-pauv'monde...</p>
-
-<p>Il ne voulut pas entendre nos protestations.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, mon cher monsieur... Redescendez jusqu'au pays... Prenez
-à droite... et puis encore à droite... au coin d'un petit café...
-Rémongeat, qu'on l'appelle.., le café Rémongeat... oui... Et puis vous
-suivrez tout droit... À deux kilomètres, p'tête trois... vous verrez un
-lavoir, sus vot'gauche... Prenez à droite du lavoir... Et puis toujours
-tout droit, jusqu'à la route... L'chemin n'est point trop bon... il
-n'est point trop mauvais, non plus... Il est comme ça... quoi!...</p>
-
-<p>Il nous fallut bien en passer par là...</p>
-
-<p>&mdash;Toujours sus vot'droite!... répéta le garde champêtre pendant que
-nous faisions marche arrière... Y a pas à s'tromper...</p>
-
-<p>Le chemin était affreux, hérissé de culs de bouteilles, encombré de
-cailloux coupants... J'y laissai deux pneus.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[p. 277]</a></span></p>
-
-<p>Le paysan n'a pas encore compris, ne comprendra probablement jamais que
-les routes ont été construites pour qu'on y circule d'un point à un
-autre. Il s'imagine, de bonne foi, peut-être, qu'elles ne sont faites
-que pour lui, pour les différents besoins de son exploitation et les
-services de ses élevages. Les gendarmes, les gardes champêtres, les
-agents voyers, les maires, les préfets et les ministres se l'imaginent
-aussi. Il est donc bien entendu qu'on doit y rencontrer, comme dans
-l'arche de Noé, toutes les bêtes de la création, et leur fumier.</p>
-
-<p>Excellent terrain d'observation pour un chauffeur qui a du loisir, et
-qui veut étudier ce que j'appellerai: la faune des routes...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Rien de plus divers que la façon des animaux de se comporter au
-passage des autos. Elle instruit sur leur caractère et le degré de
-leur intelligence. Or il s'en faut que le classement, qui en résulte,
-corresponde aux idées qui ont cours, encore moins aux vieux dictons et
-aux métaphores populaires.</p>
-
-<p>Le cheval, à propos de qui il me faut bien répéter, pour la cent
-millionième fois, l'agaçante parole de Buffon, le cheval, «la plus
-noble conquête de l'homme», qui voit, sans s'émouvoir, son camarade
-d'attelage tomber, expirer à ses côtés, le cheval est stupide.
-Pourtant, s'il croise une charrette d'équarrisseur, où se dressent,
-en l'air, les quatre sabots d'un compagnon mort, aussitôt il se met
-à trembler, frissonne, s'emballe. Au dire des naturalistes les plus
-experts, on ne saurait voir dans ce trouble la manifestation d'une
-sensibilité altruiste, ni la peur égoïste de la mort, mais seulement
-une protestation olfactive, la<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[p. 278]</a></span> révolte inconsciente de l'odorat.
-Le cheval a peur de l'odeur, peur de la couleur, de la lumière, de
-l'ombre, de son ombre, de l'ombre de celui qui le mène; il a peur
-d'un bout de papier, d'un sac d'avoine tombé, d'un morceau de verre
-qui brille, d'une lueur de lune dans une flaque d'eau, d'un reflet de
-feuille qui bouge, ou de nuage qui chemine sur la route. Le cheval a
-toutes les phobies. Il a même toutes les autophobies, et à un degré de
-morbidité que n'a peut-être pas atteint M. Émile Loubet, lequel, avec
-un si bel à-propos et entant de fureur prophétique, fulminait, contre
-les automobiles, les mêmes fâcheuses malédictions que fulmina M. Thiers
-contre les chemins de fer... Ah! ces grands hommes!</p>
-
-<p>Ce n'est que quand la machine, qu'il n'a ni devinée ni prévue,&mdash;je
-parle du cheval,&mdash;le frôle, qu'il fait un écart, se cabre, rompt son
-attelage, et renverse choses, gens, voiture et lui-même, dans le fossé.
-Ainsi que le lièvre, qui n'est dangereux qu'à soi-même, mais qui ne
-hante pas les routes, le cheval a cette infériorité physiologique de ne
-rien voir devant soi. Il ne voit que ce qui est à droite, ou à gauche,
-comme un politicien de la Chambre. Pour qu'il marche sans accrocs
-et sans dommages, il faut qu'il ne voie rien du tout... Bandez-lui
-complètement les yeux, et, d'un pas égal, d'une allure somnolente, cet
-Amour à quatre pattes ira toujours, et il tournera par exemple, des
-heures, des heures et des heures, la roue d'un manège sans s'arrêter
-jamais, sans jamais se révolter.</p>
-
-<p>On ne rencontre pas, en chauffant, d'animal&mdash;l'homme et même le
-cycliste compris&mdash;qui soit plus dangereux, et dont il faille se méfier
-davantage. Chaque fois que j'aperçois, sur la route, ce périlleux
-imbécile, je ralentis toujours, et souvent je m'arrête, car on ne<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[p. 279]</a></span>
-sait quelles frasques, quelles extravagances meurtrières peuvent bien
-lui passer par la tête. Sa stupidité fait penser à celle d'une caste,
-naguère omnipotente, à qui, dans sa déchéance actuelle, il ne reste
-plus, pour se donner encore l'illusion de la puissance et de la vie,
-que la faculté de caracoler. On s'applaudit de voir qu'elle sera
-bientôt dépossédée.</p>
-
-<p>Le cheval n'est qu'un mécanisme&mdash;un vieux mécanisme&mdash;remonté pour
-piaffer et faire la bête... la bête de luxe et de cirque, si ses formes
-sont belles... ou la bête de somme, car il est fort... fort comme un
-cheval.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Près de Grenoble, dans la descente de Sassenage, nous vîmes venir,
-de loin, vers nous, une lourde charrette. Comme le cheval paraissait
-s'effrayer,&mdash;bien qu'il eût fort à faire d'arcbouter ses sabots sur le
-sol poussiéreux et de tirer à plein collier, car la côte est rude,&mdash;je
-mis la machine tout au bord du talus de droite, et l'arrêtai. La
-voiture portait un chargement de tuiles. Étendu, tout de son long, le
-conducteur dormait, le ventre contre les tuiles, le menton appuyé sur
-un sac d'avoine. Il ne se réveilla qu'aux appels réitérés de la trompe.
-Il n'avait pas les guides à portée de la main, ni le fouet. Il souleva
-seulement un peu la tête et montra une des plus pesantes faces de brute
-que jamais il m'ait été donné de rencontrer.</p>
-
-<p>&mdash;Hue! fit-il, d'une voix graillonneuse d'alcool et de sommeil...</p>
-
-<p>Le charretier chercha vainement les guides, en ramant de la main
-droite, et, se soulevant un peu plus, il s'appuya sur ses coudes...
-Je l'entendis grogner je ne sais quoi. Livré à son seul instinct de
-cheval, le cheval<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[p. 280]</a></span> mena, naturellement, la voiture sur le talus de
-gauche.</p>
-
-<p>&mdash;Hue donc!... fit à nouveau le charretier, sans bouger davantage...</p>
-
-<p>Les roues s'engagèrent sur le talus, derrière lequel le terrain
-descendait presque à pic, jusqu'au fond de la vallée... Je vis la
-voiture pencher, pencher, puis se renverser lentement. L'homme avait
-pu sauter à terre... Mais les tuiles gisaient sur le sol, brisées, en
-miettes...</p>
-
-<p>&mdash;Nom de Dieu! jura l'homme. Nom de Dieu de nom de Dieu!</p>
-
-<p>Il commença par lancer, d'un geste furieux, sa casquette contre le tas
-de tuiles. Ensuite, il s'en prit à son cheval qu'il roua de coups, puis
-à nous à qui il eût bien voulu en faire autant.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! salauds!... ah! salauds!</p>
-
-<p>Il fit claquer son fouet:</p>
-
-<p>&mdash;Attends un peu!... ah! salauds!</p>
-
-<p>Il fallut le tenir en respect, relever le cheval, déblayer un peu la
-route... Voyant son impuissance, il avait pris le parti de s'asseoir
-sur le talus, et, tandis que chaque mot détachait de sa barbe et de ses
-cils des flocons de poussière, il gémissait:</p>
-
-<p>&mdash;J'suis écrasé... J'vas mourir... qu'on me foute une indemnité!</p>
-
-<p>Il était complètement ivre.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je me rappelle qu'une nuit, nous allions de Dordrecht à Rotterdam...
-Nuit émouvante!... Nous allions lentement, silencieusement. Et nous
-écoutions l'eau, l'eau infinie de Hollande, sourdre et chanter,
-partout, autour de nous. Nos phares qui éclairaient magiquement la
-brume où tourbillonnaient des poussières d'or, d'argent, d'émeraude
-et de rubis, où passaient des insectes<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[p. 281]</a></span> nocturnes, des papillons de
-feu; nos phares qui, parfois, éclairaient un coin de canal, et des
-silhouettes d'ombres glissant sur le canal, éclairèrent, subitement,
-l'effort d'un cheval blanc qui amenait à nous, de Rotterdam à
-Dordrecht, sans doute, une très grosse voiture de déménagement. À
-peine avions-nous distingué le charretier endormi profondément sur
-son siège, que le cheval, effrayé par les lumières,&mdash;car la lumière
-l'effraye comme les ténèbres,&mdash;se retourna brusquement, et faisant
-faire sur la digue, par bonheur très large à cet endroit, demi-tour à
-la voiture, remporta le mobilier à notre suite, vers Rotterdam, d'où
-il devait venir... Son maître ne s'était pas réveillé. La secousse du
-virage lui avait même davantage calé la tête sur un paquet d'oreillers,
-et les reins sur un paquet de matelas. Il dormait, comme sur son lit,
-confortablement, bouche ouverte, ventre ballant, jambes écartées... Et
-les guides étaient enroulées à son poignet pendant.</p>
-
-<p>Nous ne pûmes nous empêcher de rire aux éclats, en songeant à la tête
-ahurie qu'il ferait, après s'être réveillé, peut-être, une fois ou
-deux, sur la grande route enténébrée, partout pareille, lorsqu'il se
-retrouverait, le matin, avec sa voiture, son mobilier et son cheval, à
-Rotterdam, d'où il avait dû partir la veille.</p>
-
-<p>Ainsi vont les réformes sociales qui sont de pauvres chevaux à qui tout
-fait peur, et dont les conducteurs sont toujours endormis... Elles
-partent, un beau soir ardentes, fringantes... Le moindre incident de
-route leur fait rebrousser chemin... et elles reviennent, le matin, au
-point d'où elles étaient parties.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le paysan breton, celui du Morbihanais et du pays gallot, a une peur
-spéciale de l'automobile. Il y voit<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[p. 282]</a></span> certainement une œuvre du
-diable, sinon le diable en personne. Dès qu'il en aperçoit une, il
-marmotte aussitôt des prières. S'il est à pied, il s'agenouille et
-joint ses mains tremblantes. Il invoque saint Yves, qui donne la
-richesse, et saint Tugen, qui guérit de la rage, car il n'y a pas
-encore de saints, en Bretagne, qui préservent de l'automobile. S'il est
-à cheval, il descend précipitamment, et, la face toute pâle, claquant
-des dents, mais toujours priant, il se met à l'abri, derrière sa
-monture, dont il se sert, selon la circonstance, comme d'un bouclier ou
-d'un rempart.</p>
-
-<p>Une fois, pas très loin de Vannes, sur la route de Larmor, un paysan
-était ainsi caché, presque accroupi, derrière son cheval... C'était un
-tout petit cheval de la lande, à longs poils rouges, et barbu comme une
-chèvre. Il se démenait, ruait, hennissait. L'homme, qui s'accrochait à
-lui, criait, implorait, suppliait:</p>
-
-<p>&mdash;Nostre Jésus!... Ah! nostre Jésus!... Ho!... Ho!... Ho donc!</p>
-
-<p>Aussi effrayé de la mimique de son maître que des ronflements de
-l'auto, le petit cheval finit par détacher une ruade plus violente, qui
-atteignit le paysan et l'envoya rouler dans le fossé...</p>
-
-<p>Nous eûmes beaucoup de peine à nous emparer du blessé, pour le conduire
-à l'hôpital de Vannes. En dépit de sa jambe cassée, il luttait contre
-nous, désespérément, s'imaginant que nous voulions l'emmener en
-enfer... Et, afin d'éloigner de lui le démon, il hurlait, très vite:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! sainte Vierge!... Ah! bonne mère sainte Anna... Ah! nostre Jésus!</p>
-
-<p>Quant au petit cheval, il avait franchi, d'un bond, le mur de pierre
-de la route... Et il galopait, à travers la lande en rumeur, suivi de
-quatre petites vaches folles et de deux moutons noirs, éperdus...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[p. 283]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les vaches, les bœufs peuvent aller de pair avec les chevaux.
-Cependant, il semble qu'il y ait, comme entre le prolétaire des villes
-et celui des champs, une sorte d'avantage intellectuel, au profit du
-rustre, plus lourd, moins déluré, mais plus avisé.</p>
-
-<p>Une vache ou deux, surprises, une bande de bœufs qui vont à
-l'herbage ou à l'abattoir, auront l'air gauche et comique à détaler
-pesamment, et leur gros derrière à se lever, se trémousser, et leur
-queue ridicule, à battre l'air, devant le moteur qui les pousse. Ils
-vous mèneront peut-être loin ainsi. Mais même une troupe de veaux,
-très longtemps poursuivis, tourneront toujours dans un chemin, dans
-une brèche de la haie, dans un champ, où ils se remettront bien vite.
-Je leur émoi, et vous regarderont passer avec une curiosité un peu
-tremblante, une gentillesse étonnée... J'ai remarqué que les vaches
-ont, en général, une certaine sagesse. Elles ne perdent complètement
-la tête que si, parmi elles, un cheval vient leur communiquer sa peur
-stupide.</p>
-
-
-<p class="p2">Les chèvres, nerveuses, au point que leur lait donne, parfois,
-dit-on, des convulsions aux petits enfants, les chèvres ne s'affolent
-que si elles sont attachées, leur petit près d'elles. Alors, désarmées,
-elles tirent sur leurs entraves, tournent autour du piquet, de la
-longueur de leur chaîne, en bondissant et secouant leurs cornes,
-s'élancent, retombent, cabriolent et dégringolent... Libres, d'un bond
-leste et précis, sans trop de terreur, elles grimpent sur le haut
-du talus, où, se sentant en sécurité, elles se mettent aussitôt à
-grignoter les pousses tendres des broussailles...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[p. 284]</a></span></p>
-
-<p>Beau thème pour un discours académique sur les vertus éducatrices de la
-liberté.</p>
-
-
-<p class="p2">On sait les profondes méditations des chats, le magnétisme
-baudelairien de leurs prunelles, et leur agilité à se tirer des pas les
-plus difficiles... Dès le premier jour, ils ont reconnu, dans l'auto,
-un danger nouveau, et, tout de suite, sans bruit, sans éclat, ils
-l'ont évité... On en rencontre peu sur les routes, qui ne sont pas un
-bon terrain pour leurs affaires, toujours un peu mystérieuses... Ils
-préfèrent les endroits touffus et obscurs. Parfois, de très loin, ils
-sortent de la haie, avec prudence, et traversent la route, en rampant,
-un mulot vivant entre leurs dents. Le plus souvent, dans les villages,
-assis sur leur derrière, au seuil des portes, ils suivent, d'un regard
-rêveur, faussement distrait, la voiture qui passe, comme ils suivent,
-en l'air, le vol d'un papillon...</p>
-
-<p>Bien rares les chauffeurs qui les peuvent prendre en défaut...</p>
-
-
-<p class="p2">Les jeunes cochons, si roses, si gais, si jolis, accompagnent l'auto,
-en galopant joyeusement sur les berges. Ils ne traversent jamais...
-C'est une joie de la route que de voir ces petits êtres charmants se
-suivre et nous suivre,&mdash;frise délicieusement enfantine,&mdash;le groin
-en avant, les oreilles battantes, la queue qui frétille... Aussi
-gras, joufflus, et plus roses que ces Amours qui, sur les plafonds,
-les tapisseries, les boîtes de chocolat, sortent du déroulement des
-banderoles, des conques fleuries, des corbeilles enrubannées. Ah!...
-petits cochons... petits cochons!... C'est aussi une tristesse de se
-dire que toute cette jeunesse, toute cette<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[p. 285]</a></span> joliesse, toute cette
-gaieté sautillante, finiront, bientôt, en eau de boudin...</p>
-
-<p>Ces animaux, dits inférieurs, donnent vraiment de beaux exemples au
-cheval qui n'en profite pas. Peut-être, est-ce la servitude trop
-étroite où il est retenu, peut-être l'éducation absurde de l'homme
-qui l'abrutit, à ce point? J'ai bien peur que, même libre, dans ses
-prairies d'origine, il sache plus mal se défendre, et qu'il n'emploie
-sa force qu'à des sottises encore plus grossières... Sa masse de
-viande, son énorme charpente, ne sont-elles pas à la merci d'un loup,
-d'une petite panthère, d'un minuscule rat?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'âne n'est pas moins tenu de court, ni le mulet... Mais quelle
-différence! Comme ils savent, l'âne et le mulet, juger la stupidité de
-leurs maîtres, leur ignorance pénible, leurs fantaisies inexplicables,
-leurs exigences contradictoires! Et surtout, comme ils savent y
-résister avec un admirable courage... le courage de la raison!</p>
-
-<p>L'incohérence leur est odieuse. Tous les deux, ils sont épris de
-logique et de réalités, ce qui fait croire qu'ils sont inéducables...
-Au lieu de toutes les manifestations de l'effroi des chevaux, de
-leurs brusques écarts, de leurs hallucinations subites, de leurs
-tête à queue, arc-boutements, ruades, galopades, reculs, toute la
-comédie vaine et bruyante, les ânes passent tranquillement, do leur
-petit trot raisonnable, regardent la machine sans peur, comme sans
-sans extase, infiniment moins puérils, beaucoup plus dignes... et, au
-fond, blagueurs!... Ça ne les épate pas!... Mieux que les chevaux, qui
-ont des nerfs féminins, qu'un rien agace et décontenance, ils savent
-très bien tenir tête à l'affolement de leurs conducteurs,<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[p. 286]</a></span> voire des
-conductrices, quand elles sautent à terre, si mal à propos, et, tout
-simplement, ils se retournent, pour considérer, en souriant d'un air
-malicieux, le vol effaré des jupons.</p>
-
-<p>Bêtes d'une admirable sagesse, dont la tête est solide, le pied sûr, le
-caractère digne et bon, qui connaissent la fragilité des enfants et qui
-la respectent, jusqu'à se laisser torturer, sans autre révolte qu'un
-léger mouvement des oreilles, par leurs petites mains cruelles...</p>
-
-<p>De tous les quadrupèdes,&mdash;je parle de ceux qui hantent les routes, car
-il ne m'a pas été donné d'y rencontrer des éléphants ni des lions,&mdash;les
-ânes et les mulets sont seuls à mériter une appellation trop souvent
-déshonorée: ce sont des hommes.</p>
-
-<p>Ce seraient des hommes, si les hommes n'étaient pas hélas! des
-chevaux...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les chiens ont contre eux leur fidélité et la bêtise de leur maître, et
-je ne sais pas ce qui leur est le plus funeste. Ils ne redoutent rien
-du cher homme, jusqu'au moment où celui-ci les extermine. Et encore à
-ce moment suprême, avant que de rendre l'âme, lui prouvent-ils, une
-dernière fois, leur tendresse imbécile, en le remerciant d'un regard
-mourant, et en lui léchant les mains... Ils s'élancent au-devant des
-voitures, parce qu'ils veulent défendre leurs maîtres, et les biens
-de leurs maîtres, contre des dangers imaginaires, car cette fameuse
-tendresse du chien ne s'emploie qu'à inventer mille périls, et à y
-trouver l'occasion d'aboyer, d'aboyer sans cesse, contre quelqu'un,
-contre quelque chose, contre rien du tout. Je ne puis supposer que leur
-flair, si impeccable, les trompe au point de prendre le<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[p. 287]</a></span> radiateur
-d'une auto pour le derrière d'un ami... Non... Il y a donc ceci que les
-chiens songent moins à éviter la machine qu'à charger contre elle, pour
-aboyer, et que cette fâcheuse habitude les fait toujours virer à temps,
-pour tomber sous les roues...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la chale bête! dit Brossette.</p>
-
-<p>Ils ne sont pas nombreux à s'être aperçus que les autos vont plus vite
-que les chevaux, et même qu'elles ne sont pas des chevaux... Cependant,
-j'ai cru remarquer, qu'aujourd'hui, autour des grandes villes, et sur
-les routes particulièrement fréquentées, ils commencent à acquérir un
-semblant d'éducation. Ils deviennent prudents; ils réfléchissent. J'en
-vois en qui se révèlent, encore obscurément, il est vrai, le sens de
-la vie, de leur vie de chien, et le sentiment plus net des réalités...
-Peut-être arriveraient-ils à être tout à fait sages et pratiques, à
-se débarrasser complètement de leurs fantasmes, s'il n'y avait pas le
-maître, s'il n'y avait pas la fidélité vouée au maître. C'est leur
-grand malheur...</p>
-
-<p>Il est bien évident que, neuf fois sur dix, l'homme est entièrement
-responsable de l'écrasement du chien. Le chien est-il parvenu à se
-mettre en sûreté d'un côté de la route, que, bien vite, l'homme
-l'appelle, comme si, d'être près de l'homme, cela suffisait à tout,
-pour le chien... L'homme l'appelle avec une autorité impérieuse,
-glapissante, comme on voit les mères appeler leurs enfants, dans les
-rues, juste pour qu'ils se précipitent sous les véhicules. Merveilleux
-instinct de l'amour maternel des mères, accouplé à leur sottise! Le
-chien, qui se plaît aux caresses plus qu'un homme, et aux coups, mieux
-qu'une femme, accourt à l'appel. Peut-être a-t-il vu le danger? Il
-n'importe. Il accourt, puisqu'il est fidèle, et, en accourant, il se
-fait écraser. Naturellement. D'ailleurs, que peut-il arriver d'autre,
-lorsqu'on<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[p. 288]</a></span> au lieu de suivre sa vie, et au point de leur sacrifier,
-comme le chien, ses idées, ses goûts, sa personnalité?</p>
-
-<p>Le chien est donc écrasé. Et, devant le petit tas sanglant, pendant que
-l'automobile roule, au loin, déjà perdue dans son nuage de poussière,
-l'homme, au lieu d'accuser son orgueil, sa propre maladresse, maudit le
-progrès, la science, le monde entier.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! les automobiles! Quel désastre!... quelle folie!... quel crime!</p>
-
-<p>Il jure qu'il va prendre un fusil et faire, désormais, la chasse à «ces
-outils» de malheur.</p>
-
-<p>&mdash;Deux hommes... dix hommes... vingt hommes pour mon chien!</p>
-
-<p>Richard III avait déjà dit, dans un accès de folie: «Mon royaume pour
-un cheval!»</p>
-
-<p>Le pauvre Brossette fait grande attention. Du plus loin qu'il voit un
-chien, invariablement, quelque pays qu'il parcoure, il lui crie, dans
-le patois des bords de la Loire:</p>
-
-<p>&mdash;Moussu!... Moussu!</p>
-
-<p>Il ne l'injurie jamais avant de l'avoir évité ou écrasé. Après quoi, il
-maugrée, en serrant les dents:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la chale bête!</p>
-
-<p>Ce qui donne à ce pur Tourangeau&mdash;et seulement, dans ces moments
-tragiques&mdash;une prononciation étonnamment auvergnate.</p>
-
-<p>Mais, c'est le prix de l'effort qu'il vient de faire, l'expression de
-sa joie ou de son dépit.</p>
-
-<p>Hélas! trop souvent, l'appellation: «Moussu, Moussu!» est aussi inutile
-que la précaution d'une charmante femme qui, maternelle aux poules, ne
-peut s'empêcher, dès qu'elle en aperçoit, de taper dans ses mains, du
-fond de la voiture, s'imaginant qu'en plus<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[p. 289]</a></span> du grondement des gaz et
-des appels de la trompe, ce bruit étouffé instruit, à vingt mètres, les
-bêtes, du danger qui les menace.</p>
-
-<p>&mdash;Moussu, moussu! crie Brossette au chien.</p>
-
-<p>Mais il est, d'une part, improbable que l'animal entende et, au
-surplus, impossible que, sauf aux bords de la Loire, il comprenne...</p>
-
-<p>&mdash;Ploc! Ploc! Ploc! fait la dame.</p>
-
-<p>Mais autant en emporte le vent...</p>
-
-<p>Efforts stériles! Brossette n'y tient pas et ne s'y tient pas. Il
-ralentit et, au besoin, s'arrête. C'est la méthode à laquelle nous
-devons d'avoir très peu de meurtres à nous reprocher. Elle n'est
-malheureusement pas infaillible. Il y faudrait, si peu que ce soit, la
-collaboration du chien. Il faudrait surtout qu'elle ne fût point, dans
-la plupart des cas, annihilée par la stupidité du maître.</p>
-
-<p>Heureusement, automobiliste prudent, j'en suis encore à pouvoir compter
-mes victimes.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un monsieur âgé, comme nous sortions de Moerbeke, allait, à tout
-petits pas, d'un côté de la route. Son chien, un chien minuscule, tout
-à fait comique d'avoir, à quatorze centimètres de terre, une petite
-crinière de lion et une houppette au bout de la queue, trottinait sur
-l'autre accotement. Très dur d'oreille, sans doute, le vieux monsieur
-n'entendit la corne de l'auto que très tard. Aussitôt, il siffla son
-chien. Le chien, voyant venir l'auto, hésita tout d'abord, et, afin
-de bien montrer le danger de la traversée, il poussa quelques grêles
-aboiements. Mais les vieux messieurs, si parfaitement lâches devant
-leur femme ou leur bonne, se vengent intrépidement<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[p. 290]</a></span> sur leurs chiens,
-dont ils exigent une obéissance passive. Donc, le vieux monsieur siffla
-le chien, pour la seconde fois, et plus énergiquement. Alors, sans
-hésiter davantage, le pauvre cabot déguisé bondit à l'appel de son âne,
-pardon! de son cheval de maître.</p>
-
-<p>&mdash;Moussu! Moussu! cria Brossette.</p>
-
-<p>&mdash;Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame.</p>
-
-<p>Brossette n'avait pas achevé de pousser ce cri, la dame de taper dans
-ses mains, que le pneu avait fait du chien, de sa crinière et de sa
-houppette, un tout petit pâté.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la chale bête!</p>
-
-<p>Je descendis pour mêler mes condoléances à la douleur du vieux
-monsieur. Il ne voulut rien entendre. À peine s'il me regarda.
-Épouvanté, désespéré, à la vue de cette galette de poils noirs, qu'un
-peu de sang rougissait, il ne cessait de répéter:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, merci!... Ah! bien, merci!...Il est mort... Oui... Oui...
-Il est bien mort!... Et que va dire Rébecca? Comment faire? Mon Dieu!
-Ah! mon Dieu!... Comment faire?...</p>
-
-<p>Et comme je lui offrais de le reconduire à la maison, avec la dépouille
-de son chien:</p>
-
-<p>&mdash;Non... non!... Chez moi?... Non... non... C'est affreux!... Je ne
-peux plus rentrer chez moi... Je ne peux plus rentrer chez moi. Ah!
-bien, merci!...</p>
-
-<p>La tête penchée, les mains aux cuisses, il tournait, maintenant, autour
-de ce rond noir, qui avait été un chien, son chien... le chien de
-Rébecca... et il gémissait:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! ah!... qu'est-ce que je vais devenir?... Où aller?... Où
-aller?... Je ne peux plus rentrer chez moi...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[p. 291]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Et voici le meurtre d'un autre, le grand chien d'une petite bergère.</p>
-
-<p>Son souvenir m'a poursuivi, cruellement, plusieurs jours... Et
-aujourd'hui qu'il me revient, je ne puis me défendre encore d'une
-tristesse, qui m'est presque douloureuse.</p>
-
-<p>Pauvre chien, à longs poils argentés, comme en ont ceux de notre Brie,
-et dont les yeux devaient refléter une bêtise attendrissante... qu'il
-était beau!</p>
-
-<p>C'était sur la route de Leyde à Haarlem.</p>
-
-<p>Nous étions partis de grand matin, et voulions d'abord aller voir, à
-Endegeest, qui est entre Leyde et la mer, la maison où avait bien pu
-habiter Descartes. La notoriété de Endegeest est limitée; nous nous
-étions perdus. Assez insouciants du prodige qu'est ce philosophe, les
-paysans nous regardaient, en riant, sans nous répondre. Peut-être,
-tout simplement, parce que nous prononcions mal ce nom de Endegeest...
-À Endegeest même, aucun ne pouvait nous désigner la maison de
-Descartes... Et quant à Descartes... c'était bien pire... Son nom
-avait, à jamais, disparu des souvenirs de ce petit pays... Plusieurs
-nous adressèrent à l'asile d'aliénés dont l'architecture, toute neuve,
-est une de curiosités de la ville.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être que là... Oui, il y a des chances.</p>
-
-<p>D'autres nous renvoyèrent au meilleur hôtel...</p>
-
-<p>&mdash;Il y a beaucoup de monde, en ce moment... Hé! hé!...</p>
-
-<p>Ils s'interrogeaient:</p>
-
-<p>&mdash;Descartes?... Tu connais ce Descartes?</p>
-
-<p>&mdash;Attends un peu... Descartes?... Non... ma foi, non... Qu'est-ce qu'il
-fait?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[p. 292]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il est mort! répondis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, alors... c'est au cimetière...</p>
-
-<p>Et tous, de rire...</p>
-
-<p>Un monsieur très bien, et, sûrement, d'une culture supérieure,
-absolument muet sur Descartes, d'ailleurs, nous engagea fort d'aller, à
-quelques kilomètres, visiter la maison où vécut Spinoza.</p>
-
-<p>Il expliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Spinoza... mon Dieu!... c'était un philosophe... un philosophe
-fameux. Il est mort... Évidemment, il est mort... comme tout le
-monde... Mais, ça ne fait rien... On a fait de sa maison... un
-musée... un musée très curieux... Vous y verrez de vieilles savates,
-en feutre..., des savates portées par lui... et des verres de
-lunettes... car il était aussi opticien... des verres de lunettes polis
-par lui... C'est amusant... c'est même très intéressant... Et puis,
-beaucoup d'autres choses... Spinoza... la maison Spinoza... Vous vous
-rappellerez?...</p>
-
-<p>Redoutant les aventures, connaissant le genre d'émotion que procurent
-les vieilles savates des grands hommes, un peu las de musées et pressés
-d'arriver à Haarlem, où Franz Hals nous attendait, et où nous devions
-visiter un établissement d'horticulture, nous reprîmes la grande
-route...</p>
-
-<p>Je songeais à Descartes, au mouvement de ses pensées qu'aucun importun
-ne devait troubler, en ces contrées paisibles. Je songeais à ses
-méditations sur les bêtes et à la peine avec laquelle La Fontaine
-acceptait sa théorie du mécanisme animal... Qui fut pour elles plus
-sévère? Le savant qui leur refusait rigoureusement l'intelligence, même
-la sensibilité, ou le plus charmant de nos poètes que leur spectacle
-émerveilla, mais qui ne leur fit parler que la langue de nos vices et
-de notre sottise?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[p. 293]</a></span></p>
-
-<p>Ma rêverie se perdait, au loin, dans le polder, au-dessus duquel des
-vols de vanneaux tournaient. Il s'étendait à l'infini, avec ses rares
-peupliers, hauts et graciles, ses troupeaux, les routes brillantes de
-ses eaux qui se croisent, et ses vannes qu'actionnent de tout petits
-moulins à vent... Puis le polder finit, la digue devint une route;
-apparurent des petits bouquets de bois et des champs de sable, diaprés
-de tulipes et de narcisses, dont la magnificence&mdash;je ne suis pas fâché
-d'en convenir&mdash;ne fait pas oublier celle de nos coquelicots et de nos
-sauves sauvages.</p>
-
-<p>Tout à coup, à notre gauche, je distinguai le menu troupeau&mdash;deux
-vaches et trois moutons&mdash;que gardait une petite bergère blonde, jolie
-malgré sa taille carrée et son court jupon, aux plis lourds... Un grand
-chien, disproportionné, était paisiblement couché de l'autre côté de la
-route... Il avait l'air de dormir... Sa tête barbue reposait, entre ses
-pattes allongées...</p>
-
-<p>Le malheur voulut que la fillette aperçût la voiture, se dressât,
-groupât son petit monde, se retournât en quête du chien, et, comme nous
-allions passer&mdash;pas très vite, pourtant,&mdash;l'appelât.</p>
-
-<p>&mdash;Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame.</p>
-
-<p>&mdash;Moussu! Moussu! cria Brossette.</p>
-
-<p>Mais rien n'empêcha le stupide héros de la fidélité de traverser la
-route, si près do nous, qu'en dépit du plus violent tour de volant, il
-disparut, engouffré sous le carter.</p>
-
-<p>J'éprouvai une forte secousse... J'entendis comme un craquement d'os,
-sous les roues... puis la voix funèbre de Brossette:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la chale bête!</p>
-
-<p>Je vois encore&mdash;je verrai longtemps&mdash;ce beau chien, son grand corps
-velu se remettre debout, anguleux,<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[p. 294]</a></span> tout désarticulé, et partir à
-tourner sur lui-même, comme font les autres qui servent aux expériences
-de vivisection. Puis il trouva la force de s'arc-bouter, d'occuper, un
-moment, tout l'horizon, avant de retomber, sans un cri. Et il ne fut
-plus, sur la route, qu'une menue chose plate et inerte, une chose sans
-relief, sans plus de relief qu'une ombre.</p>
-
-<p>Immobilisée par la terreur, la petite bergère blonde n'avait pas
-bougé... Elle avait des yeux énormes, et serrait les dents... Frappée
-de stupeur, elle ne voyait même pas les deux vaches et les trois
-moutons qui galopaient, effarés, à travers un carré de jacinthes
-défleuries...</p>
-
-<p>Depuis, nous ne devions plus en écraser... c'est-à-dire qu'il ne
-devait plus s'en rencontrer, sous nos roues, ou que leurs maîtres les
-épargnèrent...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les poules sont absurdes.</p>
-
-<p>Elles sont même, à elles seules, tout l'absurde. On ne saurait trouver,
-dans le monde animal, un pire exemple du déséquilibre mental.</p>
-
-<p>Les poules n'ont d'excuse que leur voracité, car c'est la seule passion
-qui les occupe, bien plus que leur lubricité. Auprès d'elles, les
-porcs&mdash;braves anachorètes dans leurs bauges&mdash;sont sobres et chastes.
-Aucun carnassier n'est plus sanguinaire. Sanguinaires elles le sont
-au point, qu'entre elles, elles s'arrachent leurs plumes, pour y
-boire le sang dont ces tubes sont pleins; sanguinaires au point que,
-dès que perle, à la crête, à la patte, à quelque partie que ce soit
-de leur corps, une goutte rouge, elles élargissent la plaie, et
-s'entre-dévorent... Aucun épervier n'est plus rapace que ces petits
-monstres<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[p. 295]</a></span> dont la tête n'est qu'un bec, dont les yeux ronds sont plus
-cruels que ceux de l'oiseau de proie, et qui portent, mais sans les
-avoir faites, les plus jolies robes qu'on puisse imaginer. Elle se
-laissent écraser pour la joie de picorer, un instant de plus, sur le
-sol nu de la route, on ne sait quoi, le crottin laissé, de place en
-place, par les chevaux, la bouse des vaches, le plus souvent les seuls
-cailloux.</p>
-
-<p>On dirait qu'elles ne traversent, car rien ne les sollicite de l'autre
-côté, que pour le plaisir de se confronter au radiateur. Si, par
-hasard, elles l'ont évité, ce n'est que pour mieux se fracasser contre
-un poteau télégraphique, un tronc d'arbre, un pan de mur, s'empêtrer
-dans les broussailles de la haie, où j'en ai vu laisser toutes leurs
-plumes et se briser les pattes. Pour fuir, elles s'étirent tellement
-en avant, bec ouvert, plumes hérissées, se courbent tellement sur
-leurs bouts d'ailes, qu'on dirait qu'elles vont continuer à quatre
-pattes, quand le péril réveille, au moment suprême, l'instinct de la
-race, et refait, pour une seconde, d'une volaille, un oiseau... Mais,
-à peine ont-elles tiré de l'aile jusqu'à l'abri, qu'un seul grain
-d'avoine, ou un moucheron aperçu sur un brin d'herbe, leur fait oublier
-tout le drame. Elles ne s'en souviendront même pas demain, ni dans
-quelques minutes. Elles picorent... Elles sont semblables à la femme de
-l'Écriture qui, au sortir d'un repas, essuyait ses lèvres, et disait
-ensuite: «Je n'ai pas mangé».</p>
-
-<p>Il y a de grosses poules qui ont nourri, élevé des générations, qui
-devraient connaître la vie, en ayant connu tous les dangers, et qui
-n'ont rien appris, et qui sont plus obtuses que leur dernière couvée,
-et, à mesure qu'elles vieillissent, plus voraces et plus obscènes.
-Grasses, pesantes, elles marchent avec effort, en se dandinant<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[p. 296]</a></span>
-les pattes écartées, comme font les femmes qui ont le ventre trop
-lourd. Au bord des poulaillers, elles me font l'effet de ces vieilles
-proxénètes, qu'on voit rôder à la sortie des ateliers, des magasins.
-Je les écrase, sans la moindre pitié, et Brossette, qui a un sens très
-vif des analogies&mdash;lui pardonnent les Anglaises!&mdash;leur crie: «Putain!»
-expression affable encore, auprès du terrible vocable: «Cocotte!»</p>
-
-<p>Les mâles, eux, ne vivent que d'amour et de guerre. Ils sont soudards,
-criards, ridicules, prétentieux, dégoûtants, comme toutes les bêtes...
-à femmes. Se battant quand ils ne font pas l'amour, faisant l'amour
-quand ils ne se battent pas, combien en avons-nous écrasés, en cette
-double posture!...</p>
-
-<p>Comme Wallenstein, qui «avait cela de commun avec les lions», dit
-Schiller, j'ai horreur du cri du coq. Dès le matin, ils claironnent une
-chanson monotone et stupide qui me réveille et qui m'irrite... S'ils
-n'étaient pas si bien mis&mdash;avec trop d'éclat, pourtant&mdash;ah! comme on
-les détesterait!</p>
-
-<p>Les Gaulois, bavards, vantards, paillards, pillards, braillards,
-guerriers et militaristes, ne pouvaient mieux choisir leur emblème.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les canards sont bien mieux doués. Il m'est agréable de rendre hommage
-à leurs vertus. Quoiqu'on leur ait enlevé tous moyens de défense, en
-les tenant éloignés des rivières et des étangs où ils voguent avec une
-aisance et une grâce merveilleuses, ils s'arrangent... C'est toujours
-à l'écart que leurs petites troupes humiliées boitracaillent. Ils
-n'occupent jamais le milieu des routes, sachant parfaitement qu'ils
-n'ont rien à<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[p. 297]</a></span> craindre sur les bas côtés... Les canards savent beaucoup
-de choses... Il n'arrive pour ainsi dire pas, qu'on en écrase...</p>
-
-<p>Ni de dindons, non plus.</p>
-
-<p>Les dindons sont bien gardés...</p>
-
-<p>Ils répugnent, d'ailleurs, à se commettre avec la gent prolétarienne
-des routes... C'est dans des enclos, sortes d'Académies, qu'ils se
-gonflent d'orgueil, comme des poètes, des artistes, à leur aise.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais ce sont les oies que je voudrais réhabiliter.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais tant regretté de n'être pas Plutarque, pour conter,
-comme il faudrait, la vie de ces bêtes illustres. Je ne m'étonne
-plus, maintenant, qu'on leur ait confié la garde du Capitole... Elles
-méritaient cet honneur.</p>
-
-<p>Les plus belles ores nous viennent de Toulouse, comme M. Pedro
-Gaillard, comme la plupart des gros ténors et des grands hommes
-politiques de notre République. Elles ont su inspirer aux dessinateurs
-japonais les plus admirables chefs-d'œuvre; et les robinets des
-baignoires, les postes d'eau, les lavabos, les bras des fauteuils
-Empire, ont popularisé leurs formes décoratives. Elles n'ont qu'une
-infériorité qu'elles portent, d'ailleurs, avec une très belle ironie,
-celle de fournir aux hommes ces plumes avec lesquelles ils écrivent
-tant de mensonges et tant de sottises. En revanche, on leur doit le
-duvet et les pâtés de Strasbourg.</p>
-
-<p>Les oies ont une sagesse forte, tenace, tranquille. Leur prudence
-est faite d'imagination, de hardiesse et de ruse. Leur incorruptible
-vigilance sauva Rome.<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[p. 298]</a></span> Peut-être le Pape, au lieu de s'en remettre à
-des apaches français et à des cardinaux espagnols du soin de veiller
-sur l'Église romaine menacée, eût-il sagement agi en faisant appel
-à l'intelligence avisée d'un simple concile d'oies. Ayant sauvé le
-Capitole, elles pouvaient bien sauver le Vatican.</p>
-
-<p>La tête perchée sur un très long cou, elles se sont, de bonne heure,
-habituées à considérer les choses de haut et de loin. Si elles ont du
-goût pour les idées générales, pour les vastes ensembles, elles ne
-dédaignent pas, non plus, le détail particulier, mais ne s'attardent
-jamais aux mille puérilités, aux mille stupidités où se complaît la
-vie des autres volailles. Rien ne les étonne et ne les effraie; rien
-ne leur échappe. Sachant maîtriser leurs nerfs, elles sont, en toutes
-circonstances, harmonieuses et logiques. Mieux que toutes les bêtes et,
-par conséquent, mieux que tous les hommes, elles connaissent la valeur
-sociale de la discipline. Bien avant M. Jules Guesde, elles ont pu,
-sans congrès, sans scandales, sans batailles, unifier leur socialisme.
-Car les oies sont socialistes... Il n'y a même que les oies qui le
-soient d'une manière intégrale. Jusqu'ici, on n'a pu relever la moindre
-dissidence dans leurs rangs, si parfaitement organisés, où elles
-gardent un contact très étroit, heureuses dans une égalité absolue.</p>
-
-<p>Un de mes amis possède, dans sa propriété, une sorte de petit étang,
-qu'il a peuplé de toutes sortes d'oiseaux d'eau. On y remarque deux
-oies de Siam, fort majestueuses, dont la blancheur est éclatante et
-dont la tête s'orne d'étranges caroncules orangées. Ce petit monde vit,
-séparé par espèces, sans jamais se mêler. Ils ne se battent pas, mais
-ils refusent énergiquement de se connaître et de s'entr'aider. Un jour,
-mon ami introduisit, sur l'étang, deux couples de bernaches, que les<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[p. 299]</a></span>
-naturalistes appellent des «oies Gravant». Rien, dans leur taille, leur
-forme, leur plumage, n'indique aux profanes que les bernaches soient
-des oies. Les deux siamoises, qui n'en avaient pourtant jamais vu, ne
-s'y trompèrent point. Elles les accueillirent aussitôt, avec un vif
-empressement, comme des personnes qu'elles reconnurent pour être de
-leur famille, les installèrent, les mirent au fait de toutes choses.
-Et, depuis, elles ne se quittèrent plus...</p>
-
-<p>Sur la route&mdash;j'en appelle au témoignage de tous les chauffeurs&mdash;quand
-passe une auto, immanquablement, les oies s'écartent sans désordre,
-sans le moindre signe de terreur. Elles s'alignent, l'une près de
-l'autre, sur le bord de la berge, et, fâchées, un peu, très dignes
-encore que boiteuses, elles disent leur fait à ces importuns qui les
-dérangent mais ne les ont pas «épatées».</p>
-
-<p>Je n'ai jamais pu passer, en auto, devant une troupe d'oies, sans me
-sentir gêné, humilié, par leurs moqueries. Elles m'intimident, car, à
-leur voix sifflante, je comprends très bien que ce sont des moqueries
-qu'elles m'adressent, non des grossièretés. Les oies ne sont jamais
-grossières. On néglige les grossièretés; seule l'ironie est pénible.</p>
-
-<p>Mais que disent les oies, quand je passe?...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'ai parlé avec attendrissement des jeunes cochons, si jolis... Notons
-ceci, loyalement, sur les vieux porcs...</p>
-
-<p>On ne connaît pas bien les vieux porcs. Ces animaux, qui, au rebours
-de ce que l'on pense généralement, ont un goût très vif de la propreté
-et ne se vautrent dans<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[p. 300]</a></span> les flaques boueuses que parce qu'ils sont
-tourmentés du besoin de se baigner, hantent peu les routes, sinon au
-retour des foires. On ne les voit guère qu'au bord des mares et dans
-les fossés, où ils barbotent avec volupté et se réjouissent de leur
-humidité fangeuse. Se réjouissent-ils autant qu'on le croit?... J'ai
-toujours admiré leur petit œil malicieux, intelligent et si vif...
-Ils semblent dire, car ils ont aussi de la bonhomie, de l'indulgence,
-comme tous ceux qui sont gras:</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! nous qui adorons la propreté, tu penses si nous préférerions
-un bon tub, avec de la belle eau claire, parfumée au benjoin... Nous
-autres, vieux cochons, ne rêvons que de mousses de savon, de pâtes
-d'amande, de frictions au gant de crin, de pédicures... Mais tu vois...
-on ne nous donne que ça!... Il faut bien s'en contenter...</p>
-
-<p>Ils semblent dire encore:</p>
-
-<p>&mdash;C'est dommage que les hommes, en France, soient si sales... qu'ils
-aient vraiment le goût de la saleté... Ils ne se doutent même pas, que,
-propres comme des cochons d'Alsace ou d'Angleterre, nous sommes bien
-meilleurs à manger et valons beaucoup plus d'argent.</p>
-
-<p>Si, exceptionnellement, en traversant la route, ils se font
-écraser, croyez alors qu'ils se vengent. Il n'y a pas d'exemple que
-l'auto ne capote sur leur masse de lard et de viande, et ne fasse,
-instantanément, une même horrible bouillie de l'homme et du cochon</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'est tout à fait par hasard que j'ai vu, sur nos routes, des
-chameaux... Les chameaux sont très rares en France&mdash;je le dis au
-propre, bien entendu. Si j'en<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[p. 301]</a></span> juge par celui que, deux ou trois fois,
-je rencontrai, dans la forêt de Saint-Germain, ils semblent absolument
-indifférents à l'automobile. Conduit par un chamelier du Pecq, pelé,
-galeux et triste comme tous les fatalistes, il allait de son grand
-pas allongé et mou. Un jour, il transportait, à Poissy, un lit, une
-armoire, des matelas; un autre jour, à Maisons-Laffitte, qui est une
-colonie moins pénitentiaire, un piano et deux fauteuils Louis XVI...
