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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La 628-E8 - Avec le chapitre intégral "Balzac" - -Author: Octave Mirbeau - -Release Date: April 10, 2017 [EBook #54528] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA 628-E8 *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) (Images generously made -available by the Internet Archive.) - - - - - -LA 628-E8 - -Par - -OCTAVE MIRBEAU - -COMPRENANT EN ANNEXE - -LE CHAPITRE INTÉGRAL «BALZAC» - -SUPPRIMÉ LORS DE L'APPARITION - -EN 1907 - -PARIS - -BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - -FASQUELLE ÉDITEURS - -11, RUE DE GRENELLE, 11 - - - - -DÉDICACE - - -À Monsieur FERNAND CHARRON - -À qui dédier le récit de ce voyage, sinon à vous, cher Monsieur -Charron, qui avez combiné, construit, animé, d'une vie merveilleuse, la -merveilleuse automobile où je l'accomplis, sans fatigue et sans accrocs? - -Cet hommage, je vous le dois, car je vous dois des joies multiples, -des impressions neuves, tout un ordre de connaissances précieuses que -les livres ne donnent pas, et des mois, des mois entiers de liberté -totale, loin de mes petites affaires, de mes gros soucis, et loin de -moi-même, au milieu de pays nouveaux ou mal connus, parmi des êtres si -divers dont j'ai mieux compris, pour les avoir approchés de plus près, -la force énorme et lente qui, malgré les discordes locales, malgré la -résistance des intérêts, des appétits et des privilèges, et malgré -eux-mêmes, les pousse invinciblement vers la grande unité humaine. - -Oui, ce qui est nouveau, ce qui est captivant, c'est ceci. Non -seulement l'automobile nous emporte, de la plaine à la montagne, de -la montagne à la mer, à travers des formes infinies, des paysages -contrastés, du pittoresque qui se renouvelle sans cesse; elle nous mène -aussi à travers des mœurs cachées, des idées en travail, à travers -de l'histoire, notre histoire vivante d'aujourd'hui... - -Du moins, on est si content qu'on croit vraiment que tout cela est -arrivé. Et puis, pour nous les rendre supportables et sans remords, ne -faut-il pas anoblir un peu toutes nos distractions? - - * * * * * - -Il y a six ans, je me rappelle, parti, un malin, d'Aurillac, sur une -des premières automobiles que vous ayez construites, j'arrivai, le -soir, vers quatre heures, en plein Jura, à Poligny. - -C'était la fin d'un jour de marché. Tout était calme dans les rues. Nul -bruit dans les cabarets, à peu près vides. Bêtes et gens s'en allaient -pacifiquement, qui à l'étable, qui au foyer. Quelques groupes restaient -encore à deviser sur la place, où les petits marchands avaient démonté -et repliaient leurs étalages... Rien qu'à la traverser, la ville me -fut sympathique. Elle avait un air de décence, de bonne santé, de bon -accueil, très rare en France. - -Dans l'auberge où je descendis, je m'attablai entre deux paysans, -très beaux, très forts, les cheveux drus et noirs sur une puissante -tête carrée, le masque modelé en accents énergiques; singulièrement -avenants. Ils parlaient de leurs affaires, et moi, tout en mangeant -de savoureuses truites, arrosées d'un excellent vin d'Arbois, je les -écoutais parler. Comme ils n'avaient rien du nationalisme sectaire et -méfiant, avec lequel, d'ordinaire, les paysans reçoivent ce qu'ils -appellent les étrangers, ils permirent fort gentiment que je prisse -part à leur conversation. - -Ils se montrèrent parfaits techniciens agricoles, curieux de progrès, -informés au delà des choses de leur métier. Je n'avais plus, devant -moi, l'Auvergnat, âpre et rusé, bavard et superstitieux, ignorant -et lyrique, que j'avais quitté le matin même, non sans plaisir, je -l'avoue; je voyais enfin des hommes, calmes, réfléchis, réalistes, -précis, qui ne croient qu'à leur effort, ne comptent que sur lui, -savent ce qu'ils veulent, ont le sentiment très net de leur force -économique, exigent qu'on respecte en eux la dignité sociale et humaine -du travail. Aucune trace de superstition, en leurs discours, et, ce qui -me frappa beaucoup, pas le moindre misonéisme. Ils n'eurent pas une -parole de haine contre l'automobilisme. Au contraire. Ils admiraient -grandement cette nouveauté, lui faisaient crédit de n'être encore -qu'un sport--un sport expérimental--aux mains des riches, et ils en -attendaient des applications démocratiques, avec confiance. - -À plusieurs reprises, ils marquèrent cette fierté que, de tous les -départements français, le leur fût celui où l'instruction s'était le -plus développée. - -L'un d'eux me dit: - ---Chez nous, tous, nous désirons apprendre. Malheureusement, on ne -nous apprend pas grand'chose. Nous n'avons pas, bien sûr, l'ambition -de devenir des savants, comme Pasteur. Mais nous voudrions connaître -l'indispensable. Or, l'instruction qu'on nous donne est, tout entière, -à réformer. C'est l'instruction cléricale qui persiste hypocritement, -dans l'instruction laïque. On nous farcit toujours l'esprit de légendes -dont nous n'avons que faire... Mais nous continuons à ignorer les plus -simples éléments de la vie: par exemple, ce que c'est que l'eau que -nous buvons, la viande que nous mangeons, l'air que nous respirons, la -semence que nous confions à la terre..., en bloc, tous les phénomènes -naturels, et nous-mêmes... Alors, comme nos anciens, nous cheminons, à -tâtons, dans la routine, et nous ne sommes pas capables de tirer parti -des immenses richesses qui sont, partout, dans la nature, à portée de -la main. - -L'autre, qui approuvait, dit à son tour: - ---Les socialistes nous prêchent sans cesse l'émancipation, -l'affranchissement... J'en suis, parbleu!... Mais, l'affranchissement, -l'émancipation de quoi, si tout d'abord on n'affranchit et on -n'émancipe notre cerveau? - -Je compris très bien que le passé n'avait plus aucune prise sur ces -hommes conscients et qu'ils défendraient avec une volonté tenace et une -tranquille assurance, les conquêtes, les pauvres petites conquêtes, -matérielles et morales, qu'ils avaient su, tout seuls, arracher à la -société et au sol ingrat de leurs montagnes... - -Et tel était le miracle... En quelques heures, j'étais allé d'une -race d'hommes à une autre race d'hommes, en passant par tous les -intermédiaires de terrain, de culture, de mœurs, d'humanité qui les -relient et les expliquent, et j'éprouvais cette sensation--tant il me -semblait que j'avais vu de choses--d'avoir, en un jour, vécu des mois -et des mois. - -Et cette sensation que, seule, l'automobile peut donner, car les -chemins de fer, qui ont leurs voies prisonnières, toujours pareilles, -leurs populations parquées, toujours pareilles, leurs villes -encloses que sont les chantiers et les gares, toujours pareilles, -ne traversent réellement pas les pays, ne vous mettent point en -communication directe avec leurs habitants,--cette sensation, tout -à fait nouvelle, que de fois j'en goûtai la force et le charme, au -cours de ce voyage exquis, où je retrouve constamment mon admiration -et, je puis le dire, ma reconnaissance, pour cette maison roulante -idéale, cet instrument docile et précis de pénétration qu'est -l'automobile, et surtout--puisqu'il faut bien finir par tout ramener -à soi--l'automobile créée par vous, cher monsieur Charron, pour mes -curiosités et mes vagabondes rêveries... - - * * * * * - -C'est pour cela que j'aime mon automobile. Elle fait partie désormais -de ma vie; elle est ma vie, ma vie artistique et spirituelle, autant -et plus que ma maison. Elle est pleine de richesses, sans cesse -renouvelées, qui ne coûtent rien que la joie de les prendre au -passage, ici, là, partout où m'entraînent la fantaisie de voir et -le désir d'étudier. J'y sens vivre les choses et les êtres avec une -activité intense, en un relief prodigieux, que la vitesse accuse, bien -loin de l'effacer. Elle m'est plus chère, plus utile, plus remplie -d'enseignements que ma bibliothèque, où les livres fermés dorment sur -leurs rayons, que mes tableaux, qui, maintenant, mettent de la mort sur -les murs, tout autour de moi, avec la fixité de leurs ciels, de leurs -arbres, de leurs eaux, de leurs figures... Dans mon automobile j'ai -tout cela, plus que tout cela, car tout cela est remuant, grouillant, -passant, changeant, vertigineux, illimité, infini... J'entrevois, -sans en être troublé, la dispersion de mes livres, de mes tableaux, -de mes objets d'art; je ne puis me faire à l'idée, qu'un jour, je -ne posséderai plus cette bête magique, cette fabuleuse licorne qui -m'emporte, sans secousses, le cerveau plus libre, l'oeil plus aigu, -à travers les beautés de la nature, les diversités de la vie et les -conflits de l'humanité. - - * * * * * - -Eh bien, faut-il vous le dire, cher monsieur Charron? J'ai beaucoup -hésité, avant d'inscrire votre nom en tête de ce petit volume... -J'avoue que, durant quelques heures, j'ai manqué de courage... Voilà un -bien gros mot, n'est-ce pas, pour une chose pourtant bien naturelle et -bien simple... C'est que je connais les hommes de mon temps, surtout de -mon milieu. Leur bienveillance si connue, leur indomptable morale et -l'intransigeance de leurs vertus, m'ont positivement effrayé... Mais le -sentiment très vif que j'ai de ma liberté, l'horreur, non moins vive, -que j'ai des usages reçus et des pratiques courantes, mon immoralité, -pour tout dire, eurent vite fait de surmonter cette terreur passagère -et absurde... Si on les écoutait, ces braves gens-là, on ne ferait -jamais rien de ce que l'on veut et de ce qui vous plaît... Laissons-les -dire... - -Laissons-les dire, mais profitons de cette circonstance pour risquer -quelques observations... - - * * * * * - -L'époque, cher monsieur Charron, est terriblement réfractaire à -l'admiration que nous devons aux choses du progrès, à la reconnaissance -que nous devons aux hommes qui travaillent, luttent et trouvent. -Admiration et reconnaissance, on ne les comprend et ne les accepte -que si elles sont tarifées et rétribuées selon des prix courants, -proportionnés à l'enthousiasme avec lequel on les exprime. La presse -est devenue si universellement vénale, elle oblige tellement toutes les -choses de la vie à verser dans sa caisse, pour être reconnues valables, -un impôt de plus en plus lourd, qu'un écrivain, aujourd'hui, sous -peine de se déshonorer, n'a plus le droit de signaler une découverte -scientifique importante, ou de confesser un plaisir, une émotion, si -cette émotion, ce plaisir lui viennent d'un objet fabriqué et qui se -vend. Pour un temps, dont on aperçoit, d'ailleurs, la fin prochaine, il -peut encore--sauf dans _Le Journal_, bien entendu--admirer un livre, un -tableau, une statue, dire, à peu près librement, ses impressions sur ce -qu'on appelle une œuvre de l'imagination. Classification vraiment -arbitraire et comique, car j'ai toujours pensé que les statues, les -tableaux, les livres se vendent avec plus d'âpreté encore que les -machines; et les machines m'apparaissent, bien plus que les livres, les -statues, les tableaux, des oeuvres de l'imagination. Quand je regarde, -quand j'écoute vivre cet admirable organisme qu'est le moteur de -mon automobile, avec ses poumons et son cœur d'acier, son système -vasculaire de caoutchouc et de cuivre, son innervation électrique, -est-ce que je n'ai pas une idée autrement émouvante du génie humain, -de sa puissance imaginative et créatrice, que si je lis un livre de -M. Paul Bourget, ou considère un tableau de M. Detaille, une statue -de M. Denys Puech? Est-ce que le moindre mécanisme qui transporte -l'énergie motrice, la chaleur, la parole, l'image, par de minces -réseaux de fils métalliques, ou par d'invisibles ondes, n'implique pas -une plus grande somme d'études, d'observations, d'efforts, de facultés -supérieures?... Et cependant, le livre banal, infiniment inutile de -M. Paul Bourget, la statue--si l'on peut dire--de M. Denys Puech, le -tableau--euphémisme--de M. Detaille, il est admis, il est honorable, -élégant, que je puisse les vanter tant que je voudrai, et tout le monde -me louera d'avoir débité, à leur propos, les sottises esthétiques -qui fermentent sous le crâne d'un critique d'art. Mais il me sera -formellement interdit de décrire une machine qui, comme l'automobile, -par exemple, bouleverse déjà, et bouleversera bien davantage les -conditions de la vie sociale. - -Eh bien, je proteste, de toutes mes forces, contre cette conception -éducatrice des journaux qui leur permet--parce que c'est de l'art--de -vous raconter, en quatre colonnes, le dernier vaudeville des Variétés, -et qui fait que nous ne savons rien, jamais rien,--parce que c'est -du commerce,--des travaux admirables, par lesquels tant de savants -obscurs s'acharnent à conquérir, pour nous, chaque jour, un peu plus de -bonheur... - - * * * * * - -Cette liberté, je ne la revendique pas, cher monsieur Charron, pour -déclarer, tout de go, que vous avez inventé l'automobile. Mais, de -vous y être passionné, l'automobilisme vous doit beaucoup. Parmi -les constructeurs français--j'ai plaisir à le reconnaître--vous -êtes certainement celui qui apporta le plus de progrès notables à -cette industrie. Ingénieux, pratique et tenace, vous n'avez cessé de -chercher et de trouver des améliorations, vous n'avez cessé de créer -des dispositifs, adoptés universellement aujourd'hui, grâce à quoi -nos moteurs ont atteint ce degré de presque-perfection, où nous les -voyons en ce moment. Et ce qui m'étonne le plus, et dont je vous loue -infiniment, c'est que vous vous soyez aussi préoccupé de leur donner -une forme harmonieuse, et de doter la machine, comme un objet d'art, de -sa part de beauté. - -Je vous ai suivi, avec un intérêt grandissant, depuis le jour où, dans -les sous-sols de l'avenue de la Grande-Armée--vous n'aviez pas d'usine -en ce temps-là--vous convoquiez quelques personnes à venir voir les -pièces du premier châssis que vous alliez monter... J'en étais... Je -me souviens qu'un curieux personnage, un Américain, qui n'est pas un -inconnu et qui est roi, comme pas mal de citoyens de sa république, -roi de l'Acier, M. Schwab, pour tout dire, en était aussi... Je le -vois encore, prenant chaque pièce, successivement, et après l'avoir -examinée, soupesée, éprouvée, flairée, disant: - ---Ça, c'est de l'acier... À la bonne heure!... Voilà de l'acier!... - -Si bien qu'avant de s'en aller il vous commanda deux châssis pour lui, -dix autres, pour des Américains, des rois de quelque chose évidemment, -dont il vous donna les noms et les adresses: - -Et il ajouta: - ---S'ils n'en veulent pas... tant pis pour eux!... Je les prendrai, -moi... Marchez!... Marchez!... Ça, c'est de l'acier... - -Et moi, qui ne suis roi de rien, entraîné par l'exemple de M. Schwab, -j'en commandai un, également. - ---Bon!... s'écria M. Schwab... Parfait!... Et si, au dernier moment, -vous n'en voulez pas, non plus... je le prends... C'est de l'acier! - - * * * * * - -Lors de ce voyage que j'entreprends de raconter ici M. Schwab me -rappelait cette journée, un soir, que je le vis entrer dans Delft, où -moi-même je venais d'arriver... - -Ce fut une soirée assez comique, vraiment, et bien américaine. - -Après le dîner, durant lequel nous avions beaucoup parlé de -nos autos--car entre autres bienfaits de l'automobilisme, il -est remarquable que le cours habituel de nos conversations sur -l'immortalité de l'âme et sur les femmes en ait été si radicalement -modifié--nous sortîmes. Et nous nous promenâmes par la ville. - -Curieuse et délicieuse ville, et si lointaine! - -La lune éclairait d'une lueur, aux éclats de nacre, les canaux -encaissés, les ponts qui les enjambent d'une arche unique, les -arbres grêles qui les bordent comme des rideaux de dentelle. Et les -découpages, sur le ciel, des hauts pignons, prenaient des aspects -d'un romantisme suranné et charmant... Puis, entre des espaces bleus, -d'énormes tours surgissaient tout à coup dans la nuit argentée... Je -dis qu'elles surgissaient; elles avaient plutôt l'air d'être tombées -du ciel, ayant gardé l'obliquité de leur chute sur le sol. Et nous -longions ensuite des palais, sombres et muets, où la lumière dessinait, -çà et là, l'ogive d'une porte, l'intervalle d'un créneau, des plaques -de vitraux treillissés... Personne dans les rues, presque pas de -lumières aux fenêtres... des boutiques endormies dont le rayonnement -semblait se rétrécir, s'affaiblir et mourir, comme celui des lampes qui -vont s'éteindre dans un sanctuaire... Et, brusquement, nous respirions, -parmi l'âcre odeur des eaux enfermées dans la pierre, de violents -parfums de jacinthes qui montaient, vers nous, de barquettes pleines de -fleurs, amarrées au quai et attendant le marché du lendemain. - -Nous ne parlions pas... M. Schwab fumait avec effort un de ces -détestables cigares, comme n'en fument que les milliardaires... Et moi, -transporté dans ce décor nocturne du moyen âge, il me semblait que -fêtais loin de tout, loin des aciers et des rois de l'acier... si loin, -si loin, si loin! - -Mais M. Schwab n'avait pas quitté le siècle, lui, ni l'Amérique, ni -même l'avenue de la Grande-Armée... Il s'acharnait à tirer sur son -cigare qui laissait une affreuse odeur, derrière lui... Et cela faisait -exactement le bruit que font les carpes dans un bassin, quand elles -viennent respirer, le museau hors de l'eau, l'air des beaux soirs -d'été. Je l'entendais, dans l'intervalle de ces bruits, qui disait: - ---Ce petit Charron... Hein? C'est un gaillard!... Il sait ce que c'est -que l'acier... - -Deux femmes, en longues manies noires, passèrent près de nous, avec -des pas feutrés, silencieuses comme des vols de chauves-souris... D'où -venaient-elles?... Où allaient-elles?... Était-ce même des femmes?... -N'était-ce pas plutôt des âmes, des âmes anciennes, les âmes nocturnes -de tout ce passé?... Je vis leurs manteaux se fondre dans la nuit... - -M. Schwab ne les avait pas regardées... Il poursuivait: - ---Vous savez... en Amérique... ce petit Charron, il serait roi aussi... -roi de l'automobile... - -Et alors, au loin, très loin, ce fut comme un son de cloche, un tout -petit son de cloche, d'un timbre unique, sans vibration prolongée, -un son pareil au chant si joli, si mélancolique du crapaud, dans les -jardins étouffants d'août... Puis d'autres sons de cloche, aussi -lointains, à l'est, à l'ouest, se répondirent... Je crus voir des -intérieurs de couvents, des cloîtres, des visages blêmes sous des -voiles, des mains jointes, des cierges... Et, près de moi, une voix que -je n'écoutais plus, et dont il ne me venait que des paroles coupées par -le silence que ces petits sons de cloche, là-bas, partout, rendaient si -émouvant, si mystérieux, une voix disait: - ---Carburateur... boîte de vitesse... boîte d'embrayage... magnéto... -acier... acier... acier... acier... - -Et ce moi «trust... trust... trust...» qui vibrait, me chatouillait, -m'agaçait l'oreille, comme un bourdonnement d'insecte: - ---Pruut... Pruut... Pruut!... - -Nous ne rentrâmes que fort tard à l'hôtel. - -J'ai pensé que cela vous amuserait de savoir que vous aviez préoccupé -l'esprit d'un homme tel que M. Schwab, au point que, dans un soir calme -de Hollande, parmi le décor d'une vieille ville, illustrée de tant de -souvenirs et qui, depuis Guillaume le Taciturne, n'a guère changé, il -vous ait sacré Roi de l'Automobile!... - -OCTAVE MIRBEAU. - - - - -LA 628-E8 - - - - -LE DÉPART - - -Avis au lecteur. - -Voici donc le Journal de ce voyage en automobile à travers un peu de la -France, de la Belgique, de la Hollande, de l'Allemagne, et, surtout, à -travers un peu de moi-même. - -Est-ce bien un journal? Est-ce même un voyage? - -N'est-ce pas plutôt des rêves, des rêveries, des souvenirs, des -impressions, des récits, qui, le plus souvent, n'ont aucun rapport, -aucun lien visible avec les pays visités, et que font naître ou -renaître, en moi, tout simplement, une figure rencontrée, un paysage -entrevu, une voix que j'ai cru entendre chanter ou pleurer dans le -vent? Mais est-il certain que j'aie réellement entendu cette voix, que -cette figure, qui me rappela tant de choses joyeuses ou mélancoliques, -je l'aie vraiment rencontrée quelque part; et que j'aie vu, ici ou là, -de mes yeux vu, ce paysage, à qui je dois telles pages d'un si brusque -lyrisme, et qui, tout à coup,--par suite de quelles associations -d'idées?--me fit songer au botanisme académique de M. André Theuriet? - -Il y a des moments où, le plus sérieusement du monde, je me demande -quelle est, en tout ceci, la part du rêve, et quelle, la part de la -réalité. Je n'en sais rien. L'automobile a cela d'affolant qu'on n'en -sait rien, qu'on n'en peut rien savoir. L'automobile, c'est le caprice, -la fantaisie, l'incohérence, l'oubli de tout... On part pour Bordeaux -et--comment?... pourquoi?--le soir, on est à Lille. D'ailleurs, Lille -ou Bordeaux, Florence ou Berlin, Buda-Pesth ou Madrid, Montpellier ou -Pontarlier..., qu'est-ce que cela fait?... - -L'automobile, c'est aussi la déformation de la vitesse, le continuel -rebondissement sur soi-même, c'est le vertige. - -Quand, après une course de douze heures, on descend de l'auto, on est -comme le malade tombé en syncope et qui, lentement, reprend contact -avec le monde extérieur. Les objets vous paraissent encore animés -d'étranges grimaces et de mouvements désordonnés... Ce n'est que, peu -à peu, qu'ils reprennent leur forme, leur place, leur équilibre. Vos -oreilles bourdonnent, comme envahies par des milliers d'insectes aux -élytres sonores. Il semble que vos paupières se lèvent avec effort sur -la vie, comme un rideau de théâtre sur la scène qui s'illumine... Que -s'est-il donc passé?... On n'a que le souvenir, ou plutôt la sensation -très vague, d'avoir traversé des espaces vides, des blancheurs -infinies, où dansaient, se tordaient des multitudes de petites langues -de feu... Il faut se secouer, se tâter, taper du pied sur le sol, pour -s'apercevoir que votre talon pose sur quelque chose de dur, de solide, -et qu'il y a autour de vous, devant vous, des maisons, des boutiques, -des gens qui passent, qui parlent, qui s'empressent... On ne se -ressaisit bien que le soir, tard, après dîner. Encore, vous reste-t-il -une sorte d'agitation nerveuse qui décuplera et grossira vos rêves de -la nuit. - ---Alors, me direz-vous, c'est le journal d'un malade, d'un fou, que -vous allez nous donner? - -Hélas!..., cher monsieur Thureau-Dangin, quel homme--même parmi ceux -qui ont le moins de génie--peut se vanter de n'être ni fou, ni malade? - - * * * * * - -Au gré de souvenirs qui ne sont peut-être que des rêves, et de rêves -qui ne sont peut-être que des impressions réelles, il est possible, -après tout, que je vous mène de Cologne à Rotterdam, de Rotterdam -à Hambourg, de Hambourg à Anvers, d'Anvers à Delft, de Delft au -Helder, du Helder à Brême et à Düsseldorf, et que, pour arriver à ces -différentes étapes, nous passions par l'Amérique, la Russie, la Chine, -les lacs d'Afrique, les montagnes glacées des solitudes polaires. -Mais ne vous y fiez point. En tout cas, n'attendez pas de moi des -renseignements historiques, géographiques, politiques, économiques, -statistiques, des documents parlementaires, édilitaires, militaires, -universitaires, judiciaires... Non que je les méprise, croyez-le -bien... Mais où et comment eussè-je pu les recueillir? Il faut habiter -un pays, vivre parmi ses institutions, ses usages quotidiens, ses -mœurs et ses modes, pour en sentir les bienfaits ou les outrages... -Or, je n'ai pu que rouler sur ses routes, comme un boulet sur la courbe -de sa trajectoire. - -Que les démographes et les sociologues laissent donc ici toute -espérance! Je n'ai point la prétention de leur offrir un ouvrage -sérieux et copieux, comparatif de l'état des peuples, énumérateur de -leurs richesses, annonciateur de leurs destinées, et qui--pour peu -qu'en plus de ces connaissances respectables et chimériques je connusse -intimement la concierge ou la corsetière de Madame de X...,--me -vaudrait les éloges de l'Institut, et, peut-être, ce prix--ah! que j'ai -souvent souhaité--ce prix qui répond, au très gracieux, au très galant, -au très décoratif nom de Reine Pou! - - * * * * * - -Je sais des gens qui ont le don d'écrire, en marge de leurs guides, au -jour le jour, leurs émotions de voyage, ou ce qu'ils croient être leurs -émotions; qui vont, de salle en salle, dans les musées, un stylographe -d'une main, un carnet de l'autre, le Bædecker en poche, les yeux -ailleurs et l'esprit nulle part; qui font arrêter la voiture devant une -ruine historique, un point de vue recommandé, l'emplacement d'un ancien -champ de bataille, pour enregistrer aussitôt une «idée et sensation», -qui n'est le plus souvent que la réminiscence d'une lecture de la -veille; qui ne s'endorment jamais sans avoir inscrit scrupuleusement -le compte détaillé de leurs enthousiasmes, en même temps que de leurs -dépenses. - -Par exemple, ceci, que j'ai lu sur un carnet oublié par un touriste -dans une chambre d'hôtel: - - «Visité le château de Chambord (voir description dans - _Bædecker..._). On ne bâtit plus comme ça... Oublié les - hontes du présent (Combes, Pelletan, Jaurès, Hervé)... - Vécu toute la journée parmi les nobles gloires du passé... - (François Ier, Diane de Poitiers, duchesse d'Étampes)... - Me sens consolé, et meilleur... (à développer)... Donné - deux francs au gardien, ce que ma femme trouve excessif... - Acheté pour douze sous de cartes postales illustrées (montrer - combien ces cartes postales grèvent aujourd'hui le budget - d'un voyage).» - - -Ces gens-là, je les vénère. Peut-être connaissent-ils des joies -supérieures que j'ignore. Mais je tiens à les ignorer, me contentant -des miennes, dont je ne sais pas d'ailleurs si ce sont des joies. - - * * * * * - -J'écrirai donc ceci au hasard de mes souvenirs et de mes rêves, -sans trop distinguer entre eux. Vous y verrez souvent, j'imagine, -des contradictions qui choqueront votre âme délicate et ordonnée, -exaspéreront votre esprit, si plein de forte logique... Qu'y faire? -C'est que je suis homme, comme tout le monde, et que rien des -infirmités, des incohérences, des erreurs humaines, ne m'est étranger. -De même que tous mes semblables,--qui se vantent, avec un si comique -orgueil, de n'être que cœur, cerveau, et tout ailes,--j'ai un -estomac, un foie, des nerfs, par conséquent des digestions, des -mélancolies et des rhumatismes, sur lesquels le soleil et la pluie, le -plaisir et la peine exercent des influences ennemies. Ce que M. Paul -Bourget appelle des «états de l'esprit», ce n'est jamais que des «états -de la matière», qui affectent diversement notre sensibilité morale, -notre imagination, le mouvement et la direction de nos idées, comme les -météores, qui passent sur la mer, en changent, mille fois par jour, -la coloration et le rythme. Selon que mes organes fonctionnent bien -ou mal, il m'arrive de détester, aujourd'hui, ce que j'aimais hier, -et d'aimer le lendemain, ce que, la veille, j'ai le plus violemment -détesté. Loin de m'en plaindre, je m'en réjouis, car c'est cela qui -donne à la vie son intérêt innombrable... «Il y a quelque chose que je -préfère à la beauté, c'est le changement», écrit Ernest Renan, à moins -que ce ne soit M. Maurice Barrès. - -Enfin, je tâcherai de suivre, en toutes choses, le conseil de ce -Boileau, si sottement calomnié, et qui veut qu'un beau désordre soit un -effet de l'art. - -Comme il doit être content, aujourd'hui, ce Boileau! - - - -La vitesse. - -Il faut bien le dire--et ce n'est pas la moindre de ses -curiosités--l'automobilisme est une maladie, une maladie mentale. Et -cette maladie s'appelle d'un nom très joli: la vitesse. Avez-vous -remarqué comme les maladies ont presque toujours des noms charmants? -La scarlatine, l'angine, la rougeole, le béri-béri, l'adénite, etc. -Avez-vous remarqué aussi que, plus les noms sont charmants, plus -méchantes sont les maladies?... Je m'extasie à répéter que la nôtre -se nomme: la vitesse... Non pas la vitesse mécanique qui emporte la -machine sur les routes, à travers pays et pays, mais la vitesse, en -quelque sorte névropathique, qui emporte l'homme à travers toutes -ses actions et ses distractions... Il ne peut plus tenir en place, -trépidant, les nerfs tendus comme des ressorts, impatient de repartir -dès qu'il est arrivé quelque part, en mal d'être ailleurs, sans cesse -ailleurs, plus loin qu'ailleurs... Son cerveau est une piste sans -fin où pensées, images, sensations ronflent et roulent, à raison de -cent kilomètres à l'heure. Cent kilomètres, c'est l'étalon de son -activité. Il passe en trombe, pense en trombe, sent en trombe, aime en -trombe, vit en trombe. La vie de partout se précipite, se bouscule, -animée d'un mouvement fou, d'un mouvement de charge de cavalerie, et -disparaît cinématographiquement, comme les arbres, les haies, les -murs, les silhouettes qui bordent la route... Tout autour de lui, et -en lui, saute, danse, galope, est en mouvement, en mouvement inverse -de son propre mouvement. Sensation douloureuse, parfois, mais forte, -fantastique et grisante, comme le vertige et comme la fièvre. - -Par exemple, je vais à Amsterdam... Quand j'ai un ennui, un dégoût, -simplement, pour ne plus entendre parler de M. Willy et de M. -Bernstein, je vais à Amsterdam. Je décide que j'y resterai huit jours, -huit jours d'oubli, huit jours de joie... Il me faut huit jours, bien -pleins, pour revoir, un peu superficiellement, mais avec calme, cette -admirable ville. Si huit jours ne me suffisent pas, j'en prendrai -quinze... Je suis libre de moi, de mon temps... Rien ne me retient ici; -rien ne me presse là-bas. - -Et je pars. - -J'arrive à Amsterdam... Malgré la douceur de ma C.-G.-V., et -l'élasticité moelleuse, berceuse, de ses uniques ressorts, j'arrive, -un peu moulu d'avoir traversé les infâmes pavés, les offensants et -barbares pavés de la Belgique, où succombèrent tant de pauvres châssis, -mal préparés à affronter ces obstacles de pierre qui font, des routes -flamandes, quelque chose comme d'interminables moraines... Donc, -j'arrive, un matin, car je suis allé coucher à La Haye, où j'ai revu le -Vivier et ses Cygnes, où j'ai respiré ce calme doux, ce calme doré qui -doit me guérir de toute vaine agitation... Enfin... enfin... me revoici -à Amsterdam... Je suis content... Décidément, huit jours, quinze -jours... ce n'est pas assez... Je resterai trois semaines. - -Je dis à mon mécanicien: - ---Brossette, mon ami... nous resterons un mois ici... Peut-être plus. - -Brossette sourit et répond: - ---Entendu, monsieur... Alors, faut descendre les bagages?... Tous? - ---Tous, tous, tous... Je crois bien... - ---Entendu, monsieur... - ---Et vous, mon bon Brossette... congé... Je n'ai pas besoin de la -voiture ici... - -Le sourire de Brossette s'accentue... - ---Bon!... bon!... fait-il... En tout cas, j'attendrai monsieur, ce -soir, pour les ordres. - ---Mais non, mais non... Couchez-vous... Amusez-vous... - -Et il se rend au garage. - -À peine sorti de la voiture, la douche prise, le corps, des pieds à -la tête, frotté à l'essence de sauge et de romarin, souple, gai, le -jarret solide, je vais par la ville... Lentement, d'abord... en bon -promeneur qui veut jouir des choses qu'il retrouve, qu'il aime... -Ah! quelle ville!... Quelle joie!... Quelle tranquillité en moi!... -Pour la cent-millième fois, avec des phrases que je connais et que -vous connaissez si bien, je bénis l'invention de l'automobile et ses -incomparables bienfaits... Je me dis: - ---Quelle merveille! On part quand on veut. On s'arrête où l'on veut. -Plus de ces horaires tyranniques, qui vous arrachent du lit trop tôt, -qui vous font arriver à des heures stupides de la nuit, dans des gares -boueuses et compliquées. Plus de ces promiscuités, en d'étroites -cellules, avec des gens intolérables, avec les chiens, les valises, les -odeurs, les manies de ces gens... Viendrais-je si souvent à Amsterdam, -s'il me fallait subir, toute une nuit, en un wagon, l'horreur de ces -voisinages et le danger de ces haleines, quand on a l'air vivifiant -de la prairie, de la forêt? Oh non!... Et les flâneries libres, les -belles, les délicieuses flâneries!... Le polder, le polder!... - -Et, en me disant cela, sans m'apercevoir de rien, à chaque pas qui me -pousse et qui m'entraîne, je vais plus vite... encore plus vite... Mes -reins ont des élasticités de caoutchouc neuf; mes semelles, sur les -pavés, les trottoirs, rebondissent, devant moi, derrière moi, comme -des balles de tennis... Je cours pour les rattraper... Je cours... je -cours... - -Je commence par les musées, n'est-ce pas?... par ces musées magnifiques -où, devant le génie de Rembrandt et de Vermeer, je suis venu oublier -les Expositions parisiennes, les pauvres esthétiques, essoufflées et -démentes de nos esthéticiens... Des salles, des salles, des salles, -dans lesquelles il me semble que je suis immobile, et où ce sont les -tableaux qui passent avec une telle rapidité que c'est à peine si -je puis entrevoir leurs images brouillées et mêlées... Et l'instant -d'après, sans trop savoir ce qui m'est arrivé, je me trouve longeant -les canaux, les canaux aux eaux mortes, bronzées et fiévreuses, où -glissent, pareilles aux jonques chinoises, ces massives et belles -barques néerlandaises qui laissent tomber, sur la surface noire, le -reflet vert, acide et mouvant de leurs proues renflées. - -Maintenant, me voici sur des places, dans des rues, dans des ruelles -qui se croisent et s'entre-croisent, ces rues si prodigieusement -colorées, où défilent, défilent des maisons en porte-à-faux, d'un -dessin si souple, de hautes façades, étroites et pointues, qui se -penchent les unes sur les autres, s'étranglent les unes entre les -autres, s'écrasent les unes contre les autres. Deux fois, trois fois, -j'ai traversé le Dam... Je vais toujours, et, devant les glaces des -magasins, je me surprends à regarder passer une image forcenée, une -image de vertige et de vitesse: la mienne. - -Et ce sont des jardins, avec des massifs de tulipes... d'énormes -monuments de brique... des banques comme des citadelles, la Bourse, -toute rouge, encore des canaux, des canaux, des ponts, des ponts, -et encore des maisons qui dansent et croulent, et, à deux enjambées -de la Kalverstraat, c'est le petit béguinage catholique, invisible, -silencieux, tout à fait perdu au milieu des boutiques vivantes -et trafiquantes, avec sa minuscule église, ses étroits jardins -triangulaires, si tristes d'être sans verdure et sans fleurs, ses -petites maisons à pignon vert, au seuil desquelles, accroupies et -tassées sous leurs coiffes plates, l'on voit prier et dodeliner de la -tête, des vieilles très anciennes, qui ne vous regardent pas, qui ne -regardent jamais rien, qui n'ont jamais rien regardé... - -Je vais toujours... Ah! c'est le port... - -Le soir est venu... Il souffle un vent humide et très froid. Je -n'aperçois dans la brume que des feux rouges, jaunes, verts, qui -clignotent, très pâles, sur le canal... Les sirènes ne discontinuent -pas de crier, comme des chiens perdus dans la nuit. Alors, je m'enfonce -dans les quartiers presque inconnus de ce port, où se cachent d'affreux -bouges, des musicos hurlants, toute une Inde étrange, boueuse et -glacée, un carnaval mi-septentrional, mi-javanais, qui vous racle les -nerfs de ses musiques aigres et traînantes, vous prend à la gorge, par -ses odeurs de salure marine, de goudron, d'alcool, d'opium, de pétrole, -d'oripeaux fétides, de chairs noires ou cuivrées, où, ici et là, autour -d'un bras levé, d'une cheville en l'air, reluit un cercle d'or... Que -sais-je?... - -Car tout est nouveau, à Amsterdam, tout vous arrête, à ses aspects -multiples, tragiques et lointains... Mais je ne m'arrête pas... je ne -m'arrête nulle part... Je bouscule une négresse qui s'est accrochée à -moi, et, de ses grosses lèvres rougies de bétel, me souffle au visage, -avec des paroles de luxure, une odeur de mort... Et je vais... je vais -sans savoir où je vais... Je garde le souvenir vague de brasseries -obscures et profondes, en voûte de chapelle, où des visages d'ombre et -de silence regardent des foules qui passent, sans cesse, en cortèges -noirs, sous des lumières aveuglantes, comme des projections de lanterne -magique... Et puis rien... rien que des choses qui glissent... qui -fuient... qui tournoient comme des ondes... et se balancent comme des -vagues... - -Rentré à l'hôtel, exténué, fourbu, la tête éclatant sous la pression de -tout ce que j'y ai entassé d'images tronquées, qui cherchent vainement -à se rejoindre, je n'ai plus qu'une obsession: m'en aller, m'en -aller... Oh! m'en aller... - -Brossette est là qui m'attend... Il cause avec le portier. Il fait -le héros... Avec des gestes imitatifs, il décrit des virages, des -vitesses extravagantes, raconte des voyages admirables qu'il n'a jamais -accomplis, et où son sang-froid, son audace, sa science de mécanicien -m'ont sauvé de la mort... Je suis si heureux de le voir là, que j'ai -envie de l'embrasser. - ---Eh bien, mon bon Brossette... La voiture est prête? - ---Oui, monsieur. - ---Alors... demain matin..., sept heures précises, Brossette... Nous -partons... nous partons... - -Brossette ne s'étonne pas... Il a l'habitude de ces brusques sautes -dans mes résolutions... Pourtant, il ne peut s'empêcher--mais avec -discrétion--de manifester son contentement... Je sais qu'il n'aime pas -Amsterdam. Il m'a dit, un jour de spleen: - ---Ça n'est pas une ville pour un chauffeur... - -Il préfère Trouville, Dieppe, Monte-Carlo, Ostende... Ça, c'est des -garages... Il préfère surtout l'avenue de la Grande-Armée, la vraie -patrie du chauffeur. - -Il me demande: - ---Alors, monsieur rentre à Paris? - ---Oui, oui... Et d'un trait, Brossette... d'un trait... - ---Monsieur a raison. - -En se retirant, il hausse les épaules: - ---Que monsieur ne me parle pas d'un pays où on tire l'essence à même un -tonneau. - -Et puis, lui aussi, sans doute, a le vertige, quand il n'est plus sur -sa machine, la main au volant... C'est là que le calme rentre dans son -âme, et dans la mienne... - -Il savait si bien à quoi s'en tenir, ce malin de Brossette, qu'en dépit -de mes ordres, il n'a descendu de l'auto que ma valise... - -Ah! comment faire pour attendre à demain? car je sens que je ne -dormirai pas... Malgré le calme de cet hôtel, tous mes nerfs vibrent et -trépident... Je suis comme la machine qu'on a mise au point mort, sans -l'éteindre, et qui gronde... - - - - -Le garage. - - -Charles Brossette? Il vaut la peine d'une digression... - -Mais avant que de parler de lui, je dois dire un mot du milieu où -naquit et se développa cette nouvelle forme zoologique: le mécanicien. - -L'automobilisme est un commerce en marge des autres, un commerce qui -ressemble encore un peu à celui des tripots et des restaurants de nuit. -À son début, il ne s'adressait exclusivement qu'au monde du plaisir et -du luxe. Il groupa donc, fatalement, automatiquement, autour de lui, le -même personnel, à peu près: fêtards décavés, gentilshommes tire-sous, -pantins sportifs, échappés des albums de Sem, cocottes allumeuses -et proxénètes, toute cette apacherie brillante, toute cette pègre -en gilets à fleurs, qui vit des mille métiers obscurs, inavouables, -que produisent la galanterie et le jeu, et dont les cabinets de -toilette, les cercles, sont les ordinaires bureaux. Les «grands noms -de France», soutiens des religions mortes et des monarchies disparues, -qui rougiraient de pratiquer des commerces licites, s'adonnent le -plus volontiers du monde aux pires commerces clandestins, pourvu -que leur élégance n'en souffre pas trop, publiquement, et que s'y -rassurent leurs principes traditionnels. Car il est faux de dire qu'ils -déchoient, ces gentilshommes; ils continuent. Ils se ruèrent donc -sur l'automobilisme avec frénésie. Tel duc, tel vicomte, qui gagnait -péniblement sa vie, en procurant à des Américains, à des banquiers -enrichis, de vieux meubles truqués, d'antiques bibelots maquillés, des -tableaux contestables, et, à l'occasion, des demoiselles à coucher ou -à marier, se mirent à brocanter des automobiles, à décorer, de leur -présence rétribuée, des garages qui se constituèrent, un peu partout, -pour l'exploitation--que dis-je?--pour le détroussement du client -nouveau. - -Ces garages formèrent des équipes de mécaniciens. Ils leur inculquèrent -d'assez vagues connaissances sur la conduite et l'entretien des -moteurs; ils leur apprirent, surtout, à les détraquer, adroitement, -comme le cocher de grande maison détraque un attelage, pour avoir à le -remplacer et réaliser aussi de forts bénéfices sur la vente de l'un et -l'achat de l'autre. Ils leur enseignèrent d'admirables méthodes, les -trucs les plus variés, qui permissent de centupler la fourniture de -l'outillage, des accessoires, de voler sur l'huile et sur l'essence, -d'exploiter la fragilité des pneumatiques, comme le cocher dont je -parle vole sur l'avoine, le fourrage, la paille... Ce fut une école de -démoralisation où, s'entraînant l'un l'autre, le vieux lascar stimulant -le néophyte timide, chacun perdit, peu à peu, le sens proportionnel de -l'argent, la plus élémentaire notion de la valeur réelle de la camelote -brute ou travaillée. Et ce fut si fou que ce qui coûtait, ailleurs, -deux sous, valut, ici, sans qu'on s'étonnât trop, vingt francs. J'ai -le souvenir d'une note où un lanternier d'automobile me comptait -cent francs une simple soudure de phare, qui en valait bien trois... -Tel accessoire, coté, en ces temps héroïques, quatre-vingts francs, -est coté sept francs aujourd'hui dans les catalogues--illustrés par -Helleu,--des maisons les plus chères. Le reste, à l'avenant. - -Ils ne risquaient rien, ni le mécanicien, ni le garage, car ils -tablaient à coup sûr, sur l'ignorance du client, à qui il suffisait, -pour qu'il se tût, qu'on lui lançât à propos une belle expression -technique: - ---Mais, monsieur, c'est le train baladeur. C'est l'arbre de came... -C'est le cône d'embrayage... C'est le différentiel... Le différentiel, -monsieur... pensez donc! - -Contre de si terribles mots, que vouliez-vous qu'il fît?... Qu'il -payât... Et il payait... Il se montrait même assez fier d'avoir acquis -le droit de dire à ses amis: - ---Je suis ravi de ma machine... Elle va très bien... Hier, j'ai eu une -panne de différentiel... - -Aujourd'hui que le commerce de l'automobilisme se développe de tous -côtés, amène une concurrence formidable, tend à rentrer dans les -conditions normales des autres commerces, les garages voudraient bien -refréner le mal qu'ils ont déchaîné... Ainsi les escrocs arrivés, les -cocottes vieillies aspirent à l'honorabilité d'une existence décente et -régulière. Dans l'espoir de faire disparaître une partie de ces abus -qui finissaient par les discréditer, eux aussi, la chambre syndicale -des constructeurs d'automobiles a décidé de refuser impitoyablement, -aux mécaniciens, des commissions, sur les réparations des voitures -qu'ils mènent. On commence, un peu partout, à prendre des précautions, -pour ramener à des pourcentages avouables le taux de ces bénéfices -usuraires. On voit dans les garages, ceux qui furent les plus acharnés, -hier, à inculquer aux mécaniciens les meilleurs procédés de brigandage, -leur prêcher, aujourd'hui, d'un ton convaincu, les beautés de la -modération et du désintéressement, le respect enthousiaste de la -morale. Les garages leur crient: - ---Il n'est que d'être honnête, mes amis, et d'avoir une conscience pure. - -Reste à savoir si des gens habitués à des gains qui, pour être -immoraux, n'en ont pas moins augmenté leur vie, élargi leur bien-être, -fondé une caste, enviée des autres travailleurs, y renonceront -facilement... - -Un jour, Brossette, avec qui je discutais de ces choses, me dit: - ---Eh bien, quoi, monsieur?... Quoi donc?... Tout ça c'est des histoires -de riches... Alors? - -Et pourtant Brossette est conservateur, nationaliste, clérical. -En dehors de _L'Auto_, il ne lit que _La Libre Parole..._ Encore -aujourd'hui, il croit fermement à la trahison de Dreyfus, comme un -brave homme. - - - - -Mon chauffeur. - - -Brossette--Charles-Louis-Eugène Brossette,--est né en Touraine, dans -un petit village, près d'Amboise. Jusqu'à vingt ans, il a travaillé, -chez son père, maréchal-ferrant, et là, il a pris, en même temps que -le goût des chevaux, le goût de «la mécanique»: les deux choses qui -ont fait sa vie. Son service militaire terminé, son père, un des plus -parfaits ivrognes de la région, étant mort, le jeune Charles Brossette -est entré, comme charretier, dans une grande ferme, puis, comme cocher, -chez des bourgeois riches. Il aimait bien les chevaux, les connaissait -à merveille, les menait et les soignait de même, mais il détestait la -livrée. Ses divers patrons souffraient de ce qu'il fût toujours «ficelé -comme quat'sous». Il n'a pas changé, d'ailleurs. - -Lorsqu'on commence à parler de l'automobile, Brossette comprend -aussitôt qu'il y a quelque chose à faire «là-dedans». Il a des -économies--car, contrairement aux lois de l'hérédité, il est sobre et -même un peu avare--et il s'en vient à Paris, pour apprendre ce nouveau -métier, dans un garage. Il est intelligent, adroit; il s'y passionne. -Ce lourdaud de province en remontre bien vite aux lascars parisiens -les plus délurés. Il va d'usine en usine, de garage en garage, se -familiarise avec tous les types de voiture, conduit des cocottes, des -boursiers, des ducs, fait des voyages, prend part à des enlèvements de -jeunes filles et à des épreuves de tourisme. - -Il revenait d'Amérique, un peu désillusionné, quand je le rencontrai, -lui cherchant une voiture, moi, un mécanicien. Au cours de nos -pourparlers, je lui demandai son opinion sur l'Amérique. - ---Rien d'épatant, monsieur, me répondit-il. L'Amérique? Tenez... c'est -Aubervilliers... en grand! - -L'observation était, sans doute, un peu courte. Elle m'amusa. -J'engageai Brossette. - -J'eus d'abord de la peine à m'habituer à lui... Et puis, je m'y -habituai, comme à un vice. - -Brossette est le produit du garage. - -Il ne sait pas très bien distinguer entre ce qui m'appartient et lui -appartient, et confond volontiers ma bourse avec la sienne. Depuis -trois ans, l'extraordinaire, c'est que le réservoir d'essence de ses -voitures, grâce à une fatalité diabolique, a sans cesse des trous, des -trous invisibles, par où la motricine coule et fuit, et qu'on ne peut -pas arriver à boucher... Exemple fâcheux, et contagion plus rare, le -réservoir d'huile imite son voisin à la perfection. - -À chaque fin de mois, lorsque Brossette m'apporte son livre, la même -conversation s'engage, chaque fois, entre nous... - ---Voyons, Brossette, je n'y comprends rien. Le mardi 17, vous me -marquez cinquante-cinq litres d'essence. - ---Sans doute... - ---Bon. Le mercredi 18, encore cinquante-cinq litres... - ---Bien sûr... - ---Bon... Mais rappelez-vous?... Le mercredi, nous ne sommes pas -sortis... - ---Évidemment... sans ça!... - ---Et je vois que, le jeudi 19, c'est encore cinquante-cinq litres... - ---Naturellement... Monsieur sait bien... Ce sacré réservoir! - ---Et l'huile? Vous ne me ferez jamais croire... - ---Le réservoir aussi!... C'est facile à comprendre. Ils fuient... Tout -s'en va... - ---Réparez-les, sapristi! - ---Mais je ne fais que ça, monsieur! Je m'y tue... je m'y tue... On ne -peut pas! - -Il m'est pénible de prendre ce brave garçon en flagrant délit de -mensonge et de vol... Et puis, quoi?... Tout ça, c'est des histoires de -riches... Je me tais et je paie... - -D'ailleurs, Brossette a des vertus qui font que je lui pardonne ces -pratiques professionnelles. C'est un excellent compagnon de route, -gai, débrouillard, attentif sans servilité, et, hormis ces légères -fantaisies de comptabilité, très fidèle. Il m'amuse, et avec lui je -jouis de la plus complète sécurité. Il a un sang-froid imperturbable, -de la prudence, et, quand il le faut, de la hardiesse. Il ignore la -fatigue, et, dans toutes les circonstances, garde sa belle humeur... -Il faut le voir aux prises avec les agents cyclistes et les gendarmes, -qu'il étourdit de sa gentillesse pittoresque, ce qui fait qu'il passe, -presque toujours indemne, au travers des contraventions les mieux -établies... - -Et puis, il aime sa machine; il en est fier; il en parle comme d'une -belle femme. - -Le mois dernier, nous revenions de Bordeaux, la nuit. Entre Blois et -Chartres «nous avions crevé»... quatre fois...; au delà de Versailles, -tout près de Ville-d'Avray, pour la cinquième fois, un pneu éclata. -J'étais énervé, pressé de rentrer. En outre, j'avais vraiment pitié de -ce pauvre Brossette. - ---Tant pis! lui dis-je... Marchons comme ça!... - -Il avait arrêté la voiture: - ---Non, monsieur, c'est impossible... fit-il. Ça fatigue trop le -différentiel... - -Et il se mit à travailler, en aidant son courage d'une chanson. - - -**Les mécaniciens exercent sur l'imagination des cuisinières et des -femmes de chambre un prestige presque aussi irrésistible que les -militaires. Ce prestige a une cause noble; il vient du métier même -qu'elles jugent héroïque, plein de dangers, et qu'elles comparent à -celui de la guerre. Pour elles, un homme toujours lancé à travers -l'espace, comme la tempête et le cyclone, a vraiment quelque chose -de surhumain. Elles se rappellent avoir vu des gravures où des anges -guerriers soufflaient dans les longues trompettes, pour exciter la -frénésie meurtrière des armées, ou bien des petits dieux joufflus -dont l'haleine soulevait la mer, culbutait les forêts, emportait les -montagnes, comme des fétus de paille... Je pense qu'elles se font une -idée semblable du mécanicien d'automobile. - -Pourtant, Brossette n'est pas beau. Son aspect n'a rien d'exaltant -et qui puisse éveiller, dans l'esprit, de telles allégories, de tels -prodiges. Il a le dos voûté, la poitrine plate, les jambes maigres et -un peu cagneuses. On dirait que sa moustache, très courte, est rongée -par la pelade. N'était un sourire assez joli, qui lui donne parfois -une expression de joviale malice, un air de gaieté spirituelle et -farceuse, son visage n'offrirait aucun charme spécial à l'amour. -Sa tenue lâchée, ses vêtements le plus souvent sales et fripés, sa -casquette enfoncée en arrière, sur la nuque, sa démarche lourde et -raide d'ouvrier, n'excitent pas aux rêves de volupté et de gloire... - -Eh bien! il n'y en a que pour lui, à l'office. - -La cuisinière l'adore, et la femme de chambre en est folle. On le -soigne comme un pacha; on le dorlote comme un enfant. L'une le gorge -de petits plats amoureusement mijotés, et de friandises; l'autre -n'est occupée qu'à tenir sa garde-robe, son linge... Il est comblé -de cadeaux de toute sorte, et mes boîtes de cigares y passent, l'une -après l'autre. Lui, se laisse faire, gentiment, gaiement, sans trop -d'empressement, en homme blasé de toutes ces faveurs. Ménager de ses -forces et de sa moelle, Brossette n'a pas un tempérament d'amoureux. De -l'amour, il aime surtout les blagues un peu grasses, qui n'engagent à -rien, et les petits profits. Il se passe volontiers du reste. - -Tout cela ne va pas, bien entendu, sans de terribles scènes de -jalousie. Souvent les deux rivales se menacent, se prennent aux -cheveux. Il y a de tels fracas dans la batterie de cuisine et dans -la vaisselle, que, pour mettre d'accord ces enragées, souvent je -suis obligé de les mettre à la porte... Et puis cela recommence avec -les autres... J'ai cru qu'en éloignant Brossette de la maison, j'y -ramènerais le calme... Je lui ai dit: - ---Écoutez, Brossette... vous êtes assommant... Vous mettez tout sens -dessus dessous, chez moi. Je n'ai plus de maison. Dorénavant, vous -logerez et vous prendrez vos repas dehors. - -Et lui, philosophe, m'a répondu: - ---Monsieur a bien raison... Au moins, je pourrai lire _L'Auto_ à mon -aise... Mais, allez!... ça ne changera rien à rien... Elles en veulent, -monsieur... Ah! ces sacrées femmes, ce qu'elles sont embêtantes!... - -En voyage, il est bombardé de lettres... À peine s'il les lit, -en haussant les épaules... Il n'y répond jamais... Mais il écrit -copieusement à des amis, à qui il raconte des aventures émouvantes, -des prouesses de plus en plus extraordinaires, et il tient pour eux un -livre de «moyennes», jamais atteintes, ai-je besoin de le dire? - -Ce que j'admire en Brossette, c'est la puissance de sa vue, qui lui -permet d'apercevoir, à des kilomètres de distance, le moindre obstacle -sur la route; ce que j'admire surtout, c'est le sens étonnant, -mystérieux, qu'il a de l'orientation. Cette faculté, qui semble -un prodige, on peut l'expliquer, on l'explique, par des raisons -physiques, très claires, chez les pigeons, les canards sauvages, les -hirondelles... Mais comment l'expliquer chez Brossette? Et lui qui aime -tant à se vanter de tout, il est, sur ce point, d'une modestie qui me -surprend... Il n'y pense pas... n'en parle pas... Il est comme ça... -il a toujours été comme ça... voilà... Je l'observe souvent. Le dos -rond, la main touchant à peine le volant, la figure grave et plissée, -surveillant tour à tour le graisseur, le voltmètre, le manomètre, la -campagne... l'oreille attentive aux moindres bruits du moteur, il va, -sans s'inquiéter jamais de la borne indicatrice, du poteau, dont les -flèches montrent le chemin... Aux carrefours, il dresse un peu plus -la tête... Il regarde l'horizon, flaire le vent, puis il s'engage -résolument dans l'une des quatre ou six routes qui sont devant lui... -C'est toujours la bonne... Il n'arrive pour ainsi dire pas qu'il se -trompe... - -Il y a deux ans de cela... Nous revenions de Marseille. Nous -nous étions arrêtés à Lyon, un jour... Brossette se montrait -particulièrement gai... jamais je ne l'avais vu si gai. Je lui en fis -la remarque. - ---C'est la machine, monsieur... Elle va comme un ange... Ça me fait -plaisir. - -Nous quittâmes Lyon, au petit matin. Je pensais rentrer par Dijon, où -j'avais l'intention de déjeuner chez un ami... Je m'aperçus bientôt -que nous n'étions pas sur la route... Mais Brossette me dit avec une -tranquille assurance: - ---Que monsieur ne se fasse pas de mauvais sang!... Ça va bien... Ça va -très bien. - -Il était tellement sûr de son fait que je n'osai pas insister -davantage... Pourtant, je ne cessai de me répéter à moi-même: «Nous ne -sommes pas sur la route... Nous ne sommes pas sur la route.» - -Le temps était très frais... presque froid. Pas de soleil dans le -ciel... pas de brume, non plus... une atmosphère limpidement grise, -subtilement argentée, où toutes les choses prenaient des colorations -délicates... J'avais le cœur réjoui... La machine était ardente, -excitée par une carburation régulière et forte... Et nous allions... -nous allions... C'étaient des paysages, des villages, des villes, des -côtes que nous passions à toute vitesse, et dont j'étais bien sûr que -nous ne les avions jamais rencontrés; du moins, jamais rencontrés -entre Lyon et Dijon... Deux heures... trois heures... quatre heures. -Aux formes des terrains, au type des visages, je sentais que nous nous -approchions de la Touraine, que nous étions peut-être en Touraine, que -peut-être, nous l'avions déjà dépassée. - -Il fallut faire de l'essence, dans un bourg. Je consultai la carte... -Parbleu! qu'est-ce que je disais?... Triomphalement, je montrai la -carte à Brossette, heureux de le prendre, une fois, en défaut. - ---Encore quatre heures de ce train-là, Brossette.. et nous sommes à -Bordeaux. Nous courons vers l'ouest, mon ami... nous y courons, comme -l'avenir... - -Mais Brossette hocha la tête: - ---Comme monsieur se tourmente, fit-il... Puisque je dis à monsieur!... -Ces routes-là... j'irais les yeux fermés... Monsieur me connaît... - ---La carte, Brossette... voyez la carte! - ---Ah! la carte! - -Et, jetant sur le trottoir le dernier bidon d'essence vidé, il haussa -les épaules, dans un mouvement de souverain mépris... Puis il se toucha -le front. - ---La carte! répéta-t-il... la voilà la carte... le Taride... -l'État-major... c'est là!... - -Nous repartîmes... J'étais résigné à tout, même à franchir -l'Atlantique, au besoin, si telle était la fantaisie de mon ami -Brossette. - -Une heure après, à l'entrée d'un village, nous stoppions, le long -d'un grand mur, au milieu duquel s'ouvrait une porte, peinte en gris -et armée de lourdes traverses de fer... Au-dessus de la porte, était -écrit, en lettres noires presque effacées, et surmonté d'une croix de -pierre, ce mot: Asile. Brossette était vivement descendu de la voiture, -et sonnait à la porte... - ---Que monsieur ne s'inquiète pas!... Je reviens tout de suite... - -J'étais tellement stupéfait que je ne pensai pas à lui demander -d'explications... D'ailleurs, la porte aussitôt ouverte, Brossette -avait disparu... - -Quel asile?... Pourquoi cet asile?... qu'allait-il faire en cet -asile?... Est-ce que mon mécanicien était devenu subitement fou? - -Par l'entrebâillement de la porte, j'aperçus des jardins et, au fond, -une grande maison toute blanche... Des vieilles gens formaient des -groupes devant la maison. Des vieilles gens se promenaient, à petits -pas, dans les allées du jardin... - -Brossette reparut bientôt, le visage tout épanoui. Il soutenait une -très vieille femme, grosse, courte, toute ridée, toute courbée, qui -marchait péniblement, en s'aidant d'un bâton. Il la conduisit, près de -moi, et me dit, en me regardant d'un regard qui demandait pardon, en -même temps qu'il s'illuminait de bonheur. - ---Fallait pourtant bien, monsieur, que je vous fasse connaître maman... -C'est maman, monsieur! - -Et s'adressant à la vieille: - ---Tiens, maman... C'est monsieur... Dis bonjour à monsieur! - -La vieille sembla d'abord consternée de nos peaux de loup, de nos -lunettes relevées sur la visière de nos casquettes... Tout rond, -hagard, son œil allait de moi à son fils, qu'en vérité elle ne -reconnaissait pas, sous cette vêture où s'ébouriffaient des poils -blancs et noirs... Enfin, elle chevrota, indignée: - ---Si c'est Dieu possible!... Ah! ah!... Des masques!... Des masques!... - -Brossette éclata d'un bon rire, d'un rire plein de tendresse. - ---Maman! Oh! maman!... Ça t'épate, hein?,.. Et tiens..., ça..., -c'est une automobile... C'est moi, ton fils... qui la conduis... -Regarde un peu... T'en as peut-être jamais vu, ma pauvre maman, des -automobiles?... Attention... - -Il mit le moteur en marche, le fit ronfler épouvantablement. La -vieille, effrayée, voulut rentrer. Elle criait: - ---Si c'est Dieu possible!... Si c'est Dieu possible! - -Brossette l'apaisa, en l'embrassant et en lui glissant deux louis dans -la main. - ---Allons, dis adieu à monsieur... Faut que nous partions... Mais nous -reviendrons dans quelque temps... Nous reviendrons te voir, encore une -fois... - -Il confia sa mère à une surveillante qui attendait, près de la porte, -l'embrassa de nouveau, tendrement... - ---Porte-toi bien, maman... - -Et il sauta dans la voiture: - ---Soixante-dix-sept ans, monsieur!... Et maligne... maligne!... Vous -comprenez?... toute seule à son âge... Alors, je l'ai mise là... on la -soigne bien... elle est heureuse... - -Puis: - ---Monsieur a été bon pour moi... Je remercie bien monsieur... Vrai!... -monsieur est un bon garçon... - -Il ajouta, après avoir vérifié son graisseur: - ---Si monsieur a faim, nous pouvons aller déjeuner à Amboise... C'est à -dix minutes d'ici... - -En traversant le village, lentement, il reconnaissait les maisons... -appelait les gens. - ---Tiens!... C'est Prosper... Bonjour, Prosper!... Voilà la forge du -père... Maintenant, c'est un café... Tenez, monsieur. _À Tivoli_... -oui, c'est là qu'elle était... Eh bien, mon vieux Vazeilles... tu en -as un fameux coup de soleil... Ça, c'est mon oncle... ce petit gros, -devant l'épicier... Bonjour, mon oncle!... - -Ému et glorieux, il se dressait, se carrait dans l'automobile. - -Lorsque nous eûmes dépassé la dernière maison, il se retourna vers moi, -et me dit «en donnant ses gaz»: - ---Joli patelin, n'est-ce pas?... Il n'a pas changé... - -Ce mois-là, en examinant son livre, je constatai, sans trop de surprise -et sans la moindre irritation, que le bon Brossette avait largement -rattrapé les quarante francs donnés à sa mère. Je dois dire, à son -honneur, qu'il y avait eu lutte. Des surcharges toutes fraîches -indiquaient visiblement qu'il ne s'était décidé que tard, à cette -restitution... Je lui en sus gré. Mais l'habitude avait été plus forte -que la reconnaissance... Une fois de plus, son intérêt triomphait de -son émotion. Après tout, n'avait-il pas raison?... Tout ça, n'est-ce -pas? c'est des histoires de riches... - -Brave Brossette!... - - - - -Frontières. - - -Ce n'est pas sans appréhension que, par un beau matin d'avril 1905, -nous démarrâmes, mes amis et moi, sur notre merveilleuse, ardente et -souple C.-G.-V. - -Pas très loin de Saint-Quentin, où nous devions faire le petit -pèlerinage obligatoire aux pastels de Latour, on nous jeta des -pierres... À La Capelle, des gendarmes, embusqués derrière des verres -d'absinthe, dans un cabaret, nous arrêtèrent et réclamèrent les -papiers de la voiture, avec des airs menaçants. Après une discussion -interminable où, une fois de plus, j'admirai la belle tenue, le -beau langage, l'impeccable logique des autorités françaises, deux -contraventions, en dépit de la verve de Brossette, nous furent -dressées, la première pour excès de vitesse, la deuxième parce que -le numéro, à l'arrière, le 628-E8, avait, sur la route, recueilli -un peu de poussière qui le cachait en partie. Il faut bien que les -gendarmes égayent un peu leurs mornes stations dans les cafés... Comme -nous arrivions à Givet, place forte élevée contre les incursions des -Belges, un gamin, du haut d'un talus, fit rouler, sous les roues de la -voiture, une grosse bille de bois, qui nous obligea, pour l'éviter, à -un dangereux dérapage... - -Et nous étions en France, dans la douce France, la France du progrès, -de la générosité et de l'esprit! Prémices réconfortantes! Qu'allait-il -advenir de nous, en Hollande, pensaient mes amis, et surtout en -Allemagne, où il est reconnu, par les plus doctes historiens de _La -Patrie_, que les êtres informes qui peuplent ces deux pays, ne sont -encore que des sauvages?... - -J'avais beau les rassurer... Ils n'étaient pas si tranquilles. - -On leur avait dit: - ---Ah! vous allez en avoir des embêtements!... En Hollande, les Bataves -vous regardent comme des bêtes curieuses et malfaisantes, s'ameutent, -s'excitent, dressent des embûches... Et c'est la culbute dans le -canal... Pour l'Allemagne, c'est un pays encore plus dangereux... -Rappelez-vous la guerre de 70... Ce qui va vous arriver... c'est -effrayant! - -On leur avait conté de terrifiantes anecdotes sur l'hostilité des -populations, l'implacable rigueur des règlements, la tyrannie -sanguinaire des autorités... Il semblait qu'il fût plus facile et moins -périlleux de pénétrer à la Mecque, à Péterhof ou à Lhassa, qu'à Cologne -et à Essen... - ---Et les routes!... Quelque chose d'affreusement préhistorique... Pas -de vicinalités, dans ces pays-là... pas de ponts et chaussées!... -Admettons, pour un instant, que les populations ne vous massacrent -point; que vous sortiez, à peu près intacts, votre automobile et -vous, des griffes de l'autorité... jamais vous ne sortirez de ces -routes-là... Des cloaques,... des fondrières,... des abîmes... -L'accident certain,... la prison probable,... la mort possible... Voilà -ce qui vous attend... Mais vous ne connaissez pas les Allemands. Tenez, -pendant la guerre, nous avons dû loger, à la campagne, un escadron de -uhlans... Savez-vous ce qu'ils faisaient?... Ils mangeaient le cambouis -de nos voitures... Mais oui... tel est ce peuple, mon cher... - -Si bien qu'ils avaient hésité longtemps à m'accompagner, dans ce -voyage, qui, pour toutes sortes de raisons, leur tenait à cœur... -Aussi, avant de partir, s'étaient-ils munis copieusement de toutes les -recommandations politiques, diplomatiques, militaires et douanières... -Nous avions un portefeuille bourré de certificats, d'attestations, -et d'admirables lettres d'une très belle écriture, ornées de cachets -rouges imposants. Les papiers hollandais disaient: «Nous prions les -autorités, etc.» Les papiers allemands disaient: «Ordre est donné aux -autorités.» Il y a avait là une nuance plutôt rassurante... Mais, le -moment venu de les mettre à l'épreuve, qu'allaient-ils peser, devant -tant de barbarie?... - - - - -La douane allemande. - - -Ce qui nous arriva, quand nous franchîmes la frontière allemande, à -Elten... - -Nous venions de passer un mois merveilleux, un mois enchanté, en -Hollande, dans la douce et claire Hollande, encore tout émus de ses -paysages de ciel et d'eau, de ses villes penchées, de ses musées. Il -ne nous était rien arrivé de fâcheux, au contraire. Ici un accueil -réservé et, au fond, bienveillant; là, une hospitalité enthousiaste. -Même en Frise, où une automobile est une bête presque inconnue, où la -curiosité hollandaise se montre parfois gênante, nous n'avions suscité -qu'une sorte d'étonnement respectueux... Du moins, cet étonnement, -c'est ainsi que je me plus à le qualifier... Quand on file sur les -routes frisonnes, on voit, à chaque minute, passer des hommes au -visage placide, qui mènent ces admirables chevaux, dont la peinture -hollandaise consacre les belles formes rondes, de ces chevaux très -noirs, à la haute encolure, à la robe luisante, qui s'accordent si bien -avec le paysage et décorent nos corbillards parisiens avec tant de -majesté... Ils s'arrêtaient pour nous considérer, laissant s'emballer -leurs bêtes surprises... Je garde le souvenir de celui que nous fîmes, -en cornant, se retourner de loin, et qui, sans plus se soucier de son -cheval parti et galopant, à fond de train, dans le polder, demeura -pétrifié d'admiration, immobile au bord de la route, son chapeau à la -main... - -Je me rappelais aussi qu'à Edam, ayant laissé l'automobile à la -garde de Brossette, pour prendre le coche d'eau qui mène à Volendam, -nous avions été entourés, subitement, par les habitants de tout le -village... Il y avait là de jolies filles souriantes, parées de -bijoux et de dentelles; il y avait surtout des hommes, dont l'aspect -nous inquiéta. Ces colosses, calmes et rasés, très beaux sous leurs -bonnets de peau de mouton et dans leurs amples culottes bouffantes, me -faisaient penser à ces paysans héros, leurs ancêtres, qui boutèrent, -hors de leur République, notre bouillant Louis XIV, ses fringantes -cavaleries, ses infanteries si bien dressées, ses cuisines et ses -dames, non sans garder quelques bannières et drapeaux, et quelques -canons historiés. Et je m'imaginai qu'ils examinèrent ces trophées du -même regard fier et conquérant dont leurs descendants examinaient notre -machine... À notre retour de Volendam, j'appris de Brossette, qu'il -avait été traité royalement et que ces braves gens lui avaient offert -un banquet. - ---Seulement, expliqua Brossette,... j'ai dû en promener -quelques-uns,... les notables de l'endroit,... et y aller d'une -conférence sur le mécanisme... - ---Vous savez donc le hollandais? lui demandai-je... - ---Non, monsieur... Mais il y a les gestes... C'est égal... ce sont des -types, vous savez!... Et je ne m'y fierais pas... - -Oui, mais l'Allemagne?... Ses douaniers rogues, ses terribles -officiers, son impitoyable police? Les épreuves allaient maintenant -commencer. Je regrettai, ah! combien je regrettai, à ce moment, de -n'avoir pas l'âme chimérique de M. Déroulède, pour, d'un geste, rayer à -jamais de la carte du monde ce barbare pays! - -Nous arrivâmes, venant d'Arnheim, vers quatre heures de l'après-midi, -à Elten. Je cherchai longtemps où pouvait bien être la douane... On -m'indiqua un petit bâtiment, modeste et familial, que nous eûmes la -surprise de trouver vide... Je heurtai les portes et appelai vainement, -plusieurs fois... À grand'peine, je finis par découvrir une bonne -femme, assise, dans le coin d'une pièce, et qui reprisait pacifiquement -des bas... Elle avait de larges lunettes, un visage vénérable et très -doux. Elle était sourde. Près d'elle, un chat jaune dormait, roulé -en boule sur un vieux coussin... Un pot de terre chantait sur la -grille d'un fourneau. J'eus beau inspecter la pièce, pas le moindre -appareil de force, nulle part... pas de râtelier avec sa rangée de -fusils,... nul casque à pointe,... pas même un portrait de l'Empereur -Guillaume, aux murs... Je crus que je m'étais trompé. Avec beaucoup de -difficultés, je mis la bonne femme au fait de ce qui m'amenait. - ---Oui... oui, fit-elle, en se levant pesamment... c'est bien ici... - -Elle posa ses lunettes et son ouvrage sur une table encombrée de -paperasses, de registres, de livres à souche. Le chat réveillé s'étira -voluptueusement... Elle dit en souriant: - ---Un beau temps pour voyager... Na!... Venez avec moi... C'est à deux -pas... - -Nous traversâmes la rue. Elle me fît entrer dans un cabaret où un -gros homme, très rouge de figure et très court de cuisses, fumait sa -grande pipe, assis devant une chope de bière... Quoiqu'il fût tout -seul, il semblait s'amuser extraordinairement. Peut-être songeait-il -à nos défaites, à ses victoires? Car, à quoi peuvent bien songer les -Allemands?--La femme lui dit quelques mots. - ---Ah! ah! fit le gros homme... Très bien... très bien! Nous allons voir -ça... - -Je remarquai alors qu'il était coiffé, assez comiquement, d'une -casquette anglaise, qui lui collait au crâne, et que ses vêtements, -déteints, ne rappelaient l'uniforme que par deux ou trois boutons de -cuivre et par un liséré, où le rouge ancien reparaissait, çà et là, à -de longs intervalles... Nous sortîmes. - -Il tourna autour de la voiture, l'examina avec une curiosité réjouie... -Brossette le suivait, prêt à ouvrir les coffres à la première -réquisition... Moi, j'extrayais de ma poche le fameux portefeuille... -Et tel fut le dialogue qui s'engagea entre un citoyen français et un -douanier allemand: - ---Ça va bien, hein? - ---Assez bien... - ---Ça va vite? - ---Assez vite, oui. - ---Trente kilomètres? - ---Oh! Plus... plus... - ---Sacristi!... C'est joli... c'est joli... - -Il passa la main sur la poire de la trompe, gonfla ses joues, souffla: - ---Beuh? Beuh?.... - ---Oui... - ---C'est joli... Et vous allez à Krefeld? - ---Non... à Düsseldorf... - ---À Düsseldorf?... Sapristi!... Alors, dépêchez-vous... Houp!... -Houp!... Houp! - -Il me frappa amicalement sur l'épaule: - ---Français, hein?... - ---Oui... - -Il me serra fortement la main, et, m'indiquant la route: - ---Düsseldorf... la première à droite... À Emmerich, vous passez le -Rhin, sur le bac... Houp! Houp! - -Je demandai: - ---La route est mauvaise, hein? - ---Mauvaise?... C'est comme du parquet ciré... Houp! - -Avant de virer, selon les indications du douanier, je me retournai... -Je le vis planté au milieu de la route, qui agitait en l'air sa -casquette, en signe de bon voyage. - -Nous fûmes longtemps à revenir de notre étonnement. - ---Ça doit cacher quelque chose de terrible, dit l'un de nous... -Attention, Brossette... Et pas si vite! - -C'est ainsi que nous entrâmes en Allemagne. - - - - -Vers Rocroy. - - -Pour l'instant, nous n'avons même pas franchi la frontière belge, et -nous roulons toujours vers Givet. - -Première journée désagréable. - -Après Compiègne, le vent s'était levé brusquement, un vent du nord, -âpre et dur, qui gênait beaucoup notre marche, et faisait tournoyer -vers nous, sur la route, de petits cyclones de poussière... Tant que -nous eûmes à longer l'Oise, à la quitter pour la retrouver ensuite, -avec la fraîcheur de sa vallée, la surprise de ses ports charmants, -et le mouvement de sa batellerie, cela alla très bien. Mais au-delà -de Saint-Quentin, où notre patriotisme se contenta d'admirer Latour -et ne songea pas une minute, hélas! à donner le moindre souvenir à M. -Anatole de la Forge, le paysage devint morose. Nous aussi. Presque rien -que des champs de betteraves, à peine ensemencés... Il semblait que la -campagne se fripât, se ratatinât, se décolorât, sous la sécheresse du -vent... Elle était laide à voir, comme une chambre dont on n'a pas fait -la toilette depuis longtemps... Peu de villages, pas de villes, sauf -Guise qui ne me parut pas être l'Eldorado industriel, célébré par le -bon Fournière et créé par le bon Godin. De loin en loin, des hameaux -endormis, des fermes ensommeillées; ici, une pauvre briqueterie; là, -une distillerie abandonnée... et la route, la route monotone, inactive, -presque déserte. Nous ne rencontrâmes guère que ces hautes et lourdes -voitures de liquoristes, qui s'en allaient, dans un bruit de bouteilles -secouées, porter aux rares humains de ces régions la tristesse, la -maladie et la mort. - -Moins un pays travaille, et plus l'on dirait qu'on rencontre de ces -assommoirs ambulants. Cela tient, sans doute, à ce qu'on ne rencontre -qu'eux. - -Je remarquai que presque tous les vieux châteaux sont désertés... -Ils ne nourrissaient plus leur homme. Quelques-uns servent, pour les -pauvres gens, de sanatoria, ou de colonies de vacances; ils sont -revenus au peuple, et c'est ce qu'ils avaient de mieux à faire. Les -autres tombent en ruine et meurent dans leur cercle de ronces. Personne -n'en veut plus. Le temps est dur à l'oisiveté des hobereaux. Les jours -de marché, et le dimanche, à l'heure de la messe, on les voit encore se -pavaner à la ville, avec des culottes de velours usé, des cravaches, -des bottes, des éperons qu'ils font toujours sonner fièrement sur les -trottoirs. Mais ils n'ont plus de cheval, car l'avoine est chère; et -ils n'ont plus rien, car, pour avoir quelque chose, il faut le gagner -au travail. Ils se contentent de ces simulacres de luxe et de chic, où -ils trouvent encore de quoi alimenter leur orgueil déchu, et leur foi -chimérique... Heureux pourtant, quand, au retour de la foire, sur la -route, ils rencontrent un paysan qui consent à les ramener, chez eux, -dans sa carriole, avec son porc!... Je parle surtout de la Bretagne, du -Perche, du Nivernais, où il y a encore des châteaux, plus sales que des -porcheries, habités par des hobereaux, plus dénués que des mendiants... -Mais ici il semble qu'il n'y ait même plus de hobereaux, retournés avec -leurs cravaches, leurs éperons, leur Roi et leur Dieu, dans le grand -tout du passé. - -Quelquefois, sur une hauteur, se dresse encore un château tout neuf, de -brique et de pierre, avec des tours, des tourelles, des créneaux. Soyez -sûr qu'il appartient à un cordonnier heureux, à un épicier enrichi, -parvenus enfin à réaliser le rêve anachronique et seigneurial, qui -hanta leur esprit de prolétaire.. - - - - -Une ville morte. - - -Rocroy, nom sonore qui semble claironner, à lui seul, toute la jeune -gloire de Louis XIV. - -J'ai vu bien des villes mortes,--elles ne sont pas rares en -France,--mais d'aussi mortes que Rocroy, il n'est pas possible qu'il -y en ait, nulle part, dans le monde. Rocroy est plus qu'une ville -morte, c'est un cimetière; plus qu'un cimetière, c'est le cimetière -d'un cimetière, si une telle chose peut se concevoir. L'administration -des ponts et chaussées qui, par pudeur nationale, sans doute, a voulu -épargner aux voyageurs étrangers l'affligeant spectacle de cette -déchéance, a déclassé la route qui mène à Rocroy. Rien ne mène plus à -Rocroy qu'un chemin ensablé, cahoteux, que personne ne prend, et où -poussent librement des herbes grisâtres: l'ancienne route. La nouvelle -le contourne à quelques kilomètres, et s'en va desservant des villages -plus vivants et de moins mornes campagnes. Pourtant, Rocroy subsiste -encore sur les cartes, par habitude, je pense, peut-être par charité, -comme, dans les budgets de l'État, subsistent parfois des crédits -alloués à des services supprimés, ou à des personnes disparues... Je ne -puis me faire à l'idée que le gouvernement trouve des fonctionnaires -assez dénués, pour les envoyer--sous-préfets, juges, percepteurs, -etc.--dans cette nécropole. J'imagine qu'on les recrute--et avec peine -encore--parmi les anciens concierges de châteaux historiques et les -gardiens de cimetières désaffectés... Quant aux quelques figurants, -chargés de représenter l'indigène, d'où viennent-ils? De quels -hôpitaux? De quelles morgues?... De quels musées de cire? - -Et remarquez que, par une audacieuse ironie, Rocroy tient, dans -notre système de géographie départementale, l'emploi de chef-lieu -d'arrondissement... C'est chef-lieu de rétrécissement qu'il faudrait -dire... - -Nous y arrivâmes par hasard, ou plutôt par erreur, car, malgré -Brossette, que son instinct ne trompe jamais, je m'acharnai à croire -que le dit chemin cahoteux devait être un raccourci, et, qu'à le -prendre, nous économiserions de la route et du temps, pour gagner Fumay. - -Hélas! ce fut Rocroy. - -Mais, je ne regrette rien. Les spectacles agréables ne nous sont pas -seuls utiles, et nous avons appris, depuis l'histoire romaine, que rien -n'exerce l'esprit, n'élève le cœur, comme de méditer sur des ruines. - - -Rocroy a encore ses remparts et ses deux portes. Bien qu'ils aient -été construits par Vauban, qui avait pourtant de l'imagination et le -goût du pittoresque, ils n'ont rien de terrible, rien de décoratif, -non plus. La ville n'est, pour ainsi dire, qu'une place, une petite -place lugubre et muette, fort sale, autour de laquelle des maisons, qui -n'ont même pas le prestige des architectures anciennes, se délabrent, -s'excorient, s'exfolient, ainsi que de pauvres visages, atteints de -dermatose. Cela est noir, galeux, effrayamment vide. Je ne me rappelle -pas y avoir vu un arbre, une fontaine, un kiosque. On y chercherait -vainement, même sur une boutique ou sur un café, le souvenir du grand -Condé... Ah! les Espagnols peuvent venir à Rocroy, sans la moindre -humiliation. Rien n'y évoque plus la mémorable frottée qu'ils y -reçurent; aucun trophée à la mairie, aucun canon sur les remparts... -Mais que viendraient faire à Rocroy les Espagnols? Ils ont aussi des -villes mortes, chez eux, de vieilles villes sarrasines, des villes de -porcelaine que le soleil, chaque matin et chaque soir, anime de reflets -enflammés et merveilleux. - -Quand nous traversâmes cette place, nous vîmes quelques fantômes, -assis sur des chaises et sur des bancs, au seuil des portes, devant -les boutiques, dont la plupart, d'ailleurs, étaient closes. Ils ne -remuaient pas, ne parlaient pas, ne regardaient pas. Le bruit de -l'automobile ne leur fit même pas lever la tête. - -Dans les plus petits villages, perdus au fond des terres, un chien -étranger, un chemineau qui passe, une voiture d'ambulant, un vol -d'oies sauvages, est un événement considérable. À plus forte raison, -une auto... On s'inquiète, on s'assemble autour de ces choses -inhabituelles, qui, pour un instant, rompent la monotonie de ces -existences enfermées. - -À Rocroy, ils ne s'inquiétaient de rien, ne regardaient rien, si -parfaitement immobiles que nous eûmes la pensée que c'étaient des -mannequins d'étoupe, et que, si nous les avions effleurés d'une -chiquenaude, ils fussent tombés sur le trottoir, avec un bruit mou... -Notre surprise s'augmenta à découvrir que les devantures des boutiques -s'ornaient d'enseignes, telles que celles-ci: «Épicerie parisienne... -Boulangerie parisienne... Charcuterie parisienne...». J'ignore l'idée -que ces spectres se font de Paris, si Paris, pour eux, symbolise la vie -ou la mort... Ce que je sais, c'est que tout était parisien, à Rocroy, -et que tout était mort. - -On ne perçoit d'abord que le comique des choses; ce n'est qu'à la -réflexion que le tragique apparaît. - -Il ne nous fallut pas longtemps pour sentir que cette ruine et que -cette mort étaient bien la parfaite et douloureuse image de la ruine -et de la mort, que fut l'œuvre politique et militaire de Louis XIV, -œuvre à jamais néfaste, que, plus tard, vint achever Napoléon dont, -par un prodige, la France n'est pas morte, mais qui pèse toujours sur -elle d'un poids si lourd et si étouffant... - -Aujourd'hui, de probes et sagaces historiens entreprennent de réviser -l'histoire de ce siècle abominable que, dans les écoles démocratiques -et les salons libéraux, on appelle toujours le grand siècle. Vraiment, -nous n'avons plus à avoir honte du nôtre, quoi qu'en aient les -Académies, gardiennes sévères des mensonges du passé. - -Que sont nos vices, notre corruption, notre vénalité, que sont nos -pauvres petits Panamas, si on les compare aux vices, aux corruptions, -aux concussions, aux trahisons de cette cour fameuse qu'on nous donne -encore pour le modèle de l'honneur, du patriotisme, de l'élégance et -de la vertu? À peine des farces de collégien... Ma pensée allait, -avec une sorte de reconnaissante piété, vers nos bons radicaux et -radicaux socialistes qui, comme la noblesse d'alors, forment la classe -privilégiée d'aujourd'hui, celle qui, éternellement, sous des titres -différents, mais avec des appétits égaux, se rue, dit-on, à la même -curée des honneurs et de l'argent... Quelles braves gens! Et comme -je les aime!... Ils sont affables, polis, modérés dans l'expression -publique de leurs passions, ennemis du scandale qui est toujours laid, -des intrigues trop bruyantes qui sont parfois dangereuses. Excellents -patriotes, fermes capitalistes, intermédiaires habiles entre l'épargne -et les banques, propriétaires orthodoxes, qui donc pourrait mieux -défendre les immortels principes de la conservation sociale, repartir -plus équitablement, entre les grosses affaires qu'ils protègent, et les -menus besoins des pauvres qu'ils administrent, la manne des budgets?... -En outre, ils ont de l'éducation, de la décence et de la vertu, une -culture moyenne qui les rend aptes à toutes les médiocrités éclatantes -et fructueuses, un raffinement de mœurs, qui fait leur commerce -agréable et sans surprises, des habitudes électorales qui les mêlent au -peuple, qui apprennent, même aux plus grincheux, la bienveillance et la -familiarité envers les petits... - -Ah! comme ils ont bonne figure, à les comparer, en leur sévère habit -noir, à ces grands seigneurs, vêtus de soies et de dentelles, brutaux -et goujats, ignorants et voleurs, domestiques et proxénètes, dont -l'élégance si vantée, si regrettée, consistait à se roter au visage -l'un de l'autre, donner audience, déculottés sur leurs chaises percées, -se barbouiller de sauces, comme les chiens qui fouillent du nez dans -leur pâtée, cultiver, bactériologistes sans le savoir, d'immondes -vermines sous leurs perruques: charniers ambulants, ambulantes ordures, -qui laissaient de leur passage dans les couloirs de Versailles, de -Meudon, du Petit-Luxembourg, une persistante odeur de musc et de -merde... Prestigieux serviteurs de la monarchie et de la religion, ils -ne pensaient qu'à trafiquer de leurs fonctions, piller le trésor, les -tailles, les gabelles, les magasins publics, tricher au jeu, trahir -leur pays, mener leurs femmes, leurs filles, leurs maîtresses, au -lit royal, leurs fils au lit des augustes sodomistes de la Maison de -France, et, mieux que sur les champs de bataille où ils se battaient, -d'ailleurs, comme des lions, leur fierté chevaleresque s'exaltait -à présenter le pot de chambre au Roi, à changer ses chemises, ses -chausses, ses draps, souillés par les déjections de ses purgatifs... - -Règne monstrueux et fétide, dont l'odeur de latrines, de bordel, vous -prend à la gorge, et vous fait tourner, soulever le cœur, jusqu'au -vomissement!... Ni la beauté des palais, ni la grâce des jardins et des -parcs, ni la gloire de La Rochefoucauld, de Pascal, de La Bruyère, de -Corneille, de Racine, de Molière, ni le puissant génie constructeur de -Colbert, ni--ce qui est plus beau et plus grand que tout cela--la force -accusatrice des aveux, des portraits de l'immortel Saint-Simon, ne -sauraient en effacer les hontes et les crimes. - -Et comme je n'oubliais pas que nous étions à Rocroy, je m'arrêtai -plus complaisamment à la physionomie du grand Condé qui, au dire de -l'Histoire, fut la plus pesante, la plus stupide, la plus héroïque -brute de ce siècle de brutes, qui vendit toujours son épée au plus -offrant, qui la vendit même à la France... O gloire de Chantilly! - -En sortant de Rocroy, où, parmi tant de morts, m'étaient revenus tant -de souvenirs d'un passé détesté, avec quelle ferveur je me plongeai à -nouveau--c'est une image--dans le bain de vos vertus rafraîchissantes -et hygiéniques, bons radicaux et radicaux socialistes de notre -temps, si paisible et si raffiné!... Avec quelle joie purifiante, -avec quelle dévotion consolatrice je me plus à évoquer vos vertueux -hauts-de-forme et vos honnêtes habits noirs... à évoquer encore, à -évoquer toujours, groupées autour de M. Fallières--c'était alors -M. Loubet--dans les appartements enfin aérés, enfin désinfectés de -Rambouillet, les élégances de notre Cour contemporaine!... Qu'il me -parut rassurant, M. Loubet!--c'est aujourd'hui M. Fallières, bon gros -vigneron de notre terroir méridional.--Qu'elles me parurent charmantes, -émouvantes, antiseptiques, vos élégances nouvelles, bons radicaux et -radicaux socialistes! La belle affaire qu'un esprit vil, frivole et -chagrin observe, si mal à propos, tout ce qu'elles doivent encore aux -parfumeries des salons de coiffure, à la coupe familiale des coupeurs -de la Belle-Jardinière!.... - - * * * * * - -La mort de Rocroy a gagné la campagne qui l'environne, comme la -gangrène d'un membre gagne le membre voisin... L'impression en est -sinistre... On croit qu'on va respirer, on étouffe plus encore. -Avant de retrouver la vie balsamique de la terre, la splendeur de la -forêt, le tumulte de la Meuse, au long des ardoisières de Fumay, il -nous faut traverser un large plateau, sorte de zone funéraire, où le -sol est pierreux, lugubrement stérile. Là, ne poussent que des herbes -sèches et décolorées, de maigres bouleaux qui ne dépassent pas la -taille d'un arbuste nain, et çà et là, des ajoncs qui n'ont pas une -fleur... Ensuite, c'est une joie à pousser des hosannas, c'est comme -une résurrection, lorsque nous rejoignons, par les lacets des Ardennes, -la rivière mouvementée, et que nous entendons la sirène des remorqueurs -qui entraînent les longs trains de bateaux... Et tout reverdit, tout -miroite, tout sent bon, tout travaille, le sol fleuri, les arbres s, -les eaux, les coteaux, les maisons, les hommes, le ciel; tout est -féerique jusqu'à Givet. - - - - -Une ville forte. - - -Quelle folle terreur ont donc su nous inspirer les Belges, que Givet -soit une telle forteresse? - -La ville disparaît presque sous l'accumulation des défenses -militaires... Forts tapis au haut des pics, terrasses armées, enceintes -bastionnées, casemates blindées, fossés remplis d'eau, pont-levis, -mâchicoulis, échauguettes, demi-lunes, chemins de ronde, tout ce -qu'inventa, pour la sécurité des frontières, la science ancienne et -moderne de la fortification, Givet en est pourvu... Par les poternes -et les chemins couverts, on s'attend à voir, tout d'un coup, débusquer -des hommes d'armes, bardés de fer... Ah! les Belges doivent être fiers -d'être Belges, en regardant Givet... Ils savent ainsi tout ce que -leur puissance militaire a de redoutable... J'imagine aisément que -Givet soit, pour eux, la meilleure école, où se fortifie leur arrogance -nationale. Le dimanche, les pères doivent conduire leurs enfants à -Givet, et je les entends qui leur disent: - ---Voyez, comme nous faisons trembler le monde! - -De son côté, un officier français, devant qui je m'étonnais de ce luxe -guerrier, m'a expliqué ceci: - ---Il ne faut plus, au cours des luttes futures, qu'on puisse encore -s'écrier: «Ah! voici les Belges. Nous sommes foutus!» - -Et que de casernes!... Quelles immenses esplanades pour l'évolution des -troupes!... Que de soldats! - -J'ai vu défiler des bataillons et des bataillons d'infanterie. En -tenue de campagne et clairon sonnant, sans doute ils revenaient -d'une reconnaissance, peut-être d'un combat. Et j'ai admiré leur -allure martiale, leur souple entraînement... Nous sommes bien -gardés, allez!... Tout me fait croire aujourd'hui que, devant un tel -déploiement de forces, un tel hérissement de défenses, l'armée belge -nous laissera tranquilles, désormais. - -«Si tu veux la paix...», dit la Sottise des nations. - -On rêve pour Nancy le tiers seulement des travaux patriotiques exécutés -à Givet... Il est vrai que, là-bas, ce ne sont que les Allemands... - - - - -Une famille d'automobilistes. - - -Revenus de notre surprise, bien sûrs de n'être pas dérangés par une -attaque soudaine des corps d'armée belges, nous passâmes la soirée -assez gaiement, dans un hôtel propre, très recommandé par le _Touring -Club_, où l'on nous servit de la cuisine simple et modeste, de la -cuisine de siège. Les truites de la Meuse, annoncées sur la carte, -furent, au dernier moment, remplacées par une plus humble friture de -gardons, et l'on substitua de la charcuterie au rosbif promis; tout -cela de si bonne grâce que nous fûmes enchantés de notre dîner. - -Près de nous, était attablée toute une famille: le père et la mère, la -fille, le fils. Ils étaient arrivés, un peu avant nous, en automobile -aussi... Partis de Paris, depuis trois jours, ils avaient été arrêtés, -dans des endroits peu habitables, par toute sorte d'accidents... Ils en -parlaient avec aigreur... La mère, surtout, se plaignait amèrement de -la machine: - ---Ce n'est rien... ce n'est rien... expliquait le père. Elle est un peu -paresseuse, c'est vrai... Elle va s'échauffer... - -Elle insistait: - ---Je t'ai toujours dit que tu aurais dû acheter une Charron, comme les -Levasseur, ou une Panhard, comme les Tripier... Ce ne sont pourtant pas -des imbéciles, eux!... Ah! c'est agréable, d'avoir tout le temps des -pannes! - ---Elle va s'échauffer... je te répète qu'elle va s'échauffer... Il faut -qu'elle se fasse... Mais naturellement.... Tu n'es pas raisonnable... -Voyons, c'est comme des chaussures neuves... elles ne vont bien au pied -qu'au bout de huit jours... Ah! les femmes... la lune, tout de suite! - ---Eh bien, moi, je te dis que nous n'arriverons jamais à Bruxelles, -avec ce sabot-là... - -Il se mit à rire bruyamment, se tourna vers nous, comme pour en appeler -à notre témoignage: - ---Sabot!... Une Brulard-Taponnier, douze chevaux!... Ah! ah! ah!... - ---Tu verras... tu verras!... - -Elle était couperosée, flasque, minaudière, et pessimiste. Pour bien -prouver qu'elle était venue en automobile, elle avait conservé ses -terribles lunettes bien en vue sur son chapeau de feutre beige. Lui, -gros, court, la joue ronde et rasée, la barbe en pointe, jovial, -vulgaire, et brave homme, arborait orgueilleusement une casquette -russe, ornée des insignes du _Touring._ Impossible d'être plus gauche, -plus sottement fagotée que la fille. Sans fraîcheur, sans grâce, les -oreilles livides et comme décollées, le cheveu pauvre, elle montrait -déjà, sur le devant de la bouche, une denture toute gâtée... Quant au -fils, le front bas, le menton fuyant, jaune et très maigre, le corps -aveuli par des habitudes solitaires, il était totalement abruti... -Famille bien française, comme on voit. - -En voyage, nous ne cessons, nous autres de France, de nous moquer -des familles allemandes, anglaises, italiennes, que nous rencontrons -sur notre route, et qui, souvent, nous donnent l'exemple de la santé -physique et de la bonne éducation. Avec une joie féroce et un imbécile -orgueil, nous nous complaisons à relever, toujours à notre avantage, -ce que nous appelons leurs ridicules, leurs tares, qui ne sont, -peut-être, que des vertus... Mais il est entendu que rien n'est beau, -élégant, pétulant, spirituel, rien n'est intelligent que de France. Les -grands hommes d'autre part ne sont que de plats copistes, de honteux -plagiaires. Dickens doit tout à Alphonse Daudet, Tolstoi à Stendhal... -Ibsen est, tout entier, dans _La Révolte_ de Milliers de l'Isle-Adam... -Qu'eût été Gœthe sans Gounod et sans Thomas?... Et pour ce qui -est de Henri Heine, ne parlons pas, voulez-vous?... de ce vil espion -pensionné par Guizot... L'âme française, je la retrouve, toute, dans -cette exclamation de Brossette qui, un jour, à Kœnigsberg, me -disait: - ---Les Allemands, monsieur?... quel peuple de sauvages!... Ils ne -comprennent pas un mot de français... - - -Ah! si pourtant nous songions quelquefois à mirer, dans nos familles -à nous, nos infériorités de race, nos descendances d'alcooliques, de -syphilitiques, notre lourdeur, notre stupidité haineuse ou jobarde? - -Cette fois, en considérant cette famille de mon pays, attablée près de -nous, j'y songeai, avec quelle douloureuse humilité! - - -**Ils allaient en Belgique. Jamais encore ils n'étaient sortis de -France, et l'idée que, le lendemain matin, pour la première fois, ils -franchiraient une frontière, entreraient dans un pays qui ne serait -plus la France, cette idée-là les impressionnait, les troublait au delà -de tout... Ils ne savaient pas trop s'ils devaient avoir peur, ou se -réjouir... - -Après le dîner, la table desservie, le père s'entretint longuement, -avec le patron de l'hôtel, des industries du pays; la mère tira de son -sac un jeu de cartes et fit une patience; la jeune fille feuilleta le -_Bædecker_, et le fils, écroulé sur sa chaise, bouche ouverte et -bras pendants, s'endormit profondément. - -Tout à coup la jeune fille demanda: - ---Mère!... qu'est-ce que c'est que le Mannekem-Piss? - ---Veux-tu bien te taire?... chuchota la mère, en glissant vers nous un -regard inquiet... Veux-tu bien ne pas dire de ces choses-là, petite -malheureuse? - -Mais la jeune fille appuya, ingénument: - ---Quelles choses?... Puisque c'est dans le _Bædecker!_ - ---Ça n'est pas convenable, là! - ---Pourquoi? - ---Parce que... - ---Alors, on ne verra pas le Manneken-Piss? - ---Si, tu le verras... Tu le verras avec ta mère... Seulement, tais-toi! - -Et le père continuait de s'instruire auprès du patron de l'hôtel. - ---Nous avons ici, énumérait ce dernier, de très beaux calcaires... une -importante fabrique de colle forte.... des tanneries... - ---Des tanneries?... Ah!... c'est intéressant... Et la conserve? - ---Non, nous n'avons pas ça... Par exemple, nous avons aussi une belle -usine de caoutchouc... - ---Bigre!... Ah! dites-moi?... Et pas de conserve?... C'est curieux!... - -À cette insistance, nous comprîmes que le gros monsieur avait, quelque -part, un établissement de conserves... Malgré son air bonhomme, -avait-il dû en empoisonner des gens! Et, peut-être, avait-il élevé ses -enfants avec ses produits, ce qui expliquait leur teint terreux et -maladif... Satisfaits de ce renseignement et de ces hypothèses, nous -allions nous retirer, quand le mécanicien entra, en cotte de travail, -les mains toutes noires de graisse... - ---Ah! Ferdinand, dites-moi?... La voiture?... Ça va, hein?... Nous -partons demain, à huit heures, mon garçon... huit heures précises... -Dites-moi?... Faites le plein d'essence... Voyons... Namur?... Soixante -kilomètres, à peu près, hein? Non... le demi-plein... Ce sera assez... - -Le mécanicien parut gêné, se gratta la tête: - ---C'est que... dit-il... voilà... la machine ne va pas du tout... Elle -n'embraye plus... - ---Sacristi!... Dites-moi?... Ça n'est pas grave? - ---Hé!... monsieur... c'est embêtant... - -Toute la famille, même le fils réveillé, tendait le col vers le -mécanicien... - ---Comment?... Qu'est-ce que vous dites?... Une machine toute neuve! - ---Bien sûr... mais monsieur doit comprendre... du moment qu'elle -n'embraye plus... - ---Je comprends... certainement, je comprends... mais...dites-moi?...Ce -n'est pas une raison... Voyez ça... travaillez... - ---Mauvais travail... Ici, il n'y a pas de fosse... Et puis, il fait -trop noir... Demain matin, nous verrons ça... Ah! j'ai bien peur... - ---Mais non... mais non... Huit heures, hein?... Ah!.. Dix litres -seulement... Nous remplirons après la frontière... - -Il prononça «la frontière» avec un accent majestueux. Le mécanicien -parti, il se promena quelques minutes dans la salle, le front plissé... -Mais, pour dissimuler ses préoccupations, les pouces aux entournures du -gilet, et balançant la tête, il faisait: - ---Peuh! peuh! peuh!... Peuh! peuh! - -La mère avait un sourire méchant... Elle dit: - ---Tu verras... tu verras! - -La fille demanda: - ---Père... qu'est-ce que c'est: «elle n'embraye plus»? - ---Mon enfant, c'est... - -Il resta court, chercha une explication, et n'en trouvant pas: - ---C'est rien... fit-il, rien du tout... Un peu de graissage... il n'y -paraîtra plus... - ---Oui! oui... compte là-dessus... ricana la mère, en se levant. - -Et nous allâmes nous coucher. - -Le lendemain matin, dans la cour de l'hôtel, ce fut une scène tragique. - -La famille, harnachée pour le voyage, était réunie autour de la -Brulard-Taponnier, douze chevaux... Nous arrivâmes juste au moment où -Brossette, à qui son collègue avait demandé aide, sortait de dessous la -voiture. - ---Eh bien? interrogea le monsieur, qui avait mis ses derniers espoirs -dans la science de notre mécanicien... - ---Eh bien... répondit-il en s'époussetant... rien à faire... Le cône -est faussé, le cuir est brûlé... Faut qu'elle aille à l'usine. - -Ils furent tellement consternés, tous les quatre, qu'ils ne songèrent -même pas à protester, à s'indigner. Le silence qui suivit cette -sentence fut quelque chose de poignant... J'eus pitié d'eux... -Vraiment, ils avaient l'air de condamnés à mort. - -Ferdinand s'approcha de son maître. Son expression de fourberie me -frappa. Il fut verbeux. - ---Je l'avais bien dit à monsieur, hier soir... Ah! c'est très -embêtant... J'vas ramener la sacrée machine à Paris, et je viendrai -retrouver monsieur en Belgique, où que monsieur me dira... Vrai!... on -peut appeler ça de la guigne... Monsieur, lui, va prendre le chemin de -fer pour quelques jours, cinq... six jours... huit jours au plus... -le temps des réparations, quoi!... À moins que monsieur ne préfère -m'attendre ici... C'est, comme de juste, à la disposition de monsieur... - -Le patron de l'hôtel, qui circulait autour de la voiture, lança -négligemment: - ---Il y a de bien belles promenades, dans les environs... Bons -chevaux... Voitures confortables... Prix modérés... - -Après un nouveau silence, le monsieur regarda Ferdinand d'un regard -timide et suppliant: - ---Vous êtes bien sûr?... Il n'y a pas un moyen?... Dites-moi?... pas un -moyen? - ---Que monsieur demande à mon collègue!... - -Brossette, qui se lavait les mains à la pompe, tourna la tête, répéta: - ---Rien à faire... - -Ferdinand rajusta le capot du moteur. Ils le considéraient comme s'ils -eussent encore espéré un miracle... Mais le moteur resta silencieux... - ---Ah! c'est complet, fit, dans un serrement des lèvres, la femme dont -la couperose, sous le voile, s'accentuait de barres violacées... Elle -est jolie la Brulard-Taponnier, douze chevaux!... Elle est jolie! - -De plus en plus hébété, le monsieur soupira. - ---Arriver à Bruxelles en chemin de fer!... Dites-moi?... C'est raide... - -La fille avait des larmes dans les yeux. Adieu, peut-être, le -Manneken-Piss!... Le fils ouvrait et refermait la portière d'un geste -colère et stupide... - -En écoutant le bruit doux et régulier de notre moteur que Brossette -venait de mettre en marche, le monsieur, dans sa détresse, s'enhardit -jusqu'à m'adresser la parole: - ---Vous avez de la chance... Ah! vous avez de la chance... - ---Monsieur a une bonne voiture, voilà... rectifia aigrement la femme... -Monsieur n'a pas une Brulard-Taponnier, douze chevaux!... - -Notre 628-E8 partit dans un démarrage que, malicieusement, Brossette -s'était appliqué à faire foudroyant. - ---Pauvres gens!... dis-je à Brossette, quand nous fûmes sortis de la -ville. - -Brossette, d'abord, ne répondit rien. Puis, haussant les épaules et ne -pouvant retenir un petit rire que je voyais se tordre, au coin de sa -bouche: - ---De bonnes poires, monsieur!... La voiture n'a rien, vous savez?... -Seulement, Ferdinand est jaloux de sa femme... Ça le travaille... ça -le travaille... Il veut rentrer pour la surprendre... Et comme ils n'y -connaissent rien... - -J'adressai de vifs reproches à Brossette, pour s'être fait le complice -d'une si mauvaise action. - ---Oh! moi, monsieur... bien sûr que je donne tort à Ferdinand... Ces -choses-là, ça se fait pas... Mieux vaut être cocu... je lui ai dit... -Il s'est entêté... Tout de même, je pouvais pas refuser ce service à un -copain... Et puis, on n'est pas poires comme ces gens-là! - -L'air piquait; le matin était exquis, odorant... Un gros bateau -remontait la Meuse, dans un clapotement rouge... Nous marchions -vivement... Peu à peu, je sentais mon indignation faiblir. Quand -nous nous arrêtâmes, devant la douane, les mauvais instincts, qui -travaillent l'âme de l'automobiliste, avaient fait leur œuvre. Et -c'est avec une sorte de joie méchante, de plaisir barbare, que j'aimai -à me représenter, dans la cour de l'hôtel, groupée autour de la machine -silencieuse, cette famille désemparée, à qui le patron de l'hôtel -continuait de dire, sans doute: - ---Il y a de bien belles promenades, dans les environs!... - - - - -BRUXELLES - - -Il y a de quoi s'irriter d'avoir roulé, depuis la frontière, sur -d'infâmes pavés, sur d'immenses vagues de pavés, d'avoir traversé le -Borinage noir et fumant au soleil, avec des éclats de métaux, et qui, -toutes les nuits, incendie la nuit de ses bouillonnements de forge et -de ses flammes d'enfer, pour n'aboutir qu'à cette ville si parfaitement -inutile, si complètement parodique: Bruxelles. - -Bruxelles! - -Vraiment, il est insupportable, et même un peu humiliant de se sentir -dans cette capitale des sociétés de tramways du monde entier, reine de -l'industrie des asperges précoces, des endives amères et des raisins -de serre sans goût, quand Bruges en dentelles, Liège en acier, Louvain -en prières, Gand d'autrefois, avec ses rues si anciennes, ses pignons -peints, ses toits coloriés et tout ce que disent les façades de ses -églises, tout ce que chuchotent les vieux murs au bord du canal; -quand les formidables quais d'Anvers, Mons où grouillent les gueules -farouches, Charleroi et ses montagnes de crassiers que franchissent -les petits chemins de fer aériens; Furne où les processionnaires du -Saint-Sang défilent, portant des croix de fer, lourdes comme leurs -péchés, quand tout ce pittoresque, tout cet art, tout ce mouvement -tragique du travail, tout ce tumulte de la Meuse et de l'Escaut, tout -ce silence mortuaire des béguinages, tous ces souvenirs de kermesses et -de massacres, ne sont qu'à quelques tours de pneus d'ici. - -Et justement Bruxelles! - -Enfin, j'y suis... Il faut bien que j'y reste, ne fût-ce que pour -panser mes côtes meurtries et mes reins brisés par tant de ressauts et -de cahots, sur ces routes de supplice... - - * * * * * - -Après tout, on peut aimer Bruxelles. Il n'y a là rien d'absolument -déshonorant. - -Je sais des gens, de pauvres gens, des gens comme tout le monde, qui y -vivent heureux, du moins qui croient y vivre heureux, et c'est tout un. - -J'ai conté, jadis, je crois, l'histoire de cet ami, interne dans une -maison de fous en province, qui, de sa chambre, n'ayant pour spectacle -que les casernes, à droite; à gauche, la prison et une usine de -produits chimiques; en face, l'hôpital et le lycée; rien que de la -pierre grise, des chemins de ronde, des préaux nus, des cours sans -verdure, des fenêtres grillées, me montrait, avec attendrissement, -au-dessus d'un mur, un petit cerisier tortu, malade, la seule chose qui -fût à peine vivante, au milieu de ce paysage de damnation, et me disait: - ---Regarde, mon vieux... On est bien ici, hein?... C'est tout à fait la -campagne. - -Il y a des gens qui croient que Bruxelles, c'est tout à fait la ville. - -J'en sais même qui voudraient y vivre, qui regrettent de ne pas y -vivre, par exemple ces gais notaires de nos provinces économes, ces -financiers bons enfants de la rue Lepelletier qui, actuellement, au -Dépôt, à Gaillon, à Poissy, à Clairvaux, se reprochent amèrement -de n'avoir pas su mettre au point--au point légal--ces dangereuses -opérations de l'abus de confiance et du faux. Mais l'espèce en devient -de plus en plus rare. Et depuis la réforme du régime des prisons, -préfèrent-ils à Bruxelles ce Fresnes humanitaire, où le confort et -l'hygiène ne sont pas illusoires, où le travail semble récréatif et -moralisateur, où le modem style des cellules, des préaux, des parloirs, -est supportable, sobre, et ne donne pas de cauchemars: la première -prison où l'on cause. - - * * * * * - -On peut ne pas aimer Bruxelles. C'est d'ailleurs le cas de beaucoup de -Bruxellois et non des moindres. - -Voyez le roi Léopold qui n'y est jamais, qui multiplie les occasions de -n'y jamais rester, qui est partout, en France, en Italie, en Suisse, -en Allemagne, en Angleterre, qui est en chemin de fer, en yacht, en -automobile, mais jamais en Belgique. - ---C'est ainsi, confessait-il gaiement, un soir d'Élysée Palace, à un de -mes amis, lequel sait parler aux rois, c'est ainsi que j'ai pu garder -la vivacité de mon esprit, la sûreté de mon goût, et cette jeunesse qui -impressionne tant les femmes... Et puis, que voulez-vous?... J'ai de si -grosses affaires, dans tant de pays... - ---Même en Belgique, sire... - ---Oui... je sais bien... faisait-il en hochant la tête... en Belgique, -j'ai un peuple... Mais j'ai aussi, ailleurs, une fortune énorme, qui me -cause beaucoup de tracas... Il faut bien que je l'administre... - -Voyez tous les poètes, tous les écrivains, tous les artistes bruxellois -et ixellois qui, dès l'âge le plus tendre, en cohortes serrées, -s'empressent de déserter leur capitale, et s'en viennent à Paris, afin, -sans doute, d'y apporter un peu de cet accent savoureux qui manque -encore à notre littérature, et d'y gagner rapidement cette consécration -décorative et lucrative qui manque tant à la leur... - -Et comme ils ont raison. - - * * * * * - -Ils ont raison, car presque tout me paraît ridicule à Bruxelles, me -donne et leur donne envie de rire, mais d'un rire terne, d'un rire sans -éclats, de ce rire glacial, douloureux qui rend tout à coup si triste, -si triste, triste comme son ciel d'hiver, ses boulevards circulaires, -les livres de M. Edmond Picard, les poèmes de M. Ivan Gilkin, les -couvertures de M. Deman, les meubles de M. Vandevelde. - -Pourtant, Bruxelles est comique. Il n'y a pas à dire, il est -extrêmement comique, n'est-ce pas, cher monsieur Camille Lemonnier, -qui fûtes, tour à tour, avec une ardeur égale et avec un égal bonheur, -Alfred de Musset, Byron, Victor Hugo, Émile Zola, Chateaubriand, Edgar -Poe, Ruskin, tous les préraphaélites, tous les romantiques, tous les -naturalistes, tous les symbolistes, tous les impressionnistes, et qui, -aujourd'hui, après tant de gloires différentes et tant d'universels -succès, mettez vos vieux jours et vos toujours jeunes œuvres sous -la protection du naturisme, et de son jeune chef, M. Saint-Georges de -Bouhélier? - - * * * * * - -Au temps de sa splendeur, au temps où les ducs de Bourgogne y étalaient -leur luxe barbare et magnifique, où les infants et les archiducs -y commandaient pour le compte de l'Empereur ou du roi d'Espagne, -Bruxelles fut la ville éclatante de drap d'or, de velours, de soies, -de fourrures, la poétique et amoureuse ville des dentelles, qui sont -le luxe le plus joliment féminin, l'art le plus exquisement valet de -la sensualité. Ce fut la capitale du bien vivre, du bien boire, où -bourgeois cossus, riches marchands, ribaudes étoffées, s'amusaient -grassement et cognaient leurs danses titubantes aux murs des rues -étroites, où les étrangers les plus opulents se sentaient pauvres et -dénués devant tant de somptuosités et tant de ribotes... - -De cette vie pittoresque et forcenée il ne demeure pour témoins que -la Maison de ville, trop regrattée, trop redorée, Sainte-Gudule au -nom joli, mais dont pas une femme ne voudrait pour patronne, le -Manneken-Piss, tristement anachronique, et quelques ruelles aux pignons -penchés, aux noms sonores de mangeailles. - -Maintenant, il n'y a plus que des femmes qui sont presque jolies, -presque bien mises, nymphes grassouillettes du Parc, de la Monnaie et -de la Cambre, des messieurs presque élégants, qui font l'ornement de -Spa, la parure de Blankenberghe, et la royale gloire d'Ostende. Il n'y -a plus que de faux cigares de la Havane qui, tous, viennent d'Anvers et -de Hambourg, et d'affreuses dentelles fausses, d'affreuses dentelles -mécaniques, bien que cent maisons de lingerie se disputent--comme -jadis cent villes de la Grèce faisaient d'Homère--le piètre honneur -d'avoir fourni le trousseau de la princesse Stéphanie. - -Et il n'y a plus, à Bruxelles, que des boursiers sans carnet, les -fondateurs des XX sans tableaux, les inventeurs du modem style sans -clients, çà et là, quelques critiques d'art symbolistes, hélas! sans -emploi, quelques poètes aigris de n'avoir pu partir pour ailleurs, -mélancoliques laissés pour compte de la littérature, de l'art, de la -brasserie, et ce qui est pire que tout cela--oh! comme je comprends -mieux tous les jours, cher Baudelaire, ton sarcasme douloureux!--des -Bruxellois. - - * * * * * - -Sous l'Empire qui fut le second et qui sera le dernier--car nous -n'avons rien à redouter d'un prince qui a pu vivre vingt ans avenue -Louise,--Bruxelles était encore quelque chose... On le dit du moins... -Aujourd'hui, ce n'est plus rien. - -Ah! comme ils furent bien inspirés, le jour où ils chassèrent Victor -Hugo de chez eux!... Quel bonheur, en quelque sorte providentiel, pour -le grand poète, et pour nous! Il y eût sûrement perdu tout son génie; -nous, nous eussions perdu toute sa gloire, insuffisamment remplacée par -celle de M. Viélé-Griffin. - -D'ailleurs, jamais ils n'ont pu garder un exilé de choix. Il leur -fallait des proscrits à leur taille, de pauvres petits proscrits de -rien du tout... C'est Boulange, Boulange, Boulange, c'est Boulange -qu'il leur faut!... Oui, il leur fallait le général Boulanger... Ils -l'ont eu... Ils étaient fiers de ses bottes dévernies et de sa plume -blanche maculée de la boue du nationalisme... Ils l'entouraient de -prévenances, lui envoyaient des fleurs, lui jouaient de la musique de -M. Gevaert... Et voilà qu'au bout de très peu de temps, écœuré de -la rue Montagne-de-la-Cour, du bois de la Cambre, n'en pouvant plus -d'ennui et de dégoût, le pauvre diable finit par se brûler ce qui lui -restait de cervelle... Celui-là aussi!... Alors qui? - -Je ne crois pas qu'il existe, aujourd'hui, dans n'importe quel pays, à -Aurillac et au Puy, pas même à Briançon, de caissiers assez dépourvus -pour prendre leur retraite à Bruxelles. À preuve cette confidence, -émouvante et douloureuse, que me fit, un soir, un honorable préposé à -la caisse d'un grand établissement de crédit français: - ---Plusieurs fois, monsieur, m'avoua ce sage, j'ai songé à me sauver -avec la caisse... Que voulez-vous?... J'ai trop de famille, et pas -assez d'appointements... Je n'arrive pas... je n'arrive pas à nouer les -deux bouts... Ah! cela m'était bien facile, je vous assure... Du samedi -soir au lundi matin... j'avais tout le temps, vous comprenez!... Mais -je me suis dit: «Il va falloir vivre à Bruxelles désormais... Ma foi, -non... J'aime mieux rester honnête homme.» - -Et il soupira profondément... - - * * * * * - -Malgré toute ma bonne volonté--car il est bien évident, n'est-ce pas, -que je suis sans parti pris, touchant Bruxelles,--il m'est impossible -de trouver à ces rangées de petits hôtels et à ces parcs minuscules, -de caractère. Ils ne paraissent faits que pour démontrer que Londres -est une belle ville unique. De ci, de là, des constructions neuves, de -larges voies moroses, où le Roi s'acharne à engloutir les millions de -ses filles, évoquent la triste richesse de Berlin... Mais Bruxelles, -avec ses gardes civiques, n'est pas la capitale d'un Empire de canons -et d'affaires, où subsistent encore le souvenir d'un grand Frédéric, et -le charme de son dix-huitième siècle truqué. - -Non, Bruxelles est bien la capitale comique, la capitale d'opérette, la -capitale de Vandepereboom! - - * * * * * - -Derrière le Musée, dans une rue que bordent de maigres acacias, j'ai -remarqué, à travers sa grille, entre cour et jardin, une maison, trop -petite assurément pour y loger Little-Tich... Devant la maison, un -bassin rond, et guère plus grand qu'une assiette, d'où s'élancent deux -fleurs d'arum, et qu'enjambe, on ne sait pourquoi, un pont arqué, peint -en vert. Quelques plantes, qui gardèrent leur secret, se dessèchent au -bas des murs, le long desquels la clématite et la vigne vierge refusent -obstinément de grimper. On aperçoit à droite quelque chose de fauve, de -roussi et de pelé qui fut peut-être, jadis, une pelouse. - -Le propriétaire de cette villa a deux cygnes, l'un blanc, l'autre -noir, mais le bassin est si étroit, et si peu profonde l'eau, que les -deux malheureux volatiles, dans l'impossibilité de se baigner, se sont -réfugiés sur le pont. C'est là que, affalés, étalés, tantôt le bec sous -l'aile, tantôt le col allongé vers l'eau, ils passent leurs journées à -dormasser, à rêvasser de lacs bleus et d'étangs pleins de roseaux... - -Je ne veux pas dire que ceci soit un trait de bucolique spécial -à Bruxelles. On peut le rencontrer, l'observer dans toutes les -banlieues, à Chatou, au Vésinet, sans doute, non moins qu'à Villeneuve -Saint-Georges et à Choisy-le-Roi, partout, autour des villes, où -l'homme qui se relire des affaires a des désirs plus vastes que sa -maison, son jardin et son bassin, et croit se créer un univers, en -faisant souffrir les bêtes et les plantes... - -Ce qui me fait supposer que Bruxelles n'est pas une ville, mais la -banlieue d'une ville qu'on construira peut-être un jour... - -Espérons... Espérons...! - - * * * * * - -J'ai été chercher, à la gare, des bagages que nous avions fait expédier -par le train. - -Au-dessus d'une porte, j'ai lu cette inscription, en deux langues, -encore: - -_Sortie des voyageurs sans bagages, et des autres aussi._ - - * * * * * - -Nous avons été recevoir, à la gare, un ami qui arrive d'Amsterdam... Et -nous attendons le train sur le quai. - -Un employé nous dit: - ---Ici, savez-vous, c'est les Belges. - -Il nous indique un autre point du quai: - ---Là... savez-vous... c'est les autres! - - * * * * * - -Le même soir, au coin d'une rue, une femme--une Flamande assez fraîche -de visage, mais massive et pesante,--racole un passant. La conversation -s'engage; le passant demande: - ---Et où demeures-tu? - -La femme répond avec orgueil: - ---Rue Montagne-de-la-Cour. - -Le passant objecte: - ---C'est trop loin. - -Alors, la femme: - ---Viens donc!... J'ai une belle chambre, sais-tu... bien _ridonnée_... -Tu verras, Manneke, comme elle est _ridonnée_... Je _tapisse_ partout. - - * * * * * - -Gérald B..., un de nos compagnons, nous raconte qu'il a passé la nuit -chez une des plus jolies cocottes de Bruxelles... - ---Très jolie, ma foi!... et bonne fille... Et un appartement d'un -goût... qui m'a beaucoup gêné... Au moment du grand délire, la jolie -cocotte se met à pousser des soupirs, des soupirs, et, tout d'un coup, -elle s'écrie: «Il y a du bon... sais-tu... il y a du bon!» - - * * * * * - -Il circule dans Bruxelles beaucoup d'automobiles, et qui, toutes, -semblent des engins formidables. La plupart simulent--à ne pas s'y -méprendre--nos plus illustres marques françaises. En dépit de leur -apparence de monstres, elles ne vont pas vite, elles vont très -lentement, elles ne vont pas du tout. - ---Par prudence, m'explique-t-on... Les Belges sont des mécaniciens très -sages... Sans ça! - -Ce matin, j'ai vu, arrêtée devant la porte d'un petit hôtel que -décorent--comme tous les petits hôtels--des vitraux, des mosaïques, des -cuivres vernis, dessinés par M. Théo Van Rysselberghe, j'ai vu une de -ces voitures monstrueuses, plus monstrueuse encore que toutes celles -que j'ai vues jusqu'ici... Un frisson m'a secoué tout le corps, rien -qu'à considérer le redoutable capot qui protège le moteur... C'est -un prodigieux cube de tôle, flanqué de sirènes de paquebot, armé de -phares lenticulaires, gigantesques. En outre, un projecteur électrique, -capable d'éclairer toute la Belgique nocturne, est fixé à la barre -de direction. Je me dis avec un sentiment d'épouvante, où il entre, -d'ailleurs, beaucoup d'admiration: - ---Une machine d'au moins cinq cents chevaux... Ces Belges, qui n'ont -l'air de rien, sont inouïs... - -Très impressionné, je m'approche de cette terrible machine de guerre. -Elle est au repos... elle dort... Ah! j'aime mieux ça... Le mécanicien, -non plus, n'est pas là... quelle imprudence!... Sans doute, il boit, -dans un bar voisin, de la bière qui n'est pas de la bière, à moins que -ce soit du gin qui n'est même pas de l'eau-de-vie de pomme de terre... -Enfin, il n'est pas là... J'ai alors la curiosité de soulever cet -effarant capot... C'est comme si je tenais dans mes mains une bombe, -garnie de sa mèche allumée. Le cœur me bat, me bat... - -D'abord, je ne vois rien, rien que le vide... Puis, à force de -regarder, je finis par apercevoir une espèce de minuscule mécanisme, -monocylindrique, de la grosseur d'une tasse à café chinoise, et dont la -force ne doit pas excéder un cheval et demi... - -Le mécanicien revient. Il a un visage d'orgueil... il me regarde avec -pitié. Puis il se met à tourner la manivelle... Je m'en vais... - -Une heure après, je repasse par cette rue, devant le petit hôtel. Le -mécanicien tourne toujours, sans succès, la manivelle... Tête nue, le -visage dégouttant de sueur, ses habits à terre, il tourne... tourne... -tourne!... - - * * * * * - -Après des révolutions, dans le genre des nôtres bien entendu, ils ont -été chercher, pour l'installer dans cette capitale nulle, une dynastie -de principicules allemands, mâtinés de quoi?... de d'Orléans. - -Les drôles de gens! - -Il n'est pas moins admirable qu'ils poursuivent l'effort paradoxal de -se faire une nationalité autonome avec des résidus de tant de races -si mal amalgamées, de même qu'ils s'acharnent à se faire une langue -officielle avec un patois. - -Qu'on parle flamand en Flandre, wallon en Wallonnie, mais, je vous en -prie, monsieur Picard, qu'ils continuent de parler, à Bruxelles, ce -belge que vous parlez si bien! - -Car si toute la Belgique est merveilleusement flamande, Bruxelles n'est -que belge, irréparablement belge. Nulle part ailleurs, on ne rencontre -plus d'effigies en pierre, en marbre, en bronze, en saindoux, en pain -d'épices, de ce lion qui n'est ni héraldique, ni zoologique, de ce lion -qui n'est pas méchant, qui n'est pas un lion, pas même un caniche, -qui ressemble si fort au lion des grands Magasins du Louvre, et à qui -est réservé, sans doute, le destin léopoldien de devenir, un jour, -l'enseigne des grands Magasins du Congo. - -«L'union fait la force», répète partout l'inscription bilingue. C'est -l'union de toutes les imitations qui fait la force de leur comique. - - * * * * * - -Cependant Bruxelles ne semble se douter de rien de tout cela, ni de -cette drôlerie éparse, obsédante, ni de ce que fut le Bruxelles -d'autrefois. Et cette espèce de toute petite grande ville a l'air -encore assez satisfait de n'être que le Bruxelles d'aujourd'hui, et se -trouve--c'est le plus comique--à son avantage. - -S'il est un Bruxelles charmant, et dont on puisse s'éprendre--après -tout, pourquoi pas?--je suis bien sûr, au moins, que c'est un Bruxelles -qu'on ne voit point. Le voyageur, qui passe quelque part, ne voit -jamais que ce qui se voit. Les âmes cachées dans les villes, comme les -fleurs qui se cachent dans les prairies, sont toujours les plus jolies. -Ah! je voudrais bien voir ce qui se cache à Bruxelles... - -Cherchons toujours... - - - - -Le Roi en est... - - -Nous sommes descendus à l'hôtel Bellevue. On le répare. De la cave -au grenier, on le remet à neuf. Les couloirs sont obstrués par des -planches, des échelles, des tréteaux. De gros madriers soutiennent les -plafonds qui croulent. On nage dans les plâtras, dans les gravats; on -bute sur des pots de colle. Ça va être, paraît-il, une orgie de confort -moderne. Du moins, l'annoncent en anglais, en allemand, en russe, en -français, de petites notices, bien en vue dans les chambres. - -Les garçons vous disent avec des airs avisés, et pour vous donner -confiance: - ---Le Roi en est. - -Parbleu! Le Roi est de tout, en Belgique; seulement, il n'est jamais en -Belgique. D'ailleurs, dans quelques jours, lorsque je paierai ma note -à la caisse, je m'apercevrai bien que le Roi en est... Il en est même -trop. - -En attendant, on rencontre, dans l'hôtel, plus de peintres, de -fumistes, de plombiers, de menuisiers, de tapissiers, que de -voyageurs... À peine quatre ou cinq Américaines qui vont en Hollande, -ou qui en reviennent, elles ne savent pas au juste; à peine trois -pauvres Anglais, qui, demain matin, se rendront au champ de bataille de -Waterloo. - -Le service est complètement désorganisé. On ne peut rien avoir, -pas même d'eau. Ce matin, en guise de petit déjeuner, j'ai eu une -conversation avec le garçon. - ---Monsieur va sans doute à Ostende? - ---Non, mon ami... Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je n'irai point -à Ostende. - ---Monsieur a tort... monsieur devrait y aller... Il faut avoir vu -cela... C'est curieux... Depuis l'abolition des jeux, nous avons -au Casino d'Ostende, quatre tables de roulette et trente-deux de -baccara... Elles travaillent nuit et jour, monsieur... Je ne parle pas -des petits chevaux, pour les petites gens... Il y en a!... Il y en -a!... Et les femmes... les femmes!... Ah!... monsieur sait sans doute -que, maintenant, Ostende doit rester ouvert toute l'année?... Du moment -que les jeux sont supprimés, il n'y a plus à se gêner, n'est-ce pas? - -Puis, discrètement: - ---Le Roi en est! - -Et comme je ne dis mot, le garçon explique: - ---Oh! il ne s'en cache pas... Il s'en moque, allez, de ce qu'on peut -penser ou ne pas penser de lui... C'est un type... Et pourvu que la -galette soit au bout!... Bras dessus, bras dessous, il se promène, sur -la digue, avec Marquet, le directeur du Casino... En voilà un qui a de -la veine! Il n'y a pas si longtemps, il était garçon... petit garçon... -à la buvette de la gare de Namur... Bien des fois, il m'a servi une -tasse de café, entre deux trains... Il n'était pas fier, alors... Et -le voilà maintenant presque ministre... plus que ministre... associé du -Roi... - -Je suis sorti. - -Devant l'hôtel, sur le parvis de l'hôtel, j'aperçois une jeune femme -très jolie, infiniment gracieuse, qui joue avec ses deux petites -filles. La jeune femme, très élégante, est tout en blanc, souple, -mol et léger; les deux petites filles, en blanc aussi, jambes nues, -avec d'immenses chapeaux de paille et de dentelles... Toutes les -trois, elles jouent à se poursuivre, autour d'une caisse verte où -fleurit un grand laurier rose. Très raide, très digne, tout en noir, -la gouvernante est assise sur un banc, près de la porte, un paquet -d'ombrelles et de manteaux sur les genoux, un livre, non ouvert, à la -main. Elles attendent, sans doute, une voiture commandée qui ne vient -pas plus que n'est venu mon déjeuner... Le portier, tout galonné d'or, -inspecte la place et les rues d'un air inquiet. - -Je m'arrête à considérer cette jeune femme, qui est bien plus enfant -que ses deux petites filles. Je n'ai jamais vu de si beaux cheveux -blonds, blonds, comme, à certains jours, est blonde cette mer si -merveilleusement blonde du Nord. Je n'ai jamais vu une nuque, mieux -infléchie, d'une pulpe plus soyeuse. Les yeux bleus sont d'une candeur -puérile, adorable. Ah! comme ils ignorent Nietzsche, et comme leur est -indifférent ce Rembrandt, dont la _Ronde de Nuit_ leur est inexplicable -et ridicule, puisqu'on n'y voit pas des petites filles qui dansent, le -soir, dans un jardin... Chaque mouvement du buste des bras, des jambes -qui, souvent se devinent sous la batiste brodée de la robe, chaque -balancement des hanches, chaque pli de la jupe est une élégance, une -caresse, une invention de beauté, une fête émouvante de la vie. Bien -qu'elle soit fine de lignes, d'apparence presque délicate, on la sent -ronde et ferme avec une peau qui, certainement, irradie de la lumière, -comme, au crépuscule, ces grands iris blancs de Florence... - -Tout à coup, elle pousse un petit cri d'oiseau, s'arrête de courir, -se hausse sur la pointe de ses souliers mordorés, allonge divinement -les bras, tend son buste élastique, et prend je ne sais quoi sur une -branche du laurier. - -Les deux petites trépignent, tapent dans leurs mains. - ---Donne... donne... maman. - -Et je vois dans sa main, gantée de suède du même blond que les cheveux, -une coquille de petit escargot, sèche et vide. - ---Ah! le pauvre petit!... Il est mort... dit-elle avec un air de -consternation délicieuse... Il est mort! - -Je crois bien qu'il est mort, le pauvre escargot... Il est mort -depuis des millions d'années, car c'est un escargot fossile... Avec -des précautions infinies, des tendresses maternelles, qui furent des -prodiges de grâce sculpturale, elle remet la coquille, dans la fourche -d'une branche. Elle semble lui dire: - ---Dors, petit, dors! - -Puis elle recommence de courir, de poursuivre les deux petites filles, -en criant: - ---Jeanne... Gabrielle... mes amours... Le gros lion... le gros lion... -le gros lion! - -Comme Jeanne, Gabrielle, faisant semblant d'avoir peur, se mettent à -pleurer pour rire, la jeune femme se baisse, s'accroupit, attire dans -ses bras les enfants qu'elle dévore de caresses et de baisers: - ---O les petites bébêtes aimées!... les chères bébêtes adorées! - -Il ne m'a pas échappé que, se sentant regardée, admirée, elle a -prodigué peut-être pour le portier de l'hôtel, peut-être pour le -passant qui passe, peut-être pour moi aussi, le charme multiple de -ses gestes, la grâce glissée ou appuyée de ses œillades. Mais je -n'en tire aucune vanité, aucun espoir. Je connais ces coquetteries et -jusqu'où elles vont, ou plutôt, jusqu'où elles ne vont pas. - -Du reste, il serait tout à fait surnaturel que, dans un hôtel de -Bruxelles, il pût m'arriver des aventures qui ne me sont jamais -arrivées dans aucun hôtel du monde. - -N'y pensons plus, comme chante M. Gounod, et allons bravement voir le -Manneken-Piss, puisque c'est par là que tout finit, ici... - -Tout de même, le soir, j'ai voulu m'informer auprès du garçon: - ---C'est une dame de Paris... explique-t-il... elle vient quelquefois... -elle se fait appeler Madame X... mais nous savons que ce n'est pas son -nom... - ---Ah! - ---Oui... - -Il s'approche de moi, et tout bas, avec une sorte de gravité -confidentielle: - ---Le Roi en est!... - - - - -L'accent belge. - - -Leurs théâtres, sauf le théâtre du Parc, qui est tout à fait français, -c'est presque la Comédie-Française, presque l'Opéra, presque les -Nouveautés, presque l'Olympia, mais avec l'accent. Or, cet accent est -triste et comique, à la façon d'un air faux. - -Non seulement les ingénues, les grandes coquettes, les jeunes -premières, les vieilles dernières, les amoureux, les pères nobles, les -chanteuses, les choristes, les souffleurs, régisseurs, décorateurs, les -gymnastes, les montreurs de phoques et les écuyères, ont cet accent -sans accent qui fait rire et qui fait pleurer aussi, mais--chose -fantastique--les danseuses également, les danseuses surtout qui, ne -pouvant mettre l'accent dans leur bouche, l'introduisent dans leurs -jambes, dans leurs bras, dans leurs sourires, dans leurs exercices de -désarticulation, dans toutes leurs poses, jusque dans le frémissement -aérien des tutus envolés. - - * * * * * - -Je suis allé au Palais de Justice, où ils ont entassé pêle-mêle, -tant qu'ils ont pu, des souvenirs de monuments sur des monuments -de souvenirs, pour n'aboutir qu'à un monument d'une laideur -invraisemblable. Ils y ont empilé de l'assyrien sur du gothique, du -gothique sur du tibétain, du tibétain sur du Louis XVI, du Louis XVI -sur du papou... C'est tellement laid, que ça en devient beau... - -On y jugeait un pauvre diable de Français qui, ne pensant pas à mal, -et pour s'emparer de son argent, dont elle ne faisait rien, avait -étranglé une vieille dame de Bruxelles. Sa mine réjouie, bonasse, naïve -me frappa. M. Edmond Picard le défendait, car, non seulement M. Edmond -Picard écrit, mais il parle aussi le belge le plus pur et le plus -châtié. - -Quand le président lut, avec l'accent qui, cette fois, me parut d'un -comique étrangement sinistre, l'arrêt qui le condamnait au bagne -perpétuel, le client de M. Edmond Picard se mit à rire, à se tordre de -rire. À plusieurs reprises, il applaudit frénétiquement. - -Le soir, il a dit à son avocat, qui lui reprochait sa conduite -inconvenante: - ---Je ne croyais pas que c'était vrai... Je m'imaginais qu'on m'avait -amené au théâtre, pour me distraire un peu, et me faire voir les -meilleurs comiques de l'endroit. J'étais content... Je m'amusais... Ah! -je m'amusais!... Que voulez-vous? J'aime les imitations... - -Et il a ajouté, déçu: - ---Alors, c'est pas imité?... Ce juge, c'était bien un juge?... Et vous, -vous êtes bien un avocat?... Et moi, je suis bien un assassin?... Ah -vrai!... - - - - -Le repas des funérailles. - - -Il m'a bien fallu aller à l'enterrement de Mme Hoockenbeck, la femme -de mon ami Hoockenbeck. Il me savait à Bruxelles. D'ailleurs, un -enterrement belge, je n'y eusse point manqué pour un empire. - -Mon ami Hoockenbeck, commerçant réputé,--il a brillamment réussi dans -ses affaires,--homme politique important--il est député,--protecteur -des arts--il est de toutes les sociétés artistiques qu'invente et -préside M. Octave Maus,--mon ami Hoockenbeck est bien le type de ces -pauvres diables dont on dit qu'ils «n'existent pas». Et si mon ami -Hoockenbeck «n'existe pas» à Bruxelles, je vous laisse à imaginer... -Hoockenbeck n'a jamais eu une opinion, ni un goût, ni une habitude, ni -même une manie capable de résister, plus de cinq minutes, à une autre -qu'on lui ait, je ne dis pas opposée, mais proposée. Rien de plus -facile que de le faire varier, surtout dans les questions qui lui -tiennent le plus à cœur: _la pôlitiq_, et l'art indépendant. Par -exemple, il se montre intraitable, quant aux calembours. Il fait des -calembours inlassablement, insupportablement. Cela vient de son bon -naturel. Il aime faire rire. Et, comme il n'a pas toujours le choix, -c'est de lui-même, le plus souvent, qu'il fait rire. Moi, qui n'ai pas -une âme pure, il m'a beaucoup fait pleurer. Avec cela bavard, fatigant, -médisant, curieux, vaniteux, au moins autant, à lui seul, que tous les -autres hommes. Son seul avantage sur eux, c'est qu'il est tout cela, -plus ingénument... Hoockenbeck est peut-être le seul homme au monde à -qui, pas une fois, je n'aie pu adresser la parole sérieusement; le seul -aussi qu'il m'ait été impossible d'écouter sans en être agacé, jusqu'à -la crise de nerfs... Au demeurant, je l'aime bien. - -Sa femme a toujours été aussi insignifiante que son visage, aussi -neutre que le blond éteint de ses cheveux. Jamais je ne lui ai entendu -dire une parole juste, exprimer une idée, un sentiment quelconque. -Banale, jusqu'à en être exceptionnelle. Je l'aimais bien aussi. - -J'ai trouvé le pauvre Hoockenbeck en larmes, désespéré. Il faisait -peine à voir. Il reniflait, pleurait, m'embrassait, multipliait -tellement les démonstrations de sa douleur, que je le regardais, -parfois, à la dérobée, avec la crainte d'une farce, encore. - -Il voulut absolument m'amener devant le cercueil, et me fit, en -hoquetant, le récit de la mort de sa femme. - ---Une tumeur à la matrice!... Oui... oui... Auriez-vous jamais cru ça, -à la voir? Moi... jamais, jamais, je ne m'étais aperçu de rien... Et -elle... ah!... elle ne m'avait jamais rien dit... Elle était si brave! - -Et il sanglota: - ---Ma pauvre Louise! Quelle perte pour moi!... Elle aimait tant... -an... s'amuser!... Nous devions aller à Paris... oh! oh!... le -mois prochain... Elle voulait retourner à l'abbaye de Thélème... à -l'abbaye... hi! hi!... de Thélème... Pauvre Louise!... Ouh! ouh!... -Elle était si brave! Et maintenant... voilà!... Une tumeur à la -matrice.... Et voilà!... Non... non... jamais... je ne... - -Sur quoi, mon ami Hoockenbeck eut une redoutable crise de sanglots, -durant laquelle je me surpris à jouer, par contenance, avec la -frange d'argent du drap mortuaire... Puis, tout à coup, je le vis se -précipiter sur le tapis, à plat ventre, et partir à se claquer les -fesses, comme s'il eût voulu se corriger de sa douleur, ou se punir de -n'en être pas assez abîmé... - ---Elle était si brave!... Elle était si brave! - -Il fallut lui tamponner les tempes, le frictionner, le faire boire, -enfin, le coucher sur un divan et lui tenir les mains jusqu'à ce qu'il -se fût, comme un petit enfant, apaisé. - -Heureusement, d'autres visiteurs survinrent. Il se remit tout à fait, -pour les recevoir, et, tandis qu'il recommençait de pleurer sur leurs -joues, je m'esquivai. - -Le lendemain, il y eut une messe magnifique, mais une messe belge... -Un latin, d'un sonore! Et un français, d'un belge!... Au cimetière, -oraisons funèbres en belge, condoléances en belge. Je me rappelle -qu'au milieu du discours pathétique d'un vieux petit blond, chauve, -étrangement sphérique, qui, tout pâle, suait à grosses gouttes, et dont -la voix tonnait en belge, toujours en belge, je poussai un cri qui fit -qu'on se retourna, et dus enfoncer mon mouchoir dans ma bouche. J'ai -gardé l'espoir qu'on s'était mépris, au sens de mes larmes... - -Après la cérémonie, je ne pus refuser l'invitation de Hoockenbeck qui -insista, en pleurant, pour me garder à dîner. - -Je pensais dîner en tête-à-tête avec lui. Ma surprise fut grande de -trouver dans le salon, où l'on avait débarrassé, à la hâte, la chapelle -ardente, une société nombreuse. Une odeur de fleurs fanées, d'encens, -une autre, équivoque, persistaient, qui étaient affreusement pénibles. -On me présenta à des tantes, à des cousines de Louvain, à des nièces de -Liège, à des amis d'Anvers, à une famille de Verviers, et à nombre de -Bruxellois. Les hommes en habit, cravatés de blanc; les femmes en robe -de soie. D'une, corpulente et fardée, le corsage était ouvert. Tout ce -monde avait une expression singulière, gênée: une expression d'attente. -Dans ces occasions-là, on ne sait jamais quelle contenance garder. La -mesure juste y est fort délicate. Après tout, un dîner, même un dîner -d'enterrement, ce n'est pas un enterrement... Ce n'est pas, non plus, -un dîner ordinaire... - -Repas copieux, succulent, arrosé de ces bourgognes et de ces bordeaux -comme il n'en fermente que chez nous, mais comme on n'en élève qu'en -Belgique. Il commença tristement. Un oncle colossal évoqua, d'une voix -funèbre, l'enfance de la défunte. Insensiblement, de souvenirs en -souvenirs, on en vint aux historiettes attendries qui firent doucement -pleurer, puis aux anecdotes gaies qui firent rire un peu, puis aux -grasses plaisanteries qui firent pouffer de rire. - ---Elle était si brave!... répétait, tantôt sur le mode douloureux, -tantôt sur le mode joyeux, mon ami Hoockenbeck, qui, d'ailleurs, -parlait peu et buvait beaucoup. - -À une plaisanterie plus salée, Hoockenbeck, voulant s'empêcher de -rire, avala de travers une grosse bouchée de homard, et, de peur qu'il -n'étouffât, chacun se mit à lui bourrer le dos de coups de poing. À -partir de ce moment, l'animation s'accentua et, bientôt, l'enterrement -dégénéra en kermesse. Les trognes des hommes s'enluminaient de rouges -violents; les yeux des femmes s'emplissaient de lueurs troubles. Et -les coq-à-l'âne, les jeux de mots, les histoires épicées de partir, se -croiser, rebondir d'un bout de la table à l'autre bout. Et, sous la -table, Dieu sait ce qui se passait! Une grosse cousine appuyait, avec -une persistance de plus en plus frénétique, son pied sur le mien... Des -couples disparaissaient, revenaient... - ---On n'enterre pas tous les jours une femme pareille... tonitruait -l'oncle colossal... une femme pareille! - -Et, dodelinant de la tête, la langue déjà épaisse, Hoockenbeck bégayait: - ---Elle était si brave!... si bra... a... ve!... - -Malgré les vins, malgré les sauces, malgré les parfums évaporés des -peaux moites, l'odeur des fleurs fanées, et l'autre, s'acharnaient. -Mais la gaité d'aucun n'en paraissait retenue. - -Quand je voulus rentrer, Hoockenbeck s'excusa,--il me sembla que -c'était à regret,--de ne pas me reconduire. Mais son beau-frère, un -capitaine revenu du Congo (il n'était malheureusement pas en uniforme), -prétendit que l'air lui ferait du bien... Aidé d'un jeune ménage de -Liège, il triompha aisément des scrupules du veuf qui, généralement -rubicond et couperosé, était devenu violet, à force de congestion. - -Nous partîmes à cinq. - -Que faire à Bruxelles, vers dix heures de la nuit, sinon la tournée -traditionnelle dans les cafés? De brasseries en brasseries, de cafés en -cafés, notre bande grossissait d'amis rencontrés... On s'attendrissait: - ---Ah! mon pauvre vieux! - ---Ah! la pauvre Louise! - ---Comme ça... si vite?... qu'est-ce qu'il y a eu donc? - ---Une tumeur à la matrice... Auriez-vous cru ça, à la voir?... - -Hoockenbeck avait parfois des remords. - ---Si elle nous voyait!... disait-il timidement. - -À quoi le capitaine répliquait: - ---Allons donc! Louise était une excellente femme... Elle aimait à -s'amuser, sans en avoir l'air. Comme elle serait contente, d'être au -milieu de nous! - ---Elle était si brave... leitmotiv ait, d'une voix do plus en plus -pâteuse, le malheureux veuf... - -Il arriva, à la fin, qu'ayant épuisé tous les cafés et tous les bouges, -nous échouâmes dans un restaurant de nuit... Il était bruyant... Des -femmes dégrafées, des jeunes gens ivres, chantaient, dansaient aux sons -de la musique des _laoutars_ roumains. - ---Du champagne! du champagne! commanda Hoockenbeck qui, entré dans la -salle, sa cravate dénouée, et son chapeau de travers, prit la taille -d'une petite brune... Mais je crois bien que ce fut seulement pour -assurer son équilibre... En suite de quoi, il alla rouler sur une -banquette... - -À six heures du matin,--j'ai honte de l'avouer, mais il faut bien -l'avouer,--je me réveillai dans un fiacre, à la porte de mon hôtel. Le -veuf ronflait à mes côtés. Je sortis sans bruit, et donnai l'adresse -d'Hoockenbeck au cocher. Je ne m'aperçus que plus tard que je m'étais -trompé: c'était l'adresse d'un mauvais lieu. - -Brave Hoockenbeck! Il y est peut-être encore... - - - - -Vive l'armée belge! - - -Le plus comique--tout est toujours le plus comique en Belgique--c'est -l'armée belge. L'armée belge est bien plus terrible à voir que l'armée -allemande, non par le nombre de ses soldats, mais par la chamarrure de -ses uniformes. Elle rappelle--en beaucoup plus hippodrome--les plus -splendides moments de l'Épopée napoléonienne. Il ne lui manque que ses -guerres et ses victoires, et Monsieur d'Esparbès, pour les chanter. Les -Belges n'ont pas osé aller jusque-là... - -Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, ce matin, six soldats, des cavaliers. -Gros, gras, lourds, la moustache longue et épaisse, le torse bombé -sous un dolman vert que passementent, sur la poitrine, sur les flancs -et dans le dos, d'énormes brandebourgs orange, les manches tellement -galonnées qu'on ne sait jamais si on a affaire à des caporaux ou à -des généraux, le pantalon amarante, très collant aux cuisses, et -tirebouchonné sur la botte, le bonnet de police avec des brandebourgs -aussi, crânement posé sur l'oreille... Et tellement martiaux, tellement -conquérants qu'on dirait qu'ils ont vaincu le monde!... J'ai cru voir -des survivants de l'immortelle garde impériale... Ils étaient six. - -La foule, heureuse, toute fière, entoure ces six cavaliers... D'après -ce que j'entends autour de moi, il paraît que c'est la petite tenue... -et presque la tenue de corvée... Un bourgeois dit à un ami étranger -qu'il promène par la ville: - ---Et si tu les voyais, en grande tenue, sais-tu?... - -Quelque temps après, le même bourgeois, tout rayonnant d'enthousiasme, -dit encore: - ---Cent mille hommes comme ça... tu penses? - - - - -Ma complice. - - -Je n'ai passé à Bruxelles qu'une bonne journée: celle qu'y a passée Mme -B... arrivant de Monte-Carlo pour aller à Ostende. C'est toujours un -plaisir que de la voir et de l'entendre rire. - -J'ai pu lui parler de Bruxelles, à mon aise, et c'est sa complaisance -qui est un peu responsable du souvenir que j'ai gardé de ce dernier -séjour. - -Elle possède à merveille la coquetterie de donner, en riant à tout ce -qu'ils disent, de l'orgueil aux plus sots, comme si elle ne savait pas -du tout qu'elle arrive à être encore un peu plus jolie quand elle rit, -que ses yeux s'approfondissent et jouent, à la façon du velours sous la -pesée du doigt, et que sa lèvre, non contente de se soulever sur les -dents qu'elle a, découvre encore la surprise et le délice d'une gencive -de chatte. Si je n'étais guéri d'aimer l'amour, et capable en tous cas -de m'éprendre d'autre chose qu'une femme laide, j'envierais l'ami qui -est si amoureux d'elle, et l'envierais plus qu'elle, qui ne sait que -s'en moquer. - -Ce n'est sans doute pas cette pauvre jolie petite Mme B... qui a -inventé l'accent belge, l'accent belge de Bruxelles, surtout; ni -elle qui est responsable de l'art belge, ou des modes belges, ou des -mœurs belges, ou des imitations belges, ni de l'aspect comique et -cossu des Bruxellois et de leurs Bruxelloises. Mais, à coup sûr, si -les compatriotes de M. Francis de Croisset, né Wiener, me demeurent -tellement comiques, où, ce qui revient au même, sont aussi comiques, -c'est que je n'ai poussé si fort leurs ridicules que pour entendre -encore, entendre toujours glousser de rire et pleurer de rire, et -s'étouffer à rire, et chanter à force de rire, cette jolie petite Mme -B... dont le naturel a le goût exquis de l'eau très pure, et dont -l'absence d'hypocrisie eût ravi Stendhal, aux Italiennes de qui elle -ressemble. - -De sorte que si ces pages ont un sort heureux, si elles demeurent -quelques jours, si on m'accuse d'avoir calomnié Bruxelles, s'il m'est -désormais interdit de m'y montrer, sans risquer de me faire lapider, -c'est votre faute, vous avez beau rire, vous avez bien raison de rire, -ce sera votre faute, Madame... - - - - -Au cabaret. - - -Nous fûmes, un soir, dans un de ces cabarets à bonne chair de la rue -Chair-et-pain ou de la rue des Harengs, les hôtes d'une bande de -Bruxellois... - -Ai-je besoin de dire que ce sont d'excellents garçons, et qu'ils ont le -cœur sur la main? Après tout, ce n'est point de leur faute, s'ils -sont de Bruxelles... D'une amabilité bruyante, quasi marseillaise, mais -sans le pittoresque, sans la grâce piquante, fleurie, de Marseille, ils -s'intitulent les Parisiens de Bruxelles, ou les Bruxellois de Paris... -je ne sais plus au juste. - -Ce soir-là, nous étions, moi particulièrement, j'étais las de musées et -las de galeries, las de la plus belle peinture, même las de la peinture -flamande et des plus purs Hollandais... Je ne pouvais plus entendre, -sans devenir aussitôt neurasthénique et chronophage, les noms vénérés -de Van Eyck, de Jordaens, de Rubens, de Bouts. Volontiers, j'eusse -donné, sinon un Vermeer de Delft,--j'ai horreur de l'exagération--mais -peut-être quatre Memling, et sûrement l'œuvre entier de Wiertz, de -Gallait, de Leys, de Van Beers, de Jef Lambeaux, des deux Stevens et -de Rops, et encore celui de Henri de Groux ajouté à celui de Knopff, -et bien d'autres avec, ah! je vous le jure, sans compter bien entendu, -les lanternes japonaises de M. Théo Van Rysselberghe, pour manger -tranquillement, et que je n'entendisse pas parler d'art, et pas parler -de Paris... de Paris, surtout... de Paris... Mais les Bruxellois, -quand ils se mettent en frais, et pour bien étaler leur culture, et -pour bien montrer qu'ils sont de Bruxelles, n'ont que deux sujets de -conversation: l'art et Paris... Paris et l'art... - -Par malheur, ce soir-là, nos hôtes étaient particulièrement amateurs -d'art, et amateurs de Paris, et particulièrement prolixes. Au bout de -cinq minutes, à peine avions-nous touché aux hors-d'œuvre--comment -s'y prirent-ils?