-C'était, si j'ose dire, un chameau déménageur... Quand il croisa
-l'automobile, il ne la regarda même pas... Mais, fait singulier, le
-piano secoué résonna, et il me sembla qu'il jouait, tout naturellement,
-une valse de M. Gounod...</p>
-
-<p>Je n'en tirai, d'ailleurs, aucune conséquence sur l'infériorité
-esthétique du chameau...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il paraît&mdash;c'est notre charmant Capus qui l'affirme&mdash;qu'on peut forcer
-des lièvres en auto, mais seulement de nuit. Une fois pris dans les
-rais du phare, il ne leur vient même pas à l'idée qu'ils puissent en
-sortir. Ils courent, droit, devant le moteur, jusqu'à ce qu'on les
-prenne, sans tenter, un seul instant, de rentrer dans l'obscurité
-des champs et des bois. Encore un joli thème à développer sur
-l'éblouissement que donnent aux littérateurs les succès éphémères, et
-qui les mène à la catastrophe...</p>
-
-<p>Mais j'imagine que Capus a dû faire des chasses dans le Midi, qui est
-la route du Blésois, ou dans le Blésois, qui est la route du Midi...</p>
-
-<p>En Allemagne, la nuit, traversant des bois, j'ai souvent rencontré des
-lapins, des foules énormes de lapins, et jamais je n'en ai capturé
-ni écrasé. Ils étaient charmants&mdash;bien<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[p. 302]</a></span> que ce fussent des lapins
-d'Allemagne&mdash;charmants à jouer, tout blancs sur la route, blanche de la
-lumière du phare. Ils allaient, venaient, bondissaient, gambadaient,
-tenaient de curieux conciliabules, et ne se décidaient à fuir, en
-montrant la blanche houppette de leur derrière, que lorsque la voiture
-était sur eux...</p>
-
-<p>Oui, mais&mdash;me pardonnent les lapins de France&mdash;en Allemagne, ce sont de
-fameux lapins.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Marsiens...</p>
-
-<p>La nuit est complète. Plus une âme sur la route, ni même un spectre de
-voiture. Plus un village éclairé, plus une maison vivante. Les abois
-des chiens se sont apaisés. Ceux de nous, qui ne dorment pas dans la
-voiture, se traînent sur la berge, lamentablement, pour se réchauffer.
-Les phares trouent le sol de trous noirs, teignent les simples
-ondulations en précipices, et grandissent nos ombres démesurément.
-Brossette travaille, s'acharne. Une enveloppe trouée, une chambre à air
-éclatée, se tordent dans le fossé... Nous avons le sentiment d'être des
-victimes, et le souvenir, seulement, d'avoir eu très faim...</p>
-
-<p>Enfin, le quatrième pneu remis, nous repartons et montons une côte très
-rude.</p>
-
-<p>Bientôt une lueur, une sorte d'aurore, mais froide, apparaît à
-l'horizon, s'épand et, peu à peu, occupe tout le ciel. Ce n'est
-sûrement pas le jour, mais, sans doute, la naissance d'un astre qui
-monte sur la nuit, pour la dissiper... Un astre, en effet, un astre
-prodigieux!... Brusquement, il surgit sur la crête, énorme, aveuglant,
-éblouissant, éclaboussant, roule vers nous, au ras de la terre. Il
-ronfle, crache le tonnerre, et, dans une nuée de<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[p. 303]</a></span> poussière d'or,
-entraîne, avec des gémissements de sirène, des cris, des rires de
-femmes, sans rien d'autre de visible que des éclats de cuivre, et
-des bouts de voiles couleur de lune... Et comme un éclair, il passe,
-remmenant avec lui les ténèbres qu'il a, un instant, déchirées... Puis,
-une nouvelle lueur au ciel, et, sur la route, une trombe pareille de
-lumière qui ne laisse encore que la nuit, pour sillage à sa course...
-Puis une autre... puis d'autres...</p>
-
-<p>Nous avons franchi la côte... C'est maintenant, autant qu'on peut le
-deviner, par l'ombre moins dense, par plus de silhouettes vagues,
-et par plus de ciel, c'est maintenant un large plateau. Des bruits
-sourds, des gémissements lointains, des ronflements étouffés, des
-voix de métal à peine distinctes, plus près, des détonations, des
-crépitements! Et partout des astres, des astres qui courent, galopent,
-roulent, bondissent, se croisent, ont l'air de chevaucher des vagues...
-s'allument, tout à coup, au haut d'une colline, et, derrière un pli
-de terrain, tout à coup s'éteignent... On dirait que les astres sont
-tombés du ciel sur la terre...</p>
-
-<p>Arrêtés de nouveau, nous entendons une sorte de halètement, puis des
-claquements de quelque chose en quoi nous devinons plutôt une bête
-qu'une machine... Ce ne peut être une auto, cette fois... car ce
-bruit est sans lumière. Rien ne s'éclaire autour de ce bruit qui se
-rapproche... Si, pourtant... un tout petit point de feu pâle, semblable
-à une luciole qui voyage dans l'ombre d'un oranger... Et, subitement,
-à notre gauche, nous voyons, tressautant sur la route, comme un
-coléoptère géant, pétant, pétaradant, une motocyclette, qui porte,
-agrippé à la selle, un être couché, qui n'a plus rien d'humain, une
-grosse larve, avec une peau de reptile, noire et lisse...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[p. 304]</a></span></p>
-
-<p>Et voici que dos phares, soudainement, ont fait surgir des ténèbres,
-devant nous, penchés sur une voiture énorme, éteinte et morte, deux
-hommes, de la couleur des arbres et de l'horizon... Je dis deux hommes:
-deux Marsiens, peut-être... Leurs formes sont sans aspérités, enfermées
-dans de longs sacs-maillots, qui les gantent des pieds à la tête et des
-doigts aux épaules. Du visage, ils ne laissent paraître qu'un petit
-triangle, un loup de chair, au-dessus duquel tremblent, en feu, les
-antennes de métal de leurs lunettes... Ils barrent la route... Deux
-bras s'agitent. La 628-E8 stoppe.</p>
-
-<p>L'un est petit... Il a la tête enfouie dans le capot gigantesque de
-la voiture. Il ne se dérange pas... L'autre, très long, très mince,
-s'est redressé... Il tient une tige d'acier que le mouvement de ses
-mains fait parfois étinceler. Il me demande, avec un accent russe, si
-je ne pourrais pas lui prêter une épingle, une épingle de cravate,
-et ce qu'il aimerait, c'est qu'elle fût en or... Surpris d'abord, je
-comprends à la fin qu'il s'agit de déboucher un bec de phare... Mais
-pourquoi en or?... À ce moment, une motocyclette, comme un insecte
-dément, le frôle, de si près, que j'ai cru que son vêtement, au moins,
-avait dû être arraché... Mais il le secoue sans hâte, en riant, et
-il regarde la motocyclette disparue dans la nuit, avec le regret,
-peut-être, de n'avoir pas eu le temps de lui demander une épingle de
-cravate en or...</p>
-
-<p>Nous les laissons sur la route, sans qu'ils aient rien fait pour
-nous retenir, salués du plus grand, et toujours sans que le petit
-ait seulement dit un mot et détourné la tête du mécanisme, où il ne
-cessait de maintenir ses doigts, grave, sérieux, avec l'entêtement d'un
-ivrogne, dont rien ne parvient à distraire les mains, du tablier d'une
-servante...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[p. 305]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>J'ai gardé, pour la fin, le cycliste.</p>
-
-<p>Dès qu'un homme&mdash;fût-il le plus charmant homme du monde-enfourche une
-bicyclette, on peut dire que, de ce fait seul, il devient un cheval,
-avec tous les caprices, toutes les sottises, toutes les caracolades
-encombrantes et folles, tous les dangers mortels du cheval... mais
-combien plus dangereux! Aux dangers du cheval qu'il fait siens, le
-cycliste en ajoute de personnels, qui sont consacrés, légalisés,
-intangibles, pour cette raison qu'en plus du cheval qu'il est devenu,
-il est aussi, la plupart du temps, électeur... Fort de ce privilège, il
-ne se range jamais... N'est-il pas souverain, cet animal? Tout ne lui
-appartient-il pas?... La route, la fortune politique du député qu'il
-nomme, la majorité du gouvernement qu'il soutient?... De même que le
-cabaretier, qui débite la maladie et la mort, en petits verres, et
-sur qui repose tout le système social, il ne faut pas qu'on embête le
-cycliste. Son importance tracassière, sa dignité agressive s'en prend
-à tout le monde, aux piétons, aux voitures, aux autos, aux bêtes...
-C'est le maître, le seul maître de la route... On le voit, devant le
-moteur, qui, les mains dans les poches, la casquette collée à la nuque,
-fait des effets de torse et de jambes, s'amuse à décrire des courbes,
-des spirales, des zigzags, exercices inutiles et vexatoires, au cours
-desquels il lui arrive, comme au chien, de tomber sous les roues... Et
-alors, c'est toute une histoire, qui vous vaut des mois de prison et
-d'énormes indemnités.</p>
-
-<p>Il n'y a pas si longtemps, c'est le cycliste qu'on accablait de toutes
-les malédictions dont on accable l'automobiliste aujourd'hui... Il
-devrait y avoir entre eux,<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[p. 306]</a></span> une sorte de fraternité, de solidarité
-routière. Or, le cycliste est devenu le pire ennemi du chauffeur.
-Il s'associe à la haine du paysan, et au besoin la provoque. J'en
-ai vu qui, devant une auto, semaient négligemment de gros clous, et
-s'esclaffaient de rire, s'ils entendaient un pneu éclater...</p>
-
-<p>Plus je vais dans la vie, et plus je vois clairement que chacun est
-l'ennemi de chacun. Un même farouche désir luit dans les yeux de deux
-êtres qui se rencontrent: le désir de se supprimer. Notre optimisme
-aura beau inventer des lois de justice sociale et d'amour humain,
-les républiques auront beau succéder aux monarchies, les anarchies
-remplacer les républiques, tant qu'il y aura des êtres vivants, tant
-qu'il y aura des hommes sur la terre, la loi du meurtre dominera parmi
-leurs sociétés, comme elle domine parmi la nature. C'est la seule qui
-puisse satisfaire les convoitises, départager les intérêts...</p>
-
-<p>Mais un cycliste solitaire,&mdash;si malfaisant qu'il soit&mdash;ce n'est rien,
-auprès d'une bande de cyclistes... Quand ils tiennent la route, c'est
-fini des piétons, des voitures, des autos... Vous n'avez plus qu'à
-rentrer chez vous...</p>
-
-<p>J'aime mieux la batteuse à blé qui barre les routes d'Auvergne; j'aime
-mieux les deux mille moutons dans les gorges des Grands-Goulets..</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>On m'a dit à Karlsruhe, le dicton des officiers de cavalerie allemands:</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, il y a Dieu, le Père... Et puis, il y a l'officier de
-cavalerie... Et puis, il y a la monture de l'officier de cavalerie. Et
-puis, il n'y a rien...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[p. 307]</a></span></p>
-
-<p>Ici une longue suite de points. Et le dicton reprend:</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a
-l'officier d'infanterie...</p>
-
-<p>Pour classer les bêtes de la route, par ordre de mérite, je propose le
-dicton suivant:</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, il y a l'Oie, la Mère... Et puis, il y a le canard... Et
-puis, il y a l'âne et le mulet... Et puis, il y a le cochon... Et puis,
-il n'y a rien. Et puis, il n'y a rien...</p>
-
-<p>Ici une longue suite de points...</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, il y a la vache... Et puis, il y a le chien. Et puis, il y a
-le maître du chien...</p>
-
-<p>Encore des points:</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, il y a la poule... Et puis, il y a le cheval... Et puis, il
-y a le charretier... Et puis, il n'y a rien...</p>
-
-<p>Encore une très longue suite de points...</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, il y a le cycliste!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il y a le cycliste... C'est entendu...</p>
-
-<p>Mais il y a aussi l'automobiliste...</p>
-
-<p>Ayons le courage de le confesser. Peut-être, de toutes les bêtes de la
-route, est-ce la pire?</p>
-
-<p>Je le sens par moi-même. Quand, les pieds au sol, et la tête calme, il
-m'arrive de faire mon examen de conscience, je suis épouvanté d'être,
-parfois, cette bête-là...</p>
-
-<p>Et pourtant, cher monsieur Bourget, dans la tenue générale de mon
-existence, je ne suis pas un snob qu'exalte le spectacle de la
-richesse, ni un méchant qu'offense le spectacle de la misère. Sans
-pose, sans littérature, sans arrière-pensée d'ambition, puisque je n'en
-attends aucune place, aucun mandat, aucune décoration,&mdash;j'ai grand
-pitié du malheur humain. Chaque jour, de plus en plus, je m'indigne
-que,&mdash;quelle<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[p. 308]</a></span> que soit l'étiquette, même la plus rouge, sous laquelle
-ils arrivent au pouvoir,&mdash;les hommes de pouvoir, par seul amour du
-pouvoir, fassent de l'inégalité sociale, soigneusement cultivée, une
-méthode toujours pareille de gouvernement, et qu'ils maintiennent,
-avec âpreté, dans les conditions du plus dur, du plus injuste
-esclavage, un prolétariat douloureux qui travaille à la richesse
-d'un pays, sans qu'on l'admette jamais à y participer. Et puisque le
-riche&mdash;c'est-à-dire le gouvernant&mdash;est toujours aveuglément contre le
-pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours, avec le pauvre
-contre le riche, avec l'assommé contre l'assommeur, avec le malade
-contre la maladie, avec la vie contre la mort. Gela est peut-être
-un peu simpliste, d'un parti pris facile, contre quoi, il y a sans
-doute beaucoup à dire... Mais je n'entends rien aux subtilités de la
-politique. Et elles me blessent comme une injustice.</p>
-
-<p>Eh bien, quand je suis en automobile, entraîné par la vitesse, gagné
-par le vertige, tous ces sentiments humanitaires s'oblitèrent. Peu à
-peu, je sens remuer en moi d'obscurs ferments de haine, je sens remuer,
-s'aigrir et monter en moi les lourds levains d'un stupide orgueil...
-C'est comme une détestable ivresse qui m'envahit... La chétive unité
-humaine que je suis disparaît pour faire place à une sorte d'être
-prodigieux, en qui s'incarnent&mdash;ah! ne riez pas, je vous en supplie&mdash;la
-Splendeur et la Force de l'Élément. J'ai noté, plusieurs fois, au cours
-de ces pages, les manifestations de cette mégalomanie cosmogonique.</p>
-
-<p>Alors, étant l'Élément, étant le Vent, la Tempête, étant la Foudre,
-vous devez concevoir avec quel mépris, du haut de mon automobile,
-je considère l'humanité... que dis-je?... l'Univers soumis à ma
-Toute-Puissance?<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[p. 309]</a></span> Pauvre Élément d'ailleurs, à qui il suffit d'une
-petite charrette en travers du chemin, pour qu'il s'arrête, désarmé
-et penaud... Pauvre Toute-Puissance qu'une pierre, sur la route, fait
-culbuter dans le fossé!</p>
-
-<p>Il n'importe... il n'importe.</p>
-
-<p>Puisque je suis l'Élément, je n'admets pas, je ne peux pas admettre que
-le moindre obstacle se dresse devant le caprice de mes évolutions. Non
-seulement, il n'est pas de la dignité d'un Élément qu'il s'arrête, s'il
-ne le veut pas, mais il est absolument dérisoire et inconvenant qu'une
-vache, un paysan qui se rend au marché, un charretier qui va livrer
-à la ville des sacs de farine ou de charbon, que tous ces gens qui
-accomplissent de basses besognes quotidiennes, l'obligent de ralentir
-sa marche invincible et dominatrice.</p>
-
-<p>&mdash;Rangez-vous... Rangez-vous... C'est l'Élément qui passe!</p>
-
-<p>Et non seulement je suis l'Élément, m'affirme l'Automobile-Club,
-c'est-à-dire la belle Force aveugle et brutale qui ravage et détruit,
-mais je suis aussi le Progrès, me suggère le Touring-Club, c'est-à-dire
-la Force organisatrice et conquérante qui, entre autres bienfaits
-civilisateurs, ripolinise les pensions de famille, perdues au fond des
-montagnes, et distribue des cabinets à l'anglaise, avec la manière de
-s'en servir, dans les petits hôtels des provinces les plus reculées...</p>
-
-<p>&mdash;Place donc au Progrès!... Place! Place!</p>
-
-<p>Ah! bien oui!</p>
-
-<p>Aux cris de la sirène, les hommes sortent de leurs maisons, quittent
-leurs champs, s'assemblent, me maudissent, me montrent le poing,
-brandissent des faux et des fourches, me jettent des pierres. Depuis
-Jésus, c'est toujours la même histoire. On se dévoue, pour les<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[p. 310]</a></span>
-hommes... Et ils vous lapident, la veulerie des temps ne permettant
-plus qu'ils vous crucifient!</p>
-
-<p>N'est-ce pas la chose la plus déconcertante, la plus décourageante,
-la plus irritante que cette obstination rétrograde des villageois,
-dont j'écrase les poules, les chiens, quelquefois les enfants, à ne
-pas vouloir comprendre que je suis le Progrès et que je travaille
-pour le bonheur universel? Dégoûté de cet accueil, furieux de cette
-incompréhension, je pourrais bien les abandonner à leur sort ridicule,
-respecter leur morne repos, passer dans leurs villages et sur leurs
-routes avec une lenteur régressive, une modération de vieille
-diligence... Mais non... Il ne faut pas que leur stupidité m'empêche
-d'accomplir ma mission de Progrès... Je leur donnerai le bonheur,
-malgré eux; je le leur donnerai, ne fussent-ils plus au monde!...</p>
-
-<p>&mdash;Place! Place au Progrès! Place au Bonheur!</p>
-
-<p>Et pour bien leur prouver que c'est le Bonheur qui passe, et pour
-leur laisser du Bonheur une image grandiose et durable, je broie,
-j'écrase, je tue... Je terrifie! Tout fuit, éperdu, devant moi... Les
-poteaux télégraphiques eux-mêmes sont pris de panique; les arbres ont
-le vertige.... l'épilepsie semble convulser les maisons... Dans les
-champs, je vois les chevaux, à la charrue, se cabrer aussi follement
-que les chevaux de pierre de Coustou, rompre l'attelage, galoper en
-secouant leurs crinières horrifiées. Les vaches culbutent dans les
-fossés... Et derrière le Jupiter, assembleur de poussières que je suis,
-la route se jonche de voitures brisées et de bêtes mortes...</p>
-
-<p>&mdash;Plus vite! Encore plus vite... C'est le Bonheur!</p>
-
-<p class="p2">Le jour où je rentrai, enfin, de mon voyage, par la triste Argonne
-et les lugubres déserts de la Champagne<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[p. 311]</a></span> Pouilleuse, je vis, entre La
-Ferté-sous-Jouarre et Meaux, je vis, de loin, un groupe de gens qui
-s'agitaient étrangement... Quelqu'un se détacha du groupe et me fit
-signe d'arrêter...</p>
-
-<p>Une automobile, défoncée, tordue, gisait sur le milieu de la route... À
-quelques pas, sur la berge, une petite paysanne de douze ans à peine,
-gisait aussi, la poitrine broyée, la face toute sanglante... Penchée
-sur elle, une femme tentait de la rappeler à la vie... Elle criait:</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine!... Ma petite Madeleine!</p>
-
-<p>Je m'approchai, examinai l'enfant, pratiquai sur le thorax des
-injections d'éther et de caféine, vainement, hélas!</p>
-
-<p>&mdash;Elle est morte, dis-je à la mère.</p>
-
-<p>Ses cris devinrent déchirants. Alors, le maître de l'automobile
-renversée s'approcha à son tour. Il n'avait aucune blessure, lui...
-Il était nu-tête, ayant perdu sa casquette dans la bagarre. Un peu de
-poussière blondissait sa barbe noire... Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous désolez pas, ma brave femme. Sans doute, ce qui arrive est
-fâcheux, et, peut-être, eût-il mieux valu que je n'eusse pas tué votre
-enfant... Je compatis donc à votre douleur... J'y ai d'ailleurs quelque
-mérite, car, étant assuré, l'aventure, pour moi, est sans importance et
-sans dommage... Réfléchissez, ma brave femme. Un progrès ne s'établit
-jamais dans le monde, sans qu'il en coûte quelques vies humaines...
-Voyez les chemins de fer, les sous-marins... Je pourrais vous citer des
-exemples encore plus concluants... Parlons de ce qui nous occupe...
-Il est bien évident, n'est-ce pas?... que l'automobilisme est un
-progrès, peut-être le plus grand progrès de ces temps admirables?...
-Alors, élevez votre âme au-dessus<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[p. 312]</a></span> de ces vulgaires contingences.
-S'il a tué votre fille, dites-vous que l'automobilisme fait vivre,
-rien qu'en France, deux cent mille ouvriers... deux cent mille
-ouvriers, entendez-vous?... Et l'avenir?... Songez à l'avenir, ma
-brave femme! Bientôt s'établiront partout des transports en commun.
-Vous verrez des petits pays, aujourd'hui isolés, sans la moindre
-communication, reliés, demain, à tous les centres d'activité... Vous
-verrez se produire de nouveaux échanges, surgir de nouvelles sources
-de richesses, toute une vie inconnue, inespérée, ranimer des régions
-mortes... Dites-vous bien que votre fille s'est sacrifiée pour cela...
-que c'est une martyre...une martyre du progrès... Et vous serez tout
-de suite consolée... Maintenant, je vais prendre votre nom et votre
-adresse... Dès ce soir, j'écrirai à ma Compagnie d'assurances. C'est
-une excellente Compagnie... Elle vous offrira une petite indemnité...
-une indemnité, en rapport, bien entendu, avec votre situation sociale,
-qui me paraît plutôt médiocre... Enfin, soyez tranquille, elle fera les
-choses convenablement... Le plus à plaindre c'est moi... Regardez ma
-voiture... Il va falloir que je prenne le chemin de fer, pour rentrer
-à Paris, ce qui est toujours pénible, pour un véritable automobiliste,
-comme je suis... Moi aussi je m'en console, en me disant que je
-travaille pour le progrès, et pour le bonheur universel... Adieu!</p>
-
-<p>Je ne voulus pas infliger à un si parfait chauffeur l'humiliation de
-rentrer à Paris, en chemin de fer. Je lui offris une place dans ma
-voiture.</p>
-
-<p>Et, comme la mère, toujours penchée sur le cadavre de son enfant,
-continuait de sangloter:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! me dit, tristement, cet éminent collègue, en s'installant, près
-de moi, le plus confortablement possible... nous aurons bien de la
-peine à inculquer la véritable<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[p. 313]</a></span> notion du progrès... à ces pauvres
-gens-là... Ils ont la tê...</p>
-
-<p>Il n'acheva pas sa phrase, qui devait se compléter ainsi: «Ils ont la
-tête trop dure!» Peut-être, craignit-il que la petite paysanne, étendue
-sur la route, ne lui donnât un trop facile démenti...</p>
-
-<p>Il était temps que je partisse... Depuis que je sentais le sol, sous
-mes pieds, mes idées d'automobiliste se brouillaient... Et déjà je
-commençais à me demander, non sans quelque terreur, si, réellement,
-j'étais bien le Progrès et le Bonheur?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un instant encore... et j'eusse certainement ajouté, au dicton des
-bêtes de la route:</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a
-l'automobiliste!...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[p. 315]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h4><a name="BORDS_DU_RHIN" id="BORDS_DU_RHIN">BORDS DU RHIN</a></h4>
-
-
-<p>Les lecteurs se rappellent, peut-être, de quelle façon inattendue nous
-franchîmes la frontière allemande, à Elten, et l'accueil de ce douanier
-paternel qui, derrière nous, agitait sa casquette, en signe de bon
-voyage.</p>
-
-<p>Nous allions, vous vous souvenez, à Düsseldorf.</p>
-
-<p>Nous avions quitté les chemins briquetés de Hollande. Le pays était
-toujours très plat, très vert, mi-polders, mi-champs de cultures,
-avec, çà et là, de petits villages tranquilles, entourés joliment
-de bouquets de bois, et des petites maisons basses&mdash;fermes et
-laiteries&mdash;aux façades chaulées, aux toits de tuiles, dont le rouge
-jouait discrètement, sous un ciel gris perle, très profond et très doux.</p>
-
-<p>Ce n'était plus la Hollande et ce n'était pas encore l'Allemagne.
-C'était un reste de Hollande dans très peu d'Allemagne, quelque
-chose d'intermédiaire qui donnait au paysage je ne sais quoi de
-plus gentiment mélancolique, un charme de chose très jeune ou très
-ancienne&mdash;je ne saurais dire&mdash;assez émouvant.</p>
-
-<p>Et la route unie, sans une courbe, sans un ressaut, invitait à la
-vitesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[p. 316]</a></span></p>
-
-<p>Nul obstacle nulle part. Pas un caniveau, pas un dos d'âne: une piste
-bien entretenue de vélodrome. Scrupuleusement, les voitures que nous
-dépassions tenaient leur droite, et les charretiers, attentifs à
-leurs chevaux, nous saluaient au passage, sans servilité, presque en
-camarades.</p>
-
-<p>Brossette me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Quel dommage, monsieur, que nous soyons en Allemagne!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc, Brossette?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je n'aime point ces gens-là... Et puis, monsieur,
-parce que voilà une route épatante où nous ferions facilement du
-quatre-vingt-dix... plus, peut-être...</p>
-
-<p>Et, après un silence:</p>
-
-<p>&mdash;C'est curieux!... Monsieur est bien sûr, au moins, que nous sommes en
-Allemagne?</p>
-
-<p>&mdash;Voyons!... Et la frontière?... Tout à l'heure?</p>
-
-<p>Il haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Ça? Une frontière?... Oh! la la!... Givet, oui... voilà une
-frontière... Mais du moment que monsieur est sûr?</p>
-
-<p>Et il grogna:</p>
-
-<p>&mdash;Sale pays, tout de même!</p>
-
-<p>Nous marchions lentement, comme dans une forêt enchantée, une forêt
-pleine d'embûches, de traquenards, de dangers, une forêt pleine d'ours,
-de tigres et de lions... Anxieux, nous interrogions l'horizon... Nous
-fouillions du regard, à droite et à gauche, la campagne, avec la peur
-de voir tout à coup surgir le casque à pointe du Règlement, avec la
-terreur de tout ce que devait cacher d'inconnu, de barbare, ce calme
-insidieux.</p>
-
-<p>Et la 628-E8 était impatiente. On la sentait, toute trémissante d'élans
-retenus... Elle semblait encapuchonner<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[p. 317]</a></span> son capot, comme un ardent
-étalon, son encolure, sous le mors qu'il mâche et qui le maîtrise. On
-eût dit vraiment qu'elle tirait sur le volant, comme un cheval sur ses
-guides... Je vis à l'horloge municipale d'un village qu'il était quatre
-heures et demie. Nous avions plus de deux cents kilomètres à faire,
-avant d'atteindre Düsseldorf, où nous eussions bien désiré arriver
-avant la nuit.</p>
-
-<p>Pourquoi, à ce moment, songeai-je à la guerre de 70? Pourquoi
-justement, au lieu de ses horreurs, me revint à l'esprit cet épisode
-intime et consolant qu'au retour mon père m'avait conté?</p>
-
-<p>Il avait dû loger, pendant un mois, un général prussien, son état-major
-et sa suite. Très discret, d'une éducation parfaite, d'une bonne
-grâce très délicate, ce général n'avait pris de notre propriété que
-ce qui était indispensable à lui et à ses services. Il s'efforçait,
-par tous les moyens, de rendre moins humiliante, moins pénible, cette
-occupation, et il veillait à ce que rien&mdash;autant que cela était
-possible&mdash;ne fût changé des habitudes de la maison. Il se conduisait
-comme un hôte bien élevé, non comme un conquérant.</p>
-
-<p>Un matin, il se fit annoncer chez mon père:</p>
-
-<p>&mdash;Je viens d'apprendre, monsieur, lui dit-il, que vous avez un fils à
-l'armée de la Loire?... Est-ce vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous de ses nouvelles?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en ai plus depuis longtemps déjà.</p>
-
-<p>&mdash;Depuis quand, exactement?</p>
-
-<p>&mdash;Depuis Patay... soupira mon père.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!...</p>
-
-<p>Puis:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous me permettre de m'informer?... Moi<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[p. 318]</a></span> aussi, monsieur, j'ai
-des enfants... Je sais... Je sais... Cela ne vous désobligera pas que...</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en serai reconnaissant, au contraire... J'avoue que j'ai de
-grandes inquiétudes...</p>
-
-<p>Le général demanda quelques renseignements complémentaires... et,
-saluant:</p>
-
-<p>&mdash;À bientôt, j'espère...</p>
-
-<p>Quelques jours après, il se présentait à nouveau... Il était tout
-souriant:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai des nouvelles de monsieur votre fils... Il est au Mans... Il se
-porte très bien. ..Je suis heureux d'avoir pu... Puis:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que nous touchons au terme de cette affreuse chose...</p>
-
-<p>Puis encore:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous me permettre de vous serrer la main?</p>
-
-<p>J'entendais encore mon père me dire qu'il n'avait jamais été plus
-touché par la bonté d'un homme, et que, jamais, il n'avait serré
-une main française avec autant de joie qu'il étreignit cette main
-allemande... C'est que mon père était, lui aussi, un brave homme...
-Dieu merci, il n'avait rien d'un héros de théâtre.</p>
-
-<p>Sous l'impression de ce souvenir, je m'exaltai:</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! tant pis... m'écriai-je tout à coup... Arrivera ce qui
-pourra... Allons-y, Brossette, allons-y!</p>
-
-<p>L'air était frais, la carburation excellente. La bonne C.-G.-V.,
-lâchée, bondit et roula comme une trombe sur la route.</p>
-
-<p>&mdash;L'accélérateur, Brossette!... Nous verrons bien...</p>
-
-<p>&mdash;Sale pays! répéta Brossette, en réglant ses gaz et donnant
-méthodiquement de l'avance à l'allumage.</p>
-
-<p>En quelques minutes, nous fûmes à Emmerich, où nous traversâmes le
-Rhin, sur un bac à vapeur très puissant; eu quelques autres, à Clèves,
-dont nous escaladâmes<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[p. 319]</a></span> les rues sinueuses et montueuses, à la grande
-joie des promeneurs&mdash;c'était un dimanche,&mdash;et sous la conduite d'un
-petit pâtissier, très fier d'être monté sur le marchepied, et qui nous
-mit gentiment sur notre chemin, de l'autre côté de la ville.</p>
-
-<p>Ah! quelle route!</p>
-
-<p>Quelle route que cette route où nous mena le petit pâtissier de Clèves,
-la plus belle de ces belles routes du Rhin, construites par Napoléon,
-pour les affreux défilés de la guerre, et où, maintenant, passe ce
-que l'automobilisme apporte avec lui de civilisation moins rude, de
-sociabilité universelle et d'avenir pacificateur.</p>
-
-<p>Elle était, cette route, bordée d'une double rangée de magnifiques
-ormes, avec du printemps très tendre, très jeune, entre leurs branches,
-une poussière de printemps, à peine rose, à peine verte, à la pointe
-de leurs branches; elle était large, étalée, comme notre avenue des
-Champs-Élysées, douce et unie comme si elle eût été tendue de soie, et
-toute droite, si droite qu'on n'en voyait pas le bout, sinon, là-bas,
-tout là-bas, aux confins du ciel, un tout mince ruban jaune, un tout
-petit trait de pastel jaune que nous ne pouvions jamais atteindre...
-Et le soleil de cette fin de journée faisait avec les entrelacs de
-l'ombre, comme un tapis, tel que n'en tissèrent jamais les plus subtils
-artisans de la Perse.</p>
-
-<p>Sur ce sol merveilleux, la machine, emportée au rythme d'un ronflement
-léger, régulier, infiniment doux-bruit d'ailes ou souffle de vent
-lointain&mdash;glissait, volait, ainsi qu'un oiseau rapide qui rase la
-surface immobile d'un lac.</p>
-
-<p>Brossette ne disait plus rien, ne répondait plus à mes questions. Il
-était grave, regardait la route d'un œil légèrement bridé, et il
-écoutait chanter la belle chanson des cylindres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[p. 320]</a></span></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les champs me frappèrent par leur terre grasse, leur air cossu, leurs
-belles cultures, l'abondance de leurs troupeaux. Les villages, très
-propres, les seuils lavés, les fenêtres claires, les portes aux cuivres
-luisants avaient un aspect d'aisance tranquille. Partout cela sentait
-le travail, la sécurité, la richesse, je ne dis pas le bonheur, car le
-bonheur, c'est autre chose. Il ne se voit pas tout de suite aux yeux
-des hommes, comme le bien-être aux fenêtres des maisons. Il ne se voit
-qu'à la longue, il ne se voit pas souvent, il ne se voit presque jamais.</p>
-
-<p>Nous prîmes de «la benzine» dans une petite ville dont je n'ai pas
-retenu le nom, ville de cinq mille habitants, à peu près, rebâtie,
-presque toute neuve, avec des rues larges, coupées de places ombragées,
-et des maisons où semblait régner un confort solide. Deux ponts, l'un
-tout neuf, l'autre très vieux, enjambaient, le premier, d'une seule
-courbe, le second, de deux arches gothiques, les deux bras d'une
-rivière, que bordaient de petites industries qu'à leur air actif et
-coquet l'on pressentait prospères.</p>
-
-<p>Comme dans toute l'Allemagne, les édifices administratifs s'imposaient
-aux contribuables par leur monumentalité un peu effrayante, d'un
-goût horrible souvent, d'une opulence orgueilleuse et bien assise,
-toujours. Je m'étonnais grandement de voir, dans un endroit si peu
-important, tant de magasins de toute sorte, des boutiques de luxe, des
-soies drapées, des velours à traîne, des maroquineries étincelantes,
-des bijoux, des étalages de victuailles enrubannées, des charcuteries
-architecturales, ornées, comme des églises, un jour de<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[p. 321]</a></span> fête. Partout
-l'abondance, la sensualité, la richesse.</p>
-
-<p>Et je me disais:</p>
-
-<p>&mdash;Ces objets ne sont pas là, pour le simple plaisir de la montre. Il
-y a donc, dans ce petit pays, des gens qui les désirent et qui les
-achètent.</p>
-
-<p>Je me disais encore, non sans mélancolie:</p>
-
-<p>&mdash;Comme je suis loin de la France, des petites villes de France, de
-leurs rues mortes, de leurs maisons lézardées, de leurs boutiques
-sordides et fanées!... Chez nous, on ne travaille qu'à Paris, dans
-quelques grands centres, quelques villes du Nord, et dans le Sud-Est...
-Le reste s'étiole et meurt chaque jour. D'immenses richesses dorment
-inexploitées, partout. Qui donc, par exemple, songe à arracher aux
-Pyrénées le secret de leurs métaux? Qui donc oserait confier des
-capitaux improductifs à cette jeunesse hardie qui, faute de trouver
-chez elle l'emploi de son activité et de sa force, est contrainte de
-s'expatrier et de travailler à l'enrichissement des autres pays?...
-Comme je suis loin ici, de ces bons Français, rentiers et gogos, qui
-se disent toujours la lumière et la conscience du monde, et que je
-vois perpétuellement assis au seuil de leurs boutiques, devant la
-porte de leur demeure, abrutis et amers, crevant de leur paresse,
-s'appauvrissant de leur épargne, passant leurs lourdes journées à
-s'envier, se diffamer les uns les autres! Nul effort individuel, nul
-élan collectif... Quand je reviens dans des régions traversées quelques
-années auparavant, je les retrouve un peu plus sales, un peu plus
-vieilles, un peu plus diminuées; et chacun s'est enfoncé, un peu plus
-profondément, dans sa routine et dans sa crasse. Ce qui tombe n'est pas
-relevé. On met des pièces aux maisons, comme les ménagères en mettent
-aux fonds de culotte de leur homme. On ne crée rien. C'est à peine si
-on redresse un peu ce qui est par trop gauchi,<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[p. 322]</a></span> si on remplace aux
-toits les ardoises qui manquent, les portes pourries, les fenêtres
-disloquées... N'ayant rien à faire, rien à imaginer, rien à vendre,
-rien à acheter, ils économisent... Sur quoi, mon Dieu!... Mais sur
-leurs besoins, leurs joies, leur dignité humaine, leur instruction,
-leur santé... Affreuses petites âmes, que ce grand mensonge antisocial,
-l'épargne, a conduites à l'avarice, qui est, pour un peuple, ce que
-l'artériosclérose est pour un individu. Ce n'est pas de leur bas de
-laine que la France a besoin, mais de leurs bras, de leur cerveau,
-de leur travail et de leur joie... Et ce n'est pas leur faute, après
-tout... On ne leur a jamais dit: «Vivez! Travaillez!» On leur a
-toujours dit: «Épargnez!» Ils épargnent...</p>
-
-<p>J'évoquai la petite ville où je suis né, et que j'avais revue, quelques
-mois auparavant... Oh! comme elle pesa à mon enfance! Quels souvenirs
-d'ennui mortel j'en ai gardés! Et comme elle fatigue encore, souvent,
-mes nuits des cauchemars persistants qu'elle m'apporte! Quelle cure
-longue et pénible il m'a fallu suivre, pour me laver de tous les germes
-mauvais qu'elle avait déposés en moi! Eh bien, je l'ai revue... Depuis
-cinquante ans, rien n'y est changé. Ni les êtres, ni les choses. Pas
-une maison nouvelle ne s'est élevée; pas une industrie&mdash;si petite
-soit-elle&mdash;ne s'y est fondée. Sur la rivière, le même moulin broie
-toujours la même farine... Ce sont les mêmes boutiques avec les mêmes
-enseignes, et, je crois bien, les mêmes marchandises. On ne peut pas
-dire que les gens y soient morts... car les fils, ce sont les pères...
-Et j'ai retrouvé les mêmes visages tristes, les mêmes tics d'autrefois,
-la même lourdeur sommeillante, la même morne stupidité... On me dit:
-«Vous savez bien... un tel est parti depuis quinze ans... Il a on ne
-sait quelle fabrique à<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[p. 323]</a></span> Madagascar!... C'était sûr qu'il tournerait
-mal!...»</p>
-
-<p>Il n'y a que les cabarets qui donnent à cela l'illusion de la vie. Et
-c'est de la mort!</p>
-
-<p>Ah! oui! combien j'ai douce souvenance!...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Nous repartîmes.</p>
-
-<p>Gorgée d'essence neuve, la machine avait encore gagné en force et en
-vitesse. Ce n'était plus une machine, c'était l'Élément lui-même, non
-pas l'Élément aveugle et brutal qui hurle, fracasse et détruit tout
-ce qu'il touche, mais l'Élément soumis, discipliné, qui conquiert le
-temps, l'espace, le bonheur humain, l'avenir; l'Élément qui obéit,
-comme un petit enfant, aux mains savantes, à la volonté supérieure de
-l'homme.</p>
-
-<p>Brossette me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, monsieur, cette fois, nous sommes bien en Allemagne?...</p>
-
-<p>&mdash;En Prusse, même... en Prusse Rhénane, mon bon Brossette...</p>
-
-<p>Je lui montrai un poteau indicateur, sur lequel était écrit, en gros
-caractères noirs, à la suite d'une flèche, ces mots: <i>Krefeld... 50
-kilomètres...</i></p>
-
-<p>&mdash;Épatant!... fit-il... Mais c'est un pays épatant!... Et si nous
-marchons toujours de ce train-là... monsieur... bien sûr que nous
-serons à Berlin... avant l'armée française!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je m'étais bien promis de m'arrêter à Krefeld. Je voulais y visiter
-quelques-unes de ces belles manufactures qui produisent du velours de
-coton, pour le monde<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[p. 324]</a></span> entier... Mais quoi! Düsseldorf n'était qu'à
-quarante kilomètres... Rien ne m'obligeait, ce soir-là, au contraire,
-tout me déconseillait de pousser jusqu'à Düsseldorf, sinon l'impérieux
-besoin, l'impérieux et stupide besoin de conquérir des kilomètres,
-encore... Je brûlai Krefeld, dont le développement économique, le
-mouvement et la vie me parurent une chose prodigieuse... Affaires et
-plaisirs, tout y était... Ville charmante, propre, colorée. Les rues
-étaient pleines de monde... Et ce monde semblait joyeux... Une foule
-gaie, voilà un spectacle rare...</p>
-
-<p>Qu'on excuse ce souvenir personnel... Moi aussi, je m'amusai à voir
-que, ce soir-là, on jouait <i>Les affaires sont les affaires</i>, au théâtre
-municipal...</p>
-
-<p>À quelques kilomètres au delà de Krefeld, un petit incident de route
-que je note, parce qu'il est caractéristique des moeurs allemandes,
-m'a laissé, dans l'esprit, en même temps qu'une légère impression de
-remords, une impression aussi de douceur très douce et très jolie.</p>
-
-<p>Devant nous, un petit cheval trottinait, traînant une petite charrette
-vernie que conduisait une jeune paysanne. Le cheval prit peur&mdash;les
-chevaux sont partout les mêmes&mdash;et, les oreilles dressées, se mit
-brusquement au galop. J'arrêtai la machine, mais l'animal effrayé ne se
-calma point. Il gagnait à la main, comme disent les cochers. Au risque
-de se tuer, la jeune fille sauta maladroitement de la voiture, et roula
-sur la route... Je me précipitai à son secours, aidai à la relever...
-Elle était blonde, très fraîche, presque luxueusement habillée...</p>
-
-<p>Dès qu'elle fut debout, elle s'efforça de sourire... s'excusa:</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce vilain petit cheval... Mon Dieu, qu'il est bête!... Il a
-peur de tout... Excusez bien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[p. 325]</a></span></p>
-
-<p>Je lui demandai si elle était blessée, si elle souffrait.</p>
-
-<p>&mdash;Non... non... fit-elle doucement... oh! non!... Je n'ai rien...
-Excusez, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Elle avait relevé sa jupe avec décence et découvert à l'un de ses
-genoux une écorchure légère. Je courus chercher, dans ma trousse de
-pharmacie, un peu d'eau oxygénée, avec quoi je lavai la plaie, qui
-saignait à peine... Elle protestait, et riait, comme si on l'eût
-chatouillée:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien... ce n'est rien... Tiens, mais ça pique...</p>
-
-<p>Et, de plus en plus rieuse:</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce maudit cheval... répéta-t-elle... Et comme je suis fâchée de
-vous causer tant d'embarras!</p>
-
-<p>Brossette avait ramené le cheval, le calmait par de bonnes paroles...
-Comme nous aidions la jeune paysanne à remonter en voiture:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis bien reconnaissante... bien reconnaissante... disait-elle.</p>
-
-<p>Et avec un regard suppliant:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, ne parlez pas de ça... Ne le dites à personne... Parce
-que, si on savait, chez nous... eh bien, jamais plus, je ne pourrais
-aller, toute seule, à Krefeld, avec mon petit cheval...</p>
-
-<p>Elle avait pris les guides:</p>
-
-<p>&mdash;Là! là!... Tu vas te tenir tranquille, maintenant... Petit
-imbécile!... Excusez encore... Excusez bien...</p>
-
-<p>Une demi-heure après, nous franchissions le Rhin, sur l'immense pont de
-Düsseldorf.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Dusseldorf" id="Dusseldorf">Düsseldorf.</a></p>
-
-
-<p>Donc, la première ville d'Allemagne où nous séjournâmes un peu, ce
-fut&mdash;je ne m'en vante pas&mdash;Düsseldorf.<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[p. 326]</a></span> Et, dès mon arrivée, je
-regrettai de ne m'être pas arrêté à Krefeld.</p>
-
-<p>Nous descendîmes, ainsi qu'il convient, au Bradenbrager-Hof.</p>
-
-<p>Tout ce que je dirai de cet hôtel peut s'appliquer exactement à la
-ville, à toute la ville neuve, du moins, qui est, comme on sait,
-la ville, par excellence, du modern-style. Quand j'aurai décrit
-l'hôtel, j'aurai décrit la ville, ses rues, ses maisons chamarrées,
-ses boutiques luxueuses... sauf le Rhin, le large et beau Rhin qui
-s'obstine à repousser la collaboration de M. Vandevelde, et à conserver
-un style très ancien. En simplifiant, de la sorte, ma besogne, cela
-me permettra, par la suite, de ne pas prolonger en moi et en vous,
-chers lecteurs, cette espèce de cauchemar affolant qu'infligèrent à
-notre imagination, passionnée de belles lignes et de belles formes,
-tant de Belges exaspérés et novateurs... Car, à quoi bon vous le
-cacher?&mdash;nous nous heurtons, partout ici, au lyrisme décoratif de M.
-Vandevelde. Après avoir mis à l'envers les maisons et les meubles de
-la pauvre Belgique, il est venu s'installer à Weimar... C'est de là
-qu'il déverse, sur toute l'Allemagne, les produits de ses fantaisies
-carnavalesques qui l'ont enfin amené à découvrir la quadrature du
-cercle et la circonférence du carré.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Maupassant possédait, entre autres curiosités, un valet de chambre
-qui le servit fidèlement. C'était d'ailleurs un domestique fort avisé
-en toutes choses. Il avait de la littérature. Un jour, il dit à son
-maître, sur un ton grave et réservé:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai lu ce matin l'article de monsieur... Il est bien...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[p. 327]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! je vois qu'il ne te plaît pas...</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu!</p>
-
-<p>&mdash;Que lui reproches-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Je dois le dire à monsieur... Monsieur manque quelquefois de chic
-pour ses qualificatifs... Ils sont trop simples... Ils ne peignent
-pas assez exactement les objets... Ainsi dans l'article de ce matin,
-monsieur dit d'une orchidée qu'elle est belle. Sans doute, une orchidée
-est belle... Mais ce n'est pas la beauté... la beauté vague qui fait le
-caractère de l'orchidée... L'orchidée, monsieur, est étrange, maladive,
-perverse, fallacieuse, déconcertante... Moi, j'aurais écrit: «la
-déconcertante orchidée»... Je dis ça à monsieur...</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu as raison... avoua Maupassant que les réflexions de son valet
-de chambre amusaient toujours. Sais-tu que tu es épatant?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! monsieur!</p>
-
-<p>&mdash;Mais si... Et où as-tu appris tout ça?</p>
-
-<p>Alors, il se rengorgea, et, très sérieux:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondit-il... monsieur sait bien qu'avant de servir chez
-monsieur, j'ai servi trois ans chez un poète belge!...</p>
-
-<p>Et, après un petit silence, négligemment:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur n'oublie toujours pas mes palmes pour le 1<sup>er</sup>
-janvier?...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Modern-style" id="Modern-style">Modern-style.</a></p>
-
-
-<p>Le Bradenbrager-Hof, qui, je ne sais pourquoi, m'a rappelé le valet
-de chambre de Maupassant, est un de ces grands hôtels, comme on en
-trouve dans les moindres villes d'Allemagne, et comme nous n'en avons
-qu'à Paris et dans quelques villes d'eaux, un de ces caravansérails
-nouveaux et art nouveau d'Occident, construits<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[p. 328]</a></span> par les Belges et les
-Suisses, pour les habitudes de confort des Américains et des Anglais...
-Des salons, plus ou moins Louis XV et Louis XVI, y alternent avec
-des fumoirs de paquebot. Rien n'y est plus droit, plus d'équerre,
-plus d'aplomb. Tout ce qui est rond y devient carré, tout ce qui est
-carré y devient rond. Je veux dire que rien n'y est rond, ni carré,
-ni ovale, ni oblong, ni triangulaire, ni vertical, ni horizontal.
-Tout tourne, se bistourne, se chantourne, se maltourne; tout roule,
-s'enroule, se déroule, et brusquement s'écroule, on ne sait pourquoi
-ni comment. Ce ne sont que festons de cuivre verni, qu'astragales de
-bois teinté, ellipses de faïence polychrome, volutes de grès flammé,
-trumeaux de cuir gaufré, frises de nymphéas hirsutes, de pavots en
-colère et de tournesols juchés sur les moulures des stylobates, comme
-des perroquets sur leurs perchoirs... Des larves plates et minces
-dorment à l'entrée des serrures; des embryons, des têtards montent, se
-glissent en ondulations visqueuses, le long des portes, des fenêtres,
-des tiroirs, des chanfreins. Les cheminées sont des bibliothèques;
-les bibliothèques, des paravents; les paravents, des armoires, et les
-armoires, des canapés. L'électricité jaillit aussi bien des parquets
-que des plafonds, d'ampoules de cristal taillé en fleurs de rêve ou
-en bêtes de cauchemar; elle court, chahute, bostonne, virevolte,
-cakewalke, dans les girandoles et les lustres, qui ont la danse de
-Saint-Guy. Les meubles ont l'air d'avoir bu, et semblent inviter la
-livrée aux pires excès d'acrobatie. Et, pour qu'on ne s'y trompe pas,
-sur les façades dissymétriques, creusées de trous profonds et renflées
-de bosses énormes où toutes les matières connues, juxtaposées, se
-neutralisent et s'annulent, les balustrades des balcons sont soutenues
-par des sarabandes frénétiques de points d'interrogation.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[p. 329]</a></span></p>
-
-<p>Ces sortes d'hôtels, si hostiles par tous les détails de leur
-esthétique, ont du moins ceci de précieux, qu'ils offrent au voyageur
-le plus délicat et le plus raffiné les plus complètes ressources de
-toilette et d'hygiène. En procédant à un minutieux lavage, dans un
-cabinet muni de tous les appareils désirables d'hydrothérapie, je ne
-pouvais m'empêcher de songer que, par là encore, j'étais bien loin de
-notre belle France où, presque partout, même dans les plus grandes
-villes, les hôtels conservent jalousement les habitudes de la race,
-la tare héréditaire où se reconnaît, mieux que par son esprit, un
-véritable Français de France: la malpropreté. Malpropreté monarchique
-et catholique à qui Louis XIV donna le caractère d'une vertu, et la
-force d'émulation d'un concours. Chamfort ne raconte-t-il pas qu'un
-gentilhomme, ayant observé que les abords du palais de Versailles
-étaient empuantis d'urine, ordonna à ses domestiques et à ses vassaux
-de «pisser» abondamment autour de son château?</p>
-
-<p>Que de fois, arrivant le soir, dans un hôtel de Normandie, par exemple,
-j'ai dû m'enfuir devant les saletés de la chambre, les draps douteux,
-les poussières accumulées des rideaux, les crasses pullulantes des
-tapis, et, surtout, devant ces odeurs ammoniacales qui, des couloirs,
-par les fentes des portes, s'infiltrent, pénètrent, imprègnent tous
-les objets!... Que de fois me suis-je résigné à coucher dans mon auto,
-comme un forain dans sa roulotte, à l'entrée des villes, sous les
-arbres des promenades, et mieux, en plein champ, où l'on respire un air
-moins mortellement humain!...</p>
-
-<p>Et je me souvenais qu'un jour, dans une ville du Morvan, descendu
-à l'hôtel, un petit hôtel coquet, récemment remis à neuf, selon
-l'Évangile du Touring-Club, je m'étonnai de voir combien étaient
-ignominieusement<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[p. 330]</a></span> tenus ces réduits intimes, aux lambris de faïence,
-qui, pourtant, s'il fallait en croire la marque de fabrique, arrivaient
-directement d'Angleterre. Vivement, je me plaignis au patron qui me
-répondit d'un air découragé:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ne m'en parlez pas, monsieur...</p>
-
-<p>&mdash;Mais si... mais si... au contraire, je veux vous en parler...</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous? Ce n'est pas de ma faute, je vous assure... Je
-veille pourtant, je veille... Mais les Français, qui savent tant de
-choses, ne savent pas c.... Ça, ils ne le savent pas!... Ce sont des
-cochons, monsieur...</p>
-
-<p>Il s'emporta:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez bien vu?... J'ai collé des affiches... des affiches, où
-j'explique la façon de se servir de ces appareils... Eh bien, non...
-Ils ne veulent pas... Ils montent toujours dessus... C'est dégoûtant!...</p>
-
-<p>Et il ajouta, car ce Morvandiau était, malgré tout, optimiste:</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être qu'avec tous ces sports... oui, enfin... avec l'automobile,
-apprendront-ils à c... comme tout le monde. J'ai confiance dans les
-sports, monsieur... Mais, sapristi!... il y a à faire... il y a à
-faire...</p>
-
-<p>&mdash;À faire autrement, grommelai-je.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Mon_ami_von_B" id="Mon_ami_von_B">Mon ami von B...</a></p>
-
-
-<p>Bien que notre C.-G.-V. fût douce au possible et nous transportât
-comme sur une pile de coussins, on aspire au repos, après dix heures
-de route. Il semble cependant qu'on ne sente vraiment sa fatigue qu'en
-s'enfonçant<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[p. 331]</a></span> dans les tapis crème et les tapis roses de ces vestibules
-où tout tourne et qui fulgurent d'éclats.</p>
-
-<p>Comme je titubais sur des rosaces lie-de-vin, et tâchais de me retenir
-à des dossiers belliqueux, j'eus la surprise de reconnaître mon ami von
-B..., un Allemand que j'ai souvent rencontré en Allemagne, mais plus
-encore à Paris.</p>
-
-<p>&mdash;J'arrive d'Essen, en auto, me dit von B... Dînons ensemble.</p>
-
-<p>Je ne pouvais trouver meilleur compagnon, ni personne de mieux informé
-des choses d'Allemagne, et qui sût mieux les exprimer, en excellent
-français.</p>
-
-<p>J'acceptai avec joie.</p>
-
-<p>Mon ami, le baron von B..., en véritable Allemand, est un philosophe,
-grand amateur de musique, à moins que ce ne soit un musicien, grand
-amateur de philosophie. On ne sait jamais, avec les Allemands. Pourtant
-il n'est pas qu'amateur de philosophie; il l'a professée jadis, avec
-succès, dans une célèbre université, et, jeune encore, il a pris sa
-retraite, pour vivre sa philosophie dans le monde. C'est un personnage
-singulier, tout à fait fin, et qui n'a pas usurpé sa réputation de
-causeur brillant. Tout au plus pourrait-on lui reprocher un peu trop
-de bavardage... Je ne sais si ce sont ses études ou ses travaux,
-quelque fonction que j'ignore, ou tout simplement sa naissance qui
-lui donnent accès près de l'Empereur. Je crois lui avoir entendu dire
-qu'il avait été son condisciple, à l'université de Bonn... Mais,
-tant d'Allemands, et même tant de Français, se vantent d'avoir été
-les condisciples de l'Empereur, à l'université de Bonn, que cela ne
-serait pas une explication de l'intimité qui existe entre Guillaume
-et mon ami von B... Von B... aime l'Empereur, ou plutôt l'homme privé
-qu'est l'Empereur; du moins, il l'affirme. Mais il<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[p. 332]</a></span> juge l'Empereur
-très librement, parfois très sévèrement. Il y a donc tout profit à
-l'entendre.</p>
-
-<p>Ajouterai-je&mdash;et il aura tout de suite conquis vos sympathies&mdash;que
-c'est un automobiliste fervent, un automobiliste de la première heure?</p>
-
-<p>Vingt minutes après notre rencontre, nous étions attablés.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je réclamai de la cuisine allemande. Le maître d'hôtel suisse-italien
-qui, dans cette salle effrayamment belge, vint nous présenter un menu,
-décoré de femmes laurées à la Bœcklin, et imprimé en lettres d'un
-gothique hargneux, parut fort scandalisé. Von B... vint à son secours,
-en m'expliquant qu'il n'existe pas de cuisine allemande, sinon chez
-quelques très vieilles familles poméraniennes, et que, dans aucun
-hôtel, dans aucun restaurant allemand, on ne peut se faire servir autre
-chose que de la mauvaise cuisine française.</p>
-
-<p>Il me dit en riant:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon cher, vous ne savez donc pas que l'Allemagne est,
-peut-être, le seul pays du globe où il soit tout à fait impossible de
-manger... par exemple... de la choucroute?</p>
-
-<p>Ce soir-là, en fait de produits allemands, l'Allemagne ne députa à
-notre dîner que deux de ces longues bouteilles de vin du Rhin, penchées
-dans des seaux à glace, et dont les goulots d'or bruni affleuraient à
-la nappe.</p>
-
-
-<p class="p2">Je commençai par vanter l'accueil que reçoivent ici les
-automobilistes; ensuite, je m'extasiai sur les belles routes, ces
-admirables routes dont on m'avait fait si peur en France. Von B...
-répondit:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[p. 333]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a qu'en France, d'où nous arrivent relativement peu de
-touristes, lesquels sont pour la plupart des Belges, des Anglais, des
-Américains, qu'on ignore ces choses-là... Il est parfaitement exact
-que, chez nous, on n'embête pas les touristes par des règlements
-prohibitifs. On m'assure pourtant qu'il en est de terribles... Mais on
-se garde bien de les appliquer. La circulation est absolument libre,
-mieux encore, elle est protégée... On a l'ordre d'être extrêmement
-aimable, et cet ordre, venant de haut, est toujours et partout obéi. Je
-sais aussi&mdash;il m'en a quelquefois parlé&mdash;que l'Empereur rêve de doter
-l'Allemagne entière de routes pareilles à celles du Rhin, de faire,
-en quelque sorte, de l'Allemagne, la plus belle piste automobile du
-monde... Oh! sous ce rapport, il a d'autres idées que M. Loubet. Votre
-excellent M. Loubet en est venu à trouver que même le cheval est un
-véhicule de progrès bien trop hardi, bien trop moderne; il préfère
-s'en tenir désormais aux mules des chansons castillanes. L'âge aidant,
-nous le verrons peut-être dans une petite voiture à âne. Son attitude
-agressive envers l'automobilisme est celle d'un petit bourgeois borné,
-peureux, misonéiste. Guillaume, lui, a parfaitement compris qu'il y a
-là une industrie énorme, dont les bénéfices sont incalculables, qu'il
-se doit, comme chef de l'État, de l'encourager, de la protéger et,
-s'il le peut, de l'accaparer, pour le bien de son pays. Cela n'est
-pas douteux. Mais il y a autre chose. Malgré nos assurances ouvrières
-qui sont, je crois bien, les plus libérales du monde&mdash;et ce n'est pas
-beaucoup dire,&mdash;malgré notre transformation économique, nous sommes
-restés, par bien des côtés, un pays féodal, un pays de castes. La
-noblesse y tient toujours le haut du pavé, et aussi la richesse, qui
-est une sorte de noblesse aussi puissante et plus active que l'autre.
-Il n'y a pas<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[p. 334]</a></span> que les officiers qui, sur notre sol asservi, fassent
-sonner insolemment leurs éperons et leurs sabres. Au village, le
-hobereau est maître; à l'usine, le patron tient ses ouvriers comme des
-serfs... Nous avons&mdash;ce que l'on ne croirait plus possible que dans les
-opérettes&mdash;nous avons une loi de lèse-majesté.</p>
-
-<p>Ici, von B... pouffa de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Remarquez que, cette loi, les magistrats l'appliquent férocement,
-plus encore par conviction que par courtisanerie... Voilà pourquoi, en
-plus des idées de conquêtes commerciales, caressées par l'Empereur,
-les automobilistes ont raison chez nous... Ils ont raison comme la
-voiture de maître a raison du fiacre, comme le militaire a raison du
-pékin... Ce sont les barons de la route. La route leur appartient par
-droit féodal, comme elle appartient chez vous aux charretiers, par
-droit électoral. Et puis, l'Allemand, qui est pourtant un très brave
-homme, n'a aucune sympathie pour l'écrasé. L'écrasé a toujours tort,
-n'étant le plus souvent qu'un infirme, un pauvre diable, rien du tout.
-D'ailleurs, je dois dire que l'accident est infiniment plus rare ici,
-où il n'y a pas de règlement, qu'en France, où il y en a tant et de si
-vexatoires.</p>
-
-<p>Il conta:</p>
-
-<p>&mdash;Figurez-vous, mon cher... l'année dernière, à Paris, en haut de
-l'avenue Friedland, une jeune fille, traversant la chaussée, glissa sur
-le pavé et tomba sous les roues de mon automobile. Je me précipitai; je
-la relevai. Elle était très pâle, toute maculée de boue. Heureusement,
-elle n'avait rien... rien... Tout à fait rassuré, je remontais dans la
-voiture, quand la mère, qui se démenait sur le trottoir, cria: «Non...
-non... arrêtez-le!... Un agent!... Un agent!» La jeune fille déclara
-bravement que c'était de sa faute... qu'elle avait été<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[p. 335]</a></span> imprudente...
-qu'elle avait glissé... qu'elle n'avait rien, etc... La mère tirait
-sa fille par le bras; elle clamait, furieuse: «Tais-toi donc!... Mais
-tais-toi donc!... Qui te demande quelque chose?» Et elle s'adressa à
-la foule, assemblée subitement autour de nous, et qui n'avait rien vu:
-«Oui! oui!» dit la foule, donnant instinctivement raison à la mère...
-Un agent survint. Malgré les déclarations réitérées de cette jeune
-fille, éprise de justice, procès-verbal me fut aussitôt dressé...
-Quinze jours après, on me condamnait à douze cents francs de dommages
-et intérêts... Mais je ne regrette rien, car il me fut donné, à
-cette occasion, de relever un trait de votre caractère imaginatif,
-romanesque, qui m'a beaucoup amusé. En sortant de l'audience, un
-avocat, derrière moi, disait le plus sérieusement du monde: «Cette
-déposition de la jeune fille est louche... Il y a sûrement quelque
-chose là-dessous... Ce doit être l'amant!» C'est égal, en Allemagne,
-une telle condamnation était impossible...</p>
-
-<p>La conversation dévia. Nous en vînmes à parler des constructeurs
-d'automobiles, de la fabrication automobile. Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Quand on a vu chez nous l'essor que prenait cette industrie,&mdash;vous
-l'avez créée, mais elle vous échappera, un jour ou l'autre, parce que
-vous êtes un drôle de peuple, séduisant en diable, mais peu tenace
-et léger,&mdash;l'Empereur a tout fait pour la développer également en
-Allemagne. Il n'est pas de choses qui ne l'intéressent, et il voudrait
-que l'Allemagne fût la première en tout, partout et toujours. Cela
-le pousse parfois à des actes désordonnés et vraiment comiques. Il
-est comme ces parents qui n'ont de cesse que leurs enfants aient tous
-les prix de leur classe, dussent-ils les abrutir, pour le restant
-de leur vie... Ce n'est pas, quoi qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[p. 336]</a></span> dise, l'argent qui nous
-manque, et vous êtes les premiers, sans le savoir, probablement, à
-donner à nos banques tout l'argent qu'elles veulent bien prendre
-aux vôtres; ce n'est pas la force motrice, que nous avons à bien
-meilleur marché que vous; ce n'est pas, non plus, la persévérance ni
-même l'entêtement familier à nos têtes carrées... Non, c'est quelque
-chose de particulier, d'inimitable et d'un peu fluide, comme dirait
-votre Rostand: la spontanéité imaginative, le goût, l'esprit...
-Oui, voilà... vous avez du goût et de l'esprit... Vos ouvriers sont
-spirituels, et, spirituels, ils sont adroits... En France, c'est un de
-mes plaisirs que de causer avec eux... Tenez... nos chauffeurs... ce
-sont parfois, rarement, des espèces d'ingénieurs vaniteux et gourmés,
-le plus souvent, des domestiques... Vos chauffeurs, à vous, ce sont de
-véritables compagnons de route, alertes et gais... Ah! si nous avions
-des ouvriers, comme les vôtres, je vous assure que vous n'en mèneriez
-pas large, en France.</p>
-
-<p>Pour répondre à des compliments si flatteurs, et que ma modestie
-jugeait exagérés, j'eusse voulu parler de Wagner, de Bismarck et de
-Nietzsche. Le moment m'eût paru propice pour une apologie de Goethe,
-de Heine, de Beethoven ou de Schiller... Je n'étais pas en verve. Je
-me bornai à louer, assez gauchement, le Pisporter et les voitures
-allemandes.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, acquiesça von B... nous avons, non pas des bonnes
-voitures, mais une bonne voiture... Nous avons la Mercédès... J'ai une
-Mercédès... Il faut bien!...</p>
-
-<p>Après un temps:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut bien! répéta-t-il, non sans mélancolie... La Mercédès est
-vite, solide, un peu grossière de mécanisme, trop compliquée... Les
-pannes en sont terribles...<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[p. 337]</a></span> Au bout de six mois d'usage, elle se
-dérègle, et fait un bruit de ferrailles... et aussi&mdash;c'est peut-être
-ce nom espagnol qui me le suggère&mdash;un bruit de castagnettes fort
-désagréable... Enfin, elle est bonne... On lui doit certains progrès,
-d'ingénieux dispositifs, dont les constructeurs français ont tiré
-profit. L'allumage, par exemple, y est excellent; les roulements en
-sont célèbres... Tous comptes faits, elle ne vaut pas certainement
-vos grandes marques, ce qui, avec sa cherté, explique son succès chez
-vous... Elle ne vaut pas la massive et robuste Panhard, la Renault,
-la Dietrich, ni l'admirable C.-G.-V., si souple, si endurante et si
-simple, avec son mécanisme bien portant et joli, le fini merveilleux de
-son travail, sa régularité de marche si tenace, ses organes toujours
-frais et ardents, même après les plus folles randonnées... Oh! je la
-connais bien!... J'ai l'honneur d'être grand ami de la princesse de
-Hohenlöhe, qui possède deux C.-G.-V. Elle me prend quelquefois à son
-bord. C'est un enchantement... L'hiver dernier, nous sommes allés
-du fond de la Silésie&mdash;et par quelles routes!&mdash;jusqu'à Cannes, sans
-accroc... Je rêve de cette voiture-là, qui, par surcroît, est belle
-comme un bel objet d'art.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dis-je, il vous est facile de transformer ce rêve en une solide
-réalité de cinquante chevaux...</p>
-
-<p>&mdash;Non... ce n'est pas facile... répliqua von B... La princesse,
-elle, parbleu! est assez grande dame pour qu'on lui permette de se
-fournir où elle veut... Mais, moi?... Au Château, mon cher, on voit,
-d'un très mauvais œil, les produits de provenance française...
-Tenez... la jeune femme du Kronprinz a fait scandale, à Berlin. Vous
-savez qu'elle a été élevée par sa mère, la grande-duchesse Anastasie
-de Russie, presque complètement en France. Quatre mois de l'année à
-Cannes, où les<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[p. 338]</a></span> Mecklembourg possèdent une propriété magnifique...
-trois mois à Paris, le reste en Russie et en Allemagne... en Allemagne,
-le moins possible. La grande-duchesse, qui a de la tête et ses
-préférences, raffole de la rue de la Paix. On a eu beau lui faire
-des représentations, c'est à Paris qu'elle a commandé le trousseau
-de mariage de sa fille... L'Empereur fut outré... Il ne dissimula
-aucunement sa colère et son dépit, si bien que la petite princesse,
-qu'on avait joyeusement accueillie tout d'abord, pensa perdre de sa
-popularité. Après des scènes de famille, un peu humiliantes, dit-on,
-elle a dû promettre de s'habiller dorénavant, des pieds à la tête, à
-Berlin. Je plains la charmante enfant. Elle a infiniment de grâce. On
-va la fagoter.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! m'écriai-je, Paris valant bien une messe, la couronne impériale
-d'Allemagne...</p>
-
-<p>&mdash;Ne vaut pas, interrompit vivement von B..., qu'on soit condamnée à un
-cordonnier allemand, quand on a le pied joli...</p>
-
-
-<p class="p2">Un soir, à table, un gros financier allemand vantait, devant ses
-convives français, avec un enthousiasme choquant, la supériorité
-morale, commerciale, militaire, scientifique de son pays. Eut-il
-conscience de son mauvais goût devant tous les visages qui se
-glaçaient?... Voulut-il se faire pardonner? Il prit tout à coup, à la
-pointe de son couteau, le menu morceau d'un exquis camembert, et dit,
-en souriant:</p>
-
-<p>&mdash;Par exemple... nous n'avons pas chez nous de pareils fromages.
-Sous le rapport des fromages, je concède que vous nous êtes très
-supérieurs...</p>
-
-
-<p class="p2">Von B... est un peu, mais avec plus de grâce, comme cet Allemand,
-et comme beaucoup d'étrangers qui, au<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[p. 339]</a></span> fond, méprisent la France pour
-sa frivolité agressive et vantarde, et qui l'admirent seulement&mdash;en
-la méprisant toujours&mdash;pour l'élégance de ses femmes, de ses modes,
-pour la qualité unique de ses plaisirs et de sa corruption. Patriote,
-quoiqu'on dise, je me serais bien gardé de lui enlever cette dernière
-illusion.</p>
-
-
-<p class="p2">Le restaurant se vidait... Et, comme on nous apportait une troisième
-bouteille d'un vin de Moselle mousseux, je vis, à une table, voisine
-de la nôtre, devant un général superbe, raide, monocle à l'œil,
-éclatant, très rouge d'être sanglé, plus rouge d'avoir énormément
-bu, je vis deux officiers, deux capitaines de cavalerie, qui, en
-s'inclinant, venaient de faire sonner leurs talons. Et je le regardai,
-le vieux brave, qui, sans broncher, les laissait plus d'une minute dans
-une humiliante immobilité, le coude levé à hauteur de la tempe, les
-fesses indécemment tendues au bord du dolman bleu de ciel. Après quoi,
-d'un geste sec, il les congédia:</p>
-
-<p>Alors, je dis à von B...:</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami... parlez-moi de l'Empereur d'Allemagne.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Le_Surempereur" id="Le_Surempereur">Le Surempereur.</a></p>
-
-
-<p>&mdash;L'Empereur? me dit von B... après un temps, et avec une légère
-grimace... Ma foi! je me sens fort embarrassé pour vous parler de
-lui... Si bien qu'on croie connaître un homme,&mdash;surtout un homme de
-ce calibre-là,&mdash;on ne le connaît jamais complètement, et l'on risque
-d'être injuste envers lui... Et puis... diable!</p>
-
-<p>Il tira de la glace la bouteille en robe de buée, remplit nos verres de
-ce vin pétillant qui fait, dans la<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[p. 340]</a></span> bouche, comme un joli petit bruit
-de mer sur les galets, et il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous, mon cher, pour comprendre notre Empereur, il faut savoir,
-il ne faut jamais perdre de vue qu'il date de la <i>Gründerzeit</i>... et
-que nous, nous n'en datons plus... du moins, pas tous.</p>
-
-<p>&mdash;De la...? Comment dites-vous?... De la...? fis-je, après avoir vidé
-mon verre.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Gründerzeit</i>... la <i>Gründerzeit</i>... l'époque des fondateurs, des
-vainqueurs&mdash;excusez-moi&mdash;de 71. Les fondateurs de 71, ce furent,
-peut-être, des colosses, mais, à coup sûr, des parvenus. Ils étaient
-partis pour la frontière Prussiens et pauvres; ils s'en revinrent
-de Paris Allemands et milliardaires... Rien ne développe les pires
-instincts comme le triomphe. Il nous emplit de nous-mêmes et nous
-empêche de penser... La Victoire n'a pour fils que des brutes. Songez
-aux armées de Napoléon, surtout, à tant de ces colonels de trente ans,
-de la fin de l'Empire, aux douteux demi-soldes, qui, pour n'avoir pas
-eu le temps de passer maréchaux, crevèrent aventuriers... Nous sommes
-faits pour réfléchir... L'habitude du malheur force l'homme à se
-replier sur soi... C'est en ce sens qu'il est une école d'intelligence
-et de générosité... Quelqu'un qui réussit&mdash;même un philosophe&mdash;cesse
-de penser... En 71, c'était un peuple tout entier, habitué à recevoir
-des coups, qui rentra ivre de la nouveauté d'en avoir donné... J'admire
-les hommes qui résistent à l'infortune; j'admire bien davantage ceux
-qui résistent au succès... ce sont des héros. N'oubliez donc pas que
-ces vainqueurs s'en revenaient de France, non seulement glorieux,
-mais milliardaires. L'ère des milliards date de 71... C'est un mot
-qui n'était pas en usage... Le milliard des émigrés?... Oui, je sais
-bien...<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[p. 341]</a></span> Mais ce milliard des émigrés, ce n'était pas un milliard, ce
-n'était que beaucoup de millions... Le milliard n'est véritablement
-entré dans la langue courante que depuis le traité de Francfort. Une
-aventure pareille!... Songez donc! On perdrait la tête à moins...
-Alors, on se mit à faire l'Allemagne, à la construire... Chez nous,
-on n'est pas économe... on aime à manger bruyamment, à beaucoup
-boire... et on aime à bâtir. On mangea, on but, Dieu sait!... Et puis
-on bâtit!... On construisit des forts et des canons; des ports, des
-navires et des canons; des routes, des canaux et des canons... et puis
-des casernes, et puis des usines, et puis des palais, et toujours
-des canons. On rebâtit, du nord au sud, Berlin. Il fallait bien une
-capitale pour l'Empire qu'on venait de se donner... On rebâtit, du nord
-au sud, toute l'Allemagne... Il fallait bien des villes en harmonie
-avec la capitale qu'on bâtissait... Et l'on ne s'est pas arrêté de
-bâtir... On bâtit toujours, et de plus en plus grand. Le goût des
-statues colossales, des universités géantes, des gares-forteresses,
-des postes babyloniennes, des boutiques-cathédrales, des brasseries
-Walhalla, des casernes-abbayes, tout ce monumentalisme hyperbolique
-date de la <i>Gründerzeit</i>... Si la <i>Gründerzeit</i> disparaît peu à peu de
-l'âme des hommes, elle survit dans l'âme des pierres... Et Guillaume
-II, à qui ne manque plus, dans sa garde-robe, que l'uniforme du dieu
-Mercure, à qui le caducée irait bien mieux que les sabres et les aigles
-d'or de ses casques, date pourtant, lui aussi et tout entier, de ces
-années de mégalomanie, de ces ivresses de parvenus, avec leur enflure,
-leur tapage, leur clinquant, et leur grandeur de camelote. Il était
-bien jeune en 70, mais, quand on n'a pas en soi de quoi les refaire, on
-garde, toute sa vie, les idées qu'on vous a mises en tête avant vingt
-ans.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[p. 342]</a></span></p>
-
-<p>Von B... respira, un moment. J'admirais son endurance à dire tant de
-paroles. Il continua en souriant:</p>
-
-<p>&mdash;Le vieux Guillaume... «l'inoubliable grand-père»... oui... ah! je me
-souviens... On avait eu beau le couronner Empereur à Versailles, il
-était rentré à Berlin bon roi de Prusse, comme devant... Ce n'était
-qu'une espèce de hobereau heureux, dont Napoléon III avait fait un
-conquérant malgré lui... Il faut dire qu'il était bien servi... Roon,
-Roon, surtout,&mdash;on ne parle que de Bismarck et de Moltke&mdash;mais il
-faut que vous lisiez Roon... celui qui mettait Bismarck en avant, le
-dirigeait, et ne se défiait que de son ivrognerie... Quelqu'un, ma
-foi, de génie!... Oui, Guillaume était mieux que bien servi... Ce
-maître, après tout débonnaire, avait des domestiques ambitieux. Ils lui
-avaient déjà apporté d'assez bonnes affaires... J'entends: les duchés,
-Sadowa... Ces succès lui suffisaient, car ce brave homme n'a jamais
-fait figure de conquérant; du conquérant, il n'avait pas l'âme sauvage
-et violente. Savez-vous qu'il ne passa le Rhin qu'en rechignant?...
-C'était trop... Il avait peur... Savez-vous aussi que bombarder Paris
-lui parut une énormité?... Bombarder Paris!... Il aurait mieux aimé
-rentrer chez lui... Il fallut le prier, le supplier, lui arracher, tout
-au moins, par ruse, l'ordre de tirer le premier coup de canon... Oh!
-ce n'est pas lui qui eût jamais pensé à des milliards!... Ce n'est,
-d'ailleurs, qu'à force de champagne&mdash;ça, c'est la vérité&mdash;que Bismarck
-se monta, peu à peu, jusqu'au chiffre qui devait étonner le monde et
-qui, tout d'abord, lui semblait, à lui-même, chimérique... Mais oui,
-mon cher, toute l'histoire est à refaire... je vous assure... toute
-l'histoire de ces hommes et de ce temps... et de tous les temps, le
-diable m'emporte!<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[p. 343]</a></span> S'il n'avait pas été le parfait ivrogne qu'il fut,
-je me demande ce qu'aurait bien pu faire Bismarck... Il n'avait de
-hardiesse que dans le vin... Le bon hobereau de Guillaume laissa donc
-travailler ses serviteurs;&mdash;les vieux domestiques finissent souvent par
-commander... Mais le succès ne le changea pas... Il y a comme cela,
-dans pas mal de familles, de ces grands-pères qui ont fait fortune,
-pour ainsi dire, malgré eux, et qui continuent de fumer la même pipe et
-de boire la même bière qu'ils aimaient à l'époque des débuts...</p>
-
-<p>Il ne s'interrompit pas de parler, pour me verser à boire...</p>
-
-<p>&mdash;Le curieux, voyez-vous, c'est que notre vieux «inoubliable
-grand-père» n'a eu que tard son «fils à papa»... Il ne l'a trouvé qu'à
-la troisième génération... Le pauvre Fritz n'eut pas le temps, s'il en
-avait eu l'envie, de profiter de l'aventure de 70, d'en jouir... On
-le connaît peu... et c'est dommage... Une belle figure, en somme...
-Il était de goûts modestes, timide, très sérieux, cultivé, aimé des
-écrivains, des artistes... Il ne voulait déjà pas aller à Sadowa, et,
-quand il y fut, presque à son corps défendant, il s'y révéla grand
-capitaine... Destinée curieuse!... De cet humanitaire,&mdash;excusez ce
-mot horrible,&mdash;de cet homme qui détestait la guerre, la fatalité n'a
-fait qu'un guerrier... Ce simple et ce doux accomplit aussi, en 70,
-plus de besogne qu'il ne fit de bruit... Il était ennemi du tapage, du
-faste... Et, s'il est vrai, comme on le raconte, un peu dramatiquement,
-qu'une vaincue, vengeant sur lui les siens, l'empoisonna, je parie que
-ça n'aura pas été une cocodette, ni même une cocotte... Sa femme, de
-sentiments très nobles, influa aussi beaucoup sur lui... En bonne fille
-de la reine Victoria, elle ne demandait qu'à vivre bourgeoisement...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[p. 344]</a></span></p>
-
-<p>Von B... haussa un peu le ton:</p>
-
-<p>&mdash;Par exemple, son fils ne lui a jamais été tendre. Vous avez vu?...
-Il lui a campé sa statue, comme en pénitence, à la porte d'un musée...
-On dirait que Guillaume Il n'a jamais songé qu'à rabaisser le rôle de
-son père, de Sadowa à Wissembourg... On dirait qu'il ne l'a mis sur
-ce cheval tranquille, entre cette ruelle et ce pont, que pour ne lui
-laisser rien plus à conquérir, devant la postérité, qu'une cimaise...
-Frédéric ne parlait jamais de ses campagnes... En avait-il honte?... En
-tout cas, les braillards de 71 lui surent toujours mauvais gré de ce
-silence, de cette retenue... Guillaume lui-même ne peut encore accepter
-que son père ne lui ai point fait assez honneur... Il rougit de lui,
-et le pousse hors de l'histoire, comme d'autres mauvais fils renvoient
-et claquemurent, dans sa chambre, la vieille maman qu'ils ne veulent
-point laisser voir, parce qu'elle n'est pas assez bien mise. À moins
-qu'il s'agisse d'une rancune pire... et qu'il ne reproche à la mère
-son sang, au père son imprudence, à tous les deux le rachitisme dont
-son orgueil souffre cruellement... Oh! je l'ai bien souvent senti...
-Ce silencieux et ce réservé, ce n'était pas le père qu'il fallait à ce
-fils fanfaron; ce malade couronné n'était pas l'Empereur que voulait
-la <i>Gründerzeit</i>... Pas plus le fils que la nation, froissés dans leur
-pire orgueil, n'ont pu pardonner sa simplicité et son cancer à ce héros
-pacifique... C'est donc Guillaume Il qui est vraiment, avec l'éclat et
-le bruit qu'il fallait à la <i>Gründerzeit</i>, le premier nouvel Empereur
-d'Allemagne... Il se carre sur le trône impérial, qu'il n'a pas
-conquis... qu'on n'a même pas conquis pour lui... Bénéficiaire, sans
-coup férir, d'une épopée, il caracole sur les champs de manœuvres,
-pour se persuader et faire croire que l'épopée continue... C'est<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[p. 345]</a></span>
-bien...comprenez-vous? «Sa Majesté le Fils aux papas».</p>
-
-<p>Von B... s'arrêta un instant, et, comme effrayé de ce qu'il avait osé
-dire, ajouta, plus lentement:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, il y a, en Guillaume, deux êtres très différents et qui
-semblent s'exclure: l'homme, qui est charmant et que j'aime beaucoup;
-l'empereur, que je déteste, car je le juge détestable. Je le vois moins
-depuis quelques années. Il me gêne de plus en plus... Et je crains bien
-que l'empereur ne finisse par me détacher, tout à fait, de l'homme...
-J'en aurai de la tristesse. L'homme est agréable, séduisant, très gai,
-très simple, très loyal, très généreux, et il est fidèle à ses amis...
-Oui,&mdash;cela vous semble un paradoxe,&mdash;il a des amis, de vrais amis,
-dont quelques-uns, des gens obscurs, désintéressés et qui, comme moi,
-n'attendent rien de sa toute-puissance.</p>
-
-<p>Il dit textuellement:</p>
-
-<p>&mdash;<i>C'est un bon garçon... un bon garçon allemand!...</i> Vous voyez ça?...</p>
-
-<p>Et il poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;À l'entendre, dans l'intimité, causer familièrement, sans morgue,
-sans apparat, le corps renversé sur le dossier d'un fauteuil bas,
-les jambes haut croisées, fumant sa pipe et riant aux éclats, on ne
-pourrait jamais s'imaginer que c'est là cet autocrate redoutable,
-encombrant et falot, qui emplit, qui surmène, qui terrorise l'Europe et
-le monde du fracas de sa personnalité.</p>
-
-<p>S'étant reculé pour donner à sa chaise, sur laquelle il se balançait,
-plus de champ, il fit encore une digression:</p>
-
-<p>&mdash;Étrange bonhomme!... Ce Guillaume II intime, fils d'une Anglaise,
-c'est encore un jeune patricien anglais, qui a passé par Bonn, au
-lieu d'avoir passé par Oxford, et qui fait son possible pour demeurer
-un homme de sport. S'il pouvait, je crois bien qu'il monterait<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[p. 346]</a></span> en
-course, ou concourrait pour des prix de canotage. Mais son britannisme
-est trop mêlé; ce n'est que de l'anglomanie. L'oncle rit un peu de
-ces prétentions et le neveu enrage. D'ailleurs, du sport?... comment
-ferait-il?</p>
-
-<p>Ici, von B... parla plus bas:</p>
-
-<p>&mdash;Il a mille ingéniosités pour dissimuler le bras qui ne lui a pas
-poussé tout à fait... Mais, que voulez-vous?... Regardez-le, regardez
-même ses photographies, il a beau prendre et faire prendre toutes les
-précautions, pour que cela ne se voie pas... c'est...</p>
-
-<p>Et il susurra le mot dans mon oreille.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un manchot honteux... mais c'est un manchot!...</p>
-
-<p>Il s'arrêta, un instant sur ce mot, pour me le laisser savourer.
-Et, à la joie dont son visage s'éclaira, je sentis, en dépit de ses
-déclarations précédentes, toute la haine qu'il avait pour l'Empereur...
-Il dit alors, d'un ton plus détaché:</p>
-
-<p>&mdash;Il a une culture intellectuelle assez étendue, mais des plus vagues.
-Contrairement au personnage de Molière qui avait des clartés de tout,
-Guillaume a des ombres de tout. Il ne connaît bien d'une façon précise
-et détaillée&mdash;c'est là un trait important de son caractère et de sa
-politique&mdash;que la géographie, car la géographie, c'est le commerce...
-Autrefois, c'était une joie de discuter avec lui une question de
-littérature, de philosophie, de morale. Il ne nous imposait nullement
-ses idées, qui, vous n'en doutez pas, sont réactionnaires et des plus
-bourgeoises; il acceptait, tout naturellement, qu'on ne fût pas de son
-avis. Il se plaisait même aux controverses les plus vives, et, quand
-il se sentait battu, jamais il n'eût songé à vous lancer sa couronne
-impériale à la tête, comme dernier argument, pour avoir<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[p. 347]</a></span> raison. Je
-suppose qu'il se rattrapait ensuite sur ses généraux et ses ministres.</p>
-
-<p>Von B... ricana et choisit longuement un énorme cigare parmi les boîtes
-que le maître d'hôtel venait de dresser, en pile imposante, sur la
-table, l'alluma et continua:</p>
-
-<p>&mdash;Depuis quelque temps, il a un peu... il a même beaucoup changé.
-Son agitation s'exaspère, les grimaces, les tics de son visage
-deviennent presque douloureux. Il a maintenant, en parlant, une sorte
-de retournement convulsif de la main qu'accompagne un claquement des
-doigts, dont la répétition est pénible. Son rire, jadis si éclatant,
-a je ne sais quel timbre faux qui vous trouble et vous gêne... Enfin,
-il montre moins de tolérance, moins de gentillesse envers ses amis.
-L'empereur déborde sur l'homme. C'en est fini de nos intimités...
-Quelques éclaircies, çà et là, mais elles durent peu. On a dit de
-lui, au début, qu'au rebours de Fénelon, il avait une main de velours
-dans un gant de fer; ce doit être encore cet enfant terrible de
-Maximilien Harden, qui ne <i>débine</i> tant son Empereur que parce qu'il
-en attend trop, ou le <i>Simplicissimus</i>, l'ennemi intime de Guillaume,
-et qui lui reproche surtout de n'être pas Guillaume le Taciturne.
-En réalité, il arrive trop souvent, à présent, que la main durcisse
-jusqu'à paraître d'acier, et qu'il change de gants encore plus que
-d'uniformes.... J'attribue ce changement à trois causes principales:
-les tracas, les désillusions de sa politique étrangère, son état de
-maladie qui le préoccupe plus qu'on ne croit, l'influence sourde,
-mais lente et tenace, qu'exerce sur lui, malgré lui, l'Impératrice.
-L'Impératrice a toujours détesté cette sorte de laisser aller bohème
-qui, chez l'Empereur, où deux mondes opposés sont souvent en<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[p. 348]</a></span> conflit,
-se mêlait, quelquefois, aux raideurs de l'esprit féodal qu'elle nous
-accusait de pervertir. Oh! elle n'est pas des plus intelligentes, ni
-des plus sympathiques. Je la tiens pour la personne la plus ennuyeuse
-qui soit dans le monde. Mon Dieu! je n'exige pas d'une femme qu'elle
-soit belle; je lui demande d'être gracieuse. Or l'Impératrice manque
-totalement de ce qui est le plus nécessaire à son sexe, de ce qui fait
-toute la femme: le charme. Elle a de la vertu... elle est la vertu,
-et, comme la vertu, elle est triste, un peu bornée, revêche, sectaire,
-par conséquent sans bonté. Plus qu'à son éducation religieuse, plus
-qu'à ce qu'il croit être la nécessité politique, Guillaume doit à
-sa femme cette espèce de piétisme absurde qui donne, souvent, à ses
-discours une note si comique et si fausse. Elle nous fait beaucoup
-regretter cette vieille et douce Augusta,&mdash;vertueuse, elle aussi,
-mais plus humainement,&mdash;à qui votre Jules Laforgue disait des choses
-si jolies et lisait des vers français&mdash;du Baudelaire, je crois... il
-n'alla pas jusqu'à Verlaine&mdash;qui eussent fait mourir de honte notre
-Impératrice d'aujourd'hui... Un détail, inconnu chez vous... et qui
-vous amusera. L'Impératrice s'est attribué, dans l'État, une mission
-bureaucratique assez singulière... Elle est le censeur des pièces qu'on
-représente au Schauspielhaus de Berlin. Et je vous assure qu'elle
-remplit ses fonctions en conscience. Ainsi... tenez... elle raye
-impitoyablement, sur tous les manuscrits, le mot: <i>Amour</i>, qui lui
-paraît de la dernière inconvenance. Elle ne le tolère&mdash;probablement,
-par résignation nationale&mdash;que dans les drames de Schiller, et aussi,
-dans les œuvres françaises que jouent, sur le Théâtre Impérial, les
-tournées de Coquelin, lequel est au <i>Schloss</i> presque aussi national
-que Schiller. Et puis, d'être dit en français, peut-être que ce mot
-indécent offre moins de dangers<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[p. 349]</a></span> pour la vertu allemande... Elle a une
-autre manie, dont on rit beaucoup, entre soi, à Berlin... Quand, par
-hasard, elle va visiter un musée, elle exige que toutes les nudités des
-tableaux et des statues soient enlevées, ou voilées, sur son passage...</p>
-
-<p>&mdash;Elle «aime des tableaux couvrir les nudités»... déclamai-je.</p>
-
-<p>À quoi von B... riposta:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, rendons-lui cette justice, elle n'a pas d'«amour pour les
-réalités»... On raconte même, sur sa vie conjugale, certains détails
-qui enchanteraient l'âme puritaine de votre monsieur Bérenger... On
-raconte... Mais ça... comment le savoir?...</p>
-
-<p>Il conclut:</p>
-
-<p>&mdash;Avec une pareille conception de la vie, de la littérature et de
-l'art, vous pensez si l'on s'amuse à la cour. Rien d'assommant comme
-ces fêtes, ces réceptions, d'un faste si lourd et glacé, d'une
-étiquette si rigide, d'un ridicule si funèbrement chamarré. Ce qui
-n'empêche nullement les plus féroces intrigues, et les passions les
-plus effrénées... Peut-être, de toutes les cours d'Europe, la cour
-de Berlin est-elle la plus corrompue... Et vous voyez qu'on n'arrive
-pas toujours à étouffer les énormes scandales qui éclatent... Ah! mon
-cher...</p>
-
-<p>Je m'apprêtais à recueillir d'amusantes et très sales histoires. Mais
-von B..., par pudeur nationaliste, peut-être, se déroba et il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Il faudrait, pour animer une cour comme la nôtre, une femme qui ait
-un peu de ce mélange, difficile à définir, de grâce et de fierté... et
-que vous appelez... l'allure... de l'allure.</p>
-
-<p>Et il fit, en répétant le mot, claquer deux doigts en l'air.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[p. 350]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;La pauvre femme en manque, à un point!... Je ne puis pas vous
-dire. Mais c'est quelque chose qui ne court pas les rues, ni même
-les palais... quelque chose de très différent de la morgue, quelque
-chose qui s'accommode parfaitement de simplicité, et que la moindre
-affectation détruit... une grâce cavalière faite, avant tout, de
-naturel... Même en dépit de la guillotine, Marie-Antoinette est
-ridicule, et, surtout, elle est crispante, grinçante, exaspérante...
-La véritable allure est un air d'autorité qui ne s'oublie jamais, mais
-une autorité qui ne se laisse voir que si elle ne se montre pas... Il
-y faut de la grandeur avec de l'aisance, du caractère, une certaine
-énergie, et le don de trouver toujours des attitudes heureuses, sans
-jamais les composer... C'est encore comme le laisser aller d'une
-nature qui sent sa supériorité, et, dédaigneuse de s'incliner devant
-l'opinion, ne se plie qu'à la conquérir... L'éducation peut y suppléer:
-elle ne la remplace pas... Ce n'est pas rien de savoir se garder
-aussi exactement de la platitude que de cette enflure qu'on appelle,
-chez vous, le cabotinage... L'allure? Combien de princes en manquent,
-pendant que des ouvriers l'improvisent!... Tenez, votre ami Stéphane
-Mallarmé en avait à revendre, dont la dignité charmeresse, indulgente
-à tous, n'était sévère que pour soi. Notre vieille Augusta, qui vient
-des ducs de Weimar, en eut à sa façon, cet après-midi de juillet 70,
-quand, sous les Tilleuls pavoisés, reconduisant le roi Guillaume à la
-gare de Friedrichstrasse, d'où il allait partir pour la frontière,
-elle pleurait, abandonnée sur les coussins de la calèche de gala, et
-dérobait, sous un mouchoir, à la foule qui l'acclamait, les larmes
-qu'elle ne retenait pas... Les Danoises aussi ont de l'allure, qui
-furent élevées à Copenhague et à Amelienborg, si simplement:<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[p. 351]</a></span> la
-Dagmar, par instants terrible, épouse d'un butor, mère d'un imbécile;
-et sa sœur d'Angleterre, plus douce, plus dame, impeccablement
-élégante, dont la situation, aux côtés d'un viveur, fut souvent
-difficile. Elles ont une grâce vraiment impériale, qui ne se dément pas.</p>
-
-<p>&mdash;Et la Palatine, si laide!... Elle en fit voir, à tenir tête aux
-amants de son mari, aux maîtresses et aux jésuites de son beau-frère...