--ils avaient fini par me dégoûter de leur musée, -qui est un admirable musée de province, par me dégoûter de tous les -musées, aussi bien ceux de Dresde et de Berlin que de La Haye, de -Madrid et de Florence... Quant à Paris, chaque fois que ce nom sortait -de leur bouche, l'effet en était tel que je me mettais à aboyer -douloureusement, comme un chien devant qui l'on joue du piano... -Faut-il tout avouer? Ils avaient fini par me dégoûter de leur cuisine -merveilleuse... - -Ils énuméraient, comme un vieux soldat ses campagnes, les premières -parisiennes où ils avaient été, où ils iraient, revenaient des -vernissages, des grandes ventes, du Salon des Indépendants, -retourneraient à d'autres salons, d'autres vernissages, d'autres -grandes ventes, au Grand Prix, aux dernières premières de la -saison, au Salon d'automne, chez les Bernheim, chez Vollard, chez -Moline, chez Durand Ruel... J'avais honte d'ignorer jusqu'aux neuf -dixièmes des Parisiens illustres qu'ils tutoyaient, et plus des -quatre-vingt-dix-neuf centièmes des auteurs, dont ils citaient, par -cœur, des pages entières, en prose libre et en vers libérés... - -J'aurais bien voulu m'en aller... - -Mais c'étaient nos hôtes, et nous étions définitivement attablés. - -À des huîtres, nourries des plus grasses algues de la Zélande, -avaient succédé des poissons dont la chair exhalait toute la forte -saveur de la mer du Nord; aux pièces de boucherie ruisselantes -de jus, flanquées de pâtes rissolées, toutes sortes de volatiles -dorés, craquants, débordant de truffes par tous les bouts; à des -légumes rares, choux maritimes, jets de houblon, qui avaient pompé -les plus subtils arômes de la terre et les éthers les plus parfumés -des terreaux, des montagnes d'écrevisses, des lacs de crème, des -pâtisseries des Mille et une Nuits. Et encore des fruits, qui avaient -dû murir en paradis, s'ajoutaient à des fromages qui avaient dû -pourrir en enfer. Les meursault, les haut-brion, les château-laffitte, -les clos-vougeot, les chambolle-musigny, les ruchotte, les romanée -dont s'enorgueillit la cave du professeur Albert Robin, des -champagnes plus durs que l'acier-nickel, les eaux-de-vie, mieux que -centenaires, toutes les liqueurs de la Hollande, tous les tord-boyaux -de l'Angleterre et de l'Amérique ne faisaient qu'exciter la verve -esthétique et le parisianisme pourtant si exalté de nos hôtes, tandis -que, l'abrutissement me gagnant, je ne trouvais même plus la force -d'exprimer, pas même la faculté de sentir toute l'horreur que l'art -m'inspirait, et Paris, donc... ah! Paris! - -Je ne songeais plus à m'en aller... je ne songeais plus à rien... - -Au fond de la petite salle, à la peinture écaillée, aux lambris -dévernis, parmi une tablée de Flamands, dont je regardais s'empourprer -les visages, comme des pignons de brique, sous le soleil couchant, un -couple ne cessait de s'embrasser, de s'embrasser à perdre haleine, de -s'embrasser toujours, de s'embrasser encore... Ah! ils ne pensaient -pas à l'art, ceux-là... Ils ne parlaient pas d'art, ceux-là... Ils ne -parlaient pas d'art, et pas de Paris, je vous assure... Les heureuses -gens!... Et comme je les enviais... non de s'embrasser... mais de se -taire!... Je m'attachai désespérément au spectacle qu'ils me donnaient -comme on s'attache à une image quelconque, aux fleurs d'un tapis, aux -rais de lumière d'une persienne, à la promenade d'une mouche sur un mur -blanc, pour chasser, loin de soi, une idée pénible, et qui revient, et -qui s'obstine... - -Elle était presque trop blonde, presque trop rose, presque trop -grasse, de ce gras fleuri de rose et malsain qu'ont les bons pâtés -de Strasbourg, et elle s'enroulait à un joli gars, aux yeux les plus -noirs, sec et bistré comme un Espagnol... Pendant que leurs amis -mangeaient avec une gloutonnerie silencieuse, eux ne faisaient que -s'enlacer, s'enlaçaient si bien qu'ils semblaient tourner, tourner... -Hors des longs gants de Suède, retroussés, les menottes, un peu -courtes et potelées, pas jolies, sensuelles, mais d'une sensualité -un peu grossière, ces menottes, où jouaient les feux d'un rubis, se -crispaient, pour ajouter encore au goût du baiser, sur un brin de -moustache, sur les épaules, la nuque, le col, dans les cheveux épais du -garçon, dont les mains, aussi, s'égaraient sous les jupons, comme au -bord d'une kermesse de Rubens. Et cela n'était pas très impudique, à -force de franchise, de naïveté et de maladresse... - -Personne, d'ailleurs, ne prenait garde au couple énamouré, ni leurs -compagnons qui n'en perdaient pas une bouchée, ni mes amis accablés, -ni nos hôtes infatigables, ni la caissière penchée sur ses additions, -ni le vieux maître d'hôtel, à l'habit crasseux et trop large, au crâne -luisant, aux cheveux gris envolés, qui circulait, pesamment, entre les -tables, portant les plats... Oh! ce vieux domestique de _La Joie fait -peur!_ - -Quand la petite enragée s'arrêtait pour reprendre son souffle, on -percevait à son cou l'éclat d'une croix en brillants... Elle se -tapotait vivement les cheveux, au bord du chapeau, suçait, non moins -vivement, une patte d'écrevisse, et remontait, ensuite, d'un geste -bref, ses gants au-dessus de ses coudes... Puis ils s'enlaçaient -à nouveau, avec plus de hardiesse, aussi libres que s'ils eussent -été seuls, dans une chambre... Leurs mains cachées sous la table -travaillaient à des caresses invisibles, mais précises... J'admirais -que, gauche et lourde, elle ne fût gracieuse et légère que dans le -baiser... Ils ne disaient toujours rien, non plus que leurs compagnons, -comme si les mots dussent contrarier les joies, également passionnées, -également fugaces, de la gueule et de l'amour... - -Et j'entendais la caissière, très pâle et très hautaine, sous ses -bandeaux noirs, répéter, en écrivant sur un gros registre, comme les -mots d'une dictée. - ---Quatre homards grillés..., quatre bécassines au champagne. - -Et j'entendais le vieux maître d'hôtel crier, d'une voix cassée: - ---Les cigares... voilà, monsieur... - -Et j'entendais nos Bruxellois, de plus en plus enthousiastes, clamer, -l'un: - ---Paris!... Paris!... Paris! - -L'autre: - ---L'art!... l'art!... l'art! - -Un troisième rythmer cette phrase, où M. Camille Lemonnier _avère_, -comme ils disent, une autobiographie, si poétiquement juste: - ---«Et depuis lors, mon âme se volatilise, parmi la gracilité mouvante -des roseaux, et la frivolité des libellules.» - -Et j'entendais une voix furieuse s'élever du fond de moi-même: - ---Zut! Zut! Zut!... - -Si bien que, vers deux heures du matin, étourdi, exténué, le cerveau -affreusement liquéfié, le cœur chaviré, les jambes titubantes, je me -couchai, aussi informé des choses de Paris que le moindre d'entre ces -Parisiens de Bruxelles, ou de ces Bruxellois de Paris... je ne sais pas -encore... - - Et plus compétent en art - Que leur monsieur Edmond Picard, - Et plus aussi, mon cher Mendès, - Que votre Dujardin-Beaumetz - Qui n'est pas de Bruxelles, mais - Qui, dans un discours belgifique, - Reconcentra les esthétiques - De la France et de la Belgique. - -Et voyant que je parlais en vers... en vers belges, je m'endormis -rageusement... - - - - -CHEZ LES BELGES - - - - -Catholicisme. - - -Ce n'est pas en passant quelques jours dans un pays qu'on peut juger -de ses mœurs, de ses tendances, de ses idées, de ses institutions. -Les observations y sont forcément rapides et superficielles; elles ne -portent que sur un ordre de choses infiniment restreint, et d'ailleurs -peu important. On n'atteint pas l'âme intime, l'âme secrète, l'âme -profonde d'un pays, à moins d'y vivre de sa vie... Il faut donc se -contenter des apparences, qui trompent souvent. En considération de -quoi, je prie les lecteurs de me pardonner le ton parfois frivole et -injuste de ces pages. - -Pourtant, dès que vous entrez en Belgique, vous êtes frappé par cette -sorte de malaria religieuse qui y règne. Elle attriste singulièrement -ce petit pays... C'est peut-être cela qui rend si noires ces verdures -de la campagne belge que détestait tant Baudelaire... De même que dans -notre sauvage et dolente Bretagne, où l'esprit religieux a en quelque -sorte tout pétrifié, de même que, dans le Tyrol autrichien, où, à -chaque tournant de route, à chaque carrefour, partout, se dressent des -images de sainteté qui pourraient servir à l'administration vicinale de -bornes kilométriques, de même, en Belgique, la superstition religieuse -est souveraine maîtresse des âmes, des paysages et des lois. Je ne -parle pas seulement des couvents qui y pullulent, comme, en Allemagne, -les casernes; je ne parle pas de ces béguinages, qui ne sont d'ailleurs -plus que des souvenirs, gardés seulement par Gand et par Bruges, pour -les badauds du pittoresque et les moutons de Panurge du tourisme. Je -parle de tout ce pays, sur qui le catholicisme étend son ombre épaisse -et malsaine. Dans les chemins, dans les sentes et dans les villes, on -rencontre, par milliers, de ces figures de foi têtue, de ces figures de -prières, agressives et sombres, telles qu'elles sont peintes dans les -triptyques des primitifs flamands. Les siècles ont passé sur elles, les -progrès et la science ont passé sur elles, sans en adoucir les angles -durs et obtus. - -Je me souviens qu'il y a plusieurs années, pris d'un malaise subit dans -une auberge de village, je demandai qu'on allât me chercher un médecin, -à la ville voisine, qui était Gand. - ---Ah! Seigneur Jésus, s'écria la bonne, en me voyant très pâle... Il va -peut-être mourir... Dites une prière, bien vite, monsieur... Dites une -prière... Et attendez-moi... - -Elle sortit précipitamment, sans m'apporter d'autres secours. - -Quelques minutes après, je vis entrer, introduit dans ma chambre par -la petite bonne, un gros prêtre, essoufflé d'avoir trop couru... -Il voulut, à toute force m'administrer l'extrême-onction. Et comme -je refusais de me munir des sacrements de l'Église, il insista -avec violence et ne se retira qu'après avoir appelé, sur ma tête de -mécréant, toutes les malédictions du ciel et toutes les fureurs de -l'enfer. - -Partout des processions, des sons de cloche, des cérémonies cultuelles, -extravagantes et moyenâgeuses, des églises pleines et chantantes, -des décors d'autels dans les chambres privées, des dos courbés, des -mains jointes... et des prêtres insolents, paillards et pillards, -et de terribles évêques, avec des faces d'inquisition. Partout, -aussi, cette littérature dont l'érotisme mystique s'associe si -bien aux ferveurs pieuses et les exalte... Qui n'a pas assisté aux -fêtes du Saint-Sang, dans Furne, devenu, ces jours-là, un véritable -asile d'aliénés, ne peut concevoir à quels dérèglements, à quelles -démences, la religion, ainsi enseignée, peut conduire la pauvre âme des -hommes... C'est ce carillonneur de Rodenbach--personnage d'ailleurs -historique--qui gravait sur l'airain sonore et bénit de ses cloches -les plus monstrueuses obscénités... (Il paraît que ces cloches -illustrées, on peut les voir à Bruges, si l'on a quelques hautes -références ecclésiastiques...) C'est Philippe II, couvrant son carnet -d'imaginations démoniaques, alors qu'entouré de ses évêques, de ses -moines, de ses bourreaux, une nonne sur les genoux, il faisait couler -le sang et tenailler la chair des hérétiques, dans les chambres de -torture... - -Les centres ouvriers eux-mêmes, les cités industrielles, où souvent -grondent la révolte et l'émeute, n'échappent pas toujours à la -contagion. J'ai vu autrefois, à Gand, une grève. Ce n'étaient point -des flots de peuple lâchés et battant, avec des clameurs de mer -soulevée, les murs de la ville... C'était une procession religieuse qui -défilait silencieusement, avec des attributs religieux, des bannières -ecclésiales, des oriflammes, des femmes déguisées en Saintes-Vierges, -des enfants, en petits anges frisés... Et je me souviendrai toujours -de cet ouvrier, à la gueule farouche, qui marchait devant la foule, -portant je ne sais quoi, qui ressemblait à un ostensoir... - -La Belgique ne peut pas éliminer le sang espagnol qui coule dans ses -veines... - - - - -Démocrates de Gand. - - -Un charmant ami de Mæterlinck, retrouvé à Bruxelles, nous conte -cette anecdote: - - -**Gand a chez nous la spécialité des émeutes bizarres. Vous -souvenez-vous de celles qui eurent lieu, en Belgique, il y a quelque -douze ans? Le peuple réclamait le suffrage universel. Il voulait, lui -aussi, être souverain. Cela lui était venu, tout d'un coup, on ne -sait pourquoi. Il avait déjà un Roi constitutionnel et trouvait, sans -doute, que cela ne suffisait pas à son bonheur. Il en voulait d'autres, -beaucoup d'autres, des rois en habit civil, et il les voulait de son -choix... Le peuple, donc, descendit en armes dans la rue et se livra -aux vociférations d'usage. Les bourgeois, protégés par les troupes, -s'amusèrent à ces spectacles qu'ils croyaient sans danger. - -À Gand, les choses semblèrent, durant quelque temps, tourner au -tragique. Cris, barricades, rixes sanglantes, coups de revolver, -charges de cavalerie, décharges de mousqueterie, rien ne manqua à la -fête, pas même les morts. Ordinaire apothéose... Ces escarmouches -menaçant de se prolonger, on convoqua la garde civique. J'en faisais -partie. Force me fut de me ranger sous le drapeau de l'ordre, parmi les -défenseurs de la société. Dans ma compagnie, nous n'étions que deux -bourgeois authentiques, un peintre de mes amis, et moi. Le reste?... -ouvriers, petits employés, commis de magasin, tous, ou presque tous, -en parfaite communion d'idées avec les émeutiers. Dans le rang, ils -discutaient, entre eux, à voix basse, et ce mot de «suffrage universel» -revenait sans cesse, sur leurs lèvres. - -Ils se promettaient bien, ils juraient, si on leur commandait de tirer -sur le peuple, de tirer en l'air. - ---Ils ont raison, disait l'un, ils combattent pour notre bonheur. - ---Mieux que cela, appuyait un autre... pour notre souveraineté... - ---Oui, oui!... Tous, nous voulons être souverains, comme en France. - ---Imposer notre volonté, comme en France. - ---Dicter nos lois, comme en France. - ---Patience!... Encore quelques jours, et nous serons les maîtres de -tout, comme en France. - -Un autre disait: - ---On peut commander tout ce qu'on voudra. Je ne tirerai pas... D'abord, -parce que ce n'est point mon idée, ensuite parce que mon frère est avec -ceux qui se battent, pour notre souveraineté. Je me serais bien battu, -moi aussi... mais j'ai une femme, deux enfants... - ---Moi aussi, je me serais bien battu... mais le patron, qui n'est -pas pour le peuple, m'aurait mis à la porte, et je n'aurais plus -d'ouvrage... Oui, mais, quand nous serons souverains, c'est nous qui -mettrons les patrons à la porte... - -Un petit homme, qui n'avait encore rien dit, se mit, tout à coup, à -répéter, plusieurs fois, en me criblant de regards aigus, sautillants -et menaçants: - ---Moi, je sais bien pour qui je voterai... - -Et, comme je restais muet, dans mon rang... - ---Oui, oui... Vous voudriez que je vote pour vous... Mais je ne suis -pas un imbécile... Je ne voterai pas pour vous... Je sais bien pour qui -je voterai... Je voterai pour quelqu'un... Et quand j'aurai voté pour -celui que je sais... ah! ah! ah!... Je sais ce que je dis... Et vous... -vous ne dites pas ce que vous savez... - ---Au moins, pensais-je... ils ne tireront pas. - -Notre capitaine se promenait devant le front de la compagnie, inquiet, -nerveux, l'oreille ouverte aux clameurs encore lointaines de l'émeute. -De temps en temps, des cavaliers traversaient la place, au galop. -Les boutiques se fermaient; de pâles bourgeois rentraient chez eux, -en hâte, essoufflés. Peu à peu, le grondement populaire se fit plus -proche; les cris, les vociférations, les appels, plus distincts. Deux -coups de feu claquèrent, comme deux coups de fouet, dans une bagarre -de voitures... Le capitaine se tourna vers nous. C'était un marchand -de cravates de la ville... Il avait une figure toute ronde et rose, un -gros ventre pacifique, des yeux doux... - ---Mes enfants, nous dit-il... ça se gâte... Ils vont être là dans -quelques minutes... Qu'est-ce que vous voulez?... Je vais être obligé -de faire les sommations légales et de commander le feu... C'est très -embêtant... car je les connais... ce sont des enragés... ils ne -m'écouteront pas... Tirer sur des gens de la ville, des gens qu'on -connaît... c'est très embêtant. D'un autre côté, il faut bien que -force reste à la loi... Il le faut... C'est très embêtant... Si encore -ils avaient exposé tranquillement leurs revendications!... Le Roi -est un brave homme, les ministres sont de braves gens... Eux aussi, -parbleu, sont de braves gens... On se serait arrangé, bien ou mal... -Enfin, ça n'est pas tout ça... Le devoir avant tout... c'est très -embêtant... Soldats... écoutez-moi bien... Il faut faire le moins -de malheur qu'on pourra... Quand je commanderai le feu, le premier -rang ne tirera pas... Il n'y aura que le second rang qui tirera... -Et encore est-il nécessaire que le second rang tire, tout entier?... -Non... non... En somme, il ne s'agit que de les effrayer... Trois, -quatre morts... trois, quatre blessés... C'est très embêtant... mais -ce n'est pas une grosse affaire... Et ça suffira peut-être à les -arrêter, ces bougres-là... Voyons, vous, là-bas, dans le second rang, -attention!... Fixe!... Y a-t-il, parmi vous, dix hommes... bien décidés -à lâcher leur coup sur le peuple, à mon commandement?... Y en a-t-il -cinq seulement?... Voyons, voyons, sacristi!... Y en a-t-il quatre?... -quatre?... Répondez! - -Et à ma stupéfaction, de la droite à la gauche du rang, j'entendis sur -chaque lèvre, voltiger sur chaque lèvre, rebondir de lèvre en lèvre, ce -mot: - ---Moi... moi... moi... moi... moi!... - -Sur les cinquante hommes que nous étions dans le rang, deux seulement -s'étaient tus... Deux seulement étaient froidement résolus, non -seulement à ne pas tirer sur des hommes, mais à lever la crosse en -l'air, aussitôt parti l'ordre de mort... Et ces deux hommes, ce -n'étaient point des prolétaires, c'étaient les deux bourgeois de la -compagnie, mon ami le peintre et moi... - -Heureusement qu'ils tirèrent fort mal... Il n'y eut que dix pauvres -diables de tués, et douze de blessés!... - - - - -Constantin Meunier. - - -Revu toute la journée--une journée triste et pluvieuse--des œuvres -de Constantin Meunier. - -Constantin Meunier est un artiste intéressant et méritoire. Par son -talent, par sa belle vie sans défaillance, il a droit au respect de -tous. De son œuvre, se dégage une forte signification humaine. - -Comme tant d'autres, qui y trouvèrent fortune et profit, il eût pu -faire des Dianes cireuses, d'onduleuses Vénus et de voluptueuses -faunesses. Il eût pu élever, aussi bien que d'autres, des monuments en -sucre ou en saindoux, à la mémoire des grands hommes de Bruxelles, et -peupler le bois de la Cambre de toute une foule de peintres, de poètes, -d'orateurs et de militaires... Mais il avait un idéal plus fier. - -Né au milieu d'un pays de travail et de souffrance, vivant dans une -atmosphère homicide, ayant toujours sous les yeux, le lugubre spectacle -de l'enfer des mines, le drame rouge de l'usine, il fit des ouvriers. - -Il les peignit d'abord; ensuite, il les modela. - -Ardemment, il se passionna à leurs labeurs, à leurs misères, à -leurs révoltes. Il comprit la rude beauté tragique de leurs torses, -la musculature contractée, violente de leurs gestes, la tristesse -haletante, farouche, durcie de leurs faces souterraines. Il tenta de -styliser, de ramener vers la simplicité linéaire du drapement antique, -leurs tabliers de cuir, leurs bourgerons collants, leurs pauvres -hardes de travail. Et surtout, il s'émut,--car il était infiniment -bon, et il rêvait toujours de justice,--de ce que contient d'injustice -sociale, d'âpre exploitation capitaliste et politique, la destinée de -ces parias, à qui il est dévolu de ne trouver leur maigre existence -quotidienne, que dans l'effroi, ou dans l'usure lente d'un métier, -auprès de quoi le bagne semble presque une douceur. - -De tout cela il sut tirer des accents assez nobles, des apparences -sculpturales assez fortes, de la pitié. On lui doit trois œuvres -presque entièrement belles: Une _Figure de paysanne_, au visage usé, -aux yeux morts, aux seins taris; le _Cheval de mine_, la _Femme au -grisou_, cette dernière, surtout, d'une composition ample et simple, -d'un métier plus serré. C'est déjà beaucoup. - -Malheureusement, venu trop tard à la sculpture, qui est un art très -difficile, ennemi du truquage et du trompe-l'œil, Constantin -Meunier, en dépit de ses dons réels, de sa passion, de sa forte -compréhension de la vie ouvrière, ne connut pas très bien son métier. -Son modelé est pauvre, parfois désuni, sa forme souvent lourde, ses -plans pas assez nombreux, pas assez colorés, ses contours secs... Il -ne sait pas toujours combiner avec harmonie un monument, architecturer -un ensemble, grouper des figures... On sent trop l'effort en tout ce -qu'il fait. La souplesse qui donne la vie, le mouvement à la matière, -est peut-être ce qui lui manque le plus. Seul, le morceau vaut ce qu'il -vaut, et, le plus souvent il n'a qu'une valeur,--par conséquent, une -illusion--de littérature. - - * * * * * - -On m'a raconté le drame suivant: - -La Ligue des Droits de l'homme que préside, avec tant de fermeté et un -si beau dévouement, M. Francis de Pressensé, institua une commission -chargée d'élever, à la grande mémoire d'Émile Zola, un monument. -Cette commission choisit, pour l'exécuter, Constantin Meunier. Mais -celui-ci hésita longtemps, émit des scrupules. Il était souffrant, -se trouvait bien vieux, avait encore une œuvre importante à -terminer, cette œuvre dont nous avons admiré, à nos expositions, de -nombreux fragments, et qu'il eût bien voulu voir se dresser sur une -des places publiques de Bruxelles, avant de mourir. Sur des instances -réitérées, flatteuses pour lui, à coup sûr, mais maladroites, car lui -seul était en mesure de savoir ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas -entreprendre,--il finit par accepter cette lourde mission, mollement, -à la condition qu'on lui adjoignît un collaborateur français, qui fut -aussitôt désigné, ou plutôt qui se désigna lui-même: M. Alexandre -Charpentier. - -Au bout d'une très longue année, Constantin Meunier et M. Alexandre -Charpentier présentèrent à la commission une maquette, pas très -heureuse, dit-on. Elle fut jugée insuffisante. Les deux artistes -avouaient d'ailleurs qu'ils n'en étaient pas contents. Ils comprirent -qu'ils devaient chercher et trouver autre chose... - -Le monument était tel. Un Émile Zola, debout, oratoire, dramatique, -étriqué, en veston d'ouvrier, en pantalon tirebouchonné, un Zola sans -noblesse et sans vie propre, où rien ne s'évoquait de cette physionomie -mobile, ardente, volontaire, timide, si conquérante et si fine, rusée -et tendre, joviale et triste, enthousiaste et déçue, et qui semblait -respirer la vie, toute la vie, avec une si forte passion. Derrière ce -Zola, banal et pauvre, une Vérité nue étendait les mains. À droite, -un mineur; à gauche, une glèbe. L'invention était quelconque. On voit -qu'elle ne dépassait pas la mentalité des artistes officiels. Et tout -cela se groupait assez mal. - ---Sapristi! dit M. Alexandre Charpentier, devant cette découverte un -peu tardive... Voilà qui est ennuyeux... Car ils ont raison... Ça ne -vaut rien du tout... J'ai idée que c'est la Vérité qui nous gêne... -Elle est très jolie... mais pas à sa place, derrière Zola... Il faut -absolument la mettre devant... Qu'en dites-vous? - ---Essayons de la mettre devant... consentit Constantin Meunier. - ---Essayons. - -Placée devant, la Vérité produisit un effet plus déplorable encore. Et -puis elle annulait la glèbe, le mineur. - ---Diable! s'écrièrent, avec un ensemble plus parfait que leur œuvre, -les deux artistes terrifiés... - -Et ils réfléchirent longuement. - ---Si on l'habillait?... proposa Constantin Meunier. - ---La Vérité? - ---Oui... Eh bien, quoi? - ---Une Vérité habillée?... Ce ne serait plus la Vérité... Non... -Essayons à droite. - ---Essayons... acquiesça Constantin Meunier. - -On transporta la Vérité à droite... Mais... - ---Non, non... quelle horreur!... Enlevez... - -Constantin Meunier se cache la face... Tout se déséquilibre du -monument... Tout s'effondre... tout fiche le camp, comme on dit dans -les ateliers. - -Le problème devenait de plus en plus ardu. - ---Alors, à gauche, invita, pour la deuxième fois, M. Alexandre -Charpentier. - -Le pauvre Constantin Meunier n'avait plus la foi. Il répondit, -mollement: - ---Essayons à gauche. - -On transporta la Vérité à gauche. - ---Impossible! - -Tel fut le cri que poussèrent simultanément Constantin Meunier et M. -Alexandre Charpentier. - -Hélas! ni devant, ni derrière, ni à droite, ni à gauche.... Situation -douloureuse et sans issue. Ce qu'elle dut en entendre, la Vérité, comme -toujours! - -Au cours de leurs travaux, les deux sculpteurs avaient eu des -mésententes assez pénibles. Cette dernière aventure n'était point pour -les dissiper. Ceux qui connaissent le cœur des hommes, surtout le -cœur des artistes, qui sont deux fois des hommes, peuvent se faire -une idée de ce qui se passa entre Constantin Meunier et M. Alexandre -Charpentier. Ils en arrivèrent, dans leurs rapports, à une tension -telle, que l'artiste belge, irrité de l'ingérence dominatrice de son -collaborateur, et pensant que son influence avait pu être déprimante, -finit par se priver de ses services. Peut-être eût-il dû commencer par -là. - -Resté seul, le pauvre grand sculpteur fut bien embarrassé. Faut-il -croire, comme d'aucuns l'affirment, que l'atmosphère de Bruxelles, -aujourd'hui, est funeste à toute création artistique? Ou bien, -Constantin Meunier était-il trop vieux? Manquait-il de cette ardeur -d'imagination qui tant de fois corrigea ce que son métier avait -d'insuffisant? Il essaya quantité de combinaisons qui ne réussirent -point. Finalement, après des jours d'efforts, après des luttes -douloureuses avec son œuvre et avec lui-même, il en vint à cette -conclusion stupéfiante: que, esthétiquement, du moins, les deux figures -de la Vérité et de Zola s'excluaient, qu'il fallait choisir entre la -Vérité et Zola et ne plus tenter de les associer l'une à l'autre, en -bronze. Et il choisit Zola, réservant la Vérité pour une destination -inconnue. - -On prétend que l'irritation, le chagrin, l'état de lutte constante -où il avait dû se mettre vis-à-vis de M. Alexandre Charpentier, la -déception, tout cela ne fut pas étranger à sa mort, qui arriva peu -après. Et le monument d'Émile Zola, en dépit des oppositions de la -famille de Constantin Meunier, revint à M. Alexandre Charpentier, qui y -travaille, seul, désormais. Où en est-il? Comment est-il? Je n'en sais -rien, n'étant pas dans le secret des dieux. - -Cette histoire est triste, et, comme toutes les histoires tristes, elle -a sa part de comique, un comique amer et grinçant, qui est bien ce -qu'il y a de plus tragique dans le monde. Mais, quand on y regarde de -près, elle est très caractéristique, et aussi, très harmonieuse avec la -vie. - - -**Avant de se pacifier dans l'immortalité, la destinée d'Émile -Zola aura été étrangement tourmentée. Comme tous les hommes de -génie,--surtout les hommes d'un génie rude, tenace et humain,--Zola a -créé, toujours, autour de lui, de la tempête. Il n'est pas étonnant que -la bourrasque souffle encore. - -Son œuvre fut décriée, injuriée, maudite, parce qu'elle était belle -et nue, parce qu'au mensonge poétique et religieux elle opposait -l'éclatante, saine, forte vérité de la vie, et les réalités fécondes, -constructrices, de la science et de la raison. - -On le traqua, comme une bête fauve, jusque dans les temples de justice. -On le hua, on le frappa dans la rue, on l'exila: tout cela parce qu'au -crime social triomphant, à la férocité catholique, à la barbarie -nationaliste, il avait voulu, un jour de grand devoir, substituer la -justice et l'amour. - -Sa mort fut un drame épouvantable et stupide. Lui qui, devant les -rugissements des hommes, devant leurs foules ivres de meurtre, avait -montré un cœur si intrépide, un si magnifique et tranquille courage, -il n'a rien pu contre l'imbécillité lâche et sournoise des choses, -car l'on dirait que les choses elles-mêmes ont de la haine, une haine -atroce, une haine humaine, contre ce qui est juste et beau. - -Et voilà un sculpteur, deux sculpteurs, dont les intentions ne peuvent -être, une minute, suspectées, qui aimèrent Zola, qui l'admirèrent, -et qui, parce qu'ils furent impuissants à interpréter le génie d'une -œuvre et l'héroïque beauté d'un acte, s'écrient, dans leur langage -d'artistes fourvoyés: - ---Décidément, la Vérité et Zola ne sont pas d'ensemble. - -Je sais bien que le fait, en lui-même, est assez mince, et qu'il -ne faut voir dans ces paroles qu'un mauvais calembour, en argot de -métier... - -Pourtant, ce soir-là, à la suite de ce récit, je rentrai à l'hôtel -affreusement triste et découragé. Je passai une nuit fort agitée et -fiévreuse. Dans mes cauchemars, je ne voyais partout que des places -publiques, des squares, des jardins, où des foules forcenées érigeaient -au Mensonge, à la Haine, au Crime, à la Stupidité, des monuments -formidables et dérisoires. - -Heureusement, le lendemain, Bruxelles me reprenait. Je revis, en -sortant, la jolie femme au laurier-rose, plus candide, plus enfant que -jamais... Elle ne jouait plus au gros lion avec ses petites filles; -elle jouait au méchant tigre. Et les Bruxellois eurent vite fait de -chasser les fantasmes de la nuit, et de m'entraîner, à nouveau, dans la -ronde de leur comique. - - Sur les ponts - De Bruxelles... - -Qu'est-ce que je chantais là, mon Dieu?... À Bruxelles, il n'y a pas -de ponts... Ils avaient bien, autrefois, une rivière, une rivière -que, par esprit d'imitation et pour justifier leur parisianisme, ils -avaient appelée, en en réformant l'orthographe: la Senne. Mais, depuis -longtemps, ils l'ont enfouie sous terre et recouverte d'une voûte... -Peut-être aussi, est-ce pour ne pas faire concurrence au Manneken-Piss, -dont le pipi puéril leur suffit, suffit à leur amour de l'eau, à leur -amour des reflets dans l'eau... - - - - -Un Industriel. - - -J'ai vu un grand industriel. Il était d'ailleurs tout petit, ainsi -qu'il arrive souvent des grands écrivains, des grands artistes, des -grands avocats, des grands médecins.... Il était tout petit, très rouge -de visage, très blond de barbe et de cheveux, et bedonnant, avec une -très grosse chaîne, ou plutôt un très gros câble d'or, en guirlande sur -son ventre. - ---Ça va très mal... ça va très mal... gémit-il... On ne peut plus -travailler tranquillement... Toujours des grèves!... Quand l'une cesse, -l'autre commence... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi?... Ah! je ne sais pas -ce que va devenir notre industrie, notre pauvre industrie... Elle est -bien malade... - -Et, brusquement: - ---C'est de votre faute!... crie-t-il. - ---De ma faute?... À moi? - ---Oui, oui... Enfin, de la faute des socialistes... des anarchistes -français... Mais oui... Vous ne connaissez pas nos ouvriers, à nous... -De braves gens... de très braves gens... Au fond, ils ne veulent -rien... ne demandent rien... sont très contents de ce qu'ils gagnent. -Ils ne gagnent pas grand'chose, c'est vrai. Mais ça leur suffit... Du -reste, qu'est-ce qu'ils feraient de plus d'argent?... Rien... rien... -rien... Vous allez rire. L'année dernière, j'ai donné vingt francs à un -ouvrier qui avait sauvé la vie à ma fille... ma fille unique... tombée -dans le canal... Savez-vous ce qu'il a fait de ses vingt francs? Il a -acheté un samovar, mon cher monsieur, un samovar!... Il est vrai que -c'est un Russe... N'importe. - -Et il répète, en levant les bras au ciel: - ---Un samovar!... Un samovar! Et ils sont tous comme ça!... Parbleu! ils -se mettent bien en grève, de temps en temps, comme les autres... Que -voulez-vous?... c'est la mode, aujourd'hui, dans le monde ouvrier... -Du moins, chez nous, les grèves ne sont pas sérieuses... des grèves -pour rire... Quelques jours de flâne... et puis à l'ouvrage!... Nos -grèves?... C'est la forme moderne de la kermesse... Oui, mais, dès -que nos ouvriers sont en grève, arrivent, on ne sait d'où... des -tas de socialistes... d'anarchistes... enfin des Français... Ils -gueulent: «Debout! Debout!... Sus aux patrons!... Mort au capital!...» -Ils excitent à la violence, à l'émeute, au pillage. Et voilà nos -bons petits agneaux belges, changés, aussitôt, en bêtes féroces -françaises... Alors, tout va mal... le gâchis, quoi!... Nous sommes -bien obligés, parfois, d'augmenter les salaires... Or, augmenter les -salaires, savez-vous ce que c'est? C'est ruiner notre industrie, tout -simplement... Oui, monsieur, notre industrie... vous ruinez notre -industrie, tout simplement... Ah! sans vous!... - -Je voulus expliquer à mon interlocuteur que nos grands industriels du -Nord formulaient les mêmes éloges sur le désintéressement de leurs -ouvriers, et les mêmes plaintes contre les excitateurs belges. C'est -beaucoup plus facile que de rechercher les vraies causes d'une -évolution, disons, pour ne pas les vexer, d'une maladie économique, -et d'y remédier. Je tâchai de lui faire comprendre que, tant que les -conditions du travail ne seraient pas réorganisées sur des bases plus -justes, il en serait toujours ainsi... Mais le petit grand industriel -s'obstine à ne pas entendre raison. - -Il proteste, s'agite, trépigne, crie: - ---Non, non... Il n'y a pas d'évolution économique, pas de maladie -économique... Il n'y a rien d'économique. Il y a le travail... Le -travail est le travail... Qu'est-ce que le travail?... Rien... Que -doit-il être?... Rien... Je ne connais que ce principe-là... Mais, -laissez-moi donc tranquille... Non, non. Il y a vous, vous!... Vous, -vous avez toujours été les propagandistes de l'esprit révolutionnaire -parmi les peuples... C'est dégoûtant... Ah! je sais bien ce que vous -rêvez... je vois bien ce que vous attendez... La Belgique aux Français, -hein? - ---Et vous la France aux Belges, hein? - -Le petit grand industriel me considère alors d'un œil singulièrement -brillant: - ---Hé!... Hé! fait-il en claquant de la langue... Ne riez pas... -Dites donc? Dites donc?... Avec nos bons, nos excellents amis les -Allemands?... Hé! hé?... Mais dites donc?... Ah! ah!... - -Puis, il se hausse sur la pointe des pieds, atteint de la main mon -épaule, où il tape, le bon Belge, de petits coups protecteurs: - ---Hé! hé!... Sapristi... dites-moi donc?... Ce serait une fameuse -chance, pour vous!... - - - - -Waterloo. - - -Le même jour, je suis allé visiter le champ de bataille de Waterloo. -Peut-être ai-je été poussé inconsciemment à cette absurde visite, par -cette idée, non moins absurde, de m'habituer tout de suite à l'idée de -la défaite, de la dénationalisation, de la belgification, qu'évoque en -moi le nom seul de Waterloo. - -Mais je n'ai rien vu, au champ de bataille de Waterloo... Au champ de -bataille de Waterloo, près de l'auberge de Belle-Alliance, où quelques -excursionnistes anglais échangeaient de petits cailloux jaunes contre -de petits cailloux noirs, je n'ai vu, debout sur une table, les jambes -bottées, sur la tête un panama en bataille, aux yeux une énorme -lorgnette, je n'ai vu que M. Henry Houssaye, qui regardait... quoi? - -Des corbeaux volaient ici et là, dans la morne plaine... Et je me dis -mélancoliquement: - ---Il les prend encore pour des aigles. - - - - -Au Musée. - - -Je ne dirai rien des visites que j'ai faites aux Musées. Je veux -garder secrètes en moi, au plus profond de moi, les jouissances et les -rêveries que je vous dois, ô Van Eyck, ô Jordaens, ô Rubens, ô Teniers, -ô Van Dyck!... Je veux, en admirateur respectueux, soucieux de votre -immortel repos, vous épargner toutes les sottises, épaisses, gluantes, -que sécrètent hideusement les critiques d'art, lorsqu'ils se trouvent -en présence des œuvres d'art, de n'importe quelles œuvres d'art, -sottises indélébiles qui, bien mieux que les poussières accumulées et -les vernis encrassés, encrassent à jamais vos chefs-d'œuvre, et -finissent par vous dégoûter de vous-mêmes... Ah! c'est bien la peine -que vous ayez été de grands hommes et de braves gens! - -Un soir, au Musée de La Haye, j'ai vraiment entendu l'_Homère_ de -Rembrandt me dire: - ---Éloigne de moi,--ah! je t'en supplie, toi qui sembles m'aimer -silencieusement,--éloigne de moi tous ces sourds bourdonnements de -moustiques, toutes ces douloureuses piqûres de mouches, qui rendent -ma vie si intolérable, dans ce musée, et qui font que je regrette -souvent--je t'en donne ma parole d'honneur--de n'avoir pas été -peint par M. Dagnan-Bouveret... Car, si j'avais été peint par M. -Dagnan-Bouveret, comprends-tu?... tout ce qui se dit de moi aurait sa -raison d'être... Et je n'en souffrirais pas... Tiens! regarde cette -grosse dame... oui, là-bas... à gauche..., cette grosse dame en rose... -devant le Vermeer... Tout à l'heure, elle rassemblait autour de moi -toute sa famille--quatre petits garçons, quatre petites filles, et -autant de neveux et de nièces--et elle disait à tout ce monde, en me -désignant de la pointe d'une aiguille à chapeau: «Examinez bien ce -vieux-là, mes enfants. Comme il ressemble à votre grand-père!» Et -les enfants de s'écrier, en tapant dans leurs mains: «C'est vrai!... -Grand-papa... grand-papa!» Eh bien, j'aime mieux ça. Je ne sais pas -pourquoi... ça m'a fait plaisir... oui, ça m'a ému, de savoir que je -ressemble à quelqu'un, à quelqu'un de vivant, même à quelqu'un de -Bruxelles;... car, sûrement, elle est de Bruxelles, la grosse dame en -rose... Mais si tu avais entendu, l'autre jour, M. Thiébaut-Sisson? -Alors je ne ressemblais plus à rien... Et M. Mauclair, donc?... -N'affirmait-il pas que je suis «de la peinture statique»? Quelle pitié, -mon Dieu... quelle pitié! - -Est-ce curieux?... Est-ce humiliant pour notre mentalité, qu'il existe -encore au XXe siècle tant de gens assez oisifs, assez pauvres d'idées, -assez dénués du sens de la vie, assez peu respectueux du sens de la -beauté, pour se donner la mission ridicule d'expliquer des choses, que -d'ailleurs on n'explique point, auxquelles ils ne comprennent et ne -comprendront jamais rien, quand il est si facile de laisser, chacun, -jouir de ce qu'il a devant les yeux, librement, à sa façon? - -Mais voilà... Tout homme a, dans le cœur, un Mauclair qui sommeille. - -Si, du moins, il sommeillait toujours, ce sacré Mauclair-là!... -N'est-ce pas, mon pauvre Homère? - - - - -Il fait de la race. - - -Les Belges sont grands éleveurs de poules et aussi de lapins. Ils ont -fabriqué une espèce de lapin qui se nomme d'un nom grandiose: le géant -des Flandres, et qui, pour un lapin, animal généralement peu lyrique, -est bien un géant, plus qu'un géant, un véritable monstre. Le géant des -Flandres arrive à peser jusqu'à vingt-deux livres de viande. - -Mais c'est surtout la poule qui constitue, pour la Belgique, un -commerce intéressant et très prospère. Il faut le reconnaître, les -Belges sont des maîtres incomparables, en aviculture. - -Parmi les élevages, très nombreux autour de Bruxelles, j'en ai visité -un qu'on m'avait spécialement recommandé. Il appartient à M. de S... -Mi-paysan, mi-hobereau, d'accueil un peu rude, mais bon homme au fond, -M. de S..., après quelques minutes, finit par se familiariser jusqu'à -l'indiscrétion, jusqu'aux bourrades joyeuses, aux tapes sur le ventre. -Et son rire est quelque chose de si assourdissant que, chaque fois -qu'il rit, on est instinctivement porté à se boucher les oreilles, -comme au passage d'une locomotive qui siffle. - -Son installation est merveilleuse. Rien n'y est laissé au hasard... -Tout y est combiné, prévu, réglementé, discipliné: nourriture, soins, -hygiène, exercice physique, sélection, en vue de l'amélioration -constante et du plus parfait bonheur de la race.. Je n'ai jamais vu -que, nulle part, on en ait fait autant pour les hommes. - ---Je suis sévère..., confesse M. de S..., ça oui... mais je ne les -embête pas... Il ne faut jamais embêter les bêtes... Il faut qu'elles -s'amusent, au contraire.. Quand elles ne s'amusent pas, elles -dépérissent... Et alors, bonsoir les œufs!... - -Ils ont deux espèces de poules, en Belgique; la Coucou de Malines, -et la Campine. Produit très bien fixé d'un croisement de la Brahma -herminée avec la Campine, la Coucou de Malines est résistante, -grosse, un peu lourde de formes, d'un joli gris caillouté, d'une -chair abondante et délicate. Elle est essentiellement commerciale. On -en expédie dans le monde entier. La Campine est la poule nationale. -On raconte qu'il y a plus d'un siècle, la race en était à peu près -perdue; du moins elle s'était astucieusement dispersée parmi d'autres -races. Peu à peu, on l'a reconstituée dans toute sa pureté originelle. -Elle est petite, mais extrêmement élégante, vive et jolie. M. Paul -Bourget dirait qu'elle a des allures aristocratiques. Svelte et un peu -piaffeuse, telle du moins que je la connais, je crois qu'il serait -plus juste de lui attribuer des airs de petite cocotte, de cocodette. -Un mantelet blanc, délicieusement blanc, accompagne sa robe blanche et -noire, très collante au corps, et qui dessine les formes avec une grâce -un peu hardie... Une crête effilée, d'un rouge vif, la coiffe d'une -façon exquisément insolente. Comme notre Bresse, elle a des pattes -bleues, ce qui est un signe de bonne naissance. Le sang bleu, toujours. - ---Une pondeuse admirable, s'extasiait notre hobereau... la meilleure, -la plus régulière de toutes les pondeuses... avec ses petites mines -évaporées... - -Et, tout en me promenant à travers ses parquets, propres, luisants, -luxueux, pareils aux villas de Saint-Germain et de l'Isle-Adam, il me -confiait, en termes prolixes, ses idées sur l'élevage... - -Comme j'admirais la vitalité, la robustesse, la belle humeur de ses -bêtes: - ---Ah! voilà!...professait-il. Il faut être impitoyable et -scientifique.. Je suis impitoyable et scientifique... J'élimine les -coqs qui ne chantent pas bien... dont la voix n'est pas assez sonore et -retentissante... Tout est là, mon cher monsieur... J'ai observé que, -plus un coq chante fort, plus il est ardent et, par conséquent, apte à -la reproduction. Une belle voix, chez les coqs, de même que chez les -hommes, annonce toujours... enfin, vous savez ce que je veux dire... - ---Alors, les ténors?... ne pus-je m'empêcher de remarquer... Dites -donc, voilà un point de vue nouveau. - ---Non, pas les ténors, naturellement. Les ténors sont des lavettes... -Ah! ah! ah!... Les ténors, à la broche!... Dans la marmite, les -ténors!... Bien entendu, je ne conserve que les barytons... les -barytons sérieux, bien gorgés... Allez! les poules ne s'y trompent -pas... Elles savent parfaitement que plus un coq barytonne, mieux elles -seront servies, plus leurs œufs seront gros, abondants... et plus -vigoureux leurs petits... car tout s'enchaîne, dans la nature... Tenez, -j'ai fondé à Bruxelles un Club, chargé de propager, à travers le monde, -ces vérités biologiques... Un succès fou, mon cher monsieur... Nous -avons maintenant des journaux, des conférences, des laboratoires... -beaucoup d'argent... Nous organisons des expositions épatantes... -avec des concours de chant... Un vrai conservatoire... mais pas de -musique... ah! ah!... non, sacré matin!... un conservatoire de... enfin -vous savez ce que je veux dire... C'est passionnant. - -Il m'apprit qu'il n'y avait qu'un seul moyen de reconstituer une race -dégénérée: l'inceste. - ---Ainsi vous prenez, je suppose, deux cochins fauves... Ils ont des -tares inadmissibles, ignobles, dégoûtantes, criminelles, telles, par -exemple, que des plumes grises, noires ou blanches... des culottes -étriquées, pas assez bouffantes... des queues trop longues... Enfin, -il reste en eux des mélanges anciens, des influences disparates... Eh -bien, vous les isolez dans un parquet... Bon... Ils ont des couvées... -Bon!... Vous sélectionnez, sans faiblesse, la poule et le coq, -c'est-à-dire le frère et la sœur que vous mettez carrément à la -reproduction... Et ainsi de suite, de couvées en couvées... Peu à peu, -les influences étrangères s'atténuent, les mélanges disparaissent... -Après cinq, six générations, vous avez retrouvé tous les caractères -bien définis, toutes les vertus ataviques, toute la pureté première de -la race. Ah! c'est passionnant. - -Il ajouta: - ---Pour les hommes, ma foi!... je n'ai point essayé... - -Et il me poussa du coude légèrement: - ---Hé! hé! Dites donc? Faudrait peut-être essayer ça... en France, où la -race s'en va... s'en va... - -Je vis, dans un parquet, des oiseaux extraordinaires que, tout -d'abord, je pris pour des rapaces. Droits comme des hommes et juchés -sur de hautes pattes sèches, nerveuses, armées de terribles éperons, -le poitrail bombant, serré dans un justaucorps de plumes bleuâtres, -la queue courte, pointue, relevée à la manière d'un sabre, l'œil -féroce, le bec recourbé, coupant, nomme celui des vautours, ils me -firent l'effet de ces reitres querelleurs, qui, pour un rien, tiraient -l'épée, et vous étendaient, d'un coup d'estoc, sur la berge des routes. - ---Des Combattants de Bruges... expliqua en haussant les épaules, -le hobereau... Rien du tout... rien du tout... Oui, ils font les -fendants... ça a l'air de quelque chose... et, au fond, des couillons, -mon cher monsieur, les pires couillons du monde. Ne me parlez pas de -ces épateurs, qu'un rouge, gorge mettrait en déroute... et qu'il faut -élever dans du coton... - -Nous marchions toujours de parquets en parquets, et, toujours, le grand -aviculteur parlait, parlait, expliquait, commentait: - ---L'hôpital! me dit-il, tout à coup. - -Il s'arrêta, me montra un grand espace, divisé en cinq ou six -compartiments, enclos de grillages, où s'élevaient, bien exposées -au soleil, de vraies maisonnettes. Une forte odeur d'acide phénique -montait du sol soigneusement ratissé... Quelques poules se promenaient, -l'aile basse, de l'allure triste, lente et cassée qu'ont les vieilles -bonnes femmes, dans la campagne. J'en vis qui boitillaient, qui -sautillaient sur leurs pattes, entourées de linges de pansement. -D'autres, hottues, les plumes ternes et bouffantes, la crête décolorée, -restaient immobiles, sans rien voir de ce qui se passait autour -d'elles. D'autres encore, accroupies en rang, sur l'herbe sulfatée, -dodelinaient de la tête et se racontaient de petites histoires, -parlaient, sans doute, de leurs maladies, comme font les convalescents, -assis, dans le jardin de l'hospice, sur des bancs, un jour de soleil. - -Et M. de S... me conta ceci: - ---Un matin, j'apprends par mon chef basse-courrier, que j'ai deux -poules diphtériques... Comment avaient-elles pu attraper cette -contagion, ici, où, chaque jour, les parquets, le sol, les mangeoires, -l'eau, la nourriture même, tout enfin est désinfecté?... Je me le -demande encore... Mais il n'y avait pas à s'y tromper; elles étaient -diphtériques... Ah! sacristi!... Immédiatement, j'ordonne de les -isoler dans une de ces maisonnettes que vous voyez... Et on les -soigne... Trois fois par jour, un employé venait avec un petit attirail -d'infirmier... Il commençait par racler, avec un grattoir, le gosier -des poules, enduisait, ensuite, à l'aide d'un pinceau, les plaies à -vif, d'une bonne couche de pétrole, et comme il faut soutenir les -malades, durant l'évolution de cette maladie, qui est très déprimante, -il leur entonnait deux ou trois boulettes, d'une composition spéciale -et tonique... Ce régime leur était extrêmement pénible et douloureux. -Mais quoi? Elles avaient beau protester, il fallait bien en passer -par là... Or, voici ce qu'elles imaginèrent... C'est à ne pas croire! -Moi-même, j'eusse traité de blagueur celui qui m'eût rapporté la chose, -si je n'en avais pas été, une dizaine de fois, le témoin stupéfait... -Du plus loin qu'elles voyaient venir leur bourreau, avec sa trousse, -elles essayaient aussitôt de se mettre sur leurs pattes, battaient de -l'aile, affectaient la plus folle gaieté, puis, se précipitant aux -mangeoires garnies d'un peu de millet, elles faisaient semblant de -manger.... Oui, mon cher monsieur, avec une ostentation comique, elles -faisaient semblant de manger, goulûment. Et, regardant l'employé, en -dessous, d'un air malin, elles semblaient lui dire: «Tu vois, nous -avons grand appétit... nous sommes tout à fait guéries... Remporte donc -ton grattoir, ton pinceau au pétrole, et tes boulettes»... Ah! les -roublardes!... C'est passionnant... - ---Dire, m'écriai-je, que j'ai été puni, au collège, de huit jours -de cachot pour avoir écrit, dans un discours français, ces mots -sacrilèges: «l'intelligence des bêtes»! - ---Tiens! moi aussi, dans un thème latin, s'exclama l'aviculteur... chez -les Jésuites... - -Et son gros rire fit s'agiter toute la basse-cour... - -Je n'étais pas au bout de mes surprises... - -Au centre d'un parquet, un petit homme, enveloppé d'une longue -blouse de toile écrue, un tablier blanc noué autour des reins, la -tête coiffée d'une calotte ronde--tout à fait l'air classique d'un -interne--disposait sur une table, méthodiquement, des pots, des fioles, -des bandes, des rouleaux de ouate hydrophile, et faisait flamber de -fins instruments d'acier, dans un récipient de métal. - ---Pourquoi est-ce?... demandai-je. - -L'aviculteur parut un moment gêné: - ---Pour rien... pour rien... répondit-il. - -Puis, tout à coup: - ---Bah!... vous avez l'air d'un brave homme... Seulement, pas un mot à -personne, hein?... Eh bien, voilà... Il arrange les poules pour une -prochaine exposition... Il les met au point réglementaire... - -Et, son caractère joyeux reprenant le dessus: - ---Il fait de la race... ajouta-t-il, dans un rire sonore. Vous -comprenez?... J'ai des sujets qui ont des qualités... mais qui ont -aussi des tares... On n'est pas parfait, que diable!... Alors, -j'augmente les qualités, et je détruis les tares... Je rajeunis les -éperons trop vieux... Je peins en rose ou en bleu, selon l'espèce, les -pattes jaunes... Je teins les plumes défectueuses... Je supprime des -doigts, ou j'en rajoute, suivant le cas... Je retaille les crêtes mal -faites et les mets à l'ordonnance... Très délicat, très compliqué, vous -savez?... Enfin, voilà!... Que voulez-vous?... Il faut bien faire comme -tout le monde... Si je vous disais qu'il y a deux ans, à Liège, j'ai -enlevé le Grand Prix d'honneur, avec un mauvais lot de cochins fauves, -entièrement passés au carbonyle?... Le diable m'emporte!... Ah! c'est -passionnant. - -Sur cette étrange confidence, nous terminâmes notre visite. - - - - -Roi d'affaires. - - -Dînant chez des amis de la colonie étrangère, je demandai à un Belge -notoire, qui passe pour presque tout savoir des choses de Bruxelles, -surtout les choses scandaleuses, de me conter quelques anecdotes -caractéristiques, sur le roi Léopold. - -Le Belge notoire sourit, et il me dit: - ---Oh! ce n'est pas la peine... Vous le connaissez mieux que moi... -Léopold, c'est Isidore Lechat... - -Et, finement: - ---Un Lechat mieux léché, par exemple... corrigea-t-il. - ---Bon! répliquai-je... Isidore Lechat... C'est entendu... Mais cela ne -me dit rien de précis... J'entends toujours, quand on parle du Roi: «Le -Roi est ceci... Le Roi est cela»... mais d'histoires, qui illustrent -ces vagues affirmations, pas la moindre. Ou bien alors, ce sont des -histoires qui courent les rues, les théâtres, les boudoirs, les -restaurants de Paris, et que je ne puis vraiment prendre au sérieux... -Non, je voudrais des faits positifs... des traits de caractère... du -document, enfin... Un homme pareil!... Il doit y en avoir d'admirables, -d'extraordinaires, par milliers... - -Alors, ils se mirent à bavarder sur le Roi, avec abondance... - -Mais on ne sait jamais rien... Les gens passent près de vous, les -choses arrivent et défilent autour de vous; personne n'a d'yeux, -personne n'a d'oreilles... - -Ils restèrent, comme de coutume, dans des généralités lyriques qui -ne m'apprirent rien d'autre, sur ce personnage passionnant, que leur -propre opinion, laquelle, faut-il le dire, m'était fort indifférente. - -Je sus, ainsi, ce que je savais déjà depuis longtemps, que le Roi -est fin, rusé, retors, voluptueux, sans le moindre scrupule ni la -moindre pitié. Il est horriblement âpre et avare, mégalomane aussi, -par surcroît, d'une mégalomanie singulière qui le pousse à bâtir, à -bâtir des maisons, des palais, des boutiques, sans autre but que de -faire de Bruxelles une ville monumentale, dans le genre de New-York -et de Chicago. Projet absurde, car il n'a sans doute pas réfléchi que -c'est à des Belges--à des Belges de Bruxelles--qu'il s'adresse, non -à des Américains. Pour satisfaire en même temps à son avarice, à ses -plaisirs, à sa mégalomanie, il ne pense qu'à conquérir de l'argent, -encore de l'argent, toujours de l'argent. Tous les moyens lui sont -bons, principalement les pires. Son imagination, en affaires, est -inépuisable et merveilleuse. Il roule les gens, et même les peuples, -avec une maestria souveraine. Les bons tours ne lui font jamais -défaut. Il a beau le vider, son sac en est toujours plein. Ses filles, -qu'il a dépouillées en un tour de main, en savent quelque chose. -L'Angleterre et l'Allemagne, qui ne sont point pourtant des gogos -faciles à _mettre dedans_, ont connu, à leurs dépens, cette supériorité -prestidigitatrice, lors des fameuses négociations du Congo... De -son trône, il a fait une sorte de comptoir commercial, de bureau -d'affaires, comme il n'en existe nulle part de mieux organisé, et -où il brasse de tout, où il vend de tout, même du scandale. Dans un -autre temps, cet homme-là eût été un véritable fléau d'humanité, car -son cœur est absolument inaccessible à tout sentiment de justice -et de bonté. Sous des dehors polis, aimables, spirituels, élégamment -sceptiques, familiers même, il cache une âme d'une férocité totale, -qu'aucune douleur ne peut attendrir... Ce qu'il a fait souffrir sa -femme, ses filles, on ne le saura sans doute jamais... Ah! les pauvres -créatures!... Et on les enviait!... Ce fut une stupeur, dans toute -la Belgique, quand on apprit que la Reine--la meilleure, la plus -douce, la plus résignée des femmes--était morte, seule, toute seule, -abandonnée comme une pauvresse, dans cette triste résidence de Spa. Le -Roi, lui, était à Paris... Il vint sans hâte, en rechignant, enterra -sa femme, sans cérémonie, vite, vite, et, la formalité accomplie, -le soir même, il s'empressa de reprendre le train pour Paris et de -retourner à ses plaisirs... On ne lui sut, en cette circonstance, aucun -gré de son manque d'hypocrisie... Je pense qu'on eut le plus grand -tort, car il est beau que les hommes--fussent-ils rois--se montrent -tels qu'ils sont. Il estima peut-être assez son peuple, pour ne point -lui donner la comédie d'une douleur bourgeoise qu'il ne ressentait -pas; explication trop idéaliste à laquelle le Belge notoire ne voulut -pas souscrire... Non, ce jour-là, on ne vit sur la figure du Roi que -l'ennui, l'agacement d'avoir été dérangé pour si peu de chose... Cette -messe mortuaire, vite expédiée pourtant, ne valait pas la déception -d'un rendez-vous d'affaires manqué, ou d'un déjeuner remis, au Pavillon -d'Armenonville... - -La femme du Belge notoire dit à son tour: - ---Indulgent pour lui-même, le Roi est implacable aux autres. Sa -Cour est gourmée, raide, d'un protocole compassé et vieillot, d'une -hiérarchie surannée et comique... Il y veut de la vertu et de la -religion... On s'y ennuie mortellement... Peu lui importe. Sa vie à -lui n'est pas là... Il ne vient à sa Cour que pour se reposer de ses -fatigues parisiennes et se mettre au vert... Nous lui servons de temps -de carême... D'ailleurs, outre cette cure d'hygiène dont nous faisons -tous les frais, je crois que son malfaisant égoïsme s'amuse énormément -à voir les autres se dessécher d'ennui... Ah! vous n'avez pas idée de -ce qu'est une fête à la Cour du roi Léopold, ce vieux marcheur, cet ami -de tous les plaisirs... On y a toujours l'air d'enterrer quelqu'un... - -J'objectai: - ---Mais il a la réputation d'être charmant, galant avec les femmes... - ---Avec les femmes des autres pays, parbleu!... s'écria la dame -courroucée... Mais nous?... Ah! nous!... Il n'a qu'une joie... une joie -infernale: nous embarrasser, nous blesser, nous mortifier... Il ne nous -montre que de l'ironie, et... le dirai-je?... du mépris... oui, c'est -cela, du mépris... - ---Cependant... commençai-je à insinuer... la... - -La dame du Belge notoire me coupa violemment la parole. - ---Je sais ce que vous voulez dire... vous vous trompez... Elle n'est -pas belge... elle n'est pas belge... Elle est... enfin, elle n'est pas -belge... - -Et elle poursuivit: - ---Je ne l'ai jamais vu que méchant avec les femmes belges... d'une -grossièreté d'âme qu'il sait, mieux que personne, orner d'un badinage -léger, d'une drôlerie piquante, mais qui ajoute encore à la cruauté de -la blessure... Que faire?... Lui répondre?... se fâcher?... Il se venge -aussitôt sur les maris, car il dispose des places, des honneurs... -Alors, on se tait, on sourit, on accepte toutes les humiliations... -Il faut bien vivre... Tenez... voici un trait, tout récent, de son -caractère, ce qu'on se plaît à appeler son esprit... Au dernier bal de -la Cour, je me trouvais, dans un petit salon, avec une de mes amies, la -comtesse de M... C'est une charmante femme, veuve depuis quatre ans... -assez jolie... enfin pas très jolie... très bonne, par exemple, très -entrain... et dont l'existence est un peu libre, je le reconnais... un -peu libre... Mais quoi!... Elle fait ce qu'elle veut, et ce qu'elle -fait ne regarde qu'elle, après tout. La veille, au bal du Cercle de la -Noblesse, la comtesse avait beaucoup dansé avec M. de K... qui passe, -à tort ou à raison, pour être son ami... Mais enfin, elle avait dansé -décemment, et personne n'avait trouvé à y redire... Voyons, monsieur, -je vous le demande... si M. de K... est son amant, rien de plus naturel -qu'elle danse avec lui... - ---Évidemment... - ---Et s'il ne l'est pas?... - ---Rien de plus naturel encore, approuvai-je... pour qu'il le devienne... - ---Évidemment... - -Elle s'aperçut que cet adverbe, ainsi placé, était peut-être un peu -vif... Aussi s'empressa-t-elle de reprendre son récit. - ---Nous étions donc toutes les deux à nous morfondre dans ce petit -salon, quand le Roi, après le défilé du corps diplomatique, y entra. -Rien ne l'assomme, ne le dispose mal, comme cette cérémonie, qu'il -déteste... Il vint vers nous... Je suis obligée d'avouer, qu'en dépit -des années, le Roi a toujours une belle allure... de la sveltesse... de -la grâce... Enfin, il est très bien... Mais à ses petits yeux bridés, -effrayants quand on les regarde de près, à un certain pli de la bouche, -je sais lorsqu'il est en veine de méchanceté... Il y était... - ---Eh bien, madame, dit-il, en abordant la comtesse... vous amusez-vous, -aujourd'hui?... - ---Oui, Sire, beaucoup... répondit-elle, en faisant une profonde -révérence. - ---Pas tant qu'hier... pas tant qu'hier, n'est-ce pas? - -Mon amie s'embarrassa, balbutia: - ---Comment, Sire?... - ---On m'a dit, appuya le Roi... on m'a dit que vous aviez beaucoup -dansé, hier... au Cercle de la Noblesse... beaucoup dansé... Avec qui -avez-vous donc tellement dansé? - -Ma pauvre amie rougit: - ---Mais, Sire, bégaya-t-elle... je... je... ne sais plus... - ---Ah!... Bien... bien... - -Et, se retournant vers moi, brusquement, il me dit: - ---Et, vous, madame?... Est-il indiscret aussi de vous demander avec qui -vous avez dansé? - -Le Roi attendit ma réponse... Comme je me taisais, il salua, et, riant -d'un petit rire méchant qui nous couvrit de confusion, s'éloigna -lentement. - -La dame semblait outrée, en racontant cette anecdote. Elle finit sur -cette conclusion d'une énergie un peu rude: - ---Tout ce que vous voudrez... C'est un mufle!... - -Alors, un haut fonctionnaire belge protesta doucement: - ---On le calomnie beaucoup... Nous avons une tendance fâcheuse à exiger -des rois qu'ils soient au-dessus, ou en dehors de l'humanité... Mais -non... Ils sont des hommes comme les autres... Léopold est un homme -comme tout le monde... voilà tout... Il a nos défauts, nos désirs, nos -passions, nos méchancetés, nos vices, peut-être aussi--qui sait?--nos -qualités. Pourquoi voulez-vous que son ménage, par exemple, fût -meilleur que les vôtres?... Et qu'il pratiquât des vertus assommantes -et pompeuses que vous avez le bon esprit de répudier pour vous-mêmes? -Vous lui reprochez l'ennui de sa Cour? Où pensez-vous qu'on s'amuse, -qu'on puisse s'amuser quelque part à Bruxelles?... L'ennui de sa -Cour?... Mais c'est l'ennui de Bruxelles, mais c'est Bruxelles... Tout -Roi qu'il est, il n'y peut rien... Il fait ce que nous faisons tous, -selon nos moyens et nos préférences... quand il s'embête chez lui, il -va s'amuser ailleurs. Et il a raison... Pour les dames belges, on ne -peut pourtant pas l'obliger, par la Constitution, à coucher avec elles -toutes! - -Ici, il y eut une explosion de fureurs que je néglige de vous décrire, -parce que vous devez vous l'imaginer sans peine, et aussi parce qu'elle -fut sans effet sur le haut fonctionnaire, qui n'en continua pas moins -son panégyrique. - ---Moi, je sais au Roi un gré infini de ne pas prendre au sérieux sa -royauté. Il aura beaucoup servi--beaucoup plus que les anarchistes--à -démontrer aux peuples que la Royauté, dans notre temps, est une chose -tout à fait inutile, tout à fait démodée, presque aussi grotesque que -ces vieilles armures de chevaliers qui meublent encore, çà et là, les -antichambres et les couloirs, dans quelques châteaux de cordonniers -enrichis... Elle ne devrait plus exister que dans les opérettes, -encore que les librettistes estiment que le thème en est bien usé. -Sérieusement, est-ce que les Cours d'Autriche, d'Allemagne, d'Espagne, -avec la bouffonnerie de leur cérémonial, la splendeur carnavalesque -de leurs déguisements, ne vous paraissent pas maintenant de stupides -décors de théâtre, de lamentables mises en scène, pour représentations -d'hippodrome?... Quand je rencontre Léopold, il ne me donne jamais -l'impression que c'est le Roi des Belges. Je me dis: «Ah! voilà le -président du Conseil d'administration de la Belgique!»... Et cela -suffit bien, je vous assure, aux exigences de ma fierté nationale... -Et puis, je l'aime, moi, cet homme-là... Il a de l'esprit, un à-propos -charmant, de la modération... En voulez-vous une preuve?... Il fut un -temps où tous les kiosques de journaux et de fleuristes, toutes les -devantures des librairies, des papeteries, étaient pleins de cartes -postales, représentant--Dieu sait en quelles postures!--le Roi et Mlle -Cléo de Mérode. Je me souviens d'en avoir vu d'absolument obscènes... -Cela l'agaçait beaucoup... et ce qui l'agaçait plus encore que -l'intention de lèse-majesté qu'elles affichaient si audacieusement, -c'était leur sottise lourde et grossière... Quoiqu'il ne se soit jamais -plaint, l'étalage en fut interdit sévèrement, mais non la vente qui -continua, sous le manteau, comme on disait du temps d'Andréa de Nerciat. - -Le haut fonctionnaire s'interrompit pour me demander: - ---Vous connaissez, à coup sûr, M. B..., votre compatriote? - ---Le sosie du Roi? - ---Oui. - ---Je crois bien... même taille, même élégante allure, même barbe -carrée, mêmes yeux... C'est extraordinaire! - ---Vous le connaissez... Bon... Eh bien, un jour, l'année dernière, à -Ostende, le Roi se promenait sur la digue... avec quelques amis... -Il se mêle tellement à la foule, qu'on n'y fait pour ainsi dire pas -attention... Quand il passa près de moi, j'étais arrêté devant un -kiosque qui, exceptionnellement, était couvert, de la base au faîte, de -ces cartes dont je vous ai parlé... Quel ne fut pas mon étonnement de -voir, tout à coup, le Roi se retourner, quitter son groupe, se diriger -vers le kiosque! - ---Bonjour, bonjour, cher monsieur C..., me dit-il, de sa voix la plus -aimable, en m'apercevant... Ah! ah! je suis content de vous voir... On -m'a dit que vous aviez gagné, hier, au Cercle... une grosse somme... -une très grosse somme... - ---Mon Dieu, Sire... c'est vrai... J'ai été assez heureux... assez -heureux... - ---Tant mieux... tant mieux... Il faut gagner de l'argent, cher monsieur -C..., beaucoup d'argent. - -Il acheta un journal qu'il mit dans la poche de son pardessus... -et, levant la tête, il considéra toutes ces cartes dont la moins -inconvenante le représentait avec, sur ses genoux, Mlle Cléo de Mérode, -presque nue, et qui lui tirait la barbe. J'étais anxieux, quoique assez -amusé, je dois le dire. - -Son examen terminé, il me montra ces ordures, avec une parfaite -aisance, et, du ton le plus naturel: - ---Ce kiosque, hein?... fit-il. Croyez-vous?... Ah! ce pauvre B!... -Au fond, ça doit bien l'ennuyer, toutes ces cochonneries. Je sais -qu'il doit venir à Ostende, ces jours-ci... Faites donc enlever ça, -discrètement... - -Et m'ayant serré la main, il alla rejoindre ses amis. - -L'anecdote eut du succès. - ---C'est assez joli!... murmurait-on, en approuvant par de petits -mouvements de tête... ça n'est pas mal... - -Seule, la femme du Belge notoire ne désarma pas. Elle regarda, avec une -expression de haine, le haut fonctionnaire qui maintenant se taisait -et piquait, du bout des doigts, une praline de chocolat, dans une -bonbonnière... puis, haussant les épaules si fort qu'une rose, détachée -de son corsage, roula sur le tapis: - ---Oh! vous... d'abord... grinça-t-elle. - -On ne parla plus du Roi... On parla de Paris et on parla d'art, et on -parla d'art et de Paris, de Paris et d'art. - -Naturellement!... - -Naturellement aussi, je m'esquivai du mieux que je pus. - - - - -Le caoutchouc rouge. - - -Je m'arrête devant une petite boutique, dont l'étalage est étrange: des -pyramides de petites meules, petits cubes, petits cylindres, petits -parallélépipèdes, petits pains d'une matière mate, alternativement -grise et noire. Rien d'autre. Pas d'indication. Aucune étiquette. Le -front collé à la vitre, je distingue, dans le magasin, un homme épais, -en redingote, qui, cigare aux dents, lit un journal. L'enseigne porte -ce seul nom, écrit en rouge: «Blothair et Cie». - -J'entre; j'interroge. - ---Qu'est-ce que cela? - -L'homme en redingote s'est levé. Il pose le journal sur une chaise, son -cigare sur le bord d'une table, s'incline, sourit et dit: - ---Des échantillons de caoutchouc, monsieur. - -La boutique est vide. Aux murs, des armoires fixes, en acajou ciré, -fermées. À droite, une table, où se répètent les échantillons de la -vitrine. À gauche, un comptoir, avec des registres. Au fond, une porte -ouverte, par où j'entrevois une sorte d'arrière-boutique, encombrée de -manteaux de pluie, de sections de câbles, de joints de machines, de -soques, d'enveloppes et d'enveloppes de pneus, et toute une famille de -chiens, dont quelques-uns, renversés, laissent voir, sous le ventre, -une petite plaie ronde, aux lèvres de métal. Tout cela est vieux, -usagé, comme on dit. - -Désignant les pyramides de la vitrine et de la table, je demande: - ---Congo, n'est-ce pas? - ---Oui, fait l'homme simplement, mais avec une expression d'orgueil. - -Cette vitrine a l'air inoffensif; la boutique est d'aspect placide. -Pourtant, peu à peu, ces échantillons me fascinent. J'en arrive à -ne pouvoir plus détacher mes yeux de ces morceaux de caoutchouc. -Pourquoi n'y a-t-il pas d'images explicatives, de _photos_, dans cette -vitrine?... Mon imagination a vite fait d'y suppléer. - -Je songe aux forêts, aux lacs, aux féeries de ce paradis de soleil -et de fleurs... Je songe aux nègres puérils, aux nègres charmants, -capables des mêmes gentillesses et des mêmes férocités que les enfants. -Je me rappelle cette phrase d'un explorateur: «Ils sont jolis et doux -comme ces lapins qu'on voit, le soir, au bord des bois, faisant leur -toilette, ou jouant parmi les herbes parfumées.» Ce qui, d'ailleurs, ne -l'empêchait pas de les tuer... J'en vois montrer en riant leurs dents -éclatantes et se poursuivre, s'exalter aux sons de leurs fifres et des -tambours profonds. Je vois les bronzes parfaits des corps féminins, et -les petits courir, dont le ventre bombe. Je vois de grands diables, -aussi beaux que des statues antiques, sourire à un pagne, à des -verroteries; tendre les bras vers des liqueurs; se pousser, trépigner -autour des montres, des phonographes, de toute la pauvre camelote que -nous fabriquons pour eux; se cambrer, se dandiner, comme s'ils se -moquaient de nous, ou se moquaient d'eux-mêmes; remuer la tête comme -des enfants gênés. Je vois, à leurs femmes, sensibles aux caresses des -blancs, le geste gauche d'une paysanne qu'un citadin fait rougir d'aise. - -Et voici que, tout à coup, je vois sur eux, et qui les menace, le -fouet du trafiquant, du colon et du fonctionnaire. Je n'en vois plus -que conduits au travail, revolver au poing, aussi durement traités que -les soldats dans nos pénitenciers d'Afrique, et revenant du travail -harassés, la peau tailladée, moins nombreux qu'ils n'étaient partis. -Je vois des exécutions, des massacres, des tortures, où hurlent, -pêle-mêle, sanglants, des athlètes ligotés et qu'on crucifie, des -femmes dont les supplices font un abominable spectacle voluptueux, -des enfants qui fuient, les bras à leur tête, leurs petites jambes -disjointes sous le ventre qui proémine. Nettement, dans une plaque -grise, dans une boule noire, j'ai distingué le tronc trop joli d'une -négresse violée et décapitée, et j'ai vu aussi des vieux, mutilés, -agonisants, dont craquent les membres secs. Et il me faut fermer -les yeux pour échapper à la vision de toutes ces horreurs, dont ces -échantillons de caoutchouc qui sont là, si immobiles, si neutres, se -sont brusquement animés. - -Voilà les images que devraient évoquer presque chaque pneu qui passe et -presque chaque câble, gainé de son maillot isolant. Mais on ne sait pas -toujours d'où vient le caoutchouc. Ici, on le sait: il vient du Congo. -C'est bien le _red rubber_, le caoutchouc rouge. Il n'en aborde pas, à -Anvers, un seul gramme qui ne soit ensanglanté. - -Dans l'Amérique tropicale, en Malaisie, aux Indes, l'exploitation -des plantes à caoutchouc n'est qu'une industrie agricole. Au Congo, -c'est la pire des exploitations humaines. On a commencé par inciser -les arbres, comme en Amérique et en Asie, et puis, à mesure que les -marchands d'Europe et l'industrie aggravaient leurs exigences, et qu'il -fallait plus de revenus aux compagnies qui font la fortune du roi -Léopold, on a fini par arracher les arbres et les lianes. Jamais les -villages ne fournissent assez de la précieuse matière. On fouaille les -nègres qu'on s'impatiente de regarder travailler si mollement. Les dos -se zèbrent de tatouages sanglants. Ce sont des fainéants, ou bien, ils -cachent leurs trésors. Des expéditions s'organisent qui vont partout, -razziant, levant des tributs. On prend des otages, des femmes, parmi -les plus jeunes, des enfants, dont il est bien permis de s'amuser, pour -s'occuper un peu, ou des vieux dont les hurlements de douleur font -rire. On pèse le caoutchouc devant les nègres assemblés. Un officier -consulte un calepin. Il suffit d'un désaccord entre deux chiffres, pour -que le sang jaillisse et qu'une douzaine de têtes aillent rouler entre -les cases. - -Et il faut toujours plus de pneus, plus d'imperméables, plus de réseaux -pour nos téléphones, plus d'isolants pour les câbles des machines. -Aussi, de même qu'on incise les végétaux, on incise les déplorables -races indigènes, et la même férocité, qui fait arracher les lianes, -dépeuple le pays de ses plantes humaines. - -Au diable les Anglais, qui sont des jaloux, et qui ne pardonnent pas au -roi Léopold de les avoir dupés et volés! Au diable les barbouilleurs -de papier, faiseurs d'embarras! Si du sang nègre poisse à tous nos -pneus, à tous nos câbles, la belle affaire! Pouvons-nous mieux associer -les races inférieures à notre civilisation, les mêler de plus près aux -besoins de notre commerce et de notre vie?... Et puis, les palais de -Léopold, ses fantaisies, ses voyages, ses voluptés, sont coûteux. Ne -faut-il pas aussi augmenter les dividendes des actionnaires, payer les -journaux, pour qu'ils se taisent, intéresser le Parlement belge, pour -qu'il vote, désintéresser les autres gouvernements, pour qu'ils ferment -les yeux sur ces atrocités? - -C'est égal. Quand je rencontrerai encore le roi Léopold, traînant la -jambe dans Monte-Carlo, dans Trouville, ou rue de la Paix, quand je -verrai son œil briller, sous le verre, à contempler les écrins -d'un bijoutier, à détailler le corsage ou les lèvres d'une femme -qui passe, quand je reverrai la compagne trop mûre d'une demoiselle -très jolie parler, à l'oreille du souverain, dans un restaurant des -Champs-Élysées, je penserai à cette vitrine-ci, et je n'aurai plus -envie de rire... - ---Nous avons aussi du bien bel ivoire... me dit l'homme en redingote, -en me reconduisant jusqu'à la porte. - - - - -Remords. - - -Je m'aperçois que moi, qui reproche si amèrement aux Français leur -ironie agressive et leur injustice envers les autres peuples, je viens -de me montrer bien français envers les Belges. - -Parce qu'ils ont Bruxelles? - -N'avons-nous pas Toulouse? N'avons-nous pas l'esprit de Toulouse qui -caricature l'esprit de la France, au moins autant que l'esprit de -Bruxelles, celui de la Belgique? - -Les Belges, sans doute, ont des ridicules, comme nous en avons, comme -en ont tous les peuples. Ils ont aussi des qualités, des vertus, que -beaucoup n'ont pas, et que je souhaiterais aux Français, si orgueilleux -de leurs frivolités et de leurs vaines richesses. Ils travaillent. -Ils savent réveiller les vieilles cités de leur torpeur ancienne. -Même Bruges sort, enfin, de son long silence mystique. Le bruit des -marteaux, le sifflement des usines dominent aujourd'hui le chant de ses -carillons et le chuchotement mortuaire de ses béguinages. En dépit de -toutes ses tares religieuses, un frémissement de vie nouvelle secoue -et anime ce petit pays. Enfin M. Edmond Picard et M. Camille Lemonnier -ne sont pas plus la Belgique, que M. Drumont et M. Bourget ne sont la -France. - -Et puis, je n'oublie pas que j'aime Maurice Mæterlinck, que j'aime -Émile Verhaeren, que j'ai aimé Franz Servais, le doux et tendre -Rodenbach. Et de ce dernier voyage dans Bruxelles, et de tout ce que -j'y ai rencontré, de tout ce que j'y ai coudoyé, je les aime plus -encore et les admire avec une foi plus haute. Ils ne doivent rien à -la France, qui, au contraire, fut heureuse de les accueillir, de les -honorer et de s'en honorer. Et Bruxelles, dont ils ne sont pas, dont -ils ne pouvaient pas être, qu'ils ont traversé en passant, ne leur a -rien enlevé, non plus, de leur génie. Ils sont de chez eux, car ils ont -su incarner dans leurs œuvres si différentes, avec une force et une -grâce très rares, l'âme même des pays où ils sont nés. - -Mæterlinck, je l'ai retrouvé à Gand, au bord du canal, et j'ai -retrouvé aussi, dans les eaux mortes du canal, tous les mirages, tous -les reflets, toutes les féeriques mélancolies de sa jeunesse. Et, dans -le jardin de la maison familiale, j'ai revu la ruche, d'où partirent -les divines abeilles, qui allèrent butiner les belles fleurs de sagesse -et de vie. - -Verhaeren, j'ai entendu sa voix éloquente, son verbe emporté, dans le -vent qui souffle sur les dures plaines de l'Escaut... et j'ai cueilli, -aux vieilles portes des demeures flamandes, aux vieux bahuts flamands -de ses villages, ses beaux vers sculptés d'une gouge si sûre, d'un -ciseau si puissant et si passionné. - -J'ai cherché, comme s'il était encore vivant, Franz Servais, dans la -campagne abondante des environs de Hall et les tristes rues d'Ixelles. -Je l'ai entendu rire joyeusement, et s'attarder à parler de la musique -de Liszt, et de la part d'inspiration flamande qu'il y a dans celle -de Beethoven, et, une fois encore, de cet admirable poème de _Jeanne -d'Arc_, qu'il allait noter et qu'il a remporté. - -Et j'ai surpris Rodenbach dans une vieille maison dentelée de Bruges, -aux intimités silencieuses, assis, derrière ce transparent qui vaporise -les figures, écoutant chanter les carillons, et pleurer l'âme des -hommes, regardant glisser les cygnes sur les eaux bronzées du Lac -d'Amour... - -Ils sont de chez eux, parce qu'il faut toujours à la pensée un point -d'appui, un tremplin sûr, pour, de là, s'élancer et se disperser à -travers l'humanité. Ils sont de chez eux, et ils sont de chez nous, et -ils sont de partout, comme ces êtres privilégiés qui ont su donner une -vérité, une émotion, une forme éternelle de beauté au monde qui s'en -réjouit... - - * * * * * - -Et peut-être que ma mauvaise humeur--qu'ils me pardonneront pour -l'amour de Mæterlinck, de Verhaeren, de Franz Servais et de -Rodenbach--tient uniquement à ce fait puéril, que nous avons été -forcés de gravir et dégringoler trop souvent, malgré nous, la rue -Montagne-de-la-Cour, et de tourner, beaucoup plus longtemps que nous -n'aurions voulu, dans les bois de la Cambre... Il n'en faut pas plus... - -À peine, en effet, au bout de huit jours, avions-nous achevé de -circuler dans Bruxelles, qu'au moment de partir, en plein boulevard -Anspach, nos quatre pneus éclatèrent à la fois. - -J'ai tout de même pensé, en dépit de mes remords, que ça avait dû être -de rire. - - - - -ANVERS - - - - -Vers le port. - - -Un monsieur avait fait je ne sais quoi de contraire aux lois de la -Principauté de Monaco; car il n'y a pas seulement que des roulettes -et des cocottes, dans la Principauté de Monaco, il y a aussi--la -justice me pardonne!--des lois. Peut-être, ce monsieur avait-il eu -l'indiscrétion de gagner une trop grosse somme au Trente-et-quarante; -peut-être s'était-il permis de mettre en doute les vertus princières de -l'océanographie; peut-être avait-il attribué un caractère expiatoire -aux appareils sismographiques, dont la générosité du Prince a doté -chaque coin de rue, à Monte-Carlo. Toujours est-il, qu'un matin il vit -entrer dans la chambre de son hôtel le commissaire de police, qui, -solennellement, au nom de Son Altesse Sérénissime, lui signifia un -arrêté d'expulsion. Après quoi, le commissaire, selon l'usage, ajouta: - ---Vous avez vingt-quatre heures, pour gagner la frontière. - -Le monsieur répliqua, en souriant: - ---Oh!... cinq minutes me suffiront... - -Il n'y a guère plus de distances en Belgique qu'en Monaco. Ce qui fait -qu'ici on y est plus sensible, c'est l'état chaotique de la vicinalité. - -Et j'invoque Léopold, avec quelle ferveur! - ---O Léopold, supplié-je, souverain maître de la Commission, du Courtage -et de la Banque, Prince du Négoce, Roi d'affaires et des affaires, -incomparable Business king, toi qui comprends si bien, pour ton propre -compte, toutes les nécessités économiques de la vie moderne, Roi vert -galant, qui, si bien aussi, sais semer l'or et les roses sur toutes -les routes de Cythère, ne pourrais-tu distraire quelques-uns de tes -scandaleux profits sur les sables d'Ostende et les nègres du Congo, en -faveur de tes routes métropolitaines, qui vous rompent côtes et reins, -aussi cruellement que les phrases artistiques de M. Edmond Picard vous -meurtrissent le cerveau? - - - - -Vaine prière. - - -Même il me semble qu'une voix ironique, une voix bien connue des -cabinets particuliers de chez Paillard, me répond: - ---Pourquoi veux-tu que je donne des routes à ces Belges dont je suis -le Roi toujours absent?... Fais comme moi... Les routes de France sont -magnifiques... - -Alors, nos quatre pneus, sur les injonctions énergiques de Brossette, -ayant fini de rire, nous filons sur Anvers. Ai-je besoin de répéter que -ce sont toujours les mêmes pavés, en vagues de pierre dure?... Mais, -au risque de casser nos ressorts et d'éventrer notre carter sur ces -rudes obstacles, nous faisons, dans la joie de quitter Bruxelles, du -cinquante-cinq de moyenne. Il nous faudra trois quarts d'heure pour -atteindre Anvers... Et pourtant je m'irrite que le moteur ne tourne pas -assez fort et que de la campagne flamande, qui, de sa fertilité plate, -nourrit un peuple industrieux, les arbres, les maisons basses, les -verdures noires, les petits villages coloriés et réguliers, ne passent -pas assez rapidement, au gré de mon désir, impatient d'un port... - -Près de Malines, ô joie! des équipes d'ouvriers travaillent à enlever -les pavés... Nous allons dorénavant, je suppose, rouler sur la soie -élastique d'un macadam tout neuf... Et, voilà que, brusquement, une -violente secousse nous a jetés les uns contre les autres. La voiture -s'est enfoncée, jusqu'aux moyeux, dans un bourbier. Elle rage, gronde -et fume, impuissante... Une conduite d'eau, crevée, a, en cet endroit, -amolli, affaissé le sol, et transformé la route en un lac de boue -gluante et profonde... Il nous faut l'aide, un peu humiliante, de deux -chevaux, tirant à plein collier, pour arracher la voiture de cette -fondrière... - -Et les pavés reprennent leurs ondulations suppliciantes... - -Ah! ces routes!... ces routes! - -Heureusement que la bonne C.-G.-V. est résistante à miracle, et si bien -assemblée, que pas un boulon ne manque, après ce raid audacieux... pas -un n'est desserré... Furieuse d'avoir dû demander du secours au cheval, -on ne peut pas la maîtriser. Il y a des moments où elle ne tient plus -au sol... Elle vole, vole dans l'air comme un ballon... Nous serons au -port, dans quelques minutes... à moins que nous ne soyons, gisant sur -la route, broyés et le ventre ouvert!... - - - - -Un port. - - -Spectacle merveilleux que celui d'un grand port et toujours nouveau! -Monde effarant où tout l'univers tient à l'aise entre les docks d'un -bassin, où, dans un prodige de couleur, s'entre-choquent les réalités -implacables de l'argent, du commerce, de la guerre, et les féeries les -plus délicieuses! Masses noires et roulantes qui portent dans leurs -soutes l'imagination, le génie, la fécondité, l'ordure, les richesses, -la mort de toute la terre!... Tumulte, sur les eaux clapotantes, des -petits remorqueurs enragés et des lourds chalands, autour desquels les -mouettes blanchissent et jaillissent, comme des flocons d'écume autour -d'un récif! Sur les quais, parmi les ballots, les tonnes de graisse -et de saindoux, les laines et les peaux, aux odeurs de pourriture, -grouillement des torses nus, ployant sous le faix, et des pauvres -gueules contractées de fatigue et de révolte! Travail des machines -qui, sans cesse criant, soulèvent et promènent dans l'espace, au bout -de leurs bras de fer, les charges pesantes, molles comme des ruées!... -Silhouettes légères, aériennes, des voilures, des mâtures.--«Tes -cheveux sont des mâtures... Ta robe glisse sur la pelouse du jardin, -comme une petite voile rose, sur la mer...» - -Et entre tout cela qui grince, qui halète, qui hurle et qui chante, -l'entassement muet d'une ville, et la vaporisation, dans le ciel, de -coupoles dorées, de flèches bleues, de tours, de cathédrales, d'on ne -sait quoi... Au delà, encore, l'infini... avec tout ce qu'il réveille -en nous de nostalgies endormies, tout ce qu'il déchaîne en nous de -désirs nouveaux et passionnés! - - * * * * * - -Il n'y a pas de port dont je ne sois touché... Même, les tout petits -m'enchantent qui sont perdus, comme des nids de courlis, au fond -rocheux des criques, et d'où à peine une barque met à la voile... Mon -cœur saute et bondit dans les grands... Les fleuves qui sont humains -s'y unissent à la mer surnaturelle. - -Les plus grandes villes me sont presque toujours de très petits mondes -fermés... Un moment vient bien vite où je m'y sens en prison... et m'y -cogne aux murs... J'étouffe dans la montagne; son atmosphère m'est -irrespirable, ses nuages, qui dérobent toujours la vue des cimes et le -ciel, m'écrasent comme de lourdes, comme d'épaisses plaques de plomb. -La forêt m'étreint le cœur, m'angoisse, me serre la gorge jusqu'au -sanglot... Je ne puis supporter cette sorte de terreur religieuse -qu'elle accumule sous ses voûtes et qui emplit ses ténèbres, où, -parfois, des bêtes nocturnes hurlent à la mort... - -Mais il n'est pas de quai, de jetée, de môle, d'embarcadère, il n'est -pas, comme ils disent ici, de _piers_, au long desquels des bateaux -se balancent, où je ne me sente vraiment au bord de l'univers, et -joyeux, et libre, et léger... Les coups de sifflet qui font vibrer les -vitrages des gares, même gigantesques, ne sont que des avertissements -sans éclat; ils ne parlent pas assez à mon imagination... L'appel des -sirènes a une autre signification, une autre éloquence, une portée -plus haute. Quand il s'amplifie dans les ports, il a la sonorité, la -profondeur, l'émotion poignante des nouvelles qui arrivent du bout du -monde, et, chaque fois que j'en ai entendu durer les accents, j'ai -entendu leur répondre, du plus lointain de moi, mon avidité insatiable -des mers inconnues, des paysages de feu et de glace, des flores, -des faunes, des humanités que je voudrais connaître et que je ne -connaîtrai, sans doute, jamais. - -Le chant des sirènes enfièvre, jusqu'au délire, ma curiosité du monde -entier... - - - - -Bateaux. - - -Mais l'aspect seul des bateaux me donne une satisfaction complète et -plus douce. - -Je les aime tous. - -C'est la plus hardie des machines humaines, celle qui a naturellement -le plus d'élégance. Je pense souvent, avec tendresse, à l'âme intrépide -et charmante de celui--dont l'histoire n'a pas retenu le nom--qui, un -jour, assis au bord d'un étang et voyant voguer sur l'eau une adorable -petite sarcelle à tête rouge, inventa la barque. - -Ah! il eut raison de l'inventer, la barque, ce gentil inconnu, car je -crois bien que c'est moi qui l'eusse inventée, tant je l'aime... Et -qu'on ne se récrie pas!... J'ai bien, étant enfant, sans connaître un -mot de physique et de géologie, sans rien savoir du fameux principe des -vases communicants, inventé les fontaines jaillissantes. Et comme, tout -heureux, avec la foi candide de l'ignorance, je tâchais d'expliquer, -sommairement, cette découverte à mon professeur: - ---Mais c'est le puits artésien!... s'écria celui-ci, avec une -expression de pitié méprisante que je n'oublierai jamais... Petit -imbécile, va!... Et Moïse, qui faisait jaillir les eaux, dans le -désert, du bout de sa baguette? Qu'en fais-tu, de Moïse?... Et la -poudre, l'as-tu aussi inventée, la poudre?... Tu me copieras mille fois -cette phrase: «J'ai inventé les puits artésiens.» - -C'est à ce pensum, sans doute, que je dois de ne pas avoir, plus tard, -inventé la poudre... J'eus trop de honte. - - * * * * * - -Le goût que j'ai pour l'auto, sœur moins gentille et plus savante de -la barque, pour le patin, pour la balançoire, pour les ballons, pour la -fièvre aussi quelquefois, pour tout ce qui m'élève et m'emporte, très -vite, ailleurs, plus loin, plus haut, toujours plus haut et toujours -plus loin, au delà de moi-même, tous ces goûts-là sont étroitement -parents... Ils ont leur commune origine dans cet instinct, refréné par -notre civilisation, qui nous pousse à participer aux rythmes de toute -la vie, de la vie libre, ardente, et vague, vague, hélas! comme nos -désirs et nos destinées... - - * * * * * - -La locomotive qui me fut chère, jadis, je ne l'aime plus. Elle est sans -fantaisie, sans grâce, sans personnalité, trop asservie aux rails, -trop esclave des stupides horaires et des règlements tyranniques. Elle -est administrative, bureaucratique; elle a l'âme pauvre, massive, sans -joies, sans rêves, d'un fonctionnaire qui, toute la journée, fait les -mêmes écritures sur le même papier et insère des fiches, toujours -pareilles, dans les cases d'un casier qui ne change jamais. Sur ses -voies clôturées, entre ses talus d'herbe triste, elle me fait aussi -l'effet d'un prisonnier, à qui il n'est permis de se promener que dans -le chemin de ronde de la prison. - -Trop gauche pour plier ses grossiers assemblages, ses articulations -raidies, à la jolie courbe des virages, trop lourde, trop vite -essoufflée pour escalader les pentes, elle s'enfonce, pour un rien, -dans les tunnels, comme un rat peureux dans les ténèbres de son terrier. - -Elle n'est pas si vieille pourtant, et ce n'est déjà plus rien. De même -que tant de formes régressives, qui ne correspondent plus aux besoins -de l'homme nouveau, elle doit fatalement disparaître... Mais dans -combien de siècles? - -Soyons justes envers elle. Elle eut son heure de gloire, et, quand on -va de Zurich à Innsbrück, traîné par elle, à travers les hardis défilés -de l'Arlberg, sa gloire dure encore. Il est vrai que la plus grande -part en revient aux ingénieurs audacieux qui surent tailler, pour elle, -dans la roche, au flanc des gorges, des chemins là où jadis n'osaient -pas s'aventurer les chamois et les pâtres... - - * * * * * - -L'homme ne s'est vraiment surpassé que quand il a construit des -machines qu'il a pu douer de la vertu de se mouvoir librement, à -l'heure de son besoin, à la minute même de son caprice. - -Telle, l'auto. - -Les ballons que je connais mal, presque aussi mal que M. Santos-Dumont, -mais beaucoup mieux que M. Lebaudy, font encore trop songer aux bêtes -disproportionnées, où la nature bégayait ses essais d'expression. Ces -monstres d'avant l'histoire, dont nous avons encore une survivance, -de plus en plus déchue, parmi ces curieux animaux qu'on appelle les -nationalistes (voir Millevoye, Déroulède), devaient faire de grands -bonds inutiles, et leur stupidité seule les empêchait de s'étonner de -leur maladresse énorme. - -L'auto, elle, commence à prendre toute la beauté souple des êtres -construits raisonnablement, raisonnablement équilibrés, et dont les -organes répondent aux nécessités des fonctions. - - * * * * * - -Ici, pourtant, indignons-nous un peu. - -Il y a d'irritants imbéciles, assez dépourvus d'imagination et de goût, -pour jucher sur un châssis de voiturette je ne sais quelle singerie -de chaises à porteurs; d'autres, non moins irritants et non moins -imbéciles, que hantent orgueilleusement des réminiscences de carrosses -vitrés, conservés dans les armeries royales, et que l'on vit encore, il -y a quelques années, servir aux carnavaleries des hippodromes... Il y -a des autos, grossièrement accroupies comme des Bouddhas, boursouflant -de hideuses bedaines sur des membres grêles d'insectes... Il y a eu, il -reste des radiateurs mal attachés que l'auto semble perdre, en route, -comme un pauvre cheval de corrida, ses intestins... Il y a des capots -parcimonieux, qui n'enferment pas tout le moteur et font croire à de -l'inachèvement. Il y en a, il y en a même beaucoup, qui ressemblent à -des garde-manger ambulants, d'autres à des cercueils déjà rongés des -vers, d'autres encore à de menus monuments funéraires, prématurément -édifiés pour y recevoir les membres mutilés de leurs infortunés -conducteurs... et encore d'autres, dont l'ambition peu éclatante, se -borne à simuler, en vue d'on ne sait quelle analogie, un modeste tuyau -de poêle couché... Il y en a dont l'emphase, tout italienne, et nous -l'avons vu, toute bruxelloise, est comique à développer l'envergure -d'une cloche à gaz autour de chambres vides où ne détonne pas seulement -la puissance de huit chevaux de fiacre. Il y a aussi des voitures -qui, au repos, paraissent logiques, stables, depuis l'avant courbé -à souhait, jusqu'à l'arrière arrondi en poupe de chaland, et qui, -quand la machine les emporte, sursautent, tressautent, se désunissent -et ferraillent lugubrement, de ce fait seul que leur maître, mal à -propos ambitieux, n'a pas compris l'irréparable faute d'équilibre et -de goût qu'est un porte-à-faux. C'est le même, entrepreneur enrichi, -commissionnaire heureux, qui croit étaler un faste seigneurial, en -installant au volant de son auto un mécanicien rasé, botté, sanglé, -affublé dérisoirement d'un haut de forme, d'une livrée de cocher -resplendissante et obscène... - -Quant à la voiture électrique, elle n'est qu'un leurre, ne sachant pas -encore où loger sa force... - -Et je n'ai pas un lit où reposer ma tête... - - * * * * * - -Mais, enfin, il faut bien le dire, une forme s'établit, surtout en -France, qui a ce qu'il convient pour nous satisfaire. - -Si je suis sensible, par exemple, à la belle ligne, à la belle courbe, -si pleine, si modelée, si parfaitement harmonieuse du capot de la -Charron, c'est qu'il enferme toute la machine et lui applique son -épiderme exact. Je ne le suis pas moins à l'agencement du moteur, à -l'enroulement étudié des volutes de cuivre, au quadruple embranchement -de l'admission si pratiquement mécanique et si joliment ornemental, -à tout le dispositif assemblant les métaux les plus propres à leur -objet, à la distribution anatomique des pièces qui, non seulement, fait -vivre le moteur et captive sa fougue, mais encore lui donne une beauté -véritable. - -Oui, une beauté, cher monsieur Mauclair de la Lune... - -S'il y a une beauté des êtres et des objets qui soit n'importe quoi -d'autre que le fait de répondre pleinement, exclusivement, à leur -destin ou à leur emploi... alors, monsieur Mauclair, je suis comme -vous, je ne sais pas ce que c'est que la beauté. - -L'esthétique des objets d'art est infiniment plus mystérieuse et, par -conséquent, infiniment plus confuse... Mais c'est le propre de toute -magie qu'il lui faille un grimoire. - - * * * * * - -Entre les machines que la sensibilité, que l'imagination de l'homme a -créées pour s'affranchir de ses mille servitudes et se rapprocher de -l'élément, c'est donc la barque et l'auto que je préfère. - -Emporté par l'une ou par l'autre, je goûte la même volupté cosmique; -la même ivresse m'exalte... À leur bord, je suis au bord de l'espace. -Chaque tour de roue, comme chaque coup de l'hélice, ou le simple -effort de la voile, sous la poussée du vent, multiplie à l'infini -les circonférences d'air ou d'eau, concentriques à mon regard, -avec sa portée pour rayon, et leur addition vertigineuse fait ma -notion de l'espace mouvant.. Alors, peu à peu, j'ai conscience -que je suis moi-même un peu de cet espace, un peu de ce vertige... -Orgueilleusement, joyeusement, je sens que je suis une parcelle animée -de cette eau, de cet air, une particule de cette force motrice qui fait -battre tous les organes, tendre et détendre tous les ressorts, tourner -tous les rouages de cette inconcevable usine: l'univers... Oui, je sens -que je suis, pour tout dire d'un mot formidable: un atome... un atome -en travail de vie... - - * * * * * - -Il m'enchante que les formes de l'auto et de la barque s'apparentent; -que le vent coupe, en marche, les mots toujours si inutiles, comme la -mer impose le silence; que marin et chauffeur n'aient pas en commun que -le goût de se taire, qu'il leur faille encore, à l'un, au volant de sa -machine, comme à l'autre, à la barre de son navire, le même esprit de -décision rapide devant l'obstacle soudain qui se dresse, la même froide -tranquillité devant la mort. Et il me plaît que, dans leurs yeux, -l'observation continue des espaces approfondisse la même qualité de -couleur, aiguise la même sûreté de vision... - -Et la sirène dans la campagne, la sirène dans la montagne, presque -aussi émouvante que sur la mer et dans les ports, la sirène dont -l'avertissement prolongé apprend aux bêtes peureuses, aux villages en -émoi, aux voitures somnolentes, aux humanités hostiles, que les routes -sont faites pour que tout y passe, même la tempête, même le progrès, -qui est une tempête, puisqu'il est une révolution! - - - - -La ville. - - -Après avoir longtemps longé les méandres de la Senne--la route et l'eau -se fuyaient, se rattrapaient, comme des enfants se poursuivent en -jouant--après avoir traversé quelques petites villes indifférentes, des -villages presque morts, une campagne triste et noire, toute grondante -de vent, après avoir brûlé Malines et ses fondrières de boue, franchi -les forts qui défendent Anvers, ralenti dans les faubourgs, nous ne -nous sommes arrêtés qu'au milieu de la ville, place de Meir, pour -déjeuner. - -Si l'on devait juger de la beauté d'une ville, par l'excellence de -ses restaurants, Anvers serait bien en dessous de Bruxelles. À Anvers -qui, pourtant, est extrêmement riche, où la vie bourgeoise est, -dit-on, intense et fastueuse, où, tous les jours, arrivent quantité -de voyageurs, pour de là se disperser aux quatre coins du globe, les -restaurants sont quelconques, les hôtels aussi. Pas de confortable, pas -de luxe; le nécessaire à peine. Des repas vite préparés, vite avalés, -et l'on s'en va. On dirait à voir leur agitation que les Anversois -n'ont pas le temps de manger. Agitation moins badaude, moins musarde, -moins bavarde, moins littéraire, plus expressive qu'à Bruxelles. - -La place de Meir est noire de monde en mouvement. Foules pressées qui -ne s'attardent pas aux boutiques, aux menus incidents de la rue, qui -se croisent, se mêlent, disparaissent, et se reforment sans cesse... -Elles vont au travail, aux affaires... Cela rappelle, avec moins de -fébrilité trépidante, l'activité de Londres, dans les rues de la -Cité, ou, mieux, celle plus calme, plus pesante de Berlin, dans la -Friedrichstrasse. Peu de caractère dans les types, au premier abord. -En vain, je cherche, parmi les femmes, les beautés grasses, les -beautés blondes, la luxuriance, l'épanouissement lyrique des chairs de -Rubens... Mais cela ne se voit pas tout de suite, cela se voit surtout -au village, à la campagne, au seuil des portes, et j'ai remarqué, à -quelques exceptions près, que les villes, surtout les villes de travail -et de richesses, qui, comme Anvers, sont des déversoirs de toutes les -humanités, ont vite fait d'unifier, en un seul type, le caractère des -visages... Il semble maintenant que, dans les grandes agglomérations, -tous les riches se ressemblent, et aussi tous les pauvres. - -Il ne faut pas grand'chose pour que la badauderie reprenne le dessus, -en cette foule qui paraît si affairée. Il suffit d'une automobile, -arrêtée devant un restaurant. Dois-je croire qu'il y ait ou qu'il -passe, à Anvers, si peu d'automobiles, que la nôtre y soit un -spectacle à ce point nouveau, ou si rare? Ce serait surprenant. Elle -fait sensation, il n'y a pas à dire; elle fait même scandale. On la -regarde, avec une sorte de curiosité troublée, comme une bête inconnue, -dont on ne sait si elle est douce ou méchante, si elle mord ou se -laisse caresser. Des gamins, d'abord, comme partout, puis des femmes, -s'approchent, s'interrogent d'un regard à la fois inquiet et réjoui. -Cela forme déjà un groupe nombreux qui se tient encore à distance de la -machine, respectueusement... Chacun se dit: - ---Si, tout d'un coup, elle allait rugir, partir, se ruer sur nous!... - -Puis, au bout de quelques minutes, c'est une véritable foule qui, -d'instant en instant, grossit, grossit. On s'enhardit jusqu'à la -toucher, jusqu'à vouloir faire jouer la manette des vitesses, celle du -frein, la pédale d'embrayage, jusqu'à soulever les ouvertures du capot. -Bientôt, on ne distingue plus les têtes confondues, on ne voit que des -ondulations, des remous, une surface mouvante, houleuse, d'où s'élèvent -des murmures... - -Brossette a fort à faire. Je crains qu'il ne laisse échapper quelque -parole trop vive, quelque geste inopportun. Et alors que va-t-il -arriver? On ne sait jamais avec les foules, plus impressionnables, plus -nerveuses, plus folles que les femmes. Lui-même, autant que sa machine, -est l'objet de la curiosité générale. Comme le vent était froid, ce -matin, il a endossé sa peau de loup. Et cette peau de loup, sur le dos -d'un homme, étonne prodigieusement. Les uns rient et se moquent, les -autres se scandalisent, d'autres encore ont presque peur. On n'a jamais -vu une créature humaine habillée comme une bête... Tous, ils veulent -tâter la peau, pour voir si elle est vivante, passer leurs mains sur -les poils, pour voir si vraiment ces poils sont bien les poils de cet -homme étrange et fabuleux... Un loustic, au milieu des rires, demande -à Brossette s'il mange des vaches et des moutons vivants, et pourquoi -il ne marche pas à quatre pattes, comme un chien, au lieu de faire -le beau, sur deux, comme un homme... Ah! enfin! l'esprit parisien, -je le retrouve donc sur ces bords de l'Escaut, qui furent nôtres... -Je le retrouve en toute sa pureté traditionnelle de misonéisme et de -blague... Et je le retrouverai bien mieux encore, ce soir, au théâtre, -dans une revue satirique: _Tout Anvers à l'envers_, qui semble, -obscénités en moins, avoir été composée, écrite, mise en scène par un -monsieur de Gorsse du crû... Et c'est probablement tout ce qu'Anvers -a gardé de nous, de notre influence si courte, de notre domination -si éphémère, bien que Lazare Carnot, qui le gouverna, n'eût point -la réputation d'un esprit très parisien, ni d'un vaudevilliste des -boulevards extérieurs... - -Je ne sais comment tout cela va finir, comment nous allons pouvoir -remonter en voiture, au milieu de cette foule qui semble toujours -grossir, grossir, et qui devient plus nerveuse. Je m'en inquiète auprès -du patron du restaurant... Il est souriant, empressé, fier de nous -recevoir dans son établissement. Il me dit: - ---Rien... rien... ne craignez rien... Ils s'amusent... Ils n'en voient -pas souvent... ou alors de toutes petites machines de rien du tout... -vous comprenez?... Braves gens... braves gens... - -Et, se grattant la tête, il ajoute avec une grimace: - ---Tout de même... votre mécanicien ferait bien de retirer ça... -oui... enfin... sa peau, là!... Ah! sa peau!... C'est cette peau, -voyez-vous... c'est cette peau... - -Il sort, agite sa serviette, dit quelques paroles à la foule, puis, à -un moment donné, comme il se trouve tout près de Brossette, il ne peut -s'empêcher, lui aussi, avec combien de précautions cérémonieuses et -comiques, de toucher cette peau, de palper cette peau... Ah! cette peau! - -Cette curiosité, parfois gênante, ne va plus nous quitter désormais... -Elle nous suivra, dans toute la Hollande, sauf à Amsterdam, à La Haye, -et elle atteindra son paroxysme à Volendam où, pourtant, les hommes, -des colosses à la face de brique, au regard doux, sont coiffés de hauts -bonnets de fourrures, comme des Tcherkesses... - - * * * * * - -Je n'aime plus les vieilles villes, ni les vieux quartiers puants des -vieilles villes, ni les vieilles ruelles obscures qui dégringolent -les unes dans les autres, ni les vieux pignons gothiques où s'exerce -l'érudition hebdomadaire des sociétés d'art départemental qui, le -dimanche, s'en vont grattant et regrattant les portes jadis sculptées, -les chambranles et les poutres aux historiages disparus... Je n'aime -plus les vieux porches s'ouvrant sur des cours en ruine qui ne virent -jamais le soleil et, des fleurs, ne connurent que la mousse et le -lichen... Et je n'aime plus les vieux ponts sous lesquels dorment des -eaux noires et putrides. Si le pittoresque m'en plaît tout d'abord; -si je suis tout d'abord séduit par le dessin souple et compliqué de -ces arabesques, par cette patine, faite de crasses accumulées, que le -temps polit et modela; si ce faux «sentiment artiste» que je dois à une -éducation régressive, me retient quelques minutes devant ce spectacle -de la détresse, de la déchéance et de la mort, un autre sentiment--un -sentiment de révolte et de dignité humaine--m'en éloigne bien vite -avec horreur. Car j'y vois le triomphe de l'ordure, de la maladie, -de la paresse, où croupit toute la poésie du passé, où s'étiolent -misérablement les réalités du présent... - -Est-ce curieux, est-ce décourageant, cette persistance de la poésie -à n'aimer que ce qui est morbide, ce qui est vieux, ce qui est mort, -et à condamner, au nom d'une beauté imbécile et stérile, le jeune et -magnifique effort que font les hommes d'aujourd'hui, pour soumettre à -une domination créatrice l'élément indompté et toutes les farouches -forces que la nature n'employait qu'à la destruction? - -Quand vous franchissez les gorges de la Romanche, et que vous -apercevez, tapie sur le bord du torrent, au fond d'un abîme de -roches, cette toute petite usine qui a capté la chute d'eau, qui -l'a transformée en énergie motrice, en lumière, en source infinie -de travail qu'elle distribue par des réseaux de fils de cuivre, à -travers tout un vaste pays, est-ce que vous n'éprouvez pas une émotion -autrement poignante, est-ce que vous ne sentez pas une poésie autrement -grandiose que devant quelques pierres effritées? - -Mais non, la poésie nous tient et nous tiendra encore longtemps, car -elle fait partie des éléments qui constituent notre race latine et -catholique. Et voyez. Dès qu'il s'agit de jeter bas un pâté de vieilles -maisons pourries, de mettre la pioche dans des ruelles emplies de -l'ordure des siècles, pour y faire pénétrer l'air, la lumière, la -santé, alors ce ne sont que protestations, cris, fureurs. Des sociétés -de protection artistique, historique, se forment, des commissions -bourdonnent et travaillent, les journaux se livrent aux propagandes -les plus folles, s'excitent l'un l'autre, le radical, le socialiste, -le royaliste, à préserver, contre ce qu'ils appellent un acte de -vandalisme, ce qu'ils appellent aussi les trésors de notre patrimoine -national. Finalement, l'administration recule devant le danger -électoral qu'il y a toujours, en France, à tenter d'accomplir une -œuvre d'assainissement. Pour honorer la poésie, l'art et l'histoire, -elle conservera ces redoutables foyers d'infection. Elle fera mieux: -elle nommera, pour les conserver, un conservateur. - -Ah! je me demande souvent, malgré toute mon admiration pour la -splendeur de son verbe, si Victor Hugo ne fut point un grand Crime -social? N'est-il pas, à lui seul, toute la poésie? N'a-t-il pas gravé -tous nos préjugés, toutes nos routines, toutes nos superstitions, -toutes nos erreurs, toutes nos sottises, dans le marbre indestructible -de ses vers? - - * * * * * - -Je ne vous mènerai donc point dans le vieil Anvers, pas même au Musée -Plantin, où nous laisserons ces ribambelles d'Anglais parcourir -interminablement les interminables galeries, en écoutant le gardien -raconter la vie et les travaux de cet imprimeur fameux, comme ils -écoutèrent le guide qui leur fit compter, sur les doigts, les échos non -moins fameux des grottes de Han, et aux champs de bataille de Waterloo, -l'historien médaillé qui leur enseigna l'histoire de Napoléon, enfin -vaincu par les Belges. Brûlons aussi la cathédrale où je m'irrite -que Rubens s'ennuie, sur ces murs sombres et froids, derrière ces -rideaux tirés de lustrine verte, autant qu'au Jardin Zoologique, ces -pauvres condors, qui, pour faire plaisir à Leconte de l'Isle, et pour -authentifier ses vers, dorment, non plus dans l'air glacé des Andes, -mais dans leurs cages, - - ... les ailes toutes grandes. - -Et nous irons, si vous voulez, au Musée, une autre fois, le jour -prochain peut-être, où je me sentirai disposé à vous confier mes -rêveries sur Rubens, sur ce Rubens abondant, éclatant, magnifique, dont -M. Ingres--ô ma chère Hélène Fourment!--écrivait qu'il n'était que le -«boucher ivre», le charcutier tout barbouillé de graisse et de sang, de -la peinture. - -Traversons rapidement, sans trop nous y arrêter, la ville neuve, ses -larges voies vivantes et remuantes, ses jardins que la Hollande, -toute proche, embellit de ses plus belles tulipes, de ses plus beaux -narcisses; filons sur les boulevards, vite, vite, car rien ne m'y -retient. Il me tarde d'être au port d'où m'arrivent déjà, à pleines -bouffées, les bonnes, les fortes, les délicieuses les enivrantes odeurs -de salure et de coaltar. - - -**Anvers est une grande ville. Ce serait même la seule véritable grande -ville belge, si ce n'était, en réalité, une ville allemande. Allemands, -tous les gros armateurs, les gros banquiers, les gros marchands, -les ingénieurs; allemandes, les maisons de courtage, les maisons -d'arbitrage, les compagnies d'assurances maritimes, de navigation, -d'émigration; allemand, tout ce qui entreprend quelque chose et -travaille à s'enrichir, tout ce qui dresse un plan, lave une épure, -combine des chiffres, brasse les affaires et l'argent. - -Du moins, l'affirment avec ostentation, avec éclat, les enseignes -dorées qui resplendissent aux façades des maisons, et les maisons -elles-mêmes, les gares, certains monuments publics qui affichent cet -orgueilleux monumentalisme que l'Allemagne a pris à l'Amérique, et -dont l'Amérique, peu à peu, dote toutes les capitales modernes, sauf -Paris qui, artiste, élégant, arbitre du goût, s'obstine à multiplier, -en nos rues, l'aspect alourdi, parodique, d'un dix-huitième siècle de -pacotille et de caricature. - -C'est à Anvers, dans un immeuble d'affaires, que j'ai vu, pour la -première fois, en Belgique, ces ascenseurs allemands, sorte de -trottoirs roulants, perpendiculaires, que l'on prend en marche, que -l'on quitte en marche, et qui, sans s'arrêter jamais, mènent jusqu'au -toit et redéposent à la rue, dans un vertige, ces gens agités qui -accourent de la Bourse ou qui s'y ruent. - -Le Roi a obtenu des millions pour fortifier Anvers. Ces fortifications -ont de la prestance. Les Belges en sont très fiers. Ils prétendent que -la ville est imprenable. Le malheur est qu'elle est déjà prise. Je -veux croire que les uhlans auraient plus de peine à y pénétrer que dans -Nancy. Mais pourquoi feraient-ils cette folie inutile d'y pénétrer par -la force? Leurs familles y pullulent, y dominent, solidement installées -en des places où la garde civique ne les délogera pas facilement. - -Mais voici des rues noires, des chaussées que l'on dirait faites avec -de la poussière de charbon; des maisons crasseuses, saurées, une -foule de petits cabarets louches, de petites auberges borgnes, de -petites boutiques, d'étranges petits comptoirs, tassés les uns contre -les autres... tout un mouvement trépidant de tramways qui cornent, -de locomotives qui sifflent, de lourds camions... Et des figures -boucanées, des figures exilées, des figures d'autre part, de nulle part -et de partout... des entassements de sacs, des piles de caisses, des -barriques roulantes... et des douaniers, affairés, méfiants, martiaux, -qui, contre de pauvres choses mortes, lancent leurs sondes, comme des -baïonnettes, en vertu de ce principe que le commerce, c'est la guerre... - -Et tout cela sent la suie, le poisson salé, l'alcool, la bière, l'huile -grasse, le bois neuf, le vieux cuir et l'orange... - -Et voici les docks, par-dessus lesquels des vergues et des mâts se -balancent, le long desquels de grosses cheminées développent, sur le -ciel, la noire chevauchée de leurs fumées... et, de place en place, par -un échappement de lumière, entre de lourds madriers, entre de grosses -silhouettes sombres, voici clapoter, moutonner, les eaux jaunissantes -de l'Escaut. - -C'est le port. - - - - -Sur les Quais. - - -Moins joyeux et divers, moins bigarré que Marseille, le port d'Anvers -est presque aussi imposant--pas aussi féerique et sinistre--que le -monstre Hambourg. Mais il n'est qu'un Hambourg. - -Nul port n'a sa couleur extraordinaire, sa variété, son étendue, son -machinisme, ni ses puissantes avenues d'eau que bordent, jusqu'à -l'infini, comme d'immenses arbres d'hiver, les navires. Aucun n'a -ses venelles tortueuses, par où il se divise, se répand, en canaux -innombrables dans la ville, et longeant des parcs, des pelouses, des -palais, des talus fleuris, va rejoindre la belle nappe tranquille de -l'Alster. Aucun n'a ses recoins mouvants où l'Elbe, si difficile à -discipliner, s'infiltre, s'étrangle et rugit de ne pouvoir conquérir -toute la terre. Nulle part, ces colossales silhouettes imprévues, -ces îles flottantes, ces jardins magiques suspendus dans la brume, -ces énormes et interminables villes que sont les docks, et cette -impressionnante falaise rouge que font tout à coup surgir, dans le -brouillard, les hautes maisons de brique d'Altona. Nulle part, ces -nuits fantastiques qu'éclaire toute une prodigieuse constellation -d'astres signaux, de phares, de projecteurs, de feux électriques, -multicolores, de hublots embrasés... J'y ai, sur un petit yacht -très rapide de la Hamburg-America, voyagé tout un jour et tout un -soir, et je n'en ai vu qu'une partie infime. Nul grand port anglais -ne m'a donné, autant que Hambourg, la sensation écrasante, presque -douloureuse, du formidable... - -L'horloge monumentale de Saint-Pierre, à Beauvais, est si compliquée -qu'elle renferme quatre-vingt-dix mille pièces mécaniques, et ces -quatre-vingt-dix mille pièces sont mises en mouvement par un simple -petit poids de cuivre, qui pèse cinquante grammes... Ici, c'est un tout -petit homme, un tout petit et très vieux homme, presque aussi petit, -presque aussi vieux et guère plus lourd que le poids de l'horloge de -Beauvais, M. Ballin, dont le génie est l'âme motrice de ce gigantesque -instrument de diffusion commerciale. À lui tout seul, M. Ballin a plus -fait pour la grandeur, pour la richesse allemandes, que les canons -de de Moltke, les mensonges de Bismarck, l'universelle agitation de -Guillaume II. - - -**Après Hambourg, Anvers a de quoi aussi nous satisfaire et nous -divertir. - -On y débarque à quai des denrées du monde entier. Le double réseau du -chemin de fer et du fleuve canalisé y fait rythmiquement, comme aux -battements d'un organe d'échanges, l'échange des ballots de laine, -des métaux, de l'ivoire, contre les vêtements, les jouets et les -machines; des fruits, des plantes exotiques, des épices, des pétroles, -des tonnes de caoutchouc, des bois précieux, contre les calicots -coloriés, les parfumeries et les verroteries chères aux nègres... Des -vaisseaux frais, pimpants, partent gaiement, comme en sifflant d'aise, -et des coques boursouflées, exténuées, rongées par les fucus et les -pousse-pied, rentrent en geignant, qui vont aller s'étendre, dans les -bassins, pour se refaire... De même les marins... Ils sont partis, eux -aussi, la tête pleine de l'espoir de l'inconnu et des aventures... -Ils sont allés vers le prodige... Beaucoup sont restés... On en voit -qui reviennent qu'on ne reconnaît plus, qui ne reconnaissent plus -rien et personne... qui ne se reconnaissent pas eux-mêmes... Ils sont -étrangers. - - * * * * * - -Les ports sont l'image la plus parfaite, la plus exacte du rêve de -l'homme. Ils le contiennent, et ils l'emportent, tout entier, vers -toutes les chimères... Rêve de bonheur, espoir de fortune, oubli -des déchéances, illusion de l'aventure, rajeunissement des énergies -malchanceuses... Le départ fait joyeuses les pires détresses... car, -pour les malades, le remède n'est jamais là où ils souffrent... il est -là-bas... C'est qu'on a l'espace devant soi et pour soi... et, qu'ayant -l'espace, on a le temps aussi, et qu'au bout de l'espace et du temps -cela ne peut être que le bonheur... Le voyage est un engourdissement, -un sommeil que peuplent les songes heureux... Mais un rien vous -réveille et fait s'envoler les songes... Il suffit de la première forme -rencontrée en ce vague énorme qui vous berce; il suffit de la première -ville où l'on atterrit, du premier visage humain où se confrontent -à nouveau nos égoïsmes implacables... Et quand on arrive, c'est la -réalité qui vous reprend, partout... partout... partout!.... - - * * * * * - -Les membres que, de tous côtés, en grinçant, les grues agitent, -multiplient l'effort des bras humains. Les manœuvres, les dockers -aux poitrines velues, aux dos écrasés, aux yeux hagards, à la face -de bêtes fourbues, qui paraissent condamnés à quelque vain supplice -de l'antiquité, déchargent les cales, qu'ils vont remplir, pour les -décharger et les remplir, sans relâche. C'est à croire que les bateaux -ne font le tour du monde que pour occuper interminablement leur effort -de farouches Danaïdes. - - - - -Tapirs. - - -Il y a mieux qu'une odeur de mer sur ces quais... On y respire les -Iles et tout un fiévreux parfum d'Afrique. On voit passer des nègres -qui grelottent, des oiseaux qui secouent, parmi des cris rauques, une -infinité de couleurs, des troupes de singes, curieux, bavards, où nous -aimons toujours à mirer nos grimaces, des animaux de toute sorte. - -J'ai assisté au débarquement de vingt tapirs. Admirables bêtes et -bien modernes, quoique l'on sente qu'elles se sont arrêtées dans leur -évolution, dont l'idéal terminus est peut-être le porc et peut-être -l'éléphant. Ils ne paraissaient étonnés ni de la foule, ni de la -ville... Ils ne paraissaient étonnés de rien. Ils considéraient -tout avec une tranquillité pesante, une assurance impassible et -dure. On eût dit de vingt directeurs de banque--tout un conseil -d'administration--revenant d'un voyage d'études, d'une exploration -économique, et qui rentraient dans leurs bureaux, plus lourds -d'affaires nouvelles. - - - - -Minstrels. - - -Entourés de badauds, ouvriers, commis, petits marmitons de bord, deux -nègres... deux pauvres nègres, en habit noir, chapeau de haute forme, -comiquement cabossé, foulard rouge autour du cou. L'un dansait, -l'autre chantait. - -Il chantait: - - Dans mon pays, il y a des forêts, - Dans les forêts, il y a des arbres, - Dans les arbres, il y a des branches, - Dans les branches, il y a des oiseaux, - Et dans les oiseaux il y a une musique, -Une espèce de petite flûte qui fait: «Pipi... pipi... pipi...». - - - - -L'Évangéliste. - - -On m'a montré, assis sur une pile de bagages, devant un steamer -en partance, un compatriote. C'est un missionnaire. Barbu, botté, -sanglé de cuir, coiffé d'un trop hâtif casque colonial, la soutane -graisseuse et retroussée comme une capote de soldat, il s'initie au -mécanisme d'un revolver Browning, dont l'étui est fixé à sa ceinture, -près d'un chapelet à gros grains. Sa figure bronzée est énergique, -ses yeux rieurs sont très doux. Quand il rit, il ouvre une bouche de -scorbutique, toute noire et sans dents. Un brave homme, sûrement, et -qui a plutôt l'air d'un bandit que d'un apôtre... Cela me rassure. Je -l'aborde. Nous causons... Il part pour les îles Fidji... il emporte -avec lui toute une cargaison de gramophones. - ---Vous n'imaginez pas, me dit-il, comme ces bougres de nègres-là -sont bornés, têtus!... C'est curieux..., je ne peux pas arriver à -les évangéliser... J'ai essayé de tout... Rien... rien n'y fait... -Des murs... Le bon Dieu, la Vierge, saint Joseph, les joies du -Paradis?... Ah! bien oui... Ce qu'ils s'en foutent..., vous n'avez -pas idée... J'en ai vu des nègres, dans ma vie... j'en ai vu, mais de -ce numéro-là... jamais... Croiriez-vous que l'alcool, ou rien... c'est -kif-kif?... Et pourtant, Dieu sait si c'est une excellente méthode de -conversion!... Ah! parbleu, ils se saoulent comme des cochons... Et -puis, un point, c'est tout... Mécréants après comme avant... Ça, vous -savez, c'est inouï... c'est même unique... Alors, ce coup-ci... je vais -essayer le gramophone... Ma foi, oui!... Qu'est-ce que je risque? Il -paraît, du reste, que le gramophone opère de vrais miracles... J'ai, en -Afrique, un ami, à qui ça réussit merveilleusement... Et pas d'ennuis, -pas de fatigues... pas de catéchisation... Il rassemble ses nègres -autour de l'instrument, et au bout de la troisième plaque... pan... -ils sont chrétiens... La grâce, ça leur vient en écoutant chanter -le gramophone... Ah! ah! ah!... Ça ne m'étonne qu'à moitié... J'ai -toujours remarqué que les nègres raffolent de musique et de chansons. -Enfin, je vais bien voir si, avec les marches militaires de la garde -républicaine, les valses de Strauss, les chansonnettes d'Yvette -Guilbert, et le _bel canto_ de M. Caruso, je serai plus heureux qu'avec -le bon Dieu, la promesse du Paradis, et les petits verres de rhum. En -tout cas... - -Il se met à rire d'un rire franc, sonore: - ---En tout cas, reprend-il, je ne serai pas reparti là-bas, pour rien... -Et je vous donne ma parole d'honneur que, si je n'arrive pas à les -convertir... et même, si j'y arrive... dites donc!... ah! ah!... ils me -les paieront ces gramophones, et un prix... ah! ah!... un vrai prix... -Qu'est-ce que je risque? J'en emporte mille que je dois à la générosité -d'une vieille douairière très pieuse... Ah! la brave femme, la sainte -femme!... - -Il insère son revolver dans l'étui, et faisant tournoyer son -chapelet où des croix, des cœurs de Jésus, des médailles bénites -s'entre-choquent: - ---C'est heureux, conclut-il, que, de temps en temps nous rencontrions -des âmes généreuses, des âmes comme ça... parce que la religion, -voyez-vous... dans ce temps-ci... ça devient un sale métier... ah! -sacristi... un bien sale métier! Enfin, voilà... - - - - -Émigrants. - - -Des ouvriers de Hongrie, de Roumanie, des paysans serbes, des -prolétaires bulgares, dont le goût s'apparente à celui des nègres, -des troupes de chanteurs russes s'embarquent pour l'Amérique... -Leur lassitude, déjà, fait de la peine... Des femmes éclatantes et -vermineuses, en loques rouges, avec de pauvres bijoux de cuivre, -traînent, comme des baluchons, des enfants qui pleurent de fatigue, -de faim, d'étonnement. On se demande ce que tout cela va devenir, et -s'ils arriveront jamais au bout de l'exil... On les fait descendre -brutalement, on les empile, comme des marchandises qu'ils sont, au fond -des cales, et, durant des jours et des nuits, ils seront entassés là, -pêle-mêle, dans la puanteur de leur misère et de leur crasse, sans air, -presque sans lumière, à peine nourris, soumis à la discipline la plus -dure... Ils n'auront même pas cette sorte de répit qu'est le voyage; -ils ne connaîtront pas cette sorte d'engourdissement, cet anesthésique, -qu'apporte aux plus désespérés ce vague énorme, berceur, de l'infini de -la mer et du ciel. - -Mais les pires émigrants sont ces juifs de tous pays, cherchant, une -fois de plus, un coin de terre, qu'ils n'ambitionnent pas hospitalier, -mais où ils puissent s'affranchir, un peu, du mépris qui les suit, et -rompre les chaînes de cet affreux boulet d'infamie, qu'ils traînent -partout... J'en ai suivi une troupe en sombres guenilles, qu'aucun -spectacle ne laissait indifférents, et qui gesticulaient avec -vivacité... Malgré leur détresse, on devinait en eux un amour de la -vie, une intelligence de la vie, quelque chose d'ardent, de fort, de -tenace qu'on ne voit presque jamais au visage des autres hommes... -On sentait vraiment, rien qu'à les considérer, tout ce qu'on détruit -bêtement d'énergie utile, de travail ingénieux, de progrès, en les -massacrant, dans les pays barbares, comme la Russie, en les boycottant, -dans les pays civilisés, comme la France. - -Et je me disais: - ---C'est douloureux et absurde, sans doute; cela étreint le cœur -et confond la raison... Mais qu'y faire? Le juif pauvre paie pour le -juif riche... le juif ostentatoire, insolent, voluptueux, conquérant, -qui, de plus en plus, perd toutes les vertus anciennes de la race... -Ce n'est même plus sous son nom, dont il a honte et qu'il renie, -c'est maintenant, sous des noms d'emprunt, des noms ronflants et qui -n'ont pas d'odeur, qu'il travaille à la dépossession, à la ruine des -autres... Il met la main sur tout, il marche sur tout, piétine sur -tout. Dès qu'il s'installe quelque part, ce n'est pas seulement pour -s'y faire une place, ce qui serait légitime, c'est pour en chasser tout -le monde... Il a inventé des philosophies, des morales, où les vertus -les plus indispensables à l'homme, la conscience, la foi à la parole -donnée, sont bafouées et traitées de préjugés et de sottises... «Je me -fous de tout», telle est sa devise... On le déteste, mais on le redoute -aussi, car, dans une société uniquement fondée sur la puissance de -l'argent, son argent le protège. - -Les haines qu'il déchaîne ne lui sont pas encore préjudiciables, à -lui; elles s'émoussent et se brisent sur sa cuirasse d'or. Elles -n'atteignent en plein cœur, en pleine vie, que les petits, que les -pauvres, comme toujours. On se venge sur eux, innocents, des excès de -ce brigand, qui semble--à l'exemple des aristocraties déchues, dont, -par de honteuses alliances, il s'efforce de redorer les blasons ternis, -de remplir les coffres vides--n'avoir rien appris et tout oublié. Lui -qui, jadis, tout au long de sa belle et terrible histoire, fut un des -plus nobles éléments du progrès humain, lui qui se devait à soi-même -et devait à sa race, toujours proscrite, d'être l'éternel révolté, le -voilà devenu le complice et, le plus souvent, le trésorier de toutes -les réactions, même de la réaction antisémite, la plus hideuse, la -plus barbare de toutes... Et c'est pourquoi, ces malheureux, chargés -de ses crimes à lui, partent à la recherche d'un pays libre,--en -existe-t-il?--où d'être juif cela ne soit pas une irrémédiable honte. - -Et de ces pauvres diables que j'écoutais parler, avec une pitié -amère, combien, de continents en continents, poursuivront leur course -errante, sans un seul des cinq sous, leur espoir, dont continue de -les leurrer la Providence qu'ils se sont inventée?... Sur mille, un -reviendra à bord d'un paquebot magnifique, dans une cabine dorée, il -reviendra ostentatoire, insolent, conquérant, et il trahira ses anciens -compagnons de misère, et contribuera à faire pire leur infortune -éternelle. - - - - -Pogromes. - - -Sur un sac de hardes, un peu à l'écart, un homme était assis qui -retint, un peu plus longtemps, mon attention. C'était un vieillard. Sa -barbe descendait très bas. Comme la plupart de ses compagnons, il était -vêtu d'une longue redingote, sorte de lévite, qui avait été noire, et, -comme eux, il portait une casquette à visière, mais la sienne était en -drap. Il ne parlait à personne et regardait devant soi... à la façon -de ceux qui regardent en eux-mêmes. Son visage fermé exprimait plus de -détresse qu'aucun visage, même de vieux en larmes, et toute la fatigue -du malheur humain. Cependant, ses yeux avaient conservé une jeunesse et -une douceur émouvantes. Je me reprochais mon indiscrétion, mais sans -parvenir à me détacher de cette figure en ruines où brillait ce regard -jeune. - -Il mit quelque temps à me voir, et puis se prit à me considérer. Je -redoutai une apostrophe, au moins une grimace, et ce que je redoutai -surtout, quand il se souleva, ce fut de le perdre. Mais il sourit et, -ravi, j'entendis sa voix chanter: - ---Bonjour, mossié!... - -Je lui tendis la main. Il frissonna. Sa main molle resta quelques -secondes dans la mienne, avec gaucherie, et je fus si ému, que je -n'entendis pas ce qu'il me dit tout d'abord. J'écoutais, comme on -écoute le bruit du vent, le bruit de la mer, ce parler où les _r_ -roulaient et où chantaient les finales... Il se comparait à Job et -répétait: - ---Yobb! Yobb!... - -Je m'assis près de lui, sur une malle de bois noir que rayaient deux -bandes de peau de cochon. - -Où avait-il appris le français? - -Jeune avocat, ayant, contre le gré de ses parents, épousé une fille -pauvre, il avait dû, à la suite d'une altercation avec un magistrat -antisémite, quitter la petite ville russe où il gagnait péniblement sa -vie. Il était venu en France, avec sa femme et trois enfants qu'il -avait déjà... Ses yeux brillaient en parlant de Paris. En dépit des -promesses, il n'avait pu trouver une situation sortable.... Le ménage -s'était installé dans les environs de l'Hôtel-de-Ville, et vivait mal -de petits commerces variés, entre autres, du commerce des _confetti._ - ---Qui n'a pas ses confetti? scandait sa voix, à contretemps... - -Ce cri et sa gaieté apprise étaient ridicules, sur ce quai, parmi cette -foule en guenilles, et ces bateaux en partance... - ---Qui n'a pas ses confetti? - -J'en étais mal à l'aise. - -Un associé «pas juif, non, mossié», rencontré «boulévard Ornano», -l'avait volé, et un mardi-gras pluvieux achevait sa ruine. Fatigué de -lui faire crédit, le logeur, un jour d'hiver, arrachait sa porte, et, -aidé de deux camelots, tirait du lit la femme enceinte, culbutait les -enfants, jetait tout le monde à la rue. - -Il avait bien porté plainte, mais, devant le tribunal, le logeur, qui -avait amené des témoins, eut, tout de suite, raison de lui qui n'en -avait pas. Les pauvres gens n'ont jamais de témoins... Il fallut se -désister pour éviter une condamnation. - ---J'ai pleuré dé la rage, j'ai pleuré, mossié... - -Cet homme qui, depuis, avait dû connaître tant de misères, de deuils, -de ruines, de violences, ce pitoyable monument d'infortune s'arrêtait -complaisamment aux moindres détails de cette injustice. - ---En France, mossié!... En France!... Ach!... - -Un peu de bave salissait le coin de ses lèvres. Son haleine me -repoussait. Et cette insistance me troubla jusqu'à l'angoisse. - -Il avait quitté Paris pour retourner en Russie, grâce à l'aide d'une -bonne œuvre israélite, et il était parvenu à s'établir marchand -d'habits, dans une petite ville du Sud. Son commerce lui donnait à -peine de quoi vivre, mais il vivait heureux, entre sa femme et six -enfants... Cela dura seize années. - -Je me souviens qu'à cet endroit de son récit, il s'était tu -subitement.... Et il regardait... Un vaisseau passait en sifflant; des -mouchoirs s'agitaient à bord... que regardait-il donc, au loin? - -Il avait pu faire venir auprès de lui le frère de sa femme, qui -était rabbin, et, depuis, tout ce qu'il arrivait à mettre de côté on -le forçait à le dépenser pour l'éducation de ses cinq fils... Deux -devaient être: «advocats», un docteur «dé la médicine», les deux plus -jeunes «inginieurs». La fille travaillait «à la broderie». Il me parut -qu'il souriait presque, mais une grimace tordit son visage où son nez -si long se fronça tout entier. - ---Pourquoi faire, Mossié?... Ach! Pourquoi faire?.. Bêtise! - -Un soir,--c'était tout au début de la Révolution, la ville était depuis -des mois en état de siège; toute la famille mourait de faim,--un -soir de sabbat, le gouverneur autorisa les boutiques juives à rester -ouvertes jusqu'à dix heures. Tout le quartier s'était réjoui. Comme on -était à la veille d'une fête orthodoxe, peut-être pourraient-ils enfin -gagner quelque argent?... On avait davantage soigné les étalages, et -fait des frais de lumière pour attirer les clients... Tout à coup, à -neuf heures un quart, «un quart après neuf, mossié, juste un quart», -une bande de soldats fit irruption dans la petite rue où était sa -boutique, et une volée de balles brisa toutes les vitres. - ---Pourquoi? Ach!... Pourquoi? - -Son fils le plus jeune--et sa main sale, aux ongles noirs, -tremblait, en figurant la taille du petit--a un garçon, «tellément -spirituel»,--était tombé dans ses bras, en vomissant du sang, et, -chargé de ce cadavre, le père avait vu un dragon ivre enfoncer deux -doigts dans les yeux du fils aîné, du fils «qui devait être advocat, -mossié... advocat!» Et il s'était évanoui. - -Quand il revint à lui, il avait la barbe arrachée, une oreille -décollée d'un coup de sabre, mais c'était surtout son menton qui était -douloureux... Il faisait noir dans la boutique; il trébuchait sur des -corps, et il ne s'arrêtait de pousser des cris que pour écouter les -salves qui s'éloignaient, et les gémissements qui semblaient sortir -de la rue, qui semblaient sortir du plancher, de dedans les murs, de -dessous la terre. À la lueur d'une chandelle, il avait pu constater -qu'il ne restait pas un vêtement aux étalages. Les pillards avaient -tout saccagé, tout pris... Sur les degrés du comptoir, au fond de la -boutique, parmi des tiroirs vides, des tiroirs brisés, des choses -piétinées et sanglantes, sa femme gisait, qui lui parut tout d'abord -évanouie. - ---J'ai baissé les jupes, ajouta-t-il, tout bas... Et ses yeux se -fermèrent. - -Puis, encore plus bas: - ---Elles étaient rélévées, mossié!... Uné femme dé plus qué cinquante -ans!... - -Il reconnut alors qu'elle était morte, étranglée, les yeux ouverts. - -Il me regarda un instant, sans rien dire... Une vague de sang courut -sous sa peau jaunâtre, qui en fut à peine rougie.... Je revis la -grimace qui faisait remonter la barbe et fronçait le nez... et il -recommença de parler de sa femme, de sa femme bien aimée. - ---Uné femme tellément brave... tellément économe!... - -Il s'animait. Son haleine devenait insupportable. Je remarquai qu'il -parlait presque sans colère et comme sans douleur... Peut-être -n'avait-il plus la force d'en exprimer!... Et ce furent mes yeux que je -sentis se remplir de larmes... - ---C'était pas assez... Ils ont pris les corps... ils ont pas voulu -rendre les corps, enterrés, la nuit, morts et blessés, pêlé-mêle, on ne -sait où... Ils ont massacré des juifs, et ils ont pillé, pendant sept -jours... Nous pouvions pas résister... Comment aurions-nous pu, mossié? -Et ils nous giflaient... et ils donnaient des coups dans lé ventre... -et ils crachaient encore sur nous... Pourquoi?... Ach!... Pourquoi?... - -Des incendies s'allumèrent qu'on n'éteignait pas... La plus grande -partie du pauvre quartier fut détruite... Un de ses enfants mourut, -encore, à l'hôpital, d'un coup de talon de botte qui lui avait fendu le -crâne... Et de neuf qu'ils étaient auparavant, à peu près heureux dans -leur misère, ils quittèrent à cinq cette ville maudite, dépouillés de -tout, en deuil pour jamais... - ---Vous né savez pas comme ces soldats sont méchants, mossié... comme -ils sont méchants... méchants. - -Il secoua la tête, et il répéta: - ---Personne... non... personne ne sait comme ils sont méchants... - -J'écoutai le récit des misères, des iniquités, des privations et des -longues pérégrinations, de ville en ville, de villes interdites aux -juifs, en villages d'où on les chassait à coups de pierres, à coups de -faux... Il ne savait plus de quoi ni comment ils avaient vécu, durant -ce temps affreux... Enfin, le vieux vagabond put trouver un emploi dans -une petite banque... chez un coreligionnaire... Des enfants qui lui -restaient, ses deux fils, dont l'un s'était marié et avait une petite -fille, travaillèrent, à la gare, comme porteurs... - ---Si faibles, mossié, si faibles... et malades!... - -La fille se mit à vendre des oranges et de l'ail... - ---Des oranges!... des oranges!... La pauvre Sarah! - -Mais ils le désolaient. Tous étaient affiliés au _Bound_, en révolte -ouverte contre le gouvernement et la société. - ---Rouges, rouges, mossié... tous rouges!... Ach! - -Quand il s'entêtait, dans d'interminables discussions, à répéter que -les juifs sont noirs par vocation, qu'ils doivent être noirs, c'était -le rabbin qui venait au secours des enfants. - ---Oui, disait-il, les juifs sont noirs de nature, mais quand on les -fait bouillir, ils deviennent rouges... rouges comme des écrevisses... - -Et le rabbin riait un peu, heureux de sa comparaison. - ---Ça devait mal finir... Ça a mal fini... Lé gouvernement a tant dés -fusils, et même les canons... Et eux, ils montraient les _révolves_, -les pauvres _révolves_... Bêtise! Pour un sergent dé ville blessé, un -mossié général qui saute dé la voiture, cent juifs tués... trois cents -juifs avec du sang!... - -Un soir qu'il aidait son patron à faire des comptes avec un gentilhomme -venu pour traiter une affaire... ils avaient entendu des salves de -coups de fusil, au loin d'abord, puis proches... puis tout près, dans -la rue... et une volée de balles, au travers des vitres en éclat, avait -sifflé dans la pièce, qui était un premier étage... - ---Une autre ville, mossié... mais les mêmes balles... les mêmes balles! - -Ils se jetèrent à plat-ventre, essayèrent de gagner, en rampant, -la chambre voisine qui donnait sur la cour. Une nouvelle volée de -projectiles abattit le suspension. Dans les ténèbres, ils entendaient -le pas des soldats résonner sur les marches de l'escalier. Des -clameurs... des coups sourds... - ---Ouvrez!... Ouvrez! - -Et la porte, que le patron avait barricadée, céda sous l'effort des -crosses de fusil... Un sous-officier brandissait une lanterne... -Des soldats se précipitèrent qui hurlaient comme des sauvages... Le -gentilhomme criait qu'on ne pouvait pas tuer, comme ça, des créatures -humaines. Il s'était fait reconnaître, réussissait à glisser un billet -de cent roubles dans la main du sous-officier qui l'emmena. Et, à ce -moment, pendant que des soldats tentaient d'enfoncer le coffre-fort, le -vieux avait senti, dans son cou, la pointe d'une baïonnette. - -Il écarta son foulard, pour me montrer la cicatrice. - ---Pourquoi, jé suis pas mort?...Ach! pourquoi? Ces _dragonns_, mossié, -et ces gendarmes... (il prononçait _djandarmms_)... Ach! c'est pire que -des animaux féroces... On les saoule, Dieu sait avec quoi... Et alors -ils se jettent sur les femmes... ils se jettent sur les enfants... Ils -ne peuvent même plus distinguer un juif d'une autre personne, ni une -femme d'un jeune garçon... C'est affreux, mossié... Et toujours tuant, -trouant, ils rient tellément!... - -À l'hôpital, il avait appris que ses deux fils avaient été fusillés, -dans la gare même, par les troupes mandées pour aider au massacre... -Son beau-frère le rabbin avait été arraché de chez lui... On l'avait -conduit en prison... Depuis, il n'avait jamais eu de ses nouvelles. - ---Là-bas... mossié... là-bas... dans la neige... dans la mine!... - -Il apprit aussi, quelque temps après, que sa fille, la pauvre Sarah, -on l'avait retrouvée, sur sa voiturette, morte parmi des légumes, des -fruits écrasés, et qu'ils avaient eu le courage d'enfoncer ses jambes -coupées dans son ventre ouvert... Pourquoi cette voisine lui avait-elle -raconté cette horreur? Il l'eût ignorée... Et maintenant, il aurait -ce cauchemar devant les yeux, toujours, toujours, jusqu'à son dernier -soupir!... Il ajouta encore que sa belle-fille avait succombé, des -suites d'un coup de crosse de fusil dans la poitrine... - ---Pourquoi jé suis pas mort, moi lé plus vieux?... Pourquoi, j'ai -_survi_ à tout cela?... Ach!... Bêtise...! - -De tous les siens, il ne lui était resté que sa petite-fille, la petite -Sonia... - ---Jolie, mossié, jolie!... Et ses pétites mains, et sa pétite bouche -dans ma barbe... Ach!... Et ses yeux!... - -C'était la fille de son fils préféré. - ---Pourquoi je préférais? - -Ce n'était plus à moi qu'il parlait, mais à lui-même... Et il ne se -répondit que par un essai de sourire... De nouveau, il regardait au -loin... Et je l'entendis dire timidement, sans me regarder, que ce fils -s'appelait Jacob. Il répéta lentement le mot: «Yacobb», en balançant la -tête, et comme s'il eût voulu le caresser de ses lèvres qui tremblaient: - ---Yacobb!... Yacobb!... - -Ma gorge se séchait... Mais tel était mon ahurissement devant cette -succession, devant cette invraisemblable accumulation de crimes, qu'en -vérité il me sembla que je ne les sentais plus. - -Il avait emporté sa petite-fille, et c'était un miracle qu'il fût, -enfin, parvenu, entre tant de miséreux inoccupés, à trouver du travail, -au fond d'un autre gouvernement, dans un hôtel, où il faisait les -commissions et aidait, parfois, la caissière, dans ses comptes. - -Là, aussi, tout allait mal... Des grèves... des incendies dans la -campagne... des perquisitions... des rafles... des meurtres... les -rues pleines de soldats, pleines de bandes de pillards. Des cosaques -fouaillant les foules avec leur nagaïkas, plus terrible que le fer -des sabres et la baïonnette des fusils... On annonçait partout le -«pogrome». Deux mois, il avait attendu, dans les transes. Il ne vivait -plus... Non qu'il eût peur pour lui. C'est à cause de la petite Sonia -qu'il tremblait... Arrivait-il des soldats? Il tremblait. À chaque -attentat, il tremblait... Un bruit inaccoutumé dans la rue, une porte -poussée trop violemment... des pas, dans la nuit... il tremblait... -Dès qu'on l'envoyait en ville, il courait à la maison,--un sale -taudis, où il laissait Sonia, à la garde d'une voisine, la veuve d'un -sergent de ville tué par les rouges... Enfin, les nouvelles sinistres -se précisèrent... Un soir, il apprenait à l'hôtel, que la ville était -fermée. - -Alors, voilà... Encore une fois... - -Ce soir-là, dans la grande salle du restaurant, des voyageurs assemblés -se désolaient de ne pouvoir partir. Ils se rassuraient pourtant, en -voyant, à une table, boire et causer tranquillement quatre officiers -de dragons, des «mossié» de Pétersbourg, des officiers de la garde, -dont l'un, le plus jeune, était, disait-on, un grand-duc, un cousin de -l'Empereur. - -Soudain, une détonation, un coup de revolver, fit taire toutes les -conversations... Et ce fut dans un grand silence angoissant que, la -minute d'après, éclata le crépitement d'une fusillade, qui paraissait -lui répondre. Les officiers continuaient de boire, de causer, comme -si rien ne se fût produit... À leur table, à l'écart, ils mêlaient -leurs têtes... Aux autres tables, des gens anxieux les désignaient. -Quelqu'un osa leur adresser la parole... Ils répondirent poliment, par -des gestes évasifs, en gens qui ne savent rien. Aucune provocation, -aucune ironie... de l'indifférence... Des femmes criaient... Un enfant -s'étant mis à pleurer, le vieux avait voulu courir à sa petite-fille... -Mais, de nouveau, un coup de revolver fit taire tout le monde. Dans la -rue, les volets des boutiques se fermaient, claquaient sinistrement... -Des gens passaient en fuyant, des gens clamaient Dieu sait quoi!... -Personne n'avait encore osé, dans la salle, reprendre la parole, que -cent nouveaux coups de fusil partaient à la fois... Puis, au dehors, -des galops de chevaux, des cliquetis d'armes... des ordres, des -vociférations... - -Un homme qu'on eût dit de cire, tête nue, les vêtements en lambeaux, -pénétra, en chancelant, dans le restaurant. On l'entoura... S'appuyant -à une table, avec effort, il dit que le massacre était organisé, -qu'on menait les soldats à l'assaut des boutiques juives, des maisons -juives... On prenait l'argent, les valeurs, les objets de prix... on -prenait les femmes... on tuait... on jetait les cadavres mutilés, par -les fenêtres, dans la rue... - -Et, tout à coup, l'homme qui parlait, se tut... tourna sur lui-même, -et s'abattit sur le parquet, en entraînant, de ses doigts crispés, la -nappe chargée de vaisselle. - -C'est alors seulement qu'on vit que sa chemise était ensanglantée, -et que du sang, encore, en longs filaments noirâtres, poissait à ses -cheveux, à sa barbe... - -Des cris d'horreur... des protestations indignées, s'élevèrent... Les -quatre officiers avaient disparu. - -Au cours de la soirée tragique, les pillards, malgré le planton de -service, envahirent le restaurant; mais la nuit même, le colonel -ordonna de rapporter à l'hôtel une part du butin, des caisses de vin -de Champagne, toutes sortes de victuailles, que les hommes avaient -volées... - -Le pauvre vieux, profitant d'une accalmie, avait pu courir jusque chez -lui... Le pavé était couvert de culots de cartouches... Des ivrognes -ronflaient au travers des cadavres... Des blessés se tordaient et -gémissaient; d'autres rampaient pour gagner un abri... Un jeune homme, -à barbe rousse, le visage broyé, essayait de boire, comme un chien, -la boue rouge du ruisseau... Mais il ne s'arrêtait pas, et courait, -courait... - -Enfin, il avait trouvé sa petite Sonia, endormie, et, penché sur son -matelas, «sans faire du brui», il avait pleuré, pleuré, jusqu'à ce -qu'il fit grand jour. - ---C'est la dernière fois qué j'ai pleuré dans ma vie, mossié!... - -La fusillade reprit le lendemain... Le gouverneur avait défendu de -tirer sur les pharmacies et l'hôpital, mais les chefs n'étaient plus -maîtres de la troupe. Il y eut des scènes d'une horreur sauvage... - ---On né peut pas croire, mossié!... - -Vers midi, l'artillerie d'une ville voisine amena ses canons. Les -notables juifs, mandés au château du gouverneur, entendirent que la -ville serait rasée, s'ils refusaient de livrer les terroristes du -_Bound_... Ils se lamentèrent, sans pouvoir rien faire... - ---Quoi faire?... Dites, mossié... - -Deux notables furent gardés en otages et pendus, le soir même, dans la -cour de la prison... - ---Nous avions compté sur les «artilléristes», qui sont plus éclairés, -moins méchants... Ach!... Bêtise... - -Le canon gronda durant deux jours... - -Le vieux s'était arrêté... Lui aussi semblait fatigué de raconter -toutes ces horreurs... Il ne parlait plus que d'une voix molle, un -peu basse, comme lointaine... Et il regardait le sol à ses pieds, ou -plutôt, il ne regardait rien... - -Je pris sa main... Il ne bougea pas... Je serrai sa main... Alors il -leva vers moi ses yeux, et me sourit, d'un sourire hébété..., mais sa -main restait molle et froide dans la mienne, comme la main d'un mort... -Il ne la retira que pour tracer, par terre, avec la pointe de son -parapluie en loques, le plan de la maison où il s'était réfugié. - -La façade s'élevait sur la rue; au milieu s'ouvrait la porte cochère, -épaisse, massive, avec de lourdes pattes et de gros clous de fer... De -chaque côté, un bâtiment perpendiculaire à la façade limitait la cour -dont le quatrième côté était fermé par un jardin. De par où que l'on -sortît, c'était s'exposer à une mort certaine. - -Dans la maison, habitaient une quarantaine de pauvres gens, qui mirent -leurs provisions en commun... Mais, la première fois qu'une femme alla -chercher de l'eau au puits, qui était au fond de la cour, elle tomba -sous les balles... Dans les maisons voisines aussi, les puits étaient -interdits et gardés par des sentinelles... Les malheureux connurent les -tortures de la soif... Par exemple, ils souffraient moins de la faim... -On les autorisait à manger... Vers le cinquième jour, on put espérer -que le calme allait renaître... Les soldats avaient dû quitter le -jardin... on n'en voyait plus autour des puits. En ville, la fusillade -s'apaisait. - ---Boire, mossié!... Boire, boire! - -Ils étaient ivres de soif; ils étaient fous de soif... - ---Boire!... Boire! - -Deux hommes eurent le courage de s'avancer, avec des seaux, jusqu'à -la margelle du puits. Toutes les faces étaient tendues vers eux, dans -un ravissement d'espoir... Ils accrochèrent les seaux. Le bruit de la -chaîne qui descendait était une musique... - ---Nous l'écoutions descendre... descendre... Ach! - -Mais, comme les porteurs s'en revenaient avec leur charge, les dragons, -qui s'étaient dissimulés jusque-là, se montrèrent tout à coup... Ils -tuèrent d'un coup de carabine l'un des hommes, et l'autre, épouvanté -s'enfuit, en laissant tomber le seau, dont l'eau se répandit dans la -cour... - ---Nous connaissions lé mort. Tous aimaient un garçon si brave... -Mais... c'est terrible, il faut bien lé dire... c'est l'eau qu'on -regrettait. - -Le soir, les puits étaient remplis de boue, de fumier, d'immondices de -toute sorte. On y jeta aussi le cadavre du pauvre garçon... - -Alors, une folie gagna les assiégés... Ils s'assemblèrent dans la cour, -y passèrent la nuit à gémir, à prier, à hurler, à dormir, à s'enlacer... - ---Je n'ai jamais rien vu dé si triste, mossié... jamais rien dé -pareil... - -Au matin--leur présence fut-elle signalée?... ou bien n'était-ce qu'une -patrouille qui faisait sa ronde?--toujours est-il qu'on entendit des -pas de chevaux dans la rue, et, bientôt, des coups furieux ébranler -la porte cochère, qui ne fut pas longtemps à céder... Un cheval, d'un -bond, traversa les décombres, portant un officier qui s'arrêta, à -quelques mètres des prisonniers terrifiés, et, revolver au poing, hurla -l'ordre habituel: - ---Haut les mains!... - -Le vieux crut devoir m'expliquer: - ---Les officiers et les sergents dé ville, ils crient toujours: «Bras -en l'air!... En haut les mains!» parce qu'ils ont peur des _révolves_, -et des bombes... Alors, ils crient: «Bras en l'air!... En haut les -mains!»... - -Toutes les mains se dressèrent... Seule, la petite Sonia qui n'avait -pas compris... qui ne pouvait pas comprendre, qui ne savait rien -que sourire, regardait l'officier, en souriant, ses petites mains -baissées... Son grand-père voulut l'avertir d'un geste: - ---Comme ça... Comme ça! - -Et le vieillard imitait de ses mains tremblantes le geste sauveur. - -Il n'eut pas le temps. Déjà l'officier visait l'enfant et, malgré le -cri d'horreur qui emplit la cour, l'abattait... - -J'entends encore, j'entendrai longtemps, j'entendrai toujours, la voix -étranglée du vieillard: - ---D'un coup dé son _révolve_, mossié!... - -Elle ne poussa pas un cri. Elle eut quelques contractions, gratta le -pavé du bout de ses petits doigts... Un petit peu de sang sur elle... -un petit peu de sang autour d'elle... Et ce fut fini... Comme un petit -oiseau... - ---J'étais seul, tout seul dans la vie... J'étais seul sur la terre... - -Je compris qu'il eût bien voulu pleurer... Il ne le pouvait pas... Il -se mordit les lèvres... sa barbe remonta, par de légers soubresauts, -son nez se fronça... Mais il ne pleurait pas... La source de ses larmes -était, en lui, à jamais taire... - -Il répéta, en réunissant ses mains: - ---Uné pétite chose... comme ça... pétite... pétite... rien, mossié... -rien... comme un petit oiseau... Ach!... - -Balançant la tête, il dit, après un silence: - ---Pourquoi jé pars?... Jé né sais pas... Pourquoi jé vais là-bas?... -Ach!... Jé né sais pas! - -Il dit encore: - ---Bêtise!... Bêtise! - -Je considérais le malheureux et me sentais incapable de l'effort -qu'il eût fallu pour en détacher mes yeux... Je me sentais encore -plus incapable de la moindre parole... J'étais saturé d'horreur... -L'horreur me paralysait... Et puis à quoi bon parler? Que pouvais-je -dire qui n'eût pas été ridicule et glacé devant un si affreux exemple -du malheur humain? Le vieux juif ne me demandait ni une consolation, ni -une pitié... Il ne me demandait rien; il ne me demandait rien que de me -taire... - -À la fin, je le vis rougir, baisser la tête, la détourner... Il -avait honte de ne pouvoir pleurer, peut-être, de ne pouvoir plus -jamais pleurer... Des sanglots m'étreignaient la gorge, des larmes me -montaient aux yeux. - -Et pour qu'il ne vit pas mes larmes, moi aussi je me détournai... - - - - -Prostitution. - - -En longeant les boulevards--boulevards encombrés, trépidants--que sont -ces quais, je me suis rappelé le port d'Anvers, il y a une trentaine -d'années, les ruelles tortueuses, où la prostitution, en chemise rose, -en jupons étoilés, vivait comme au Havre, à Marseille, à Toulon, sur -le pas des portes. De grosses femmes hébétées et fardées, une fleur -de papier dans les cheveux, attendaient le client, assises sur des -chaises, ou bien dormassaient, le menton appuyé sur leurs bras nus... -Je me suis rappelé la difficulté d'accéder jusqu'aux bassins, le défaut -d'air, de lumière de ces bouges, leur désordre puant, la misère et la -saleté. - -À cette époque, ce n'était déjà plus les splendeurs orientales du -Rideck, que je n'ai pas connues, dont Anvers fut si fier, dont quelques -vieux Anversois m'ont parlé, avec de lyriques enthousiasmes... - ---Tout s'en va, monsieur... Hélas! tout s'en va... - -Il paraît que la municipalité en faisait les honneurs aux étrangers de -distinction, comme nous faisons aux délégations anglaises, italiennes, -norvégiennes, aux étudiants, aux blanchisseuses des pays amis, aux -rois des pays alliés, les honneurs de notre Louvre, de notre Sorbonne, -de notre Opéra, de nos Académies... Dès qu'un personnage célèbre, un -prince plus ou moins couronné, débarquait à Anvers, vite au Rideck!... -C'était le complément obligé des banquets et de toutes fêtes. Même le -dimanche, après dîner, des familles entières, pères, mères, filles -et garçons, nièces et cousins, et leurs camarades, et leurs bonnes, -venaient s'y promener, sans gêne, en leurs plus riches atours... On -disait aux enfants: «Si vous êtes bien sages toute la semaine, si vous -travaillez avec assiduité, on vous mènera, dimanche, au Rideck!». La -messe, les vêpres, des gâteaux et le Rideck, voilà ce qu'on pouvait -appeler un beau dimanche... Nul ne songeait à s'en offenser... Bien au -contraire... - -Le Rideck, c'était des petites boutiques, pittoresquement aménagées, où -l'on vendait des produits exotiques, des petits cafés où l'on dansait -des danses nègres, au son des banjos... et des petites cases où l'on -vendait de la chair jaune, rouge, cuivrée, noire et même blanche. Et -quels parfums!... Les jours de visites, on s'arrangeait pour que tout -cela fût décent et ressemblât à quelque exposition coloniale. - ---Colonisons... Il en restera toujours quelque chose... - -Je n'ai pas vu ces spectacles familiaux. Je n'en parle que sur la foi -des souvenirs évoqués par des notables d'Anvers... Mais j'ai vu--je -m'en souviens avec une grande tristesse--j'ai vu, la nuit, dans les -rues chaudes, la pantomime de la luxure internationale et son avidité -effrénée qui bousculait, en criant, les filles de toutes races... J'ai -vu des matelots de tous pays, bras noués, entre les murs des ruelles, -braillant et courant, comme de grands enfants fous... Je ne les ai pas -vus qu'à Anvers, je les ai vus à Hambourg, au Havre, à Marseille, et, -le samedi soir, je les ai vus surtout à Toulon. Tous les mêmes, d'où -qu'ils viennent, tous pareils avec leurs mufles de poisson sur leurs -cous nus... Et, dans les taudis pleins de fumées sonores, j'ai vu les -brutes affalées, ceux qui n'avaient plus la force de boire... ceux qui -n'avaient plus la force d'embrasser et de se battre... et des colosses -endormis, débraillés, la tête roulant sur les genoux compatissants -d'une négresse, qu'ornait, dans les cheveux, un peigne doré, et -qu'habillait, aux reins, une mince écharpe de gaze rouge. - -Je me rappelle, en ce temps-là, une négresse. C'était une Dahoméenne, -de Kotonou. Son corps long, fin et souple, d'un noir profond, avait -des transparences d'or. Elle reposait sur un matelas de soie jaune, -nue, toute frottée de parfums violents qui vous prenaient à la gorge. -Un gros dahlia pourpre fleurissait sa chevelure laineuse. Des anneaux -de cuivre cerclaient ses bras. Et son rire était d'une blancheur -aveuglante. Des coutelas à manche de bois peint, des masques de -féticheurs, deux petites idoles de terre bleue, une cruche à long -bec, couverte de dessins enfantins, ornaient l'étroite chambre... -Elle savait un peu de français, n'ayant pas connu de l'Europe que les -bouges d'Anvers... Toute jeune, elle avait servi, à Bordeaux, dans la -famille d'un armateur, puis à Paris, dans une maison publique... Un -commissionnaire en viande humaine l'avait emmenée à Anvers... Il y -faisait trop froid. Il y faisait trop gris. Elle ne s'y plaisait pas. - -Près d'elle, un soir de mélancolie sinistre, j'essayais d'évoquer son -pays, les sanglants mystères de la brousse, les rudes chemins semés -d'épines où les amazones courent, pieds nus, pour s'entraîner à la -douleur, les plaines toutes rouges, les maisons de boue rose, les -palais et les temples avec leurs toits plats, pavés de crânes humains. -Mais c'était très difficile. Curieuse, indiscrète et bavarde, elle -ne me laissait pas un instant de répit.... Elle me racontait toutes -sortes d'histoires ridicules que, d'ailleurs, j'avais peine à suivre -et à comprendre. Des souvenirs de Paris, surtout, tantôt puérils, -tantôt obscènes, des attrapades, des batteries avec ses camarades de -prostitution... Enfin, elle parla de son pays pour m'en décrire, comme -elle pouvait, les splendeurs regrettées... C'était une nuit d'été, -étouffante... La fenêtre était ouverte... j'entendais, tandis qu'elle -parlait, des musiques bizarrement ululantes, qui venaient d'un taudis -voisin... - -De tout son verbiage inutile, sans couleur, sans accent, sans imprévu, -je n'ai retenu que ceci, que je traduis, ou plutôt que je commente -fidèlement: - ---Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'est le palais de notre -grand roi, à Kotonou... Ce palais est d'une beauté inouïe, et tous vos -monuments, à côté de lui, ne sont que de misérables cahutes... Il a de -grands murs épais, tout roses. Presque pas de fenêtres. On y pénètre, -par une porte basse, en demi-cercle, que gardent des guerrières, -effrayamment tatouées... Ce qu'il a surtout de remarquable, c'est le -toit... un toit plat entièrement couvert, ou mieux, entièrement pavé -de têtes coupées... C'est un travail minutieux, très difficile... -Il y faut d'habiles artistes qui sachent arranger ces têtes comme -de la marqueterie, comme de la mosaïque... Le Roi, qui est lui-même -un artiste et qui possède un goût merveilleux, exige que ce soit -très beau, et très bien fait, de façon que la pluie ne tombe jamais -dans son palais... Il veut, sous peine de mort, que ces têtes soient -aussi imperméables que la tuile d'Europe, ou le chaume de la paillote -hindoue. L'aspect en est vraiment féerique, le soir, au soleil -couchant, et l'odeur délicieuse... Par les vents du nord, elle se -répand sur la ville, comme une pluie de parfums. Mais ce genre de -toiture, quoiqu'on fasse, n'est pas très solide. Du moins, elle ne -dure pas longtemps. Soit que les têtes se désagrègent sous l'action -de la putréfaction, soit que les vautours parviennent à en chaparder -quelques-unes, des fissures ne tardent pas à se produire, par où la -pluie s'infiltre et s'égoutte dans l'intérieur du palais... Alors, -notre grand Roi envoie par tout le royaume ses féticheurs les plus -fidèles. Le visage couvert de leurs masques horrifiants, à corne rouge, -un lourd coutelas en main, ils crient, ils hurlent: «Le toit du Roi -se dépave!... Le toit du Roi se dépave!...» Aussitôt les massacres -s'organisent... Les poitrines des sujets viennent, d'elles-mêmes, -s'offrir au couteau... Partout, la terre, pourtant si rouge de notre -pays, rougit encore sous les flots de sang... «Le toit du Roi se -dépave!...» Et le palais reprend bien vite un aspect tout neuf, -éclatant, vraiment royal... - -Elle était toute triste, maintenant. Sans doute, sa pensée était -envolée, là-bas; son idéal--tout le monde a son idéal--l'avait reprise -et reconquise... Elle marchait le long des fossés qui entourent sa -belle ville de Kotonou... Les chacals glapissaient autour d'elle... Et -elle respirait délicieusement l'odeur natale qui monte des charniers... - -J'allumai une cigarette... Elle se taisait et ne regardait plus rien... -Je restai là à considérer ce corps de bronze précieux, étendu sur -le matelas de soie jaune. Le gros dahlia pourpre qui fleurissait sa -chevelure laineuse se fanait, devenait tout noir... Et j'écoutais les -musiques qui s'aigrissaient dans les bouges... les dévalées de matelots -ivres, les chants, les cris, les colères, les batailles sauvages de -la rue... Car il faut toujours à la débauche, comme à la royauté, des -gestes de meurtre, et beaucoup de sang... - - -Il ne reste presque plus rien de tout cela, aujourd'hui... Ces -quartiers immondes ont été en partie démolis. À la place où étaient ces -ruelles, s'élèvent des maisons d'affaires, à enseignes dorées... Et -l'on a bâti des docks, dans lesquels s'empilent d'autres marchandises. - - - - -Anvers prospère. - - -Il a prospéré continûment, grâce à son puissant outillage économique, -à son sens pratique du commerce servi par toutes sortes d'adjuvants, -tels que les sociétés d'études coloniales et les banques qui -pullulent et travaillent; grâce à la pénétration chaque jour plus -profonde, à l'organisation chaque jour plus méthodique, du continent -africain, qui ouvre, au trafic, des marchés nouveaux, à l'aventure -guerrière, un champ plus vaste, où toutes les violences individuelles, -administratives, sont d'autant mieux tolérées qu'elles ont pour -complices l'ignorance des uns et le silence de tout le monde... Il -a prospéré aussi, grâce à sa situation avancée dans les terres, -comme tous les grands ports, abrités sur les fleuves, prospèrent au -détriment des rades et des havres inutiles. - -Marseille n'a pas diminué, Le Havre n'a pas été battu par Rouen pour -d'autres raisons. Pour la même raison, Paris un jour battra Rouen, -et Lyon sera peut-être, un jour plus lointain, le plus grand port -français... J'entrevois très bien le jour merveilleux, le jour de -féerie scientifique, où Bâle, qui est déjà le plus grand marché de -poisson de mer, deviendra le plus grand port de l'Europe, quand, -aidés des Allemands, les Suisses auront fait franchir, en tunnels, en -ascenseurs, leurs montagnes aux fleuves et aux canaux et amené, enfin, -en dépit des anciennes plaisanteries d'opérette, une colossale flotte -marine dans leur République. - - * * * * * - -Là-bas, à l'embouchure de l'Escaut, c'est en vain que Flessingue -s'épuise à vouloir devenir, même à demeurer un port. Les Hollandais -n'ont pas épargné l'argent. Les bassins ont été agrandis; d'autres -ont été creusés. Tout y est pourvu des dernières inventions de la -science... Vous pressez un bouton électrique, et, à un kilomètre de -là, des écluses s'entr'ouvrent aussitôt, mais pour ne laisser passer -que de l'eau et, quelquefois, que du vent... On a jeté dans la mer un -môle magnifique, de hautes terrasses de granit blanc, auxquelles on -accède par de splendides escaliers de temple babylonien... On s'attend -toujours à y voir apparaître, cuirassée d'or et voilée d'argent, -Semiramis. Mais un port n'est pas un décor d'opéra; les bassins et les -môles, si formidables qu'ils soient, ne suffisent pas à créer un port. -Il y faut aussi des bateaux. Et pour qu'il y ait des bateaux, il faut -tout un mécanisme financier et commercial qui manque douloureusement à -Flessingue... Aussi, l'herbe pousse autour des bassins, l'herbe pousse -sur le môle. Les grues, aux longs bras inemployés, se rouillent... Et -les docks sont vides... En vain les phares fouillent la mer, et les -pilotes y font la chasse... En vain, sitôt que paraît au large un mât, -une volute de fumée, une forme grise, on s'apprête... Et l'espoir, -mille fois déçu, renaît... Toute la ville accourt sur le môle... On -escalade joyeusement les marches de pierre... On braque des lorgnettes, -on agite des mouchoirs. On crie: - ---Cette fois, c'est pour Flessingue! - ---Anvers est perdu! C'est bien pour Flessingue... - ---Vive Flessingue! - ---À bas Anvers!... - -Le navire approche, s'engage dans la passe: - ---Le voilà!... le voilà! - ---Je vous dis que c'est pour Flessingue. - -Mais non... Le navire a passé... C'est toujours pour Anvers... - -Les navires ont l'air de se moquer de ces foules entassées sur le -môle de ce port maudit, où il n'entre guère que le petit bateau de -Breschens, qui amène, deux fois par semaine, les touristes étrangers -qui viennent visiter la Zélande, les parcs de Goès, le marché de -Middelbourg et ses belles filles rieuses, à la coiffe dorée, aux bras -trop rouges... - -En haut du môle, dominant la mer et gardant l'Escaut, le superbe amiral -Ruyter, en bronze, ne commande plus qu'à des souvenirs... Il a l'air de -se dire, mélancoliquement: - ---Ah! si j'avais encore ma flotte, qui défit si bien les Français!... - -Oui... mais voilà, il n'a plus de flotte, le pauvre amiral Ruyter... Il -n'a plus rien que sa gloire... et les deux pauvres bachots de Breschens -et de Terneusen... Et encore, ils sont belges!... - -Il est vrai que Flessingue est un port de pêche ravissant, avec sa -flottille serrée de barques aux voiles rouges et son pittoresque marché -de crevettes... - -Toute la richesse d'Anvers n'a pas sa grâce. - - - - -EN HOLLANDE - - - - -Fantômes. - - -Je serais un pauvre homme, je me sentirais presque aussi dénué de -sensibilité et d'imagination qu'un auteur dramatique de ce temps, si je -disais que je suis entré en Hollande, sans angoisse. - -Bien au contraire, le cœur me battait fort et, longtemps avant la -frontière, mes yeux s'ouvraient tout grands, vers l'horizon désiré. -J'étais très ému, il ne m'en coûte rien de l'avouer. Et, voyez -l'ironie des choses, je roulais sans m'en douter, depuis une dizaine -de kilomètres, sur la terre néerlandaise, que j'étais toujours dans -l'attente du choc... Aux tristes emblaves, aux sables stériles, aux -boqueteaux chétifs que nous traversions, comment-l'eussè-je reconnue? -Nous serions peut-être arrivés à Dordrecht, nous croyant toujours en -Belgique, si un paysan, interrogé, ne m'eût crié, avec un orgueil -farouche et d'une voix violente, en frappant le sol de ses lourds -sabots: - ---_Nidreland!... Nidreland!_ Ah! il avait bien sa patrie à la semelle -de ses sabots, celui-là! - -Il nous fallut faire demi-tour et regagner la frontière pour nous -mettre en règle avec la douane, que j'avais si lestement brûlée. On ne -badine pas avec la douane en Hollande. - -Je n'en étais que plus impatient de franchir cette zone sans caractère -et de revoir le pays clair et uni, conquis sur l'eau, c'est-à-dire sur -l'élément le plus fuyant, le plus cruellement impitoyable; impatient -de retrouver ces villages vernis et fleuris, réfugiés sur les digues, -comme des inondés qui se pressent sur les hauts talus des champs, -et ces villes lustrées qui débordent d'abondance, et l'immensité -translucide de ces ciels mouvants, et ce printemps si vert, avec son -soleil pâle et son éclatante passementerie de tulipes. - -J'eus beaucoup de peine à faire comprendre au douanier ma distraction. -C'était un colosse, avec une poitrine plate et un ventre proéminent. -Il portait un haut képi bleu, mathématiquement cylindrique. Fort de ce -képi, il m'expliqua que les frontières étaient des frontières, qu'on -n'entrait pas en Hollande comme dans un moulin. Sans aucun respect pour -les recommandations, pour tous les papiers réglementaires dont s'étais -muni, il fouilla la voiture de fond en comble, me fit déposer une -grosse somme d'argent. Finalement, en roulant de gros yeux, il déclara -qu'il en référerait au ministre des Digues. - -Le ministre des Digues!... Quel délicieux pays!... - -J'appris qu'un Américain, qui s'était présenté à la douane sans -papiers, était retenu à l'auberge du village et gardé comme un -prisonnier. On avait consigné sa machine. Depuis six jours, se saoulant -et dormant, dormant et se saoulant, il attendait que le ministre des -Digues voulût bien lui envoyer les autorisations nécessaires... Son -mécanicien, un gai lascar de Paris, vint nous voir... Je l'exhortai à -la patience... - ---Oh! fit-il, j'suis pas pressé... Le patelin n'est pas joli... joli... -mais j'couche avec la femme du douanier... C'est bien son tour, -dites?... - - * * * * * - -Depuis que j'étais venu en Hollande, pour la première fois, il y avait -tant d'années... tant d'années... que je n'osais plus les compter... -Les années qu'on a vécues paraissent, à distance, de plus en plus -belles, à mesure qu'en nous s'affaiblit avec l'expérience, et s'éteint -avec l'illusion, la faculté d'espérer le bonheur. Du moins, à présent, -saurai-je comment les pays vieillissent... Hélas!... ils vieillissent à -mesure que nous vieillissons. Tous les êtres et toutes les choses n'ont -pas d'autre vieillesse que la nôtre... Ils n'ont pas, non plus, d'autre -mort que la nôtre, puisque, quand nous mourons, c'est toute l'humanité, -et c'est tout l'univers qui disparaissent et meurent avec nous. - -Si l'on n'avait pas appris l'art cruel de faire des miroirs, et que -les femmes dussent passer leur vie au bord des rivières, chacun de -nous ne verrait vieillir que les autres... Il se croirait toujours le -jeune homme qui courait follement au bonheur, ou même l'enfant, le -petit enfant qui ne pensait qu'à jouer, dont les larmes coulaient pour -un rien, et pour un rien, aussi, étaient séchées. Chaque âge, n'étant -plus que l'adolescence--sans amertume--d'un autre âge, nous resterions -perpétuellement adolescents... Mais, pour n'être pas détrompés, il -faudrait ne retourner jamais, à quinze ans d'intervalle, dans un pays -où l'on aurait vécu trop heureux... C'est alors qu'apparaissent, dans -une mélancolie amère, toutes nos rides, tous nos cheveux blancs, et -tout ce qui s'est fané sur nous, tout ce qui s'est flétri en nous. - -Il n'est pas de miroir d'une eau plus pure, partant plus implacable. - - * * * * * - -Je ne me doutais pas de cela--du moins, je ne pensais pas à cela--quand -l'idée me vint de retourner en Hollande, et je m'imaginais joyeusement -que j'allais la revoir, comme autrefois, mirer sa blonde jeunesse, -son luxe paisible et mon bonheur, dans l'eau toujours pareille de ses -canaux. - -C'est au printemps aussi que nous étions partis naguère, tout au début -du printemps, d'un printemps alerte et doux, dont il nous semblait que -son enchantement devait durer toute la vie. Je m'en souviens bien, et -je sais maintenant d'où venait mon illusion et ce qui l'excuse. - -Tout le temps de notre voyage, nous étions remontés toujours vers le -nord, au-devant de la floraison des lilas. Avant de partir, nous en -avions respiré à Paris les derniers bouquets, et, à mesure que nous -avancions sur la route, ils avaient recommencé de fleurir... Ils -fleurissaient, fleurissaient devant nous, et refleurissaient, sans se -lasser. - ---C'est le printemps!... c'est toujours le printemps!... ne -cessaient-ils de nous dire, au passage, dans les petites cours, dans -les petits jardins, sur le rebord des fenêtres où leurs tiges coupées -trempaient dans l'eau d'un pot bleu... - -Et ils avaient beau se faner, nous les retrouvions plus loin, plus -jeunes, plus frais, leurs brins à peine entr'ouverts... - ---C'est le printemps!... C'est toujours le printemps!... - -Pour des êtres jeunes et heureux, qui ne croient qu'au -miracle--puisqu'ils sont eux-mêmes le miracle--et qui ne veulent -écouter aucune des voix de la vie, l'illusion naîtrait d'un moindre -prodige... - - * * * * * - -Et maintenant?... Je n'étais plus très rassuré... - -Allais-je, avant d'aborder à Dordrecht--que nous appelions -Dordt--réentendre la sonorité des quais du Rhin, où grouilleraient -les ateliers des armateurs et se répercuteraient les coups de marteau -des deux rives? Cette terrasse de l'hôtel, d'où l'on voit si bien -le soleil se coucher dans le fleuve et le fleuve s'endormir dans -la nuit, existait-elle encore? Reverrais-je une petite place de -Rotterdam, dont le clair de lune adoucirait aussi tendrement le ton -des pierres? Et, à Delft, où les pignons de brique, les vieilles -tours penchées, les portes s'ouvrant sur les clairs jardins, les eaux -et les visages répètent, sans cesse, le nom magique de Vermeer... à -Delft, sur le canal encaissé, le canal ombragé, à peine ombragé des -pousses roses d'un tout jeune printemps, retrouverais-je ces jolies -barques, toutes pleines de fleurs, pensées en mottes, tulipes en -boules rondes, guirlandes de narcisses, qui glissaient mollement, -l'une derrière l'autre, remorquées par une petite paysanne blonde, et -qui souriait? Recevrais-je encore ce coup de foudre, qui, à La Haye, -me fit m'agenouiller devant Rembrandt, comme à Amsterdam j'eus le -cœur défaillant, les yeux en larmes, la première fois que j'entendis -ces voix divines qui faisaient pénétrer en moi le surhumain génie de -Beethoven?... Rembrandt et Beethoven... les deux ferveurs de ma vie!... - -Je me demandais tout cela... Et que ne me demandais-je pas encore? - - * * * * * - -Mais cette fois-ci, comme je vous l'ai dit, nous ne sommes pas entrés -en Hollande par le fleuve et ses méandres autour des neuf îles de -la Zélande. Nous n'avions plus, pour nous attrister de poésie et de -souvenirs, les hantises de l'eau et ses amollissants mirages. Nous -sommes entrés par la route, par le solide support de la route. Il -n'en fallut pas moins--tant pleurer est le propre de l'homme--il n'en -fallut pas moins le rebondissement de la voiture sur un dos d'âne et -sur un caniveau, pour me réveiller de ces souvenirs et faire s'effacer -leurs dolentes images, et aussi l'image--qui les contenait toutes--du -vieux bateau, qui, si lentement, si rêveusement, nous porta d'Anvers à -Rotterdam... jadis!... - -Par bonheur, il n'est pas de mélancolie dont ne triomphe l'ardent -plaisir de la vitesse... - - -**Maintenant, je vois les bandes des cultures virer... La plaine paraît -mouvante, tumultueuse, paraît soulevée en énormes houles, comme une -mer. Que dis-je?... La plaine paraît folle de terreur hallucinée... -Elle galope et bondit, s'effondre tout à coup, dans les abîmes, puis -remontent s'élance dans le ciel... - -Et elle tourne, tourne, entraînant dans une danse giratoire ses longues -écharpes vertes, et ses voiles dorés... Les arbres, à peine atteints, -fuient en tous sens, comme des soldats pris do panique... - - -Le lilas André Theuriet[1]. - -Quand on va lentement à pied, même en voiture, chaque arbre sur la -route est un petit événement. On l'accoste, on reconnaît son essence, -on le salue, on lui parle... On dit: - ---C'est un chêne! - ---Ah! voici un orme... un peuplier... un platane. - ---Tiens! un sycomore... qu'est-ce qu'il fait là? - -Et l'on sort de son ombre pour entrer dans une ombre nouvelle... - -Il vous revient des histoires amusantes... - -Un jour--la vie a de ces rencontres,--je me promenais avec M. André -Theuriet, au Jardin d'acclimatation. M. Theuriet--on le sait--est -l'Amant de la nature. Mieux que personne au monde, il connaît les -bois et les sous-bois. C'est même par là qu'il est entré dans la -littérature, à l'Académie, dans l'Immortalité... J'étais fier, vous -pensez, de marcher aux côtés d'un tel homme, parmi toutes ces choses -qu'il connaît si bien... Et j'allais en apprendre des mystères!... Tout -à coup, M. Theuriet s'arrêta devant un groupe d'arbustes. - ---Ah! ah!... fît-il. - -Et il parut intrigué... - -[Footnote 1: Écrit en mars 1906.] - -Nous étions au commencement du printemps. À peine si ces arbustes -avaient des feuilles... M. Theuriet était donc très intrigué devant ces -arbustes... Il dit: - ---C'est curieux... Je ne connais pas ça... - -Il prit une branche, dans sa main, l'inclina, en examina longuement -l'écorce, les bourgeons prêts à éclater... J'admirais sa grâce de -botaniste... - ---Tiens! tiens!... fit-il encore... - -Puis, après un nouvel et plus scrupuleux examen, pour lequel il eut -recours à un lorgnon qu'il posa, avec des gestes méthodiques, sur son -nez... il dit: - ---Voilà qui est fort!... Ah! par exemple... Figurez-vous, mon cher... -Non, en vérité, je ne connais pas ces arbustes-là... C'est bien étrange. - -Il lâcha la branche, qui alla rejoindre les autres, et il reprit: - ---Je ne les connais pas... Ça doit être une nouveauté... une -importation... récente... Je ne serais pas étonné que cette importation -nous vînt de... de... Ah! c'est curieux... c'est extraordinaire... -c'est à ne pas croire! - -Et se retournant vers moi: - ---Pas besoin de vous demander, à vous? Une importation... comment -sauriez-vous? - -J'étais ahuri... - ---Mais, monsieur Theuriet... m'écriai-je... ce sont... - -Je m'arrêtai... car j'avais honte de faire honte à l'Amant de la nature. - ---Naturellement... ricana M. Theuriet... Ce sont... ce sont... Vous ne -savez pas... - -Je m'armai de courage, et criai: - ---Mais, monsieur Theuriet, ce sont des lilas... des lilas, monsieur -Theuriet... des lilas! - -L'Amant de la nature me regarda sévèrement: - ---Des lilas?... Vous vous moquez de moi... fit-il. - -Puis il haussa les épaules... puis il se mit à rire: - ---Des lilas?... C'est idiot!... ah! ah! ah!... Et c'est à moi que... -Mais, mon cher, vous ne savez donc pas qu'il y a un lilas qui porte mon -nom?... Il y a le lilas André Theuriet, mon cher... un lilas à fleurs -doubles... - -Je crois bien que M. André Theuriet en a ri longtemps. Et j'en ris -encore, moi aussi, car j'ai lu souvent que, lorsque l'Académie -travaille au dictionnaire, et qu'elle discute sur un nom de plante, -elle dit: - ---Ça regarde Theuriet... laissons faire Theuriet... c'est notre -botaniste... - - * * * * * - -Les haies aussi vous arrêtent... On sourit aux aubépines, aux -églantines. Elles vous rappellent mille petits événements puérils -et charmants, des visages déjà lointains, des noms depuis longtemps -oubliés. On s'attendrit... Parfois, pour fleurir sa marche, on les -cueille... - -De l'auto, c'est à peine si on a le loisir de comparer entre eux les -feuillages différents. Et l'on ne voit pas les fleurs des haies... -et l'on ne se souvient pas des histoires de M. André Theuriet... Ces -arbres qui fuient, ce sont des arbres, sans plus... et ils galopent, -galopent... Qu'importe qu'ils s'appellent chêne, acacia, orme ou -platane? Ils galopent, voilà tout... Ils accourent vers nous, se -précipitent vers nous, dans un vertige. On dirait--tellement ils -ont peur et ne savent plus ce qu'ils font--qu'ils vont entrer dans -la voiture et la traverser. Ils ont tellement peur qu'ils ne sont -même plus de la matière: ils sont devenus des reflets, des ombres, -et qui galopent. La plaine aussi s'immatérialise, emportée dans un -galop surnaturel... Et voici des vallons, des gorges rocheuses, des -montagnes... des forêts... Au galop! Au galop!... À peine entrevus, -aussitôt dépassés. Au galop!... A-t-on le temps de penser, de -rêver, de pleurer? Au galop les petites joies attendrissantes, les -petites douleurs qui larmoient et où se complaît l'enfantillage -des souvenirs!... D'ailleurs, sont-ce des joies, des douleurs, des -souvenirs?... On ne sait pas... on ne le sait pas plus, que, des -arbres, on ne sait s'ils sont ormes, peupliers, hêtres ou sophoras... -On ne sait rien... À peine sait-on que l'air qui fouette le visage, et -qu'on avale, avec toutes sortes de poussières, on s'en grise, et qu'on -est ivre, comme tout l'univers!... - - - - -Vincent van Gogh et Bréda. - - -La route d'Anvers à Bréda n'est ni meilleure ni pire que la plupart -des routes de Belgique. Elle leur ressemble par sa monotonie. Ainsi -s'explique--car il n'eût pas suffi de ma rêverie--que je n'aie point -reconnu la Hollande, dans cette Belgique continuée... Ce n'est rien que -de la terre plate, grisâtre, où tout ce qui pousse est chétif, où la -lumière lourde et opaque est celle de tous les pays à qui l'eau manque. -Rien n'est triste comme la traversée de ces champs sans sève et de ces -petits bois mal venus, dont on rencontre pas mal de bouquets... - ---Assez bien de bouquets... diraient nos excellents amis les Belges, -auxquels, même en Hollande, il m'arrive de penser encore en riant... - -Bréda--dont le nom évoque assez comiquement et à la fois, une -excellente race de pondeuses, une race aussi, sinon de cocottes, du -moins de lorettes, Gavarni et Guys, Stevens et Grévin, les _Lances_ -de Velasquez, les chansons de Nadaud, une certaine qualité d'esprit, -de gaité second Empire, «Ah! c'était le temps où...» et Villemessant -et Dinochau et Carjat--Bréda est une ville tout à fait quelconque et -tellement insignifiante qu'il m'affole de penser qu'elle ne soit pas -belge... Je ne la mentionnerais pas si, dans sa cathédrale, l'emphase -tout italienne d'un sculpteur bolonais ne s'était avisée de faire, -au-dessus d'un tombeau, porter les armoiries de je ne sais quel petit -prince de Nassau, tout simplement par Régulus, Jules César, Annibal et -Philippe de Macédoine. - -Au sortir des musées et des cathédrales belges, j'étais un peu las, non -seulement de la grandiloquence italienne qui s'y boursoufle, mais même -de la magnificence flamande, parfois écrasante, et je ne demandais qu'à -me reposer parmi les nuances et la discrétion hollandaises. J'aspirais -à ce repos comme on attend un bain, vers la fin d'un voyage qui dure. -Il me fallait surtout me purifier de toutes sortes de blagues, de -toutes sortes d'excès, avant que de pouvoir me plonger dans le délice -de Vermeer et la splendeur de Rembrandt. C'est dans cette disposition -d'esprit que cet Italien flagorneur--les guides ont beau dire que ce -n'est pas Michel-Ange--m'a agacé, choqué... J'aurais dû en rire... - -Mais je pardonne à Bréda, en raison d'un détail de son histoire qui -m'émeut et qu'elle ignore. - -Bréda est la ville où naquit Vincent van Gogh. Il l'habita quelque -temps, en sa première jeunesse. On rêve pour ceux qu'on admire et qui -marquèrent leur trace, dans la vie, d'un peu de génie, d'un peu de -grâce, d'un effort humain autre que celui des autres hommes, on rêve -d'un joli décor, à leur naissance. Je crois à l'influence profonde -et secrète du milieu sur la direction et la destinée d'un esprit; je -crois que les choses natales laissent une empreinte durable sur le -cerveau, et qu'il est très difficile de s'en affranchir, plus tard, -quand elles furent mauvaises. Je fus assez étonné de ne trouver aucune -affinité entre Vincent van Gogh et Bréda. Il est vrai que, tant qu'il -y vécut, il ne songea pas une minute à devenir l'artiste original et -violent qu'il fut. Ennuyeuse et morne, entourée de paysages aux lignes -étriquées, aux formes pauvres, Bréda n'avait pas su lui révéler sa -vocation. Il y était quelque chose comme instituteur, un instituteur -libre. Il parlait aux enfants qu'il assemblait dans la rue, même aux -hommes, et il leur prêchait la morale protestante, relevée de tout ce -que son âme imaginative et tourmentée contenait déjà d'élans passionnés -vers le grand et vers le beau... Et puis il était parti, découragé de -son impuissance et de l'inutilité des paroles... - -J'aurais voulu avoir des renseignements sur ce moment de la vie de van -Gogh, ou bien, à défaut de renseignements parlés, voir sa maison, et, -de sa maison, les premiers spectacles qui s'offrirent à lui et qui -l'émurent... Je m'informai... À mes questions, les gens s'ébahirent: - ---Vous dites?... Comment dites-vous?... Vincent van Gogh?... Un -peintre?... Vous ne vous trompez pas de nom?... À Bréda?... Vous ne -confondez pas avec Amsterdam?... Attendez donc... - -Personne ne savait. - -J'expliquai que ça avait été un grand et douloureux artiste... qu'il -était mort, encore jeune, en France... qu'il n'y avait pas longtemps -de cela... Et, m'animant devant ces mines étonnées, j'expliquai qu'il -était célèbre en France, en Allemagne... même en Hollande... qu'il y -avait des tableaux de lui au musée de Rotterdam... Et j'insistais: - ---Voyons!... Au musée de Rotterdam... ah! - ---C'est bien possible, me répondit-on... Van Gogh?... Non, ça ne nous -dit rien. Il y a tant de peintres et tant de musées, en Hollande! - -Je m'efforçai de leur rappeler son visage tragique, son front obstiné, -ses yeux ivres de penser et de regarder, sa courte barbe blonde. - ---Des barbes blondes... ça n'est pas ce qui manque ici... - -Je m'acharnai sottement: - ---Enfin... souvenez-vous... Il était bon avec les enfants... il leur -parlait... - -Mais ils ne m'écoutaient plus... Ils s'éloignèrent de moi, en me -regardant avec méfiance. - -Pauvre Vincent!... Il n'eût pas été humilié de l'ignorance de ses -compatriotes... Il ne chercha pas la gloire... il chercha quelque chose -de plus impossible: l'absolu. Et il en est mort... - -J'appris, à Rotterdam, qu'un parent très proche de van Gogh vivait à -Bréda, entouré de la plus belle collection qui soit, de ses œuvres. -Seulement, il ne porte pas le nom de van Gogh. - -Voilà pourquoi «van Gogh», «ça ne leur disait rien». - - -**J'ai une autre impression. - -Deux semaines après, je sortais du musée de La Haye où j'avais passé -presque toute la journée. J'étais ivre de Vermeer, ivre surtout de -Rembrandt... La tête me tournait. L'_Homère_ et, davantage, le -portrait du frère de Rembrandt me poursuivaient... Ce visage si -prodigieusement humain, à la fois si dur et si doux, si mélancolique -et si obstiné, cette effigie, aux plans si larges et sûrs, plus -vivante que la vie, ce front encore tout chaud de la double pensée -qui l'anima et qui le modela, et ces yeux où l'on voit tout ce qu'ils -ont regardé!... Le génie de Rembrandt est si fort, qu'il en devient -douloureux... On ne peut en supporter le premier choc, sans un grand -bouleversement. J'avais besoin de me remettre de mon émotion... Je -longeai quelque temps les bords du Vivier. Je me promenai sous les -arbres de cette place où tout s'apaise, devient doux, silencieux, -glissant, comme ces eaux dorées qui la baignent... Et je rentrai dans -la ville... - -Comme je flânais à travers la rue, j'avisai une petite boutique, devant -laquelle de grandes affiches mobiles annonçaient une exposition des -œuvres de van Gogh... Je me dis: - ---Non... non... pas aujourd'hui... Ce serait une trahison... Je -reviendrai demain... - -Et, en disant cela, je pénétrai machinalement dans la boutique. - -Le soir commençait à venir... Il n'y avait plus personne, qu'un employé -qui dormait, la tête appuyée sur une pile de catalogues... Sur les murs -gris, une vingtaine de tableaux, peut-être. Au centre de la pièce, -une sorte de divan circulaire, d'un rouge affreux, du milieu duquel -jaillissait une colonne drapée que terminait un ridicule petit palmier -dans un pot de céramique. - -Je m'assis, et je regardai... Je regardai longtemps... Je regardais, -sans fatigue, intéressé... - -Je sentais bien que d'autres tableaux, même parmi ceux qu'on appelle de -bons tableaux, m'eussent fait fuir. Je les eusse considérés comme une -profanation... Oui, oui, j'étais bien sûr qu'il m'eût été impossible de -les regarder... - -Je regardais toujours... - -Et un calme, une sécurité--plus que cela--une sorte de joie nouvelle, -entraient en moi... - -C'étaient des paysages de printemps, des paysages du Midi... des -vergers... des moissons dorées ondulant sous le vent... Et des ciels -étrangement mouvants, où des formes vagues de grands animaux, de femmes -couchées, s'allongeaient, s'émiettaient, reprenaient d'autres formes... -Et des figures tourmentées, parmi lesquelles celle du peintre, d'un -accent si tragique... celle aussi du bon père Tanguy, souriante, -avec sa vareuse brune, son tablier vert, ses deux grosses mains de -travail... Et des fleurs, d'adorables fleurs, tulipes, glaïeuls, roses, -iris, soleils, d'une vie, d'un éclat, d'une caresse, d'un rayonnement -extraordinaires... - -Ces toiles, je ne les détaillais pas comme je fais en ce moment, même -d'une façon si sommaire... C'est l'ensemble des formes, c'étaient les -taches de lumière qu'elles faisaient sur les murs, qui me retenaient et -me charmaient... - -Je me disais: - ---Ce que j'ai là, devant moi... c'est une autre sensibilité, une -autre recherche... c'est autre chose... c'est un autre art... moins -écrit, moins solide, moins profond, moins somptueux, que celui dont je -viens de recevoir une commotion si violente... Évidemment, je vois, -parfois, dans ces toiles, une grimace douloureuse, parfois j'y sens -une impuissance consciente à réaliser, par la main, complètement, -l'œuvre que le cerveau a conçue, cherchée, voulue. Et, cette -grimace, je ne la vois, cette impuissance, je ne la sens, peut-être, -que parce que j'ai connu tous les doutes, tous les troubles, toutes les -angoisses de Vincent van Gogh, et cette faculté cruelle d'analyse, et -cette dureté à se juger soi-même, et cette existence toujours vibrante, -toujours tendue, à bout de nerfs, et cet effort affolant, torturant, où -il se consuma. D'ailleurs, qui sait, qui saura jamais à quoi se vérifie -la réalisation complète, en une œuvre d'art? N'est-ce pas dans les -créations de ses dernières années, dans ce que certains critiques -appellent grossièrement ses ébauches, que Rembrandt est allé le plus -loin, le plus haut, dans la science et dans le génie?... Mais de ces -toiles qui sont là, devant moi, rayonnantes sur ces murs gris, ce que -je sais c'est, qu'en dépit de leurs discordances, de leur inachèvement, -de leur brutalité, c'est le seul art que mes nerfs surexcités, que -mes yeux toujours emplis des plus belles visions, puissent supporter, -aujourd'hui. Après Rembrandt, qui bouleverse comme un phénomène de la -nature, on peut s'arrêter à van Gogh, qui inquiète et qui enchante... -Et la preuve c'est que je suis là, encore, que je regarde, et que je -suis content. - -Je ne quittai la petite boutique que quand le soir fut tout à fait -venu... - - - - -Sur les Hollandais. - - -À une dizaine de kilomètres au delà de Bréda, c'est enfin la -Hollande... la Hollande d'eau et de ciel, la Hollande infiniment -verte, infiniment gris-perle, où plus jamais n'osera s'aventurer le -moindre souvenir de Belgique. Les routes se font douces, élastiques, -sans poussière, avec leur pavage uni et lavé de briques sur champ. -Elles sont plantées magnifiquement d'arbres gigantesques, des ormes, -des platanes, des blancs de Hollande, dont on voit très bien que les -racines plongent au plus profond d'un sol riche où l'humus ne leur -a pas plus manqué que l'eau. Des bandes de vanneaux, de sansonnets -voyagent dans l'air, des bandes de canards voyagent sur l'eau... Et -l'eau est partout... On la voit sourdre sous les nappes de verdure, -comme, sous la couche de cendres qui le recouvre, on voit sourdre la -rougeur d'un brasier... - -Dans la traversée des polders, sur les digues, il faut aller doucement. -Elles sont étroites, le plus souvent bordées de petits canaux en -contre-bas, coupées de petites passerelles en dos d'âne et de petits -ponts-levis qu'on n'aperçoit que lorsqu'on est dessus. Chaque fois -que vous rencontrez un cheval, un de ces beaux chevaux à l'encolure -guerrière, arrêtez la machine, et mieux, descendez-en, pour porter -secours au charretier ou au cavalier, car le cheval est partout le même -stupide animal, et, ici, son danger s'accroît de sa masse, et du peu de -place que le fameux ministre des Digues accorde à ses caracolades. - -Il n'existe pas d'autre règlement, sur la circulation automobile, que -celui que vous établissez vous-même, en vue de votre propre sécurité. -En Hollande, l'important est d'entrer... Une fois cette difficulté -levée, vous faites ce que vous voulez... Vous tombez même dans le -canal, si tel est votre plaisir... Personne n'y voit le moindre -inconvénient et ne vous en saura mauvais gré, à condition toutefois que -vous vous en retiriez, mort ou vif, votre machine et vous, à vos frais. -Il suffit d'ailleurs du plus léger dérapage, ou que votre mécanicien -ait, en de certains endroits, une seconde de distraction. Car les -routes, à chaque instant, cessent brusquement, à pic, devant le fleuve, -ou devant le canal qu'il vous faut traverser sur des bacs à vapeur, -puissants et rapides... - -Cette façon de voyager en auto, lente, interrompue par toute sorte -d'arrêts, est d'abord irritante. Brossette maugrée à toutes les -minutes, il s'écrie: «Sale pays!»... Et puis il s'y fait, et puis l'on -s'y fait. Cela devient vite un repos, même un plaisir. On se mêle ainsi -beaucoup mieux à la vie des choses et à celle des gens. Ce qui est -charmant et nouveau, en ce pays, c'est que, partout, même sur la route, -on est en contact perpétuel avec ses habitants. On les voit vivre et on -vit avec eux... On est chez eux... - - -**Sous sa face tranquille, avec ses gestes mesurés, le Hollandais -est rude et violent. Il aime aussi la moquerie, l'ironie. Mais quand -on n'est pas un Anglais, et qu'on s'habille comme tout le monde, -on s'en accommode assez bien. Au besoin, il saura être complaisant -sans servilité, et gaiement accueillant, s'il ne lui en coûte rien. -Par exemple, évitez de vous promener, vêtus de peaux de bêtes. Les -peaux de bêtes excitent d'abord sa curiosité, et sa curiosité peut -devenir agressive et méchante. Il m'est arrivée Rotterdam, où pourtant -débarquent des gens de tous pays et de tous costumes, à Leuwarden -aussi, d'être suivi, dans la rue, par une foule de quinze cents -personnes, hommes, femmes et enfants. Ils commençaient par rire et se -moquer, et bientôt, s'énervant l'un l'autre, finissaient par me lancer -des boules de papier et des pelures d'orange. Or, de l'orange à la -pierre, il n'y a pas très loin. Ce furent, des moments extrêmement -désagréables, et qui me rappelèrent la sortie des réunions publiques, -au temps de l'affaire Dreyfus. Ce n'est pas que le Hollandais soit -misonéiste et routinier, à la façon du Français, et qu'il s'étonne, -outre mesure, des choses dont il n'a pas l'habitude. Au contraire, il -accepte facilement un progrès, surtout quand il est d'intérêt général. -Mais il a des manies, des mœurs parfois bizarres auxquelles il -tient. Il faut les connaître. Il faut le connaître, et ne jamais -contrarier son esthétique populaire, d'ailleurs harmonieuse. Et on -l'aime, et il nous aime à sa façon, qui n'est pas la nôtre, mais dont -la rudesse ne manque ni de bonhomie, ni de pittoresque. - -En Hollande, il n'y a ni charbon, ni bois, ni pierre, ni métaux, ni -fruits. Ce n'est que de l'eau. Les petits vallonnements des environs -d'Arnheim, qu'on franchit facilement, à la quatrième vitesse accélérée, -et la forêt d'Appeldorn, avec ses arbres de haute futaie, y font -l'effet d'étrangers. Ils annoncent déjà l'Allemagne. Là, l'homme est -moins actif; il m'a paru moins fort, moins beau. C'est une autre race. -Le vrai Hollandais, c'est le Hollandais du polder et du canal. La lutte -qu'il livre sans cesse aux caprices, aux sournoiseries, aux violences -de l'eau, l'a rendu industrieux, patient, énergique, rusé. De cette -force dévastatrice, il a su faire un admirable outillage économique, -une richesse énorme, et une émouvante beauté. Il en est très fier. Un -gros entrepreneur d'Amsterdam me disait: - ---En Italie, à la Martinique, ils ont la chance d'avoir des volcans... -Et qu'est-ce qu'ils en font?... Rien... absolument rien... De la ruine -et de la mort, monsieur... C'est pitoyable... Ah! si nous les avions -ces volcans-là!... Notre eau et ces volcans-là, monsieur?... ah! vous -verriez.... vous verriez!... Quelles tristes gens!... - ---Que feriez-vous des volcans?... lui demandai-je. - ---Je n'en sais rien... la question ne se pose pas chez nous... Soyez -sûr que nous en ferions quelque chose... Tenez, c'est comme votre -vent, dans le Midi, le mistral... Oui... Eh bien! qu'est-ce que vous -en faites?... Rien, non plus... Pourtant, je me suis laissé dire qu'on -sait parfaitement où il se forme... Rien de plus facile alors que de le -capter et de s'en servir... Mais non... vous le laissez souffler où il -veut, comme il veut... C'est de la gâcherie, monsieur.... de la vraie -gâcherie... - -Mais je crois bien qu'il se moquait de moi... - - -**Ce terrible élément de l'eau, le Hollandais a pu l'assouplir, le -domestiquer, le faire servir docilement à toutes les nécessités, à -tous les décors de son existence. L'eau est non seulement la parure -de la Hollande; non seulement elle est le grand moyen de circulation, -et, en quelque sorte, le système vasculaire du pays; non seulement -elle est la rue, la route, le chemin de traverse, la voie qui, par -mille dérivations, fait communiquer entre eux les grands centres, les -villages, les hameaux, les fermes, les masures, les étables isolées -dans le polder, les châteaux, les jardins, les parcs, échelonnés le -long des digues; elle fait aussi office d'engrais merveilleux, de -basse-cour pour les canards dont il y a partout d'immenses élevages; -elle sert de bornage, de délimitation cadastrale; elle sépare et -identifie les propriétés. Sur la pittoresque route de Groningue à -Zwolle, j'ai longé toute une série de petits villages, où chaque -maison, chaque champ, chaque jardin est entouré d'eau, comme ailleurs, -de murs, de haies, de grillages. On se croit, tout d'un coup, -transporté au temps des habitations lacustres. Rien n'est joli, et -étrange, et miroitant, comme cette succession de palafittes multipliés -par leurs reflets, où l'on voit travailler durement et passer l'eau, -sur des barquettes légères, des troupes de femmes, en courtes et -lourdes robes de bure, le corsage avivé d'une broderie rouge, la tête -ornée de petits casques plats, dont le métal poli brille au soleil. - -La grande passion de l'homme, en Hollande, c'est le travail. De Bréda -au Helder, de Walcheren au Texel, tout le monde, hommes, femmes, -enfants, travaille d'un travail âpre et continu. On travaille à l'eau, -à la terre, aux digues, aux ports, aux navires, aux fleurs. Rien n'est -perdu. De la moindre chose, on sait faire une source d'enrichissement. -Le jour que nous passâmes à Leuwarden, on avait vendu, sur le marché, -cent vingt mille œufs de vanneaux. Ils savent organiser et -développer, comme celle de la poule, la ponte de cet oiseau farouche. - -Il n'est pas jusqu'au touriste, de plus en plus nombreux, qui ne soit -pressuré, vidé, desséché... Comme il est ravi du voyage, il paie et ne -dit mot. - -Un jour, à Utrecht, en me remettant sa note, où s'additionnaient, se -multipliaient les chiffres les plus fantastiques, l'hôtelier me dit, -avec un sourire: - ---Monsieur verra que nous ne sommes plus au temps de Voltaire... - ---Pourquoi... de Voltaire?... fis-je... Quel rapport? - ---Mais oui... monsieur... de Voltaire... qui disait... monsieur sait -bien... qui disait: «Pays de canaux, de canards et de canaille». Ah! -nous l'avons toujours sur le cœur, ce mot-là... - ---Je vois... et sur la note, hein? - -Canailles?... non pas... Commerçants? Oui... Et n'est-ce pas un peu -la même chose? Ils ont, comme on dit, le commerce dans la peau. Aucun -peuple n'est mieux doué pour les affaires, et pour la banque... Ils -mettent, à drainer l'or, la même ingéniosité tranquille et tenace qu'à -drainer l'eau du polder... - -On sait qu'ils furent les premiers navigateurs européens à pénétrer -utilement en Chine. Avant tous pour-parlers, les Chinois, redoutant en -eux des ennemis de leur religion, les obligèrent à marcher, à cracher -sur le crucifix, ce qu'ils firent sans la moindre hésitation. Après -quoi, rassurés, les Célestes les autorisèrent à pénétrer dans le pays, -et à y commercer à leur guise. - -Race forte et dure, réaliste et laborieuse, dominée, en toutes -choses, par l'intérêt qui ignore le scrupule et éloigne le sentiment. -Quoi qu'en pensent certains politiques, elle ne se laissera jamais -violenter, absorber par l'Allemagne... La Hollande n'est pas au bout de -son histoire. - -Le Hollandais est un bon colonisateur. Il a su tirer, de ses -magnifiques établissements dans l'Inde, des profits considérables. Mais -il a trouvé, là-bas, peu à peu, son maître, dans le Chinois. À Java, le -Chinois sourcille de partout, s'infiltre et s'étale partout... C'est -une sorte d'eau envahissante, conquérante, que le Hollandais ne peut -pas endiguer et qui menace de le submerger... - -Un ancien consul, retiré à Arnheim, M. X..., m'a conté cette anecdote -caractéristique: - -À Canton,--il y a vingt ans de cela--M. X... avait à son service un -boy chinois, d'une intelligence, d'une souplesse, d'une fidélité -extraordinaires... Valet de chambre, secrétaire, cuisinier, tailleur, -bottier, musicien et poète, ce boy était tout... tout ce qu'on -voulait... - ---Je l'aimais beaucoup, me dit M. X..., et lui, paraissait s'être -attaché à moi, pour la vie... Une perle!... - -Un jour, le consul fut envoyé à Batavia, chargé par le gouvernement -d'une affaire importante. Sachant combien il tenait à cet excellent -serviteur, des amis lui conseillèrent de le laisser à la maison... - ---Aussitôt là-bas... il sera circonvenu, pris, embauché par des -compatriotes... Vous ne le reverrez plus... - -Son boy? La fidélité même... Allons donc!... Les autres boys, -peut-être... mais le sien?... C'était absurde... Il l'emmena. À -Batavia, au débarquement, il laissa son petit bonhomme se débrouiller -avec les bagages, et lui recommanda de les apporter au palais du -gouverneur, où il devait loger, durant son séjour, et où il se -rendit sans plus tarder. Deux heures, fois heures, quatre heures se -passèrent... Pas de boy... Qu'était-il donc arrivé?... Il envoya -aux informations: pas de boy... Très inquiet, M. X... allait prier -le gouverneur de mettre sur pied la police, quand, vers le soir, un -commissionnaire nègre vint apporter les bagages et une lettre. La -lettre était du boy... Il y expliquait, avec beaucoup de regrets, qu'il -était obligé de quitter son service, vu qu'il était installé horloger, -dans un beau quartier de Batavia... Horloger?... Déjà!... C'était -une plaisanterie, sans doute... M. X... courut à l'adresse indiquée. -Il entra dans une petite boutique, et vit, assis devant l'établi, la -loupe à l'œil, le boy, qui, avec une aisance parfaite, examinait le -mécanisme d'une montre... - ---Tu es fou!... cria M. X... Qu'est-ce que cela veut dire?... - -Alors, le boy raconta que, durant qu'il attendait les bagages, un vieux -Chinois l'avait abordé... Ils avaient longtemps causé, discuté... - ---Qu'est-ce que tu veux faire? avait dit le vieux Chinois... Veux-tu -être tailleur... cuisinier... médecin... horloger?... Quoi?... Dis ce -que tu veux... - -Bref, le boy avait choisi l'horlogerie... Et le vieux Chinois venait de -l'installer dans cette boutique, où il était sûr de faire fortune... M. -X... était stupéfait. Il ne trouva à dire que ceci: - ---Mais tu connais donc l'horlogerie? - -Et le boy répondit d'un air tranquille: - ---Faut bien... Un vrai Chinois doit tout connaître. - - - - -Gorinchem. - - -La première joie que je devais connaître, en Hollande, cette fois-ci, -ce fut d'apercevoir cette petite ville de Gorinchem que je n'oublierai -plus, petite ville presque inconnue des touristes, et qui, de très -loin, de l'autre côté de l'eau,--c'est le Rhin et la Meuse qui coulent -là, confondus--me parut si pimpante et me ravit bien davantage dès -que nous eûmes circulé, quelque temps, lentement, dans ses rues -étroites, pleines de promeneurs... J'en étais enchanté, comme un -enfant d'un joujou. Elle avait bien l'air d'un joujou luisant, tout -neuf,--quoiqu'elle fût très vieille--et sa nouveauté, c'était sa -propreté... - -En Hollande, les vieilles choses, vieux monuments, vieilles maisons ne -m'attristent jamais. On ne voit pas leurs fissures, leurs lézardes, -et ces plaies qu'avivent sans cesse les entassements de poussière -corrosive. Elles n'offrent point l'aspect délabré de ruines. À force -de soins, elles conservent une belle vie de jeunesse et de santé. -Un peu plus tassées que les neuves, un peu plus penchées, et voilà -tout... Elles rappellent ces jolis vieillards, qui eurent la politesse -de se garder de la déchéance, dont le visage paraît plus frais, plus -riant, sous les cheveux blanchis, et qui enseignent aux jeunes gens -l'indulgence et le sourire. La coquetterie est la grande vertu des -vieilles gens. - -Délicieuse petite vieille, que Gorinchem!... On pouvait, de l'auto, -sans effort, toucher les façades peintes, lavées, vernies. Les rues, -où nous glissions entre ces habitations à pignons historiés, étaient -lavées aussi, lavées comme les carreaux des intérieurs que peignit -Pieter de Hoogh, et dallées, me sembla-t-il, de ces mêmes mosaïques de -couleur, dont beaucoup de maisons avaient leurs façades revêtues. Et -des étalages de fruits exotiques, des vitrines où se montraient des -dentelles, des draps brodés, de lourds bijoux d'argent, paraient les -devantures d'un luxe choisi... C'était la première petite ville des -Pays-Bas, qui mirât dans ses canaux sa coquetterie, avec placidité... - -Nous nous arrêtâmes chez un pâtissier pour y boire du thé, mais surtout -pour nous arrêter, pour prendre pied dans la ville. - -Les gens allaient et venaient, nous regardaient et regardaient la -machine, silencieusement. Faces débonnaires et un peu lourdes, je -les avais déjà vues dans ces gravures anciennes qui représentent -des amateurs de tulipes. Ils ne savaient pas trop s'ils devaient -admirer, mépriser, s'indigner... Après avoir regardé l'auto, ils se -regardaient entre eux, et puis ils s'en allaient, sans avoir exprimé -le moindre sentiment. Et d'autres les remplaçaient qui se livraient -à la même mimique. Il y avait des femmes blondes, aux cheveux tirés; -il y en avait de très noires, avec des yeux en amande, et des teints -où le jaune de l'Extrême-Orient luttait avec le rose d'Europe... Des -pêcheurs rentraient ou sortaient, poussant des petites voitures dont -les unes contenaient des paquets de filets bruns, et les autres de -grandes mannes remplies de saumons. Un gamin, à la porte, nous offrait -des cartes postales: des églises aux tours penchées, des moulins à -vent... des canaux, encombrés de barques... Il ne se passait rien -que de monotone et de quotidien. La vie coulait, devant nous, comme -chaque jour, devant cette boutique, elle coule douce, paisible, avec -son petit bruit de sabots sur les dalles de la rue. Et, pourtant, je -me sentais parfaitement, enthousiasment heureux. J'avais, en moi, une -joie violente de cette douceur, de ce bruit de sabots, de ce silence -des visages, de cette jolie fille aux bras nus qui nous servait sans -empressement, de ce thé qui était très mauvais, de ces tasses de Chine, -qui ne venaient même pas des fabriques de Delft, de cette écoeurante -odeur de cacao, qui flottait dans la boutique, de ces maisons en face, -petites maisons naïves, comme on en voit, comme on en achète, pour -les arbres de Noël, dans les magasins de jouets, à Nuremberg... Il me -semblait que c'était le bonheur, et que j'eusse vécu là le reste de ma -vie. Impression qui n'était pas nouvelle en moi. Chaque fois que je -m'arrête quelque part, n'importe où, et qu'il y a un peu d'eau, des -arbres, et, entre les arbres, des toits rouges, un grand ciel sur tout -cela, et pas de souvenirs... j'ai peine à m'en arracher. - -Il me fallut faire un effort pour me lever et partir... - - - - -La découverte de Claude Monet. - - -Pour la première fois, je considérai, sans y retrouver les anciennes -images d'un bonheur devenu si amer, ces canaux où vient se glacer et -mourir la vigueur du Rhin. J'admirai délicieusement les petits ponts, -enjambant les filets d'eau, où l'élan de leur arche unique de bois se -referme par son reflet; petits ponts tout ronds, comme sont ceux du -Japon, sur les estampes, et qui, partout, en Hollande, protègent et -défendent chaque maison... Et les petites grilles, basses, ouvragées, -qui s'ouvrent sur les petits parterres de ces fleurs qui ont un éclat -unique, en ce pays mouillé, où la lumière irisée les imprègne, les -caresse et les aime. Dans la traversée des villages, parfois, nous -apercevions des jardinières, tuyautant aux fenêtres, derrière le -transparent qui les vaporise, des collerettes brodées de narcisses, de -jacinthes, de tulipes... - -Pour la première fois aussi, je redevenais sensible à cet aspect -oriental, extrême oriental, qu'ont la plupart des villes et des -villages hollandais, sans qu'on sache précisément de quels éléments il -est fait. - -C'est à la fois l'art du Japon qu'ils évoquent, et l'art primordial de -la Chine, mais aussi l'art des Indes, et toute la magie des continents -baignés d'eau, et des Iles, que la marine néerlandaise hante depuis -des siècles, comme si les navigateurs avaient rapporté de ces contrées -qui sont au delà des mers lointaines, avec leurs denrées qui les -enrichirent, un émouvant rappel de leurs aspects. - -Le développement des influences qui conduisent l'évolution de la pensée -dans le temps, n'est si difficile à saisir que parce que l'oscillation -des idées, qui est purement intelligible, dévie souvent, du fait -d'accidents qui ne sont que mécaniques... J'ai souvent pensé, dans ce -voyage, à cette journée féerique où Claude Monet, venu en Hollande, -il y a quelque cinquante ans, pour y peindre, trouva, en dépliant un -paquet, la première estampe japonaise qu'il lui eût été donné de voir. -Son émotion devant cet art merveilleux, où toute vie, tout mouvement, -tout modelé tiennent dans un trait--art qu'il ignorait, d'ailleurs, -comme tout le monde, à cette époque, mais dont il avait en lui la -prescience, en quelque sorte fraternelle--cette émotion-là, vous la -devinez. - -Son bouleversement, sa joie étaient tels, qu'il ne pouvait exprimer, -par des phrases, ce qu'il ressentait; il ne pouvait plus l'exprimer que -par des cris. - ---Ah!... ah!... Nom de Dieu!... faisait-il... Nom de Dieu!... - -Ce juron contenait tout l'infini de son admiration. - -Et c'est à Zaandam que ce miracle se passait. Zaandam, avec son canal, -ses navires à quai, débarquant des cargaisons de bois de Norvège, sa -flottille serrée de barques, aux proues renflées comme des jonques, ses -ruelles d'eau, ses cahutes roses, ses ateliers sonores, ses maisons -vertes, Zaandam, le plus japonais de tous les décors de Hollande. - -Il faudrait ignorer, non seulement les tableaux de Claude Monet, mais -ceux des pairs qu'il a parmi ses contemporains et ses cadets, et -jusqu'aux noms, alors inconnus, d'Hokousaï, d'Outamaro et d'Hiroshige, -pour douter de la fièvre, dans laquelle il courut à la boutique d'où -lui venait ce paquet... Vague petite boutique d'épicerie, où les gros -doigts d'un gros homme enveloppaient--sans en être paralysés--deux -sous de poivre, dix sous de café, dans de glorieuses images rapportées -de l'Extrême-Orient, au fond de quelque cale de navire, avec des -épices!... Bien qu'il ne fût pas riche, en ce temps-là, Monet était -bien résolu à acheter tout ce que l'épicerie contenait de ces -chefs-d'œuvre... Il en vit une pile, sur le comptoir. Son cœur -bondit... Et puis, il vit l'épicier qui servait une vieille femme, -détacher une feuille de la pile... Il se précipita: - ---Non... non... cria-t-il... je vous achète ça... je vous achète tout -ça... tout ça... - -L'épicier était brave homme. Il crut avoir à faire à un original... -Et puis, ces papiers coloriés ne lui coûtaient rien: il les avait -par-dessus le marché... Comme on donne à un enfant qui pleure, pour -l'apaiser, une image, il donna la pile à Monet en riant, et se moquant -un peu: - ---Prenez... prenez... dit-il... Ah! vous pouvez bien les prendre... Ça -ne vaut rien... Ça n'est pas solide... J'aime mieux ce papier-là, moi... - -Se tournant vers la cliente: - ---Et vous? Ça ne vous fait rien, non plus, hein? - ---Moi?... Ah! Dieu de Dieu!... - -Il prit une feuille de papier jaune, avec quoi il enveloppa le morceau -de fromage qu'avait acheté la vieille femme. - -Rentré chez lui, fou de joie, Monet étala «ses images». Parmi les plus -belles, les plus rares épreuves, qu'il ne savait pas être d'Hokousaï, -d'Outamaro, des femmes, à leur toilette, des femmes au bain, des mers, -des oiseaux, des arbres fleuris, il en vit une qui représentait un -troupeau de biches, et qui lui paraissait être une des plus étonnantes -merveilles de cet art étonnant. Il sut, plus tard, qu'elle était de -Korin... - -Ce fut le commencement d'une collection célèbre, mais surtout d'une -telle évolution de la peinture française, à la fin du XXXe siècle, que -l'anecdote garde, en plus de sa saveur propre, une véritable valeur -historique. Ceux qui voudront étudier sérieusement cet important -mouvement de l'art, qu'on appela du nom d'impressionnisme, ne peuvent -la négliger... - -Aujourd'hui qu'on célèbre tant d'anniversaires, inutiles et ridicules, -ne pourrait-on célébrer avec une pompe particulière l'anniversaire de -cette journée émouvante et féconde, où un grand artiste français se -rencontra, pour la première fois, à Zaandam, avec une petite estampe -japonaise?... - - - - -Le port, patrie du peintre. - - -Je crois bien que, nulle part ailleurs, l'émotion de Claude Monet -n'eût été plus forte. C'est que l'art extrême-oriental, on le voit -apparaître, partout, en Hollande, et sortir, on dirait, de l'eau. Il -est vrai que dans les ports d'Occident--et toute la Hollande n'est -qu'un grand port--les bateaux rapportent avec eux des parcelles, des -éclats de l'Orient, et de ses créations qui sont obligées de lutter, de -subtilité comme de splendeur, avec la lumière même. - -Venise, vêtue de drap noir, regorgeait de ces richesses transmarines, -et son climat n'eût peut-être pas suffi, seul, à produire, pour -l'enchantement du monde, les yeux de Titien. - -Le hasard uniquement fit que Rubens n'ouvrit pas les siens à Anvers, -où commerçait, avec l'Europe, de toutes les marchandises d'outre-mer, -la plus grande flotte marchande du monde. Ses parents l'y ramenèrent -de bonne heure, et il y a passé la partie de sa vie peut-être la plus -féconde. De sorte qu'il tira des quais fameux de l'Escaut, outre -l'arrangement des lignes et l'ampleur ornementale de ses compositions, -une part au moins de la magnificence, dont il distribua, entre les -souverains et les belles femmes de son temps, les éblouissantes -effigies. - -Même Marseille, «Porte de l'Orient», écrit Puvis de Chavannes, -Marseille, où naquit Monticelli, valut à ce peintre l'étrange -grouillement de sa palette, où les fruits rouges, les soies orientales, -les coquillages nacrés,--s'écrasent parmi les eaux bleues et parmi ces -noirs puissants, dorés, qui font frissonner les bassins, pleins de -navires... - -Est-il possible aussi que personne ait pu se défendre de croire qu'il -abordait au Japon, de ceux qui, au crépuscule du matin, sont entrés -dans le fjord de Kristiania? - - * * * * * - -Je suis convaincu qu'un grand port, quel qu'il soit, où qu'il -soit, est, par excellence, un lieu d'élection pour la naissance, -la formation, l'éducation d'une âme d'artiste. Un artiste qui est -né dans un port, qui y a vécu son enfance et sa première jeunesse, -parmi la variété, l'imprévu, l'enseignement sans cesse renouvelé de -ses spectacles, est, forcément, en avance, sur celui qui naquit, au -fond des terres, dans un village de silence et de sommeil, ou dans -l'étouffante obscurité d'un faubourg de la ville. Son imagination, -surexcitée par tout ce qui passe et se passe autour de lui, s'éveille -plus tôt. Son cerveau travaille davantage et plus vite, et sans trop -de luttes... Il s'habitue à voir et, voyant, à comprendre. Sa pensée -qui n'est pas bornée par un mur, «le mur de la maison Meyer», ou par -un coteau, est libre de vagabonder, à travers l'espace, comme ces -jolies mouettes qui hantent le vaste ciel, et qui n'ont d'autre limite -à leurs désirs, que la fatigue de leurs ailes... Il englobe, dans un -regard, plus de choses d'ici et de là-bas, plus de visages d'ici et de -là-bas, plus de vie universelle. À son insu, et comme mécaniquement, -le mouvement des barques sur la mer, de la mer contre les jetées, -le rythme de la houle, l'entrée des navires dans les bassins, -l'oscillation des mâts pressés que relie la courbe molle des cordages, -les voiles qui fuient, qui dansent, qui volent, les volutes des fumées, -toutes les silhouettes des quais grouillants, lui enseignent, mieux -qu'un professeur, l'élégance, la souplesse, la diversité infinie de la -forme. Sans le savoir, il emmagasine des sensations multiples qui ne -s'effaceront plus, qu'il retrouvera, plus tard, et dont il fera vivre -un visage, un torse de femme, l'ondulation d'une jupe, la flexion d'une -hanche, le balancement d'une branche... Car il y a de tout cela dans un -port... Il y a de tout et il y a tout, dans un port. - - * * * * * - -Et, une fois de plus, ma rêverie aboutit à Rembrandt. - -Rembrandt n'est pas né dans un grand port, c'est vrai... Mais son nom -est inséparable de celui d'Amsterdam, où il vécut tant d'années, et -y trouva l'emploi de ses dons, en leur toute-puissance... Amsterdam, -dont les habitants sont vêtus de noir, comme ceux de Venise, avec le -même orgueil et un goût pareil des accents éclatants et des ornements -lourds. Dans l'une et l'autre ville, le soleil fait la même féerie avec -le ciel et avec l'eau qui divise les maisons, jusqu'à ce que l'humidité -se condense en brouillard, pour lui dérober la cité aquatique et la -restituer à l'obscurité, sur qui le triomphe de l'astre n'aura que plus -de splendeur. Je ne voudrais pas penser que Rembrandt eût pu naître -en quelque petite ville endormie dans les terres, sans jamais voir -le soleil dorer des quais, dorer les eaux noires des bassins, dorer -l'atmosphère profonde, «l'obscure clarté» qui grouille entre les coques -des navires... Peut-être que ce qu'il eût tiré de lui-même eût suffi -pour émerveiller les humains. Mais je m'exalte à découvrir, dans son -œuvre, la conception, non seulement des images, mais des couleurs -les plus somptueuses, issues de la rencontre de son génie, avec le -luxe d'un grand port, infini jusque dans la variété de ses misères, à -Amsterdam, surtout, le plus oriental des ports d'Occident, Amsterdam et -sa sombre population juive. - - -Fermant les yeux à l'ardeur insoutenable du couchant, vers où nous -courions, je songeais à la fin douloureuse du héros, de ce Rembrandt -des dernières années, enchaîné par la misère, en proie au malheur, -expiant, lui aussi, peut-être, le crime d'avoir osé dérober au ciel, -pour nous, le feu divin de sa lumière... - - - - -La Digue. - - -Depuis Gorinchem, c'est presque, jusqu'à Dordrecht, une succession -de villages délicieux, dont je ne sais pas les noms, mais dont la -traversée dure, peut-être, trois fois plus que celle de Paris. Du haut -de la digue surélevée, étroite, nos regards penchent dans l'intérieur -des maisons en contre-bas. Devant tous les seuils, lavés, polis, les -paires de sabots sont rangées, sabots légers de saule. Avant d'entrer, -les habitants ne manquent jamais de se déchausser, et ce sont des pas -feutrés qui glissent, comme pour ne laisser après eux aucune trace, -même de son, sur les parquets et les dalles qu'on voit briller, au -passage... Un rideau radieux, un cuivre, des assiettes fleuries, des -étains pansus, un bonnet qui étincelle animent ces réduits presque tous -pareils... Armées de longs bâtons que termine un gros bouchon de linge -mouillé, des femmes lavent les façades, avec acharnement; d'autres -astiquent les portes, soigneusement vernies, et frottent les cuivres -qui les ornent. Les cuisines, en forme de guérites, sont séparées de -la maison, afin qu'aucune besogne malpropre ne puisse la souiller... -Et cela fait songer, je ne sais pourquoi, à de la dentelle, rehaussée, -mais à peine, de fils de métal... Ce qui est charmant, c'est que, -derrière chaque maison, comme nous avons chez nous une écurie et une -remise, ils ont une sorte de petit port, qui a dérivé l'eau du polder, -avec deux ou trois bachots à l'amarre, qui leur servent pour la coupe -des osiers et des joncs, et pour les voyages, par les mille petites -routes liquides, à travers la plaine verte... - -Je me rappelle, au détour d'une ruelle où commençait un jardin, fleuri -de fritillaires, avoir vu s'accroupir une paysanne à la peau fraîche, -et son geste qui retroussait du linge blanc. Je l'avais vue déjà, cette -même paysanne, dans un tableau... - -Tous les aspects du pays et du peuple hollandais, ses maisons comme ses -costumes, ses cabarets comme ses moulins, qui pompent et disciplinent -l'eau innombrable du polder, ont, même pour ceux qui les ignorent, le -charme du déjà vu. D'eux tout nous est familier, grâce à leurs peintres -qui les ont présentés, avec amour, à tout l'univers... - -Les petites gens et les paysans de Russie devront à Dostoyevski et à -Tolstoi, une notoriété pareille. Il se peut que Camille Pissarro, et -que Cézanne, qui ne chercha jamais, pourtant, le détail de mœurs, -l'anecdote qui passe, vaillent aux villages, aux visages, aux coteaux, -aux belles ondulations de la campagne française, une popularité qui -ne sera pas moins universelle que la gloire de leurs peintres. Ainsi, -grâce à Watteau et à Renoir, les femmes, telles qu'ils les ont vues -dans les rues de Paris, ou assises sur les gazons de ses jardins, -sous l'ombre ensoleillée de ses parcs, dureront, moins fragiles, plus -vivantes que les Tanagréennes, aussi immortelles que les cavaliers des -frises grecques... - - -**Le soleil échancrait déjà l'horizon, quand nous nous trouvâmes, tout -à coup, devant Dordrecht qui, au sortir de tant de villages minuscules, -nous parut immense. Sa majesté, elle la devait surtout à l'heure, qui -amplifie les formes, en les confondant dans une masse bleue... La -Meuse--ou plutôt--la Merwede était encombrée, comme la rue d'une grande -ville, avant le dîner. Le bac ne traversait pas... Il nous fallut -attendre une heure, pendant laquelle nous vîmes les navires perdre peu -à peu l'éclat de leurs couleurs, jusqu'à devenir tout à fait noirs, et -tendre, sur le ciel, où le jour très lentement se mourait, l'envergure -de leurs énormes ailes ténébreuses... Les coques des chalands -émergeaient de l'eau, à qui elles semblaient peser. Des remorqueurs, -qui sifflaient interminablement, entraînaient des trains entiers dans -leur sillage... À force de s'allumer de toute part, la ville devint un -brasier dont les flammes atteignaient la hauteur des maisons... Le vent -qui venait de se lever, commença de souffler, comme pour attiser le -feu et préparer la forge qu'il fallait au travail d'on ne savait quel -surhumain forgeron... - - - - -Soir à Dordrecht. - - -Une fois ou deux, en route, parmi tant de souvenirs, ceux qui -m'attendrissaient, ceux aussi qui m'irritaient à force d'amertume, une -fois ou deux, m'était revenue en mémoire la dimension extraordinaire -des soles où avaient mordu les dents de notre appétit, à Dordt... Comme -elle riait, notre jeunesse!... - -C'était sur la terrasse d'un hôtel, au bord des eaux, où le soleil -jouait, où les navires viraient comme des animaux familiers, où tout -l'appareil d'un commerce actif et sonore ne semblait en travail que des -préparatifs d'une fête... la nôtre, sans doute. - -Gerinchem, le prodige de cette ville en flammes, au soleil couchant, et -qui s'était éteinte presque tragiquement, m'avaient fait tout oublier, -mais, jusque-là je n'avais été impatient que de retrouver les traces de -mon bonheur d'autrefois... - -Entre mille images qui fuyaient, j'avais peine à en retenir -quelques-unes qui se laissassent préciser... Je sens sur mon épaule le -poids et la tiédeur d'une tête, dont l'effort du vent happe les cheveux -et leur parfum, mais m'en laisse ma part... Je souris à l'hésitation de -deux pieds nus, auxquels il faut une serviette pour oser se poser sur -le tapis sordide des chambres d'hôtel. Quelle vertu donnent à la valse -de _Faust_, tout simplement, un clair de lune sur le fleuve et mon -cœur content? Aucun cri de Tristan, aucune plainte de Mélisande ne -m'ont causé plus d'émotion que ces trois pauvres violons, où bêlait, si -lamentablement, la musique de Monsieur Gounod... Je ris d'un mensonge -inventé pour que je tourne la tête et ne voie pas un rouleau de faux -cheveux qu'on détache, et d'un de ces ordres, si durs, de la pudeur, -qui vous priveraient, si on obéissait, du spectacle intime le plus -doux, gestes secrets et charmants, dont toutes vos veines battent et -qu'on n'oserait nommer... Je vois les gares où l'on s'embarque, les -gares aussi où l'on revient, et ces quais, enfin, où l'on regrette -même le terrible mouchoir qu'aucune main, fût-elle perfide, n'agite -plus... Je retiens, une seconde, l'éclat de deux genoux polis et la -courbe tendue d'un sein... une épaule ronde parfumée chaleureusement, -le duvet de sa cheville... J'attends des larmes qui vont couler sur un -visage tout pâle et silencieux de bonheur... Me reviennent en tête, et -y précipitent à flots mon sang, des furies de caresses, après quoi, -l'on se croyait de force, même qu'on chancelât, à défier l'univers, à -en triompher avec tous ses héros et ses monstres, pêle-mêle... Je songe -aussi à des riens dont on riait aux larmes, à des moins que rien qui -déchaînaient des tempêtes... et à ces après-midi de fatigue, où on se -laissait aller à l'ennui, qu'elle définissait: «l'indifférence à ma -vie, comme à ma mort». - -Mais, malgré mon désir de mélancolie, je sens que tout cela est -loin, bien loin, que tout ce passé se fane et s'efface... Au fond de -moi-même, je m'aperçois que, de tous ces souvenirs, qu'une hypocrite -et sotte manie de littérature voudrait amplifier en douleurs, il -m'en reste un de vraiment vivent, et tout proche, et si vulgaire: la -fermeté savoureuse de vos chairs, soles magnifiques, qu'on mangeait si -gaiement, à la terrasse de cet hôtel, au bord de l'eau. - -C'était, c'est encore l'hôtel Bellevue, un peu plus vieux, un peu plus -tassé, lui aussi... Je reconnus le même tapis, sur les marches si -raides de l'escalier; aux fenêtres, les mêmes rideaux; dans la salle -à manger, qui sert, en même temps, d'office, de caisse, de salon, -et de restaurant, les mêmes meubles... Suivi de l'hôtelier qui nous -retenait--le même hôtelier aussi, je crois bien--je courus jusqu'à la -terrasse... La nuit était complète, sans la fissure d'une lumière, et -les eaux silencieuses... De toutes petites vagues venaient clapoter, -chuchoter au bord... C'est à peine si je parvins à distinguer des -feux qui se mouvaient dans le lointain... De gros nuages cachaient la -lune, et faisaient le fleuve tout noir, confondu avec le noir de la -terre... Pas le moindre violon... Aucune valse, même de _Faust_, pour -m'attendrir... Tout était donc bien mort!... - -Revenu dans la salle à manger, j'étonnai le maître d'hôtel, en criant -d'une voix forte: - ---Des soles... des soles, comme autrefois!... - -Il n'y avait même plus de soles... - -Mes compagnons, dont j'avais excité l'appétit par des descriptions -enthousiastes, insistèrent vainement près du patron... - -Il n'y avait plus de soles... il n'y avait plus rien... - -Force fut de se contenter de saumon fumé et de sardines de conserves... - -Mais quelles sardines!... Elles nous parurent extraordinairement -exquises... Pimentées, condimentées, nous n'en avions jamais mangé de -pareilles. Les soles furent oubliées... L'un de nous s'extasia: - ---Il n'y a que la Hollande pour préparer de tels poissons... Vive la -Hollande! - -Et, appelant le maître d'hôtel: - ---Où fabrique-t-on, ces admirables, ces merveilleuses, ces uniques -sardines?... demanda-t-il... J'en veux commander des caisses, des -wagons, des bateaux! Je veux épater la France, et la faire rougir de -son ignorance sardinière... À Rotterdam?... à Maestricht? À La Haye?... -À Batavia?... Où?... Où? - -Le maître d'hôtel redressa sa taille, et, avec dignité: - ---Nous les faisons venir de Bordeaux... dit-il... - - * * * * * - -Comme nous finissions de dîner, une société d'Anglais vint prendre le -thé, dans une encoignure dont notre table était voisine. Les hommes en -smoking, les femmes décolletées... En face de nous, une toute jeune -lady, blonde, se levait, allait, venait, et même quand elle était -assise, cinq minutes, ne tenait plus en place. Ses doigts jouaient avec -son éventail, avec une cigarette à bout d'or, avec ses bagues, avec -ses cheveux. Un collier sursautait à son cou, et je découvris que ses -pieds, sous le fauteuil, ne s'arrêtaient pas de déchausser, pour les -rechausser, des pantoufles argentées où s'impatientait la soie de ses -bas blancs... À des mots qui faisaient rire plus haut les hommes, et -baisser les joues de ses amies, ce n'est pas assez dire que la petite -agitée rougissait; un flot de sang la parcourait toute, une vague rouge -se levait à l'épaule, couvrait tout ce qu'on voyait de sa peau, pour -s'en venir mourir à la racine de ses cheveux plus blonds... Mon regard -rencontra, tout à coup, dans le sien, l'angoisse de ne pas retrouver, -au bout de l'orteil désespéré, la pantoufle qui avait fait trop loin -la culbute. La dame rougit plus fort, et son sang parut si bien en -mouvement, que je me figurai plus rose, presque rouge, son bas blanc, -où le pied se crispait, jusqu'à ce qu'il disparût dans la pantoufle -d'argent, enfin reconquise... - -Cette nuit-là, je dormis, d'un sommeil profond, sans rêves... - - - -Dordrecht. - - -Ce fut, le lendemain matin, la musique au timbre monotone de la pluie -sur les vitres, qui nous réveilla. - -Le joli Dordt s'était évanoui et je contemplai, en bâillant, une ville -ennuyeuse et crottée, où je me rappelai--pourquoi éclatai-je de rire -subitement?--qu'Ary Scheffer était né... - -Quand on va, par ses rues, cuirassé de caoutchouc contre la pluie, -elle ne paraît pourtant ni sans charme, ni sans caractère, cette ville -trempée d'eau, les pieds dans ses canaux, et toute traversée, tout -environnée de routes fluviales... On y distingue, mais amorties, des -traditions magnifiques d'autrefois... Dans des maisons à pignons qui -abritaient beaucoup d'activité, et où le luxe avait tant de morgue, -il semble que ne vive plus personne... Dans ses églises, avant que -la foi catholique ait eu le temps de les achever, c'est la Réforme -qui s'est installée... Sa simplicité sévère, hargneuse, atteste plus -d'orgueil que les pompes des rites orientaux qu'elle en a chassés. -Mais sa superbe ne dédaigne pas un peu de confort. Sur les dalles où -la piété païenne s'agenouillait devant les Images, on a rangé des -sièges en quantité où la raison puisse s'installer comme il faut, -afin de s'examiner librement. Mais rien ne meurt que peu à peu. La -Groote-kerke est une cathédrale d'autrefois... Seulement, elle -est tout à fait nue... Les stalles sont, pourtant, toujours là que -les gouges des artisans ingénieux du seizième siècle ont fouillées -dévotement. La grille de cuivre qui enveloppe le chœur, la rampe qui -grimpe à la chaire, semblent encore faites de rayons divins, voire de -rayons de soleil, mais de rayons qui auraient fleuri. - -Ces cuivres et ces arabesques m'en évoquent d'autres; des rampes, des -balustres, des lustres, des volutes et tous ces enroulements, et tous -ces déroulements qui courent, à présent, dans le monde entier, sous le -nom de _modern-style_, nom anglais d'une manie où les Belges ne sont -parvenus qu'en partant de ces cuivres hollandais, en les torturant et -les déformant affreusement... - -Mais où sont, dans les bars et les hôtels palaces, aux devantures -des parfumeries, des charcuteries, des crémeries et des confiseries, -dans les demeures des financiers allemands, des poètes viennois, des -esthètes des Flandres et des cocottes de Lyon, cuivres rouges et -cuivres d'or, où sont la bonhomie souriante, la courbe harmonieuse, -l'honnêteté solide et réjouie des charmants cuivres hollandais? - -Et me revoici dans la rue où la pluie a balayé les derniers passants. -Des groupes de ménagères, de servantes se sont réfugiés sous le -marché. En mantes noires, en coiffes désamidonnées, hottues, bossues -et caquetantes, elles se pressent l'une contre l'autre, comme des -poules sous l'auvent de la basse-cour mouillée. Toutes les maisons, où -s'avivent les plaies anciennes, pleurent; tous les ponts, aux arches -de guingois, qui s'étagent dans la perspective, pleurent aussi; tout -pleure. L'eau des canaux, sous les gouttes de l'averse qui s'acharne, -semble dégager des bulles de gaz, comme d'une mare putride. Derrière -les grilles des jardinets, les fleurs humiliées, fripées, penchent des -airs moroses, et à travers les vitres qui ruissellent et se brouillent -on voit, çà et là, remuer, comme dans une brume épaisse, de vagues -formes d'êtres humains... On dirait des ombres, des fantômes du passé. - -Heureusement, tout n'est pas du passé, tout n'est pas mort à Dordrecht, -et c'est avec une joie «bien moderne» que j'ai vu vivre les machines et -se tordre la vapeur sous la pluie. Une activité qui ne bavarde point, -comme les commères du marché, mais besogne, anime étrangement les -quartiers neufs et les quais. Sans en avoir l'air, Dordrecht commerce -de tout, avec toute la terre. C'est, au carrefour de ses fleuves, une -des plus importantes gares d'eau de l'Allemagne. Ce que les artères -des canaux et des rivières ne charrient pas jusqu'à son port, elle -le fabrique, le malaxe, le forge, l'ajuste elle-même: poissons fumés -et salés, cacaos et tabacs, charbons de Belgique, d'Allemagne et -d'Angleterre, outils qui seront maniés partout, machines à construire -des machines, vaisseaux qui feront--combien de fois?--le tour du monde. -Et tout cela se prépare, se camionne, vogue, débarque et s'embarque, -parmi les coups de sifflet et les coups de marteau, le vacarme des -tôles, le grincement des poulies, et les hurlements qui n'en finissent -pas des sirènes. - -On dirait que toute cette eau, dans laquelle elle baigne, la ville -vivante la dilate en vapeur, et, quand elle en a utilisé la force -expansive et laborieuse, qu'elle la laisse retomber en pluie, sans -s'arrêter de travailler, sur la ville morte. - - - - -Le musée des Boërs. - - -Nous n'avons vu à Dordrecht qu'un musée, mais qui m'a assez remué, pour -m'empêcher d'entrer dans aucun autre: le musée des Boërs. - -Ceux-là aussi, au moins autant que le maître de la Mort de Marie, -Pourbus ou les Breughel, Jean Steen ou van Ostade, Cuyp ou van Goyen, -sont bien de Hollande et de l'École hollandaise. Malgré le temps, le -climat, le sol, l'adaptation aux habitudes nouvelles, ils ont gardé -le même visage dur et tranquille, la même stature robuste de leurs -frères métropolitains, avec quelque chose en plus de l'allure souple et -déliée des cow-boys. Leur œuvre, bien que très différente, est une -expression au moins aussi significative de la physionomie d'un peuple. - -Cette poignée de familles hollandaises emporta jusqu'au bout de -l'Afrique toutes les vertus qui ont fait la fortune de leurs -compatriotes néerlandais, plus exactement, qui les ont fait riches: -le sang-froid, la ténacité, la hardiesse. Mais, puritains, les Boërs -ne les employèrent qu'à vivre dignement, rudement, pauvrement. Ils -ne mélangèrent pas, ou à peine, leur sang au sang des autres races, -et ils se tinrent à l'écart des coureurs de fortune, des chercheurs -d'aventures, qu'attirent toujours les pays qui recèlent de l'inconnu. -Au Cap, ils trouvèrent un désert, où ils purent prêcher, défricher à -leur aise, et qui eût sans doute tenté les solitaires d'un Port-Royal. -Le fait est que des protestants français, victimes de la révocation -de cet Édit fameux, qui est un geste, déjà, de la haine des tyrans -pour les idéologues, vinrent participer à leur vie agricole, à la même -austérité religieuse. On voudrait croire que ces pasteurs vertueux -n'ignoraient pas, du moins n'ignorèrent pas toujours qu'ils méditaient, -labouraient sur des trésors, mais qu'ils les méprisèrent. - -Les méprisèrent-ils? Ou bien ne surent-ils pas les exploiter? - -Si l'histoire qu'on m'a contée est vraie, ce sont les banques de -Hollande qui, trop timides cette fois, ou pas assez confiantes dans -le succès, auraient cédé aux _brookers_ et _promotors_ anglais les -dossiers de ces mines, pour la conquête de quoi, l'impérialisme -financier de la plus grande Bretagne devait, quelques années plus tard, -massacrer leurs nationaux... - -Pauvres Boërs! C'est à peine si quelques spéculateurs malchanceux -déplorent aujourd'hui leur dépossession et leur défaite... À vrai dire, -on n'en parle plus... Ils sont complètement oubliés, oubliés comme un -mauvais mélodrame qui n'a pas réussi. De cette épopée grandiose qui -fit courir, par le monde, un long frisson d'enthousiasme, il ne reste -plus que ce petit musée... C'est déjà quelque chose... Mais personne -n'y vient. J'ai eu beaucoup de peine à en trouver le gardien. Il était, -dans une cour, un tablier de jardinier autour des reins, et, sur la -tête, un bonnet de peau de lapin, en train de relever des oignons -de jacinthes. Il m'a considéré avec surprise, et même avec un peu -d'effroi, comme un phénomène surnaturel... - ---Vous comprenez... me dit-il, s'excusant de son accueil... voilà plus -de trois mois que je n'ai vu, ici, un visage humain... L'été... de loin -en loin... un Anglais... et c'est tout... Et c'est toujours un Anglais -qui s'est trompé... Il me demande où sont les Rembrandt? Oui, monsieur, -les Rembrandt... Ici! - -D'un air navré, il me montre uns table de bois noirci, sur laquelle, -parmi de la poussière, s'empilent des cartes postales et des catalogues -illustrés qu'on ne vend jamais... - ---Mon Dieu, oui!... Voilà!... C'est comme ça... - -Ensuite, avec amertume, il me raconte, qu'au moment de l'ouverture du -musée, on lui avait donné, pour attirer les visiteurs par une mise en -scène bien couleur locale, un vaste chapeau boër, une sorte de veste -khaki, et des guêtres de cuir... Au moins, ç'avait de l'allure.. - ---Et j'avais une cartouchière sur la poitrine... Maintenant, -soupire-t-il... je n'ai même pas, comme tous mes collègues, une -casquette galonnée... - -Il se tait, et puis reprend: - ---Il y a, tout près d'ici, sur une place... une espèce de baraque, où -l'on exhibe des nègres qui avalent des sabres et qui mangent de la -bourre de mouton... Eh bien, elle ne désemplit pas... - -J'ai retenu le geste qui accompagna cette plainte, un geste qui en -disait beaucoup plus long, sur la frivolité des foules et l'ingratitude -de l'histoire, que tout un discours. - -Il dit encore: - ---Le président Krüger est passé, un jour, par Dordrecht... Eh bien, -monsieur, il n'est même pas venu au musée. Le président Krüger!... -Parfaitement!... Ah! ah! ah! - -Dans cette solitude, où nos pas sonnaient lugubrement, où le jour -crasseux enveloppait les objets comme d'un voile funèbre, j'avais le -cœur serré. Et je me disais: - ---Pourtant la résistance acharnée de ces rudes fermiers, qui -prétendaient ne tirer de la terre que le seul or du blé et n'y enfoncer -que le soc de la charrue, valait bien au gardien de ces glorieux -souvenirs une casquette ornée de quelques galons et méritait mieux -que l'indifférence générale... Elle ne semble pas seulement digne -d'admiration, parce que, soldats, ils défendirent intrépidement -leur liberté, elle me paraît d'un héroïsme presque surhumain, parce -que, surtout apôtres, ils se dévouèrent à préserver l'humanité de -cet alcoolisme, pire que l'autre, que propage l'abus de l'or... Ils -gardèrent l'or enfoui au profond du sol, comme on enfouit profondément -des charognes, afin de ne pas infecter l'air qu'on respire, et ne pas -empoisonner les hommes par des contagions mortelles... Ils recélèrent -l'or, non pour en jouir à la façon des avares, mais pour en détruire, -en les étouffant, les germes de folie et de mort... Recel--pour peu -qu'il fût conscient--absurde, sans doute, mais sublime! - -Voilà jusqu'où s'en allait mon imagination, à considérer les cartes, -les plans, les trophées, les portraits des anciens en longues -redingotes presbytériennes, les attelages de boeufs, les fermes, les -bibles, les physionomies rigides, et tout ce qui évoque la grandeur -épique de ces armées en vestons, de ces milices paysannes, victorieuses -des armées en uniformes, laborieusement organisées pour le désastre... - -Mais le premier moment donné au sentimentalisme, au culte ancestral des -héros, je me pris à réfléchir... - -Entre tous les enseignements que suggère l'histoire des Boërs, le -plus raisonnable, le plus utile, ne peut-on le tirer de la déraison, -de l'inutilité de leur résistance?... Au Cap, aucune milice, même -d'anges à trompettes et de saints miraculeux, n'eût réussi à détourner -l'avarice, la cupidité, la frénésie des humains, de ces territoires -de crime et de folie où de l'or se cache... Il leur faut leur poison, -qui les fait vivre jusqu'à ce' qu'il les tue. Combien de millions -et de millions s'entre-massacreront toujours, pour posséder l'or, en -déposséder les autres, et s'en griser, jusqu'à l'hébétement de la folie -et la fureur du crime! Combien de pauvres et gentils rêveurs mourront à -la peine, qu'on traitera de bandits, parce qu'ils auront voulu guérir -l'inguérissable humanité de son plus cher délire!... Aucune politique, -aucune loi, même aucun livre n'a le pouvoir de transformer d'un coup -les hommes. Même aucun martyr--si douloureux soit-il--n'est fécond. Et -quand il se hausse jusqu'à devenir un grand exemple qui dure à travers -les siècles, alors c'est bien pis, il devient criminel... Il a fallu -le terrible juif Paul, pour brandir et dresser sur le monde la croix -sanglante du doux juif Jésus, et les seuls vrais morceaux que fidèles -et juifs aient recueilli de cet emblème d'amour, ce furent les potences -et les bûchers: «Race maudite, s'écrie Schopenhauer, elle a empêtré -l'humanité d'un Dieu!» - -Si jamais nous nous délivrons de l'or et des maux qu'il engendre; si un -jour nous renonçons à l'or--et j'entends la richesse individuelle,--ce -ne sera pas par dégoût du pouvoir qu'a l'or de changer les hommes en -bêtes (alchimie qu'exprime déjà la fable de Circé), ce ne sera pas par -sagesse, par vertu, par dignité, ce sera par force. On peut concevoir -que, dans l'évolution économique des temps, ce métal perde sa valeur -d'échange, représentative de nos passions, de nos ambitions, de nos -intérêts, de nos énergies, de nos paresses, et que nous trouvions, -enfin, le moyen de vivre autrement--un moyen plus rationnel, moins -compliqué, comme celui de puiser à même, pour nos besoins et pour nos -joies, dans les inépuisables réserves du trésor commun... Hélas! ce ne -sera pas demain... - -Et voici qu'un portrait du bonhomme Krüger, qui n'est pas venu au -musée de Dordrecht, et que la petite reine de Hollande, qui sait ce que -c'est que de souffrir, a reçu comme un grand-papa malheureux, voici que -ce portrait me fait songer de nouveau, avec sa face placide et rusée, -et son collier de barbe de bon semeur de tulipes, que ce sont des -Hollandais, peuple de thésauriseurs, de spéculateurs, peuple de bons -vivants aussi, qui ont produit ces ascètes et ces contempteurs de l'or, -là-bas, au bout de cette Afrique qui regorge d'or et do diamants... - -Mais, n'est-ce pas une race ou un peuple, à tout le moins une minorité -disparate, réduite au seul négoce, et dont une même perpétuelle -injustice cimente la solidarité--les juifs encore, pour tout dire--qui -a enfanté un Karl Marx, spéculateur aussi, et des plus audacieux, -acheteur--à quel découvert? à terme de combien de siècles? et contre -la somme des capitaux coalisés-du bonheur que rêve le prolétariat -universel? - - * * * * * - -Au sortir du musée boër dont, à la grande joie du gardien, redevenu -optimiste, j'emporte, plein mes poches, des souvenirs, en cartes -postales coloriées: rondes des jolies filles de Marken, pêcheurs -de Volendam, coiffés de leur bonnet de peau de mouton, moulins de -Vormerveer (car, pour ce qui est des Boërs, des paysages transvaaliens, -des batailles, des mines, de Krüger et de Dewet, il n'y en a point, -étant invendables), je recommence à dévaler par la ville. Un moment, je -m'arrête devant l'Ary Scheffer, en bronze, de la Scheffersplein, et il -ne me paraît ni froid, ni ennuyeux. Autant qu'on peut retrouver, dans -du métal coulé, l'expression d'un visage humain, j'ai senti qu'il y -avait là, sous ce crâne, une intelligence vive, un goût joli, élégant, -de la forme, et j'ai rougi de mon éclat de rire de tout à l'heure... -Il s'en est fallu peut-être de peu,--de génie, sans doute--pour qu'Ary -Scheffer ne fût devenu un grand peintre... En tout cas, j'ai mieux -goûté le charme de sa gravité, et j'ai songé à ce qui en demeure, dans -le charmant sourire que sa petite-fille hérita de Renan... - -La pluie, dont les réserves semblaient garnir jusqu'aux profondeurs -du ciel, a cessé de tomber. Même du soleil se montre, entre les -nuages. Le ciel redevient immense et léger. Nous avons vu, alors, un -Dordt pimpant, coquet. La nouvelle lumière mitige l'aspect sombre et -sévère que les rues de la vieille ville ont gardé du moyen âge. On y -distingue enfin la grâce hollandaise, la fraîcheur qu'elles ont, par -endroits, et où l'abondance des fleurs contribue. Les canaux s'animent, -les rues se repeuplent, et aussi les maisons, d'où les spectres du -passé semblent être partis... Ce contraste a un charme brusque et -vif, auquel on s'attarde, avec un nouveau désir de flânerie... Devant -les habitations, aux toits en escalier, dont le temps a vêtu les -murs de couches de poussière, qu'il patine depuis des siècles, les -jardinets sont comme en prison. Derrière les grilles ouvragées, aux -lances héraldiques, les fleurs d'aujourd'hui semblent gardées par des -hallebardiers d'autrefois... Du haut des ponts surélevés, l'eau des -canaux n'a presque plus rien de liquide, à force d'immobilité, que sa -demi-transparence. Et, à contempler sa profondeur, l'on en vient à -imaginer qu'elle s'enfonce, à l'infini, mais que ce n'est plus dans -l'espace, que c'est dans le temps... - -Le soleil printanier a beau mettre sa coquetterie à ne vouloir -sécher que si lentement la jolie ville, si joliment mouillée, il faut -partir... Une petite fille nous offre des œufs de vanneau que nous -achetons et que nous mangerons en chemin. - -Et la 628-E8 démarre dans la boue glissante, plus d'une fois dérape... -Mais le sol s'essore dans la campagne. On oublierait l'averse, n'était -le nombre des flaques où se reflètent le bleu céleste et des bouts -de nuages nacrés, comme en autant d'éclats d'un grand miroir qui, en -tombant du ciel, se serait brisé sur la route... - - - - -Rotterdam. - - -De ce court voyage de Dordrecht à Rotterdam je ne me rappelle rien, -sinon que l'auto allait, glissait, sans heurts, sans secousses, et -comme allégée des servitudes de la pesanteur. Elle me donnait une -joie qui n'est ni la joie de bondir, ni la joie de patiner, mais qui -ressemble à l'une et l'autre. Elle m'emportait avec une extraordinaire -allégresse, et, vraiment, je me sentais doué de son élasticité. On -eût dit que, pour se faire plus douce et pour aller plus vite, elle -courait, de toutes ses forces, pieds nus, sur la route. - -Et voici que, tout à coup, en haut d'une petite côte qui, en ce pays, -nous sembla être une montagne himalayenne, par delà un pont énorme, -nous nous trouvâmes devant une espèce de falaise, ou plutôt devant un -pan de mur de rêve, formé d'on ne sait quel amoncellement de briques -multicolores, de fragments de verre colorié, d'éclaboussures de soleil, -au pied duquel venait battre, comme une mer déchaînée, le furieux -tumulte d'une ville en travail et d'un port en fièvre. Falaise ou pan -de mur de rêve, il nous fallut quelques minutes pour reconnaître que -nous étions en face de la ville neuve de Rotterdam. - -À peine entrés dans Rotterdam, nous y avons été enveloppés aussitôt -d'un mouvement, d'une agitation que les sirènes sur le canal, les -sifflets des locomotives sur les voies ferrées, le roulement des -fourgons sur les pavés, faisaient retentir à l'infini... Mais nous -fûmes enveloppés bien davantage par la population qui nous environna de -faces bouche bée, de gestes qui puérilement cherchaient à s'instruire -au contact d'un cuivre, au contact, aussitôt rompu, du radiateur, -éprouvaient les pneus, appuyaient sur les garde-crotte. L'ébahissement -de cette foule, qui souriait ou s'assombrissait, mais demeurait -silencieuse, nous enserra si bien, que nous dûmes nous arrêter. - -Pour bruyante et remuante qu'elle fût, Rotterdam me parut bien plutôt -une ville sauvage et lointaine. Au plus plaisant, au plus riche milieu -de l'Europe, ses habitants avaient l'air de Lapons ahuris. À tout le -moins, ils n'avaient jamais vu ou ne voyaient que rarement d'autos... -Cette population, habituée à tous les vacarmes, à toutes les étrangetés -de la vie cosmopolite, au spectacle du commerce mondial et de travaux -surhumains, s'affolait, autour de notre machine, sans paroles. - -Les dames n'oublient en aucune circonstance de s'apprêter pour les -regards, et tous les regards leur plaisent, excepté qu'elles y voient -durer l'hébétement. Les nôtres se remuaient sur leurs coussins, assez -mal à leur aise, en apercevant--vision de terreur--de rudes mains se -coller aux vitres, s'y promener. Ma voisine ferma les yeux... Ses gants -tremblaient. - -Cette foule muette, dans cette ville en fièvre et pleine de tapage, -c'était la population laborieuse qu'on n'entend point dans une usine -assourdissante. La civilisation assouplit, polit les instincts et -les énergies dont elle n'utilise que la force vive, pour ses fins -obscures... Mais n'accumule-t-elle pas artificiellement des éléments -qu'elle déforme en les comprimant, et dont la déflagration multipliera, -dans une circonstance donnée, la redoutable puissance inerte? - -À force de coups de trompe, Brossette parvenait péniblement à se -frayer un chemin dans la masse que le capot fendait lentement... Nous -voyions passer, sans bruit, derrière les vitres, un monde de têtes -levées, de bouches ouvertes, qui, même quand le flot se fût refermé, ne -s'abaissèrent pas, ne se refermèrent pas... - -Pas d'autos, partant, pas de garage. J'eus beaucoup de peine à en -trouver un... C'était dans un quartier malpropre de la périphérie, une -sorte de hangar où l'on avait remisé des caisses vides, un vieux camion -hors d'usage, des voiles de barque roulées autour de mâts pourris. - -Brossette était consterné. - ---Ça! un pays?... fit-il, en se grattant la tête... Oh! la! la!... - -Nous n'y étions arrivés, d'ailleurs, que lentement, péniblement... Les -enfants se collaient sur les marche-pieds, s'agglutinaient au capot, -et il fallut les faire tomber, en les secouant, comme les grappes -d'insectes rôtis qu'on détache la nuit du radiateur... - - - - -Un spéculateur. - - -Si j'ai mal vu Rotterdam, si je n'ai même pu qu'entrevoir son port, -c'est que, dans le hall de l'hôtel, à peine au sortir de table, j'ai -rencontré mon ami Weil-Sée, mon meilleur ami, mon cher Weil-Sée, que, -depuis des années, je n'avais pas revu... - -Nous nous sommes embrassés à plusieurs reprises... Mon ami Weil-Sée -est un des rares hommes que j'embrasse et qui m'embrasse, et nous nous -embrassons, depuis une quarantaine d'années, toutes les fois que nous -nous séparons ou retrouvons, c'est-à-dire tous les cinq ou six ans. - ---Vous ici?... Vous ici?... - -Et j'essuyai, à la dérobée, la plus mouillée de mes joues... - -Il me considérait en souriant, mais sans répondre... - ---Vous n'êtes donc plus à Grenoble? Je vous croyais à Grenoble... -riche... heureux?... Et votre usine d'énergie électrique?... Vous -n'êtes donc plus marchand d'énergie? - -À toutes mes questions, il secouait la tête, et il souriait. - ---Qu'est-ce que vous faites ici? - -Je connais trop mon ami Weil-Sée pour imaginer qu'il pût vivre -en Hollande, n'importe où d'ailleurs, sans motifs sérieux... Je -savais sa sagesse à trouver du plaisir en tout, mais à le trouver, -principalement, dans un frémissement d'activité toujours nouvelle. -S'il était en Hollande, ce ne pouvait être que pour quelque découverte -fabuleuse, pour quelque colossale entreprise. - ---Qu'est-ce... qu'est-ce que vous faites ici? - -Et je répétai: - ---Vous n'êtes donc plus marchand d'énergie à Grenoble? - ---Non... se décida-t-il à me répondre enfin... Je ne suis plus marchand -d'énergie. Je place des risques... je place des risques... ici... à -Rotterdam... des risques, mon cher. - -D'un autre, j'eusse pu croire à quelque bouffonnerie, et même--à -considérer ses yeux un peu fixes et le sourire durable que la mauvaise -qualité de ses dents ne parvenait pas à gâter--à de la folie. Mais il -ne m'est jamais arrivé de douter de mon ami Weil-Sée, de la solidité -de son intelligence. Je l'écoutais avidement, en me laissant entraîner -vers sa table, au fond de la salle, ou plutôt, je le suivais, sans même -en avoir été prié, car Weil-Sée a une telle horreur de la violence -qu'il n'oserait pas entraîner son meilleur ami par le bras, fût-ce vers -un trésor. - -Ces «risques» dont il me parlait, ces «risques» qu'il plaçait, je -compris bien vite que c'étaient les maisons, les récoltes, les -automobiles, les chevaux de courses, les tableaux de maîtres, les -bateaux, les meubles, les ouvriers, qu'il assurait contre les -accidents et même contre les assurances... Agent d'assurances... -voilà... il était tout simplement agent d'assurances... Mais, avec -mon ami Weil-Sée, rien n'est jamais simple. J'entrevis aussitôt des -spéculations ingénieuses et formidables. - -Il m'expliqua avec animation... - ---Assurances contre l'incendie, les accidents, le vol, les naufrages, -la pluie, la grêle, les sauterelles... sans doute... Que voulez-vous? -Il faut vivre... Mais le nouveau, l'important, mon cher, ce sont les -assurances et les réassurances que j'établis contre le mensonge, la -vérité, la stérilité et la fécondité, contre la maladie--toutes les -maladies,--contre la débauche et contre la vertu, contre la guerre et -contre la paix, contre les monarchies et contre les républiques, contre -l'ennui... la stupidité des fonctionnaires et la tyrannie des lois, -contre la trahison, l'amour, la littérature... - -Je crois bien qu'il parla encore de réassurances contre le doute, les -désillusions, puis encore de bourses d'assurances, de risques des -risques, de mutualité individualiste, d'individualisme collectiviste -et, toujours et à tout propos, de la statistique... - -Dans toutes les conversations de ce philosophe, le passé de l'humanité, -l'avenir du monde, évoluent aisément. Je croyais entendre débiter le -prospectus d'un Crédit International de l'Ataraxie universelle. Mais -ce que je me rappelle le mieux, c'est que son regard lucide était -bordé de paupières d'un rouge de sang, comme en ont certaines figures -de Poussin; que son nez s'était encore allongé, depuis notre dernière -rencontre; que sa barbe, qui fut châtaine quand j'étais blond, se -désargentait, jaunissait autour des lèvres minces, sur lesquelles -je voyais, avec confiance, à coups de paroles et jets de salive, se -construire le bonheur de l'humanité... Qu'importait alors que certains -chiffres, les milliards surtout, eussent une si mauvaise odeur?... - -À tout petits pas, nous étions arrivés jusqu'à sa table, auprès d'un de -ces verres où je lui vois boire, depuis quelque quarante ans, ce même -thé blond, dont un fleuve a passé par son corps. - -Une fois de plus, Weil-Sée me démontra qu'il allait incessamment faire -cette fortune mondiale, qu'il lui fallait... - ---Tout simplement, mon cher, pour arriver, entre autres, à décupler -la puissance du microscope et en construire un qui grossisse l'objet -soixante mille fois... soixante mille fois, c'est absolument -indispensable. Mais ce n'est pas tout... Il me faudrait aussi des -températures... ah! des températures, à cuire, en bloc et en douze -heures, l'univers, comme une plaque de céramique... - -Je me fie, sans restriction, à l'intelligence de mon ami Weil-Sée... -Je le suivais admirablement, et j'étais convaincu, au point de prêter -serment, qu'il ne disait rien qui ne fût vrai ou qui n'importât... -Mais, quand je ne l'entends plus, je suis incapable d'expliquer ce -qu'il m'a dit, et en quoi consistent ses projets et son métier... - ---Vous sentez bien, n'est-ce pas? Ce n'est plus que quelques mois de -patience... pfuut!... quelques mois... - -Sur quoi, ayant écarté des piles de catalogues--personne ne lit -autant de catalogues--de livres, de denrées, de graines, de plantes, -d'instruments, de machines, il prit du papier quadrillé, et se mit -à dessiner, pour achever de me convaincre, des diagrammes et des -graphiques... - -Dans son visage malmené, couturé, je cherchais quelque chose, mais -quoi?... quelque chose qui restât des traits de l'enfant que j'avais -vu arriver au collège, du fond de la Dalmatie... quelque chose de son -nez aquilin, de l'expression de ses yeux tellement doux, de l'arc -ingénu de sa lèvre et même de ses boucles autour d'un front énorme et -bombé... Mais tout cela était si fané, si racorni! Je me rappelais -comme son intelligence, tout de suite, avait fait merveille, parmi -nous... Il s'était révélé aussitôt élève prodige... Nos professeurs -lui prédisaient le plus bel avenir... Et voilà où il en était, son -avenir!... - ---Vous comprenez?... entendais-je, durant ces rappels de souvenirs... -ce qui serait important, encore, c'est de pouvoir s'enfoncer dans la -terre, un peu... je ne crois pas qu'on ait été au delà de quelque deux -mille mètres... Et dessous... dessous... réfléchissez!... - -Il s'arrêta. - ---Dessous... ce sont évidemment... il ne se peut pas que ce ne soient -point des métaux inconnus... de fantastiques métaux... - -Ses yeux brillaient: - ---Et avec des propriétés, mon cher! - -À mesure qu'il parlait, sa fortune prospérait, et il arrachait un -secret de plus à la nature... - -Il avait beau vieillir, le pauvre Weil-Sée, il ne changeait pas... - -Très jeune, je l'avais rencontré à Manchester, passionné de géologie -et cherchant, en même temps, des capitaux pour une fabrique d'armes -tellement redoutables, que c'en était fini do la guerre... C'était -lui, pourtant, qui m'avait aidé à supporter les plus dures journées de -cet hiver 70-71, où, sous les ordres de Chanzy, les loqueteux que nous -étions fuyaient de tous les côtés de la Loire... Ah! sa tendresse et sa -gaité, durant ces affreuses semaines...! Je ne l'avais plus retrouvé -qu'à la Bourse, à son retour du Paraguay, enthousiaste du caoutchouc... -à la Bourse, dont il fut, plus tard, au krach de Bontoux, une des -innombrables victimes. - ---Comprenez... mon cher... que ce qu'il me faut... c'est une fortune... -mais une fortune, tellement folle, qu'elle rende les autres fortunes -impossibles... comme il a fallu les trusts, pour voir la fin de -l'industrie privée... - -Depuis le krach, il avait cherché et découvert du graphite en -Sibérie, de l'étain en Espagne, du fer en Australie, du manganèse en -Transylvanie, du cuivre en Roumanie et jusqu'à du pétrole en Galicie, -mais toujours trop tôt... Aucune banque ne voulait croire en lui... Son -imagination, sa culture générale, l'énormité de son lyrisme idéologique -terrifiaient aussi les gens d'affaires... - ---C'est peut-être un bien que je n'aie pas réussi trop jeune... Car, à -présent que je sais... - -Et son geste avait une telle ampleur, qu'il semblait vraiment razzier -l'univers... - -Je savais, moi, que las de ne pouvoir arriver à y exploiter une -montagne d'or, il avait, dans les années 90, quitté le Cap, justement -sur le bateau qui avait amené, dans la colonie, Cécil Rhodes, -mourant... Puis, en quête d'une source d'énergie, qui lui permît de -poursuivre des expériences de thermochimie, je crois, pour lesquelles -il se passionnait, il avait cherché du charbon en Amérique, avait dû -revendre à vil prix un charbonnage extraordinaire, qu'il n'avait pas -le moyen de mettre en exploitation, et il était venu, dans le Sud-Est -de la France, s'intéresser à l'industrie naissante des Centrales -hydro-électriques, la dernière à laquelle je l'eusse vu prendre part à -Grenoble... - -Il admirait que les circonstances l'eussent fait renoncer... - ---À toutes ces affaires... médiocres... vraiment médiocres. - -Je protestai: - ---Non... non... je vous assure... très, très médiocres. - -Il admirait surtout que les mêmes circonstances l'eussent enfin amené -à choisir la riche, industrieuse, économe et féconde Hollande pour y -fonder... - ---Ah! ça... ça en vaut la peine... quelque chose comme la Bourse des -Bourses où l'on ne spéculera plus... enfantillage!... sur les chances -de l'activité, de la production contemporaines--aucun intérêt!--mais -véritablement, sur des probabilités pures... sur des futuritions... -et à Rotterdam... Rotterdam... épatant!... Rotterdam, mon cher, qui -n'est pas seulement la première place de commerce de la Hollande... -Rotterdam, à qui j'assigne... - -De son index replié, il frottait activement son nez... - ---À qui j'assigne, entre les ports du monde, la plus puissante -virtualité spécifique de spéculation. - -Et il éternua sept fois de suite, car c'était une de ses particularités -d'éternuer abondamment, sans se laisser distraire de son discours... - ---Il ne s'agira plus, continuait-il entre les derniers éternuements, -de la hausse ou de la baisse... atchi!... des stocks des marchandises -du monde... ou du cours de quelques milliards de fonds publics... -qu'est-ce que c'est que ça?... Mais non... Il s'agit, comprenez bien... -d'une sorte... mettons, si vous voulez... de Bourse... d'Agence, de -Tribunal, où s'arbitrera et se compensera le malheur humain... qui fera -équilibre à toutes les mauvaises chances du calcul des probabilités, -et où viendront successivement s'amortir les inévitables crises des -évolutions futures... - -Or, je ne me demandais même pas, en l'écoutant, s'il arriverait jamais -à posséder cette fortune qu'il poursuivait depuis si longtemps, en -vain, mais seulement--considérant son pauvre dos qui se voûtait--je -déplorais, à part moi, qu'il dût lui rester si peu d'années pour en -jouir.. - ---Écoutez, me dit-il enfin, très tard, tandis que le dernier garçon -resté pour nous servir, sommeillait lourdement, sur une chaise, sa -serviette entre les jambes..., écoutez... Il y a des années que je n'en -ai dit autant à personne... Avec mes Hollandais... je sais aussi... - -Et il sourit finement: - ---Je sais aussi me taire, diable!... ou ne parler que chiffres... -Mais je veux vous confier encore, à vous, un secret... Il y a eu des -gens pour douter de mon avenir.. En général, personne n'a guère cru -en moi... Vous-même... Mais si... Laissez donc!... qu'est-ce que ça -fait?...Tenez... vous rappelez-vous?... - -Il éclata de rire, d'un rire qui ressemblait à un éternuement... - ---...Vous rappelez-vous Charlotte qui prétendait que j'étais un pauvre -garçon... qui n'arriverait jamais à rien?... Ah! ah!... Oui... Et -Noémi?... - -Il rit plus fort. - ---Noémi, qui m'a quitté, parce que je n'avais plus le sou?... Crevant, -hein?... Plus le sou. Avec ce front-là?... - -Il se gifla le front, fouilla ensuite dans sa poche, en ramena quelques -pauvres florins, qu'il fit rouler sur la table: - ---Plus le sou? Tordant!... tordant! - -Puis: - ---Il y en a même qui me reprochent de rêver... d'être insouciant... -léger... trop peu pratique... de mettre, en toutes choses... comment -appellent-ils cela?... de l'exagération... oui, mon cher, de -l'exagération!... - -Et il avoua, dans une nouvelle bordée de rires, qu'il avait été, -parfois, de ceux-là... - ---Tout le monde disait: «Il rêve... il rêve!...» Pour rien... à -propos de tout... Et je me reprochais de rêver... je m'en voulais de -rêver... Je m'en voulais de m'absorber si longtemps à voir couler un -fleuve, passer une femme, flamber un foyer... tandis que des projets -tambourinaient à mes tempes... ou simplement, de contempler, toute une -soirée, mon papier, sans y toucher... Et mes journées... mes nuits, à -bâtir des impossibilités prodigieuses, en chantant à tue-tête!... J'en -vins à me refuser cette volupté du rêve... comme j'ai su renoncer à -l'éther, au haschich, aux femmes, et même au tabac... J'en vins--c'est -affreux--j'en vins à accuser, de ce détestable et délicieux penchant -pour la rêverie, le pire et le plus exquis des stupéfiants... à en -accuser ce geste de maman... - -Il me sembla que ce mot faisait trembler ses vieilles lèvres. - ---J'ai tant hérité d'elle!... oui... ce geste où je l'ai vue si -souvent s'oublier, des heures durant, à ouvrir et refermer, les yeux -perdus, ouvrir et refermer, pauvre maman!... deux cents fois de suite, -peut-être, le fermoir d'un bracelet d'or, à son bras... Les idiots!... -L'idiot que j'étais! - -Il hurla et il cracha... je puis bien dire qu'il cracha dans mon -oreille: - ---Eh bien! tout ce que la fortune... n'importe quelle fortune... -peut donner... je l'ai déjà, puisque je l'ai imaginé. Et ma tête -me donne encore une avance, inintégrable en chiffres, sur tous les -milliardaires des deux Amériques... Tout... je l'ai possédé, possédé... -écoutez-moi... possédé!... - -Il appuya encore sur le mot... et, m'attirant à lui--décidément, -trop de thé finissait par l'enivrer,--il ajouta encore plus -confidentiellement: - ---Qu'est-ce que c'est que posséder?... Posséder, c'est comprendre... -ou, si vous aimez mieux... imaginer. À notre ploutocratie misérable, -voici que succède une _gnosticratie!..._ - ---Quoi? - ---Une gnosticratie... vous comprenez?... gnosticratie. - -Est-ce que je comprenais?... Bah! - ---Une gnosticratie qui mènera, sans doute, enfin, la pensée au -nihilisme parfait de l'indifférence absolue, où les arrière-neveux de -nos arrière-neveux... Mais c'est évident... Pour moi, j'aurai tout -compris... - -Il me sourit: - ---Ou j'aurai cru que j'ai tout compris. - -Il éclata de rire. - ---C'est tout à fait la même chose... - -Ce n'est pas sans inquiétude que je le vis se lever, crier: - ---Qui donc aurait raison contre moi?... Je récuse tous les juges... -tous... même le plus vieux juif... là-haut... - -Son index se tendait vers le plafond. - ---Même le plus vieux juif... je lui défends d'avoir raison contre -moi... Lui? - -Il haussa les épaules, avec l'expression du plus complet dédain... - ---Voyons!... il pouvait continuer à penser, à rêver le monde, pendant -l'éternité des éternités... Et il l'a créé?... L'imbécile!... Et il l'a -créé tel qu'il est encore?... Et pour la misère de quelques milliards -de siècles?... Inimaginable!... Et qu'est-ce qu'il a, maintenant, avec -cet univers sur les bras?... Rien... plus rien... plus rien... C'est -bien fait...! - -Il donna un grand coup de poing sur la table, et le garçon, réveillé en -sursaut, accourut: - ---Du thé!... commanda mon ami Weil-Sée, subitement radouci... - - * * * * * - -Mes compagnons avaient à voir des amis, établis dans une propriété -des environs. J'en profitai pour passer quelques jours avec mon ami -Weil-Sée. Il tenait absolument à me montrer Rotterdam, à m'en expliquer -le mécanisme jusque dans ses rouages les plus intimes... Il arriva, -naturellement, que Weil-Sée me mena partout, sauf à Rotterdam... Il -trouvait que, pour n'avoir pas vu assez de ciels et d'eaux de Hollande, -je n'avais pas vu la Hollande, et que, n'ayant pas vu la Hollande, -je ne pouvais rien comprendre à Rotterdam... En bac, en bateau, en -voiture, en chemin de fer, il me promena sur tous les bras de la Meuse, -sur tous les canaux qui mènent de la Meuse au Rhin, sur tous les bras -du Rhin et sur la mer, entre le ciel et l'eau, et ce fut surtout, -hélas! sur des ponts... J'ai passé des journées sans voir le ciel, sans -oser regarder les eaux, sur tous les ponts des routes, des villes, et -sur ceux qui osent chevaucher la mer... De Rotterdam, nous n'avons -vu que l'immense pont qui enjambe la ville, on dirait, dans toute sa -largeur. - -De ces quelques jours, il ne me reste que d'intolérables sensations de -vertige. Le vertige, en Hollande? Eh bien, oui! Ai-je rêvé? Rêve-je -encore? - -Je me demande aujourd'hui si ce n'était point la seule présence -de Weil-Sée, sa voix lointaine, ses gestes saccadés, ses grimaces -extra-humaines, l'immensité de ses illusions, qui amplifiaient ainsi, -déformaient ainsi, les choses autour de lui... Je crois, en vérité, -je crois qu'il avait cette puissance extraordinaire de communiquer -son malaise, sa peine, son vertige, sa torture, à la matière la plus -inerte... À son contact, la nature elle-même s'affolait... - -Là, le col tendu vers des viaducs de chemins de fer, nous voyions des -wagons filer si haut, au-dessus de nos têtes, qu'il fallait deviner -leur vacarme qui s'enfuyait... Ailleurs, nous dominions--le cœur -m'en tourne--des trains de bateaux qui paraissaient des barques, des -barques qui paraissaient des mouches... Et je fermais les yeux... -Ici, c'était l'effroi que le bachot où nous dansions, une catastrophe -d'arches et de piliers rompus l'anéantit; là, l'angoisse que ne cédât -le tablier de métal, dont les courbes semblaient des rebondissements de -palets sur l'eau, ce tablier si fragile, qu'il s'agitait au vent, et -résonnait, en tous ses assemblages, sous notre poids... Je me souviens -de ponts, où j'eusse donné des millions d'hectares de ciel de Hollande -pour un bon kilomètre solide de grand'route de Beauce. Et pour ajouter -à l'horreur de cette impression, les coups de sifflet éclataient, -au-dessus de nous, comme l'annonce d'un malheur, et l'on entendait, -en dessous, alterner et se répondre des lamentations de sirènes. -Je voulais me persuader que je résistais aux forces qui tiraient -mes entrailles, mon cœur, comme avec des cordes, chatouillaient -mes chevilles, irritaient la moelle de mes tibias, et un frisson me -parcourait à sentir que je «ne pesais plus»... Un dégoût de vivre, -pire que la peur de mourir, me tenait suspendu en l'air... Non, en -vérité, je ne pesais plus... Quand sur les remblais, les digues, et -puis à rouler sur la brique ferme, j'avais repris, peu à peu, mon -poids et ma raison, je goûtais comme le délice d'une convalescence, à -suivre les enroulements de nuages, au ciel, à plonger mes yeux dans -la transparence des eaux, au ras du sol... Et du vertige, je parlais -légèrement, ainsi qu'on médit d'un ami... - ---J'envie, me disait mon ami Weil-Sée, ceux qui ignorent le vertige, -mais je les plains aussi... Quelle idée peuvent-ils avoir de l'enfer et -comment pensent-ils qu'on ait pu l'imaginer? - -Cette idée le fit longuement ricaner... Puis, il continua: - ---Il est certain que la damnation, c'est d'être, éternellement, -les talons cherchant une paroi qui fuit, au point de se sentir -invinciblement attiré... de se sentir tomber dans un gouffre, dont on -sait qu'on n'atteindra jamais le fond. - -À mon tour, j'évoquais le vertige, à bord d'un ballon captif dont la -nacelle résiste à la corde et au vent, et se couche; sur les falaises -des côtes bretonnes qu'on sent glisser sous ses semelles, quand on -se penche vers la mer; sur un balcon où l'on est monté, en riant, et -dont le parapet est trop bas de cinq centimètres; sur les échelles des -échafaudages dont on tient les montants embrassés une éternité, et dont -il m'est arrivé de mordre... oui... de mordre, à m'en casser les dents, -les barreaux. - ---Mon cher Weil-Sée, un jour, au Mont-Vallier, j'avais eu la folie de -suivre un ami sur un sentier qu'au bout de dix minutes je sentis--je -n'aurais pas baissé les yeux pour un empire--se rétrécir jusqu'à -devenir plus étroit que mes semelles... Je m'arrêtai enfin et mis -bien une demi-heure--comme un petit équilibriste japonais au sommet -d'une pyramide de tonneaux--à me retourner, et le double de temps à me -coucher ventre contre terre. Mon ami, mon bourreau avait le courage -de se moquer de moi... Je n'avais pas, moi, seulement la force de -souhaiter sa mort... Et, à plat ventre, déchirant ma joue collée à la -montagne, pour ne pas apercevoir le précipice, j'ai mis le temps d'une -autre vie à refaire le chemin parcouru... - ---Ce n'est rien... dit Weil-Sée, en montrant ses dents noires... le -Mont-Vallier, ce n'est rien... Vous n'avez pas suivi, comme moi, les -torrents des Alpes, à flanc de montagne, le long de parois qui semblent -de marbre poli ou de boue schisteuse, dans des gouffres au profond -desquels le ciel ne paraît plus qu'un tout petit ruisseau bleu... Voilà -le vertige... - -Et il poursuivit, après un instant de silence, ricanant: - ---C'est parce que je sais ce que c'est que le vertige... que je -comprends quel tremblement dut agiter le pauvre Jésus aux jointures des -genoux et du bassin, quand Satan l'a tenté. - -Les juifs sont très préoccupés de Jésus... Weil-Sée aimait à en parler; -il en parlait à propos de tout... Au fond, il était fier d'avoir un -Dieu dans sa famille. Il reprit. - ---Le Malin--c'est bien le sobriquet qu'il mérite--avait mené Jésus -sur la montagne, et, sous prétexte de lui offrir le monde, c'est un -gouffre qu'il lui montrait... Or, ce qu'il y eut de divin dans le -refus, ce n'est pas d'avoir refusé l'offre dérisoire d'un monde--quel -monde, qui déjà ne lui appartienne, peut-on offrir à un Jésus ou à -un Spinoza?--Non... le divin... écoutez-moi... c'est d'avoir, sur la -montagne, au bord du gouffre, refusé du bras tentateur, l'appui... - - -**Il prit un air dégagé--nous étions, en ce moment, sur la terre -ferme--et il ajouta le plus gaiement du monde: - ---Pour moi... je suis persuadé que je n'irai pas en enfer... Oh! ce -n'est point que je croie tellement à l'enfer... Ce n'est pas non plus -que j'aie une telle confiance dans la vertu de mes actions... ni dans -la justice de ce Dieu qui, après avoir créé le monde, en six jours, à -la diable, a fait annoncer partout--forfanterie!--qu'il le jugerait en -un seul, comme on expédie les petits délits de police, au début des -audiences correctionnelles... Du moins, Dieu sait-il très bien qu'ayant -connu toutes les sortes de vertige, ce vertige infernal ne pourrait -plus avoir de nouveauté pour moi, et, par conséquent, ne me serait pas -un supplice... Alors?... À quoi bon?... Ah! ah! ah!... - -Et sans autre transition, il me parla de la Réforme dans les Pays-Bas, -de la Réforme en Allemagne, de la Réforme en soi, et du rôle qu'y -jouèrent les Iconoclastes, secte admirable, qu'il regrettait chaque -fois qu'il visitait une exposition de peintures. - - * * * * * - -C'est pour avoir trop écouté mon ami Weil-Sée que je n'ai rien vu du -port de Rotterdam. Pourtant, je m'étais bien promis de le visiter -longuement, et Weil-Sée m'avait bien promis de me l'expliquer de -même. Tout ce que j'en sais, tout ce que, sans doute, j'en saurai -jamais, c'est «qu'on y voit circuler les produits des colonies du -monde entier». Puissance d'évocation qu'ont toujours eue certaines -phrases qu'il prononce!...Tous les autres ports que j'ai vus, depuis, -me paraissent petits, étroits, inanimés. Le seul port qui puisse -m'impressionner désormais, c'est ce port de Rotterdam, que je n'ai -pas vu, que je n'ai pas besoin de voir, que je ne verrai ni n'oserai -aller voir jamais, ce port de Rotterdam, dont je sais seulement, dont -Weil-Sée m'a dit brièvement, en passant: «que les produits des colonies -du monde entier y circulent»... - - * * * * * - -Il y a des hommes ainsi faits, que je n'ai pas la force de leur -résister, que l'idée même ne m'en viendrait pas... Mon ami Weil-Sée -est de ceux-là. Qu'on rie, si l'on veut, de mon esclavage; c'est pour -moi le seul aspect du bonheur. Mais c'est trop peu dire que je ne -résiste pas à ceux qui me plaisent; je ne sais, non plus, leur parler, -ni parler devant eux... C'est pourquoi, peut-être, aucun personnage ne -m'émeut autant que Cordélia. Seulement j'admire que cette malheureuse -fille puisse en dire autant qu'elle en dit... Il est vrai que c'est du -théâtre. - -Qu'un homme, au contraire, m'impatiente, ou qu'une femme prétentieuse -et littéraire commence de disposer ses phrases, je me sens pris -aussitôt d'une envie furieuse de les contredire, et même de les -injurier. Ils peuvent soutenir les opinions qui me sont le plus -chères, je m'aperçois aussitôt que ce ne sont plus les miennes, et mes -convictions les plus ardentes, dans leur bouche, je les déteste. Je ne -me contredis pas; je les contredis. Je ne leur mens pas; je m'évertue à -les faire mentir... Je me sens en joie, en verve. Si je pouvais avoir -de la haine, vraiment de la haine, je crois bien que j'aurais--pauvre -de moi!--du génie... Au lieu qu'un sourire, qui me séduit, ne m'inspire -pas un mot... et mes yeux--que des yeux ennemis font étinceler--se -baissent devant un regard, dont ils aiment la lucidité ou la douceur... -Alors, je demeure silencieux... je me sens stupide. C'est ma façon de -m'abandonner. L'être qui me plaît parle pour lui et pour moi. Quoi -qu'il dise... peu importe que je n'aie jamais pensé comme lui... -je suis heureux. Et, à me persuader que la bouche amie décide, à -l'instant, de ce que je pense et de ce que je suis, je n'ai plus qu'à -l'écouter... J'écoute, je ne parle plus... Combien d'attentes j'ai -dû décevoir! Combien, souvent, j'ai dû paraître sot!... Ce sont, -pourtant, sans aucun doute, les moments où j'ai le mieux compris ce -que je pouvais comprendre, et mon silence n'était que l'hébétude de -l'intelligence satisfaite... - -Mes chers amis... mes charmantes amies... tous mes bien aimés, vous -tous qui vous êtes, hélas! détachés de moi, vous surtout dont je me -suis détaché, de combien de reniements, de combien de lâchetés, vous -êtes responsables... et, je puis bien vous le dire, de combien de -larmes! Car, pauvres imbéciles que vous êtes, vous avez toujours ignoré -la belle source de tendresses qu'il y avait en moi. - - * * * * * - -Un soir, mon ami Weil-Sée me mena le long d'un quai désert, dans un -club de la ville, où je fus accueilli avec beaucoup de cordialité; du -moins, Weil-Sée me l'assura. - -Les membres du cercle--armateurs, banquiers, marchands--étaient réunis -dans une salle dont le pourtour seul était meublé de banquettes, devant -lesquelles, à intervalles réguliers, étaient fixés des guéridons. -Tout le milieu restait vide, et les lustres de cuivre se reflétaient -dans le miroir du parquet. Les places étaient occupées, d'ailleurs -silencieusement, chacune, par un buveur, devant qui se dressait un -pot de bière. Au-dessus de chaque buveur, un petit nuage de fumée -s'épaississait, tous les petits nuages alimentant la nuée centrale, -dont les bords légers s'enroulaient et bleuissaient par-dessus les -lumières. Chaque buveur avait, aux dents, une pipe à peu près pareille, -un peu longue. Toutes les pipes ne fumaient pas absolument en même -temps, mais il y en avait toujours un certain nombre qui quittaient -ensemble des bouches en même temps fumantes, ou revenaient en même -temps reprendre, entre les dents, la place un instant occupée par le -pot de bière... À de certains moments, des chocs de grès sur le marbre, -des claquements de lèvres, des crachats, des remuements de pieds, des -quintes de toux, cédaient à la parole gutturale de l'un ou de l'autre -des membres du cercle, qu'on écoutait assez longuement, jusqu'à ce que -ses derniers mots arrivassent â se fondre dans un _tutti_ de rires. -Et Weil-Sée allait, de l'un à l'autre, souple, insinuant, avec des -complaisances, des humilités, des servilités, qui m'attristèrent un peu. - -Mes deux voisins m'adressaient, de loin en loin, la parole à voix -basse. L'un avait une trogne cuite au vent et au soleil, des tons d'un -beau vieux pot de faïence; un épais collier de barbe jaunâtre lui -faisait, autour du cou, comme un foulard. L'autre était un tout petit -vieillard, occupé surtout à hausser sa petite personne et son menton -minuscule au-dessus du bord de la table. Il se redressait à chaque -instant, pour éviter, à la fois, que le fourneau de sa pipe ne vînt -s'appuyer sur le guéridon, ou ne dépassât son crâne nu, mais duveté... -Pour un sourire, il avait toujours la précaution de retirer sa pipe, et -son sourire paraissait le sourire édenté d'un tout petit enfant. Il ne -faisait pour ainsi dire que sourire... Weil-Sée m'apprit que c'était un -des hommes les plus riches, un des spéculateurs les plus hardis, les -plus implacables, les plus heureux de la place, celui qui avait ruiné -le plus de familles, en Hollande. - -La soirée se prolongea de la sorte, sans incidents notables, -fastidieusement. J'avais peine à croire que tous les désirs du -lucre, toutes les passions de l'argent, se cachassent sous ces faces -tranquilles... - -Sur le tard, nous vîmes, avec satisfaction, s'avancer, porté par un -laquais en livrée, mais moustachu, un plateau étageant une colline -pyramidale d'œufs de vanneau. - -La colline fut, en un instant, rasée... Des gestes menus et pressés -dépouillaient les œufs de leurs coquilles, avec le bruit qu'eussent -fait les dents d'un assemblée de rats. - -Le plaisir que j'aurais eu à savourer, seul, les blancs opalins, et -les jaunes un tantinet boueux, fut gâté par la curiosité muette mais -indiscrète avec laquelle le chœur des mangeurs m'observait. - -Ce fut, après ce repas d'un seul plat, qu'une longue barbe blanche -m'apostropha... C'était un discours. Il était prononcé en français, -mais un français mêlé d'expressions qu'avaient dû laisser les armées -de Louis XIV, dans le delta de la Meuse et du Rhin... On accueillit -aimablement tout ce que je dis en réponse. Mon voisin de droite me -serra la main avec émotion; mon voisin de gauche, le petit vieux, -sourit. Mais, je ne sus qu'à la sortie, par mon ami Weil-Sée, que -j'avais parlé beaucoup trop vite... et que les Hollandais--même les -plus familiers avec notre langue--n'avaient absolument rien compris à -mes paroles. - ---Tant mieux! ajouta-t-il... tant mieux!... Cela arrive souvent... -en tout... partout... Mais oui... Les mots que nous comprenons, non -plus, ne sont que des signes... Tenez!... ah! ah! c'est très drôle... -En Afrique, un jour, je fus invité par une espèce de roi nègre, à une -espèce de banquet... Ignorant sa langue et ne voulant pas fatiguer -inutilement mon imagination par un toast improvisé, je récitai, avec de -beaux gestes... et une voix musicale... une page de _Salammbô_... Tout -simplement... Ce fut un enthousiasme... du délire... Ils pleuraient -tous d'émotion, de joie... Ils m'embrassaient. Le roi m'accorda tous -les territoires que je lui demandais... et même d'autres que je ne lui -demandais pas... Il chanta, il dansa... Voyez-vous, mon cher, quand on -comprend, on est triste... et on est méchant. - - * * * * * - -Jamais, je n'aurais osé m'avouer à moi-même que j'eusse pu regretter -mes compagnons, encore moins me lasser de l'éloquence de Weil-Sée, -ou du soin qu'il prenait de mon plaisir, cet excellent, ce parfait -ami... Cependant quel soupir de soulagement je poussai... quel cri de -délivrance, quand la Charron me les ramena! Jamais je ne vis avec plus -d'aise nos dames descendre de l'auto, la tête enveloppée du voile, ou -traînant, derrière elles, quelque écharpe de tulle, comme une allusion -encore à la poussière de la route... J'étais impatient de repartir; -j'étais surtout pressé de leur raconter mon ami Weil-Sée, de les -émerveiller de ses projets, de ses aperçus, de sa vie vagabonde... Et -si le sublime leur en échappait, n'avais-je point--pourquoi ne pas -l'avouer?--la ressource de les en faire rire? - -Il en est ainsi de nos enthousiasmes, de la plupart de nos amitiés, -ainsi des rêves de notre jeunesse. Il en est ainsi de bien des grands -hommes, et de bien des chefs-d'œuvre... Il n'en va pas autrement -pour les modes qui, hier exaltées, tombent demain dans le ridicule et -la caricature. - -Les systèmes de philosophie, dans la tête des hommes, et les plumes -d'oiseau, sur celle de leurs femmes, ont le même sort... - - * * * * * - -Ma dernière journée, je la donnai tout entière à mon ami Weil-Sée. - -Il fut amer et triste, triste peut-être à penser que, le lendemain -matin, je l'aurais quitté, pour combien d'années? - -Il me parla en termes vagues, heurtés, douloureux, de toutes les -amitiés sans courage qu'il avait dû laisser le long de la route... de -l'ironie, de l'égoïsme, chez les meilleures, de la pitié offensante, -chez les pires. Et voilà... Il était fatigué de se sentir toujours si -seul... fatigué de sentir quelquefois, souvent, qu'il n'était même pas, -à soi-même, un «compagnon»... Et quand la vieillesse viendrait tout à -fait?... - ---Il y a des moments où je ne m'aime plus... je ne m'intéresse plus, -des moments où je ne me comprends pas plus qu'on ne me comprend... Je -suis peut-être un raté?... - -Et il me regarda longuement, anxieusement, attendant une réponse... Je -haussai les épaules, pour le rassurer. - -Au Musée, où il me mena, il demeura tout à fait silencieux et agacé. -Il me laissa admirer, sans aucun commentaire, les deux grands van -Gogh, _Le Moulin dans le polder, L'Allée_, qui ont, déjà, la majesté -souriante, la tranquille éternité des vieux chefs-d'œuvre. Pendant -que je les considérais et les opposais aux bestiaux ennuyeux de Mauve, -Weil-Sée gardait aux lèvres un pli dur, et comme la grimace d'une -tristesse qui, non seulement se refusait à parler, mais ne trouvait -rien à dire. Un moment, ce pli se tordit tellement au coin de sa -bouche, que je crus que le pauvre diable allait fondre en larmes... Je -songeai que j'avais été, pour lui, un moment d'exaltation, d'oubli, de -répit, dans sa vie, et que, moi parti, il allait peut-être retomber -plus profondément dans les affres de la solitude et... qui sait?... de -la désespérance. - ---Mais non... mais non... me disais-je, pour ne pas trop m'attendrir... -Je me trompe... Il est nerveux, ce matin, c'est peut-être le temps... -Weil-Sée? Allons donc! Son imagination lui tient lieu de tout... de -femme, de famille, d'amis, de fortune, de succès, de bonheur.. Oui... -oui... Il est heureux... - -Et, tout d'un coup, le secouant joyeusement: - ---Ah! mon vieux Weil-Sée!... mon vieux Weil-Sée! - -Sans proférer une parole, mon pauvre cher Weil-Sée continua d'aller par -les salles, ne voyant rien, ne regardant rien, ni les visiteurs, ni les -tableaux, ne voyant et ne regardant que lui-même, je suppose... - -Il ne s'arrêta que devant L'_Age de pierre_, de Rodin; il s'y arrêta -de longues minutes... Il s'asseyait auprès, tournait autour, les mains -derrière le dos, s'adossait à un mur, clignait de l'œil, et, de -temps en temps, avec un sourire préoccupé, venait passer une paume, -lentement, doucement, sur la patine du bronze. Il ne me confia aucune -impression. J'en avais le cœur serré. - -Le soir, tard, je le reconduisis jusque chez lui... Il habitait une -petite rue déserte, une petite rue voisine du Jardin Zoologique... - -Il avait toujours, sous divers prétextes, évité de me montrer sa -chambre. J'imaginai le désordre, la saleté, toutes les choses -bizarres qui traînaient là, échantillons de minerais, instruments -de mathématiques, cartes, photographies de Cranach et de Rembrandt, -épinglées aux murs, et le Cézanne, seul tableau qu'il eût gardé de sa -collection, depuis longtemps dispersée, et qui l'accompagnait partout... - -Nous étions devant sa porte, et il ne se décidait pas à sonner. - ---Voyez-vous... me dit-il, tout à coup... Nous n'arriverons à rien... -Nous sommes un siècle perdu... un siècle mort... si les hommes comme -vous... mais oui!... Laissez donc la littérature..., ses inutilités... -ses frivolités... sa bêtise encrassante... Entrez résolument dans... - -Sur le trottoir opposé, près d'un réverbère, dont la lueur courte et -tremblotante donnait à la rue comme un aspect de bouge, une femme -passait et repassait que Weil-Sée ne voyait point, mais qui me -préoccupait... Comment eût-il deviné que notre présence dans cette -rue déserte et morne, à une heure si tardive, pût gêner quelqu'un?... -Pourtant elle gênait probablement le couple, qu'après deux essais -infructueux la promeneuse du trottoir venait de former avec un passant, -replet, courtaud, dont je vis luire, dans l'ombre, le chapeau haut de -forme. - -Weil-Sée continuait: - ---Croyez-moi... lancez-vous dans les spéculations supérieures... -abordez le vaste champ des futuritions. Le passé est mort... le -présent agonise, et demain il sera mort aussi... L'avenir... toujours -l'avenir... rien que l'avenir... les hypothèses... les probabilités... -ce qu'ils appellent l'irréalisable... à la bonne heure!... -Travaillez... Le monde... le monde.... - -La femme avait entraîné son compagnon dans l'invisible, au fond de la -rue. - -Et Weil-Sée parlait, parlait... parlait... Mais son verbe n'était plus -le même... Il s'enflait bien, un moment, mais pour retomber ensuite, -flasque et mou, comme un ballon qui se dégonfle... - -Depuis dix minutes, j'entendais des mots énormes s'élever, puis crever, -s'évanouir, quand l'homme replet de tout à l'heure revint à passer, -mais seul, de l'autre côté de la rue... Il marchait vite, la figure -cachée dans le col relevé de son pardessus... Un reflet sur le devant, -puis un reflet sur le derrière de son chapeau... et il disparut sans -avoir, une seule fois, tourné la tête... - ---La gnosticratie... mon cher... savez-vous bien que cette -gnosticratie... - -Ce fut alors que passa, en face de nous, toujours sous le même bec de -gaz, l'active promeneuse qui sa dandinait... Elle ne se doutait pas -que nous décidions, en ce moment, du sort de l'humanité... En pleine -lumière, je la vis seulement essuyer ses doigts avec son mouchoir... Et -puis, peu à peu, tout doucement, elle fut absorbée par la nuit... - - - - -Canaux d'Amsterdam. - - -Je ne vous dirai pas qu'Amsterdam est la Venise du Nord. D'abord, parce -que j'ai naturellement horreur de ces façons de parler, et puis, parce -que je n'en sais rien, n'étant jamais allé à Venise. - ---Comment, monsieur?... me dit un jour une dame offensée par cette -cynique déclaration... Est-ce possible? - -Et, déçue, toute triste, languissante, elle ajouta: - ---Vous n'avez donc jamais aimé? - ---Pas à Venise... non, madame... pas à Venise... - ---Ah! monsieur... je vous plains... On n'aime bien qu'à Venise... - -Me plaignit-elle?... Je crois plutôt qu'elle me méprisa... - -Dois-je dire-c'est peut-être le moment--que je me gondolais? - -Ce sont des raisons de cet ordre-là qui m'ont toujours empêché d'aller -à Venise. - -Manet, en haine de l'école de 1830, ne consentit jamais à mettre les -pieds dans la forêt de Fontainebleau. Rien que le nom de Barbizon, -de Marlotte, lui donnait de furieux accès de rage. Chose à peine -croyable, il refusa plusieurs fois l'invitation de Mallarmé de l'aller -voir au pont de Valvins. Mais il alla à Venise. Non seulement, il y -alla; il y peignit. Moi, si je n'ai jamais été à Venise où, pourtant, -j'aurais aimé rendre visite à Titien et au Tintoret, chez eux, j'en -accuse, en plus des conversations dans le genre de celle que je viens -de rapporter, toute une iconographie crapuleuse et une non moins -crapuleuse bibliothèque musicale et poétique. Peut-être n'y avait-il -qu'un moyen de me laver de ces propos, de toutes ces mélodies, et de -tant de motifs pour journaux mondains, illustrés par M. Pierre Laffite -et Cie, c'était d'aller à Venise. Mais chaque fois que je suis arrivé à -en prendre la résolution, j'ai eu tellement peur de ne rencontrer, sur -la lagune, que des amants du répertoire de M. Donnay, ou des paysages -de M. Ziem, ou des ritournelles de M. Gounod, que j'ai toujours préféré -retourner, une fois de plus, sur le Dam. - - * * * * * - -Quand on ne les connaît pas bien, et si l'on n'a point le sens aigu -des variétés et des différences, tous les quais et tous les canaux -d'Amsterdam se ressemblent. - ---C'est effrayamment monotone... s'écrie la dame citée plus haut. - -Or, je suis allé assez souvent à Amsterdam, pour comprendre, à ma très -grande joie, que rien n'est plus divers, et plus bougeant qu'Amsterdam; -que, non seulement aucun reflet des maisons dans ses canaux pareils, -mais qu'aucune de ses maisons pareilles ne se ressemblent. Chaque -portion de canal est un paysage différent de murs, de pignons, de -chalands, de fenêtres fleuries; chaque maison a son visage propre, sa -structure individuelle, selon le degré d'affaissement des pilotis qui -la soutiennent... Et, surtout, c'est un autre paysage de ciel, dont on -dirait que les Hollandais ont mis, chaque fois, sous verre, la patine -prodigieuse. - - * * * * * - -Au bord des canaux d'Amsterdam, et sur leurs ponts, depuis que je -m'attarde à imaginer le tain de vase profonde de ces miroirs qui -meurent, je sens que monte jusqu'à moi une odeur qui devient, chaque -année, plus forte et plus fétide. À mon dernier voyage, en plein été, -c'était, le soir, une puanteur dont le souvenir ma poursuit. - -Je sais le pouvoir de l'imagination sur les sens, sur les nerfs. C'est -à ce dernier voyage que j'ai appris cette chose effrayante: on n'avait -pas curé les canaux d'Amsterdam, depuis trois cents ans. Et, rien que -de l'avoir appris, il me sembla, tout à coup, qu'une épouvantable odeur -me faisait tourner le cœur, et je grelottai la fièvre, durant huit -jours, dans ma chambre d'hôtel d'où je voyais passer, sur le canal, les -noirs chalands, flotter au-dessus des eaux, au ras des eaux du canal, -de longues images grimaçantes, de longs spectres verts. - -La _dame de la mer_ trouve l'eau lourde dans les fjords... Si elle -était venue à Amsterdam, qu'eût-elle dit de l'eau des canaux? Elle est -de plomb... Une sorte de graisse purulente, une sorte de mucus qu'elle -a sécrété, mousse, tournoie, ondoie à sa surface. - -L'eau encore, même l'eau boueuse, on peut l'agiter; les coques des -chalands la font sans cesse mouvoir, la décapent pour un instant; les -courants de mer qu'on arrive à y précipiter la renouvellent un peu, la -rafraîchissent... Mais la vase? Mais ces vases séculaires, ces lents -et continuels déversements d'égouts, ces dépôts de tant de millions de -vies humaines qui se stratifient au fond?... Comment s'en débarrasser? -Déjà, les miasmes traversent les boues et l'eau, envoient crever -à la surface leurs bulles d'infection. Qu'on remue ce lit profond -de pourritures, où le moindre caillou qui tombe délivre les fièvres -captives, qu'on le drague, qu'on l'expose à l'air, et c'est la ville, -c'est le pays entier, ce sont les pays voisins, c'est toute l'Europe -empoisonnée... C'est la peste, le choléra, ce sont peut-être des -fièvres inconnues, c'est la mort sur le monde! - -Les Hollandais ont tout prévu, sauf cela. Ils se croient à l'abri de -toutes surprises derrière leurs remparts d'eau. Ils n'ont qu'à rompre -une digue pour noyer d'un seul coup leurs envahisseurs. Mais que l'eau -découvre son lit de bourbes, et c'est fini d'eux. L'eau se venge -d'avoir été domptée, immobilisée, écrasée entre des murs de pierre. -Elle est faite pour courir, s'épandre et chanter sur les cailloux d'or. -Chaque fois qu'elle croupit quelque part, elle devient mortelle... -On a beau faire, il y a toujours un moment où la nature secoue -formidablement le joug de l'homme... - -Habituons-nous aussi à cette idée que notre sort, même le sort de -l'homme de génie qui emporte la pensée au delà des horizons sensibles, -veut que ses excréments, veut que ses organes vitaux soient une -infection et une honte. La légende qui nous raconte que les cadavres -des saints embaumaient est digne de l'Immaculée-Conception. Inventions -misérables! Tous les cadavres puent; tous les corps humains puent. - -Lecteur, le divin Platon allait chaque jour à la selle, ignoblement, -comme il faut qu'y aille, chaque jour, ta bien-aimée. Si elle n'y va -pas, le cher cœur, elle ne t'aimera plus... Constipé, le divin -Platon devient aussitôt une brute quinteuse et stupide. L'intestin -commande au cerveau... Quant à cette putréfaction que les villes font -sous elles, elle menace toutes las agglomérations, à la façon, songes-y -bien, dont les ordures sociales et les reliefs du plaisir des riches -menacent les sociétés d'une fermentation inapaisable de la misère. - -Ici, cette pourriture demeure, pullule dans les rues, sous une lame -d'eau qu'elle refoule et amincit, chaque jour, chaque heure, davantage. -Plus on tarde d'y remédier, plus le danger grandit. Mais quoi faire?... -On est impuissant. Des commissions s'assemblent et travaillent, des -rapports s'ajoutent à des rapports, les projets chimériques s'empilent -sur les projets irréalisables; les parlements légifèrent. Duquel, entre -ces systèmes, de laquelle, entre ces utopies proposées, viendra donc le -salut?... On ne sait pas... Ce qu'on sait, c'est que les ouvriers de la -redoutable entreprise périront tous, comme périrent tous les soldats -qui, au début de la colonisation, remuèrent les terres homicides de la -Guyane. - -En attendant, Amsterdam s'épanouit au soleil du printemps. Les tons -délicats de ses rues jouent avec les eaux noires des canaux, avec les -ciels rares qui achèvent son délice. Ses habitants prospèrent; ils -donnent l'exemple de l'activité et de l'emploi judicieux des richesses; -ils demandent à une centaine de sectes religieuses de leur enseigner -la voie qui conduit le plus sûrement à Dieu... Ils cultivent les -tulipes, les narcisses, et les beaux lis de l'Extrême-Orient, taillent -le diamant, spéculent sur les marchandises lointaines, entassent -l'or, rêvent d'un plus immense polder, pour remplacer le Zuyderzée -desséché... Et, minute à minute, les vases mortelles se déposent, se -superposent les unes aux autres, s'accumulent... - -Et quand elles affleureront à la surface?... - - - - -Foire aux fromages. - - -À l'entrée du bourg de Purmerend, sur une riante, grouillante petite -place, au bord du canal, nous sommes arrêtés par les apprêts d'une -foire aux fromages... Une longue file de chalands, pleins de ces boules -rouges ou violacées qu'on appelle des têtes de nègres, s'amarrent le -long des quais, oh, de place en place, avec cette cargaison, l'on -construit de petits monticules, semblables à ces pyramides de boulets -louis-quatorziens que nous voyons encore dans les arsenaux maritimes. -C'est assez étrange, et très gai de couleur. La lumière du matin -fait vibrer les feuillages, joyeusement. L'air, où circule une odeur -aigrelette, est d'une grande transparence. Les contours des objets, -des fromages, comme des visages, des maisons vernies, des arbres, des -bateaux, ont la même netteté, la même sécheresse jolie... - -De ces bateaux, qu'on dirait remplis de joujoux neufs, les débardeurs -lancent, comme on jongle, les sphères colorées à des gars, à des filles -qui, toujours jonglant, les relancent, les unes à des marchands qui en -dressent des tas devant leurs tentes, les autres à des voituriers qui -en remplissent, jusqu'au bord, leurs voitures. - -Des paysannes,--presque toutes ont les tempes ornées de coquilles d'or, -ou portent le casque doré sous le bonnet de dentelles,--des paysans, en -pantalons courts, en sabots clairs, ont, en se renvoyant ces ballons -ronds et rouges, des figures rondes et rouges, si bien que, parfois, -nous pourrions croire qu'ils jouent à la balla, avec leurs propres -têtes, et que nous assistons au dernier acte d'une opérette féerique, -ou encore à un ballet de jongleurs au bord de l'eau. - - * * * * * - -La 628-E8 dut manœuvrer avec précaution entre ces obstacles et ces -jeux. Heureusement, nous étonnions la foule, au moins autant qu'elle -nous amusait. Elle ne se livra à aucune démonstration. Même, tout -à coup, à la suite d'une légère détonation du carburateur, sur les -bateaux, sur les tas, dans les voitures, à bout de bras, et, je crois -bien, en l'air, un millier de sphères colorées s'immobilisèrent... - -Sur un coup de frein, la circonférence d'une roue se fit un instant -tangente à celle d'un de ces ballons qui avait roulé jusqu'à nous... La -seconde d'après, un bond du moteur détruisait ce concept géométrique, -dont il ne resta plus sur le sol qu'un peu de pâte rouge, aplatie. - -Et, de loin, en nous retournant, nous vîmes toutes les balles et, je -crois bien, toutes les têtes aussi, reprendre, à la fois leur vol et -leurs paraboles... - -«Fromages, mirages...» dirait Jean Dolent. - - - - -La porte entrebâillée. - - -Depuis le début de notre voyage,--aveu pénible pour un Français,--il -ne nous est arrivé aucune aventure dans un hôtel, j'entends, aucune -aventure galante. Gérald B... celui, de nous, qui a le plus voyagé, et -qui, d'ailleurs, est Anglais, prétend que, dans les hôtels, il n'arrive -jamais rien. - ---Je vous assure, répète-t-il... rien... rien... jamais rien... sauf, -bien entendu, ce qui peut arriver à chacun sur un trottoir ou dans un -cabaret de nuit... Les Allemandes, les Anglaises qui voyagent seules, -lorsque le roman sentimental ou la bouteille de gin, le souvenir d'un -opéra, d'un officier, ou tout simplement d'un commis de magasin, agite -leur imagination, et qu'elles ont besoin d'aide, sonnent le garçon -d'étage... Considérez-vous comme une aventure l'offre de la servante de -l'hôtel, dans les petites villes de Serbie, de Roumanie?... - ---Alors, en Serbie? - ---Oui... en Bulgarie, en Hongrie aussi... Mais cela fait partie de -leur service, comme le cirage des chaussures incombe au conducteur -du sleeping... Un trait... je me rappelle un seul trait qui vaille -d'être rapporté... Et encore!... C'était en Transylvanie, au pays -de l'or. Nous étions, en été, au petit jour, après une nuit passée -en wagon, et avant de repartir en voiture, descendus dans un hôtel, -pour y refaire un peu notre toilette... Deux filles nous servaient... -L'une, geignant, suppliait en mauvais allemand, qu'on acceptât ses -offres, criait qu'elle était pauvre, qu'elle n'avait vraiment rien... -Pour nous prouver, sans doute, son dénuement, tout à coup elle souleva -crânement le cache-misère dont, en hâte, à notre arrivée, au saut du -lit, elle s'était enveloppée, toute nue... Sa hardiesse ne manquait -pas de grâce... Elle était grande, bien faite... de belles lignes... -un joli grain de peau... Mais nous étions trop nombreux... Je lui en -fis la remarque: «Qu'est-ce que ça fait?... répondit-elle. Tous... -tous... tous... Je suis si pauvre!» Pendant ce temps-là, l'autre ne -disait rien, souriait en continuant son ouvrage. À peine débarbouillés, -mal brossés... nous prenions la fuite... Je n'ai jamais eu d'autre -aventure... - -Pourtant, un soir, à La Haye, après dîner, Gérald B..., qui, pendant -le repas, avait paru rêveur, préoccupé, nous avoua, à peine les dames -parties, qu'il s'était trompé, et qu'il pouvait arriver, qu'il arrivait -parfois des aventures, à un voyageur, dans les hôtels... Il avait des -scrupules à parler, mais nous l'aidâmes à trouver de quoi les apaiser... - ---Eh bien, voilà! C'est assez drôle, du reste... - -Il était rentré à l'hôtel, vers cinq heures. En voulant ouvrir la -porte de sa chambre, il s'étonna qu'elle fût entrebâillée. Et, la -porte poussée, il s'étonna bien davantage, en voyant, devant l'armoire -à glace, une chemise lentement se hisser, se plisser sur une croupe -féminine, découvrir le rein, les omoplates et, à la fin, s'élever, -avec précaution, sans en déranger l'ordonnance blonde, au-dessus des -ondulations de la coiffure. Rien de plus rouge que le visage de la -dame, sans chemise quand elle s'était, tout à coup, instinctivement, -retournée, au léger grincement de la porte. - ---Monsieur!... Oh! Me... Monsieur! cria-t-elle, pas trop haut -cependant, et sans trop de colère, tandis que ses doigts -s'embarrassaient et embarrassaient leurs bagues dans les dentelles... - -Ce qui était vraiment le plus délicieux à regarder, c'est que, au plus -fort de son trouble, elle ne parvenait pas à vêtir seulement, de ce -nuage de batiste qui s'enroulait à son bras, ses seins nus... Tout le -corps était d'une blancheur dorée, éblouissante, sauf la taille où le -corset avait mis, en la serrant, comme des morsures et des pinçons, et -les jambes où la peau transparaissait, par les fines mailles de deux -bas de soie noire à jour... - -Notre ami avait refermé, verrouillé la porte. - ---Monsieur!... Oh! Me... Monsieur!... - -Sans répondre à la voix qui tremblait--tremblait-elle elle -vraiment?