-Le soufflet qu'elle donna, en plein Versailles, à son fils, quand il
-accepta d'épouser une bâtarde du Roi, a de l'allure.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien!... Mais cette créole de Joséphine, voluptueuse, bien
-mieux que jolie, hardie, souvent peuple, qui fut à tout le monde et à
-Barras, publiquement, en même temps qu'à Bonaparte, avait, pour n'être
-pas née archiduchesse, autrement d'allure que la fade Marie-Louise...
-On peut être fagotée, et en avoir... Notre Impératrice est fagotée,
-Dieu sait!... mais elle n'en a point... Je sais bien que ce n'est pas
-beaucoup plus qu'une nuance... Et, cependant, c'est une nuance que
-chacun sent, un air qui n'échappe pas même aux gens les plus simples,
-et qui les conquiert... Ainsi, voyez, l'an dernier, l'excellente
-femme a passé quelques semaines au château de K... Pour plaire, sans
-doute, à son conquérant professionnel de mari, elle s'est mis en tête
-de conquérir le pays, hobereaux, bourgeois et paysans... ouvriers
-et pauvresses... Elle faisait des visites, en recevait beaucoup, ne
-dédaignait pas d'entrer au village, d'adresser, aussi gentiment qu'elle
-pouvait, la parole aux femmes, aux enfants, aux filles des rues et
-des champs... Et je vous laisse à penser les secours aux malades,
-les cadeaux, les friandises!... Eh bien, on ne lui a su gré de son
-effort que médiocrement... Elle n'a conquis personne... Sur la fin de<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[p. 352]</a></span>
-son séjour, il m'est arrivé d'interroger, un matin, une commère, qui
-tricotait sur le pas de sa porte: «Eh bien? vous êtes contente?...
-Votre Impératrice, vous l'avez vue?... Elle vous a parlé?»&mdash;« Eh! oui.
-Oh! oui!»&mdash;«C'est une bonne impératrice, hé?» La paysanne arrêta ses
-aiguilles et me considéra: «Quoi donc? insistai-je... Ce n'est pas
-une bonne impératrice?»&mdash;«Bonne?... bonne? Oh! si... elle est très
-bonne... mais impératrice...» Elle se remit à tricoter: «Impératrice...
-répéta-t-elle en secouant la tête... elle ne peut pas!...»</p>
-
-
-<p class="p2">Nous avions fini par rester presque seuls dans cette salle de
-restaurant où, sous la lumière des lampes voilées, les spires des
-lambris, les enroulements hélicoïdaux des plafonds prenaient des
-apparences de fantastiques reptiles. Le vieux général, dont le visage
-avait passé du rouge écarlate au violet d'apoplexie, et qui avait eu
-beaucoup de peine à reboucher son ceinturon, venait de quitter sa
-table. Au dehors, sur le boulevard, nous entendions les pas cadencés
-d'un régiment en marche. Von B..., qui, jusque-là, avait parlé bas,
-haussa le ton.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous dirai rien du goût artistique de Guillaume... vous le
-connaissez... Et, d'ailleurs, il a fait se tordre de rire toute
-l'Europe. Le bon Allemand, qui, pourtant, ne brille pas par le goût,
-n'en est pas encore revenu. Berlin est une ville sans tradition d'art.
-Du moins, elle avait ce mérite d'être quel conque, une bonne grosse
-ville de province, à peine enjolivée, çà et là, par un petit souvenir
-de votre merveilleux dix-huitième siècle. Frédéric le Grand avait
-fait venir de Paris quelques notables architectes qui construisirent
-deux ou trois palais élégants, et une équipe de ces jardiniers de
-génie qui surent embaucher les saisons, et assigner leur tâche,
-pour l'éternité,<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[p. 353]</a></span> aux gazons et aux arbustes verts. Que Berlin n'en
-est-il resté là?... Hélas! Depuis la <i>Gründerzeit</i>, et, surtout,
-depuis Guillaume, nous avons maintenant un art national, qui fait la
-risée universelle. Nous avons le style Guillaume II, comme vous avez
-le style Chauchard et le style Dufayel. En outre des rues dont les
-maisons ressemblent à des orgues colossales, et dont vos rues Turbigo
-et Réaumur ont pris le modèle à notre Friedrichstrasse, nous avons,
-entre autres architectures, entre autres monuments d'une laideur qu'on
-eût pu croire innatteignable, nous avons le gigantesque porphyre de
-Bismarck, et, au Thiergarten, qui n'était pas si beau, cette allée de
-la Victoire, où l'on voit souvent l'Empereur passer en revue la horde
-carnavalesque de ses ancêtres de marbre. Je dois dire que la ville
-s'était rebiffée contre le projet impérial, qui consistait à enlaidir
-notre Bois de Boulogne d'un régiment de statues. Bravement, elle avait
-refusé tous les crédits que l'Empereur lui demandait... Elle avait
-fait tout ce qu'elle avait pu, afin d'éviter à Berlin cette horreur
-caricaturale et funèbre. Mais, pour en finir, Guillaume paya de ses
-deniers&mdash;et, personnellement, il n'est pas si riche&mdash;l'exécution de ce
-projet burlesque, qui lui était cher, parce qu'il en avait conçu tout
-seul l'ordonnance et réalisé tous les dessins... Croiriez-vous que,
-dans un pays où elles sont l'objet d'un véritable culte, l'Empereur
-déteste les fleurs?... Oui, mon cher, il les a en horreur... De les
-voir, aussi bien dans les jardins qu'aux fenêtres des maisons, et mime
-représentées dans les œuvres d'art, cela lui est une sensation
-presque douloureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?... Les juge-t-il dangereuses, comme les socialistes?</p>
-
-<p>&mdash;Non... il les trouva laides... Comme il trouve<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[p. 354]</a></span> laides les statues
-de Rodin, les chairs les plus glorieuses de Renoir... Il préférerait
-qu'on décorât nos pelouses et nos parcs de massifs de sabres, de
-corbeilles d'obus, de plates-bandes de baïonnettes et de canons... Je
-vais vous raconter une autre anecdote... Un monsieur très riche légua à
-la ville de Berlin cette fontaine monumentale qui est à Schlossplatz.
-Je lui trouve du style, une éloquence à la Puget; la fonte en est fort
-belle. Évidemment, c'est ce que nous avons de mieux, dans le genre, à
-Berlin. Le maire, selon les formes cérémonielles prescrites, invita
-l'Empereur à l'inauguration. Celui-ci, qui avait soulevé les plus
-mauvaises chicanes, accumulé toutes les difficultés administratives et
-juridiques pour que le legs ne fût pas accepté, refusa brutalement,
-presque grossièrement, l'invitation. Il ne pouvait admettre qu'on osât
-édifier, dans Berlin, un monument dont il n'eût pas eu seul l'idée et,
-de ses mains, dressé le plan, modelé la maquette. Cela lui semblait une
-atteinte injurieuse à son autorité, presque un crime de lèse-majesté.
-Son irritation était extrême. Je le voyais beaucoup à cette époque.
-Plusieurs fois, il me parla de cette affaire qui avait le don de
-l'exaspérer et qui, durant huit jours, prima toutes les autres affaires
-de l'État. Un soir, il s'écria, en français, car, chaque fois qu'il
-prononce un gros mot, c'est toujours en français: «Cette fontaine...
-comprends bien... je m'en fous... je m'en fous... je m'en fous... Mais
-je te dis que c'est une conspiration des socialistes.» J'essayai de
-le calmer, de le raisonner... Il m'imposa silence: «Parbleu!... je
-sais... toi aussi, tu es socialiste.... Tout le monde est socialiste,
-aujourd'hui!... Ah! mais, qu'ils prennent garde!» Il s'en fallut de
-peu qu'il ne me fit jeter à la porte.... Le jour de l'inauguration,
-quel ne fut pas l'étonnement de la foule,<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[p. 355]</a></span> quand, tout à coup, elle vit
-apparaître l'Empereur, le visage sombre et menaçant, la moustache plus
-provocante que jamais!... Il se précipita sur l'estrade, interrompit
-le brave homme qui, à ce moment pathétique, célébrait les vertus du
-donateur, et il dit à peu près, ceci: «En mauvais esprit souffle sur la
-ville... Le socialisme relève la tête... Je ne le tolérerai point...
-Il faut qu'on sache bien que j'ai fait construire, à son intention,
-en plein cœur de Berlin, une immense caserne, remplie de troupes
-loyales et de mes fidèles canons... Si les socialistes bougent, je
-n'hésiterai pas, pour la sauvegarde de la patrie allemande, à les
-foudroyer... Qu'ils se le tiennent pour dit... je les foudroierai...
-J'en ai assez!...» Il regarda la fontaine et, haussant les épaules, il
-murmura, de façon à n'être entendu que des dignitaires de l'estrade:
-«Quant à cette fontaine... elle est ridicule... ridicule... puut!...
-ridicule.» Après quoi il s'en alla, en tempête, comme il était venu,
-laissant la foule stupéfaite de cette extraordinaire algarade... Le
-singulier est que l'aventure se répandit fort peu... même en Allemagne.
-On en parla discrètement, entre soi, et tout bas... Elle ne passa pas
-la frontière... C'est que, nous autres Allemands, nous avons une sorte
-de pudeur nationale, stupide d'ailleurs, qui fait que nous couvrons
-de notre manteau les ridicules de l'Empereur, comme les fils de Noé,
-l'indécente nudité de leur père.</p>
-
-<p>Après une pause, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;On s'imagine que ses frasques sont longuement méditées, qu'il en
-calcule, qu'il en dose l'effet théâtral, à froid, pour mieux frapper
-l'imagination de ses sujets et des peuples... C'est une erreur... Je ne
-prétends point qu'il ne songe pas à abuser de sa puissance. En cela,
-il est homme, comme tous les autres hommes. Mais je vous assure qu'il
-est beaucoup moins comédien qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[p. 356]</a></span> ne suppose. Il n'obéit jamais qu'à
-son impulsion du moment&mdash;il en a de généreuses&mdash;et il est incapable
-d'y résister, quitte à s'en repentir, cruellement, par la suite...
-Il y a beaucoup de neurasthénie dans son cas. De même que tous les
-neurasthéniques, l'Empereur montre, jusque dans ses actes les plus
-déséquilibrés, une certaine logique, une logique à rebours... Ainsi,
-on le blâme, par exemple, pour une décision artistique: il passe
-immédiatement une revue. On crie: il peint un tableau. On le siffle:
-il fait un opéra. On se plaint: il se déguise en musulman et s'en va
-péleriner en Terre sainte. On le blague dans un journal illustré: il
-exige aussitôt qu'on découvre, pour le lendemain, le remède de la
-tuberculose. Vous me répondrez que ce sont là jeux dangereux, de la
-part d'un homme de qui dépend la sécurité d'un grand Empire?... Sans
-doute... Mais il en a de plus dangereux encore, et que je vais vous
-dire, si vous n'êtes pas fatigué...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je n'étais pas fatigué; du moins, je ne sentais pas ma fatigue. Voulant
-profiter des bonnes dispositions de von B... que quatre bouteilles
-de vin de Moselle et du Rhin invitaient aux pires confidences, je
-l'engageai fort à continuer. Je jouissais de savoir ce qu'un Allemand
-éclairé, sans trop de parti pris, sans trop d'aveuglement nationaliste,
-pense de son Empereur et de son Allemagne...</p>
-
-<p>Von B... alluma donc un nouveau cigare, comme font, à un moment
-intéressant de leur récit, tous les conteurs expérimentés, et il
-poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous la vérité?... toute la vérité?... Eh bien, on n'aime
-plus l'Empereur, chez nous.... On n'y<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[p. 357]</a></span> croit plus... On le redoute,
-voila tout... et c'est ce qui fait qu'on le tolère encore. Il fatigue,
-il énerve, il décourage, il surmène, il embête... eh bien, oui,
-voilà... il embête tout le monde, depuis le premier ministre, obligé
-à ne pratiquer jamais que la politique du mensonge,&mdash;et la mauvaise
-foi finit par dégoûter même un premier ministre,&mdash;jusqu'au dernier
-des soldats, qui sent son fusil, son sac lui peser plus lourdement
-aux épaules, et qui commence à s'en plaindre... L'Europe aussi, où
-il se voit de plus en plus isolé, en a assez, je vous assure. Et
-non seulement l'Europe, mais le monde entier, que Guillaume obsède,
-décidément, comme un cauchemar. Nous sommes, nous, un peuple de braves
-gens, très travailleurs, très pacifiques; du moins, nous le sommes
-redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avons pris au sérieux notre
-prospérité, et, comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté
-notre pays d'un outillage industriel incomparable. Pour la maintenir,
-cette prospérité, pour l'augmenter progressivement, nous entendons
-être tranquilles chez nous. Or, nous ne vivons que dans la crainte des
-complications imbéciles et permanentes que peut susciter, tous les
-jours, à toutes les heures, un homme brouillon, sans cesse agité, et
-qui n'est pas maître de ses nerfs... C'est intolérable... Ce que l'on
-reproche, ce que la nouvelle génération reproche surtout à l'Empereur,
-c'est d'être une fausse étiquette, trop voyante, collée, mal à
-propos, sur la bonne vieille bouteille allemande. Il ne lui ressemble
-plus; elle ne lui ressemble plus. On commence à rire, à présent, des
-prétentions de la <i>Gründerzeit</i>, de l'art éclaboussant, mégalomanique,
-qui vient d'elle et qui pèse sur nous. Une génération arrive aux
-affaires, sur qui Nietzsche aura eu autrement d'influence que Wagner,
-une génération d'hommes plus subtils, amis<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[p. 358]</a></span> de la paix, renonçant aux
-conquêtes impossibles, raffinés, et qui pourront changer une mentalité,
-héritée des fier-à-bras de 71... La force ne prime jamais le droit
-qu'un temps donné, car le droit finit toujours par être la force...
-C'est peut-être nos petits-fils qui vengeront vos grands-parents...
-Pour le moment, encore, nous vivons, perpétuellement, à l'envers de
-nous-mêmes; je veux dire que nous devons aimer ce que nous détestons,
-et détester ce que nous aimons le mieux... Nous aimons la France,
-nous l'aimons d'autant plus qu'à aucun point de vue,&mdash;je parle de
-l'essentiel,&mdash;nous ne la redoutons... Et dans les journaux qu'anime
-l'esprit de Guillaume, il n'est jamais question que de la prendre à la
-gorge...</p>
-
-<p>&mdash;Querelles d'amoureux!... Elles ne vous frappent que parce que
-Guillaume est empereur.</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement, riposta von B... Je ne lui reproche rien d'autre...
-Notez que lui-même... Mais, quand il est en croisière, dès qu'un yacht
-français est signalé quelque part... c'est plus fort que lui... il
-faut qu'il l'aborde, qu'il y invite, y soit invité... Mon cher, s'il
-avait rencontré, dans ses promenades marines, Gallay et la Merelli...
-je crois, ma parole d'honneur, qu'il fût allé leur faire sa cour!...
-Ah! que ne ferait-il point pour dîner, à l'Élysée, entre la barbiche
-de M. Milliez-Lacroix et la large face luisante de M. Ruau?... Les
-Français, d'ailleurs&mdash;est-ce amusant?&mdash;sont-ils assez empoisonnés par
-leur vieux sang monarchique!... Je suis sûr que M. Étienne lâcherait
-avec enthousiasme son Gambetta; le prince de Rohan, son duc d'Orléans,
-pour notre Guillaume... Et M. Massenet, M. Saint-Saens et tous?...
-Quels beaux vieux chambellans ils feraient, à notre cour!... Humiliés,
-courbés, et si fiers d'avoir une clé dans le dos... une clé de sol,
-naturellement!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[p. 359]</a></span></p>
-
-<p>Il se mit à rire et reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'il y a de plus grave, voyez-vous, c'est que nous commençons
-à nous rendre parfaitement compte qu'avec son activité fiévreuse,
-trépidante, incohérente, il en arrivera bien vite à surmener
-l'Allemagne, en attendant qu'il l'accule à quelque gigantesque krach,
-dont nous aurons bien de la peine à nous relever...</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes pessimiste...</p>
-
-<p>&mdash;Je suis clairvoyant... et je trouve inutile de me fermer les yeux,
-comme exprès... Lorsque vous avez parcouru l'Allemagne, en visitant nos
-villes, nos campagnes, nos usines, je suis sûr que vous vous êtes dit:
-«Quel pays prospère, heureux, riche!» Et vous nous avez enviés. Certes
-la façade est belle. Mais entrez dans la maison. Vous ne tarderez pas
-à y voir des lézardes, des fissures, des fléchissements. Elle craque
-en bien des endroits. Pourquoi?... En dépit de toutes ses tares,
-l'Empereur est intelligent, mais ce n'est qu'un homme intelligent.
-Quand on assume cette tâche absurdement surhumaine de se faire le
-maître absolu des autres hommes, il faut plus que de l'intelligence,
-du génie; plus que du génie, de la divinité. Or, nos philosophes nous
-ont depuis longtemps démontré qu'il n'y a plus de dieux. Je dois à
-Guillaume cette justice qu'il a compris, comme tout le monde, que
-l'industrie et le commerce sont, en quelque sorte, les organes de vie,
-le système vasculaire d'un peuple. Ce qu'il n'a pas compris, c'est,
-pour que ses organes fonctionnent bien, qu'il faut leur éviter les
-à-coups, les ébranlements nerveux, les émotions perpétuelles, et aussi
-les aliments trop forts. On meurt de ne pas avoir assez de sang; on
-meurt, et plus brutalement, d'en avoir trop. La congestion est pire
-que l'anémie. Et l'Allemagne, en ce moment, est congestionnée...
-L'Empereur a affolé l'industrie allemande<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[p. 360]</a></span> en la faisant se ruer,
-vertigineusement, à toutes les conquêtes économiques. Pour que
-l'Allemagne fût, comme je vous l'ai dit, la première de sa classe, il
-l'a forcée à produire, produire sans cesse, produire encore, produire
-toujours. Les produits s'entassent dans les magasins, engorgent docks
-et greniers, s'écoulent difficilement... Il en reste des stocks
-énormes... Je ne vous raconterai point la désastreuse affaire de ce que
-nous appelons: les Aciers russes... Elle est trop connue.... Voici un
-exemple plus humble, mais également caractéristique. Jaloux du succès
-mondial de vos vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, vous savez
-avec quelle <i>furia</i> Guillaume a poussé nos propriétaires terriens et
-nos paysans à la culture de la vigne. Il l'a protégée de toutes les
-manières et dans tous les pays... Il s'est même fait placeur en vins,
-courtier, agent de publicité, restaurateur... À Paris, en 1900, dans ce
-fameux restaurant allemand, c'était, on peut dire, l'Empereur lui-même
-qui&mdash;encore un uniforme!&mdash;une serviette sous le bras, le tablier de
-lustrine noire aux cuisses, venait vous offrir la carte de ses vins...
-Vous avez sûrement admiré ces immenses coteaux qui, tout le long du
-cours sinueux de la Moselle, étagent leurs magnifiques vignobles, et,
-devant ce spectacle impressionnant, vous vous êtes écrié: «Voilà de
-quoi saouler toute l'Allemagne et aussi tout l'univers!» Le malheur est
-que la mévente, qui sévit chez vous, sévit aussi chez nous... Et le vin
-emplit nos chais encombrés. Les propriétaires s'inquiètent, les paysans
-se lamentent. L'Empereur a beau prendre des mesures tyranniques,
-comme, par exemple, de restreindre, dans certains restaurants, le
-débit de la bière, prohiber complètement les vins français dans les
-mess d'officiers, rien n'y fait... Notre situation économique<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[p. 361]</a></span> se
-traduit donc par ce mot: surproduction. En vain, Guillaume parcourt
-les mers sur son cuirassé, comme autrefois votre Mangin parcourait,
-dans sa roulotte, tous les villages de France; en vain, débite-t-il les
-plus extraordinaires boniments, multiplie-t-il les démonstrations les
-plus théâtrales et, quelquefois, les pires menaces, pour attirer les
-chalands et placer ses produits, la surproduction augmente, et nous
-en serons bientôt réduits à cette douloureuse alternative: ou bien
-arrêter la production, et c'est la ruine; ou bien la continuer, et
-c'est la ruine encore... Remarquez que nos banques sont engagées dans
-ces affaires jusqu'à la garde; que nous ne sommes pas, comme vous, un
-peuple de timides gagne-petit, un peuple d'épargne avaricieuse, que
-nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons...
-Par conséquent, nous ne pourrons amortir, avec des sacs d'écus
-économisés, la lourdeur d'une crise financière... À moins...</p>
-
-<p>Et ici, von B... me regarda en souriant drôlement...</p>
-
-<p>&mdash;À moins que la France, la généreuse France, comme en ces dernières
-années, veuille bien venir encore à notre secours et rétablir, pour un
-temps, l'équilibre ébranlé de nos finances...</p>
-
-<p>S'interrompant brusquement, il me frappa sur l'épaule.</p>
-
-<p>&mdash;Car vous êtes de bonnes poires... fit-il, en faisant sonner dans la
-salle déserte un large rire. Avouez que vous êtes de bonnes poires?...</p>
-
-<p>Je répliquai:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon cher, nous n'avons rien à gagner à un krach allemand...
-Nous avons tout à y perdre... Une Allemagne ruinée, ce serait un
-malheur universel... Laissez-moi vous dire ceci: Puisqu'il est bien
-entendu que nous ne sommes, nous autres Français, que des<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[p. 362]</a></span> prêteurs
-d'argent,&mdash;on nous appelle les usuriers du monde,&mdash;puisque, d'autre
-part, par paresse, par timidité, par manque d'outillage... et par
-excès de richesses, nous avons renoncé à toutes conquêtes, et même à
-toutes concurrences industrielles,&mdash;pourquoi ne serait-ce pas nous qui
-donnerions à l'Allemagne l'argent dont elle a besoin? L'Allemagne est
-honnête, travailleuse, persévérante; elle accomplit un effort immense,
-digne d'admiration... Elle mérite d'être soutenue dans cet effort, qui
-est un effort de civilisation. Outre qu'il est immoral et honteux que
-nos milliards servent, dans la chère Russie, à l'œuvre abominable
-que vous savez... ce serait, je crois, pour nous, une bonne opération
-financière...</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi!... vous avez raison... avoua von B... J'ai trop bu. Ce sacré
-vin me fait dire des bêtises...</p>
-
-<p>Sur quoi, il remplit son verre et le mien...</p>
-
-<p>Je lui demandai:</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous à la guerre? Croyez-vous que l'Empereur pense à la guerre?</p>
-
-<p>&mdash;Jamais de la vie, répondit von B... d'une voix forte... Ça,
-jamais!... Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares
-de sa parole, Guillaume n'est pas un guerrier... C'est un militaire,
-ce qui est très différent... Il n'est même pas brave... Il a cela de
-commun avec votre Napoléon que le bruit des canons faisait suer de
-peur...</p>
-
-<p>&mdash;Hé! mais... dites donc?... Ce n'est pas une raison...</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais non... Ses discours, ses frasques, ses menaces? Encore
-un truc... commercial... Il épouvante, parfois, l'Europe, uniquement
-pour rassurer nos gros usiniers qui vivent de l'armement... maintenir
-une industrie colossale, entretenir un outillage formidable; dont une
-paix sans nuages serait la ruine...<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[p. 363]</a></span> Et puis, comment voulez-vous?...
-Guillaume sait très bien que l'Allemagne ne peut pas acquérir plus de
-gloire militaire qu'elle en a... Mais...</p>
-
-<p>Il se mit à pouffer de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne serais pas surpris qu'il rêvât un peu de gloire navale... Hé!
-hé!... Une guerre navale, peut-être y a-t-il songé?... Heureusement,
-l'Angleterre...</p>
-
-<p>Je ne pus m'empêcher de m'écrier:</p>
-
-<p>&mdash;Ubu! C'est Ubu!</p>
-
-<p>Von B..., très au courant de notre littérature, approuva fort cette
-exclamation...</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, mon cher... c'est Ubu... Ubu est d'ailleurs l'image la
-plus parfaite qu'on nous ait encore donnée des Empereurs, des Rois,
-et, disons-le, de tous ceux qui, à un titre quelconque, se mêlent de
-gouverner les hommes... Et, si vous le voulez bien, nous allons porter
-la santé de M. Alfred Jarry...</p>
-
-<p>Ce que nous fîmes... Après quoi, il réfléchit, une seconde, et il dit
-encore:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a une autre raison qui empêchera toujours l'Empereur de déclarer
-la guerre: il en redoute le résultat. Certes, notre armée est forte,
-la plus forte du monde... Elle est exercée, entraînée, tout ce que
-vous voudrez... Nos arsenaux sont pleins, notre armement complet...
-nos forteresses en état: c'est entendu. Par malheur, nous n'avons plus
-d'officiers, ou, plutôt, nous n'avons plus que des officiers de parade,
-qui ressemblent beaucoup à ces jolis godelureaux de votre second
-Empire, que nous avons vus à Metz et à Sedan. Ils ne travaillent pas
-et ne s'occupent que de leurs plaisirs: le jeu, les femmes, et même
-les hommes... Vous ne pouvez imaginer la corruption qui règne parmi
-eux... De temps en temps, on voit disparaître brusquement un lieutenant
-promis au plus bel avenir, un général fort bien<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[p. 364]</a></span> en cour, un courtisan
-de marque, un ministre qui paraissait solide... Ce n'est pas la
-femme... presque jamais la femme qu'il faut chercher... Quant au haut
-commandement, il est médiocre, pour ne pas dire détestable. Il est aux
-mains de généraux de cour, gorgés d'honneurs et d'argent, que les pires
-intrigues, les plus sales marchandages, les plus laides débauches ont
-amenés à la fortune... Et encore, ces généraux, ce n'est rien... Songez
-à cette chose affolante: Guillaume, en cas de guerre, ne laissant à
-personne le soin de commander ses armées... Car il a aussi des plans
-de guerre, comme il a des plans de statues, de tableaux, d'opéras, des
-plans de tout...</p>
-
-<p>Ici, von B... eut une expression de terreur comique. Il s'était tu un
-instant, mais pour mieux rassembler sa voix qui s'éraillait.</p>
-
-<p>&mdash;Et alors, mon cher, cria-t-il, nous serions battus, par la Suisse...
-par la Suisse... je vous dis... par la Suisse!</p>
-
-<p>Comme je riais d'un rire qui se refusait à accepter une telle prophétie:</p>
-
-<p>&mdash;Par moins que la Suisse... insista-t-il... Vous ne le croyez pas?...
-Mais pensez donc... Aux manœuvres, où tout est prévu, où la mise en
-scène est réglée d'avance où l'Empereur doit toujours être victorieux,
-eh bien ces mauvais généraux ont toutes les peines du monde à ne pas le
-battre. Ils suent sang et eau pour ne pas le cerner, même en plaine...
-J'ai assisté à quelques-unes de ces manœuvres... C'est d'une
-bouffonnerie!... Ah! mon cher, j'ai là-dessus, les histoires les plus
-désopilantes... Par la Suisse, entendez-vous?...</p>
-
-<p>Une gorgée de vin le calma. Son visage reprit un air sérieux:</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, voyez-vous... aujourd'hui, il souffle un mauvais vent sur
-les Empereurs et sur les armées... Même<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[p. 365]</a></span> chez nous, le soldat commence
-à réfléchir, à sentir le dégoût de son métier. Malgré la dureté de la
-discipline, on parle dans les casernes; ce n'est pas, je vous assure,
-pour y exalter le métier des armes et y glorifier la guerre. Pris
-entre la Russie et la France, comment échapperions-nous à ce grand
-mouvement dont le monde tout entier tressaille?... Oh! je ne suis
-pas assez bête pour croire... Non... Non... Et pourtant!... J'ignore
-la destinée parlementaire du socialisme allemand, et m'en inquiète,
-d'ailleurs, fort peu... Il y a tant do hasards dans les élections,
-tant de contingences mystérieuses qui en faussent la portée!... Mais
-je constate qu'il fait, chaque jour, des progrès dans les masses
-populaires et, aussi, parmi la jeunesse bourgeoise éclairée...</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes donc socialiste, maintenant?... crus-je devoir lui demander.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, je suis toujours socialiste, le soir, après dîner, affirma
-von B... solennellement.</p>
-
-<p>Et il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Le jour où le socialisme voudra bien répudier cette sorte de
-sentimentalisme nationaliste, qui l'enchaîne encore à de regrettables
-préjugés, il accomplira de grandes choses en Allemagne et dans
-le monde. Ah! le beau moment pour le désarmement! Le peuple qui,
-aujourd'hui, jetterait bas les armes serait à jamais béni. Il faut être
-un homme politique, c'est-à-dire ne rien comprendre aux aspirations
-de son temps, pour redouter les conséquences de cette délivrance qui
-serait saluée, avec enthousiasme&mdash;que les Empereurs le veuillent ou
-non&mdash;par toutes les nations...</p>
-
-<p>Il s'exaltait et, à mesure qu'il s'exaltait, sa voix s'embarrassait,
-s'empâtait dans les grands mots sonores, et il n'arrivait que
-difficilement à les prononcer. Il eut beaucoup de peine à achever sa
-tirade.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[p. 366]</a></span></p>
-
-<p>Je n'en tombai pas moins d'accord avec lui sur l'aveugle absurdité des
-hommes politiques.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, approuvai-je, les hommes politiques ne comprennent
-rien à ce que vous dites, et ils n'y comprendront jamais rien. Ils
-comprennent, pourtant, qu'ils sont intéressés à ce que continue cette
-effroyable gabegie militaire. Si les peuples en meurent, eux, ils en
-vivent... Alors?</p>
-
-<p>&mdash;Alors... allons nous coucher... et rêvons!... fit von B..., qui se
-leva pesamment, non sans avoir constaté que la bouteille était vide.</p>
-
-<p>Il prit mon bras, dont il lui fallait l'appui, et, tout en marchant, il
-se remit à parler. Cet homme ne pouvait pas ne pas parler:</p>
-
-<p>&mdash;Ils n'ont même pas l'air de se douter que le temps de la politique
-est fini... Vous savez qu'il y a des organes qui survivent aux
-fonctions qu'ils assuraient...</p>
-
-<p>&mdash;Les survivances, oui...</p>
-
-<p>&mdash;Tout le mal vient aujourd'hui de cette survivance des souverains
-et des hommes politiques... Je ne parle pas du Roi d'Angleterre....
-Mais... même notre Empereur n'est plus maître de conduire son
-peuple.... Maximilien Harden a bien tort de lui reprocher d'aboyer tant
-pour mordre si peu... Vraiment, pensez-vous qu'il soit libre d'aller
-jusqu'au bout de ses projets?... L'Empereur d'Autriche,... oui, le
-vénérable Empereur d'Autriche... est moins souverain dans son empire
-que... que...</p>
-
-<p>&mdash;Que son cousin de Monaco, sur son rocher à roulettes?...</p>
-
-<p>&mdash;Vous riez?... Mais beaucoup moins... Le tsar de toutes les Russies
-n'a guère plus à dire que le prince de Bulgarie... Le mikado,
-lui-même... Sans aller si loin...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[p. 367]</a></span></p>
-
-<p>Et von B... se retint mal au velours insidieux d'un fauteuil...</p>
-
-<p>&mdash;Sans aller si loin, vos hommes politiques, à vous, les plus
-conscients de l'évolution actuelle, mettez les moins inconscients,
-vos socialistes, ne savent même pas où les entraînera, demain, la
-masse ouvrière dont ils ne sont que les porte-parole embarrassés...
-Il y a deux ans, ils ignoraient radicalement&mdash;je veux dire comme des
-radicaux&mdash;les destinées du syndicalisme... Les plus malins sont ceux
-qui arrivent, non pas à conduire le flot de leurs électeurs, mais
-à distinguer, quelques semaines d'avance, entre les courants où le
-prolétariat bouillonne, celui qui les emportera...</p>
-
-<p>&mdash;Alors?... alors?... répétai-je sans que ma fatigue trouvât rien de
-plus significatif à formuler... Alors?</p>
-
-<p>Décidément, un tonneau de vin du Rhin n'eût pas détrempé les muscles de
-la langue de von B.... Il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Alors à quoi bon ces organes inutiles?... ce poids mort?... À quoi
-bon ces appendices?</p>
-
-<p>Et il éclata de rire...</p>
-
-<p>Je riais de le voir rire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez qu'on nous en opère?</p>
-
-<p>&mdash;Hé!... Hé!... La médecine a fait son temps. L'avenir est à la
-chirurgie...</p>
-
-<p>Il eut un hoquet...</p>
-
-<p>&mdash;À la chirurgie!... Je ne crois plus du tout à la médeci... i... ne...
-mais... je... humpph!... je crois à la chirurgie...</p>
-
-<p>&mdash;L'antisepsie à la dynamite?... m'écriai-je, en l'entraînant à mon
-bras...</p>
-
-<p>Il me força de m'arrêter, prononça lentement:</p>
-
-<p>&mdash;L'anarchiste est un chirurgien... un chirurgien malgré lui...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[p. 368]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous vous disiez socialiste?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis toujours socialiste, après dîner... mais...</p>
-
-<p>Il me désigna, au-dessus de la porte du restaurant, le cadran d'un
-cartel à enluminures, où des aiguilles de cuivre se contorsionnaient...</p>
-
-<p>&mdash;Il est trois heures du matin, mon cher...</p>
-
-<p>Nous étions, en causant, arrivés dans le hall de l'hôtel... Tout y
-était éteint. Le crépuscule matinal commençait de recréer, dans la
-pénombre, les formes redoutables des meubles et des ornements... Von
-B... s'arrêta encore. La clarté du jour naissant tirait des larmes de
-nos yeux las.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... Et puis... s'écria von B... tout à coup, en bâillant
-longuement, toutes les phrases ne valent pas une anecdote heureuse...
-En avons-nous dit des bêtises... des bêtises... des généralités
-prétentieuses, vides, inutiles, si chères à l'esprit allemand!</p>
-
-<p>Un nouveau bâillement me fit bâiller... Il poursuivit en s'étirant.</p>
-
-<p>&mdash;Le trait le plus mince... le plus mince... pourvu qu'il soit bien
-réel et humain... je le préfère à l'évolution, thèse, antithèse et
-synthèse de trois époques de philosophie...</p>
-
-<p>Il sourit et ses yeux s'animèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez!... Je vous aime beaucoup... Je m'en vais vous dire une
-chose, que je n'ai encore jamais répétée... une chose inouïe...
-voulez-vous?...</p>
-
-<p>Je m'assis à son côté, dans un box d'acajou, sur les coussins de cuir
-d'un divan, dont le jour attendrissait la rougeur orangée...</p>
-
-<p>&mdash;C'est une histoire qui m'a été livrée, une nuit, après boire, à
-Friedrichsruhe, par Bismarck, déchu... C'est vous dire qu'on peut y
-ajouter foi. Personne n'avait le vin plus brutal et plus sincère...
-À peine le<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[p. 369]</a></span> vieux chancelier l'eut-il contée qu'il me parut, à une
-contraction de tous les plis de son masque, qu'il eût bien voulu,
-pourtant, la ravaler... Il n'était pas homme à regretter rien qu'il eût
-fait, même une sottise... Et, trop ennemi des mots inutiles, il ne me
-demanda même pas, après coup, le secret... Cependant, chaque fois que
-j'ai voulu la dire, j'ai revu, dans leurs poches plissées, ses yeux
-ardents, et je me suis tu... Elle m'échappe, ce soir, je le sens... Ma
-foi!... profitez-en...</p>
-
-<p>Sa main étreignit mon genou:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne savez pas quel a été, interrogea-t-il lentement... le premier
-acte d'autorité de Guillaume II?...</p>
-
-<p>Ce ne pouvait être pour attendre ma réponse qu'il s'était arrêté.</p>
-
-<p>&mdash;En tout cas, vous savez avec quelle anxiété Guillaume&mdash;alors
-fils du prince héritier et si loin du trône où son grand-père se
-pétrifiait&mdash;épia les progrès de la maladie de son père, à San Remo?...
-Vous vous rappelez sa fièvre parricide pendant les Cent jours du règne
-de notre Fritz, à Potsdam, où on avait ramené le cancéreux couronné?
-Ah! il y avait longtemps que Guillaume avait échappé à ses parents...
-Bismarck le leur avait pris... Un jeu, n'est-ce pas? pour le vieux
-diplomate, chez qui l'énergie... farouche, se doublait de la plus
-belle astuce... Bismarck excitait, contre le couple impérial, l'ardeur
-impatiente du jeune homme... Depuis toujours, il haïssait férocement et
-redoutait celle qu'il appelait «l'Étrangère», et ses idées anglaises.
-Il haïssait également et ne redoutait pas moins le libéralisme,
-la loyauté de Frédéric II... Le plus beau, c'est qu'il ne pouvait
-prévoir les progrès que ferait, plus tard, dans l'imagination de son
-trop docile élève, l'appétit de toute-puissance qu'il s'appliquait à
-dérégler en lui... Pas un acte, pas un écrit, pas une parole du père<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[p. 370]</a></span>
-que le chancelier n'apprît au fils à critiquer... Quant à l'influence
-de sa mère, on la lui démontrait funeste... anti-nationale... Les
-rapports, entre l'Impératrice Victoria et son fils, étaient donc des
-plus tendus... et des plus amers. Elle n'ignorait pas qu'il avait
-placé des espions jusque dans la chambre de l'infortuné malade...
-Tel ambassadeur d'à présent était déjà chargé, par Guillaume, d'une
-mission moins décorative, plus délicate, au chevet du moribond,
-dont l'agonie lui marchandait le trône... C'est ainsi qu'il apprit
-l'existence d'un journal que son père tenait depuis des années...
-Frédéric avait le goût d'écrire. Vous avez lu sa lettre à Bismarck,
-à son avènement, son journal de 70-71, et la relation de son séjour
-à Suez, lors de l'inauguration du canal?... Je ne dis pas qu'il eût
-beaucoup de talent, et que ces écrits soient des chefs-d'œuvre...
-Du moins, ils témoignent d'intentions méritoires... La peur de ce
-journal secret hantait d'effroi le jeune Guillaume. Peut-être sa
-conduite y était-elle jugée?... Peut-être des volontés dangereuses y
-étaient-elles inscrites?... Il ne pensait qu'au moyen de s'emparer
-de ces papiers... Or l'Impératrice sut, avant la fin, les mettre à
-l'abri... Trompant la surveillance, pourtant minutieuse, de son fils,
-elle les avait fait passer en Angleterre... à la Reine, sa mère, ou à
-son frère, le Prince de Galles... je ne me souviens plus exactement...
-À peine, au bord du lit, où l'agonisant venait d'expirer, Guillaume
-se redressa-t-il Empereur, qu'il réclama le Mémorial. L'Impératrice
-feignit l'ignorance... Il insista... Il parla en maître... Il donna
-à sa mère l'ordre de lui obéir... Elle persista dans son système....
-Elle ne savait pas... elle ne savait rien... Guillaume en vint à la
-menacer, brutalement, de sa colère... À ses yeux secs, les larmes
-de sa mère paraissaient un stratagème... Plus<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[p. 371]</a></span> elle résistait,
-plus il s'exaspérait, car il lui semblait qu'il fallait mesurer à
-l'entêtement de l'Impératrice l'importance des documents... En réalité,
-il ne pouvait supporter que, dans la première heure d'un règne si
-fiévreusement attendu, quelqu'un, si grand fût-il, osât lui résister...
-La colère emporta cet Empereur d'un jour, jusqu'à la pire démence...
-Il se dit qu'après tout sa mère n'était qu'une princesse de la maison
-dont il devenait le chef, la colonelle d'un de ses régiments, sa
-sujette!... «Eh bien, ordonna-t-il, violet de fureur, vous garderez
-les arrêts, madame... les arrêts forcés... jusqu'à ce que vous m'ayez
-obéi... Oui... oui... je vous mets aux arrêts... aux arrêts forcés.»
-En arrivant, deux heures après, à Potsdam, Bismarck trouve le palais
-environné d'escadrons de cavalerie en armes. L'Empereur lui apprend
-comment il vient de répondre à la désobéissance de sa mère... Il est
-encore très exalté, trouve son idée admirable: «Et qu'elle ne compte
-pas sur un mouvement de pitié, sur un attendrissement... non...
-non... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi... vous entendez, monsieur
-le chancelier?... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi!» Le chancelier
-reconnaissait qu'il eût pris peur, s'il n'avait appliqué toute son
-énergie à trouver, dans l'instant, des arguments assez forts&mdash;et
-pourtant respectueux&mdash;pour empêcher que durât, une minute de plus,
-cette bouffonnerie macabre, capable de peser sur tout le règne qui
-commençait. À distance, ce qui l'étonnait encore le plus, c'est qu'il
-eût pu s'empêcher d'éclater de rire, au nez de son souverain...
-«Je crois bien, me disait Bismarck, que le jeune homme avait voulu
-m'épater... Flanquer l'Impératrice... l'Impératrice douairière...
-l'Impératrice, sa mère, aux arrêts, le jour même de la mort de
-l'Empereur!... Ça, c'était colossal... kolossal!...» L'élève était
-allé, comme il<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[p. 372]</a></span> arrive, beaucoup trop loin. Il fallut recourir à un
-silence déférent pour marquer qu'on n'approuvait pas, démontrer ensuite
-qu'il y avait une façon de procéder plus rigoureuse et plus efficace...
-Pourquoi ne pas couper plutôt les vivres à l'Impératrice?... suspendre
-les apanages?... «Je connais Sa Majesté, disait Bismarck bonhomme...
-Elle a de l'orgueil... Les arrêts forcés, elle peut s'y entêter...
-les accepter comme une sorte de martyre... Mais l'argent, Sire...
-l'argent?... Qui donc résiste à l'argent?» Il fit valoir aussi, avec
-beaucoup de tact, les représentations probables de l'Angleterre:
-«Est-ce bien le moment, Sire?»... L'Empereur, qui avait fini par
-s'apaiser, goûta le conseil... Les arrêts de l'Impératrice furent
-levés... Les officiers remmenèrent leurs cavaliers au quartier... Et
-Guillaume ne fut plus qu'aux détails des obsèques et du deuil, qu'il
-voulait fastueux!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais la fin de l'histoire? demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;La lutte entre l'Impératrice et son fils dura plusieurs mois... Il en
-fallut au moins six...</p>
-
-<p>Von B... se souleva, pour éviter le soleil qui venait de pénétrer
-violemment dans le hall.</p>
-
-<p>&mdash;Il en fallut au moins six... répéta-t-il... pour que l'Empereur
-obtint son manuscrit et l'Impératrice son argent... Ah! c'était une
-gaillarde!...</p>
-
-<p>Je le vis taper du pied:</p>
-
-<p>&mdash;Ne voilà-t-il pas, fit-il encore, un début digne de cet Empereur qui,
-désespérant d'atteindre jamais à la gloire d'avoir fait un Bismarck,
-discerna que la gloire d'oser le renvoyer était la seuls qu'on pût
-mettre en balance!</p>
-
-<p>Il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Que risquait-il, après tout?... L'Allemagne était faite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[p. 373]</a></span></p>
-
-<p>Et tout à coup:</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi, mon cher?... Si nous prenions notre café au lait... avec
-du miel... avec du miel...? Ils ont, ici, un miel de Westphalie!...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Lecole_de_Dusseldorf" id="Lecole_de_Dusseldorf">L'école de Düsseldorf.</a></p>
-
-
-<p>Je dois des excuses à Düsseldorf.</p>
-
-<p>C'est une très belle ville. Elle n'offre aucun pittoresque aux amateurs
-de vieilles ruines, de vieilles églises gothiques, de vieilles rues
-enchevêtrées et puantes... Elle n'a que de la richesse et du luxe. Mais
-elle en a beaucoup; elle en a même trop. Par exemple, l'arrangement de
-ses parcs, de ses balcons, la grâce de ses jardins où les verdures, les
-fleurs et les bassins se combinent en décors merveilleux, vous font
-vite oublier le modern-style des magasins et des maisons. Et le Rhin
-y est magnifiquement impressionnant. Dans les quartiers commerçants,
-les étalages sont d'une rare somptuosité. Étoffes, fourrures, bijoux
-argenteries, victuailles, parées comme les victimes des sacrifices
-antiques, vous arrêtent à chaque pas. C'est la ville des grands
-couturiers, des grandes modistes, des grands tailleurs.</p>
-
-<p>Au centre de ce pays du fer, qui sait si bien cacher, sous les fleurs,
-le noir et tragique effort du travail, on se sent vraiment en pleine
-richesse allemande, en pleine vie plantureuse allemande. Le faste
-en apparaît parfois fatigant, d'une sensualité un peu bien lourde.
-Mais j'ai souvent trouvé à l'empressement démonstratif, à la rondeur
-accueillante de ces manieurs de millions et de canons, une sorte de
-charme à la fois effarant et persuasif, et leur vulgarité n'a rien
-d'antipathique ni de<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[p. 374]</a></span> banal. On les sent d'ailleurs terribles. J'ai
-rencontré là plus d'un Isidore Lechat.</p>
-
-<p>Von B..., très lié avec la plupart des gros industriels de la région,
-m'a introduit dans quelques intérieurs de la ville et de la campagne.
-La décoration en est d'un goût déplorable. Elle coûte très cher;
-voilà, en plus de ce goût, tout ce que l'on en peut dire. Du reste,
-personne ne lui demande autre chose. Plus un objet coûte cher, plus il
-révèle bruyamment qu'il coûte cher, et plus ils sont fiers de lui...
-Américains en cela; américains aussi dans leur façon de s'habiller et
-de se raser la face... Von B... affirme qu'en affaires ils sont encore
-plus hardis que les Américains, et d'une gaieté aussi imprévue. Il me
-raconte que, l'année dernière, il avait mené un Français de ses amis
-aux usines de M. Ehrardht, le célèbre fondeur de canons de Düsseldorf,
-le rival de Krupp...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! fit M. Ehrardht, en serrant la main du Français... Vous venez
-voir mes pianos?</p>
-
-<p>&mdash;Comment... vos pianos?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui... Érard... Érard... votre Érard... Seulement, moi, c'est
-une autre musique... Ah! ah! ah!... Passez donc!</p>
-
-<p>Il me raconte aussi cette anecdote:</p>
-
-<p>Von B... a un ami américain. Comme la plupart des Américains, celui-ci
-est d'origine allemande. Il y a trois ans, cet ami vint à Paris... Il
-s'en alla trouver H..., le grand tapissier... Il lui dit, sans autre
-préambule:</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez me construire un hôtel à Londres, très beau, tout ce qu'il
-y a de plus beau. Quand, le 4 mai de l'année prochaine, j'arriverai à
-Londres, je veux trouver tout prêt: meubles, tableaux, domestiques,
-chevaux, voitures, automobiles... même mon dîner...<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[p. 375]</a></span> Que je n'aie à
-m'occuper de rien... pas même d'acheter des cure-dents... Vous avez
-compris?</p>
-
-<p>&mdash;Oui...</p>
-
-<p>&mdash;Combien?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, balbutia le tapissier abasourdi... je... je voudrai savoir ce
-que vous aimez... ce que...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas ce que j'aime... interrompit l'Américain... je n'a pas
-le temps de le savoir... Si je le savais, je ne vous chargerais pas...