--il se rapprocha, à pas de loup, de la glace, qui, loin -d'offrir un voile à la pudeur de la dame, ne la dévêtait que -davantage... - ---Me... Monsieur!... Non... non... Soyez gentil. Non... je... je... -Allez-vous-en... je... vous supplie! - -Des bras suppliants sont débiles. Les bras de notre ami l'avaient -prise, enserrée, l'entraînaient vers le lit, tout couvert de robes, de -corsages, de gants, de chiffons, de lingeries parfumées que, l'un après -l'autre, il envoyait promener à travers la chambre, sans un mot... Et -la dame ne pouvait crier, mais à peine, et de plus en plus bas, que: - ---Me... Monsieur!... Ah!... Ah!... Me... Me... - -Puis, il sentit qu'une étreinte répondait à ses étreintes, que des -caresses répondaient à ses caresses... Et la voix, peu à peu voilée, et -puis rauque, enfin haletante et pâmée, balbutiait: - ---Ah! mon chéri!... mon chéri! - -Gérald en riait encore quand il eut regagné sa chambre, voisine de -celle de la dame, et y fut tombé dans un fauteuil, où il s'endormit -jusqu'au dîner. - -Son récit terminé, il nous dit: - ---Je comprends que je mes sois trompé de chambre... Mais, elle?... -Pourquoi la sienne, juste à ce moment pathétique, était-elle -entrebâillée?... - -Nous allions nous livrer gaiement à diverses hypothèses, quand nous -vîmes Gérald tout à coup rougir... ah! rougir comme avait dû rougir -la dame en chemise, ou plutôt sans chemise. Mais il ne rougissait pas -seul. Un couple pénétrait dans le restaurant, où nous nous étions -attardés à fumer. Une femme, d'à peine vingt-cinq ans, blonde, les -joues en feu, toute scintillante de jais, et ramenant, par contenance, -la gaze verte qui se gonflait à son épaule, s'avançait, incertaine, -hésitante. Un homme énorme, beaucoup plus âgé, très haut de taille, -gros, gras, glabre, l'air malsain, l'air bourru, l'air fourbe aussi, la -suivait, ouvrant de grands pas, et se dandinant ridiculement, sur des -hanches trop fortes de vieille femme... Un oeillet, d'un pourpre noir, -s'empâtait à la boutonnière de son smoking... - ---Avancez donc, ma chère! fit-il en russe, d'une voix dure. - -La table voisine de la nôtre portait une corbeille de roses rouges, -et un maître d'hôtel s'empressait auprès des arrivants pour les y -conduire. La dame, visiblement, répugnait à aller jusque-là... Elle -tournait la tête vers l'autre bout de la salle, où, par une baie -ouverte, l'on apercevait une sorte de petit jardin de palmiers, -illuminé de girandoles; un jet d'eau sortait d'un amas de petites -roches en carton, que tapissaient des fougères stérilisées. - ---Non, ce n'est pas la peine... fit encore le mari... Il y a un courant -d'air... avancez donc... - -Ce fut lui qui insista encore pour qu'elle s'assît à la place qui, -justement, nous faisait face... Un mot bref, détaché d'une voix -coupante, obligea le colosse à se taire, à courber sa tête teinte... Il -s'effaça, en laissant, enfin, sa femme, prendre l'autre chaise et nous -dérober sa rougeur... - -Dans ces circonstances-là, je m'intéresse surtout aux maris; et c'est -le meilleur moyen que j'aie de trouver des excuses à leurs femmes. -Dans la face énorme et molle de celui-ci, le menton saillait. Il -était sinon absolument sourd, du moins très dur d'oreille, ce qui le -forçait à pencher souvent, vers sa compagne, le masque rasé, plaqué -de deux bandeaux trop noirs, et dont un monocle détruisait seul la -ressemblance avec celui d'un cocher de maison cossue. Ses gros doigts, -courts et boullus, très blancs, étaient gainés de bagues, où des feux -étincelaient. En parcourant le menu, il haussait les épaules, parlait -fort, maugréait, semblait mâcher ses mots comme de la viande trop dure. - -D'elle, qui nous tournait le dos, je remarquais seulement, sous les -cheveux ondulés qui la couronnaient comme d'une tiare légère, une -rigole qui se creusait à partir de la nuque, détail que Gérald, tout à -l'heure, dans l'intime description de son inconnue, nous avait donné. - -Notre ami, très gêné, fit observer tout à coup, à voix basse, combien -nos cigares faisaient de fumée... Il y avait, dans ses paroles, une -insistance suppliante. De temps en temps, le gros monsieur, sans nous -regarder, mais avec ostentation, agitait l'air du plat de ses mains -gantées d'or et de pierreries, et soufflait bruyamment: - ---Pfouou!... Pfouou!... - -Ah! s'il n'y avait eu que le gros monsieur!... Nous nous levâmes, sans -plus parler... Les autres défilèrent avant moi, devant la table aux -roses... Pas un, je l'avoue à notre honte, n'eut le bon goût ni la -force de résister au désir de retourner la tête. Et moi, plus goujat -que tous, sans même me donner l'excuse de la liberté du voyage, bravant -les regards de la dame et le monocle furieux du mari, je me retournai -aussi, brusquement, m'arrêtai quelques secondes, sous prétexte -d'épousseter le revers de mon smoking, où un peu de cendre de cigare -était tombé, et je vis, avec une sorte de joie jalouse et basse, le -joli visage blond s'empourprer... Tout au plus ne cédai-je pas à la -tentation de dire, en passant: - ---Me... Monsieur... - -Dehors, je complimentai Gérald, qui avait retrouvé toute son -assurance. Après nous avoir traités de «cochons», pour la forme, il -nous avoua: - ---C'est curieux... Vous savez que, si elle n'avait pas rougi en me -voyant dans la salle... je crois, ma parole, que je ne l'eusse pas -reconnue!... Dame, habillée, n'est-ce pas?... Mais qu'est-ce que ça -peut bien être que ces types-là?... Il faudra que je le demande au -portier... - - - - -Hymne à la paix et à La Haye. - - -Je comprends qu'on ait choisi la Hollande et, dans la Hollande, La -Haye, pour y installer ce tribunal arbitral qui, un jour, en dépit des -plaisanteries et des dénégations pessimistes, se substituera au bon -plaisir des Empereurs, des Rois, des Parlements, pour connaître des -querelles internationales, leur trouver des solutions qui ne seront -plus des massacres, et, enfin, établir la paix, je ne dis pas entre les -hommes, mais entre les peuples. - -Il est certain que la Hollande et, parmi toutes les villes de Hollande, -que La Haye, possèdent un charme, une vertu--pas encore pacifistes, -peut-être--mais singulièrement pacifiants. On peut y rêver de choses -merveilleuses, on peut y rêver le bonheur universel, comme dans un beau -parc, le soir, après dîner... - -Cette vertu de la Hollande, ce charme de La Haye, j'en ai subi, bien -des fois, les influences sédatives, et d'autres, comme moi, qui étaient -plus agités, plus malades que moi, les ont subies également. C'est -délicieux. La douceur du sol uni, sa claire et profonde monotonie que -rompent et diversifient, à l'infini, l'immense lumière du ciel et les -reflets de l'eau confondus, l'absence de tout appareil guerrier, le -spectacle d'une vie à la fois active et très calme, d'où tout effort -douloureux semble être banni, l'énergie tranquille des visages, le -silence des polders et des canaux, tout cela vous prend, vous subjugue, -vous conquiert. Jamais rien qui grince et qui menace... Et la terre, si -âpre autre part, l'eau, si terrible partout, se font dociles aux mains -de l'homme qui leur demande son pain et ses joies. - -En bons égoïstes, en sages privilégiés de la fortune, ne cherchez pas -trop à briser cette surface riante qui recouvre, peut-être, comme -partout, des haines farouches, bien des luttes fratricides, une -fermentation sociale qui, à Amsterdam, à Rotterdam, principalement, -s'échauffe et bout dans les bas-fonds de la misère et du travail. -Contentez-vous, comme toujours, des apparences qui rassurent, et, -comme toujours, faites-en des réalités. Que vous importe, si elles -mentent?... Il sera toujours temps de vous réveiller de vos rêves -d'autruches. - - * * * * * - -Que de fois je suis venu ici, déprimé, surmené, les nerfs tendus et -vibrants, par conséquent prédisposé à toutes les impulsions mauvaises! -Et, après deux jours passés à La Haye, où ce qui reste d'un peu -sauvage, d'un peu inquiétant dans le caractère hollandais disparaît, -après deux jours de flânerie devant le Vivier, le Palais de Rembrandt, -que gardent les cygnes, le Palais de la Petite Reine douloureuse, où -ne veille aucun soldat, après deux jours de promenades, le long de ces -jolies rues, de ces jolis jardins, si joliment fleuris, à travers cette -belle campagne verte qui s'étale autour de la ville, comme un doux et -somptueux tapis, voici que s'opère en moi la détente miraculeuse... -Tout s'apaise, âme, muscles, nerfs et cerveau. Je suis heureux de -vivre, sans hâtes fébriles, sans désirs brusques et sursautants. -Avec une tranquillité complète, je jouis de toute cette mélancolie -qui m'entoure et me pénètre, non point la mélancolie amère comme le -fiel où elle alla chercher son nom, mais cette mélancolie rayonnante -que, jeune, j'ai tant de fois connue aux approches de l'amour, et que -donnent aussi les quelques instants de parfait bonheur, dont tout -homme, même le plus dénué, garde en soi, au fond de soi, sans savoir -d'où il est venu, le souvenir miséricordieux et lointain: peut-être -un paysage entrevu, le soir après une journée de marche fatigante; -peut-être le regard d'espoir d'un malade aimé, peut-être moins encore... - -Comment ne pas croire à l'amour, à la fraternité de l'avenir, quand, -sur toutes les routes, sur toutes les digues, de La Haye à Haarlem, -vous ne rencontrez que des visages heureux, que des chapeaux, des -corsages, des mains, des bicyclettes, des voitures, fleuris de tulipes, -de narcisses et de jacinthes; que des sentiers d'eau argentée où, -entre des rives rouges, des rives pourprées, des rives d'or, les -barques glissent silencieusement, chargées de leurs moissons rouges, -de leurs moissons pourprées, de leurs moissons d'or?... Un jour, nous -avons croisé un petit détachement de fantassins... Ils chantaient, -avec des accords délicieux, des chansons idylliques, des sortes de -lieds d'amour... Et des tulipes, comme dans les vases de la maison, -trempaient leurs tiges au goulot du canon des fusils. - -La paix rayonne tellement partout, elle habite si bien ces demeures -lustrées et souriantes, qui s'espacent dans les verdures de ce -continuel jardin qu'est la Hollande... et je la sens si forte en moi, -que je ne veux même pas me demander à qui appartiennent toute cette -abondance et toute cette richesse du sol, de l'eau et de la mer, dont -la Hollande regorge... Et je ne veux pas savoir, non plus, ce que -cache, à Amsterdam, par exemple, cette Bourse toute rouge, dont les -murs hauts, les créneaux, les meurtrières évoquent les citadelles de -guerre, et les châteaux de rapines d'autrefois. - - * * * * * - -Nous avons revu le mari de la dame à la chemise... Interrogé par -Gérald, le portier nous apprend qu'il s'appelle le comte K..., qu'il -est Russe..., délégué au Congrès de la Paix..., enfin quelque chose -comme ça... Et il raconte: - ---C'est un monsieur pas commode... Il grogne toujours... et d'une -violence!... Chaque fois qu'il sort en ville, il a de mauvaises -affaires avec quelqu'un. L'autre soir, au théâtre, il a souffleté -le contrôleur. Hier, il a pris à la gorge, dans sa boutique, un -boutiquier. Ce matin même... monsieur ne sait pas?... on a eu toutes -les peines à l'empêcher de jeter par la fenêtre le valet de chambre -de l'étage... Enfin, il a lancé une carafe de vin à la tête du maître -d'hôtel... le pauvre diable est très blessé... Il ne peut dire un -mot qui ne soit une injure, faire un geste qui ne soit un coup de -poing... Le patron voudrait bien le renvoyer... Mais quoi! il dépense -beaucoup... Et ce serait peut-être des histoires... des complications -internationales. - ---La guerre, parbleu! - ---Hé!... on ne sait pas. - -Après un petit silence. Gérald demande encore: - ---Et sa femme? - -Le portier, qui est un homme superbe, musclé et râblé comme un athlète, -sourit. Il lisse ses moustaches, claque de la langue, redresse son -cou de taureau, où je vois des tendons se bander comme des cordes. Il -ne répond pas tout de suite. Un moment, j'admire sa force et l'or qui -resplendit à sa casquette, au col de sa redingote, aux revers de ses -manches... - -Puis, avantageux et rêveur, il murmure: - ---Dame!... avec un homme comme ça... vous pensez bien!... - - - - -LA FAUNE DES ROUTES - - -Ce printemps dernier, allant à Grenoble, par les Grands-Goulets, nous -fûmes arrêtés, à quelques kilomètres, au delà de Pont-en-Royans, par un -troupeau de deux mille moutons, qu'on menait dans les hauts pâturages, -et qu'il nous fallut suivre, pas à pas, jusqu'au Villard de Lans. En -ces régions difficiles, où les routes, souvent dangereuses, toujours -étroites, très rares d'ailleurs, ne se croisent presque jamais, où un -carrefour est un scandale, impossible de traverser une telle masse. Les -pâtres, disons-le, ne mettaient aucune complaisance à nous faciliter le -passage. Ils s'amusaient même beaucoup de notre déconvenue. Ils s'en -seraient amusés bien davantage, s'ils avaient su que des amis nous -attendaient à Grenoble, et que, pour nous être arrêtés trop longtemps, -dans Valence, devant l'infortuné Émile Augier, de Mme la duchesse -d'Uzès, nous étions fort en retard. Peut-être le savaient-ils, car les -pâtres savent tout, étant sorciers. - -Suivant l'exemple de leurs maîtres, les chiens, visiblement, -encourageaient le troupeau à ne pas se garer, et, à leur mauvaise -volonté, vraiment humaine, ils ajoutaient la joie, humaine aussi, de -se tourner, de temps en temps, vers nous, et de nous insulter par un -aboiement. Tel le charretier, le doux charretier des belles routes de -France, qui, ayant placé sa voiture, comme une barricade, en travers -du chemin, ne livre le passage que pour se donner le plaisir de vous -lancer un outrage obscène, qu'accompagne presque toujours un fort -claquement de fouet: geste imbécile, purement animal, grâce à quoi -il espère effrayer, faire s'emballer et culbuter, comme un cheval, -l'automobile; grâce à quoi aussi, il s'imagine--ce qui soulage sa -haine--qu'il nous a cassé «la gueule». - -Jamais je ne pestai autant que ce jour-là. - -La machine retenue grondait, chauffait, fumait horriblement, et, malgré -un copieux graissage, je n'étais pas sans inquiétude au sujet des -cylindres. - -J'ai, pour les animaux, une tendresse de neurasthénique et de -misanthrope. Leurs souffrances me font horreur. Mais je crois bien -que j'eusse foncé, de toute la force de nos quarante chevaux, dans le -troupeau, et fait une bouillie sanglante de ces moutons, si je n'eusse -prudemment réfléchi qu'une telle opération entraînait, pour la machine -et pour nous, de sérieux dommages. Je me contentai de lâcher les cris -sauvages de la sirène. Criminellement, je me disais que les bêtes -seraient prises de panique et que, affolées, bondissantes, sautant, -pêle-mêle, par-dessus les parapets, elles rouleraient au fond des -précipices, où le torrent les emporterait... Adieu! adieu! - -Il n'en fut rien. - -La sirène et ses plus stridents, ses plus déchirants appels, multipliés -par les échos de la montagne, demeurèrent sans effet sur des animaux, -habitués sans doute à de plus terribles bruits d'avalanches. - -Alors, je pris le parti plus sage de regarder. - -On eût dit que ces deux mille moutons se portaient et que leur masse, -qui bêlait lamentablement, était suspendue. Elle ne bougeait qu'aux -bords, ne semblait même pas toucher terre de ses milliers de pattes -fragiles... Cependant leur piétinement faisait, sur le terrain, le -bruit d'un roulement continu de tonnerre. Je remarquai aussi que ce -fracas imite de loin le ronflement d'une auto pas très bien mise au -point. - -Les troupeaux de moutons ont, avec l'auto, une autre ressemblance; ils -soulèvent autant de poussière et dégradent autant les routes. - -Ceux-là se défendent par leur masse, qui est un obstacle -infranchissable, comme une inondation, une coulée de lave qui marche... -une ruée de pierres qui tombe... - - -**Dans certains pays, le Nivernais, le Bourbonnais, le Morvan, -l'Auvergne, la Bretagne, les routes sont des écuries, des bergeries, -des porcheries, des étables, des basses-cours, des clapiers, tout ce -que vous voudrez, sauf des routes. Parfois, elles remplacent aussi -l'aire des granges. Non contents d'y faire camper et gambader leurs -bêtes, les paysans y installent leurs machines. Un jour, en Auvergne, -nous fûmes arrêtés par une batteuse mécanique et ses accessoires qui -barraient la route, en toute sa largeur. Les paysans refusèrent de -nous livrer passage. Et ils s'interrompirent de travailler, pour nous -regarder en ricochant. - ---Vous n'avez pas le droit d'arrêter la circulation, dis-je... - ---J'avons l'droit d'battre l'blé... où qu'ça nous plaît... - ---Battez-le chez-vous, dans la cour de votre ferme. - ---Ça nous encombre... Et puis nous sommes chez nous ici... D'où qu'vous -êtes, vous? - -Un autre, les bras passés entre les dents de sa fourche, ricana: - ---Il n'est p'tête seulement pas du département... - -Un troisième dit: - ---Allons... passe-nous la gerbe... - -Et ils se remirent au travail... Avaient-ils lu Barrès? - -J'avisai un vieil homme que, à sa barbiche militaire et à la plaque -qu'il portait au bras, je reconnus pour être le garde champêtre... Il -avait écouté ce dialogue, sans rien dire, en hochant un peu la tête... -Je le sommai de faire son devoir. - ---Bien sûr... bien sûr!... fit-il... J'vas vous dire, mon cher -monsieur... Ces gens-là ont raison... Faut bien qu'ils battent leur -blé, ces gens-là...ha!... ha!... ha! L'blé, c'est la nourriture du -pauv'monde... - -Il ne voulut pas entendre nos protestations. - ---Tenez, mon cher monsieur... Redescendez jusqu'au pays... Prenez -à droite... et puis encore à droite... au coin d'un petit café... -Rémongeat, qu'on l'appelle.., le café Rémongeat... oui... Et puis vous -suivrez tout droit... À deux kilomètres, p'tête trois... vous verrez un -lavoir, sus vot'gauche... Prenez à droite du lavoir... Et puis toujours -tout droit, jusqu'à la route... L'chemin n'est point trop bon... il -n'est point trop mauvais, non plus... Il est comme ça... quoi!... - -Il nous fallut bien en passer par là... - ---Toujours sus vot'droite!... répéta le garde champêtre pendant que -nous faisions marche arrière... Y a pas à s'tromper... - -Le chemin était affreux, hérissé de culs de bouteilles, encombré de -cailloux coupants... J'y laissai deux pneus. - -Le paysan n'a pas encore compris, ne comprendra probablement jamais que -les routes ont été construites pour qu'on y circule d'un point à un -autre. Il s'imagine, de bonne foi, peut-être, qu'elles ne sont faites -que pour lui, pour les différents besoins de son exploitation et les -services de ses élevages. Les gendarmes, les gardes champêtres, les -agents voyers, les maires, les préfets et les ministres se l'imaginent -aussi. Il est donc bien entendu qu'on doit y rencontrer, comme dans -l'arche de Noé, toutes les bêtes de la création, et leur fumier. - -Excellent terrain d'observation pour un chauffeur qui a du loisir, et -qui veut étudier ce que j'appellerai: la faune des routes... - - * * * * * - -Rien de plus divers que la façon des animaux de se comporter au -passage des autos. Elle instruit sur leur caractère et le degré de -leur intelligence. Or il s'en faut que le classement, qui en résulte, -corresponde aux idées qui ont cours, encore moins aux vieux dictons et -aux métaphores populaires. - -Le cheval, à propos de qui il me faut bien répéter, pour la cent -millionième fois, l'agaçante parole de Buffon, le cheval, «la plus -noble conquête de l'homme», qui voit, sans s'émouvoir, son camarade -d'attelage tomber, expirer à ses côtés, le cheval est stupide. -Pourtant, s'il croise une charrette d'équarrisseur, où se dressent, -en l'air, les quatre sabots d'un compagnon mort, aussitôt il se met -à trembler, frissonne, s'emballe. Au dire des naturalistes les plus -experts, on ne saurait voir dans ce trouble la manifestation d'une -sensibilité altruiste, ni la peur égoïste de la mort, mais seulement -une protestation olfactive, la révolte inconsciente de l'odorat. -Le cheval a peur de l'odeur, peur de la couleur, de la lumière, de -l'ombre, de son ombre, de l'ombre de celui qui le mène; il a peur -d'un bout de papier, d'un sac d'avoine tombé, d'un morceau de verre -qui brille, d'une lueur de lune dans une flaque d'eau, d'un reflet de -feuille qui bouge, ou de nuage qui chemine sur la route. Le cheval a -toutes les phobies. Il a même toutes les autophobies, et à un degré de -morbidité que n'a peut-être pas atteint M. Émile Loubet, lequel, avec -un si bel à-propos et entant de fureur prophétique, fulminait, contre -les automobiles, les mêmes fâcheuses malédictions que fulmina M. Thiers -contre les chemins de fer... Ah! ces grands hommes! - -Ce n'est que quand la machine, qu'il n'a ni devinée ni prévue,--je -parle du cheval,--le frôle, qu'il fait un écart, se cabre, rompt son -attelage, et renverse choses, gens, voiture et lui-même, dans le fossé. -Ainsi que le lièvre, qui n'est dangereux qu'à soi-même, mais qui ne -hante pas les routes, le cheval a cette infériorité physiologique de ne -rien voir devant soi. Il ne voit que ce qui est à droite, ou à gauche, -comme un politicien de la Chambre. Pour qu'il marche sans accrocs -et sans dommages, il faut qu'il ne voie rien du tout... Bandez-lui -complètement les yeux, et, d'un pas égal, d'une allure somnolente, cet -Amour à quatre pattes ira toujours, et il tournera par exemple, des -heures, des heures et des heures, la roue d'un manège sans s'arrêter -jamais, sans jamais se révolter. - -On ne rencontre pas, en chauffant, d'animal--l'homme et même le -cycliste compris--qui soit plus dangereux, et dont il faille se méfier -davantage. Chaque fois que j'aperçois, sur la route, ce périlleux -imbécile, je ralentis toujours, et souvent je m'arrête, car on ne -sait quelles frasques, quelles extravagances meurtrières peuvent bien -lui passer par la tête. Sa stupidité fait penser à celle d'une caste, -naguère omnipotente, à qui, dans sa déchéance actuelle, il ne reste -plus, pour se donner encore l'illusion de la puissance et de la vie, -que la faculté de caracoler. On s'applaudit de voir qu'elle sera -bientôt dépossédée. - -Le cheval n'est qu'un mécanisme--un vieux mécanisme--remonté pour -piaffer et faire la bête... la bête de luxe et de cirque, si ses formes -sont belles... ou la bête de somme, car il est fort... fort comme un -cheval. - - * * * * * - -Près de Grenoble, dans la descente de Sassenage, nous vîmes venir, -de loin, vers nous, une lourde charrette. Comme le cheval paraissait -s'effrayer,--bien qu'il eût fort à faire d'arcbouter ses sabots sur le -sol poussiéreux et de tirer à plein collier, car la côte est rude,--je -mis la machine tout au bord du talus de droite, et l'arrêtai. La -voiture portait un chargement de tuiles. Étendu, tout de son long, le -conducteur dormait, le ventre contre les tuiles, le menton appuyé sur -un sac d'avoine. Il ne se réveilla qu'aux appels réitérés de la trompe. -Il n'avait pas les guides à portée de la main, ni le fouet. Il souleva -seulement un peu la tête et montra une des plus pesantes faces de brute -que jamais il m'ait été donné de rencontrer. - ---Hue! fit-il, d'une voix graillonneuse d'alcool et de sommeil... - -Le charretier chercha vainement les guides, en ramant de la main -droite, et, se soulevant un peu plus, il s'appuya sur ses coudes... -Je l'entendis grogner je ne sais quoi. Livré à son seul instinct de -cheval, le cheval mena, naturellement, la voiture sur le talus de -gauche. - ---Hue donc!... fit à nouveau le charretier, sans bouger davantage... - -Les roues s'engagèrent sur le talus, derrière lequel le terrain -descendait presque à pic, jusqu'au fond de la vallée... Je vis la -voiture pencher, pencher, puis se renverser lentement. L'homme avait -pu sauter à terre... Mais les tuiles gisaient sur le sol, brisées, en -miettes... - ---Nom de Dieu! jura l'homme. Nom de Dieu de nom de Dieu! - -Il commença par lancer, d'un geste furieux, sa casquette contre le tas -de tuiles. Ensuite, il s'en prit à son cheval qu'il roua de coups, puis -à nous à qui il eût bien voulu en faire autant. - ---Ah! salauds!... ah! salauds! - -Il fit claquer son fouet: - ---Attends un peu!... ah! salauds! - -Il fallut le tenir en respect, relever le cheval, déblayer un peu la -route... Voyant son impuissance, il avait pris le parti de s'asseoir -sur le talus, et, tandis que chaque mot détachait de sa barbe et de ses -cils des flocons de poussière, il gémissait: - ---J'suis écrasé... J'vas mourir... qu'on me foute une indemnité! - -Il était complètement ivre. - - * * * * * - -Je me rappelle qu'une nuit, nous allions de Dordrecht à Rotterdam... -Nuit émouvante!... Nous allions lentement, silencieusement. Et nous -écoutions l'eau, l'eau infinie de Hollande, sourdre et chanter, -partout, autour de nous. Nos phares qui éclairaient magiquement la -brume où tourbillonnaient des poussières d'or, d'argent, d'émeraude -et de rubis, où passaient des insectes nocturnes, des papillons de -feu; nos phares qui, parfois, éclairaient un coin de canal, et des -silhouettes d'ombres glissant sur le canal, éclairèrent, subitement, -l'effort d'un cheval blanc qui amenait à nous, de Rotterdam à -Dordrecht, sans doute, une très grosse voiture de déménagement. À -peine avions-nous distingué le charretier endormi profondément sur -son siège, que le cheval, effrayé par les lumières,--car la lumière -l'effraye comme les ténèbres,--se retourna brusquement, et faisant -faire sur la digue, par bonheur très large à cet endroit, demi-tour à -la voiture, remporta le mobilier à notre suite, vers Rotterdam, d'où -il devait venir... Son maître ne s'était pas réveillé. La secousse du -virage lui avait même davantage calé la tête sur un paquet d'oreillers, -et les reins sur un paquet de matelas. Il dormait, comme sur son lit, -confortablement, bouche ouverte, ventre ballant, jambes écartées... Et -les guides étaient enroulées à son poignet pendant. - -Nous ne pûmes nous empêcher de rire aux éclats, en songeant à la tête -ahurie qu'il ferait, après s'être réveillé, peut-être, une fois ou -deux, sur la grande route enténébrée, partout pareille, lorsqu'il se -retrouverait, le matin, avec sa voiture, son mobilier et son cheval, à -Rotterdam, d'où il avait dû partir la veille. - -Ainsi vont les réformes sociales qui sont de pauvres chevaux à qui tout -fait peur, et dont les conducteurs sont toujours endormis... Elles -partent, un beau soir ardentes, fringantes... Le moindre incident de -route leur fait rebrousser chemin... et elles reviennent, le matin, au -point d'où elles étaient parties. - - * * * * * - -Le paysan breton, celui du Morbihanais et du pays gallot, a une peur -spéciale de l'automobile. Il y voit certainement une œuvre du -diable, sinon le diable en personne. Dès qu'il en aperçoit une, il -marmotte aussitôt des prières. S'il est à pied, il s'agenouille et -joint ses mains tremblantes. Il invoque saint Yves, qui donne la -richesse, et saint Tugen, qui guérit de la rage, car il n'y a pas -encore de saints, en Bretagne, qui préservent de l'automobile. S'il est -à cheval, il descend précipitamment, et, la face toute pâle, claquant -des dents, mais toujours priant, il se met à l'abri, derrière sa -monture, dont il se sert, selon la circonstance, comme d'un bouclier ou -d'un rempart. - -Une fois, pas très loin de Vannes, sur la route de Larmor, un paysan -était ainsi caché, presque accroupi, derrière son cheval... C'était un -tout petit cheval de la lande, à longs poils rouges, et barbu comme une -chèvre. Il se démenait, ruait, hennissait. L'homme, qui s'accrochait à -lui, criait, implorait, suppliait: - ---Nostre Jésus!... Ah! nostre Jésus!... Ho!... Ho!... Ho donc! - -Aussi effrayé de la mimique de son maître que des ronflements de -l'auto, le petit cheval finit par détacher une ruade plus violente, qui -atteignit le paysan et l'envoya rouler dans le fossé... - -Nous eûmes beaucoup de peine à nous emparer du blessé, pour le conduire -à l'hôpital de Vannes. En dépit de sa jambe cassée, il luttait contre -nous, désespérément, s'imaginant que nous voulions l'emmener en -enfer... Et, afin d'éloigner de lui le démon, il hurlait, très vite: - ---Ah! sainte Vierge!... Ah! bonne mère sainte Anna... Ah! nostre Jésus! - -Quant au petit cheval, il avait franchi, d'un bond, le mur de pierre -de la route... Et il galopait, à travers la lande en rumeur, suivi de -quatre petites vaches folles et de deux moutons noirs, éperdus... - - * * * * * - -Les vaches, les bœufs peuvent aller de pair avec les chevaux. -Cependant, il semble qu'il y ait, comme entre le prolétaire des villes -et celui des champs, une sorte d'avantage intellectuel, au profit du -rustre, plus lourd, moins déluré, mais plus avisé. - -Une vache ou deux, surprises, une bande de bœufs qui vont à -l'herbage ou à l'abattoir, auront l'air gauche et comique à détaler -pesamment, et leur gros derrière à se lever, se trémousser, et leur -queue ridicule, à battre l'air, devant le moteur qui les pousse. Ils -vous mèneront peut-être loin ainsi. Mais même une troupe de veaux, -très longtemps poursuivis, tourneront toujours dans un chemin, dans -une brèche de la haie, dans un champ, où ils se remettront bien vite. -Je leur émoi, et vous regarderont passer avec une curiosité un peu -tremblante, une gentillesse étonnée... J'ai remarqué que les vaches -ont, en général, une certaine sagesse. Elles ne perdent complètement -la tête que si, parmi elles, un cheval vient leur communiquer sa peur -stupide. - - -**Les chèvres, nerveuses, au point que leur lait donne, parfois, -dit-on, des convulsions aux petits enfants, les chèvres ne s'affolent -que si elles sont attachées, leur petit près d'elles. Alors, désarmées, -elles tirent sur leurs entraves, tournent autour du piquet, de la -longueur de leur chaîne, en bondissant et secouant leurs cornes, -s'élancent, retombent, cabriolent et dégringolent... Libres, d'un bond -leste et précis, sans trop de terreur, elles grimpent sur le haut -du talus, où, se sentant en sécurité, elles se mettent aussitôt à -grignoter les pousses tendres des broussailles... - -Beau thème pour un discours académique sur les vertus éducatrices de la -liberté. - - -**On sait les profondes méditations des chats, le magnétisme -baudelairien de leurs prunelles, et leur agilité à se tirer des pas les -plus difficiles... Dès le premier jour, ils ont reconnu, dans l'auto, -un danger nouveau, et, tout de suite, sans bruit, sans éclat, ils -l'ont évité... On en rencontre peu sur les routes, qui ne sont pas un -bon terrain pour leurs affaires, toujours un peu mystérieuses... Ils -préfèrent les endroits touffus et obscurs. Parfois, de très loin, ils -sortent de la haie, avec prudence, et traversent la route, en rampant, -un mulot vivant entre leurs dents. Le plus souvent, dans les villages, -assis sur leur derrière, au seuil des portes, ils suivent, d'un regard -rêveur, faussement distrait, la voiture qui passe, comme ils suivent, -en l'air, le vol d'un papillon... - -Bien rares les chauffeurs qui les peuvent prendre en défaut... - - -**Les jeunes cochons, si roses, si gais, si jolis, accompagnent l'auto, -en galopant joyeusement sur les berges. Ils ne traversent jamais... -C'est une joie de la route que de voir ces petits êtres charmants se -suivre et nous suivre,--frise délicieusement enfantine,--le groin -en avant, les oreilles battantes, la queue qui frétille... Aussi -gras, joufflus, et plus roses que ces Amours qui, sur les plafonds, -les tapisseries, les boîtes de chocolat, sortent du déroulement des -banderoles, des conques fleuries, des corbeilles enrubannées. Ah!... -petits cochons... petits cochons!... C'est aussi une tristesse de se -dire que toute cette jeunesse, toute cette joliesse, toute cette -gaieté sautillante, finiront, bientôt, en eau de boudin... - -Ces animaux, dits inférieurs, donnent vraiment de beaux exemples au -cheval qui n'en profite pas. Peut-être, est-ce la servitude trop -étroite où il est retenu, peut-être l'éducation absurde de l'homme -qui l'abrutit, à ce point? J'ai bien peur que, même libre, dans ses -prairies d'origine, il sache plus mal se défendre, et qu'il n'emploie -sa force qu'à des sottises encore plus grossières... Sa masse de -viande, son énorme charpente, ne sont-elles pas à la merci d'un loup, -d'une petite panthère, d'un minuscule rat? - - * * * * * - -L'âne n'est pas moins tenu de court, ni le mulet... Mais quelle -différence! Comme ils savent, l'âne et le mulet, juger la stupidité de -leurs maîtres, leur ignorance pénible, leurs fantaisies inexplicables, -leurs exigences contradictoires! Et surtout, comme ils savent y -résister avec un admirable courage... le courage de la raison! - -L'incohérence leur est odieuse. Tous les deux, ils sont épris de -logique et de réalités, ce qui fait croire qu'ils sont inéducables... -Au lieu de toutes les manifestations de l'effroi des chevaux, de -leurs brusques écarts, de leurs hallucinations subites, de leurs -tête à queue, arc-boutements, ruades, galopades, reculs, toute la -comédie vaine et bruyante, les ânes passent tranquillement, do leur -petit trot raisonnable, regardent la machine sans peur, comme sans -sans extase, infiniment moins puérils, beaucoup plus dignes... et, au -fond, blagueurs!... Ça ne les épate pas!... Mieux que les chevaux, qui -ont des nerfs féminins, qu'un rien agace et décontenance, ils savent -très bien tenir tête à l'affolement de leurs conducteurs, voire des -conductrices, quand elles sautent à terre, si mal à propos, et, tout -simplement, ils se retournent, pour considérer, en souriant d'un air -malicieux, le vol effaré des jupons. - -Bêtes d'une admirable sagesse, dont la tête est solide, le pied sûr, le -caractère digne et bon, qui connaissent la fragilité des enfants et qui -la respectent, jusqu'à se laisser torturer, sans autre révolte qu'un -léger mouvement des oreilles, par leurs petites mains cruelles... - -De tous les quadrupèdes,--je parle de ceux qui hantent les routes, car -il ne m'a pas été donné d'y rencontrer des éléphants ni des lions,--les -ânes et les mulets sont seuls à mériter une appellation trop souvent -déshonorée: ce sont des hommes. - -Ce seraient des hommes, si les hommes n'étaient pas hélas! des -chevaux... - - * * * * * - -Les chiens ont contre eux leur fidélité et la bêtise de leur maître, et -je ne sais pas ce qui leur est le plus funeste. Ils ne redoutent rien -du cher homme, jusqu'au moment où celui-ci les extermine. Et encore à -ce moment suprême, avant que de rendre l'âme, lui prouvent-ils, une -dernière fois, leur tendresse imbécile, en le remerciant d'un regard -mourant, et en lui léchant les mains... Ils s'élancent au-devant des -voitures, parce qu'ils veulent défendre leurs maîtres, et les biens -de leurs maîtres, contre des dangers imaginaires, car cette fameuse -tendresse du chien ne s'emploie qu'à inventer mille périls, et à y -trouver l'occasion d'aboyer, d'aboyer sans cesse, contre quelqu'un, -contre quelque chose, contre rien du tout. Je ne puis supposer que leur -flair, si impeccable, les trompe au point de prendre le radiateur -d'une auto pour le derrière d'un ami... Non... Il y a donc ceci que les -chiens songent moins à éviter la machine qu'à charger contre elle, pour -aboyer, et que cette fâcheuse habitude les fait toujours virer à temps, -pour tomber sous les roues... - ---Ah! la chale bête! dit Brossette. - -Ils ne sont pas nombreux à s'être aperçus que les autos vont plus vite -que les chevaux, et même qu'elles ne sont pas des chevaux... Cependant, -j'ai cru remarquer, qu'aujourd'hui, autour des grandes villes, et sur -les routes particulièrement fréquentées, ils commencent à acquérir un -semblant d'éducation. Ils deviennent prudents; ils réfléchissent. J'en -vois en qui se révèlent, encore obscurément, il est vrai, le sens de -la vie, de leur vie de chien, et le sentiment plus net des réalités... -Peut-être arriveraient-ils à être tout à fait sages et pratiques, à -se débarrasser complètement de leurs fantasmes, s'il n'y avait pas le -maître, s'il n'y avait pas la fidélité vouée au maître. C'est leur -grand malheur... - -Il est bien évident que, neuf fois sur dix, l'homme est entièrement -responsable de l'écrasement du chien. Le chien est-il parvenu à se -mettre en sûreté d'un côté de la route, que, bien vite, l'homme -l'appelle, comme si, d'être près de l'homme, cela suffisait à tout, -pour le chien... L'homme l'appelle avec une autorité impérieuse, -glapissante, comme on voit les mères appeler leurs enfants, dans les -rues, juste pour qu'ils se précipitent sous les véhicules. Merveilleux -instinct de l'amour maternel des mères, accouplé à leur sottise! Le -chien, qui se plaît aux caresses plus qu'un homme, et aux coups, mieux -qu'une femme, accourt à l'appel. Peut-être a-t-il vu le danger? Il -n'importe. Il accourt, puisqu'il est fidèle, et, en accourant, il se -fait écraser. Naturellement. D'ailleurs, que peut-il arriver d'autre, -lorsqu'on au lieu de suivre sa vie, et au point de leur sacrifier, -comme le chien, ses idées, ses goûts, sa personnalité? - -Le chien est donc écrasé. Et, devant le petit tas sanglant, pendant que -l'automobile roule, au loin, déjà perdue dans son nuage de poussière, -l'homme, au lieu d'accuser son orgueil, sa propre maladresse, maudit le -progrès, la science, le monde entier. - ---Ah! les automobiles! Quel désastre!... quelle folie!... quel crime! - -Il jure qu'il va prendre un fusil et faire, désormais, la chasse à «ces -outils» de malheur. - ---Deux hommes... dix hommes... vingt hommes pour mon chien! - -Richard III avait déjà dit, dans un accès de folie: «Mon royaume pour -un cheval!» - -Le pauvre Brossette fait grande attention. Du plus loin qu'il voit un -chien, invariablement, quelque pays qu'il parcoure, il lui crie, dans -le patois des bords de la Loire: - ---Moussu!... Moussu! - -Il ne l'injurie jamais avant de l'avoir évité ou écrasé. Après quoi, il -maugrée, en serrant les dents: - ---Ah! la chale bête! - -Ce qui donne à ce pur Tourangeau--et seulement, dans ces moments -tragiques--une prononciation étonnamment auvergnate. - -Mais, c'est le prix de l'effort qu'il vient de faire, l'expression de -sa joie ou de son dépit. - -Hélas! trop souvent, l'appellation: «Moussu, Moussu!» est aussi inutile -que la précaution d'une charmante femme qui, maternelle aux poules, ne -peut s'empêcher, dès qu'elle en aperçoit, de taper dans ses mains, du -fond de la voiture, s'imaginant qu'en plus du grondement des gaz et -des appels de la trompe, ce bruit étouffé instruit, à vingt mètres, les -bêtes, du danger qui les menace. - ---Moussu, moussu! crie Brossette au chien. - -Mais il est, d'une part, improbable que l'animal entende et, au -surplus, impossible que, sauf aux bords de la Loire, il comprenne... - ---Ploc! Ploc! Ploc! fait la dame. - -Mais autant en emporte le vent... - -Efforts stériles! Brossette n'y tient pas et ne s'y tient pas. Il -ralentit et, au besoin, s'arrête. C'est la méthode à laquelle nous -devons d'avoir très peu de meurtres à nous reprocher. Elle n'est -malheureusement pas infaillible. Il y faudrait, si peu que ce soit, la -collaboration du chien. Il faudrait surtout qu'elle ne fût point, dans -la plupart des cas, annihilée par la stupidité du maître. - -Heureusement, automobiliste prudent, j'en suis encore à pouvoir compter -mes victimes. - - * * * * * - -Un monsieur âgé, comme nous sortions de Moerbeke, allait, à tout -petits pas, d'un côté de la route. Son chien, un chien minuscule, tout -à fait comique d'avoir, à quatorze centimètres de terre, une petite -crinière de lion et une houppette au bout de la queue, trottinait sur -l'autre accotement. Très dur d'oreille, sans doute, le vieux monsieur -n'entendit la corne de l'auto que très tard. Aussitôt, il siffla son -chien. Le chien, voyant venir l'auto, hésita tout d'abord, et, afin -de bien montrer le danger de la traversée, il poussa quelques grêles -aboiements. Mais les vieux messieurs, si parfaitement lâches devant -leur femme ou leur bonne, se vengent intrépidement sur leurs chiens, -dont ils exigent une obéissance passive. Donc, le vieux monsieur siffla -le chien, pour la seconde fois, et plus énergiquement. Alors, sans -hésiter davantage, le pauvre cabot déguisé bondit à l'appel de son âne, -pardon! de son cheval de maître. - ---Moussu! Moussu! cria Brossette. - ---Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame. - -Brossette n'avait pas achevé de pousser ce cri, la dame de taper dans -ses mains, que le pneu avait fait du chien, de sa crinière et de sa -houppette, un tout petit pâté. - ---Ah! la chale bête! - -Je descendis pour mêler mes condoléances à la douleur du vieux -monsieur. Il ne voulut rien entendre. À peine s'il me regarda. -Épouvanté, désespéré, à la vue de cette galette de poils noirs, qu'un -peu de sang rougissait, il ne cessait de répéter: - ---Ah! bien, merci!... Ah! bien, merci!...Il est mort... Oui... Oui... -Il est bien mort!... Et que va dire Rébecca? Comment faire? Mon Dieu! -Ah! mon Dieu!... Comment faire?... - -Et comme je lui offrais de le reconduire à la maison, avec la dépouille -de son chien: - ---Non... non!... Chez moi?... Non... non... C'est affreux!... Je ne -peux plus rentrer chez moi... Je ne peux plus rentrer chez moi. Ah! -bien, merci!... - -La tête penchée, les mains aux cuisses, il tournait, maintenant, autour -de ce rond noir, qui avait été un chien, son chien... le chien de -Rébecca... et il gémissait: - ---Ah! ah! ah!... qu'est-ce que je vais devenir?... Où aller?... Où -aller?... Je ne peux plus rentrer chez moi... - - * * * * * - -Et voici le meurtre d'un autre, le grand chien d'une petite bergère. - -Son souvenir m'a poursuivi, cruellement, plusieurs jours... Et -aujourd'hui qu'il me revient, je ne puis me défendre encore d'une -tristesse, qui m'est presque douloureuse. - -Pauvre chien, à longs poils argentés, comme en ont ceux de notre Brie, -et dont les yeux devaient refléter une bêtise attendrissante... qu'il -était beau! - -C'était sur la route de Leyde à Haarlem. - -Nous étions partis de grand matin, et voulions d'abord aller voir, à -Endegeest, qui est entre Leyde et la mer, la maison où avait bien pu -habiter Descartes. La notoriété de Endegeest est limitée; nous nous -étions perdus. Assez insouciants du prodige qu'est ce philosophe, les -paysans nous regardaient, en riant, sans nous répondre. Peut-être, -tout simplement, parce que nous prononcions mal ce nom de Endegeest... -À Endegeest même, aucun ne pouvait nous désigner la maison de -Descartes... Et quant à Descartes... c'était bien pire... Son nom -avait, à jamais, disparu des souvenirs de ce petit pays... Plusieurs -nous adressèrent à l'asile d'aliénés dont l'architecture, toute neuve, -est une de curiosités de la ville. - ---Peut-être que là... Oui, il y a des chances. - -D'autres nous renvoyèrent au meilleur hôtel... - ---Il y a beaucoup de monde, en ce moment... Hé! hé!... - -Ils s'interrogeaient: - ---Descartes?... Tu connais ce Descartes? - ---Attends un peu... Descartes?... Non... ma foi, non... Qu'est-ce qu'il -fait? - ---Il est mort! répondis-je. - ---Ah! bien, alors... c'est au cimetière... - -Et tous, de rire... - -Un monsieur très bien, et, sûrement, d'une culture supérieure, -absolument muet sur Descartes, d'ailleurs, nous engagea fort d'aller, à -quelques kilomètres, visiter la maison où vécut Spinoza. - -Il expliqua: - ---Spinoza... mon Dieu!... c'était un philosophe... un philosophe -fameux. Il est mort... Évidemment, il est mort... comme tout le -monde... Mais, ça ne fait rien... On a fait de sa maison... un -musée... un musée très curieux... Vous y verrez de vieilles savates, -en feutre..., des savates portées par lui... et des verres de -lunettes... car il était aussi opticien... des verres de lunettes polis -par lui... C'est amusant... c'est même très intéressant... Et puis, -beaucoup d'autres choses... Spinoza... la maison Spinoza... Vous vous -rappellerez?... - -Redoutant les aventures, connaissant le genre d'émotion que procurent -les vieilles savates des grands hommes, un peu las de musées et pressés -d'arriver à Haarlem, où Franz Hals nous attendait, et où nous devions -visiter un établissement d'horticulture, nous reprîmes la grande -route... - -Je songeais à Descartes, au mouvement de ses pensées qu'aucun importun -ne devait troubler, en ces contrées paisibles. Je songeais à ses -méditations sur les bêtes et à la peine avec laquelle La Fontaine -acceptait sa théorie du mécanisme animal... Qui fut pour elles plus -sévère? Le savant qui leur refusait rigoureusement l'intelligence, même -la sensibilité, ou le plus charmant de nos poètes que leur spectacle -émerveilla, mais qui ne leur fit parler que la langue de nos vices et -de notre sottise? - -Ma rêverie se perdait, au loin, dans le polder, au-dessus duquel des -vols de vanneaux tournaient. Il s'étendait à l'infini, avec ses rares -peupliers, hauts et graciles, ses troupeaux, les routes brillantes de -ses eaux qui se croisent, et ses vannes qu'actionnent de tout petits -moulins à vent... Puis le polder finit, la digue devint une route; -apparurent des petits bouquets de bois et des champs de sable, diaprés -de tulipes et de narcisses, dont la magnificence--je ne suis pas fâché -d'en convenir--ne fait pas oublier celle de nos coquelicots et de nos -sauves sauvages. - -Tout à coup, à notre gauche, je distinguai le menu troupeau--deux -vaches et trois moutons--que gardait une petite bergère blonde, jolie -malgré sa taille carrée et son court jupon, aux plis lourds... Un grand -chien, disproportionné, était paisiblement couché de l'autre côté de la -route... Il avait l'air de dormir... Sa tête barbue reposait, entre ses -pattes allongées... - -Le malheur voulut que la fillette aperçût la voiture, se dressât, -groupât son petit monde, se retournât en quête du chien, et, comme nous -allions passer--pas très vite, pourtant,--l'appelât. - ---Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame. - ---Moussu! Moussu! cria Brossette. - -Mais rien n'empêcha le stupide héros de la fidélité de traverser la -route, si près do nous, qu'en dépit du plus violent tour de volant, il -disparut, engouffré sous le carter. - -J'éprouvai une forte secousse... J'entendis comme un craquement d'os, -sous les roues... puis la voix funèbre de Brossette: - ---Ah! la chale bête! - -Je vois encore--je verrai longtemps--ce beau chien, son grand corps -velu se remettre debout, anguleux, tout désarticulé, et partir à -tourner sur lui-même, comme font les autres qui servent aux expériences -de vivisection. Puis il trouva la force de s'arc-bouter, d'occuper, un -moment, tout l'horizon, avant de retomber, sans un cri. Et il ne fut -plus, sur la route, qu'une menue chose plate et inerte, une chose sans -relief, sans plus de relief qu'une ombre. - -Immobilisée par la terreur, la petite bergère blonde n'avait pas -bougé... Elle avait des yeux énormes, et serrait les dents... Frappée -de stupeur, elle ne voyait même pas les deux vaches et les trois -moutons qui galopaient, effarés, à travers un carré de jacinthes -défleuries... - -Depuis, nous ne devions plus en écraser... c'est-à-dire qu'il ne -devait plus s'en rencontrer, sous nos roues, ou que leurs maîtres les -épargnèrent... - - * * * * * - -Les poules sont absurdes. - -Elles sont même, à elles seules, tout l'absurde. On ne saurait trouver, -dans le monde animal, un pire exemple du déséquilibre mental. - -Les poules n'ont d'excuse que leur voracité, car c'est la seule passion -qui les occupe, bien plus que leur lubricité. Auprès d'elles, les -porcs--braves anachorètes dans leurs bauges--sont sobres et chastes. -Aucun carnassier n'est plus sanguinaire. Sanguinaires elles le sont -au point, qu'entre elles, elles s'arrachent leurs plumes, pour y -boire le sang dont ces tubes sont pleins; sanguinaires au point que, -dès que perle, à la crête, à la patte, à quelque partie que ce soit -de leur corps, une goutte rouge, elles élargissent la plaie, et -s'entre-dévorent... Aucun épervier n'est plus rapace que ces petits -monstres dont la tête n'est qu'un bec, dont les yeux ronds sont plus -cruels que ceux de l'oiseau de proie, et qui portent, mais sans les -avoir faites, les plus jolies robes qu'on puisse imaginer. Elle se -laissent écraser pour la joie de picorer, un instant de plus, sur le -sol nu de la route, on ne sait quoi, le crottin laissé, de place en -place, par les chevaux, la bouse des vaches, le plus souvent les seuls -cailloux. - -On dirait qu'elles ne traversent, car rien ne les sollicite de l'autre -côté, que pour le plaisir de se confronter au radiateur. Si, par -hasard, elles l'ont évité, ce n'est que pour mieux se fracasser contre -un poteau télégraphique, un tronc d'arbre, un pan de mur, s'empêtrer -dans les broussailles de la haie, où j'en ai vu laisser toutes leurs -plumes et se briser les pattes. Pour fuir, elles s'étirent tellement -en avant, bec ouvert, plumes hérissées, se courbent tellement sur -leurs bouts d'ailes, qu'on dirait qu'elles vont continuer à quatre -pattes, quand le péril réveille, au moment suprême, l'instinct de la -race, et refait, pour une seconde, d'une volaille, un oiseau... Mais, -à peine ont-elles tiré de l'aile jusqu'à l'abri, qu'un seul grain -d'avoine, ou un moucheron aperçu sur un brin d'herbe, leur fait oublier -tout le drame. Elles ne s'en souviendront même pas demain, ni dans -quelques minutes. Elles picorent... Elles sont semblables à la femme de -l'Écriture qui, au sortir d'un repas, essuyait ses lèvres, et disait -ensuite: «Je n'ai pas mangé». - -Il y a de grosses poules qui ont nourri, élevé des générations, qui -devraient connaître la vie, en ayant connu tous les dangers, et qui -n'ont rien appris, et qui sont plus obtuses que leur dernière couvée, -et, à mesure qu'elles vieillissent, plus voraces et plus obscènes. -Grasses, pesantes, elles marchent avec effort, en se dandinant -les pattes écartées, comme font les femmes qui ont le ventre trop -lourd. Au bord des poulaillers, elles me font l'effet de ces vieilles -proxénètes, qu'on voit rôder à la sortie des ateliers, des magasins. -Je les écrase, sans la moindre pitié, et Brossette, qui a un sens très -vif des analogies--lui pardonnent les Anglaises!--leur crie: «Putain!» -expression affable encore, auprès du terrible vocable: «Cocotte!» - -Les mâles, eux, ne vivent que d'amour et de guerre. Ils sont soudards, -criards, ridicules, prétentieux, dégoûtants, comme toutes les bêtes... -à femmes. Se battant quand ils ne font pas l'amour, faisant l'amour -quand ils ne se battent pas, combien en avons-nous écrasés, en cette -double posture!... - -Comme Wallenstein, qui «avait cela de commun avec les lions», dit -Schiller, j'ai horreur du cri du coq. Dès le matin, ils claironnent une -chanson monotone et stupide qui me réveille et qui m'irrite... S'ils -n'étaient pas si bien mis--avec trop d'éclat, pourtant--ah! comme on -les détesterait! - -Les Gaulois, bavards, vantards, paillards, pillards, braillards, -guerriers et militaristes, ne pouvaient mieux choisir leur emblème. - - * * * * * - -Les canards sont bien mieux doués. Il m'est agréable de rendre hommage -à leurs vertus. Quoiqu'on leur ait enlevé tous moyens de défense, en -les tenant éloignés des rivières et des étangs où ils voguent avec une -aisance et une grâce merveilleuses, ils s'arrangent... C'est toujours -à l'écart que leurs petites troupes humiliées boitracaillent. Ils -n'occupent jamais le milieu des routes, sachant parfaitement qu'ils -n'ont rien à craindre sur les bas côtés... Les canards savent beaucoup -de choses... Il n'arrive pour ainsi dire pas, qu'on en écrase... - -Ni de dindons, non plus. - -Les dindons sont bien gardés... - -Ils répugnent, d'ailleurs, à se commettre avec la gent prolétarienne -des routes... C'est dans des enclos, sortes d'Académies, qu'ils se -gonflent d'orgueil, comme des poètes, des artistes, à leur aise. - - * * * * * - -Mais ce sont les oies que je voudrais réhabiliter. - -Je n'ai jamais tant regretté de n'être pas Plutarque, pour conter, -comme il faudrait, la vie de ces bêtes illustres. Je ne m'étonne -plus, maintenant, qu'on leur ait confié la garde du Capitole... Elles -méritaient cet honneur. - -Les plus belles ores nous viennent de Toulouse, comme M. Pedro -Gaillard, comme la plupart des gros ténors et des grands hommes -politiques de notre République. Elles ont su inspirer aux dessinateurs -japonais les plus admirables chefs-d'œuvre; et les robinets des -baignoires, les postes d'eau, les lavabos, les bras des fauteuils -Empire, ont popularisé leurs formes décoratives. Elles n'ont qu'une -infériorité qu'elles portent, d'ailleurs, avec une très belle ironie, -celle de fournir aux hommes ces plumes avec lesquelles ils écrivent -tant de mensonges et tant de sottises. En revanche, on leur doit le -duvet et les pâtés de Strasbourg. - -Les oies ont une sagesse forte, tenace, tranquille. Leur prudence -est faite d'imagination, de hardiesse et de ruse. Leur incorruptible -vigilance sauva Rome. Peut-être le Pape, au lieu de s'en remettre à -des apaches français et à des cardinaux espagnols du soin de veiller -sur l'Église romaine menacée, eût-il sagement agi en faisant appel -à l'intelligence avisée d'un simple concile d'oies. Ayant sauvé le -Capitole, elles pouvaient bien sauver le Vatican. - -La tête perchée sur un très long cou, elles se sont, de bonne heure, -habituées à considérer les choses de haut et de loin. Si elles ont du -goût pour les idées générales, pour les vastes ensembles, elles ne -dédaignent pas, non plus, le détail particulier, mais ne s'attardent -jamais aux mille puérilités, aux mille stupidités où se complaît la -vie des autres volailles. Rien ne les étonne et ne les effraie; rien -ne leur échappe. Sachant maîtriser leurs nerfs, elles sont, en toutes -circonstances, harmonieuses et logiques. Mieux que toutes les bêtes et, -par conséquent, mieux que tous les hommes, elles connaissent la valeur -sociale de la discipline. Bien avant M. Jules Guesde, elles ont pu, -sans congrès, sans scandales, sans batailles, unifier leur socialisme. -Car les oies sont socialistes... Il n'y a même que les oies qui le -soient d'une manière intégrale. Jusqu'ici, on n'a pu relever la moindre -dissidence dans leurs rangs, si parfaitement organisés, où elles -gardent un contact très étroit, heureuses dans une égalité absolue. - -Un de mes amis possède, dans sa propriété, une sorte de petit étang, -qu'il a peuplé de toutes sortes d'oiseaux d'eau. On y remarque deux -oies de Siam, fort majestueuses, dont la blancheur est éclatante et -dont la tête s'orne d'étranges caroncules orangées. Ce petit monde vit, -séparé par espèces, sans jamais se mêler. Ils ne se battent pas, mais -ils refusent énergiquement de se connaître et de s'entr'aider. Un jour, -mon ami introduisit, sur l'étang, deux couples de bernaches, que les -naturalistes appellent des «oies Gravant». Rien, dans leur taille, leur -forme, leur plumage, n'indique aux profanes que les bernaches soient -des oies. Les deux siamoises, qui n'en avaient pourtant jamais vu, ne -s'y trompèrent point. Elles les accueillirent aussitôt, avec un vif -empressement, comme des personnes qu'elles reconnurent pour être de -leur famille, les installèrent, les mirent au fait de toutes choses. -Et, depuis, elles ne se quittèrent plus... - -Sur la route--j'en appelle au témoignage de tous les chauffeurs--quand -passe une auto, immanquablement, les oies s'écartent sans désordre, -sans le moindre signe de terreur. Elles s'alignent, l'une près de -l'autre, sur le bord de la berge, et, fâchées, un peu, très dignes -encore que boiteuses, elles disent leur fait à ces importuns qui les -dérangent mais ne les ont pas «épatées». - -Je n'ai jamais pu passer, en auto, devant une troupe d'oies, sans me -sentir gêné, humilié, par leurs moqueries. Elles m'intimident, car, à -leur voix sifflante, je comprends très bien que ce sont des moqueries -qu'elles m'adressent, non des grossièretés. Les oies ne sont jamais -grossières. On néglige les grossièretés; seule l'ironie est pénible. - -Mais que disent les oies, quand je passe?... - - * * * * * - -J'ai parlé avec attendrissement des jeunes cochons, si jolis... Notons -ceci, loyalement, sur les vieux porcs... - -On ne connaît pas bien les vieux porcs. Ces animaux, qui, au rebours -de ce que l'on pense généralement, ont un goût très vif de la propreté -et ne se vautrent dans les flaques boueuses que parce qu'ils sont -tourmentés du besoin de se baigner, hantent peu les routes, sinon au -retour des foires. On ne les voit guère qu'au bord des mares et dans -les fossés, où ils barbotent avec volupté et se réjouissent de leur -humidité fangeuse. Se réjouissent-ils autant qu'on le croit?... J'ai -toujours admiré leur petit œil malicieux, intelligent et si vif... -Ils semblent dire, car ils ont aussi de la bonhomie, de l'indulgence, -comme tous ceux qui sont gras: - ---Parbleu! nous qui adorons la propreté, tu penses si nous préférerions -un bon tub, avec de la belle eau claire, parfumée au benjoin... Nous -autres, vieux cochons, ne rêvons que de mousses de savon, de pâtes -d'amande, de frictions au gant de crin, de pédicures... Mais tu vois... -on ne nous donne que ça!... Il faut bien s'en contenter... - -Ils semblent dire encore: - ---C'est dommage que les hommes, en France, soient si sales... qu'ils -aient vraiment le goût de la saleté... Ils ne se doutent même pas, que, -propres comme des cochons d'Alsace ou d'Angleterre, nous sommes bien -meilleurs à manger et valons beaucoup plus d'argent. - -Si, exceptionnellement, en traversant la route, ils se font -écraser, croyez alors qu'ils se vengent. Il n'y a pas d'exemple que -l'auto ne capote sur leur masse de lard et de viande, et ne fasse, -instantanément, une même horrible bouillie de l'homme et du cochon - - * * * * * - -C'est tout à fait par hasard que j'ai vu, sur nos routes, des -chameaux... Les chameaux sont très rares en France--je le dis au -propre, bien entendu. Si j'en juge par celui que, deux ou trois fois, -je rencontrai, dans la forêt de Saint-Germain, ils semblent absolument -indifférents à l'automobile. Conduit par un chamelier du Pecq, pelé, -galeux et triste comme tous les fatalistes, il allait de son grand -pas allongé et mou. Un jour, il transportait, à Poissy, un lit, une -armoire, des matelas; un autre jour, à Maisons-Laffitte, qui est une -colonie moins pénitentiaire, un piano et deux fauteuils Louis XVI... -C'était, si j'ose dire, un chameau déménageur... Quand il croisa -l'automobile, il ne la regarda même pas... Mais, fait singulier, le -piano secoué résonna, et il me sembla qu'il jouait, tout naturellement, -une valse de M. Gounod... - -Je n'en tirai, d'ailleurs, aucune conséquence sur l'infériorité -esthétique du chameau... - - * * * * * - -Il paraît--c'est notre charmant Capus qui l'affirme--qu'on peut forcer -des lièvres en auto, mais seulement de nuit. Une fois pris dans les -rais du phare, il ne leur vient même pas à l'idée qu'ils puissent en -sortir. Ils courent, droit, devant le moteur, jusqu'à ce qu'on les -prenne, sans tenter, un seul instant, de rentrer dans l'obscurité -des champs et des bois. Encore un joli thème à développer sur -l'éblouissement que donnent aux littérateurs les succès éphémères, et -qui les mène à la catastrophe... - -Mais j'imagine que Capus a dû faire des chasses dans le Midi, qui est -la route du Blésois, ou dans le Blésois, qui est la route du Midi... - -En Allemagne, la nuit, traversant des bois, j'ai souvent rencontré des -lapins, des foules énormes de lapins, et jamais je n'en ai capturé -ni écrasé. Ils étaient charmants--bien que ce fussent des lapins -d'Allemagne--charmants à jouer, tout blancs sur la route, blanche de la -lumière du phare. Ils allaient, venaient, bondissaient, gambadaient, -tenaient de curieux conciliabules, et ne se décidaient à fuir, en -montrant la blanche houppette de leur derrière, que lorsque la voiture -était sur eux... - -Oui, mais--me pardonnent les lapins de France--en Allemagne, ce sont de -fameux lapins. - - * * * * * - -Marsiens... - -La nuit est complète. Plus une âme sur la route, ni même un spectre de -voiture. Plus un village éclairé, plus une maison vivante. Les abois -des chiens se sont apaisés. Ceux de nous, qui ne dorment pas dans la -voiture, se traînent sur la berge, lamentablement, pour se réchauffer. -Les phares trouent le sol de trous noirs, teignent les simples -ondulations en précipices, et grandissent nos ombres démesurément. -Brossette travaille, s'acharne. Une enveloppe trouée, une chambre à air -éclatée, se tordent dans le fossé... Nous avons le sentiment d'être des -victimes, et le souvenir, seulement, d'avoir eu très faim... - -Enfin, le quatrième pneu remis, nous repartons et montons une côte très -rude. - -Bientôt une lueur, une sorte d'aurore, mais froide, apparaît à -l'horizon, s'épand et, peu à peu, occupe tout le ciel. Ce n'est -sûrement pas le jour, mais, sans doute, la naissance d'un astre qui -monte sur la nuit, pour la dissiper... Un astre, en effet, un astre -prodigieux!... Brusquement, il surgit sur la crête, énorme, aveuglant, -éblouissant, éclaboussant, roule vers nous, au ras de la terre. Il -ronfle, crache le tonnerre, et, dans une nuée de poussière d'or, -entraîne, avec des gémissements de sirène, des cris, des rires de -femmes, sans rien d'autre de visible que des éclats de cuivre, et -des bouts de voiles couleur de lune... Et comme un éclair, il passe, -remmenant avec lui les ténèbres qu'il a, un instant, déchirées... Puis, -une nouvelle lueur au ciel, et, sur la route, une trombe pareille de -lumière qui ne laisse encore que la nuit, pour sillage à sa course... -Puis une autre... puis d'autres... - -Nous avons franchi la côte... C'est maintenant, autant qu'on peut le -deviner, par l'ombre moins dense, par plus de silhouettes vagues, -et par plus de ciel, c'est maintenant un large plateau. Des bruits -sourds, des gémissements lointains, des ronflements étouffés, des -voix de métal à peine distinctes, plus près, des détonations, des -crépitements! Et partout des astres, des astres qui courent, galopent, -roulent, bondissent, se croisent, ont l'air de chevaucher des vagues... -s'allument, tout à coup, au haut d'une colline, et, derrière un pli -de terrain, tout à coup s'éteignent... On dirait que les astres sont -tombés du ciel sur la terre... - -Arrêtés de nouveau, nous entendons une sorte de halètement, puis des -claquements de quelque chose en quoi nous devinons plutôt une bête -qu'une machine... Ce ne peut être une auto, cette fois... car ce -bruit est sans lumière. Rien ne s'éclaire autour de ce bruit qui se -rapproche... Si, pourtant... un tout petit point de feu pâle, semblable -à une luciole qui voyage dans l'ombre d'un oranger... Et, subitement, -à notre gauche, nous voyons, tressautant sur la route, comme un -coléoptère géant, pétant, pétaradant, une motocyclette, qui porte, -agrippé à la selle, un être couché, qui n'a plus rien d'humain, une -grosse larve, avec une peau de reptile, noire et lisse... - -Et voici que dos phares, soudainement, ont fait surgir des ténèbres, -devant nous, penchés sur une voiture énorme, éteinte et morte, deux -hommes, de la couleur des arbres et de l'horizon... Je dis deux hommes: -deux Marsiens, peut-être... Leurs formes sont sans aspérités, enfermées -dans de longs sacs-maillots, qui les gantent des pieds à la tête et des -doigts aux épaules. Du visage, ils ne laissent paraître qu'un petit -triangle, un loup de chair, au-dessus duquel tremblent, en feu, les -antennes de métal de leurs lunettes... Ils barrent la route... Deux -bras s'agitent. La 628-E8 stoppe. - -L'un est petit... Il a la tête enfouie dans le capot gigantesque de -la voiture. Il ne se dérange pas... L'autre, très long, très mince, -s'est redressé... Il tient une tige d'acier que le mouvement de ses -mains fait parfois étinceler. Il me demande, avec un accent russe, si -je ne pourrais pas lui prêter une épingle, une épingle de cravate, -et ce qu'il aimerait, c'est qu'elle fût en or... Surpris d'abord, je -comprends à la fin qu'il s'agit de déboucher un bec de phare... Mais -pourquoi en or?... À ce moment, une motocyclette, comme un insecte -dément, le frôle, de si près, que j'ai cru que son vêtement, au moins, -avait dû être arraché... Mais il le secoue sans hâte, en riant, et -il regarde la motocyclette disparue dans la nuit, avec le regret, -peut-être, de n'avoir pas eu le temps de lui demander une épingle de -cravate en or... - -Nous les laissons sur la route, sans qu'ils aient rien fait pour -nous retenir, salués du plus grand, et toujours sans que le petit -ait seulement dit un mot et détourné la tête du mécanisme, où il ne -cessait de maintenir ses doigts, grave, sérieux, avec l'entêtement d'un -ivrogne, dont rien ne parvient à distraire les mains, du tablier d'une -servante... - - * * * * * - -J'ai gardé, pour la fin, le cycliste. - -Dès qu'un homme--fût-il le plus charmant homme du monde-enfourche une -bicyclette, on peut dire que, de ce fait seul, il devient un cheval, -avec tous les caprices, toutes les sottises, toutes les caracolades -encombrantes et folles, tous les dangers mortels du cheval... mais -combien plus dangereux! Aux dangers du cheval qu'il fait siens, le -cycliste en ajoute de personnels, qui sont consacrés, légalisés, -intangibles, pour cette raison qu'en plus du cheval qu'il est devenu, -il est aussi, la plupart du temps, électeur... Fort de ce privilège, il -ne se range jamais... N'est-il pas souverain, cet animal? Tout ne lui -appartient-il pas?... La route, la fortune politique du député qu'il -nomme, la majorité du gouvernement qu'il soutient?... De même que le -cabaretier, qui débite la maladie et la mort, en petits verres, et -sur qui repose tout le système social, il ne faut pas qu'on embête le -cycliste. Son importance tracassière, sa dignité agressive s'en prend -à tout le monde, aux piétons, aux voitures, aux autos, aux bêtes... -C'est le maître, le seul maître de la route... On le voit, devant le -moteur, qui, les mains dans les poches, la casquette collée à la nuque, -fait des effets de torse et de jambes, s'amuse à décrire des courbes, -des spirales, des zigzags, exercices inutiles et vexatoires, au cours -desquels il lui arrive, comme au chien, de tomber sous les roues... Et -alors, c'est toute une histoire, qui vous vaut des mois de prison et -d'énormes indemnités. - -Il n'y a pas si longtemps, c'est le cycliste qu'on accablait de toutes -les malédictions dont on accable l'automobiliste aujourd'hui... Il -devrait y avoir entre eux, une sorte de fraternité, de solidarité -routière. Or, le cycliste est devenu le pire ennemi du chauffeur. -Il s'associe à la haine du paysan, et au besoin la provoque. J'en -ai vu qui, devant une auto, semaient négligemment de gros clous, et -s'esclaffaient de rire, s'ils entendaient un pneu éclater... - -Plus je vais dans la vie, et plus je vois clairement que chacun est -l'ennemi de chacun. Un même farouche désir luit dans les yeux de deux -êtres qui se rencontrent: le désir de se supprimer. Notre optimisme -aura beau inventer des lois de justice sociale et d'amour humain, -les républiques auront beau succéder aux monarchies, les anarchies -remplacer les républiques, tant qu'il y aura des êtres vivants, tant -qu'il y aura des hommes sur la terre, la loi du meurtre dominera parmi -leurs sociétés, comme elle domine parmi la nature. C'est la seule qui -puisse satisfaire les convoitises, départager les intérêts... - -Mais un cycliste solitaire,--si malfaisant qu'il soit--ce n'est rien, -auprès d'une bande de cyclistes... Quand ils tiennent la route, c'est -fini des piétons, des voitures, des autos... Vous n'avez plus qu'à -rentrer chez vous... - -J'aime mieux la batteuse à blé qui barre les routes d'Auvergne; j'aime -mieux les deux mille moutons dans les gorges des Grands-Goulets.. - - * * * * * - -On m'a dit à Karlsruhe, le dicton des officiers de cavalerie allemands: - ---D'abord, il y a Dieu, le Père... Et puis, il y a l'officier de -cavalerie... Et puis, il y a la monture de l'officier de cavalerie. Et -puis, il n'y a rien... - -Ici une longue suite de points. Et le dicton reprend: - ---Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a -l'officier d'infanterie... - -Pour classer les bêtes de la route, par ordre de mérite, je propose le -dicton suivant: - ---D'abord, il y a l'Oie, la Mère... Et puis, il y a le canard... Et -puis, il y a l'âne et le mulet... Et puis, il y a le cochon... Et puis, -il n'y a rien. Et puis, il n'y a rien... - -Ici une longue suite de points... - ---Et puis, il y a la vache... Et puis, il y a le chien. Et puis, il y a -le maître du chien... - -Encore des points: - ---Et puis, il y a la poule... Et puis, il y a le cheval... Et puis, il -y a le charretier... Et puis, il n'y a rien... - -Encore une très longue suite de points... - ---Et puis, il y a le cycliste! - - * * * * * - -Il y a le cycliste... C'est entendu... - -Mais il y a aussi l'automobiliste... - -Ayons le courage de le confesser. Peut-être, de toutes les bêtes de la -route, est-ce la pire? - -Je le sens par moi-même. Quand, les pieds au sol, et la tête calme, il -m'arrive de faire mon examen de conscience, je suis épouvanté d'être, -parfois, cette bête-là... - -Et pourtant, cher monsieur Bourget, dans la tenue générale de mon -existence, je ne suis pas un snob qu'exalte le spectacle de la -richesse, ni un méchant qu'offense le spectacle de la misère. Sans -pose, sans littérature, sans arrière-pensée d'ambition, puisque je n'en -attends aucune place, aucun mandat, aucune décoration,--j'ai grand -pitié du malheur humain. Chaque jour, de plus en plus, je m'indigne -que,--quelle que soit l'étiquette, même la plus rouge, sous laquelle -ils arrivent au pouvoir,--les hommes de pouvoir, par seul amour du -pouvoir, fassent de l'inégalité sociale, soigneusement cultivée, une -méthode toujours pareille de gouvernement, et qu'ils maintiennent, -avec âpreté, dans les conditions du plus dur, du plus injuste -esclavage, un prolétariat douloureux qui travaille à la richesse -d'un pays, sans qu'on l'admette jamais à y participer. Et puisque le -riche--c'est-à-dire le gouvernant--est toujours aveuglément contre le -pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours, avec le pauvre -contre le riche, avec l'assommé contre l'assommeur, avec le malade -contre la maladie, avec la vie contre la mort. Gela est peut-être -un peu simpliste, d'un parti pris facile, contre quoi, il y a sans -doute beaucoup à dire... Mais je n'entends rien aux subtilités de la -politique. Et elles me blessent comme une injustice. - -Eh bien, quand je suis en automobile, entraîné par la vitesse, gagné -par le vertige, tous ces sentiments humanitaires s'oblitèrent. Peu à -peu, je sens remuer en moi d'obscurs ferments de haine, je sens remuer, -s'aigrir et monter en moi les lourds levains d'un stupide orgueil... -C'est comme une détestable ivresse qui m'envahit... La chétive unité -humaine que je suis disparaît pour faire place à une sorte d'être -prodigieux, en qui s'incarnent--ah! ne riez pas, je vous en supplie--la -Splendeur et la Force de l'Élément. J'ai noté, plusieurs fois, au cours -de ces pages, les manifestations de cette mégalomanie cosmogonique. - -Alors, étant l'Élément, étant le Vent, la Tempête, étant la Foudre, -vous devez concevoir avec quel mépris, du haut de mon automobile, -je considère l'humanité... que dis-je?... l'Univers soumis à ma -Toute-Puissance? Pauvre Élément d'ailleurs, à qui il suffit d'une -petite charrette en travers du chemin, pour qu'il s'arrête, désarmé -et penaud... Pauvre Toute-Puissance qu'une pierre, sur la route, fait -culbuter dans le fossé! - -Il n'importe... il n'importe. - -Puisque je suis l'Élément, je n'admets pas, je ne peux pas admettre que -le moindre obstacle se dresse devant le caprice de mes évolutions. Non -seulement, il n'est pas de la dignité d'un Élément qu'il s'arrête, s'il -ne le veut pas, mais il est absolument dérisoire et inconvenant qu'une -vache, un paysan qui se rend au marché, un charretier qui va livrer -à la ville des sacs de farine ou de charbon, que tous ces gens qui -accomplissent de basses besognes quotidiennes, l'obligent de ralentir -sa marche invincible et dominatrice. - ---Rangez-vous... Rangez-vous... C'est l'Élément qui passe! - -Et non seulement je suis l'Élément, m'affirme l'Automobile-Club, -c'est-à-dire la belle Force aveugle et brutale qui ravage et détruit, -mais je suis aussi le Progrès, me suggère le Touring-Club, c'est-à-dire -la Force organisatrice et conquérante qui, entre autres bienfaits -civilisateurs, ripolinise les pensions de famille, perdues au fond des -montagnes, et distribue des cabinets à l'anglaise, avec la manière de -s'en servir, dans les petits hôtels des provinces les plus reculées... - ---Place donc au Progrès!... Place! Place! - -Ah! bien oui! - -Aux cris de la sirène, les hommes sortent de leurs maisons, quittent -leurs champs, s'assemblent, me maudissent, me montrent le poing, -brandissent des faux et des fourches, me jettent des pierres. Depuis -Jésus, c'est toujours la même histoire. On se dévoue, pour les -hommes... Et ils vous lapident, la veulerie des temps ne permettant -plus qu'ils vous crucifient! - -N'est-ce pas la chose la plus déconcertante, la plus décourageante, -la plus irritante que cette obstination rétrograde des villageois, -dont j'écrase les poules, les chiens, quelquefois les enfants, à ne -pas vouloir comprendre que je suis le Progrès et que je travaille -pour le bonheur universel? Dégoûté de cet accueil, furieux de cette -incompréhension, je pourrais bien les abandonner à leur sort ridicule, -respecter leur morne repos, passer dans leurs villages et sur leurs -routes avec une lenteur régressive, une modération de vieille -diligence... Mais non... Il ne faut pas que leur stupidité m'empêche -d'accomplir ma mission de Progrès... Je leur donnerai le bonheur, -malgré eux; je le leur donnerai, ne fussent-ils plus au monde!... - ---Place! Place au Progrès! Place au Bonheur! - -Et pour bien leur prouver que c'est le Bonheur qui passe, et pour -leur laisser du Bonheur une image grandiose et durable, je broie, -j'écrase, je tue... Je terrifie! Tout fuit, éperdu, devant moi... Les -poteaux télégraphiques eux-mêmes sont pris de panique; les arbres ont -le vertige.... l'épilepsie semble convulser les maisons... Dans les -champs, je vois les chevaux, à la charrue, se cabrer aussi follement -que les chevaux de pierre de Coustou, rompre l'attelage, galoper en -secouant leurs crinières horrifiées. Les vaches culbutent dans les -fossés... Et derrière le Jupiter, assembleur de poussières que je suis, -la route se jonche de voitures brisées et de bêtes mortes... - ---Plus vite! Encore plus vite... C'est le Bonheur! - -**Le jour où je rentrai, enfin, de mon voyage, par la triste Argonne -et les lugubres déserts de la Champagne Pouilleuse, je vis, entre La -Ferté-sous-Jouarre et Meaux, je vis, de loin, un groupe de gens qui -s'agitaient étrangement... Quelqu'un se détacha du groupe et me fit -signe d'arrêter... - -Une automobile, défoncée, tordue, gisait sur le milieu de la route... À -quelques pas, sur la berge, une petite paysanne de douze ans à peine, -gisait aussi, la poitrine broyée, la face toute sanglante... Penchée -sur elle, une femme tentait de la rappeler à la vie... Elle criait: - ---Madeleine!... Ma petite Madeleine! - -Je m'approchai, examinai l'enfant, pratiquai sur le thorax des -injections d'éther et de caféine, vainement, hélas! - ---Elle est morte, dis-je à la mère. - -Ses cris devinrent déchirants. Alors, le maître de l'automobile -renversée s'approcha à son tour. Il n'avait aucune blessure, lui... -Il était nu-tête, ayant perdu sa casquette dans la bagarre. Un peu de -poussière blondissait sa barbe noire... Il dit: - ---Ne vous désolez pas, ma brave femme. Sans doute, ce qui arrive est -fâcheux, et, peut-être, eût-il mieux valu que je n'eusse pas tué votre -enfant... Je compatis donc à votre douleur... J'y ai d'ailleurs quelque -mérite, car, étant assuré, l'aventure, pour moi, est sans importance et -sans dommage... Réfléchissez, ma brave femme. Un progrès ne s'établit -jamais dans le monde, sans qu'il en coûte quelques vies humaines... -Voyez les chemins de fer, les sous-marins... Je pourrais vous citer des -exemples encore plus concluants... Parlons de ce qui nous occupe... -Il est bien évident, n'est-ce pas?... que l'automobilisme est un -progrès, peut-être le plus grand progrès de ces temps admirables?... -Alors, élevez votre âme au-dessus de ces vulgaires contingences. -S'il a tué votre fille, dites-vous que l'automobilisme fait vivre, -rien qu'en France, deux cent mille ouvriers... deux cent mille -ouvriers, entendez-vous?... Et l'avenir?... Songez à l'avenir, ma -brave femme! Bientôt s'établiront partout des transports en commun. -Vous verrez des petits pays, aujourd'hui isolés, sans la moindre -communication, reliés, demain, à tous les centres d'activité... Vous -verrez se produire de nouveaux échanges, surgir de nouvelles sources -de richesses, toute une vie inconnue, inespérée, ranimer des régions -mortes... Dites-vous bien que votre fille s'est sacrifiée pour cela... -que c'est une martyre...une martyre du progrès... Et vous serez tout -de suite consolée... Maintenant, je vais prendre votre nom et votre -adresse... Dès ce soir, j'écrirai à ma Compagnie d'assurances. C'est -une excellente Compagnie... Elle vous offrira une petite indemnité... -une indemnité, en rapport, bien entendu, avec votre situation sociale, -qui me paraît plutôt médiocre... Enfin, soyez tranquille, elle fera les -choses convenablement... Le plus à plaindre c'est moi... Regardez ma -voiture... Il va falloir que je prenne le chemin de fer, pour rentrer -à Paris, ce qui est toujours pénible, pour un véritable automobiliste, -comme je suis... Moi aussi je m'en console, en me disant que je -travaille pour le progrès, et pour le bonheur universel... Adieu! - -Je ne voulus pas infliger à un si parfait chauffeur l'humiliation de -rentrer à Paris, en chemin de fer. Je lui offris une place dans ma -voiture. - -Et, comme la mère, toujours penchée sur le cadavre de son enfant, -continuait de sangloter: - ---Ah! me dit, tristement, cet éminent collègue, en s'installant, près -de moi, le plus confortablement possible... nous aurons bien de la -peine à inculquer la véritable notion du progrès... à ces pauvres -gens-là... Ils ont la tê... - -Il n'acheva pas sa phrase, qui devait se compléter ainsi: «Ils ont la -tête trop dure!» Peut-être, craignit-il que la petite paysanne, étendue -sur la route, ne lui donnât un trop facile démenti... - -Il était temps que je partisse... Depuis que je sentais le sol, sous -mes pieds, mes idées d'automobiliste se brouillaient... Et déjà je -commençais à me demander, non sans quelque terreur, si, réellement, -j'étais bien le Progrès et le Bonheur? - - * * * * * - -Un instant encore... et j'eusse certainement ajouté, au dicton des -bêtes de la route: - ---Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a -l'automobiliste!... - - - - -BORDS DU RHIN - - -Les lecteurs se rappellent, peut-être, de quelle façon inattendue nous -franchîmes la frontière allemande, à Elten, et l'accueil de ce douanier -paternel qui, derrière nous, agitait sa casquette, en signe de bon -voyage. - -Nous allions, vous vous souvenez, à Düsseldorf. - -Nous avions quitté les chemins briquetés de Hollande. Le pays était -toujours très plat, très vert, mi-polders, mi-champs de cultures, -avec, çà et là, de petits villages tranquilles, entourés joliment -de bouquets de bois, et des petites maisons basses--fermes et -laiteries--aux façades chaulées, aux toits de tuiles, dont le rouge -jouait discrètement, sous un ciel gris perle, très profond et très doux. - -Ce n'était plus la Hollande et ce n'était pas encore l'Allemagne. -C'était un reste de Hollande dans très peu d'Allemagne, quelque -chose d'intermédiaire qui donnait au paysage je ne sais quoi de -plus gentiment mélancolique, un charme de chose très jeune ou très -ancienne--je ne saurais dire--assez émouvant. - -Et la route unie, sans une courbe, sans un ressaut, invitait à la -vitesse. - -Nul obstacle nulle part. Pas un caniveau, pas un dos d'âne: une piste -bien entretenue de vélodrome. Scrupuleusement, les voitures que nous -dépassions tenaient leur droite, et les charretiers, attentifs à -leurs chevaux, nous saluaient au passage, sans servilité, presque en -camarades. - -Brossette me dit: - ---Quel dommage, monsieur, que nous soyons en Allemagne! - ---Pourquoi donc, Brossette? - ---Parce que je n'aime point ces gens-là... Et puis, monsieur, -parce que voilà une route épatante où nous ferions facilement du -quatre-vingt-dix... plus, peut-être... - -Et, après un silence: - ---C'est curieux!... Monsieur est bien sûr, au moins, que nous sommes en -Allemagne? - ---Voyons!... Et la frontière?... Tout à l'heure? - -Il haussa les épaules. - ---Ça? Une frontière?... Oh! la la!... Givet, oui... voilà une -frontière... Mais du moment que monsieur est sûr? - -Et il grogna: - ---Sale pays, tout de même! - -Nous marchions lentement, comme dans une forêt enchantée, une forêt -pleine d'embûches, de traquenards, de dangers, une forêt pleine d'ours, -de tigres et de lions... Anxieux, nous interrogions l'horizon... Nous -fouillions du regard, à droite et à gauche, la campagne, avec la peur -de voir tout à coup surgir le casque à pointe du Règlement, avec la -terreur de tout ce que devait cacher d'inconnu, de barbare, ce calme -insidieux. - -Et la 628-E8 était impatiente. On la sentait, toute trémissante d'élans -retenus... Elle semblait encapuchonner son capot, comme un ardent -étalon, son encolure, sous le mors qu'il mâche et qui le maîtrise. On -eût dit vraiment qu'elle tirait sur le volant, comme un cheval sur ses -guides... Je vis à l'horloge municipale d'un village qu'il était quatre -heures et demie. Nous avions plus de deux cents kilomètres à faire, -avant d'atteindre Düsseldorf, où nous eussions bien désiré arriver -avant la nuit. - -Pourquoi, à ce moment, songeai-je à la guerre de 70? Pourquoi -justement, au lieu de ses horreurs, me revint à l'esprit cet épisode -intime et consolant qu'au retour mon père m'avait conté? - -Il avait dû loger, pendant un mois, un général prussien, son état-major -et sa suite. Très discret, d'une éducation parfaite, d'une bonne -grâce très délicate, ce général n'avait pris de notre propriété que -ce qui était indispensable à lui et à ses services. Il s'efforçait, -par tous les moyens, de rendre moins humiliante, moins pénible, cette -occupation, et il veillait à ce que rien--autant que cela était -possible--ne fût changé des habitudes de la maison. Il se conduisait -comme un hôte bien élevé, non comme un conquérant. - -Un matin, il se fit annoncer chez mon père: - ---Je viens d'apprendre, monsieur, lui dit-il, que vous avez un fils à -l'armée de la Loire?... Est-ce vrai? - ---Oui. - ---Avez-vous de ses nouvelles? - ---Je n'en ai plus depuis longtemps déjà. - ---Depuis quand, exactement? - ---Depuis Patay... soupira mon père. - ---Ah!... - -Puis: - ---Voulez-vous me permettre de m'informer?... Moi aussi, monsieur, j'ai -des enfants... Je sais... Je sais... Cela ne vous désobligera pas que... - ---Je vous en serai reconnaissant, au contraire... J'avoue que j'ai de -grandes inquiétudes... - -Le général demanda quelques renseignements complémentaires... et, -saluant: - ---À bientôt, j'espère... - -Quelques jours après, il se présentait à nouveau... Il était tout -souriant: - ---J'ai des nouvelles de monsieur votre fils... Il est au Mans... Il se -porte très bien. ..Je suis heureux d'avoir pu... Puis: - ---Je crois que nous touchons au terme de cette affreuse chose... - -Puis encore: - ---Voulez-vous me permettre de vous serrer la main? - -J'entendais encore mon père me dire qu'il n'avait jamais été plus -touché par la bonté d'un homme, et que, jamais, il n'avait serré -une main française avec autant de joie qu'il étreignit cette main -allemande... C'est que mon père était, lui aussi, un brave homme... -Dieu merci, il n'avait rien d'un héros de théâtre. - -Sous l'impression de ce souvenir, je m'exaltai: - ---Ma foi! tant pis... m'écriai-je tout à coup... Arrivera ce qui -pourra... Allons-y, Brossette, allons-y! - -L'air était frais, la carburation excellente. La bonne C.-G.-V., -lâchée, bondit et roula comme une trombe sur la route. - ---L'accélérateur, Brossette!... Nous verrons bien... - ---Sale pays! répéta Brossette, en réglant ses gaz et donnant -méthodiquement de l'avance à l'allumage. - -En quelques minutes, nous fûmes à Emmerich, où nous traversâmes le -Rhin, sur un bac à vapeur très puissant; eu quelques autres, à Clèves, -dont nous escaladâmes les rues sinueuses et montueuses, à la grande -joie des promeneurs--c'était un dimanche,--et sous la conduite d'un -petit pâtissier, très fier d'être monté sur le marchepied, et qui nous -mit gentiment sur notre chemin, de l'autre côté de la ville. - -Ah! quelle route! - -Quelle route que cette route où nous mena le petit pâtissier de Clèves, -la plus belle de ces belles routes du Rhin, construites par Napoléon, -pour les affreux défilés de la guerre, et où, maintenant, passe ce -que l'automobilisme apporte avec lui de civilisation moins rude, de -sociabilité universelle et d'avenir pacificateur. - -Elle était, cette route, bordée d'une double rangée de magnifiques -ormes, avec du printemps très tendre, très jeune, entre leurs branches, -une poussière de printemps, à peine rose, à peine verte, à la pointe -de leurs branches; elle était large, étalée, comme notre avenue des -Champs-Élysées, douce et unie comme si elle eût été tendue de soie, et -toute droite, si droite qu'on n'en voyait pas le bout, sinon, là-bas, -tout là-bas, aux confins du ciel, un tout mince ruban jaune, un tout -petit trait de pastel jaune que nous ne pouvions jamais atteindre... -Et le soleil de cette fin de journée faisait avec les entrelacs de -l'ombre, comme un tapis, tel que n'en tissèrent jamais les plus subtils -artisans de la Perse. - -Sur ce sol merveilleux, la machine, emportée au rythme d'un ronflement -léger, régulier, infiniment doux-bruit d'ailes ou souffle de vent -lointain--glissait, volait, ainsi qu'un oiseau rapide qui rase la -surface immobile d'un lac. - -Brossette ne disait plus rien, ne répondait plus à mes questions. Il -était grave, regardait la route d'un œil légèrement bridé, et il -écoutait chanter la belle chanson des cylindres. - - * * * * * - -Les champs me frappèrent par leur terre grasse, leur air cossu, leurs -belles cultures, l'abondance de leurs troupeaux. Les villages, très -propres, les seuils lavés, les fenêtres claires, les portes aux cuivres -luisants avaient un aspect d'aisance tranquille. Partout cela sentait -le travail, la sécurité, la richesse, je ne dis pas le bonheur, car le -bonheur, c'est autre chose. Il ne se voit pas tout de suite aux yeux -des hommes, comme le bien-être aux fenêtres des maisons. Il ne se voit -qu'à la longue, il ne se voit pas souvent, il ne se voit presque jamais. - -Nous prîmes de «la benzine» dans une petite ville dont je n'ai pas -retenu le nom, ville de cinq mille habitants, à peu près, rebâtie, -presque toute neuve, avec des rues larges, coupées de places ombragées, -et des maisons où semblait régner un confort solide. Deux ponts, l'un -tout neuf, l'autre très vieux, enjambaient, le premier, d'une seule -courbe, le second, de deux arches gothiques, les deux bras d'une -rivière, que bordaient de petites industries qu'à leur air actif et -coquet l'on pressentait prospères. - -Comme dans toute l'Allemagne, les édifices administratifs s'imposaient -aux contribuables par leur monumentalité un peu effrayante, d'un -goût horrible souvent, d'une opulence orgueilleuse et bien assise, -toujours. Je m'étonnais grandement de voir, dans un endroit si peu -important, tant de magasins de toute sorte, des boutiques de luxe, des -soies drapées, des velours à traîne, des maroquineries étincelantes, -des bijoux, des étalages de victuailles enrubannées, des charcuteries -architecturales, ornées, comme des églises, un jour de fête. Partout -l'abondance, la sensualité, la richesse. - -Et je me disais: - ---Ces objets ne sont pas là, pour le simple plaisir de la montre. Il -y a donc, dans ce petit pays, des gens qui les désirent et qui les -achètent. - -Je me disais encore, non sans mélancolie: - ---Comme je suis loin de la France, des petites villes de France, de -leurs rues mortes, de leurs maisons lézardées, de leurs boutiques -sordides et fanées!... Chez nous, on ne travaille qu'à Paris, dans -quelques grands centres, quelques villes du Nord, et dans le Sud-Est... -Le reste s'étiole et meurt chaque jour. D'immenses richesses dorment -inexploitées, partout. Qui donc, par exemple, songe à arracher aux -Pyrénées le secret de leurs métaux? Qui donc oserait confier des -capitaux improductifs à cette jeunesse hardie qui, faute de trouver -chez elle l'emploi de son activité et de sa force, est contrainte de -s'expatrier et de travailler à l'enrichissement des autres pays?... -Comme je suis loin ici, de ces bons Français, rentiers et gogos, qui -se disent toujours la lumière et la conscience du monde, et que je -vois perpétuellement assis au seuil de leurs boutiques, devant la -porte de leur demeure, abrutis et amers, crevant de leur paresse, -s'appauvrissant de leur épargne, passant leurs lourdes journées à -s'envier, se diffamer les uns les autres! Nul effort individuel, nul -élan collectif... Quand je reviens dans des régions traversées quelques -années auparavant, je les retrouve un peu plus sales, un peu plus -vieilles, un peu plus diminuées; et chacun s'est enfoncé, un peu plus -profondément, dans sa routine et dans sa crasse. Ce qui tombe n'est pas -relevé. On met des pièces aux maisons, comme les ménagères en mettent -aux fonds de culotte de leur homme. On ne crée rien. C'est à peine si -on redresse un peu ce qui est par trop gauchi, si on remplace aux -toits les ardoises qui manquent, les portes pourries, les fenêtres -disloquées... N'ayant rien à faire, rien à imaginer, rien à vendre, -rien à acheter, ils économisent... Sur quoi, mon Dieu!... Mais sur -leurs besoins, leurs joies, leur dignité humaine, leur instruction, -leur santé... Affreuses petites âmes, que ce grand mensonge antisocial, -l'épargne, a conduites à l'avarice, qui est, pour un peuple, ce que -l'artériosclérose est pour un individu. Ce n'est pas de leur bas de -laine que la France a besoin, mais de leurs bras, de leur cerveau, -de leur travail et de leur joie... Et ce n'est pas leur faute, après -tout... On ne leur a jamais dit: «Vivez! Travaillez!» On leur a -toujours dit: «Épargnez!» Ils épargnent... - -J'évoquai la petite ville où je suis né, et que j'avais revue, quelques -mois auparavant... Oh! comme elle pesa à mon enfance! Quels souvenirs -d'ennui mortel j'en ai gardés! Et comme elle fatigue encore, souvent, -mes nuits des cauchemars persistants qu'elle m'apporte! Quelle cure -longue et pénible il m'a fallu suivre, pour me laver de tous les germes -mauvais qu'elle avait déposés en moi! Eh bien, je l'ai revue... Depuis -cinquante ans, rien n'y est changé. Ni les êtres, ni les choses. Pas -une maison nouvelle ne s'est élevée; pas une industrie--si petite -soit-elle--ne s'y est fondée. Sur la rivière, le même moulin broie -toujours la même farine... Ce sont les mêmes boutiques avec les mêmes -enseignes, et, je crois bien, les mêmes marchandises. On ne peut pas -dire que les gens y soient morts... car les fils, ce sont les pères... -Et j'ai retrouvé les mêmes visages tristes, les mêmes tics d'autrefois, -la même lourdeur sommeillante, la même morne stupidité... On me dit: -«Vous savez bien... un tel est parti depuis quinze ans... Il a on ne -sait quelle fabrique à Madagascar!... C'était sûr qu'il tournerait -mal!...» - -Il n'y a que les cabarets qui donnent à cela l'illusion de la vie. Et -c'est de la mort! - -Ah! oui! combien j'ai douce souvenance!... - - * * * * * - -Nous repartîmes. - -Gorgée d'essence neuve, la machine avait encore gagné en force et en -vitesse. Ce n'était plus une machine, c'était l'Élément lui-même, non -pas l'Élément aveugle et brutal qui hurle, fracasse et détruit tout -ce qu'il touche, mais l'Élément soumis, discipliné, qui conquiert le -temps, l'espace, le bonheur humain, l'avenir; l'Élément qui obéit, -comme un petit enfant, aux mains savantes, à la volonté supérieure de -l'homme. - -Brossette me dit: - ---Alors, monsieur, cette fois, nous sommes bien en Allemagne?... - ---En Prusse, même... en Prusse Rhénane, mon bon Brossette... - -Je lui montrai un poteau indicateur, sur lequel était écrit, en gros -caractères noirs, à la suite d'une flèche, ces mots: _Krefeld... 50 -kilomètres..._ - ---Épatant!... fit-il... Mais c'est un pays épatant!... Et si nous -marchons toujours de ce train-là... monsieur... bien sûr que nous -serons à Berlin... avant l'armée française! - - * * * * * - -Je m'étais bien promis de m'arrêter à Krefeld. Je voulais y visiter -quelques-unes de ces belles manufactures qui produisent du velours de -coton, pour le monde entier... Mais quoi! Düsseldorf n'était qu'à -quarante kilomètres... Rien ne m'obligeait, ce soir-là, au contraire, -tout me déconseillait de pousser jusqu'à Düsseldorf, sinon l'impérieux -besoin, l'impérieux et stupide besoin de conquérir des kilomètres, -encore... Je brûlai Krefeld, dont le développement économique, le -mouvement et la vie me parurent une chose prodigieuse... Affaires et -plaisirs, tout y était... Ville charmante, propre, colorée. Les rues -étaient pleines de monde... Et ce monde semblait joyeux... Une foule -gaie, voilà un spectacle rare... - -Qu'on excuse ce souvenir personnel... Moi aussi, je m'amusai à voir -que, ce soir-là, on jouait _Les affaires sont les affaires_, au théâtre -municipal... - -À quelques kilomètres au delà de Krefeld, un petit incident de route -que je note, parce qu'il est caractéristique des moeurs allemandes, -m'a laissé, dans l'esprit, en même temps qu'une légère impression de -remords, une impression aussi de douceur très douce et très jolie. - -Devant nous, un petit cheval trottinait, traînant une petite charrette -vernie que conduisait une jeune paysanne. Le cheval prit peur--les -chevaux sont partout les mêmes--et, les oreilles dressées, se mit -brusquement au galop. J'arrêtai la machine, mais l'animal effrayé ne se -calma point. Il gagnait à la main, comme disent les cochers. Au risque -de se tuer, la jeune fille sauta maladroitement de la voiture, et roula -sur la route... Je me précipitai à son secours, aidai à la relever... -Elle était blonde, très fraîche, presque luxueusement habillée... - -Dès qu'elle fut debout, elle s'efforça de sourire... s'excusa: - ---C'est ce vilain petit cheval... Mon Dieu, qu'il est bête!... Il a -peur de tout... Excusez bien. - -Je lui demandai si elle était blessée, si elle souffrait. - ---Non... non... fit-elle doucement... oh! non!... Je n'ai rien... -Excusez, n'est-ce pas? - -Elle avait relevé sa jupe avec décence et découvert à l'un de ses -genoux une écorchure légère. Je courus chercher, dans ma trousse de -pharmacie, un peu d'eau oxygénée, avec quoi je lavai la plaie, qui -saignait à peine... Elle protestait, et riait, comme si on l'eût -chatouillée: - ---Ce n'est rien... ce n'est rien... Tiens, mais ça pique... - -Et, de plus en plus rieuse: - ---C'est ce maudit cheval... répéta-t-elle... Et comme je suis fâchée de -vous causer tant d'embarras! - -Brossette avait ramené le cheval, le calmait par de bonnes paroles... -Comme nous aidions la jeune paysanne à remonter en voiture: - ---Je suis bien reconnaissante... bien reconnaissante... disait-elle. - -Et avec un regard suppliant: - ---Ah! monsieur, ne parlez pas de ça... Ne le dites à personne... Parce -que, si on savait, chez nous... eh bien, jamais plus, je ne pourrais -aller, toute seule, à Krefeld, avec mon petit cheval... - -Elle avait pris les guides: - ---Là! là!... Tu vas te tenir tranquille, maintenant... Petit -imbécile!... Excusez encore... Excusez bien... - -Une demi-heure après, nous franchissions le Rhin, sur l'immense pont de -Düsseldorf. - - - - -Düsseldorf. - - -Donc, la première ville d'Allemagne où nous séjournâmes un peu, ce -fut--je ne m'en vante pas--Düsseldorf. Et, dès mon arrivée, je -regrettai de ne m'être pas arrêté à Krefeld. - -Nous descendîmes, ainsi qu'il convient, au Bradenbrager-Hof. - -Tout ce que je dirai de cet hôtel peut s'appliquer exactement à la -ville, à toute la ville neuve, du moins, qui est, comme on sait, -la ville, par excellence, du modern-style. Quand j'aurai décrit -l'hôtel, j'aurai décrit la ville, ses rues, ses maisons chamarrées, -ses boutiques luxueuses... sauf le Rhin, le large et beau Rhin qui -s'obstine à repousser la collaboration de M. Vandevelde, et à conserver -un style très ancien. En simplifiant, de la sorte, ma besogne, cela -me permettra, par la suite, de ne pas prolonger en moi et en vous, -chers lecteurs, cette espèce de cauchemar affolant qu'infligèrent à -notre imagination, passionnée de belles lignes et de belles formes, -tant de Belges exaspérés et novateurs... Car, à quoi bon vous le -cacher?--nous nous heurtons, partout ici, au lyrisme décoratif de M. -Vandevelde. Après avoir mis à l'envers les maisons et les meubles de -la pauvre Belgique, il est venu s'installer à Weimar... C'est de là -qu'il déverse, sur toute l'Allemagne, les produits de ses fantaisies -carnavalesques qui l'ont enfin amené à découvrir la quadrature du -cercle et la circonférence du carré. - - * * * * * - -Maupassant possédait, entre autres curiosités, un valet de chambre -qui le servit fidèlement. C'était d'ailleurs un domestique fort avisé -en toutes choses. Il avait de la littérature. Un jour, il dit à son -maître, sur un ton grave et réservé: - ---J'ai lu ce matin l'article de monsieur... Il est bien... - ---Ah! je vois qu'il ne te plaît pas... - ---Mon Dieu! - ---Que lui reproches-tu? - ---Je dois le dire à monsieur... Monsieur manque quelquefois de chic -pour ses qualificatifs... Ils sont trop simples... Ils ne peignent -pas assez exactement les objets... Ainsi dans l'article de ce matin, -monsieur dit d'une orchidée qu'elle est belle. Sans doute, une orchidée -est belle... Mais ce n'est pas la beauté... la beauté vague qui fait le -caractère de l'orchidée... L'orchidée, monsieur, est étrange, maladive, -perverse, fallacieuse, déconcertante... Moi, j'aurais écrit: «la -déconcertante orchidée»... Je dis ça à monsieur... - ---Mais tu as raison... avoua Maupassant que les réflexions de son valet -de chambre amusaient toujours. Sais-tu que tu es épatant?... - ---Oh! monsieur! - ---Mais si... Et où as-tu appris tout ça? - -Alors, il se rengorgea, et, très sérieux: - ---Monsieur, répondit-il... monsieur sait bien qu'avant de servir chez -monsieur, j'ai servi trois ans chez un poète belge!... - -Et, après un petit silence, négligemment: - ---Monsieur n'oublie toujours pas mes palmes pour le 1er janvier?... - - - - -Modern-style. - - -Le Bradenbrager-Hof, qui, je ne sais pourquoi, m'a rappelé le valet -de chambre de Maupassant, est un de ces grands hôtels, comme on en -trouve dans les moindres villes d'Allemagne, et comme nous n'en avons -qu'à Paris et dans quelques villes d'eaux, un de ces caravansérails -nouveaux et art nouveau d'Occident, construits par les Belges et les -Suisses, pour les habitudes de confort des Américains et des Anglais... -Des salons, plus ou moins Louis XV et Louis XVI, y alternent avec -des fumoirs de paquebot. Rien n'y est plus droit, plus d'équerre, -plus d'aplomb. Tout ce qui est rond y devient carré, tout ce qui est -carré y devient rond. Je veux dire que rien n'y est rond, ni carré, -ni ovale, ni oblong, ni triangulaire, ni vertical, ni horizontal. -Tout tourne, se bistourne, se chantourne, se maltourne; tout roule, -s'enroule, se déroule, et brusquement s'écroule, on ne sait pourquoi -ni comment. Ce ne sont que festons de cuivre verni, qu'astragales de -bois teinté, ellipses de faïence polychrome, volutes de grès flammé, -trumeaux de cuir gaufré, frises de nymphéas hirsutes, de pavots en -colère et de tournesols juchés sur les moulures des stylobates, comme -des perroquets sur leurs perchoirs... Des larves plates et minces -dorment à l'entrée des serrures; des embryons, des têtards montent, se -glissent en ondulations visqueuses, le long des portes, des fenêtres, -des tiroirs, des chanfreins. Les cheminées sont des bibliothèques; -les bibliothèques, des paravents; les paravents, des armoires, et les -armoires, des canapés. L'électricité jaillit aussi bien des parquets -que des plafonds, d'ampoules de cristal taillé en fleurs de rêve ou -en bêtes de cauchemar; elle court, chahute, bostonne, virevolte, -cakewalke, dans les girandoles et les lustres, qui ont la danse de -Saint-Guy. Les meubles ont l'air d'avoir bu, et semblent inviter la -livrée aux pires excès d'acrobatie. Et, pour qu'on ne s'y trompe pas, -sur les façades dissymétriques, creusées de trous profonds et renflées -de bosses énormes où toutes les matières connues, juxtaposées, se -neutralisent et s'annulent, les balustrades des balcons sont soutenues -par des sarabandes frénétiques de points d'interrogation. - -Ces sortes d'hôtels, si hostiles par tous les détails de leur -esthétique, ont du moins ceci de précieux, qu'ils offrent au voyageur -le plus délicat et le plus raffiné les plus complètes ressources de -toilette et d'hygiène. En procédant à un minutieux lavage, dans un -cabinet muni de tous les appareils désirables d'hydrothérapie, je ne -pouvais m'empêcher de songer que, par là encore, j'étais bien loin de -notre belle France où, presque partout, même dans les plus grandes -villes, les hôtels conservent jalousement les habitudes de la race, -la tare héréditaire où se reconnaît, mieux que par son esprit, un -véritable Français de France: la malpropreté. Malpropreté monarchique -et catholique à qui Louis XIV donna le caractère d'une vertu, et la -force d'émulation d'un concours. Chamfort ne raconte-t-il pas qu'un -gentilhomme, ayant observé que les abords du palais de Versailles -étaient empuantis d'urine, ordonna à ses domestiques et à ses vassaux -de «pisser» abondamment autour de son château? - -Que de fois, arrivant le soir, dans un hôtel de Normandie, par exemple, -j'ai dû m'enfuir devant les saletés de la chambre, les draps douteux, -les poussières accumulées des rideaux, les crasses pullulantes des -tapis, et, surtout, devant ces odeurs ammoniacales qui, des couloirs, -par les fentes des portes, s'infiltrent, pénètrent, imprègnent tous -les objets!... Que de fois me suis-je résigné à coucher dans mon auto, -comme un forain dans sa roulotte, à l'entrée des villes, sous les -arbres des promenades, et mieux, en plein champ, où l'on respire un air -moins mortellement humain!... - -Et je me souvenais qu'un jour, dans une ville du Morvan, descendu -à l'hôtel, un petit hôtel coquet, récemment remis à neuf, selon -l'Évangile du Touring-Club, je m'étonnai de voir combien étaient -ignominieusement tenus ces réduits intimes, aux lambris de faïence, -qui, pourtant, s'il fallait en croire la marque de fabrique, arrivaient -directement d'Angleterre. Vivement, je me plaignis au patron qui me -répondit d'un air découragé: - ---Ah! ne m'en parlez pas, monsieur... - ---Mais si... mais si... au contraire, je veux vous en parler... - ---Que voulez-vous? Ce n'est pas de ma faute, je vous assure... Je -veille pourtant, je veille... Mais les Français, qui savent tant de -choses, ne savent pas c.... Ça, ils ne le savent pas!... Ce sont des -cochons, monsieur... - -Il s'emporta: - ---Vous avez bien vu?... J'ai collé des affiches... des affiches, où -j'explique la façon de se servir de ces appareils... Eh bien, non... -Ils ne veulent pas... Ils montent toujours dessus... C'est dégoûtant!... - -Et il ajouta, car ce Morvandiau était, malgré tout, optimiste: - ---Peut-être qu'avec tous ces sports... oui, enfin... avec l'automobile, -apprendront-ils à c... comme tout le monde. J'ai confiance dans les -sports, monsieur... Mais, sapristi!... il y a à faire... il y a à -faire... - ---À faire autrement, grommelai-je. - - - - -Mon ami von B... - - -Bien que notre C.-G.-V. fût douce au possible et nous transportât -comme sur une pile de coussins, on aspire au repos, après dix heures -de route. Il semble cependant qu'on ne sente vraiment sa fatigue qu'en -s'enfonçant dans les tapis crème et les tapis roses de ces vestibules -où tout tourne et qui fulgurent d'éclats. - -Comme je titubais sur des rosaces lie-de-vin, et tâchais de me retenir -à des dossiers belliqueux, j'eus la surprise de reconnaître mon ami von -B..., un Allemand que j'ai souvent rencontré en Allemagne, mais plus -encore à Paris. - ---J'arrive d'Essen, en auto, me dit von B... Dînons ensemble. - -Je ne pouvais trouver meilleur compagnon, ni personne de mieux informé -des choses d'Allemagne, et qui sût mieux les exprimer, en excellent -français. - -J'acceptai avec joie. - -Mon ami, le baron von B..., en véritable Allemand, est un philosophe, -grand amateur de musique, à moins que ce ne soit un musicien, grand -amateur de philosophie. On ne sait jamais, avec les Allemands. Pourtant -il n'est pas qu'amateur de philosophie; il l'a professée jadis, avec -succès, dans une célèbre université, et, jeune encore, il a pris sa -retraite, pour vivre sa philosophie dans le monde. C'est un personnage -singulier, tout à fait fin, et qui n'a pas usurpé sa réputation de -causeur brillant. Tout au plus pourrait-on lui reprocher un peu trop -de bavardage... Je ne sais si ce sont ses études ou ses travaux, -quelque fonction que j'ignore, ou tout simplement sa naissance qui -lui donnent accès près de l'Empereur. Je crois lui avoir entendu dire -qu'il avait été son condisciple, à l'université de Bonn... Mais, -tant d'Allemands, et même tant de Français, se vantent d'avoir été -les condisciples de l'Empereur, à l'université de Bonn, que cela ne -serait pas une explication de l'intimité qui existe entre Guillaume -et mon ami von B... Von B... aime l'Empereur, ou plutôt l'homme privé -qu'est l'Empereur; du moins, il l'affirme. Mais il juge l'Empereur -très librement, parfois très sévèrement. Il y a donc tout profit à -l'entendre. - -Ajouterai-je--et il aura tout de suite conquis vos sympathies--que -c'est un automobiliste fervent, un automobiliste de la première heure? - -Vingt minutes après notre rencontre, nous étions attablés. - - * * * * * - -Je réclamai de la cuisine allemande. Le maître d'hôtel suisse-italien -qui, dans cette salle effrayamment belge, vint nous présenter un menu, -décoré de femmes laurées à la Bœcklin, et imprimé en lettres d'un -gothique hargneux, parut fort scandalisé. Von B... vint à son secours, -en m'expliquant qu'il n'existe pas de cuisine allemande, sinon chez -quelques très vieilles familles poméraniennes, et que, dans aucun -hôtel, dans aucun restaurant allemand, on ne peut se faire servir autre -chose que de la mauvaise cuisine française. - -Il me dit en riant: - ---Mais, mon cher, vous ne savez donc pas que l'Allemagne est, -peut-être, le seul pays du globe où il soit tout à fait impossible de -manger... par exemple... de la choucroute? - -Ce soir-là, en fait de produits allemands, l'Allemagne ne députa à -notre dîner que deux de ces longues bouteilles de vin du Rhin, penchées -dans des seaux à glace, et dont les goulots d'or bruni affleuraient à -la nappe. - - -**Je commençai par vanter l'accueil que reçoivent ici les -automobilistes; ensuite, je m'extasiai sur les belles routes, ces -admirables routes dont on m'avait fait si peur en France. Von B... -répondit: - ---Il n'y a qu'en France, d'où nous arrivent relativement peu de -touristes, lesquels sont pour la plupart des Belges, des Anglais, des -Américains, qu'on ignore ces choses-là... Il est parfaitement exact -que, chez nous, on n'embête pas les touristes par des règlements -prohibitifs. On m'assure pourtant qu'il en est de terribles... Mais on -se garde bien de les appliquer. La circulation est absolument libre, -mieux encore, elle est protégée... On a l'ordre d'être extrêmement -aimable, et cet ordre, venant de haut, est toujours et partout obéi. Je -sais aussi--il m'en a quelquefois parlé--que l'Empereur rêve de doter -l'Allemagne entière de routes pareilles à celles du Rhin, de faire, -en quelque sorte, de l'Allemagne, la plus belle piste automobile du -monde... Oh! sous ce rapport, il a d'autres idées que M. Loubet. Votre -excellent M. Loubet en est venu à trouver que même le cheval est un -véhicule de progrès bien trop hardi, bien trop moderne; il préfère -s'en tenir désormais aux mules des chansons castillanes. L'âge aidant, -nous le verrons peut-être dans une petite voiture à âne. Son attitude -agressive envers l'automobilisme est celle d'un petit bourgeois borné, -peureux, misonéiste. Guillaume, lui, a parfaitement compris qu'il y a -là une industrie énorme, dont les bénéfices sont incalculables, qu'il -se doit, comme chef de l'État, de l'encourager, de la protéger et, -s'il le peut, de l'accaparer, pour le bien de son pays. Cela n'est -pas douteux. Mais il y a autre chose. Malgré nos assurances ouvrières -qui sont, je crois bien, les plus libérales du monde--et ce n'est pas -beaucoup dire,--malgré notre transformation économique, nous sommes -restés, par bien des côtés, un pays féodal, un pays de castes. La -noblesse y tient toujours le haut du pavé, et aussi la richesse, qui -est une sorte de noblesse aussi puissante et plus active que l'autre. -Il n'y a pas que les officiers qui, sur notre sol asservi, fassent -sonner insolemment leurs éperons et leurs sabres. Au village, le -hobereau est maître; à l'usine, le patron tient ses ouvriers comme des -serfs... Nous avons--ce que l'on ne croirait plus possible que dans les -opérettes--nous avons une loi de lèse-majesté. - -Ici, von B... pouffa de rire: - ---Remarquez que, cette loi, les magistrats l'appliquent férocement, -plus encore par conviction que par courtisanerie... Voilà pourquoi, en -plus des idées de conquêtes commerciales, caressées par l'Empereur, -les automobilistes ont raison chez nous... Ils ont raison comme la -voiture de maître a raison du fiacre, comme le militaire a raison du -pékin... Ce sont les barons de la route. La route leur appartient par -droit féodal, comme elle appartient chez vous aux charretiers, par -droit électoral. Et puis, l'Allemand, qui est pourtant un très brave -homme, n'a aucune sympathie pour l'écrasé. L'écrasé a toujours tort, -n'étant le plus souvent qu'un infirme, un pauvre diable, rien du tout. -D'ailleurs, je dois dire que l'accident est infiniment plus rare ici, -où il n'y a pas de règlement, qu'en France, où il y en a tant et de si -vexatoires. - -Il conta: - ---Figurez-vous, mon cher... l'année dernière, à Paris, en haut de -l'avenue Friedland, une jeune fille, traversant la chaussée, glissa sur -le pavé et tomba sous les roues de mon automobile. Je me précipitai; je -la relevai. Elle était très pâle, toute maculée de boue. Heureusement, -elle n'avait rien... rien... Tout à fait rassuré, je remontais dans la -voiture, quand la mère, qui se démenait sur le trottoir, cria: «Non... -non... arrêtez-le!... Un agent!... Un agent!» La jeune fille déclara -bravement que c'était de sa faute... qu'elle avait été imprudente... -qu'elle avait glissé... qu'elle n'avait rien, etc... La mère tirait -sa fille par le bras; elle clamait, furieuse: «Tais-toi donc!... Mais -tais-toi donc!... Qui te demande quelque chose?» Et elle s'adressa à -la foule, assemblée subitement autour de nous, et qui n'avait rien vu: -«Oui! oui!» dit la foule, donnant instinctivement raison à la mère... -Un agent survint. Malgré les déclarations réitérées de cette jeune -fille, éprise de justice, procès-verbal me fut aussitôt dressé... -Quinze jours après, on me condamnait à douze cents francs de dommages -et intérêts... Mais je ne regrette rien, car il me fut donné, à -cette occasion, de relever un trait de votre caractère imaginatif, -romanesque, qui m'a beaucoup amusé. En sortant de l'audience, un -avocat, derrière moi, disait le plus sérieusement du monde: «Cette -déposition de la jeune fille est louche... Il y a sûrement quelque -chose là-dessous... Ce doit être l'amant!» C'est égal, en Allemagne, -une telle condamnation était impossible... - -La conversation dévia. Nous en vînmes à parler des constructeurs -d'automobiles, de la fabrication automobile. Il dit: - ---Quand on a vu chez nous l'essor que prenait cette industrie,--vous -l'avez créée, mais elle vous échappera, un jour ou l'autre, parce que -vous êtes un drôle de peuple, séduisant en diable, mais peu tenace -et léger,--l'Empereur a tout fait pour la développer également en -Allemagne. Il n'est pas de choses qui ne l'intéressent, et il voudrait -que l'Allemagne fût la première en tout, partout et toujours. Cela -le pousse parfois à des actes désordonnés et vraiment comiques. Il -est comme ces parents qui n'ont de cesse que leurs enfants aient tous -les prix de leur classe, dussent-ils les abrutir, pour le restant -de leur vie... Ce n'est pas, quoi qu'on dise, l'argent qui nous -manque, et vous êtes les premiers, sans le savoir, probablement, à -donner à nos banques tout l'argent qu'elles veulent bien prendre -aux vôtres; ce n'est pas la force motrice, que nous avons à bien -meilleur marché que vous; ce n'est pas, non plus, la persévérance ni -même l'entêtement familier à nos têtes carrées... Non, c'est quelque -chose de particulier, d'inimitable et d'un peu fluide, comme dirait -votre Rostand: la spontanéité imaginative, le goût, l'esprit... -Oui, voilà... vous avez du goût et de l'esprit... Vos ouvriers sont -spirituels, et, spirituels, ils sont adroits... En France, c'est un de -mes plaisirs que de causer avec eux... Tenez... nos chauffeurs... ce -sont parfois, rarement, des espèces d'ingénieurs vaniteux et gourmés, -le plus souvent, des domestiques... Vos chauffeurs, à vous, ce sont de -véritables compagnons de route, alertes et gais... Ah! si nous avions -des ouvriers, comme les vôtres, je vous assure que vous n'en mèneriez -pas large, en France. - -Pour répondre à des compliments si flatteurs, et que ma modestie -jugeait exagérés, j'eusse voulu parler de Wagner, de Bismarck et de -Nietzsche. Le moment m'eût paru propice pour une apologie de Goethe, -de Heine, de Beethoven ou de Schiller... Je n'étais pas en verve. Je -me bornai à louer, assez gauchement, le Pisporter et les voitures -allemandes. - ---Sans doute, acquiesça von B... nous avons, non pas des bonnes -voitures, mais une bonne voiture... Nous avons la Mercédès... J'ai une -Mercédès... Il faut bien!... - -Après un temps: - ---Il faut bien! répéta-t-il, non sans mélancolie... La Mercédès est -vite, solide, un peu grossière de mécanisme, trop compliquée... Les -pannes en sont terribles... Au bout de six mois d'usage, elle se -dérègle, et fait un bruit de ferrailles... et aussi--c'est peut-être -ce nom espagnol qui me le suggère--un bruit de castagnettes fort -désagréable... Enfin, elle est bonne... On lui doit certains progrès, -d'ingénieux dispositifs, dont les constructeurs français ont tiré -profit. L'allumage, par exemple, y est excellent; les roulements en -sont célèbres... Tous comptes faits, elle ne vaut pas certainement -vos grandes marques, ce qui, avec sa cherté, explique son succès chez -vous... Elle ne vaut pas la massive et robuste Panhard, la Renault, -la Dietrich, ni l'admirable C.-G.-V., si souple, si endurante et si -simple, avec son mécanisme bien portant et joli, le fini merveilleux de -son travail, sa régularité de marche si tenace, ses organes toujours -frais et ardents, même après les plus folles randonnées... Oh! je la -connais bien!... J'ai l'honneur d'être grand ami de la princesse de -Hohenlöhe, qui possède deux C.-G.-V. Elle me prend quelquefois à son -bord. C'est un enchantement... L'hiver dernier, nous sommes allés -du fond de la Silésie--et par quelles routes!--jusqu'à Cannes, sans -accroc... Je rêve de cette voiture-là, qui, par surcroît, est belle -comme un bel objet d'art. - ---Mais, dis-je, il vous est facile de transformer ce rêve en une solide -réalité de cinquante chevaux... - ---Non... ce n'est pas facile... répliqua von B... La princesse, -elle, parbleu! est assez grande dame pour qu'on lui permette de se -fournir où elle veut... Mais, moi?... Au Château, mon cher, on voit, -d'un très mauvais œil, les produits de provenance française... -Tenez... la jeune femme du Kronprinz a fait scandale, à Berlin. Vous -savez qu'elle a été élevée par sa mère, la grande-duchesse Anastasie -de Russie, presque complètement en France. Quatre mois de l'année à -Cannes, où les Mecklembourg possèdent une propriété magnifique... -trois mois à Paris, le reste en Russie et en Allemagne... en Allemagne, -le moins possible. La grande-duchesse, qui a de la tête et ses -préférences, raffole de la rue de la Paix. On a eu beau lui faire -des représentations, c'est à Paris qu'elle a commandé le trousseau -de mariage de sa fille... L'Empereur fut outré... Il ne dissimula -aucunement sa colère et son dépit, si bien que la petite princesse, -qu'on avait joyeusement accueillie tout d'abord, pensa perdre de sa -popularité. Après des scènes de famille, un peu humiliantes, dit-on, -elle a dû promettre de s'habiller dorénavant, des pieds à la tête, à -Berlin. Je plains la charmante enfant. Elle a infiniment de grâce. On -va la fagoter. - ---Bah! m'écriai-je, Paris valant bien une messe, la couronne impériale -d'Allemagne... - ---Ne vaut pas, interrompit vivement von B..., qu'on soit condamnée à un -cordonnier allemand, quand on a le pied joli... - - -**Un soir, à table, un gros financier allemand vantait, devant ses -convives français, avec un enthousiasme choquant, la supériorité -morale, commerciale, militaire, scientifique de son pays. Eut-il -conscience de son mauvais goût devant tous les visages qui se -glaçaient?... Voulut-il se faire pardonner? Il prit tout à coup, à la -pointe de son couteau, le menu morceau d'un exquis camembert, et dit, -en souriant: - ---Par exemple... nous n'avons pas chez nous de pareils fromages. -Sous le rapport des fromages, je concède que vous nous êtes très -supérieurs... - - -**Von B... est un peu, mais avec plus de grâce, comme cet Allemand, -et comme beaucoup d'étrangers qui, au fond, méprisent la France pour -sa frivolité agressive et vantarde, et qui l'admirent seulement--en -la méprisant toujours--pour l'élégance de ses femmes, de ses modes, -pour la qualité unique de ses plaisirs et de sa corruption. Patriote, -quoiqu'on dise, je me serais bien gardé de lui enlever cette dernière -illusion. - - -**Le restaurant se vidait... Et, comme on nous apportait une troisième -bouteille d'un vin de Moselle mousseux, je vis, à une table, voisine -de la nôtre, devant un général superbe, raide, monocle à l'œil, -éclatant, très rouge d'être sanglé, plus rouge d'avoir énormément -bu, je vis deux officiers, deux capitaines de cavalerie, qui, en -s'inclinant, venaient de faire sonner leurs talons. Et je le regardai, -le vieux brave, qui, sans broncher, les laissait plus d'une minute dans -une humiliante immobilité, le coude levé à hauteur de la tempe, les -fesses indécemment tendues au bord du dolman bleu de ciel. Après quoi, -d'un geste sec, il les congédia: - -Alors, je dis à von B...: - ---Mon ami... parlez-moi de l'Empereur d'Allemagne. - - - - -Le Surempereur. - - ---L'Empereur? me dit von B... après un temps, et avec une légère -grimace... Ma foi! je me sens fort embarrassé pour vous parler de -lui... Si bien qu'on croie connaître un homme,--surtout un homme de -ce calibre-là,--on ne le connaît jamais complètement, et l'on risque -d'être injuste envers lui... Et puis... diable! - -Il tira de la glace la bouteille en robe de buée, remplit nos verres de -ce vin pétillant qui fait, dans la bouche, comme un joli petit bruit -de mer sur les galets, et il reprit: - ---Voyez-vous, mon cher, pour comprendre notre Empereur, il faut savoir, -il ne faut jamais perdre de vue qu'il date de la _Gründerzeit_... et -que nous, nous n'en datons plus... du moins, pas tous. - ---De la...? Comment dites-vous?... De la...? fis-je, après avoir vidé -mon verre. - ---_Gründerzeit_... la _Gründerzeit_... l'époque des fondateurs, des -vainqueurs--excusez-moi--de 71. Les fondateurs de 71, ce furent, -peut-être, des colosses, mais, à coup sûr, des parvenus. Ils étaient -partis pour la frontière Prussiens et pauvres; ils s'en revinrent -de Paris Allemands et milliardaires... Rien ne développe les pires -instincts comme le triomphe. Il nous emplit de nous-mêmes et nous -empêche de penser... La Victoire n'a pour fils que des brutes. Songez -aux armées de Napoléon, surtout, à tant de ces colonels de trente ans, -de la fin de l'Empire, aux douteux demi-soldes, qui, pour n'avoir pas -eu le temps de passer maréchaux, crevèrent aventuriers... Nous sommes -faits pour réfléchir... L'habitude du malheur force l'homme à se -replier sur soi... C'est en ce sens qu'il est une école d'intelligence -et de générosité... Quelqu'un qui réussit--même un philosophe--cesse -de penser... En 71, c'était un peuple tout entier, habitué à recevoir -des coups, qui rentra ivre de la nouveauté d'en avoir donné... J'admire -les hommes qui résistent à l'infortune; j'admire bien davantage ceux -qui résistent au succès... ce sont des héros. N'oubliez donc pas que -ces vainqueurs s'en revenaient de France, non seulement glorieux, -mais milliardaires. L'ère des milliards date de 71... C'est un mot -qui n'était pas en usage... Le milliard des émigrés?... Oui, je sais -bien... Mais ce milliard des émigrés, ce n'était pas un milliard, ce -n'était que beaucoup de millions... Le milliard n'est véritablement -entré dans la langue courante que depuis le traité de Francfort. Une -aventure pareille!... Songez donc! On perdrait la tête à moins... -Alors, on se mit à faire l'Allemagne, à la construire... Chez nous, -on n'est pas économe... on aime à manger bruyamment, à beaucoup -boire... et on aime à bâtir. On mangea, on but, Dieu sait!... Et puis -on bâtit!... On construisit des forts et des canons; des ports, des -navires et des canons; des routes, des canaux et des canons... et puis -des casernes, et puis des usines, et puis des palais, et toujours -des canons. On rebâtit, du nord au sud, Berlin. Il fallait bien une -capitale pour l'Empire qu'on venait de se donner... On rebâtit, du nord -au sud, toute l'Allemagne... Il fallait bien des villes en harmonie -avec la capitale qu'on bâtissait... Et l'on ne s'est pas arrêté de -bâtir... On bâtit toujours, et de plus en plus grand. Le goût des -statues colossales, des universités géantes, des gares-forteresses, -des postes babyloniennes, des boutiques-cathédrales, des brasseries -Walhalla, des casernes-abbayes, tout ce monumentalisme hyperbolique -date de la _Gründerzeit_... Si la _Gründerzeit_ disparaît peu à peu de -l'âme des hommes, elle survit dans l'âme des pierres... Et Guillaume -II, à qui ne manque plus, dans sa garde-robe, que l'uniforme du dieu -Mercure, à qui le caducée irait bien mieux que les sabres et les aigles -d'or de ses casques, date pourtant, lui aussi et tout entier, de ces -années de mégalomanie, de ces ivresses de parvenus, avec leur enflure, -leur tapage, leur clinquant, et leur grandeur de camelote. Il était -bien jeune en 70, mais, quand on n'a pas en soi de quoi les refaire, on -garde, toute sa vie, les idées qu'on vous a mises en tête avant vingt -ans. - -Von B... respira, un moment. J'admirais son endurance à dire tant de -paroles. Il continua en souriant: - ---Le vieux Guillaume... «l'inoubliable grand-père»... oui... ah! je me -souviens... On avait eu beau le couronner Empereur à Versailles, il -était rentré à Berlin bon roi de Prusse, comme devant... Ce n'était -qu'une espèce de hobereau heureux, dont Napoléon III avait fait un -conquérant malgré lui... Il faut dire qu'il était bien servi... Roon, -Roon, surtout,--on ne parle que de Bismarck et de Moltke--mais il -faut que vous lisiez Roon... celui qui mettait Bismarck en avant, le -dirigeait, et ne se défiait que de son ivrognerie... Quelqu'un, ma -foi, de génie!... Oui, Guillaume était mieux que bien servi... Ce -maître, après tout débonnaire, avait des domestiques ambitieux. Ils lui -avaient déjà apporté d'assez bonnes affaires... J'entends: les duchés, -Sadowa... Ces succès lui suffisaient, car ce brave homme n'a jamais -fait figure de conquérant; du conquérant, il n'avait pas l'âme sauvage -et violente. Savez-vous qu'il ne passa le Rhin qu'en rechignant?... -C'était trop... Il avait peur... Savez-vous aussi que bombarder Paris -lui parut une énormité?... Bombarder Paris!... Il aurait mieux aimé -rentrer chez lui... Il fallut le prier, le supplier, lui arracher, tout -au moins, par ruse, l'ordre de tirer le premier coup de canon... Oh! -ce n'est pas lui qui eût jamais pensé à des milliards!... Ce n'est, -d'ailleurs, qu'à force de champagne--ça, c'est la vérité--que Bismarck -se monta, peu à peu, jusqu'au chiffre qui devait étonner le monde et -qui, tout d'abord, lui semblait, à lui-même, chimérique... Mais oui, -mon cher, toute l'histoire est à refaire... je vous assure... toute -l'histoire de ces hommes et de ce temps... et de tous les temps, le -diable m'emporte! S'il n'avait pas été le parfait ivrogne qu'il fut, -je me demande ce qu'aurait bien pu faire Bismarck... Il n'avait de -hardiesse que dans le vin... Le bon hobereau de Guillaume laissa donc -travailler ses serviteurs;--les vieux domestiques finissent souvent par -commander... Mais le succès ne le changea pas... Il y a comme cela, -dans pas mal de familles, de ces grands-pères qui ont fait fortune, -pour ainsi dire, malgré eux, et qui continuent de fumer la même pipe et -de boire la même bière qu'ils aimaient à l'époque des débuts... - -Il ne s'interrompit pas de parler, pour me verser à boire... - ---Le curieux, voyez-vous, c'est que notre vieux «inoubliable -grand-père» n'a eu que tard son «fils à papa»... Il ne l'a trouvé qu'à -la troisième génération... Le pauvre Fritz n'eut pas le temps, s'il en -avait eu l'envie, de profiter de l'aventure de 70, d'en jouir... On -le connaît peu... et c'est dommage... Une belle figure, en somme... -Il était de goûts modestes, timide, très sérieux, cultivé, aimé des -écrivains, des artistes... Il ne voulait déjà pas aller à Sadowa, et, -quand il y fut, presque à son corps défendant, il s'y révéla grand -capitaine... Destinée curieuse!... De cet humanitaire,--excusez ce -mot horrible,--de cet homme qui détestait la guerre, la fatalité n'a -fait qu'un guerrier... Ce simple et ce doux accomplit aussi, en 70, -plus de besogne qu'il ne fit de bruit... Il était ennemi du tapage, du -faste... Et, s'il est vrai, comme on le raconte, un peu dramatiquement, -qu'une vaincue, vengeant sur lui les siens, l'empoisonna, je parie que -ça n'aura pas été une cocodette, ni même une cocotte... Sa femme, de -sentiments très nobles, influa aussi beaucoup sur lui... En bonne fille -de la reine Victoria, elle ne demandait qu'à vivre bourgeoisement... - -Von B... haussa un peu le ton: - ---Par exemple, son fils ne lui a jamais été tendre. Vous avez vu?... -Il lui a campé sa statue, comme en pénitence, à la porte d'un musée... -On dirait que Guillaume Il n'a jamais songé qu'à rabaisser le rôle de -son père, de Sadowa à Wissembourg... On dirait qu'il ne l'a mis sur -ce cheval tranquille, entre cette ruelle et ce pont, que pour ne lui -laisser rien plus à conquérir, devant la postérité, qu'une cimaise... -Frédéric ne parlait jamais de ses campagnes... En avait-il honte?... En -tout cas, les braillards de 71 lui surent toujours mauvais gré de ce -silence, de cette retenue... Guillaume lui-même ne peut encore accepter -que son père ne lui ai point fait assez honneur... Il rougit de lui, -et le pousse hors de l'histoire, comme d'autres mauvais fils renvoient -et claquemurent, dans sa chambre, la vieille maman qu'ils ne veulent -point laisser voir, parce qu'elle n'est pas assez bien mise. À moins -qu'il s'agisse d'une rancune pire... et qu'il ne reproche à la mère -son sang, au père son imprudence, à tous les deux le rachitisme dont -son orgueil souffre cruellement... Oh! je l'ai bien souvent senti... -Ce silencieux et ce réservé, ce n'était pas le père qu'il fallait à ce -fils fanfaron; ce malade couronné n'était pas l'Empereur que voulait -la _Gründerzeit_... Pas plus le fils que la nation, froissés dans leur -pire orgueil, n'ont pu pardonner sa simplicité et son cancer à ce héros -pacifique... C'est donc Guillaume Il qui est vraiment, avec l'éclat et -le bruit qu'il fallait à la _Gründerzeit_, le premier nouvel Empereur -d'Allemagne... Il se carre sur le trône impérial, qu'il n'a pas -conquis... qu'on n'a même pas conquis pour lui... Bénéficiaire, sans -coup férir, d'une épopée, il caracole sur les champs de manœuvres, -pour se persuader et faire croire que l'épopée continue... C'est -bien...comprenez-vous? «Sa Majesté le Fils aux papas». - -Von B... s'arrêta un instant, et, comme effrayé de ce qu'il avait osé -dire, ajouta, plus lentement: - ---Mon cher, il y a, en Guillaume, deux êtres très différents et qui -semblent s'exclure: l'homme, qui est charmant et que j'aime beaucoup; -l'empereur, que je déteste, car je le juge détestable. Je le vois moins -depuis quelques années. Il me gêne de plus en plus... Et je crains bien -que l'empereur ne finisse par me détacher, tout à fait, de l'homme... -J'en aurai de la tristesse. L'homme est agréable, séduisant, très gai, -très simple, très loyal, très généreux, et il est fidèle à ses amis... -Oui,--cela vous semble un paradoxe,--il a des amis, de vrais amis, -dont quelques-uns, des gens obscurs, désintéressés et qui, comme moi, -n'attendent rien de sa toute-puissance. - -Il dit textuellement: - ---_C'est un bon garçon... un bon garçon allemand!..._ Vous voyez ça?... - -Et il poursuivit: - ---À l'entendre, dans l'intimité, causer familièrement, sans morgue, -sans apparat, le corps renversé sur le dossier d'un fauteuil bas, -les jambes haut croisées, fumant sa pipe et riant aux éclats, on ne -pourrait jamais s'imaginer que c'est là cet autocrate redoutable, -encombrant et falot, qui emplit, qui surmène, qui terrorise l'Europe et -le monde du fracas de sa personnalité. - -S'étant reculé pour donner à sa chaise, sur laquelle il se balançait, -plus de champ, il fit encore une digression: - ---Étrange bonhomme!... Ce Guillaume II intime, fils d'une Anglaise, -c'est encore un jeune patricien anglais, qui a passé par Bonn, au -lieu d'avoir passé par Oxford, et qui fait son possible pour demeurer -un homme de sport. S'il pouvait, je crois bien qu'il monterait en -course, ou concourrait pour des prix de canotage. Mais son britannisme -est trop mêlé; ce n'est que de l'anglomanie. L'oncle rit un peu de -ces prétentions et le neveu enrage. D'ailleurs, du sport?... comment -ferait-il? - -Ici, von B... parla plus bas: - ---Il a mille ingéniosités pour dissimuler le bras qui ne lui a pas -poussé tout à fait... Mais, que voulez-vous?... Regardez-le, regardez -même ses photographies, il a beau prendre et faire prendre toutes les -précautions, pour que cela ne se voie pas... c'est... - -Et il susurra le mot dans mon oreille. - ---C'est un manchot honteux... mais c'est un manchot!... - -Il s'arrêta, un instant sur ce mot, pour me le laisser savourer. -Et, à la joie dont son visage s'éclaira, je sentis, en dépit de ses -déclarations précédentes, toute la haine qu'il avait pour l'Empereur... -Il dit alors, d'un ton plus détaché: - ---Il a une culture intellectuelle assez étendue, mais des plus vagues. -Contrairement au personnage de Molière qui avait des clartés de tout, -Guillaume a des ombres de tout. Il ne connaît bien d'une façon précise -et détaillée--c'est là un trait important de son caractère et de sa -politique--que la géographie, car la géographie, c'est le commerce... -Autrefois, c'était une joie de discuter avec lui une question de -littérature, de philosophie, de morale. Il ne nous imposait nullement -ses idées, qui, vous n'en doutez pas, sont réactionnaires et des plus -bourgeoises; il acceptait, tout naturellement, qu'on ne fût pas de son -avis. Il se plaisait même aux controverses les plus vives, et, quand -il se sentait battu, jamais il n'eût songé à vous lancer sa couronne -impériale à la tête, comme dernier argument, pour avoir raison. Je -suppose qu'il se rattrapait ensuite sur ses généraux et ses ministres. - -Von B... ricana et choisit longuement un énorme cigare parmi les boîtes -que le maître d'hôtel venait de dresser, en pile imposante, sur la -table, l'alluma et continua: - ---Depuis quelque temps, il a un peu... il a même beaucoup changé. -Son agitation s'exaspère, les grimaces, les tics de son visage -deviennent presque douloureux. Il a maintenant, en parlant, une sorte -de retournement convulsif de la main qu'accompagne un claquement des -doigts, dont la répétition est pénible. Son rire, jadis si éclatant, -a je ne sais quel timbre faux qui vous trouble et vous gêne... Enfin, -il montre moins de tolérance, moins de gentillesse envers ses amis. -L'empereur déborde sur l'homme. C'en est fini de nos intimités... -Quelques éclaircies, çà et là, mais elles durent peu. On a dit de -lui, au début, qu'au rebours de Fénelon, il avait une main de velours -dans un gant de fer; ce doit être encore cet enfant terrible de -Maximilien Harden, qui ne _débine_ tant son Empereur que parce qu'il -en attend trop, ou le _Simplicissimus_, l'ennemi intime de Guillaume, -et qui lui reproche surtout de n'être pas Guillaume le Taciturne. -En réalité, il arrive trop souvent, à présent, que la main durcisse -jusqu'à paraître d'acier, et qu'il change de gants encore plus que -d'uniformes.... J'attribue ce changement à trois causes principales: -les tracas, les désillusions de sa politique étrangère, son état de -maladie qui le préoccupe plus qu'on ne croit, l'influence sourde, -mais lente et tenace, qu'exerce sur lui, malgré lui, l'Impératrice. -L'Impératrice a toujours détesté cette sorte de laisser aller bohème -qui, chez l'Empereur, où deux mondes opposés sont souvent en conflit, -se mêlait, quelquefois, aux raideurs de l'esprit féodal qu'elle nous -accusait de pervertir. Oh! elle n'est pas des plus intelligentes, ni -des plus sympathiques. Je la tiens pour la personne la plus ennuyeuse -qui soit dans le monde. Mon Dieu! je n'exige pas d'une femme qu'elle -soit belle; je lui demande d'être gracieuse. Or l'Impératrice manque -totalement de ce qui est le plus nécessaire à son sexe, de ce qui fait -toute la femme: le charme. Elle a de la vertu... elle est la vertu, -et, comme la vertu, elle est triste, un peu bornée, revêche, sectaire, -par conséquent sans bonté. Plus qu'à son éducation religieuse, plus -qu'à ce qu'il croit être la nécessité politique, Guillaume doit à -sa femme cette espèce de piétisme absurde qui donne, souvent, à ses -discours une note si comique et si fausse. Elle nous fait beaucoup -regretter cette vieille et douce Augusta,--vertueuse, elle aussi, -mais plus humainement,--à qui votre Jules Laforgue disait des choses -si jolies et lisait des vers français--du Baudelaire, je crois... il -n'alla pas jusqu'à Verlaine--qui eussent fait mourir de honte notre -Impératrice d'aujourd'hui... Un détail, inconnu chez vous... et qui -vous amusera. L'Impératrice s'est attribué, dans l'État, une mission -bureaucratique assez singulière... Elle est le censeur des pièces qu'on -représente au Schauspielhaus de Berlin. Et je vous assure qu'elle -remplit ses fonctions en conscience. Ainsi... tenez... elle raye -impitoyablement, sur tous les manuscrits, le mot: _Amour_, qui lui -paraît de la dernière inconvenance. Elle ne le tolère--probablement, -par résignation nationale--que dans les drames de Schiller, et aussi, -dans les œuvres françaises que jouent, sur le Théâtre Impérial, les -tournées de Coquelin, lequel est au _Schloss_ presque aussi national -que Schiller. Et puis, d'être dit en français, peut-être que ce mot -indécent offre moins de dangers pour la vertu allemande... Elle a une -autre manie, dont on rit beaucoup, entre soi, à Berlin... Quand, par -hasard, elle va visiter un musée, elle exige que toutes les nudités des -tableaux et des statues soient enlevées, ou voilées, sur son passage... - ---Elle «aime des tableaux couvrir les nudités»... déclamai-je. - -À quoi von B... riposta: - ---Mais, rendons-lui cette justice, elle n'a pas d'«amour pour les -réalités»... On raconte même, sur sa vie conjugale, certains détails -qui enchanteraient l'âme puritaine de votre monsieur Bérenger... On -raconte... Mais ça... comment le savoir?... - -Il conclut: - ---Avec une pareille conception de la vie, de la littérature et de -l'art, vous pensez si l'on s'amuse à la cour. Rien d'assommant comme -ces fêtes, ces réceptions, d'un faste si lourd et glacé, d'une -étiquette si rigide, d'un ridicule si funèbrement chamarré. Ce qui -n'empêche nullement les plus féroces intrigues, et les passions les -plus effrénées... Peut-être, de toutes les cours d'Europe, la cour -de Berlin est-elle la plus corrompue... Et vous voyez qu'on n'arrive -pas toujours à étouffer les énormes scandales qui éclatent... Ah! mon -cher... - -Je m'apprêtais à recueillir d'amusantes et très sales histoires. Mais -von B..., par pudeur nationaliste, peut-être, se déroba et il reprit: - ---Il faudrait, pour animer une cour comme la nôtre, une femme qui ait -un peu de ce mélange, difficile à définir, de grâce et de fierté... et -que vous appelez... l'allure... de l'allure. - -Et il fit, en répétant le mot, claquer deux doigts en l'air. - ---La pauvre femme en manque, à un point!... Je ne puis pas vous -dire. Mais c'est quelque chose qui ne court pas les rues, ni même -les palais... quelque chose de très différent de la morgue, quelque -chose qui s'accommode parfaitement de simplicité, et que la moindre -affectation détruit... une grâce cavalière faite, avant tout, de -naturel... Même en dépit de la guillotine, Marie-Antoinette est -ridicule, et, surtout, elle est crispante, grinçante, exaspérante... -La véritable allure est un air d'autorité qui ne s'oublie jamais, mais -une autorité qui ne se laisse voir que si elle ne se montre pas... Il -y faut de la grandeur avec de l'aisance, du caractère, une certaine -énergie, et le don de trouver toujours des attitudes heureuses, sans -jamais les composer... C'est encore comme le laisser aller d'une -nature qui sent sa supériorité, et, dédaigneuse de s'incliner devant -l'opinion, ne se plie qu'à la conquérir... L'éducation peut y suppléer: -elle ne la remplace pas... Ce n'est pas rien de savoir se garder -aussi exactement de la platitude que de cette enflure qu'on appelle, -chez vous, le cabotinage... L'allure? Combien de princes en manquent, -pendant que des ouvriers l'improvisent!... Tenez, votre ami Stéphane -Mallarmé en avait à revendre, dont la dignité charmeresse, indulgente -à tous, n'était sévère que pour soi. Notre vieille Augusta, qui vient -des ducs de Weimar, en eut à sa façon, cet après-midi de juillet 70, -quand, sous les Tilleuls pavoisés, reconduisant le roi Guillaume à la -gare de Friedrichstrasse, d'où il allait partir pour la frontière, -elle pleurait, abandonnée sur les coussins de la calèche de gala, et -dérobait, sous un mouchoir, à la foule qui l'acclamait, les larmes -qu'elle ne retenait pas... Les Danoises aussi ont de l'allure, qui -furent élevées à Copenhague et à Amelienborg, si simplement: la -Dagmar, par instants terrible, épouse d'un butor, mère d'un imbécile; -et sa sœur d'Angleterre, plus douce, plus dame, impeccablement -élégante, dont la situation, aux côtés d'un viveur, fut souvent -difficile. Elles ont une grâce vraiment impériale, qui ne se dément pas. - ---Et la Palatine, si laide!... Elle en fit voir, à tenir tête aux -amants de son mari, aux maîtresses et aux jésuites de son beau-frère... -Le soufflet qu'elle donna, en plein Versailles, à son fils, quand il -accepta d'épouser une bâtarde du Roi, a de l'allure. - ---Je crois bien!... Mais cette créole de Joséphine, voluptueuse, bien -mieux que jolie, hardie, souvent peuple, qui fut à tout le monde et à -Barras, publiquement, en même temps qu'à Bonaparte, avait, pour n'être -pas née archiduchesse, autrement d'allure que la fade Marie-Louise... -On peut être fagotée, et en avoir... Notre Impératrice est fagotée, -Dieu sait!... mais elle n'en a point... Je sais bien que ce n'est pas -beaucoup plus qu'une nuance... Et, cependant, c'est une nuance que -chacun sent, un air qui n'échappe pas même aux gens les plus simples, -et qui les conquiert... Ainsi, voyez, l'an dernier, l'excellente -femme a passé quelques semaines au château de K... Pour plaire, sans -doute, à son conquérant professionnel de mari, elle s'est mis en tête -de conquérir le pays, hobereaux, bourgeois et paysans... ouvriers -et pauvresses... Elle faisait des visites, en recevait beaucoup, ne -dédaignait pas d'entrer au village, d'adresser, aussi gentiment qu'elle -pouvait, la parole aux femmes, aux enfants, aux filles des rues et -des champs... Et je vous laisse à penser les secours aux malades, -les cadeaux, les friandises!... Eh bien, on ne lui a su gré de son -effort que médiocrement... Elle n'a conquis personne... Sur la fin de -son séjour, il m'est arrivé d'interroger, un matin, une commère, qui -tricotait sur le pas de sa porte: «Eh bien? vous êtes contente?... -Votre Impératrice, vous l'avez vue?... Elle vous a parlé?»--« Eh! oui. -Oh! oui!»--«C'est une bonne impératrice, hé?» La paysanne arrêta ses -aiguilles et me considéra: «Quoi donc? insistai-je... Ce n'est pas -une bonne impératrice?»--«Bonne?... bonne? Oh! si... elle est très -bonne... mais impératrice...» Elle se remit à tricoter: «Impératrice... -répéta-t-elle en secouant la tête... elle ne peut pas!...» - - -**Nous avions fini par rester presque seuls dans cette salle de -restaurant où, sous la lumière des lampes voilées, les spires des -lambris, les enroulements hélicoïdaux des plafonds prenaient des -apparences de fantastiques reptiles. Le vieux général, dont le visage -avait passé du rouge écarlate au violet d'apoplexie, et qui avait eu -beaucoup de peine à reboucher son ceinturon, venait de quitter sa -table. Au dehors, sur le boulevard, nous entendions les pas cadencés -d'un régiment en marche. Von B..., qui, jusque-là, avait parlé bas, -haussa le ton. - ---Je ne vous dirai rien du goût artistique de Guillaume... vous le -connaissez... Et, d'ailleurs, il a fait se tordre de rire toute -l'Europe. Le bon Allemand, qui, pourtant, ne brille pas par le goût, -n'en est pas encore revenu. Berlin est une ville sans tradition d'art. -Du moins, elle avait ce mérite d'être quel conque, une bonne grosse -ville de province, à peine enjolivée, çà et là, par un petit souvenir -de votre merveilleux dix-huitième siècle. Frédéric le Grand avait -fait venir de Paris quelques notables architectes qui construisirent -deux ou trois palais élégants, et une équipe de ces jardiniers de -génie qui surent embaucher les saisons, et assigner leur tâche, -pour l'éternité, aux gazons et aux arbustes verts. Que Berlin n'en -est-il resté là?... Hélas! Depuis la _Gründerzeit_, et, surtout, -depuis Guillaume, nous avons maintenant un art national, qui fait la -risée universelle. Nous avons le style Guillaume II, comme vous avez -le style Chauchard et le style Dufayel. En outre des rues dont les -maisons ressemblent à des orgues colossales, et dont vos rues Turbigo -et Réaumur ont pris le modèle à notre Friedrichstrasse, nous avons, -entre autres architectures, entre autres monuments d'une laideur qu'on -eût pu croire innatteignable, nous avons le gigantesque porphyre de -Bismarck, et, au Thiergarten, qui n'était pas si beau, cette allée de -la Victoire, où l'on voit souvent l'Empereur passer en revue la horde -carnavalesque de ses ancêtres de marbre. Je dois dire que la ville -s'était rebiffée contre le projet impérial, qui consistait à enlaidir -notre Bois de Boulogne d'un régiment de statues. Bravement, elle avait -refusé tous les crédits que l'Empereur lui demandait... Elle avait -fait tout ce qu'elle avait pu, afin d'éviter à Berlin cette horreur -caricaturale et funèbre. Mais, pour en finir, Guillaume paya de ses -deniers--et, personnellement, il n'est pas si riche--l'exécution de ce -projet burlesque, qui lui était cher, parce qu'il en avait conçu tout -seul l'ordonnance et réalisé tous les dessins... Croiriez-vous que, -dans un pays où elles sont l'objet d'un véritable culte, l'Empereur -déteste les fleurs?... Oui, mon cher, il les a en horreur... De les -voir, aussi bien dans les jardins qu'aux fenêtres des maisons, et mime -représentées dans les œuvres d'art, cela lui est une sensation -presque douloureuse. - ---Pourquoi?... Les juge-t-il dangereuses, comme les socialistes? - ---Non... il les trouva laides... Comme il trouve laides les statues -de Rodin, les chairs les plus glorieuses de Renoir... Il préférerait -qu'on décorât nos pelouses et nos parcs de massifs de sabres, de -corbeilles d'obus, de plates-bandes de baïonnettes et de canons... Je -vais vous raconter une autre anecdote... Un monsieur très riche légua à -la ville de Berlin cette fontaine monumentale qui est à Schlossplatz. -Je lui trouve du style, une éloquence à la Puget; la fonte en est fort -belle. Évidemment, c'est ce que nous avons de mieux, dans le genre, à -Berlin. Le maire, selon les formes cérémonielles prescrites, invita -l'Empereur à l'inauguration. Celui-ci, qui avait soulevé les plus -mauvaises chicanes, accumulé toutes les difficultés administratives et -juridiques pour que le legs ne fût pas accepté, refusa brutalement, -presque grossièrement, l'invitation. Il ne pouvait admettre qu'on osât -édifier, dans Berlin, un monument dont il n'eût pas eu seul l'idée et, -de ses mains, dressé le plan, modelé la maquette. Cela lui semblait une -atteinte injurieuse à son autorité, presque un crime de lèse-majesté. -Son irritation était extrême. Je le voyais beaucoup à cette époque. -Plusieurs fois, il me parla de cette affaire qui avait le don de -l'exaspérer et qui, durant huit jours, prima toutes les autres affaires -de l'État. Un soir, il s'écria, en français, car, chaque fois qu'il -prononce un gros mot, c'est toujours en français: «Cette fontaine... -comprends bien... je m'en fous... je m'en fous... je m'en fous... Mais -je te dis que c'est une conspiration des socialistes.» J'essayai de -le calmer, de le raisonner... Il m'imposa silence: «Parbleu!... je -sais... toi aussi, tu es socialiste.... Tout le monde est socialiste, -aujourd'hui!... Ah! mais, qu'ils prennent garde!» Il s'en fallut de -peu qu'il ne me fit jeter à la porte.... Le jour de l'inauguration, -quel ne fut pas l'étonnement de la foule, quand, tout à coup, elle vit -apparaître l'Empereur, le visage sombre et menaçant, la moustache plus -provocante que jamais!... Il se précipita sur l'estrade, interrompit -le brave homme qui, à ce moment pathétique, célébrait les vertus du -donateur, et il dit à peu près, ceci: «En mauvais esprit souffle sur la -ville... Le socialisme relève la tête... Je ne le tolérerai point... -Il faut qu'on sache bien que j'ai fait construire, à son intention, -en plein cœur de Berlin, une immense caserne, remplie de troupes -loyales et de mes fidèles canons... Si les socialistes bougent, je -n'hésiterai pas, pour la sauvegarde de la patrie allemande, à les -foudroyer... Qu'ils se le tiennent pour dit... je les foudroierai... -J'en ai assez!...» Il regarda la fontaine et, haussant les épaules, il -murmura, de façon à n'être entendu que des dignitaires de l'estrade: -«Quant à cette fontaine... elle est ridicule... ridicule... puut!... -ridicule.» Après quoi il s'en alla, en tempête, comme il était venu, -laissant la foule stupéfaite de cette extraordinaire algarade... Le -singulier est que l'aventure se répandit fort peu... même en Allemagne. -On en parla discrètement, entre soi, et tout bas... Elle ne passa pas -la frontière... C'est que, nous autres Allemands, nous avons une sorte -de pudeur nationale, stupide d'ailleurs, qui fait que nous couvrons -de notre manteau les ridicules de l'Empereur, comme les fils de Noé, -l'indécente nudité de leur père. - -Après une pause, il ajouta: - ---On s'imagine que ses frasques sont longuement méditées, qu'il en -calcule, qu'il en dose l'effet théâtral, à froid, pour mieux frapper -l'imagination de ses sujets et des peuples... C'est une erreur... Je ne -prétends point qu'il ne songe pas à abuser de sa puissance. En cela, -il est homme, comme tous les autres hommes. Mais je vous assure qu'il -est beaucoup moins comédien qu'on ne suppose. Il n'obéit jamais qu'à -son impulsion du moment--il en a de généreuses--et il est incapable -d'y résister, quitte à s'en repentir, cruellement, par la suite... -Il y a beaucoup de neurasthénie dans son cas. De même que tous les -neurasthéniques, l'Empereur montre, jusque dans ses actes les plus -déséquilibrés, une certaine logique, une logique à rebours... Ainsi, -on le blâme, par exemple, pour une décision artistique: il passe -immédiatement une revue. On crie: il peint un tableau. On le siffle: -il fait un opéra. On se plaint: il se déguise en musulman et s'en va -péleriner en Terre sainte. On le blague dans un journal illustré: il -exige aussitôt qu'on découvre, pour le lendemain, le remède de la -tuberculose. Vous me répondrez que ce sont là jeux dangereux, de la -part d'un homme de qui dépend la sécurité d'un grand Empire?... Sans -doute... Mais il en a de plus dangereux encore, et que je vais vous -dire, si vous n'êtes pas fatigué... - - * * * * * - -Je n'étais pas fatigué; du moins, je ne sentais pas ma fatigue. Voulant -profiter des bonnes dispositions de von B... que quatre bouteilles -de vin de Moselle et du Rhin invitaient aux pires confidences, je -l'engageai fort à continuer. Je jouissais de savoir ce qu'un Allemand -éclairé, sans trop de parti pris, sans trop d'aveuglement nationaliste, -pense de son Empereur et de son Allemagne... - -Von B... alluma donc un nouveau cigare, comme font, à un moment -intéressant de leur récit, tous les conteurs expérimentés, et il -poursuivit: - ---Voulez-vous la vérité?... toute la vérité?... Eh bien, on n'aime -plus l'Empereur, chez nous.... On n'y croit plus... On le redoute, -voila tout... et c'est ce qui fait qu'on le tolère encore. Il fatigue, -il énerve, il décourage, il surmène, il embête... eh bien, oui, -voilà... il embête tout le monde, depuis le premier ministre, obligé -à ne pratiquer jamais que la politique du mensonge,--et la mauvaise -foi finit par dégoûter même un premier ministre,--jusqu'au dernier -des soldats, qui sent son fusil, son sac lui peser plus lourdement -aux épaules, et qui commence à s'en plaindre... L'Europe aussi, où -il se voit de plus en plus isolé, en a assez, je vous assure. Et -non seulement l'Europe, mais le monde entier, que Guillaume obsède, -décidément, comme un cauchemar. Nous sommes, nous, un peuple de braves -gens, très travailleurs, très pacifiques; du moins, nous le sommes -redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avons pris au sérieux notre -prospérité, et, comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté -notre pays d'un outillage industriel incomparable. Pour la maintenir, -cette prospérité, pour l'augmenter progressivement, nous entendons -être tranquilles chez nous. Or, nous ne vivons que dans la crainte des -complications imbéciles et permanentes que peut susciter, tous les -jours, à toutes les heures, un homme brouillon, sans cesse agité, et -qui n'est pas maître de ses nerfs... C'est intolérable... Ce que l'on -reproche, ce que la nouvelle génération reproche surtout à l'Empereur, -c'est d'être une fausse étiquette, trop voyante, collée, mal à -propos, sur la bonne vieille bouteille allemande. Il ne lui ressemble -plus; elle ne lui ressemble plus. On commence à rire, à présent, des -prétentions de la _Gründerzeit_, de l'art éclaboussant, mégalomanique, -qui vient d'elle et qui pèse sur nous. Une génération arrive aux -affaires, sur qui Nietzsche aura eu autrement d'influence que Wagner, -une génération d'hommes plus subtils, amis de la paix, renonçant aux -conquêtes impossibles, raffinés, et qui pourront changer une mentalité, -héritée des fier-à-bras de 71... La force ne prime jamais le droit -qu'un temps donné, car le droit finit toujours par être la force... -C'est peut-être nos petits-fils qui vengeront vos grands-parents... -Pour le moment, encore, nous vivons, perpétuellement, à l'envers de -nous-mêmes; je veux dire que nous devons aimer ce que nous détestons, -et détester ce que nous aimons le mieux... Nous aimons la France, -nous l'aimons d'autant plus qu'à aucun point de vue,--je parle de -l'essentiel,--nous ne la redoutons... Et dans les journaux qu'anime -l'esprit de Guillaume, il n'est jamais question que de la prendre à la -gorge... - ---Querelles d'amoureux!... Elles ne vous frappent que parce que -Guillaume est empereur. - ---Naturellement, riposta von B... Je ne lui reproche rien d'autre... -Notez que lui-même... Mais, quand il est en croisière, dès qu'un yacht -français est signalé quelque part... c'est plus fort que lui... il -faut qu'il l'aborde, qu'il y invite, y soit invité... Mon cher, s'il -avait rencontré, dans ses promenades marines, Gallay et la Merelli... -je crois, ma parole d'honneur, qu'il fût allé leur faire sa cour!... -Ah! que ne ferait-il point pour dîner, à l'Élysée, entre la barbiche -de M. Milliez-Lacroix et la large face luisante de M. Ruau?... Les -Français, d'ailleurs--est-ce amusant?--sont-ils assez empoisonnés par -leur vieux sang monarchique!... Je suis sûr que M. Étienne lâcherait -avec enthousiasme son Gambetta; le prince de Rohan, son duc d'Orléans, -pour notre Guillaume... Et M. Massenet, M. Saint-Saens et tous?... -Quels beaux vieux chambellans ils feraient, à notre cour!... Humiliés, -courbés, et si fiers d'avoir une clé dans le dos... une clé de sol, -naturellement!... - -Il se mit à rire et reprit: - ---Ce qu'il y a de plus grave, voyez-vous, c'est que nous commençons -à nous rendre parfaitement compte qu'avec son activité fiévreuse, -trépidante, incohérente, il en arrivera bien vite à surmener -l'Allemagne, en attendant qu'il l'accule à quelque gigantesque krach, -dont nous aurons bien de la peine à nous relever... - ---Vous êtes pessimiste... - ---Je suis clairvoyant... et je trouve inutile de me fermer les yeux, -comme exprès... Lorsque vous avez parcouru l'Allemagne, en visitant nos -villes, nos campagnes, nos usines, je suis sûr que vous vous êtes dit: -«Quel pays prospère, heureux, riche!» Et vous nous avez enviés. Certes -la façade est belle. Mais entrez dans la maison. Vous ne tarderez pas -à y voir des lézardes, des fissures, des fléchissements. Elle craque -en bien des endroits. Pourquoi?... En dépit de toutes ses tares, -l'Empereur est intelligent, mais ce n'est qu'un homme intelligent. -Quand on assume cette tâche absurdement surhumaine de se faire le -maître absolu des autres hommes, il faut plus que de l'intelligence, -du génie; plus que du génie, de la divinité. Or, nos philosophes nous -ont depuis longtemps démontré qu'il n'y a plus de dieux. Je dois à -Guillaume cette justice qu'il a compris, comme tout le monde, que -l'industrie et le commerce sont, en quelque sorte, les organes de vie, -le système vasculaire d'un peuple. Ce qu'il n'a pas compris, c'est, -pour que ses organes fonctionnent bien, qu'il faut leur éviter les -à-coups, les ébranlements nerveux, les émotions perpétuelles, et aussi -les aliments trop forts. On meurt de ne pas avoir assez de sang; on -meurt, et plus brutalement, d'en avoir trop. La congestion est pire -que l'anémie. Et l'Allemagne, en ce moment, est congestionnée... -L'Empereur a affolé l'industrie allemande en la faisant se ruer, -vertigineusement, à toutes les conquêtes économiques. Pour que -l'Allemagne fût, comme je vous l'ai dit, la première de sa classe, il -l'a forcée à produire, produire sans cesse, produire encore, produire -toujours. Les produits s'entassent dans les magasins, engorgent docks -et greniers, s'écoulent difficilement... Il en reste des stocks -énormes... Je ne vous raconterai point la désastreuse affaire de ce que -nous appelons: les Aciers russes... Elle est trop connue.... Voici un -exemple plus humble, mais également caractéristique. Jaloux du succès -mondial de vos vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, vous savez -avec quelle _furia_ Guillaume a poussé nos propriétaires terriens et -nos paysans à la culture de la vigne. Il l'a protégée de toutes les -manières et dans tous les pays... Il s'est même fait placeur en vins, -courtier, agent de publicité, restaurateur... À Paris, en 1900, dans ce -fameux restaurant allemand, c'était, on peut dire, l'Empereur lui-même -qui--encore un uniforme!--une serviette sous le bras, le tablier de -lustrine noire aux cuisses, venait vous offrir la carte de ses vins... -Vous avez sûrement admiré ces immenses coteaux qui, tout le long du -cours sinueux de la Moselle, étagent leurs magnifiques vignobles, et, -devant ce spectacle impressionnant, vous vous êtes écrié: «Voilà de -quoi saouler toute l'Allemagne et aussi tout l'univers!» Le malheur est -que la mévente, qui sévit chez vous, sévit aussi chez nous... Et le vin -emplit nos chais encombrés. Les propriétaires s'inquiètent, les paysans -se lamentent. L'Empereur a beau prendre des mesures tyranniques, -comme, par exemple, de restreindre, dans certains restaurants, le -débit de la bière, prohiber complètement les vins français dans les -mess d'officiers, rien n'y fait... Notre situation économique se -traduit donc par ce mot: surproduction. En vain, Guillaume parcourt -les mers sur son cuirassé, comme autrefois votre Mangin parcourait, -dans sa roulotte, tous les villages de France; en vain, débite-t-il les -plus extraordinaires boniments, multiplie-t-il les démonstrations les -plus théâtrales et, quelquefois, les pires menaces, pour attirer les -chalands et placer ses produits, la surproduction augmente, et nous -en serons bientôt réduits à cette douloureuse alternative: ou bien -arrêter la production, et c'est la ruine; ou bien la continuer, et -c'est la ruine encore... Remarquez que nos banques sont engagées dans -ces affaires jusqu'à la garde; que nous ne sommes pas, comme vous, un -peuple de timides gagne-petit, un peuple d'épargne avaricieuse, que -nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons... -Par conséquent, nous ne pourrons amortir, avec des sacs d'écus -économisés, la lourdeur d'une crise financière... À moins... - -Et ici, von B... me regarda en souriant drôlement... - ---À moins que la France, la généreuse France, comme en ces dernières -années, veuille bien venir encore à notre secours et rétablir, pour un -temps, l'équilibre ébranlé de nos finances... - -S'interrompant brusquement, il me frappa sur l'épaule. - ---Car vous êtes de bonnes poires... fit-il, en faisant sonner dans la -salle déserte un large rire. Avouez que vous êtes de bonnes poires?... - -Je répliquai: - ---Mais, mon cher, nous n'avons rien à gagner à un krach allemand... -Nous avons tout à y perdre... Une Allemagne ruinée, ce serait un -malheur universel... Laissez-moi vous dire ceci: Puisqu'il est bien -entendu que nous ne sommes, nous autres Français, que des prêteurs -d'argent,--on nous appelle les usuriers du monde,--puisque, d'autre -part, par paresse, par timidité, par manque d'outillage... et par -excès de richesses, nous avons renoncé à toutes conquêtes, et même à -toutes concurrences industrielles,--pourquoi ne serait-ce pas nous qui -donnerions à l'Allemagne l'argent dont elle a besoin? L'Allemagne est -honnête, travailleuse, persévérante; elle accomplit un effort immense, -digne d'admiration... Elle mérite d'être soutenue dans cet effort, qui -est un effort de civilisation. Outre qu'il est immoral et honteux que -nos milliards servent, dans la chère Russie, à l'œuvre abominable -que vous savez... ce serait, je crois, pour nous, une bonne opération -financière... - ---Ma foi!... vous avez raison... avoua von B... J'ai trop bu. Ce sacré -vin me fait dire des bêtises... - -Sur quoi, il remplit son verre et le mien... - -Je lui demandai: - ---Croyez-vous à la guerre? Croyez-vous que l'Empereur pense à la guerre? - ---Jamais de la vie, répondit von B... d'une voix forte... Ça, -jamais!... Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares -de sa parole, Guillaume n'est pas un guerrier... C'est un militaire, -ce qui est très différent... Il n'est même pas brave... Il a cela de -commun avec votre Napoléon que le bruit des canons faisait suer de -peur... - ---Hé! mais... dites donc?... Ce n'est pas une raison... - ---Non, mais non... Ses discours, ses frasques, ses menaces? Encore -un truc... commercial... Il épouvante, parfois, l'Europe, uniquement -pour rassurer nos gros usiniers qui vivent de l'armement... maintenir -une industrie colossale, entretenir un outillage formidable; dont une -paix sans nuages serait la ruine... Et puis, comment voulez-vous?... -Guillaume sait très bien que l'Allemagne ne peut pas acquérir plus de -gloire militaire qu'elle en a... Mais... - -Il se mit à pouffer de rire. - ---Je ne serais pas surpris qu'il rêvât un peu de gloire navale... Hé! -hé!... Une guerre navale, peut-être y a-t-il songé?... Heureusement, -l'Angleterre... - -Je ne pus m'empêcher de m'écrier: - ---Ubu! C'est Ubu! - -Von B..., très au courant de notre littérature, approuva fort cette -exclamation... - ---Mais oui, mon cher... c'est Ubu... Ubu est d'ailleurs l'image la -plus parfaite qu'on nous ait encore donnée des Empereurs, des Rois, -et, disons-le, de tous ceux qui, à un titre quelconque, se mêlent de -gouverner les hommes... Et, si vous le voulez bien, nous allons porter -la santé de M. Alfred Jarry... - -Ce que nous fîmes... Après quoi, il réfléchit, une seconde, et il dit -encore: - ---Il y a une autre raison qui empêchera toujours l'Empereur de déclarer -la guerre: il en redoute le résultat. Certes, notre armée est forte, -la plus forte du monde... Elle est exercée, entraînée, tout ce que -vous voudrez... Nos arsenaux sont pleins, notre armement complet... -nos forteresses en état: c'est entendu. Par malheur, nous n'avons plus -d'officiers, ou, plutôt, nous n'avons plus que des officiers de parade, -qui ressemblent beaucoup à ces jolis godelureaux de votre second -Empire, que nous avons vus à Metz et à Sedan. Ils ne travaillent pas -et ne s'occupent que de leurs plaisirs: le jeu, les femmes, et même -les hommes... Vous ne pouvez imaginer la corruption qui règne parmi -eux... De temps en temps, on voit disparaître brusquement un lieutenant -promis au plus bel avenir, un général fort bien en cour, un courtisan -de marque, un ministre qui paraissait solide... Ce n'est pas la -femme... presque jamais la femme qu'il faut chercher... Quant au haut -commandement, il est médiocre, pour ne pas dire détestable. Il est aux -mains de généraux de cour, gorgés d'honneurs et d'argent, que les pires -intrigues, les plus sales marchandages, les plus laides débauches ont -amenés à la fortune... Et encore, ces généraux, ce n'est rien... Songez -à cette chose affolante: Guillaume, en cas de guerre, ne laissant à -personne le soin de commander ses armées... Car il a aussi des plans -de guerre, comme il a des plans de statues, de tableaux, d'opéras, des -plans de tout... - -Ici, von B... eut une expression de terreur comique. Il s'était tu un -instant, mais pour mieux rassembler sa voix qui s'éraillait. - ---Et alors, mon cher, cria-t-il, nous serions battus, par la Suisse... -par la Suisse... je vous dis... par la Suisse! - -Comme je riais d'un rire qui se refusait à accepter une telle prophétie: - ---Par moins que la Suisse... insista-t-il... Vous ne le croyez pas?... -Mais pensez donc... Aux manœuvres, où tout est prévu, où la mise en -scène est réglée d'avance où l'Empereur doit toujours être victorieux, -eh bien ces mauvais généraux ont toutes les peines du monde à ne pas le -battre. Ils suent sang et eau pour ne pas le cerner, même en plaine... -J'ai assisté à quelques-unes de ces manœuvres... C'est d'une -bouffonnerie!... Ah! mon cher, j'ai là-dessus, les histoires les plus -désopilantes... Par la Suisse, entendez-vous?... - -Une gorgée de vin le calma. Son visage reprit un air sérieux: - ---Et puis, voyez-vous... aujourd'hui, il souffle un mauvais vent sur -les Empereurs et sur les armées... Même chez nous, le soldat commence -à réfléchir, à sentir le dégoût de son métier. Malgré la dureté de la -discipline, on parle dans les casernes; ce n'est pas, je vous assure, -pour y exalter le métier des armes et y glorifier la guerre. Pris -entre la Russie et la France, comment échapperions-nous à ce grand -mouvement dont le monde tout entier tressaille?... Oh! je ne suis -pas assez bête pour croire... Non... Non... Et pourtant!... J'ignore -la destinée parlementaire du socialisme allemand, et m'en inquiète, -d'ailleurs, fort peu... Il y a tant do hasards dans les élections, -tant de contingences mystérieuses qui en faussent la portée!... Mais -je constate qu'il fait, chaque jour, des progrès dans les masses -populaires et, aussi, parmi la jeunesse bourgeoise éclairée... - ---Vous êtes donc socialiste, maintenant?... crus-je devoir lui demander. - ---Mon cher, je suis toujours socialiste, le soir, après dîner, affirma -von B... solennellement. - -Et il continua: - ---Le jour où le socialisme voudra bien répudier cette sorte de -sentimentalisme nationaliste, qui l'enchaîne encore à de regrettables -préjugés, il accomplira de grandes choses en Allemagne et dans -le monde. Ah! le beau moment pour le désarmement! Le peuple qui, -aujourd'hui, jetterait bas les armes serait à jamais béni. Il faut être -un homme politique, c'est-à-dire ne rien comprendre aux aspirations -de son temps, pour redouter les conséquences de cette délivrance qui -serait saluée, avec enthousiasme--que les Empereurs le veuillent ou -non--par toutes les nations... - -Il s'exaltait et, à mesure qu'il s'exaltait, sa voix s'embarrassait, -s'empâtait dans les grands mots sonores, et il n'arrivait que -difficilement à les prononcer. Il eut beaucoup de peine à achever sa -tirade. - -Je n'en tombai pas moins d'accord avec lui sur l'aveugle absurdité des -hommes politiques. - ---Sans doute, approuvai-je, les hommes politiques ne comprennent -rien à ce que vous dites, et ils n'y comprendront jamais rien. Ils -comprennent, pourtant, qu'ils sont intéressés à ce que continue cette -effroyable gabegie militaire. Si les peuples en meurent, eux, ils en -vivent... Alors? - ---Alors... allons nous coucher... et rêvons!... fit von B..., qui se -leva pesamment, non sans avoir constaté que la bouteille était vide. - -Il prit mon bras, dont il lui fallait l'appui, et, tout en marchant, il -se remit à parler. Cet homme ne pouvait pas ne pas parler: - ---Ils n'ont même pas l'air de se douter que le temps de la politique -est fini... Vous savez qu'il y a des organes qui survivent aux -fonctions qu'ils assuraient... - ---Les survivances, oui... - ---Tout le mal vient aujourd'hui de cette survivance des souverains -et des hommes politiques... Je ne parle pas du Roi d'Angleterre.... -Mais... même notre Empereur n'est plus maître de conduire son -peuple.... Maximilien Harden a bien tort de lui reprocher d'aboyer tant -pour mordre si peu... Vraiment, pensez-vous qu'il soit libre d'aller -jusqu'au bout de ses projets?... L'Empereur d'Autriche,... oui, le -vénérable Empereur d'Autriche... est moins souverain dans son empire -que... que... - ---Que son cousin de Monaco, sur son rocher à roulettes?... - ---Vous riez?... Mais beaucoup moins... Le tsar de toutes les Russies -n'a guère plus à dire que le prince de Bulgarie... Le mikado, -lui-même... Sans aller si loin... - -Et von B... se retint mal au velours insidieux d'un fauteuil... - ---Sans aller si loin, vos hommes politiques, à vous, les plus -conscients de l'évolution actuelle, mettez les moins inconscients, -vos socialistes, ne savent même pas où les entraînera, demain, la -masse ouvrière dont ils ne sont que les porte-parole embarrassés... -Il y a deux ans, ils ignoraient radicalement--je veux dire comme des -radicaux--les destinées du syndicalisme... Les plus malins sont ceux -qui arrivent, non pas à conduire le flot de leurs électeurs, mais -à distinguer, quelques semaines d'avance, entre les courants où le -prolétariat bouillonne, celui qui les emportera... - ---Alors?... alors?... répétai-je sans que ma fatigue trouvât rien de -plus significatif à formuler... Alors? - -Décidément, un tonneau de vin du Rhin n'eût pas détrempé les muscles de -la langue de von B.... Il répondit: - ---Alors à quoi bon ces organes inutiles?... ce poids mort?... À quoi -bon ces appendices? - -Et il éclata de rire... - -Je riais de le voir rire. - ---Vous voulez qu'on nous en opère? - ---Hé!... Hé!... La médecine a fait son temps. L'avenir est à la -chirurgie... - -Il eut un hoquet... - ---À la chirurgie!... Je ne crois plus du tout à la médeci... i... ne... -mais... je... humpph!... je crois à la chirurgie... - ---L'antisepsie à la dynamite?... m'écriai-je, en l'entraînant à mon -bras... - -Il me força de m'arrêter, prononça lentement: - ---L'anarchiste est un chirurgien... un chirurgien malgré lui... - ---Vous vous disiez socialiste? - ---Je suis toujours socialiste, après dîner... mais... - -Il me désigna, au-dessus de la porte du restaurant, le cadran d'un -cartel à enluminures, où des aiguilles de cuivre se contorsionnaient... - ---Il est trois heures du matin, mon cher... - -Nous étions, en causant, arrivés dans le hall de l'hôtel... Tout y -était éteint. Le crépuscule matinal commençait de recréer, dans la -pénombre, les formes redoutables des meubles et des ornements... Von -B... s'arrêta encore. La clarté du jour naissant tirait des larmes de -nos yeux las. - ---Ah!... Et puis... s'écria von B... tout à coup, en bâillant -longuement, toutes les phrases ne valent pas une anecdote heureuse... -En avons-nous dit des bêtises... des bêtises... des généralités -prétentieuses, vides, inutiles, si chères à l'esprit allemand! - -Un nouveau bâillement me fit bâiller... Il poursuivit en s'étirant. - ---Le trait le plus mince... le plus mince... pourvu qu'il soit bien -réel et humain... je le préfère à l'évolution, thèse, antithèse et -synthèse de trois époques de philosophie... - -Il sourit et ses yeux s'animèrent. - ---Écoutez!... Je vous aime beaucoup... Je m'en vais vous dire une -chose, que je n'ai encore jamais répétée... une chose inouïe... -voulez-vous?... - -Je m'assis à son côté, dans un box d'acajou, sur les coussins de cuir -d'un divan, dont le jour attendrissait la rougeur orangée... - ---C'est une histoire qui m'a été livrée, une nuit, après boire, à -Friedrichsruhe, par Bismarck, déchu... C'est vous dire qu'on peut y -ajouter foi. Personne n'avait le vin plus brutal et plus sincère... -À peine le vieux chancelier l'eut-il contée qu'il me parut, à une -contraction de tous les plis de son masque, qu'il eût bien voulu, -pourtant, la ravaler... Il n'était pas homme à regretter rien qu'il eût -fait, même une sottise... Et, trop ennemi des mots inutiles, il ne me -demanda même pas, après coup, le secret... Cependant, chaque fois que -j'ai voulu la dire, j'ai revu, dans leurs poches plissées, ses yeux -ardents, et je me suis tu... Elle m'échappe, ce soir, je le sens... Ma -foi!... profitez-en... - -Sa main étreignit mon genou: - ---Vous ne savez pas quel a été, interrogea-t-il lentement... le premier -acte d'autorité de Guillaume II?... - -Ce ne pouvait être pour attendre ma réponse qu'il s'était arrêté. - ---En tout cas, vous savez avec quelle anxiété Guillaume--alors -fils du prince héritier et si loin du trône où son grand-père se -pétrifiait--épia les progrès de la maladie de son père, à San Remo?... -Vous vous rappelez sa fièvre parricide pendant les Cent jours du règne -de notre Fritz, à Potsdam, où on avait ramené le cancéreux couronné? -Ah! il y avait longtemps que Guillaume avait échappé à ses parents... -Bismarck le leur avait pris... Un jeu, n'est-ce pas? pour le vieux -diplomate, chez qui l'énergie... farouche, se doublait de la plus -belle astuce... Bismarck excitait, contre le couple impérial, l'ardeur -impatiente du jeune homme... Depuis toujours, il haïssait férocement et -redoutait celle qu'il appelait «l'Étrangère», et ses idées anglaises. -Il haïssait également et ne redoutait pas moins le libéralisme, -la loyauté de Frédéric II... Le plus beau, c'est qu'il ne pouvait -prévoir les progrès que ferait, plus tard, dans l'imagination de son -trop docile élève, l'appétit de toute-puissance qu'il s'appliquait à -dérégler en lui... Pas un acte, pas un écrit, pas une parole du père -que le chancelier n'apprît au fils à critiquer... Quant à l'influence -de sa mère, on la lui démontrait funeste... anti-nationale... Les -rapports, entre l'Impératrice Victoria et son fils, étaient donc des -plus tendus... et des plus amers. Elle n'ignorait pas qu'il avait -placé des espions jusque dans la chambre de l'infortuné malade... -Tel ambassadeur d'à présent était déjà chargé, par Guillaume, d'une -mission moins décorative, plus délicate, au chevet du moribond, -dont l'agonie lui marchandait le trône... C'est ainsi qu'il apprit -l'existence d'un journal que son père tenait depuis des années... -Frédéric avait le goût d'écrire. Vous avez lu sa lettre à Bismarck, -à son avènement, son journal de 70-71, et la relation de son séjour -à Suez, lors de l'inauguration du canal?... Je ne dis pas qu'il eût -beaucoup de talent, et que ces écrits soient des chefs-d'œuvre... -Du moins, ils témoignent d'intentions méritoires... La peur de ce -journal secret hantait d'effroi le jeune Guillaume. Peut-être sa -conduite y était-elle jugée?... Peut-être des volontés dangereuses y -étaient-elles inscrites?... Il ne pensait qu'au moyen de s'emparer -de ces papiers... Or l'Impératrice sut, avant la fin, les mettre à -l'abri... Trompant la surveillance, pourtant minutieuse, de son fils, -elle les avait fait passer en Angleterre... à la Reine, sa mère, ou à -son frère, le Prince de Galles... je ne me souviens plus exactement... -À peine, au bord du lit, où l'agonisant venait d'expirer, Guillaume -se redressa-t-il Empereur, qu'il réclama le Mémorial. L'Impératrice -feignit l'ignorance... Il insista... Il parla en maître... Il donna -à sa mère l'ordre de lui obéir... Elle persista dans son système.... -Elle ne savait pas... elle ne savait rien... Guillaume en vint à la -menacer, brutalement, de sa colère... À ses yeux secs, les larmes -de sa mère paraissaient un stratagème... Plus elle résistait, -plus il s'exaspérait, car il lui semblait qu'il fallait mesurer à -l'entêtement de l'Impératrice l'importance des documents... En réalité, -il ne pouvait supporter que, dans la première heure d'un règne si -fiévreusement attendu, quelqu'un, si grand fût-il, osât lui résister... -La colère emporta cet Empereur d'un jour, jusqu'à la pire démence... -Il se dit qu'après tout sa mère n'était qu'une princesse de la maison -dont il devenait le chef, la colonelle d'un de ses régiments, sa -sujette!... «Eh bien, ordonna-t-il, violet de fureur, vous garderez -les arrêts, madame... les arrêts forcés... jusqu'à ce que vous m'ayez -obéi... Oui... oui... je vous mets aux arrêts... aux arrêts forcés.» -En arrivant, deux heures après, à Potsdam, Bismarck trouve le palais -environné d'escadrons de cavalerie en armes. L'Empereur lui apprend -comment il vient de répondre à la désobéissance de sa mère... Il est -encore très exalté, trouve son idée admirable: «Et qu'elle ne compte -pas sur un mouvement de pitié, sur un attendrissement... non... -non... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi... vous entendez, monsieur -le chancelier?... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi!» Le chancelier -reconnaissait qu'il eût pris peur, s'il n'avait appliqué toute son -énergie à trouver, dans l'instant, des arguments assez forts--et -pourtant respectueux--pour empêcher que durât, une minute de plus, -cette bouffonnerie macabre, capable de peser sur tout le règne qui -commençait. À distance, ce qui l'étonnait encore le plus, c'est qu'il -eût pu s'empêcher d'éclater de rire, au nez de son souverain... -«Je crois bien, me disait Bismarck, que le jeune homme avait voulu -m'épater... Flanquer l'Impératrice... l'Impératrice douairière... -l'Impératrice, sa mère, aux arrêts, le jour même de la mort de -l'Empereur!... Ça, c'était colossal... kolossal!...» L'élève était -allé, comme il arrive, beaucoup trop loin. Il fallut recourir à un -silence déférent pour marquer qu'on n'approuvait pas, démontrer ensuite -qu'il y avait une façon de procéder plus rigoureuse et plus efficace... -Pourquoi ne pas couper plutôt les vivres à l'Impératrice?... suspendre -les apanages?... «Je connais Sa Majesté, disait Bismarck bonhomme... -Elle a de l'orgueil... Les arrêts forcés, elle peut s'y entêter... -les accepter comme une sorte de martyre... Mais l'argent, Sire... -l'argent?... Qui donc résiste à l'argent?» Il fit valoir aussi, avec -beaucoup de tact, les représentations probables de l'Angleterre: -«Est-ce bien le moment, Sire?»... L'Empereur, qui avait fini par -s'apaiser, goûta le conseil... Les arrêts de l'Impératrice furent -levés... Les officiers remmenèrent leurs cavaliers au quartier... Et -Guillaume ne fut plus qu'aux détails des obsèques et du deuil, qu'il -voulait fastueux!... - ---Mais la fin de l'histoire? demandai-je. - ---La lutte entre l'Impératrice et son fils dura plusieurs mois... Il en -fallut au moins six... - -Von B... se souleva, pour éviter le soleil qui venait de pénétrer -violemment dans le hall. - ---Il en fallut au moins six... répéta-t-il... pour que l'Empereur -obtint son manuscrit et l'Impératrice son argent... Ah! c'était une -gaillarde!... - -Je le vis taper du pied: - ---Ne voilà-t-il pas, fit-il encore, un début digne de cet Empereur qui, -désespérant d'atteindre jamais à la gloire d'avoir fait un Bismarck, -discerna que la gloire d'oser le renvoyer était la seuls qu'on pût -mettre en balance! - -Il ajouta: - ---Que risquait-il, après tout?... L'Allemagne était faite. - -Et tout à coup: - ---Dites-moi, mon cher?... Si nous prenions notre café au lait... avec -du miel... avec du miel...? Ils ont, ici, un miel de Westphalie!... - - - - -L'école de Düsseldorf. - - -Je dois des excuses à Düsseldorf. - -C'est une très belle ville. Elle n'offre aucun pittoresque aux amateurs -de vieilles ruines, de vieilles églises gothiques, de vieilles rues -enchevêtrées et puantes... Elle n'a que de la richesse et du luxe. Mais -elle en a beaucoup; elle en a même trop. Par exemple, l'arrangement de -ses parcs, de ses balcons, la grâce de ses jardins où les verdures, les -fleurs et les bassins se combinent en décors merveilleux, vous font -vite oublier le modern-style des magasins et des maisons. Et le Rhin -y est magnifiquement impressionnant. Dans les quartiers commerçants, -les étalages sont d'une rare somptuosité. Étoffes, fourrures, bijoux -argenteries, victuailles, parées comme les victimes des sacrifices -antiques, vous arrêtent à chaque pas. C'est la ville des grands -couturiers, des grandes modistes, des grands tailleurs. - -Au centre de ce pays du fer, qui sait si bien cacher, sous les fleurs, -le noir et tragique effort du travail, on se sent vraiment en pleine -richesse allemande, en pleine vie plantureuse allemande. Le faste -en apparaît parfois fatigant, d'une sensualité un peu bien lourde. -Mais j'ai souvent trouvé à l'empressement démonstratif, à la rondeur -accueillante de ces manieurs de millions et de canons, une sorte de -charme à la fois effarant et persuasif, et leur vulgarité n'a rien -d'antipathique ni de banal. On les sent d'ailleurs terribles. J'ai -rencontré là plus d'un Isidore Lechat. - -Von B..., très lié avec la plupart des gros industriels de la région, -m'a introduit dans quelques intérieurs de la ville et de la campagne. -La décoration en est d'un goût déplorable. Elle coûte très cher; -voilà, en plus de ce goût, tout ce que l'on en peut dire. Du reste, -personne ne lui demande autre chose. Plus un objet coûte cher, plus il -révèle bruyamment qu'il coûte cher, et plus ils sont fiers de lui... -Américains en cela; américains aussi dans leur façon de s'habiller et -de se raser la face... Von B... affirme qu'en affaires ils sont encore -plus hardis que les Américains, et d'une gaieté aussi imprévue. Il me -raconte que, l'année dernière, il avait mené un Français de ses amis -aux usines de M. Ehrardht, le célèbre fondeur de canons de Düsseldorf, -le rival de Krupp... - ---Ah! ah! fit M. Ehrardht, en serrant la main du Français... Vous venez -voir mes pianos? - ---Comment... vos pianos? - ---Mais oui... Érard... Érard... votre Érard... Seulement, moi, c'est -une autre musique... Ah! ah! ah!... Passez donc! - -Il me raconte aussi cette anecdote: - -Von B... a un ami américain. Comme la plupart des Américains, celui-ci -est d'origine allemande. Il y a trois ans, cet ami vint à Paris... Il -s'en alla trouver H..., le grand tapissier... Il lui dit, sans autre -préambule: - ---Vous allez me construire un hôtel à Londres, très beau, tout ce qu'il -y a de plus beau. Quand, le 4 mai de l'année prochaine, j'arriverai à -Londres, je veux trouver tout prêt: meubles, tableaux, domestiques, -chevaux, voitures, automobiles... même mon dîner... Que je n'aie à -m'occuper de rien... pas même d'acheter des cure-dents... Vous avez -compris? - ---Oui... - ---Combien? - ---Mais, balbutia le tapissier abasourdi... je... je voudrai savoir ce -que vous aimez... ce que... - ---Je ne sais pas ce que j'aime... interrompit l'Américain... je n'a pas -le temps de le savoir... Si je le savais, je ne vous chargerais pas... -Dépêchons-nous... je suis pressé... Combien? - ---Dix millions... à peu près, risqua le grand tapissier qui avait -repris un peu, et même beaucoup d'assurance... - ---Pas à peu près... Exactement... Vite... Combien? - ---Dix millions, alors! - ---_All right..._ voici un chèque de quatre millions... Quand vous aurez -besoin du reste... vous câblerez! Le 4 mai, hein?... Soyez exact... Au -revoir! - -Et von B... me dit: - ---Ici, ils n'en sont pas encore là... mais ils y viennent... Je crois -d'ailleurs que, malgré les mœurs particulières à chaque pays, les -manies que donne l'argent sont partout les mêmes... Il y a une sorte -d'uniforme moral que portent tous les spéculateurs milliardaires. - - -**Le luxe extravagant de ces maisons m'étonna. Je garderai -longtemps, entre autres souvenirs le souvenir de certains plafonds -où toute l'École de Düsseldorf s'est réunie pou accumuler les plus -invraisemblables horreurs... Car il y a toujours une École de -Düsseldorf. C'est, autant que j'ai pu comprendre, une collectivité, une -espèce de syndicat de peintres, dont on ne connaît pas les noms, et qui -s'acharnent aux plus singuliers travaux, dans les hôtels de la ville -et les châteaux des environs... Si vous demandez: - ---De qui est ce tableau?... ce plafond?... cette grande fresque? - -On vous répondra invariablement: - ---C'est de l'École de Düsseldorf... - -Dans le cabinet d'un gros métallurgiste, j'ai vu un portrait de -Bismarck, en général, casqué, botté, immense, énorme, avec des reflets -mauves, des reflets jaunes, des reflets verts, roses, lilas, plaqués, -maçonnés sur la figure, la tunique, le casque et les bottes... Et -le vieux Bismarck arrivait ainsi à ressembler étonnamment à cette -jolie Madame Roger-Jourdain, dont Albert Besnard fit un portrait si -frissonnant... - -J'aurais bien voulu savoir de qui était ce Bismarck à reflets. - ---C'est de l'École de Düsseldorf... - -Je ne pus tirer rien de plus de mon gros métallurgiste. - -Pourquoi notre Académie des Beaux-Arts--ah! on ne peut jamais retrouver -le nom d'aucun de ses membres--ne se constituerait-elle pas franchement -en société anonyme d'exploitation artistique?...Cela faciliterait -beaucoup les transactions entre amateurs, et simplifierait la besogne -des pauvres critiques d'art... - -**L'Empereur ne vient plus jamais à Düsseldorf. Il n'y est pas -populaire, et chacun parle de lui assez librement. On ne lui pardonne -pas son ingratitude envers Bismarck, qui est vénéré, ici, où tout le -monde vous dit: - ---Bismarck, monsieur, mais c'est l'âme même de l'Allemagne! - - - - -Le théâtre repopulateur. - - -Nous sommes allés au théâtre. On y joue _Monna Vanna_, de Maurice -Mæterlinck. Vous savez le prodigieux triomphe, en Allemagne, de -cette belle tragédie. On n'en compte plus les représentations, et son -succès y dure toujours. Elle est interprétée avec soin, mais sans -verve. La mise en scène en est somptueuse, mais sans goût. Les couleurs -y hurlent; le clinquant des accessoires vous aveugle. Ce n'est pas de -la figuration, c'est de la fulguration. - -Nous avons eu beaucoup de peine à trouver des places. Salle bondée, -archicomble, comme on dit chez nous. Foule recueillie, plus que -recueillie, extatique, comme dans une chapelle de couvent, un chœur -de moines, la nuit du vendredi saint. Je n ai jamais vu une attention -aussi religieuse, de tels regards de prières, simultanément braqués sur -la scène, comme sur un tabernacle, au moment où resplendit le mystère -de l'Incarnation... Jamais, dans une salle, pleine à en éclater, je -n'ai entendu un si impressionnant silence. - -Von B... me dit, dans un entr'acte: - ---Vous assistez là, mon cher, à un des spectacles les plus curieux qui -puissent se voir en Allemagne... Et ce qui se passe ici, à Düsseldorf, -se passe, à cette même heure, dans plus de quarante villes, où l'on -joue, ce soir, _Monna Vanna_... Savez-vous ce qui fait, au fond, le -succès sans précédent de cette tragédie? Je vais vous le dire... C'est -tout ce qu'il y a de plus allemand... Au second acte, Monna Vanna entre -dans la tente de Prinzivalle «nue sous le manteau»... - -Il s'était tu. - ---Eh bien? dis-je. - ---Voilà!... «nue sous le manteau»... voilà tout!... Je ne prétend point -que mes compatriotes ne soient pas sensibles à la suprême beauté du -drame, à son admirable, son incomparable lyrisme... Non, certes.... -Quoi qu'on dise, l'Allemand aime la grandeur dans une œuvre de -l'imagination. Quoi qu'il dise lui-même, il est beaucoup plus attaché -qu'il ne croit au romantisme, et ce merveilleux romantisme, épuré -de ses scories anciennes, le ravit... De plus, il est passionné -de théâtre, de théâtre français, surtout. Oui, mais, ici... il y -a quelque chose de plus... Monna Vanna est «nue sous le manteau». -Veuillez bien noter ceci. Si, d'un geste hardi, tout à coup, elle -rejetait le manteau; si un accident de mise en scène--que le spectateur -n'attend pas, d ailleurs--la dévêtait, et qu'elle apparût, dans sa -nudité rayonnante, sur les fonds rouges de la tente, parmi les peaux -de bêtes du lit ... il serait fort offensé, protesterait, et son -exaltation tomberait aussitôt... Oui, mais Monna Vanna est «nue sous -le manteau»... Cela lui suffit... Et croyez bien que, pour notre bon -Allemand, «sous le manteau», Monna Vanna est infiniment plus nue que -«sans le manteau». Avez-vous remarqué cette hypertension des regards, -dilatés comme sou l'influence de la belladone, et si étrangement -immobiles?... Avez-vous remarqué, surtout que quelques hommes, pour -mieux isoler, pour mieux concentrer, pour mieux caresser, pour mieux -réaliser l'image, ont fermé les yeux?...Tout ce qu'il y a de passion -voilée, de désirs contenus et violents dans l'âme de l'Allemand, s'est -exalté à ce fait que Monna Vanna est «nue sous le manteau»... Volupté -permise, luxure tolérée qui décuple, comme dans un rêve, la puissance -de la vision intérieure!... Et vous allez voir, tout à l'heure, -une chose encore bien plus curieuse et qui ne s'est jamais vue, je -crois, en Allemagne... Aucun de ces spectateurs ne songera à souper, -après le théâtre. Ils en ont perdu le boire et le manger... Ils vont -rentrer chez eux, en hâte, le corps en feu, et, pleins de l'image de -Monna Vanna «nue sous le manteau», ils vont doter la patrie allemande -d'un petit Allemand, confectionné selon les meilleures recettes de -l'Anthotropogénie... Ah! mon cher, on ne peut ««avoir à quel point -une femme, qui, d'ailleurs, n'est pas du tout «nue sous le manteau», -peut augmenter, en un soir, la population d'un grand pays, comme -l'Allemagne... Les statisticiens nous le diront, peut-être, un jour... - -E il ajouta: - ---Je ne comprends pas du reste que, chez vous comme chez nous, il y -ait tant de solennels idiots pour vouloir proscrire du théâtre, du -livre, du tableau, les images voluptueuses... Même ce qu'ils appellent -la pornographie devait être respecté, entretenu, protégé, comme une -force, comme une vertu nationale, puisqu'elle facilite le rapprochement -des sexes... Mais les pires agents de dépopulation, ce sont tous ces -sénateurs Bérenger, protecteurs du triste et stérile onanisme... - ---Alors, dis-je, vous êtes, vous aussi, pour la repopulation? - ---Moi? fit von B... vivement. Mais, je m'en fous complètement, mon -cher... - - - - -Une soirée au music-hall. - - -Foule énorme à l'_Apollo-Theater_, où l'élément militaire domine. On ne -voit que des uniformes; on n'entend que des petits bruits de sabres. - -Sur la scène, c'est le défilé accoutumé des équilibristes à paillettes -et des jongleurs en habit noir, des acrobates japonais, familles -anglaises, chanteuses viennoises, danseuses espagnoles, tableaux -vivants, cinématographes, gommeuses françaises, qui promènent dans les -capitales de quoi satisfaire la moyenne des aspiration amoureuses et -artistiques de nos contemporains. - -Notre loge est voisine d'une grande loge, occupée par des officiers. - -Longs, minces, parfumés, un peu maquillés, sanglés dan leurs tuniques, -le cou étranglé par le carcan rouge, bleu ou jaune du collet, ils -ont des mines insolentes et efféminées. Leur façon de se dandiner -sur des hanches trop fortes rappelle beaucoup celle des jolis petits -professionnels qu'on voit rôder, sur nos boulevards, devant le -Grand-Hôtel et le Café de la Paix. Ils affectent de se désintéresser de -ce qui se passe sur la scène, de se montrer blasés sur toutes choses. -Ils ne boivent pas, ne fument pas, et promènent des gestes las, au bout -de leurs gants blancs... - -Un moment, ils nous regardent en ricochant, dévisagent nos femmes -avec une grossièreté tellement appuyée, que l'un de nous ne peut -s'empêcher de faire tout haut une observation brève, mais cinglante -comme une gifle. Cris, tapage, provocations... Le pauvre von B... est -obligé d'intervenir. Il le fait, d'ailleurs, avec une telle autorité -que ces messieurs se taisent et, peu après, quittent la salie, en se -trémoussant des fesses... - ---Voilà notre armée! dit von B... - ---Voilà le armées! rectifiai-je... - -Et je con ai à von B... une scène analogue, plus écœurante -peut-être, que nous eûmes, durant l'affaire Dreyfus, dans une salle de -l'Hôtel d'Angleterre, à Rouen, où une dizaine d'officiers français, -espoir de la patrie et orgueil des salons, ne craignirent pas -d'insulter, grossièrement, deux dames... - - - - -Souvenirs et rêveries dans Cologne. - - -De Cologne, je ne dirai rien, sinon que, pour y arriver, le voyage -fut extrêmement pénible. Partout, on réparait, on raccordait, on -élargissait les routes. Ce n'étaient que tas de terre et tas de -pierres, ornières et fondrières. Trois fois--humiliation!--je dus -recourir à la collaboration du cheval, pour sauver la 628-E8, -embourbée. L'entrée des villages, des bourgs, des petites villes était -presque constamment barrée. On nous obligeait à les contourner par des -chemins, à peine tracés dans des terrains humides, glaiseux, défoncés, -où c'est un miracle que la voiture ne soit pas restée. Dans les parties -refaites, le service de la vicinalité,--imagination satanique!--avait -disposé de gros pavés carrés, de place en place et de telle manière -que, pour les éviter et pour éviter le «panache» mortel, nous devions -exécuter de dangereux exercices, que je ne puis mieux comparer qu'à -la danse des poignards ou des œufs. Devant tous ces obstacles, -Brossette retrouvait son nationalisme, encore plus sectaire et bavard. -Il ne cessait de maugréer entre ses dents serrées: «Sale pays!» et tout -ce que cette exclamation appelait de commentaires imprécatoires. - -Le fait est que sa place au volant n'était pas une sinécure. Le -malheureux avait les poignets rompus, et suait à grosses gouttes. Mais -il trouvait tant et de si légitimes occasions d'injurier l'Allemagne -que sa haine n'en perdait pas une seule, et qu'il y retrempait son -courage et son adresse. - -Pour comble de malchance, von B..., qui, par amitié--ah! que le diable -emporte son amitié!--avait tenu à nous accompagner, eut une «panne -d'essence», la terrible, l'insoluble panne des Mercédès, ce qui nous -immobilisa deux longues heures, en pleine campagne, et pour rien: car, -après ces deux heures de travail, Brossette, appelé en consultation, -déclara qu'il fallait démonter toute la tuyauterie et, probablement, -toute la carrosserie... Que faire? Abandonner, sans secours, sur la -route, ce compagnon malgré nous? C'était bien tentant, mais, hélas! -impossible. On prit le parti de remorquer, à la corde, la Mercédès, -jusqu'à Cologne, d'où nous étions éloignés d'une vingtaine de -kilomètres. - - * * * * * - -C'est dans un état d'esprit voisin de la fureur que nous traversâmes -Bonn... Je regrette maintenant d'avoir été si injuste envers cette -ville. Je devais tout lui pardonner, même nos déceptions de touristes, -pour cette gloire à jamais émouvante, pour cette gloire immortelle -d'avoir vu naître Beethoven. Je n'y songeai pas un instant. Dois-je -dire que Bonn elle-même ne fit rien pour me le rappeler? Ce n'est pas -une raison--pas même une excuse--de n'avoir montré que du mépris pour -ces rues, dont je raillai la propreté glaciale, ces jardins qui, eux, -me rappelèrent les plus mauvais jours de l'histoire du Vésinet, et ses -mornes pelouses et ses ridicules jets d'eau; pour ces monuments, à qui -je reprochai aigrement de suer le pédantisme et l'ennui; pour cette -université surtout, qui, de tant de jeunes Allemands, ivres de bière et -couturés de cicatrices, fait tant de vieux docteurs chauves, tant de -vieux docteurs ès on-ne-sait-quoi! - -Honteux, dans sa voiture, que nous menions à la laisse, comme un petit -chien, von B..., lui non plus, ne songea pas à Beethoven. Et il ne -reconnut point sa jeunesse qui le saluait, au passage, sur le seuil des -brasseries, lui souriait, fraîche et toute blonde, penchée au balcon -des fenêtres en fleurs... Ah! pauvre «Vieil Heidelberg»! - - * * * * * - -Il était tard quand nous pénétrâmes enfin, lanternes allumées, dans -Cologne. Le soir, les détails se resserrent, se fondent dans la masse. -Des villes et des paysages, il ne reste plus que des silhouettes -monochromes. J'eus l'impression que j'arrivais à Pontoise, au -crépuscule. Le pont, le fleuve, les tours, les maisons en escalade, -tout y était. Mais la hâte, l'activité, le mouvement de la foule, -l'absence de magistrats promenant leurs familles, de bourgeois prenant -le frais à la bouche des caniveaux, de boutiquiers qui se caressent -le ventre, devant leurs boutiques, dissipèrent vite cette illusion -patriotique. - -Nous descendîmes de voiture, devant l'hôtel du Dôme qu'écrase, de son -ombre, la plus colossale, la plus colossalement laide cathédrale du -monde. - -Le dîner fut mauvais et parfaitement maussade. Nous eûmes un von B... -transformé, quinteux, querelleur, avec l'exclusivisme, les préjugés, -la suffisance agressive d'un bon Allemand, abonné à la _Gazette de la -Croix._ Il railla âprement le socialisme, défendit la cathédrale de -Cologne, «qui est la plus belle cathédrale du monde», les Mercédès, -«qui sont les meilleures automobiles du monde», l'Empereur Guillaume, -«qui est le plus génial Empereur du monde», le goût de Berlin, «qui est -le goût la plus admirable du monde», enfin, la vertu allemande, «qui -est la plus solide vertu du monde »... Et il revenait à la cathédrale, -avec une sorte d'hostilité comique, la bouche pleine de nourritures et -de bredouillements: - ---La plus belle..., vous entendez..., la plus belle du monde!... - -Moi, de mon côté, puérilement, je m'acharnais: - ---La plus laide... la plus laide... la plus laide du monde! - -Je ne voulus même pas excepter celle de Prague, qui, au moins, -proclamai-je avec un pompeux lyrisme, «a cette beauté de dresser sa -masse énorme sur les hauteurs du Radchin, et de se refléter, le soir, -avec les palais qui l'entourent, dans les eaux embrasées de la Moldau». - ---La Moldau! criait von B... en haussant les épaules... la Moldau n'est -belle qu'à Dresde, n'est belle que quand elle est allemande, et qu'elle -s'appelle l'Elbe... Et le Rhin?... Ah! ah!... Le Rhin?... Vous n'en -parlez pas, du Rhin? - -Je sentis s'engouffrer, en moi, comme un grand vent, l'âme de M. -Déroulède. - ---Le Rhin? déclama l'âme de M. Déroulède... Mais, mon pauvre von B..., -il a tenu dans notre verre! - -Jusqu'au doux Gerald qui, avec une persistance d'ivrogne, revendiquait -la suprématie de Westminster et de la Tamise sur toutes les cathédrales -et tous les fleuves du monde! - -Si bien que nous allâmes nous coucher, mécontents les uns des autres, -furieux les uns contre les autres, et contre nous-mêmes... - -O Gœthe! si tu nous avais entendus!... Et toi, Heine quelles -figures de grimaces ta forte et délicieuse ironie eût ajouté à cette -collection hilarante de marionnettes, qu'est ton _École de Souabe!_ - - * * * * * - -Je dormis fort mal, énervé, cauchemardé par le voisinage de cette -cathédrale, sur laquelle--c'est ce qui m'irrite le plus en elle--le -temps, qui use tout, s'use sans parvenir à en user qu'à peine la -pierre dure. Ni la pluie, ni le soleil, ni le gel, ni le vent qui -apporte les poussières corrosives, ne peuvent en adoucir les angles -coupants et les lignes sèches, en modeler les découpures plates et les -pleins affreusement rigides. Dans mon sommeil, son poids m'étouffait, -m'écrasait; et, du parvis jusqu'à la pointe de ses flèches, mille -formes tranchantes, mille figures, aux profils d'inquisiteurs, se -détachaient, entraient en moi, comme autant d'instruments de torture... -Je me réveillais, en sursaut, tout haletant, les tempes glacées. - -Le lendemain matin, je ne me sentis nullement disposé à revoir Cologne, -ses églises, ses ponts, ses musées, et meme son jardin zoologique, où, -pourtant, je me souvenais d'avoir passé d'amusantes journées, parmi des -bêtes splendides, et d'avoir interviewé un énorme oiseau, de la tribu -des longirostres, qui ressemblait étonnamment à M. Maurice Barrès, en -habit d'académicien... De tout cela, j'étais las, jusqu'au dégoût. - -En voyage, il y a des moments où les plus magnifiques musées ne vous -disent plus rien; des moments où l'on ne ferait point un pas pour -découvrir le plus émouvant chef-d'œuvre. L'art vous fatigue, vous -énerve, comme les caresses d'une femme, après l'amour. Au sortir -d'un musée, où je viens de me gorger d'art, comme au sortir d'un -lit, où j'ai cru épuiser toutes les joies--toutes les joies?--de la -possession, je n'éprouve plus qu'un besoin, mais un besoin impérieux: -marcher, marcher, et fumer, fumer des cigarettes, afin de mettre de la -distance et un nuage entre ces mêmes décevantes illusions et moi. - -Jamais non plus, autant que ce matin-là, je ne détestai cette manie -traditionnelle qui nous pousse, à peine arrivés dans une ville, à nous -précipiter dans ses musées, c'est-à-dire à nous inquiéter des morts, -avant de nous mêler aux vivants. Et je me disais, en marchant, je me -disais et me redisais tout haut, comme pour mieux m'affermir dans mes -résolutions: - ---Non... non... je n'irai pas au musée... Je n'irai pas... - -Absolument comme un enfant, qui se dit: - ---Non... je n'irai pas à l'école aujourd'hui... Non... non... je n'irai -pas... - -Je le connaissais, d'ailleurs, ce musée... L'idée de passer et de -repasser devant les de Bruynn le Vieux, les maître Guillaume, les -Grunewald, et le maître Inconnu, ne me tentait point. Même, la _Vierge -à la fleur de haricot_, et le maître de _La Passion de Lyversberg_, et -le maître de _La Glorification de la Vierge_, et le maître de _L'auteur -de Saint Barthélemy_, et le maître des _Demi-Figures_... et tous les -autres maîtres du Tombeau, de la Couronne d'épines, de la Lance, des -Clous, de l'Éponge, du Roseau, des Olives du Calvaire, ne m'attiraient -pas davantage. Non que je n'aimasse plus ces peintres ingénus de la -vieille École de Cologne. Je les aimais toujours, mais je ne les aimais -pas à ce moment de vague à l'âme, où je n'aimais rien. Ou plutôt je ne -m'aimais plus en eux. Ils m'étaient vraiment aussi indifférents que -les maîtres modernes, le maître de la _Femme au tub_, le maître de -_La Passion et la Mort de M. Félix Faure_, le maître de _L'immaculée -Conception de la vierge Otero._ J'aimais mieux les débardeurs des -quais du Rhin et les paysans qui amenaient, au marché de la ville, des -troupeaux de cochons et des charretées de choux. - - * * * * * - -Je flânai sur les quais et dans les rues, sans but précis, essayant -de m'intéresser au mouvement de la vie, dans cette cité opulente et -active, où le catholicisme, plus agressif que celui des Flandres, -m'obséda de ses tours, de ses flèches, de ses croix, de ses cloches, -non moins que de ses moines, qu'on rencontre partout, traînant leurs -robes brunes, leurs sandales, sur les pavés, et quêtant aux portes... -Et puis, je m'arrêtai devant une belle boutique de libraire. Parmi -beaucoup de livres français qui y étaient étalés, au milieu de ces -auteurs inconnus en France, qui représentent la littérature française -à l'étranger, par des couvertures illustrées, dont la hideur m'est -intolérable, je remarquai la _Correspondance de Balzac_, en son édition -in-8. Je l'achetai et rentrai à l'hôtel. Et, tout de suite, je sentis -que j'avais gagné quelque chose à ma promenade. Désormais, j'avais -de quoi alimenter mon esprit, durant cette journée, que je prévoyais -ennuyeuse et sans joies: j'avais Balzac, dont le nom seul, à cette -devanture de libraire, avait fait s'évanouir brusquement la cathédrale -de Cologne, l'Allemagne, l'illusion des musées, et mes fantasmes. Comme -je me hâtais, la pluie se mit à tomber, lente et fine, achevant de -donner à la ville un aspect de mélancolie funèbre. - -L'après-midi, je laissai mes compagnons sortir, et je m'enfermai, dans -ma chambre, avec Balzac. - -La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un -universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation, -l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. Pensées, -passions grondaient en lui comme des laves en bouillonnement, dans -un volcan. Il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre, -des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours -de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, du -bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, la -maladie. - -Après avoir recréé le monde, Balzac ne s'est pas reposé le septième -jour. - - - - -Avec Balzac. - - -J'adore Balzac. Non seulement j'adore l'épique créateur de _La Comédie -humaine_, mais j'adore l'homme extraordinaire qu'il fut, le prodige -d'humanité qu'il a été. - -Sa vie--du moins par ce que l'on en connaît--ressemble à son œuvre. -On peut même dire qu'elle la dépasse. Elle est énorme, tumultueuse, -bouillonnante. C'est un torrent qui a roulé de tout. Malheureusement, -on la connaît peu... Bien des années de cette vie nous échappent, -sûrement les plus intéressantes, puisque ce furent celles que Balzac -se plut à dissimuler le mieux. Ainsi, nous lui connaissons quelques -liaisons qui furent célèbres... Mais les autres?... Mais toutes les -autres?... Car ce fut un grand conquérant d'âmes. - -Il était courtaud, boulot, bedonnant, très laid; l'allure épaisse d'un -chantre d'église. La première impression en était désagréable. Mme -Hanska a dit que, lorsqu'elle le vit, pour la première fois, elle eut -honte de son enthousiasme et ne pensa qu'à fuir... Quoi! c'était là cet -homme sublime, ce héros? - -Comme tous ceux qui écrivent beaucoup, Balzac parlait peu... Mais, dès -qu'il parlait, le charme opérait. Il y avait, dans sa parole, une telle -autorité, une telle séduction, qu'on oubliait très vite ses disgrâces -physiques. L'esprit rayonnait des yeux et donnait au visage de la -beauté. Il avait conscience de sa force fascinatrice, comme il avait -conscience de son génie. C'était, d'ailleurs, la même chose... Balzac -créait de l'amour, comme il créait un livre. Pas plus que les idées, -les femmes ne pouvaient lui résister. Pourtant, j'ai sur lui ce détail -intime et un peu ridicule, que la nature l'avait parcimonieusement armé -pour l'amour. Il est d'autant plus beau que, n'ayant pas--ou si peu--de -quoi satisfaire les femmes, il lui ait été donné, plus qu'à aucun -autre, la vertu délicate et rare de les exalter. - -Quelqu'un, qui a souvent rencontré Balzac, me disait: «Quand on parlait -femmes, il se gonflait d'orgueil et faisait la roue, comme un dindon... -Mais il ne racontait jamais rien.» Malgré son infatuation, parfois -comique, Balzac était infiniment discret. Il poussa la discrétion sur -sa vie sentimentale jusqu'au mensonge, jusqu'au mystère, jusqu'aux -complications un peu naïves du mélodrame. Il se vantait d'être chaste, -pour mieux dérober ses vices et ses bonnes fortunes. Afin qu'on n'en -retrouvât plus les traces, il effaçait les pas derrière lui. Cette -discrétion, si rare chez un homme de lettres,--mais Balzac n'était -point un homme de lettres, et, si belle qu'elle soit, son œuvre -est, peut-être, ce qui nous intéresse le moins en lui,--nous irrite -beaucoup, parce qu'elle nous le cache davantage. Lui, dont la gloire -européenne avait popularisé les traits, partout, il eut le pouvoir de -se rendre, quand il le voulait, invisible. Il déroutait les curiosités, -dépistait les espionnages, se servant de ses amis, sans qu'ils se -doutassent du rôle qu'il leur faisait jouer. Il avait le génie de la -police, comme il avait le génie de l'amour, comme il avait le génie -de tout. Un jour, il partait, ou, plus exactement, il disparaissait -de Paris. Et on ne savait plus absolument rien de lui. Où était-il? -S'enfermait-il pour travailler? Avait-il entrepris un voyage d'enquête -pour ses livres? Poursuivait-il une intrigue amoureuse?... Une -affaire?... Plutôt une intrigue, car ses voyages d'enquête et ses -déplacements d'affaires étaient moins mystérieux. Il en parlait. On -les connaît presque tous, entre autres ce fameux voyage en Sardaigne, -d'où il rapporta ces pyrites, à propos desquelles il rêva une fortune -de milliardaire. Son absence durait un an, deux ans. Et puis, un beau -soir, sans que personne de son entourage fût prévenu, il reparaissait -soudainement. On le revoyait à l'Opéra, avec son habit bleu, sa -canne dont il disait--le dindon--que la pomme avait été ciselée dans -l'or fondu des bracelets de ses amies... Il semblait reprendre une -conversation interrompue la veille, était au courant des moindres -potins de salon ou de journal, de tout ce qui s'était passé, quand il -n'était pas là... De son absence pas un mot. Il affectait de ne rien -comprendre aux allusions, d'ailleurs discrètes, qu'on y faisait. - -On a prétendu qu'il y avait peu de sincérité et beaucoup de mise en -scène, en tout cela; qu'il aimait à jouer cette comédie pour les autres -et pour lui-même; qu'il en tirait une sorte de mystère, par conséquent, -de l'importance. Peut-être bien. Ce qui est certain, c'est qu'il y eut -aussi des drames. - - * * * * * - -De tout ce qui a été écrit sur cet homme extraordinaire, nous n'avons -pour ainsi dire qu'une quantité énorme de travaux bibliographiques, et -des jugements littéraires,--ce n'est pas ce que je recherche,--mais -nous n'avons rien qui soit réellement une biographie. - -On ne peut donner comme tels les livres de Gautier et de Gozlan, qui -racontent ce qu'ils virent, ne virent sûrement pas grand'chose: de -l'extériorité, des gestes superficiels, des manies, avec quoi ils -composèrent des anecdotes qui nous amusent et ne nous apprennent -rien. Gautier et Gozlan n'étaient pas des amis de Balzac, qui n'avait -pas d'amis. Laurent Jan non plus, qui fut pourtant celui que le -maître préféra. C'étaient de jeunes séides, des admirateurs fervents, -mais intimidés, que le grand homme intéressa un peu, dit-on, à ses -œuvres, pas du tout à son existence, et à qui le respect eût fermé -les yeux et clos la bouche, s'ils avaient vu quelque chose d'anormal et -d'énorme, en leur dieu. - -Mme Surville n'a laissé sur son frère que quelques pages magnifiantes, -une apologie froide, banale, où nous n'avons pas une seule note à -prendre, pas un seul document à retenir. Elle avait reçu, pourtant, -bien des confidences. Quand il en avait trop gros sur le cœur, à -de certains moments trop heureux ou trop tragiques de sa vie, comme -cette première entrevue, à Neufchâtel, avec Mme Hanska, ou bien cette -naissance et cette mort mystérieuses de son dernier enfant, Balzac, en -dépit de sa force de renfermement, éprouvait le besoin de s'épancher... -Mais en qui? Sa mère? elle lui était fort à charge, ne l'obsédait -que de questions d'argent. Sa sœur? malgré l'hypocrite tendresse -de ses dédicaces, il ne l'aimait pas, et elle, non plus, au fond, ne -l'aimait pas... Mais il était sûr d'elle; sûr qu'elle saurait garder -un secret, ne fût-ce que pour l'honneur de la famille... Et puis, il -n'avait qu'elle... Et puis, habitude d'enfance, sans doute... C'était -une petite âme bourgeoise, très honnête, peu sensible, qui faisait -ce qu'elle pouvait. Mais elle ne pouvait rien comprendre à une telle -âme, si distante de la sienne; elle ne pouvait rien comprendre à ce -génie, dont les hardiesses visionnaires, l'immoralité l'épouvantaient. -Du reste, Balzac ne lui demanda pas de comprendre, de partager ses -chagrins ou ses bonheurs, pas plus qu'on ne demande au vase de savoir -pourquoi on le remplit de poisons ou de parfums. - -Mme Surville sut ainsi beaucoup de choses, en gémit, en souffrit, et se -tut. - - * * * * * - -Un seul homme pouvait, devait écrire une vie de Balzac: M. de -Spoelberch de Lovenjoul[1]. - -Tout ce qui existe de documents, sa piété fureteuse, sa curiosité -passionnée l'ont rassemblé. Il a des trésors. Il les garde. Et cette -vie prodigieuse, unique, dont lui seul connaît ce qui en demeure -d'attestations certaines et d'authentiques témoignages, il ne l'a -pas écrite; il ne l'écrira pas. De temps en temps, il en détache de -menus fragments, il en agite de pauvres petites images, comme pour -mieux aguicher notre curiosité, avec l'intention, peut-être ironique, -de ne la satisfaire jamais. Allusions, réticences, commencements, -inachèvements qui nous agacent, et, après nous avoir surexcités au plus -haut point, nous laissent encore plus ignorants, plus cruellement déçus. - -Jeu dangereux. L'imagination rôde autour des grands hommes, ardente, -féroce, carnassière. Elle ne se contente pas des bavardages, maigres -ou qu'on jette à sa faim. Elle s'acharne à vouloir déterrer le gros -morceau. Et, un jour, elle «le mangera», mais à sa façon. Un jour -(pour ne pas continuer des métaphores désobligeantes envers une aussi -noble faculté), elle inventera--c'est son métier--elle inventera des -légendes, mille fois plus préjudiciables que la réalité, à la gloire -qu'on aura voulu préserver du mépris des sots, par le silence ou par le -mensonge. - -[Footnote 1: Écrit en mars 1906.] - -Peut-être que M. de Spoelberch de Lovenjoul, qui est un homme -honorable, une nature modeste, un écrivain de peu de force, ne se juge -pas de taille à écrire une vie de Balzac. Je voudrais le rassurer. -Personne n'attend de lui une œuvre d'art. On ne lui demande que des -documents utiles à l'histoire de la littérature, ce qui est peu de -chose, utiles à l'histoire de l'humanité, ce qui est tout. D'autres -feront le reste. - -Mais non. Je crois plutôt que M. de Spoelberch de Lovenjoul a, comme -tout le monde, presque tout le monde, le déplorable préjugé du grand -homme. Le grand homme doit être un _personnage sympathique_, comme -au théâtre. Le grand homme n'est véritablement un grand homme qu'à -la condition qu'on fasse le silence sur ses faiblesses, et qu'on le -diminue de tout ce qu'il eut d'humain. Ainsi de Verlaine, qu'on nous -présente aujourd'hui comme une sorte de brave bourgeois, régulier, -comme un de ces excellents radicaux socialistes, ennemis de la -bohème, qui paient bien leurs contributions et font l'ornement de la -respectabilité française. Pour qu'un grand homme entre, par la bonne -porte, dans la postérité, il faut le parer de vertus bien décentes et -bien basses, et de ces héroïsmes grossiers qui enchantent la foule. Il -lui faut, comme au chrétien qui veut entrer dans le Paradis, toutes les -comédies sacramentelles de l'Extrême-Onction, et l'absolution, par la -crapule, de ses péchés. - -Or, c'est par ses péchés qu'un grand homme nous passionne le plus. -C'est par ses faiblesses, ses ridicules, ses hontes, ses crimes, et -tout ce qu'ils supposent de luttes douloureuses, que Rousseau nous -émeut aux larmes, et que nous le vénérons, que nous le chérissons, de -tous les respects, de toutes les tendresses qui sont dans l'humanité. - - * * * * * - -Nous ne devons point soumettre Balzac aux règles d'une anthropométrie -vulgaire. L'enfermer dans l'étroite cellule des morales courantes et -des respects sociaux, c'est ne rien comprendre à un tel homme, c'est -nier, contre toute évidence, le prodige, l'exception qu'il fut. Nous -devons l'accepter, l'aimer, l'honorer tel qu'il fut. - -Tout fut énorme en lui, ses vertus et ses vices. Il a tout senti, -tout désiré, tout réalisé de ce qui est humain. Il fut Bianchon, -Vandenesse, Louis Lambert; il fut aussi Rubempré; il fut même Vautrin. -Il ne faut pas s'indigner, pas s'étonner surtout, si ses curiosités, -disons, passionnelles, s'affranchissant parfois, comme la nature -elle-même, de ce qu'on appelle les lois de la nature,--laquelle n'a -pas de lois,--s'en allèrent chercher des voluptés ou des dégoûts,--des -sensations,--dont nous retrouvons, çà et là, dans ses livres, des -traces discrètes mais certaines, et que nous pourrions, paraît-il, -retrouver, mieux expliquées, dans une correspondance tombée aux mains -de M. de Spoelberch de Lovenjoul. Michel-Ange, Shakespeare, Gœthe, -des rois, des empereurs, des papes, des cardinaux, des académiciens, -des frères ignorantes, diraient-ils que c'est là une exception? -Nous coudoyons, dans la vie de tous les jours, des gens, dont nous -connaissons «les fureurs secrètes», et à qui, selon leur rang social, -nous ne témoignons pas moins d'estime, d'amitié, de respect. Oscar -Wilde n'inspire plus de colère, même aux sectaires de la vertu. Tous -n'ont plus, pour lui et pour son martyre, que de la pitié douloureuse. - -La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un -universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation, -l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. La -pensée, les passions grondaient en lui, comme des laves en activité, -dans un volcan. Avec une aisance qui confond,--une aisance, une force -d'élément,--il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre, -des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours -de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, -du bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, -la maladie. Balzac écrit: «Le docteur Dubois frémissait de ma vie.» -Et, au milieu de tout cela, on ne constate pour ainsi dire pas un -affaissement, un découragement, un doute, un arrêt. Il va toujours plus -ardent, plus précis à mesure qu'il va. L'esprit infatigable soutient le -corps surmené; il le relève, défaillant. Loin d'être accablé, écrasé -par les besognes du présent, aux courtes heures du repos, il conçoit -avec une lucidité merveilleuse les besognes de l'avenir. Balzac ne -s'est pas reposé le septième jour. Quel exemple, pour nos chétives -neurasthénies! - -Et il n'a vécu que cinquante et un ans!... Et non seulement, il a -accompli une œuvre prodigieuse, mais il en a rêvé, mais il en -a préparé une plus prodigieuse encore. Il a laissé des projets, -parfaitement débrouillés, de livres, de pièces, d'affaires, que trois -cents ans de vies humaines ne suffiraient pas à réaliser. Quand on -lit ces émouvantes, ces stupéfiantes _Lettres à l'Étrangère_, quand -on se penche au bord de ce gouffre, quand on regarde, quand on entend -bouillonner, au fond, l'existence surhumaine de cet homme, on est pris -de vertige. Et l'on ne s'étonne plus que son cerveau ait pesé si -lourd, et qu'il soit mort d'une hypertrophie du cœur. - - * * * * * - -L'Académie n'a pas voulu de Balzac. - -M. Dupin disait à Victor Hugo: - ---Comment? Balzac, d'emblée, à l'Académie? Vous n'avez pas réfléchi... -Est-ce que cela se peut?... Mais c'est que vous ne pensez pas à une -chose: il le mérite. - -Il le méritait; et aux yeux de MM. de Barante, Salvandy, Vitet, -de Noailles, de Ségur, Saint-Aulaire, Lebrun, Patin, Pongerville, -Villemain, Tissot, Scribe, Viennet, etc., c'était, en effet, -impardonnable. - -Mais le méritait-il vraiment? Comment, en quelque sorte, légitimer une -telle œuvre, si subversive, si dissolvante, si immorale? Comment -couvrir, de ce respectable habit vert, un homme qui, monarchiste, -catholique, mais emporté par la puissance de la vérité au delà de ses -propres convictions, bouleversait si audacieusement l'organisation -politique, économique, administrative de notre pays, étalait toutes les -plaies sociales, mettait à nu tous les mensonges, toutes les violences, -toutes les corruptions des classes dirigeantes, et, plus que n'importe -quel révolutionnaire, déchaînait dans les âmes «les horreurs de la -révolution»? Est-ce que cela se pouvait? - -Et puis encore, Balzac avait mauvaise réputation. Il n'administrait pas -son nom et son œuvre en bon père de famille. Ce n'était même pas -un bohème,--et l'on sait qu'un bohème est innacadémisable,--c'était -quelque chose de bien pis. - -L'Académie admet qu'on soit ivrogne, débauché, voleur, parricide, -athée, et même qu'on ait du génie, pourvu que l'on soit très duc, -très cardinal, ou très riche, pourvu aussi que cela ne se sache pas, -ou qu'elle soit seule à le savoir. Indulgente au mal qu'on ignore, -elle est impitoyable au malheur qui se sait. Elle ne pouvait ignorer -que Balzac fût affreusement gêné dans ses affaires. Il avait eu des -entreprises désastreuses, avait failli sombrer dans une faillite -retentissante. Il avait des dettes, des dettes vilaines, qu'il se tuait -à payer et dont, en fin de compte, il est mort. Comme un sanglier, -au milieu des chiens, il fonçait sur toute une meute de créanciers, -avides et bruyants. Cela manquait par trop d'élégance. Aucun respect -de la propriété, d'ailleurs. Généreux et fastueux, comme tous ceux -qui n'ont rien, l'argent ne lui tenait point aux doigts, l'argent des -autres. Il achetait des bijoux, des vieux meubles historiques, des -terrains, des maisons de ville, des maisons de campagne, s'offrait, -au mois de janvier, des paniers de fraises, des corbeilles de pêches, -qu'il dévorait, dit un chroniqueur du temps, avec une «gourmandise -pantagruélique». Il paraît que «le jus lui en coulait partout». Est-ce -que M. Viennet, poète obscur, vénérable et facétieux, se livrait à de -telles débauches, lui?... Il mangeait à son dessert des figues sèches, -comme tout le monde... - ---Qu'il paie d'abord... qu'il vive petitement... nous verrons ensuite, -disait M. Viennet. - -Balzac n'a pas payé... Il n'a payé qu'en chefs-d'œuvre: monnaie qui -n'a pas cours à l'Académie. - - * * * * * - -Ses affaires? On s'en est beaucoup moqué; on s'en moque encore. De -la naïveté, peut-être; de l'indélicatesse, qui sait? En tout cas, de -l'ignorance et de la féerie. C'est le point faible, la fêlure, dans -cette organisation si robuste. D'ailleurs, comment attendre quelque -chose de sérieux de quelqu'un qui fait des romans? - -M. de Rothschild, qu'il voyait fréquemment, et dont nous est resté, -dans son Nucingen, un si surprenant et inoubliable portrait, s'en -amusait comme d'une bonne farce. Les plus indulgents, ses admirateurs -mêmes, plaidaient que Balzac était un grand constructeur de chimères; -pour parler plus prosaïquement, un fou. D'autres commentaient cette -image par ce mot: un faiseur. - -Les gens de finances sont en général fort bornés, et orgueilleux avec -médiocrité. Ils manquent de culture, d'imagination, de générosité -d'esprit, dans un métier où il en faut beaucoup. Ils n'ont que de la -routine dans une aventure où il n'en faut pas du tout. Concevoir une -affaire, c'est concevoir un poème. L'homme d'affaires, qui n'est pas, -en même temps, un idéaliste, un poète, ce n'est rien... rien qu'un -escroc, la plupart du temps. - -Balzac était poète. Il avait la passion des belles et grandes -ordonnances; il ne suivait pas les idées, il les devançait. De même -qu'il lui suffisait d'un mot, pour reconstituer, dans sa vérité -logique, tout un être humain, de même il lui suffisait d'un fait, -quelquefois,, d'un menu fait, pour découvrir et créer d'un coup le -drame d'une affaire. Il la concevait, la débrouillait, la bâtissait, -avec la même imagination puissante, la même faculté de divination, la -même netteté carrée que ses livres. Il eût étonné et fait réfléchir des -hommes moins prévenus, moins bassement théoriques que des financiers, -par l'abondance, la justesse de ses renseignements techniques, la -connaissance et souvent la prescience de la valeur géologique, -économique, des divers pays de l'Europe. Chimériques, sans doute, -étaient ses affaires, en cela, surtout, qu'elles venaient toujours -trop tôt. Quand on veut de la gloire immédiate ou de l'argent, il -faut toujours venir après... après quelqu'un. Le génie sème et passe. -L'habileté reste, attend et récolte. Balzac a semé. Souvent sa semence -fut bonne. Beaucoup, parmi ses affaires dont on riait, d'autres, plus -tard, les ont réalisées. Épilogue connu. - - -**Cette œuvre, qui est une œuvre d'âpre psychologie et, en -dépit de son culte pour l'argent, une œuvre de critique sociale -pessimiste, est, en meme temps, une œuvre de divination universelle. -Solidement établie sur le contemporain, elle engage et prédit -l'avenir. Balzac est aussi à l'aise dans demain que dans aujourd'hui. -Ses conceptions financières feraient honneur à un économiste -révolutionnaire. Il entrevoit des directions nouvelles au mouvement -des fonds d'État, des solutions hardies aux problèmes agraires. Il -rédige des dispositifs pratiques, ingénieux, sur des sociétés de -secours mutuels, comme par exemple, la Société des Gens de lettres, -qui est sortie de son cerveau. (Elle semble, d'ailleurs, l'avoir bien -oublié, car elle refusa, du génie d'Auguste Rodin, son effigie, comme -l'Académie avait refusé, du génie de Victor Hugo, sa personne.) Il -rêve et prépare toute une révolution de la librairie, par la création -du livre à bon marché. Son sens de la vie, de l'orientation de la -vie, lui fait découvrir, avant tout le monde, la valeur spéculative -des terrains, dans certains quartiers de Paris, alors déserts, et -maintenant devenus le centre de l'activité et de la richesse. Il se -réjouit d'avoir acheté un bout de terrain à Sèvres. Plus de quinze -ans avant l'établissement des chemins de fer en France, il écrit: -«Nous aurons, un jour, un chemin de fer entre Paris et Brest. Et -l'on construira une gare, tout près de ma maison. Faites comme moi, -achetez... achetez!...» Sa maison, c'étaient les Jardies. La gare -y est. Mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que, plus tard, aux -Jardies, M. Rouvier, M. Étienne, M. Thompson, M. Joseph Reinach, -célébreraient un culte, et que ce culte ne serait pas celui de Balzac, -mais celui de Gambetta. - - -**Des moralistes ont voulu prouver que Balzac avait inventé, de toutes -pièces, des mœurs, des compartiments, sociaux, tout un monde -artificiel,--le monde de Balzac, comme on l'appela, pour l'opposer -au monde de la réalité,--que, toute une catégorie d'ambitieux, -d'aigrefins, d'aventuriers séduits par les vices brillants, l'amoralité -triomphante de son œuvre, s'étaient en quelque sorte, moulé l'âme -sur celle de ses imaginaires héros. C'est une sottise. Il ne les avait -pas inventés, il les avait prévus, comme il avait prévu aussi Wagner et -le wagnérisme, comme il avait, malgré ses notions confuses de l'art, -entrevu ces hauteurs où resplendit, aujourd'hui, le nom d'Auguste Rodin. - -On m'a conté qu'un jour, causant avec des amis, Balzac imaginait, en -riant,--riait-il autant qu'on veut bien le croire?--un moyen sûr, -rapide, de gagner beaucoup d'argent, assez d'argent pour fonder un -grand journal, un journal d'influence et d'intérêts, tel qu'il en avait -eu souvent la hantise. - ---Rien de plus simple, expliquait-il, et à la portée de toutes les -intelligences. Il s'agirait de faire paraître une petite feuille -hebdomadaire, qu'on appellerait _Le Journal des Médecins._ Cette -feuille ne contiendrait rien d'autre que la liste des morts de la -semaine, avec le nom du médecin en regard de chaque mort. On la -distribuerait dans les rues, comme un prospectus... Vous voyez d'ici -les médecins... Ce serait énorme. - -Et Balzac riait, à grands éclats, de cette invention. - -Or, quelques années après, un Américain, à bout de ressources, qui -ignorait absolument cette boutade de Balzac, qui ignorait même Balzac, -réalisait cette idée de Balzac. Elle fut le point de départ d'une des -plus grosses fortunes, et d'un des plus grands journaux du monde. - - * * * * * - -Les bruits les plus fâcheux circulaient sur Balzac, colportés et -grossis par ses ennemis. Non seulement il était Rubempré et Vautrin; il -était aussi Mercadet. Des éditeurs, des imprimeurs, des directeurs de -journaux se plaignaient vivement de sa mauvaise foi, de son habileté -scabreuse. Ces pauvres gens pleuraient d'avoir été «roulés» par lui -avec la plus étonnante maestria. Ils l'accusaient d'indélicatesse, -parce que, connaissant comme un avoué toutes les roueries de la -procédure, il se défendait, souvent victorieusement, contre leur -rapacité. Ne racontait-on pas aussi qu'il vivait de ses maîtresses? -N'affirmait-on pas qu'il avait emprunté, d'une façon frisant -l'escroquerie, une très grosse somme d'argent, à Mme D..., la femme -d'un imprimeur qui l'adorait? Ne disait-on pas enfin qu'il devait, -avant son mariage, près de deux cent mille francs, à Mme Hanska?... - -Il y avait un peu de vrai, dans toutes ces histoires malsonnantes, -mais du vrai mal compris, du vrai déformé, comme toujours. Il ne -s'en est pas caché. Les _Lettres à l'Étrangère_, qui, malgré les -beaux cris d'amour, les beaux cris d'orgueil, les exaltations de la -confiance en soi, les débordements d'une personnalité ivre d'elle-même, -et malgré cette jactance énorme, qui le fait se gonfler jusqu'à la -bouffonnerie, sont le plus émouvant, le plus angoissant martyrologe -qui se puisse imaginer d'une vie d'artiste, ces lettres contiennent -des aveux, voilés, il est vrai, des histoires obscures, sans doute, -mais reconnaissables pour qui connaît, un peu, l'existence secrète de -Balzac. Il y est souvent question d'une «dette sacrée». Ne serait-ce -point une allusion au prêt de Mme D...? Nous pouvons tout croire d'un -homme dont la vie a été l'argent, l'argent partout, l'argent toujours: -«L'argent, écrit Taine, fut le persécuteur et le tyran de sa vie; il en -fut la proie et l'esclave, par besoin, par honneur, par imagination, -par espérance. Ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, -l'y enchaîna, l'y inspira, l'y poursuivit dans son loisir, dans ses -réflexions, dans ses rêves, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima -ses caractères, et répandit sur toute son œuvre le ruissellement -de ses splendeurs.» Le ruissellement de ses douleurs aussi et de ses -hontes. - -Qu'on se reporte un instant à ces lettres, où l'auteur de _La Comédie -humaine_ évoque un prodigieux enfer du travail et de l'argent; qu'on -se rappelle les nécessités terribles, les terribles échéances où -chaque fin de mois l'accule; l'huissier à ses trousses, sa mère qui -le harcèle, l'avenir engagé, les déchirements de son foie et les -étouffements de son cœur: le roman qu'il doit livrer, pour le -lendemain; ses nuits, au sortir d'un dîner mondain, ou d'un soir -d'Opéra, passées à écrire, à écrire, à écrire! À propos de _Modeste -Mignon_, il annonce joyeusement à son amie: «Encore soixante-dix -feuillets de mon écriture... Ce sera fini demain.» Dans ce labeur de -forçat, dans ce qui eût été, pour tout autre, un délire épuisant, il -ne perd pas pied, une seule minute. Il conserve intacte, la maîtrise -de son cerveau. Il songe à tout, aux plus petites choses. Il crayonne -de malicieux portraits, raconte, avec enjouement, des anecdotes -spirituelles, sur la princesse Belgiojoso, Mme de Girardin, la comtesse -Potocka. Il se promet d'aller, le lendemain, chez le joaillier, voir -où en est la bague, commandée pour sa chère Constance Victoire, et -dont il a donné le dessin. Il se charge de l'achat de ses gants, de -l'emplette de mille menus bibelots. Avec une netteté, un sens pratique -et retors d'homme d'affaires et d'homme de loi, il soumet à sa Line un -plan complet de réorganisation de sa fortune, lui explique, avec une -compétence d'agronome, quel parti nouveau elle peut tirer de ses terres -incultes, lui indique, avec une clairvoyance de banquier, un placement -plus judicieux de son argent. Il la guide dans ses procès, dans ses -revendications, dans la situation embrouillée et difficile où l'a -laissée la mort de son mari, et cela en un pays dont il connaît à peine -les mœurs et les formes judiciaires. - -Qu'on se rappelle encore les espoirs obstinés, les rêves grandioses de -la moisson future, toute proche, la confiance presque sauvage qu'il -a en son génie. Et voyez-le faire, le plus loyalement du monde, la -balance entre ses dettes d'aujourd'hui et ses triomphes assurés de -demain. Que sont ses dettes?... Rien. Que pèsent ses dettes? Rien, en -vérité, mais rien, rien!... N'a-t-il pas son œuvre, chaque jour -agrandie, chaque jour plus populaire, qui lui réserve des millions?... -N'a-t-il pas ses affaires qui lui représentent des milliards? Alors, il -prend, comme il peut, où il peut, de légères avances sur cette fortune -certaine, avances qu'il remboursera, plus tard, demain, ce soir, -peut-être au centuple... - -Et les chimères se pressent, montent de partout, l'enveloppent de -leurs caresses, et chantent autour de lui. Leurs voix le bercent et le -raniment. Il en oublie sa détresse; il en oublie jusqu'aux affreuses -douleurs qui lui écartèlent les os de la poitrine. Elle et lui, elle, -la Line, la Linette, et le cher Minou, lui, le bon, le grand, le -sublime Noré, ils touchent enfin au bonheur si longtemps attendu... -Ils auront un palais, comme des rois, vivront dans un merveilleux -décor d'art, de fêtes, de domination; ils verront Paris, l'univers, à -leurs pieds. Est-ce pour quelques misérables cent mille francs qu'il -va ralentir, arrêter l'essor de son génie, renoncer à ses magnifiques -créations, voler à l'amour qui s'y exalte, voler au monde qui s'en -éblouit, une gloire dont il se sent tout rempli, mais à qui il faut -donner à manger de l'argent, de l'argent encore, et toujours de -l'argent? - - - - -La femme de Balzac. - - -Et me voici au drame le plus et aussi le moins connu de la vie de -Balzac: son mariage. Bien que nous soient encore obscurs certains -épisodes de cet extraordinaire roman d'amour qui fut, en même temps -que la méprise de deux cœurs trop littéraires, la chute finale de -deux ambitions pareillement déçues, j'y ajouterai, peut-être, quelques -éclaircissements. Je m'empresse de dire à qui je les dois: au peintre -Jean Gigoux, qui fut mêlé très intimement, aussi intimement que Balzac, -à la vie de Mme Hanska. Pour authentifier certains faits graves dont -un, au moins, de la plus grande horreur tragique, je n'ai, il est -vrai, que des confidences parlées. Mais pourquoi voulez-vous que -les confidences parlées soient moins véridiques que les confidences -écrites? Elles ont, au contraire, toutes chances de l'être davantage. -Jean Gigoux était très vieux, quand il me les fit, très désillusionné. -Il n'avait plus d'orgueil. J'ai toujours pensé qu'il lui avait fallu -un grand courage, ou un grand cynisme--ce qui est souvent la même -chose,--pour aller jusqu'au bout de sa confidence. - -Tout le monde sait comment Balzac connut Mme Hanska. En somme, -l'histoire la plus banale: une lettre d'admiration enthousiaste, -trouvée par lui, chez Léon Gosselin, son éditeur, le 28 février 1832. -Elle venait du fond de la Russie, était signée: L'_Étrangère._ Balzac -était très vaniteux. Il avait tous les grands côtés, si l'on peut -dire, de la vanité; il en avait aussi tous les petits. Cette lettre -le ravit, exalta immensément son amour-propre d'homme et d'écrivain. -Malheureusement, nous n'avons pas cette lettre... On suppose que Balzac -la brûla, avec beaucoup d'autres, de même origine, à la suite d'un -drame violent, survenu, en 1847, croit-on, entre Mme Hanska et lui. -Ce que nous savons de cette lettre, c'est par Balzac lui-même, qui a -dit à Mme Surville, à quelques amis, qu'elle était admirable, qu'elle -révélait «une femme extraordinaire». Ce fut en vain qu'il s'ingénia à -en découvrir l'auteur. Sept mois après, il en recevait une autre... -Celle-là, nous l'avons. Elle est bien romantique, bien emphatique et -bien sotte, et, déjà, elle glisse fâcheusement de la littérature dans -l'amour. - -Il y est écrit, textuellement, ceci: - - «Vous devez aimer et l'être; l'union des anges doit être - votre partage; vos âmes doivent avoir des félicités - inconnues; l'Étrangère vous aime tous les deux et veut être - votre amie... Elle aussi, sait aimer; mais c'est tout... Ah! - vous me comprendrez!» - -Plus loin: - - «Votre carrière est brillante, semée de fleurs suaves et - embaumées.» - -On lui offrait, cette fois, un moyen, un peu mystérieux, de -correspondre. Beaucoup eussent jeté ces lettres au panier, car je -suppose qu'en ce temps-là les correspondantes littéraires, semblables à -celles d'aujourd'hui, n'étaient, le plus souvent, que de très vieilles -femmes hystériques ou réclamières... Balzac conserva pieusement ces -lettres, y répondit. - -Au cours de cette correspondance, il apprit, non sans une joie -enivrée, que l'Étrangère était une grande dame... Naturellement, elle -était jeune, belle, comtesse, «colossalement riche», mariée à un -homme qu'elle n'aimait pas, supérieure par l'intelligence et par le -cœur à toutes les autres femmes. Cet esprit si averti, si aigu, si -profondément humain, croyait, avec une ferveur théologale, aux grandes -dames. Comme M. Paul Bourget, à qui ce trait commun suffit pour vouer à -Balzac une admiration passionnée, et pour se croire lui-même un Balzac, -il raffolait de titres et de blasons. Tout de suite, il se mit à aimer, -éperdument, la grande dame inconnue. Tout de suite, pour conquérir -son estime, pour émouvoir sa sensibilité, il étala, devant elle, sa -vie difficile, lui confia ses projets, ses rêves, ses rancœurs, -ses luttes incessantes, le long martyre de son génie. Son imagination -aidant, il bâtit, sur la fragilité distante de cet amour, le plus -merveilleux de ses romans, et, peut-être, déjà, la plus solide de ses -affaires. - -Barbey d'Aurevilly, qui aimait toujours à parler de Balzac et de ce qui -avait rapport à Balzac, m'a fait de la comtesse Hanska ce portrait. -Elle était d'une beauté imposante et noble, un peu massive, un peu -empâtée. Mais elle savait conserver dans l'embonpoint un charme très -vif, que pimentaient un accent étranger, délicieux, et des allures -sensuelles «fort impressionnantes». Elle avait d'admirables épaules, -les plus beaux bras du monde, un teint d'un éclat irradiant. Ses yeux -très noirs, légèrement troubles, inquiétants; sa bouche épaisse et -très rouge, sa lourde chevelure, encadrant, de boucles à l'anglaise, -un front d'un dessin infiniment pur, la mollesse serpentine de ses -mouvements, lui donnaient, à la fois, un air d'abandon et de dignité, -une expression hautaine et lascive, dont la saveur était rare et -prenante. Très intelligente, d'une culture étendue mais souvent -brouillée, trop «littéraire» pour être émouvante, trop mystique pour -être sincère, elle aimait, dans la conversation, s'intéresser aux plus -hautes questions, où se révélait l'abondance de ses lectures, bien plus -que l'originalité de ses idées. Elle n'était ni spirituelle, ni gaie, -et manifestait, en toutes choses, une grande exaltation de sentiments. -Au vrai, un peu déséquilibrée, et ne sachant pas très bien ce qu'elle -voulait... - ---En somme, me disait d'Aurevilly, telle quelle, elle valait la peine -de toutes les folies. - -Il ne l'avait connue qu'après la mort de Balzac, et pas longtemps. Il -m'avoua que la continuelle présence de Jean Gigoux, dans la maison -de la rue Fortunée, sa vulgarité conquérante d'homme à femmes, son -cynisme à se vautrer dans les meubles de Balzac, son affectation de -rapin à «cracher sur ses tapis», lui furent vite une chose intolérable, -odieuse... À peine présenté chez Mme de Balzac, il ne reparut plus -chez elle. Mais, jusqu'à la fin de sa vie, il avait conservé, de cette -figure entrevue, un souvenir impressionné. - -Nous ne connaissons guère Mme Hanska que par les lettres de Balzac, -car je veux négliger ici les indications qui me viennent de Jean -Gigoux (Elles pourraient paraître suspectes et d'une psychologie -bien courte). Et encore, nous ne pouvons pas toujours nous fier à -Balzac, qui ment, souvent, comme tous les amoureux. Sa folle vanité -le porte, à son insu, aux exagérations les moins acceptables. Il a la -manie de ne nous montrer jamais Mme Hanska qu'à travers lui-même. Et -puis, n'a-t-on pas prétendu que les _Lettres à l'Étrangère_ étaient un -document, par endroits, fort discutable? N'a-t-on pas affirmé que Mme -Hanska, après la mort de Balzac, en avait fait ou refait les parties -d'amour? Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans cette accusation. Elle me -paraît, à moi, bien risquée. Les raisons qu'on en donne ne m'ont point -convaincu, car tout se tient dans ces lettres. Elles sont d'une si -belle et forte coulée, elles marquent une telle empreinte personnelle, -qu'on ne saurait admettre la possibilité d'une révision ultérieure. -Quoi qu'il en soit, nous sommes réduits, quant à cette figure et à son -caractère vrai, à des références mal contrôlées, et, pire, à de simples -hypothèses. Si proche de nous, pourtant, un voile nous la cache qui ne -sera pas levé de sitôt. - -On peut reconstituer l'état d'esprit de Mme Hanska, lorsqu'elle résolut -d'écrire sa première lettre à Balzac. Reléguée au fond de l'Ukraine, -avec un mari plus âgé qu'elle, peu sociable, et préoccupé seulement -d'intérêts matériels, elle s'ennuyait. Seule, ou à peu près, dans cette -sorte d'exil, au milieu d'un pays puéril et barbare, elle ne trouvait -pas à occuper son imagination ardente et son cœur passionné. C'était -la femme incomprise et sacrifiée. À défaut d'action sentimentale, elle -lisait beaucoup et rêvait plus encore. Et, de lectures en rêveries, -elle se sentait très malheureuse. Les écrivains français, qui sont -ceux qui savent le plus et le mieux parler d'amour, l'attiraient -particulièrement, et, par-dessus tous les autres, ce Balzac dont elle -avait compris tout de suite le génie, et dont la célébrité, avec tout -ce qu'elle comportait alors d'un peu scandaleux, l'enflamma. Très -vivement, elle s'éprit de cette existence parisienne, voluptueuse, -aventureuse et surmenée, qu'il peignait avec de si éclatantes -couleurs; elle s'extasia devant ces figures de femmes, cœurs de -feu, cœurs de larmes, cœurs de poison, où elle retrouvait, en -pleine action, dans des décors d'une fièvre si chaude, tous ses rêves, -et ce furieux élan de vie, de toute vie, qui se brisait, sans cesse, -aux murs de ce vieux château silencieux et froid, aux faces et aux -surfaces mortes de ses moujicks et de ses étangs. Donc, ce qui la -poussa d'abord vers Balzac, ce fut son désœuvrement sentimental, -ce fut sa reconnaissance étonnée pour un homme qui précisait, qui -résumait si bien, tous les intimes enivrements, tous les secrets -désirs de la femme; ce fut aussi quelque chose de plus vulgaire,--il -est permis de le supposer,--un instinct de bas-bleu qui espère -profiter de l'illustration d'un grand poète, en engageant avec lui -une correspondance que la postérité recueillera, peut-être. Le cas -n'est point rare, et il est presque toujours fâcheux. Que pouvons-nous -attendre d'émouvant, d'élégant, de naturel, de quelqu'un qui pose -devant un tel objectif? - -Pourtant, il n'est point douteux que Mme Hanska et Balzac se sont -passionnément aimés, et que leur amour a dépassé, du moins au début, -l'attrait piquant d'une correspondance mystérieuse, les calculs de -l'intérêt, les combinaisons d'une mutuelle ambition. Tout cela ne -viendra qu'après. - -Comment ne se seraient-ils pas aimés? Pour entretenir, pour exalter -leur amour, ils avaient deux toniques puissants, deux excitants -admirables: l'imagination et la distance. Depuis 1833, date de leur -première rencontre, à Neufchâtel, qui fut d'une mélancolie si comique, -jusqu'en 1848, date du dernier voyage en Russie de Balzac, ils ne se -sont vus que quatre fois. Quatre fois en quinze ans! Trois fois à -Wierszchownia; une fois à Paris où, après la mort de son mari, Mme -Hanska est venue, avec sa fille, faire un court séjour, sous un nom -d'emprunt... Pour des êtres qui vivaient surtout par le cerveau, quel -meilleur moyen que l'absence d'éterniser un sentiment qui ne résiste -pas, d'ordinaire, aux désenchantements quotidiens de la présence, aux -brutalités du contact? - -Durant ces visites, la désillusion ne vient pas, ne peut pas venir. -Balzac ne veut rien compromettre, et il est sous les armes. Il se -surveille, il se maîtrise. Il met un frein aux débordements de sa -personnalité; il adoucit les rugosités de son caractère, ses manies. Il -se fait câlin, félin, très tendre, enfant. Il est charmant et soumis. -Et il est malheureux aussi, car, en plus de l'admiration et de la -tendresse, il demande de la pitié. On le méconnaît, on le calomnie, on -le persécute, lui qui n'est que grandeur, sublimité, génie! Il sait -être gai à l'occasion, mélancolique, quand il faut l'être, à l'heure -de ces crépuscules russes, si pénétrants et si profonds!... Avec son -habileté coutumière, par de beaux cris, il sait exploiter tous les -attendrissements d'une âme éprise et conquise. Même, dans leurs moments -d'exaltation, ils ne se livrent jamais, et toujours ils se mentent. -N'est-ce donc point là le parfait amour? - -Lorsque Balzac part, lorsqu'ils se quittent--pour combien de temps, -hélas!--ils n'ont pas connu une seule minute de lassitude, de -déception. Au contraire. L'absence va redonner plus de jeunesse, -plus de force à la passion. Tous les deux, dans l'attente héroïque -de se retrouver, ils vont faire une provision nouvelle de joies, de -chimères, d'espérances. Et les lettres recommencent plus pressées, -plus ardentes, avec, çà et là, des brouilles légères, de petites -coquetteries, de petites jalousies, pas sérieuses, pas douloureuses, -et qui ne font que suralimenter leur adoration. Après ce repos, cette -halte, Balzac reprend, plus intrépidement que jamais son collier de -misère, sa vie haletante, son terrible labeur de forçat... et ses -maîtresses. N'est-il pas merveilleux de penser que ce grand amour n'ait -nui en rien à ses autres amours? De même qu'il écrivait quatre livres à -la fois, de même il pouvait aimer quatre femmes en même temps. Il était -assez riche d'imagination pour les aimer toutes!... - -Nous pouvons préciser le jour et même l'instant où l'idée d'épouser -Mme Hanska s'empara résolument de l'esprit de Balzac. Tel que vous -le connaissez, vous ne serez pas étonnés que cette idée lui vienne -dès qu'il aura été mis, très vaguement d'ailleurs, au courant de la -situation de l'Étrangère, et de ce qu'il peut en tirer. Il y a bien -un mari. Mais le mari ne l'embarrasse pas... Il le supprime d'un -trait, tout de suite. Il met sur le mari un _deleatur_, comme sur une -faute typographique. Dans une lettre, où il a conté à sa sœur, Mme -Surville, avec un enthousiasme de tout jeune gamin, l'entrevue de -Neufchâtel, il écrit: «Et je ne parle pas des richesses colossales... -Qu'est-ce que c'est que cela, devant un tel chef-d'œuvre de beauté?» -Il y revient, pourtant, quelques lignes plus bas, ébloui... Et plus -loin encore: «Pour notre mari, comme il s'achemine vers la soixantaine, -j'ai juré d'attendre, et elle de me réserver sa main, son cœur...». -Deux mois plus tard, à Genève, où il a suivi le couple, et où il est -resté cinq semaines, le mariage est tout à fait décidé... Depuis, -ils en parlent souvent, dans leurs lettres. Ce sont, à chaque page, -des allusions à cette échéance sans cesse reculée; ce sont les plans -détaillés d'une union, qui semble, d'ailleurs, avoir été beaucoup plus -désirée de Balzac que de Mme Hanska. - -Naturellement, il faut bien attendre que ce bon M. Hanski disparaisse. -Son état de santé permet, du reste, de supposer qu'on n'attendra -pas longtemps. M. Hanski, averti, ne met point d'opposition à ces -projets posthumes. On prétend même qu'il les approuve, sinon qu'il les -encourage. En dépit de son caractère difficile et de ses aspirations -peu littéraires, ce Cosaque accommodant est au mieux avec Balzac et -s'honore d'être son ami. Balzac l'a conquis, lui aussi, peut-être, -par sa science agronomique... M. de Spoelberch de Lovenjoul possède -et a publié une lettre, où ce gentilhomme exprime à l'auteur de _La -Comédie humaine_ son estime et son admiration. Quoique Balzac soit de -bien courte noblesse, l'autre est assez flatté de savoir qu'un tel -personnage le remplacera, un jour, sinon dans le cœur de sa femme -qu'il n'a jamais eu, du moins dans son lit. Il y a dans toute cette -histoire des dessous comiques que, malheureusement, l'on connaît mal. - -C'est ainsi qu'à Neufchâtel, le jour de la rencontre, Mme Hanska est -assise, comme il est convenu, sur un banc de la promenade avec son mari -et ses enfants. Pour se faire reconnaître, elle doit tenir, sur ses -genoux, un roman de Balzac, bien en vue. Le livre y est, mais l'émotion -de la pauvre femme est telle qu'elle ne s'aperçoit pas qu'elle l'a -entièrement caché sous une écharpe. Un homme petit, gros, très laid, -passe et repasse: «Oh! mon Dieu, se dit Mme Hanska, pourvu que ce -ne soit pas lui!» Elle a vu enfin sa maladresse... Elle découvre le -livre... L'homme aussitôt l'aborde... Elle dit, toute pâle, dans un -cri de désespoir: «C'est lui!... C'est lui!»... Et quelques instants -après, «à l'ombre d'un grand chêne», pendant que M. Hanski s'en est -allé, on ne sait où, ils échangent le premier baiser et le serment des -fiançailles! - -Naturellement aussi, on attendra que Balzac ait payé ses dettes, -rétabli ses affaires... Le temps de quelques mois, parbleu! Mais -que d'accrocs, que de désillusions successives... Elles vont de mal -en pis, ses affaires... Malgré les calculs optimistes, les chiffres -mirobolants, où Balzac essaie de se leurrer, de la leurrer, les -dettes s'ajoutent aux dettes; les difficultés s'accumulent sur les -difficultés. Chaque jour, un obstacle nouveau. Mais il ne démord -point de ses espérances; pas une seconde la confiance ne l'abandonne. -En vue du mariage, toujours prochain, pour orner sa maison qu'il -veut fastueuse et royale, il a acheté, à crédit, le plus souvent, de -merveilleux meubles, des tableaux de vieux maîtres italiens, des tapis -précieux, qu'il revend, ensuite, à perte, pressé qu'il est toujours par -d'immédiats besoins d'argent. De son cabinet de Paris, il surveille -et dirige les intérêts de Mme Hanska, s'inquiète du rendement de sa -fortune, comme si elle était déjà sienne. Quels rêves de splendeur! -Quelles géniales combinaisons! Quelles affaires n'a-t-il pas dû bâtir, -sur cette richesse, et sur l'éclat de ce nom étranger qu'il va bientôt -imposer à l'admiration de Paris! - -De son côté, Mme Hanska rêve d'une vie nouvelle, élargie. Elle a -toujours les yeux tournés vers ce Paris où son ami vit et travaille, se -débat, souffre et attend, vers ce Paris où sa beauté, sa supériorité -intellectuelle, son aventure romanesque, et le grand nom de Balzac -lui assurent une place exceptionnelle, privilégiée, retentissante... -L'existence morne qu'elle mène, là-bas, lui pèse de plus en plus. -Elle a besoin d'action, d'expansion, grisée par la promesse de cette -royauté féminine que Balzac agite, sans cesse, devant elle... Et son -miroir lui dit, chaque jour, qu'elle vieillit un peu plus, que sa -beauté ici se flétrit, là qu'elle s'alourdit dans la graisse. Il n'est -que temps... Si intelligente qu'elle soit, Paris, du fond de ses terres -lointaines, lui apparaît, comme à ces petits ambitieux de province, -la ville unique, la ville féerique, où l'on peut puiser de tout, à -pleines mains: plaisirs, triomphes, domination. Car c'était le temps -romantique, où tous les désirs gravissaient la butte Montmartre, et, en -voyant la ville étendue au-dessous d'eux, s'écriaient: «Et maintenant, -Paris, à nous deux!» - -Pour hâter ce moment de la délivrance et de la conquête, elle aide -Balzac, de sa bourse. Mais que peut cette aide qui vient, comme toutes -les autres, tomber vainement dans un gouffre sans fond? - -Il semble pourtant, sans qu'on en démêle bien la cause profonde, -qu'il y ait eu souvent, et de tout temps, même au temps des premiers -bonheurs, comme des arrêts subits à la poussée de ses élans, et que des -hésitations, sinon des peurs, traversent parfois, d'un vol inquiet, les -si beaux rêves de la vie promise. - - -**Un peu avant février 1848, Balzac, trompant ses créanciers, a pu -mettre une somme importante à l'abri de leurs revendications, toujours -en vue de son mariage. Cette somme, sur les conseils du baron de -Rothschild, il l'a convertie en actions du chemin de fer du Nord. Mais -la fatalité le poursuit. Survient la Révolution, qui emporte tout. Les -valeurs de Bourse sont tombées à rien. Il est ruiné. Ce fut un moment -terrible et qui faillit l'abattre. Mais, ramassant les débris de -cette fortune, prenant ci, prenant là, engageant davantage un avenir -engagé de tous les côtés, il n'hésite plus; il part pour la Russie. Il -comprend nettement, cette fois, que tout est fini, qu'il est perdu, -qu'il ne lui reste plus qu'une ressource: se marier. Coûte que coûte, -il faut qu'il revienne à Paris avec une femme, c'est-à-dire avec -une fortune. On peut chiffrer l'illusion vers laquelle il marchait. -Rencontrant Victor Hugo, la veille même de son départ, il lui dit: - ---Oui, je vais en Russie... Une affaire... J'en rapporterai dix -millions. - -Durant les vingt mois que dura cette absence, que se passa-t-il entre -Mme Hanska et lui? On ne le sait pas bien, ou plutôt on l'ignore -totalement. Je crois que M. de Spoelberch de Lovenjoul ne possède, sur -cette période, aucun document. Jean Gigoux lui-même ne m'en a parlé -qu'en termes vagues. Ses souvenirs étaient très confus, disait-il. Il -semble d'ailleurs que, dans son intimité avec Mme Hanska, Gigoux ne -se soit jamais beaucoup préoccupé des choses du passé, et qu'il ait -borné ses curiosités, presque uniquement pittoresques ou galantes, -aux événements du présent, et encore à ceux seulement où il eut sa -part d'action. Il croyait pourtant avoir entendu dire à Mme Hanska que -Balzac avait eu beaucoup de peine à la décider. Elle avait réfléchi, -voulait renoncer à une union qui avait subi tant d'entraves et ne la -tentait plus. Il paraît aussi que Balzac avait énormément changé. Il -perdait de sa séduction, de sa gentillesse, montrait une autorité -despotique, de bizarres manies qui l'effrayaient. Son masque tombé, -il devenait rude et violent. Et puis, il était très malade. Il avait -eu, là-bas, des crises au foie, au cœur. La déchéance morale, la -destruction physiologique commençaient... Enfin l'entourage de Mme -Hanska la détournait de ce mariage. On prétend même que l'Empereur y -avait mis son veto... Ah! la pauvre femme était bien revenue de tous -ses rêves! - -Il faut croire que la tenace éloquence de Balzac, ou peut-être la pitié -de Mme Hanska, avait été plus forte que tout. Je me souviens, comme -j'émettais cette hypothèse de la pitié, que Gigoux leva les bras au -plafond, et qu'il dit avec un dur sourire ironique: - ---La pitié de Mme Hanska?... Ah! mon cher! - -Moi, je n'en sais rien... Mais je sais qu'il y avait des choses que -Jean Gigoux ne pouvait pas comprendre. - -Ce qu'il y a de certain, c'est que, un soir du mois de mai 1850, Balzac -rentrait à Paris, marié. Marié et presque mourant... - - * * * * * - -M. de Spoelberch de Lovenjoul raconte que, ce soir-là, vers minuit, -Balzac et sa femme descendirent de voiture, très fatigués, très énervés -par le voyage, devant le n° 12 de l'avenue Fortunée. De Russie, il -avait écrit à sa mère une longue et minutieuse lettre, dans laquelle -il annonçait la date et l'heure de son retour, et lui recommandait -de mettre les choses en ordre, en fête, dans la maison. Il voulait -que tout y fût gai et souriant, pour les accueillir, les meubles, les -bibelots à leur place... des lumières et des fleurs, partout... un -souper joliment préparé. Il la priait, en outre, de rentrer chez elle, -car il désirait ne lui présenter sa belle-fille que le lendemain, -solennellement. Il attachait beaucoup d'importance à ces formes -protocolaires. Mme de Balzac exécuta ponctuellement les ordres de son -fils. Sa mission terminée, elle se retira, laissant la maison parée, -les fleurs, le souper, à la garde d'un domestique, qu'elle-même avait -engagé pour la circonstance, et qui se nommait François Munck. - -Ils arrivent. Ils voient la maison tout illuminée. Ils sonnent. -Rien ne leur répond. Ils sonnent encore. Rien. Toutes les fenêtres -brillent; on aperçoit des fleurs, dans la lumière. Une grosse lampe -éclaire les marches du perron... Mais rien ne bouge. Tout cela est -immobile, silencieux, plus effrayant que si tout cela était noir. Que -se passe-t-il donc? Balzac a peur. Il appelle, crie, frappe à grands -coups, contre la grille. Rien toujours. Quelques passants attardés, -croyant à un accident, à un crime, se sont assemblés, offrent leur -aide. Ils unissent leurs efforts, leurs poings, leurs cris... En -vain... Pendant ce temps-là, le cocher a déchargé les bagages sur le -trottoir. La nuit est fraîche. Mme de Balzac a froid. Elle ramène plus -étroitement sur elle les plis de son manteau, se promène, en tapant du -pied sur le pavé. Elle s'impatiente. Balzac s'agite. Allant de l'un à -l'autre, il explique aux passants: - ---C'est incroyable... Je suis M. de Balzac... Cette maison est ma -maison... Je reviens de voyage... Nous sommes attendus. Ah! je n'y -comprends rien!... - -L'un propose d'aller requérir un serrurier. Justement il en connaît -un dans une rue voisine... Il s'appelle Marminia... C'est un bon -serrurier... - ---Soit, consent Balzac, qui trouve pourtant ce moyen de rentrer chez -soi un peu humiliant... Un serrurier... c'est cela... Car, enfin, M. de -Balzac ne peut rester dans la rue, à une pareille heure de la nuit. - -Et, tandis qu'on attend le serrurier, on frappe toujours à la porte; on -essaie de jeter des petits cailloux contre les fenêtres, on crie... - ---Hé! Hé! Ouvrez donc!... C'est nous... Je suis M. de Balzac. - -Inutilement. - -D'autres passants arrivent. Mme de Balzac s'est assise sur une malle, -très lasse, la tête dans ses mains. Balzac va, vient, explique toujours: - ---Je suis M. de Balzac... Je n'aurais jamais cru... C'est -extraordinaire! - -Enfin on amène le serrurier, qui enfonce la grille... Suivi de ses amis -nocturnes, qui tiennent à le protéger contre on ne sait quoi, Balzac -traverse la petite cour très vite, entre dans la maison. Et alors -s'offre à ses yeux le plus surprenant spectacle. Le valet de chambre -François Munck est devenu subitement fou. Il a saccagé le souper, -éparpillé et cassé la vaisselle. Les meubles dansent dans les pièces; -les fleurs partout jonchent les parquets. Une bouteille brisée achève -de répandre, sur le tapis, un liquide mousseux. Et le malheureux se -livre à mille extravagances. On s'empare de lui, on le maintient et -on l'enferme à clé dans une petite chambre. Il se laisse faire, sans -trop de résistance, et il rit plus qu'il ne se défend. Le calme revenu, -Balzac remercie ses vaillants amis, s'excuse, les reconduit, fait -rentrer les bagages dans la cour, et se couche. Il étouffe, il a la -fièvre. Affalée dans un coin de la chambre, et de plus en plus énervée, -Mme de Balzac ne songe même pas à quitter son manteau de voyage, et -pleure «toutes les larmes de son corps». - -Ce petit drame l'impressionna vivement. Elle y vit les plus mauvaises -présages. - -Hélas! une réalité plus douloureuse, qu'ils n'avaient pas osé s'avouer -encore, avait précédé ces présages de malheur. Ce n'étaient plus des -présages; c'était le fait brutal, inexorable, d'une situation définie. - -Ils revenaient mariés et ennemis. - -De tout ce grand amour, qu'avaient surexalté quinze ans d'absence, il -avait suffi de quelques mois de vie commune pour qu'il ne restât plus -rien... plus rien que de la déception, de la rancune et de la haine. On -peut dire que leur véritable séparation date seulement de cet instant -où ils entrèrent, rivés l'un à l'autre, dans la maison. - -Des scènes intimes, tragiques, des querelles domestiques qui suivirent -cette lamentable arrivée au foyer, nous ne connaissons absolument -rien... Elles durent être violentes et honteuses. Mais pas un document -n'en demeure. S'il en exista jamais, ils ont certainement disparu -dans le tri sévère que Mme de Balzac fit des papiers du grand homme, -après la mort. Trois ans auparavant, Balzac avait brûlé toutes les -lettres de Mme Hanska. Acte impulsif d'amoureux, sans doute. C'était -maintenant à Mme de Balzac de détruire les lettres de Balzac. Acte de -prudence réfléchie, peut-être. Sa mémoire bénéficiera-t-elle de cette -regrettable absence de renseignements?... S'en aggravera-t-elle, au -contraire? Je ne puis le juger. - -Je ne puis que me référer aux souvenirs de Jean Gigoux. Là, ils sont -précis, et ils ont la valeur de témoins. - -Ce que j'y trouve, c'est que Balzac et sa femme ne se pardonnèrent -point de s'être mutuellement trompés. Balzac savait maintenant que sa -femme n'était point aussi riche qu'il le croyait... De la liquidation -de ses affaires, de ses procès, elle avait, en somme, sauvé peu -de chose, presque rien. Presque rien pour Balzac. Et ce mariage -auquel il s'était, pour ainsi dire, férocement accroché, comme à sa -dernière ressource, ce mariage qu'il avait pensé être le salut, la -fin de ses embarras, l'apothéose de sa vie, n'était, en définitive, -qu'un embarras et une charge de plus. Belle encore, sans doute, et -remarquablement douée par l'esprit? Mais qu'est-ce que cela, devant un -tel effondrement de ses espérances?... Ce n'était pas de la beauté, -ni de l'esprit, qu'il était allé chercher, là-bas, au fond de cette -sauvage Ukraine... C'était de l'argent, toujours de l'argent... Et il -n'y avait plus d'argent, du moins plus assez d'argent... Alors, tout -était à recommencer. - -Et elle?... Voilà donc où aboutissaient les promesses de triomphes -mondains, de gloire littéraire, de vie adulée, enivrée, les rêves -de domination universelle, par quoi, durant quinze ans, on l'avait -engourdie, leurrée, volée, et finalement enchaînée à un cadavre!... -Ils aboutissaient à cette maison gardée par un fou, à cette -maison disparate et désordonnée, comme l'existence même de son -propriétaire..., à cette maison qui criait la hâte, la fièvre d'une -vie de fille ou de bohème, le luxe précaire, les sursauts de l'au -jour le jour, la misère du lendemain, à cette maison avec ses pièces, -ici, pleines d'un bric-à-brac parfois douteux et truqué, là, vides, -désolées, et où était figurée, à la craie, sur les murs nus, la place -des meubles vendus, ou des meubles à acheter... Ils aboutissaient à cet -homme, ridiculement laid, isolé de tout et de tous, traqué par toute -sorte de créanciers, sans amis, sans liens de famille, ruiné d'argent, -perdu de santé, dont la grosse chair sentait déjà la pourriture et la -mort!... Avec quelle amertume elle dut se reprocher cette phrase de sa -première lettre: «l'union des anges doit être votre partage», qui avait -été le point de départ de tout ce malheur!... - -Ils s'étaient dupés l'un l'autre, l'un par l'autre, ayant cru, -sincèrement, qu'on peut transformer, en élans spirituels, en -exaltations amoureuses, ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus précis -dans le désir humain... Et quinze ans... quinze ans de projets, de -rêves, d'idéal fou, de mensonges, pour constater, en un jour, cette -double méprise et cette double chute!... - -Dès lors, ce fut fini. - -Huit jours après leur arrivée à Paris, excédés de reproches, fatigués -de dégoûts, ils résolurent de vivre, à part, dans la maison, sachant -mettre plus de distance d'une chambre à l'autre, qu'il y en avait de -Paris à Wierszchownia. Et ils ne se rencontrèrent plus, même aux repas. - -D'ailleurs, Balzac était presque toujours alité. Un cercle de fer se -resserrait, de plus en plus, sur sa poitrine. Il passait ses nuits à -suffoquer, cherchant vainement, devant la fenêtre ouverte, à happer -un peu de cet air qui ne pouvait plus dilater ses poumons. Ses jambes -enflaient, suintaient; l'œdème gagnait le ventre, le thorax. Il ne -se plaignait pas, ne désespérait pas. Confiant, comme il avait attendu -la fortune, il attendait la guérison, pour se remettre au travail, -avec une jeunesse, une énergie, un immense besoin de créer, qui le -soutinrent jusqu'à l'agonie. Au milieu de la putréfaction de ses -organes, le cerveau demeurait sain, intact. L'imagination y régnait en -souveraine immaculée. Il ne cessait de faire des projets, des projets, -des plans de livres, des plans de comédies, accumulait des matériaux -pour l'œuvre à venir... Il n'avait rien perdu de sa fécondité -merveilleuse. Chaque jour, il demandait à son médecin, le fidèle -Nacquart: - ---Pensez-vous que demain je puisse reprendre la besogne?... Hâtez-vous. -Il le faut... Il le faut... - -Mme de Balzac, elle, inquiète, nerveuse, désemparée, courait la ville. -Elle avait retrouvé des parentes polonaises, des amis russes. Un jour, -dans un de ces salons, où elle fréquentait, elle rencontra le peintre -Jean Gigoux, qui lui offrit de faire son portrait. Il était très beau; -il avait les muscles durs, la joie bruyante, de longues moustaches de -guerrier gaulois. Elle se donna à lui rageusement, furieusement. - - - - -La mort de Balzac. - - -Je laisse à Jean Gigoux le soin de raconter la mort de Balzac, en cette -terrible journée du 18 août 1850. Ce récit, le voici, tel que je le -tiens de lui, tel que je l'ai noté, le soir même, en rentrant chez moi. -Je n'y change rien... Je ne le brode, ni ne le charge, ni ne l'atténue. - -C'était, dans son atelier, parmi toutes les belles choses, toutes les -belles œuvres qu'il avait rassemblées. Il me dit: - ---Victor Hugo a raconté, dans _Choses vues_, la mort de Balzac. Ces -pages sont extrêmement belles et poignantes. Je n'en connais pas de -plus puissamment tragiques, mais elles sont un peu inexactes, en ce -sens qu'elles ne montrent pas encore assez l'abandon dans lequel mourut -le grand écrivain. Peut-être Hugo, qui admirait, qui aimait beaucoup -Balzac, a-t-il reculé devant l'horreur de la vérité? La vérité vraie -est que Balzac est mort abandonné de tous et de tout, comme un chien! - -À ce mot de «chien», un grand épagneul roux, qui dormait, roulé en -boule sur le tapis, remua la queue et tourna la tête vers son maître. - ---Non... non... fit celui-ci, qui se pencha pour caresser le poil -soyeux de l'animal... sois tranquille, mon garçon... Tu ne crèveras -pas comme Balzac, toi!... on te fermera les yeux, à toi! - -Et il reprit: - ---Hugo prétend avoir été reçu dans la maison par Mme Surville. Il -prétend qu'il s'est entretenu quelques minutes avec M. Surville, qu'il -a vu Mme de Balzac au chevet de son fils agonisant. Or j'affirme que -ni Mme Surville, ni M. Surville, ni Mme de Balzac mère, ne vinrent, ce -soir-là, à l'hôtel de l'avenue Fortunée. La vieille femme que Hugo a -prise pour la mère était une simple garde... et Dieu sait ce qu'elle -gardait! Il y avait aussi un vieux domestique, paresseux et roublard, -celui-là même qui dit à Hugo: «Monsieur est perdu et Madame est rentrée -chez elle.» Ils n'étaient presque jamais dans la chambre du moribond. -Ils n'y étaient même pas au moment précis où Balzac rendit le dernier -soupir... Ni famille, ni amis... Gozlan, je me rappelle, était absent -de Paris... On oublia de prévenir Gautier et Laurent Jan... Aucun -éditeur ne fut averti, aucun journal... Le jour du 18 août 1850... je -vous en donne ma parole d'honneur... il n'est venu, chez Balzac, que -deux personnes: Nacquart, son médecin, dans la matinée, et Hugo, le -soir, à neuf heures... J'en oublie une troisième: Mme Victor Hugo, qui, -l'après-midi, demanda Mme de Balzac, et ne fut pas reçue... - ---Et vous? interrompis-je. - ---Oh! moi!... fit Jean Gigoux... - -Il haussa les épaules, lissa ses longues et fortes moustaches. - ---Moi! répéta-t-il... attendez... j'aurai aussi mon compte... - -Il continua: - ---Vous savez que Balzac était rentré de Russie, très malade, perdu. Il -avait une artériosclérose,--ce qu'on appelait, en ce temps-là, une -hypertrophie du cœur,--que lui avaient valu son travail fou, et -quelque chose de plus fou encore que son travail, l'abus qu'il faisait -du café. Aggravée par le chagrin, la maladie avait marché rapidement. -C'était effrayant à voir. Il souffrait, comme un damné, de la poitrine, -des reins, du cœur. Il ne pouvait absolument pas respirer: -l'asphyxie, il n'y a pas d'autre mot. Et il enflait comme une outre... -Chaque jour, on le ponctionnait... Mais il arriva bientôt que les -ponctions ne le soulagèrent plus... Le trocart criait, grinçait dans -la chair des jambes devenue dure, imperméable, sèche et très rouge, -pareille à du «lard salé», a dit le docteur Louis... On ne peut pas se -figurer! Le 17 août, dans la journée, il fut administré, et les trois -chirurgiens, qui le soignaient... - -Levant ses mains vers le plafond, et les laissant ensuite retomber sur -ses cuisses, lourdement, il répéta: - ---Qui le soignaient!... qui le soignaient!... Ah!... Enfin!... -les trois chirurgiens qui le soignaient, avec le bon Nacquart, se -retirèrent, en recommandant qu'on ne les dérangeât plus, désormais... -quoi qu'il pût arriver!... Il n'y avait plus rien à faire... Balzac -s'en allait, mourait par le bas, mais le haut, la tête, restait -toujours bien vivant... La vie était si fortement ancrée en ce diable -d'homme qu'elle ne pouvait même pas se décider à quitter un corps -presque entièrement décomposé... Et il y avait, dans toute la maison, -une affreuse odeur de cadavre... Croiriez-vous que, quand je repense -à cette journée-là, cette odeur me revient?... que je ne puis m'en -débarrasser?... Après tant d'années?... Mais vous savez tout cela.... -Ce n'est pas ce que je veux vous dire.... - -Il se tut quelques secondes. Puis: - ---Écoutez... ce que je vais vous dire, je ne l'ai encore raconté à -personne... Si, à Rodin... je l'ai raconté à notre ami Rodin, un jour -que j'étais allé, dans sa petite maison du boulevard d'Italie, voir une -esquisse de son Balzac... Eh bien, promettez-moi que ce que je vais -vous dire, vous ne l'écrirez pas, du moins que vous ne l'écrirez pas, -moi vivant?... Après... ma foi!... ce que vous voudrez... - -Un peu timide, un peu gêné, il ajouta: - ---Il est bon, peut-être, qu'on sache, un jour... ce qui est arrivé... - -Et il poursuivit: - ---Dans la matinée du 18, Nacquart revint. Il resta plus d'une heure -au chevet de son ami... Balzac étouffait... Pourtant, entre ses -étouffements, il put demander à Nacquart: «Dites-moi la vérité... Où -en suis-je?» Nacquart hésita... Enfin, il répondit: «Vous avez l'âme -forte... Je vais vous dire la vérité... Vous êtes perdu.» Balzac eut -une légère crispation de la face; ses doigts égratignèrent la toile -du drap... Il fit simplement: «Ah!...» Puis, un peu après: «Quand -dois-je mourir?» Les yeux pleins de larmes, le médecin répliqua: «Vous -ne passerez peut-être pas la nuit.» Et ils se turent... En dépit de -ses souffrances, Balzac semblait réfléchir profondément... Tout à -coup, il regarda Nacquart, le regarda longtemps, avec une sorte de -sourire résigné, où il y avait pourtant comme un reproche. Et il dit, -dans l'intervalle de ses halètements: «Ah! oui!... Je sais... Il me -faudrait Bianchon... Il me faudrait Bianchon... Bianchon me sauverait, -lui!» Son orgueil de créateur ne faiblissait pas devant la mort. Toute -sa foi dans son œuvre, il l'affirmait encore dans ces derniers -mots, qu'il prononça avec une conviction sublime: «Il me faudrait -Bianchon!»... À partir de ce moment, la crise s'atténua, mollit peu -à peu. Il parut respirer moins douloureusement... Nacquart était au -courant des dissentiments du ménage... Voyant le malade plus calme, -espérant peut-être un attendrissement, il demanda: «Avez-vous une -recommandation à me faire?... quelque chose à me confier?... Enfin, -désirez-vous quelque chose?» À chaque question, Balzac secouait la tête -et répondait: «Non... je n'ai rien... je ne désire rien.» Nacquart -insista: «Vous ne voulez voir... personne?--Personne.» À aucun moment, -au cours de cette visite, il ne parla de sa femme. Il semblait qu'elle -n'existât plus pour lui,... qu'elle n'eût jamais existé... Comme -Nacquart allait partir, Balzac demanda du papier, un crayon... D'une -main tremblante, il traça une dizaine de lignes... Mais il était si -faible que le crayon lui glissa des doigts... Il dit: «Je crois que -je vais m'endormir... Je terminerai cela... quand je me sentirai un -peu plus fort...» Et il s'assoupit. Qu'avait-il écrit? À qui avait-il -écrit? On ne retrouva jamais cette feuille, qui eut le sort de beaucoup -d'autres, qu'on ne retrouva pas non plus... - -Pendant qu'il parlait, Gigoux, qui était un peu cabotin, comme tous les -conteurs, me considérait du coin de l'œil, essayant de surprendre -mes impressions, au besoin de les provoquer. Il n'avait point -l'habitude des récits dramatiques. Sa grosse verve joyeuse, commune et -brutale s'y trouvait mal à l'aise. Pourtant, il me parut sincère, ému. -Je ne l'en écoutai pas moins impassible, sans l'interrompre. - -À ce moment, il se tut, reprit haleine, passa plusieurs fois la main -sur son front, et, d'une voix un peu plus basse, un peu moins hardie: - ---Ce matin-là, poursuivit-il, j'étais venu, de très bonne heure, -chez Mme de Balzac. Je la trouvai dans une sorte de grand peignoir -rouge, les bras nus, et déjà toute coiffée. Elle n'avait pas dormi -de la nuit... Elle m'avoua qu'elle n'avait pas osé entrer dans la -chambre du malade..., que Nacquart y était en ce moment..., qu'elle -ne savait que faire..., qu'elle était très malheureuse. «Il est si -dur pour moi, gémit-elle... J'ai peur de le voir...» Elle semblait -fort surexcitée et, en même temps, très abattue. Je lui conseillai de -se montrer, ne fût-ce que quelques minutes, au chevet de son mari... -Elle répliqua: «Il ne fait même pas attention à ma présence... Il -m'humilie... Non... non... C'est trop affreux!» Et, brusquement, en -larmes: «Vous n'allez pas encore me laisser seule, toute la journée, -comme hier?... J'ai failli devenir folle.» Doucement, je lui reprochai -son obstination à ne vouloir recevoir personne, surtout les anciens -familiers de Balzac. Je tâchai de lui faire sentir combien son attitude -serait mal jugée: «On soupçonne vos dissentiments... mais on ne les -sait pas si profonds... C'est maladroit, je vous assure... Croyez-vous -que les amis ne jaseront pas... ne jasent pas déjà?... Même pour les -domestiques...» Elle s'irrita: «Ces gens m'agacent... Je n'ai besoin -que de vous... je ne veux voir que vous... Ah! et puis... vous aussi... -tenez... vous m'agacez... Je ne vous aime plus.» Il était près de -midi, quand Nacquart, sortant de chez le moribond, la fit demander... -Elle ne resta que quelques minutes avec lui et rentra très pâle, très -vite, dans la chambre, où elle s'affala sur un fauteuil. «Il paraît -que c'est pour aujourd'hui!» fit-elle, brièvement. Et, la tête un -peu penchée, son beau front tout plissé, les yeux vagues, elle joua -avec les effilés de son peignoir rouge: «Il s'est endormi, dit-elle -encore... Tant mieux s'il ne souffre plus!» Tout à coup, tapant sur -les bras du fauteuil: «Ah! ce Nacquart! je le déteste... je le -déteste...» J'étais horriblement gêné... Il ne me venait à l'esprit -que des mots bêtes, des phrases banales, toutes faites, comme on -en adresse aux gens qui ne vous sont de rien... Que nous avons peu -d'imagination, dans ces moments-là, ou peu de sensibilité!... Est-ce -curieux?... Faisant allusion à la couleur éclatante de son peignoir, -je ne trouvai que ceci: «Vraiment, ma chère amie, vous êtes bien trop -en rouge, aujourd'hui.» Étonnée, elle répliqua vivement: «Pourquoi? -Il n'est pas encore mort.» Elle fit servir un déjeuner auquel elle -ne toucha point et que, moi, je l'avoue à ma honte, je dévorai avec -appétit. Il était d'ailleurs exécrable... Nous parlions peu... Elle -allait de son fauteuil à la fenêtre, revenait de la fenêtre à son -fauteuil, tantôt limant ses ongles avec rage, tantôt poussant des -soupirs. Moi, j'essayais de démêler la qualité de son émotion... -Ce n'était pas de la douleur, pas même du chagrin, ni du remords, -j'en suis sûr... C'était quelque chose comme de l'ennui... Ce qui -la préoccupait le plus, c'était tout ce qu'elle aurait à faire, -après la mort... Elle ne cessait d'y penser et de répéter, entre de -longs soupirs: «Comment vais-je me tirer de tout cela?... Je ne sais -pas, moi!... Un homme pareil... si illustre!... Ça va en être, des -histoires et des cérémonies!... Ici... je suis toute dépaysée... Ah! -ces journées!... ces journées...» Elle redoutait infiniment Victor -Hugo. Elle l'avait vu cinq ou six fois... Sa politesse si grave, sa -violente admiration pour Balzac, et son regard profond, qui pénétrait -jusqu'à l'âme secrète, lui faisaient peur... Il serait là, sûrement... -Il lui parlerait: «Comment ferai-je?... Non... Non... Je ne pourrai -jamais!» Et elle limait ses ongles avec plus de frénésie... Dans -l'après-midi, nous apprîmes, par la garde, que Balzac était entré -en agonie. Depuis qu'il s'était réveillé de son assoupissement, il -n'avait plus sa connaissance. Ses yeux étaient grands ouverts, mais -il ne voyait plus rien. Il râlait d'un grand râle sourd qui, parfois, -lui soulevait la poitrine, à la faire éclater. Le plus souvent, il -demeurait calme, la tête enfouie dans l'oreiller, sans le moindre -mouvement... N'eussent été le bruit de sa gorge et le gargouillement -de son nez, on l'eût cru déjà mort. Le drap était tout mouillé de -la sueur soudaine, fétide, qui lui ruisselait du visage et de tout -le corps. La garde conta: «Monsieur a, au bout de chaque doigt, une -énorme goutte de sueur que le drap pompe et qui se renouvelle sans -cesse... On dirait qu'il se vide, surtout par les doigts... c'est -extraordinaire!...» Elle n'avait jamais vu ça... Elle dit: «Ah! Madame -fera bien de ne pas entrer... Vrai! c'est pas engageant, pour une -dame... J'en ai veillé, vous pensez!... Mais des comme Monsieur... oh! -la la!... Et j'ai beau mettre du chlore...!» Elle dit aussi: «Il me -faudra une paire de beaux draps, tout à l'heure, pour quand je ferai -la toilette... Le valet de chambre n'en a plus que de vieux...» Et, -comme la pauvre femme épouvantée de tous ces détails, répétait: «La -toilette!... Mon Dieu!... c'est vrai... la toilette!...» la garde la -rassurait d'un affreux sourire: Oh! Madame n'a pas besoin d'être là... -Que Madame ne se tourmente pas... Ce n'est rien... j'ai l'habitude, -allez!» La journée passa ainsi, lugubre et lente, éternelle. Il ne me -fut pas permis de sortir, d'aller à mes affaires, à mon atelier, où -j'avais donné un rendez-vous important... Chaque fois que j'en émettais -le désir, elle s'accrochait à moi, poussait de petits cris. «Non... -non... Ne me laisse pas toute seule, ici... Ton atelier!... Reste avec -moi, je t'en prie!» Si la garde se présentait pour demander quelque -chose qui lui manquât, ou pour nous tenir au courant des progrès de -l'agonie, elle se bouchait les oreilles, ne voulant rien entendre. -Elle la pria même de ne revenir que «quand tout serait fini». La sorte -d'enfant tardif, d'animal hébété, que peut devenir une femme qui, -comme Mme de Balzac, avait la réputation--exagérée, d'ailleurs--d'être -une créature supérieure, énergique, brillante, je n'aurais jamais -cru que cela fût possible, à ce point!... Car, j'ai toujours vu, au -contraire, les femmes plus fortes que les événements, et donnant aux -hommes l'exemple du courage, de l'endurance, de la maîtrise de soi... -Elle, elle n'était plus rien... plus rien... Ce n'était plus un être -de raison, ce n'était pas même une folle... pas même une bête... Ah! -quelle pitié!... ce n'était rien... Vaincue par la fatigue, engourdie -par la chaleur de cette chambre fermée, elle consentit à s'étendre sur -la chaise longue, où elle sommeilla, d'un sommeil pénible, troublé, -jusqu'à la nuit... J'avais pris un livre... _Le Médecin de campagne_, -je me souviens... un exemplaire décousu, déchiré, sali à force d'avoir -été lu et relu... Mais, faut-il vous le dire? j'étais totalement -abruti, aussi incapable de lire n'importe quoi que de penser à quoi -que ce soit... Je n'éprouvais qu'une sensation... l'ennui de ne savoir -que faire... de ne savoir que dire... l'ennui d'être là... Surtout, je -souffrais cruellement de ne pouvoir pas fumer... Et, dans cette maison, -en plein Paris, où, plus délaissé qu'une bête malade au fond d'un trou, -dans les bois, mourait le plus grand génie du siècle, j'écoutais, sans -être impressionné par l'atrocité de ce drame, j'écoutais l'immense, -le lugubre silence que troublait seulement, de loin en loin, le bruit -humain, l'unique bruit humain de deux immondes savates, traînant, -derrière la porte, dans le couloir... - -Gigoux s'arrêta. Il semblait fatigué... Peut-être hésitait-il à en dire -davantage. Ce vieil homme que j'avais connu toujours si sceptique dans -la vie, si dépourvu de préjugés, sauf dans son art, qui faisait du -cynisme une sorte de parure intellectuelle, et comme une loi morale de -l'existence, était, devant moi, timide, incertain, pareil à un petit -enfant pris en faute. Et maintenant, il détournait la tête, pour ne -pas rencontrer mon regard... Je crus qu'il n'oserait plus, qu'il ne -pourrait plus parler... Je lui sus gré de l'effort douloureux que, -visiblement, il dut faire, afin de reprendre et achever son récit... -Enfin, il se décida: - ---À dix heures et demie du soir, exactement, on frappa deux coups -violents à la porte de la chambre: «Madame!... Madame!...» Je reconnus -la voix aigre, la voix glapissante de la garde... «Madame!... Madame!» -répéta la voix... Et, quelques secondes après: «Venez, Madame... -venez!... Monsieur passe!...» Puis encore deux coups, si rudement -portés que je crus que la serrure avait cédé, et que la garde entrait -dans la chambre... Nous nous étions dressés sur le lit... Et, le cou -tendu, la bouche ouverte, immobiles, nous nous regardions, sans une -parole... Vivement, elle avait glissé une jambe hors des draps, comme -pour se lever: «Attendez!» fis-je, en la retenant, par les poignets... -Pourquoi attendre?... attendre quoi?... J'avais murmuré cela, tout -bas... machinalement, bêtement... sans que cela correspondît à aucune -idée, à aucune intention de ma part... J'aurais pu aussi bien dire: -«Dépêchez-vous!»... Mais la voix s'était tue... Il n'y avait plus -personne derrière la porte. Et, déjà, j'entendais les deux savates -s'éloigner, dans le couloir, en claquant... puis une porte, plus loin, -s'ouvrir... une porte se refermer... puis le silence!... Ses cheveux -libres couvraient son visage, comme un voile de crêpe, roulaient -en ondes noires sur ses épaules, d'où la chemise avait glissé... -Elle chuchota enfin: «C'est stupide, c'est stupide... J'aurais dû -répondre... que va-t-elle penser?... Non, vraiment, c'est trop bête!» -Mais elle ne bougeait toujours pas, la jambe toujours hors des draps... -Et elle répétait, d'une voix à peine perceptible: «C'est stupide... -Pourquoi m'avez-vous empêchée, retenue?» Et moi, obstinément, je -disais: «Attendez!... Elle reviendra.»--«Non... non... elle vous sait -ici... J'aurais dû répondre... Et maintenant...»--«Elle reviendra... -Attendez!»... En effet, au bout de dix minutes, qui nous parurent des -heures et des heures et des siècles, la garde revint... Deux coups -contre la porte, comme la première fois... Et: «Madame!... Madame!»... -Puis: Monsieur a passé!...Monsieur est mort!» - -Ici, le vieux peintre s'interrompit... et, hochant la tête: - ---Laissez-moi, dit-il, vous confesser une chose inouïe... une chose -inexplicable... Ce n'est pas pour m'excuser... pour me défendre... -C'est... Enfin, voilà!... Je vous jure que ce: «Monsieur est mort!» -n'évoqua en moi, tout d'abord, rien de précis... rien de formidable, -surtout... Je n'y associai pas l'idée de Balzac... Je n'y vis pas se -dresser, soudainement, la colossale figure de Balzac, les yeux clos, -la bouche close, refroidie à jamais... Non... J'étais tellement hors -de moi-même, hors de toute conscience... de toute vérité... j'étais -noyé en de telles ténèbres morales, que cette nouvelle, criée derrière -cette porte, et dont le monde entier, demain, allait retentir, ne -m'impressionna pas plus que si j'eusse appris qu'un homme quelconque... -un homme inconnu était mort... Je ne me dis pas: «Balzac est mort!...» -Je me demandai plutôt: «Qui donc est mort?» Mieux, je ne me demandai -rien du tout... Par un exceptionnel phénomène d'amnésie, j'oubliais -réellement que j'étais, à l'instant même où il mourait... dans la -maison, dans le lit, avec la femme de Balzac!... Comprenez-vous ça?... - -Il eut un sourire amer, un geste presque comique, qui exprimait -l'étonnement de «n'avoir pas compris ça», et il continua: - ---Au cri de «Monsieur est mort!», elle s'était levée, d'un bond, -et s'était mise à courir dans la chambre, pieds nus, sans savoir, -elle aussi, ce qu'elle faisait, et où véritablement elle était... -«Mon Dieu!... Mon Dieu! gémissait-elle... c'est de votre faute!... -c'est de votre faute!»... Elle allait d'un fauteuil à l'autre, d'un -meuble à l'autre, soulevait et rejetait mes vêtements épars, les -siens tombés sur le tapis, culbutait une chaise, se cognait à une -table, où l'on n'avait pas enlevé la desserte du dîner... Et les -glaces multipliaient son image affolée, de seconde en seconde plus -nue... Les coups redoublaient, plus sourds, la voix appelait plus -glapissante: «Madame!... Madame!... Hé! Madame!...» Je vis qu'elle -allait sortir dans cet état de presque complète nudité... Je criai: «Où -allez-vous?... Habillez-vous un peu, au moins. Et puis, calmez-vous!» -Je me levai, l'obligeai à mettre ses bas, à revêtir une sorte de -peignoir blanc, très sale, que j'avais trouvé dans le cabinet de -toilette... Comme elle voulait sortir encore: «Et tes cheveux?... -voyons... arrange tes cheveux!» Elle sanglotait, se lamentait: -«Ah! pourquoi l'ai-je suivi?... Je ne voulais pas... je ne voulais -pas... C'est lui... tu le sais bien... Et toi... Pourquoi es-tu -venu, aujourd'hui?... C'est de ta faute... Et cette vieille-là?... -Que va-t-elle croire?... Mon Dieu!... Mon Dieu!... Et ma fille?... -ma pauvre enfant!... C'est horrible!... Je ne pourrai jamais...» -Pourtant, elle ramena ses cheveux, les tordit, les fixa, sur la nuque, -en un gros paquet, d'où de longues mèches s'échappaient... «Non... -non... je ne veux pas... je ne veux pas y aller... je ne veux pas le -voir... Emmène-moi en Russie... tout de suite... tout de suite... -emmène-moi, dis?»