-Dépêchons-nous... je suis pressé... Combien?</p>
-
-<p>&mdash;Dix millions... à peu près, risqua le grand tapissier qui avait
-repris un peu, et même beaucoup d'assurance...</p>
-
-<p>&mdash;Pas à peu près... Exactement... Vite... Combien?</p>
-
-<p>&mdash;Dix millions, alors!</p>
-
-<p>&mdash;<i>All right...</i> voici un chèque de quatre millions... Quand vous aurez
-besoin du reste... vous câblerez! Le 4 mai, hein?... Soyez exact... Au
-revoir!</p>
-
-<p>Et von B... me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ici, ils n'en sont pas encore là... mais ils y viennent... Je crois
-d'ailleurs que, malgré les mœurs particulières à chaque pays, les
-manies que donne l'argent sont partout les mêmes... Il y a une sorte
-d'uniforme moral que portent tous les spéculateurs milliardaires.</p>
-
-
-<p class="p2">Le luxe extravagant de ces maisons m'étonna. Je garderai
-longtemps, entre autres souvenirs le souvenir de certains plafonds
-où toute l'École de Düsseldorf s'est réunie pou accumuler les plus
-invraisemblables horreurs... Car il y a toujours une École de
-Düsseldorf. C'est, autant que j'ai pu comprendre, une collectivité, une
-espèce de syndicat de peintres, dont on ne connaît pas les noms, et qui
-s'acharnent aux plus singuliers<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[p. 376]</a></span> travaux, dans les hôtels de la ville
-et les châteaux des environs... Si vous demandez:</p>
-
-<p>&mdash;De qui est ce tableau?... ce plafond?... cette grande fresque?</p>
-
-<p>On vous répondra invariablement:</p>
-
-<p>&mdash;C'est de l'École de Düsseldorf...</p>
-
-<p>Dans le cabinet d'un gros métallurgiste, j'ai vu un portrait de
-Bismarck, en général, casqué, botté, immense, énorme, avec des reflets
-mauves, des reflets jaunes, des reflets verts, roses, lilas, plaqués,
-maçonnés sur la figure, la tunique, le casque et les bottes... Et
-le vieux Bismarck arrivait ainsi à ressembler étonnamment à cette
-jolie Madame Roger-Jourdain, dont Albert Besnard fit un portrait si
-frissonnant...</p>
-
-<p>J'aurais bien voulu savoir de qui était ce Bismarck à reflets.</p>
-
-<p>&mdash;C'est de l'École de Düsseldorf...</p>
-
-<p>Je ne pus tirer rien de plus de mon gros métallurgiste.</p>
-
-<p>Pourquoi notre Académie des Beaux-Arts&mdash;ah! on ne peut jamais retrouver
-le nom d'aucun de ses membres&mdash;ne se constituerait-elle pas franchement
-en société anonyme d'exploitation artistique?...Cela faciliterait
-beaucoup les transactions entre amateurs, et simplifierait la besogne
-des pauvres critiques d'art...</p>
-
-<p class="p2">L'Empereur ne vient plus jamais à Düsseldorf. Il n'y est pas
-populaire, et chacun parle de lui assez librement. On ne lui pardonne
-pas son ingratitude envers Bismarck, qui est vénéré, ici, où tout le
-monde vous dit:</p>
-
-<p>&mdash;Bismarck, monsieur, mais c'est l'âme même de l'Allemagne!</p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[p. 377]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Le_theatre_repopulateur" id="Le_theatre_repopulateur">Le théâtre repopulateur.</a></p>
-
-
-<p>Nous sommes allés au théâtre. On y joue <i>Monna Vanna</i>, de Maurice
-Mæterlinck. Vous savez le prodigieux triomphe, en Allemagne, de
-cette belle tragédie. On n'en compte plus les représentations, et son
-succès y dure toujours. Elle est interprétée avec soin, mais sans
-verve. La mise en scène en est somptueuse, mais sans goût. Les couleurs
-y hurlent; le clinquant des accessoires vous aveugle. Ce n'est pas de
-la figuration, c'est de la fulguration.</p>
-
-<p>Nous avons eu beaucoup de peine à trouver des places. Salle bondée,
-archicomble, comme on dit chez nous. Foule recueillie, plus que
-recueillie, extatique, comme dans une chapelle de couvent, un chœur
-de moines, la nuit du vendredi saint. Je n ai jamais vu une attention
-aussi religieuse, de tels regards de prières, simultanément braqués sur
-la scène, comme sur un tabernacle, au moment où resplendit le mystère
-de l'Incarnation... Jamais, dans une salle, pleine à en éclater, je
-n'ai entendu un si impressionnant silence.</p>
-
-<p>Von B... me dit, dans un entr'acte:</p>
-
-<p>&mdash;Vous assistez là, mon cher, à un des spectacles les plus curieux qui
-puissent se voir en Allemagne... Et ce qui se passe ici, à Düsseldorf,
-se passe, à cette même heure, dans plus de quarante villes, où l'on
-joue, ce soir, <i>Monna Vanna</i>... Savez-vous ce qui fait, au fond, le
-succès sans précédent de cette tragédie? Je vais vous le dire... C'est
-tout ce qu'il y a de plus allemand... Au second acte, Monna Vanna entre
-dans la tente de Prinzivalle «nue sous le manteau»...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[p. 378]</a></span></p>
-
-<p>Il s'était tu.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà!... «nue sous le manteau»... voilà tout!... Je ne prétend point
-que mes compatriotes ne soient pas sensibles à la suprême beauté du
-drame, à son admirable, son incomparable lyrisme... Non, certes....
-Quoi qu'on dise, l'Allemand aime la grandeur dans une œuvre de
-l'imagination. Quoi qu'il dise lui-même, il est beaucoup plus attaché
-qu'il ne croit au romantisme, et ce merveilleux romantisme, épuré
-de ses scories anciennes, le ravit... De plus, il est passionné
-de théâtre, de théâtre français, surtout. Oui, mais, ici... il y
-a quelque chose de plus... Monna Vanna est «nue sous le manteau».
-Veuillez bien noter ceci. Si, d'un geste hardi, tout à coup, elle
-rejetait le manteau; si un accident de mise en scène&mdash;que le spectateur
-n'attend pas, d ailleurs&mdash;la dévêtait, et qu'elle apparût, dans sa
-nudité rayonnante, sur les fonds rouges de la tente, parmi les peaux
-de bêtes du lit ... il serait fort offensé, protesterait, et son
-exaltation tomberait aussitôt... Oui, mais Monna Vanna est «nue sous
-le manteau»... Cela lui suffit... Et croyez bien que, pour notre bon
-Allemand, «sous le manteau», Monna Vanna est infiniment plus nue que
-«sans le manteau». Avez-vous remarqué cette hypertension des regards,
-dilatés comme sou l'influence de la belladone, et si étrangement
-immobiles?... Avez-vous remarqué, surtout que quelques hommes, pour
-mieux isoler, pour mieux concentrer, pour mieux caresser, pour mieux
-réaliser l'image, ont fermé les yeux?...Tout ce qu'il y a de passion
-voilée, de désirs contenus et violents dans l'âme de l'Allemand, s'est
-exalté à ce fait que Monna Vanna est «nue sous le manteau»... Volupté
-permise, luxure tolérée qui décuple, comme dans un rêve, la puissance
-de la vision intérieure!... Et vous allez<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[p. 379]</a></span> voir, tout à l'heure,
-une chose encore bien plus curieuse et qui ne s'est jamais vue, je
-crois, en Allemagne... Aucun de ces spectateurs ne songera à souper,
-après le théâtre. Ils en ont perdu le boire et le manger... Ils vont
-rentrer chez eux, en hâte, le corps en feu, et, pleins de l'image de
-Monna Vanna «nue sous le manteau», ils vont doter la patrie allemande
-d'un petit Allemand, confectionné selon les meilleures recettes de
-l'Anthotropogénie... Ah! mon cher, on ne peut ««avoir à quel point
-une femme, qui, d'ailleurs, n'est pas du tout «nue sous le manteau»,
-peut augmenter, en un soir, la population d'un grand pays, comme
-l'Allemagne... Les statisticiens nous le diront, peut-être, un jour...</p>
-
-<p>E il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas du reste que, chez vous comme chez nous, il y
-ait tant de solennels idiots pour vouloir proscrire du théâtre, du
-livre, du tableau, les images voluptueuses... Même ce qu'ils appellent
-la pornographie devait être respecté, entretenu, protégé, comme une
-force, comme une vertu nationale, puisqu'elle facilite le rapprochement
-des sexes... Mais les pires agents de dépopulation, ce sont tous ces
-sénateurs Bérenger, protecteurs du triste et stérile onanisme...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, dis-je, vous êtes, vous aussi, pour la repopulation?</p>
-
-<p>&mdash;Moi? fit von B... vivement. Mais, je m'en fous complètement, mon
-cher...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Une_soiree_au_music-hall" id="Une_soiree_au_music-hall">Une soirée au music-hall.</a></p>
-
-
-<p>Foule énorme à l'<i>Apollo-Theater</i>, où l'élément militaire domine. On ne
-voit que des uniformes; on n'entend que des petits bruits de sabres.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[p. 380]</a></span></p>
-
-<p>Sur la scène, c'est le défilé accoutumé des équilibristes à paillettes
-et des jongleurs en habit noir, des acrobates japonais, familles
-anglaises, chanteuses viennoises, danseuses espagnoles, tableaux
-vivants, cinématographes, gommeuses françaises, qui promènent dans les
-capitales de quoi satisfaire la moyenne des aspiration amoureuses et
-artistiques de nos contemporains.</p>
-
-<p>Notre loge est voisine d'une grande loge, occupée par des officiers.</p>
-
-<p>Longs, minces, parfumés, un peu maquillés, sanglés dan leurs tuniques,
-le cou étranglé par le carcan rouge, bleu ou jaune du collet, ils
-ont des mines insolentes et efféminées. Leur façon de se dandiner
-sur des hanches trop fortes rappelle beaucoup celle des jolis petits
-professionnels qu'on voit rôder, sur nos boulevards, devant le
-Grand-Hôtel et le Café de la Paix. Ils affectent de se désintéresser de
-ce qui se passe sur la scène, de se montrer blasés sur toutes choses.
-Ils ne boivent pas, ne fument pas, et promènent des gestes las, au bout
-de leurs gants blancs...</p>
-
-<p>Un moment, ils nous regardent en ricochant, dévisagent nos femmes
-avec une grossièreté tellement appuyée, que l'un de nous ne peut
-s'empêcher de faire tout haut une observation brève, mais cinglante
-comme une gifle. Cris, tapage, provocations... Le pauvre von B... est
-obligé d'intervenir. Il le fait, d'ailleurs, avec une telle autorité
-que ces messieurs se taisent et, peu après, quittent la salie, en se
-trémoussant des fesses...</p>
-
-<p>&mdash;Voilà notre armée! dit von B...</p>
-
-<p>&mdash;Voilà le armées! rectifiai-je...</p>
-
-<p>Et je con ai à von B... une scène analogue, plus écœurante
-peut-être, que nous eûmes, durant l'affaire Dreyfus, dans une salle de
-l'Hôtel d'Angleterre, à Rouen, où une dizaine d'officiers français,
-espoir de la<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[p. 381]</a></span> patrie et orgueil des salons, ne craignirent pas
-d'insulter, grossièrement, deux dames...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Souvenirs_et_reveries_dans_Cologne" id="Souvenirs_et_reveries_dans_Cologne">Souvenirs et rêveries dans Cologne.</a></p>
-
-
-<p>De Cologne, je ne dirai rien, sinon que, pour y arriver, le voyage
-fut extrêmement pénible. Partout, on réparait, on raccordait, on
-élargissait les routes. Ce n'étaient que tas de terre et tas de
-pierres, ornières et fondrières. Trois fois&mdash;humiliation!&mdash;je dus
-recourir à la collaboration du cheval, pour sauver la 628-E8,
-embourbée. L'entrée des villages, des bourgs, des petites villes était
-presque constamment barrée. On nous obligeait à les contourner par des
-chemins, à peine tracés dans des terrains humides, glaiseux, défoncés,
-où c'est un miracle que la voiture ne soit pas restée. Dans les parties
-refaites, le service de la vicinalité,&mdash;imagination satanique!&mdash;avait
-disposé de gros pavés carrés, de place en place et de telle manière
-que, pour les éviter et pour éviter le «panache» mortel, nous devions
-exécuter de dangereux exercices, que je ne puis mieux comparer qu'à
-la danse des poignards ou des œufs. Devant tous ces obstacles,
-Brossette retrouvait son nationalisme, encore plus sectaire et bavard.
-Il ne cessait de maugréer entre ses dents serrées: «Sale pays!» et tout
-ce que cette exclamation appelait de commentaires imprécatoires.</p>
-
-<p>Le fait est que sa place au volant n'était pas une sinécure. Le
-malheureux avait les poignets rompus, et suait à grosses gouttes. Mais
-il trouvait tant et de si légitimes occasions d'injurier l'Allemagne
-que sa haine n'en perdait pas une seule, et qu'il y retrempait son
-courage et son adresse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[p. 382]</a></span></p>
-
-<p>Pour comble de malchance, von B..., qui, par amitié&mdash;ah! que le diable
-emporte son amitié!&mdash;avait tenu à nous accompagner, eut une «panne
-d'essence», la terrible, l'insoluble panne des Mercédès, ce qui nous
-immobilisa deux longues heures, en pleine campagne, et pour rien: car,
-après ces deux heures de travail, Brossette, appelé en consultation,
-déclara qu'il fallait démonter toute la tuyauterie et, probablement,
-toute la carrosserie... Que faire? Abandonner, sans secours, sur la
-route, ce compagnon malgré nous? C'était bien tentant, mais, hélas!
-impossible. On prit le parti de remorquer, à la corde, la Mercédès,
-jusqu'à Cologne, d'où nous étions éloignés d'une vingtaine de
-kilomètres.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'est dans un état d'esprit voisin de la fureur que nous traversâmes
-Bonn... Je regrette maintenant d'avoir été si injuste envers cette
-ville. Je devais tout lui pardonner, même nos déceptions de touristes,
-pour cette gloire à jamais émouvante, pour cette gloire immortelle
-d'avoir vu naître Beethoven. Je n'y songeai pas un instant. Dois-je
-dire que Bonn elle-même ne fit rien pour me le rappeler? Ce n'est pas
-une raison&mdash;pas même une excuse&mdash;de n'avoir montré que du mépris pour
-ces rues, dont je raillai la propreté glaciale, ces jardins qui, eux,
-me rappelèrent les plus mauvais jours de l'histoire du Vésinet, et ses
-mornes pelouses et ses ridicules jets d'eau; pour ces monuments, à qui
-je reprochai aigrement de suer le pédantisme et l'ennui; pour cette
-université surtout, qui, de tant de jeunes Allemands, ivres de bière et
-couturés de cicatrices, fait tant de vieux docteurs chauves, tant de
-vieux docteurs ès on-ne-sait-quoi!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[p. 383]</a></span></p>
-
-<p>Honteux, dans sa voiture, que nous menions à la laisse, comme un petit
-chien, von B..., lui non plus, ne songea pas à Beethoven. Et il ne
-reconnut point sa jeunesse qui le saluait, au passage, sur le seuil des
-brasseries, lui souriait, fraîche et toute blonde, penchée au balcon
-des fenêtres en fleurs... Ah! pauvre «Vieil Heidelberg»!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il était tard quand nous pénétrâmes enfin, lanternes allumées, dans
-Cologne. Le soir, les détails se resserrent, se fondent dans la masse.
-Des villes et des paysages, il ne reste plus que des silhouettes
-monochromes. J'eus l'impression que j'arrivais à Pontoise, au
-crépuscule. Le pont, le fleuve, les tours, les maisons en escalade,
-tout y était. Mais la hâte, l'activité, le mouvement de la foule,
-l'absence de magistrats promenant leurs familles, de bourgeois prenant
-le frais à la bouche des caniveaux, de boutiquiers qui se caressent
-le ventre, devant leurs boutiques, dissipèrent vite cette illusion
-patriotique.</p>
-
-<p>Nous descendîmes de voiture, devant l'hôtel du Dôme qu'écrase, de son
-ombre, la plus colossale, la plus colossalement laide cathédrale du
-monde.</p>
-
-<p>Le dîner fut mauvais et parfaitement maussade. Nous eûmes un von B...
-transformé, quinteux, querelleur, avec l'exclusivisme, les préjugés,
-la suffisance agressive d'un bon Allemand, abonné à la <i>Gazette de la
-Croix.</i> Il railla âprement le socialisme, défendit la cathédrale de
-Cologne, «qui est la plus belle cathédrale du monde», les Mercédès,
-«qui sont les meilleures automobiles du monde», l'Empereur Guillaume,
-«qui est le plus génial Empereur du monde», le goût de Berlin, «qui est
-le goût la plus admirable du monde»,<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[p. 384]</a></span> enfin, la vertu allemande, «qui
-est la plus solide vertu du monde »... Et il revenait à la cathédrale,
-avec une sorte d'hostilité comique, la bouche pleine de nourritures et
-de bredouillements:</p>
-
-<p>&mdash;La plus belle..., vous entendez..., la plus belle du monde!...</p>
-
-<p>Moi, de mon côté, puérilement, je m'acharnais:</p>
-
-<p>&mdash;La plus laide... la plus laide... la plus laide du monde!</p>
-
-<p>Je ne voulus même pas excepter celle de Prague, qui, au moins,
-proclamai-je avec un pompeux lyrisme, «a cette beauté de dresser sa
-masse énorme sur les hauteurs du Radchin, et de se refléter, le soir,
-avec les palais qui l'entourent, dans les eaux embrasées de la Moldau».</p>
-
-<p>&mdash;La Moldau! criait von B... en haussant les épaules... la Moldau n'est
-belle qu'à Dresde, n'est belle que quand elle est allemande, et qu'elle
-s'appelle l'Elbe... Et le Rhin?... Ah! ah!... Le Rhin?... Vous n'en
-parlez pas, du Rhin?</p>
-
-<p>Je sentis s'engouffrer, en moi, comme un grand vent, l'âme de M.
-Déroulède.</p>
-
-<p>&mdash;Le Rhin? déclama l'âme de M. Déroulède... Mais, mon pauvre von B...,
-il a tenu dans notre verre!</p>
-
-<p>Jusqu'au doux Gerald qui, avec une persistance d'ivrogne, revendiquait
-la suprématie de Westminster et de la Tamise sur toutes les cathédrales
-et tous les fleuves du monde!</p>
-
-<p>Si bien que nous allâmes nous coucher, mécontents les uns des autres,
-furieux les uns contre les autres, et contre nous-mêmes...</p>
-
-<p>O Gœthe! si tu nous avais entendus!... Et toi, Heine quelles
-figures de grimaces ta forte et délicieuse ironie<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[p. 385]</a></span> eût ajouté à cette
-collection hilarante de marionnettes, qu'est ton <i>École de Souabe!</i></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je dormis fort mal, énervé, cauchemardé par le voisinage de cette
-cathédrale, sur laquelle&mdash;c'est ce qui m'irrite le plus en elle&mdash;le
-temps, qui use tout, s'use sans parvenir à en user qu'à peine la
-pierre dure. Ni la pluie, ni le soleil, ni le gel, ni le vent qui
-apporte les poussières corrosives, ne peuvent en adoucir les angles
-coupants et les lignes sèches, en modeler les découpures plates et les
-pleins affreusement rigides. Dans mon sommeil, son poids m'étouffait,
-m'écrasait; et, du parvis jusqu'à la pointe de ses flèches, mille
-formes tranchantes, mille figures, aux profils d'inquisiteurs, se
-détachaient, entraient en moi, comme autant d'instruments de torture...
-Je me réveillais, en sursaut, tout haletant, les tempes glacées.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, je ne me sentis nullement disposé à revoir Cologne,
-ses églises, ses ponts, ses musées, et meme son jardin zoologique, où,
-pourtant, je me souvenais d'avoir passé d'amusantes journées, parmi des
-bêtes splendides, et d'avoir interviewé un énorme oiseau, de la tribu
-des longirostres, qui ressemblait étonnamment à M. Maurice Barrès, en
-habit d'académicien... De tout cela, j'étais las, jusqu'au dégoût.</p>
-
-<p>En voyage, il y a des moments où les plus magnifiques musées ne vous
-disent plus rien; des moments où l'on ne ferait point un pas pour
-découvrir le plus émouvant chef-d'œuvre. L'art vous fatigue, vous
-énerve, comme les caresses d'une femme, après l'amour. Au sortir
-d'un musée, où je viens de me gorger d'art, comme au sortir d'un
-lit, où j'ai cru épuiser toutes les<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[p. 386]</a></span> joies&mdash;toutes les joies?&mdash;de la
-possession, je n'éprouve plus qu'un besoin, mais un besoin impérieux:
-marcher, marcher, et fumer, fumer des cigarettes, afin de mettre de la
-distance et un nuage entre ces mêmes décevantes illusions et moi.</p>
-
-<p>Jamais non plus, autant que ce matin-là, je ne détestai cette manie
-traditionnelle qui nous pousse, à peine arrivés dans une ville, à nous
-précipiter dans ses musées, c'est-à-dire à nous inquiéter des morts,
-avant de nous mêler aux vivants. Et je me disais, en marchant, je me
-disais et me redisais tout haut, comme pour mieux m'affermir dans mes
-résolutions:</p>
-
-<p>&mdash;Non... non... je n'irai pas au musée... Je n'irai pas...</p>
-
-<p>Absolument comme un enfant, qui se dit:</p>
-
-<p>&mdash;Non... je n'irai pas à l'école aujourd'hui... Non... non... je n'irai
-pas...</p>
-
-<p>Je le connaissais, d'ailleurs, ce musée... L'idée de passer et de
-repasser devant les de Bruynn le Vieux, les maître Guillaume, les
-Grunewald, et le maître Inconnu, ne me tentait point. Même, la <i>Vierge
-à la fleur de haricot</i>, et le maître de <i>La Passion de Lyversberg</i>, et
-le maître de <i>La Glorification de la Vierge</i>, et le maître de <i>L'auteur
-de Saint Barthélemy</i>, et le maître des <i>Demi-Figures</i>... et tous les
-autres maîtres du Tombeau, de la Couronne d'épines, de la Lance, des
-Clous, de l'Éponge, du Roseau, des Olives du Calvaire, ne m'attiraient
-pas davantage. Non que je n'aimasse plus ces peintres ingénus de la
-vieille École de Cologne. Je les aimais toujours, mais je ne les aimais
-pas à ce moment de vague à l'âme, où je n'aimais rien. Ou plutôt je ne
-m'aimais plus en eux. Ils m'étaient vraiment aussi indifférents que
-les maîtres modernes, le maître de la <i>Femme au tub</i>, le maître de
-<i>La Passion et<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[p. 387]</a></span> la Mort de M. Félix Faure</i>, le maître de <i>L'immaculée
-Conception de la vierge Otero.</i> J'aimais mieux les débardeurs des
-quais du Rhin et les paysans qui amenaient, au marché de la ville, des
-troupeaux de cochons et des charretées de choux.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je flânai sur les quais et dans les rues, sans but précis, essayant
-de m'intéresser au mouvement de la vie, dans cette cité opulente et
-active, où le catholicisme, plus agressif que celui des Flandres,
-m'obséda de ses tours, de ses flèches, de ses croix, de ses cloches,
-non moins que de ses moines, qu'on rencontre partout, traînant leurs
-robes brunes, leurs sandales, sur les pavés, et quêtant aux portes...
-Et puis, je m'arrêtai devant une belle boutique de libraire. Parmi
-beaucoup de livres français qui y étaient étalés, au milieu de ces
-auteurs inconnus en France, qui représentent la littérature française
-à l'étranger, par des couvertures illustrées, dont la hideur m'est
-intolérable, je remarquai la <i>Correspondance de Balzac</i>, en son édition
-in-8. Je l'achetai et rentrai à l'hôtel. Et, tout de suite, je sentis
-que j'avais gagné quelque chose à ma promenade. Désormais, j'avais
-de quoi alimenter mon esprit, durant cette journée, que je prévoyais
-ennuyeuse et sans joies: j'avais Balzac, dont le nom seul, à cette
-devanture de libraire, avait fait s'évanouir brusquement la cathédrale
-de Cologne, l'Allemagne, l'illusion des musées, et mes fantasmes. Comme
-je me hâtais, la pluie se mit à tomber, lente et fine, achevant de
-donner à la ville un aspect de mélancolie funèbre.</p>
-
-<p>L'après-midi, je laissai mes compagnons sortir, et je m'enfermai, dans
-ma chambre, avec Balzac.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[p. 388]</a></span></p>
-
-<p>La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un
-universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation,
-l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. Pensées,
-passions grondaient en lui comme des laves en bouillonnement, dans
-un volcan. Il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre,
-des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours
-de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, du
-bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, la
-maladie.</p>
-
-<p>Après avoir recréé le monde, Balzac ne s'est pas reposé le septième
-jour.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Avec_Balzac" id="Avec_Balzac">Avec Balzac.</a></p>
-
-
-<p>J'adore Balzac. Non seulement j'adore l'épique créateur de <i>La Comédie
-humaine</i>, mais j'adore l'homme extraordinaire qu'il fut, le prodige
-d'humanité qu'il a été.</p>
-
-<p>Sa vie&mdash;du moins par ce que l'on en connaît&mdash;ressemble à son œuvre.
-On peut même dire qu'elle la dépasse. Elle est énorme, tumultueuse,
-bouillonnante. C'est un torrent qui a roulé de tout. Malheureusement,
-on la connaît peu... Bien des années de cette vie nous échappent,
-sûrement les plus intéressantes, puisque ce furent celles que Balzac
-se plut à dissimuler le mieux. Ainsi, nous lui connaissons quelques
-liaisons qui furent célèbres... Mais les autres?... Mais toutes les
-autres?... Car ce fut un grand conquérant d'âmes.</p>
-
-<p>Il était courtaud, boulot, bedonnant, très laid; l'allure épaisse d'un
-chantre d'église. La première impression en était désagréable. Mme
-Hanska a dit que, lorsqu'elle le vit, pour la première fois, elle eut
-honte de son enthousiasme et ne pensa qu'à fuir... Quoi! c'était là cet
-homme sublime, ce héros?</p>
-
-<p>Comme tous ceux qui écrivent beaucoup, Balzac parlait peu... Mais, dès
-qu'il parlait, le charme opérait. Il y avait, dans sa parole, une telle
-autorité, une telle séduction, qu'on oubliait très vite ses disgrâces
-physiques. L'esprit rayonnait des yeux et donnait au visage de la
-beauté. Il avait conscience de sa force fascinatrice, comme il avait
-conscience de son génie. C'était, d'ailleurs, la même chose... Balzac
-créait<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[p. 389]</a></span> de l'amour, comme il créait un livre. Pas plus que les idées,
-les femmes ne pouvaient lui résister. Pourtant, j'ai sur lui ce détail
-intime et un peu ridicule, que la nature l'avait parcimonieusement armé
-pour l'amour. Il est d'autant plus beau que, n'ayant pas&mdash;ou si peu&mdash;de
-quoi satisfaire les femmes, il lui ait été donné, plus qu'à aucun
-autre, la vertu délicate et rare de les exalter.</p>
-
-<p>Quelqu'un, qui a souvent rencontré Balzac, me disait: «Quand on parlait
-femmes, il se gonflait d'orgueil et faisait la roue, comme un dindon...
-Mais il ne racontait jamais rien.» Malgré son infatuation, parfois
-comique, Balzac était infiniment discret. Il poussa la discrétion sur
-sa vie sentimentale jusqu'au mensonge, jusqu'au mystère, jusqu'aux
-complications un peu naïves du mélodrame. Il se vantait d'être chaste,
-pour mieux dérober ses vices et ses bonnes fortunes. Afin qu'on n'en
-retrouvât plus les traces, il effaçait les pas derrière lui. Cette
-discrétion, si rare chez un homme de lettres,&mdash;mais Balzac n'était
-point un homme de lettres, et, si belle qu'elle soit, son œuvre
-est, peut-être, ce qui nous intéresse le moins en lui,&mdash;nous irrite
-beaucoup, parce qu'elle nous le cache davantage. Lui, dont la gloire
-européenne avait popularisé les traits, partout, il eut le pouvoir de
-se rendre, quand il le voulait, invisible. Il déroutait les curiosités,
-dépistait les espionnages, se servant de ses amis, sans qu'ils se
-doutassent du rôle qu'il leur faisait jouer. Il avait le génie de la
-police, comme il avait le génie de l'amour, comme il avait le génie
-de tout. Un jour, il partait, ou, plus exactement, il disparaissait
-de Paris. Et on ne savait plus absolument rien de lui. Où était-il?
-S'enfermait-il pour travailler? Avait-il entrepris un voyage d'enquête
-pour ses livres? Poursuivait-il une intrigue<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[p. 390]</a></span> amoureuse?... Une
-affaire?... Plutôt une intrigue, car ses voyages d'enquête et ses
-déplacements d'affaires étaient moins mystérieux. Il en parlait. On
-les connaît presque tous, entre autres ce fameux voyage en Sardaigne,
-d'où il rapporta ces pyrites, à propos desquelles il rêva une fortune
-de milliardaire. Son absence durait un an, deux ans. Et puis, un beau
-soir, sans que personne de son entourage fût prévenu, il reparaissait
-soudainement. On le revoyait à l'Opéra, avec son habit bleu, sa
-canne dont il disait&mdash;le dindon&mdash;que la pomme avait été ciselée dans
-l'or fondu des bracelets de ses amies... Il semblait reprendre une
-conversation interrompue la veille, était au courant des moindres
-potins de salon ou de journal, de tout ce qui s'était passé, quand il
-n'était pas là... De son absence pas un mot. Il affectait de ne rien
-comprendre aux allusions, d'ailleurs discrètes, qu'on y faisait.</p>
-
-<p>On a prétendu qu'il y avait peu de sincérité et beaucoup de mise en
-scène, en tout cela; qu'il aimait à jouer cette comédie pour les autres
-et pour lui-même; qu'il en tirait une sorte de mystère, par conséquent,
-de l'importance. Peut-être bien. Ce qui est certain, c'est qu'il y eut
-aussi des drames.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>De tout ce qui a été écrit sur cet homme extraordinaire, nous n'avons
-pour ainsi dire qu'une quantité énorme de travaux bibliographiques, et
-des jugements littéraires,&mdash;ce n'est pas ce que je recherche,&mdash;mais
-nous n'avons rien qui soit réellement une biographie.</p>
-
-<p>On ne peut donner comme tels les livres de Gautier et de Gozlan, qui
-racontent ce qu'ils virent, ne virent sûrement pas grand'chose: de
-l'extériorité, des gestes<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[p. 391]</a></span> superficiels, des manies, avec quoi ils
-composèrent des anecdotes qui nous amusent et ne nous apprennent
-rien. Gautier et Gozlan n'étaient pas des amis de Balzac, qui n'avait
-pas d'amis. Laurent Jan non plus, qui fut pourtant celui que le
-maître préféra. C'étaient de jeunes séides, des admirateurs fervents,
-mais intimidés, que le grand homme intéressa un peu, dit-on, à ses
-œuvres, pas du tout à son existence, et à qui le respect eût fermé
-les yeux et clos la bouche, s'ils avaient vu quelque chose d'anormal et
-d'énorme, en leur dieu.</p>
-
-<p>Mme Surville n'a laissé sur son frère que quelques pages magnifiantes,
-une apologie froide, banale, où nous n'avons pas une seule note à
-prendre, pas un seul document à retenir. Elle avait reçu, pourtant,
-bien des confidences. Quand il en avait trop gros sur le cœur, à
-de certains moments trop heureux ou trop tragiques de sa vie, comme
-cette première entrevue, à Neufchâtel, avec Mme Hanska, ou bien cette
-naissance et cette mort mystérieuses de son dernier enfant, Balzac, en
-dépit de sa force de renfermement, éprouvait le besoin de s'épancher...
-Mais en qui? Sa mère? elle lui était fort à charge, ne l'obsédait
-que de questions d'argent. Sa sœur? malgré l'hypocrite tendresse
-de ses dédicaces, il ne l'aimait pas, et elle, non plus, au fond, ne
-l'aimait pas... Mais il était sûr d'elle; sûr qu'elle saurait garder
-un secret, ne fût-ce que pour l'honneur de la famille... Et puis, il
-n'avait qu'elle... Et puis, habitude d'enfance, sans doute... C'était
-une petite âme bourgeoise, très honnête, peu sensible, qui faisait
-ce qu'elle pouvait. Mais elle ne pouvait rien comprendre à une telle
-âme, si distante de la sienne; elle ne pouvait rien comprendre à ce
-génie, dont les hardiesses visionnaires, l'immoralité l'épouvantaient.
-Du<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[p. 392]</a></span> reste, Balzac ne lui demanda pas de comprendre, de partager ses
-chagrins ou ses bonheurs, pas plus qu'on ne demande au vase de savoir
-pourquoi on le remplit de poisons ou de parfums.</p>
-
-<p>Mme Surville sut ainsi beaucoup de choses, en gémit, en souffrit, et se
-tut.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un seul homme pouvait, devait écrire une vie de Balzac: M. de
-Spoelberch de Lovenjoul<a name="NoteRef_1_2" id="NoteRef_1_2"></a><a href="#Note_1_2" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>Tout ce qui existe de documents, sa piété fureteuse, sa curiosité
-passionnée l'ont rassemblé. Il a des trésors. Il les garde. Et cette
-vie prodigieuse, unique, dont lui seul connaît ce qui en demeure
-d'attestations certaines et d'authentiques témoignages, il ne l'a
-pas écrite; il ne l'écrira pas. De temps en temps, il en détache de
-menus fragments, il en agite de pauvres petites images, comme pour
-mieux aguicher notre curiosité, avec l'intention, peut-être ironique,
-de ne la satisfaire jamais. Allusions, réticences, commencements,
-inachèvements qui nous agacent, et, après nous avoir surexcités au plus
-haut point, nous laissent encore plus ignorants, plus cruellement déçus.</p>
-
-<p>Jeu dangereux. L'imagination rôde autour des grands hommes, ardente,
-féroce, carnassière. Elle ne se contente pas des bavardages, maigres
-ou qu'on jette à sa faim. Elle s'acharne à vouloir déterrer le gros
-morceau. Et, un jour, elle «le mangera», mais à sa façon. Un jour
-(pour ne pas continuer des métaphores désobligeantes envers une aussi
-noble faculté), elle inventera&mdash;c'est son métier&mdash;elle inventera des<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[p. 393]</a></span>
-légendes, mille fois plus préjudiciables que la réalité, à la gloire
-qu'on aura voulu préserver du mépris des sots, par le silence ou par le
-mensonge.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_2" id="Note_1_2"></a><a href="#NoteRef_1_2"><span class="label">[1]</span></a> Écrit en mars 1906.</p></div>
-
-<p>Peut-être que M. de Spoelberch de Lovenjoul, qui est un homme
-honorable, une nature modeste, un écrivain de peu de force, ne se juge
-pas de taille à écrire une vie de Balzac. Je voudrais le rassurer.
-Personne n'attend de lui une œuvre d'art. On ne lui demande que des
-documents utiles à l'histoire de la littérature, ce qui est peu de
-chose, utiles à l'histoire de l'humanité, ce qui est tout. D'autres
-feront le reste.</p>
-
-<p>Mais non. Je crois plutôt que M. de Spoelberch de Lovenjoul a, comme
-tout le monde, presque tout le monde, le déplorable préjugé du grand
-homme. Le grand homme doit être un <i>personnage sympathique</i>, comme
-au théâtre. Le grand homme n'est véritablement un grand homme qu'à
-la condition qu'on fasse le silence sur ses faiblesses, et qu'on le
-diminue de tout ce qu'il eut d'humain. Ainsi de Verlaine, qu'on nous
-présente aujourd'hui comme une sorte de brave bourgeois, régulier,
-comme un de ces excellents radicaux socialistes, ennemis de la
-bohème, qui paient bien leurs contributions et font l'ornement de la
-respectabilité française. Pour qu'un grand homme entre, par la bonne
-porte, dans la postérité, il faut le parer de vertus bien décentes et
-bien basses, et de ces héroïsmes grossiers qui enchantent la foule. Il
-lui faut, comme au chrétien qui veut entrer dans le Paradis, toutes les
-comédies sacramentelles de l'Extrême-Onction, et l'absolution, par la
-crapule, de ses péchés.</p>
-
-<p>Or, c'est par ses péchés qu'un grand homme nous passionne le plus.
-C'est par ses faiblesses, ses ridicules, ses hontes, ses crimes, et
-tout ce qu'ils supposent de luttes douloureuses, que Rousseau nous
-émeut aux<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[p. 394]</a></span> larmes, et que nous le vénérons, que nous le chérissons, de
-tous les respects, de toutes les tendresses qui sont dans l'humanité.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Nous ne devons point soumettre Balzac aux règles d'une anthropométrie
-vulgaire. L'enfermer dans l'étroite cellule des morales courantes et
-des respects sociaux, c'est ne rien comprendre à un tel homme, c'est
-nier, contre toute évidence, le prodige, l'exception qu'il fut. Nous
-devons l'accepter, l'aimer, l'honorer tel qu'il fut.</p>
-
-<p>Tout fut énorme en lui, ses vertus et ses vices. Il a tout senti,
-tout désiré, tout réalisé de ce qui est humain. Il fut Bianchon,
-Vandenesse, Louis Lambert; il fut aussi Rubempré; il fut même Vautrin.
-Il ne faut pas s'indigner, pas s'étonner surtout, si ses curiosités,
-disons, passionnelles, s'affranchissant parfois, comme la nature
-elle-même, de ce qu'on appelle les lois de la nature,&mdash;laquelle n'a
-pas de lois,&mdash;s'en allèrent chercher des voluptés ou des dégoûts,&mdash;des
-sensations,&mdash;dont nous retrouvons, çà et là, dans ses livres, des
-traces discrètes mais certaines, et que nous pourrions, paraît-il,
-retrouver, mieux expliquées, dans une correspondance tombée aux mains
-de M. de Spoelberch de Lovenjoul. Michel-Ange, Shakespeare, Gœthe,
-des rois, des empereurs, des papes, des cardinaux, des académiciens,
-des frères ignorantes, diraient-ils que c'est là une exception?
-Nous coudoyons, dans la vie de tous les jours, des gens, dont nous
-connaissons «les fureurs secrètes», et à qui, selon leur rang social,
-nous ne témoignons pas moins d'estime, d'amitié, de respect. Oscar
-Wilde n'inspire plus de colère, même aux sectaires de la vertu.<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[p. 395]</a></span> Tous
-n'ont plus, pour lui et pour son martyre, que de la pitié douloureuse.</p>
-
-<p>La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un
-universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation,
-l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. La
-pensée, les passions grondaient en lui, comme des laves en activité,
-dans un volcan. Avec une aisance qui confond,&mdash;une aisance, une force
-d'élément,&mdash;il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre,
-des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours
-de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes,
-du bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme,
-la maladie. Balzac écrit: «Le docteur Dubois frémissait de ma vie.»
-Et, au milieu de tout cela, on ne constate pour ainsi dire pas un
-affaissement, un découragement, un doute, un arrêt. Il va toujours plus
-ardent, plus précis à mesure qu'il va. L'esprit infatigable soutient le
-corps surmené; il le relève, défaillant. Loin d'être accablé, écrasé
-par les besognes du présent, aux courtes heures du repos, il conçoit
-avec une lucidité merveilleuse les besognes de l'avenir. Balzac ne
-s'est pas reposé le septième jour. Quel exemple, pour nos chétives
-neurasthénies!</p>
-
-<p>Et il n'a vécu que cinquante et un ans!... Et non seulement, il a
-accompli une œuvre prodigieuse, mais il en a rêvé, mais il en
-a préparé une plus prodigieuse encore. Il a laissé des projets,
-parfaitement débrouillés, de livres, de pièces, d'affaires, que trois
-cents ans de vies humaines ne suffiraient pas à réaliser. Quand on
-lit ces émouvantes, ces stupéfiantes <i>Lettres à l'Étrangère</i>, quand
-on se penche au bord de ce gouffre, quand on regarde, quand on entend
-bouillonner, au fond, l'existence surhumaine de cet homme, on est pris
-de vertige.<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[p. 396]</a></span> Et l'on ne s'étonne plus que son cerveau ait pesé si
-lourd, et qu'il soit mort d'une hypertrophie du cœur.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'Académie n'a pas voulu de Balzac.</p>
-
-<p>M. Dupin disait à Victor Hugo:</p>
-
-<p>&mdash;Comment? Balzac, d'emblée, à l'Académie? Vous n'avez pas réfléchi...
-Est-ce que cela se peut?... Mais c'est que vous ne pensez pas à une
-chose: il le mérite.</p>
-
-<p>Il le méritait; et aux yeux de MM. de Barante, Salvandy, Vitet,
-de Noailles, de Ségur, Saint-Aulaire, Lebrun, Patin, Pongerville,
-Villemain, Tissot, Scribe, Viennet, etc., c'était, en effet,
-impardonnable.</p>
-
-<p>Mais le méritait-il vraiment? Comment, en quelque sorte, légitimer une
-telle œuvre, si subversive, si dissolvante, si immorale? Comment
-couvrir, de ce respectable habit vert, un homme qui, monarchiste,
-catholique, mais emporté par la puissance de la vérité au delà de ses
-propres convictions, bouleversait si audacieusement l'organisation
-politique, économique, administrative de notre pays, étalait toutes les
-plaies sociales, mettait à nu tous les mensonges, toutes les violences,
-toutes les corruptions des classes dirigeantes, et, plus que n'importe
-quel révolutionnaire, déchaînait dans les âmes «les horreurs de la
-révolution»? Est-ce que cela se pouvait?</p>
-
-<p>Et puis encore, Balzac avait mauvaise réputation. Il n'administrait pas
-son nom et son œuvre en bon père de famille. Ce n'était même pas
-un bohème,&mdash;et l'on sait qu'un bohème est innacadémisable,&mdash;c'était
-quelque chose de bien pis.</p>
-
-<p>L'Académie admet qu'on soit ivrogne, débauché, voleur, parricide,
-athée, et même qu'on ait du génie,<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[p. 397]</a></span> pourvu que l'on soit très duc,
-très cardinal, ou très riche, pourvu aussi que cela ne se sache pas,
-ou qu'elle soit seule à le savoir. Indulgente au mal qu'on ignore,
-elle est impitoyable au malheur qui se sait. Elle ne pouvait ignorer
-que Balzac fût affreusement gêné dans ses affaires. Il avait eu des
-entreprises désastreuses, avait failli sombrer dans une faillite
-retentissante. Il avait des dettes, des dettes vilaines, qu'il se tuait
-à payer et dont, en fin de compte, il est mort. Comme un sanglier,
-au milieu des chiens, il fonçait sur toute une meute de créanciers,
-avides et bruyants. Cela manquait par trop d'élégance. Aucun respect
-de la propriété, d'ailleurs. Généreux et fastueux, comme tous ceux
-qui n'ont rien, l'argent ne lui tenait point aux doigts, l'argent des
-autres. Il achetait des bijoux, des vieux meubles historiques, des
-terrains, des maisons de ville, des maisons de campagne, s'offrait,
-au mois de janvier, des paniers de fraises, des corbeilles de pêches,
-qu'il dévorait, dit un chroniqueur du temps, avec une «gourmandise
-pantagruélique». Il paraît que «le jus lui en coulait partout». Est-ce
-que M. Viennet, poète obscur, vénérable et facétieux, se livrait à de
-telles débauches, lui?... Il mangeait à son dessert des figues sèches,
-comme tout le monde...</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il paie d'abord... qu'il vive petitement... nous verrons ensuite,
-disait M. Viennet.</p>
-
-<p>Balzac n'a pas payé... Il n'a payé qu'en chefs-d'œuvre: monnaie qui
-n'a pas cours à l'Académie.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ses affaires? On s'en est beaucoup moqué; on s'en moque encore. De
-la naïveté, peut-être; de l'indélicatesse, qui sait? En tout cas, de
-l'ignorance et de la<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[p. 398]</a></span> féerie. C'est le point faible, la fêlure, dans
-cette organisation si robuste. D'ailleurs, comment attendre quelque
-chose de sérieux de quelqu'un qui fait des romans?</p>
-
-<p>M. de Rothschild, qu'il voyait fréquemment, et dont nous est resté,
-dans son Nucingen, un si surprenant et inoubliable portrait, s'en
-amusait comme d'une bonne farce. Les plus indulgents, ses admirateurs
-mêmes, plaidaient que Balzac était un grand constructeur de chimères;
-pour parler plus prosaïquement, un fou. D'autres commentaient cette
-image par ce mot: un faiseur.</p>
-
-<p>Les gens de finances sont en général fort bornés, et orgueilleux avec
-médiocrité. Ils manquent de culture, d'imagination, de générosité
-d'esprit, dans un métier où il en faut beaucoup. Ils n'ont que de la
-routine dans une aventure où il n'en faut pas du tout. Concevoir une
-affaire, c'est concevoir un poème. L'homme d'affaires, qui n'est pas,
-en même temps, un idéaliste, un poète, ce n'est rien... rien qu'un
-escroc, la plupart du temps.</p>
-
-<p>Balzac était poète. Il avait la passion des belles et grandes
-ordonnances; il ne suivait pas les idées, il les devançait. De même
-qu'il lui suffisait d'un mot, pour reconstituer, dans sa vérité
-logique, tout un être humain, de même il lui suffisait d'un fait,
-quelquefois,, d'un menu fait, pour découvrir et créer d'un coup le
-drame d'une affaire. Il la concevait, la débrouillait, la bâtissait,
-avec la même imagination puissante, la même faculté de divination, la
-même netteté carrée que ses livres. Il eût étonné et fait réfléchir des
-hommes moins prévenus, moins bassement théoriques que des financiers,
-par l'abondance, la justesse de ses renseignements techniques, la
-connaissance et souvent la prescience de la valeur géologique,
-économique, des divers pays de l'Europe. Chimériques, sans doute,<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[p. 399]</a></span>
-étaient ses affaires, en cela, surtout, qu'elles venaient toujours
-trop tôt. Quand on veut de la gloire immédiate ou de l'argent, il
-faut toujours venir après... après quelqu'un. Le génie sème et passe.