... Et, sur de nouveaux coups frappés à la porte, -sur de nouveaux appels, presque injurieux, le peignoir mal agrafé, la -tête tout ébouriffée, sans pantoufles aux pieds, elle se précipita, -en criant: «Oui... oui... c'est moi... je viens... je viens...» Je me -recouchai... Allongé sur la couverture, les jambes nues, le poitrail -à l'air, les bras remontés et ramenés sous la nuque, sans songer à -rien... sans l'émotion de ce qui venait de se passer, sans la terreur -de ce voisinage de la mort, longtemps, je considérai mes orteils, à qui -j'imprimais des mouvements désordonnés et des gestes de marionnettes... -Le silence de la maison avait je ne sais quoi de si lourd, de si peu -habité, qu'il ne me semblait pas réel... Avec cela, m'arrivaient aux -narines, des odeurs d'amour, d'écœurantes odeurs de nourriture -aussi, et de boisson, que la chaleur aigrissait... Mes vêtements, des -jupons, tramaient sur les fauteuils, pendaient des meubles, jonchaient -le tapis, en un désordre tel et si ignoble, que, n'eût été la splendeur -royale du lit, n'eussent été les cuivres étincelants de la psyché, je -me serais cru échoué, après boire, au hasard d'une rencontre nocturne, -chez une racoleuse d'amour... Pour compléter l'illusion, à ma gauche, -par la porte du cabinet de toilette, j'apercevais une bouilloire qui -chauffait sur une petite lampe... Je restai ainsi cinq heures, durant -lesquelles, pour me prouver que tout n'était pas mort dans la maison, -je cherchais à percevoir, çà et là, dans un demi-assoupissement, le -bruit de chuchotements, d'allées et venues, le long du couloir. Cela -n'était pas gai, certes; cela n'était pas non plus très pénible... Au -fond, je n'étais pas fâché d'être libre, je jouissais presque d'être -seul. Quand Mme de Balzac rentra, j'avais donné un peu d'air à la -chambre et m'étais rhabillé... Elle était extrêmement pâle, défaite... -Ses paupières gonflées et très rouges montraient qu'elle avait dû -beaucoup pleurer: «C'est fini, dit-elle... Il est mort... il est bien -mort!» Elle se laissa tomber sur le bord du lit, se couvrit la figure -de ses mains, soupira: «C'est effrayant!» Et, toute secouée par un -long frisson, elle répéta: «C'est effrayant!... c'est effrayant ce -qu'il sent mauvais!»... Elle ne me donna aucun détail... À toutes mes -questions elle ne répondit que par des plaintes... des plaintes brèves, -agacées... Elle avait un pli amer, presque méchant, au coin de la -bouche. Et la bouche, d'un dessin si joliment sensuel, prenait alors -une expression vulgaire, basse, qui avait quelque chose de répugnant... -Je lui demandai si elle avait fait prévenir la famille; «Demain... -demain..., dit-elle... À cette heure, comment voulez-vous?» Sa voix, -toute changée, sans cet accent chantant qui me plaisait en elle... -devenait agressive... En me regardant, en regardant le lit, le désordre -de la chambre, elle eut comme un haut-le-cœur... Je crus qu'elle -allait éclater en larmes, ou en fureur... Je l'aidai à s'étendre sur -le lit... «Vous aurez demain une journée fatigante... beaucoup de -monde... beaucoup à faire... Reposez-vous... Tâchez de dormir»--«Oui... -oui... fit-elle... je suis brisée...» Il était quatre heures du -matin; le petit jour allait paraître... Doucement, tendrement, je lui -dis: «Vous ne m'en voudrez pas de vous quitter... Soyez gentille... -Il le faut... Ce ne serait pas convenable qu'on me vit chez vous à -pareille heure!» Je m'attendais à une scène, à des larmes... Elle -ne protesta pas... ne chercha pas à me retenir...--«Oui, vous avez -raison, approuva-t-elle sur un petit ton sec... C'est mieux ainsi... -Allez-vous-en!...» Et, comme je ne partais pas encore, cherchant -je ne sais quoi, dans la chambre: «Allez-vous-en!... Eh bien?... -Allez-vous-en!» répéta-t-elle d'une voix plus dure, en se tournant -du côté du mur, avec une affectation qui m'étonna... Elle refusa mon -baiser: «C'est bien...c'est bien...laissez-moi... je vous en prie.» -Était-ce la fatigue?... Était-ce le dégoût?... Ou bien quoi?... Je -dis: «Alors... à bientôt!»--«Comme vous voudrez!», fit-elle... Je -sortis... Personne dans le couloir... Aucun bruit dans la maison... -Une lampe achevait de brûler sur une petite table. Sa lueur tremblante -faisait mouvoir de grandes ombres sur les murs. En passant devant la -chambre de Balzac, je faillis me heurter à une chaise sur laquelle la -garde avait empilé des paquets de linges souillés, qui dégageaient une -abominable odeur de pourriture... Je m'arrêtai pourtant... j'écoutai... -Rien... Un craquement de meuble... ce fut tout!... J'eus une secousse -au cœur, et comme un étranglement dans la gorge... Un instant, je -songeai à entrer; je n'osai pas... Je songeai aussi à aller chercher ma -boîte de couleurs, et à faire une rapide esquisse du grand homme, sur -son lit de mort... Cette idée me parut impossible et folle... «Non... -non... pas moi..., me dis-je... Ce serait une trop sale blague.» Alors, -je descendis l'escalier lentement, sur la pointe du pied... En bas, -c'était la cuisine... Elle était entr'ouverte, éclairée. Des bruits -de voix en venaient: la voix de la garde, la voix du vieux valet -de chambre... Ils soupaient, gaiement, ma foi!... En m'approchant, -j'eusse pu entendre ce qu'ils disaient. Je n'osai pas, non plus, -dans la crainte qu'ils ne parlassent de moi... de nous... Les autres -domestiques étaient rentrés chez eux, sans doute, et dormaient... -Là-haut, Balzac était seul, tout seul!... Une fois dans la rue, je -poussai un long soupir de délivrance, j'aspirai l'air frais du matin, -avec délices, et j'allumai un cigare. - -Se levant tout à coup, Jean Gigoux marcha dans l'atelier, la tête -basse, les mains derrière le dos... marcha longtemps dans l'atelier... -Et, s'arrêtant devant moi, il me dit: - ---Et voilà comment Balzac est mort... Balzac!... vous entendez?... -Balzac!... Voilà comment il est mort!... - -Puis il se remit à marcher... Après un court silence: - ---C'est drôle! fit-il... Je ne suis pourtant pas un méchant homme... -je ne suis pas une canaille... une crapule... Mon Dieu!... je suis -comme tout le monde... Eh bien... je n'ai vraiment compris que plus -tard... beaucoup plus tard... Certes, cette journée-là... cette -nuit-là... j'ai eu de la gêne... de l'embêtement... je ne sais pas... -du dégoût... Je sentais que ça n'était pas bien... Oui, mais ça?... -ça?... l'ignominie?... Non... Je vous donne ma parole d'honneur... ce -n'est que plus tard... Qu'est-ce que voulez?... on aime une femme... on -se laisse aller... et c'est toujours, toujours, de la saleté!... Ah!... -et puis, est-ce que vraiment je l'aimais?... - -Il écarta les bras, les ramena vivement le long de son corps, en -faisant claquer ses mains sur ses cuisses: - ---Ma foi!... Je n'en sais plus rien... - -Haussant les épaules, il ajouta: - ---L'homme est un sale cochon... voilà ce que je sais... un sale cochon! - -Il tourna, quelque temps, dans l'atelier, tapotant les meubles, -dérangeant les sièges, grommelant: - ---Balzac!... Balzac!... Un Balzac! - -Puis il revint s'asseoir, brusquement, sur le fauteuil, en face de -moi... - ---Quant à Mme de Balzac... - -Il appuya sur chaque mot, avec une ironie pesante, qui me choqua un -peu... - ---Quant à Mme de Balzac, répéta-t-il... le lendemain, elle s'était -reprise... oh! tout à fait... Elle fut très digne... très noble... très -douloureuse... très littéraire... Épatante, mon cher... Andromaque -elle-même, quand elle perdit Hector... Elle émerveilla et toucha tout -le monde par la correction tragique, par la beauté de son attitude. -Quelle ligne!... Ah! quelle ligne pour un Prix de Rome!... On -l'entoura, on la plaignit... vous pensez?... Le plus comique, c'est, je -crois bien, qu'elle fut sincère dans sa comédie... La considération, -les respects, les hommages, lui redonnaient de la douleur et de -l'amour. Je n'en revenais pas, moi, pourtant revenu de tant de choses, -déjà!... Ah! ces obsèques!... - -Il eut un sourire presque gai: - ---Mon cher... figurez-vous... le ministre Baroche, qui représentait le -gouvernement et cheminait, dans le convoi, près de Victor Hugo, lui -dit: «Au fond, ce monsieur de Balzac était, n'est-ce pas?... un homme -assez distingué.» Hugo regarda ce ministre,--qui a une si belle presse -dans _Les Châtiments_,--il le regarda, ahuri, scandalisé, et répondit: -«C'était un génie, monsieur, le plus grand génie de ce temps.» Et il -lui tourna le dos... Hugo a raconté cela quelque part... Rien n'est -plus vrai... Je me trouvais à côté de lui, quand cette petite énorme -scène se passa... Mais ce que Hugo ne sut peut-être jamais, c'est que -le ministre Baroche, s'adressant à son autre voisin qui avait, je me -rappelle, de très beaux favoris... lui dit, tout bas, à l'oreille: «Ce -monsieur Hugo est encore plus fou qu'on ne pense...» - -Et Gigoux se mit à rire franchement, d'un de ces rires comme il en -avait, même très vieux, de si sonores. Il ajouta: - ---Aussi, plus tard, il en a pris pour son grade... Il ne l'a pas volé, -hein?... - -Il dit encore: - ---Ah!... savez-vous ce détail?... Quand, le lendemain de la mort, les -mouleurs vinrent pour mouler le visage de Balzac, ils furent obligés de -s'en retourner... bredouille, mon cher... La décomposition avait été si -rapide que les chairs de la face étaient toutes rongées... Le nez avait -entièrement coulé sur le drap... - - - - -Les femmes allemandes et M. Paul Bourget. - - -Ce même soir, von B... nous emmena souper chez un riche industriel de -ses amis... Ce n'était point une réception priée. Il n'y avait là que -des intimes, six ménages qui avaient l'habitude de se réunir tous les -soirs. Les hommes, un peu lourds de manières, peut-être, mais fort -intelligents et accueillants; les femmes, pas très jolies, pas très -élégantes, mais toutes charmantes, non point à la façon des femmes de -Paris, mais charmantes, d'un charme plus sérieux, plus profond, et plus -lent, qui ne vient point de leurs toilettes, ni de leur coquetterie, -qui vient d'elles-mêmes, de leur naturel et de leur esprit. - -La maison est fort joliment arrangée, un peu comme un intérieur -anglais, où le luxe, le confort correspondent si bien aux besoins de -la vie quotidienne... Les meubles, quelques-uns trop massifs, d'autres -trop étriqués, ne satisfaisaient pas toujours mon goût de la sobriété -et de la ligne. Je dois dire pourtant qu'ils étaient réduits au minimum -de laideur que comporte le modern-style... Ce ne fut qu'une impression -momentanée, car les meubles ont ce mystère familier, qu'ils prennent -très vite le visage et l'âme de leurs propriétaires. Par exemple, je -fus ravi de ne voir aux murs que des tableaux français, choisis avec -une décision d'art très hardie et très sûre: de très beaux paysages -de Claude Monet, de puissantes natures mortes de Cézanne, les plus -admirables nus de Renoir. La salle à manger est ornée d'exquis panneaux -de Vuillard. Dans le cabinet de travail, des décorations de Pierre -Bonnard, sobres, substantielles, harmonieuses, avec ce goût si aigu, -si incisif, de l'observation des formes en mouvement, et cette qualité -de matière, cette richesse de couleur, qui n'appartiennent qu'à lui. -Çà et là, des van Gogh, des Vallotton, extraordinairement expressifs, -des Roussel, légers, fluides, dignes de Corot et de Poussin. Un grand -Courbet--paysage de roches jurassiennes--occupe magnifiquement la -place d'honneur, dans le salon. Toute une suite de pastels de Lautrec, -quelques-uns très libres, des aquarelles, des dessins de Guys et de -Forain, égaient le lumineux escalier, ainsi que le palier du premier -étage. Sur des colonnes et des socles, sur les cheminées et les -meubles, des marbres et des bronzes de Rodin, de délicieux bois de -Maillol. Je vis que ce choix, ni le snobisme, ni la mode, ni le désir -d'étonner ne l'avaient imposé, mais une préférence esthétique très -raisonnée, très intelligemment expliquée, surtout par les femmes... Il -fallait donc que je vinsse en Allemagne, pour avoir la joie de voir, -ainsi compris, ainsi fêté, ce que j'aimais, et, pour toute une soirée, -sentir ce plaisir si rare, même en France, d'être en communion de -goûts et de pensées avec les êtres qui vous entourent... - -Comme je m'attardais à regarder une très importante toile de Vallotton: -des _Femmes au Bain_, notre hôtesse me dit: - ---Je suis choquée de voir que M. Vallotton n'a pas encore conquis, chez -vous, la situation qu'il mérite et qu'il commence à avoir en Allemagne. -Ici, nous l'aimons beaucoup; nous le tenons pour un des artistes -les plus personnels de sa génération. C'est vraiment un maître, si -ce mot a encore un sens, aujourd'hui. Son art, très réfléchi, très -volontaire, très savant, un peu farouche, ne tend pas à nous émouvoir -par les petits moyens sentimentaux. On le sent à l'étroit, et comme -mal à l'aise, dans les sujets intimes. Mais comme il se développe, -comme il s'amplifie dans les grands! Ce qui me plaît si fort en lui, -c'est cette constante et claire recherche de la ligne, des combinaisons -synthétiques de la forme, par où il atteint très souvent à la grande -expression décorative. Je trouve qu'il y a, en lui, la force sévère, -la tenue puissante des grands classiques. Sa sécheresse linéaire, -qu'on lui reproche si injustement, à mon sens, est, peut-être, ce qui -m'impressionne le plus, dans son œuvre... Elle a quelque chose de -mural... Pourquoi ne lui donne-t-on pas, chez vous, à exécuter de -vastes fresques? Aucun autre artiste n'y réussirait davantage... Mais -c'est un art perdu, aujourd'hui, je sais bien... Il ne s'accorde plus à -notre civilisation bibelotière et compliquée. - -Les femmes cultivées, les femmes dites intellectuelles, sont -assommantes. Je les fuis comme la peste. Rien ne m'est plus odieux que -leur bavardage, où s'étale, bouffonne et dindonne, une prétention à -l'esprit, au savoir, à l'originalité de la pensée, qui n'est le plus -souvent que l'apanage des ignorants et des sots. Elles ne peuvent avoir -de l'intelligence avec simplicité. Le talent n'est, chez elles, que -l'aggravation de la sottise... Nous avons en France, une femme, une -poétesse, qui a des dons merveilleux, une sensibilité abondante et -neuve, un jaillissement de source, qui a même un peu de génie... Comme -nous serions fiers d'elle!... Comme elle serait émouvante, adorable, -si elle pouvait rester une simple femme, et ne point accepter ce rôle -burlesque d'idole que lui font jouer tant et de si insupportables -petites perruches de salon! Tenez! la voici chez elle, toute blanche, -toute vaporeuse, orientale, étendue nonchalamment sur des coussins... -Des amies, j'allais dire des prêtresses, l'entourent, extasiées de la -regarder et de lui parler. - -L'une dit, en balançant une fleur à longue tige: - ---Vous êtes plus sublime que Lamartine! - ---Oh!... oh!... fait la dame, avec de petits cris d'oiseau -effarouché... Lamartine!... C'est trop!... C'est trop! - ---Plus triste que Vigny! - ---Oh! chérie!... chérie!... Vigny!... Est-ce possible? - ---Plus barbare que Leconte de l'Isle... plus mystérieuse que -Mæterlinck! - ---Taisez-vous!... Taisez-vous! - ---Plus universelle que Hugo! - ---Hugo!... Hugo!... Hugo!... Ne dites pas ça!... C'est le ciel!... -c'est le ciel! - ---Plus divine que Beethoven!... - ---Non... non... pas Beethoven... Beethoven!... Ah! je vais mourir! - -Et, presque pâmée, elle passe ses doigts longs, mols, onduleux, dans -la chevelure de la prêtresse qui continue ses litanies, éperdue -d'adoration. - ---Encore! encore!... Dites encore! - -Ces façons sont inconnues de la femme allemande. Chez elle, on sent que -la culture n'est pas une chose exceptionnelle, ni de métier, qu'elle -n'est pas une aventure, une religion, et--qu'on me permette ce mot peu -galant--une blague. La femme allemande ne cherche pas à nous étonner, à -nous éblouir; elle cherche à s'instruire un peu plus, à comprendre un -peu plus, au contact des autres. Elle a de la sincérité, du naturel, de -la passion, dans l'intelligence,--ce qui est une grande séduction,--et, -comme elle appartient à une race, douée au plus haut point de l'esprit -critique, il arrive que, sans le vouloir, elle nous embarrasse souvent, -jusque dans les choses que nous croyons le mieux connaître. Ce que -j'apprécie surtout, en Allemagne, ce que je considère comme la plus -précieuse de toutes les élégances féminines, c'est que la femme la -plus solidement instruite sait rester femme, n'être jamais pédante. -Ses devoirs d'épouse, de mère, de maîtresse de maison, ne l'humilient -pas, ne lui causent ni gêne, ni ennui, ni dégoût. Elle les concilie -très bien avec ses désirs, sa passion de culture intellectuelle. J'ai -même remarqué qu'elle met à remplir ses devoirs plus d'honnêteté, -de rigueur, plus de joie, parce qu'elle en comprend mieux le sens -supérieur; plus de grâce aussi, parce qu'elle en sent davantage la -beauté pénétrante et forte. Je n'ai jamais aussi bien compris qu'une -femme intelligente, qui sait être intelligente, n'est jamais laide. Et -je crois bien que c'est ici que j'ai contracté cette sorte de haine, -ou de pitié, je ne sais, pour la très belle femme qui s'obstine à ne -vouloir nous charmer que par sa beauté inutile, et par ses robes de -Doucet, et par ses chapeaux de Reboux. - -Cette soirée, dans cette maison, nous fut un délice. Les femmes -savaient tout, parlaient de tout,--même des choses françaises, -frivoles ou sérieuses,--avec une précision, une justesse, et des -détails qui allèrent jusqu'à nous stupéfier. Comme j'étais encore tout -frissonnant de mes souvenirs sur Balzac, je mis la conversation, le -plus naturellement du monde, et avec l'espoir, sans doute, d'un petit -succès, sur notre grand romancier. Oh! ma surprise, et--pourquoi ne -pas l'avouer?--ma déception de voir qu'elles le connaissaient aussi -bien, sinon mieux que moi!... Pas dans sa vie, peut-être, mais dans son -œuvre. Aucun des personnages de _La Comédie humaine_ ne leur était -étranger... Elles en commentaient la signification, le caractère, la -portée sociale, avec un sens très averti des passions humaines, et sans -la moindre pruderie. - -L'une dit: - ---Bien qu'il y ait, dans ses livres, un fatras mélodramatique qui -me fatigue quelquefois, et qu'il peigne des mœurs--les mœurs -parisiennes--qui ne nous sont pas toujours très familières, Balzac -est, de tous vos écrivains--de tous les écrivains, je pense--celui qui -me semble avoir exprimé la vie--non pas seulement individuelle, mais -la vie universelle--avec le plus de vérité et le plus de puissance... -Gœthe me paraît tout petit, tout menu, à côté de ce géant. Certes -son intelligence est incomparable. Mais qu'est l'intelligence de -Gœthe, auprès de cette intuition prodigieuse, par laquelle Balzac -peut recréer tout un monde et le monde?... Il est un peu désespérant... -La vie, non plus, n'est guère belle, même chez nous, où l'hypocrisie -nous tient lieu de vertu... C'est pour cela qu'on ne le comprend pas -toujours très bien en Allemagne... Nous nous vantons de n'aimer que les -méthodes expérimentales, mais nous sommes, plus qu'on ne croit, encore -asservis aux dogmes du vieux romantisme de Schelling... Malgré nos -savants, toute métaphysique n'est pas morte, chez nous... Quoiqu'on -dise, croyez-moi, la vie nouvelle qu'apporta Nietzsche, n'a pas germé, -partout, sur la terre allemande. - -Puis, ce fut le tour de Renan, de Taine, de Zola, de Flaubert... de -tous, et même--dégringolade!--de M. Paul Bourget. - -Elles étaient curieuses--comme d'un petit jeu de société, j'imagine--de -savoir ce que je pensais de M. Paul Bourget... Est-ce que, vraiment, je -pensais quelque chose de M. Paul Bourget? Bah! - -Je répondis: - ---J'ai connu Bourget autrefois... Je l'ai beaucoup connu... Nous étions -fort amis. Cela me gêne un peu, pour en parler... Et puis, il a pris -par un chemin... moi par un autre... Mais il y a si longtemps de cela -qu'il me semble bien qu'il est mort... - -Je mis un temps, comme à la Comédie, et: - ---C'était un garçon intelligent... déclarai-je, sur un ton d'oraison -funèbre. - -Elles se récrièrent... J'insistai bravement: - ---Je vous assure... intelligent... très intelligent... Tenez, c'est -peut-être Bourget qui a le mieux senti Balzac... qui en a le mieux -parlé... Il était très jeune, alors... et charmant... Il avait une -certaine générosité d'esprit... sauf que, déjà, il n'aimait pas les -pauvres... Oh! il avait les pauvres en horreur... Il ne les trouvait -pas dignes de la littérature... ni de l'humanité... Étant plus jeune -que moi, il me protégeait, m'éduquait, me tenait en garde contre -ce qu'il appelait les emballements un peu trop naïfs, un peu trop -grossiers aussi de ma nature... Un jour que nous remontions les -Champs-Élysées, il me dit: «Laissez donc les pauvres... ils sont -inesthétiques... ils ne mènent à rien.» Et, me montrant les beaux -hôtels qui, de chaque côté, bordent l'avenue: «Voilà, cher ami... -C'est là!...» Ah! si j'avais su profiter de ses leçons... Enfin, il -était charmant... Depuis, la vie, n'est-ce pas?... toutes sortes -d'ambitions... - ---Il est si ennuyeux!... s'écria une dame, avec une conviction qui nous -fit tous éclater de rire... - ---Enfin, comment est-il?... demanda une autre dame... Est-il vrai que -les femmes françaises raffolent de lui? Je ne puis le croire... - ---Mon Dieu!... elles ont peut-être raffolé de lui, autrefois. Oh! -autrefois... Tout est possible. Il le croyait, d'ailleurs... Mais -Bourget a cru à tant de choses... auxquelles il ne croyait pas!... -Maintenant, il est gras, un peu bouffi, et il est très, très vieux... -Il ne flirte plus guère qu'avec Joseph de Maistre M. de Donald, la -monarchie, le pape... - ---Pauvre garçon!... gémit la dame, avec une voix et une mine également -compatissantes. - ---Ne le plaignez pas... Il y a là aussi des dessous à chiffonner... Il -est vrai que ce ne sont plus ceux de la dame au corset noir. - -Un souvenir, alors, me revint: - ---Le vieux père Augier, qui était un bourgeois impénitent, m'a fait, -sur Bourget, un mot qui le biographie assez bien... Il est pittoresque, -mais un peu vulgaire... Je n'ose... - ---Dites... dites!... - ---Eh bien, Augier m'a dit... il me l'a même dit en vers: «Votre -Bourget, mon cher, mais c'est un cochon triste!...» Je rapportai le mot -à Bourget... Il s'en montra ravi... - ---À cause de «triste»? .. sans doute... - ---Non... à cause de «cochon»... C'était bien plus avantageux pour un -romancier psychologue... - ---Cela est très drôle... Mais vous ne nous avez toujours pas dit -comment il est?... - ---Je vais, si vous le permettez, vous raconter encore une histoire... -La dernière fois que je vis Bourget, c'était à Cannes, comme vous -devez le penser... Maupassant nous avait invités à déjeuner sur son -yacht... En me voyant, attendant, moi aussi, sur la jetée, le canot du -Bel Ami, Bourget ouvrit les bras, s'exclama: «Vous?... Ah! que je suis -heureux!... Il y a tellement longtemps!.. Cela méfait une telle joie -de vous revoir!... Toute ma jeunesse!»... Et il m'embrassa, le cher -Bourget... Après quoi: «Vous savez?... Vous allez être très étonné... -Vous verrez un Maupassant transformé... oh! transformé!» L'orgueil -riait par tous les plis de sa face... Il me confia: «Vous savez?... Je -l'ai enfin amené à la psychologie, oui, mon cher, à la psychologie!»... -C'était, en effet, l'année où le pauvre Maupassant écrivait _Notre -Cœur_, hélas!... Bourget remarqua mon peu d'enthousiasme... Il me -le reprocha: «Comment? fit-il... ce n'est donc pas une chose énorme... -énorme?»--«Si... si... dis-je... oh! si!»--«Mais c'est le plus grand -événement de ce temps... Quel malheur que Taine soit mort! Comme il -eût aimé cela!» Il ajouta: «Ç'a été dur!... Maintenant, Dieu merci, -c'est fait!...» Sur le _Bel Ami_, nous trouvâmes M. Jacques Normand, M. -Henry Baüer, M. Valentin Simond, alors directeur de _L'Écho de Paris_, -et ce bon docteur Cazalis, qui songeait déjà à guérir les rhumatismes -aixois par la méthode préraphaélite... Le déjeuner fut morne, morne... -Maupassant ne disait pas un mot... Il était si affreusement triste, il -nous regardait avec des regards si étranges, si étrangement lointains, -que je ne pus m'empêcher de lui demander: «Qu'est-ce que tu as?... -Es-tu malade?»... Il se décida enfin à répondre: «Non... Je ne suis pas -malade... seulement... voilà... tu comprends?... Hier... tiens!... à la -place où tu es, il y avait la princesse de Sagan... là, où est Baüer, -la comtesse de Pourtalès... Qu'est-ce que tu veux?» J'étais, en effet, -très étonné... mais pas de cet étonnement admiratif que m'avait promis -Bourget... Maupassant avait levé ses bras vers le plafond d'acajou -verni, puis les avait laissé retomber, avec accablement... Maintenant, -le coude sur la table, la tête appuyée sur sa paume, l'œil cerclé -de rouge, et déjà tout brouillé par la buée trouble de cette folie qui -devait bientôt l'emporter, il répéta, en bredouillant: «Qu'est-ce que -tu veux?... qu'est-ce que tu veux?»... Puis: «Ces femmes-là... je les -adore... parce que, mon vieux, vois-tu?... elles ont quelque chose -que les autres n'ont pas, et qu'avaient nos aïeules... nos chères -aïeules... l'amour de l'amour!» Tous, nous avions le cœur serré, -sauf Bourget qui, s'adressant à Maupassant, lui demanda: «Et _Notre -Cœur?_... Où en êtes-vous?» Et comme Maupassant ne répondait pas, -faisait un geste vague: «Quel beau titre!» s'écria Bourget, qui nous -prit à témoins... Vous verrez... ce sera le plus merveilleux livre!... -Un livre extraordinaire!» Il eut le courage ou l'inconscience d'appuyer -plus lourdement encore: «Il me le doit... car c'est moi qui l'ai amené -à la psychologie... N'est-ce pas, Maupassant?... c'est moi? Dites que -c'est moi?» Alors, Maupassant hocha la tête, et il se mit à rire, -d'un rire pénible qui me lit l'effet d'une sonnerie électrique qui se -déclenche... Jamais, rien de si douloureux, de si funèbre... Voilà donc -où il en était, ce rude garçon, que, tant de fois, sur les berges de la -Seine, bras nus, maillot collant, j'avais vu manier l'aviron avec un -si bel entrain de joyeux canotier!... Ce furent d'atroces moments... -Je fis tout pour abréger cette angoissante visite. On nous débarqua -à Antibes... Bourget voulut, à toutes forces, me reconduire jusqu'au -train qui me ramenait à Nice... Comme nous nous quittions, je lui -frappai sur l'épaule, et je lui dis: «Ah! oui!... vous l'avez amené à -la psychologie... Il y est, le pauvre bougre... il y est en plein!... -Mes compliments, mon cher Bourget...» Depuis, je ne l'appelle plus «mon -cher Bourget», ni même «Bourget», je ne l'appelle plus du tout... Car -je ne l'ai jamais revu... C'est le général Mercier qui l'a revu... - - - - -Nos colonies. - - -Le lendemain, von B... rentrait à Berlin par le chemin de fer; sa -Mercédès aussi... Nous, nous filions sur Mayence... - -À Mayence, nous avons rencontré un certain docteur Herrergerschmidt, -le vieil Allemand classique, comme il s'en trouve encore, dans -les stations de la Suisse, l'Allemand à longue redingote, à barbe -broussailleuse, et à lunettes rondes. Mais je constate que la race s'en -perd, de plus en plus. - -Épigraphiste de son métier, le docteur a rapporté de Tunisie de très -belles pierres puniques, à moins qu'elles ne fussent phéniciennes--il -n'est pas encore fixé--et qui offrent, pour l'Histoire, un intérêt -capital, en ce sens qu'elles sont absolument indéchiffrables... - ---Indéchiffrables, répète-t-il, avec admiration... C'est là le plus -beau! - -Il en a fait don au musée de Francfort, qui les a refusées... - ---Oui, monsieur, refusées... Ce sont des ânes!... - -Il consent à me les céder pour pas très cher... pour presque rien... - ---De si belles inscriptions!... Syriaques, qui sait?... ou, peut-être, -persanes?... Pour quelques marks!... - -Mais je refuse, moi aussi... Le docteur n'insiste pas davantage, hausse -les épaules, et: - ---Bêtise!... fait-il simplement... Bêtise! - -Il connaît beaucoup le Maroc, pour avoir placé à Tanger, et même, à -Fez, assure-t-il, un lot important de machines à coudre et à écrire... -«pas puniques, pas phéniciennes... non... allemandes, monsieur... Ah! -ah! ah!... De la bonne fabrication allemande!...» Il s'écrie: - ---Très beau, le Maroc!... Un pays, très beau... Et les Marocains, de -très braves gens, monsieur... de si excellentes gens!... Ah! les braves -gens!... - -Nous parlons de la toute récente frasque de l'empereur Guillaume, son -débarquement à Tanger... Le docteur dit: - ---À quoi bon faire des choses si inutiles?... Toutes ces démonstrations -bruyantes... théâtrales... Ah! je n'aime pas ça... Oui... je sais, -l'honneur national?... Mais l'honneur national, monsieur, c'est le -commerce... Et le commerce allemand va très bien au Maroc... Il va -très bien, très bien... parce que nous avons, au Maroc, des agents -admirables... admirables... oui, monsieur... les meilleurs agents du -monde... les Français!... - -Un rire agite, dans tous les sens, tous les longs poils de sa barbe... -Et il reprend sur un ton où l'ironie est restée... - ---J'aime beaucoup les Français... Vous autres Français... vous avez de -grandes... grandes qualités... des qualités brillantes... énormes... -vous êtes... vous êtes... - -Il cherche à définir ce que nous sommes, nous autres Français... à -citer des exemples caractéristiques de nos si brillantes qualités; et, -ne trouvant ni définition ni exemples, il s'en tient, décidément, à sa -première affirmation, si vague: - ---Enfin... vous avez de grandes qualités, ah!... Mais, excusez-moi... -vous n'êtes pas toujours faciles à vivre... Autoritaires en diable... -tracassiers, agressifs, chercheurs de noises et de querelles... un -peu pillards... hé!... hé!... et même cruels...--je parle, dans vos -colonies, vos protectorats... partout, où vous avez un établissement, -une influence quelconque...--est-ce vrai?... Enfin, on vous déteste... -on vous a en horreur!... Hein?... Vous en convenez?... C'est très -triste... - -Voyant que je ne réponds pas, il va, il va, le bon docteur. - ---Alors, les indigènes ne pensent qu'à se soustraire à votre -autorité... à ruiner, s'ils le peuvent, votre influence... Et s'ils -trouvent une bonne occasion--on trouve toujours une bonne occasion--de -vous embêter, de vous massacrer, de vous supprimer... Dame! écoutez -donc?... Ne vous fâchez pas, monsieur... Nous causons, n'est-ce pas?... -Je fais de l'histoire... Je fais votre histoire... votre histoire -coloniale... et même votre histoire nationale... Si elle a été souvent -glorieuse--mais qu'est-ce que la gloire, mon Dieu?--elle n'a pas -été toujours bien généreuse... Toutes ces querelles... toutes ces -guerres... tout ce sang...au long des siècles!... Enfin, n'importe... -J'aime beaucoup les Français... Nous leur devons la grandeur -allemande... On ne peut pas oublier ça!... Ah! ah!... Et tenez... -je suppose... au Maroc... parfaitement... au Maroc, il y a aussi -des Allemands... Les Allemands sont lourds, bêtes, ridicules... Ils -boivent de la bière et mangent des saucisses fumées... Je sais... je -sais bien... Mais ils sont gentils avec le Marocain... Ils respectent -ses mœurs, ses coutumes, sa religion, son droit à rester un être -humain... Ils l'aident, à l'occasion, et, au besoin, le défendent, -sans l'exciter ostensiblement contre les autres... Ils lui donnent -confiance... Et, comme il y a toujours quelque chose à faire, au Maroc, -quelque chose à y vendre... hé, mon Dieu, c'est l'Allemand qui profite -tout naturellement des bonnes dispositions de l'indigène, et de sa -haine contre les Français... Voyez-vous... ça n'est pas plus compliqué -que ça!... La diplomatie, monsieur... quelle sottise!... Moi, j'aurais -été l'Empereur, je ne me serais mêlé de rien. J'aurais dit, en fumant -tranquillement, ma bonne pipe de porcelaine: «Laissons faire les -Français... Ils travaillent pour nous...» Et, là-dessus, j'aurais pris -un grand verre de cette bière excellente, qui nous rend stupides et si -lourds... - -Tout à coup, il embrouille encore plus sa barbe, dont les mèches dorées -se projettent de tous les côtés. - ---Tenez! propose-t-il... Nous allons faire un pari... c'est cela... -un petit pari... Nous allons parier mes très belles pierres puniques -contre ce que vous voudrez... ce que vous voudrez, ah!... Nous allons -parier que, si les Français quittaient le Maroc, et qu'il ne restât -plus, au Maroc, avec les Marocains, que des Allemands... il n'y aurait -plus d'embêtements... plus de grabuges, d'anarchie, de guerres, de -massacres... plus rien... Le Maroc redeviendrait, subitement, une sorte -de Paradis terrestre... Vous ne voulez pas?... Non? Vous avez raison... - -Puis, après un petit silence: - ---Vous ne voulez pas non plus, décidément, de mes inscriptions -puniques, phéniciennes, syriaques ou persanes?... Allons, monsieur, -cent marks?... Non plus?... Dommage... dommage!... - - - - -Strasbourg. - - -Après avoir traversé le Rhin à Kohl, en dépit de nos lettres de -recommandation et de nos beaux cachets rouges, nous avons dû passer -par de longues et coûteuses formalités douanières. Absolument libre, -en Allemagne, la circulation automobile subit en Alsace des règlements -vexatoires, qui ont pour résultat de gêner beaucoup le commerce -alsacien. Les hôteliers, les marchands, et surtout les propriétaires -de ces luxueux garages installés dans les villes, supplient le -gouvernement de rapporter des mesures qui les ruinent, en éloignant, de -plus en plus, les automobilistes de ces régions admirables, hier encore -très fréquentées pour la joie et au bénéfice de tout le monde. Mais le -gouvernement reste sourd à ces doléances. Il a encore de la défiance, -une sorte de rancune sourde contre ce pays. - -Je n'avais pas revu Strasbourg depuis 1876. Faut-il dire que je ne -l'ai pas reconnue? À l'exception du quartier de la cathédrale, et de -ce vieux quartier si pittoresque, qu'on appelle la petite France, -rien d'autrefois n'est resté. Et encore, ces derniers vestiges, où -nous nous retrouvons, vont bientôt disparaître. La pioche y est -déjà. Aujourd'hui Strasbourg est une ville magnifique, spacieuse, et -toute neuve, la ville des belles maisons blanches et des balcons -fleuris. Nous n'en avons pas une pareille en France. Les larges voies -des nouveaux quartiers, luisantes comme des parquets suisses, les -universités monumentales, tous ces palais élevés à l'honneur des -lettres, des sciences, et des armes aussi, par lesquels l'Allemagne -s'est enfoncée jusqu'au plus profond du vieux sol français, ces jardins -merveilleux, ce commerce actif qui, partout, s'épanouit en banques -énormes, en boutiques luxueuses, et cette armée formidable qui veille -sur tout cela, doivent faire réfléchir bien douloureusement ceux qui -gardent encore, au cœur, d'impossibles espérances. Ah! je plains le -pauvre Kléber qui assiste, sur sa place, impuissant et en bronze, au -développement continu d'une cité à qui il a suffi d'infuser du sang -allemand pour qu'elle acquît aussitôt cette force et cette splendeur. -Telle fut, au moins, ma première impression. - -Je n'ai pas la prétention, en traversant une ville, de juger de sa -mentalité. Un voyageur est dupe de tant d'apparences! Et tant de choses -lui échappent!... Mais j'ai longuement causé avec un Alsacien très -intelligent, qui ne se paie pas de mots. Il m'a dit: - ---Strasbourg est complètement germanisée... Quelques familles -bourgeoises résistent encore. Mais leur résistance se borne à -ressasser, en français, d'anciens souvenirs, le soir, autour de la -lampe... Elles n'ont ni influence, ni crédit. N'oubliez pas, non plus, -que le prêtre, en ce pays très catholique, s'est fait tout de suite -l'agent le plus ardent, le plus écouté de la conquête définitive. -Par intérêt, par politique, le prêtre est devenu profondément, -agressivement allemand. Il n'a même pas attendu le dernier chant du coq -gaulois, pour renier sa patrie!... Au vrai, il n'y a plus ici que très -peu d'Alsaciens, noyés sous un flot d'Allemands qui, après l'annexion, -sont venus en Alsace, comme on va aux colonies, prospecter des affaires -et chercher fortune. Ce n'est pas la crème de l'Allemagne. Nos -fonctionnaires, tous allemands aussi, ne sont pas, non plus, la crème -des fonctionnaires. Beaucoup avaient de vilaines histoires, là-bas... -Au lieu de les mettre en prison, on les a mis en Alsace... Et ils -espèrent se faire pardonner, en affichant un zèle exagéré... Ils sont -rigoureux, formalistes, très durs, et nous tiennent sous une tutelle -un peu humiliante... Par exemple, nous avons ce qu'il y a de mieux -comme armée... Sous ce rapport, on n'a pas lésiné, pas marchandé... -vingt mille hommes!... Les meilleurs, les plus solides régiments de -tout l'Empire... Oh! nous n'en sommes pas très fiers... Je dois dire -pourtant que les militaires ont beaucoup perdu de leur arrogance, de -leur morgue... Les officiers sont affables, se mêlent davantage à la -vie générale, vivent en bonne harmonie avec l'élément civil... Beaucoup -sont riches et font de la dépense... Et puis, les musiques, qui se -prodiguent dans les squares et sur les places, sont excellentes... - -Comme je lui parlais de l'énorme développement de la ville: - ---Oui!... fit-il assez vaguement... C'est surtout un décor, derrière -lequel il y a bien de la misère... pour ne rien exagérer, bien de -la gêne. Quoique l'Alsace ait un sol fertile, et qu'elle soit, pour -ainsi dire, la seule province agricole de tout l'Empire, nous n'en -sommes pas plus riches pour cela. La crise économique, qui frappe les -centres industriels de la métropole, nous atteint, nous aussi... Les -impôts nous écrasent... La vie est horriblement chère, quarante-cinq -pour cent de plus qu'autrefois... Matériellement, nous ne sommes donc -pas très heureux... Moralement, politiquement, nous restons, sous -l'autorité de l'Allemagne, ce que nous étions sous celle de la France: -soumis, passifs, et mécontents... Ou se trompe beaucoup en France sur -la mentalité et la sentimentalité de l'Alsacien. Il n'est pas du tout -tel que vous le croyez, tel que le représentent de fausses légendes, -et toute une littérature stupidement patriotique... L'Alsacien déteste -les Allemands, rien de plus exact... Vous en concluez qu'il adore les -Français... Grave erreur! S'il est vrai que dans l'imagerie populaire -et les dictons familiers d'un pays se voie et se lise l'expression de -ses sentiments véritables, vous serez fixé tout de suite quand vous -saurez, de quelle façon peu galante et pareille, l'Alsacien traite -les Allemands et les Français. Il dit des Allemands qu'ils sont des -_schwein_, des porcs; il appelle les Français, des «welches»!... - -Je croyais avoir entendu: des belges. Je lui en fis la remarque. - ---Welches... belges..., c'est le même mot, répondit-il. Et croyez que, -dans son esprit, ceci n'est pas moins injurieux que cela. Au fond, -ça lui est tout à fait indifférent d'être Allemand ou Français... -Ce qu'il voudrait, c'est être Alsacien... Ce qu'il rêve?... Son -autonomie... Seulement, saurait-il s'en servir?... J'ai bien peur -que non... Un esprit de discipline traditionnel, atavique, le fait -obéir, en rechignant, obéir tout de même, tantôt à la France, tantôt à -l'Allemagne... Mais, livré à lui-même, je crains qu'il ne se perde dans -toutes sortes de querelles intestines. Je ne crois pas qu'il sache, -qu'il puisse se conduire tout seul... Il a besoin qu'on le mène par la -bride... Fâché, il devient vite agressif, abondamment injurieux... Si -vous connaissiez son patois?... Oh! bien plus riche en couleurs que -l'argot parisien... Excellent homme, d'ailleurs, qu'il faut aimer, car -il a de fortes qualités... - -Il sourit, et je pus constater que son sourire n'avait aucune amertume. - ---Je vous dis mes craintes... Craintes tout idéales, n'est-ce pas?... -Car l'autonomie de l'Alsace, voilà une question qui n'est pas près de -se poser... - -Il ajouta: - ---Peut-être, de devenir Allemands, y avons-nous gagné un peu de dignité -humaine... Tenez, sous l'Empire, Colmar était ignoblement sale, -puante, décimée par la fièvre typhoïde. Elle n'avait pas d'eau, et en -réclamait, à grands cris, mais vainement, depuis plus de cent ans. Le -lendemain même de la conquête, le premier acte du gouvernement allemand -a été d'amener, du Honach, d'abondantes sources d'une eau excellente, -avec laquelle on a inondé et purifié la ville... Oui, les Allemands -nous ont appris la propreté et l'hygiène, ce qui n'est pas négligeable, -et l'insouciance de l'avenir, ce qui nous a fait une âme moins sordide -et moins âpre. L'Allemand--je ne dis pas le juif allemand--l'Allemand -ignore l'économie. Il est--non pas fastueux--car le faste suppose une -imagination dans le goût, ou une ostentation dans la personnalité, que -l'Allemand n'a pas,--mais très dépensier. Il dépense tout ce qu'il -a, et souvent plus que ce qu'il a, au fur et à mesure de ses désirs -et de ses caprices, presque toujours enfantins et coûteux. Un détail -assez curieux... À Berlin--je dis Berlin, c'est toute l'Allemagne que -je pourrais dire--le jour même des vacances, plus de deux cent mille -familles quittent la ville... Elles vont s'abattre un peu partout, mais -particulièrement en Suisse... Vous avez du les rencontrer, au bord de -tous les lacs, au sommet de toutes les cures d'air... Ces braves gens, -un peu naïfs, un peu bruyants, un peu encombrants, emportent avec eux -tout l'argent qu'ils ont chez eux... Soyez sûr qu'ils ne rentreront à -la maison que lorsqu'ils auront usé jusqu'à leur dernier pfennig... -Aussi les universités, les collèges, les pensions, qui connaissent -ces mœurs-là, obligent-ils les pères de famille à payer, avant de -partir, la future année scolaire de leurs enfants... Sans cela... cette -fameuse instruction!... - -Il se mit à rire. - ---Eh bien, nous devenons, un peu, comme ça... - ---En somme? quoi? interrogeai-je... vous n'êtes pas trop malheureux, -sous le régime allemand? - -Il répondit simplement: - ---Mon Dieu!... On vit tout de même... Quand on ne peut pas être soi... -d'être ceci, ou bien cela... Turc, Lapon, ou Croate... allez... ça n'a -pas une grande importance... - ---Et la Lorraine? - ---Ça, c'est une autre histoire... Elle est restée française, jusque -dans le tréfonds de l'âme... Sourires ou menaces, rien n'entame ce -vieux sentiment, obstiné et profond... comme l'espérance... - - - - -Berlin-Sodome. - - -Comme nous allions quitter Strasbourg, pour parcourir l'Alsace, au -moment même de nous installer dans l'auto, nous vîmes accourir, épanoui -d'aise, toujours aussi peu soigné, fatiguant sa barbe et polissant son -front, mon ami Albert D... Il paraissait essoufflé mais ravi de la -rencontre. Il promenait en Allemagne ce vêtement et un chapeau qui ne -sont pas, depuis quelque quinze ans, indifférents qu'aux saisons, comme -je le croyais, qui le sont aussi aux latitudes et aux frontières, j'eus -la surprise de le constater... - ---Enfin, s'écria-t-il, après s'être incliné devant les dames, enfin!... -Je trouve des Français... je trouve des Parisiens, des êtres simples, -candides... des êtres normaux et vertueux... Laissez-moi vous regarder! - -Ses lèvres s'avançaient pour rire; il ne criait pas moins fort que, rue -Laffitte ou rue Richepanse, lorsqu'il parle d'art, et ne forçait pas -moins sa voix jusqu'au fausset. - ---Oui, mes amis, j'arrive de Berlin... Vous n'avez pas été, cette -fois-ci, jusqu'à Berlin?... Allez à Berlin... allez-y... il faut -absolument aller à Berlin... Il faut le voir, le revoir... C'est -prodigieux... kolossal!... comme ils disent... Allez-y!... - -Et, me prenant par le bras comme pour m'y entraîner, il parlait -toujours: - ---Toutes les fois que j'y reviens, j'y ai une surprise nouvelle... -C'est que j'ai connu Berlin, en 56, moi... Une grande ville de -province, pleine de soldats, triste, l'air pauvre. À présent, le luxe -s'y étale... brououu... Et le dévergondage?... Brououu!... Ah!... -Kolossal!... - -Ses yeux se bridaient dans la grimace qu'il faisait en riant, et il -baissait la voix en m'emmenant à l'écart avec Gerald. - ---Des pédérastes! des pédérastes!... Tous pédérastes!... Les plus -grands seigneurs, les officiers, les ministres, les artistes, les -chambellans... et les généraux, et les grands écuyers, et les -ambassadeurs..., tous!... tous!... Scandales sur scandales... procès -sur procès... disparitions sur disparitions... Kolossal!... D'ailleurs, -vous avez bien lu, en première page du _Temps_, qui n'en peut mais, -ces télégrammes officiels, concernant des personnages de cour, de -là-bas? Ça dépasse en pornographie les annonces de quatrième page, qui -font la fortune du _Journal?..._ - -Il sautillait sur ses vieilles bottines déformées par la goutte, et -se tapait les cuisses, comme un enfant qui vient de faire une _bonne -blague_ à son professeur: - ---Et savez-vous qu'il s'est formé une ligue de ces messieurs, en vue -d'obtenir l'abrogation d'articles gênants du code, qui les empêchent -de... de... - -Et, frottant alternativement son nez et son front, il se mit à pouffer -de rire, au grand dommage de mes joues et de mes narines... - ---Oui, mon cher, une ligue... une ligue des Droits de l'homme et -du pédéraste... une ligue avec ses statuts, ses commissions, ses -assemblées générales... brououu!... des assemblées en rond, je -suppose... C'est kolossal!... Vous voyez qu'ils ne s'en cachent -pas... Au contraire... Ils ont eu successivement le bien-être... la -richesse... le luxe... Il leur manquait la dépravation... Maintenant, -ils en ont leur mesure... il ne leur manque plus rien... C'est -l'aboutissement fatal des armes victorieuses, le couronnement de la -_Gründerzeit_... Voilà, maintenant, qu'ils dépassent les peuples qui -ont une histoire... Ah!... ah!... Et ils en sont assez fiers!... Ils -m'ont scandalisé... positivement scandalisé, moi! Scandaliser un -Parisien, ça n'est pas rien!... Et ils étaient aux anges de ma figure -ahurie!... Il fallait les voir!... Kolossal!... Et, pourtant, nous -ont-ils dit assez de fois que nous étions Babylone!... À en croire -leurs pasteurs, ils ne nous ont fait la guerre que pour étouffer ces -germes de vice, brûler Paris qui empoisonnait le monde!... Eh bien... -ils font mieux que nous... Ils sont Sodome... Sodome-sur-la-Sprée. -Naturellement, la province suit le mouvement; les officiers et les -hauts fonctionnaires le propagent... Il y a Sodome-sur-la-Sprée... Mais -il y a Sodome-sur-le-Mein, Sodome-sur-l'Oder, et Sodome-sur-l'Elbe, et -Sodome-sur-le-Weser, et Sodome-sur-l'Alster, et Sodome-sur-le-Rhin... -Ah! ah!... sur-le-Rhin, mon cher. - -Comme il n'oublie jamais de manifester son nationalisme, il ajouta: - ---Quand nous avons été vicieux, nous autres,--nous ne le sommes plus -guère, la mode en est passée,--nous l'avons été légèrement, gaiement... -Les Allemands, eux, qui sont pédants, qui manquent de tact, et -ignorent le goût, le sont--comment dire?--scientifiquement... Il ne -leur suffisait pas d'être pédérastes... comme tout le monde... ils ont -inventé l'_homosexualité_... Où la science va-t-elle se nicher, mon -Dieu?... Ils font de la pédérastie, comme ils font de l'épigraphie. Ils -savent qui a été l'amant de Wagner, et de qui Alcibiade et Shakespeare -ont été les maîtresses. Ils écrivent des livres sur les amours de -Socrate, et sur celles d'Alexandre le Grand... Ils ont relevé, sur -les vieilles pierres, tous les noms de tous les mignons de tous les -pharaons de toutes les dynasties... Pédérastes avec emphase, sodomites -avec érudition!... Et, au lieu de faire l'amour entre hommes, par vice, -tout simplement, ils sont homosexuels, avec pédanterie... Allez à -Berlin, je vous dis... allez revoir Berlin... Ça vaut le voyage... - -Nous lui avions tous serré la main, tour à tour, sans, qu'il s'arrêtât -de parler, de crier et de rire, et nous, étions loin, déjà, que nous le -voyions s'agiter encore, et nous désigner, du doigt, Berlin, à qui nous -tournions le dos... - - - - -Les deux frontières. - - -Nous nous sommes promenés, pendant cinq jours, à travers l'Alsace, -ses cultures d'orge et de vignes, ses houblonnières en guirlande, ses -belles forêts de sapins, ses montagnes, aux contours élégants, aux -pentes molles, aux tons très doux de vieux velours... Quelle lumière -attendrie! Quels ciels légers, mouvants! Il me semblait reconnaître les -transparences infinies de la Hollande. La nature, heureuse d'ignorer -les limites qui séparent les hommes et que leur imposent, tantôt ici et -tantôt là, en avant ou en arrière, leurs sottes querelles, est bien la -même qu'autrefois... Nous nous sommes arrêtés dans ces petites villes -Louis XIV, que gardent souvent des portes plus anciennes, dont les -beffrois, aux faîtes élancés de tuiles vertes, et les façades peintes, -à fresque rose, sont comme des souvenirs de cette vieille Allemagne, -qu'elles sont redevenues, sans qu'elles en sachent rien... - -Dans une de ces petites villes, nous manquons d'essence... On nous dit: - ---Vous en trouverez chez le pharmacien. - -Mais le pharmacien n'en a plus... Il vient de vendre son dernier litre -à des Anglais... - ---Vous trouverez cela chez le médecin, renseigne-t-il... - -Le médecin est sorti, en tournée de visites. Il n'y a plus à la maison -qu'une petite bonne. Elle nous mène dans un cellier où j'aperçois un -tonneau, plein de «benzine», et un gros bidon d'huile. - ---Prenez ce qu'il vous faut... - -Elle ne sait même pas ce que cela vaut... Sur mon insistance: - ---À votre idée... fait-elle en souriant... - -Elle n'est pas jolie, pas même blonde; et elle n'a pas ce costume dont -Henner nous a dégoûtés, et dont, après la guerre, des trafiquants -actualistes de bière et de femmes affublèrent, dans leurs brasseries, -tant de jolies filles de Montmartre et de Montrouge. - -Dans une «restauration», où nous avons fort mal déjeuné, on nous a -servi, je ne sais plus quoi: - ---Plat allemand! salue l'un de nous. - ---Alsacien, monsieur, riposte vivement l'aubergiste. - -Et, comme on nous en apporte un autre: - ---Plat français!... Ah! ah! crié-je, avec un geste à la Déroulède. - ---Alsacien! alsacien! rectifie, sur un ton irrité et plus rude, -l'aubergiste qui nous tourne le dos. - -Et j'ai cru voir, sur ses lèvres, le mot: «welches!»... Il ne l'a pas -prononcé. - -C'est ainsi, en flânant, que nous arrivâmes, un soir, tard, à la -frontière, à Grand-Fontaine, je crois, joli village égrené, en coquets -chalets, dans un vert repli des Vosges. Il était huit heures et -demie... Et nous avions l'idée folle d'aller coucher à Baccarat... -Pourquoi, mon Dieu? Le douanier activa les formalités. Malgré l'heure -tardive, il ne fit aucune difficulté pour nous rembourser notre dépôt. - ---J'ai justement, aujourd'hui, de l'argent français, nous dit-il. Je -pense que vous aimerez mieux ça... - -Le bureau était très propre, bien rangé; les hommes, très astiqués, -dans leur vareuse verte. Ils nous souhaitèrent bon voyage. - -À Raon-la-Plaine, douane française nous fûmes accueillis comme des -chiens. Un trou puant, un cloaque immonde, un amoncellement de fumier: -telle était notre frontière, à nous... Ce que nous vîmes des maisons, -nous parut misérable et sordide. Des gens hurlaient dans un café... - -Petit, maigre, le képi enfoncé de travers sur la nuque, une cravate -bleue roulée en corde autour du cou, la vareuse débraillée, dégoûtante -de graisse, un douanier s'était précipité au-devant de la voiture, -en agitant une lanterne... Il nous interrogea, sur un ton impératif, -presque grossier. - ---Qu'est-ce qu'il y a dans ces malles?... ces paquets? - ---Rien... des effets. - ---Que vous dites?... Faudra voir ça!... Mais il est trop tard... À -c't'heure, bonsoir!... Demain! - -J'entrai dans le bureau, pour me plaindre au chef... Une pièce en -désordre... un parquet gluant de saletés... Il n'y avait pas de -chef... Un homme dormait sur un banc, la tête sur un sac... Il -poussa un grognement, puis un juron, au bruit de la porte ouverte... -Dehors, les gens étaient sortis du café... entouraient l'automobile, -nous regardaient hostilement, des êtres chétifs, terreux, la bouche -mauvaise, les yeux sournois... - -Je décidai de rebrousser chemin jusqu'à Grand-Fontaine, pour y passer -la nuit... - -Le lendemain matin, il nous fallut subir la visite. Le douanier -s'acharna à la rendre la plus ignominieuse qu'il put. Il bouscula nos -effets dans les malles, brisa un flacon dans un nécessaire, inventoria, -pièce par pièce, les outils du mécanicien... Jusqu'à un kodak qu'il -fallut enlever de son étui, pour voir ce qu'il y avait au fond. Cela -dura une heure... Je rédigeai une réclamation... Mais où vont les -réclamations?... - -Enfin, il nous permit de partir... furieux de n'avoir rien trouvé de -suspect, heureux, tout de même, de nous avoir embêtés... - -Comme nous dépassions la dernière maison de cet ignoble village, -une pierre, lancée, on ne sait d'où, vint briser une des glaces de -l'automobile... J'en fus quitte pour une écorchure légère à la joue. - ---Allons! dis-je... Pas d'erreur!... Nous sommes bien en France. - ---Sale pays!... maugréa Brossette. - -Mais je pense qu'il parlait seulement de Raon-la-Plaine... - - - -Paris, Cormeilles-en-Vexin, 1905-1907. - - - - -TABLE - - -DÉDICACE.--À Monsieur Fernand Charron - -LE DÉPART - -Avis au lecteur.--La vitesse.--Le garage.--Mon chauffeur. ---Frontières.--La douane allemande.--Vers Rocroy.--Une ville -morte.--Une ville forte.--Une famille d'automobilistes. - -BRUXELLES - -Le roi en est.--L'accent belge.--Le repas des funérailles. ---Vive l'armée belge!--Ma complice.--Au cabaret. - -CHEZ LES BELGES - -Catholicisme.--Démocrates de Gand.--Constantin Meunier.--Un -Industriel.--Waterloo.--Au Musée.--Il fait de la race.--Roi -d'affaires.--Le caoutchouc rouge.--Remords. - -ANVERS - -Vers le port.--Un port--Bateaux--La ville.--Sur les quais. ---Tapirs.--Ministrels.--L'évangéliste --Émigrante.--Pogromes ---Prostitution.--Anvers prospère. - -EN HOLLANDE - -Fantômes.--Le lilas André Theuriet.--Vincent van Gogh et Bréda.--Sur -les Hollandais.--Gorinchem.--La découverte de Claude Monet.--Le port, -patrie du peintre.--La digue.--Soir à Dordrecht.--Dordrecht.--Le musée -des Boërs.--Rotterdam.--Un spéculateur.--Canaux d'Amsterdam.--Foire aux -fromages.--La porte entrebâillée.--Hymne à la paix et à La Haye. - -LA FAUNE DES ROUTES - -BORDS DU RHIN - -Düsseldorf.--Modern-style.--Mon ami von B...--Le Surempereur.--L'école -de Düsseldorf.--Le théâtre repopulateur.--Une soirée au -music-hall.--Souvenirs et rêveries dans Cologne.--Avec Balzac.--La -femme de Balzac.--La mort de Balzac.--Les femmes allemandes et M. -Paul Bourget.--Nos colonies.--Strasbourg.--Berlin-Sodome.--Les deux -frontières. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La 628-E8, by Octave Mirbeau - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA 628-E8 *** - -***** This file should be named 54528-0.txt or 54528-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/5/2/54528/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) (Images generously made -available by the Internet Archive.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La 628-E8 - Avec le chapitre intégral "Balzac" - -Author: Octave Mirbeau - -Release Date: April 10, 2017 [EBook #54528] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA 628-E8 *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) (Images generously made -available by the Internet Archive.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<h1>LA 628-E8</h1> - -<h3>Par</h3> - -<h2>OCTAVE MIRBEAU</h2> - -<h4>COMPRENANT EN ANNEXE</h4> - -<h4>LE CHAPITRE INTÉGRAL «BALZAC»</h4> - -<h4>SUPPRIMÉ LORS DE L'APPARITION</h4> - -<h4>EN 1907</h4> - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</h5> - -<h5>FASQUELLE ÉDITEURS</h5> - -<h5>11, RUE DE GRENELLE, 11</h5> - - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[p. v]</a></span></p> -<p><a href="#TABLE">Table</a></p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="DEDICACE" id="DEDICACE">DÉDICACE</a></h4> - - -<p>À Monsieur <span style="font-size: 0.8em;">FERNAND CHARRON</span></p> - -<p>À qui dédier le récit de ce voyage, sinon à vous, cher Monsieur -Charron, qui avez combiné, construit, animé, d'une vie merveilleuse, la -merveilleuse automobile où je l'accomplis, sans fatigue et sans accrocs?</p> - -<p>Cet hommage, je vous le dois, car je vous dois des joies multiples, -des impressions neuves, tout un ordre de connaissances précieuses que -les livres ne donnent pas, et des mois, des mois entiers de liberté -totale, loin de mes petites affaires, de mes gros soucis, et loin de -moi-même, au milieu de pays nouveaux ou mal connus, parmi des êtres si -divers dont j'ai mieux compris, pour les avoir approchés de plus près, -la force énorme et lente qui, malgré les discordes locales, malgré la -résistance<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[p. vi]</a></span> des intérêts, des appétits et des privilèges, et malgré -eux-mêmes, les pousse invinciblement vers la grande unité humaine.</p> - -<p>Oui, ce qui est nouveau, ce qui est captivant, c'est ceci. Non -seulement l'automobile nous emporte, de la plaine à la montagne, de -la montagne à la mer, à travers des formes infinies, des paysages -contrastés, du pittoresque qui se renouvelle sans cesse; elle nous mène -aussi à travers des mœurs cachées, des idées en travail, à travers -de l'histoire, notre histoire vivante d'aujourd'hui...</p> - -<p>Du moins, on est si content qu'on croit vraiment que tout cela est -arrivé. Et puis, pour nous les rendre supportables et sans remords, ne -faut-il pas anoblir un peu toutes nos distractions?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il y a six ans, je me rappelle, parti, un malin, d'Aurillac, sur une -des premières automobiles que vous ayez construites, j'arrivai, le -soir, vers quatre heures, en plein Jura, à Poligny.</p> - -<p>C'était la fin d'un jour de marché. Tout était calme dans les rues. Nul -bruit dans les cabarets, à peu près vides. Bêtes et gens s'en allaient -pacifiquement, qui à l'étable, qui au foyer. Quelques groupes restaient -encore à deviser sur la place, où les petits marchands avaient<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[p. vii]</a></span> démonté -et repliaient leurs étalages... Rien qu'à la traverser, la ville me -fut sympathique. Elle avait un air de décence, de bonne santé, de bon -accueil, très rare en France.</p> - -<p>Dans l'auberge où je descendis, je m'attablai entre deux paysans, -très beaux, très forts, les cheveux drus et noirs sur une puissante -tête carrée, le masque modelé en accents énergiques; singulièrement -avenants. Ils parlaient de leurs affaires, et moi, tout en mangeant -de savoureuses truites, arrosées d'un excellent vin d'Arbois, je les -écoutais parler. Comme ils n'avaient rien du nationalisme sectaire et -méfiant, avec lequel, d'ordinaire, les paysans reçoivent ce qu'ils -appellent les étrangers, ils permirent fort gentiment que je prisse -part à leur conversation.</p> - -<p>Ils se montrèrent parfaits techniciens agricoles, curieux de progrès, -informés au delà des choses de leur métier. Je n'avais plus, devant -moi, l'Auvergnat, âpre et rusé, bavard et superstitieux, ignorant -et lyrique, que j'avais quitté le matin même, non sans plaisir, je -l'avoue; je voyais enfin des hommes, calmes, réfléchis, réalistes, -précis, qui ne croient qu'à leur effort, ne comptent que sur lui, -savent ce qu'ils veulent, ont le sentiment très net de leur force -économique, exigent qu'on respecte en eux la dignité sociale et humaine -du travail. Aucune trace de superstition, en leurs discours, et, ce qui -me frappa beaucoup, pas le moindre misonéisme. Ils n'eurent pas une -parole de haine contre l'automobilisme. Au contraire.<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[p. viii]</a></span> Ils admiraient -grandement cette nouveauté, lui faisaient crédit de n'être encore -qu'un sport—un sport expérimental—aux mains des riches, et ils en -attendaient des applications démocratiques, avec confiance.</p> - -<p>À plusieurs reprises, ils marquèrent cette fierté que, de tous les -départements français, le leur fût celui où l'instruction s'était le -plus développée.</p> - -<p>L'un d'eux me dit:</p> - -<p>—Chez nous, tous, nous désirons apprendre. Malheureusement, on ne -nous apprend pas grand'chose. Nous n'avons pas, bien sûr, l'ambition -de devenir des savants, comme Pasteur. Mais nous voudrions connaître -l'indispensable. Or, l'instruction qu'on nous donne est, tout entière, -à réformer. C'est l'instruction cléricale qui persiste hypocritement, -dans l'instruction laïque. On nous farcit toujours l'esprit de légendes -dont nous n'avons que faire... Mais nous continuons à ignorer les plus -simples éléments de la vie: par exemple, ce que c'est que l'eau que -nous buvons, la viande que nous mangeons, l'air que nous respirons, la -semence que nous confions à la terre..., en bloc, tous les phénomènes -naturels, et nous-mêmes... Alors, comme nos anciens, nous cheminons, à -tâtons, dans la routine, et nous ne sommes pas capables de tirer parti -des immenses richesses qui sont, partout, dans la nature, à portée de -la main.</p> - -<p>L'autre, qui approuvait, dit à son tour:</p> - -<p>—Les socialistes nous prêchent sans cesse l'émancipation, -l'affranchissement... J'en suis, parbleu!...<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[p. ix]</a></span> Mais, l'affranchissement, -l'émancipation de quoi, si tout d'abord on n'affranchit et on -n'émancipe notre cerveau?</p> - -<p>Je compris très bien que le passé n'avait plus aucune prise sur ces -hommes conscients et qu'ils défendraient avec une volonté tenace et une -tranquille assurance, les conquêtes, les pauvres petites conquêtes, -matérielles et morales, qu'ils avaient su, tout seuls, arracher à la -société et au sol ingrat de leurs montagnes...</p> - -<p>Et tel était le miracle... En quelques heures, j'étais allé d'une -race d'hommes à une autre race d'hommes, en passant par tous les -intermédiaires de terrain, de culture, de mœurs, d'humanité qui les -relient et les expliquent, et j'éprouvais cette sensation—tant il me -semblait que j'avais vu de choses—d'avoir, en un jour, vécu des mois -et des mois.</p> - -<p>Et cette sensation que, seule, l'automobile peut donner, car les -chemins de fer, qui ont leurs voies prisonnières, toujours pareilles, -leurs populations parquées, toujours pareilles, leurs villes -encloses que sont les chantiers et les gares, toujours pareilles, -ne traversent réellement pas les pays, ne vous mettent point en -communication directe avec leurs habitants,—cette sensation, tout -à fait nouvelle, que de fois j'en goûtai la force et le charme, au -cours de ce voyage exquis, où je retrouve constamment mon admiration -et, je puis le dire, ma reconnaissance, pour cette maison roulante -idéale, cet instrument docile et précis de pénétration qu'est -l'automobile, et surtout—puisqu'il<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[p. x]</a></span> faut bien finir par tout ramener -à soi—l'automobile créée par vous, cher monsieur Charron, pour mes -curiosités et mes vagabondes rêveries...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'est pour cela que j'aime mon automobile. Elle fait partie désormais -de ma vie; elle est ma vie, ma vie artistique et spirituelle, autant -et plus que ma maison. Elle est pleine de richesses, sans cesse -renouvelées, qui ne coûtent rien que la joie de les prendre au -passage, ici, là, partout où m'entraînent la fantaisie de voir et -le désir d'étudier. J'y sens vivre les choses et les êtres avec une -activité intense, en un relief prodigieux, que la vitesse accuse, bien -loin de l'effacer. Elle m'est plus chère, plus utile, plus remplie -d'enseignements que ma bibliothèque, où les livres fermés dorment sur -leurs rayons, que mes tableaux, qui, maintenant, mettent de la mort sur -les murs, tout autour de moi, avec la fixité de leurs ciels, de leurs -arbres, de leurs eaux, de leurs figures... Dans mon automobile j'ai -tout cela, plus que tout cela, car tout cela est remuant, grouillant, -passant, changeant, vertigineux, illimité, infini... J'entrevois, -sans en être troublé, la dispersion de mes livres, de mes tableaux, -de mes objets d'art; je ne puis me faire à l'idée, qu'un jour, je -ne posséderai plus cette bête magique, cette fabuleuse<span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">[p. xi]</a></span> licorne qui -m'emporte, sans secousses, le cerveau plus libre, l'oeil plus aigu, -à travers les beautés de la nature, les diversités de la vie et les -conflits de l'humanité.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Eh bien, faut-il vous le dire, cher monsieur Charron? J'ai beaucoup -hésité, avant d'inscrire votre nom en tête de ce petit volume... -J'avoue que, durant quelques heures, j'ai manqué de courage... Voilà un -bien gros mot, n'est-ce pas, pour une chose pourtant bien naturelle et -bien simple... C'est que je connais les hommes de mon temps, surtout de -mon milieu. Leur bienveillance si connue, leur indomptable morale et -l'intransigeance de leurs vertus, m'ont positivement effrayé... Mais le -sentiment très vif que j'ai de ma liberté, l'horreur, non moins vive, -que j'ai des usages reçus et des pratiques courantes, mon immoralité, -pour tout dire, eurent vite fait de surmonter cette terreur passagère -et absurde... Si on les écoutait, ces braves gens-là, on ne ferait -jamais rien de ce que l'on veut et de ce qui vous plaît... Laissons-les -dire...</p> - -<p>Laissons-les dire, mais profitons de cette circonstance pour risquer -quelques observations...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">[p. xii]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'époque, cher monsieur Charron, est terriblement réfractaire à -l'admiration que nous devons aux choses du progrès, à la reconnaissance -que nous devons aux hommes qui travaillent, luttent et trouvent. -Admiration et reconnaissance, on ne les comprend et ne les accepte -que si elles sont tarifées et rétribuées selon des prix courants, -proportionnés à l'enthousiasme avec lequel on les exprime. La presse -est devenue si universellement vénale, elle oblige tellement toutes les -choses de la vie à verser dans sa caisse, pour être reconnues valables, -un impôt de plus en plus lourd, qu'un écrivain, aujourd'hui, sous -peine de se déshonorer, n'a plus le droit de signaler une découverte -scientifique importante, ou de confesser un plaisir, une émotion, si -cette émotion, ce plaisir lui viennent d'un objet fabriqué et qui se -vend. Pour un temps, dont on aperçoit, d'ailleurs, la fin prochaine, il -peut encore—sauf dans <i>Le Journal</i>, bien entendu—admirer un livre, un -tableau, une statue, dire, à peu près librement, ses impressions sur ce -qu'on appelle une œuvre de l'imagination. Classification vraiment -arbitraire et comique, car j'ai toujours pensé que les statues, les -tableaux, les livres se vendent avec plus d'âpreté encore que les -machines; et les machines m'apparaissent, bien plus que les livres, les -statues, les tableaux, des oeuvres de l'imagination. Quand je regarde, -quand j'écoute vivre cet admirable organisme<span class="pagenum"><a name="Page_xiii" id="Page_xiii">[p. xiii]</a></span> qu'est le moteur de -mon automobile, avec ses poumons et son cœur d'acier, son système -vasculaire de caoutchouc et de cuivre, son innervation électrique, -est-ce que je n'ai pas une idée autrement émouvante du génie humain, -de sa puissance imaginative et créatrice, que si je lis un livre de -M. Paul Bourget, ou considère un tableau de M. Detaille, une statue -de M. Denys Puech? Est-ce que le moindre mécanisme qui transporte -l'énergie motrice, la chaleur, la parole, l'image, par de minces -réseaux de fils métalliques, ou par d'invisibles ondes, n'implique pas -une plus grande somme d'études, d'observations, d'efforts, de facultés -supérieures?... Et cependant, le livre banal, infiniment inutile de -M. Paul Bourget, la statue—si l'on peut dire—de M. Denys Puech, le -tableau—euphémisme—de M. Detaille, il est admis, il est honorable, -élégant, que je puisse les vanter tant que je voudrai, et tout le monde -me louera d'avoir débité, à leur propos, les sottises esthétiques -qui fermentent sous le crâne d'un critique d'art. Mais il me sera -formellement interdit de décrire une machine qui, comme l'automobile, -par exemple, bouleverse déjà, et bouleversera bien davantage les -conditions de la vie sociale.</p> - -<p>Eh bien, je proteste, de toutes mes forces, contre cette conception -éducatrice des journaux qui leur permet—parce que c'est de l'art—de -vous raconter, en quatre colonnes, le dernier vaudeville des Variétés, -et qui fait que nous ne savons rien, jamais rien,—parce que c'est -du commerce,—des travaux admirables, par lesquels<span class="pagenum"><a name="Page_xiv" id="Page_xiv">[p. xiv]</a></span> tant de savants -obscurs s'acharnent à conquérir, pour nous, chaque jour, un peu plus de -bonheur...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Cette liberté, je ne la revendique pas, cher monsieur Charron, pour -déclarer, tout de go, que vous avez inventé l'automobile. Mais, de -vous y être passionné, l'automobilisme vous doit beaucoup. Parmi -les constructeurs français—j'ai plaisir à le reconnaître—vous -êtes certainement celui qui apporta le plus de progrès notables à -cette industrie. Ingénieux, pratique et tenace, vous n'avez cessé de -chercher et de trouver des améliorations, vous n'avez cessé de créer -des dispositifs, adoptés universellement aujourd'hui, grâce à quoi -nos moteurs ont atteint ce degré de presque-perfection, où nous les -voyons en ce moment. Et ce qui m'étonne le plus, et dont je vous loue -infiniment, c'est que vous vous soyez aussi préoccupé de leur donner -une forme harmonieuse, et de doter la machine, comme un objet d'art, de -sa part de beauté.</p> - -<p>Je vous ai suivi, avec un intérêt grandissant, depuis le jour où, dans -les sous-sols de l'avenue de la Grande-Armée—vous n'aviez pas d'usine -en ce temps-là—vous convoquiez quelques personnes à venir voir les -pièces du premier châssis que vous alliez monter... J'en étais... Je -me souviens qu'un curieux personnage, un Américain, qui n'est pas un -inconnu et qui est roi, comme pas mal<span class="pagenum"><a name="Page_xv" id="Page_xv">[p. xv]</a></span> de citoyens de sa république, -roi de l'Acier, M. Schwab, pour tout dire, en était aussi... Je le -vois encore, prenant chaque pièce, successivement, et après l'avoir -examinée, soupesée, éprouvée, flairée, disant:</p> - -<p>—Ça, c'est de l'acier... À la bonne heure!... Voilà de l'acier!...</p> - -<p>Si bien qu'avant de s'en aller il vous commanda deux châssis pour lui, -dix autres, pour des Américains, des rois de quelque chose évidemment, -dont il vous donna les noms et les adresses:</p> - -<p>Et il ajouta:</p> - -<p>—S'ils n'en veulent pas... tant pis pour eux!... Je les prendrai, -moi... Marchez!... Marchez!... Ça, c'est de l'acier...</p> - -<p>Et moi, qui ne suis roi de rien, entraîné par l'exemple de M. Schwab, -j'en commandai un, également.</p> - -<p>—Bon!... s'écria M. Schwab... Parfait!... Et si, au dernier moment, -vous n'en voulez pas, non plus... je le prends... C'est de l'acier!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Lors de ce voyage que j'entreprends de raconter ici M. Schwab me -rappelait cette journée, un soir, que je le vis entrer dans Delft, où -moi-même je venais d'arriver...</p> - -<p>Ce fut une soirée assez comique, vraiment, et bien américaine.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_xvi" id="Page_xvi">[p. xvi]</a></span></p> - -<p>Après le dîner, durant lequel nous avions beaucoup parlé de -nos autos—car entre autres bienfaits de l'automobilisme, il -est remarquable que le cours habituel de nos conversations sur -l'immortalité de l'âme et sur les femmes en ait été si radicalement -modifié—nous sortîmes. Et nous nous promenâmes par la ville.</p> - -<p>Curieuse et délicieuse ville, et si lointaine!</p> - -<p>La lune éclairait d'une lueur, aux éclats de nacre, les canaux -encaissés, les ponts qui les enjambent d'une arche unique, les -arbres grêles qui les bordent comme des rideaux de dentelle. Et les -découpages, sur le ciel, des hauts pignons, prenaient des aspects -d'un romantisme suranné et charmant... Puis, entre des espaces bleus, -d'énormes tours surgissaient tout à coup dans la nuit argentée... Je -dis qu'elles surgissaient; elles avaient plutôt l'air d'être tombées -du ciel, ayant gardé l'obliquité de leur chute sur le sol. Et nous -longions ensuite des palais, sombres et muets, où la lumière dessinait, -çà et là, l'ogive d'une porte, l'intervalle d'un créneau, des plaques -de vitraux treillissés... Personne dans les rues, presque pas de -lumières aux fenêtres... des boutiques endormies dont le rayonnement -semblait se rétrécir, s'affaiblir et mourir, comme celui des lampes qui -vont s'éteindre dans un sanctuaire... Et, brusquement, nous respirions, -parmi l'âcre odeur des eaux enfermées dans la pierre, de violents -parfums de jacinthes qui montaient, vers nous, de barquettes pleines de -fleurs, amarrées au quai et attendant le marché du lendemain.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_xvii" id="Page_xvii">[p. xvii]</a></span></p> - -<p>Nous ne parlions pas... M. Schwab fumait avec effort un de ces -détestables cigares, comme n'en fument que les milliardaires... Et moi, -transporté dans ce décor nocturne du moyen âge, il me semblait que -fêtais loin de tout, loin des aciers et des rois de l'acier... si loin, -si loin, si loin!</p> - -<p>Mais M. Schwab n'avait pas quitté le siècle, lui, ni l'Amérique, ni -même l'avenue de la Grande-Armée... Il s'acharnait à tirer sur son -cigare qui laissait une affreuse odeur, derrière lui... Et cela faisait -exactement le bruit que font les carpes dans un bassin, quand elles -viennent respirer, le museau hors de l'eau, l'air des beaux soirs -d'été. Je l'entendais, dans l'intervalle de ces bruits, qui disait:</p> - -<p>—Ce petit Charron... Hein? C'est un gaillard!... Il sait ce que c'est -que l'acier...</p> - -<p>Deux femmes, en longues manies noires, passèrent près de nous, avec -des pas feutrés, silencieuses comme des vols de chauves-souris... D'où -venaient-elles?... Où allaient-elles?... Était-ce même des femmes?... -N'était-ce pas plutôt des âmes, des âmes anciennes, les âmes nocturnes -de tout ce passé?... Je vis leurs manteaux se fondre dans la nuit...</p> - -<p>M. Schwab ne les avait pas regardées... Il poursuivait:</p> - -<p>—Vous savez... en Amérique... ce petit Charron, il serait roi aussi... -roi de l'automobile...</p> - -<p>Et alors, au loin, très loin, ce fut comme un son de cloche, un tout -petit son de cloche, d'un timbre unique,<span class="pagenum"><a name="Page_xviii" id="Page_xviii">[p. xviii]</a></span> sans vibration prolongée, -un son pareil au chant si joli, si mélancolique du crapaud, dans les -jardins étouffants d'août... Puis d'autres sons de cloche, aussi -lointains, à l'est, à l'ouest, se répondirent... Je crus voir des -intérieurs de couvents, des cloîtres, des visages blêmes sous des -voiles, des mains jointes, des cierges... Et, près de moi, une voix que -je n'écoutais plus, et dont il ne me venait que des paroles coupées par -le silence que ces petits sons de cloche, là-bas, partout, rendaient si -émouvant, si mystérieux, une voix disait:</p> - -<p>—Carburateur... boîte de vitesse... boîte d'embrayage... magnéto... -acier... acier... acier... acier...</p> - -<p>Et ce moi «trust... trust... trust...» qui vibrait, me chatouillait, -m'agaçait l'oreille, comme un bourdonnement d'insecte:</p> - -<p>—Pruut... Pruut... Pruut!...</p> - -<p>Nous ne rentrâmes que fort tard à l'hôtel.</p> - -<p>J'ai pensé que cela vous amuserait de savoir que vous aviez préoccupé -l'esprit d'un homme tel que M. Schwab, au point que, dans un soir calme -de Hollande, parmi le décor d'une vieille ville, illustrée de tant de -souvenirs et qui, depuis Guillaume le Taciturne, n'a guère changé, il -vous ait sacré Roi de l'Automobile!...</p> - -<p style="text-align: right; font-size: 0.8em;">OCTAVE MIRBEAU.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[p. 1]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="LA_628-E8" id="LA_628-E8">LA 628-E8</a></h3> - - - -<hr class="tb" /> -<h4><a name="LE_DEPART" id="LE_DEPART">LE DÉPART</a></h4> - - - -<p class="caption"><a id="Avis_au_lecteur"></a>Avis au lecteur.</p> - -<p>Voici donc le Journal de ce voyage en automobile à travers un peu de la -France, de la Belgique, de la Hollande, de l'Allemagne, et, surtout, à -travers un peu de moi-même.</p> - -<p>Est-ce bien un journal? Est-ce même un voyage?</p> - -<p>N'est-ce pas plutôt des rêves, des rêveries, des souvenirs, des -impressions, des récits, qui, le plus souvent, n'ont aucun rapport, -aucun lien visible avec les pays visités, et que font naître ou -renaître, en moi, tout simplement, une figure rencontrée, un paysage -entrevu, une voix que j'ai cru entendre chanter ou pleurer dans le -vent? Mais est-il certain que j'aie réellement entendu cette voix, que -cette figure, qui me rappela tant de choses joyeuses ou mélancoliques, -je l'aie vraiment rencontrée quelque part; et que j'aie vu, ici ou là, -de mes yeux vu, ce paysage, à qui je dois telles pages d'un si brusque -lyrisme, et qui, tout à coup,—par suite de<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[p. 2]</a></span> quelles associations -d'idées?—me fit songer au botanisme académique de M. André Theuriet?</p> - -<p>Il y a des moments où, le plus sérieusement du monde, je me demande -quelle est, en tout ceci, la part du rêve, et quelle, la part de la -réalité. Je n'en sais rien. L'automobile a cela d'affolant qu'on n'en -sait rien, qu'on n'en peut rien savoir. L'automobile, c'est le caprice, -la fantaisie, l'incohérence, l'oubli de tout... On part pour Bordeaux -et—comment?... pourquoi?—le soir, on est à Lille. D'ailleurs, Lille -ou Bordeaux, Florence ou Berlin, Buda-Pesth ou Madrid, Montpellier ou -Pontarlier..., qu'est-ce que cela fait?...</p> - -<p>L'automobile, c'est aussi la déformation de la vitesse, le continuel -rebondissement sur soi-même, c'est le vertige.</p> - -<p>Quand, après une course de douze heures, on descend de l'auto, on est -comme le malade tombé en syncope et qui, lentement, reprend contact -avec le monde extérieur. Les objets vous paraissent encore animés -d'étranges grimaces et de mouvements désordonnés... Ce n'est que, peu -à peu, qu'ils reprennent leur forme, leur place, leur équilibre. Vos -oreilles bourdonnent, comme envahies par des milliers d'insectes aux -élytres sonores. Il semble que vos paupières se lèvent avec effort sur -la vie, comme un rideau de théâtre sur la scène qui s'illumine... Que -s'est-il donc passé?... On n'a que le souvenir, ou plutôt la sensation -très vague, d'avoir traversé des espaces vides, des blancheurs -infinies, où dansaient, se tordaient des multitudes de petites langues -de feu... Il faut se secouer, se tâter, taper du pied sur le sol, pour -s'apercevoir que votre talon pose sur quelque chose de dur, de solide, -et qu'il y a autour de vous, devant vous, des maisons, des boutiques, -des gens qui passent, qui parlent, qui<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[p. 3]</a></span> s'empressent... On ne se -ressaisit bien que le soir, tard, après dîner. Encore, vous reste-t-il -une sorte d'agitation nerveuse qui décuplera et grossira vos rêves de -la nuit.</p> - -<p>—Alors, me direz-vous, c'est le journal d'un malade, d'un fou, que -vous allez nous donner?</p> - -<p>Hélas!..., cher monsieur Thureau-Dangin, quel homme—même parmi ceux -qui ont le moins de génie—peut se vanter de n'être ni fou, ni malade?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Au gré de souvenirs qui ne sont peut-être que des rêves, et de rêves -qui ne sont peut-être que des impressions réelles, il est possible, -après tout, que je vous mène de Cologne à Rotterdam, de Rotterdam -à Hambourg, de Hambourg à Anvers, d'Anvers à Delft, de Delft au -Helder, du Helder à Brême et à Düsseldorf, et que, pour arriver à ces -différentes étapes, nous passions par l'Amérique, la Russie, la Chine, -les lacs d'Afrique, les montagnes glacées des solitudes polaires. -Mais ne vous y fiez point. En tout cas, n'attendez pas de moi des -renseignements historiques, géographiques, politiques, économiques, -statistiques, des documents parlementaires, édilitaires, militaires, -universitaires, judiciaires... Non que je les méprise, croyez-le -bien... Mais où et comment eussè-je pu les recueillir? Il faut habiter -un pays, vivre parmi ses institutions, ses usages quotidiens, ses -mœurs et ses modes, pour en sentir les bienfaits ou les outrages... -Or, je n'ai pu que rouler sur ses routes, comme un boulet sur la courbe -de sa trajectoire.</p> - -<p>Que les démographes et les sociologues laissent donc ici toute -espérance! Je n'ai point la prétention de<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[p. 4]</a></span> leur offrir un ouvrage -sérieux et copieux, comparatif de l'état des peuples, énumérateur de -leurs richesses, annonciateur de leurs destinées, et qui—pour peu -qu'en plus de ces connaissances respectables et chimériques je connusse -intimement la concierge ou la corsetière de Madame de X...,—me -vaudrait les éloges de l'Institut, et, peut-être, ce prix—ah! que j'ai -souvent souhaité—ce prix qui répond, au très gracieux, au très galant, -au très décoratif nom de Reine Pou!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je sais des gens qui ont le don d'écrire, en marge de leurs guides, au -jour le jour, leurs émotions de voyage, ou ce qu'ils croient être leurs -émotions; qui vont, de salle en salle, dans les musées, un stylographe -d'une main, un carnet de l'autre, le Bædecker en poche, les yeux -ailleurs et l'esprit nulle part; qui font arrêter la voiture devant une -ruine historique, un point de vue recommandé, l'emplacement d'un ancien -champ de bataille, pour enregistrer aussitôt une «idée et sensation», -qui n'est le plus souvent que la réminiscence d'une lecture de la -veille; qui ne s'endorment jamais sans avoir inscrit scrupuleusement -le compte détaillé de leurs enthousiasmes, en même temps que de leurs -dépenses.</p> - -<p>Par exemple, ceci, que j'ai lu sur un carnet oublié par un touriste -dans une chambre d'hôtel:</p> - -<blockquote> - -<p>«Visité le château de Chambord (voir description dans -<i>Bædecker...</i>). On ne bâtit plus comme ça... Oublié les -hontes du présent (Combes, Pelletan, Jaurès, Hervé)... -Vécu toute la journée parmi les nobles gloires du -passé... (François I<sup>er</sup>, Diane de Poitiers, -duchesse<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[p. 5]</a></span> d'Étampes)... Me sens consolé, et meilleur... (à -développer)... Donné deux francs au gardien, ce que ma femme -trouve excessif... Acheté pour douze sous de cartes postales -illustrées (montrer combien ces cartes postales grèvent -aujourd'hui le budget d'un voyage).»</p></blockquote> - -<p>Ces gens-là, je les vénère. Peut-être connaissent-ils des joies -supérieures que j'ignore. Mais je tiens à les ignorer, me contentant -des miennes, dont je ne sais pas d'ailleurs si ce sont des joies.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'écrirai donc ceci au hasard de mes souvenirs et de mes rêves, -sans trop distinguer entre eux. Vous y verrez souvent, j'imagine, -des contradictions qui choqueront votre âme délicate et ordonnée, -exaspéreront votre esprit, si plein de forte logique... Qu'y faire? -C'est que je suis homme, comme tout le monde, et que rien des -infirmités, des incohérences, des erreurs humaines, ne m'est étranger. -De même que tous mes semblables,—qui se vantent, avec un si comique -orgueil, de n'être que cœur, cerveau, et tout ailes,—j'ai un -estomac, un foie, des nerfs, par conséquent des digestions, des -mélancolies et des rhumatismes, sur lesquels le soleil et la pluie, le -plaisir et la peine exercent des influences ennemies. Ce que M. Paul -Bourget appelle des «états de l'esprit», ce n'est jamais que des «états -de la matière», qui affectent diversement notre sensibilité morale, -notre imagination, le mouvement et la direction de nos idées, comme les -météores, qui passent sur la mer, en changent, mille fois par jour, -la coloration et le rythme. Selon que mes organes fonctionnent bien -ou mal, il m'arrive de<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[p. 6]</a></span> détester, aujourd'hui, ce que j'aimais hier, -et d'aimer le lendemain, ce que, la veille, j'ai le plus violemment -détesté. Loin de m'en plaindre, je m'en réjouis, car c'est cela qui -donne à la vie son intérêt innombrable... «Il y a quelque chose que je -préfère à la beauté, c'est le changement», écrit Ernest Renan, à moins -que ce ne soit M. Maurice Barrès.</p> - -<p>Enfin, je tâcherai de suivre, en toutes choses, le conseil de ce -Boileau, si sottement calomnié, et qui veut qu'un beau désordre soit un -effet de l'art.</p> - -<p>Comme il doit être content, aujourd'hui, ce Boileau!</p> - - -<hr /> -<p class="caption"><a id="La_vitesse"></a>La vitesse.</p> - -<p>Il faut bien le dire—et ce n'est pas la moindre de ses -curiosités—l'automobilisme est une maladie, une maladie mentale. Et -cette maladie s'appelle d'un nom très joli: la vitesse. Avez-vous -remarqué comme les maladies ont presque toujours des noms charmants? -La scarlatine, l'angine, la rougeole, le béri-béri, l'adénite, etc. -Avez-vous remarqué aussi que, plus les noms sont charmants, plus -méchantes sont les maladies?... Je m'extasie à répéter que la nôtre -se nomme: la vitesse... Non pas la vitesse mécanique qui emporte la -machine sur les routes, à travers pays et pays, mais la vitesse, en -quelque sorte névropathique, qui emporte l'homme à travers toutes -ses actions et ses distractions... Il ne peut plus tenir en place, -trépidant, les nerfs tendus comme des ressorts, impatient de repartir -dès qu'il est arrivé quelque part, en mal d'être ailleurs, sans cesse -ailleurs, plus loin qu'ailleurs... Son cerveau est une piste sans -fin où pensées, images,<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[p. 7]</a></span> sensations ronflent et roulent, à raison de -cent kilomètres à l'heure. Cent kilomètres, c'est l'étalon de son -activité. Il passe en trombe, pense en trombe, sent en trombe, aime en -trombe, vit en trombe. La vie de partout se précipite, se bouscule, -animée d'un mouvement fou, d'un mouvement de charge de cavalerie, et -disparaît cinématographiquement, comme les arbres, les haies, les -murs, les silhouettes qui bordent la route... Tout autour de lui, et -en lui, saute, danse, galope, est en mouvement, en mouvement inverse -de son propre mouvement. Sensation douloureuse, parfois, mais forte, -fantastique et grisante, comme le vertige et comme la fièvre.</p> - -<p>Par exemple, je vais à Amsterdam... Quand j'ai un ennui, un dégoût, -simplement, pour ne plus entendre parler de M. Willy et de M. -Bernstein, je vais à Amsterdam. Je décide que j'y resterai huit jours, -huit jours d'oubli, huit jours de joie... Il me faut huit jours, bien -pleins, pour revoir, un peu superficiellement, mais avec calme, cette -admirable ville. Si huit jours ne me suffisent pas, j'en prendrai -quinze... Je suis libre de moi, de mon temps... Rien ne me retient ici; -rien ne me presse là-bas.</p> - -<p>Et je pars.</p> - -<p>J'arrive à Amsterdam... Malgré la douceur de ma C.-G.-V., et -l'élasticité moelleuse, berceuse, de ses uniques ressorts, j'arrive, -un peu moulu d'avoir traversé les infâmes pavés, les offensants et -barbares pavés de la Belgique, où succombèrent tant de pauvres châssis, -mal préparés à affronter ces obstacles de pierre qui font, des routes -flamandes, quelque chose comme d'interminables moraines... Donc, -j'arrive, un matin, car je suis allé coucher à La Haye, où j'ai revu le -Vivier et ses Cygnes, où j'ai respiré ce calme doux, ce calme doré<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[p. 8]</a></span> qui -doit me guérir de toute vaine agitation... Enfin... enfin... me revoici -à Amsterdam... Je suis content... Décidément, huit jours, quinze -jours... ce n'est pas assez... Je resterai trois semaines.</p> - -<p>Je dis à mon mécanicien:</p> - -<p>—Brossette, mon ami... nous resterons un mois ici... Peut-être plus.</p> - -<p>Brossette sourit et répond:</p> - -<p>—Entendu, monsieur... Alors, faut descendre les bagages?... Tous?</p> - -<p>—Tous, tous, tous... Je crois bien...</p> - -<p>—Entendu, monsieur...</p> - -<p>—Et vous, mon bon Brossette... congé... Je n'ai pas besoin de la -voiture ici...</p> - -<p>Le sourire de Brossette s'accentue...</p> - -<p>—Bon!... bon!... fait-il... En tout cas, j'attendrai monsieur, ce -soir, pour les ordres.</p> - -<p>—Mais non, mais non... Couchez-vous... Amusez-vous...</p> - -<p>Et il se rend au garage.</p> - -<p>À peine sorti de la voiture, la douche prise, le corps, des pieds à -la tête, frotté à l'essence de sauge et de romarin, souple, gai, le -jarret solide, je vais par la ville... Lentement, d'abord... en bon -promeneur qui veut jouir des choses qu'il retrouve, qu'il aime... -Ah! quelle ville!... Quelle joie!... Quelle tranquillité en moi!... -Pour la cent-millième fois, avec des phrases que je connais et que -vous connaissez si bien, je bénis l'invention de l'automobile et ses -incomparables bienfaits... Je me dis:</p> - -<p>—Quelle merveille! On part quand on veut. On s'arrête où l'on veut. -Plus de ces horaires tyranniques, qui vous arrachent du lit trop tôt, -qui vous font arriver à des heures stupides de la nuit, dans des gares<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[p. 9]</a></span> -boueuses et compliquées. Plus de ces promiscuités, en d'étroites -cellules, avec des gens intolérables, avec les chiens, les valises, les -odeurs, les manies de ces gens... Viendrais-je si souvent à Amsterdam, -s'il me fallait subir, toute une nuit, en un wagon, l'horreur de ces -voisinages et le danger de ces haleines, quand on a l'air vivifiant -de la prairie, de la forêt? Oh non!... Et les flâneries libres, les -belles, les délicieuses flâneries!... Le polder, le polder!...</p> - -<p>Et, en me disant cela, sans m'apercevoir de rien, à chaque pas qui me -pousse et qui m'entraîne, je vais plus vite... encore plus vite... Mes -reins ont des élasticités de caoutchouc neuf; mes semelles, sur les -pavés, les trottoirs, rebondissent, devant moi, derrière moi, comme -des balles de tennis... Je cours pour les rattraper... Je cours... je -cours...</p> - -<p>Je commence par les musées, n'est-ce pas?... par ces musées magnifiques -où, devant le génie de Rembrandt et de Vermeer, je suis venu oublier -les Expositions parisiennes, les pauvres esthétiques, essoufflées et -démentes de nos esthéticiens... Des salles, des salles, des salles, -dans lesquelles il me semble que je suis immobile, et où ce sont les -tableaux qui passent avec une telle rapidité que c'est à peine si -je puis entrevoir leurs images brouillées et mêlées... Et l'instant -d'après, sans trop savoir ce qui m'est arrivé, je me trouve longeant -les canaux, les canaux aux eaux mortes, bronzées et fiévreuses, où -glissent, pareilles aux jonques chinoises, ces massives et belles -barques néerlandaises qui laissent tomber, sur la surface noire, le -reflet vert, acide et mouvant de leurs proues renflées.</p> - -<p>Maintenant, me voici sur des places, dans des rues, dans des ruelles -qui se croisent et s'entre-croisent, ces<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[p. 10]</a></span> rues si prodigieusement -colorées, où défilent, défilent des maisons en porte-à-faux, d'un -dessin si souple, de hautes façades, étroites et pointues, qui se -penchent les unes sur les autres, s'étranglent les unes entre les -autres, s'écrasent les unes contre les autres. Deux fois, trois fois, -j'ai traversé le Dam... Je vais toujours, et, devant les glaces des -magasins, je me surprends à regarder passer une image forcenée, une -image de vertige et de vitesse: la mienne.</p> - -<p>Et ce sont des jardins, avec des massifs de tulipes... d'énormes -monuments de brique... des banques comme des citadelles, la Bourse, -toute rouge, encore des canaux, des canaux, des ponts, des ponts, -et encore des maisons qui dansent et croulent, et, à deux enjambées -de la Kalverstraat, c'est le petit béguinage catholique, invisible, -silencieux, tout à fait perdu au milieu des boutiques vivantes -et trafiquantes, avec sa minuscule église, ses étroits jardins -triangulaires, si tristes d'être sans verdure et sans fleurs, ses -petites maisons à pignon vert, au seuil desquelles, accroupies et -tassées sous leurs coiffes plates, l'on voit prier et dodeliner de la -tête, des vieilles très anciennes, qui ne vous regardent pas, qui ne -regardent jamais rien, qui n'ont jamais rien regardé...</p> - -<p>Je vais toujours... Ah! c'est le port...</p> - -<p>Le soir est venu... Il souffle un vent humide et très froid. Je -n'aperçois dans la brume que des feux rouges, jaunes, verts, qui -clignotent, très pâles, sur le canal... Les sirènes ne discontinuent -pas de crier, comme des chiens perdus dans la nuit. Alors, je m'enfonce -dans les quartiers presque inconnus de ce port, où se cachent d'affreux -bouges, des musicos hurlants, toute une Inde étrange, boueuse et -glacée, un carnaval mi-septentrional, mi-javanais, qui vous racle les -nerfs de<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[p. 11]</a></span> ses musiques aigres et traînantes, vous prend à la gorge, par -ses odeurs de salure marine, de goudron, d'alcool, d'opium, de pétrole, -d'oripeaux fétides, de chairs noires ou cuivrées, où, ici et là, autour -d'un bras levé, d'une cheville en l'air, reluit un cercle d'or... Que -sais-je?...</p> - -<p>Car tout est nouveau, à Amsterdam, tout vous arrête, à ses aspects -multiples, tragiques et lointains... Mais je ne m'arrête pas... je ne -m'arrête nulle part... Je bouscule une négresse qui s'est accrochée à -moi, et, de ses grosses lèvres rougies de bétel, me souffle au visage, -avec des paroles de luxure, une odeur de mort... Et je vais... je vais -sans savoir où je vais... Je garde le souvenir vague de brasseries -obscures et profondes, en voûte de chapelle, où des visages d'ombre et -de silence regardent des foules qui passent, sans cesse, en cortèges -noirs, sous des lumières aveuglantes, comme des projections de lanterne -magique... Et puis rien... rien que des choses qui glissent... qui -fuient... qui tournoient comme des ondes... et se balancent comme des -vagues...</p> - -<p>Rentré à l'hôtel, exténué, fourbu, la tête éclatant sous la pression de -tout ce que j'y ai entassé d'images tronquées, qui cherchent vainement -à se rejoindre, je n'ai plus qu'une obsession: m'en aller, m'en -aller... Oh! m'en aller...</p> - -<p>Brossette est là qui m'attend... Il cause avec le portier. Il fait -le héros... Avec des gestes imitatifs, il décrit des virages, des -vitesses extravagantes, raconte des voyages admirables qu'il n'a jamais -accomplis, et où son sang-froid, son audace, sa science de mécanicien -m'ont sauvé de la mort... Je suis si heureux de le voir là, que j'ai -envie de l'embrasser.</p> - -<p>—Eh bien, mon bon Brossette... La voiture est prête?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[p. 12]</a></span></p> - -<p>—Oui, monsieur.</p> - -<p>—Alors... demain matin..., sept heures précises, Brossette... Nous -partons... nous partons...</p> - -<p>Brossette ne s'étonne pas... Il a l'habitude de ces brusques sautes -dans mes résolutions... Pourtant, il ne peut s'empêcher—mais avec -discrétion—de manifester son contentement... Je sais qu'il n'aime pas -Amsterdam. Il m'a dit, un jour de spleen:</p> - -<p>—Ça n'est pas une ville pour un chauffeur...</p> - -<p>Il préfère Trouville, Dieppe, Monte-Carlo, Ostende... Ça, c'est des -garages... Il préfère surtout l'avenue de la Grande-Armée, la vraie -patrie du chauffeur.</p> - -<p>Il me demande:</p> - -<p>—Alors, monsieur rentre à Paris?</p> - -<p>—Oui, oui... Et d'un trait, Brossette... d'un trait...</p> - -<p>—Monsieur a raison.</p> - -<p>En se retirant, il hausse les épaules:</p> - -<p>—Que monsieur ne me parle pas d'un pays où on tire l'essence à même un -tonneau.</p> - -<p>Et puis, lui aussi, sans doute, a le vertige, quand il n'est plus sur -sa machine, la main au volant... C'est là que le calme rentre dans son -âme, et dans la mienne...</p> - -<p>Il savait si bien à quoi s'en tenir, ce malin de Brossette, qu'en dépit -de mes ordres, il n'a descendu de l'auto que ma valise...</p> - -<p>Ah! comment faire pour attendre à demain? car je sens que je ne -dormirai pas... Malgré le calme de cet hôtel, tous mes nerfs vibrent et -trépident... Je suis comme la machine qu'on a mise au point mort, sans -l'éteindre, et qui gronde...</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[p. 13]</a></span></p> - - - - -<p class="caption"><a name="Le_garage" id="Le_garage">Le garage.</a></p> - - -<p>Charles Brossette? Il vaut la peine d'une digression...</p> - -<p>Mais avant que de parler de lui, je dois dire un mot du milieu où -naquit et se développa cette nouvelle forme zoologique: le mécanicien.</p> - -<p>L'automobilisme est un commerce en marge des autres, un commerce qui -ressemble encore un peu à celui des tripots et des restaurants de nuit. -À son début, il ne s'adressait exclusivement qu'au monde du plaisir et -du luxe. Il groupa donc, fatalement, automatiquement, autour de lui, le -même personnel, à peu près: fêtards décavés, gentilshommes tire-sous, -pantins sportifs, échappés des albums de Sem, cocottes allumeuses -et proxénètes, toute cette apacherie brillante, toute cette pègre -en gilets à fleurs, qui vit des mille métiers obscurs, inavouables, -que produisent la galanterie et le jeu, et dont les cabinets de -toilette, les cercles, sont les ordinaires bureaux. Les «grands noms -de France», soutiens des religions mortes et des monarchies disparues, -qui rougiraient de pratiquer des commerces licites, s'adonnent le -plus volontiers du monde aux pires commerces clandestins, pourvu -que leur élégance n'en souffre pas trop, publiquement, et que s'y -rassurent leurs principes traditionnels. Car il est faux de dire qu'ils -déchoient, ces gentilshommes; ils continuent. Ils se ruèrent donc -sur l'automobilisme avec frénésie. Tel duc, tel vicomte, qui gagnait -péniblement sa vie, en procurant à des Américains, à des banquiers -enrichis, de vieux meubles truqués, d'antiques bibelots maquillés, des -tableaux contestables, et, à l'occasion, des demoiselles à coucher ou -à marier, se mirent à brocanter des<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[p. 14]</a></span> automobiles, à décorer, de leur -présence rétribuée, des garages qui se constituèrent, un peu partout, -pour l'exploitation—que dis-je?—pour le détroussement du client -nouveau.</p> - -<p>Ces garages formèrent des équipes de mécaniciens. Ils leur inculquèrent -d'assez vagues connaissances sur la conduite et l'entretien des -moteurs; ils leur apprirent, surtout, à les détraquer, adroitement, -comme le cocher de grande maison détraque un attelage, pour avoir à le -remplacer et réaliser aussi de forts bénéfices sur la vente de l'un et -l'achat de l'autre. Ils leur enseignèrent d'admirables méthodes, les -trucs les plus variés, qui permissent de centupler la fourniture de -l'outillage, des accessoires, de voler sur l'huile et sur l'essence, -d'exploiter la fragilité des pneumatiques, comme le cocher dont je -parle vole sur l'avoine, le fourrage, la paille... Ce fut une école de -démoralisation où, s'entraînant l'un l'autre, le vieux lascar stimulant -le néophyte timide, chacun perdit, peu à peu, le sens proportionnel de -l'argent, la plus élémentaire notion de la valeur réelle de la camelote -brute ou travaillée. Et ce fut si fou que ce qui coûtait, ailleurs, -deux sous, valut, ici, sans qu'on s'étonnât trop, vingt francs. J'ai -le souvenir d'une note où un lanternier d'automobile me comptait -cent francs une simple soudure de phare, qui en valait bien trois... -Tel accessoire, coté, en ces temps héroïques, quatre-vingts francs, -est coté sept francs aujourd'hui dans les catalogues—illustrés par -Helleu,—des maisons les plus chères. Le reste, à l'avenant.</p> - -<p>Ils ne risquaient rien, ni le mécanicien, ni le garage, car ils -tablaient à coup sûr, sur l'ignorance du client, à qui il suffisait, -pour qu'il se tût, qu'on lui lançât à propos une belle expression -technique:</p> - -<p>—Mais, monsieur, c'est le train baladeur. C'est<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[p. 15]</a></span> l'arbre de came... -C'est le cône d'embrayage... C'est le différentiel... Le différentiel, -monsieur... pensez donc!</p> - -<p>Contre de si terribles mots, que vouliez-vous qu'il fît?... Qu'il -payât... Et il payait... Il se montrait même assez fier d'avoir acquis -le droit de dire à ses amis:</p> - -<p>—Je suis ravi de ma machine... Elle va très bien... Hier, j'ai eu une -panne de différentiel...</p> - -<p>Aujourd'hui que le commerce de l'automobilisme se développe de tous -côtés, amène une concurrence formidable, tend à rentrer dans les -conditions normales des autres commerces, les garages voudraient bien -refréner le mal qu'ils ont déchaîné... Ainsi les escrocs arrivés, les -cocottes vieillies aspirent à l'honorabilité d'une existence décente et -régulière. Dans l'espoir de faire disparaître une partie de ces abus -qui finissaient par les discréditer, eux aussi, la chambre syndicale -des constructeurs d'automobiles a décidé de refuser impitoyablement, -aux mécaniciens, des commissions, sur les réparations des voitures -qu'ils mènent. On commence, un peu partout, à prendre des précautions, -pour ramener à des pourcentages avouables le taux de ces bénéfices -usuraires. On voit dans les garages, ceux qui furent les plus acharnés, -hier, à inculquer aux mécaniciens les meilleurs procédés de brigandage, -leur prêcher, aujourd'hui, d'un ton convaincu, les beautés de la -modération et du désintéressement, le respect enthousiaste de la -morale. Les garages leur crient:</p> - -<p>—Il n'est que d'être honnête, mes amis, et d'avoir une conscience pure.</p> - -<p>Reste à savoir si des gens habitués à des gains qui, pour être -immoraux, n'en ont pas moins augmenté leur vie, élargi leur bien-être, -fondé une caste, enviée des autres travailleurs, y renonceront -facilement...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[p. 16]</a></span></p> - -<p>Un jour, Brossette, avec qui je discutais de ces choses, me dit:</p> - -<p>—Eh bien, quoi, monsieur?... Quoi donc?... Tout ça c'est des histoires -de riches... Alors?</p> - -<p>Et pourtant Brossette est conservateur, nationaliste, clérical. -En dehors de <i>L'Auto</i>, il ne lit que <i>La Libre Parole...</i> Encore -aujourd'hui, il croit fermement à la trahison de Dreyfus, comme un -brave homme.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Mon_chauffeur" id="Mon_chauffeur">Mon chauffeur.</a></p> - - -<p>Brossette—Charles-Louis-Eugène Brossette,—est né en Touraine, dans -un petit village, près d'Amboise. Jusqu'à vingt ans, il a travaillé, -chez son père, maréchal-ferrant, et là, il a pris, en même temps que -le goût des chevaux, le goût de «la mécanique»: les deux choses qui -ont fait sa vie. Son service militaire terminé, son père, un des plus -parfaits ivrognes de la région, étant mort, le jeune Charles Brossette -est entré, comme charretier, dans une grande ferme, puis, comme cocher, -chez des bourgeois riches. Il aimait bien les chevaux, les connaissait -à merveille, les menait et les soignait de même, mais il détestait la -livrée. Ses divers patrons souffraient de ce qu'il fût toujours «ficelé -comme quat'sous». Il n'a pas changé, d'ailleurs.</p> - -<p>Lorsqu'on commence à parler de l'automobile, Brossette comprend -aussitôt qu'il y a quelque chose à faire «là-dedans». Il a des -économies—car, contrairement aux lois de l'hérédité, il est sobre et -même un peu avare—et il s'en vient à Paris, pour apprendre ce nouveau -métier, dans un garage. Il est intelligent, adroit; il s'y passionne. -Ce lourdaud de province en<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[p. 17]</a></span> remontre bien vite aux lascars parisiens -les plus délurés. Il va d'usine en usine, de garage en garage, se -familiarise avec tous les types de voiture, conduit des cocottes, des -boursiers, des ducs, fait des voyages, prend part à des enlèvements de -jeunes filles et à des épreuves de tourisme.</p> - -<p>Il revenait d'Amérique, un peu désillusionné, quand je le rencontrai, -lui cherchant une voiture, moi, un mécanicien. Au cours de nos -pourparlers, je lui demandai son opinion sur l'Amérique.</p> - -<p>—Rien d'épatant, monsieur, me répondit-il. L'Amérique? Tenez... c'est -Aubervilliers... en grand!</p> - -<p>L'observation était, sans doute, un peu courte. Elle m'amusa. -J'engageai Brossette.</p> - -<p>J'eus d'abord de la peine à m'habituer à lui... Et puis, je m'y -habituai, comme à un vice.</p> - -<p>Brossette est le produit du garage.</p> - -<p>Il ne sait pas très bien distinguer entre ce qui m'appartient et lui -appartient, et confond volontiers ma bourse avec la sienne. Depuis -trois ans, l'extraordinaire, c'est que le réservoir d'essence de ses -voitures, grâce à une fatalité diabolique, a sans cesse des trous, des -trous invisibles, par où la motricine coule et fuit, et qu'on ne peut -pas arriver à boucher... Exemple fâcheux, et contagion plus rare, le -réservoir d'huile imite son voisin à la perfection.</p> - -<p>À chaque fin de mois, lorsque Brossette m'apporte son livre, la même -conversation s'engage, chaque fois, entre nous...</p> - -<p>—Voyons, Brossette, je n'y comprends rien. Le mardi 17, vous me -marquez cinquante-cinq litres d'essence.</p> - -<p>—Sans doute...</p> - -<p>—Bon. Le mercredi 18, encore cinquante-cinq litres...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[p. 18]</a></span></p> - -<p>—Bien sûr...</p> - -<p>—Bon... Mais rappelez-vous?... Le mercredi, nous ne sommes pas -sortis...</p> - -<p>—Évidemment... sans ça!...</p> - -<p>—Et je vois que, le jeudi 19, c'est encore cinquante-cinq litres...</p> - -<p>—Naturellement... Monsieur sait bien... Ce sacré réservoir!</p> - -<p>—Et l'huile? Vous ne me ferez jamais croire...</p> - -<p>—Le réservoir aussi!... C'est facile à comprendre. Ils fuient... Tout -s'en va...</p> - -<p>—Réparez-les, sapristi!</p> - -<p>—Mais je ne fais que ça, monsieur! Je m'y tue... je m'y tue... On ne -peut pas!</p> - -<p>Il m'est pénible de prendre ce brave garçon en flagrant délit de -mensonge et de vol... Et puis, quoi?... Tout ça, c'est des histoires de -riches... Je me tais et je paie...</p> - -<p>D'ailleurs, Brossette a des vertus qui font que je lui pardonne ces -pratiques professionnelles. C'est un excellent compagnon de route, -gai, débrouillard, attentif sans servilité, et, hormis ces légères -fantaisies de comptabilité, très fidèle. Il m'amuse, et avec lui je -jouis de la plus complète sécurité. Il a un sang-froid imperturbable, -de la prudence, et, quand il le faut, de la hardiesse. Il ignore la -fatigue, et, dans toutes les circonstances, garde sa belle humeur... -Il faut le voir aux prises avec les agents cyclistes et les gendarmes, -qu'il étourdit de sa gentillesse pittoresque, ce qui fait qu'il passe, -presque toujours indemne, au travers des contraventions les mieux -établies...</p> - -<p>Et puis, il aime sa machine; il en est fier; il en parle comme d'une -belle femme.</p> - -<p>Le mois dernier, nous revenions de Bordeaux, la nuit.<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[p. 19]</a></span> Entre Blois et -Chartres «nous avions crevé»... quatre fois...; au delà de Versailles, -tout près de Ville-d'Avray, pour la cinquième fois, un pneu éclata. -J'étais énervé, pressé de rentrer. En outre, j'avais vraiment pitié de -ce pauvre Brossette.</p> - -<p>—Tant pis! lui dis-je... Marchons comme ça!...</p> - -<p>Il avait arrêté la voiture:</p> - -<p>—Non, monsieur, c'est impossible... fit-il. Ça fatigue trop le -différentiel...</p> - -<p>Et il se mit à travailler, en aidant son courage d'une chanson.</p> - - -<p class="p2">Les mécaniciens exercent sur l'imagination des cuisinières et des -femmes de chambre un prestige presque aussi irrésistible que les -militaires. Ce prestige a une cause noble; il vient du métier même -qu'elles jugent héroïque, plein de dangers, et qu'elles comparent à -celui de la guerre. Pour elles, un homme toujours lancé à travers -l'espace, comme la tempête et le cyclone, a vraiment quelque chose -de surhumain. Elles se rappellent avoir vu des gravures où des anges -guerriers soufflaient dans les longues trompettes, pour exciter la -frénésie meurtrière des armées, ou bien des petits dieux joufflus -dont l'haleine soulevait la mer, culbutait les forêts, emportait les -montagnes, comme des fétus de paille... Je pense qu'elles se font une -idée semblable du mécanicien d'automobile.</p> - -<p>Pourtant, Brossette n'est pas beau. Son aspect n'a rien d'exaltant -et qui puisse éveiller, dans l'esprit, de telles allégories, de tels -prodiges. Il a le dos voûté, la poitrine plate, les jambes maigres et -un peu cagneuses. On dirait que sa moustache, très courte, est rongée -par la pelade. N'était un sourire assez joli, qui lui donne parfois -une expression de joviale malice, un air de<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[p. 20]</a></span> gaieté spirituelle et -farceuse, son visage n'offrirait aucun charme spécial à l'amour. -Sa tenue lâchée, ses vêtements le plus souvent sales et fripés, sa -casquette enfoncée en arrière, sur la nuque, sa démarche lourde et -raide d'ouvrier, n'excitent pas aux rêves de volupté et de gloire...</p> - -<p>Eh bien! il n'y en a que pour lui, à l'office.</p> - -<p>La cuisinière l'adore, et la femme de chambre en est folle. On le -soigne comme un pacha; on le dorlote comme un enfant. L'une le gorge -de petits plats amoureusement mijotés, et de friandises; l'autre -n'est occupée qu'à tenir sa garde-robe, son linge... Il est comblé -de cadeaux de toute sorte, et mes boîtes de cigares y passent, l'une -après l'autre. Lui, se laisse faire, gentiment, gaiement, sans trop -d'empressement, en homme blasé de toutes ces faveurs. Ménager de ses -forces et de sa moelle, Brossette n'a pas un tempérament d'amoureux. De -l'amour, il aime surtout les blagues un peu grasses, qui n'engagent à -rien, et les petits profits. Il se passe volontiers du reste.</p> - -<p>Tout cela ne va pas, bien entendu, sans de terribles scènes de -jalousie. Souvent les deux rivales se menacent, se prennent aux -cheveux. Il y a de tels fracas dans la batterie de cuisine et dans -la vaisselle, que, pour mettre d'accord ces enragées, souvent je -suis obligé de les mettre à la porte... Et puis cela recommence avec -les autres... J'ai cru qu'en éloignant Brossette de la maison, j'y -ramènerais le calme... Je lui ai dit:</p> - -<p>—Écoutez, Brossette... vous êtes assommant... Vous mettez tout sens -dessus dessous, chez moi. Je n'ai plus de maison. Dorénavant, vous -logerez et vous prendrez vos repas dehors.</p> - -<p>Et lui, philosophe, m'a répondu:</p> - -<p>—Monsieur a bien raison... Au moins, je pourrai<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[p. 21]</a></span> lire <i>L'Auto</i> à mon -aise... Mais, allez!... ça ne changera rien à rien... Elles en veulent, -monsieur... Ah! ces sacrées femmes, ce qu'elles sont embêtantes!...</p> - -<p>En voyage, il est bombardé de lettres... À peine s'il les lit, -en haussant les épaules... Il n'y répond jamais... Mais il écrit -copieusement à des amis, à qui il raconte des aventures émouvantes, -des prouesses de plus en plus extraordinaires, et il tient pour eux un -livre de «moyennes», jamais atteintes, ai-je besoin de le dire?</p> - -<p>Ce que j'admire en Brossette, c'est la puissance de sa vue, qui lui -permet d'apercevoir, à des kilomètres de distance, le moindre obstacle -sur la route; ce que j'admire surtout, c'est le sens étonnant, -mystérieux, qu'il a de l'orientation. Cette faculté, qui semble -un prodige, on peut l'expliquer, on l'explique, par des raisons -physiques, très claires, chez les pigeons, les canards sauvages, les -hirondelles... Mais comment l'expliquer chez Brossette? Et lui qui aime -tant à se vanter de tout, il est, sur ce point, d'une modestie qui me -surprend... Il n'y pense pas... n'en parle pas... Il est comme ça... -il a toujours été comme ça... voilà... Je l'observe souvent. Le dos -rond, la main touchant à peine le volant, la figure grave et plissée, -surveillant tour à tour le graisseur, le voltmètre, le manomètre, la -campagne... l'oreille attentive aux moindres bruits du moteur, il va, -sans s'inquiéter jamais de la borne indicatrice, du poteau, dont les -flèches montrent le chemin... Aux carrefours, il dresse un peu plus -la tête... Il regarde l'horizon, flaire le vent, puis il s'engage -résolument dans l'une des quatre ou six routes qui sont devant lui... -C'est toujours la bonne... Il n'arrive pour ainsi dire pas qu'il se -trompe...</p> - -<p>Il y a deux ans de cela... Nous revenions de Marseille. Nous -nous étions arrêtés à Lyon, un jour... Brossette<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[p. 22]</a></span> se montrait -particulièrement gai... jamais je ne l'avais vu si gai. Je lui en fis -la remarque.</p> - -<p>—C'est la machine, monsieur... Elle va comme un ange... Ça me fait -plaisir.</p> - -<p>Nous quittâmes Lyon, au petit matin. Je pensais rentrer par Dijon, où -j'avais l'intention de déjeuner chez un ami... Je m'aperçus bientôt -que nous n'étions pas sur la route... Mais Brossette me dit avec une -tranquille assurance:</p> - -<p>—Que monsieur ne se fasse pas de mauvais sang!... Ça va bien... Ça va -très bien.</p> - -<p>Il était tellement sûr de son fait que je n'osai pas insister -davantage... Pourtant, je ne cessai de me répéter à moi-même: «Nous ne -sommes pas sur la route... Nous ne sommes pas sur la route.»</p> - -<p>Le temps était très frais... presque froid. Pas de soleil dans le -ciel... pas de brume, non plus... une atmosphère limpidement grise, -subtilement argentée, où toutes les choses prenaient des colorations -délicates... J'avais le cœur réjoui... La machine était ardente, -excitée par une carburation régulière et forte... Et nous allions... -nous allions... C'étaient des paysages, des villages, des villes, des -côtes que nous passions à toute vitesse, et dont j'étais bien sûr que -nous ne les avions jamais rencontrés; du moins, jamais rencontrés -entre Lyon et Dijon... Deux heures... trois heures... quatre heures. -Aux formes des terrains, au type des visages, je sentais que nous nous -approchions de la Touraine, que nous étions peut-être en Touraine, que -peut-être, nous l'avions déjà dépassée.</p> - -<p>Il fallut faire de l'essence, dans un bourg. Je consultai la carte... -Parbleu! qu'est-ce que je disais?... Triomphalement, je montrai la -carte à Brossette, heureux de le prendre, une fois, en défaut.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[p. 23]</a></span></p> - -<p>—Encore quatre heures de ce train-là, Brossette.. et nous sommes à -Bordeaux. Nous courons vers l'ouest, mon ami... nous y courons, comme -l'avenir...</p> - -<p>Mais Brossette hocha la tête:</p> - -<p>—Comme monsieur se tourmente, fit-il... Puisque je dis à monsieur!... -Ces routes-là... j'irais les yeux fermés... Monsieur me connaît...</p> - -<p>—La carte, Brossette... voyez la carte!</p> - -<p>—Ah! la carte!</p> - -<p>Et, jetant sur le trottoir le dernier bidon d'essence vidé, il haussa -les épaules, dans un mouvement de souverain mépris... Puis il se toucha -le front.</p> - -<p>—La carte! répéta-t-il... la voilà la carte... le Taride... -l'État-major... c'est là!...</p> - -<p>Nous repartîmes... J'étais résigné à tout, même à franchir -l'Atlantique, au besoin, si telle était la fantaisie de mon ami -Brossette.</p> - -<p>Une heure après, à l'entrée d'un village, nous stoppions, le long -d'un grand mur, au milieu duquel s'ouvrait une porte, peinte en gris -et armée de lourdes traverses de fer... Au-dessus de la porte, était -écrit, en lettres noires presque effacées, et surmonté d'une croix de -pierre, ce mot: Asile. Brossette était vivement descendu de la voiture, -et sonnait à la porte...</p> - -<p>—Que monsieur ne s'inquiète pas!... Je reviens tout de suite...</p> - -<p>J'étais tellement stupéfait que je ne pensai pas à lui demander -d'explications... D'ailleurs, la porte aussitôt ouverte, Brossette -avait disparu...</p> - -<p>Quel asile?... Pourquoi cet asile?... qu'allait-il faire en cet -asile?... Est-ce que mon mécanicien était devenu subitement fou?</p> - -<p>Par l'entrebâillement de la porte, j'aperçus des jardins et, au fond, -une grande maison toute blanche...<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[p. 24]</a></span> Des vieilles gens formaient des -groupes devant la maison. Des vieilles gens se promenaient, à petits -pas, dans les allées du jardin...</p> - -<p>Brossette reparut bientôt, le visage tout épanoui. Il soutenait une -très vieille femme, grosse, courte, toute ridée, toute courbée, qui -marchait péniblement, en s'aidant d'un bâton. Il la conduisit, près de -moi, et me dit, en me regardant d'un regard qui demandait pardon, en -même temps qu'il s'illuminait de bonheur.</p> - -<p>—Fallait pourtant bien, monsieur, que je vous fasse connaître maman... -C'est maman, monsieur!</p> - -<p>Et s'adressant à la vieille:</p> - -<p>—Tiens, maman... C'est monsieur... Dis bonjour à monsieur!</p> - -<p>La vieille sembla d'abord consternée de nos peaux de loup, de nos -lunettes relevées sur la visière de nos casquettes... Tout rond, -hagard, son œil allait de moi à son fils, qu'en vérité elle ne -reconnaissait pas, sous cette vêture où s'ébouriffaient des poils -blancs et noirs... Enfin, elle chevrota, indignée:</p> - -<p>—Si c'est Dieu possible!... Ah! ah!... Des masques!... Des masques!...</p> - -<p>Brossette éclata d'un bon rire, d'un rire plein de tendresse.</p> - -<p>—Maman! Oh! maman!... Ça t'épate, hein?,.. Et tiens..., ça..., -c'est une automobile... C'est moi, ton fils... qui la conduis... -Regarde un peu... T'en as peut-être jamais vu, ma pauvre maman, des -automobiles?... Attention...</p> - -<p>Il mit le moteur en marche, le fit ronfler épouvantablement. La -vieille, effrayée, voulut rentrer. Elle criait:</p> - -<p>—Si c'est Dieu possible!... Si c'est Dieu possible!</p> - -<p>Brossette l'apaisa, en l'embrassant et en lui glissant deux louis dans -la main.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[p. 25]</a></span></p> - -<p>—Allons, dis adieu à monsieur... Faut que nous partions... Mais nous -reviendrons dans quelque temps... Nous reviendrons te voir, encore une -fois...</p> - -<p>Il confia sa mère à une surveillante qui attendait, près de la porte, -l'embrassa de nouveau, tendrement...</p> - -<p>—Porte-toi bien, maman...</p> - -<p>Et il sauta dans la voiture:</p> - -<p>—Soixante-dix-sept ans, monsieur!... Et maligne... maligne!... Vous -comprenez?... toute seule à son âge... Alors, je l'ai mise là... on la -soigne bien... elle est heureuse...</p> - -<p>Puis:</p> - -<p>—Monsieur a été bon pour moi... Je remercie bien monsieur... Vrai!... -monsieur est un bon garçon...</p> - -<p>Il ajouta, après avoir vérifié son graisseur:</p> - -<p>—Si monsieur a faim, nous pouvons aller déjeuner à Amboise... C'est à -dix minutes d'ici...</p> - -<p>En traversant le village, lentement, il reconnaissait les maisons... -appelait les gens.</p> - -<p>—Tiens!... C'est Prosper... Bonjour, Prosper!... Voilà la forge du -père... Maintenant, c'est un café... Tenez, monsieur. <i>À Tivoli</i>... -oui, c'est là qu'elle était... Eh bien, mon vieux Vazeilles... tu en -as un fameux coup de soleil... Ça, c'est mon oncle... ce petit gros, -devant l'épicier... Bonjour, mon oncle!...</p> - -<p>Ému et glorieux, il se dressait, se carrait dans l'automobile.</p> - -<p>Lorsque nous eûmes dépassé la dernière maison, il se retourna vers moi, -et me dit «en donnant ses gaz»:</p> - -<p>—Joli patelin, n'est-ce pas?... Il n'a pas changé...</p> - -<p>Ce mois-là, en examinant son livre, je constatai, sans trop de surprise -et sans la moindre irritation, que le bon Brossette avait largement -rattrapé les quarante francs donnés à sa mère. Je dois dire, à son -honneur, qu'il y<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[p. 26]</a></span> avait eu lutte. Des surcharges toutes fraîches -indiquaient visiblement qu'il ne s'était décidé que tard, à cette -restitution... Je lui en sus gré. Mais l'habitude avait été plus forte -que la reconnaissance... Une fois de plus, son intérêt triomphait de -son émotion. Après tout, n'avait-il pas raison?... Tout ça, n'est-ce -pas? c'est des histoires de riches...</p> - -<p>Brave Brossette!...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Frontieres" id="Frontieres">Frontières.</a></p> - - -<p>Ce n'est pas sans appréhension que, par un beau matin d'avril 1905, -nous démarrâmes, mes amis et moi, sur notre merveilleuse, ardente et -souple C.-G.-V.</p> - -<p>Pas très loin de Saint-Quentin, où nous devions faire le petit -pèlerinage obligatoire aux pastels de Latour, on nous jeta des -pierres... À La Capelle, des gendarmes, embusqués derrière des verres -d'absinthe, dans un cabaret, nous arrêtèrent et réclamèrent les -papiers de la voiture, avec des airs menaçants. Après une discussion -interminable où, une fois de plus, j'admirai la belle tenue, le -beau langage, l'impeccable logique des autorités françaises, deux -contraventions, en dépit de la verve de Brossette, nous furent -dressées, la première pour excès de vitesse, la deuxième parce que -le numéro, à l'arrière, le 628-E8, avait, sur la route, recueilli -un peu de poussière qui le cachait en partie. Il faut bien que les -gendarmes égayent un peu leurs mornes stations dans les cafés... Comme -nous arrivions à Givet, place forte élevée contre les incursions des -Belges, un gamin, du haut d'un talus, fit rouler, sous les roues de la -voiture, une grosse bille de bois, qui nous obligea, pour l'éviter, à -un dangereux dérapage...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[p. 27]</a></span></p> - -<p>Et nous étions en France, dans la douce France, la France du progrès, -de la générosité et de l'esprit! Prémices réconfortantes! Qu'allait-il -advenir de nous, en Hollande, pensaient mes amis, et surtout en -Allemagne, où il est reconnu, par les plus doctes historiens de <i>La -Patrie</i>, que les êtres informes qui peuplent ces deux pays, ne sont -encore que des sauvages?...</p> - -<p>J'avais beau les rassurer... Ils n'étaient pas si tranquilles.</p> - -<p>On leur avait dit:</p> - -<p>—Ah! vous allez en avoir des embêtements!... En Hollande, les Bataves -vous regardent comme des bêtes curieuses et malfaisantes, s'ameutent, -s'excitent, dressent des embûches... Et c'est la culbute dans le -canal... Pour l'Allemagne, c'est un pays encore plus dangereux... -Rappelez-vous la guerre de 70... Ce qui va vous arriver... c'est -effrayant!</p> - -<p>On leur avait conté de terrifiantes anecdotes sur l'hostilité des -populations, l'implacable rigueur des règlements, la tyrannie -sanguinaire des autorités... Il semblait qu'il fût plus facile et moins -périlleux de pénétrer à la Mecque, à Péterhof ou à Lhassa, qu'à Cologne -et à Essen...</p> - -<p>—Et les routes!... Quelque chose d'affreusement préhistorique... Pas -de vicinalités, dans ces pays-là... pas de ponts et chaussées!... -Admettons, pour un instant, que les populations ne vous massacrent -point; que vous sortiez, à peu près intacts, votre automobile et -vous, des griffes de l'autorité... jamais vous ne sortirez de ces -routes-là... Des cloaques,... des fondrières,... des abîmes... -L'accident certain,... la prison probable,... la mort possible... Voilà -ce qui vous attend... Mais vous ne connaissez pas les Allemands. Tenez, -pendant la guerre, nous avons dû loger, à la campagne, un<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[p. 28]</a></span> escadron de -uhlans... Savez-vous ce qu'ils faisaient?... Ils mangeaient le cambouis -de nos voitures... Mais oui... tel est ce peuple, mon cher...</p> - -<p>Si bien qu'ils avaient hésité longtemps à m'accompagner, dans ce -voyage, qui, pour toutes sortes de raisons, leur tenait à cœur... -Aussi, avant de partir, s'étaient-ils munis copieusement de toutes les -recommandations politiques, diplomatiques, militaires et douanières... -Nous avions un portefeuille bourré de certificats, d'attestations, -et d'admirables lettres d'une très belle écriture, ornées de cachets -rouges imposants. Les papiers hollandais disaient: «Nous prions les -autorités, etc.» Les papiers allemands disaient: «Ordre est donné aux -autorités.» Il y a avait là une nuance plutôt rassurante... Mais, le -moment venu de les mettre à l'épreuve, qu'allaient-ils peser, devant -tant de barbarie?...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="La_douane_allemande" id="La_douane_allemande">La douane allemande.</a></p> - - -<p>Ce qui nous arriva, quand nous franchîmes la frontière allemande, à -Elten...</p> - -<p>Nous venions de passer un mois merveilleux, un mois enchanté, en -Hollande, dans la douce et claire Hollande, encore tout émus de ses -paysages de ciel et d'eau, de ses villes penchées, de ses musées. Il -ne nous était rien arrivé de fâcheux, au contraire. Ici un accueil -réservé et, au fond, bienveillant; là, une hospitalité enthousiaste. -Même en Frise, où une automobile est une bête presque inconnue, où la -curiosité hollandaise se montre parfois gênante, nous n'avions suscité -qu'une sorte d'étonnement respectueux... Du moins, cet étonnement, -c'est<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[p. 29]</a></span> ainsi que je me plus à le qualifier... Quand on file sur les -routes frisonnes, on voit, à chaque minute, passer des hommes au -visage placide, qui mènent ces admirables chevaux, dont la peinture -hollandaise consacre les belles formes rondes, de ces chevaux très -noirs, à la haute encolure, à la robe luisante, qui s'accordent si bien -avec le paysage et décorent nos corbillards parisiens avec tant de -majesté... Ils s'arrêtaient pour nous considérer, laissant s'emballer -leurs bêtes surprises... Je garde le souvenir de celui que nous fîmes, -en cornant, se retourner de loin, et qui, sans plus se soucier de son -cheval parti et galopant, à fond de train, dans le polder, demeura -pétrifié d'admiration, immobile au bord de la route, son chapeau à la -main...</p> - -<p>Je me rappelais aussi qu'à Edam, ayant laissé l'automobile à la -garde de Brossette, pour prendre le coche d'eau qui mène à Volendam, -nous avions été entourés, subitement, par les habitants de tout le -village... Il y avait là de jolies filles souriantes, parées de -bijoux et de dentelles; il y avait surtout des hommes, dont l'aspect -nous inquiéta. Ces colosses, calmes et rasés, très beaux sous leurs -bonnets de peau de mouton et dans leurs amples culottes bouffantes, me -faisaient penser à ces paysans héros, leurs ancêtres, qui boutèrent, -hors de leur République, notre bouillant Louis XIV, ses fringantes -cavaleries, ses infanteries si bien dressées, ses cuisines et ses -dames, non sans garder quelques bannières et drapeaux, et quelques -canons historiés. Et je m'imaginai qu'ils examinèrent ces trophées du -même regard fier et conquérant dont leurs descendants examinaient notre -machine... À notre retour de Volendam, j'appris de Brossette, qu'il -avait été traité royalement et que ces braves gens lui avaient offert -un banquet.</p> - -<p>—Seulement, expliqua Brossette,... j'ai dû en promener<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[p. 30]</a></span> -quelques-uns,... les notables de l'endroit,... et y aller d'une -conférence sur le mécanisme...</p> - -<p>—Vous savez donc le hollandais? lui demandai-je...</p> - -<p>—Non, monsieur... Mais il y a les gestes... C'est égal... ce sont des -types, vous savez!... Et je ne m'y fierais pas...</p> - -<p>Oui, mais l'Allemagne?... Ses douaniers rogues, ses terribles -officiers, son impitoyable police? Les épreuves allaient maintenant -commencer. Je regrettai, ah! combien je regrettai, à ce moment, de -n'avoir pas l'âme chimérique de M. Déroulède, pour, d'un geste, rayer à -jamais de la carte du monde ce barbare pays!</p> - -<p>Nous arrivâmes, venant d'Arnheim, vers quatre heures de l'après-midi, -à Elten. Je cherchai longtemps où pouvait bien être la douane... On -m'indiqua un petit bâtiment, modeste et familial, que nous eûmes la -surprise de trouver vide... Je heurtai les portes et appelai vainement, -plusieurs fois... À grand'peine, je finis par découvrir une bonne -femme, assise, dans le coin d'une pièce, et qui reprisait pacifiquement -des bas... Elle avait de larges lunettes, un visage vénérable et très -doux. Elle était sourde. Près d'elle, un chat jaune dormait, roulé -en boule sur un vieux coussin... Un pot de terre chantait sur la -grille d'un fourneau. J'eus beau inspecter la pièce, pas le moindre -appareil de force, nulle part... pas de râtelier avec sa rangée de -fusils,... nul casque à pointe,... pas même un portrait de l'Empereur -Guillaume, aux murs... Je crus que je m'étais trompé. Avec beaucoup de -difficultés, je mis la bonne femme au fait de ce qui m'amenait.</p> - -<p>—Oui... oui, fit-elle, en se levant pesamment... c'est bien ici...</p> - -<p>Elle posa ses lunettes et son ouvrage sur une table<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[p. 31]</a></span> encombrée de -paperasses, de registres, de livres à souche. Le chat réveillé s'étira -voluptueusement... Elle dit en souriant:</p> - -<p>—Un beau temps pour voyager... Na!... Venez avec moi... C'est à deux -pas...</p> - -<p>Nous traversâmes la rue. Elle me fît entrer dans un cabaret où un -gros homme, très rouge de figure et très court de cuisses, fumait sa -grande pipe, assis devant une chope de bière... Quoiqu'il fût tout -seul, il semblait s'amuser extraordinairement. Peut-être songeait-il -à nos défaites, à ses victoires? Car, à quoi peuvent bien songer les -Allemands?—La femme lui dit quelques mots.</p> - -<p>—Ah! ah! fit le gros homme... Très bien... très bien! Nous allons voir -ça...</p> - -<p>Je remarquai alors qu'il était coiffé, assez comiquement, d'une -casquette anglaise, qui lui collait au crâne, et que ses vêtements, -déteints, ne rappelaient l'uniforme que par deux ou trois boutons de -cuivre et par un liséré, où le rouge ancien reparaissait, çà et là, à -de longs intervalles... Nous sortîmes.</p> - -<p>Il tourna autour de la voiture, l'examina avec une curiosité réjouie... -Brossette le suivait, prêt à ouvrir les coffres à la première -réquisition... Moi, j'extrayais de ma poche le fameux portefeuille... -Et tel fut le dialogue qui s'engagea entre un citoyen français et un -douanier allemand:</p> - -<p>—Ça va bien, hein?</p> - -<p>—Assez bien...</p> - -<p>—Ça va vite?</p> - -<p>—Assez vite, oui.</p> - -<p>—Trente kilomètres?</p> - -<p>—Oh! Plus... plus...</p> - -<p>—Sacristi!... C'est joli... c'est joli...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[p. 32]</a></span></p> - -<p>Il passa la main sur la poire de la trompe, gonfla ses joues, souffla:</p> - -<p>—Beuh? Beuh?....</p> - -<p>—Oui...</p> - -<p>—C'est joli... Et vous allez à Krefeld?</p> - -<p>—Non... à Düsseldorf...</p> - -<p>—À Düsseldorf?... Sapristi!... Alors, dépêchez-vous... Houp!... -Houp!... Houp!</p> - -<p>Il me frappa amicalement sur l'épaule:</p> - -<p>—Français, hein?...</p> - -<p>—Oui...</p> - -<p>Il me serra fortement la main, et, m'indiquant la route:</p> - -<p>—Düsseldorf... la première à droite... À Emmerich, vous passez le -Rhin, sur le bac... Houp! Houp!</p> - -<p>Je demandai:</p> - -<p>—La route est mauvaise, hein?</p> - -<p>—Mauvaise?... C'est comme du parquet ciré... Houp!</p> - -<p>Avant de virer, selon les indications du douanier, je me retournai... -Je le vis planté au milieu de la route, qui agitait en l'air sa -casquette, en signe de bon voyage.</p> - -<p>Nous fûmes longtemps à revenir de notre étonnement.</p> - -<p>—Ça doit cacher quelque chose de terrible, dit l'un de nous... -Attention, Brossette... Et pas si vite!</p> - -<p>C'est ainsi que nous entrâmes en Allemagne.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Vers_Rocroy" id="Vers_Rocroy">Vers Rocroy.</a></p> - - -<p>Pour l'instant, nous n'avons même pas franchi la frontière belge, et -nous roulons toujours vers Givet.</p> - -<p>Première journée désagréable.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[p. 33]</a></span></p> - -<p>Après Compiègne, le vent s'était levé brusquement, un vent du nord, -âpre et dur, qui gênait beaucoup notre marche, et faisait tournoyer -vers nous, sur la route, de petits cyclones de poussière... Tant que -nous eûmes à longer l'Oise, à la quitter pour la retrouver ensuite, -avec la fraîcheur de sa vallée, la surprise de ses ports charmants, -et le mouvement de sa batellerie, cela alla très bien. Mais au-delà -de Saint-Quentin, où notre patriotisme se contenta d'admirer Latour -et ne songea pas une minute, hélas! à donner le moindre souvenir à M. -Anatole de la Forge, le paysage devint morose. Nous aussi. Presque rien -que des champs de betteraves, à peine ensemencés... Il semblait que la -campagne se fripât, se ratatinât, se décolorât, sous la sécheresse du -vent... Elle était laide à voir, comme une chambre dont on n'a pas fait -la toilette depuis longtemps... Peu de villages, pas de villes, sauf -Guise qui ne me parut pas être l'Eldorado industriel, célébré par le -bon Fournière et créé par le bon Godin. De loin en loin, des hameaux -endormis, des fermes ensommeillées; ici, une pauvre briqueterie; là, -une distillerie abandonnée... et la route, la route monotone, inactive, -presque déserte. Nous ne rencontrâmes guère que ces hautes et lourdes -voitures de liquoristes, qui s'en allaient, dans un bruit de bouteilles -secouées, porter aux rares humains de ces régions la tristesse, la -maladie et la mort.</p> - -<p>Moins un pays travaille, et plus l'on dirait qu'on rencontre de ces -assommoirs ambulants. Cela tient, sans doute, à ce qu'on ne rencontre -qu'eux.</p> - -<p>Je remarquai que presque tous les vieux châteaux sont désertés... -Ils ne nourrissaient plus leur homme. Quelques-uns servent, pour les -pauvres gens, de sanatoria, ou de colonies de vacances; ils sont -revenus au peuple, et c'est ce qu'ils avaient de mieux à faire. Les<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[p. 34]</a></span> -autres tombent en ruine et meurent dans leur cercle de ronces. Personne -n'en veut plus. Le temps est dur à l'oisiveté des hobereaux. Les jours -de marché, et le dimanche, à l'heure de la messe, on les voit encore se -pavaner à la ville, avec des culottes de velours usé, des cravaches, -des bottes, des éperons qu'ils font toujours sonner fièrement sur les -trottoirs. Mais ils n'ont plus de cheval, car l'avoine est chère; et -ils n'ont plus rien, car, pour avoir quelque chose, il faut le gagner -au travail. Ils se contentent de ces simulacres de luxe et de chic, où -ils trouvent encore de quoi alimenter leur orgueil déchu, et leur foi -chimérique... Heureux pourtant, quand, au retour de la foire, sur la -route, ils rencontrent un paysan qui consent à les ramener, chez eux, -dans sa carriole, avec son porc!... Je parle surtout de la Bretagne, du -Perche, du Nivernais, où il y a encore des châteaux, plus sales que des -porcheries, habités par des hobereaux, plus dénués que des mendiants... -Mais ici il semble qu'il n'y ait même plus de hobereaux, retournés avec -leurs cravaches, leurs éperons, leur Roi et leur Dieu, dans le grand -tout du passé.</p> - -<p>Quelquefois, sur une hauteur, se dresse encore un château tout neuf, de -brique et de pierre, avec des tours, des tourelles, des créneaux. Soyez -sûr qu'il appartient à un cordonnier heureux, à un épicier enrichi, -parvenus enfin à réaliser le rêve anachronique et seigneurial, qui -hanta leur esprit de prolétaire..</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Une_ville_morte" id="Une_ville_morte">Une ville morte.</a></p> - - -<p>Rocroy, nom sonore qui semble claironner, à lui seul, toute la jeune -gloire de Louis XIV.</p> - -<p>J'ai vu bien des villes mortes,—elles ne sont pas<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[p. 35]</a></span> rares en -France,—mais d'aussi mortes que Rocroy, il n'est pas possible qu'il -y en ait, nulle part, dans le monde. Rocroy est plus qu'une ville -morte, c'est un cimetière; plus qu'un cimetière, c'est le cimetière -d'un cimetière, si une telle chose peut se concevoir. L'administration -des ponts et chaussées qui, par pudeur nationale, sans doute, a voulu -épargner aux voyageurs étrangers l'affligeant spectacle de cette -déchéance, a déclassé la route qui mène à Rocroy. Rien ne mène plus à -Rocroy qu'un chemin ensablé, cahoteux, que personne ne prend, et où -poussent librement des herbes grisâtres: l'ancienne route. La nouvelle -le contourne à quelques kilomètres, et s'en va desservant des villages -plus vivants et de moins mornes campagnes. Pourtant, Rocroy subsiste -encore sur les cartes, par habitude, je pense, peut-être par charité, -comme, dans les budgets de l'État, subsistent parfois des crédits -alloués à des services supprimés, ou à des personnes disparues... Je ne -puis me faire à l'idée que le gouvernement trouve des fonctionnaires -assez dénués, pour les envoyer—sous-préfets, juges, percepteurs, -etc.—dans cette nécropole. J'imagine qu'on les recrute—et avec peine -encore—parmi les anciens concierges de châteaux historiques et les -gardiens de cimetières désaffectés... Quant aux quelques figurants, -chargés de représenter l'indigène, d'où viennent-ils? De quels -hôpitaux? De quelles morgues?... De quels musées de cire?</p> - -<p>Et remarquez que, par une audacieuse ironie, Rocroy tient, dans -notre système de géographie départementale, l'emploi de chef-lieu -d'arrondissement... C'est chef-lieu de rétrécissement qu'il faudrait -dire...</p> - -<p>Nous y arrivâmes par hasard, ou plutôt par erreur, car, malgré -Brossette, que son instinct ne trompe jamais, je m'acharnai à croire -que le dit chemin cahoteux<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[p. 36]</a></span> devait être un raccourci, et, qu'à le -prendre, nous économiserions de la route et du temps, pour gagner Fumay.</p> - -<p>Hélas! ce fut Rocroy.</p> - -<p>Mais, je ne regrette rien. Les spectacles agréables ne nous sont pas -seuls utiles, et nous avons appris, depuis l'histoire romaine, que rien -n'exerce l'esprit, n'élève le cœur, comme de méditer sur des ruines.</p> - - -<p>Rocroy a encore ses remparts et ses deux portes. Bien qu'ils aient -été construits par Vauban, qui avait pourtant de l'imagination et le -goût du pittoresque, ils n'ont rien de terrible, rien de décoratif, -non plus. La ville n'est, pour ainsi dire, qu'une place, une petite -place lugubre et muette, fort sale, autour de laquelle des maisons, qui -n'ont même pas le prestige des architectures anciennes, se délabrent, -s'excorient, s'exfolient, ainsi que de pauvres visages, atteints de -dermatose. Cela est noir, galeux, effrayamment vide. Je ne me rappelle -pas y avoir vu un arbre, une fontaine, un kiosque. On y chercherait -vainement, même sur une boutique ou sur un café, le souvenir du grand -Condé... Ah! les Espagnols peuvent venir à Rocroy, sans la moindre -humiliation. Rien n'y évoque plus la mémorable frottée qu'ils y -reçurent; aucun trophée à la mairie, aucun canon sur les remparts... -Mais que viendraient faire à Rocroy les Espagnols? Ils ont aussi des -villes mortes, chez eux, de vieilles villes sarrasines, des villes de -porcelaine que le soleil, chaque matin et chaque soir, anime de reflets -enflammés et merveilleux.</p> - -<p>Quand nous traversâmes cette place, nous vîmes quelques fantômes, -assis sur des chaises et sur des bancs, au seuil des portes, devant -les boutiques, dont<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[p. 37]</a></span> la plupart, d'ailleurs, étaient closes. Ils ne -remuaient pas, ne parlaient pas, ne regardaient pas. Le bruit de -l'automobile ne leur fit même pas lever la tête.</p> - -<p>Dans les plus petits villages, perdus au fond des terres, un chien -étranger, un chemineau qui passe, une voiture d'ambulant, un vol -d'oies sauvages, est un événement considérable. À plus forte raison, -une auto... On s'inquiète, on s'assemble autour de ces choses -inhabituelles, qui, pour un instant, rompent la monotonie de ces -existences enfermées.</p> - -<p>À Rocroy, ils ne s'inquiétaient de rien, ne regardaient rien, si -parfaitement immobiles que nous eûmes la pensée que c'étaient des -mannequins d'étoupe, et que, si nous les avions effleurés d'une -chiquenaude, ils fussent tombés sur le trottoir, avec un bruit mou... -Notre surprise s'augmenta à découvrir que les devantures des boutiques -s'ornaient d'enseignes, telles que celles-ci: «Épicerie parisienne... -Boulangerie parisienne... Charcuterie parisienne...». J'ignore l'idée -que ces spectres se font de Paris, si Paris, pour eux, symbolise la vie -ou la mort... Ce que je sais, c'est que tout était parisien, à Rocroy, -et que tout était mort.</p> - -<p>On ne perçoit d'abord que le comique des choses; ce n'est qu'à la -réflexion que le tragique apparaît.</p> - -<p>Il ne nous fallut pas longtemps pour sentir que cette ruine et que -cette mort étaient bien la parfaite et douloureuse image de la ruine -et de la mort, que fut l'œuvre politique et militaire de Louis XIV, -œuvre à jamais néfaste, que, plus tard, vint achever Napoléon dont, -par un prodige, la France n'est pas morte, mais qui pèse toujours sur -elle d'un poids si lourd et si étouffant...</p> - -<p>Aujourd'hui, de probes et sagaces historiens entreprennent de réviser -l'histoire de ce siècle abominable<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[p. 38]</a></span> que, dans les écoles démocratiques -et les salons libéraux, on appelle toujours le grand siècle. Vraiment, -nous n'avons plus à avoir honte du nôtre, quoi qu'en aient les -Académies, gardiennes sévères des mensonges du passé.</p> - -<p>Que sont nos vices, notre corruption, notre vénalité, que sont nos -pauvres petits Panamas, si on les compare aux vices, aux corruptions, -aux concussions, aux trahisons de cette cour fameuse qu'on nous donne -encore pour le modèle de l'honneur, du patriotisme, de l'élégance et -de la vertu? À peine des farces de collégien... Ma pensée allait, -avec une sorte de reconnaissante piété, vers nos bons radicaux et -radicaux socialistes qui, comme la noblesse d'alors, forment la classe -privilégiée d'aujourd'hui, celle qui, éternellement, sous des titres -différents, mais avec des appétits égaux, se rue, dit-on, à la même -curée des honneurs et de l'argent... Quelles braves gens! Et comme -je les aime!... Ils sont affables, polis, modérés dans l'expression -publique de leurs passions, ennemis du scandale qui est toujours laid, -des intrigues trop bruyantes qui sont parfois dangereuses. Excellents -patriotes, fermes capitalistes, intermédiaires habiles entre l'épargne -et les banques, propriétaires orthodoxes, qui donc pourrait mieux -défendre les immortels principes de la conservation sociale, repartir -plus équitablement, entre les grosses affaires qu'ils protègent, et les -menus besoins des pauvres qu'ils administrent, la manne des budgets?... -En outre, ils ont de l'éducation, de la décence et de la vertu, une -culture moyenne qui les rend aptes à toutes les médiocrités éclatantes -et fructueuses, un raffinement de mœurs, qui fait leur commerce -agréable et sans surprises, des habitudes électorales qui les mêlent au -peuple, qui apprennent, même aux plus grincheux, la bienveillance et la -familiarité envers les petits...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[p. 39]</a></span></p> - -<p>Ah! comme ils ont bonne figure, à les comparer, en leur sévère habit -noir, à ces grands seigneurs, vêtus de soies et de dentelles, brutaux -et goujats, ignorants et voleurs, domestiques et proxénètes, dont -l'élégance si vantée, si regrettée, consistait à se roter au visage -l'un de l'autre, donner audience, déculottés sur leurs chaises percées, -se barbouiller de sauces, comme les chiens qui fouillent du nez dans -leur pâtée, cultiver, bactériologistes sans le savoir, d'immondes -vermines sous leurs perruques: charniers ambulants, ambulantes ordures, -qui laissaient de leur passage dans les couloirs de Versailles, de -Meudon, du Petit-Luxembourg, une persistante odeur de musc et de -merde... Prestigieux serviteurs de la monarchie et de la religion, ils -ne pensaient qu'à trafiquer de leurs fonctions, piller le trésor, les -tailles, les gabelles, les magasins publics, tricher au jeu, trahir -leur pays, mener leurs femmes, leurs filles, leurs maîtresses, au -lit royal, leurs fils au lit des augustes sodomistes de la Maison de -France, et, mieux que sur les champs de bataille où ils se battaient, -d'ailleurs, comme des lions, leur fierté chevaleresque s'exaltait -à présenter le pot de chambre au Roi, à changer ses chemises, ses -chausses, ses draps, souillés par les déjections de ses purgatifs...</p> - -<p>Règne monstrueux et fétide, dont l'odeur de latrines, de bordel, vous -prend à la gorge, et vous fait tourner, soulever le cœur, jusqu'au -vomissement!... Ni la beauté des palais, ni la grâce des jardins et des -parcs, ni la gloire de La Rochefoucauld, de Pascal, de La Bruyère, de -Corneille, de Racine, de Molière, ni le puissant génie constructeur de -Colbert, ni—ce qui est plus beau et plus grand que tout cela—la force -accusatrice des aveux, des portraits de l'immortel Saint-Simon, ne -sauraient en effacer les hontes et les crimes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[p. 40]</a></span></p> - -<p>Et comme je n'oubliais pas que nous étions à Rocroy, je m'arrêtai -plus complaisamment à la physionomie du grand Condé qui, au dire de -l'Histoire, fut la plus pesante, la plus stupide, la plus héroïque -brute de ce siècle de brutes, qui vendit toujours son épée au plus -offrant, qui la vendit même à la France... O gloire de Chantilly!</p> - -<p>En sortant de Rocroy, où, parmi tant de morts, m'étaient revenus tant -de souvenirs d'un passé détesté, avec quelle ferveur je me plongeai à -nouveau—c'est une image—dans le bain de vos vertus rafraîchissantes -et hygiéniques, bons radicaux et radicaux socialistes de notre -temps, si paisible et si raffiné!... Avec quelle joie purifiante, -avec quelle dévotion consolatrice je me plus à évoquer vos vertueux -hauts-de-forme et vos honnêtes habits noirs... à évoquer encore, à -évoquer toujours, groupées autour de M. Fallières—c'était alors -M. Loubet—dans les appartements enfin aérés, enfin désinfectés de -Rambouillet, les élégances de notre Cour contemporaine!... Qu'il me -parut rassurant, M. Loubet!—c'est aujourd'hui M. Fallières, bon gros -vigneron de notre terroir méridional.—Qu'elles me parurent charmantes, -émouvantes, antiseptiques, vos élégances nouvelles, bons radicaux et -radicaux socialistes! La belle affaire qu'un esprit vil, frivole et -chagrin observe, si mal à propos, tout ce qu'elles doivent encore aux -parfumeries des salons de coiffure, à la coupe familiale des coupeurs -de la Belle-Jardinière!....