-L'habileté reste, attend et récolte. Balzac a semé. Souvent sa semence
-fut bonne. Beaucoup, parmi ses affaires dont on riait, d'autres, plus
-tard, les ont réalisées. Épilogue connu.</p>
-
-
-<p class="p2">Cette œuvre, qui est une œuvre d'âpre psychologie et, en
-dépit de son culte pour l'argent, une œuvre de critique sociale
-pessimiste, est, en meme temps, une œuvre de divination universelle.
-Solidement établie sur le contemporain, elle engage et prédit
-l'avenir. Balzac est aussi à l'aise dans demain que dans aujourd'hui.
-Ses conceptions financières feraient honneur à un économiste
-révolutionnaire. Il entrevoit des directions nouvelles au mouvement
-des fonds d'État, des solutions hardies aux problèmes agraires. Il
-rédige des dispositifs pratiques, ingénieux, sur des sociétés de
-secours mutuels, comme par exemple, la Société des Gens de lettres,
-qui est sortie de son cerveau. (Elle semble, d'ailleurs, l'avoir bien
-oublié, car elle refusa, du génie d'Auguste Rodin, son effigie, comme
-l'Académie avait refusé, du génie de Victor Hugo, sa personne.) Il
-rêve et prépare toute une révolution de la librairie, par la création
-du livre à bon marché. Son sens de la vie, de l'orientation de la
-vie, lui fait découvrir, avant tout le monde, la valeur spéculative
-des terrains, dans certains quartiers de Paris, alors déserts, et
-maintenant devenus le centre de l'activité et de la richesse. Il se
-réjouit d'avoir acheté un bout de terrain à Sèvres. Plus de quinze
-ans avant l'établissement des chemins de fer en France, il écrit:
-«Nous aurons, un jour, un chemin de fer entre Paris et Brest. Et
-l'on construira une gare, tout près<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[p. 400]</a></span> de ma maison. Faites comme moi,
-achetez... achetez!...» Sa maison, c'étaient les Jardies. La gare
-y est. Mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que, plus tard, aux
-Jardies, M. Rouvier, M. Étienne, M. Thompson, M. Joseph Reinach,
-célébreraient un culte, et que ce culte ne serait pas celui de Balzac,
-mais celui de Gambetta.</p>
-
-
-<p class="p2">Des moralistes ont voulu prouver que Balzac avait inventé, de toutes
-pièces, des mœurs, des compartiments, sociaux, tout un monde
-artificiel,&mdash;le monde de Balzac, comme on l'appela, pour l'opposer
-au monde de la réalité,&mdash;que, toute une catégorie d'ambitieux,
-d'aigrefins, d'aventuriers séduits par les vices brillants, l'amoralité
-triomphante de son œuvre, s'étaient en quelque sorte, moulé l'âme
-sur celle de ses imaginaires héros. C'est une sottise. Il ne les avait
-pas inventés, il les avait prévus, comme il avait prévu aussi Wagner et
-le wagnérisme, comme il avait, malgré ses notions confuses de l'art,
-entrevu ces hauteurs où resplendit, aujourd'hui, le nom d'Auguste Rodin.</p>
-
-<p>On m'a conté qu'un jour, causant avec des amis, Balzac imaginait, en
-riant,&mdash;riait-il autant qu'on veut bien le croire?&mdash;un moyen sûr,
-rapide, de gagner beaucoup d'argent, assez d'argent pour fonder un
-grand journal, un journal d'influence et d'intérêts, tel qu'il en avait
-eu souvent la hantise.</p>
-
-<p>&mdash;Rien de plus simple, expliquait-il, et à la portée de toutes les
-intelligences. Il s'agirait de faire paraître une petite feuille
-hebdomadaire, qu'on appellerait <i>Le Journal des Médecins.</i> Cette
-feuille ne contiendrait rien d'autre que la liste des morts de la
-semaine, avec le nom du médecin en regard de chaque mort. On la
-distribuerait dans les rues, comme un prospectus... Vous voyez d'ici
-les médecins... Ce serait énorme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[p. 401]</a></span></p>
-
-<p>Et Balzac riait, à grands éclats, de cette invention.</p>
-
-<p>Or, quelques années après, un Américain, à bout de ressources, qui
-ignorait absolument cette boutade de Balzac, qui ignorait même Balzac,
-réalisait cette idée de Balzac. Elle fut le point de départ d'une des
-plus grosses fortunes, et d'un des plus grands journaux du monde.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Les bruits les plus fâcheux circulaient sur Balzac, colportés et
-grossis par ses ennemis. Non seulement il était Rubempré et Vautrin; il
-était aussi Mercadet. Des éditeurs, des imprimeurs, des directeurs de
-journaux se plaignaient vivement de sa mauvaise foi, de son habileté
-scabreuse. Ces pauvres gens pleuraient d'avoir été «roulés» par lui
-avec la plus étonnante maestria. Ils l'accusaient d'indélicatesse,
-parce que, connaissant comme un avoué toutes les roueries de la
-procédure, il se défendait, souvent victorieusement, contre leur
-rapacité. Ne racontait-on pas aussi qu'il vivait de ses maîtresses?
-N'affirmait-on pas qu'il avait emprunté, d'une façon frisant
-l'escroquerie, une très grosse somme d'argent, à Mme D..., la femme
-d'un imprimeur qui l'adorait? Ne disait-on pas enfin qu'il devait,
-avant son mariage, près de deux cent mille francs, à Mme Hanska?...</p>
-
-<p>Il y avait un peu de vrai, dans toutes ces histoires malsonnantes,
-mais du vrai mal compris, du vrai déformé, comme toujours. Il ne
-s'en est pas caché. Les <i>Lettres à l'Étrangère</i>, qui, malgré les
-beaux cris d'amour, les beaux cris d'orgueil, les exaltations de la
-confiance en soi, les débordements d'une personnalité ivre d'elle-même,
-et malgré cette jactance énorme, qui le fait se gonfler jusqu'à la
-bouffonnerie, sont le plus<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[p. 402]</a></span> émouvant, le plus angoissant martyrologe
-qui se puisse imaginer d'une vie d'artiste, ces lettres contiennent
-des aveux, voilés, il est vrai, des histoires obscures, sans doute,
-mais reconnaissables pour qui connaît, un peu, l'existence secrète de
-Balzac. Il y est souvent question d'une «dette sacrée». Ne serait-ce
-point une allusion au prêt de Mme D...? Nous pouvons tout croire d'un
-homme dont la vie a été l'argent, l'argent partout, l'argent toujours:
-«L'argent, écrit Taine, fut le persécuteur et le tyran de sa vie; il en
-fut la proie et l'esclave, par besoin, par honneur, par imagination,
-par espérance. Ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail,
-l'y enchaîna, l'y inspira, l'y poursuivit dans son loisir, dans ses
-réflexions, dans ses rêves, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima
-ses caractères, et répandit sur toute son œuvre le ruissellement
-de ses splendeurs.» Le ruissellement de ses douleurs aussi et de ses
-hontes.</p>
-
-<p>Qu'on se reporte un instant à ces lettres, où l'auteur de <i>La Comédie
-humaine</i> évoque un prodigieux enfer du travail et de l'argent; qu'on
-se rappelle les nécessités terribles, les terribles échéances où
-chaque fin de mois l'accule; l'huissier à ses trousses, sa mère qui
-le harcèle, l'avenir engagé, les déchirements de son foie et les
-étouffements de son cœur: le roman qu'il doit livrer, pour le
-lendemain; ses nuits, au sortir d'un dîner mondain, ou d'un soir
-d'Opéra, passées à écrire, à écrire, à écrire! À propos de <i>Modeste
-Mignon</i>, il annonce joyeusement à son amie: «Encore soixante-dix
-feuillets de mon écriture... Ce sera fini demain.» Dans ce labeur de
-forçat, dans ce qui eût été, pour tout autre, un délire épuisant, il
-ne perd pas pied, une seule minute. Il conserve intacte, la maîtrise
-de son cerveau. Il songe à tout, aux plus petites choses. Il crayonne
-de<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[p. 403]</a></span> malicieux portraits, raconte, avec enjouement, des anecdotes
-spirituelles, sur la princesse Belgiojoso, Mme de Girardin, la comtesse
-Potocka. Il se promet d'aller, le lendemain, chez le joaillier, voir
-où en est la bague, commandée pour sa chère Constance Victoire, et
-dont il a donné le dessin. Il se charge de l'achat de ses gants, de
-l'emplette de mille menus bibelots. Avec une netteté, un sens pratique
-et retors d'homme d'affaires et d'homme de loi, il soumet à sa Line un
-plan complet de réorganisation de sa fortune, lui explique, avec une
-compétence d'agronome, quel parti nouveau elle peut tirer de ses terres
-incultes, lui indique, avec une clairvoyance de banquier, un placement
-plus judicieux de son argent. Il la guide dans ses procès, dans ses
-revendications, dans la situation embrouillée et difficile où l'a
-laissée la mort de son mari, et cela en un pays dont il connaît à peine
-les mœurs et les formes judiciaires.</p>
-
-<p>Qu'on se rappelle encore les espoirs obstinés, les rêves grandioses de
-la moisson future, toute proche, la confiance presque sauvage qu'il
-a en son génie. Et voyez-le faire, le plus loyalement du monde, la
-balance entre ses dettes d'aujourd'hui et ses triomphes assurés de
-demain. Que sont ses dettes?... Rien. Que pèsent ses dettes? Rien, en
-vérité, mais rien, rien!... N'a-t-il pas son œuvre, chaque jour
-agrandie, chaque jour plus populaire, qui lui réserve des millions?...
-N'a-t-il pas ses affaires qui lui représentent des milliards? Alors, il
-prend, comme il peut, où il peut, de légères avances sur cette fortune
-certaine, avances qu'il remboursera, plus tard, demain, ce soir,
-peut-être au centuple...</p>
-
-<p>Et les chimères se pressent, montent de partout, l'enveloppent de
-leurs caresses, et chantent autour de lui. Leurs voix le bercent et le
-raniment. Il en oublie sa<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[p. 404]</a></span> détresse; il en oublie jusqu'aux affreuses
-douleurs qui lui écartèlent les os de la poitrine. Elle et lui, elle,
-la Line, la Linette, et le cher Minou, lui, le bon, le grand, le
-sublime Noré, ils touchent enfin au bonheur si longtemps attendu...
-Ils auront un palais, comme des rois, vivront dans un merveilleux
-décor d'art, de fêtes, de domination; ils verront Paris, l'univers, à
-leurs pieds. Est-ce pour quelques misérables cent mille francs qu'il
-va ralentir, arrêter l'essor de son génie, renoncer à ses magnifiques
-créations, voler à l'amour qui s'y exalte, voler au monde qui s'en
-éblouit, une gloire dont il se sent tout rempli, mais à qui il faut
-donner à manger de l'argent, de l'argent encore, et toujours de
-l'argent?</p>
-
-
-
-<hr/>
-<p class="caption"><a name="La_femme_de_Balzac" id="La_femme_de_Balzac">La femme de Balzac.</a></p>
-
-
-<p>Et me voici au drame le plus et aussi le moins connu de la vie de
-Balzac: son mariage. Bien que nous soient encore obscurs certains
-épisodes de cet extraordinaire roman d'amour qui fut, en même temps
-que la méprise de deux cœurs trop littéraires, la chute finale de
-deux ambitions pareillement déçues, j'y ajouterai, peut-être, quelques
-éclaircissements. Je m'empresse de dire à qui je les dois: au peintre
-Jean Gigoux, qui fut mêlé très intimement, aussi intimement que Balzac,
-à la vie de Mme Hanska. Pour authentifier certains faits graves dont
-un, au moins, de la plus grande horreur tragique, je n'ai, il est
-vrai, que des confidences parlées. Mais pourquoi voulez-vous que
-les confidences parlées soient moins véridiques que les confidences
-écrites? Elles ont, au contraire, toutes chances de l'être davantage.
-Jean Gigoux était très vieux, quand il me les fit,<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[p. 405]</a></span> très désillusionné.
-Il n'avait plus d'orgueil. J'ai toujours pensé qu'il lui avait fallu
-un grand courage, ou un grand cynisme&mdash;ce qui est souvent la même
-chose,&mdash;pour aller jusqu'au bout de sa confidence.</p>
-
-<p>Tout le monde sait comment Balzac connut Mme Hanska. En somme,
-l'histoire la plus banale: une lettre d'admiration enthousiaste,
-trouvée par lui, chez Léon Gosselin, son éditeur, le 28 février 1832.
-Elle venait du fond de la Russie, était signée: L'<i>Étrangère.</i> Balzac
-était très vaniteux. Il avait tous les grands côtés, si l'on peut
-dire, de la vanité; il en avait aussi tous les petits. Cette lettre
-le ravit, exalta immensément son amour-propre d'homme et d'écrivain.
-Malheureusement, nous n'avons pas cette lettre... On suppose que Balzac
-la brûla, avec beaucoup d'autres, de même origine, à la suite d'un
-drame violent, survenu, en 1847, croit-on, entre Mme Hanska et lui.
-Ce que nous savons de cette lettre, c'est par Balzac lui-même, qui a
-dit à Mme Surville, à quelques amis, qu'elle était admirable, qu'elle
-révélait «une femme extraordinaire». Ce fut en vain qu'il s'ingénia à
-en découvrir l'auteur. Sept mois après, il en recevait une autre...
-Celle-là, nous l'avons. Elle est bien romantique, bien emphatique et
-bien sotte, et, déjà, elle glisse fâcheusement de la littérature dans
-l'amour.</p>
-
-<p>Il y est écrit, textuellement, ceci:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Vous devez aimer et l'être; l'union des anges doit être
-votre partage; vos âmes doivent avoir des félicités
-inconnues; l'Étrangère vous aime tous les deux et veut être
-votre amie... Elle aussi, sait aimer; mais c'est tout... Ah!
-vous me comprendrez!»</p></blockquote>
-
-<p>Plus loin:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>«Votre carrière est brillante, semée de fleurs suaves et
-embaumées.»</p></blockquote>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[p. 406]</a></span></p>
-
-<p>On lui offrait, cette fois, un moyen, un peu mystérieux, de
-correspondre. Beaucoup eussent jeté ces lettres au panier, car je
-suppose qu'en ce temps-là les correspondantes littéraires, semblables à
-celles d'aujourd'hui, n'étaient, le plus souvent, que de très vieilles
-femmes hystériques ou réclamières... Balzac conserva pieusement ces
-lettres, y répondit.</p>
-
-<p>Au cours de cette correspondance, il apprit, non sans une joie
-enivrée, que l'Étrangère était une grande dame... Naturellement, elle
-était jeune, belle, comtesse, «colossalement riche», mariée à un
-homme qu'elle n'aimait pas, supérieure par l'intelligence et par le
-cœur à toutes les autres femmes. Cet esprit si averti, si aigu, si
-profondément humain, croyait, avec une ferveur théologale, aux grandes
-dames. Comme M. Paul Bourget, à qui ce trait commun suffit pour vouer à
-Balzac une admiration passionnée, et pour se croire lui-même un Balzac,
-il raffolait de titres et de blasons. Tout de suite, il se mit à aimer,
-éperdument, la grande dame inconnue. Tout de suite, pour conquérir
-son estime, pour émouvoir sa sensibilité, il étala, devant elle, sa
-vie difficile, lui confia ses projets, ses rêves, ses rancœurs,
-ses luttes incessantes, le long martyre de son génie. Son imagination
-aidant, il bâtit, sur la fragilité distante de cet amour, le plus
-merveilleux de ses romans, et, peut-être, déjà, la plus solide de ses
-affaires.</p>
-
-<p>Barbey d'Aurevilly, qui aimait toujours à parler de Balzac et de ce qui
-avait rapport à Balzac, m'a fait de la comtesse Hanska ce portrait.
-Elle était d'une beauté imposante et noble, un peu massive, un peu
-empâtée. Mais elle savait conserver dans l'embonpoint un charme très
-vif, que pimentaient un accent étranger, délicieux, et des allures
-sensuelles «fort impressionnantes». Elle avait d'admirables épaules,
-les<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[p. 407]</a></span> plus beaux bras du monde, un teint d'un éclat irradiant. Ses yeux
-très noirs, légèrement troubles, inquiétants; sa bouche épaisse et
-très rouge, sa lourde chevelure, encadrant, de boucles à l'anglaise,
-un front d'un dessin infiniment pur, la mollesse serpentine de ses
-mouvements, lui donnaient, à la fois, un air d'abandon et de dignité,
-une expression hautaine et lascive, dont la saveur était rare et
-prenante. Très intelligente, d'une culture étendue mais souvent
-brouillée, trop «littéraire» pour être émouvante, trop mystique pour
-être sincère, elle aimait, dans la conversation, s'intéresser aux plus
-hautes questions, où se révélait l'abondance de ses lectures, bien plus
-que l'originalité de ses idées. Elle n'était ni spirituelle, ni gaie,
-et manifestait, en toutes choses, une grande exaltation de sentiments.
-Au vrai, un peu déséquilibrée, et ne sachant pas très bien ce qu'elle
-voulait...</p>
-
-<p>&mdash;En somme, me disait d'Aurevilly, telle quelle, elle valait la peine
-de toutes les folies.</p>
-
-<p>Il ne l'avait connue qu'après la mort de Balzac, et pas longtemps. Il
-m'avoua que la continuelle présence de Jean Gigoux, dans la maison
-de la rue Fortunée, sa vulgarité conquérante d'homme à femmes, son
-cynisme à se vautrer dans les meubles de Balzac, son affectation de
-rapin à «cracher sur ses tapis», lui furent vite une chose intolérable,
-odieuse... À peine présenté chez Mme de Balzac, il ne reparut plus
-chez elle. Mais, jusqu'à la fin de sa vie, il avait conservé, de cette
-figure entrevue, un souvenir impressionné.</p>
-
-<p>Nous ne connaissons guère Mme Hanska que par les lettres de Balzac,
-car je veux négliger ici les indications qui me viennent de Jean
-Gigoux (Elles pourraient paraître suspectes et d'une psychologie
-bien courte). Et encore, nous ne pouvons pas toujours<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[p. 408]</a></span> nous fier à
-Balzac, qui ment, souvent, comme tous les amoureux. Sa folle vanité
-le porte, à son insu, aux exagérations les moins acceptables. Il a la
-manie de ne nous montrer jamais Mme Hanska qu'à travers lui-même. Et
-puis, n'a-t-on pas prétendu que les <i>Lettres à l'Étrangère</i> étaient un
-document, par endroits, fort discutable? N'a-t-on pas affirmé que Mme
-Hanska, après la mort de Balzac, en avait fait ou refait les parties
-d'amour? Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans cette accusation. Elle me
-paraît, à moi, bien risquée. Les raisons qu'on en donne ne m'ont point
-convaincu, car tout se tient dans ces lettres. Elles sont d'une si
-belle et forte coulée, elles marquent une telle empreinte personnelle,
-qu'on ne saurait admettre la possibilité d'une révision ultérieure.
-Quoi qu'il en soit, nous sommes réduits, quant à cette figure et à son
-caractère vrai, à des références mal contrôlées, et, pire, à de simples
-hypothèses. Si proche de nous, pourtant, un voile nous la cache qui ne
-sera pas levé de sitôt.</p>
-
-<p>On peut reconstituer l'état d'esprit de Mme Hanska, lorsqu'elle résolut
-d'écrire sa première lettre à Balzac. Reléguée au fond de l'Ukraine,
-avec un mari plus âgé qu'elle, peu sociable, et préoccupé seulement
-d'intérêts matériels, elle s'ennuyait. Seule, ou à peu près, dans cette
-sorte d'exil, au milieu d'un pays puéril et barbare, elle ne trouvait
-pas à occuper son imagination ardente et son cœur passionné. C'était
-la femme incomprise et sacrifiée. À défaut d'action sentimentale, elle
-lisait beaucoup et rêvait plus encore. Et, de lectures en rêveries,
-elle se sentait très malheureuse. Les écrivains français, qui sont
-ceux qui savent le plus et le mieux parler d'amour, l'attiraient
-particulièrement, et, par-dessus tous les autres, ce Balzac dont elle
-avait<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[p. 409]</a></span> compris tout de suite le génie, et dont la célébrité, avec tout
-ce qu'elle comportait alors d'un peu scandaleux, l'enflamma. Très
-vivement, elle s'éprit de cette existence parisienne, voluptueuse,
-aventureuse et surmenée, qu'il peignait avec de si éclatantes
-couleurs; elle s'extasia devant ces figures de femmes, cœurs de
-feu, cœurs de larmes, cœurs de poison, où elle retrouvait, en
-pleine action, dans des décors d'une fièvre si chaude, tous ses rêves,
-et ce furieux élan de vie, de toute vie, qui se brisait, sans cesse,
-aux murs de ce vieux château silencieux et froid, aux faces et aux
-surfaces mortes de ses moujicks et de ses étangs. Donc, ce qui la
-poussa d'abord vers Balzac, ce fut son désœuvrement sentimental,
-ce fut sa reconnaissance étonnée pour un homme qui précisait, qui
-résumait si bien, tous les intimes enivrements, tous les secrets
-désirs de la femme; ce fut aussi quelque chose de plus vulgaire,&mdash;il
-est permis de le supposer,&mdash;un instinct de bas-bleu qui espère
-profiter de l'illustration d'un grand poète, en engageant avec lui
-une correspondance que la postérité recueillera, peut-être. Le cas
-n'est point rare, et il est presque toujours fâcheux. Que pouvons-nous
-attendre d'émouvant, d'élégant, de naturel, de quelqu'un qui pose
-devant un tel objectif?</p>
-
-<p>Pourtant, il n'est point douteux que Mme Hanska et Balzac se sont
-passionnément aimés, et que leur amour a dépassé, du moins au début,
-l'attrait piquant d'une correspondance mystérieuse, les calculs de
-l'intérêt, les combinaisons d'une mutuelle ambition. Tout cela ne
-viendra qu'après.</p>
-
-<p>Comment ne se seraient-ils pas aimés? Pour entretenir, pour exalter
-leur amour, ils avaient deux toniques puissants, deux excitants
-admirables: l'imagination et la distance. Depuis 1833, date de leur
-première<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[p. 410]</a></span> rencontre, à Neufchâtel, qui fut d'une mélancolie si comique,
-jusqu'en 1848, date du dernier voyage en Russie de Balzac, ils ne se
-sont vus que quatre fois. Quatre fois en quinze ans! Trois fois à
-Wierszchownia; une fois à Paris où, après la mort de son mari, Mme
-Hanska est venue, avec sa fille, faire un court séjour, sous un nom
-d'emprunt... Pour des êtres qui vivaient surtout par le cerveau, quel
-meilleur moyen que l'absence d'éterniser un sentiment qui ne résiste
-pas, d'ordinaire, aux désenchantements quotidiens de la présence, aux
-brutalités du contact?</p>
-
-<p>Durant ces visites, la désillusion ne vient pas, ne peut pas venir.
-Balzac ne veut rien compromettre, et il est sous les armes. Il se
-surveille, il se maîtrise. Il met un frein aux débordements de sa
-personnalité; il adoucit les rugosités de son caractère, ses manies. Il
-se fait câlin, félin, très tendre, enfant. Il est charmant et soumis.
-Et il est malheureux aussi, car, en plus de l'admiration et de la
-tendresse, il demande de la pitié. On le méconnaît, on le calomnie, on
-le persécute, lui qui n'est que grandeur, sublimité, génie! Il sait
-être gai à l'occasion, mélancolique, quand il faut l'être, à l'heure
-de ces crépuscules russes, si pénétrants et si profonds!... Avec son
-habileté coutumière, par de beaux cris, il sait exploiter tous les
-attendrissements d'une âme éprise et conquise. Même, dans leurs moments
-d'exaltation, ils ne se livrent jamais, et toujours ils se mentent.
-N'est-ce donc point là le parfait amour?</p>
-
-<p>Lorsque Balzac part, lorsqu'ils se quittent&mdash;pour combien de temps,
-hélas!&mdash;ils n'ont pas connu une seule minute de lassitude, de
-déception. Au contraire. L'absence va redonner plus de jeunesse,
-plus de force à la passion. Tous les deux, dans l'attente héroïque
-de se retrouver, ils vont faire une provision nouvelle<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[p. 411]</a></span> de joies, de
-chimères, d'espérances. Et les lettres recommencent plus pressées,
-plus ardentes, avec, çà et là, des brouilles légères, de petites
-coquetteries, de petites jalousies, pas sérieuses, pas douloureuses,
-et qui ne font que suralimenter leur adoration. Après ce repos, cette
-halte, Balzac reprend, plus intrépidement que jamais son collier de
-misère, sa vie haletante, son terrible labeur de forçat... et ses
-maîtresses. N'est-il pas merveilleux de penser que ce grand amour n'ait
-nui en rien à ses autres amours? De même qu'il écrivait quatre livres à
-la fois, de même il pouvait aimer quatre femmes en même temps. Il était
-assez riche d'imagination pour les aimer toutes!...</p>
-
-<p>Nous pouvons préciser le jour et même l'instant où l'idée d'épouser
-Mme Hanska s'empara résolument de l'esprit de Balzac. Tel que vous
-le connaissez, vous ne serez pas étonnés que cette idée lui vienne
-dès qu'il aura été mis, très vaguement d'ailleurs, au courant de la
-situation de l'Étrangère, et de ce qu'il peut en tirer. Il y a bien
-un mari. Mais le mari ne l'embarrasse pas... Il le supprime d'un
-trait, tout de suite. Il met sur le mari un <i>deleatur</i>, comme sur une
-faute typographique. Dans une lettre, où il a conté à sa sœur, Mme
-Surville, avec un enthousiasme de tout jeune gamin, l'entrevue de
-Neufchâtel, il écrit: «Et je ne parle pas des richesses colossales...
-Qu'est-ce que c'est que cela, devant un tel chef-d'œuvre de beauté?»
-Il y revient, pourtant, quelques lignes plus bas, ébloui... Et plus
-loin encore: «Pour notre mari, comme il s'achemine vers la soixantaine,
-j'ai juré d'attendre, et elle de me réserver sa main, son cœur...».
-Deux mois plus tard, à Genève, où il a suivi le couple, et où il est
-resté cinq semaines, le mariage est tout à fait décidé... Depuis,
-ils en parlent souvent, dans leurs lettres. Ce<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[p. 412]</a></span> sont, à chaque page,
-des allusions à cette échéance sans cesse reculée; ce sont les plans
-détaillés d'une union, qui semble, d'ailleurs, avoir été beaucoup plus
-désirée de Balzac que de Mme Hanska.</p>
-
-<p>Naturellement, il faut bien attendre que ce bon M. Hanski disparaisse.
-Son état de santé permet, du reste, de supposer qu'on n'attendra
-pas longtemps. M. Hanski, averti, ne met point d'opposition à ces
-projets posthumes. On prétend même qu'il les approuve, sinon qu'il les
-encourage. En dépit de son caractère difficile et de ses aspirations
-peu littéraires, ce Cosaque accommodant est au mieux avec Balzac et
-s'honore d'être son ami. Balzac l'a conquis, lui aussi, peut-être,
-par sa science agronomique... M. de Spoelberch de Lovenjoul possède
-et a publié une lettre, où ce gentilhomme exprime à l'auteur de <i>La
-Comédie humaine</i> son estime et son admiration. Quoique Balzac soit de
-bien courte noblesse, l'autre est assez flatté de savoir qu'un tel
-personnage le remplacera, un jour, sinon dans le cœur de sa femme
-qu'il n'a jamais eu, du moins dans son lit. Il y a dans toute cette
-histoire des dessous comiques que, malheureusement, l'on connaît mal.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'à Neufchâtel, le jour de la rencontre, Mme Hanska est
-assise, comme il est convenu, sur un banc de la promenade avec son mari
-et ses enfants. Pour se faire reconnaître, elle doit tenir, sur ses
-genoux, un roman de Balzac, bien en vue. Le livre y est, mais l'émotion
-de la pauvre femme est telle qu'elle ne s'aperçoit pas qu'elle l'a
-entièrement caché sous une écharpe. Un homme petit, gros, très laid,
-passe et repasse: «Oh! mon Dieu, se dit Mme Hanska, pourvu que ce
-ne soit pas lui!» Elle a vu enfin sa maladresse... Elle découvre le
-livre... L'homme aussitôt l'aborde...<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[p. 413]</a></span> Elle dit, toute pâle, dans un
-cri de désespoir: «C'est lui!... C'est lui!»... Et quelques instants
-après, «à l'ombre d'un grand chêne», pendant que M. Hanski s'en est
-allé, on ne sait où, ils échangent le premier baiser et le serment des
-fiançailles!</p>
-
-<p>Naturellement aussi, on attendra que Balzac ait payé ses dettes,
-rétabli ses affaires... Le temps de quelques mois, parbleu! Mais
-que d'accrocs, que de désillusions successives... Elles vont de mal
-en pis, ses affaires... Malgré les calculs optimistes, les chiffres
-mirobolants, où Balzac essaie de se leurrer, de la leurrer, les
-dettes s'ajoutent aux dettes; les difficultés s'accumulent sur les
-difficultés. Chaque jour, un obstacle nouveau. Mais il ne démord
-point de ses espérances; pas une seconde la confiance ne l'abandonne.
-En vue du mariage, toujours prochain, pour orner sa maison qu'il
-veut fastueuse et royale, il a acheté, à crédit, le plus souvent, de
-merveilleux meubles, des tableaux de vieux maîtres italiens, des tapis
-précieux, qu'il revend, ensuite, à perte, pressé qu'il est toujours par
-d'immédiats besoins d'argent. De son cabinet de Paris, il surveille
-et dirige les intérêts de Mme Hanska, s'inquiète du rendement de sa
-fortune, comme si elle était déjà sienne. Quels rêves de splendeur!
-Quelles géniales combinaisons! Quelles affaires n'a-t-il pas dû bâtir,
-sur cette richesse, et sur l'éclat de ce nom étranger qu'il va bientôt
-imposer à l'admiration de Paris!</p>
-
-<p>De son côté, Mme Hanska rêve d'une vie nouvelle, élargie. Elle a
-toujours les yeux tournés vers ce Paris où son ami vit et travaille, se
-débat, souffre et attend, vers ce Paris où sa beauté, sa supériorité
-intellectuelle, son aventure romanesque, et le grand nom de Balzac
-lui assurent une place exceptionnelle, privilégiée, retentissante...
-L'existence morne qu'elle mène, là-bas,<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[p. 414]</a></span> lui pèse de plus en plus.
-Elle a besoin d'action, d'expansion, grisée par la promesse de cette
-royauté féminine que Balzac agite, sans cesse, devant elle... Et son
-miroir lui dit, chaque jour, qu'elle vieillit un peu plus, que sa
-beauté ici se flétrit, là qu'elle s'alourdit dans la graisse. Il n'est
-que temps... Si intelligente qu'elle soit, Paris, du fond de ses terres
-lointaines, lui apparaît, comme à ces petits ambitieux de province,
-la ville unique, la ville féerique, où l'on peut puiser de tout, à
-pleines mains: plaisirs, triomphes, domination. Car c'était le temps
-romantique, où tous les désirs gravissaient la butte Montmartre, et, en
-voyant la ville étendue au-dessous d'eux, s'écriaient: «Et maintenant,
-Paris, à nous deux!»</p>
-
-<p>Pour hâter ce moment de la délivrance et de la conquête, elle aide
-Balzac, de sa bourse. Mais que peut cette aide qui vient, comme toutes
-les autres, tomber vainement dans un gouffre sans fond?</p>
-
-<p>Il semble pourtant, sans qu'on en démêle bien la cause profonde,
-qu'il y ait eu souvent, et de tout temps, même au temps des premiers
-bonheurs, comme des arrêts subits à la poussée de ses élans, et que des
-hésitations, sinon des peurs, traversent parfois, d'un vol inquiet, les
-si beaux rêves de la vie promise.</p>
-
-
-<p class="p2">Un peu avant février 1848, Balzac, trompant ses créanciers, a pu
-mettre une somme importante à l'abri de leurs revendications, toujours
-en vue de son mariage. Cette somme, sur les conseils du baron de
-Rothschild, il l'a convertie en actions du chemin de fer du Nord. Mais
-la fatalité le poursuit. Survient la Révolution, qui emporte tout. Les
-valeurs de Bourse sont tombées à rien. Il est ruiné. Ce fut un moment
-terrible et qui faillit l'abattre. Mais, ramassant les débris de<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[p. 415]</a></span>
-cette fortune, prenant ci, prenant là, engageant davantage un avenir
-engagé de tous les côtés, il n'hésite plus; il part pour la Russie. Il
-comprend nettement, cette fois, que tout est fini, qu'il est perdu,
-qu'il ne lui reste plus qu'une ressource: se marier. Coûte que coûte,
-il faut qu'il revienne à Paris avec une femme, c'est-à-dire avec
-une fortune. On peut chiffrer l'illusion vers laquelle il marchait.
-Rencontrant Victor Hugo, la veille même de son départ, il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je vais en Russie... Une affaire... J'en rapporterai dix
-millions.</p>
-
-<p>Durant les vingt mois que dura cette absence, que se passa-t-il entre
-Mme Hanska et lui? On ne le sait pas bien, ou plutôt on l'ignore
-totalement. Je crois que M. de Spoelberch de Lovenjoul ne possède, sur
-cette période, aucun document. Jean Gigoux lui-même ne m'en a parlé
-qu'en termes vagues. Ses souvenirs étaient très confus, disait-il. Il
-semble d'ailleurs que, dans son intimité avec Mme Hanska, Gigoux ne
-se soit jamais beaucoup préoccupé des choses du passé, et qu'il ait
-borné ses curiosités, presque uniquement pittoresques ou galantes,
-aux événements du présent, et encore à ceux seulement où il eut sa
-part d'action. Il croyait pourtant avoir entendu dire à Mme Hanska que
-Balzac avait eu beaucoup de peine à la décider. Elle avait réfléchi,
-voulait renoncer à une union qui avait subi tant d'entraves et ne la
-tentait plus. Il paraît aussi que Balzac avait énormément changé. Il
-perdait de sa séduction, de sa gentillesse, montrait une autorité
-despotique, de bizarres manies qui l'effrayaient. Son masque tombé,
-il devenait rude et violent. Et puis, il était très malade. Il avait
-eu, là-bas, des crises au foie, au cœur. La déchéance morale, la
-destruction physiologique commençaient... Enfin l'entourage de<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[p. 416]</a></span> Mme
-Hanska la détournait de ce mariage. On prétend même que l'Empereur y
-avait mis son veto... Ah! la pauvre femme était bien revenue de tous
-ses rêves!</p>
-
-<p>Il faut croire que la tenace éloquence de Balzac, ou peut-être la pitié
-de Mme Hanska, avait été plus forte que tout. Je me souviens, comme
-j'émettais cette hypothèse de la pitié, que Gigoux leva les bras au
-plafond, et qu'il dit avec un dur sourire ironique:</p>
-
-<p>&mdash;La pitié de Mme Hanska?... Ah! mon cher!</p>
-
-<p>Moi, je n'en sais rien... Mais je sais qu'il y avait des choses que
-Jean Gigoux ne pouvait pas comprendre.</p>
-
-<p>Ce qu'il y a de certain, c'est que, un soir du mois de mai 1850, Balzac
-rentrait à Paris, marié. Marié et presque mourant...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>M. de Spoelberch de Lovenjoul raconte que, ce soir-là, vers minuit,
-Balzac et sa femme descendirent de voiture, très fatigués, très énervés
-par le voyage, devant le n° 12 de l'avenue Fortunée. De Russie, il
-avait écrit à sa mère une longue et minutieuse lettre, dans laquelle
-il annonçait la date et l'heure de son retour, et lui recommandait
-de mettre les choses en ordre, en fête, dans la maison. Il voulait
-que tout y fût gai et souriant, pour les accueillir, les meubles, les
-bibelots à leur place... des lumières et des fleurs, partout... un
-souper joliment préparé. Il la priait, en outre, de rentrer chez elle,
-car il désirait ne lui présenter sa belle-fille que le lendemain,
-solennellement. Il attachait beaucoup d'importance à ces formes
-protocolaires. Mme de Balzac exécuta ponctuellement les ordres de son
-fils. Sa mission terminée, elle se retira, laissant la<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[p. 417]</a></span> maison parée,
-les fleurs, le souper, à la garde d'un domestique, qu'elle-même avait
-engagé pour la circonstance, et qui se nommait François Munck.</p>
-
-<p>Ils arrivent. Ils voient la maison tout illuminée. Ils sonnent.
-Rien ne leur répond. Ils sonnent encore. Rien. Toutes les fenêtres
-brillent; on aperçoit des fleurs, dans la lumière. Une grosse lampe
-éclaire les marches du perron... Mais rien ne bouge. Tout cela est
-immobile, silencieux, plus effrayant que si tout cela était noir. Que
-se passe-t-il donc? Balzac a peur. Il appelle, crie, frappe à grands
-coups, contre la grille. Rien toujours. Quelques passants attardés,
-croyant à un accident, à un crime, se sont assemblés, offrent leur
-aide. Ils unissent leurs efforts, leurs poings, leurs cris... En
-vain... Pendant ce temps-là, le cocher a déchargé les bagages sur le
-trottoir. La nuit est fraîche. Mme de Balzac a froid. Elle ramène plus
-étroitement sur elle les plis de son manteau, se promène, en tapant du
-pied sur le pavé. Elle s'impatiente. Balzac s'agite. Allant de l'un à
-l'autre, il explique aux passants:</p>
-
-<p>&mdash;C'est incroyable... Je suis M. de Balzac... Cette maison est ma
-maison... Je reviens de voyage... Nous sommes attendus. Ah! je n'y
-comprends rien!...</p>
-
-<p>L'un propose d'aller requérir un serrurier. Justement il en connaît
-un dans une rue voisine... Il s'appelle Marminia... C'est un bon
-serrurier...</p>
-
-<p>&mdash;Soit, consent Balzac, qui trouve pourtant ce moyen de rentrer chez
-soi un peu humiliant... Un serrurier... c'est cela... Car, enfin, M. de
-Balzac ne peut rester dans la rue, à une pareille heure de la nuit.</p>
-
-<p>Et, tandis qu'on attend le serrurier, on frappe toujours à la porte; on
-essaie de jeter des petits cailloux contre les fenêtres, on crie...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[p. 418]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Hé! Hé! Ouvrez donc!... C'est nous... Je suis M. de Balzac.</p>
-
-<p>Inutilement.</p>
-
-<p>D'autres passants arrivent. Mme de Balzac s'est assise sur une malle,
-très lasse, la tête dans ses mains. Balzac va, vient, explique toujours:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis M. de Balzac... Je n'aurais jamais cru... C'est
-extraordinaire!</p>
-
-<p>Enfin on amène le serrurier, qui enfonce la grille... Suivi de ses amis
-nocturnes, qui tiennent à le protéger contre on ne sait quoi, Balzac
-traverse la petite cour très vite, entre dans la maison. Et alors
-s'offre à ses yeux le plus surprenant spectacle. Le valet de chambre
-François Munck est devenu subitement fou. Il a saccagé le souper,
-éparpillé et cassé la vaisselle. Les meubles dansent dans les pièces;
-les fleurs partout jonchent les parquets. Une bouteille brisée achève
-de répandre, sur le tapis, un liquide mousseux. Et le malheureux se
-livre à mille extravagances. On s'empare de lui, on le maintient et
-on l'enferme à clé dans une petite chambre. Il se laisse faire, sans
-trop de résistance, et il rit plus qu'il ne se défend. Le calme revenu,
-Balzac remercie ses vaillants amis, s'excuse, les reconduit, fait
-rentrer les bagages dans la cour, et se couche. Il étouffe, il a la
-fièvre. Affalée dans un coin de la chambre, et de plus en plus énervée,
-Mme de Balzac ne songe même pas à quitter son manteau de voyage, et
-pleure «toutes les larmes de son corps».</p>
-
-<p>Ce petit drame l'impressionna vivement. Elle y vit les plus mauvaises
-présages.</p>
-
-<p>Hélas! une réalité plus douloureuse, qu'ils n'avaient pas osé s'avouer
-encore, avait précédé ces présages de malheur. Ce n'étaient plus des
-présages; c'était le fait brutal, inexorable, d'une situation définie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[p. 419]</a></span></p>
-
-<p>Ils revenaient mariés et ennemis.</p>
-
-<p>De tout ce grand amour, qu'avaient surexalté quinze ans d'absence, il
-avait suffi de quelques mois de vie commune pour qu'il ne restât plus
-rien... plus rien que de la déception, de la rancune et de la haine. On
-peut dire que leur véritable séparation date seulement de cet instant
-où ils entrèrent, rivés l'un à l'autre, dans la maison.</p>
-
-<p>Des scènes intimes, tragiques, des querelles domestiques qui suivirent
-cette lamentable arrivée au foyer, nous ne connaissons absolument
-rien... Elles durent être violentes et honteuses. Mais pas un document
-n'en demeure. S'il en exista jamais, ils ont certainement disparu
-dans le tri sévère que Mme de Balzac fit des papiers du grand homme,
-après la mort. Trois ans auparavant, Balzac avait brûlé toutes les
-lettres de Mme Hanska. Acte impulsif d'amoureux, sans doute. C'était
-maintenant à Mme de Balzac de détruire les lettres de Balzac. Acte de
-prudence réfléchie, peut-être. Sa mémoire bénéficiera-t-elle de cette
-regrettable absence de renseignements?... S'en aggravera-t-elle, au
-contraire? Je ne puis le juger.</p>
-
-<p>Je ne puis que me référer aux souvenirs de Jean Gigoux. Là, ils sont
-précis, et ils ont la valeur de témoins.</p>
-
-<p>Ce que j'y trouve, c'est que Balzac et sa femme ne se pardonnèrent
-point de s'être mutuellement trompés. Balzac savait maintenant que sa
-femme n'était point aussi riche qu'il le croyait... De la liquidation
-de ses affaires, de ses procès, elle avait, en somme, sauvé peu
-de chose, presque rien. Presque rien pour Balzac. Et ce mariage
-auquel il s'était, pour ainsi dire, férocement accroché, comme à sa
-dernière ressource, ce mariage qu'il avait pensé être le salut, la
-fin de ses embarras, l'apothéose de sa vie, n'était, en définitive,
-qu'un embarras<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[p. 420]</a></span> et une charge de plus. Belle encore, sans doute, et
-remarquablement douée par l'esprit? Mais qu'est-ce que cela, devant un
-tel effondrement de ses espérances?... Ce n'était pas de la beauté,
-ni de l'esprit, qu'il était allé chercher, là-bas, au fond de cette
-sauvage Ukraine... C'était de l'argent, toujours de l'argent... Et il
-n'y avait plus d'argent, du moins plus assez d'argent... Alors, tout
-était à recommencer.</p>
-
-<p>Et elle?... Voilà donc où aboutissaient les promesses de triomphes
-mondains, de gloire littéraire, de vie adulée, enivrée, les rêves
-de domination universelle, par quoi, durant quinze ans, on l'avait
-engourdie, leurrée, volée, et finalement enchaînée à un cadavre!...
-Ils aboutissaient à cette maison gardée par un fou, à cette
-maison disparate et désordonnée, comme l'existence même de son
-propriétaire..., à cette maison qui criait la hâte, la fièvre d'une
-vie de fille ou de bohème, le luxe précaire, les sursauts de l'au
-jour le jour, la misère du lendemain, à cette maison avec ses pièces,
-ici, pleines d'un bric-à-brac parfois douteux et truqué, là, vides,
-désolées, et où était figurée, à la craie, sur les murs nus, la place
-des meubles vendus, ou des meubles à acheter... Ils aboutissaient à cet
-homme, ridiculement laid, isolé de tout et de tous, traqué par toute
-sorte de créanciers, sans amis, sans liens de famille, ruiné d'argent,
-perdu de santé, dont la grosse chair sentait déjà la pourriture et la
-mort!... Avec quelle amertume elle dut se reprocher cette phrase de sa
-première lettre: «l'union des anges doit être votre partage», qui avait
-été le point de départ de tout ce malheur!...</p>
-
-<p>Ils s'étaient dupés l'un l'autre, l'un par l'autre, ayant cru,
-sincèrement, qu'on peut transformer, en élans spirituels, en
-exaltations amoureuses, ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus précis
-dans le désir<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[p. 421]</a></span> humain... Et quinze ans... quinze ans de projets, de
-rêves, d'idéal fou, de mensonges, pour constater, en un jour, cette
-double méprise et cette double chute!...</p>
-
-<p>Dès lors, ce fut fini.</p>
-
-<p>Huit jours après leur arrivée à Paris, excédés de reproches, fatigués
-de dégoûts, ils résolurent de vivre, à part, dans la maison, sachant
-mettre plus de distance d'une chambre à l'autre, qu'il y en avait de
-Paris à Wierszchownia. Et ils ne se rencontrèrent plus, même aux repas.</p>
-
-<p>D'ailleurs, Balzac était presque toujours alité. Un cercle de fer se
-resserrait, de plus en plus, sur sa poitrine. Il passait ses nuits à
-suffoquer, cherchant vainement, devant la fenêtre ouverte, à happer
-un peu de cet air qui ne pouvait plus dilater ses poumons. Ses jambes
-enflaient, suintaient; l'œdème gagnait le ventre, le thorax. Il ne
-se plaignait pas, ne désespérait pas. Confiant, comme il avait attendu
-la fortune, il attendait la guérison, pour se remettre au travail,
-avec une jeunesse, une énergie, un immense besoin de créer, qui le
-soutinrent jusqu'à l'agonie. Au milieu de la putréfaction de ses
-organes, le cerveau demeurait sain, intact. L'imagination y régnait en
-souveraine immaculée. Il ne cessait de faire des projets, des projets,
-des plans de livres, des plans de comédies, accumulait des matériaux
-pour l'œuvre à venir... Il n'avait rien perdu de sa fécondité
-merveilleuse. Chaque jour, il demandait à son médecin, le fidèle
-Nacquart:</p>
-
-<p>&mdash;Pensez-vous que demain je puisse reprendre la besogne?... Hâtez-vous.
-Il le faut... Il le faut...</p>
-
-<p>Mme de Balzac, elle, inquiète, nerveuse, désemparée, courait la ville.