</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La mort de Rocroy a gagné la campagne qui l'environne, comme la -gangrène d'un membre gagne le membre voisin... L'impression en est -sinistre... On<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[p. 41]</a></span> croit qu'on va respirer, on étouffe plus encore. -Avant de retrouver la vie balsamique de la terre, la splendeur de la -forêt, le tumulte de la Meuse, au long des ardoisières de Fumay, il -nous faut traverser un large plateau, sorte de zone funéraire, où le -sol est pierreux, lugubrement stérile. Là, ne poussent que des herbes -sèches et décolorées, de maigres bouleaux qui ne dépassent pas la -taille d'un arbuste nain, et çà et là, des ajoncs qui n'ont pas une -fleur... Ensuite, c'est une joie à pousser des hosannas, c'est comme -une résurrection, lorsque nous rejoignons, par les lacets des Ardennes, -la rivière mouvementée, et que nous entendons la sirène des remorqueurs -qui entraînent les longs trains de bateaux... Et tout reverdit, tout -miroite, tout sent bon, tout travaille, le sol fleuri, les arbres s, -les eaux, les coteaux, les maisons, les hommes, le ciel; tout est -féerique jusqu'à Givet.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Une_ville_forte" id="Une_ville_forte">Une ville forte.</a></p> - - -<p>Quelle folle terreur ont donc su nous inspirer les Belges, que Givet -soit une telle forteresse?</p> - -<p>La ville disparaît presque sous l'accumulation des défenses -militaires... Forts tapis au haut des pics, terrasses armées, enceintes -bastionnées, casemates blindées, fossés remplis d'eau, pont-levis, -mâchicoulis, échauguettes, demi-lunes, chemins de ronde, tout ce -qu'inventa, pour la sécurité des frontières, la science ancienne et -moderne de la fortification, Givet en est pourvu... Par les poternes -et les chemins couverts, on s'attend à voir, tout d'un coup, débusquer -des hommes d'armes, bardés de fer... Ah! les Belges doivent être fiers -d'être Belges, en regardant Givet... Ils savent<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[p. 42]</a></span> ainsi tout ce que -leur puissance militaire a de redoutable... J'imagine aisément que -Givet soit, pour eux, la meilleure école, où se fortifie leur arrogance -nationale. Le dimanche, les pères doivent conduire leurs enfants à -Givet, et je les entends qui leur disent:</p> - -<p>—Voyez, comme nous faisons trembler le monde!</p> - -<p>De son côté, un officier français, devant qui je m'étonnais de ce luxe -guerrier, m'a expliqué ceci:</p> - -<p>—Il ne faut plus, au cours des luttes futures, qu'on puisse encore -s'écrier: «Ah! voici les Belges. Nous sommes foutus!»</p> - -<p>Et que de casernes!... Quelles immenses esplanades pour l'évolution des -troupes!... Que de soldats!</p> - -<p>J'ai vu défiler des bataillons et des bataillons d'infanterie. En -tenue de campagne et clairon sonnant, sans doute ils revenaient -d'une reconnaissance, peut-être d'un combat. Et j'ai admiré leur -allure martiale, leur souple entraînement... Nous sommes bien -gardés, allez!... Tout me fait croire aujourd'hui que, devant un tel -déploiement de forces, un tel hérissement de défenses, l'armée belge -nous laissera tranquilles, désormais.</p> - -<p>«Si tu veux la paix...», dit la Sottise des nations.</p> - -<p>On rêve pour Nancy le tiers seulement des travaux patriotiques exécutés -à Givet... Il est vrai que, là-bas, ce ne sont que les Allemands...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Une_famille_dautomobilistes" id="Une_famille_dautomobilistes">Une famille d'automobilistes.</a></p> - - -<p>Revenus de notre surprise, bien sûrs de n'être pas dérangés par une -attaque soudaine des corps d'armée belges, nous passâmes la soirée -assez gaiement, dans un hôtel propre, très recommandé par le <i>Touring -Club</i>, où<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[p. 43]</a></span> l'on nous servit de la cuisine simple et modeste, de la -cuisine de siège. Les truites de la Meuse, annoncées sur la carte, -furent, au dernier moment, remplacées par une plus humble friture de -gardons, et l'on substitua de la charcuterie au rosbif promis; tout -cela de si bonne grâce que nous fûmes enchantés de notre dîner.</p> - -<p>Près de nous, était attablée toute une famille: le père et la mère, la -fille, le fils. Ils étaient arrivés, un peu avant nous, en automobile -aussi... Partis de Paris, depuis trois jours, ils avaient été arrêtés, -dans des endroits peu habitables, par toute sorte d'accidents... Ils en -parlaient avec aigreur... La mère, surtout, se plaignait amèrement de -la machine:</p> - -<p>—Ce n'est rien... ce n'est rien... expliquait le père. Elle est un peu -paresseuse, c'est vrai... Elle va s'échauffer...</p> - -<p>Elle insistait:</p> - -<p>—Je t'ai toujours dit que tu aurais dû acheter une Charron, comme les -Levasseur, ou une Panhard, comme les Tripier... Ce ne sont pourtant pas -des imbéciles, eux!... Ah! c'est agréable, d'avoir tout le temps des -pannes!</p> - -<p>—Elle va s'échauffer... je te répète qu'elle va s'échauffer... Il faut -qu'elle se fasse... Mais naturellement.... Tu n'es pas raisonnable... -Voyons, c'est comme des chaussures neuves... elles ne vont bien au pied -qu'au bout de huit jours... Ah! les femmes... la lune, tout de suite!</p> - -<p>—Eh bien, moi, je te dis que nous n'arriverons jamais à Bruxelles, -avec ce sabot-là...</p> - -<p>Il se mit à rire bruyamment, se tourna vers nous, comme pour en appeler -à notre témoignage:</p> - -<p>—Sabot!... Une Brulard-Taponnier, douze chevaux!... Ah! ah! ah!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[p. 44]</a></span></p> - -<p>—Tu verras... tu verras!...</p> - -<p>Elle était couperosée, flasque, minaudière, et pessimiste. Pour bien -prouver qu'elle était venue en automobile, elle avait conservé ses -terribles lunettes bien en vue sur son chapeau de feutre beige. Lui, -gros, court, la joue ronde et rasée, la barbe en pointe, jovial, -vulgaire, et brave homme, arborait orgueilleusement une casquette -russe, ornée des insignes du <i>Touring.</i> Impossible d'être plus gauche, -plus sottement fagotée que la fille. Sans fraîcheur, sans grâce, les -oreilles livides et comme décollées, le cheveu pauvre, elle montrait -déjà, sur le devant de la bouche, une denture toute gâtée... Quant au -fils, le front bas, le menton fuyant, jaune et très maigre, le corps -aveuli par des habitudes solitaires, il était totalement abruti... -Famille bien française, comme on voit.</p> - -<p>En voyage, nous ne cessons, nous autres de France, de nous moquer -des familles allemandes, anglaises, italiennes, que nous rencontrons -sur notre route, et qui, souvent, nous donnent l'exemple de la santé -physique et de la bonne éducation. Avec une joie féroce et un imbécile -orgueil, nous nous complaisons à relever, toujours à notre avantage, -ce que nous appelons leurs ridicules, leurs tares, qui ne sont, -peut-être, que des vertus... Mais il est entendu que rien n'est beau, -élégant, pétulant, spirituel, rien n'est intelligent que de France. Les -grands hommes d'autre part ne sont que de plats copistes, de honteux -plagiaires. Dickens doit tout à Alphonse Daudet, Tolstoi à Stendhal... -Ibsen est, tout entier, dans <i>La Révolte</i> de Milliers de l'Isle-Adam... -Qu'eût été Gœthe sans Gounod et sans Thomas?... Et pour ce qui -est de Henri Heine, ne parlons pas, voulez-vous?... de ce vil espion -pensionné par Guizot... L'âme française, je la retrouve, toute, dans -cette exclamation<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[p. 45]</a></span> de Brossette qui, un jour, à Kœnigsberg, me -disait:</p> - -<p>—Les Allemands, monsieur?... quel peuple de sauvages!... Ils ne -comprennent pas un mot de français...</p> - - -<p>Ah! si pourtant nous songions quelquefois à mirer, dans nos familles -à nous, nos infériorités de race, nos descendances d'alcooliques, de -syphilitiques, notre lourdeur, notre stupidité haineuse ou jobarde?</p> - -<p>Cette fois, en considérant cette famille de mon pays, attablée près de -nous, j'y songeai, avec quelle douloureuse humilité!</p> - - -<p class="p2">Ils allaient en Belgique. Jamais encore ils n'étaient sortis de -France, et l'idée que, le lendemain matin, pour la première fois, ils -franchiraient une frontière, entreraient dans un pays qui ne serait -plus la France, cette idée-là les impressionnait, les troublait au delà -de tout... Ils ne savaient pas trop s'ils devaient avoir peur, ou se -réjouir...</p> - -<p>Après le dîner, la table desservie, le père s'entretint longuement, -avec le patron de l'hôtel, des industries du pays; la mère tira de son -sac un jeu de cartes et fit une patience; la jeune fille feuilleta le -<i>Bædecker</i>, et le fils, écroulé sur sa chaise, bouche ouverte et -bras pendants, s'endormit profondément.</p> - -<p>Tout à coup la jeune fille demanda:</p> - -<p>—Mère!... qu'est-ce que c'est que le Mannekem-Piss?</p> - -<p>—Veux-tu bien te taire?... chuchota la mère, en glissant vers nous un -regard inquiet... Veux-tu bien ne pas dire de ces choses-là, petite -malheureuse?</p> - -<p>Mais la jeune fille appuya, ingénument:</p> - -<p>—Quelles choses?... Puisque c'est dans le <i>Bædecker!</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[p. 46]</a></span></p> - -<p>—Ça n'est pas convenable, là!</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que...</p> - -<p>—Alors, on ne verra pas le Manneken-Piss?</p> - -<p>—Si, tu le verras... Tu le verras avec ta mère... Seulement, tais-toi!</p> - -<p>Et le père continuait de s'instruire auprès du patron de l'hôtel.</p> - -<p>—Nous avons ici, énumérait ce dernier, de très beaux calcaires... une -importante fabrique de colle forte.... des tanneries...</p> - -<p>—Des tanneries?... Ah!... c'est intéressant... Et la conserve?</p> - -<p>—Non, nous n'avons pas ça... Par exemple, nous avons aussi une belle -usine de caoutchouc...</p> - -<p>—Bigre!... Ah! dites-moi?... Et pas de conserve?... C'est curieux!...</p> - -<p>À cette insistance, nous comprîmes que le gros monsieur avait, quelque -part, un établissement de conserves... Malgré son air bonhomme, -avait-il dû en empoisonner des gens! Et, peut-être, avait-il élevé ses -enfants avec ses produits, ce qui expliquait leur teint terreux et -maladif... Satisfaits de ce renseignement et de ces hypothèses, nous -allions nous retirer, quand le mécanicien entra, en cotte de travail, -les mains toutes noires de graisse...</p> - -<p>—Ah! Ferdinand, dites-moi?... La voiture?... Ça va, hein?... Nous -partons demain, à huit heures, mon garçon... huit heures précises... -Dites-moi?... Faites le plein d'essence... Voyons... Namur?... Soixante -kilomètres, à peu près, hein? Non... le demi-plein... Ce sera assez...</p> - -<p>Le mécanicien parut gêné, se gratta la tête:</p> - -<p>—C'est que... dit-il... voilà... la machine ne va pas du tout... Elle -n'embraye plus...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[p. 47]</a></span></p> - -<p>—Sacristi!... Dites-moi?... Ça n'est pas grave?</p> - -<p>—Hé!... monsieur... c'est embêtant...</p> - -<p>Toute la famille, même le fils réveillé, tendait le col vers le -mécanicien...</p> - -<p>—Comment?... Qu'est-ce que vous dites?... Une machine toute neuve!</p> - -<p>—Bien sûr... mais monsieur doit comprendre... du moment qu'elle -n'embraye plus...</p> - -<p>—Je comprends... certainement, je comprends... mais...dites-moi?...Ce -n'est pas une raison... Voyez ça... travaillez...</p> - -<p>—Mauvais travail... Ici, il n'y a pas de fosse... Et puis, il fait -trop noir... Demain matin, nous verrons ça... Ah! j'ai bien peur...</p> - -<p>—Mais non... mais non... Huit heures, hein?... Ah!.. Dix litres -seulement... Nous remplirons après la frontière...</p> - -<p>Il prononça «la frontière» avec un accent majestueux. Le mécanicien -parti, il se promena quelques minutes dans la salle, le front plissé... -Mais, pour dissimuler ses préoccupations, les pouces aux entournures du -gilet, et balançant la tête, il faisait:</p> - -<p>—Peuh! peuh! peuh!... Peuh! peuh!</p> - -<p>La mère avait un sourire méchant... Elle dit:</p> - -<p>—Tu verras... tu verras!</p> - -<p>La fille demanda:</p> - -<p>—Père... qu'est-ce que c'est: «elle n'embraye plus»?</p> - -<p>—Mon enfant, c'est...</p> - -<p>Il resta court, chercha une explication, et n'en trouvant pas:</p> - -<p>—C'est rien... fit-il, rien du tout... Un peu de graissage... il n'y -paraîtra plus...</p> - -<p>—Oui! oui... compte là-dessus... ricana la mère, en se levant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[p. 48]</a></span></p> - -<p>Et nous allâmes nous coucher.</p> - -<p>Le lendemain matin, dans la cour de l'hôtel, ce fut une scène tragique.</p> - -<p>La famille, harnachée pour le voyage, était réunie autour de la -Brulard-Taponnier, douze chevaux... Nous arrivâmes juste au moment où -Brossette, à qui son collègue avait demandé aide, sortait de dessous la -voiture.</p> - -<p>—Eh bien? interrogea le monsieur, qui avait mis ses derniers espoirs -dans la science de notre mécanicien...</p> - -<p>—Eh bien... répondit-il en s'époussetant... rien à faire... Le cône -est faussé, le cuir est brûlé... Faut qu'elle aille à l'usine.</p> - -<p>Ils furent tellement consternés, tous les quatre, qu'ils ne songèrent -même pas à protester, à s'indigner. Le silence qui suivit cette -sentence fut quelque chose de poignant... J'eus pitié d'eux... -Vraiment, ils avaient l'air de condamnés à mort.</p> - -<p>Ferdinand s'approcha de son maître. Son expression de fourberie me -frappa. Il fut verbeux.</p> - -<p>—Je l'avais bien dit à monsieur, hier soir... Ah! c'est très -embêtant... J'vas ramener la sacrée machine à Paris, et je viendrai -retrouver monsieur en Belgique, où que monsieur me dira... Vrai!... on -peut appeler ça de la guigne... Monsieur, lui, va prendre le chemin de -fer pour quelques jours, cinq... six jours... huit jours au plus... -le temps des réparations, quoi!... À moins que monsieur ne préfère -m'attendre ici... C'est, comme de juste, à la disposition de monsieur...</p> - -<p>Le patron de l'hôtel, qui circulait autour de la voiture, lança -négligemment:</p> - -<p>—Il y a de bien belles promenades, dans les environs... Bons -chevaux... Voitures confortables... Prix modérés...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[p. 49]</a></span></p> - -<p>Après un nouveau silence, le monsieur regarda Ferdinand d'un regard -timide et suppliant:</p> - -<p>—Vous êtes bien sûr?... Il n'y a pas un moyen?... Dites-moi?... pas un -moyen?</p> - -<p>—Que monsieur demande à mon collègue!...</p> - -<p>Brossette, qui se lavait les mains à la pompe, tourna la tête, répéta:</p> - -<p>—Rien à faire...</p> - -<p>Ferdinand rajusta le capot du moteur. Ils le considéraient comme s'ils -eussent encore espéré un miracle... Mais le moteur resta silencieux...</p> - -<p>—Ah! c'est complet, fit, dans un serrement des lèvres, la femme dont -la couperose, sous le voile, s'accentuait de barres violacées... Elle -est jolie la Brulard-Taponnier, douze chevaux!... Elle est jolie!</p> - -<p>De plus en plus hébété, le monsieur soupira.</p> - -<p>—Arriver à Bruxelles en chemin de fer!... Dites-moi?... C'est raide...</p> - -<p>La fille avait des larmes dans les yeux. Adieu, peut-être, le -Manneken-Piss!... Le fils ouvrait et refermait la portière d'un geste -colère et stupide...</p> - -<p>En écoutant le bruit doux et régulier de notre moteur que Brossette -venait de mettre en marche, le monsieur, dans sa détresse, s'enhardit -jusqu'à m'adresser la parole:</p> - -<p>—Vous avez de la chance... Ah! vous avez de la chance...</p> - -<p>—Monsieur a une bonne voiture, voilà... rectifia aigrement la femme... -Monsieur n'a pas une Brulard-Taponnier, douze chevaux!...</p> - -<p>Notre 628-E8 partit dans un démarrage que, malicieusement, Brossette -s'était appliqué à faire foudroyant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[p. 50]</a></span></p> - -<p>—Pauvres gens!... dis-je à Brossette, quand nous fûmes sortis de la -ville.</p> - -<p>Brossette, d'abord, ne répondit rien. Puis, haussant les épaules et ne -pouvant retenir un petit rire que je voyais se tordre, au coin de sa -bouche:</p> - -<p>—De bonnes poires, monsieur!... La voiture n'a rien, vous savez?... -Seulement, Ferdinand est jaloux de sa femme... Ça le travaille... ça -le travaille... Il veut rentrer pour la surprendre... Et comme ils n'y -connaissent rien...</p> - -<p>J'adressai de vifs reproches à Brossette, pour s'être fait le complice -d'une si mauvaise action.</p> - -<p>—Oh! moi, monsieur... bien sûr que je donne tort à Ferdinand... Ces -choses-là, ça se fait pas... Mieux vaut être cocu... je lui ai dit... -Il s'est entêté... Tout de même, je pouvais pas refuser ce service à un -copain... Et puis, on n'est pas poires comme ces gens-là!</p> - -<p>L'air piquait; le matin était exquis, odorant... Un gros bateau -remontait la Meuse, dans un clapotement rouge... Nous marchions -vivement... Peu à peu, je sentais mon indignation faiblir. Quand -nous nous arrêtâmes, devant la douane, les mauvais instincts, qui -travaillent l'âme de l'automobiliste, avaient fait leur œuvre. Et -c'est avec une sorte de joie méchante, de plaisir barbare, que j'aimai -à me représenter, dans la cour de l'hôtel, groupée autour de la machine -silencieuse, cette famille désemparée, à qui le patron de l'hôtel -continuait de dire, sans doute:</p> - -<p>—Il y a de bien belles promenades, dans les environs!...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[p. 51]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="BRUXELLES" id="BRUXELLES">BRUXELLES</a></h3> - - -<p>Il y a de quoi s'irriter d'avoir roulé, depuis la frontière, sur -d'infâmes pavés, sur d'immenses vagues de pavés, d'avoir traversé le -Borinage noir et fumant au soleil, avec des éclats de métaux, et qui, -toutes les nuits, incendie la nuit de ses bouillonnements de forge et -de ses flammes d'enfer, pour n'aboutir qu'à cette ville si parfaitement -inutile, si complètement parodique: Bruxelles.</p> - -<p>Bruxelles!</p> - -<p>Vraiment, il est insupportable, et même un peu humiliant de se sentir -dans cette capitale des sociétés de tramways du monde entier, reine de -l'industrie des asperges précoces, des endives amères et des raisins -de serre sans goût, quand Bruges en dentelles, Liège en acier, Louvain -en prières, Gand d'autrefois, avec ses rues si anciennes, ses pignons -peints, ses toits coloriés et tout ce que disent les façades de ses -églises, tout ce que chuchotent les vieux murs au bord du canal; -quand les formidables quais d'Anvers, Mons où grouillent les gueules -farouches, Charleroi et ses montagnes<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[p. 52]</a></span> de crassiers que franchissent -les petits chemins de fer aériens; Furne où les processionnaires du -Saint-Sang défilent, portant des croix de fer, lourdes comme leurs -péchés, quand tout ce pittoresque, tout cet art, tout ce mouvement -tragique du travail, tout ce tumulte de la Meuse et de l'Escaut, tout -ce silence mortuaire des béguinages, tous ces souvenirs de kermesses et -de massacres, ne sont qu'à quelques tours de pneus d'ici.</p> - -<p>Et justement Bruxelles!</p> - -<p>Enfin, j'y suis... Il faut bien que j'y reste, ne fût-ce que pour -panser mes côtes meurtries et mes reins brisés par tant de ressauts et -de cahots, sur ces routes de supplice...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Après tout, on peut aimer Bruxelles. Il n'y a là rien d'absolument -déshonorant.</p> - -<p>Je sais des gens, de pauvres gens, des gens comme tout le monde, qui y -vivent heureux, du moins qui croient y vivre heureux, et c'est tout un.</p> - -<p>J'ai conté, jadis, je crois, l'histoire de cet ami, interne dans une -maison de fous en province, qui, de sa chambre, n'ayant pour spectacle -que les casernes, à droite; à gauche, la prison et une usine de -produits chimiques; en face, l'hôpital et le lycée; rien que de la -pierre grise, des chemins de ronde, des préaux nus, des cours sans -verdure, des fenêtres grillées, me montrait, avec attendrissement, -au-dessus d'un mur, un petit cerisier tortu, malade, la seule chose qui -fût à peine vivante, au milieu de ce paysage de damnation, et me disait:</p> - -<p>—Regarde, mon vieux... On est bien ici, hein?... C'est tout à fait la -campagne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[p. 53]</a></span></p> - -<p>Il y a des gens qui croient que Bruxelles, c'est tout à fait la ville.</p> - -<p>J'en sais même qui voudraient y vivre, qui regrettent de ne pas y -vivre, par exemple ces gais notaires de nos provinces économes, ces -financiers bons enfants de la rue Lepelletier qui, actuellement, au -Dépôt, à Gaillon, à Poissy, à Clairvaux, se reprochent amèrement -de n'avoir pas su mettre au point—au point légal—ces dangereuses -opérations de l'abus de confiance et du faux. Mais l'espèce en devient -de plus en plus rare. Et depuis la réforme du régime des prisons, -préfèrent-ils à Bruxelles ce Fresnes humanitaire, où le confort et -l'hygiène ne sont pas illusoires, où le travail semble récréatif et -moralisateur, où le modem style des cellules, des préaux, des parloirs, -est supportable, sobre, et ne donne pas de cauchemars: la première -prison où l'on cause.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>On peut ne pas aimer Bruxelles. C'est d'ailleurs le cas de beaucoup de -Bruxellois et non des moindres.</p> - -<p>Voyez le roi Léopold qui n'y est jamais, qui multiplie les occasions de -n'y jamais rester, qui est partout, en France, en Italie, en Suisse, -en Allemagne, en Angleterre, qui est en chemin de fer, en yacht, en -automobile, mais jamais en Belgique.</p> - -<p>—C'est ainsi, confessait-il gaiement, un soir d'Élysée Palace, à un de -mes amis, lequel sait parler aux rois, c'est ainsi que j'ai pu garder -la vivacité de mon esprit, la sûreté de mon goût, et cette jeunesse qui -impressionne tant les femmes... Et puis, que voulez-vous?... J'ai de si -grosses affaires, dans tant de pays...</p> - -<p>—Même en Belgique, sire...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[p. 54]</a></span></p> - -<p>—Oui... je sais bien... faisait-il en hochant la tête... en Belgique, -j'ai un peuple... Mais j'ai aussi, ailleurs, une fortune énorme, qui me -cause beaucoup de tracas... Il faut bien que je l'administre...</p> - -<p>Voyez tous les poètes, tous les écrivains, tous les artistes bruxellois -et ixellois qui, dès l'âge le plus tendre, en cohortes serrées, -s'empressent de déserter leur capitale, et s'en viennent à Paris, afin, -sans doute, d'y apporter un peu de cet accent savoureux qui manque -encore à notre littérature, et d'y gagner rapidement cette consécration -décorative et lucrative qui manque tant à la leur...</p> - -<p>Et comme ils ont raison.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ils ont raison, car presque tout me paraît ridicule à Bruxelles, me -donne et leur donne envie de rire, mais d'un rire terne, d'un rire sans -éclats, de ce rire glacial, douloureux qui rend tout à coup si triste, -si triste, triste comme son ciel d'hiver, ses boulevards circulaires, -les livres de M. Edmond Picard, les poèmes de M. Ivan Gilkin, les -couvertures de M. Deman, les meubles de M. Vandevelde.</p> - -<p>Pourtant, Bruxelles est comique. Il n'y a pas à dire, il est -extrêmement comique, n'est-ce pas, cher monsieur Camille Lemonnier, -qui fûtes, tour à tour, avec une ardeur égale et avec un égal bonheur, -Alfred de Musset, Byron, Victor Hugo, Émile Zola, Chateaubriand, Edgar -Poe, Ruskin, tous les préraphaélites, tous les romantiques, tous les -naturalistes, tous les symbolistes, tous les impressionnistes, et qui, -aujourd'hui, après tant de gloires différentes et tant d'universels -succès, mettez vos vieux jours et vos toujours<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[p. 55]</a></span> jeunes œuvres sous -la protection du naturisme, et de son jeune chef, M. Saint-Georges de -Bouhélier?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Au temps de sa splendeur, au temps où les ducs de Bourgogne y étalaient -leur luxe barbare et magnifique, où les infants et les archiducs -y commandaient pour le compte de l'Empereur ou du roi d'Espagne, -Bruxelles fut la ville éclatante de drap d'or, de velours, de soies, -de fourrures, la poétique et amoureuse ville des dentelles, qui sont -le luxe le plus joliment féminin, l'art le plus exquisement valet de -la sensualité. Ce fut la capitale du bien vivre, du bien boire, où -bourgeois cossus, riches marchands, ribaudes étoffées, s'amusaient -grassement et cognaient leurs danses titubantes aux murs des rues -étroites, où les étrangers les plus opulents se sentaient pauvres et -dénués devant tant de somptuosités et tant de ribotes...</p> - -<p>De cette vie pittoresque et forcenée il ne demeure pour témoins que -la Maison de ville, trop regrattée, trop redorée, Sainte-Gudule au -nom joli, mais dont pas une femme ne voudrait pour patronne, le -Manneken-Piss, tristement anachronique, et quelques ruelles aux pignons -penchés, aux noms sonores de mangeailles.</p> - -<p>Maintenant, il n'y a plus que des femmes qui sont presque jolies, -presque bien mises, nymphes grassouillettes du Parc, de la Monnaie et -de la Cambre, des messieurs presque élégants, qui font l'ornement de -Spa, la parure de Blankenberghe, et la royale gloire d'Ostende. Il n'y -a plus que de faux cigares de la Havane qui, tous, viennent d'Anvers et -de Hambourg, et d'affreuses dentelles fausses, d'affreuses dentelles -mécaniques, bien que cent maisons de lingerie se disputent—comme<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[p. 56]</a></span> -jadis cent villes de la Grèce faisaient d'Homère—le piètre honneur -d'avoir fourni le trousseau de la princesse Stéphanie.</p> - -<p>Et il n'y a plus, à Bruxelles, que des boursiers sans carnet, les -fondateurs des XX sans tableaux, les inventeurs du modem style sans -clients, çà et là, quelques critiques d'art symbolistes, hélas! sans -emploi, quelques poètes aigris de n'avoir pu partir pour ailleurs, -mélancoliques laissés pour compte de la littérature, de l'art, de la -brasserie, et ce qui est pire que tout cela—oh! comme je comprends -mieux tous les jours, cher Baudelaire, ton sarcasme douloureux!—des -Bruxellois.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Sous l'Empire qui fut le second et qui sera le dernier—car nous -n'avons rien à redouter d'un prince qui a pu vivre vingt ans avenue -Louise,—Bruxelles était encore quelque chose... On le dit du moins... -Aujourd'hui, ce n'est plus rien.</p> - -<p>Ah! comme ils furent bien inspirés, le jour où ils chassèrent Victor -Hugo de chez eux!... Quel bonheur, en quelque sorte providentiel, pour -le grand poète, et pour nous! Il y eût sûrement perdu tout son génie; -nous, nous eussions perdu toute sa gloire, insuffisamment remplacée par -celle de M. Viélé-Griffin.</p> - -<p>D'ailleurs, jamais ils n'ont pu garder un exilé de choix. Il leur -fallait des proscrits à leur taille, de pauvres petits proscrits de -rien du tout... C'est Boulange, Boulange, Boulange, c'est Boulange -qu'il leur faut!... Oui, il leur fallait le général Boulanger... Ils -l'ont eu... Ils étaient fiers de ses bottes dévernies et de sa plume -blanche maculée de la boue du nationalisme...<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[p. 57]</a></span> Ils l'entouraient de -prévenances, lui envoyaient des fleurs, lui jouaient de la musique de -M. Gevaert... Et voilà qu'au bout de très peu de temps, écœuré de -la rue Montagne-de-la-Cour, du bois de la Cambre, n'en pouvant plus -d'ennui et de dégoût, le pauvre diable finit par se brûler ce qui lui -restait de cervelle... Celui-là aussi!... Alors qui?</p> - -<p>Je ne crois pas qu'il existe, aujourd'hui, dans n'importe quel pays, à -Aurillac et au Puy, pas même à Briançon, de caissiers assez dépourvus -pour prendre leur retraite à Bruxelles. À preuve cette confidence, -émouvante et douloureuse, que me fit, un soir, un honorable préposé à -la caisse d'un grand établissement de crédit français:</p> - -<p>—Plusieurs fois, monsieur, m'avoua ce sage, j'ai songé à me sauver -avec la caisse... Que voulez-vous?... J'ai trop de famille, et pas -assez d'appointements... Je n'arrive pas... je n'arrive pas à nouer les -deux bouts... Ah! cela m'était bien facile, je vous assure... Du samedi -soir au lundi matin... j'avais tout le temps, vous comprenez!... Mais -je me suis dit: «Il va falloir vivre à Bruxelles désormais... Ma foi, -non... J'aime mieux rester honnête homme.»</p> - -<p>Et il soupira profondément...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Malgré toute ma bonne volonté—car il est bien évident, n'est-ce pas, -que je suis sans parti pris, touchant Bruxelles,—il m'est impossible -de trouver à ces rangées de petits hôtels et à ces parcs minuscules, -de caractère. Ils ne paraissent faits que pour démontrer que Londres -est une belle ville unique. De ci, de là, des constructions neuves, de -larges voies moroses, où le<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[p. 58]</a></span> Roi s'acharne à engloutir les millions de -ses filles, évoquent la triste richesse de Berlin... Mais Bruxelles, -avec ses gardes civiques, n'est pas la capitale d'un Empire de canons -et d'affaires, où subsistent encore le souvenir d'un grand Frédéric, et -le charme de son dix-huitième siècle truqué.</p> - -<p>Non, Bruxelles est bien la capitale comique, la capitale d'opérette, la -capitale de Vandepereboom!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Derrière le Musée, dans une rue que bordent de maigres acacias, j'ai -remarqué, à travers sa grille, entre cour et jardin, une maison, trop -petite assurément pour y loger Little-Tich... Devant la maison, un -bassin rond, et guère plus grand qu'une assiette, d'où s'élancent deux -fleurs d'arum, et qu'enjambe, on ne sait pourquoi, un pont arqué, peint -en vert. Quelques plantes, qui gardèrent leur secret, se dessèchent au -bas des murs, le long desquels la clématite et la vigne vierge refusent -obstinément de grimper. On aperçoit à droite quelque chose de fauve, de -roussi et de pelé qui fut peut-être, jadis, une pelouse.</p> - -<p>Le propriétaire de cette villa a deux cygnes, l'un blanc, l'autre -noir, mais le bassin est si étroit, et si peu profonde l'eau, que les -deux malheureux volatiles, dans l'impossibilité de se baigner, se sont -réfugiés sur le pont. C'est là que, affalés, étalés, tantôt le bec sous -l'aile, tantôt le col allongé vers l'eau, ils passent leurs journées à -dormasser, à rêvasser de lacs bleus et d'étangs pleins de roseaux...</p> - -<p>Je ne veux pas dire que ceci soit un trait de bucolique spécial -à Bruxelles. On peut le rencontrer, l'observer dans toutes les -banlieues, à Chatou, au<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[p. 59]</a></span> Vésinet, sans doute, non moins qu'à Villeneuve -Saint-Georges et à Choisy-le-Roi, partout, autour des villes, où -l'homme qui se relire des affaires a des désirs plus vastes que sa -maison, son jardin et son bassin, et croit se créer un univers, en -faisant souffrir les bêtes et les plantes...</p> - -<p>Ce qui me fait supposer que Bruxelles n'est pas une ville, mais la -banlieue d'une ville qu'on construira peut-être un jour...</p> - -<p>Espérons... Espérons...!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'ai été chercher, à la gare, des bagages que nous avions fait expédier -par le train.</p> - -<p>Au-dessus d'une porte, j'ai lu cette inscription, en deux langues, -encore:</p> - -<p><i>Sortie des voyageurs sans bagages, et des autres aussi.</i></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Nous avons été recevoir, à la gare, un ami qui arrive d'Amsterdam... Et -nous attendons le train sur le quai.</p> - -<p>Un employé nous dit:</p> - -<p>—Ici, savez-vous, c'est les Belges.</p> - -<p>Il nous indique un autre point du quai:</p> - -<p>—Là... savez-vous... c'est les autres!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le même soir, au coin d'une rue, une femme—une Flamande assez fraîche -de visage, mais massive et pesante,—racole un passant. La conversation -s'engage; le passant demande:</p> - -<p>—Et où demeures-tu?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[p. 60]</a></span></p> - -<p>La femme répond avec orgueil:</p> - -<p>—Rue Montagne-de-la-Cour.</p> - -<p>Le passant objecte:</p> - -<p>—C'est trop loin.</p> - -<p>Alors, la femme:</p> - -<p>—Viens donc!... J'ai une belle chambre, sais-tu... bien <i>ridonnée</i>... -Tu verras, Manneke, comme elle est <i>ridonnée</i>... Je <i>tapisse</i> partout.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Gérald B..., un de nos compagnons, nous raconte qu'il a passé la nuit -chez une des plus jolies cocottes de Bruxelles...</p> - -<p>—Très jolie, ma foi!... et bonne fille... Et un appartement d'un -goût... qui m'a beaucoup gêné... Au moment du grand délire, la jolie -cocotte se met à pousser des soupirs, des soupirs, et, tout d'un coup, -elle s'écrie: «Il y a du bon... sais-tu... il y a du bon!»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il circule dans Bruxelles beaucoup d'automobiles, et qui, toutes, -semblent des engins formidables. La plupart simulent—à ne pas s'y -méprendre—nos plus illustres marques françaises. En dépit de leur -apparence de monstres, elles ne vont pas vite, elles vont très -lentement, elles ne vont pas du tout.</p> - -<p>—Par prudence, m'explique-t-on... Les Belges sont des mécaniciens très -sages... Sans ça!</p> - -<p>Ce matin, j'ai vu, arrêtée devant la porte d'un petit hôtel que -décorent—comme tous les petits hôtels—des vitraux, des mosaïques, des -cuivres vernis, dessinés par M. Théo Van Rysselberghe, j'ai vu une de -ces voitures monstrueuses, plus monstrueuse encore que<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[p. 61]</a></span> toutes celles -que j'ai vues jusqu'ici... Un frisson m'a secoué tout le corps, rien -qu'à considérer le redoutable capot qui protège le moteur... C'est -un prodigieux cube de tôle, flanqué de sirènes de paquebot, armé de -phares lenticulaires, gigantesques. En outre, un projecteur électrique, -capable d'éclairer toute la Belgique nocturne, est fixé à la barre -de direction. Je me dis avec un sentiment d'épouvante, où il entre, -d'ailleurs, beaucoup d'admiration:</p> - -<p>—Une machine d'au moins cinq cents chevaux... Ces Belges, qui n'ont -l'air de rien, sont inouïs...</p> - -<p>Très impressionné, je m'approche de cette terrible machine de guerre. -Elle est au repos... elle dort... Ah! j'aime mieux ça... Le mécanicien, -non plus, n'est pas là... quelle imprudence!... Sans doute, il boit, -dans un bar voisin, de la bière qui n'est pas de la bière, à moins que -ce soit du gin qui n'est même pas de l'eau-de-vie de pomme de terre... -Enfin, il n'est pas là... J'ai alors la curiosité de soulever cet -effarant capot... C'est comme si je tenais dans mes mains une bombe, -garnie de sa mèche allumée. Le cœur me bat, me bat...</p> - -<p>D'abord, je ne vois rien, rien que le vide... Puis, à force de -regarder, je finis par apercevoir une espèce de minuscule mécanisme, -monocylindrique, de la grosseur d'une tasse à café chinoise, et dont la -force ne doit pas excéder un cheval et demi...</p> - -<p>Le mécanicien revient. Il a un visage d'orgueil... il me regarde avec -pitié. Puis il se met à tourner la manivelle... Je m'en vais...</p> - -<p>Une heure après, je repasse par cette rue, devant le petit hôtel. Le -mécanicien tourne toujours, sans succès, la manivelle... Tête nue, le -visage dégouttant de sueur, ses habits à terre, il tourne... tourne... -tourne!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[p. 62]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Après des révolutions, dans le genre des nôtres bien entendu, ils ont -été chercher, pour l'installer dans cette capitale nulle, une dynastie -de principicules allemands, mâtinés de quoi?... de d'Orléans.</p> - -<p>Les drôles de gens!</p> - -<p>Il n'est pas moins admirable qu'ils poursuivent l'effort paradoxal de -se faire une nationalité autonome avec des résidus de tant de races -si mal amalgamées, de même qu'ils s'acharnent à se faire une langue -officielle avec un patois.</p> - -<p>Qu'on parle flamand en Flandre, wallon en Wallonnie, mais, je vous en -prie, monsieur Picard, qu'ils continuent de parler, à Bruxelles, ce -belge que vous parlez si bien!</p> - -<p>Car si toute la Belgique est merveilleusement flamande, Bruxelles n'est -que belge, irréparablement belge. Nulle part ailleurs, on ne rencontre -plus d'effigies en pierre, en marbre, en bronze, en saindoux, en pain -d'épices, de ce lion qui n'est ni héraldique, ni zoologique, de ce lion -qui n'est pas méchant, qui n'est pas un lion, pas même un caniche, -qui ressemble si fort au lion des grands Magasins du Louvre, et à qui -est réservé, sans doute, le destin léopoldien de devenir, un jour, -l'enseigne des grands Magasins du Congo.</p> - -<p>«L'union fait la force», répète partout l'inscription bilingue. C'est -l'union de toutes les imitations qui fait la force de leur comique.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Cependant Bruxelles ne semble se douter de rien de tout cela, ni de -cette drôlerie éparse, obsédante,<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[p. 63]</a></span> ni de ce que fut le Bruxelles -d'autrefois. Et cette espèce de toute petite grande ville a l'air -encore assez satisfait de n'être que le Bruxelles d'aujourd'hui, et se -trouve—c'est le plus comique—à son avantage.</p> - -<p>S'il est un Bruxelles charmant, et dont on puisse s'éprendre—après -tout, pourquoi pas?—je suis bien sûr, au moins, que c'est un Bruxelles -qu'on ne voit point. Le voyageur, qui passe quelque part, ne voit -jamais que ce qui se voit. Les âmes cachées dans les villes, comme les -fleurs qui se cachent dans les prairies, sont toujours les plus jolies. -Ah! je voudrais bien voir ce qui se cache à Bruxelles...</p> - -<p>Cherchons toujours...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Le_Roi_en_est" id="Le_Roi_en_est">Le Roi en est...</a></p> - - -<p>Nous sommes descendus à l'hôtel Bellevue. On le répare. De la cave -au grenier, on le remet à neuf. Les couloirs sont obstrués par des -planches, des échelles, des tréteaux. De gros madriers soutiennent les -plafonds qui croulent. On nage dans les plâtras, dans les gravats; on -bute sur des pots de colle. Ça va être, paraît-il, une orgie de confort -moderne. Du moins, l'annoncent en anglais, en allemand, en russe, en -français, de petites notices, bien en vue dans les chambres.</p> - -<p>Les garçons vous disent avec des airs avisés, et pour vous donner -confiance:</p> - -<p>—Le Roi en est.</p> - -<p>Parbleu! Le Roi est de tout, en Belgique; seulement, il n'est jamais en -Belgique. D'ailleurs, dans quelques jours, lorsque je paierai ma note -à la caisse, je m'apercevrai bien que le Roi en est... Il en est même -trop.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[p. 64]</a></span></p> - -<p>En attendant, on rencontre, dans l'hôtel, plus de peintres, de -fumistes, de plombiers, de menuisiers, de tapissiers, que de -voyageurs... À peine quatre ou cinq Américaines qui vont en Hollande, -ou qui en reviennent, elles ne savent pas au juste; à peine trois -pauvres Anglais, qui, demain matin, se rendront au champ de bataille de -Waterloo.</p> - -<p>Le service est complètement désorganisé. On ne peut rien avoir, -pas même d'eau. Ce matin, en guise de petit déjeuner, j'ai eu une -conversation avec le garçon.</p> - -<p>—Monsieur va sans doute à Ostende?</p> - -<p>—Non, mon ami... Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je n'irai point -à Ostende.</p> - -<p>—Monsieur a tort... monsieur devrait y aller... Il faut avoir vu -cela... C'est curieux... Depuis l'abolition des jeux, nous avons -au Casino d'Ostende, quatre tables de roulette et trente-deux de -baccara... Elles travaillent nuit et jour, monsieur... Je ne parle pas -des petits chevaux, pour les petites gens... Il y en a!... Il y en -a!... Et les femmes... les femmes!... Ah!... monsieur sait sans doute -que, maintenant, Ostende doit rester ouvert toute l'année?... Du moment -que les jeux sont supprimés, il n'y a plus à se gêner, n'est-ce pas?</p> - -<p>Puis, discrètement:</p> - -<p>—Le Roi en est!</p> - -<p>Et comme je ne dis mot, le garçon explique:</p> - -<p>—Oh! il ne s'en cache pas... Il s'en moque, allez, de ce qu'on peut -penser ou ne pas penser de lui... C'est un type... Et pourvu que la -galette soit au bout!... Bras dessus, bras dessous, il se promène, sur -la digue, avec Marquet, le directeur du Casino... En voilà un qui a de -la veine! Il n'y a pas si longtemps, il était garçon... petit garçon... -à la buvette de la gare de Namur... Bien des fois, il m'a servi une -tasse de café, entre deux<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[p. 65]</a></span> trains... Il n'était pas fier, alors... Et -le voilà maintenant presque ministre... plus que ministre... associé du -Roi...</p> - -<p>Je suis sorti.</p> - -<p>Devant l'hôtel, sur le parvis de l'hôtel, j'aperçois une jeune femme -très jolie, infiniment gracieuse, qui joue avec ses deux petites -filles. La jeune femme, très élégante, est tout en blanc, souple, -mol et léger; les deux petites filles, en blanc aussi, jambes nues, -avec d'immenses chapeaux de paille et de dentelles... Toutes les -trois, elles jouent à se poursuivre, autour d'une caisse verte où -fleurit un grand laurier rose. Très raide, très digne, tout en noir, -la gouvernante est assise sur un banc, près de la porte, un paquet -d'ombrelles et de manteaux sur les genoux, un livre, non ouvert, à la -main. Elles attendent, sans doute, une voiture commandée qui ne vient -pas plus que n'est venu mon déjeuner... Le portier, tout galonné d'or, -inspecte la place et les rues d'un air inquiet.</p> - -<p>Je m'arrête à considérer cette jeune femme, qui est bien plus enfant -que ses deux petites filles. Je n'ai jamais vu de si beaux cheveux -blonds, blonds, comme, à certains jours, est blonde cette mer si -merveilleusement blonde du Nord. Je n'ai jamais vu une nuque, mieux -infléchie, d'une pulpe plus soyeuse. Les yeux bleus sont d'une candeur -puérile, adorable. Ah! comme ils ignorent Nietzsche, et comme leur est -indifférent ce Rembrandt, dont la <i>Ronde de Nuit</i> leur est inexplicable -et ridicule, puisqu'on n'y voit pas des petites filles qui dansent, le -soir, dans un jardin... Chaque mouvement du buste des bras, des jambes -qui, souvent se devinent sous la batiste brodée de la robe, chaque -balancement des hanches, chaque pli de la jupe est une élégance, une -caresse, une invention de beauté, une fête émouvante<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[p. 66]</a></span> de la vie. Bien -qu'elle soit fine de lignes, d'apparence presque délicate, on la sent -ronde et ferme avec une peau qui, certainement, irradie de la lumière, -comme, au crépuscule, ces grands iris blancs de Florence...</p> - -<p>Tout à coup, elle pousse un petit cri d'oiseau, s'arrête de courir, -se hausse sur la pointe de ses souliers mordorés, allonge divinement -les bras, tend son buste élastique, et prend je ne sais quoi sur une -branche du laurier.</p> - -<p>Les deux petites trépignent, tapent dans leurs mains.</p> - -<p>—Donne... donne... maman.</p> - -<p>Et je vois dans sa main, gantée de suède du même blond que les cheveux, -une coquille de petit escargot, sèche et vide.</p> - -<p>—Ah! le pauvre petit!... Il est mort... dit-elle avec un air de -consternation délicieuse... Il est mort!</p> - -<p>Je crois bien qu'il est mort, le pauvre escargot... Il est mort -depuis des millions d'années, car c'est un escargot fossile... Avec -des précautions infinies, des tendresses maternelles, qui furent des -prodiges de grâce sculpturale, elle remet la coquille, dans la fourche -d'une branche. Elle semble lui dire:</p> - -<p>—Dors, petit, dors!</p> - -<p>Puis elle recommence de courir, de poursuivre les deux petites filles, -en criant:</p> - -<p>—Jeanne... Gabrielle... mes amours... Le gros lion... le gros lion... -le gros lion!</p> - -<p>Comme Jeanne, Gabrielle, faisant semblant d'avoir peur, se mettent à -pleurer pour rire, la jeune femme se baisse, s'accroupit, attire dans -ses bras les enfants qu'elle dévore de caresses et de baisers:</p> - -<p>—O les petites bébêtes aimées!... les chères bébêtes adorées!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[p. 67]</a></span></p> - -<p>Il ne m'a pas échappé que, se sentant regardée, admirée, elle a -prodigué peut-être pour le portier de l'hôtel, peut-être pour le -passant qui passe, peut-être pour moi aussi, le charme multiple de -ses gestes, la grâce glissée ou appuyée de ses œillades. Mais je -n'en tire aucune vanité, aucun espoir. Je connais ces coquetteries et -jusqu'où elles vont, ou plutôt, jusqu'où elles ne vont pas.</p> - -<p>Du reste, il serait tout à fait surnaturel que, dans un hôtel de -Bruxelles, il pût m'arriver des aventures qui ne me sont jamais -arrivées dans aucun hôtel du monde.</p> - -<p>N'y pensons plus, comme chante M. Gounod, et allons bravement voir le -Manneken-Piss, puisque c'est par là que tout finit, ici...</p> - -<p>Tout de même, le soir, j'ai voulu m'informer auprès du garçon:</p> - -<p>—C'est une dame de Paris... explique-t-il... elle vient quelquefois... -elle se fait appeler Madame X... mais nous savons que ce n'est pas son -nom...</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>—Oui...</p> - -<p>Il s'approche de moi, et tout bas, avec une sorte de gravité -confidentielle:</p> - -<p>—Le Roi en est!...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Laccent_belge" id="Laccent_belge">L'accent belge.</a></p> - - -<p>Leurs théâtres, sauf le théâtre du Parc, qui est tout à fait français, -c'est presque la Comédie-Française, presque l'Opéra, presque les -Nouveautés, presque l'Olympia, mais avec l'accent. Or, cet accent est -triste et comique, à la façon d'un air faux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[p. 68]</a></span></p> - -<p>Non seulement les ingénues, les grandes coquettes, les jeunes -premières, les vieilles dernières, les amoureux, les pères nobles, les -chanteuses, les choristes, les souffleurs, régisseurs, décorateurs, les -gymnastes, les montreurs de phoques et les écuyères, ont cet accent -sans accent qui fait rire et qui fait pleurer aussi, mais—chose -fantastique—les danseuses également, les danseuses surtout qui, ne -pouvant mettre l'accent dans leur bouche, l'introduisent dans leurs -jambes, dans leurs bras, dans leurs sourires, dans leurs exercices de -désarticulation, dans toutes leurs poses, jusque dans le frémissement -aérien des tutus envolés.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je suis allé au Palais de Justice, où ils ont entassé pêle-mêle, -tant qu'ils ont pu, des souvenirs de monuments sur des monuments -de souvenirs, pour n'aboutir qu'à un monument d'une laideur -invraisemblable. Ils y ont empilé de l'assyrien sur du gothique, du -gothique sur du tibétain, du tibétain sur du Louis XVI, du Louis XVI -sur du papou... C'est tellement laid, que ça en devient beau...</p> - -<p>On y jugeait un pauvre diable de Français qui, ne pensant pas à mal, -et pour s'emparer de son argent, dont elle ne faisait rien, avait -étranglé une vieille dame de Bruxelles. Sa mine réjouie, bonasse, naïve -me frappa. M. Edmond Picard le défendait, car, non seulement M. Edmond -Picard écrit, mais il parle aussi le belge le plus pur et le plus -châtié.</p> - -<p>Quand le président lut, avec l'accent qui, cette fois, me parut d'un -comique étrangement sinistre, l'arrêt qui le condamnait au bagne -perpétuel, le client de<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[p. 69]</a></span> M. Edmond Picard se mit à rire, à se tordre de -rire. À plusieurs reprises, il applaudit frénétiquement.</p> - -<p>Le soir, il a dit à son avocat, qui lui reprochait sa conduite -inconvenante:</p> - -<p>—Je ne croyais pas que c'était vrai... Je m'imaginais qu'on m'avait -amené au théâtre, pour me distraire un peu, et me faire voir les -meilleurs comiques de l'endroit. J'étais content... Je m'amusais... Ah! -je m'amusais!... Que voulez-vous? J'aime les imitations...</p> - -<p>Et il a ajouté, déçu:</p> - -<p>—Alors, c'est pas imité?... Ce juge, c'était bien un juge?... Et vous, -vous êtes bien un avocat?... Et moi, je suis bien un assassin?... Ah -vrai!...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Le_repas_des_funerailles" id="Le_repas_des_funerailles">Le repas des funérailles.</a></p> - - -<p>Il m'a bien fallu aller à l'enterrement de Mme Hoockenbeck, la femme -de mon ami Hoockenbeck. Il me savait à Bruxelles. D'ailleurs, un -enterrement belge, je n'y eusse point manqué pour un empire.</p> - -<p>Mon ami Hoockenbeck, commerçant réputé,—il a brillamment réussi dans -ses affaires,—homme politique important—il est député,—protecteur -des arts—il est de toutes les sociétés artistiques qu'invente et -préside M. Octave Maus,—mon ami Hoockenbeck est bien le type de ces -pauvres diables dont on dit qu'ils «n'existent pas». Et si mon ami -Hoockenbeck «n'existe pas» à Bruxelles, je vous laisse à imaginer... -Hoockenbeck n'a jamais eu une opinion, ni un goût, ni une habitude, ni -même une manie capable de résister, plus de cinq minutes, à une autre -qu'on lui ait, je ne dis pas opposée, mais proposée. Rien de plus -facile que de<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[p. 70]</a></span> le faire varier, surtout dans les questions qui lui -tiennent le plus à cœur: <i>la pôlitiq</i>, et l'art indépendant. Par -exemple, il se montre intraitable, quant aux calembours. Il fait des -calembours inlassablement, insupportablement. Cela vient de son bon -naturel. Il aime faire rire. Et, comme il n'a pas toujours le choix, -c'est de lui-même, le plus souvent, qu'il fait rire. Moi, qui n'ai pas -une âme pure, il m'a beaucoup fait pleurer. Avec cela bavard, fatigant, -médisant, curieux, vaniteux, au moins autant, à lui seul, que tous les -autres hommes. Son seul avantage sur eux, c'est qu'il est tout cela, -plus ingénument... Hoockenbeck est peut-être le seul homme au monde à -qui, pas une fois, je n'aie pu adresser la parole sérieusement; le seul -aussi qu'il m'ait été impossible d'écouter sans en être agacé, jusqu'à -la crise de nerfs... Au demeurant, je l'aime bien.</p> - -<p>Sa femme a toujours été aussi insignifiante que son visage, aussi -neutre que le blond éteint de ses cheveux. Jamais je ne lui ai entendu -dire une parole juste, exprimer une idée, un sentiment quelconque. -Banale, jusqu'à en être exceptionnelle. Je l'aimais bien aussi.</p> - -<p>J'ai trouvé le pauvre Hoockenbeck en larmes, désespéré. Il faisait -peine à voir. Il reniflait, pleurait, m'embrassait, multipliait -tellement les démonstrations de sa douleur, que je le regardais, -parfois, à la dérobée, avec la crainte d'une farce, encore.</p> - -<p>Il voulut absolument m'amener devant le cercueil, et me fit, en -hoquetant, le récit de la mort de sa femme.</p> - -<p>—Une tumeur à la matrice!... Oui... oui... Auriez-vous jamais cru ça, -à la voir? Moi... jamais, jamais, je ne m'étais aperçu de rien... Et -elle... ah!... elle ne m'avait jamais rien dit... Elle était si brave!</p> - -<p>Et il sanglota:</p> - -<p>—Ma pauvre Louise! Quelle perte pour moi!... Elle<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[p. 71]</a></span> aimait tant... -an... s'amuser!... Nous devions aller à Paris... oh! oh!... le -mois prochain... Elle voulait retourner à l'abbaye de Thélème... à -l'abbaye... hi! hi!... de Thélème... Pauvre Louise!... Ouh! ouh!... -Elle était si brave! Et maintenant... voilà!... Une tumeur à la -matrice.... Et voilà!... Non... non... jamais... je ne...</p> - -<p>Sur quoi, mon ami Hoockenbeck eut une redoutable crise de sanglots, -durant laquelle je me surpris à jouer, par contenance, avec la -frange d'argent du drap mortuaire... Puis, tout à coup, je le vis se -précipiter sur le tapis, à plat ventre, et partir à se claquer les -fesses, comme s'il eût voulu se corriger de sa douleur, ou se punir de -n'en être pas assez abîmé...</p> - -<p>—Elle était si brave!... Elle était si brave!</p> - -<p>Il fallut lui tamponner les tempes, le frictionner, le faire boire, -enfin, le coucher sur un divan et lui tenir les mains jusqu'à ce qu'il -se fût, comme un petit enfant, apaisé.</p> - -<p>Heureusement, d'autres visiteurs survinrent. Il se remit tout à fait, -pour les recevoir, et, tandis qu'il recommençait de pleurer sur leurs -joues, je m'esquivai.</p> - -<p>Le lendemain, il y eut une messe magnifique, mais une messe belge... -Un latin, d'un sonore! Et un français, d'un belge!... Au cimetière, -oraisons funèbres en belge, condoléances en belge. Je me rappelle -qu'au milieu du discours pathétique d'un vieux petit blond, chauve, -étrangement sphérique, qui, tout pâle, suait à grosses gouttes, et dont -la voix tonnait en belge, toujours en belge, je poussai un cri qui fit -qu'on se retourna, et dus enfoncer mon mouchoir dans ma bouche. J'ai -gardé l'espoir qu'on s'était mépris, au sens de mes larmes...</p> - -<p>Après la cérémonie, je ne pus refuser l'invitation de<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[p. 72]</a></span> Hoockenbeck qui -insista, en pleurant, pour me garder à dîner.</p> - -<p>Je pensais dîner en tête-à-tête avec lui. Ma surprise fut grande de -trouver dans le salon, où l'on avait débarrassé, à la hâte, la chapelle -ardente, une société nombreuse. Une odeur de fleurs fanées, d'encens, -une autre, équivoque, persistaient, qui étaient affreusement pénibles. -On me présenta à des tantes, à des cousines de Louvain, à des nièces de -Liège, à des amis d'Anvers, à une famille de Verviers, et à nombre de -Bruxellois. Les hommes en habit, cravatés de blanc; les femmes en robe -de soie. D'une, corpulente et fardée, le corsage était ouvert. Tout ce -monde avait une expression singulière, gênée: une expression d'attente. -Dans ces occasions-là, on ne sait jamais quelle contenance garder. La -mesure juste y est fort délicate. Après tout, un dîner, même un dîner -d'enterrement, ce n'est pas un enterrement... Ce n'est pas, non plus, -un dîner ordinaire...</p> - -<p>Repas copieux, succulent, arrosé de ces bourgognes et de ces bordeaux -comme il n'en fermente que chez nous, mais comme on n'en élève qu'en -Belgique. Il commença tristement. Un oncle colossal évoqua, d'une voix -funèbre, l'enfance de la défunte. Insensiblement, de souvenirs en -souvenirs, on en vint aux historiettes attendries qui firent doucement -pleurer, puis aux anecdotes gaies qui firent rire un peu, puis aux -grasses plaisanteries qui firent pouffer de rire.</p> - -<p>—Elle était si brave!... répétait, tantôt sur le mode douloureux, -tantôt sur le mode joyeux, mon ami Hoockenbeck, qui, d'ailleurs, -parlait peu et buvait beaucoup.</p> - -<p>À une plaisanterie plus salée, Hoockenbeck, voulant s'empêcher de -rire, avala de travers une grosse bouchée de homard, et, de peur qu'il -n'étouffât, chacun se<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[p. 73]</a></span> mit à lui bourrer le dos de coups de poing. À -partir de ce moment, l'animation s'accentua et, bientôt, l'enterrement -dégénéra en kermesse. Les trognes des hommes s'enluminaient de rouges -violents; les yeux des femmes s'emplissaient de lueurs troubles. Et -les coq-à-l'âne, les jeux de mots, les histoires épicées de partir, se -croiser, rebondir d'un bout de la table à l'autre bout. Et, sous la -table, Dieu sait ce qui se passait! Une grosse cousine appuyait, avec -une persistance de plus en plus frénétique, son pied sur le mien... Des -couples disparaissaient, revenaient...</p> - -<p>—On n'enterre pas tous les jours une femme pareille... tonitruait -l'oncle colossal... une femme pareille!</p> - -<p>Et, dodelinant de la tête, la langue déjà épaisse, Hoockenbeck bégayait:</p> - -<p>—Elle était si brave!... si bra... a... ve!...</p> - -<p>Malgré les vins, malgré les sauces, malgré les parfums évaporés des -peaux moites, l'odeur des fleurs fanées, et l'autre, s'acharnaient. -Mais la gaité d'aucun n'en paraissait retenue.</p> - -<p>Quand je voulus rentrer, Hoockenbeck s'excusa,—il me sembla que -c'était à regret,—de ne pas me reconduire. Mais son beau-frère, un -capitaine revenu du Congo (il n'était malheureusement pas en uniforme), -prétendit que l'air lui ferait du bien... Aidé d'un jeune ménage de -Liège, il triompha aisément des scrupules du veuf qui, généralement -rubicond et couperosé, était devenu violet, à force de congestion.</p> - -<p>Nous partîmes à cinq.</p> - -<p>Que faire à Bruxelles, vers dix heures de la nuit, sinon la tournée -traditionnelle dans les cafés? De brasseries en brasseries, de cafés en -cafés, notre bande grossissait d'amis rencontrés... On s'attendrissait:</p> - -<p>—Ah! mon pauvre vieux!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[p. 74]</a></span></p> - -<p>—Ah! la pauvre Louise!</p> - -<p>—Comme ça... si vite?... qu'est-ce qu'il y a eu donc?</p> - -<p>—Une tumeur à la matrice... Auriez-vous cru ça, à la voir?...</p> - -<p>Hoockenbeck avait parfois des remords.</p> - -<p>—Si elle nous voyait!... disait-il timidement.</p> - -<p>À quoi le capitaine répliquait:</p> - -<p>—Allons donc! Louise était une excellente femme... Elle aimait à -s'amuser, sans en avoir l'air. Comme elle serait contente, d'être au -milieu de nous!</p> - -<p>—Elle était si brave... leitmotiv ait, d'une voix do plus en plus -pâteuse, le malheureux veuf...</p> - -<p>Il arriva, à la fin, qu'ayant épuisé tous les cafés et tous les bouges, -nous échouâmes dans un restaurant de nuit... Il était bruyant... Des -femmes dégrafées, des jeunes gens ivres, chantaient, dansaient aux sons -de la musique des <i>laoutars</i> roumains.</p> - -<p>—Du champagne! du champagne! commanda Hoockenbeck qui, entré dans la -salle, sa cravate dénouée, et son chapeau de travers, prit la taille -d'une petite brune... Mais je crois bien que ce fut seulement pour -assurer son équilibre... En suite de quoi, il alla rouler sur une -banquette...</p> - -<p>À six heures du matin,—j'ai honte de l'avouer, mais il faut bien -l'avouer,—je me réveillai dans un fiacre, à la porte de mon hôtel. Le -veuf ronflait à mes côtés. Je sortis sans bruit, et donnai l'adresse -d'Hoockenbeck au cocher. Je ne m'aperçus que plus tard que je m'étais -trompé: c'était l'adresse d'un mauvais lieu.</p> - -<p>Brave Hoockenbeck! Il y est peut-être encore...</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[p. 75]</a></span></p> - - - - -<p class="caption"><a name="Vive_larmee_belge" id="Vive_larmee_belge">Vive l'armée belge!</a></p> - - -<p>Le plus comique—tout est toujours le plus comique en Belgique—c'est -l'armée belge. L'armée belge est bien plus terrible à voir que l'armée -allemande, non par le nombre de ses soldats, mais par la chamarrure de -ses uniformes. Elle rappelle—en beaucoup plus hippodrome—les plus -splendides moments de l'Épopée napoléonienne. Il ne lui manque que ses -guerres et ses victoires, et Monsieur d'Esparbès, pour les chanter. Les -Belges n'ont pas osé aller jusque-là...</p> - -<p>Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, ce matin, six soldats, des cavaliers. -Gros, gras, lourds, la moustache longue et épaisse, le torse bombé -sous un dolman vert que passementent, sur la poitrine, sur les flancs -et dans le dos, d'énormes brandebourgs orange, les manches tellement -galonnées qu'on ne sait jamais si on a affaire à des caporaux ou à -des généraux, le pantalon amarante, très collant aux cuisses, et -tirebouchonné sur la botte, le bonnet de police avec des brandebourgs -aussi, crânement posé sur l'oreille... Et tellement martiaux, tellement -conquérants qu'on dirait qu'ils ont vaincu le monde!... J'ai cru voir -des survivants de l'immortelle garde impériale... Ils étaient six.</p> - -<p>La foule, heureuse, toute fière, entoure ces six cavaliers... D'après -ce que j'entends autour de moi, il paraît que c'est la petite tenue... -et presque la tenue de corvée... Un bourgeois dit à un ami étranger -qu'il promène par la ville:</p> - -<p>—Et si tu les voyais, en grande tenue, sais-tu?...</p> - -<p>Quelque temps après, le même bourgeois, tout rayonnant d'enthousiasme, -dit encore:</p> - -<p>—Cent mille hommes comme ça... tu penses?</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[p. 76]</a></span></p> - - - - -<p class="caption"><a name="Ma_complice" id="Ma_complice">Ma complice.</a></p> - - -<p>Je n'ai passé à Bruxelles qu'une bonne journée: celle qu'y a passée Mme -B... arrivant de Monte-Carlo pour aller à Ostende. C'est toujours un -plaisir que de la voir et de l'entendre rire.</p> - -<p>J'ai pu lui parler de Bruxelles, à mon aise, et c'est sa complaisance -qui est un peu responsable du souvenir que j'ai gardé de ce dernier -séjour.</p> - -<p>Elle possède à merveille la coquetterie de donner, en riant à tout ce -qu'ils disent, de l'orgueil aux plus sots, comme si elle ne savait pas -du tout qu'elle arrive à être encore un peu plus jolie quand elle rit, -que ses yeux s'approfondissent et jouent, à la façon du velours sous la -pesée du doigt, et que sa lèvre, non contente de se soulever sur les -dents qu'elle a, découvre encore la surprise et le délice d'une gencive -de chatte. Si je n'étais guéri d'aimer l'amour, et capable en tous cas -de m'éprendre d'autre chose qu'une femme laide, j'envierais l'ami qui -est si amoureux d'elle, et l'envierais plus qu'elle, qui ne sait que -s'en moquer.</p> - -<p>Ce n'est sans doute pas cette pauvre jolie petite Mme B... qui a -inventé l'accent belge, l'accent belge de Bruxelles, surtout; ni -elle qui est responsable de l'art belge, ou des modes belges, ou des -mœurs belges, ou des imitations belges, ni de l'aspect comique et -cossu des Bruxellois et de leurs Bruxelloises. Mais, à coup sûr, si -les compatriotes de M. Francis de Croisset, né Wiener, me demeurent -tellement comiques, où, ce qui revient au même, sont aussi comiques, -c'est que je n'ai poussé si fort leurs ridicules que pour entendre -encore, entendre<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[p. 77]</a></span> toujours glousser de rire et pleurer de rire, et -s'étouffer à rire, et chanter à force de rire, cette jolie petite Mme -B... dont le naturel a le goût exquis de l'eau très pure, et dont -l'absence d'hypocrisie eût ravi Stendhal, aux Italiennes de qui elle -ressemble.</p> - -<p>De sorte que si ces pages ont un sort heureux, si elles demeurent -quelques jours, si on m'accuse d'avoir calomnié Bruxelles, s'il m'est -désormais interdit de m'y montrer, sans risquer de me faire lapider, -c'est votre faute, vous avez beau rire, vous avez bien raison de rire, -ce sera votre faute, Madame...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Au_cabaret" id="Au_cabaret">Au cabaret.</a></p> - - -<p>Nous fûmes, un soir, dans un de ces cabarets à bonne chair de la rue -Chair-et-pain ou de la rue des Harengs, les hôtes d'une bande de -Bruxellois...</p> - -<p>Ai-je besoin de dire que ce sont d'excellents garçons, et qu'ils ont le -cœur sur la main? Après tout, ce n'est point de leur faute, s'ils -sont de Bruxelles... D'une amabilité bruyante, quasi marseillaise, mais -sans le pittoresque, sans la grâce piquante, fleurie, de Marseille, ils -s'intitulent les Parisiens de Bruxelles, ou les Bruxellois de Paris... -je ne sais plus au juste.</p> - -<p>Ce soir-là, nous étions, moi particulièrement, j'étais las de musées et -las de galeries, las de la plus belle peinture, même las de la peinture -flamande et des plus purs Hollandais... Je ne pouvais plus entendre, -sans devenir aussitôt neurasthénique et chronophage, les noms vénérés -de Van Eyck, de Jordaens, de Rubens, de Bouts. Volontiers, j'eusse -donné, sinon un Vermeer de Delft,—j'ai horreur de l'exagération—mais -peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[p. 78]</a></span> quatre Memling, et sûrement l'œuvre entier de Wiertz, de -Gallait, de Leys, de Van Beers, de Jef Lambeaux, des deux Stevens et -de Rops, et encore celui de Henri de Groux ajouté à celui de Knopff, -et bien d'autres avec, ah! je vous le jure, sans compter bien entendu, -les lanternes japonaises de M. Théo Van Rysselberghe, pour manger -tranquillement, et que je n'entendisse pas parler d'art, et pas parler -de Paris... de Paris, surtout... de Paris... Mais les Bruxellois, -quand ils se mettent en frais, et pour bien étaler leur culture, et -pour bien montrer qu'ils sont de Bruxelles, n'ont que deux sujets de -conversation: l'art et Paris... Paris et l'art...</p> - -<p>Par malheur, ce soir-là, nos hôtes étaient particulièrement amateurs -d'art, et amateurs de Paris, et particulièrement prolixes. Au bout de -cinq minutes, à peine avions-nous touché aux hors-d'œuvre—comment -s'y prirent-ils?—ils avaient fini par me dégoûter de leur musée, -qui est un admirable musée de province, par me dégoûter de tous les -musées, aussi bien ceux de Dresde et de Berlin que de La Haye, de -Madrid et de Florence... Quant à Paris, chaque fois que ce nom sortait -de leur bouche, l'effet en était tel que je me mettais à aboyer -douloureusement, comme un chien devant qui l'on joue du piano... -Faut-il tout avouer? Ils avaient fini par me dégoûter de leur cuisine -merveilleuse...</p> - -<p>Ils énuméraient, comme un vieux soldat ses campagnes, les premières -parisiennes où ils avaient été, où ils iraient, revenaient des -vernissages, des grandes ventes, du Salon des Indépendants, -retourneraient à d'autres salons, d'autres vernissages, d'autres -grandes ventes, au Grand Prix, aux dernières premières de la -saison, au Salon d'automne, chez les Bernheim, chez Vollard, chez -Moline, chez Durand Ruel... J'avais<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[p. 79]</a></span> honte d'ignorer jusqu'aux neuf -dixièmes des Parisiens illustres qu'ils tutoyaient, et plus des -quatre-vingt-dix-neuf centièmes des auteurs, dont ils citaient, par -cœur, des pages entières, en prose libre et en vers libérés...</p> - -<p>J'aurais bien voulu m'en aller...</p> - -<p>Mais c'étaient nos hôtes, et nous étions définitivement attablés.</p> - -<p>À des huîtres, nourries des plus grasses algues de la Zélande, -avaient succédé des poissons dont la chair exhalait toute la forte -saveur de la mer du Nord; aux pièces de boucherie ruisselantes -de jus, flanquées de pâtes rissolées, toutes sortes de volatiles -dorés, craquants, débordant de truffes par tous les bouts; à des -légumes rares, choux maritimes, jets de houblon, qui avaient pompé -les plus subtils arômes de la terre et les éthers les plus parfumés -des terreaux, des montagnes d'écrevisses, des lacs de crème, des -pâtisseries des Mille et une Nuits. Et encore des fruits, qui avaient -dû murir en paradis, s'ajoutaient à des fromages qui avaient dû -pourrir en enfer. Les meursault, les haut-brion, les château-laffitte, -les clos-vougeot, les chambolle-musigny, les ruchotte, les romanée -dont s'enorgueillit la cave du professeur Albert Robin, des -champagnes plus durs que l'acier-nickel, les eaux-de-vie, mieux que -centenaires, toutes les liqueurs de la Hollande, tous les tord-boyaux -de l'Angleterre et de l'Amérique ne faisaient qu'exciter la verve -esthétique et le parisianisme pourtant si exalté de nos hôtes, tandis -que, l'abrutissement me gagnant, je ne trouvais même plus la force -d'exprimer, pas même la faculté de sentir toute l'horreur que l'art -m'inspirait, et Paris, donc... ah! Paris!</p> - -<p>Je ne songeais plus à m'en aller... je ne songeais plus à rien...</p> - -<p>Au fond de la petite salle, à la peinture écaillée, aux<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[p. 80]</a></span> lambris -dévernis, parmi une tablée de Flamands, dont je regardais s'empourprer -les visages, comme des pignons de brique, sous le soleil couchant, un -couple ne cessait de s'embrasser, de s'embrasser à perdre haleine, de -s'embrasser toujours, de s'embrasser encore... Ah! ils ne pensaient -pas à l'art, ceux-là... Ils ne parlaient pas d'art, ceux-là... Ils ne -parlaient pas d'art, et pas de Paris, je vous assure... Les heureuses -gens!... Et comme je les enviais... non de s'embrasser... mais de se -taire!... Je m'attachai désespérément au spectacle qu'ils me donnaient -comme on s'attache à une image quelconque, aux fleurs d'un tapis, aux -rais de lumière d'une persienne, à la promenade d'une mouche sur un mur -blanc, pour chasser, loin de soi, une idée pénible, et qui revient, et -qui s'obstine...</p> - -<p>Elle était presque trop blonde, presque trop rose, presque trop -grasse, de ce gras fleuri de rose et malsain qu'ont les bons pâtés -de Strasbourg, et elle s'enroulait à un joli gars, aux yeux les plus -noirs, sec et bistré comme un Espagnol... Pendant que leurs amis -mangeaient avec une gloutonnerie silencieuse, eux ne faisaient que -s'enlacer, s'enlaçaient si bien qu'ils semblaient tourner, tourner... -Hors des longs gants de Suède, retroussés, les menottes, un peu -courtes et potelées, pas jolies, sensuelles, mais d'une sensualité -un peu grossière, ces menottes, où jouaient les feux d'un rubis, se -crispaient, pour ajouter encore au goût du baiser, sur un brin de -moustache, sur les épaules, la nuque, le col, dans les cheveux épais du -garçon, dont les mains, aussi, s'égaraient sous les jupons, comme au -bord d'une kermesse de Rubens. Et cela n'était pas très impudique, à -force de franchise, de naïveté et de maladresse...</p> - -<p>Personne, d'ailleurs, ne prenait garde au couple<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[p. 81]</a></span> énamouré, ni leurs -compagnons qui n'en perdaient pas une bouchée, ni mes amis accablés, -ni nos hôtes infatigables, ni la caissière penchée sur ses additions, -ni le vieux maître d'hôtel, à l'habit crasseux et trop large, au crâne -luisant, aux cheveux gris envolés, qui circulait, pesamment, entre les -tables, portant les plats... Oh! ce vieux domestique de <i>La Joie fait -peur!</i></p> - -<p>Quand la petite enragée s'arrêtait pour reprendre son souffle, on -percevait à son cou l'éclat d'une croix en brillants... Elle se -tapotait vivement les cheveux, au bord du chapeau, suçait, non moins -vivement, une patte d'écrevisse, et remontait, ensuite, d'un geste -bref, ses gants au-dessus de ses coudes... Puis ils s'enlaçaient -à nouveau, avec plus de hardiesse, aussi libres que s'ils eussent -été seuls, dans une chambre... Leurs mains cachées sous la table -travaillaient à des caresses invisibles, mais précises... J'admirais -que, gauche et lourde, elle ne fût gracieuse et légère que dans le -baiser... Ils ne disaient toujours rien, non plus que leurs compagnons, -comme si les mots dussent contrarier les joies, également passionnées, -également fugaces, de la gueule et de l'amour...</p> - -<p>Et j'entendais la caissière, très pâle et très hautaine, sous ses -bandeaux noirs, répéter, en écrivant sur un gros registre, comme les -mots d'une dictée.</p> - -<p>—Quatre homards grillés..., quatre bécassines au champagne.</p> - -<p>Et j'entendais le vieux maître d'hôtel crier, d'une voix cassée:</p> - -<p>—Les cigares... voilà, monsieur...</p> - -<p>Et j'entendais nos Bruxellois, de plus en plus enthousiastes, clamer, -l'un:</p> - -<p>—Paris!... Paris!... Paris!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[p. 82]</a></span></p> - -<p>L'autre:</p> - -<p>—L'art!... l'art!... l'art!</p> - -<p>Un troisième rythmer cette phrase, où M. Camille Lemonnier <i>avère</i>, -comme ils disent, une autobiographie, si poétiquement juste:</p> - -<p>—«Et depuis lors, mon âme se volatilise, parmi la gracilité mouvante -des roseaux, et la frivolité des libellules.»</p> - -<p>Et j'entendais une voix furieuse s'élever du fond de moi-même:</p> - -<p>—Zut! Zut! Zut!...</p> - -<p>Si bien que, vers deux heures du matin, étourdi, exténué, le cerveau -affreusement liquéfié, le cœur chaviré, les jambes titubantes, je me -couchai, aussi informé des choses de Paris que le moindre d'entre ces -Parisiens de Bruxelles, ou de ces Bruxellois de Paris... je ne sais pas -encore...</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Et plus compétent en art</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Que leur monsieur Edmond Picard,</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Et plus aussi, mon cher Mendès,</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Que votre Dujardin-Beaumetz</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Qui n'est pas de Bruxelles, mais</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Qui, dans un discours belgifique,</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">Reconcentra les esthétiques</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">De la France et de la Belgique.</span><br /> -</p> - -<p>Et voyant que je parlais en vers... en vers belges, je m'endormis -rageusement...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[p. 83]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="CHEZ_LES_BELGES" id="CHEZ_LES_BELGES">CHEZ LES BELGES</a></h3> - - - -<p class="caption"><a name="Catholicisme" id="Catholicisme">Catholicisme.</a></p> - - -<p>Ce n'est pas en passant quelques jours dans un pays qu'on peut juger -de ses mœurs, de ses tendances, de ses idées, de ses institutions. -Les observations y sont forcément rapides et superficielles; elles ne -portent que sur un ordre de choses infiniment restreint, et d'ailleurs -peu important. On n'atteint pas l'âme intime, l'âme secrète, l'âme -profonde d'un pays, à moins d'y vivre de sa vie... Il faut donc se -contenter des apparences, qui trompent souvent. En considération de -quoi, je prie les lecteurs de me pardonner le ton parfois frivole et -injuste de ces pages.</p> - -<p>Pourtant, dès que vous entrez en Belgique, vous êtes frappé par cette -sorte de malaria religieuse qui y règne. Elle attriste singulièrement -ce petit pays... C'est peut-être cela qui rend si noires ces verdures -de la campagne belge que détestait tant Baudelaire... De même que dans -notre sauvage et dolente Bretagne, où<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[p. 84]</a></span> l'esprit religieux a en quelque -sorte tout pétrifié, de même que, dans le Tyrol autrichien, où, à -chaque tournant de route, à chaque carrefour, partout, se dressent des -images de sainteté qui pourraient servir à l'administration vicinale de -bornes kilométriques, de même, en Belgique, la superstition religieuse -est souveraine maîtresse des âmes, des paysages et des lois. Je ne -parle pas seulement des couvents qui y pullulent, comme, en Allemagne, -les casernes; je ne parle pas de ces béguinages, qui ne sont d'ailleurs -plus que des souvenirs, gardés seulement par Gand et par Bruges, pour -les badauds du pittoresque et les moutons de Panurge du tourisme. Je -parle de tout ce pays, sur qui le catholicisme étend son ombre épaisse -et malsaine. Dans les chemins, dans les sentes et dans les villes, on -rencontre, par milliers, de ces figures de foi têtue, de ces figures de -prières, agressives et sombres, telles qu'elles sont peintes dans les -triptyques des primitifs flamands. Les siècles ont passé sur elles, les -progrès et la science ont passé sur elles, sans en adoucir les angles -durs et obtus.</p> - -<p>Je me souviens qu'il y a plusieurs années, pris d'un malaise subit dans -une auberge de village, je demandai qu'on allât me chercher un médecin, -à la ville voisine, qui était Gand.</p> - -<p>—Ah! Seigneur Jésus, s'écria la bonne, en me voyant très pâle... Il va -peut-être mourir... Dites une prière, bien vite, monsieur... Dites une -prière... Et attendez-moi...</p> - -<p>Elle sortit précipitamment, sans m'apporter d'autres secours.</p> - -<p>Quelques minutes après, je vis entrer, introduit dans ma chambre par -la petite bonne, un gros prêtre, essoufflé d'avoir trop couru... -Il voulut, à toute force m'administrer l'extrême-onction. Et comme -je refusais de me<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[p. 85]</a></span> munir des sacrements de l'Église, il insista -avec violence et ne se retira qu'après avoir appelé, sur ma tête de -mécréant, toutes les malédictions du ciel et toutes les fureurs de -l'enfer.</p> - -<p>Partout des processions, des sons de cloche, des cérémonies cultuelles, -extravagantes et moyenâgeuses, des églises pleines et chantantes, -des décors d'autels dans les chambres privées, des dos courbés, des -mains jointes... et des prêtres insolents, paillards et pillards, -et de terribles évêques, avec des faces d'inquisition. Partout, -aussi, cette littérature dont l'érotisme mystique s'associe si -bien aux ferveurs pieuses et les exalte... Qui n'a pas assisté aux -fêtes du Saint-Sang, dans Furne, devenu, ces jours-là, un véritable -asile d'aliénés, ne peut concevoir à quels dérèglements, à quelles -démences, la religion, ainsi enseignée, peut conduire la pauvre âme des -hommes... C'est ce carillonneur de Rodenbach—personnage d'ailleurs -historique—qui gravait sur l'airain sonore et bénit de ses cloches -les plus monstrueuses obscénités... (Il paraît que ces cloches -illustrées, on peut les voir à Bruges, si l'on a quelques hautes -références ecclésiastiques...) C'est Philippe II, couvrant son carnet -d'imaginations démoniaques, alors qu'entouré de ses évêques, de ses -moines, de ses bourreaux, une nonne sur les genoux, il faisait couler -le sang et tenailler la chair des hérétiques, dans les chambres de -torture...</p> - -<p>Les centres ouvriers eux-mêmes, les cités industrielles, où souvent -grondent la révolte et l'émeute, n'échappent pas toujours à la -contagion. J'ai vu autrefois, à Gand, une grève. Ce n'étaient point -des flots de peuple lâchés et battant, avec des clameurs de mer -soulevée, les murs de la ville... C'était une procession religieuse qui -défilait silencieusement, avec des attributs<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[p. 86]</a></span> religieux, des bannières -ecclésiales, des oriflammes, des femmes déguisées en Saintes-Vierges, -des enfants, en petits anges frisés... Et je me souviendrai toujours -de cet ouvrier, à la gueule farouche, qui marchait devant la foule, -portant je ne sais quoi, qui ressemblait à un ostensoir...</p> - -<p>La Belgique ne peut pas éliminer le sang espagnol qui coule dans ses -veines...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Democrates_de_Gand" id="Democrates_de_Gand">Démocrates de Gand.</a></p> - - -<p>Un charmant ami de Mæterlinck, retrouvé à Bruxelles, nous conte -cette anecdote:</p> - - -<p class="p2">Gand a chez nous la spécialité des émeutes bizarres. Vous -souvenez-vous de celles qui eurent lieu, en Belgique, il y a quelque -douze ans? Le peuple réclamait le suffrage universel. Il voulait, lui -aussi, être souverain. Cela lui était venu, tout d'un coup, on ne -sait pourquoi. Il avait déjà un Roi constitutionnel et trouvait, sans -doute, que cela ne suffisait pas à son bonheur. Il en voulait d'autres, -beaucoup d'autres, des rois en habit civil, et il les voulait de son -choix... Le peuple, donc, descendit en armes dans la rue et se livra -aux vociférations d'usage. Les bourgeois, protégés par les troupes, -s'amusèrent à ces spectacles qu'ils croyaient sans danger.</p> - -<p>À Gand, les choses semblèrent, durant quelque temps, tourner au -tragique. Cris, barricades, rixes sanglantes, coups de revolver, -charges de cavalerie, décharges de mousqueterie, rien ne manqua à la -fête, pas même les morts. Ordinaire apothéose... Ces escarmouches<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[p. 87]</a></span> -menaçant de se prolonger, on convoqua la garde civique. J'en faisais -partie. Force me fut de me ranger sous le drapeau de l'ordre, parmi les -défenseurs de la société. Dans ma compagnie, nous n'étions que deux -bourgeois authentiques, un peintre de mes amis, et moi. Le reste?... -ouvriers, petits employés, commis de magasin, tous, ou presque tous, -en parfaite communion d'idées avec les émeutiers. Dans le rang, ils -discutaient, entre eux, à voix basse, et ce mot de «suffrage universel» -revenait sans cesse, sur leurs lèvres.</p> - -<p>Ils se promettaient bien, ils juraient, si on leur commandait de tirer -sur le peuple, de tirer en l'air.</p> - -<p>—Ils ont raison, disait l'un, ils combattent pour notre bonheur.</p> - -<p>—Mieux que cela, appuyait un autre... pour notre souveraineté...</p> - -<p>—Oui, oui!... Tous, nous voulons être souverains, comme en France.</p> - -<p>—Imposer notre volonté, comme en France.</p> - -<p>—Dicter nos lois, comme en France.</p> - -<p>—Patience!... Encore quelques jours, et nous serons les maîtres de -tout, comme en France.</p> - -<p>Un autre disait:</p> - -<p>—On peut commander tout ce qu'on voudra. Je ne tirerai pas... D'abord, -parce que ce n'est point mon idée, ensuite parce que mon frère est avec -ceux qui se battent, pour notre souveraineté. Je me serais bien battu, -moi aussi... mais j'ai une femme, deux enfants...</p> - -<p>—Moi aussi, je me serais bien battu... mais le patron, qui n'est -pas pour le peuple, m'aurait mis à la porte, et je n'aurais plus -d'ouvrage... Oui, mais, quand nous serons souverains, c'est nous qui -mettrons les patrons à la porte...</p> - -<p>Un petit homme, qui n'avait encore rien dit, se mit,<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[p. 88]</a></span> tout à coup, à -répéter, plusieurs fois, en me criblant de regards aigus, sautillants -et menaçants:</p> - -<p>—Moi, je sais bien pour qui je voterai...</p> - -<p>Et, comme je restais muet, dans mon rang...</p> - -<p>—Oui, oui... Vous voudriez que je vote pour vous... Mais je ne suis -pas un imbécile... Je ne voterai pas pour vous... Je sais bien pour qui -je voterai... Je voterai pour quelqu'un... Et quand j'aurai voté pour -celui que je sais... ah! ah! ah!... Je sais ce que je dis... Et vous... -vous ne dites pas ce que vous savez...</p> - -<p>—Au moins, pensais-je... ils ne tireront pas.</p> - -<p>Notre capitaine se promenait devant le front de la compagnie, inquiet, -nerveux, l'oreille ouverte aux clameurs encore lointaines de l'émeute. -De temps en temps, des cavaliers traversaient la place, au galop. -Les boutiques se fermaient; de pâles bourgeois rentraient chez eux, -en hâte, essoufflés. Peu à peu, le grondement populaire se fit plus -proche; les cris, les vociférations, les appels, plus distincts. Deux -coups de feu claquèrent, comme deux coups de fouet, dans une bagarre -de voitures... Le capitaine se tourna vers nous. C'était un marchand -de cravates de la ville... Il avait une figure toute ronde et rose, un -gros ventre pacifique, des yeux doux...</p> - -<p>—Mes enfants, nous dit-il... ça se gâte... Ils vont être là dans -quelques minutes... Qu'est-ce que vous voulez?... Je vais être obligé -de faire les sommations légales et de commander le feu... C'est très -embêtant... car je les connais... ce sont des enragés... ils ne -m'écouteront pas... Tirer sur des gens de la ville, des gens qu'on -connaît... c'est très embêtant. D'un autre côté, il faut bien que -force reste à la loi... Il le faut... C'est très embêtant... Si encore -ils avaient exposé tranquillement leurs revendications!... Le Roi -est un brave<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[p. 89]</a></span> homme, les ministres sont de braves gens... Eux aussi, -parbleu, sont de braves gens... On se serait arrangé, bien ou mal... -Enfin, ça n'est pas tout ça... Le devoir avant tout... c'est très -embêtant... Soldats... écoutez-moi bien... Il faut faire le moins -de malheur qu'on pourra... Quand je commanderai le feu, le premier -rang ne tirera pas... Il n'y aura que le second rang qui tirera... -Et encore est-il nécessaire que le second rang tire, tout entier?... -Non... non... En somme, il ne s'agit que de les effrayer... Trois, -quatre morts... trois, quatre blessés... C'est très embêtant... mais -ce n'est pas une grosse affaire... Et ça suffira peut-être à les -arrêter, ces bougres-là... Voyons, vous, là-bas, dans le second rang, -attention!... Fixe!... Y a-t-il, parmi vous, dix hommes... bien décidés -à lâcher leur coup sur le peuple, à mon commandement?... Y en a-t-il -cinq seulement?... Voyons, voyons, sacristi!... Y en a-t-il quatre?... -quatre?... Répondez!</p> - -<p>Et à ma stupéfaction, de la droite à la gauche du rang, j'entendis sur -chaque lèvre, voltiger sur chaque lèvre, rebondir de lèvre en lèvre, ce -mot:</p> - -<p>—Moi... moi... moi... moi... moi!...</p> - -<p>Sur les cinquante hommes que nous étions dans le rang, deux seulement -s'étaient tus... Deux seulement étaient froidement résolus, non -seulement à ne pas tirer sur des hommes, mais à lever la crosse en -l'air, aussitôt parti l'ordre de mort... Et ces deux hommes, ce -n'étaient point des prolétaires, c'étaient les deux bourgeois de la -compagnie, mon ami le peintre et moi...</p> - -<p>Heureusement qu'ils tirèrent fort mal... Il n'y eut que dix pauvres -diables de tués, et douze de blessés!...</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[p. 90]</a></span></p> - - - - -<p class="caption"><a name="Constantin_Meunier" id="Constantin_Meunier">Constantin Meunier.</a></p> - - -<p>Revu toute la journée—une journée triste et pluvieuse—des œuvres -de Constantin Meunier.</p> - -<p>Constantin Meunier est un artiste intéressant et méritoire. Par son -talent, par sa belle vie sans défaillance, il a droit au respect de -tous. De son œuvre, se dégage une forte signification humaine.</p> - -<p>Comme tant d'autres, qui y trouvèrent fortune et profit, il eût pu -faire des Dianes cireuses, d'onduleuses Vénus et de voluptueuses -faunesses. Il eût pu élever, aussi bien que d'autres, des monuments en -sucre ou en saindoux, à la mémoire des grands hommes de Bruxelles, et -peupler le bois de la Cambre de toute une foule de peintres, de poètes, -d'orateurs et de militaires... Mais il avait un idéal plus fier.</p> - -<p>Né au milieu d'un pays de travail et de souffrance, vivant dans une -atmosphère homicide, ayant toujours sous les yeux, le lugubre spectacle -de l'enfer des mines, le drame rouge de l'usine, il fit des ouvriers.</p> - -<p>Il les peignit d'abord; ensuite, il les modela.</p> - -<p>Ardemment, il se passionna à leurs labeurs, à leurs misères, à -leurs révoltes. Il comprit la rude beauté tragique de leurs torses, -la musculature contractée, violente de leurs gestes, la tristesse -haletante, farouche, durcie de leurs faces souterraines. Il tenta de -styliser, de ramener vers la simplicité linéaire du drapement antique, -leurs tabliers de cuir, leurs bourgerons collants, leurs pauvres -hardes de travail. Et surtout, il s'émut,—car il était infiniment -bon, et il rêvait toujours de justice,—de ce que contient d'injustice -sociale, d'âpre<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[p. 91]</a></span> exploitation capitaliste et politique, la destinée de -ces parias, à qui il est dévolu de ne trouver leur maigre existence -quotidienne, que dans l'effroi, ou dans l'usure lente d'un métier, -auprès de quoi le bagne semble presque une douceur.</p> - -<p>De tout cela il sut tirer des accents assez nobles, des apparences -sculpturales assez fortes, de la pitié. On lui doit trois œuvres -presque entièrement belles: Une <i>Figure de paysanne</i>, au visage usé, -aux yeux morts, aux seins taris; le <i>Cheval de mine</i>, la <i>Femme au -grisou</i>, cette dernière, surtout, d'une composition ample et simple, -d'un métier plus serré. C'est déjà beaucoup.</p> - -<p>Malheureusement, venu trop tard à la sculpture, qui est un art très -difficile, ennemi du truquage et du trompe-l'œil, Constantin -Meunier, en dépit de ses dons réels, de sa passion, de sa forte -compréhension de la vie ouvrière, ne connut pas très bien son métier. -Son modelé est pauvre, parfois désuni, sa forme souvent lourde, ses -plans pas assez nombreux, pas assez colorés, ses contours secs... Il -ne sait pas toujours combiner avec harmonie un monument, architecturer -un ensemble, grouper des figures... On sent trop l'effort en tout ce -qu'il fait. La souplesse qui donne la vie, le mouvement à la matière, -est peut-être ce qui lui manque le plus. Seul, le morceau vaut ce qu'il -vaut, et, le plus souvent il n'a qu'une valeur,—par conséquent, une -illusion—de littérature.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>On m'a raconté le drame suivant:</p> - -<p>La Ligue des Droits de l'homme que préside, avec tant de fermeté et un -si beau dévouement, M. Francis de Pressensé, institua une commission -chargée d'élever,<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[p. 92]</a></span> à la grande mémoire d'Émile Zola, un monument. -Cette commission choisit, pour l'exécuter, Constantin Meunier. Mais -celui-ci hésita longtemps, émit des scrupules. Il était souffrant, -se trouvait bien vieux, avait encore une œuvre importante à -terminer, cette œuvre dont nous avons admiré, à nos expositions, de -nombreux fragments, et qu'il eût bien voulu voir se dresser sur une -des places publiques de Bruxelles, avant de mourir. Sur des instances -réitérées, flatteuses pour lui, à coup sûr, mais maladroites, car lui -seul était en mesure de savoir ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas -entreprendre,—il finit par accepter cette lourde mission, mollement, -à la condition qu'on lui adjoignît un collaborateur français, qui fut -aussitôt désigné, ou plutôt qui se désigna lui-même: M. Alexandre -Charpentier.</p> - -<p>Au bout d'une très longue année, Constantin Meunier et M. Alexandre -Charpentier présentèrent à la commission une maquette, pas très -heureuse, dit-on. Elle fut jugée insuffisante. Les deux artistes -avouaient d'ailleurs qu'ils n'en étaient pas contents. Ils comprirent -qu'ils devaient chercher et trouver autre chose...</p> - -<p>Le monument était tel. Un Émile Zola, debout, oratoire, dramatique, -étriqué, en veston d'ouvrier, en pantalon tirebouchonné, un Zola sans -noblesse et sans vie propre, où rien ne s'évoquait de cette physionomie -mobile, ardente, volontaire, timide, si conquérante et si fine, rusée -et tendre, joviale et triste, enthousiaste et déçue, et qui semblait -respirer la vie, toute la vie, avec une si forte passion. Derrière ce -Zola, banal et pauvre, une Vérité nue étendait les mains. À droite, -un mineur; à gauche, une glèbe. L'invention était quelconque. On voit -qu'elle ne dépassait pas la mentalité des artistes officiels. Et tout -cela se groupait assez mal.</p> - -<p>—Sapristi! dit M. Alexandre Charpentier, devant<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[p. 93]</a></span> cette découverte un -peu tardive... Voilà qui est ennuyeux... Car ils ont raison... Ça ne -vaut rien du tout... J'ai idée que c'est la Vérité qui nous gêne... -Elle est très jolie... mais pas à sa place, derrière Zola... Il faut -absolument la mettre devant... Qu'en dites-vous?</p> - -<p>—Essayons de la mettre devant... consentit Constantin Meunier.</p> - -<p>—Essayons.</p> - -<p>Placée devant, la Vérité produisit un effet plus déplorable encore. Et -puis elle annulait la glèbe, le mineur.</p> - -<p>—Diable! s'écrièrent, avec un ensemble plus parfait que leur œuvre, -les deux artistes terrifiés...</p> - -<p>Et ils réfléchirent longuement.</p> - -<p>—Si on l'habillait?... proposa Constantin Meunier.</p> - -<p>—La Vérité?</p> - -<p>—Oui... Eh bien, quoi?</p> - -<p>—Une Vérité habillée?... Ce ne serait plus la Vérité... Non... -Essayons à droite.</p> - -<p>—Essayons... acquiesça Constantin Meunier.</p> - -<p>On transporta la Vérité à droite... Mais...</p> - -<p>—Non, non... quelle horreur!... Enlevez...</p> - -<p>Constantin Meunier se cache la face... Tout se déséquilibre du -monument... Tout s'effondre... tout fiche le camp, comme on dit dans -les ateliers.</p> - -<p>Le problème devenait de plus en plus ardu.</p> - -<p>—Alors, à gauche, invita, pour la deuxième fois, M. Alexandre -Charpentier.</p> - -<p>Le pauvre Constantin Meunier n'avait plus la foi. Il répondit, -mollement:</p> - -<p>—Essayons à gauche.</p> - -<p>On transporta la Vérité à gauche.</p> - -<p>—Impossible!</p> - -<p>Tel fut le cri que poussèrent simultanément Constantin Meunier et M. -Alexandre Charpentier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[p. 94]</a></span></p> - -<p>Hélas! ni devant, ni derrière, ni à droite, ni à gauche.... Situation -douloureuse et sans issue. Ce qu'elle dut en entendre, la Vérité, comme -toujours!</p> - -<p>Au cours de leurs travaux, les deux sculpteurs avaient eu des -mésententes assez pénibles. Cette dernière aventure n'était point pour -les dissiper. Ceux qui connaissent le cœur des hommes, surtout le -cœur des artistes, qui sont deux fois des hommes, peuvent se faire -une idée de ce qui se passa entre Constantin Meunier et M. Alexandre -Charpentier. Ils en arrivèrent, dans leurs rapports, à une tension -telle, que l'artiste belge, irrité de l'ingérence dominatrice de son -collaborateur, et pensant que son influence avait pu être déprimante, -finit par se priver de ses services. Peut-être eût-il dû commencer par -là.</p> - -<p>Resté seul, le pauvre grand sculpteur fut bien embarrassé. Faut-il -croire, comme d'aucuns l'affirment, que l'atmosphère de Bruxelles, -aujourd'hui, est funeste à toute création artistique? Ou bien, -Constantin Meunier était-il trop vieux? Manquait-il de cette ardeur -d'imagination qui tant de fois corrigea ce que son métier avait -d'insuffisant? Il essaya quantité de combinaisons qui ne réussirent -point. Finalement, après des jours d'efforts, après des luttes -douloureuses avec son œuvre et avec lui-même, il en vint à cette -conclusion stupéfiante: que, esthétiquement, du moins, les deux figures -de la Vérité et de Zola s'excluaient, qu'il fallait choisir entre la -Vérité et Zola et ne plus tenter de les associer l'une à l'autre, en -bronze. Et il choisit Zola, réservant la Vérité pour une destination -inconnue.</p> - -<p>On prétend que l'irritation, le chagrin, l'état de lutte constante -où il avait dû se mettre vis-à-vis de M. Alexandre Charpentier, la -déception, tout cela ne<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[p. 95]</a></span> fut pas étranger à sa mort, qui arriva peu -après. Et le monument d'Émile Zola, en dépit des oppositions de la -famille de Constantin Meunier, revint à M. Alexandre Charpentier, qui y -travaille, seul, désormais. Où en est-il? Comment est-il? Je n'en sais -rien, n'étant pas dans le secret des dieux.</p> - -<p>Cette histoire est triste, et, comme toutes les histoires tristes, elle -a sa part de comique, un comique amer et grinçant, qui est bien ce -qu'il y a de plus tragique dans le monde. Mais, quand on y regarde de -près, elle est très caractéristique, et aussi, très harmonieuse avec la -vie.</p> - - -<p class="p2">Avant de se pacifier dans l'immortalité, la destinée d'Émile -Zola aura été étrangement tourmentée. Comme tous les hommes de -génie,—surtout les hommes d'un génie rude, tenace et humain,—Zola a -créé, toujours, autour de lui, de la tempête. Il n'est pas étonnant que -la bourrasque souffle encore.</p> - -<p>Son œuvre fut décriée, injuriée, maudite, parce qu'elle était belle -et nue, parce qu'au mensonge poétique et religieux elle opposait -l'éclatante, saine, forte vérité de la vie, et les réalités fécondes, -constructrices, de la science et de la raison.</p> - -<p>On le traqua, comme une bête fauve, jusque dans les temples de justice. -On le hua, on le frappa dans la rue, on l'exila: tout cela parce qu'au -crime social triomphant, à la férocité catholique, à la barbarie -nationaliste, il avait voulu, un jour de grand devoir, substituer la -justice et l'amour.</p> - -<p>Sa mort fut un drame épouvantable et stupide. Lui qui, devant les -rugissements des hommes, devant leurs foules ivres de meurtre, avait -montré un cœur si intrépide, un si magnifique et tranquille courage, -il n'a rien<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[p. 96]</a></span> pu contre l'imbécillité lâche et sournoise des choses, -car l'on dirait que les choses elles-mêmes ont de la haine, une haine -atroce, une haine humaine, contre ce qui est juste et beau.</p> - -<p>Et voilà un sculpteur, deux sculpteurs, dont les intentions ne peuvent -être, une minute, suspectées, qui aimèrent Zola, qui l'admirèrent, -et qui, parce qu'ils furent impuissants à interpréter le génie d'une -œuvre et l'héroïque beauté d'un acte, s'écrient, dans leur langage -d'artistes fourvoyés:</p> - -<p>—Décidément, la Vérité et Zola ne sont pas d'ensemble.</p> - -<p>Je sais bien que le fait, en lui-même, est assez mince, et qu'il -ne faut voir dans ces paroles qu'un mauvais calembour, en argot de -métier...</p> - -<p>Pourtant, ce soir-là, à la suite de ce récit, je rentrai à l'hôtel -affreusement triste et découragé. Je passai une nuit fort agitée et -fiévreuse. Dans mes cauchemars, je ne voyais partout que des places -publiques, des squares, des jardins, où des foules forcenées érigeaient -au Mensonge, à la Haine, au Crime, à la Stupidité, des monuments -formidables et dérisoires.</p> - -<p>Heureusement, le lendemain, Bruxelles me reprenait. Je revis, en -sortant, la jolie femme au laurier-rose, plus candide, plus enfant que -jamais... Elle ne jouait plus au gros lion avec ses petites filles; -elle jouait au méchant tigre. Et les Bruxellois eurent vite fait de -chasser les fantasmes de la nuit, et de m'entraîner, à nouveau, dans la -ronde de leur comique.</p> - -<p> -<span style="margin-left: 2.5em;">Sur les ponts</span><br /> -<span style="margin-left: 2.5em;">De Bruxelles...</span><br /> -</p> - -<p>Qu'est-ce que je chantais là, mon Dieu?... À Bruxelles, il n'y a pas -de ponts... Ils avaient bien, autrefois,<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[p. 97]</a></span> une rivière, une rivière -que, par esprit d'imitation et pour justifier leur parisianisme, ils -avaient appelée, en en réformant l'orthographe: la Senne. Mais, depuis -longtemps, ils l'ont enfouie sous terre et recouverte d'une voûte... -Peut-être aussi, est-ce pour ne pas faire concurrence au Manneken-Piss, -dont le pipi puéril leur suffit, suffit à leur amour de l'eau, à leur -amour des reflets dans l'eau...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Un_Industriel" id="Un_Industriel">Un Industriel.</a></p> - - -<p>J'ai vu un grand industriel. Il était d'ailleurs tout petit, ainsi -qu'il arrive souvent des grands écrivains, des grands artistes, des -grands avocats, des grands médecins.... Il était tout petit, très rouge -de visage, très blond de barbe et de cheveux, et bedonnant, avec une -très grosse chaîne, ou plutôt un très gros câble d'or, en guirlande sur -son ventre.</p> - -<p>—Ça va très mal... ça va très mal... gémit-il... On ne peut plus -travailler tranquillement... Toujours des grèves!... Quand l'une cesse, -l'autre commence... Pourquoi, mon Dieu, pourquoi?... Ah! je ne sais pas -ce que va devenir notre industrie, notre pauvre industrie... Elle est -bien malade...</p> - -<p>Et, brusquement:</p> - -<p>—C'est de votre faute!... crie-t-il.</p> - -<p>—De ma faute?... À moi?</p> - -<p>—Oui, oui... Enfin, de la faute des socialistes... des anarchistes -français... Mais oui... Vous ne connaissez pas nos ouvriers, à nous... -De braves gens... de très braves gens... Au fond, ils ne veulent -rien... ne demandent rien... sont très contents de ce qu'ils gagnent.<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[p. 98]</a></span> -Ils ne gagnent pas grand'chose, c'est vrai. Mais ça leur suffit... Du -reste, qu'est-ce qu'ils feraient de plus d'argent?... Rien... rien... -rien... Vous allez rire. L'année dernière, j'ai donné vingt francs à un -ouvrier qui avait sauvé la vie à ma fille... ma fille unique... tombée -dans le canal... Savez-vous ce qu'il a fait de ses vingt francs? Il a -acheté un samovar, mon cher monsieur, un samovar!... Il est vrai que -c'est un Russe... N'importe.</p> - -<p>Et il répète, en levant les bras au ciel:</p> - -<p>—Un samovar!... Un samovar! Et ils sont tous comme ça!... Parbleu! ils -se mettent bien en grève, de temps en temps, comme les autres... Que -voulez-vous?... c'est la mode, aujourd'hui, dans le monde ouvrier... -Du moins, chez nous, les grèves ne sont pas sérieuses... des grèves -pour rire... Quelques jours de flâne... et puis à l'ouvrage!... Nos -grèves?... C'est la forme moderne de la kermesse... Oui, mais, dès -que nos ouvriers sont en grève, arrivent, on ne sait d'où... des -tas de socialistes... d'anarchistes... enfin des Français... Ils -gueulent: «Debout! Debout!... Sus aux patrons!... Mort au capital!...» -Ils excitent à la violence, à l'émeute, au pillage. Et voilà nos -bons petits agneaux belges, changés, aussitôt, en bêtes féroces -françaises... Alors, tout va mal... le gâchis, quoi!... Nous sommes -bien obligés, parfois, d'augmenter les salaires... Or, augmenter les -salaires, savez-vous ce que c'est? C'est ruiner notre industrie, tout -simplement... Oui, monsieur, notre industrie... vous ruinez notre -industrie, tout simplement... Ah! sans vous!...</p> - -<p>Je voulus expliquer à mon interlocuteur que nos grands industriels du -Nord formulaient les mêmes éloges sur le désintéressement de leurs -ouvriers, et les mêmes plaintes contre les excitateurs belges. C'est -beaucoup plus facile que de rechercher les vraies causes<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[p. 99]</a></span> d'une -évolution, disons, pour ne pas les vexer, d'une maladie économique, -et d'y remédier. Je tâchai de lui faire comprendre que, tant que les -conditions du travail ne seraient pas réorganisées sur des bases plus -justes, il en serait toujours ainsi... Mais le petit grand industriel -s'obstine à ne pas entendre raison.</p> - -<p>Il proteste, s'agite, trépigne, crie:</p> - -<p>—Non, non... Il n'y a pas d'évolution économique, pas de maladie -économique... Il n'y a rien d'économique. Il y a le travail... Le -travail est le travail... Qu'est-ce que le travail?... Rien... Que -doit-il être?... Rien... Je ne connais que ce principe-là... Mais, -laissez-moi donc tranquille... Non, non. Il y a vous, vous!... Vous, -vous avez toujours été les propagandistes de l'esprit révolutionnaire -parmi les peuples... C'est dégoûtant... Ah! je sais bien ce que vous -rêvez... je vois bien ce que vous attendez... La Belgique aux Français, -hein?</p> - -<p>—Et vous la France aux Belges, hein?</p> - -<p>Le petit grand industriel me considère alors d'un œil singulièrement -brillant:</p> - -<p>—Hé!... Hé! fait-il en claquant de la langue... Ne riez pas... -Dites donc? Dites donc?... Avec nos bons, nos excellents amis les -Allemands?... Hé! hé?... Mais dites donc?... Ah! ah!...</p> - -<p>Puis, il se hausse sur la pointe des pieds, atteint de la main mon -épaule, où il tape, le bon Belge, de petits coups protecteurs:</p> - -<p>—Hé! hé!... Sapristi... dites-moi donc?... Ce serait une fameuse -chance, pour vous!...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Waterloo" id="Waterloo">Waterloo.</a></p> - - -<p>Le même jour, je suis allé visiter le champ de bataille de Waterloo. -Peut-être ai-je été poussé inconsciemment<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[p. 100]</a></span> à cette absurde visite, par -cette idée, non moins absurde, de m'habituer tout de suite à l'idée de -la défaite, de la dénationalisation, de la belgification, qu'évoque en -moi le nom seul de Waterloo.</p> - -<p>Mais je n'ai rien vu, au champ de bataille de Waterloo... Au champ de -bataille de Waterloo, près de l'auberge de Belle-Alliance, où quelques -excursionnistes anglais échangeaient de petits cailloux jaunes contre -de petits cailloux noirs, je n'ai vu, debout sur une table, les jambes -bottées, sur la tête un panama en bataille, aux yeux une énorme -lorgnette, je n'ai vu que M. Henry Houssaye, qui regardait... quoi?</p> - -<p>Des corbeaux volaient ici et là, dans la morne plaine... Et je me dis -mélancoliquement:</p> - -<p>—Il les prend encore pour des aigles.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Au_Musee" id="Au_Musee">Au Musée.</a></p> - - -<p>Je ne dirai rien des visites que j'ai faites aux Musées. Je veux -garder secrètes en moi, au plus profond de moi, les jouissances et les -rêveries que je vous dois, ô Van Eyck, ô Jordaens, ô Rubens, ô Teniers, -ô Van Dyck!... Je veux, en admirateur respectueux, soucieux de votre -immortel repos, vous épargner toutes les sottises, épaisses, gluantes, -que sécrètent hideusement les critiques d'art, lorsqu'ils se trouvent -en présence des œuvres d'art, de n'importe quelles œuvres d'art, -sottises indélébiles qui, bien mieux que les poussières accumulées et -les vernis encrassés, encrassent à jamais vos chefs-d'œuvre, et -finissent par vous dégoûter de vous-mêmes... Ah! c'est bien la peine -que vous ayez été de grands hommes et de braves gens!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[p. 101]</a></span></p> - -<p>Un soir, au Musée de La Haye, j'ai vraiment entendu l'<i>Homère</i> de -Rembrandt me dire:</p> - -<p>—Éloigne de moi,—ah! je t'en supplie, toi qui sembles m'aimer -silencieusement,—éloigne de moi tous ces sourds bourdonnements de -moustiques, toutes ces douloureuses piqûres de mouches, qui rendent -ma vie si intolérable, dans ce musée, et qui font que je regrette -souvent—je t'en donne ma parole d'honneur—de n'avoir pas été -peint par M. Dagnan-Bouveret... Car, si j'avais été peint par M. -Dagnan-Bouveret, comprends-tu?... tout ce qui se dit de moi aurait sa -raison d'être... Et je n'en souffrirais pas... Tiens! regarde cette -grosse dame... oui, là-bas... à gauche..., cette grosse dame en rose... -devant le Vermeer... Tout à l'heure, elle rassemblait autour de moi -toute sa famille—quatre petits garçons, quatre petites filles, et -autant de neveux et de nièces—et elle disait à tout ce monde, en me -désignant de la pointe d'une aiguille à chapeau: «Examinez bien ce -vieux-là, mes enfants. Comme il ressemble à votre grand-père!» Et -les enfants de s'écrier, en tapant dans leurs mains: «C'est vrai!... -Grand-papa... grand-papa!» Eh bien, j'aime mieux ça. Je ne sais pas -pourquoi... ça m'a fait plaisir... oui, ça m'a ému, de savoir que je -ressemble à quelqu'un, à quelqu'un de vivant, même à quelqu'un de -Bruxelles;... car, sûrement, elle est de Bruxelles, la grosse dame en -rose... Mais si tu avais entendu, l'autre jour, M. Thiébaut-Sisson? -Alors je ne ressemblais plus à rien... Et M. Mauclair, donc?... -N'affirmait-il pas que je suis «de la peinture statique»? Quelle pitié, -mon Dieu... quelle pitié!</p> - -<p>Est-ce curieux?... Est-ce humiliant pour notre mentalité, qu'il existe -encore au XX<sup>e</sup> siècle tant de gens assez oisifs, assez -pauvres d'idées, assez dénués du sens<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[p. 102]</a></span> de la vie, assez peu respectueux -du sens de la beauté, pour se donner la mission ridicule d'expliquer -des choses, que d'ailleurs on n'explique point, auxquelles ils ne -comprennent et ne comprendront jamais rien, quand il est si facile de -laisser, chacun, jouir de ce qu'il a devant les yeux, librement, à sa -façon?</p> - -<p>Mais voilà... Tout homme a, dans le cœur, un Mauclair qui sommeille.</p> - -<p>Si, du moins, il sommeillait toujours, ce sacré Mauclair-là!... -N'est-ce pas, mon pauvre Homère?</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Il_fait_de_la_race" id="Il_fait_de_la_race">Il fait de la race.</a></p> - - -<p>Les Belges sont grands éleveurs de poules et aussi de lapins. Ils ont -fabriqué une espèce de lapin qui se nomme d'un nom grandiose: le géant -des Flandres, et qui, pour un lapin, animal généralement peu lyrique, -est bien un géant, plus qu'un géant, un véritable monstre. Le géant des -Flandres arrive à peser jusqu'à vingt-deux livres de viande.</p> - -<p>Mais c'est surtout la poule qui constitue, pour la Belgique, un -commerce intéressant et très prospère. Il faut le reconnaître, les -Belges sont des maîtres incomparables, en aviculture.</p> - -<p>Parmi les élevages, très nombreux autour de Bruxelles, j'en ai visité -un qu'on m'avait spécialement recommandé. Il appartient à M. de S... -Mi-paysan, mi-hobereau, d'accueil un peu rude, mais bon homme au fond, -M. de S..., après quelques minutes, finit par se familiariser jusqu'à -l'indiscrétion, jusqu'aux bourrades joyeuses, aux tapes sur le ventre. -Et son rire est quelque chose de si assourdissant que, chaque fois -qu'il rit, on<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[p. 103]</a></span> est instinctivement porté à se boucher les oreilles, -comme au passage d'une locomotive qui siffle.</p> - -<p>Son installation est merveilleuse. Rien n'y est laissé au hasard... -Tout y est combiné, prévu, réglementé, discipliné: nourriture, soins, -hygiène, exercice physique, sélection, en vue de l'amélioration -constante et du plus parfait bonheur de la race.. Je n'ai jamais vu -que, nulle part, on en ait fait autant pour les hommes.</p> - -<p>—Je suis sévère..., confesse M. de S..., ça oui... mais je ne les -embête pas... Il ne faut jamais embêter les bêtes... Il faut qu'elles -s'amusent, au contraire.. Quand elles ne s'amusent pas, elles -dépérissent... Et alors, bonsoir les œufs!...</p> - -<p>Ils ont deux espèces de poules, en Belgique; la Coucou de Malines, -et la Campine. Produit très bien fixé d'un croisement de la Brahma -herminée avec la Campine, la Coucou de Malines est résistante, -grosse, un peu lourde de formes, d'un joli gris caillouté, d'une -chair abondante et délicate. Elle est essentiellement commerciale. On -en expédie dans le monde entier. La Campine est la poule nationale. -On raconte qu'il y a plus d'un siècle, la race en était à peu près -perdue; du moins elle s'était astucieusement dispersée parmi d'autres -races. Peu à peu, on l'a reconstituée dans toute sa pureté originelle. -Elle est petite, mais extrêmement élégante, vive et jolie. M. Paul -Bourget dirait qu'elle a des allures aristocratiques. Svelte et un peu -piaffeuse, telle du moins que je la connais, je crois qu'il serait -plus juste de lui attribuer des airs de petite cocotte, de cocodette. -Un mantelet blanc, délicieusement blanc, accompagne sa robe blanche et -noire, très collante au corps, et qui dessine les formes avec une grâce -un peu hardie... Une crête effilée, d'un rouge vif, la coiffe d'une -façon exquisément insolente. Comme<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[p. 104]</a></span> notre Bresse, elle a des pattes -bleues, ce qui est un signe de bonne naissance. Le sang bleu, toujours.</p> - -<p>—Une pondeuse admirable, s'extasiait notre hobereau... la meilleure, -la plus régulière de toutes les pondeuses... avec ses petites mines -évaporées...</p> - -<p>Et, tout en me promenant à travers ses parquets, propres, luisants, -luxueux, pareils aux villas de Saint-Germain et de l'Isle-Adam, il me -confiait, en termes prolixes, ses idées sur l'élevage...</p> - -<p>Comme j'admirais la vitalité, la robustesse, la belle humeur de ses -bêtes:</p> - -<p>—Ah! voilà!...professait-il. Il faut être impitoyable et -scientifique.. Je suis impitoyable et scientifique... J'élimine les -coqs qui ne chantent pas bien... dont la voix n'est pas assez sonore et -retentissante... Tout est là, mon cher monsieur... J'ai observé que, -plus un coq chante fort, plus il est ardent et, par conséquent, apte à -la reproduction. Une belle voix, chez les coqs, de même que chez les -hommes, annonce toujours... enfin, vous savez ce que je veux dire...</p> - -<p>—Alors, les ténors?... ne pus-je m'empêcher de remarquer... Dites -donc, voilà un point de vue nouveau.</p> - -<p>—Non, pas les ténors, naturellement. Les ténors sont des lavettes... -Ah! ah! ah!... Les ténors, à la broche!... Dans la marmite, les -ténors!... Bien entendu, je ne conserve que les barytons... les -barytons sérieux, bien gorgés... Allez! les poules ne s'y trompent -pas... Elles savent parfaitement que plus un coq barytonne, mieux elles -seront servies, plus leurs œufs seront gros, abondants... et plus -vigoureux leurs petits... car tout s'enchaîne, dans la nature... Tenez, -j'ai fondé à Bruxelles un Club, chargé de propager, à travers le monde, -ces vérités biologiques... Un succès fou, mon cher monsieur... Nous -avons maintenant des journaux,<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[p. 105]</a></span> des conférences, des laboratoires... -beaucoup d'argent... Nous organisons des expositions épatantes... -avec des concours de chant... Un vrai conservatoire... mais pas de -musique... ah! ah!... non, sacré matin!... un conservatoire de... enfin -vous savez ce que je veux dire... C'est passionnant.</p> - -<p>Il m'apprit qu'il n'y avait qu'un seul moyen de reconstituer une race -dégénérée: l'inceste.</p> - -<p>—Ainsi vous prenez, je suppose, deux cochins fauves... Ils ont des -tares inadmissibles, ignobles, dégoûtantes, criminelles, telles, par -exemple, que des plumes grises, noires ou blanches... des culottes -étriquées, pas assez bouffantes... des queues trop longues... Enfin, -il reste en eux des mélanges anciens, des influences disparates... Eh -bien, vous les isolez dans un parquet... Bon... Ils ont des couvées... -Bon!... Vous sélectionnez, sans faiblesse, la poule et le coq, -c'est-à-dire le frère et la sœur que vous mettez carrément à la -reproduction... Et ainsi de suite, de couvées en couvées... Peu à peu, -les influences étrangères s'atténuent, les mélanges disparaissent... -Après cinq, six générations, vous avez retrouvé tous les caractères -bien définis, toutes les vertus ataviques, toute la pureté première de -la race. Ah! c'est passionnant.</p> - -<p>Il ajouta:</p> - -<p>—Pour les hommes, ma foi!... je n'ai point essayé...</p> - -<p>Et il me poussa du coude légèrement:</p> - -<p>—Hé! hé! Dites donc? Faudrait peut-être essayer ça... en France, où la -race s'en va... s'en va...</p> - -<p>Je vis, dans un parquet, des oiseaux extraordinaires que, tout -d'abord, je pris pour des rapaces. Droits comme des hommes et juchés -sur de hautes pattes sèches, nerveuses, armées de terribles éperons, -le poitrail bombant, serré dans un justaucorps de plumes<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[p. 106]</a></span> bleuâtres, -la queue courte, pointue, relevée à la manière d'un sabre, l'œil -féroce, le bec recourbé, coupant, nomme celui des vautours, ils me -firent l'effet de ces reitres querelleurs, qui, pour un rien, tiraient -l'épée, et vous étendaient, d'un coup d'estoc, sur la berge des routes.</p> - -<p>—Des Combattants de Bruges... expliqua en haussant les épaules, -le hobereau... Rien du tout... rien du tout... Oui, ils font les -fendants... ça a l'air de quelque chose... et, au fond, des couillons, -mon cher monsieur, les pires couillons du monde. Ne me parlez pas de -ces épateurs, qu'un rouge, gorge mettrait en déroute... et qu'il faut -élever dans du coton...</p> - -<p>Nous marchions toujours de parquets en parquets, et, toujours, le grand -aviculteur parlait, parlait, expliquait, commentait:</p> - -<p>—L'hôpital! me dit-il, tout à coup.</p> - -<p>Il s'arrêta, me montra un grand espace, divisé en cinq ou six -compartiments, enclos de grillages, où s'élevaient, bien exposées -au soleil, de vraies maisonnettes. Une forte odeur d'acide phénique -montait du sol soigneusement ratissé... Quelques poules se promenaient, -l'aile basse, de l'allure triste, lente et cassée qu'ont les vieilles -bonnes femmes, dans la campagne. J'en vis qui boitillaient, qui -sautillaient sur leurs pattes, entourées de linges de pansement. -D'autres, hottues, les plumes ternes et bouffantes, la crête décolorée, -restaient immobiles, sans rien voir de ce qui se passait autour -d'elles. D'autres encore, accroupies en rang, sur l'herbe sulfatée, -dodelinaient de la tête et se racontaient de petites histoires, -parlaient, sans doute, de leurs maladies, comme font les convalescents, -assis, dans le jardin de l'hospice, sur des bancs, un jour de soleil.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[p. 107]</a></span></p> - -<p>Et M. de S... me conta ceci:</p> - -<p>—Un matin, j'apprends par mon chef basse-courrier, que j'ai deux -poules diphtériques... Comment avaient-elles pu attraper cette -contagion, ici, où, chaque jour, les parquets, le sol, les mangeoires, -l'eau, la nourriture même, tout enfin est désinfecté?... Je me le -demande encore... Mais il n'y avait pas à s'y tromper; elles étaient -diphtériques... Ah! sacristi!... Immédiatement, j'ordonne de les -isoler dans une de ces maisonnettes que vous voyez... Et on les -soigne... Trois fois par jour, un employé venait avec un petit attirail -d'infirmier... Il commençait par racler, avec un grattoir, le gosier -des poules, enduisait, ensuite, à l'aide d'un pinceau, les plaies à -vif, d'une bonne couche de pétrole, et comme il faut soutenir les -malades, durant l'évolution de cette maladie, qui est très déprimante, -il leur entonnait deux ou trois boulettes, d'une composition spéciale -et tonique... Ce régime leur était extrêmement pénible et douloureux. -Mais quoi? Elles avaient beau protester, il fallait bien en passer -par là... Or, voici ce qu'elles imaginèrent... C'est à ne pas croire! -Moi-même, j'eusse traité de blagueur celui qui m'eût rapporté la chose, -si je n'en avais pas été, une dizaine de fois, le témoin stupéfait... -Du plus loin qu'elles voyaient venir leur bourreau, avec sa trousse, -elles essayaient aussitôt de se mettre sur leurs pattes, battaient de -l'aile, affectaient la plus folle gaieté, puis, se précipitant aux -mangeoires garnies d'un peu de millet, elles faisaient semblant de -manger.... Oui, mon cher monsieur, avec une ostentation comique, elles -faisaient semblant de manger, goulûment. Et, regardant l'employé, en -dessous, d'un air malin, elles semblaient lui dire: «Tu vois, nous -avons grand appétit... nous sommes tout à fait guéries... Remporte donc -ton grattoir, ton<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[p. 108]</a></span> pinceau au pétrole, et tes boulettes»... Ah! les -roublardes!... C'est passionnant...</p> - -<p>—Dire, m'écriai-je, que j'ai été puni, au collège, de huit jours -de cachot pour avoir écrit, dans un discours français, ces mots -sacrilèges: «l'intelligence des bêtes»!</p> - -<p>—Tiens! moi aussi, dans un thème latin, s'exclama l'aviculteur... chez -les Jésuites...</p> - -<p>Et son gros rire fit s'agiter toute la basse-cour...</p> - -<p>Je n'étais pas au bout de mes surprises...</p> - -<p>Au centre d'un parquet, un petit homme, enveloppé d'une longue -blouse de toile écrue, un tablier blanc noué autour des reins, la -tête coiffée d'une calotte ronde—tout à fait l'air classique d'un -interne—disposait sur une table, méthodiquement, des pots, des fioles, -des bandes, des rouleaux de ouate hydrophile, et faisait flamber de -fins instruments d'acier, dans un récipient de métal.</p> - -<p>—Pourquoi est-ce?... demandai-je.</p> - -<p>L'aviculteur parut un moment gêné:</p> - -<p>—Pour rien... pour rien... répondit-il.</p> - -<p>Puis, tout à coup:</p> - -<p>—Bah!... vous avez l'air d'un brave homme... Seulement, pas un mot à -personne, hein?... Eh bien, voilà... Il arrange les poules pour une -prochaine exposition... Il les met au point réglementaire...</p> - -<p>Et, son caractère joyeux reprenant le dessus:</p> - -<p>—Il fait de la race... ajouta-t-il, dans un rire sonore. Vous -comprenez?... J'ai des sujets qui ont des qualités... mais qui ont -aussi des tares... On n'est pas parfait, que diable!... Alors, -j'augmente les qualités, et je détruis les tares... Je rajeunis les -éperons trop vieux... Je peins en rose ou en bleu, selon l'espèce, les -pattes jaunes... Je teins les plumes défectueuses... Je supprime des -doigts, ou j'en rajoute, suivant le cas...<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[p. 109]</a></span> Je retaille les crêtes mal -faites et les mets à l'ordonnance... Très délicat, très compliqué, vous -savez?... Enfin, voilà!... Que voulez-vous?... Il faut bien faire comme -tout le monde... Si je vous disais qu'il y a deux ans, à Liège, j'ai -enlevé le Grand Prix d'honneur, avec un mauvais lot de cochins fauves, -entièrement passés au carbonyle?... Le diable m'emporte!... Ah! c'est -passionnant.</p> - -<p>Sur cette étrange confidence, nous terminâmes notre visite.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Roi_daffaires" id="Roi_daffaires">Roi d'affaires.</a></p> - - -<p>Dînant chez des amis de la colonie étrangère, je demandai à un Belge -notoire, qui passe pour presque tout savoir des choses de Bruxelles, -surtout les choses scandaleuses, de me conter quelques anecdotes -caractéristiques, sur le roi Léopold.</p> - -<p>Le Belge notoire sourit, et il me dit:</p> - -<p>—Oh! ce n'est pas la peine... Vous le connaissez mieux que moi... -Léopold, c'est Isidore Lechat...</p> - -<p>Et, finement:</p> - -<p>—Un Lechat mieux léché, par exemple... corrigea-t-il.</p> - -<p>—Bon! répliquai-je... Isidore Lechat... C'est entendu... Mais cela ne -me dit rien de précis... J'entends toujours, quand on parle du Roi: «Le -Roi est ceci... Le Roi est cela»... mais d'histoires, qui illustrent -ces vagues affirmations, pas la moindre. Ou bien alors, ce sont des -histoires qui courent les rues, les théâtres, les boudoirs, les -restaurants de Paris, et que je ne puis vraiment prendre au sérieux... -Non, je voudrais des<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[p. 110]</a></span> faits positifs... des traits de caractère... du -document, enfin... Un homme pareil!... Il doit y en avoir d'admirables, -d'extraordinaires, par milliers...</p> - -<p>Alors, ils se mirent à bavarder sur le Roi, avec abondance...</p> - -<p>Mais on ne sait jamais rien... Les gens passent près de vous, les -choses arrivent et défilent autour de vous; personne n'a d'yeux, -personne n'a d'oreilles...</p> - -<p>Ils restèrent, comme de coutume, dans des généralités lyriques qui -ne m'apprirent rien d'autre, sur ce personnage passionnant, que leur -propre opinion, laquelle, faut-il le dire, m'était fort indifférente.</p> - -<p>Je sus, ainsi, ce que je savais déjà depuis longtemps, que le Roi -est fin, rusé, retors, voluptueux, sans le moindre scrupule ni la -moindre pitié. Il est horriblement âpre et avare, mégalomane aussi, -par surcroît, d'une mégalomanie singulière qui le pousse à bâtir, à -bâtir des maisons, des palais, des boutiques, sans autre but que de -faire de Bruxelles une ville monumentale, dans le genre de New-York -et de Chicago. Projet absurde, car il n'a sans doute pas réfléchi que -c'est à des Belges—à des Belges de Bruxelles—qu'il s'adresse, non -à des Américains. Pour satisfaire en même temps à son avarice, à ses -plaisirs, à sa mégalomanie, il ne pense qu'à conquérir de l'argent, -encore de l'argent, toujours de l'argent. Tous les moyens lui sont -bons, principalement les pires. Son imagination, en affaires, est -inépuisable et merveilleuse. Il roule les gens, et même les peuples, -avec une maestria souveraine. Les bons tours ne lui font jamais -défaut. Il a beau le vider, son sac en est toujours plein. Ses filles, -qu'il a dépouillées en un tour de main, en savent quelque chose. -L'Angleterre et l'Allemagne, qui ne sont point pourtant des gogos -faciles à <i>mettre dedans</i>, ont connu, à leurs dépens, cette supériorité -prestidigitatrice,<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[p. 111]</a></span> lors des fameuses négociations du Congo... De -son trône, il a fait une sorte de comptoir commercial, de bureau -d'affaires, comme il n'en existe nulle part de mieux organisé, et -où il brasse de tout, où il vend de tout, même du scandale. Dans un -autre temps, cet homme-là eût été un véritable fléau d'humanité, car -son cœur est absolument inaccessible à tout sentiment de justice -et de bonté. Sous des dehors polis, aimables, spirituels, élégamment -sceptiques, familiers même, il cache une âme d'une férocité totale, -qu'aucune douleur ne peut attendrir... Ce qu'il a fait souffrir sa -femme, ses filles, on ne le saura sans doute jamais... Ah! les pauvres -créatures!... Et on les enviait!... Ce fut une stupeur, dans toute -la Belgique, quand on apprit que la Reine—la meilleure, la plus -douce, la plus résignée des femmes—était morte, seule, toute seule, -abandonnée comme une pauvresse, dans cette triste résidence de Spa. Le -Roi, lui, était à Paris... Il vint sans hâte, en rechignant, enterra -sa femme, sans cérémonie, vite, vite, et, la formalité accomplie, -le soir même, il s'empressa de reprendre le train pour Paris et de -retourner à ses plaisirs... On ne lui sut, en cette circonstance, aucun -gré de son manque d'hypocrisie... Je pense qu'on eut le plus grand -tort, car il est beau que les hommes—fussent-ils rois—se montrent -tels qu'ils sont. Il estima peut-être assez son peuple, pour ne point -lui donner la comédie d'une douleur bourgeoise qu'il ne ressentait -pas; explication trop idéaliste à laquelle le Belge notoire ne voulut -pas souscrire... Non, ce jour-là, on ne vit sur la figure du Roi que -l'ennui, l'agacement d'avoir été dérangé pour si peu de chose... Cette -messe mortuaire, vite expédiée pourtant, ne valait pas la déception -d'un rendez-vous d'affaires manqué, ou d'un déjeuner remis, au Pavillon -d'Armenonville...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[p. 112]</a></span></p> - -<p>La femme du Belge notoire dit à son tour:</p> - -<p>—Indulgent pour lui-même, le Roi est implacable aux autres. Sa -Cour est gourmée, raide, d'un protocole compassé et vieillot, d'une -hiérarchie surannée et comique... Il y veut de la vertu et de la -religion... On s'y ennuie mortellement... Peu lui importe. Sa vie à -lui n'est pas là... Il ne vient à sa Cour que pour se reposer de ses -fatigues parisiennes et se mettre au vert... Nous lui servons de temps -de carême... D'ailleurs, outre cette cure d'hygiène dont nous faisons -tous les frais, je crois que son malfaisant égoïsme s'amuse énormément -à voir les autres se dessécher d'ennui... Ah! vous n'avez pas idée de -ce qu'est une fête à la Cour du roi Léopold, ce vieux marcheur, cet ami -de tous les plaisirs... On y a toujours l'air d'enterrer quelqu'un...</p> - -<p>J'objectai:</p> - -<p>—Mais il a la réputation d'être charmant, galant avec les femmes...</p> - -<p>—Avec les femmes des autres pays, parbleu!... s'écria la dame -courroucée... Mais nous?... Ah! nous!... Il n'a qu'une joie... une joie -infernale: nous embarrasser, nous blesser, nous mortifier... Il ne nous -montre que de l'ironie, et... le dirai-je?... du mépris... oui, c'est -cela, du mépris...</p> - -<p>—Cependant... commençai-je à insinuer... la...</p> - -<p>La dame du Belge notoire me coupa violemment la parole.</p> - -<p>—Je sais ce que vous voulez dire... vous vous trompez... Elle n'est -pas belge... elle n'est pas belge... Elle est... enfin, elle n'est pas -belge...</p> - -<p>Et elle poursuivit:</p> - -<p>—Je ne l'ai jamais vu que méchant avec les femmes belges... d'une -grossièreté d'âme qu'il sait, mieux que personne, orner d'un badinage -léger, d'une drôlerie<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[p. 113]</a></span> piquante, mais qui ajoute encore à la cruauté de -la blessure... Que faire?... Lui répondre?... se fâcher?... Il se venge -aussitôt sur les maris, car il dispose des places, des honneurs... -Alors, on se tait, on sourit, on accepte toutes les humiliations... -Il faut bien vivre... Tenez... voici un trait, tout récent, de son -caractère, ce qu'on se plaît à appeler son esprit... Au dernier bal de -la Cour, je me trouvais, dans un petit salon, avec une de mes amies, la -comtesse de M... C'est une charmante femme, veuve depuis quatre ans... -assez jolie... enfin pas très jolie... très bonne, par exemple, très -entrain... et dont l'existence est un peu libre, je le reconnais... un -peu libre... Mais quoi!... Elle fait ce qu'elle veut, et ce qu'elle -fait ne regarde qu'elle, après tout. La veille, au bal du Cercle de la -Noblesse, la comtesse avait beaucoup dansé avec M. de K... qui passe, -à tort ou à raison, pour être son ami... Mais enfin, elle avait dansé -décemment, et personne n'avait trouvé à y redire... Voyons, monsieur, -je vous le demande... si M. de K... est son amant, rien de plus naturel -qu'elle danse avec lui...</p> - -<p>—Évidemment...</p> - -<p>—Et s'il ne l'est pas?...</p> - -<p>—Rien de plus naturel encore, approuvai-je... pour qu'il le devienne...</p> - -<p>—Évidemment...</p> - -<p>Elle s'aperçut que cet adverbe, ainsi placé, était peut-être un peu -vif... Aussi s'empressa-t-elle de reprendre son récit.</p> - -<p>—Nous étions donc toutes les deux à nous morfondre dans ce petit -salon, quand le Roi, après le défilé du corps diplomatique, y entra. -Rien ne l'assomme, ne le dispose mal, comme cette cérémonie, qu'il -déteste... Il vint vers nous... Je suis obligée d'avouer,<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[p. 114]</a></span> qu'en dépit -des années, le Roi a toujours une belle allure... de la sveltesse... de -la grâce... Enfin, il est très bien... Mais à ses petits yeux bridés, -effrayants quand on les regarde de près, à un certain pli de la bouche, -je sais lorsqu'il est en veine de méchanceté... Il y était...</p> - -<p>—Eh bien, madame, dit-il, en abordant la comtesse... vous amusez-vous, -aujourd'hui?...</p> - -<p>—Oui, Sire, beaucoup... répondit-elle, en faisant une profonde -révérence.</p> - -<p>—Pas tant qu'hier... pas tant qu'hier, n'est-ce pas?</p> - -<p>Mon amie s'embarrassa, balbutia:</p> - -<p>—Comment, Sire?...</p> - -<p>—On m'a dit, appuya le Roi... on m'a dit que vous aviez beaucoup -dansé, hier... au Cercle de la Noblesse... beaucoup dansé... Avec qui -avez-vous donc tellement dansé?</p> - -<p>Ma pauvre amie rougit:</p> - -<p>—Mais, Sire, bégaya-t-elle... je... je... ne sais plus...</p> - -<p>—Ah!... Bien... bien...</p> - -<p>Et, se retournant vers moi, brusquement, il me dit:</p> - -<p>—Et, vous, madame?... Est-il indiscret aussi de vous demander avec qui -vous avez dansé?</p> - -<p>Le Roi attendit ma réponse... Comme je me taisais, il salua, et, riant -d'un petit rire méchant qui nous couvrit de confusion, s'éloigna -lentement.</p> - -<p>La dame semblait outrée, en racontant cette anecdote. Elle finit sur -cette conclusion d'une énergie un peu rude:</p> - -<p>—Tout ce que vous voudrez... C'est un mufle!...</p> - -<p>Alors, un haut fonctionnaire belge protesta doucement:</p> - -<p>—On le calomnie beaucoup... Nous avons une tendance fâcheuse à exiger -des rois qu'ils soient au-dessus, ou en dehors de l'humanité... Mais -non... Ils sont<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[p. 115]</a></span> des hommes comme les autres... Léopold est un homme -comme tout le monde... voilà tout... Il a nos défauts, nos désirs, nos -passions, nos méchancetés, nos vices, peut-être aussi—qui sait?—nos -qualités. Pourquoi voulez-vous que son ménage, par exemple, fût -meilleur que les vôtres?... Et qu'il pratiquât des vertus assommantes -et pompeuses que vous avez le bon esprit de répudier pour vous-mêmes? -Vous lui reprochez l'ennui de sa Cour? Où pensez-vous qu'on s'amuse, -qu'on puisse s'amuser quelque part à Bruxelles?... L'ennui de sa -Cour?... Mais c'est l'ennui de Bruxelles, mais c'est Bruxelles... Tout -Roi qu'il est, il n'y peut rien... Il fait ce que nous faisons tous, -selon nos moyens et nos préférences... quand il s'embête chez lui, il -va s'amuser ailleurs. Et il a raison... Pour les dames belges, on ne -peut pourtant pas l'obliger, par la Constitution, à coucher avec elles -toutes!</p> - -<p>Ici, il y eut une explosion de fureurs que je néglige de vous décrire, -parce que vous devez vous l'imaginer sans peine, et aussi parce qu'elle -fut sans effet sur le haut fonctionnaire, qui n'en continua pas moins -son panégyrique.</p> - -<p>—Moi, je sais au Roi un gré infini de ne pas prendre au sérieux sa -royauté. Il aura beaucoup servi—beaucoup plus que les anarchistes—à -démontrer aux peuples que la Royauté, dans notre temps, est une chose -tout à fait inutile, tout à fait démodée, presque aussi grotesque que -ces vieilles armures de chevaliers qui meublent encore, çà et là, les -antichambres et les couloirs, dans quelques châteaux de cordonniers -enrichis... Elle ne devrait plus exister que dans les opérettes, -encore que les librettistes estiment que le thème en est bien usé. -Sérieusement, est-ce que les Cours d'Autriche, d'Allemagne, d'Espagne, -avec la<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[p. 116]</a></span> bouffonnerie de leur cérémonial, la splendeur carnavalesque -de leurs déguisements, ne vous paraissent pas maintenant de stupides -décors de théâtre, de lamentables mises en scène, pour représentations -d'hippodrome?... Quand je rencontre Léopold, il ne me donne jamais -l'impression que c'est le Roi des Belges. Je me dis: «Ah! voilà le -président du Conseil d'administration de la Belgique!»... Et cela -suffit bien, je vous assure, aux exigences de ma fierté nationale... -Et puis, je l'aime, moi, cet homme-là... Il a de l'esprit, un à-propos -charmant, de la modération... En voulez-vous une preuve?... Il fut un -temps où tous les kiosques de journaux et de fleuristes, toutes les -devantures des librairies, des papeteries, étaient pleins de cartes -postales, représentant—Dieu sait en quelles postures!—le Roi et Mlle -Cléo de Mérode. Je me souviens d'en avoir vu d'absolument obscènes... -Cela l'agaçait beaucoup... et ce qui l'agaçait plus encore que -l'intention de lèse-majesté qu'elles affichaient si audacieusement, -c'était leur sottise lourde et grossière... Quoiqu'il ne se soit jamais -plaint, l'étalage en fut interdit sévèrement, mais non la vente qui -continua, sous le manteau, comme on disait du temps d'Andréa de Nerciat.</p> - -<p>Le haut fonctionnaire s'interrompit pour me demander:</p> - -<p>—Vous connaissez, à coup sûr, M. B..., votre compatriote?</p> - -<p>—Le sosie du Roi?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Je crois bien... même taille, même élégante allure, même barbe -carrée, mêmes yeux... C'est extraordinaire!</p> - -<p>—Vous le connaissez... Bon... Eh bien, un jour, l'année dernière, à -Ostende, le Roi se promenait sur la<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[p. 117]</a></span> digue... avec quelques amis... -Il se mêle tellement à la foule, qu'on n'y fait pour ainsi dire pas -attention... Quand il passa près de moi, j'étais arrêté devant un -kiosque qui, exceptionnellement, était couvert, de la base au faîte, de -ces cartes dont je vous ai parlé... Quel ne fut pas mon étonnement de -voir, tout à coup, le Roi se retourner, quitter son groupe, se diriger -vers le kiosque!</p> - -<p>—Bonjour, bonjour, cher monsieur C..., me dit-il, de sa voix la plus -aimable, en m'apercevant... Ah! ah! je suis content de vous voir... On -m'a dit que vous aviez gagné, hier, au Cercle... une grosse somme... -une très grosse somme...</p> - -<p>—Mon Dieu, Sire... c'est vrai... J'ai été assez heureux... assez -heureux...</p> - -<p>—Tant mieux... tant mieux... Il faut gagner de l'argent, cher monsieur -C..., beaucoup d'argent.</p> - -<p>Il acheta un journal qu'il mit dans la poche de son pardessus... -et, levant la tête, il considéra toutes ces cartes dont la moins -inconvenante le représentait avec, sur ses genoux, Mlle Cléo de Mérode, -presque nue, et qui lui tirait la barbe. J'étais anxieux, quoique assez -amusé, je dois le dire.</p> - -<p>Son examen terminé, il me montra ces ordures, avec une parfaite -aisance, et, du ton le plus naturel:</p> - -<p>—Ce kiosque, hein?... fit-il. Croyez-vous?... Ah! ce pauvre B!... -Au fond, ça doit bien l'ennuyer, toutes ces cochonneries. Je sais -qu'il doit venir à Ostende, ces jours-ci... Faites donc enlever ça, -discrètement...</p> - -<p>Et m'ayant serré la main, il alla rejoindre ses amis.</p> - -<p>L'anecdote eut du succès.</p> - -<p>—C'est assez joli!... murmurait-on, en approuvant par de petits -mouvements de tête... ça n'est pas mal...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[p. 118]</a></span></p> - -<p>Seule, la femme du Belge notoire ne désarma pas. Elle regarda, avec une -expression de haine, le haut fonctionnaire qui maintenant se taisait -et piquait, du bout des doigts, une praline de chocolat, dans une -bonbonnière... puis, haussant les épaules si fort qu'une rose, détachée -de son corsage, roula sur le tapis:</p> - -<p>—Oh! vous... d'abord... grinça-t-elle.</p> - -<p>On ne parla plus du Roi... On parla de Paris et on parla d'art, et on -parla d'art et de Paris, de Paris et d'art.</p> - -<p>Naturellement!...</p> - -<p>Naturellement aussi, je m'esquivai du mieux que je pus.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Le_caoutchouc_rouge" id="Le_caoutchouc_rouge">Le caoutchouc rouge.</a></p> - - -<p>Je m'arrête devant une petite boutique, dont l'étalage est étrange: des -pyramides de petites meules, petits cubes, petits cylindres, petits -parallélépipèdes, petits pains d'une matière mate, alternativement -grise et noire. Rien d'autre. Pas d'indication. Aucune étiquette. Le -front collé à la vitre, je distingue, dans le magasin, un homme épais, -en redingote, qui, cigare aux dents, lit un journal. L'enseigne porte -ce seul nom, écrit en rouge: «Blothair et C<sup>ie</sup>».</p> - -<p>J'entre; j'interroge.</p> - -<p>—Qu'est-ce que cela?</p> - -<p>L'homme en redingote s'est levé. Il pose le journal sur une chaise, son -cigare sur le bord d'une table, s'incline, sourit et dit:</p> - -<p>—Des échantillons de caoutchouc, monsieur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[p. 119]</a></span></p> - -<p>La boutique est vide. Aux murs, des armoires fixes, en acajou ciré, -fermées. À droite, une table, où se répètent les échantillons de la -vitrine. À gauche, un comptoir, avec des registres. Au fond, une porte -ouverte, par où j'entrevois une sorte d'arrière-boutique, encombrée de -manteaux de pluie, de sections de câbles, de joints de machines, de -soques, d'enveloppes et d'enveloppes de pneus, et toute une famille de -chiens, dont quelques-uns, renversés, laissent voir, sous le ventre, -une petite plaie ronde, aux lèvres de métal. Tout cela est vieux, -usagé, comme on dit.</p> - -<p>Désignant les pyramides de la vitrine et de la table, je demande:</p> - -<p>—Congo, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, fait l'homme simplement, mais avec une expression d'orgueil.</p> - -<p>Cette vitrine a l'air inoffensif; la boutique est d'aspect placide. -Pourtant, peu à peu, ces échantillons me fascinent. J'en arrive à -ne pouvoir plus détacher mes yeux de ces morceaux de caoutchouc. -Pourquoi n'y a-t-il pas d'images explicatives, de <i>photos</i>, dans cette -vitrine?... Mon imagination a vite fait d'y suppléer.</p> - -<p>Je songe aux forêts, aux lacs, aux féeries de ce paradis de soleil -et de fleurs... Je songe aux nègres puérils, aux nègres charmants, -capables des mêmes gentillesses et des mêmes férocités que les enfants. -Je me rappelle cette phrase d'un explorateur: «Ils sont jolis et doux -comme ces lapins qu'on voit, le soir, au bord des bois, faisant leur -toilette, ou jouant parmi les herbes parfumées.» Ce qui, d'ailleurs, ne -l'empêchait pas de les tuer... J'en vois montrer en riant leurs dents -éclatantes et se poursuivre, s'exalter aux sons de leurs fifres et des -tambours profonds. Je vois les bronzes parfaits des corps féminins, et -les petits courir, dont le ventre<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[p. 120]</a></span> bombe. Je vois de grands diables, -aussi beaux que des statues antiques, sourire à un pagne, à des -verroteries; tendre les bras vers des liqueurs; se pousser, trépigner -autour des montres, des phonographes, de toute la pauvre camelote que -nous fabriquons pour eux; se cambrer, se dandiner, comme s'ils se -moquaient de nous, ou se moquaient d'eux-mêmes; remuer la tête comme -des enfants gênés. Je vois, à leurs femmes, sensibles aux caresses des -blancs, le geste gauche d'une paysanne qu'un citadin fait rougir d'aise.</p> - -<p>Et voici que, tout à coup, je vois sur eux, et qui les menace, le -fouet du trafiquant, du colon et du fonctionnaire. Je n'en vois plus -que conduits au travail, revolver au poing, aussi durement traités que -les soldats dans nos pénitenciers d'Afrique, et revenant du travail -harassés, la peau tailladée, moins nombreux qu'ils n'étaient partis. -Je vois des exécutions, des massacres, des tortures, où hurlent, -pêle-mêle, sanglants, des athlètes ligotés et qu'on crucifie, des -femmes dont les supplices font un abominable spectacle voluptueux, -des enfants qui fuient, les bras à leur tête, leurs petites jambes -disjointes sous le ventre qui proémine. Nettement, dans une plaque -grise, dans une boule noire, j'ai distingué le tronc trop joli d'une -négresse violée et décapitée, et j'ai vu aussi des vieux, mutilés, -agonisants, dont craquent les membres secs. Et il me faut fermer -les yeux pour échapper à la vision de toutes ces horreurs, dont ces -échantillons de caoutchouc qui sont là, si immobiles, si neutres, se -sont brusquement animés.</p> - -<p>Voilà les images que devraient évoquer presque chaque pneu qui passe et -presque chaque câble, gainé de son maillot isolant. Mais on ne sait pas -toujours d'où vient le caoutchouc. Ici, on le sait: il vient du<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[p. 121]</a></span> Congo. -C'est bien le <i>red rubber</i>, le caoutchouc rouge. Il n'en aborde pas, à -Anvers, un seul gramme qui ne soit ensanglanté.</p> - -<p>Dans l'Amérique tropicale, en Malaisie, aux Indes, l'exploitation -des plantes à caoutchouc n'est qu'une industrie agricole. Au Congo, -c'est la pire des exploitations humaines. On a commencé par inciser -les arbres, comme en Amérique et en Asie, et puis, à mesure que les -marchands d'Europe et l'industrie aggravaient leurs exigences, et qu'il -fallait plus de revenus aux compagnies qui font la fortune du roi -Léopold, on a fini par arracher les arbres et les lianes. Jamais les -villages ne fournissent assez de la précieuse matière. On fouaille les -nègres qu'on s'impatiente de regarder travailler si mollement. Les dos -se zèbrent de tatouages sanglants. Ce sont des fainéants, ou bien, ils -cachent leurs trésors. Des expéditions s'organisent qui vont partout, -razziant, levant des tributs. On prend des otages, des femmes, parmi -les plus jeunes, des enfants, dont il est bien permis de s'amuser, pour -s'occuper un peu, ou des vieux dont les hurlements de douleur font -rire. On pèse le caoutchouc devant les nègres assemblés. Un officier -consulte un calepin. Il suffit d'un désaccord entre deux chiffres, pour -que le sang jaillisse et qu'une douzaine de têtes aillent rouler entre -les cases.</p> - -<p>Et il faut toujours plus de pneus, plus d'imperméables, plus de réseaux -pour nos téléphones, plus d'isolants pour les câbles des machines. -Aussi, de même qu'on incise les végétaux, on incise les déplorables -races indigènes, et la même férocité, qui fait arracher les lianes, -dépeuple le pays de ses plantes humaines.</p> - -<p>Au diable les Anglais, qui sont des jaloux, et qui ne pardonnent pas au -roi Léopold de les avoir dupés et volés! Au diable les barbouilleurs -de papier, faiseurs<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[p. 122]</a></span> d'embarras! Si du sang nègre poisse à tous nos -pneus, à tous nos câbles, la belle affaire! Pouvons-nous mieux associer -les races inférieures à notre civilisation, les mêler de plus près aux -besoins de notre commerce et de notre vie?... Et puis, les palais de -Léopold, ses fantaisies, ses voyages, ses voluptés, sont coûteux. Ne -faut-il pas aussi augmenter les dividendes des actionnaires, payer les -journaux, pour qu'ils se taisent, intéresser le Parlement belge, pour -qu'il vote, désintéresser les autres gouvernements, pour qu'ils ferment -les yeux sur ces atrocités?</p> - -<p>C'est égal. Quand je rencontrerai encore le roi Léopold, traînant la -jambe dans Monte-Carlo, dans Trouville, ou rue de la Paix, quand je -verrai son œil briller, sous le verre, à contempler les écrins -d'un bijoutier, à détailler le corsage ou les lèvres d'une femme -qui passe, quand je reverrai la compagne trop mûre d'une demoiselle -très jolie parler, à l'oreille du souverain, dans un restaurant des -Champs-Élysées, je penserai à cette vitrine-ci, et je n'aurai plus -envie de rire...</p> - -<p>—Nous avons aussi du bien bel ivoire... me dit l'homme en redingote, -en me reconduisant jusqu'à la porte.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Remords" id="Remords">Remords.</a></p> - - -<p>Je m'aperçois que moi, qui reproche si amèrement aux Français leur -ironie agressive et leur injustice envers les autres peuples, je viens -de me montrer bien français envers les Belges.</p> - -<p>Parce qu'ils ont Bruxelles?</p> - -<p>N'avons-nous pas Toulouse? N'avons-nous pas l'esprit<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[p. 123]</a></span> de Toulouse qui -caricature l'esprit de la France, au moins autant que l'esprit de -Bruxelles, celui de la Belgique?</p> - -<p>Les Belges, sans doute, ont des ridicules, comme nous en avons, comme -en ont tous les peuples. Ils ont aussi des qualités, des vertus, que -beaucoup n'ont pas, et que je souhaiterais aux Français, si orgueilleux -de leurs frivolités et de leurs vaines richesses. Ils travaillent. -Ils savent réveiller les vieilles cités de leur torpeur ancienne. -Même Bruges sort, enfin, de son long silence mystique. Le bruit des -marteaux, le sifflement des usines dominent aujourd'hui le chant de ses -carillons et le chuchotement mortuaire de ses béguinages. En dépit de -toutes ses tares religieuses, un frémissement de vie nouvelle secoue -et anime ce petit pays. Enfin M. Edmond Picard et M. Camille Lemonnier -ne sont pas plus la Belgique, que M. Drumont et M. Bourget ne sont la -France.</p> - -<p>Et puis, je n'oublie pas que j'aime Maurice Mæterlinck, que j'aime -Émile Verhaeren, que j'ai aimé Franz Servais, le doux et tendre -Rodenbach. Et de ce dernier voyage dans Bruxelles, et de tout ce que -j'y ai rencontré, de tout ce que j'y ai coudoyé, je les aime plus -encore et les admire avec une foi plus haute. Ils ne doivent rien à -la France, qui, au contraire, fut heureuse de les accueillir, de les -honorer et de s'en honorer. Et Bruxelles, dont ils ne sont pas, dont -ils ne pouvaient pas être, qu'ils ont traversé en passant, ne leur a -rien enlevé, non plus, de leur génie. Ils sont de chez eux, car ils ont -su incarner dans leurs œuvres si différentes, avec une force et une -grâce très rares, l'âme même des pays où ils sont nés.