-Elle avait retrouvé des parentes polonaises, des amis russes. Un jour,
-dans un de ces salons, où elle fréquentait, elle rencontra le peintre
-Jean Gigoux,<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[p. 422]</a></span> qui lui offrit de faire son portrait. Il était très beau;
-il avait les muscles durs, la joie bruyante, de longues moustaches de
-guerrier gaulois. Elle se donna à lui rageusement, furieusement.</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="La_mort_de_Balzac" id="La_mort_de_Balzac">La mort de Balzac.</a></p>
-
-
-<p>Je laisse à Jean Gigoux le soin de raconter la mort de Balzac, en cette
-terrible journée du 18 août 1850. Ce récit, le voici, tel que je le
-tiens de lui, tel que je l'ai noté, le soir même, en rentrant chez moi.
-Je n'y change rien... Je ne le brode, ni ne le charge, ni ne l'atténue.</p>
-
-<p>C'était, dans son atelier, parmi toutes les belles choses, toutes les
-belles œuvres qu'il avait rassemblées. Il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Victor Hugo a raconté, dans <i>Choses vues</i>, la mort de Balzac. Ces
-pages sont extrêmement belles et poignantes. Je n'en connais pas de
-plus puissamment tragiques, mais elles sont un peu inexactes, en ce
-sens qu'elles ne montrent pas encore assez l'abandon dans lequel mourut
-le grand écrivain. Peut-être Hugo, qui admirait, qui aimait beaucoup
-Balzac, a-t-il reculé devant l'horreur de la vérité? La vérité vraie
-est que Balzac est mort abandonné de tous et de tout, comme un chien!</p>
-
-<p>À ce mot de «chien», un grand épagneul roux, qui dormait, roulé en
-boule sur le tapis, remua la queue et tourna la tête vers son maître.</p>
-
-<p>&mdash;Non... non... fit celui-ci, qui se pencha pour caresser le poil
-soyeux de l'animal... sois tranquille, mon<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[p. 423]</a></span> garçon... Tu ne crèveras
-pas comme Balzac, toi!... on te fermera les yeux, à toi!</p>
-
-<p>Et il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Hugo prétend avoir été reçu dans la maison par Mme Surville. Il
-prétend qu'il s'est entretenu quelques minutes avec M. Surville, qu'il
-a vu Mme de Balzac au chevet de son fils agonisant. Or j'affirme que
-ni Mme Surville, ni M. Surville, ni Mme de Balzac mère, ne vinrent, ce
-soir-là, à l'hôtel de l'avenue Fortunée. La vieille femme que Hugo a
-prise pour la mère était une simple garde... et Dieu sait ce qu'elle
-gardait! Il y avait aussi un vieux domestique, paresseux et roublard,
-celui-là même qui dit à Hugo: «Monsieur est perdu et Madame est rentrée
-chez elle.» Ils n'étaient presque jamais dans la chambre du moribond.
-Ils n'y étaient même pas au moment précis où Balzac rendit le dernier
-soupir... Ni famille, ni amis... Gozlan, je me rappelle, était absent
-de Paris... On oublia de prévenir Gautier et Laurent Jan... Aucun
-éditeur ne fut averti, aucun journal... Le jour du 18 août 1850... je
-vous en donne ma parole d'honneur... il n'est venu, chez Balzac, que
-deux personnes: Nacquart, son médecin, dans la matinée, et Hugo, le
-soir, à neuf heures... J'en oublie une troisième: Mme Victor Hugo, qui,
-l'après-midi, demanda Mme de Balzac, et ne fut pas reçue...</p>
-
-<p>&mdash;Et vous? interrompis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi!... fit Jean Gigoux...</p>
-
-<p>Il haussa les épaules, lissa ses longues et fortes moustaches.</p>
-
-<p>&mdash;Moi! répéta-t-il... attendez... j'aurai aussi mon compte...</p>
-
-<p>Il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez que Balzac était rentré de Russie, très malade, perdu. Il
-avait une artériosclérose,&mdash;ce qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[p. 424]</a></span> appelait, en ce temps-là, une
-hypertrophie du cœur,&mdash;que lui avaient valu son travail fou, et
-quelque chose de plus fou encore que son travail, l'abus qu'il faisait
-du café. Aggravée par le chagrin, la maladie avait marché rapidement.
-C'était effrayant à voir. Il souffrait, comme un damné, de la poitrine,
-des reins, du cœur. Il ne pouvait absolument pas respirer:
-l'asphyxie, il n'y a pas d'autre mot. Et il enflait comme une outre...
-Chaque jour, on le ponctionnait... Mais il arriva bientôt que les
-ponctions ne le soulagèrent plus... Le trocart criait, grinçait dans
-la chair des jambes devenue dure, imperméable, sèche et très rouge,
-pareille à du «lard salé», a dit le docteur Louis... On ne peut pas se
-figurer! Le 17 août, dans la journée, il fut administré, et les trois
-chirurgiens, qui le soignaient...</p>
-
-<p>Levant ses mains vers le plafond, et les laissant ensuite retomber sur
-ses cuisses, lourdement, il répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Qui le soignaient!... qui le soignaient!... Ah!... Enfin!...
-les trois chirurgiens qui le soignaient, avec le bon Nacquart, se
-retirèrent, en recommandant qu'on ne les dérangeât plus, désormais...
-quoi qu'il pût arriver!... Il n'y avait plus rien à faire... Balzac
-s'en allait, mourait par le bas, mais le haut, la tête, restait
-toujours bien vivant... La vie était si fortement ancrée en ce diable
-d'homme qu'elle ne pouvait même pas se décider à quitter un corps
-presque entièrement décomposé... Et il y avait, dans toute la maison,
-une affreuse odeur de cadavre... Croiriez-vous que, quand je repense
-à cette journée-là, cette odeur me revient?... que je ne puis m'en
-débarrasser?... Après tant d'années?... Mais vous savez tout cela....
-Ce n'est pas ce que je veux vous dire....</p>
-
-<p>Il se tut quelques secondes. Puis:</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez... ce que je vais vous dire, je ne l'ai<span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[p. 425]</a></span> encore raconté à
-personne... Si, à Rodin... je l'ai raconté à notre ami Rodin, un jour
-que j'étais allé, dans sa petite maison du boulevard d'Italie, voir une
-esquisse de son Balzac... Eh bien, promettez-moi que ce que je vais
-vous dire, vous ne l'écrirez pas, du moins que vous ne l'écrirez pas,
-moi vivant?... Après... ma foi!... ce que vous voudrez...</p>
-
-<p>Un peu timide, un peu gêné, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Il est bon, peut-être, qu'on sache, un jour... ce qui est arrivé...</p>
-
-<p>Et il poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Dans la matinée du 18, Nacquart revint. Il resta plus d'une heure
-au chevet de son ami... Balzac étouffait... Pourtant, entre ses
-étouffements, il put demander à Nacquart: «Dites-moi la vérité... Où
-en suis-je?» Nacquart hésita... Enfin, il répondit: «Vous avez l'âme
-forte... Je vais vous dire la vérité... Vous êtes perdu.» Balzac eut
-une légère crispation de la face; ses doigts égratignèrent la toile
-du drap... Il fit simplement: «Ah!...» Puis, un peu après: «Quand
-dois-je mourir?» Les yeux pleins de larmes, le médecin répliqua: «Vous
-ne passerez peut-être pas la nuit.» Et ils se turent... En dépit de
-ses souffrances, Balzac semblait réfléchir profondément... Tout à
-coup, il regarda Nacquart, le regarda longtemps, avec une sorte de
-sourire résigné, où il y avait pourtant comme un reproche. Et il dit,
-dans l'intervalle de ses halètements: «Ah! oui!... Je sais... Il me
-faudrait Bianchon... Il me faudrait Bianchon... Bianchon me sauverait,
-lui!» Son orgueil de créateur ne faiblissait pas devant la mort. Toute
-sa foi dans son œuvre, il l'affirmait encore dans ces derniers
-mots, qu'il prononça avec une conviction sublime: «Il me faudrait
-Bianchon!»... À partir de ce moment, la crise s'atténua,<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[p. 426]</a></span> mollit peu
-à peu. Il parut respirer moins douloureusement... Nacquart était au
-courant des dissentiments du ménage... Voyant le malade plus calme,
-espérant peut-être un attendrissement, il demanda: «Avez-vous une
-recommandation à me faire?... quelque chose à me confier?... Enfin,
-désirez-vous quelque chose?» À chaque question, Balzac secouait la tête
-et répondait: «Non... je n'ai rien... je ne désire rien.» Nacquart
-insista: «Vous ne voulez voir... personne?&mdash;Personne.» À aucun moment,
-au cours de cette visite, il ne parla de sa femme. Il semblait qu'elle
-n'existât plus pour lui,... qu'elle n'eût jamais existé... Comme
-Nacquart allait partir, Balzac demanda du papier, un crayon... D'une
-main tremblante, il traça une dizaine de lignes... Mais il était si
-faible que le crayon lui glissa des doigts... Il dit: «Je crois que
-je vais m'endormir... Je terminerai cela... quand je me sentirai un
-peu plus fort...» Et il s'assoupit. Qu'avait-il écrit? À qui avait-il
-écrit? On ne retrouva jamais cette feuille, qui eut le sort de beaucoup
-d'autres, qu'on ne retrouva pas non plus...</p>
-
-<p>Pendant qu'il parlait, Gigoux, qui était un peu cabotin, comme tous les
-conteurs, me considérait du coin de l'œil, essayant de surprendre
-mes impressions, au besoin de les provoquer. Il n'avait point
-l'habitude des récits dramatiques. Sa grosse verve joyeuse, commune et
-brutale s'y trouvait mal à l'aise. Pourtant, il me parut sincère, ému.
-Je ne l'en écoutai pas moins impassible, sans l'interrompre.</p>
-
-<p>À ce moment, il se tut, reprit haleine, passa plusieurs fois la main
-sur son front, et, d'une voix un peu plus basse, un peu moins hardie:</p>
-
-<p>&mdash;Ce matin-là, poursuivit-il, j'étais venu, de très bonne heure,
-chez Mme de Balzac. Je la trouvai dans<span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[p. 427]</a></span> une sorte de grand peignoir
-rouge, les bras nus, et déjà toute coiffée. Elle n'avait pas dormi
-de la nuit... Elle m'avoua qu'elle n'avait pas osé entrer dans la
-chambre du malade..., que Nacquart y était en ce moment..., qu'elle
-ne savait que faire..., qu'elle était très malheureuse. «Il est si
-dur pour moi, gémit-elle... J'ai peur de le voir...» Elle semblait
-fort surexcitée et, en même temps, très abattue. Je lui conseillai de
-se montrer, ne fût-ce que quelques minutes, au chevet de son mari...
-Elle répliqua: «Il ne fait même pas attention à ma présence... Il
-m'humilie... Non... non... C'est trop affreux!» Et, brusquement, en
-larmes: «Vous n'allez pas encore me laisser seule, toute la journée,
-comme hier?... J'ai failli devenir folle.» Doucement, je lui reprochai
-son obstination à ne vouloir recevoir personne, surtout les anciens
-familiers de Balzac. Je tâchai de lui faire sentir combien son attitude
-serait mal jugée: «On soupçonne vos dissentiments... mais on ne les
-sait pas si profonds... C'est maladroit, je vous assure... Croyez-vous
-que les amis ne jaseront pas... ne jasent pas déjà?... Même pour les
-domestiques...» Elle s'irrita: «Ces gens m'agacent... Je n'ai besoin
-que de vous... je ne veux voir que vous... Ah! et puis... vous aussi...
-tenez... vous m'agacez... Je ne vous aime plus.» Il était près de
-midi, quand Nacquart, sortant de chez le moribond, la fit demander...
-Elle ne resta que quelques minutes avec lui et rentra très pâle, très
-vite, dans la chambre, où elle s'affala sur un fauteuil. «Il paraît
-que c'est pour aujourd'hui!» fit-elle, brièvement. Et, la tête un
-peu penchée, son beau front tout plissé, les yeux vagues, elle joua
-avec les effilés de son peignoir rouge: «Il s'est endormi, dit-elle
-encore... Tant mieux s'il ne souffre plus!» Tout à coup, tapant sur
-les bras du fauteuil: «Ah! ce Nacquart! je le déteste...<span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[p. 428]</a></span> je le
-déteste...» J'étais horriblement gêné... Il ne me venait à l'esprit
-que des mots bêtes, des phrases banales, toutes faites, comme on
-en adresse aux gens qui ne vous sont de rien... Que nous avons peu
-d'imagination, dans ces moments-là, ou peu de sensibilité!... Est-ce
-curieux?... Faisant allusion à la couleur éclatante de son peignoir,
-je ne trouvai que ceci: «Vraiment, ma chère amie, vous êtes bien trop
-en rouge, aujourd'hui.» Étonnée, elle répliqua vivement: «Pourquoi?
-Il n'est pas encore mort.» Elle fit servir un déjeuner auquel elle
-ne toucha point et que, moi, je l'avoue à ma honte, je dévorai avec
-appétit. Il était d'ailleurs exécrable... Nous parlions peu... Elle
-allait de son fauteuil à la fenêtre, revenait de la fenêtre à son
-fauteuil, tantôt limant ses ongles avec rage, tantôt poussant des
-soupirs. Moi, j'essayais de démêler la qualité de son émotion...
-Ce n'était pas de la douleur, pas même du chagrin, ni du remords,
-j'en suis sûr... C'était quelque chose comme de l'ennui... Ce qui
-la préoccupait le plus, c'était tout ce qu'elle aurait à faire,
-après la mort... Elle ne cessait d'y penser et de répéter, entre de
-longs soupirs: «Comment vais-je me tirer de tout cela?... Je ne sais
-pas, moi!... Un homme pareil... si illustre!... Ça va en être, des
-histoires et des cérémonies!... Ici... je suis toute dépaysée... Ah!
-ces journées!... ces journées...» Elle redoutait infiniment Victor
-Hugo. Elle l'avait vu cinq ou six fois... Sa politesse si grave, sa
-violente admiration pour Balzac, et son regard profond, qui pénétrait
-jusqu'à l'âme secrète, lui faisaient peur... Il serait là, sûrement...
-Il lui parlerait: «Comment ferai-je?... Non... Non... Je ne pourrai
-jamais!» Et elle limait ses ongles avec plus de frénésie... Dans
-l'après-midi, nous apprîmes, par la garde, que Balzac était entré
-en agonie. Depuis qu'il s'était réveillé de son assoupissement,<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[p. 429]</a></span> il
-n'avait plus sa connaissance. Ses yeux étaient grands ouverts, mais
-il ne voyait plus rien. Il râlait d'un grand râle sourd qui, parfois,
-lui soulevait la poitrine, à la faire éclater. Le plus souvent, il
-demeurait calme, la tête enfouie dans l'oreiller, sans le moindre
-mouvement... N'eussent été le bruit de sa gorge et le gargouillement
-de son nez, on l'eût cru déjà mort. Le drap était tout mouillé de
-la sueur soudaine, fétide, qui lui ruisselait du visage et de tout
-le corps. La garde conta: «Monsieur a, au bout de chaque doigt, une
-énorme goutte de sueur que le drap pompe et qui se renouvelle sans
-cesse... On dirait qu'il se vide, surtout par les doigts... c'est
-extraordinaire!...» Elle n'avait jamais vu ça... Elle dit: «Ah! Madame
-fera bien de ne pas entrer... Vrai! c'est pas engageant, pour une
-dame... J'en ai veillé, vous pensez!... Mais des comme Monsieur... oh!
-la la!... Et j'ai beau mettre du chlore...!» Elle dit aussi: «Il me
-faudra une paire de beaux draps, tout à l'heure, pour quand je ferai
-la toilette... Le valet de chambre n'en a plus que de vieux...» Et,
-comme la pauvre femme épouvantée de tous ces détails, répétait: «La
-toilette!... Mon Dieu!... c'est vrai... la toilette!...» la garde la
-rassurait d'un affreux sourire: Oh! Madame n'a pas besoin d'être là...
-Que Madame ne se tourmente pas... Ce n'est rien... j'ai l'habitude,
-allez!» La journée passa ainsi, lugubre et lente, éternelle. Il ne me
-fut pas permis de sortir, d'aller à mes affaires, à mon atelier, où
-j'avais donné un rendez-vous important... Chaque fois que j'en émettais
-le désir, elle s'accrochait à moi, poussait de petits cris. «Non...
-non... Ne me laisse pas toute seule, ici... Ton atelier!... Reste avec
-moi, je t'en prie!» Si la garde se présentait pour demander quelque
-chose qui lui manquât, ou pour nous tenir au courant des progrès de
-l'agonie,<span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[p. 430]</a></span> elle se bouchait les oreilles, ne voulant rien entendre.
-Elle la pria même de ne revenir que «quand tout serait fini». La sorte
-d'enfant tardif, d'animal hébété, que peut devenir une femme qui,
-comme Mme de Balzac, avait la réputation&mdash;exagérée, d'ailleurs&mdash;d'être
-une créature supérieure, énergique, brillante, je n'aurais jamais
-cru que cela fût possible, à ce point!... Car, j'ai toujours vu, au
-contraire, les femmes plus fortes que les événements, et donnant aux
-hommes l'exemple du courage, de l'endurance, de la maîtrise de soi...
-Elle, elle n'était plus rien... plus rien... Ce n'était plus un être
-de raison, ce n'était pas même une folle... pas même une bête... Ah!
-quelle pitié!... ce n'était rien... Vaincue par la fatigue, engourdie
-par la chaleur de cette chambre fermée, elle consentit à s'étendre sur
-la chaise longue, où elle sommeilla, d'un sommeil pénible, troublé,
-jusqu'à la nuit... J'avais pris un livre... <i>Le Médecin de campagne</i>,
-je me souviens... un exemplaire décousu, déchiré, sali à force d'avoir
-été lu et relu... Mais, faut-il vous le dire? j'étais totalement
-abruti, aussi incapable de lire n'importe quoi que de penser à quoi
-que ce soit... Je n'éprouvais qu'une sensation... l'ennui de ne savoir
-que faire... de ne savoir que dire... l'ennui d'être là... Surtout, je
-souffrais cruellement de ne pouvoir pas fumer... Et, dans cette maison,
-en plein Paris, où, plus délaissé qu'une bête malade au fond d'un trou,
-dans les bois, mourait le plus grand génie du siècle, j'écoutais, sans
-être impressionné par l'atrocité de ce drame, j'écoutais l'immense,
-le lugubre silence que troublait seulement, de loin en loin, le bruit
-humain, l'unique bruit humain de deux immondes savates, traînant,
-derrière la porte, dans le couloir...</p>
-
-<p>Gigoux s'arrêta. Il semblait fatigué... Peut-être hésitait-il à en dire
-davantage. Ce vieil homme que j'avais<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[p. 431]</a></span> connu toujours si sceptique dans
-la vie, si dépourvu de préjugés, sauf dans son art, qui faisait du
-cynisme une sorte de parure intellectuelle, et comme une loi morale de
-l'existence, était, devant moi, timide, incertain, pareil à un petit
-enfant pris en faute. Et maintenant, il détournait la tête, pour ne
-pas rencontrer mon regard... Je crus qu'il n'oserait plus, qu'il ne
-pourrait plus parler... Je lui sus gré de l'effort douloureux que,
-visiblement, il dut faire, afin de reprendre et achever son récit...
-Enfin, il se décida:</p>
-
-<p>&mdash;À dix heures et demie du soir, exactement, on frappa deux coups
-violents à la porte de la chambre: «Madame!... Madame!...» Je reconnus
-la voix aigre, la voix glapissante de la garde... «Madame!... Madame!»
-répéta la voix... Et, quelques secondes après: «Venez, Madame...
-venez!... Monsieur passe!...» Puis encore deux coups, si rudement
-portés que je crus que la serrure avait cédé, et que la garde entrait
-dans la chambre... Nous nous étions dressés sur le lit... Et, le cou
-tendu, la bouche ouverte, immobiles, nous nous regardions, sans une
-parole... Vivement, elle avait glissé une jambe hors des draps, comme
-pour se lever: «Attendez!» fis-je, en la retenant, par les poignets...
-Pourquoi attendre?... attendre quoi?... J'avais murmuré cela, tout
-bas... machinalement, bêtement... sans que cela correspondît à aucune
-idée, à aucune intention de ma part... J'aurais pu aussi bien dire:
-«Dépêchez-vous!»... Mais la voix s'était tue... Il n'y avait plus
-personne derrière la porte. Et, déjà, j'entendais les deux savates
-s'éloigner, dans le couloir, en claquant... puis une porte, plus loin,
-s'ouvrir... une porte se refermer... puis le silence!... Ses cheveux
-libres couvraient son visage, comme un voile de crêpe, roulaient
-en ondes noires sur ses épaules, d'où la chemise<span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[p. 432]</a></span> avait glissé...
-Elle chuchota enfin: «C'est stupide, c'est stupide... J'aurais dû
-répondre... que va-t-elle penser?... Non, vraiment, c'est trop bête!»
-Mais elle ne bougeait toujours pas, la jambe toujours hors des draps...
-Et elle répétait, d'une voix à peine perceptible: «C'est stupide...
-Pourquoi m'avez-vous empêchée, retenue?» Et moi, obstinément, je
-disais: «Attendez!... Elle reviendra.»&mdash;«Non... non... elle vous sait
-ici... J'aurais dû répondre... Et maintenant...»&mdash;«Elle reviendra...
-Attendez!»... En effet, au bout de dix minutes, qui nous parurent des
-heures et des heures et des siècles, la garde revint... Deux coups
-contre la porte, comme la première fois... Et: «Madame!... Madame!»...
-Puis: Monsieur a passé!...Monsieur est mort!»</p>
-
-<p>Ici, le vieux peintre s'interrompit... et, hochant la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi, dit-il, vous confesser une chose inouïe... une chose
-inexplicable... Ce n'est pas pour m'excuser... pour me défendre...
-C'est... Enfin, voilà!... Je vous jure que ce: «Monsieur est mort!»
-n'évoqua en moi, tout d'abord, rien de précis... rien de formidable,
-surtout... Je n'y associai pas l'idée de Balzac... Je n'y vis pas se
-dresser, soudainement, la colossale figure de Balzac, les yeux clos,
-la bouche close, refroidie à jamais... Non... J'étais tellement hors
-de moi-même, hors de toute conscience... de toute vérité... j'étais
-noyé en de telles ténèbres morales, que cette nouvelle, criée derrière
-cette porte, et dont le monde entier, demain, allait retentir, ne
-m'impressionna pas plus que si j'eusse appris qu'un homme quelconque...
-un homme inconnu était mort... Je ne me dis pas: «Balzac est mort!...»
-Je me demandai plutôt: «Qui donc est mort?» Mieux, je ne me demandai
-rien du tout... Par<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[p. 433]</a></span> un exceptionnel phénomène d'amnésie, j'oubliais
-réellement que j'étais, à l'instant même où il mourait... dans la
-maison, dans le lit, avec la femme de Balzac!... Comprenez-vous ça?...</p>
-
-<p>Il eut un sourire amer, un geste presque comique, qui exprimait
-l'étonnement de «n'avoir pas compris ça», et il continua:</p>
-
-<p>&mdash;Au cri de «Monsieur est mort!», elle s'était levée, d'un bond,
-et s'était mise à courir dans la chambre, pieds nus, sans savoir,
-elle aussi, ce qu'elle faisait, et où véritablement elle était...
-«Mon Dieu!... Mon Dieu! gémissait-elle... c'est de votre faute!...
-c'est de votre faute!»... Elle allait d'un fauteuil à l'autre, d'un
-meuble à l'autre, soulevait et rejetait mes vêtements épars, les
-siens tombés sur le tapis, culbutait une chaise, se cognait à une
-table, où l'on n'avait pas enlevé la desserte du dîner... Et les
-glaces multipliaient son image affolée, de seconde en seconde plus
-nue... Les coups redoublaient, plus sourds, la voix appelait plus
-glapissante: «Madame!... Madame!... Hé! Madame!...» Je vis qu'elle
-allait sortir dans cet état de presque complète nudité... Je criai: «Où
-allez-vous?... Habillez-vous un peu, au moins. Et puis, calmez-vous!»
-Je me levai, l'obligeai à mettre ses bas, à revêtir une sorte de
-peignoir blanc, très sale, que j'avais trouvé dans le cabinet de
-toilette... Comme elle voulait sortir encore: «Et tes cheveux?...
-voyons... arrange tes cheveux!» Elle sanglotait, se lamentait:
-«Ah! pourquoi l'ai-je suivi?... Je ne voulais pas... je ne voulais
-pas... C'est lui... tu le sais bien... Et toi... Pourquoi es-tu
-venu, aujourd'hui?... C'est de ta faute... Et cette vieille-là?...
-Que va-t-elle croire?... Mon Dieu!... Mon Dieu!... Et ma fille?...
-ma pauvre enfant!... C'est horrible!... Je ne pourrai jamais...»
-Pourtant, elle ramena ses cheveux,<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[p. 434]</a></span> les tordit, les fixa, sur la nuque,
-en un gros paquet, d'où de longues mèches s'échappaient... «Non...
-non... je ne veux pas... je ne veux pas y aller... je ne veux pas le
-voir... Emmène-moi en Russie... tout de suite... tout de suite...
-emmène-moi, dis?»... Et, sur de nouveaux coups frappés à la porte,
-sur de nouveaux appels, presque injurieux, le peignoir mal agrafé, la
-tête tout ébouriffée, sans pantoufles aux pieds, elle se précipita,
-en criant: «Oui... oui... c'est moi... je viens... je viens...» Je me
-recouchai... Allongé sur la couverture, les jambes nues, le poitrail
-à l'air, les bras remontés et ramenés sous la nuque, sans songer à
-rien... sans l'émotion de ce qui venait de se passer, sans la terreur
-de ce voisinage de la mort, longtemps, je considérai mes orteils, à qui
-j'imprimais des mouvements désordonnés et des gestes de marionnettes...
-Le silence de la maison avait je ne sais quoi de si lourd, de si peu
-habité, qu'il ne me semblait pas réel... Avec cela, m'arrivaient aux
-narines, des odeurs d'amour, d'écœurantes odeurs de nourriture
-aussi, et de boisson, que la chaleur aigrissait... Mes vêtements, des
-jupons, tramaient sur les fauteuils, pendaient des meubles, jonchaient
-le tapis, en un désordre tel et si ignoble, que, n'eût été la splendeur
-royale du lit, n'eussent été les cuivres étincelants de la psyché, je
-me serais cru échoué, après boire, au hasard d'une rencontre nocturne,
-chez une racoleuse d'amour... Pour compléter l'illusion, à ma gauche,
-par la porte du cabinet de toilette, j'apercevais une bouilloire qui
-chauffait sur une petite lampe... Je restai ainsi cinq heures, durant
-lesquelles, pour me prouver que tout n'était pas mort dans la maison,
-je cherchais à percevoir, çà et là, dans un demi-assoupissement, le
-bruit de chuchotements, d'allées et venues, le long du couloir. Cela
-n'était pas gai, certes; cela n'était pas<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[p. 435]</a></span> non plus très pénible... Au
-fond, je n'étais pas fâché d'être libre, je jouissais presque d'être
-seul. Quand Mme de Balzac rentra, j'avais donné un peu d'air à la
-chambre et m'étais rhabillé... Elle était extrêmement pâle, défaite...
-Ses paupières gonflées et très rouges montraient qu'elle avait dû
-beaucoup pleurer: «C'est fini, dit-elle... Il est mort... il est bien
-mort!» Elle se laissa tomber sur le bord du lit, se couvrit la figure
-de ses mains, soupira: «C'est effrayant!» Et, toute secouée par un
-long frisson, elle répéta: «C'est effrayant!... c'est effrayant ce
-qu'il sent mauvais!»... Elle ne me donna aucun détail... À toutes mes
-questions elle ne répondit que par des plaintes... des plaintes brèves,
-agacées... Elle avait un pli amer, presque méchant, au coin de la
-bouche. Et la bouche, d'un dessin si joliment sensuel, prenait alors
-une expression vulgaire, basse, qui avait quelque chose de répugnant...
-Je lui demandai si elle avait fait prévenir la famille; «Demain...
-demain..., dit-elle... À cette heure, comment voulez-vous?» Sa voix,
-toute changée, sans cet accent chantant qui me plaisait en elle...
-devenait agressive... En me regardant, en regardant le lit, le désordre
-de la chambre, elle eut comme un haut-le-cœur... Je crus qu'elle
-allait éclater en larmes, ou en fureur... Je l'aidai à s'étendre sur
-le lit... «Vous aurez demain une journée fatigante... beaucoup de
-monde... beaucoup à faire... Reposez-vous... Tâchez de dormir»&mdash;«Oui...
-oui... fit-elle... je suis brisée...» Il était quatre heures du
-matin; le petit jour allait paraître... Doucement, tendrement, je lui
-dis: «Vous ne m'en voudrez pas de vous quitter... Soyez gentille...
-Il le faut... Ce ne serait pas convenable qu'on me vit chez vous à
-pareille heure!» Je m'attendais à une scène, à des larmes... Elle
-ne protesta pas... ne chercha pas à me<span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[p. 436]</a></span> retenir...&mdash;«Oui, vous avez
-raison, approuva-t-elle sur un petit ton sec... C'est mieux ainsi...
-Allez-vous-en!...» Et, comme je ne partais pas encore, cherchant
-je ne sais quoi, dans la chambre: «Allez-vous-en!... Eh bien?...
-Allez-vous-en!» répéta-t-elle d'une voix plus dure, en se tournant
-du côté du mur, avec une affectation qui m'étonna... Elle refusa mon
-baiser: «C'est bien...c'est bien...laissez-moi... je vous en prie.»
-Était-ce la fatigue?... Était-ce le dégoût?... Ou bien quoi?... Je
-dis: «Alors... à bientôt!»&mdash;«Comme vous voudrez!», fit-elle... Je
-sortis... Personne dans le couloir... Aucun bruit dans la maison...
-Une lampe achevait de brûler sur une petite table. Sa lueur tremblante
-faisait mouvoir de grandes ombres sur les murs. En passant devant la
-chambre de Balzac, je faillis me heurter à une chaise sur laquelle la
-garde avait empilé des paquets de linges souillés, qui dégageaient une
-abominable odeur de pourriture... Je m'arrêtai pourtant... j'écoutai...
-Rien... Un craquement de meuble... ce fut tout!... J'eus une secousse
-au cœur, et comme un étranglement dans la gorge... Un instant, je
-songeai à entrer; je n'osai pas... Je songeai aussi à aller chercher ma
-boîte de couleurs, et à faire une rapide esquisse du grand homme, sur
-son lit de mort... Cette idée me parut impossible et folle... «Non...
-non... pas moi..., me dis-je... Ce serait une trop sale blague.» Alors,
-je descendis l'escalier lentement, sur la pointe du pied... En bas,
-c'était la cuisine... Elle était entr'ouverte, éclairée. Des bruits
-de voix en venaient: la voix de la garde, la voix du vieux valet
-de chambre... Ils soupaient, gaiement, ma foi!... En m'approchant,
-j'eusse pu entendre ce qu'ils disaient. Je n'osai pas, non plus,
-dans la crainte qu'ils ne parlassent de moi... de nous... Les autres
-domestiques étaient rentrés chez eux, sans doute, et dormaient...<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[p. 437]</a></span>
-Là-haut, Balzac était seul, tout seul!... Une fois dans la rue, je
-poussai un long soupir de délivrance, j'aspirai l'air frais du matin,
-avec délices, et j'allumai un cigare.</p>
-
-<p>Se levant tout à coup, Jean Gigoux marcha dans l'atelier, la tête
-basse, les mains derrière le dos... marcha longtemps dans l'atelier...
-Et, s'arrêtant devant moi, il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Et voilà comment Balzac est mort... Balzac!... vous entendez?...
-Balzac!... Voilà comment il est mort!...</p>
-
-<p>Puis il se remit à marcher... Après un court silence:</p>
-
-<p>&mdash;C'est drôle! fit-il... Je ne suis pourtant pas un méchant homme...
-je ne suis pas une canaille... une crapule... Mon Dieu!... je suis
-comme tout le monde... Eh bien... je n'ai vraiment compris que plus
-tard... beaucoup plus tard... Certes, cette journée-là... cette
-nuit-là... j'ai eu de la gêne... de l'embêtement... je ne sais pas...
-du dégoût... Je sentais que ça n'était pas bien... Oui, mais ça?...
-ça?... l'ignominie?... Non... Je vous donne ma parole d'honneur... ce
-n'est que plus tard... Qu'est-ce que voulez?... on aime une femme... on
-se laisse aller... et c'est toujours, toujours, de la saleté!... Ah!...
-et puis, est-ce que vraiment je l'aimais?...</p>
-
-<p>Il écarta les bras, les ramena vivement le long de son corps, en
-faisant claquer ses mains sur ses cuisses:</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi!... Je n'en sais plus rien...</p>
-
-<p>Haussant les épaules, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;L'homme est un sale cochon... voilà ce que je sais... un sale cochon!</p>
-
-<p>Il tourna, quelque temps, dans l'atelier, tapotant les meubles,
-dérangeant les sièges, grommelant:</p>
-
-<p>&mdash;Balzac!... Balzac!... Un Balzac!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[p. 438]</a></span></p>
-
-<p>Puis il revint s'asseoir, brusquement, sur le fauteuil, en face de
-moi...</p>
-
-<p>&mdash;Quant à Mme de Balzac...</p>
-
-<p>Il appuya sur chaque mot, avec une ironie pesante, qui me choqua un
-peu...</p>
-
-<p>&mdash;Quant à Mme de Balzac, répéta-t-il... le lendemain, elle s'était
-reprise... oh! tout à fait... Elle fut très digne... très noble... très
-douloureuse... très littéraire... Épatante, mon cher... Andromaque
-elle-même, quand elle perdit Hector... Elle émerveilla et toucha tout
-le monde par la correction tragique, par la beauté de son attitude.
-Quelle ligne!... Ah! quelle ligne pour un Prix de Rome!... On
-l'entoura, on la plaignit... vous pensez?... Le plus comique, c'est, je
-crois bien, qu'elle fut sincère dans sa comédie... La considération,
-les respects, les hommages, lui redonnaient de la douleur et de
-l'amour. Je n'en revenais pas, moi, pourtant revenu de tant de choses,
-déjà!... Ah! ces obsèques!...</p>
-
-<p>Il eut un sourire presque gai:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher... figurez-vous... le ministre Baroche, qui représentait le
-gouvernement et cheminait, dans le convoi, près de Victor Hugo, lui
-dit: «Au fond, ce monsieur de Balzac était, n'est-ce pas?... un homme
-assez distingué.» Hugo regarda ce ministre,&mdash;qui a une si belle presse
-dans <i>Les Châtiments</i>,&mdash;il le regarda, ahuri, scandalisé, et répondit:
-«C'était un génie, monsieur, le plus grand génie de ce temps.» Et il
-lui tourna le dos... Hugo a raconté cela quelque part... Rien n'est
-plus vrai... Je me trouvais à côté de lui, quand cette petite énorme
-scène se passa... Mais ce que Hugo ne sut peut-être jamais, c'est que
-le ministre Baroche, s'adressant à son autre voisin qui avait, je me
-rappelle, de très beaux favoris... lui dit, tout bas, à l'oreille: «Ce
-monsieur Hugo est encore plus fou qu'on ne pense...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[p. 439]</a></span></p>
-
-<p>Et Gigoux se mit à rire franchement, d'un de ces rires comme il en
-avait, même très vieux, de si sonores. Il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Aussi, plus tard, il en a pris pour son grade... Il ne l'a pas volé,
-hein?...</p>
-
-<p>Il dit encore:</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... savez-vous ce détail?... Quand, le lendemain de la mort, les
-mouleurs vinrent pour mouler le visage de Balzac, ils furent obligés de
-s'en retourner... bredouille, mon cher... La décomposition avait été si
-rapide que les chairs de la face étaient toutes rongées... Le nez avait
-entièrement coulé sur le drap...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Les_femmes_allemandes_et_M_Paul_Bourget" id="Les_femmes_allemandes_et_M_Paul_Bourget">Les femmes allemandes et M. Paul Bourget.</a></p>
-
-
-<p>Ce même soir, von B... nous emmena souper chez un riche industriel de
-ses amis... Ce n'était point une réception priée. Il n'y avait là que
-des intimes, six ménages qui avaient l'habitude de se réunir tous les
-soirs. Les hommes, un peu lourds de manières, peut-être, mais fort
-intelligents et accueillants; les femmes, pas très jolies, pas très
-élégantes, mais toutes charmantes, non point à la façon des femmes de
-Paris, mais charmantes, d'un charme plus sérieux, plus profond, et plus
-lent, qui ne vient point de leurs toilettes, ni de leur coquetterie,
-qui vient d'elles-mêmes, de leur naturel et de leur esprit.</p>
-
-<p>La maison est fort joliment arrangée, un peu comme un intérieur
-anglais, où le luxe, le confort correspondent si bien aux besoins de
-la vie quotidienne... Les meubles, quelques-uns trop massifs, d'autres
-trop étriqués, ne<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[p. 440]</a></span> satisfaisaient pas toujours mon goût de la sobriété
-et de la ligne. Je dois dire pourtant qu'ils étaient réduits au minimum
-de laideur que comporte le modern-style... Ce ne fut qu'une impression
-momentanée, car les meubles ont ce mystère familier, qu'ils prennent
-très vite le visage et l'âme de leurs propriétaires. Par exemple, je
-fus ravi de ne voir aux murs que des tableaux français, choisis avec
-une décision d'art très hardie et très sûre: de très beaux paysages
-de Claude Monet, de puissantes natures mortes de Cézanne, les plus
-admirables nus de Renoir. La salle à manger est ornée d'exquis panneaux
-de Vuillard. Dans le cabinet de travail, des décorations de Pierre
-Bonnard, sobres, substantielles, harmonieuses, avec ce goût si aigu,
-si incisif, de l'observation des formes en mouvement, et cette qualité
-de matière, cette richesse de couleur, qui n'appartiennent qu'à lui.
-Çà et là, des van Gogh, des Vallotton, extraordinairement expressifs,
-des Roussel, légers, fluides, dignes de Corot et de Poussin. Un grand
-Courbet&mdash;paysage de roches jurassiennes&mdash;occupe magnifiquement la
-place d'honneur, dans le salon. Toute une suite de pastels de Lautrec,
-quelques-uns très libres, des aquarelles, des dessins de Guys et de
-Forain, égaient le lumineux escalier, ainsi que le palier du premier
-étage. Sur des colonnes et des socles, sur les cheminées et les
-meubles, des marbres et des bronzes de Rodin, de délicieux bois de
-Maillol. Je vis que ce choix, ni le snobisme, ni la mode, ni le désir
-d'étonner ne l'avaient imposé, mais une préférence esthétique très
-raisonnée, très intelligemment expliquée, surtout par les femmes... Il
-fallait donc que je vinsse en Allemagne, pour avoir la joie de voir,
-ainsi compris, ainsi fêté, ce que j'aimais, et, pour toute une soirée,
-sentir ce plaisir si rare, même en France, d'être<span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[p. 441]</a></span> en communion de
-goûts et de pensées avec les êtres qui vous entourent...</p>
-
-<p>Comme je m'attardais à regarder une très importante toile de Vallotton:
-des <i>Femmes au Bain</i>, notre hôtesse me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis choquée de voir que M. Vallotton n'a pas encore conquis, chez
-vous, la situation qu'il mérite et qu'il commence à avoir en Allemagne.
-Ici, nous l'aimons beaucoup; nous le tenons pour un des artistes
-les plus personnels de sa génération. C'est vraiment un maître, si
-ce mot a encore un sens, aujourd'hui. Son art, très réfléchi, très
-volontaire, très savant, un peu farouche, ne tend pas à nous émouvoir
-par les petits moyens sentimentaux. On le sent à l'étroit, et comme
-mal à l'aise, dans les sujets intimes. Mais comme il se développe,
-comme il s'amplifie dans les grands! Ce qui me plaît si fort en lui,
-c'est cette constante et claire recherche de la ligne, des combinaisons
-synthétiques de la forme, par où il atteint très souvent à la grande
-expression décorative. Je trouve qu'il y a, en lui, la force sévère,
-la tenue puissante des grands classiques. Sa sécheresse linéaire,
-qu'on lui reproche si injustement, à mon sens, est, peut-être, ce qui
-m'impressionne le plus, dans son œuvre... Elle a quelque chose de
-mural... Pourquoi ne lui donne-t-on pas, chez vous, à exécuter de
-vastes fresques? Aucun autre artiste n'y réussirait davantage... Mais
-c'est un art perdu, aujourd'hui, je sais bien... Il ne s'accorde plus à
-notre civilisation bibelotière et compliquée.</p>
-
-<p>Les femmes cultivées, les femmes dites intellectuelles, sont
-assommantes. Je les fuis comme la peste. Rien ne m'est plus odieux que
-leur bavardage, où s'étale, bouffonne et dindonne, une prétention à
-l'esprit, au savoir, à l'originalité de la pensée, qui n'est le plus<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[p. 442]</a></span>
-souvent que l'apanage des ignorants et des sots. Elles ne peuvent avoir
-de l'intelligence avec simplicité. Le talent n'est, chez elles, que
-l'aggravation de la sottise... Nous avons en France, une femme, une
-poétesse, qui a des dons merveilleux, une sensibilité abondante et
-neuve, un jaillissement de source, qui a même un peu de génie... Comme
-nous serions fiers d'elle!... Comme elle serait émouvante, adorable,
-si elle pouvait rester une simple femme, et ne point accepter ce rôle
-burlesque d'idole que lui font jouer tant et de si insupportables
-petites perruches de salon! Tenez! la voici chez elle, toute blanche,
-toute vaporeuse, orientale, étendue nonchalamment sur des coussins...
-Des amies, j'allais dire des prêtresses, l'entourent, extasiées de la
-regarder et de lui parler.</p>
-
-<p>L'une dit, en balançant une fleur à longue tige:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes plus sublime que Lamartine!</p>
-
-<p>&mdash;Oh!... oh!... fait la dame, avec de petits cris d'oiseau
-effarouché... Lamartine!... C'est trop!... C'est trop!</p>
-
-<p>&mdash;Plus triste que Vigny!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! chérie!... chérie!... Vigny!... Est-ce possible?</p>
-
-<p>&mdash;Plus barbare que Leconte de l'Isle... plus mystérieuse que
-Mæterlinck!</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous!... Taisez-vous!</p>
-
-<p>&mdash;Plus universelle que Hugo!</p>
-
-<p>&mdash;Hugo!... Hugo!... Hugo!... Ne dites pas ça!... C'est le ciel!...
-c'est le ciel!</p>
-
-<p>&mdash;Plus divine que Beethoven!...</p>
-
-<p>&mdash;Non... non... pas Beethoven... Beethoven!... Ah! je vais mourir!</p>
-
-<p>Et, presque pâmée, elle passe ses doigts longs, mols, onduleux, dans
-la chevelure de la prêtresse qui continue ses litanies, éperdue
-d'adoration.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[p. 443]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Encore! encore!... Dites encore!</p>
-
-<p>Ces façons sont inconnues de la femme allemande. Chez elle, on sent que
-la culture n'est pas une chose exceptionnelle, ni de métier, qu'elle
-n'est pas une aventure, une religion, et&mdash;qu'on me permette ce mot peu
-galant&mdash;une blague. La femme allemande ne cherche pas à nous étonner, à
-nous éblouir; elle cherche à s'instruire un peu plus, à comprendre un
-peu plus, au contact des autres. Elle a de la sincérité, du naturel, de
-la passion, dans l'intelligence,&mdash;ce qui est une grande séduction,&mdash;et,
-comme elle appartient à une race, douée au plus haut point de l'esprit
-critique, il arrive que, sans le vouloir, elle nous embarrasse souvent,
-jusque dans les choses que nous croyons le mieux connaître. Ce que
-j'apprécie surtout, en Allemagne, ce que je considère comme la plus
-précieuse de toutes les élégances féminines, c'est que la femme la
-plus solidement instruite sait rester femme, n'être jamais pédante.
-Ses devoirs d'épouse, de mère, de maîtresse de maison, ne l'humilient
-pas, ne lui causent ni gêne, ni ennui, ni dégoût. Elle les concilie
-très bien avec ses désirs, sa passion de culture intellectuelle. J'ai
-même remarqué qu'elle met à remplir ses devoirs plus d'honnêteté,
-de rigueur, plus de joie, parce qu'elle en comprend mieux le sens
-supérieur; plus de grâce aussi, parce qu'elle en sent davantage la
-beauté pénétrante et forte. Je n'ai jamais aussi bien compris qu'une
-femme intelligente, qui sait être intelligente, n'est jamais laide. Et
-je crois bien que c'est ici que j'ai contracté cette sorte de haine,
-ou de pitié, je ne sais, pour la très belle femme qui s'obstine à ne
-vouloir nous charmer que par sa beauté inutile, et par ses robes de
-Doucet, et par ses chapeaux de Reboux.</p>
-
-<p>Cette soirée, dans cette maison, nous fut un délice.<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[p. 444]</a></span> Les femmes
-savaient tout, parlaient de tout,&mdash;même des choses françaises,
-frivoles ou sérieuses,&mdash;avec une précision, une justesse, et des
-détails qui allèrent jusqu'à nous stupéfier. Comme j'étais encore tout
-frissonnant de mes souvenirs sur Balzac, je mis la conversation, le
-plus naturellement du monde, et avec l'espoir, sans doute, d'un petit
-succès, sur notre grand romancier. Oh! ma surprise, et&mdash;pourquoi ne
-pas l'avouer?&mdash;ma déception de voir qu'elles le connaissaient aussi
-bien, sinon mieux que moi!... Pas dans sa vie, peut-être, mais dans son
-œuvre. Aucun des personnages de <i>La Comédie humaine</i> ne leur était
-étranger... Elles en commentaient la signification, le caractère, la
-portée sociale, avec un sens très averti des passions humaines, et sans
-la moindre pruderie.</p>
-
-<p>L'une dit:</p>
-
-<p>&mdash;Bien qu'il y ait, dans ses livres, un fatras mélodramatique qui
-me fatigue quelquefois, et qu'il peigne des mœurs&mdash;les mœurs
-parisiennes&mdash;qui ne nous sont pas toujours très familières, Balzac
-est, de tous vos écrivains&mdash;de tous les écrivains, je pense&mdash;celui qui
-me semble avoir exprimé la vie&mdash;non pas seulement individuelle, mais
-la vie universelle&mdash;avec le plus de vérité et le plus de puissance...
-Gœthe me paraît tout petit, tout menu, à côté de ce géant. Certes
-son intelligence est incomparable. Mais qu'est l'intelligence de
-Gœthe, auprès de cette intuition prodigieuse, par laquelle Balzac
-peut recréer tout un monde et le monde?... Il est un peu désespérant...
-La vie, non plus, n'est guère belle, même chez nous, où l'hypocrisie
-nous tient lieu de vertu... C'est pour cela qu'on ne le comprend pas
-toujours très bien en Allemagne... Nous nous vantons de n'aimer que les
-méthodes expérimentales, mais nous sommes, plus qu'on ne croit, encore
-asservis<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[p. 445]</a></span> aux dogmes du vieux romantisme de Schelling... Malgré nos
-savants, toute métaphysique n'est pas morte, chez nous... Quoiqu'on
-dise, croyez-moi, la vie nouvelle qu'apporta Nietzsche, n'a pas germé,
-partout, sur la terre allemande.</p>
-
-<p>Puis, ce fut le tour de Renan, de Taine, de Zola, de Flaubert... de
-tous, et même&mdash;dégringolade!&mdash;de M. Paul Bourget.</p>
-
-<p>Elles étaient curieuses&mdash;comme d'un petit jeu de société, j'imagine&mdash;de
-savoir ce que je pensais de M. Paul Bourget... Est-ce que, vraiment, je
-pensais quelque chose de M. Paul Bourget? Bah!</p>
-
-<p>Je répondis:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai connu Bourget autrefois... Je l'ai beaucoup connu... Nous étions
-fort amis. Cela me gêne un peu, pour en parler... Et puis, il a pris
-par un chemin... moi par un autre... Mais il y a si longtemps de cela
-qu'il me semble bien qu'il est mort...</p>
-
-<p>Je mis un temps, comme à la Comédie, et:</p>
-
-<p>&mdash;C'était un garçon intelligent... déclarai-je, sur un ton d'oraison
-funèbre.</p>
-
-<p>Elles se récrièrent... J'insistai bravement:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous assure... intelligent... très intelligent... Tenez, c'est
-peut-être Bourget qui a le mieux senti Balzac... qui en a le mieux
-parlé... Il était très jeune, alors... et charmant... Il avait une
-certaine générosité d'esprit... sauf que, déjà, il n'aimait pas les
-pauvres... Oh! il avait les pauvres en horreur... Il ne les trouvait
-pas dignes de la littérature... ni de l'humanité... Étant plus jeune
-que moi, il me protégeait, m'éduquait, me tenait en garde contre
-ce qu'il appelait les emballements un peu trop naïfs, un peu trop
-grossiers aussi de ma nature... Un jour que nous remontions les
-Champs-Élysées, il me dit: «Laissez donc les pauvres...<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[p. 446]</a></span> ils sont
-inesthétiques... ils ne mènent à rien.» Et, me montrant les beaux
-hôtels qui, de chaque côté, bordent l'avenue: «Voilà, cher ami...
-C'est là!...» Ah! si j'avais su profiter de ses leçons... Enfin, il
-était charmant... Depuis, la vie, n'est-ce pas?... toutes sortes
-d'ambitions...</p>
-
-<p>&mdash;Il est si ennuyeux!... s'écria une dame, avec une conviction qui nous
-fit tous éclater de rire...</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, comment est-il?... demanda une autre dame... Est-il vrai que
-les femmes françaises raffolent de lui? Je ne puis le croire...</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu!... elles ont peut-être raffolé de lui, autrefois. Oh!
-autrefois... Tout est possible. Il le croyait, d'ailleurs... Mais
-Bourget a cru à tant de choses... auxquelles il ne croyait pas!...
-Maintenant, il est gras, un peu bouffi, et il est très, très vieux...
-Il ne flirte plus guère qu'avec Joseph de Maistre M. de Donald, la
-monarchie, le pape...</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre garçon!... gémit la dame, avec une voix et une mine également
-compatissantes.</p>
-
-<p>&mdash;Ne le plaignez pas... Il y a là aussi des dessous à chiffonner... Il
-est vrai que ce ne sont plus ceux de la dame au corset noir.</p>
-
-<p>Un souvenir, alors, me revint:</p>
-
-<p>&mdash;Le vieux père Augier, qui était un bourgeois impénitent, m'a fait,
-sur Bourget, un mot qui le biographie assez bien... Il est pittoresque,
-mais un peu vulgaire... Je n'ose...</p>
-
-<p>&mdash;Dites... dites!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Augier m'a dit... il me l'a même dit en vers: «Votre
-Bourget, mon cher, mais c'est un cochon triste!...» Je rapportai le mot
-à Bourget... Il s'en montra ravi...</p>
-
-<p>&mdash;À cause de «triste»? .. sans doute...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[p. 447]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non... à cause de «cochon»... C'était bien plus avantageux pour un
-romancier psychologue...</p>
-
-<p>&mdash;Cela est très drôle... Mais vous ne nous avez toujours pas dit
-comment il est?...</p>
-
-<p>&mdash;Je vais, si vous le permettez, vous raconter encore une histoire...
-La dernière fois que je vis Bourget, c'était à Cannes, comme vous
-devez le penser... Maupassant nous avait invités à déjeuner sur son
-yacht... En me voyant, attendant, moi aussi, sur la jetée, le canot du
-Bel Ami, Bourget ouvrit les bras, s'exclama: «Vous?... Ah! que je suis
-heureux!... Il y a tellement longtemps!.. Cela méfait une telle joie
-de vous revoir!... Toute ma jeunesse!»... Et il m'embrassa, le cher
-Bourget... Après quoi: «Vous savez?... Vous allez être très étonné...
-Vous verrez un Maupassant transformé... oh! transformé!» L'orgueil
-riait par tous les plis de sa face... Il me confia: «Vous savez?... Je
-l'ai enfin amené à la psychologie, oui, mon cher, à la psychologie!»...
-C'était, en effet, l'année où le pauvre Maupassant écrivait <i>Notre
-Cœur</i>, hélas!... Bourget remarqua mon peu d'enthousiasme... Il me
-le reprocha: «Comment? fit-il... ce n'est donc pas une chose énorme...
-énorme?»&mdash;«Si... si... dis-je... oh! si!»&mdash;«Mais c'est le plus grand
-événement de ce temps... Quel malheur que Taine soit mort! Comme il
-eût aimé cela!» Il ajouta: «Ç'a été dur!... Maintenant, Dieu merci,
-c'est fait!...» Sur le <i>Bel Ami</i>, nous trouvâmes M. Jacques Normand, M.
-Henry Baüer, M. Valentin Simond, alors directeur de <i>L'Écho de Paris</i>,
-et ce bon docteur Cazalis, qui songeait déjà à guérir les rhumatismes
-aixois par la méthode préraphaélite... Le déjeuner fut morne, morne...
-Maupassant ne disait pas un mot... Il était si affreusement triste, il
-nous regardait avec des regards si étranges, si étrangement lointains,
-que je ne<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[p. 448]</a></span> pus m'empêcher de lui demander: «Qu'est-ce que tu as?...
-Es-tu malade?»... Il se décida enfin à répondre: «Non... Je ne suis pas
-malade... seulement... voilà... tu comprends?... Hier... tiens!... à la
-place où tu es, il y avait la princesse de Sagan... là, où est Baüer,
-la comtesse de Pourtalès... Qu'est-ce que tu veux?» J'étais, en effet,
-très étonné... mais pas de cet étonnement admiratif que m'avait promis
-Bourget... Maupassant avait levé ses bras vers le plafond d'acajou
-verni, puis les avait laissé retomber, avec accablement... Maintenant,
-le coude sur la table, la tête appuyée sur sa paume, l'œil cerclé
-de rouge, et déjà tout brouillé par la buée trouble de cette folie qui
-devait bientôt l'emporter, il répéta, en bredouillant: «Qu'est-ce que
-tu veux?... qu'est-ce que tu veux?»... Puis: «Ces femmes-là... je les
-adore... parce que, mon vieux, vois-tu?... elles ont quelque chose
-que les autres n'ont pas, et qu'avaient nos aïeules... nos chères
-aïeules... l'amour de l'amour!» Tous, nous avions le cœur serré,
-sauf Bourget qui, s'adressant à Maupassant, lui demanda: «Et <i>Notre
-Cœur?</i>... Où en êtes-vous?» Et comme Maupassant ne répondait pas,
-faisait un geste vague: «Quel beau titre!» s'écria Bourget, qui nous
-prit à témoins... Vous verrez... ce sera le plus merveilleux livre!...
-Un livre extraordinaire!» Il eut le courage ou l'inconscience d'appuyer
-plus lourdement encore: «Il me le doit... car c'est moi qui l'ai amené
-à la psychologie... N'est-ce pas, Maupassant?... c'est moi? Dites que
-c'est moi?» Alors, Maupassant hocha la tête, et il se mit à rire,
-d'un rire pénible qui me lit l'effet d'une sonnerie électrique qui se
-déclenche... Jamais, rien de si douloureux, de si funèbre... Voilà donc
-où il en était, ce rude garçon, que, tant de fois, sur les berges de la
-Seine, bras nus, maillot collant, j'avais vu<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[p. 449]</a></span> manier l'aviron avec un
-si bel entrain de joyeux canotier!... Ce furent d'atroces moments...
-Je fis tout pour abréger cette angoissante visite. On nous débarqua
-à Antibes... Bourget voulut, à toutes forces, me reconduire jusqu'au
-train qui me ramenait à Nice... Comme nous nous quittions, je lui
-frappai sur l'épaule, et je lui dis: «Ah! oui!... vous l'avez amené à
-la psychologie... Il y est, le pauvre bougre... il y est en plein!...
-Mes compliments, mon cher Bourget...» Depuis, je ne l'appelle plus «mon
-cher Bourget», ni même «Bourget», je ne l'appelle plus du tout... Car
-je ne l'ai jamais revu... C'est le général Mercier qui l'a revu...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Nos_colonies" id="Nos_colonies">Nos colonies.</a></p>
-
-
-<p>Le lendemain, von B... rentrait à Berlin par le chemin de fer; sa
-Mercédès aussi... Nous, nous filions sur Mayence...</p>
-
-<p>À Mayence, nous avons rencontré un certain docteur Herrergerschmidt,
-le vieil Allemand classique, comme il s'en trouve encore, dans
-les stations de la Suisse, l'Allemand à longue redingote, à barbe
-broussailleuse, et à lunettes rondes. Mais je constate que la race s'en
-perd, de plus en plus.</p>
-
-<p>Épigraphiste de son métier, le docteur a rapporté de Tunisie de très
-belles pierres puniques, à moins qu'elles ne fussent phéniciennes&mdash;il
-n'est pas encore fixé&mdash;et qui offrent, pour l'Histoire, un intérêt
-capital, en ce sens qu'elles sont absolument indéchiffrables...</p>
-
-<p>&mdash;Indéchiffrables, répète-t-il, avec admiration... C'est là le plus
-beau!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[p. 450]</a></span></p>
-
-<p>Il en a fait don au musée de Francfort, qui les a refusées...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, refusées... Ce sont des ânes!...</p>
-
-<p>Il consent à me les céder pour pas très cher... pour presque rien...</p>
-
-<p>&mdash;De si belles inscriptions!... Syriaques, qui sait?... ou, peut-être,
-persanes?... Pour quelques marks!...</p>
-
-<p>Mais je refuse, moi aussi... Le docteur n'insiste pas davantage, hausse
-les épaules, et:</p>
-
-<p>&mdash;Bêtise!... fait-il simplement... Bêtise!</p>
-
-<p>Il connaît beaucoup le Maroc, pour avoir placé à Tanger, et même, à
-Fez, assure-t-il, un lot important de machines à coudre et à écrire...
-«pas puniques, pas phéniciennes... non... allemandes, monsieur... Ah!
-ah! ah!... De la bonne fabrication allemande!...» Il s'écrie:</p>
-
-<p>&mdash;Très beau, le Maroc!... Un pays, très beau... Et les Marocains, de
-très braves gens, monsieur... de si excellentes gens!... Ah! les braves
-gens!...</p>
-
-<p>Nous parlons de la toute récente frasque de l'empereur Guillaume, son
-débarquement à Tanger... Le docteur dit:</p>
-
-<p>&mdash;À quoi bon faire des choses si inutiles?... Toutes ces démonstrations
-bruyantes... théâtrales... Ah! je n'aime pas ça... Oui... je sais,
-l'honneur national?... Mais l'honneur national, monsieur, c'est le
-commerce... Et le commerce allemand va très bien au Maroc... Il va
-très bien, très bien... parce que nous avons, au Maroc, des agents
-admirables... admirables... oui, monsieur... les meilleurs agents du
-monde... les Français!...</p>
-
-<p>Un rire agite, dans tous les sens, tous les longs poils de sa barbe...
-Et il reprend sur un ton où l'ironie est restée...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[p. 451]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;J'aime beaucoup les Français... Vous autres Français... vous avez de
-grandes... grandes qualités... des qualités brillantes... énormes...
-vous êtes... vous êtes...</p>
-
-<p>Il cherche à définir ce que nous sommes, nous autres Français... à
-citer des exemples caractéristiques de nos si brillantes qualités; et,
-ne trouvant ni définition ni exemples, il s'en tient, décidément, à sa
-première affirmation, si vague:</p>
-
-<p>&mdash;Enfin... vous avez de grandes qualités, ah!... Mais, excusez-moi...
-vous n'êtes pas toujours faciles à vivre... Autoritaires en diable...
-tracassiers, agressifs, chercheurs de noises et de querelles... un
-peu pillards... hé!... hé!... et même cruels...&mdash;je parle, dans vos
-colonies, vos protectorats... partout, où vous avez un établissement,
-une influence quelconque...&mdash;est-ce vrai?... Enfin, on vous déteste...
-on vous a en horreur!... Hein?... Vous en convenez?... C'est très
-triste...</p>
-
-<p>Voyant que je ne réponds pas, il va, il va, le bon docteur.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, les indigènes ne pensent qu'à se soustraire à votre
-autorité... à ruiner, s'ils le peuvent, votre influence... Et s'ils
-trouvent une bonne occasion&mdash;on trouve toujours une bonne occasion&mdash;de
-vous embêter, de vous massacrer, de vous supprimer... Dame! écoutez
-donc?... Ne vous fâchez pas, monsieur... Nous causons, n'est-ce pas?...
-Je fais de l'histoire... Je fais votre histoire... votre histoire
-coloniale... et même votre histoire nationale... Si elle a été souvent
-glorieuse&mdash;mais qu'est-ce que la gloire, mon Dieu?&mdash;elle n'a pas
-été toujours bien généreuse... Toutes ces querelles... toutes ces
-guerres... tout ce sang...au long des siècles!... Enfin, n'importe...
-J'aime beaucoup les Français... Nous leur devons la grandeur
-allemande... On ne peut pas oublier<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[p. 452]</a></span> ça!... Ah! ah!... Et tenez...
-je suppose... au Maroc... parfaitement... au Maroc, il y a aussi
-des Allemands... Les Allemands sont lourds, bêtes, ridicules... Ils
-boivent de la bière et mangent des saucisses fumées... Je sais... je
-sais bien... Mais ils sont gentils avec le Marocain... Ils respectent
-ses mœurs, ses coutumes, sa religion, son droit à rester un être
-humain... Ils l'aident, à l'occasion, et, au besoin, le défendent,
-sans l'exciter ostensiblement contre les autres... Ils lui donnent
-confiance... Et, comme il y a toujours quelque chose à faire, au Maroc,
-quelque chose à y vendre... hé, mon Dieu, c'est l'Allemand qui profite
-tout naturellement des bonnes dispositions de l'indigène, et de sa
-haine contre les Français... Voyez-vous... ça n'est pas plus compliqué
-que ça!... La diplomatie, monsieur... quelle sottise!... Moi, j'aurais
-été l'Empereur, je ne me serais mêlé de rien. J'aurais dit, en fumant
-tranquillement, ma bonne pipe de porcelaine: «Laissons faire les
-Français... Ils travaillent pour nous...» Et, là-dessus, j'aurais pris
-un grand verre de cette bière excellente, qui nous rend stupides et si
-lourds...</p>
-
-<p>Tout à coup, il embrouille encore plus sa barbe, dont les mèches dorées
-se projettent de tous les côtés.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez! propose-t-il... Nous allons faire un pari... c'est cela...
-un petit pari... Nous allons parier mes très belles pierres puniques
-contre ce que vous voudrez... ce que vous voudrez, ah!... Nous allons
-parier que, si les Français quittaient le Maroc, et qu'il ne restât
-plus, au Maroc, avec les Marocains, que des Allemands... il n'y aurait
-plus d'embêtements... plus de grabuges, d'anarchie, de guerres, de
-massacres... plus rien... Le Maroc redeviendrait, subitement, une sorte
-de Paradis terrestre... Vous ne voulez pas?... Non? Vous avez raison...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[p. 453]</a></span></p>
-
-<p>Puis, après un petit silence:</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne voulez pas non plus, décidément, de mes inscriptions
-puniques, phéniciennes, syriaques ou persanes?... Allons, monsieur,
-cent marks?... Non plus?... Dommage... dommage!...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Strasbourg" id="Strasbourg">Strasbourg.</a></p>
-
-
-<p>Après avoir traversé le Rhin à Kohl, en dépit de nos lettres de
-recommandation et de nos beaux cachets rouges, nous avons dû passer
-par de longues et coûteuses formalités douanières. Absolument libre,
-en Allemagne, la circulation automobile subit en Alsace des règlements
-vexatoires, qui ont pour résultat de gêner beaucoup le commerce
-alsacien. Les hôteliers, les marchands, et surtout les propriétaires
-de ces luxueux garages installés dans les villes, supplient le
-gouvernement de rapporter des mesures qui les ruinent, en éloignant, de
-plus en plus, les automobilistes de ces régions admirables, hier encore
-très fréquentées pour la joie et au bénéfice de tout le monde. Mais le
-gouvernement reste sourd à ces doléances. Il a encore de la défiance,
-une sorte de rancune sourde contre ce pays.</p>
-
-<p>Je n'avais pas revu Strasbourg depuis 1876. Faut-il dire que je ne
-l'ai pas reconnue? À l'exception du quartier de la cathédrale, et de
-ce vieux quartier si pittoresque, qu'on appelle la petite France,
-rien d'autrefois n'est resté. Et encore, ces derniers vestiges, où
-nous nous retrouvons, vont bientôt disparaître. La pioche y est
-déjà. Aujourd'hui Strasbourg est une ville magnifique, spacieuse, et
-toute neuve, la ville des belles<span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[p. 454]</a></span> maisons blanches et des balcons
-fleuris. Nous n'en avons pas une pareille en France. Les larges voies
-des nouveaux quartiers, luisantes comme des parquets suisses, les
-universités monumentales, tous ces palais élevés à l'honneur des
-lettres, des sciences, et des armes aussi, par lesquels l'Allemagne
-s'est enfoncée jusqu'au plus profond du vieux sol français, ces jardins
-merveilleux, ce commerce actif qui, partout, s'épanouit en banques
-énormes, en boutiques luxueuses, et cette armée formidable qui veille
-sur tout cela, doivent faire réfléchir bien douloureusement ceux qui
-gardent encore, au cœur, d'impossibles espérances. Ah! je plains le
-pauvre Kléber qui assiste, sur sa place, impuissant et en bronze, au
-développement continu d'une cité à qui il a suffi d'infuser du sang
-allemand pour qu'elle acquît aussitôt cette force et cette splendeur.
-Telle fut, au moins, ma première impression.</p>
-
-<p>Je n'ai pas la prétention, en traversant une ville, de juger de sa
-mentalité. Un voyageur est dupe de tant d'apparences! Et tant de choses
-lui échappent!... Mais j'ai longuement causé avec un Alsacien très
-intelligent, qui ne se paie pas de mots. Il m'a dit:</p>
-
-<p>&mdash;Strasbourg est complètement germanisée... Quelques familles
-bourgeoises résistent encore. Mais leur résistance se borne à
-ressasser, en français, d'anciens souvenirs, le soir, autour de la
-lampe... Elles n'ont ni influence, ni crédit. N'oubliez pas, non plus,
-que le prêtre, en ce pays très catholique, s'est fait tout de suite
-l'agent le plus ardent, le plus écouté de la conquête définitive.
-Par intérêt, par politique, le prêtre est devenu profondément,
-agressivement allemand. Il n'a même pas attendu le dernier chant du coq
-gaulois, pour renier sa patrie!... Au vrai, il n'y a plus ici<span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[p. 455]</a></span> que très
-peu d'Alsaciens, noyés sous un flot d'Allemands qui, après l'annexion,
-sont venus en Alsace, comme on va aux colonies, prospecter des affaires
-et chercher fortune. Ce n'est pas la crème de l'Allemagne. Nos
-fonctionnaires, tous allemands aussi, ne sont pas, non plus, la crème
-des fonctionnaires. Beaucoup avaient de vilaines histoires, là-bas...
-Au lieu de les mettre en prison, on les a mis en Alsace... Et ils
-espèrent se faire pardonner, en affichant un zèle exagéré... Ils sont
-rigoureux, formalistes, très durs, et nous tiennent sous une tutelle
-un peu humiliante... Par exemple, nous avons ce qu'il y a de mieux
-comme armée... Sous ce rapport, on n'a pas lésiné, pas marchandé...
-vingt mille hommes!... Les meilleurs, les plus solides régiments de
-tout l'Empire... Oh! nous n'en sommes pas très fiers... Je dois dire
-pourtant que les militaires ont beaucoup perdu de leur arrogance, de
-leur morgue... Les officiers sont affables, se mêlent davantage à la
-vie générale, vivent en bonne harmonie avec l'élément civil... Beaucoup
-sont riches et font de la dépense... Et puis, les musiques, qui se
-prodiguent dans les squares et sur les places, sont excellentes...</p>
-
-<p>Comme je lui parlais de l'énorme développement de la ville:</p>
-
-<p>&mdash;Oui!... fit-il assez vaguement... C'est surtout un décor, derrière
-lequel il y a bien de la misère... pour ne rien exagérer, bien de
-la gêne. Quoique l'Alsace ait un sol fertile, et qu'elle soit, pour
-ainsi dire, la seule province agricole de tout l'Empire, nous n'en
-sommes pas plus riches pour cela. La crise économique, qui frappe les
-centres industriels de la métropole, nous atteint, nous aussi... Les
-impôts nous écrasent... La vie est horriblement chère, quarante-cinq
-pour cent de plus qu'autrefois... Matériellement, nous ne sommes<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[p. 456]</a></span> donc
-pas très heureux... Moralement, politiquement, nous restons, sous
-l'autorité de l'Allemagne, ce que nous étions sous celle de la France:
-soumis, passifs, et mécontents... Ou se trompe beaucoup en France sur
-la mentalité et la sentimentalité de l'Alsacien. Il n'est pas du tout
-tel que vous le croyez, tel que le représentent de fausses légendes,
-et toute une littérature stupidement patriotique... L'Alsacien déteste
-les Allemands, rien de plus exact... Vous en concluez qu'il adore les
-Français... Grave erreur! S'il est vrai que dans l'imagerie populaire
-et les dictons familiers d'un pays se voie et se lise l'expression de
-ses sentiments véritables, vous serez fixé tout de suite quand vous
-saurez, de quelle façon peu galante et pareille, l'Alsacien traite
-les Allemands et les Français. Il dit des Allemands qu'ils sont des
-<i>schwein</i>, des porcs; il appelle les Français, des «welches»!...</p>
-
-<p>Je croyais avoir entendu: des belges. Je lui en fis la remarque.</p>
-
-<p>&mdash;Welches... belges..., c'est le même mot, répondit-il. Et croyez que,
-dans son esprit, ceci n'est pas moins injurieux que cela. Au fond,
-ça lui est tout à fait indifférent d'être Allemand ou Français...
-Ce qu'il voudrait, c'est être Alsacien... Ce qu'il rêve?... Son
-autonomie... Seulement, saurait-il s'en servir?... J'ai bien peur
-que non... Un esprit de discipline traditionnel, atavique, le fait
-obéir, en rechignant, obéir tout de même, tantôt à la France, tantôt à
-l'Allemagne... Mais, livré à lui-même, je crains qu'il ne se perde dans
-toutes sortes de querelles intestines. Je ne crois pas qu'il sache,
-qu'il puisse se conduire tout seul... Il a besoin qu'on le mène par la
-bride... Fâché, il devient vite agressif, abondamment injurieux... Si
-vous connaissiez son patois?... Oh! bien plus riche en<span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[p. 457]</a></span> couleurs que
-l'argot parisien... Excellent homme, d'ailleurs, qu'il faut aimer, car
-il a de fortes qualités...</p>
-
-<p>Il sourit, et je pus constater que son sourire n'avait aucune amertume.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous dis mes craintes... Craintes tout idéales, n'est-ce pas?...
-Car l'autonomie de l'Alsace, voilà une question qui n'est pas près de
-se poser...</p>
-
-<p>Il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, de devenir Allemands, y avons-nous gagné un peu de dignité
-humaine... Tenez, sous l'Empire, Colmar était ignoblement sale,
-puante, décimée par la fièvre typhoïde. Elle n'avait pas d'eau, et en
-réclamait, à grands cris, mais vainement, depuis plus de cent ans. Le
-lendemain même de la conquête, le premier acte du gouvernement allemand
-a été d'amener, du Honach, d'abondantes sources d'une eau excellente,
-avec laquelle on a inondé et purifié la ville... Oui, les Allemands
-nous ont appris la propreté et l'hygiène, ce qui n'est pas négligeable,
-et l'insouciance de l'avenir, ce qui nous a fait une âme moins sordide
-et moins âpre. L'Allemand&mdash;je ne dis pas le juif allemand&mdash;l'Allemand
-ignore l'économie. Il est&mdash;non pas fastueux&mdash;car le faste suppose une
-imagination dans le goût, ou une ostentation dans la personnalité, que
-l'Allemand n'a pas,&mdash;mais très dépensier. Il dépense tout ce qu'il
-a, et souvent plus que ce qu'il a, au fur et à mesure de ses désirs
-et de ses caprices, presque toujours enfantins et coûteux. Un détail
-assez curieux... À Berlin&mdash;je dis Berlin, c'est toute l'Allemagne que
-je pourrais dire&mdash;le jour même des vacances, plus de deux cent mille
-familles quittent la ville... Elles vont s'abattre un peu partout, mais
-particulièrement en Suisse... Vous avez du les rencontrer, au bord de
-tous les lacs,<span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[p. 458]</a></span> au sommet de toutes les cures d'air... Ces braves gens,
-un peu naïfs, un peu bruyants, un peu encombrants, emportent avec eux
-tout l'argent qu'ils ont chez eux... Soyez sûr qu'ils ne rentreront à
-la maison que lorsqu'ils auront usé jusqu'à leur dernier pfennig...
-Aussi les universités, les collèges, les pensions, qui connaissent
-ces mœurs-là, obligent-ils les pères de famille à payer, avant de
-partir, la future année scolaire de leurs enfants... Sans cela... cette
-fameuse instruction!...</p>
-
-<p>Il se mit à rire.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, nous devenons, un peu, comme ça...</p>
-
-<p>&mdash;En somme? quoi? interrogeai-je... vous n'êtes pas trop malheureux,
-sous le régime allemand?</p>
-
-<p>Il répondit simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu!... On vit tout de même... Quand on ne peut pas être soi...
-d'être ceci, ou bien cela... Turc, Lapon, ou Croate... allez... ça n'a
-pas une grande importance...</p>
-
-<p>&mdash;Et la Lorraine?</p>
-
-<p>&mdash;Ça, c'est une autre histoire... Elle est restée française, jusque
-dans le tréfonds de l'âme... Sourires ou menaces, rien n'entame ce
-vieux sentiment, obstiné et profond... comme l'espérance...</p>
-
-
-
-<hr />
-<p class="caption"><a name="Berlin-Sodome" id="Berlin-Sodome">Berlin-Sodome.</a></p>
-
-
-<p>Comme nous allions quitter Strasbourg, pour parcourir l'Alsace, au
-moment même de nous installer dans l'auto, nous vîmes accourir, épanoui
-d'aise, toujours aussi peu soigné, fatiguant sa barbe et polissant son
-front, mon ami Albert D... Il paraissait essoufflé mais ravi de la
-rencontre. Il promenait en Allemagne ce vêtement<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[p. 459]</a></span> et un chapeau qui ne
-sont pas, depuis quelque quinze ans, indifférents qu'aux saisons, comme
-je le croyais, qui le sont aussi aux latitudes et aux frontières, j'eus
-la surprise de le constater...</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, s'écria-t-il, après s'être incliné devant les dames, enfin!...
-Je trouve des Français... je trouve des Parisiens, des êtres simples,
-candides... des êtres normaux et vertueux... Laissez-moi vous regarder!</p>
-
-<p>Ses lèvres s'avançaient pour rire; il ne criait pas moins fort que, rue
-Laffitte ou rue Richepanse, lorsqu'il parle d'art, et ne forçait pas
-moins sa voix jusqu'au fausset.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mes amis, j'arrive de Berlin... Vous n'avez pas été, cette
-fois-ci, jusqu'à Berlin?... Allez à Berlin... allez-y... il faut
-absolument aller à Berlin... Il faut le voir, le revoir... C'est
-prodigieux... kolossal!... comme ils disent... Allez-y!...</p>
-
-<p>Et, me prenant par le bras comme pour m'y entraîner, il parlait
-toujours:</p>
-
-<p>&mdash;Toutes les fois que j'y reviens, j'y ai une surprise nouvelle...
-C'est que j'ai connu Berlin, en 56, moi... Une grande ville de
-province, pleine de soldats, triste, l'air pauvre. À présent, le luxe
-s'y étale... brououu... Et le dévergondage?... Brououu!... Ah!...
-Kolossal!...</p>
-
-<p>Ses yeux se bridaient dans la grimace qu'il faisait en riant, et il
-baissait la voix en m'emmenant à l'écart avec Gerald.</p>
-
-<p>&mdash;Des pédérastes! des pédérastes!... Tous pédérastes!... Les plus
-grands seigneurs, les officiers, les ministres, les artistes, les
-chambellans... et les généraux, et les grands écuyers, et les
-ambassadeurs..., tous!... tous!... Scandales sur scandales... procès
-sur procès... disparitions sur disparitions... Kolossal!... D'ailleurs,
-vous avez bien lu, en première page du <i>Temps</i>, qui n'en<span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">[p. 460]</a></span> peut mais,
-ces télégrammes officiels, concernant des personnages de cour, de
-là-bas? Ça dépasse en pornographie les annonces de quatrième page, qui
-font la fortune du <i>Journal?...</i></p>
-
-<p>Il sautillait sur ses vieilles bottines déformées par la goutte, et
-se tapait les cuisses, comme un enfant qui vient de faire une <i>bonne
-blague</i> à son professeur:</p>
-
-<p>&mdash;Et savez-vous qu'il s'est formé une ligue de ces messieurs, en vue
-d'obtenir l'abrogation d'articles gênants du code, qui les empêchent
-de... de...</p>
-
-<p>Et, frottant alternativement son nez et son front, il se mit à pouffer
-de rire, au grand dommage de mes joues et de mes narines...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon cher, une ligue... une ligue des Droits de l'homme et
-du pédéraste... une ligue avec ses statuts, ses commissions, ses
-assemblées générales... brououu!... des assemblées en rond, je
-suppose... C'est kolossal!... Vous voyez qu'ils ne s'en cachent
-pas... Au contraire... Ils ont eu successivement le bien-être... la
-richesse... le luxe... Il leur manquait la dépravation... Maintenant,
-ils en ont leur mesure... il ne leur manque plus rien... C'est
-l'aboutissement fatal des armes victorieuses, le couronnement de la
-<i>Gründerzeit</i>... Voilà, maintenant, qu'ils dépassent les peuples qui
-ont une histoire... Ah!... ah!... Et ils en sont assez fiers!... Ils
-m'ont scandalisé... positivement scandalisé, moi! Scandaliser un
-Parisien, ça n'est pas rien!... Et ils étaient aux anges de ma figure
-ahurie!... Il fallait les voir!... Kolossal!... Et, pourtant, nous
-ont-ils dit assez de fois que nous étions Babylone!... À en croire
-leurs pasteurs, ils ne nous ont fait la guerre que pour étouffer ces
-germes de vice, brûler Paris qui empoisonnait le monde!... Eh bien...
-ils font mieux que nous... Ils sont Sodome... Sodome-sur-la-Sprée.
-Naturellement, la province<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">[p. 461]</a></span> suit le mouvement; les officiers et les
-hauts fonctionnaires le propagent... Il y a Sodome-sur-la-Sprée... Mais
-il y a Sodome-sur-le-Mein, Sodome-sur-l'Oder, et Sodome-sur-l'Elbe, et
-Sodome-sur-le-Weser, et Sodome-sur-l'Alster, et Sodome-sur-le-Rhin...
-Ah! ah!... sur-le-Rhin, mon cher.</p>
-
-<p>Comme il n'oublie jamais de manifester son nationalisme, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Quand nous avons été vicieux, nous autres,&mdash;nous ne le sommes plus
-guère, la mode en est passée,&mdash;nous l'avons été légèrement, gaiement...
-Les Allemands, eux, qui sont pédants, qui manquent de tact, et
-ignorent le goût, le sont&mdash;comment dire?&mdash;scientifiquement... Il ne
-leur suffisait pas d'être pédérastes... comme tout le monde... ils ont
-inventé l'<i>homosexualité</i>... Où la science va-t-elle se nicher, mon
-Dieu?... Ils font de la pédérastie, comme ils font de l'épigraphie. Ils
-savent qui a été l'amant de Wagner, et de qui Alcibiade et Shakespeare
-ont été les maîtresses. Ils écrivent des livres sur les amours de
-Socrate, et sur celles d'Alexandre le Grand... Ils ont relevé, sur
-les vieilles pierres, tous les noms de tous les mignons de tous les
-pharaons de toutes les dynasties... Pédérastes avec emphase, sodomites
-avec érudition!... Et, au lieu de faire l'amour entre hommes, par vice,
-tout simplement, ils sont homosexuels, avec pédanterie... Allez à
-Berlin, je vous dis... allez revoir Berlin... Ça vaut le voyage...</p>
-
-<p>Nous lui avions tous serré la main, tour à tour, sans, qu'il s'arrêtât
-de parler, de crier et de rire, et nous, étions loin, déjà, que nous le
-voyions s'agiter encore, et nous désigner, du doigt, Berlin, à qui nous
-tournions le dos...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">[p. 462]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p class="caption"><a name="Les_deux_frontieres" id="Les_deux_frontieres">Les deux frontières.</a></p>
-
-
-<p>Nous nous sommes promenés, pendant cinq jours, à travers l'Alsace,
-ses cultures d'orge et de vignes, ses houblonnières en guirlande, ses
-belles forêts de sapins, ses montagnes, aux contours élégants, aux
-pentes molles, aux tons très doux de vieux velours... Quelle lumière
-attendrie! Quels ciels légers, mouvants! Il me semblait reconnaître les
-transparences infinies de la Hollande. La nature, heureuse d'ignorer
-les limites qui séparent les hommes et que leur imposent, tantôt ici et
-tantôt là, en avant ou en arrière, leurs sottes querelles, est bien la
-même qu'autrefois... Nous nous sommes arrêtés dans ces petites villes
-Louis XIV, que gardent souvent des portes plus anciennes, dont les
-beffrois, aux faîtes élancés de tuiles vertes, et les façades peintes,
-à fresque rose, sont comme des souvenirs de cette vieille Allemagne,
-qu'elles sont redevenues, sans qu'elles en sachent rien...</p>
-
-<p>Dans une de ces petites villes, nous manquons d'essence... On nous dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous en trouverez chez le pharmacien.</p>
-
-<p>Mais le pharmacien n'en a plus... Il vient de vendre son dernier litre
-à des Anglais...</p>
-
-<p>&mdash;Vous trouverez cela chez le médecin, renseigne-t-il...</p>
-
-<p>Le médecin est sorti, en tournée de visites. Il n'y a plus à la maison
-qu'une petite bonne. Elle nous mène dans un cellier où j'aperçois un
-tonneau, plein de «benzine», et un gros bidon d'huile.</p>
-
-<p>&mdash;Prenez ce qu'il vous faut...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">[p. 463]</a></span></p>
-
-<p>Elle ne sait même pas ce que cela vaut... Sur mon insistance:</p>
-
-<p>&mdash;À votre idée... fait-elle en souriant...</p>
-
-<p>Elle n'est pas jolie, pas même blonde; et elle n'a pas ce costume dont
-Henner nous a dégoûtés, et dont, après la guerre, des trafiquants
-actualistes de bière et de femmes affublèrent, dans leurs brasseries,
-tant de jolies filles de Montmartre et de Montrouge.</p>
-
-<p>Dans une «restauration», où nous avons fort mal déjeuné, on nous a
-servi, je ne sais plus quoi:</p>
-
-<p>&mdash;Plat allemand! salue l'un de nous.</p>
-
-<p>&mdash;Alsacien, monsieur, riposte vivement l'aubergiste.</p>
-
-<p>Et, comme on nous en apporte un autre:</p>
-
-<p>&mdash;Plat français!... Ah! ah! crié-je, avec un geste à la Déroulède.</p>
-
-<p>&mdash;Alsacien! alsacien! rectifie, sur un ton irrité et plus rude,
-l'aubergiste qui nous tourne le dos.</p>
-
-<p>Et j'ai cru voir, sur ses lèvres, le mot: «welches!»... Il ne l'a pas
-prononcé.</p>
-
-<p>C'est ainsi, en flânant, que nous arrivâmes, un soir, tard, à la
-frontière, à Grand-Fontaine, je crois, joli village égrené, en coquets
-chalets, dans un vert repli des Vosges. Il était huit heures et
-demie... Et nous avions l'idée folle d'aller coucher à Baccarat...
-Pourquoi, mon Dieu? Le douanier activa les formalités. Malgré l'heure
-tardive, il ne fit aucune difficulté pour nous rembourser notre dépôt.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai justement, aujourd'hui, de l'argent français, nous dit-il. Je
-pense que vous aimerez mieux ça...</p>
-
-<p>Le bureau était très propre, bien rangé; les hommes, très astiqués,
-dans leur vareuse verte. Ils nous souhaitèrent bon voyage.</p>
-
-<p>À Raon-la-Plaine, douane française nous fûmes accueillis comme des
-chiens. Un trou puant, un cloaque<span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">[p. 464]</a></span> immonde, un amoncellement de fumier:
-telle était notre frontière, à nous... Ce que nous vîmes des maisons,
-nous parut misérable et sordide. Des gens hurlaient dans un café...</p>
-
-<p>Petit, maigre, le képi enfoncé de travers sur la nuque, une cravate
-bleue roulée en corde autour du cou, la vareuse débraillée, dégoûtante
-de graisse, un douanier s'était précipité au-devant de la voiture,
-en agitant une lanterne... Il nous interrogea, sur un ton impératif,
-presque grossier.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a dans ces malles?... ces paquets?</p>
-
-<p>&mdash;Rien... des effets.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous dites?... Faudra voir ça!... Mais il est trop tard... À
-c't'heure, bonsoir!... Demain!</p>
-
-<p>J'entrai dans le bureau, pour me plaindre au chef... Une pièce en
-désordre... un parquet gluant de saletés... Il n'y avait pas de
-chef... Un homme dormait sur un banc, la tête sur un sac... Il
-poussa un grognement, puis un juron, au bruit de la porte ouverte...
-Dehors, les gens étaient sortis du café... entouraient l'automobile,
-nous regardaient hostilement, des êtres chétifs, terreux, la bouche
-mauvaise, les yeux sournois...</p>
-
-<p>Je décidai de rebrousser chemin jusqu'à Grand-Fontaine, pour y passer
-la nuit...</p>
-
-<p>Le lendemain matin, il nous fallut subir la visite. Le douanier
-s'acharna à la rendre la plus ignominieuse qu'il put. Il bouscula nos
-effets dans les malles, brisa un flacon dans un nécessaire, inventoria,
-pièce par pièce, les outils du mécanicien... Jusqu'à un kodak qu'il
-fallut enlever de son étui, pour voir ce qu'il y avait au fond. Cela
-dura une heure... Je rédigeai une réclamation... Mais où vont les
-réclamations?...</p>
-
-<p>Enfin, il nous permit de partir... furieux de n'avoir<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">[p. 465]</a></span> rien trouvé de
-suspect, heureux, tout de même, de nous avoir embêtés...</p>
-
-<p>Comme nous dépassions la dernière maison de cet ignoble village,
-une pierre, lancée, on ne sait d'où, vint briser une des glaces de
-l'automobile... J'en fus quitte pour une écorchure légère à la joue.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! dis-je... Pas d'erreur!... Nous sommes bien en France.</p>
-
-<p>&mdash;Sale pays!... maugréa Brossette.</p>
-
-<p>Mais je pense qu'il parlait seulement de Raon-la-Plaine...</p>
-
-
-
-<p>Paris, Cormeilles-en-Vexin, 1905-1907.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">[p. 466]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h5><a name="TABLE" id="TABLE">TABLE</a></h5>
-
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;"><a href="#DEDICACE">DÉDICACE</a></span>.&mdash;À Monsieur Fernand Charron <span class="tablenum"><a href="#Page_v">v</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LE DÉPART</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_1">1</a></span></p>
-<p>
-<a href="#Le_garage">Le garage.</a>&mdash;
-<a href="#Mon_chauffeur">Mon chauffeur.</a>&mdash;
-<a href="#Frontieres">Frontières.</a>&mdash;
-<a href="#La_douane_allemande">La douane allemande.</a>&mdash;
-<a href="#Vers_Rocroy">Vers Rocroy.</a>&mdash;
-<a href="#Une_ville_morte">Une ville morte.</a>&mdash;
-<a href="#Une_ville_forte">Une ville forte.</a>&mdash;
-<a href="#Une_famille_dautomobilistes">Une famille d'automobilistes.</a>
-</p>
-<p><span style="font-size: 0.8em;">BRUXELLES</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_51">51</a></span></p>
-<p>
-<a href="#Le_Roi_en_est">Le Roi en est...</a>&mdash;
-<a href="#Laccent_belge">L'accent belge.</a>&mdash;
-<a href="#Le_repas_des_funerailles">Le repas des funérailles.</a>&mdash;
-<a href="#Vive_larmee_belge">Vive l'armée belge!</a>&mdash;
-<a href="#Ma_complice">Ma complice.</a>&mdash;
-<a href="#Au_cabaret">Au cabaret.</a>
-</p>
-<p><span style="font-size: 0.8em;">CHEZ LES BELGES</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_83">83</a></span></p>
-<p>
-<a href="#Catholicisme">Catholicisme.</a>&mdash;
-<a href="#Democrates_de_Gand">Démocrates de Gand.</a>&mdash;
-<a href="#Constantin_Meunier">Constantin Meunier.</a>&mdash;
-<a href="#Un_Industriel">Un Industriel.</a>&mdash;
-<a href="#Waterloo">Waterloo.</a>&mdash;
-<a href="#Au_Musee">Au Musée.</a>&mdash;
-<a href="#Il_fait_de_la_race">Il fait de la race.</a>&mdash;
-<a href="#Roi_daffaires">Roi d'affaires.</a>&mdash;
-<a href="#Le_caoutchouc_rouge">Le caoutchouc rouge.</a>&mdash;
-<a href="#Remords">Remords.</a>
-</p>
-<p><span style="font-size: 0.8em;">ANVERS</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_127">127</a></span></p>
-<p>
-<a href="#Vers_le_port">Vers le port.</a>&mdash;
-<a href="#Vaine_priere">Vaine prière.</a>&mdash;
-<a href="#Un_port">Un port.</a>&mdash;
-<a href="#Bateaux">Bateaux.</a>&mdash;
-<a href="#La_ville">La ville.</a>&mdash;
-<a href="#Sur_les_Quais">Sur les Quais.</a>&mdash;
-<a href="#Tapirs">Tapirs.</a>&mdash;
-<a href="#Minstrels">Minstrels.</a>&mdash;
-<a href="#LEvangeliste">L'Évangéliste.</a>&mdash;
-<a href="#Emigrants">Émigrants.</a>&mdash;
-<a href="#Pogromes">Pogromes.</a>&mdash;
-<a href="#Prostitution">Prostitution.</a>&mdash;
-<a href="#Anvers_prospere">Anvers prospère.</a>
-</p>
-<p><span style="font-size: 0.8em;">EN HOLLANDE</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_181">181</a></span></p>
-<p>
-<a href="#Fantomes">Fantômes.</a>&mdash;
-<a href="#Vincent_van_Gogh_et_Breda">Vincent van Gogh et Bréda.</a>&mdash;
-<a href="#Sur_les_Hollandais">Sur les Hollandais.</a>&mdash;
-<a href="#Gorinchem">Gorinchem.</a>&mdash;
-<a href="#La_decouverte_de_Claude_Monet">La découverte de Claude Monet.</a>&mdash;
-<a href="#Le_port_patrie_du_peintre">Le port, patrie du peintre.</a>&mdash;
-<a href="#La_Digue">La Digue.</a>&mdash;
-<a href="#Soir_a_Dordrecht">Soir à Dordrecht.</a>&mdash;
-<a href="#Le_musee_des_Boers">Le musée des Boërs.</a>&mdash;
-<a href="#Rotterdam">Rotterdam.</a>&mdash;
-<a href="#Un_speculateur">Un spéculateur.</a>&mdash;
-<a href="#Canaux_dAmsterdam">Canaux d'Amsterdam.</a>&mdash;
-<a href="#Foire_aux_fromages">Foire aux fromages.</a>&mdash;
-<a href="#La_porte_entrebaillee">La porte entrebâillée.</a>&mdash;
-<a href="#Hymne_a_la_paix_et_a_La_Haye">Hymne à la paix et à La Haye.</a>
-</p>
-<p><span style="font-size: 0.8em;">LA FAUNE DES ROUTES</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_273">273</a></span></p>
-
-<p><span style="font-size: 0.8em;">BORDS DU RHIN</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_315">315</a></span></p>
-<p>
-<a href="#Dusseldorf">Düsseldorf.</a>&mdash;
-<a href="#Modern-style">Modern-style.</a>&mdash;
-<a href="#Mon_ami_von_B">Mon ami von B...</a>&mdash;
-<a href="#Le_Surempereur">Le Surempereur.</a>&mdash;
-<a href="#Lecole_de_Dusseldorf">L'école de Düsseldorf.</a>&mdash;
-<a href="#Le_theatre_repopulateur">Le théâtre repopulateur.</a>&mdash;
-<a href="#Une_soiree_au_music-hall">Une soirée au music-hall.</a>&mdash;
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-<a href="#Nos_colonies">Nos colonies.</a>&mdash;
-<a href="#Strasbourg">Strasbourg.</a>&mdash;
-<a href="#Berlin-Sodome">Berlin-Sodome.</a>&mdash;
-<a href="#Les_deux_frontieres">Les deux frontières.</a>
-</p>
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-End of the Project Gutenberg EBook of La 628-E8, by Octave Mirbeau
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA 628-E8 ***
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