</p> - -<p>Mæterlinck, je l'ai retrouvé à Gand, au bord du canal, et j'ai -retrouvé aussi, dans les eaux mortes du canal, tous les mirages, tous -les reflets, toutes les féeriques<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[p. 124]</a></span> mélancolies de sa jeunesse. Et, dans -le jardin de la maison familiale, j'ai revu la ruche, d'où partirent -les divines abeilles, qui allèrent butiner les belles fleurs de sagesse -et de vie.</p> - -<p>Verhaeren, j'ai entendu sa voix éloquente, son verbe emporté, dans le -vent qui souffle sur les dures plaines de l'Escaut... et j'ai cueilli, -aux vieilles portes des demeures flamandes, aux vieux bahuts flamands -de ses villages, ses beaux vers sculptés d'une gouge si sûre, d'un -ciseau si puissant et si passionné.</p> - -<p>J'ai cherché, comme s'il était encore vivant, Franz Servais, dans la -campagne abondante des environs de Hall et les tristes rues d'Ixelles. -Je l'ai entendu rire joyeusement, et s'attarder à parler de la musique -de Liszt, et de la part d'inspiration flamande qu'il y a dans celle -de Beethoven, et, une fois encore, de cet admirable poème de <i>Jeanne -d'Arc</i>, qu'il allait noter et qu'il a remporté.</p> - -<p>Et j'ai surpris Rodenbach dans une vieille maison dentelée de Bruges, -aux intimités silencieuses, assis, derrière ce transparent qui vaporise -les figures, écoutant chanter les carillons, et pleurer l'âme des -hommes, regardant glisser les cygnes sur les eaux bronzées du Lac -d'Amour...</p> - -<p>Ils sont de chez eux, parce qu'il faut toujours à la pensée un point -d'appui, un tremplin sûr, pour, de là, s'élancer et se disperser à -travers l'humanité. Ils sont de chez eux, et ils sont de chez nous, et -ils sont de partout, comme ces êtres privilégiés qui ont su donner une -vérité, une émotion, une forme éternelle de beauté au monde qui s'en -réjouit...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[p. 125]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et peut-être que ma mauvaise humeur—qu'ils me pardonneront pour -l'amour de Mæterlinck, de Verhaeren, de Franz Servais et de -Rodenbach—tient uniquement à ce fait puéril, que nous avons été -forcés de gravir et dégringoler trop souvent, malgré nous, la rue -Montagne-de-la-Cour, et de tourner, beaucoup plus longtemps que nous -n'aurions voulu, dans les bois de la Cambre... Il n'en faut pas plus...</p> - -<p>À peine, en effet, au bout de huit jours, avions-nous achevé de -circuler dans Bruxelles, qu'au moment de partir, en plein boulevard -Anspach, nos quatre pneus éclatèrent à la fois.</p> - -<p>J'ai tout de même pensé, en dépit de mes remords, que ça avait dû être -de rire.</p> - -<hr class="chap" /> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[p. 127]</a></span></p> - -<h4><a name="ANVERS" id="ANVERS">ANVERS</a></h4> - - -<p class="caption"><a name="Vers_le_port" id="Vers_le_port">Vers le port.</a></p> - - -<p>Un monsieur avait fait je ne sais quoi de contraire aux lois de la -Principauté de Monaco; car il n'y a pas seulement que des roulettes -et des cocottes, dans la Principauté de Monaco, il y a aussi—la -justice me pardonne!—des lois. Peut-être, ce monsieur avait-il eu -l'indiscrétion de gagner une trop grosse somme au Trente-et-quarante; -peut-être s'était-il permis de mettre en doute les vertus princières de -l'océanographie; peut-être avait-il attribué un caractère expiatoire -aux appareils sismographiques, dont la générosité du Prince a doté -chaque coin de rue, à Monte-Carlo. Toujours est-il, qu'un matin il vit -entrer dans la chambre de son hôtel le commissaire de police, qui, -solennellement, au nom de Son Altesse Sérénissime, lui signifia un -arrêté d'expulsion. Après quoi, le commissaire, selon l'usage, ajouta:</p> - -<p>—Vous avez vingt-quatre heures, pour gagner la frontière.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[p. 128]</a></span></p> - -<p>Le monsieur répliqua, en souriant:</p> - -<p>—Oh!... cinq minutes me suffiront...</p> - -<p>Il n'y a guère plus de distances en Belgique qu'en Monaco. Ce qui fait -qu'ici on y est plus sensible, c'est l'état chaotique de la vicinalité.</p> - -<p>Et j'invoque Léopold, avec quelle ferveur!</p> - -<p>—O Léopold, supplié-je, souverain maître de la Commission, du Courtage -et de la Banque, Prince du Négoce, Roi d'affaires et des affaires, -incomparable Business king, toi qui comprends si bien, pour ton propre -compte, toutes les nécessités économiques de la vie moderne, Roi vert -galant, qui, si bien aussi, sais semer l'or et les roses sur toutes -les routes de Cythère, ne pourrais-tu distraire quelques-uns de tes -scandaleux profits sur les sables d'Ostende et les nègres du Congo, en -faveur de tes routes métropolitaines, qui vous rompent côtes et reins, -aussi cruellement que les phrases artistiques de M. Edmond Picard vous -meurtrissent le cerveau?</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Vaine_priere" id="Vaine_priere">Vaine prière.</a></p> - - -<p>Même il me semble qu'une voix ironique, une voix bien connue des -cabinets particuliers de chez Paillard, me répond:</p> - -<p>—Pourquoi veux-tu que je donne des routes à ces Belges dont je suis -le Roi toujours absent?... Fais comme moi... Les routes de France sont -magnifiques...</p> - -<p>Alors, nos quatre pneus, sur les injonctions énergiques de Brossette, -ayant fini de rire, nous filons sur Anvers. Ai-je besoin de répéter que -ce sont toujours les mêmes pavés, en vagues de pierre dure?... Mais, -au risque de casser nos ressorts et d'éventrer notre carter sur ces -rudes obstacles, nous faisons, dans la joie de quitter Bruxelles, du -cinquante-cinq de moyenne. Il nous<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[p. 129]</a></span> faudra trois quarts d'heure pour -atteindre Anvers... Et pourtant je m'irrite que le moteur ne tourne pas -assez fort et que de la campagne flamande, qui, de sa fertilité plate, -nourrit un peuple industrieux, les arbres, les maisons basses, les -verdures noires, les petits villages coloriés et réguliers, ne passent -pas assez rapidement, au gré de mon désir, impatient d'un port...</p> - -<p>Près de Malines, ô joie! des équipes d'ouvriers travaillent à enlever -les pavés... Nous allons dorénavant, je suppose, rouler sur la soie -élastique d'un macadam tout neuf... Et, voilà que, brusquement, une -violente secousse nous a jetés les uns contre les autres. La voiture -s'est enfoncée, jusqu'aux moyeux, dans un bourbier. Elle rage, gronde -et fume, impuissante... Une conduite d'eau, crevée, a, en cet endroit, -amolli, affaissé le sol, et transformé la route en un lac de boue -gluante et profonde... Il nous faut l'aide, un peu humiliante, de deux -chevaux, tirant à plein collier, pour arracher la voiture de cette -fondrière...</p> - -<p>Et les pavés reprennent leurs ondulations suppliciantes...</p> - -<p>Ah! ces routes!... ces routes!</p> - -<p>Heureusement que la bonne C.-G.-V. est résistante à miracle, et si bien -assemblée, que pas un boulon ne manque, après ce raid audacieux... pas -un n'est desserré... Furieuse d'avoir dû demander du secours au cheval, -on ne peut pas la maîtriser. Il y a des moments où elle ne tient plus -au sol... Elle vole, vole dans l'air comme un ballon... Nous serons au -port, dans quelques minutes... à moins que nous ne soyons, gisant sur -la route, broyés et le ventre ouvert!...</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[p. 130]</a></span></p> - - - - -<p class="caption"><a name="Un_port" id="Un_port">Un port.</a></p> - - -<p>Spectacle merveilleux que celui d'un grand port et toujours nouveau! -Monde effarant où tout l'univers tient à l'aise entre les docks d'un -bassin, où, dans un prodige de couleur, s'entre-choquent les réalités -implacables de l'argent, du commerce, de la guerre, et les féeries les -plus délicieuses! Masses noires et roulantes qui portent dans leurs -soutes l'imagination, le génie, la fécondité, l'ordure, les richesses, -la mort de toute la terre!... Tumulte, sur les eaux clapotantes, des -petits remorqueurs enragés et des lourds chalands, autour desquels les -mouettes blanchissent et jaillissent, comme des flocons d'écume autour -d'un récif! Sur les quais, parmi les ballots, les tonnes de graisse -et de saindoux, les laines et les peaux, aux odeurs de pourriture, -grouillement des torses nus, ployant sous le faix, et des pauvres -gueules contractées de fatigue et de révolte! Travail des machines -qui, sans cesse criant, soulèvent et promènent dans l'espace, au bout -de leurs bras de fer, les charges pesantes, molles comme des ruées!... -Silhouettes légères, aériennes, des voilures, des mâtures.—«Tes -cheveux sont des mâtures... Ta robe glisse sur la pelouse du jardin, -comme une petite voile rose, sur la mer...»</p> - -<p>Et entre tout cela qui grince, qui halète, qui hurle et qui chante, -l'entassement muet d'une ville, et la vaporisation, dans le ciel, de -coupoles dorées, de flèches bleues, de tours, de cathédrales, d'on ne -sait quoi... Au delà, encore, l'infini... avec tout ce qu'il réveille -en nous de nostalgies endormies, tout ce qu'il déchaîne en nous de -désirs nouveaux et passionnés!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[p. 131]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il n'y a pas de port dont je ne sois touché... Même, les tout petits -m'enchantent qui sont perdus, comme des nids de courlis, au fond -rocheux des criques, et d'où à peine une barque met à la voile... Mon -cœur saute et bondit dans les grands... Les fleuves qui sont humains -s'y unissent à la mer surnaturelle.</p> - -<p>Les plus grandes villes me sont presque toujours de très petits mondes -fermés... Un moment vient bien vite où je m'y sens en prison... et m'y -cogne aux murs... J'étouffe dans la montagne; son atmosphère m'est -irrespirable, ses nuages, qui dérobent toujours la vue des cimes et le -ciel, m'écrasent comme de lourdes, comme d'épaisses plaques de plomb. -La forêt m'étreint le cœur, m'angoisse, me serre la gorge jusqu'au -sanglot... Je ne puis supporter cette sorte de terreur religieuse -qu'elle accumule sous ses voûtes et qui emplit ses ténèbres, où, -parfois, des bêtes nocturnes hurlent à la mort...</p> - -<p>Mais il n'est pas de quai, de jetée, de môle, d'embarcadère, il n'est -pas, comme ils disent ici, de <i>piers</i>, au long desquels des bateaux -se balancent, où je ne me sente vraiment au bord de l'univers, et -joyeux, et libre, et léger... Les coups de sifflet qui font vibrer les -vitrages des gares, même gigantesques, ne sont que des avertissements -sans éclat; ils ne parlent pas assez à mon imagination... L'appel des -sirènes a une autre signification, une autre éloquence, une portée -plus haute. Quand il s'amplifie dans les ports, il a la sonorité, la -profondeur, l'émotion poignante des nouvelles qui arrivent du bout du -monde, et, chaque fois que j'en ai entendu durer les accents, j'ai -entendu leur répondre,<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[p. 132]</a></span> du plus lointain de moi, mon avidité insatiable -des mers inconnues, des paysages de feu et de glace, des flores, -des faunes, des humanités que je voudrais connaître et que je ne -connaîtrai, sans doute, jamais.</p> - -<p>Le chant des sirènes enfièvre, jusqu'au délire, ma curiosité du monde -entier...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Bateaux" id="Bateaux">Bateaux.</a></p> - - -<p>Mais l'aspect seul des bateaux me donne une satisfaction complète et -plus douce.</p> - -<p>Je les aime tous.</p> - -<p>C'est la plus hardie des machines humaines, celle qui a naturellement -le plus d'élégance. Je pense souvent, avec tendresse, à l'âme intrépide -et charmante de celui—dont l'histoire n'a pas retenu le nom—qui, un -jour, assis au bord d'un étang et voyant voguer sur l'eau une adorable -petite sarcelle à tête rouge, inventa la barque.</p> - -<p>Ah! il eut raison de l'inventer, la barque, ce gentil inconnu, car je -crois bien que c'est moi qui l'eusse inventée, tant je l'aime... Et -qu'on ne se récrie pas!... J'ai bien, étant enfant, sans connaître un -mot de physique et de géologie, sans rien savoir du fameux principe des -vases communicants, inventé les fontaines jaillissantes. Et comme, tout -heureux, avec la foi candide de l'ignorance, je tâchais d'expliquer, -sommairement, cette découverte à mon professeur:</p> - -<p>—Mais c'est le puits artésien!... s'écria celui-ci, avec une -expression de pitié méprisante que je n'oublierai jamais... Petit -imbécile, va!... Et Moïse, qui faisait jaillir les eaux, dans le -désert, du bout de sa<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[p. 133]</a></span> baguette? Qu'en fais-tu, de Moïse?... Et la -poudre, l'as-tu aussi inventée, la poudre?... Tu me copieras mille fois -cette phrase: «J'ai inventé les puits artésiens.»</p> - -<p>C'est à ce pensum, sans doute, que je dois de ne pas avoir, plus tard, -inventé la poudre... J'eus trop de honte.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le goût que j'ai pour l'auto, sœur moins gentille et plus savante de -la barque, pour le patin, pour la balançoire, pour les ballons, pour la -fièvre aussi quelquefois, pour tout ce qui m'élève et m'emporte, très -vite, ailleurs, plus loin, plus haut, toujours plus haut et toujours -plus loin, au delà de moi-même, tous ces goûts-là sont étroitement -parents... Ils ont leur commune origine dans cet instinct, refréné par -notre civilisation, qui nous pousse à participer aux rythmes de toute -la vie, de la vie libre, ardente, et vague, vague, hélas! comme nos -désirs et nos destinées...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La locomotive qui me fut chère, jadis, je ne l'aime plus. Elle est sans -fantaisie, sans grâce, sans personnalité, trop asservie aux rails, -trop esclave des stupides horaires et des règlements tyranniques. Elle -est administrative, bureaucratique; elle a l'âme pauvre, massive, sans -joies, sans rêves, d'un fonctionnaire qui, toute la journée, fait les -mêmes écritures sur le même papier et insère des fiches, toujours -pareilles, dans les cases d'un casier qui ne change jamais. Sur ses -voies clôturées, entre ses talus d'herbe triste, elle me fait aussi<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[p. 134]</a></span> -l'effet d'un prisonnier, à qui il n'est permis de se promener que dans -le chemin de ronde de la prison.</p> - -<p>Trop gauche pour plier ses grossiers assemblages, ses articulations -raidies, à la jolie courbe des virages, trop lourde, trop vite -essoufflée pour escalader les pentes, elle s'enfonce, pour un rien, -dans les tunnels, comme un rat peureux dans les ténèbres de son terrier.</p> - -<p>Elle n'est pas si vieille pourtant, et ce n'est déjà plus rien. De même -que tant de formes régressives, qui ne correspondent plus aux besoins -de l'homme nouveau, elle doit fatalement disparaître... Mais dans -combien de siècles?</p> - -<p>Soyons justes envers elle. Elle eut son heure de gloire, et, quand on -va de Zurich à Innsbrück, traîné par elle, à travers les hardis défilés -de l'Arlberg, sa gloire dure encore. Il est vrai que la plus grande -part en revient aux ingénieurs audacieux qui surent tailler, pour elle, -dans la roche, au flanc des gorges, des chemins là où jadis n'osaient -pas s'aventurer les chamois et les pâtres...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'homme ne s'est vraiment surpassé que quand il a construit des -machines qu'il a pu douer de la vertu de se mouvoir librement, à -l'heure de son besoin, à la minute même de son caprice.</p> - -<p>Telle, l'auto.</p> - -<p>Les ballons que je connais mal, presque aussi mal que M. Santos-Dumont, -mais beaucoup mieux que M. Lebaudy, font encore trop songer aux bêtes -disproportionnées, où la nature bégayait ses essais d'expression. Ces -monstres d'avant l'histoire, dont nous avons encore une survivance, -de plus en plus déchue,<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[p. 135]</a></span> parmi ces curieux animaux qu'on appelle les -nationalistes (voir Millevoye, Déroulède), devaient faire de grands -bonds inutiles, et leur stupidité seule les empêchait de s'étonner de -leur maladresse énorme.</p> - -<p>L'auto, elle, commence à prendre toute la beauté souple des êtres -construits raisonnablement, raisonnablement équilibrés, et dont les -organes répondent aux nécessités des fonctions.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ici, pourtant, indignons-nous un peu.</p> - -<p>Il y a d'irritants imbéciles, assez dépourvus d'imagination et de goût, -pour jucher sur un châssis de voiturette je ne sais quelle singerie -de chaises à porteurs; d'autres, non moins irritants et non moins -imbéciles, que hantent orgueilleusement des réminiscences de carrosses -vitrés, conservés dans les armeries royales, et que l'on vit encore, il -y a quelques années, servir aux carnavaleries des hippodromes... Il y -a des autos, grossièrement accroupies comme des Bouddhas, boursouflant -de hideuses bedaines sur des membres grêles d'insectes... Il y a eu, il -reste des radiateurs mal attachés que l'auto semble perdre, en route, -comme un pauvre cheval de corrida, ses intestins... Il y a des capots -parcimonieux, qui n'enferment pas tout le moteur et font croire à de -l'inachèvement. Il y en a, il y en a même beaucoup, qui ressemblent à -des garde-manger ambulants, d'autres à des cercueils déjà rongés des -vers, d'autres encore à de menus monuments funéraires, prématurément -édifiés pour y recevoir les membres mutilés de leurs infortunés -conducteurs... et encore d'autres, dont l'ambition peu éclatante,<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[p. 136]</a></span> se -borne à simuler, en vue d'on ne sait quelle analogie, un modeste tuyau -de poêle couché... Il y en a dont l'emphase, tout italienne, et nous -l'avons vu, toute bruxelloise, est comique à développer l'envergure -d'une cloche à gaz autour de chambres vides où ne détonne pas seulement -la puissance de huit chevaux de fiacre. Il y a aussi des voitures -qui, au repos, paraissent logiques, stables, depuis l'avant courbé -à souhait, jusqu'à l'arrière arrondi en poupe de chaland, et qui, -quand la machine les emporte, sursautent, tressautent, se désunissent -et ferraillent lugubrement, de ce fait seul que leur maître, mal à -propos ambitieux, n'a pas compris l'irréparable faute d'équilibre et -de goût qu'est un porte-à-faux. C'est le même, entrepreneur enrichi, -commissionnaire heureux, qui croit étaler un faste seigneurial, en -installant au volant de son auto un mécanicien rasé, botté, sanglé, -affublé dérisoirement d'un haut de forme, d'une livrée de cocher -resplendissante et obscène...</p> - -<p>Quant à la voiture électrique, elle n'est qu'un leurre, ne sachant pas -encore où loger sa force...</p> - -<p>Et je n'ai pas un lit où reposer ma tête...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais, enfin, il faut bien le dire, une forme s'établit, surtout en -France, qui a ce qu'il convient pour nous satisfaire.</p> - -<p>Si je suis sensible, par exemple, à la belle ligne, à la belle courbe, -si pleine, si modelée, si parfaitement harmonieuse du capot de la -Charron, c'est qu'il enferme toute la machine et lui applique son -épiderme exact.<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[p. 137]</a></span> Je ne le suis pas moins à l'agencement du moteur, à -l'enroulement étudié des volutes de cuivre, au quadruple embranchement -de l'admission si pratiquement mécanique et si joliment ornemental, -à tout le dispositif assemblant les métaux les plus propres à leur -objet, à la distribution anatomique des pièces qui, non seulement, fait -vivre le moteur et captive sa fougue, mais encore lui donne une beauté -véritable.</p> - -<p>Oui, une beauté, cher monsieur Mauclair de la Lune...</p> - -<p>S'il y a une beauté des êtres et des objets qui soit n'importe quoi -d'autre que le fait de répondre pleinement, exclusivement, à leur -destin ou à leur emploi... alors, monsieur Mauclair, je suis comme -vous, je ne sais pas ce que c'est que la beauté.</p> - -<p>L'esthétique des objets d'art est infiniment plus mystérieuse et, par -conséquent, infiniment plus confuse... Mais c'est le propre de toute -magie qu'il lui faille un grimoire.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Entre les machines que la sensibilité, que l'imagination de l'homme a -créées pour s'affranchir de ses mille servitudes et se rapprocher de -l'élément, c'est donc la barque et l'auto que je préfère.</p> - -<p>Emporté par l'une ou par l'autre, je goûte la même volupté cosmique; -la même ivresse m'exalte... À leur bord, je suis au bord de l'espace. -Chaque tour de roue, comme chaque coup de l'hélice, ou le simple -effort de la voile, sous la poussée du vent, multiplie à l'infini -les circonférences d'air ou d'eau, concentriques à mon regard, -avec sa portée pour rayon, et leur addition vertigineuse fait ma -notion de l'espace mouvant..<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[p. 138]</a></span> Alors, peu à peu, j'ai conscience -que je suis moi-même un peu de cet espace, un peu de ce vertige... -Orgueilleusement, joyeusement, je sens que je suis une parcelle animée -de cette eau, de cet air, une particule de cette force motrice qui fait -battre tous les organes, tendre et détendre tous les ressorts, tourner -tous les rouages de cette inconcevable usine: l'univers... Oui, je sens -que je suis, pour tout dire d'un mot formidable: un atome... un atome -en travail de vie...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il m'enchante que les formes de l'auto et de la barque s'apparentent; -que le vent coupe, en marche, les mots toujours si inutiles, comme la -mer impose le silence; que marin et chauffeur n'aient pas en commun que -le goût de se taire, qu'il leur faille encore, à l'un, au volant de sa -machine, comme à l'autre, à la barre de son navire, le même esprit de -décision rapide devant l'obstacle soudain qui se dresse, la même froide -tranquillité devant la mort. Et il me plaît que, dans leurs yeux, -l'observation continue des espaces approfondisse la même qualité de -couleur, aiguise la même sûreté de vision...</p> - -<p>Et la sirène dans la campagne, la sirène dans la montagne, presque -aussi émouvante que sur la mer et dans les ports, la sirène dont -l'avertissement prolongé apprend aux bêtes peureuses, aux villages en -émoi, aux voitures somnolentes, aux humanités hostiles, que les routes -sont faites pour que tout y passe, même la tempête, même le progrès, -qui est une tempête, puisqu'il est une révolution!</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[p. 139]</a></span></p> - - - - -<p class="caption"><a name="La_ville" id="La_ville">La ville.</a></p> - - -<p>Après avoir longtemps longé les méandres de la Senne—la route et l'eau -se fuyaient, se rattrapaient, comme des enfants se poursuivent en -jouant—après avoir traversé quelques petites villes indifférentes, des -villages presque morts, une campagne triste et noire, toute grondante -de vent, après avoir brûlé Malines et ses fondrières de boue, franchi -les forts qui défendent Anvers, ralenti dans les faubourgs, nous ne -nous sommes arrêtés qu'au milieu de la ville, place de Meir, pour -déjeuner.</p> - -<p>Si l'on devait juger de la beauté d'une ville, par l'excellence de -ses restaurants, Anvers serait bien en dessous de Bruxelles. À Anvers -qui, pourtant, est extrêmement riche, où la vie bourgeoise est, -dit-on, intense et fastueuse, où, tous les jours, arrivent quantité -de voyageurs, pour de là se disperser aux quatre coins du globe, les -restaurants sont quelconques, les hôtels aussi. Pas de confortable, pas -de luxe; le nécessaire à peine. Des repas vite préparés, vite avalés, -et l'on s'en va. On dirait à voir leur agitation que les Anversois -n'ont pas le temps de manger. Agitation moins badaude, moins musarde, -moins bavarde, moins littéraire, plus expressive qu'à Bruxelles.</p> - -<p>La place de Meir est noire de monde en mouvement. Foules pressées qui -ne s'attardent pas aux boutiques, aux menus incidents de la rue, qui -se croisent, se mêlent, disparaissent, et se reforment sans cesse... -Elles vont au travail, aux affaires... Cela rappelle, avec moins de -fébrilité trépidante, l'activité de Londres, dans les rues<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[p. 140]</a></span> de la -Cité, ou, mieux, celle plus calme, plus pesante de Berlin, dans la -Friedrichstrasse. Peu de caractère dans les types, au premier abord. -En vain, je cherche, parmi les femmes, les beautés grasses, les -beautés blondes, la luxuriance, l'épanouissement lyrique des chairs de -Rubens... Mais cela ne se voit pas tout de suite, cela se voit surtout -au village, à la campagne, au seuil des portes, et j'ai remarqué, à -quelques exceptions près, que les villes, surtout les villes de travail -et de richesses, qui, comme Anvers, sont des déversoirs de toutes les -humanités, ont vite fait d'unifier, en un seul type, le caractère des -visages... Il semble maintenant que, dans les grandes agglomérations, -tous les riches se ressemblent, et aussi tous les pauvres.</p> - -<p>Il ne faut pas grand'chose pour que la badauderie reprenne le dessus, -en cette foule qui paraît si affairée. Il suffit d'une automobile, -arrêtée devant un restaurant. Dois-je croire qu'il y ait ou qu'il -passe, à Anvers, si peu d'automobiles, que la nôtre y soit un -spectacle à ce point nouveau, ou si rare? Ce serait surprenant. Elle -fait sensation, il n'y a pas à dire; elle fait même scandale. On la -regarde, avec une sorte de curiosité troublée, comme une bête inconnue, -dont on ne sait si elle est douce ou méchante, si elle mord ou se -laisse caresser. Des gamins, d'abord, comme partout, puis des femmes, -s'approchent, s'interrogent d'un regard à la fois inquiet et réjoui. -Cela forme déjà un groupe nombreux qui se tient encore à distance de la -machine, respectueusement... Chacun se dit:</p> - -<p>—Si, tout d'un coup, elle allait rugir, partir, se ruer sur nous!...</p> - -<p>Puis, au bout de quelques minutes, c'est une véritable foule qui, -d'instant en instant, grossit, grossit. On s'enhardit jusqu'à la -toucher, jusqu'à vouloir faire<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[p. 141]</a></span> jouer la manette des vitesses, celle du -frein, la pédale d'embrayage, jusqu'à soulever les ouvertures du capot. -Bientôt, on ne distingue plus les têtes confondues, on ne voit que des -ondulations, des remous, une surface mouvante, houleuse, d'où s'élèvent -des murmures...</p> - -<p>Brossette a fort à faire. Je crains qu'il ne laisse échapper quelque -parole trop vive, quelque geste inopportun. Et alors que va-t-il -arriver? On ne sait jamais avec les foules, plus impressionnables, plus -nerveuses, plus folles que les femmes. Lui-même, autant que sa machine, -est l'objet de la curiosité générale. Comme le vent était froid, ce -matin, il a endossé sa peau de loup. Et cette peau de loup, sur le dos -d'un homme, étonne prodigieusement. Les uns rient et se moquent, les -autres se scandalisent, d'autres encore ont presque peur. On n'a jamais -vu une créature humaine habillée comme une bête... Tous, ils veulent -tâter la peau, pour voir si elle est vivante, passer leurs mains sur -les poils, pour voir si vraiment ces poils sont bien les poils de cet -homme étrange et fabuleux... Un loustic, au milieu des rires, demande -à Brossette s'il mange des vaches et des moutons vivants, et pourquoi -il ne marche pas à quatre pattes, comme un chien, au lieu de faire -le beau, sur deux, comme un homme... Ah! enfin! l'esprit parisien, -je le retrouve donc sur ces bords de l'Escaut, qui furent nôtres... -Je le retrouve en toute sa pureté traditionnelle de misonéisme et de -blague... Et je le retrouverai bien mieux encore, ce soir, au théâtre, -dans une revue satirique: <i>Tout Anvers à l'envers</i>, qui semble, -obscénités en moins, avoir été composée, écrite, mise en scène par un -monsieur de Gorsse du crû... Et c'est probablement tout ce qu'Anvers -a gardé de nous, de notre influence si courte, de notre domination -si éphémère, bien que Lazare Carnot, qui le gouverna, n'eût point -la<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[p. 142]</a></span> réputation d'un esprit très parisien, ni d'un vaudevilliste des -boulevards extérieurs...</p> - -<p>Je ne sais comment tout cela va finir, comment nous allons pouvoir -remonter en voiture, au milieu de cette foule qui semble toujours -grossir, grossir, et qui devient plus nerveuse. Je m'en inquiète auprès -du patron du restaurant... Il est souriant, empressé, fier de nous -recevoir dans son établissement. Il me dit:</p> - -<p>—Rien... rien... ne craignez rien... Ils s'amusent... Ils n'en voient -pas souvent... ou alors de toutes petites machines de rien du tout... -vous comprenez?... Braves gens... braves gens...</p> - -<p>Et, se grattant la tête, il ajoute avec une grimace:</p> - -<p>—Tout de même... votre mécanicien ferait bien de retirer ça... -oui... enfin... sa peau, là!... Ah! sa peau!... C'est cette peau, -voyez-vous... c'est cette peau...</p> - -<p>Il sort, agite sa serviette, dit quelques paroles à la foule, puis, à -un moment donné, comme il se trouve tout près de Brossette, il ne peut -s'empêcher, lui aussi, avec combien de précautions cérémonieuses et -comiques, de toucher cette peau, de palper cette peau... Ah! cette peau!</p> - -<p>Cette curiosité, parfois gênante, ne va plus nous quitter désormais... -Elle nous suivra, dans toute la Hollande, sauf à Amsterdam, à La Haye, -et elle atteindra son paroxysme à Volendam où, pourtant, les hommes, -des colosses à la face de brique, au regard doux, sont coiffés de hauts -bonnets de fourrures, comme des Tcherkesses...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je n'aime plus les vieilles villes, ni les vieux quartiers puants des -vieilles villes, ni les vieilles ruelles obscures<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[p. 143]</a></span> qui dégringolent -les unes dans les autres, ni les vieux pignons gothiques où s'exerce -l'érudition hebdomadaire des sociétés d'art départemental qui, le -dimanche, s'en vont grattant et regrattant les portes jadis sculptées, -les chambranles et les poutres aux historiages disparus... Je n'aime -plus les vieux porches s'ouvrant sur des cours en ruine qui ne virent -jamais le soleil et, des fleurs, ne connurent que la mousse et le -lichen... Et je n'aime plus les vieux ponts sous lesquels dorment des -eaux noires et putrides. Si le pittoresque m'en plaît tout d'abord; -si je suis tout d'abord séduit par le dessin souple et compliqué de -ces arabesques, par cette patine, faite de crasses accumulées, que le -temps polit et modela; si ce faux «sentiment artiste» que je dois à une -éducation régressive, me retient quelques minutes devant ce spectacle -de la détresse, de la déchéance et de la mort, un autre sentiment—un -sentiment de révolte et de dignité humaine—m'en éloigne bien vite -avec horreur. Car j'y vois le triomphe de l'ordure, de la maladie, -de la paresse, où croupit toute la poésie du passé, où s'étiolent -misérablement les réalités du présent...</p> - -<p>Est-ce curieux, est-ce décourageant, cette persistance de la poésie -à n'aimer que ce qui est morbide, ce qui est vieux, ce qui est mort, -et à condamner, au nom d'une beauté imbécile et stérile, le jeune et -magnifique effort que font les hommes d'aujourd'hui, pour soumettre à -une domination créatrice l'élément indompté et toutes les farouches -forces que la nature n'employait qu'à la destruction?</p> - -<p>Quand vous franchissez les gorges de la Romanche, et que vous -apercevez, tapie sur le bord du torrent, au fond d'un abîme de -roches, cette toute petite usine qui a capté la chute d'eau, qui -l'a transformée en énergie<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[p. 144]</a></span> motrice, en lumière, en source infinie -de travail qu'elle distribue par des réseaux de fils de cuivre, à -travers tout un vaste pays, est-ce que vous n'éprouvez pas une émotion -autrement poignante, est-ce que vous ne sentez pas une poésie autrement -grandiose que devant quelques pierres effritées?</p> - -<p>Mais non, la poésie nous tient et nous tiendra encore longtemps, car -elle fait partie des éléments qui constituent notre race latine et -catholique. Et voyez. Dès qu'il s'agit de jeter bas un pâté de vieilles -maisons pourries, de mettre la pioche dans des ruelles emplies de -l'ordure des siècles, pour y faire pénétrer l'air, la lumière, la -santé, alors ce ne sont que protestations, cris, fureurs. Des sociétés -de protection artistique, historique, se forment, des commissions -bourdonnent et travaillent, les journaux se livrent aux propagandes -les plus folles, s'excitent l'un l'autre, le radical, le socialiste, -le royaliste, à préserver, contre ce qu'ils appellent un acte de -vandalisme, ce qu'ils appellent aussi les trésors de notre patrimoine -national. Finalement, l'administration recule devant le danger -électoral qu'il y a toujours, en France, à tenter d'accomplir une -œuvre d'assainissement. Pour honorer la poésie, l'art et l'histoire, -elle conservera ces redoutables foyers d'infection. Elle fera mieux: -elle nommera, pour les conserver, un conservateur.</p> - -<p>Ah! je me demande souvent, malgré toute mon admiration pour la -splendeur de son verbe, si Victor Hugo ne fut point un grand Crime -social? N'est-il pas, à lui seul, toute la poésie? N'a-t-il pas gravé -tous nos préjugés, toutes nos routines, toutes nos superstitions, -toutes nos erreurs, toutes nos sottises, dans le marbre indestructible -de ses vers?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[p. 145]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je ne vous mènerai donc point dans le vieil Anvers, pas même au Musée -Plantin, où nous laisserons ces ribambelles d'Anglais parcourir -interminablement les interminables galeries, en écoutant le gardien -raconter la vie et les travaux de cet imprimeur fameux, comme ils -écoutèrent le guide qui leur fit compter, sur les doigts, les échos non -moins fameux des grottes de Han, et aux champs de bataille de Waterloo, -l'historien médaillé qui leur enseigna l'histoire de Napoléon, enfin -vaincu par les Belges. Brûlons aussi la cathédrale où je m'irrite -que Rubens s'ennuie, sur ces murs sombres et froids, derrière ces -rideaux tirés de lustrine verte, autant qu'au Jardin Zoologique, ces -pauvres condors, qui, pour faire plaisir à Leconte de l'Isle, et pour -authentifier ses vers, dorment, non plus dans l'air glacé des Andes, -mais dans leurs cages,</p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -... les ailes toutes grandes.<br /> -</p> - -<p>Et nous irons, si vous voulez, au Musée, une autre fois, le jour -prochain peut-être, où je me sentirai disposé à vous confier mes -rêveries sur Rubens, sur ce Rubens abondant, éclatant, magnifique, dont -M. Ingres—ô ma chère Hélène Fourment!—écrivait qu'il n'était que le -«boucher ivre», le charcutier tout barbouillé de graisse et de sang, de -la peinture.</p> - -<p>Traversons rapidement, sans trop nous y arrêter, la ville neuve, ses -larges voies vivantes et remuantes, ses jardins que la Hollande, -toute proche, embellit de ses plus belles tulipes, de ses plus beaux -narcisses; filons sur les boulevards, vite, vite, car rien ne m'y -retient.<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[p. 146]</a></span> Il me tarde d'être au port d'où m'arrivent déjà, à pleines -bouffées, les bonnes, les fortes, les délicieuses les enivrantes odeurs -de salure et de coaltar.</p> - - -<p class="p2">Anvers est une grande ville. Ce serait même la seule véritable grande -ville belge, si ce n'était, en réalité, une ville allemande. Allemands, -tous les gros armateurs, les gros banquiers, les gros marchands, -les ingénieurs; allemandes, les maisons de courtage, les maisons -d'arbitrage, les compagnies d'assurances maritimes, de navigation, -d'émigration; allemand, tout ce qui entreprend quelque chose et -travaille à s'enrichir, tout ce qui dresse un plan, lave une épure, -combine des chiffres, brasse les affaires et l'argent.</p> - -<p>Du moins, l'affirment avec ostentation, avec éclat, les enseignes -dorées qui resplendissent aux façades des maisons, et les maisons -elles-mêmes, les gares, certains monuments publics qui affichent cet -orgueilleux monumentalisme que l'Allemagne a pris à l'Amérique, et -dont l'Amérique, peu à peu, dote toutes les capitales modernes, sauf -Paris qui, artiste, élégant, arbitre du goût, s'obstine à multiplier, -en nos rues, l'aspect alourdi, parodique, d'un dix-huitième siècle de -pacotille et de caricature.</p> - -<p>C'est à Anvers, dans un immeuble d'affaires, que j'ai vu, pour la -première fois, en Belgique, ces ascenseurs allemands, sorte de -trottoirs roulants, perpendiculaires, que l'on prend en marche, que -l'on quitte en marche, et qui, sans s'arrêter jamais, mènent jusqu'au -toit et redéposent à la rue, dans un vertige, ces gens agités qui -accourent de la Bourse ou qui s'y ruent.</p> - -<p>Le Roi a obtenu des millions pour fortifier Anvers. Ces fortifications -ont de la prestance. Les Belges en sont très fiers. Ils prétendent que -la ville est imprenable.<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[p. 147]</a></span> Le malheur est qu'elle est déjà prise. Je -veux croire que les uhlans auraient plus de peine à y pénétrer que dans -Nancy. Mais pourquoi feraient-ils cette folie inutile d'y pénétrer par -la force? Leurs familles y pullulent, y dominent, solidement installées -en des places où la garde civique ne les délogera pas facilement.</p> - -<p>Mais voici des rues noires, des chaussées que l'on dirait faites avec -de la poussière de charbon; des maisons crasseuses, saurées, une -foule de petits cabarets louches, de petites auberges borgnes, de -petites boutiques, d'étranges petits comptoirs, tassés les uns contre -les autres... tout un mouvement trépidant de tramways qui cornent, -de locomotives qui sifflent, de lourds camions... Et des figures -boucanées, des figures exilées, des figures d'autre part, de nulle part -et de partout... des entassements de sacs, des piles de caisses, des -barriques roulantes... et des douaniers, affairés, méfiants, martiaux, -qui, contre de pauvres choses mortes, lancent leurs sondes, comme des -baïonnettes, en vertu de ce principe que le commerce, c'est la guerre...</p> - -<p>Et tout cela sent la suie, le poisson salé, l'alcool, la bière, l'huile -grasse, le bois neuf, le vieux cuir et l'orange...</p> - -<p>Et voici les docks, par-dessus lesquels des vergues et des mâts se -balancent, le long desquels de grosses cheminées développent, sur le -ciel, la noire chevauchée de leurs fumées... et, de place en place, par -un échappement de lumière, entre de lourds madriers, entre de grosses -silhouettes sombres, voici clapoter, moutonner, les eaux jaunissantes -de l'Escaut.</p> - -<p>C'est le port.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[p. 148]</a></span></p> - - - - -<p class="caption"><a name="Sur_les_Quais" id="Sur_les_Quais">Sur les Quais.</a></p> - - -<p>Moins joyeux et divers, moins bigarré que Marseille, le port d'Anvers -est presque aussi imposant—pas aussi féerique et sinistre—que le -monstre Hambourg. Mais il n'est qu'un Hambourg.</p> - -<p>Nul port n'a sa couleur extraordinaire, sa variété, son étendue, son -machinisme, ni ses puissantes avenues d'eau que bordent, jusqu'à -l'infini, comme d'immenses arbres d'hiver, les navires. Aucun n'a -ses venelles tortueuses, par où il se divise, se répand, en canaux -innombrables dans la ville, et longeant des parcs, des pelouses, des -palais, des talus fleuris, va rejoindre la belle nappe tranquille de -l'Alster. Aucun n'a ses recoins mouvants où l'Elbe, si difficile à -discipliner, s'infiltre, s'étrangle et rugit de ne pouvoir conquérir -toute la terre. Nulle part, ces colossales silhouettes imprévues, -ces îles flottantes, ces jardins magiques suspendus dans la brume, -ces énormes et interminables villes que sont les docks, et cette -impressionnante falaise rouge que font tout à coup surgir, dans le -brouillard, les hautes maisons de brique d'Altona. Nulle part, ces -nuits fantastiques qu'éclaire toute une prodigieuse constellation -d'astres signaux, de phares, de projecteurs, de feux électriques, -multicolores, de hublots embrasés... J'y ai, sur un petit yacht -très rapide de la Hamburg-America, voyagé tout un jour et tout un -soir, et je n'en ai vu qu'une partie infime. Nul grand port anglais -ne m'a donné, autant que Hambourg, la sensation écrasante, presque -douloureuse, du formidable...</p> - -<p>L'horloge monumentale de Saint-Pierre, à Beauvais, est si compliquée -qu'elle renferme quatre-vingt-dix<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[p. 149]</a></span> mille pièces mécaniques, et ces -quatre-vingt-dix mille pièces sont mises en mouvement par un simple -petit poids de cuivre, qui pèse cinquante grammes... Ici, c'est un tout -petit homme, un tout petit et très vieux homme, presque aussi petit, -presque aussi vieux et guère plus lourd que le poids de l'horloge de -Beauvais, M. Ballin, dont le génie est l'âme motrice de ce gigantesque -instrument de diffusion commerciale. À lui tout seul, M. Ballin a plus -fait pour la grandeur, pour la richesse allemandes, que les canons -de de Moltke, les mensonges de Bismarck, l'universelle agitation de -Guillaume II.</p> - - -<p class="p2">Après Hambourg, Anvers a de quoi aussi nous satisfaire et nous -divertir.</p> - -<p>On y débarque à quai des denrées du monde entier. Le double réseau du -chemin de fer et du fleuve canalisé y fait rythmiquement, comme aux -battements d'un organe d'échanges, l'échange des ballots de laine, -des métaux, de l'ivoire, contre les vêtements, les jouets et les -machines; des fruits, des plantes exotiques, des épices, des pétroles, -des tonnes de caoutchouc, des bois précieux, contre les calicots -coloriés, les parfumeries et les verroteries chères aux nègres... Des -vaisseaux frais, pimpants, partent gaiement, comme en sifflant d'aise, -et des coques boursouflées, exténuées, rongées par les fucus et les -pousse-pied, rentrent en geignant, qui vont aller s'étendre, dans les -bassins, pour se refaire... De même les marins... Ils sont partis, eux -aussi, la tête pleine de l'espoir de l'inconnu et des aventures... -Ils sont allés vers le prodige... Beaucoup sont restés... On en voit -qui reviennent qu'on ne reconnaît plus, qui ne reconnaissent plus -rien et personne... qui ne se reconnaissent pas eux-mêmes... Ils sont -étrangers.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[p. 150]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les ports sont l'image la plus parfaite, la plus exacte du rêve de -l'homme. Ils le contiennent, et ils l'emportent, tout entier, vers -toutes les chimères... Rêve de bonheur, espoir de fortune, oubli -des déchéances, illusion de l'aventure, rajeunissement des énergies -malchanceuses... Le départ fait joyeuses les pires détresses... car, -pour les malades, le remède n'est jamais là où ils souffrent... il est -là-bas... C'est qu'on a l'espace devant soi et pour soi... et, qu'ayant -l'espace, on a le temps aussi, et qu'au bout de l'espace et du temps -cela ne peut être que le bonheur... Le voyage est un engourdissement, -un sommeil que peuplent les songes heureux... Mais un rien vous -réveille et fait s'envoler les songes... Il suffit de la première forme -rencontrée en ce vague énorme qui vous berce; il suffit de la première -ville où l'on atterrit, du premier visage humain où se confrontent -à nouveau nos égoïsmes implacables... Et quand on arrive, c'est la -réalité qui vous reprend, partout... partout... partout!....</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les membres que, de tous côtés, en grinçant, les grues agitent, -multiplient l'effort des bras humains. Les manœuvres, les dockers -aux poitrines velues, aux dos écrasés, aux yeux hagards, à la face -de bêtes fourbues, qui paraissent condamnés à quelque vain supplice -de l'antiquité, déchargent les cales, qu'ils vont remplir, pour les -décharger et les remplir, sans relâche. C'est à croire que les bateaux -ne font le tour du monde que pour occuper interminablement leur effort -de farouches Danaïdes.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[p. 151]</a></span></p> - - - - -<p class="caption"><a name="Tapirs" id="Tapirs">Tapirs.</a></p> - - -<p>Il y a mieux qu'une odeur de mer sur ces quais... On y respire les -Iles et tout un fiévreux parfum d'Afrique. On voit passer des nègres -qui grelottent, des oiseaux qui secouent, parmi des cris rauques, une -infinité de couleurs, des troupes de singes, curieux, bavards, où nous -aimons toujours à mirer nos grimaces, des animaux de toute sorte.</p> - -<p>J'ai assisté au débarquement de vingt tapirs. Admirables bêtes et -bien modernes, quoique l'on sente qu'elles se sont arrêtées dans leur -évolution, dont l'idéal terminus est peut-être le porc et peut-être -l'éléphant. Ils ne paraissaient étonnés ni de la foule, ni de la -ville... Ils ne paraissaient étonnés de rien. Ils considéraient -tout avec une tranquillité pesante, une assurance impassible et -dure. On eût dit de vingt directeurs de banque—tout un conseil -d'administration—revenant d'un voyage d'études, d'une exploration -économique, et qui rentraient dans leurs bureaux, plus lourds -d'affaires nouvelles.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Minstrels" id="Minstrels">Minstrels.</a></p> - - -<p>Entourés de badauds, ouvriers, commis, petits marmitons de bord, deux -nègres... deux pauvres nègres, en habit noir, chapeau de haute forme, -comiquement<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[p. 152]</a></span> cabossé, foulard rouge autour du cou. L'un dansait, -l'autre chantait.</p> - -<p>Il chantait:</p> - -<p> -<span style="margin-left: 3.5em;">Dans mon pays, il y a des forêts,</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Dans les forêts, il y a des arbres,</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Dans les arbres, il y a des branches,</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Dans les branches, il y a des oiseaux,</span><br /> -<span style="margin-left: 3.5em;">Et dans les oiseaux il y a une musique,</span><br /> -Une espèce de petite flûte qui fait: «Pipi... pipi... pipi...».<br /> -</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="LEvangeliste" id="LEvangeliste">L'Évangéliste.</a></p> - - -<p>On m'a montré, assis sur une pile de bagages, devant un steamer -en partance, un compatriote. C'est un missionnaire. Barbu, botté, -sanglé de cuir, coiffé d'un trop hâtif casque colonial, la soutane -graisseuse et retroussée comme une capote de soldat, il s'initie au -mécanisme d'un revolver Browning, dont l'étui est fixé à sa ceinture, -près d'un chapelet à gros grains. Sa figure bronzée est énergique, -ses yeux rieurs sont très doux. Quand il rit, il ouvre une bouche de -scorbutique, toute noire et sans dents. Un brave homme, sûrement, et -qui a plutôt l'air d'un bandit que d'un apôtre... Cela me rassure. Je -l'aborde. Nous causons... Il part pour les îles Fidji... il emporte -avec lui toute une cargaison de gramophones.</p> - -<p>—Vous n'imaginez pas, me dit-il, comme ces bougres de nègres-là -sont bornés, têtus!... C'est curieux..., je ne peux pas arriver à -les évangéliser... J'ai essayé de tout... Rien... rien n'y fait... -Des murs... Le bon Dieu, la Vierge, saint Joseph, les joies du -Paradis?... Ah! bien<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[p. 153]</a></span> oui... Ce qu'ils s'en foutent..., vous n'avez -pas idée... J'en ai vu des nègres, dans ma vie... j'en ai vu, mais de -ce numéro-là... jamais... Croiriez-vous que l'alcool, ou rien... c'est -kif-kif?... Et pourtant, Dieu sait si c'est une excellente méthode de -conversion!... Ah! parbleu, ils se saoulent comme des cochons... Et -puis, un point, c'est tout... Mécréants après comme avant... Ça, vous -savez, c'est inouï... c'est même unique... Alors, ce coup-ci... je vais -essayer le gramophone... Ma foi, oui!... Qu'est-ce que je risque? Il -paraît, du reste, que le gramophone opère de vrais miracles... J'ai, en -Afrique, un ami, à qui ça réussit merveilleusement... Et pas d'ennuis, -pas de fatigues... pas de catéchisation... Il rassemble ses nègres -autour de l'instrument, et au bout de la troisième plaque... pan... -ils sont chrétiens... La grâce, ça leur vient en écoutant chanter -le gramophone... Ah! ah! ah!... Ça ne m'étonne qu'à moitié... J'ai -toujours remarqué que les nègres raffolent de musique et de chansons. -Enfin, je vais bien voir si, avec les marches militaires de la garde -républicaine, les valses de Strauss, les chansonnettes d'Yvette -Guilbert, et le <i>bel canto</i> de M. Caruso, je serai plus heureux qu'avec -le bon Dieu, la promesse du Paradis, et les petits verres de rhum. En -tout cas...</p> - -<p>Il se met à rire d'un rire franc, sonore:</p> - -<p>—En tout cas, reprend-il, je ne serai pas reparti là-bas, pour rien... -Et je vous donne ma parole d'honneur que, si je n'arrive pas à les -convertir... et même, si j'y arrive... dites donc!... ah! ah!... ils me -les paieront ces gramophones, et un prix... ah! ah!... un vrai prix... -Qu'est-ce que je risque? J'en emporte mille que je dois à la générosité -d'une vieille douairière très pieuse... Ah! la brave femme, la sainte -femme!...</p> - -<p>Il insère son revolver dans l'étui, et faisant tournoyer<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[p. 154]</a></span> son -chapelet où des croix, des cœurs de Jésus, des médailles bénites -s'entre-choquent:</p> - -<p>—C'est heureux, conclut-il, que, de temps en temps nous rencontrions -des âmes généreuses, des âmes comme ça... parce que la religion, -voyez-vous... dans ce temps-ci... ça devient un sale métier... ah! -sacristi... un bien sale métier! Enfin, voilà...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Emigrants" id="Emigrants">Émigrants.</a></p> - - -<p>Des ouvriers de Hongrie, de Roumanie, des paysans serbes, des -prolétaires bulgares, dont le goût s'apparente à celui des nègres, -des troupes de chanteurs russes s'embarquent pour l'Amérique... -Leur lassitude, déjà, fait de la peine... Des femmes éclatantes et -vermineuses, en loques rouges, avec de pauvres bijoux de cuivre, -traînent, comme des baluchons, des enfants qui pleurent de fatigue, -de faim, d'étonnement. On se demande ce que tout cela va devenir, et -s'ils arriveront jamais au bout de l'exil... On les fait descendre -brutalement, on les empile, comme des marchandises qu'ils sont, au fond -des cales, et, durant des jours et des nuits, ils seront entassés là, -pêle-mêle, dans la puanteur de leur misère et de leur crasse, sans air, -presque sans lumière, à peine nourris, soumis à la discipline la plus -dure... Ils n'auront même pas cette sorte de répit qu'est le voyage; -ils ne connaîtront pas cette sorte d'engourdissement, cet anesthésique, -qu'apporte aux plus désespérés ce vague énorme, berceur, de l'infini de -la mer et du ciel.</p> - -<p>Mais les pires émigrants sont ces juifs de tous pays, cherchant, une -fois de plus, un coin de terre, qu'ils<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[p. 155]</a></span> n'ambitionnent pas hospitalier, -mais où ils puissent s'affranchir, un peu, du mépris qui les suit, et -rompre les chaînes de cet affreux boulet d'infamie, qu'ils traînent -partout... J'en ai suivi une troupe en sombres guenilles, qu'aucun -spectacle ne laissait indifférents, et qui gesticulaient avec -vivacité... Malgré leur détresse, on devinait en eux un amour de la -vie, une intelligence de la vie, quelque chose d'ardent, de fort, de -tenace qu'on ne voit presque jamais au visage des autres hommes... -On sentait vraiment, rien qu'à les considérer, tout ce qu'on détruit -bêtement d'énergie utile, de travail ingénieux, de progrès, en les -massacrant, dans les pays barbares, comme la Russie, en les boycottant, -dans les pays civilisés, comme la France.</p> - -<p>Et je me disais:</p> - -<p>—C'est douloureux et absurde, sans doute; cela étreint le cœur -et confond la raison... Mais qu'y faire? Le juif pauvre paie pour le -juif riche... le juif ostentatoire, insolent, voluptueux, conquérant, -qui, de plus en plus, perd toutes les vertus anciennes de la race... -Ce n'est même plus sous son nom, dont il a honte et qu'il renie, -c'est maintenant, sous des noms d'emprunt, des noms ronflants et qui -n'ont pas d'odeur, qu'il travaille à la dépossession, à la ruine des -autres... Il met la main sur tout, il marche sur tout, piétine sur -tout. Dès qu'il s'installe quelque part, ce n'est pas seulement pour -s'y faire une place, ce qui serait légitime, c'est pour en chasser tout -le monde... Il a inventé des philosophies, des morales, où les vertus -les plus indispensables à l'homme, la conscience, la foi à la parole -donnée, sont bafouées et traitées de préjugés et de sottises... «Je me -fous de tout», telle est sa devise... On le déteste, mais on le redoute -aussi, car, dans une société uniquement fondée sur la puissance de -l'argent, son argent le protège.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[p. 156]</a></span></p> - -<p>Les haines qu'il déchaîne ne lui sont pas encore préjudiciables, à -lui; elles s'émoussent et se brisent sur sa cuirasse d'or. Elles -n'atteignent en plein cœur, en pleine vie, que les petits, que les -pauvres, comme toujours. On se venge sur eux, innocents, des excès de -ce brigand, qui semble—à l'exemple des aristocraties déchues, dont, -par de honteuses alliances, il s'efforce de redorer les blasons ternis, -de remplir les coffres vides—n'avoir rien appris et tout oublié. Lui -qui, jadis, tout au long de sa belle et terrible histoire, fut un des -plus nobles éléments du progrès humain, lui qui se devait à soi-même -et devait à sa race, toujours proscrite, d'être l'éternel révolté, le -voilà devenu le complice et, le plus souvent, le trésorier de toutes -les réactions, même de la réaction antisémite, la plus hideuse, la -plus barbare de toutes... Et c'est pourquoi, ces malheureux, chargés -de ses crimes à lui, partent à la recherche d'un pays libre,—en -existe-t-il?—où d'être juif cela ne soit pas une irrémédiable honte.</p> - -<p>Et de ces pauvres diables que j'écoutais parler, avec une pitié -amère, combien, de continents en continents, poursuivront leur course -errante, sans un seul des cinq sous, leur espoir, dont continue de -les leurrer la Providence qu'ils se sont inventée?... Sur mille, un -reviendra à bord d'un paquebot magnifique, dans une cabine dorée, il -reviendra ostentatoire, insolent, conquérant, et il trahira ses anciens -compagnons de misère, et contribuera à faire pire leur infortune -éternelle.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Pogromes" id="Pogromes">Pogromes.</a></p> - - -<p>Sur un sac de hardes, un peu à l'écart, un homme était assis qui -retint, un peu plus longtemps, mon attention.<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[p. 157]</a></span> C'était un vieillard. Sa -barbe descendait très bas. Comme la plupart de ses compagnons, il était -vêtu d'une longue redingote, sorte de lévite, qui avait été noire, et, -comme eux, il portait une casquette à visière, mais la sienne était en -drap. Il ne parlait à personne et regardait devant soi... à la façon -de ceux qui regardent en eux-mêmes. Son visage fermé exprimait plus de -détresse qu'aucun visage, même de vieux en larmes, et toute la fatigue -du malheur humain. Cependant, ses yeux avaient conservé une jeunesse et -une douceur émouvantes. Je me reprochais mon indiscrétion, mais sans -parvenir à me détacher de cette figure en ruines où brillait ce regard -jeune.</p> - -<p>Il mit quelque temps à me voir, et puis se prit à me considérer. Je -redoutai une apostrophe, au moins une grimace, et ce que je redoutai -surtout, quand il se souleva, ce fut de le perdre. Mais il sourit et, -ravi, j'entendis sa voix chanter:</p> - -<p>—Bonjour, mossié!...</p> - -<p>Je lui tendis la main. Il frissonna. Sa main molle resta quelques -secondes dans la mienne, avec gaucherie, et je fus si ému, que je -n'entendis pas ce qu'il me dit tout d'abord. J'écoutais, comme on -écoute le bruit du vent, le bruit de la mer, ce parler où les <i>r</i> -roulaient et où chantaient les finales... Il se comparait à Job et -répétait:</p> - -<p>—Yobb! Yobb!...</p> - -<p>Je m'assis près de lui, sur une malle de bois noir que rayaient deux -bandes de peau de cochon.</p> - -<p>Où avait-il appris le français?</p> - -<p>Jeune avocat, ayant, contre le gré de ses parents, épousé une fille -pauvre, il avait dû, à la suite d'une altercation avec un magistrat -antisémite, quitter la petite ville russe où il gagnait péniblement sa -vie. Il était<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[p. 158]</a></span> venu en France, avec sa femme et trois enfants qu'il -avait déjà... Ses yeux brillaient en parlant de Paris. En dépit des -promesses, il n'avait pu trouver une situation sortable.... Le ménage -s'était installé dans les environs de l'Hôtel-de-Ville, et vivait mal -de petits commerces variés, entre autres, du commerce des <i>confetti.</i></p> - -<p>—Qui n'a pas ses confetti? scandait sa voix, à contretemps...</p> - -<p>Ce cri et sa gaieté apprise étaient ridicules, sur ce quai, parmi cette -foule en guenilles, et ces bateaux en partance...</p> - -<p>—Qui n'a pas ses confetti?</p> - -<p>J'en étais mal à l'aise.</p> - -<p>Un associé «pas juif, non, mossié», rencontré «boulévard Ornano», -l'avait volé, et un mardi-gras pluvieux achevait sa ruine. Fatigué de -lui faire crédit, le logeur, un jour d'hiver, arrachait sa porte, et, -aidé de deux camelots, tirait du lit la femme enceinte, culbutait les -enfants, jetait tout le monde à la rue.</p> - -<p>Il avait bien porté plainte, mais, devant le tribunal, le logeur, qui -avait amené des témoins, eut, tout de suite, raison de lui qui n'en -avait pas. Les pauvres gens n'ont jamais de témoins... Il fallut se -désister pour éviter une condamnation.</p> - -<p>—J'ai pleuré dé la rage, j'ai pleuré, mossié...</p> - -<p>Cet homme qui, depuis, avait dû connaître tant de misères, de deuils, -de ruines, de violences, ce pitoyable monument d'infortune s'arrêtait -complaisamment aux moindres détails de cette injustice.</p> - -<p>—En France, mossié!... En France!... Ach!...</p> - -<p>Un peu de bave salissait le coin de ses lèvres. Son haleine me -repoussait. Et cette insistance me troubla jusqu'à l'angoisse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[p. 159]</a></span></p> - -<p>Il avait quitté Paris pour retourner en Russie, grâce à l'aide d'une -bonne œuvre israélite, et il était parvenu à s'établir marchand -d'habits, dans une petite ville du Sud. Son commerce lui donnait à -peine de quoi vivre, mais il vivait heureux, entre sa femme et six -enfants... Cela dura seize années.</p> - -<p>Je me souviens qu'à cet endroit de son récit, il s'était tu -subitement.... Et il regardait... Un vaisseau passait en sifflant; des -mouchoirs s'agitaient à bord... que regardait-il donc, au loin?</p> - -<p>Il avait pu faire venir auprès de lui le frère de sa femme, qui -était rabbin, et, depuis, tout ce qu'il arrivait à mettre de côté on -le forçait à le dépenser pour l'éducation de ses cinq fils... Deux -devaient être: «advocats», un docteur «dé la médicine», les deux plus -jeunes «inginieurs». La fille travaillait «à la broderie». Il me parut -qu'il souriait presque, mais une grimace tordit son visage où son nez -si long se fronça tout entier.</p> - -<p>—Pourquoi faire, Mossié?... Ach! Pourquoi faire?.. Bêtise!</p> - -<p>Un soir,—c'était tout au début de la Révolution, la ville était depuis -des mois en état de siège; toute la famille mourait de faim,—un -soir de sabbat, le gouverneur autorisa les boutiques juives à rester -ouvertes jusqu'à dix heures. Tout le quartier s'était réjoui. Comme on -était à la veille d'une fête orthodoxe, peut-être pourraient-ils enfin -gagner quelque argent?... On avait davantage soigné les étalages, et -fait des frais de lumière pour attirer les clients... Tout à coup, à -neuf heures un quart, «un quart après neuf, mossié, juste un quart», -une bande de soldats fit irruption dans la petite rue où était sa -boutique, et une volée de balles brisa toutes les vitres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[p. 160]</a></span></p> - -<p>—Pourquoi? Ach!... Pourquoi?</p> - -<p>Son fils le plus jeune—et sa main sale, aux ongles noirs, -tremblait, en figurant la taille du petit—a un garçon, «tellément -spirituel»,—était tombé dans ses bras, en vomissant du sang, et, -chargé de ce cadavre, le père avait vu un dragon ivre enfoncer deux -doigts dans les yeux du fils aîné, du fils «qui devait être advocat, -mossié... advocat!» Et il s'était évanoui.</p> - -<p>Quand il revint à lui, il avait la barbe arrachée, une oreille -décollée d'un coup de sabre, mais c'était surtout son menton qui était -douloureux... Il faisait noir dans la boutique; il trébuchait sur des -corps, et il ne s'arrêtait de pousser des cris que pour écouter les -salves qui s'éloignaient, et les gémissements qui semblaient sortir -de la rue, qui semblaient sortir du plancher, de dedans les murs, de -dessous la terre. À la lueur d'une chandelle, il avait pu constater -qu'il ne restait pas un vêtement aux étalages. Les pillards avaient -tout saccagé, tout pris... Sur les degrés du comptoir, au fond de la -boutique, parmi des tiroirs vides, des tiroirs brisés, des choses -piétinées et sanglantes, sa femme gisait, qui lui parut tout d'abord -évanouie.</p> - -<p>—J'ai baissé les jupes, ajouta-t-il, tout bas... Et ses yeux se -fermèrent.</p> - -<p>Puis, encore plus bas:</p> - -<p>—Elles étaient rélévées, mossié!... Uné femme dé plus qué cinquante -ans!...</p> - -<p>Il reconnut alors qu'elle était morte, étranglée, les yeux ouverts.</p> - -<p>Il me regarda un instant, sans rien dire... Une vague de sang courut -sous sa peau jaunâtre, qui en fut à peine rougie.... Je revis la -grimace qui faisait remonter la barbe et fronçait le nez... et il -recommença de parler de sa femme, de sa femme bien aimée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[p. 161]</a></span></p> - -<p>—Uné femme tellément brave... tellément économe!...</p> - -<p>Il s'animait. Son haleine devenait insupportable. Je remarquai qu'il -parlait presque sans colère et comme sans douleur... Peut-être -n'avait-il plus la force d'en exprimer!... Et ce furent mes yeux que je -sentis se remplir de larmes...</p> - -<p>—C'était pas assez... Ils ont pris les corps... ils ont pas voulu -rendre les corps, enterrés, la nuit, morts et blessés, pêlé-mêle, on ne -sait où... Ils ont massacré des juifs, et ils ont pillé, pendant sept -jours... Nous pouvions pas résister... Comment aurions-nous pu, mossié? -Et ils nous giflaient... et ils donnaient des coups dans lé ventre... -et ils crachaient encore sur nous... Pourquoi?... Ach!... Pourquoi?...</p> - -<p>Des incendies s'allumèrent qu'on n'éteignait pas... La plus grande -partie du pauvre quartier fut détruite... Un de ses enfants mourut, -encore, à l'hôpital, d'un coup de talon de botte qui lui avait fendu le -crâne... Et de neuf qu'ils étaient auparavant, à peu près heureux dans -leur misère, ils quittèrent à cinq cette ville maudite, dépouillés de -tout, en deuil pour jamais...</p> - -<p>—Vous né savez pas comme ces soldats sont méchants, mossié... comme -ils sont méchants... méchants.</p> - -<p>Il secoua la tête, et il répéta:</p> - -<p>—Personne... non... personne ne sait comme ils sont méchants...</p> - -<p>J'écoutai le récit des misères, des iniquités, des privations et des -longues pérégrinations, de ville en ville, de villes interdites aux -juifs, en villages d'où on les chassait à coups de pierres, à coups de -faux... Il ne savait plus de quoi ni comment ils avaient vécu, durant -ce temps affreux... Enfin, le vieux vagabond put trouver un emploi dans -une petite banque... chez un coreligionnaire...<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[p. 162]</a></span> Des enfants qui lui -restaient, ses deux fils, dont l'un s'était marié et avait une petite -fille, travaillèrent, à la gare, comme porteurs...</p> - -<p>—Si faibles, mossié, si faibles... et malades!...</p> - -<p>La fille se mit à vendre des oranges et de l'ail...</p> - -<p>—Des oranges!... des oranges!... La pauvre Sarah!</p> - -<p>Mais ils le désolaient. Tous étaient affiliés au <i>Bound</i>, en révolte -ouverte contre le gouvernement et la société.</p> - -<p>—Rouges, rouges, mossié... tous rouges!... Ach!</p> - -<p>Quand il s'entêtait, dans d'interminables discussions, à répéter que -les juifs sont noirs par vocation, qu'ils doivent être noirs, c'était -le rabbin qui venait au secours des enfants.</p> - -<p>—Oui, disait-il, les juifs sont noirs de nature, mais quand on les -fait bouillir, ils deviennent rouges... rouges comme des écrevisses...</p> - -<p>Et le rabbin riait un peu, heureux de sa comparaison.</p> - -<p>—Ça devait mal finir... Ça a mal fini... Lé gouvernement a tant dés -fusils, et même les canons... Et eux, ils montraient les <i>révolves</i>, -les pauvres <i>révolves</i>... Bêtise! Pour un sergent dé ville blessé, un -mossié général qui saute dé la voiture, cent juifs tués... trois cents -juifs avec du sang!...</p> - -<p>Un soir qu'il aidait son patron à faire des comptes avec un gentilhomme -venu pour traiter une affaire... ils avaient entendu des salves de -coups de fusil, au loin d'abord, puis proches... puis tout près, dans -la rue... et une volée de balles, au travers des vitres en éclat, avait -sifflé dans la pièce, qui était un premier étage...</p> - -<p>—Une autre ville, mossié... mais les mêmes balles... les mêmes balles!</p> - -<p>Ils se jetèrent à plat-ventre, essayèrent de gagner, en rampant, -la chambre voisine qui donnait sur la cour. Une nouvelle volée de -projectiles abattit le suspension.<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[p. 163]</a></span> Dans les ténèbres, ils entendaient -le pas des soldats résonner sur les marches de l'escalier. Des -clameurs... des coups sourds...</p> - -<p>—Ouvrez!... Ouvrez!</p> - -<p>Et la porte, que le patron avait barricadée, céda sous l'effort des -crosses de fusil... Un sous-officier brandissait une lanterne... -Des soldats se précipitèrent qui hurlaient comme des sauvages... Le -gentilhomme criait qu'on ne pouvait pas tuer, comme ça, des créatures -humaines. Il s'était fait reconnaître, réussissait à glisser un billet -de cent roubles dans la main du sous-officier qui l'emmena. Et, à ce -moment, pendant que des soldats tentaient d'enfoncer le coffre-fort, le -vieux avait senti, dans son cou, la pointe d'une baïonnette.</p> - -<p>Il écarta son foulard, pour me montrer la cicatrice.</p> - -<p>—Pourquoi, jé suis pas mort?...Ach! pourquoi? Ces <i>dragonns</i>, mossié, -et ces gendarmes... (il prononçait <i>djandarmms</i>)... Ach! c'est pire que -des animaux féroces... On les saoule, Dieu sait avec quoi... Et alors -ils se jettent sur les femmes... ils se jettent sur les enfants... Ils -ne peuvent même plus distinguer un juif d'une autre personne, ni une -femme d'un jeune garçon... C'est affreux, mossié... Et toujours tuant, -trouant, ils rient tellément!...</p> - -<p>À l'hôpital, il avait appris que ses deux fils avaient été fusillés, -dans la gare même, par les troupes mandées pour aider au massacre... -Son beau-frère le rabbin avait été arraché de chez lui... On l'avait -conduit en prison... Depuis, il n'avait jamais eu de ses nouvelles.</p> - -<p>—Là-bas... mossié... là-bas... dans la neige... dans la mine!...</p> - -<p>Il apprit aussi, quelque temps après, que sa fille, la pauvre Sarah, -on l'avait retrouvée, sur sa voiturette, morte parmi des légumes, des -fruits écrasés, et qu'ils<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[p. 164]</a></span> avaient eu le courage d'enfoncer ses jambes -coupées dans son ventre ouvert... Pourquoi cette voisine lui avait-elle -raconté cette horreur? Il l'eût ignorée... Et maintenant, il aurait -ce cauchemar devant les yeux, toujours, toujours, jusqu'à son dernier -soupir!... Il ajouta encore que sa belle-fille avait succombé, des -suites d'un coup de crosse de fusil dans la poitrine...</p> - -<p>—Pourquoi jé suis pas mort, moi lé plus vieux?... Pourquoi, j'ai -<i>survi</i> à tout cela?... Ach!... Bêtise...!</p> - -<p>De tous les siens, il ne lui était resté que sa petite-fille, la petite -Sonia...</p> - -<p>—Jolie, mossié, jolie!... Et ses pétites mains, et sa pétite bouche -dans ma barbe... Ach!... Et ses yeux!...</p> - -<p>C'était la fille de son fils préféré.</p> - -<p>—Pourquoi je préférais?</p> - -<p>Ce n'était plus à moi qu'il parlait, mais à lui-même... Et il ne se -répondit que par un essai de sourire... De nouveau, il regardait au -loin... Et je l'entendis dire timidement, sans me regarder, que ce fils -s'appelait Jacob. Il répéta lentement le mot: «Yacobb», en balançant la -tête, et comme s'il eût voulu le caresser de ses lèvres qui tremblaient:</p> - -<p>—Yacobb!... Yacobb!...</p> - -<p>Ma gorge se séchait... Mais tel était mon ahurissement devant cette -succession, devant cette invraisemblable accumulation de crimes, qu'en -vérité il me sembla que je ne les sentais plus.</p> - -<p>Il avait emporté sa petite-fille, et c'était un miracle qu'il fût, -enfin, parvenu, entre tant de miséreux inoccupés, à trouver du travail, -au fond d'un autre gouvernement, dans un hôtel, où il faisait les -commissions et aidait, parfois, la caissière, dans ses comptes.</p> - -<p>Là, aussi, tout allait mal... Des grèves... des incendies dans la -campagne... des perquisitions... des rafles...<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[p. 165]</a></span> des meurtres... les -rues pleines de soldats, pleines de bandes de pillards. Des cosaques -fouaillant les foules avec leur nagaïkas, plus terrible que le fer -des sabres et la baïonnette des fusils... On annonçait partout le -«pogrome». Deux mois, il avait attendu, dans les transes. Il ne vivait -plus... Non qu'il eût peur pour lui. C'est à cause de la petite Sonia -qu'il tremblait... Arrivait-il des soldats? Il tremblait. À chaque -attentat, il tremblait... Un bruit inaccoutumé dans la rue, une porte -poussée trop violemment... des pas, dans la nuit... il tremblait... -Dès qu'on l'envoyait en ville, il courait à la maison,—un sale -taudis, où il laissait Sonia, à la garde d'une voisine, la veuve d'un -sergent de ville tué par les rouges... Enfin, les nouvelles sinistres -se précisèrent... Un soir, il apprenait à l'hôtel, que la ville était -fermée.</p> - -<p>Alors, voilà... Encore une fois...</p> - -<p>Ce soir-là, dans la grande salle du restaurant, des voyageurs assemblés -se désolaient de ne pouvoir partir. Ils se rassuraient pourtant, en -voyant, à une table, boire et causer tranquillement quatre officiers -de dragons, des «mossié» de Pétersbourg, des officiers de la garde, -dont l'un, le plus jeune, était, disait-on, un grand-duc, un cousin de -l'Empereur.</p> - -<p>Soudain, une détonation, un coup de revolver, fit taire toutes les -conversations... Et ce fut dans un grand silence angoissant que, la -minute d'après, éclata le crépitement d'une fusillade, qui paraissait -lui répondre. Les officiers continuaient de boire, de causer, comme -si rien ne se fût produit... À leur table, à l'écart, ils mêlaient -leurs têtes... Aux autres tables, des gens anxieux les désignaient. -Quelqu'un osa leur adresser la parole... Ils répondirent poliment, par -des gestes évasifs, en gens qui ne savent rien. Aucune provocation,<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[p. 166]</a></span> -aucune ironie... de l'indifférence... Des femmes criaient... Un enfant -s'étant mis à pleurer, le vieux avait voulu courir à sa petite-fille... -Mais, de nouveau, un coup de revolver fit taire tout le monde. Dans la -rue, les volets des boutiques se fermaient, claquaient sinistrement... -Des gens passaient en fuyant, des gens clamaient Dieu sait quoi!... -Personne n'avait encore osé, dans la salle, reprendre la parole, que -cent nouveaux coups de fusil partaient à la fois... Puis, au dehors, -des galops de chevaux, des cliquetis d'armes... des ordres, des -vociférations...</p> - -<p>Un homme qu'on eût dit de cire, tête nue, les vêtements en lambeaux, -pénétra, en chancelant, dans le restaurant. On l'entoura... S'appuyant -à une table, avec effort, il dit que le massacre était organisé, -qu'on menait les soldats à l'assaut des boutiques juives, des maisons -juives... On prenait l'argent, les valeurs, les objets de prix... on -prenait les femmes... on tuait... on jetait les cadavres mutilés, par -les fenêtres, dans la rue...</p> - -<p>Et, tout à coup, l'homme qui parlait, se tut... tourna sur lui-même, -et s'abattit sur le parquet, en entraînant, de ses doigts crispés, la -nappe chargée de vaisselle.</p> - -<p>C'est alors seulement qu'on vit que sa chemise était ensanglantée, -et que du sang, encore, en longs filaments noirâtres, poissait à ses -cheveux, à sa barbe...</p> - -<p>Des cris d'horreur... des protestations indignées, s'élevèrent... Les -quatre officiers avaient disparu.</p> - -<p>Au cours de la soirée tragique, les pillards, malgré le planton de -service, envahirent le restaurant; mais la nuit même, le colonel -ordonna de rapporter à l'hôtel une part du butin, des caisses de vin -de Champagne, toutes sortes de victuailles, que les hommes avaient -volées...</p> - -<p>Le pauvre vieux, profitant d'une accalmie, avait pu<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[p. 167]</a></span> courir jusque chez -lui... Le pavé était couvert de culots de cartouches... Des ivrognes -ronflaient au travers des cadavres... Des blessés se tordaient et -gémissaient; d'autres rampaient pour gagner un abri... Un jeune homme, -à barbe rousse, le visage broyé, essayait de boire, comme un chien, -la boue rouge du ruisseau... Mais il ne s'arrêtait pas, et courait, -courait...</p> - -<p>Enfin, il avait trouvé sa petite Sonia, endormie, et, penché sur son -matelas, «sans faire du brui», il avait pleuré, pleuré, jusqu'à ce -qu'il fit grand jour.</p> - -<p>—C'est la dernière fois qué j'ai pleuré dans ma vie, mossié!...</p> - -<p>La fusillade reprit le lendemain... Le gouverneur avait défendu de -tirer sur les pharmacies et l'hôpital, mais les chefs n'étaient plus -maîtres de la troupe. Il y eut des scènes d'une horreur sauvage...</p> - -<p>—On né peut pas croire, mossié!...</p> - -<p>Vers midi, l'artillerie d'une ville voisine amena ses canons. Les -notables juifs, mandés au château du gouverneur, entendirent que la -ville serait rasée, s'ils refusaient de livrer les terroristes du -<i>Bound</i>... Ils se lamentèrent, sans pouvoir rien faire...</p> - -<p>—Quoi faire?... Dites, mossié...</p> - -<p>Deux notables furent gardés en otages et pendus, le soir même, dans la -cour de la prison...</p> - -<p>—Nous avions compté sur les «artilléristes», qui sont plus éclairés, -moins méchants... Ach!... Bêtise...</p> - -<p>Le canon gronda durant deux jours...</p> - -<p>Le vieux s'était arrêté... Lui aussi semblait fatigué de raconter -toutes ces horreurs... Il ne parlait plus que d'une voix molle, un -peu basse, comme lointaine... Et il regardait le sol à ses pieds, ou -plutôt, il ne regardait rien...</p> - -<p>Je pris sa main... Il ne bougea pas... Je serrai sa<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[p. 168]</a></span> main... Alors il -leva vers moi ses yeux, et me sourit, d'un sourire hébété..., mais sa -main restait molle et froide dans la mienne, comme la main d'un mort... -Il ne la retira que pour tracer, par terre, avec la pointe de son -parapluie en loques, le plan de la maison où il s'était réfugié.</p> - -<p>La façade s'élevait sur la rue; au milieu s'ouvrait la porte cochère, -épaisse, massive, avec de lourdes pattes et de gros clous de fer... De -chaque côté, un bâtiment perpendiculaire à la façade limitait la cour -dont le quatrième côté était fermé par un jardin. De par où que l'on -sortît, c'était s'exposer à une mort certaine.</p> - -<p>Dans la maison, habitaient une quarantaine de pauvres gens, qui mirent -leurs provisions en commun... Mais, la première fois qu'une femme alla -chercher de l'eau au puits, qui était au fond de la cour, elle tomba -sous les balles... Dans les maisons voisines aussi, les puits étaient -interdits et gardés par des sentinelles... Les malheureux connurent les -tortures de la soif... Par exemple, ils souffraient moins de la faim... -On les autorisait à manger... Vers le cinquième jour, on put espérer -que le calme allait renaître... Les soldats avaient dû quitter le -jardin... on n'en voyait plus autour des puits. En ville, la fusillade -s'apaisait.</p> - -<p>—Boire, mossié!... Boire, boire!</p> - -<p>Ils étaient ivres de soif; ils étaient fous de soif...</p> - -<p>—Boire!... Boire!</p> - -<p>Deux hommes eurent le courage de s'avancer, avec des seaux, jusqu'à -la margelle du puits. Toutes les faces étaient tendues vers eux, dans -un ravissement d'espoir... Ils accrochèrent les seaux. Le bruit de la -chaîne qui descendait était une musique...</p> - -<p>—Nous l'écoutions descendre... descendre... Ach!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[p. 169]</a></span></p> - -<p>Mais, comme les porteurs s'en revenaient avec leur charge, les dragons, -qui s'étaient dissimulés jusque-là, se montrèrent tout à coup... Ils -tuèrent d'un coup de carabine l'un des hommes, et l'autre, épouvanté -s'enfuit, en laissant tomber le seau, dont l'eau se répandit dans la -cour...</p> - -<p>—Nous connaissions lé mort. Tous aimaient un garçon si brave... -Mais... c'est terrible, il faut bien lé dire... c'est l'eau qu'on -regrettait.</p> - -<p>Le soir, les puits étaient remplis de boue, de fumier, d'immondices de -toute sorte. On y jeta aussi le cadavre du pauvre garçon...</p> - -<p>Alors, une folie gagna les assiégés... Ils s'assemblèrent dans la cour, -y passèrent la nuit à gémir, à prier, à hurler, à dormir, à s'enlacer...</p> - -<p>—Je n'ai jamais rien vu dé si triste, mossié... jamais rien dé -pareil...</p> - -<p>Au matin—leur présence fut-elle signalée?... ou bien n'était-ce qu'une -patrouille qui faisait sa ronde?—toujours est-il qu'on entendit des -pas de chevaux dans la rue, et, bientôt, des coups furieux ébranler -la porte cochère, qui ne fut pas longtemps à céder... Un cheval, d'un -bond, traversa les décombres, portant un officier qui s'arrêta, à -quelques mètres des prisonniers terrifiés, et, revolver au poing, hurla -l'ordre habituel:</p> - -<p>—Haut les mains!...</p> - -<p>Le vieux crut devoir m'expliquer:</p> - -<p>—Les officiers et les sergents dé ville, ils crient toujours: «Bras -en l'air!... En haut les mains!» parce qu'ils ont peur des <i>révolves</i>, -et des bombes... Alors, ils crient: «Bras en l'air!... En haut les -mains!»...</p> - -<p>Toutes les mains se dressèrent... Seule, la petite Sonia qui n'avait -pas compris... qui ne pouvait pas comprendre, qui ne savait rien -que sourire, regardait<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[p. 170]</a></span> l'officier, en souriant, ses petites mains -baissées... Son grand-père voulut l'avertir d'un geste:</p> - -<p>—Comme ça... Comme ça!</p> - -<p>Et le vieillard imitait de ses mains tremblantes le geste sauveur.</p> - -<p>Il n'eut pas le temps. Déjà l'officier visait l'enfant et, malgré le -cri d'horreur qui emplit la cour, l'abattait...</p> - -<p>J'entends encore, j'entendrai longtemps, j'entendrai toujours, la voix -étranglée du vieillard:</p> - -<p>—D'un coup dé son <i>révolve</i>, mossié!...</p> - -<p>Elle ne poussa pas un cri. Elle eut quelques contractions, gratta le -pavé du bout de ses petits doigts... Un petit peu de sang sur elle... -un petit peu de sang autour d'elle... Et ce fut fini... Comme un petit -oiseau...</p> - -<p>—J'étais seul, tout seul dans la vie... J'étais seul sur la terre...</p> - -<p>Je compris qu'il eût bien voulu pleurer... Il ne le pouvait pas... Il -se mordit les lèvres... sa barbe remonta, par de légers soubresauts, -son nez se fronça... Mais il ne pleurait pas... La source de ses larmes -était, en lui, à jamais taire...</p> - -<p>Il répéta, en réunissant ses mains:</p> - -<p>—Uné pétite chose... comme ça... pétite... pétite... rien, mossié... -rien... comme un petit oiseau... Ach!...</p> - -<p>Balançant la tête, il dit, après un silence:</p> - -<p>—Pourquoi jé pars?... Jé né sais pas... Pourquoi jé vais là-bas?... -Ach!... Jé né sais pas!</p> - -<p>Il dit encore:</p> - -<p>—Bêtise!... Bêtise!</p> - -<p>Je considérais le malheureux et me sentais incapable de l'effort -qu'il eût fallu pour en détacher mes yeux... Je me sentais encore -plus incapable de la moindre parole... J'étais saturé d'horreur... -L'horreur me paralysait... Et puis à quoi bon parler? Que pouvais-je -dire<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[p. 171]</a></span> qui n'eût pas été ridicule et glacé devant un si affreux exemple -du malheur humain? Le vieux juif ne me demandait ni une consolation, ni -une pitié... Il ne me demandait rien; il ne me demandait rien que de me -taire...</p> - -<p>À la fin, je le vis rougir, baisser la tête, la détourner... Il -avait honte de ne pouvoir pleurer, peut-être, de ne pouvoir plus -jamais pleurer... Des sanglots m'étreignaient la gorge, des larmes me -montaient aux yeux.</p> - -<p>Et pour qu'il ne vit pas mes larmes, moi aussi je me détournai...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Prostitution" id="Prostitution">Prostitution.</a></p> - - -<p>En longeant les boulevards—boulevards encombrés, trépidants—que sont -ces quais, je me suis rappelé le port d'Anvers, il y a une trentaine -d'années, les ruelles tortueuses, où la prostitution, en chemise rose, -en jupons étoilés, vivait comme au Havre, à Marseille, à Toulon, sur -le pas des portes. De grosses femmes hébétées et fardées, une fleur -de papier dans les cheveux, attendaient le client, assises sur des -chaises, ou bien dormassaient, le menton appuyé sur leurs bras nus... -Je me suis rappelé la difficulté d'accéder jusqu'aux bassins, le défaut -d'air, de lumière de ces bouges, leur désordre puant, la misère et la -saleté.</p> - -<p>À cette époque, ce n'était déjà plus les splendeurs orientales du -Rideck, que je n'ai pas connues, dont Anvers fut si fier, dont quelques -vieux Anversois m'ont parlé, avec de lyriques enthousiasmes...</p> - -<p>—Tout s'en va, monsieur... Hélas! tout s'en va...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[p. 172]</a></span></p> - -<p>Il paraît que la municipalité en faisait les honneurs aux étrangers de -distinction, comme nous faisons aux délégations anglaises, italiennes, -norvégiennes, aux étudiants, aux blanchisseuses des pays amis, aux -rois des pays alliés, les honneurs de notre Louvre, de notre Sorbonne, -de notre Opéra, de nos Académies... Dès qu'un personnage célèbre, un -prince plus ou moins couronné, débarquait à Anvers, vite au Rideck!... -C'était le complément obligé des banquets et de toutes fêtes. Même le -dimanche, après dîner, des familles entières, pères, mères, filles -et garçons, nièces et cousins, et leurs camarades, et leurs bonnes, -venaient s'y promener, sans gêne, en leurs plus riches atours... On -disait aux enfants: «Si vous êtes bien sages toute la semaine, si vous -travaillez avec assiduité, on vous mènera, dimanche, au Rideck!». La -messe, les vêpres, des gâteaux et le Rideck, voilà ce qu'on pouvait -appeler un beau dimanche... Nul ne songeait à s'en offenser... Bien au -contraire...</p> - -<p>Le Rideck, c'était des petites boutiques, pittoresquement aménagées, où -l'on vendait des produits exotiques, des petits cafés où l'on dansait -des danses nègres, au son des banjos... et des petites cases où l'on -vendait de la chair jaune, rouge, cuivrée, noire et même blanche. Et -quels parfums!... Les jours de visites, on s'arrangeait pour que tout -cela fût décent et ressemblât à quelque exposition coloniale.</p> - -<p>—Colonisons... Il en restera toujours quelque chose...</p> - -<p>Je n'ai pas vu ces spectacles familiaux. Je n'en parle que sur la foi -des souvenirs évoqués par des notables d'Anvers... Mais j'ai vu—je -m'en souviens avec une grande tristesse—j'ai vu, la nuit, dans les -rues chaudes, la pantomime de la luxure internationale et son avidité<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[p. 173]</a></span> -effrénée qui bousculait, en criant, les filles de toutes races... J'ai -vu des matelots de tous pays, bras noués, entre les murs des ruelles, -braillant et courant, comme de grands enfants fous... Je ne les ai pas -vus qu'à Anvers, je les ai vus à Hambourg, au Havre, à Marseille, et, -le samedi soir, je les ai vus surtout à Toulon. Tous les mêmes, d'où -qu'ils viennent, tous pareils avec leurs mufles de poisson sur leurs -cous nus... Et, dans les taudis pleins de fumées sonores, j'ai vu les -brutes affalées, ceux qui n'avaient plus la force de boire... ceux qui -n'avaient plus la force d'embrasser et de se battre... et des colosses -endormis, débraillés, la tête roulant sur les genoux compatissants -d'une négresse, qu'ornait, dans les cheveux, un peigne doré, et -qu'habillait, aux reins, une mince écharpe de gaze rouge.</p> - -<p>Je me rappelle, en ce temps-là, une négresse. C'était une Dahoméenne, -de Kotonou. Son corps long, fin et souple, d'un noir profond, avait -des transparences d'or. Elle reposait sur un matelas de soie jaune, -nue, toute frottée de parfums violents qui vous prenaient à la gorge. -Un gros dahlia pourpre fleurissait sa chevelure laineuse. Des anneaux -de cuivre cerclaient ses bras. Et son rire était d'une blancheur -aveuglante. Des coutelas à manche de bois peint, des masques de -féticheurs, deux petites idoles de terre bleue, une cruche à long -bec, couverte de dessins enfantins, ornaient l'étroite chambre... -Elle savait un peu de français, n'ayant pas connu de l'Europe que les -bouges d'Anvers... Toute jeune, elle avait servi, à Bordeaux, dans la -famille d'un armateur, puis à Paris, dans une maison publique... Un -commissionnaire en viande humaine l'avait emmenée à Anvers... Il y -faisait trop froid. Il y faisait trop gris. Elle ne s'y plaisait pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[p. 174]</a></span></p> - -<p>Près d'elle, un soir de mélancolie sinistre, j'essayais d'évoquer son -pays, les sanglants mystères de la brousse, les rudes chemins semés -d'épines où les amazones courent, pieds nus, pour s'entraîner à la -douleur, les plaines toutes rouges, les maisons de boue rose, les -palais et les temples avec leurs toits plats, pavés de crânes humains. -Mais c'était très difficile. Curieuse, indiscrète et bavarde, elle -ne me laissait pas un instant de répit.... Elle me racontait toutes -sortes d'histoires ridicules que, d'ailleurs, j'avais peine à suivre -et à comprendre. Des souvenirs de Paris, surtout, tantôt puérils, -tantôt obscènes, des attrapades, des batteries avec ses camarades de -prostitution... Enfin, elle parla de son pays pour m'en décrire, comme -elle pouvait, les splendeurs regrettées... C'était une nuit d'été, -étouffante... La fenêtre était ouverte... j'entendais, tandis qu'elle -parlait, des musiques bizarrement ululantes, qui venaient d'un taudis -voisin...</p> - -<p>De tout son verbiage inutile, sans couleur, sans accent, sans imprévu, -je n'ai retenu que ceci, que je traduis, ou plutôt que je commente -fidèlement:</p> - -<p>—Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'est le palais de notre -grand roi, à Kotonou... Ce palais est d'une beauté inouïe, et tous vos -monuments, à côté de lui, ne sont que de misérables cahutes... Il a de -grands murs épais, tout roses. Presque pas de fenêtres. On y pénètre, -par une porte basse, en demi-cercle, que gardent des guerrières, -effrayamment tatouées... Ce qu'il a surtout de remarquable, c'est le -toit... un toit plat entièrement couvert, ou mieux, entièrement pavé -de têtes coupées... C'est un travail minutieux, très difficile... -Il y faut d'habiles artistes qui sachent arranger ces têtes comme -de la marqueterie, comme de la mosaïque... Le Roi, qui est lui-même -un artiste et qui<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[p. 175]</a></span> possède un goût merveilleux, exige que ce soit -très beau, et très bien fait, de façon que la pluie ne tombe jamais -dans son palais... Il veut, sous peine de mort, que ces têtes soient -aussi imperméables que la tuile d'Europe, ou le chaume de la paillote -hindoue. L'aspect en est vraiment féerique, le soir, au soleil -couchant, et l'odeur délicieuse... Par les vents du nord, elle se -répand sur la ville, comme une pluie de parfums. Mais ce genre de -toiture, quoiqu'on fasse, n'est pas très solide. Du moins, elle ne -dure pas longtemps. Soit que les têtes se désagrègent sous l'action -de la putréfaction, soit que les vautours parviennent à en chaparder -quelques-unes, des fissures ne tardent pas à se produire, par où la -pluie s'infiltre et s'égoutte dans l'intérieur du palais... Alors, -notre grand Roi envoie par tout le royaume ses féticheurs les plus -fidèles. Le visage couvert de leurs masques horrifiants, à corne rouge, -un lourd coutelas en main, ils crient, ils hurlent: «Le toit du Roi -se dépave!... Le toit du Roi se dépave!...» Aussitôt les massacres -s'organisent... Les poitrines des sujets viennent, d'elles-mêmes, -s'offrir au couteau... Partout, la terre, pourtant si rouge de notre -pays, rougit encore sous les flots de sang... «Le toit du Roi se -dépave!...» Et le palais reprend bien vite un aspect tout neuf, -éclatant, vraiment royal...</p> - -<p>Elle était toute triste, maintenant. Sans doute, sa pensée était -envolée, là-bas; son idéal—tout le monde a son idéal—l'avait reprise -et reconquise... Elle marchait le long des fossés qui entourent sa -belle ville de Kotonou... Les chacals glapissaient autour d'elle... Et -elle respirait délicieusement l'odeur natale qui monte des charniers...</p> - -<p>J'allumai une cigarette... Elle se taisait et ne regardait plus rien... -Je restai là à considérer ce corps de<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[p. 176]</a></span> bronze précieux, étendu sur -le matelas de soie jaune. Le gros dahlia pourpre qui fleurissait sa -chevelure laineuse se fanait, devenait tout noir... Et j'écoutais les -musiques qui s'aigrissaient dans les bouges... les dévalées de matelots -ivres, les chants, les cris, les colères, les batailles sauvages de -la rue... Car il faut toujours à la débauche, comme à la royauté, des -gestes de meurtre, et beaucoup de sang...</p> - - -<p>Il ne reste presque plus rien de tout cela, aujourd'hui... Ces -quartiers immondes ont été en partie démolis. À la place où étaient ces -ruelles, s'élèvent des maisons d'affaires, à enseignes dorées... Et -l'on a bâti des docks, dans lesquels s'empilent d'autres marchandises.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Anvers_prospere" id="Anvers_prospere">Anvers prospère.</a></p> - - -<p>Il a prospéré continûment, grâce à son puissant outillage économique, -à son sens pratique du commerce servi par toutes sortes d'adjuvants, -tels que les sociétés d'études coloniales et les banques qui -pullulent et travaillent; grâce à la pénétration chaque jour plus -profonde, à l'organisation chaque jour plus méthodique, du continent -africain, qui ouvre, au trafic, des marchés nouveaux, à l'aventure -guerrière, un champ plus vaste, où toutes les violences individuelles, -administratives, sont d'autant mieux tolérées qu'elles ont pour -complices l'ignorance des uns et le silence de tout le monde... Il -a prospéré aussi, grâce à sa situation avancée dans les terres, -comme tous les grands ports,<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[p. 177]</a></span> abrités sur les fleuves, prospèrent au -détriment des rades et des havres inutiles.</p> - -<p>Marseille n'a pas diminué, Le Havre n'a pas été battu par Rouen pour -d'autres raisons. Pour la même raison, Paris un jour battra Rouen, -et Lyon sera peut-être, un jour plus lointain, le plus grand port -français... J'entrevois très bien le jour merveilleux, le jour de -féerie scientifique, où Bâle, qui est déjà le plus grand marché de -poisson de mer, deviendra le plus grand port de l'Europe, quand, -aidés des Allemands, les Suisses auront fait franchir, en tunnels, en -ascenseurs, leurs montagnes aux fleuves et aux canaux et amené, enfin, -en dépit des anciennes plaisanteries d'opérette, une colossale flotte -marine dans leur République.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Là-bas, à l'embouchure de l'Escaut, c'est en vain que Flessingue -s'épuise à vouloir devenir, même à demeurer un port. Les Hollandais -n'ont pas épargné l'argent. Les bassins ont été agrandis; d'autres -ont été creusés. Tout y est pourvu des dernières inventions de la -science... Vous pressez un bouton électrique, et, à un kilomètre de -là, des écluses s'entr'ouvrent aussitôt, mais pour ne laisser passer -que de l'eau et, quelquefois, que du vent... On a jeté dans la mer un -môle magnifique, de hautes terrasses de granit blanc, auxquelles on -accède par de splendides escaliers de temple babylonien... On s'attend -toujours à y voir apparaître, cuirassée d'or et voilée d'argent, -Semiramis. Mais un port n'est pas un décor d'opéra; les bassins et les -môles, si formidables qu'ils soient, ne suffisent pas à créer un port. -Il y faut aussi des bateaux. Et<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[p. 178]</a></span> pour qu'il y ait des bateaux, il faut -tout un mécanisme financier et commercial qui manque douloureusement à -Flessingue... Aussi, l'herbe pousse autour des bassins, l'herbe pousse -sur le môle. Les grues, aux longs bras inemployés, se rouillent... Et -les docks sont vides... En vain les phares fouillent la mer, et les -pilotes y font la chasse... En vain, sitôt que paraît au large un mât, -une volute de fumée, une forme grise, on s'apprête... Et l'espoir, -mille fois déçu, renaît... Toute la ville accourt sur le môle... On -escalade joyeusement les marches de pierre... On braque des lorgnettes, -on agite des mouchoirs. On crie:</p> - -<p>—Cette fois, c'est pour Flessingue!</p> - -<p>—Anvers est perdu! C'est bien pour Flessingue...</p> - -<p>—Vive Flessingue!</p> - -<p>—À bas Anvers!...</p> - -<p>Le navire approche, s'engage dans la passe:</p> - -<p>—Le voilà!... le voilà!</p> - -<p>—Je vous dis que c'est pour Flessingue.</p> - -<p>Mais non... Le navire a passé... C'est toujours pour Anvers...</p> - -<p>Les navires ont l'air de se moquer de ces foules entassées sur le -môle de ce port maudit, où il n'entre guère que le petit bateau de -Breschens, qui amène, deux fois par semaine, les touristes étrangers -qui viennent visiter la Zélande, les parcs de Goès, le marché de -Middelbourg et ses belles filles rieuses, à la coiffe dorée, aux bras -trop rouges...</p> - -<p>En haut du môle, dominant la mer et gardant l'Escaut, le superbe amiral -Ruyter, en bronze, ne commande plus qu'à des souvenirs... Il a l'air de -se dire, mélancoliquement:</p> - -<p>—Ah! si j'avais encore ma flotte, qui défit si bien les Français!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[p. 179]</a></span></p> - -<p>Oui... mais voilà, il n'a plus de flotte, le pauvre amiral Ruyter... Il -n'a plus rien que sa gloire... et les deux pauvres bachots de Breschens -et de Terneusen... Et encore, ils sont belges!...</p> - -<p>Il est vrai que Flessingue est un port de pêche ravissant, avec sa -flottille serrée de barques aux voiles rouges et son pittoresque marché -de crevettes...</p> - -<p>Toute la richesse d'Anvers n'a pas sa grâce.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[p. 181]</a></span></p> - - - - -<h4><a name="EN_HOLLANDE" id="EN_HOLLANDE">EN HOLLANDE</a></h4> - - - -<p class="caption"><a name="Fantomes" id="Fantomes">Fantômes.</a></p> - - -<p>Je serais un pauvre homme, je me sentirais presque aussi dénué de -sensibilité et d'imagination qu'un auteur dramatique de ce temps, si je -disais que je suis entré en Hollande, sans angoisse.</p> - -<p>Bien au contraire, le cœur me battait fort et, longtemps avant la -frontière, mes yeux s'ouvraient tout grands, vers l'horizon désiré. -J'étais très ému, il ne m'en coûte rien de l'avouer. Et, voyez -l'ironie des choses, je roulais sans m'en douter, depuis une dizaine -de kilomètres, sur la terre néerlandaise, que j'étais toujours dans -l'attente du choc... Aux tristes emblaves, aux sables stériles, aux -boqueteaux chétifs que nous traversions, comment-l'eussè-je reconnue? -Nous serions peut-être arrivés à Dordrecht, nous croyant toujours en -Belgique, si un paysan, interrogé, ne m'eût crié, avec un orgueil -farouche et d'une voix violente, en frappant le sol de ses lourds -sabots:</p> - -<p>—<i>Nidreland!... Nidreland!</i><span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[p. 182]</a></span> Ah! il avait bien sa patrie à la semelle -de ses sabots, celui-là!</p> - -<p>Il nous fallut faire demi-tour et regagner la frontière pour nous -mettre en règle avec la douane, que j'avais si lestement brûlée. On ne -badine pas avec la douane en Hollande.</p> - -<p>Je n'en étais que plus impatient de franchir cette zone sans caractère -et de revoir le pays clair et uni, conquis sur l'eau, c'est-à-dire sur -l'élément le plus fuyant, le plus cruellement impitoyable; impatient -de retrouver ces villages vernis et fleuris, réfugiés sur les digues, -comme des inondés qui se pressent sur les hauts talus des champs, -et ces villes lustrées qui débordent d'abondance, et l'immensité -translucide de ces ciels mouvants, et ce printemps si vert, avec son -soleil pâle et son éclatante passementerie de tulipes.</p> - -<p>J'eus beaucoup de peine à faire comprendre au douanier ma distraction. -C'était un colosse, avec une poitrine plate et un ventre proéminent. -Il portait un haut képi bleu, mathématiquement cylindrique. Fort de ce -képi, il m'expliqua que les frontières étaient des frontières, qu'on -n'entrait pas en Hollande comme dans un moulin. Sans aucun respect pour -les recommandations, pour tous les papiers réglementaires dont s'étais -muni, il fouilla la voiture de fond en comble, me fit déposer une -grosse somme d'argent. Finalement, en roulant de gros yeux, il déclara -qu'il en référerait au ministre des Digues.</p> - -<p>Le ministre des Digues!... Quel délicieux pays!...</p> - -<p>J'appris qu'un Américain, qui s'était présenté à la douane sans -papiers, était retenu à l'auberge du village et gardé comme un -prisonnier. On avait consigné sa machine. Depuis six jours, se saoulant -et dormant,<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[p. 183]</a></span> dormant et se saoulant, il attendait que le ministre des -Digues voulût bien lui envoyer les autorisations nécessaires... Son -mécanicien, un gai lascar de Paris, vint nous voir... Je l'exhortai à -la patience...</p> - -<p>—Oh! fit-il, j'suis pas pressé... Le patelin n'est pas joli... joli... -mais j'couche avec la femme du douanier... C'est bien son tour, -dites?...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Depuis que j'étais venu en Hollande, pour la première fois, il y avait -tant d'années... tant d'années... que je n'osais plus les compter... -Les années qu'on a vécues paraissent, à distance, de plus en plus -belles, à mesure qu'en nous s'affaiblit avec l'expérience, et s'éteint -avec l'illusion, la faculté d'espérer le bonheur. Du moins, à présent, -saurai-je comment les pays vieillissent... Hélas!... ils vieillissent à -mesure que nous vieillissons. Tous les êtres et toutes les choses n'ont -pas d'autre vieillesse que la nôtre... Ils n'ont pas, non plus, d'autre -mort que la nôtre, puisque, quand nous mourons, c'est toute l'humanité, -et c'est tout l'univers qui disparaissent et meurent avec nous.</p> - -<p>Si l'on n'avait pas appris l'art cruel de faire des miroirs, et que -les femmes dussent passer leur vie au bord des rivières, chacun de -nous ne verrait vieillir que les autres... Il se croirait toujours le -jeune homme qui courait follement au bonheur, ou même l'enfant, le -petit enfant qui ne pensait qu'à jouer, dont les larmes coulaient pour -un rien, et pour un rien, aussi, étaient séchées. Chaque âge, n'étant -plus que l'adolescence—sans amertume—d'un autre âge, nous resterions -perpétuellement adolescents... Mais, pour n'être pas détrompés, il -faudrait ne retourner jamais, à quinze<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[p. 184]</a></span> ans d'intervalle, dans un pays -où l'on aurait vécu trop heureux... C'est alors qu'apparaissent, dans -une mélancolie amère, toutes nos rides, tous nos cheveux blancs, et -tout ce qui s'est fané sur nous, tout ce qui s'est flétri en nous.</p> - -<p>Il n'est pas de miroir d'une eau plus pure, partant plus implacable.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je ne me doutais pas de cela—du moins, je ne pensais pas à cela—quand -l'idée me vint de retourner en Hollande, et je m'imaginais joyeusement -que j'allais la revoir, comme autrefois, mirer sa blonde jeunesse, -son luxe paisible et mon bonheur, dans l'eau toujours pareille de ses -canaux.</p> - -<p>C'est au printemps aussi que nous étions partis naguère, tout au début -du printemps, d'un printemps alerte et doux, dont il nous semblait que -son enchantement devait durer toute la vie. Je m'en souviens bien, et -je sais maintenant d'où venait mon illusion et ce qui l'excuse.</p> - -<p>Tout le temps de notre voyage, nous étions remontés toujours vers le -nord, au-devant de la floraison des lilas. Avant de partir, nous en -avions respiré à Paris les derniers bouquets, et, à mesure que nous -avancions sur la route, ils avaient recommencé de fleurir... Ils -fleurissaient, fleurissaient devant nous, et refleurissaient, sans se -lasser.</p> - -<p>—C'est le printemps!... c'est toujours le printemps!... ne -cessaient-ils de nous dire, au passage, dans les petites cours, dans -les petits jardins, sur le rebord des fenêtres où leurs tiges coupées -trempaient dans l'eau d'un pot bleu...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[p. 185]</a></span></p> - -<p>Et ils avaient beau se faner, nous les retrouvions plus loin, plus -jeunes, plus frais, leurs brins à peine entr'ouverts...</p> - -<p>—C'est le printemps!... C'est toujours le printemps!...</p> - -<p>Pour des êtres jeunes et heureux, qui ne croient qu'au -miracle—puisqu'ils sont eux-mêmes le miracle—et qui ne veulent -écouter aucune des voix de la vie, l'illusion naîtrait d'un moindre -prodige...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et maintenant?... Je n'étais plus très rassuré...</p> - -<p>Allais-je, avant d'aborder à Dordrecht—que nous appelions -Dordt—réentendre la sonorité des quais du Rhin, où grouilleraient -les ateliers des armateurs et se répercuteraient les coups de marteau -des deux rives? Cette terrasse de l'hôtel, d'où l'on voit si bien -le soleil se coucher dans le fleuve et le fleuve s'endormir dans -la nuit, existait-elle encore? Reverrais-je une petite place de -Rotterdam, dont le clair de lune adoucirait aussi tendrement le ton -des pierres? Et, à Delft, où les pignons de brique, les vieilles -tours penchées, les portes s'ouvrant sur les clairs jardins, les eaux -et les visages répètent, sans cesse, le nom magique de Vermeer... à -Delft, sur le canal encaissé, le canal ombragé, à peine ombragé des -pousses roses d'un tout jeune printemps, retrouverais-je ces jolies -barques, toutes pleines de fleurs, pensées en mottes, tulipes en -boules rondes, guirlandes de narcisses, qui glissaient mollement, -l'une derrière l'autre, remorquées par une petite paysanne blonde, et -qui souriait? Recevrais-je encore ce coup de foudre, qui, à La Haye, -me fit<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[p. 186]</a></span> m'agenouiller devant Rembrandt, comme à Amsterdam j'eus le -cœur défaillant, les yeux en larmes, la première fois que j'entendis -ces voix divines qui faisaient pénétrer en moi le surhumain génie de -Beethoven?... Rembrandt et Beethoven... les deux ferveurs de ma vie!...</p> - -<p>Je me demandais tout cela... Et que ne me demandais-je pas encore?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais cette fois-ci, comme je vous l'ai dit, nous ne sommes pas entrés -en Hollande par le fleuve et ses méandres autour des neuf îles de -la Zélande. Nous n'avions plus, pour nous attrister de poésie et de -souvenirs, les hantises de l'eau et ses amollissants mirages. Nous -sommes entrés par la route, par le solide support de la route. Il -n'en fallut pas moins—tant pleurer est le propre de l'homme—il n'en -fallut pas moins le rebondissement de la voiture sur un dos d'âne et -sur un caniveau, pour me réveiller de ces souvenirs et faire s'effacer -leurs dolentes images, et aussi l'image—qui les contenait toutes—du -vieux bateau, qui, si lentement, si rêveusement, nous porta d'Anvers à -Rotterdam... jadis!...</p> - -<p>Par bonheur, il n'est pas de mélancolie dont ne triomphe l'ardent -plaisir de la vitesse...</p> - - -<p class="p2">Maintenant, je vois les bandes des cultures virer... La plaine paraît -mouvante, tumultueuse, paraît soulevée en énormes houles, comme une -mer. Que dis-je?... La plaine paraît folle de terreur hallucinée... -Elle galope et bondit, s'effondre tout à coup, dans les abîmes, puis -remontent s'élance dans le ciel...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[p. 187]</a></span></p> - -<p>Et elle tourne, tourne, entraînant dans une danse giratoire ses longues -écharpes vertes, et ses voiles dorés... Les arbres, à peine atteints, -fuient en tous sens, comme des soldats pris do panique...</p> - - -<p>Le lilas André Theuriet<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Quand on va lentement à pied, même en voiture, chaque arbre sur la -route est un petit événement. On l'accoste, on reconnaît son essence, -on le salue, on lui parle... On dit:</p> - -<p>—C'est un chêne!</p> - -<p>—Ah! voici un orme... un peuplier... un platane.</p> - -<p>—Tiens! un sycomore... qu'est-ce qu'il fait là?</p> - -<p>Et l'on sort de son ombre pour entrer dans une ombre nouvelle...</p> - -<p>Il vous revient des histoires amusantes...</p> - -<p>Un jour—la vie a de ces rencontres,—je me promenais avec M. André -Theuriet, au Jardin d'acclimatation. M. Theuriet—on le sait—est -l'Amant de la nature. Mieux que personne au monde, il connaît les -bois et les sous-bois. C'est même par là qu'il est entré dans la -littérature, à l'Académie, dans l'Immortalité... J'étais fier, vous -pensez, de marcher aux côtés d'un tel homme, parmi toutes ces choses -qu'il connaît si bien... Et j'allais en apprendre des mystères!... Tout -à coup, M. Theuriet s'arrêta devant un groupe d'arbustes.</p> - -<p>—Ah! ah!... fît-il.</p> - -<p>Et il parut intrigué...</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Écrit en mars 1906.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[p. 188]</a></span></p></div> - -<p>Nous étions au commencement du printemps. À peine si ces arbustes -avaient des feuilles... M. Theuriet était donc très intrigué devant ces -arbustes... Il dit:</p> - -<p>—C'est curieux... Je ne connais pas ça...</p> - -<p>Il prit une branche, dans sa main, l'inclina, en examina longuement -l'écorce, les bourgeons prêts à éclater... J'admirais sa grâce de -botaniste...</p> - -<p>—Tiens! tiens!... fit-il encore...</p> - -<p>Puis, après un nouvel et plus scrupuleux examen, pour lequel il eut -recours à un lorgnon qu'il posa, avec des gestes méthodiques, sur son -nez... il dit:</p> - -<p>—Voilà qui est fort!... Ah! par exemple... Figurez-vous, mon cher... -Non, en vérité, je ne connais pas ces arbustes-là... C'est bien étrange.</p> - -<p>Il lâcha la branche, qui alla rejoindre les autres, et il reprit:</p> - -<p>—Je ne les connais pas... Ça doit être une nouveauté... une -importation... récente... Je ne serais pas étonné que cette importation -nous vînt de... de... Ah! c'est curieux... c'est extraordinaire... -c'est à ne pas croire!</p> - -<p>Et se retournant vers moi:</p> - -<p>—Pas besoin de vous demander, à vous? Une importation... comment -sauriez-vous?</p> - -<p>J'étais ahuri...</p> - -<p>—Mais, monsieur Theuriet... m'écriai-je... ce sont...</p> - -<p>Je m'arrêtai... car j'avais honte de faire honte à l'Amant de la nature.</p> - -<p>—Naturellement... ricana M. Theuriet... Ce sont... ce sont... Vous ne -savez pas...</p> - -<p>Je m'armai de courage, et criai:</p> - -<p>—Mais, monsieur Theuriet, ce sont des lilas... des lilas, monsieur -Theuriet... des lilas!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[p. 189]</a></span></p> - -<p>L'Amant de la nature me regarda sévèrement:</p> - -<p>—Des lilas?... Vous vous moquez de moi... fit-il.</p> - -<p>Puis il haussa les épaules... puis il se mit à rire:</p> - -<p>—Des lilas?... C'est idiot!... ah! ah! ah!... Et c'est à moi que... -Mais, mon cher, vous ne savez donc pas qu'il y a un lilas qui porte mon -nom?... Il y a le lilas André Theuriet, mon cher... un lilas à fleurs -doubles...</p> - -<p>Je crois bien que M. André Theuriet en a ri longtemps. Et j'en ris -encore, moi aussi, car j'ai lu souvent que, lorsque l'Académie -travaille au dictionnaire, et qu'elle discute sur un nom de plante, -elle dit:</p> - -<p>—Ça regarde Theuriet... laissons faire Theuriet... c'est notre -botaniste...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les haies aussi vous arrêtent... On sourit aux aubépines, aux -églantines. Elles vous rappellent mille petits événements puérils -et charmants, des visages déjà lointains, des noms depuis longtemps -oubliés. On s'attendrit... Parfois, pour fleurir sa marche, on les -cueille...</p> - -<p>De l'auto, c'est à peine si on a le loisir de comparer entre eux les -feuillages différents. Et l'on ne voit pas les fleurs des haies... -et l'on ne se souvient pas des histoires de M. André Theuriet... Ces -arbres qui fuient, ce sont des arbres, sans plus... et ils galopent, -galopent... Qu'importe qu'ils s'appellent chêne, acacia, orme ou -platane? Ils galopent, voilà tout... Ils accourent vers nous, se -précipitent vers nous, dans un vertige. On dirait—tellement ils -ont peur et ne savent plus ce qu'ils font—qu'ils vont entrer dans -la voiture et la traverser. Ils ont tellement peur qu'ils ne sont -même plus de la matière: ils sont devenus des reflets, des ombres,<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[p. 190]</a></span> -et qui galopent. La plaine aussi s'immatérialise, emportée dans un -galop surnaturel... Et voici des vallons, des gorges rocheuses, des -montagnes... des forêts... Au galop! Au galop!... À peine entrevus, -aussitôt dépassés. Au galop!... A-t-on le temps de penser, de -rêver, de pleurer? Au galop les petites joies attendrissantes, les -petites douleurs qui larmoient et où se complaît l'enfantillage -des souvenirs!... D'ailleurs, sont-ce des joies, des douleurs, des -souvenirs?... On ne sait pas... on ne le sait pas plus, que, des -arbres, on ne sait s'ils sont ormes, peupliers, hêtres ou sophoras... -On ne sait rien... À peine sait-on que l'air qui fouette le visage, et -qu'on avale, avec toutes sortes de poussières, on s'en grise, et qu'on -est ivre, comme tout l'univers!...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Vincent_van_Gogh_et_Breda" id="Vincent_van_Gogh_et_Breda">Vincent van Gogh et Bréda.</a></p> - - -<p>La route d'Anvers à Bréda n'est ni meilleure ni pire que la plupart -des routes de Belgique. Elle leur ressemble par sa monotonie. Ainsi -s'explique—car il n'eût pas suffi de ma rêverie—que je n'aie point -reconnu la Hollande, dans cette Belgique continuée... Ce n'est rien que -de la terre plate, grisâtre, où tout ce qui pousse est chétif, où la -lumière lourde et opaque est celle de tous les pays à qui l'eau manque. -Rien n'est triste comme la traversée de ces champs sans sève et de ces -petits bois mal venus, dont on rencontre pas mal de bouquets...</p> - -<p>—Assez bien de bouquets... diraient nos excellents amis les Belges, -auxquels, même en Hollande, il m'arrive de penser encore en riant...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[p. 191]</a></span></p> - -<p>Bréda—dont le nom évoque assez comiquement et à la fois, une -excellente race de pondeuses, une race aussi, sinon de cocottes, du -moins de lorettes, Gavarni et Guys, Stevens et Grévin, les <i>Lances</i> -de Velasquez, les chansons de Nadaud, une certaine qualité d'esprit, -de gaité second Empire, «Ah! c'était le temps où...» et Villemessant -et Dinochau et Carjat—Bréda est une ville tout à fait quelconque et -tellement insignifiante qu'il m'affole de penser qu'elle ne soit pas -belge... Je ne la mentionnerais pas si, dans sa cathédrale, l'emphase -tout italienne d'un sculpteur bolonais ne s'était avisée de faire, -au-dessus d'un tombeau, porter les armoiries de je ne sais quel petit -prince de Nassau, tout simplement par Régulus, Jules César, Annibal et -Philippe de Macédoine.</p> - -<p>Au sortir des musées et des cathédrales belges, j'étais un peu las, non -seulement de la grandiloquence italienne qui s'y boursoufle, mais même -de la magnificence flamande, parfois écrasante, et je ne demandais qu'à -me reposer parmi les nuances et la discrétion hollandaises. J'aspirais -à ce repos comme on attend un bain, vers la fin d'un voyage qui dure. -Il me fallait surtout me purifier de toutes sortes de blagues, de -toutes sortes d'excès, avant que de pouvoir me plonger dans le délice -de Vermeer et la splendeur de Rembrandt. C'est dans cette disposition -d'esprit que cet Italien flagorneur—les guides ont beau dire que ce -n'est pas Michel-Ange—m'a agacé, choqué... J'aurais dû en rire...</p> - -<p>Mais je pardonne à Bréda, en raison d'un détail de son histoire qui -m'émeut et qu'elle ignore.</p> - -<p>Bréda est la ville où naquit Vincent van Gogh. Il l'habita quelque -temps, en sa première jeunesse. On rêve pour ceux qu'on admire et qui -marquèrent leur<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[p. 192]</a></span> trace, dans la vie, d'un peu de génie, d'un peu de -grâce, d'un effort humain autre que celui des autres hommes, on rêve -d'un joli décor, à leur naissance. Je crois à l'influence profonde -et secrète du milieu sur la direction et la destinée d'un esprit; je -crois que les choses natales laissent une empreinte durable sur le -cerveau, et qu'il est très difficile de s'en affranchir, plus tard, -quand elles furent mauvaises. Je fus assez étonné de ne trouver aucune -affinité entre Vincent van Gogh et Bréda. Il est vrai que, tant qu'il -y vécut, il ne songea pas une minute à devenir l'artiste original et -violent qu'il fut. Ennuyeuse et morne, entourée de paysages aux lignes -étriquées, aux formes pauvres, Bréda n'avait pas su lui révéler sa -vocation. Il y était quelque chose comme instituteur, un instituteur -libre. Il parlait aux enfants qu'il assemblait dans la rue, même aux -hommes, et il leur prêchait la morale protestante, relevée de tout ce -que son âme imaginative et tourmentée contenait déjà d'élans passionnés -vers le grand et vers le beau... Et puis il était parti, découragé de -son impuissance et de l'inutilité des paroles...</p> - -<p>J'aurais voulu avoir des renseignements sur ce moment de la vie de van -Gogh, ou bien, à défaut de renseignements parlés, voir sa maison, et, -de sa maison, les premiers spectacles qui s'offrirent à lui et qui -l'émurent... Je m'informai... À mes questions, les gens s'ébahirent:</p> - -<p>—Vous dites?... Comment dites-vous?... Vincent van Gogh?... Un -peintre?... Vous ne vous trompez pas de nom?... À Bréda?... Vous ne -confondez pas avec Amsterdam?... Attendez donc...</p> - -<p>Personne ne savait.</p> - -<p>J'expliquai que ça avait été un grand et douloureux artiste... qu'il -était mort, encore jeune, en France...<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[p. 193]</a></span> qu'il n'y avait pas longtemps -de cela... Et, m'animant devant ces mines étonnées, j'expliquai qu'il -était célèbre en France, en Allemagne... même en Hollande... qu'il y -avait des tableaux de lui au musée de Rotterdam... Et j'insistais:</p> - -<p>—Voyons!... Au musée de Rotterdam... ah!</p> - -<p>—C'est bien possible, me répondit-on... Van Gogh?... Non, ça ne nous -dit rien. Il y a tant de peintres et tant de musées, en Hollande!</p> - -<p>Je m'efforçai de leur rappeler son visage tragique, son front obstiné, -ses yeux ivres de penser et de regarder, sa courte barbe blonde.</p> - -<p>—Des barbes blondes... ça n'est pas ce qui manque ici...</p> - -<p>Je m'acharnai sottement:</p> - -<p>—Enfin... souvenez-vous... Il était bon avec les enfants... il leur -parlait...</p> - -<p>Mais ils ne m'écoutaient plus... Ils s'éloignèrent de moi, en me -regardant avec méfiance.</p> - -<p>Pauvre Vincent!... Il n'eût pas été humilié de l'ignorance de ses -compatriotes... Il ne chercha pas la gloire... il chercha quelque chose -de plus impossible: l'absolu. Et il en est mort...</p> - -<p>J'appris, à Rotterdam, qu'un parent très proche de van Gogh vivait à -Bréda, entouré de la plus belle collection qui soit, de ses œuvres. -Seulement, il ne porte pas le nom de van Gogh.</p> - -<p>Voilà pourquoi «van Gogh», «ça ne leur disait rien».</p> - - -<p class="p2">J'ai une autre impression.</p> - -<p>Deux semaines après, je sortais du musée de La Haye où j'avais passé -presque toute la journée. J'étais ivre de Vermeer, ivre surtout de -Rembrandt... La tête me<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[p. 194]</a></span> tournait. L'<i>Homère</i> et, davantage, le -portrait du frère de Rembrandt me poursuivaient... Ce visage si -prodigieusement humain, à la fois si dur et si doux, si mélancolique -et si obstiné, cette effigie, aux plans si larges et sûrs, plus -vivante que la vie, ce front encore tout chaud de la double pensée -qui l'anima et qui le modela, et ces yeux où l'on voit tout ce qu'ils -ont regardé!... Le génie de Rembrandt est si fort, qu'il en devient -douloureux... On ne peut en supporter le premier choc, sans un grand -bouleversement. J'avais besoin de me remettre de mon émotion... Je -longeai quelque temps les bords du Vivier. Je me promenai sous les -arbres de cette place où tout s'apaise, devient doux, silencieux, -glissant, comme ces eaux dorées qui la baignent... Et je rentrai dans -la ville...</p> - -<p>Comme je flânais à travers la rue, j'avisai une petite boutique, devant -laquelle de grandes affiches mobiles annonçaient une exposition des -œuvres de van Gogh... Je me dis:</p> - -<p>—Non... non... pas aujourd'hui... Ce serait une trahison... Je -reviendrai demain...</p> - -<p>Et, en disant cela, je pénétrai machinalement dans la boutique.</p> - -<p>Le soir commençait à venir... Il n'y avait plus personne, qu'un employé -qui dormait, la tête appuyée sur une pile de catalogues... Sur les murs -gris, une vingtaine de tableaux, peut-être. Au centre de la pièce, -une sorte de divan circulaire, d'un rouge affreux, du milieu duquel -jaillissait une colonne drapée que terminait un ridicule petit palmier -dans un pot de céramique.</p> - -<p>Je m'assis, et je regardai... Je regardai longtemps... Je regardais, -sans fatigue, intéressé...</p> - -<p>Je sentais bien que d'autres tableaux, même parmi ceux qu'on appelle de -bons tableaux, m'eussent fait<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[p. 195]</a></span> fuir. Je les eusse considérés comme une -profanation... Oui, oui, j'étais bien sûr qu'il m'eût été impossible de -les regarder...</p> - -<p>Je regardais toujours...</p> - -<p>Et un calme, une sécurité—plus que cela—une sorte de joie nouvelle, -entraient en moi...</p> - -<p>C'étaient des paysages de printemps, des paysages du Midi... des -vergers... des moissons dorées ondulant sous le vent... Et des ciels -étrangement mouvants, où des formes vagues de grands animaux, de femmes -couchées, s'allongeaient, s'émiettaient, reprenaient d'autres formes... -Et des figures tourmentées, parmi lesquelles celle du peintre, d'un -accent si tragique... celle aussi du bon père Tanguy, souriante, -avec sa vareuse brune, son tablier vert, ses deux grosses mains de -travail... Et des fleurs, d'adorables fleurs, tulipes, glaïeuls, roses, -iris, soleils, d'une vie, d'un éclat, d'une caresse, d'un rayonnement -extraordinaires...</p> - -<p>Ces toiles, je ne les détaillais pas comme je fais en ce moment, même -d'une façon si sommaire... C'est l'ensemble des formes, c'étaient les -taches de lumière qu'elles faisaient sur les murs, qui me retenaient et -me charmaient...</p> - -<p>Je me disais:</p> - -<p>—Ce que j'ai là, devant moi... c'est une autre sensibilité, une -autre recherche... c'est autre chose... c'est un autre art... moins -écrit, moins solide, moins profond, moins somptueux, que celui dont je -viens de recevoir une commotion si violente... Évidemment, je vois, -parfois, dans ces toiles, une grimace douloureuse, parfois j'y sens -une impuissance consciente à réaliser, par la main, complètement, -l'œuvre que le cerveau a conçue, cherchée, voulue. Et, cette -grimace, je ne la vois, cette<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[p. 196]</a></span> impuissance, je ne la sens, peut-être, -que parce que j'ai connu tous les doutes, tous les troubles, toutes les -angoisses de Vincent van Gogh, et cette faculté cruelle d'analyse, et -cette dureté à se juger soi-même, et cette existence toujours vibrante, -toujours tendue, à bout de nerfs, et cet effort affolant, torturant, où -il se consuma. D'ailleurs, qui sait, qui saura jamais à quoi se vérifie -la réalisation complète, en une œuvre d'art? N'est-ce pas dans les -créations de ses dernières années, dans ce que certains critiques -appellent grossièrement ses ébauches, que Rembrandt est allé le plus -loin, le plus haut, dans la science et dans le génie?... Mais de ces -toiles qui sont là, devant moi, rayonnantes sur ces murs gris, ce que -je sais c'est, qu'en dépit de leurs discordances, de leur inachèvement, -de leur brutalité, c'est le seul art que mes nerfs surexcités, que -mes yeux toujours emplis des plus belles visions, puissent supporter, -aujourd'hui. Après Rembrandt, qui bouleverse comme un phénomène de la -nature, on peut s'arrêter à van Gogh, qui inquiète et qui enchante... -Et la preuve c'est que je suis là, encore, que je regarde, et que je -suis content.</p> - -<p>Je ne quittai la petite boutique que quand le soir fut tout à fait -venu...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Sur_les_Hollandais" id="Sur_les_Hollandais">Sur les Hollandais.</a></p> - - -<p>À une dizaine de kilomètres au delà de Bréda, c'est enfin la -Hollande... la Hollande d'eau et de ciel, la Hollande infiniment -verte, infiniment gris-perle, où plus jamais n'osera s'aventurer le -moindre souvenir de Belgique. Les routes se font douces, élastiques, -sans poussière,<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[p. 197]</a></span> avec leur pavage uni et lavé de briques sur champ. -Elles sont plantées magnifiquement d'arbres gigantesques, des ormes, -des platanes, des blancs de Hollande, dont on voit très bien que les -racines plongent au plus profond d'un sol riche où l'humus ne leur -a pas plus manqué que l'eau. Des bandes de vanneaux, de sansonnets -voyagent dans l'air, des bandes de canards voyagent sur l'eau... Et -l'eau est partout... On la voit sourdre sous les nappes de verdure, -comme, sous la couche de cendres qui le recouvre, on voit sourdre la -rougeur d'un brasier...</p> - -<p>Dans la traversée des polders, sur les digues, il faut aller doucement. -Elles sont étroites, le plus souvent bordées de petits canaux en -contre-bas, coupées de petites passerelles en dos d'âne et de petits -ponts-levis qu'on n'aperçoit que lorsqu'on est dessus. Chaque fois -que vous rencontrez un cheval, un de ces beaux chevaux à l'encolure -guerrière, arrêtez la machine, et mieux, descendez-en, pour porter -secours au charretier ou au cavalier, car le cheval est partout le même -stupide animal, et, ici, son danger s'accroît de sa masse, et du peu de -place que le fameux ministre des Digues accorde à ses caracolades.</p> - -<p>Il n'existe pas d'autre règlement, sur la circulation automobile, que -celui que vous établissez vous-même, en vue de votre propre sécurité. -En Hollande, l'important est d'entrer... Une fois cette difficulté -levée, vous faites ce que vous voulez... Vous tombez même dans le -canal, si tel est votre plaisir... Personne n'y voit le moindre -inconvénient et ne vous en saura mauvais gré, à condition toutefois que -vous vous en retiriez, mort ou vif, votre machine et vous, à vos frais. -Il suffit d'ailleurs du plus léger dérapage, ou que votre mécanicien -ait, en de certains endroits, une seconde de distraction.<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[p. 198]</a></span> Car les -routes, à chaque instant, cessent brusquement, à pic, devant le fleuve, -ou devant le canal qu'il vous faut traverser sur des bacs à vapeur, -puissants et rapides...</p> - -<p>Cette façon de voyager en auto, lente, interrompue par toute sorte -d'arrêts, est d'abord irritante. Brossette maugrée à toutes les -minutes, il s'écrie: «Sale pays!»... Et puis il s'y fait, et puis l'on -s'y fait. Cela devient vite un repos, même un plaisir. On se mêle ainsi -beaucoup mieux à la vie des choses et à celle des gens. Ce qui est -charmant et nouveau, en ce pays, c'est que, partout, même sur la route, -on est en contact perpétuel avec ses habitants. On les voit vivre et on -vit avec eux... On est chez eux...</p> - - -<p class="p2">Sous sa face tranquille, avec ses gestes mesurés, le Hollandais -est rude et violent. Il aime aussi la moquerie, l'ironie. Mais quand -on n'est pas un Anglais, et qu'on s'habille comme tout le monde, -on s'en accommode assez bien. Au besoin, il saura être complaisant -sans servilité, et gaiement accueillant, s'il ne lui en coûte rien. -Par exemple, évitez de vous promener, vêtus de peaux de bêtes. Les -peaux de bêtes excitent d'abord sa curiosité, et sa curiosité peut -devenir agressive et méchante. Il m'est arrivée Rotterdam, où pourtant -débarquent des gens de tous pays et de tous costumes, à Leuwarden -aussi, d'être suivi, dans la rue, par une foule de quinze cents -personnes, hommes, femmes et enfants. Ils commençaient par rire et se -moquer, et bientôt, s'énervant l'un l'autre, finissaient par me lancer -des boules de papier et des pelures d'orange. Or, de l'orange à la -pierre, il n'y a pas très loin. Ce furent, des moments extrêmement -désagréables, et qui me rappelèrent la sortie des réunions publiques, -au temps<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[p. 199]</a></span> de l'affaire Dreyfus. Ce n'est pas que le Hollandais soit -misonéiste et routinier, à la façon du Français, et qu'il s'étonne, -outre mesure, des choses dont il n'a pas l'habitude. Au contraire, il -accepte facilement un progrès, surtout quand il est d'intérêt général. -Mais il a des manies, des mœurs parfois bizarres auxquelles il -tient. Il faut les connaître. Il faut le connaître, et ne jamais -contrarier son esthétique populaire, d'ailleurs harmonieuse. Et on -l'aime, et il nous aime à sa façon, qui n'est pas la nôtre, mais dont -la rudesse ne manque ni de bonhomie, ni de pittoresque.</p> - -<p>En Hollande, il n'y a ni charbon, ni bois, ni pierre, ni métaux, ni -fruits. Ce n'est que de l'eau. Les petits vallonnements des environs -d'Arnheim, qu'on franchit facilement, à la quatrième vitesse accélérée, -et la forêt d'Appeldorn, avec ses arbres de haute futaie, y font -l'effet d'étrangers. Ils annoncent déjà l'Allemagne. Là, l'homme est -moins actif; il m'a paru moins fort, moins beau. C'est une autre race. -Le vrai Hollandais, c'est le Hollandais du polder et du canal. La lutte -qu'il livre sans cesse aux caprices, aux sournoiseries, aux violences -de l'eau, l'a rendu industrieux, patient, énergique, rusé. De cette -force dévastatrice, il a su faire un admirable outillage économique, -une richesse énorme, et une émouvante beauté. Il en est très fier. Un -gros entrepreneur d'Amsterdam me disait:</p> - -<p>—En Italie, à la Martinique, ils ont la chance d'avoir des volcans... -Et qu'est-ce qu'ils en font?... Rien... absolument rien... De la ruine -et de la mort, monsieur... C'est pitoyable... Ah! si nous les avions -ces volcans-là!... Notre eau et ces volcans-là, monsieur?... ah! vous -verriez.... vous verriez!... Quelles tristes gens!...</p> - -<p>—Que feriez-vous des volcans?... lui demandai-je.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[p. 200]</a></span></p> - -<p>—Je n'en sais rien... la question ne se pose pas chez nous... Soyez -sûr que nous en ferions quelque chose... Tenez, c'est comme votre -vent, dans le Midi, le mistral... Oui... Eh bien! qu'est-ce que vous -en faites?... Rien, non plus... Pourtant, je me suis laissé dire qu'on -sait parfaitement où il se forme... Rien de plus facile alors que de le -capter et de s'en servir... Mais non... vous le laissez souffler où il -veut, comme il veut... C'est de la gâcherie, monsieur.... de la vraie -gâcherie...</p> - -<p>Mais je crois bien qu'il se moquait de moi...</p> - - -<p class="p2">Ce terrible élément de l'eau, le Hollandais a pu l'assouplir, le -domestiquer, le faire servir docilement à toutes les nécessités, à -tous les décors de son existence. L'eau est non seulement la parure -de la Hollande; non seulement elle est le grand moyen de circulation, -et, en quelque sorte, le système vasculaire du pays; non seulement -elle est la rue, la route, le chemin de traverse, la voie qui, par -mille dérivations, fait communiquer entre eux les grands centres, les -villages, les hameaux, les fermes, les masures, les étables isolées -dans le polder, les châteaux, les jardins, les parcs, échelonnés le -long des digues; elle fait aussi office d'engrais merveilleux, de -basse-cour pour les canards dont il y a partout d'immenses élevages; -elle sert de bornage, de délimitation cadastrale; elle sépare et -identifie les propriétés. Sur la pittoresque route de Groningue à -Zwolle, j'ai longé toute une série de petits villages, où chaque -maison, chaque champ, chaque jardin est entouré d'eau, comme ailleurs, -de murs, de haies, de grillages. On se croit, tout d'un coup, -transporté au temps des habitations lacustres. Rien n'est joli, et -étrange, et miroitant, comme cette succession de palafittes multipliés -par leurs reflets, où l'on voit travailler<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[p. 201]</a></span> durement et passer l'eau, -sur des barquettes légères, des troupes de femmes, en courtes et -lourdes robes de bure, le corsage avivé d'une broderie rouge, la tête -ornée de petits casques plats, dont le métal poli brille au soleil.</p> - -<p>La grande passion de l'homme, en Hollande, c'est le travail. De Bréda -au Helder, de Walcheren au Texel, tout le monde, hommes, femmes, -enfants, travaille d'un travail âpre et continu. On travaille à l'eau, -à la terre, aux digues, aux ports, aux navires, aux fleurs. Rien n'est -perdu. De la moindre chose, on sait faire une source d'enrichissement. -Le jour que nous passâmes à Leuwarden, on avait vendu, sur le marché, -cent vingt mille œufs de vanneaux. Ils savent organiser et -développer, comme celle de la poule, la ponte de cet oiseau farouche.</p> - -<p>Il n'est pas jusqu'au touriste, de plus en plus nombreux, qui ne soit -pressuré, vidé, desséché... Comme il est ravi du voyage, il paie et ne -dit mot.</p> - -<p>Un jour, à Utrecht, en me remettant sa note, où s'additionnaient, se -multipliaient les chiffres les plus fantastiques, l'hôtelier me dit, -avec un sourire:</p> - -<p>—Monsieur verra que nous ne sommes plus au temps de Voltaire...</p> - -<p>—Pourquoi... de Voltaire?... fis-je... Quel rapport?</p> - -<p>—Mais oui... monsieur... de Voltaire... qui disait... monsieur sait -bien... qui disait: «Pays de canaux, de canards et de canaille». Ah! -nous l'avons toujours sur le cœur, ce mot-là...</p> - -<p>—Je vois... et sur la note, hein?</p> - -<p>Canailles?... non pas... Commerçants? Oui... Et n'est-ce pas un peu -la même chose? Ils ont, comme on dit, le commerce dans la peau. Aucun -peuple n'est mieux doué pour les affaires, et pour la banque... Ils<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[p. 202]</a></span> -mettent, à drainer l'or, la même ingéniosité tranquille et tenace qu'à -drainer l'eau du polder...</p> - -<p>On sait qu'ils furent les premiers navigateurs européens à pénétrer -utilement en Chine. Avant tous pour-parlers, les Chinois, redoutant en -eux des ennemis de leur religion, les obligèrent à marcher, à cracher -sur le crucifix, ce qu'ils firent sans la moindre hésitation. Après -quoi, rassurés, les Célestes les autorisèrent à pénétrer dans le pays, -et à y commercer à leur guise.</p> - -<p>Race forte et dure, réaliste et laborieuse, dominée, en toutes -choses, par l'intérêt qui ignore le scrupule et éloigne le sentiment. -Quoi qu'en pensent certains politiques, elle ne se laissera jamais -violenter, absorber par l'Allemagne... La Hollande n'est pas au bout de -son histoire.</p> - -<p>Le Hollandais est un bon colonisateur. Il a su tirer, de ses -magnifiques établissements dans l'Inde, des profits considérables. Mais -il a trouvé, là-bas, peu à peu, son maître, dans le Chinois. À Java, le -Chinois sourcille de partout, s'infiltre et s'étale partout... C'est -une sorte d'eau envahissante, conquérante, que le Hollandais ne peut -pas endiguer et qui menace de le submerger...</p> - -<p>Un ancien consul, retiré à Arnheim, M. X..., m'a conté cette anecdote -caractéristique:</p> - -<p>À Canton,—il y a vingt ans de cela—M. X... avait à son service un -boy chinois, d'une intelligence, d'une souplesse, d'une fidélité -extraordinaires... Valet de chambre, secrétaire, cuisinier, tailleur, -bottier, musicien et poète, ce boy était tout... tout ce qu'on -voulait...</p> - -<p>—Je l'aimais beaucoup, me dit M. X..., et lui, paraissait s'être -attaché à moi, pour la vie... Une perle!...</p> - -<p>Un jour, le consul fut envoyé à Batavia, chargé par le gouvernement -d'une affaire importante. Sachant<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[p. 203]</a></span> combien il tenait à cet excellent -serviteur, des amis lui conseillèrent de le laisser à la maison...</p> - -<p>—Aussitôt là-bas... il sera circonvenu, pris, embauché par des -compatriotes... Vous ne le reverrez plus...</p> - -<p>Son boy? La fidélité même... Allons donc!... Les autres boys, -peut-être... mais le sien?... C'était absurde... Il l'emmena. À -Batavia, au débarquement, il laissa son petit bonhomme se débrouiller -avec les bagages, et lui recommanda de les apporter au palais du -gouverneur, où il devait loger, durant son séjour, et où il se -rendit sans plus tarder. Deux heures, fois heures, quatre heures se -passèrent... Pas de boy... Qu'était-il donc arrivé?... Il envoya -aux informations: pas de boy... Très inquiet, M. X... allait prier -le gouverneur de mettre sur pied la police, quand, vers le soir, un -commissionnaire nègre vint apporter les bagages et une lettre. La -lettre était du boy... Il y expliquait, avec beaucoup de regrets, qu'il -était obligé de quitter son service, vu qu'il était installé horloger, -dans un beau quartier de Batavia... Horloger?... Déjà!... C'était -une plaisanterie, sans doute... M. X... courut à l'adresse indiquée. -Il entra dans une petite boutique, et vit, assis devant l'établi, la -loupe à l'œil, le boy, qui, avec une aisance parfaite, examinait le -mécanisme d'une montre...</p> - -<p>—Tu es fou!... cria M. X... Qu'est-ce que cela veut dire?...</p> - -<p>Alors, le boy raconta que, durant qu'il attendait les bagages, un vieux -Chinois l'avait abordé... Ils avaient longtemps causé, discuté...</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu veux faire? avait dit le vieux Chinois... Veux-tu -être tailleur... cuisinier... médecin... horloger?... Quoi?... Dis ce -que tu veux...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[p. 204]</a></span></p> - -<p>Bref, le boy avait choisi l'horlogerie... Et le vieux Chinois venait de -l'installer dans cette boutique, où il était sûr de faire fortune... M. -X... était stupéfait. Il ne trouva à dire que ceci:</p> - -<p>—Mais tu connais donc l'horlogerie?</p> - -<p>Et le boy répondit d'un air tranquille:</p> - -<p>—Faut bien... Un vrai Chinois doit tout connaître.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Gorinchem" id="Gorinchem">Gorinchem.</a></p> - - -<p>La première joie que je devais connaître, en Hollande, cette fois-ci, -ce fut d'apercevoir cette petite ville de Gorinchem que je n'oublierai -plus, petite ville presque inconnue des touristes, et qui, de très -loin, de l'autre côté de l'eau,—c'est le Rhin et la Meuse qui coulent -là, confondus—me parut si pimpante et me ravit bien davantage dès -que nous eûmes circulé, quelque temps, lentement, dans ses rues -étroites, pleines de promeneurs... J'en étais enchanté, comme un -enfant d'un joujou. Elle avait bien l'air d'un joujou luisant, tout -neuf,—quoiqu'elle fût très vieille—et sa nouveauté, c'était sa -propreté...</p> - -<p>En Hollande, les vieilles choses, vieux monuments, vieilles maisons ne -m'attristent jamais. On ne voit pas leurs fissures, leurs lézardes, -et ces plaies qu'avivent sans cesse les entassements de poussière -corrosive. Elles n'offrent point l'aspect délabré de ruines. À force -de soins, elles conservent une belle vie de jeunesse et de santé. -Un peu plus tassées que les neuves, un peu plus penchées, et voilà -tout... Elles rappellent ces jolis vieillards, qui eurent la politesse -de se garder de la déchéance, dont le visage paraît plus frais, plus -riant, sous les<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[p. 205]</a></span> cheveux blanchis, et qui enseignent aux jeunes gens -l'indulgence et le sourire. La coquetterie est la grande vertu des -vieilles gens.</p> - -<p>Délicieuse petite vieille, que Gorinchem!... On pouvait, de l'auto, -sans effort, toucher les façades peintes, lavées, vernies. Les rues, -où nous glissions entre ces habitations à pignons historiés, étaient -lavées aussi, lavées comme les carreaux des intérieurs que peignit -Pieter de Hoogh, et dallées, me sembla-t-il, de ces mêmes mosaïques de -couleur, dont beaucoup de maisons avaient leurs façades revêtues. Et -des étalages de fruits exotiques, des vitrines où se montraient des -dentelles, des draps brodés, de lourds bijoux d'argent, paraient les -devantures d'un luxe choisi... C'était la première petite ville des -Pays-Bas, qui mirât dans ses canaux sa coquetterie, avec placidité...</p> - -<p>Nous nous arrêtâmes chez un pâtissier pour y boire du thé, mais surtout -pour nous arrêter, pour prendre pied dans la ville.</p> - -<p>Les gens allaient et venaient, nous regardaient et regardaient la -machine, silencieusement. Faces débonnaires et un peu lourdes, je -les avais déjà vues dans ces gravures anciennes qui représentent -des amateurs de tulipes. Ils ne savaient pas trop s'ils devaient -admirer, mépriser, s'indigner... Après avoir regardé l'auto, ils se -regardaient entre eux, et puis ils s'en allaient, sans avoir exprimé -le moindre sentiment. Et d'autres les remplaçaient qui se livraient -à la même mimique. Il y avait des femmes blondes, aux cheveux tirés; -il y en avait de très noires, avec des yeux en amande, et des teints -où le jaune de l'Extrême-Orient luttait avec le rose d'Europe... Des -pêcheurs rentraient ou sortaient, poussant des petites voitures dont -les unes contenaient des paquets de filets bruns, et les autres de -grandes<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[p. 206]</a></span> mannes remplies de saumons. Un gamin, à la porte, nous offrait -des cartes postales: des églises aux tours penchées, des moulins à -vent... des canaux, encombrés de barques... Il ne se passait rien -que de monotone et de quotidien. La vie coulait, devant nous, comme -chaque jour, devant cette boutique, elle coule douce, paisible, avec -son petit bruit de sabots sur les dalles de la rue. Et, pourtant, je -me sentais parfaitement, enthousiasment heureux. J'avais, en moi, une -joie violente de cette douceur, de ce bruit de sabots, de ce silence -des visages, de cette jolie fille aux bras nus qui nous servait sans -empressement, de ce thé qui était très mauvais, de ces tasses de Chine, -qui ne venaient même pas des fabriques de Delft, de cette écoeurante -odeur de cacao, qui flottait dans la boutique, de ces maisons en face, -petites maisons naïves, comme on en voit, comme on en achète, pour -les arbres de Noël, dans les magasins de jouets, à Nuremberg... Il me -semblait que c'était le bonheur, et que j'eusse vécu là le reste de ma -vie. Impression qui n'était pas nouvelle en moi. Chaque fois que je -m'arrête quelque part, n'importe où, et qu'il y a un peu d'eau, des -arbres, et, entre les arbres, des toits rouges, un grand ciel sur tout -cela, et pas de souvenirs... j'ai peine à m'en arracher.</p> - -<p>Il me fallut faire un effort pour me lever et partir...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="La_decouverte_de_Claude_Monet" id="La_decouverte_de_Claude_Monet">La découverte de Claude Monet.</a></p> - - -<p>Pour la première fois, je considérai, sans y retrouver les anciennes -images d'un bonheur devenu si amer, ces canaux où vient se glacer et -mourir la vigueur du Rhin.<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[p. 207]</a></span> J'admirai délicieusement les petits ponts, -enjambant les filets d'eau, où l'élan de leur arche unique de bois se -referme par son reflet; petits ponts tout ronds, comme sont ceux du -Japon, sur les estampes, et qui, partout, en Hollande, protègent et -défendent chaque maison... Et les petites grilles, basses, ouvragées, -qui s'ouvrent sur les petits parterres de ces fleurs qui ont un éclat -unique, en ce pays mouillé, où la lumière irisée les imprègne, les -caresse et les aime. Dans la traversée des villages, parfois, nous -apercevions des jardinières, tuyautant aux fenêtres, derrière le -transparent qui les vaporise, des collerettes brodées de narcisses, de -jacinthes, de tulipes...</p> - -<p>Pour la première fois aussi, je redevenais sensible à cet aspect -oriental, extrême oriental, qu'ont la plupart des villes et des -villages hollandais, sans qu'on sache précisément de quels éléments il -est fait.</p> - -<p>C'est à la fois l'art du Japon qu'ils évoquent, et l'art primordial de -la Chine, mais aussi l'art des Indes, et toute la magie des continents -baignés d'eau, et des Iles, que la marine néerlandaise hante depuis -des siècles, comme si les navigateurs avaient rapporté de ces contrées -qui sont au delà des mers lointaines, avec leurs denrées qui les -enrichirent, un émouvant rappel de leurs aspects.</p> - -<p>Le développement des influences qui conduisent l'évolution de la pensée -dans le temps, n'est si difficile à saisir que parce que l'oscillation -des idées, qui est purement intelligible, dévie souvent, du fait -d'accidents qui ne sont que mécaniques... J'ai souvent pensé, dans ce -voyage, à cette journée féerique où Claude Monet, venu en Hollande, -il y a quelque cinquante ans, pour y peindre, trouva, en dépliant un -paquet, la première estampe japonaise qu'il lui eût été donné de<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[p. 208]</a></span> voir. -Son émotion devant cet art merveilleux, où toute vie, tout mouvement, -tout modelé tiennent dans un trait—art qu'il ignorait, d'ailleurs, -comme tout le monde, à cette époque, mais dont il avait en lui la -prescience, en quelque sorte fraternelle—cette émotion-là, vous la -devinez.</p> - -<p>Son bouleversement, sa joie étaient tels, qu'il ne pouvait exprimer, -par des phrases, ce qu'il ressentait; il ne pouvait plus l'exprimer que -par des cris.</p> - -<p>—Ah!... ah!... Nom de Dieu!... faisait-il... Nom de Dieu!...</p> - -<p>Ce juron contenait tout l'infini de son admiration.</p> - -<p>Et c'est à Zaandam que ce miracle se passait. Zaandam, avec son canal, -ses navires à quai, débarquant des cargaisons de bois de Norvège, sa -flottille serrée de barques, aux proues renflées comme des jonques, ses -ruelles d'eau, ses cahutes roses, ses ateliers sonores, ses maisons -vertes, Zaandam, le plus japonais de tous les décors de Hollande.</p> - -<p>Il faudrait ignorer, non seulement les tableaux de Claude Monet, mais -ceux des pairs qu'il a parmi ses contemporains et ses cadets, et -jusqu'aux noms, alors inconnus, d'Hokousaï, d'Outamaro et d'Hiroshige, -pour douter de la fièvre, dans laquelle il courut à la boutique d'où -lui venait ce paquet... Vague petite boutique d'épicerie, où les gros -doigts d'un gros homme enveloppaient—sans en être paralysés—deux -sous de poivre, dix sous de café, dans de glorieuses images rapportées -de l'Extrême-Orient, au fond de quelque cale de navire, avec des -épices!... Bien qu'il ne fût pas riche, en ce temps-là, Monet était -bien résolu à acheter tout ce que l'épicerie contenait de ces -chefs-d'œuvre... Il en vit une pile, sur le comptoir. Son cœur -bondit... Et puis, il vit l'épicier qui servait une vieille<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[p. 209]</a></span> femme, -détacher une feuille de la pile... Il se précipita:</p> - -<p>—Non... non... cria-t-il... je vous achète ça... je vous achète tout -ça... tout ça...</p> - -<p>L'épicier était brave homme. Il crut avoir à faire à un original... -Et puis, ces papiers coloriés ne lui coûtaient rien: il les avait -par-dessus le marché... Comme on donne à un enfant qui pleure, pour -l'apaiser, une image, il donna la pile à Monet en riant, et se moquant -un peu:</p> - -<p>—Prenez... prenez... dit-il... Ah! vous pouvez bien les prendre... Ça -ne vaut rien... Ça n'est pas solide... J'aime mieux ce papier-là, moi...</p> - -<p>Se tournant vers la cliente:</p> - -<p>—Et vous? Ça ne vous fait rien, non plus, hein?</p> - -<p>—Moi?... Ah! Dieu de Dieu!...</p> - -<p>Il prit une feuille de papier jaune, avec quoi il enveloppa le morceau -de fromage qu'avait acheté la vieille femme.</p> - -<p>Rentré chez lui, fou de joie, Monet étala «ses images». Parmi les plus -belles, les plus rares épreuves, qu'il ne savait pas être d'Hokousaï, -d'Outamaro, des femmes, à leur toilette, des femmes au bain, des mers, -des oiseaux, des arbres fleuris, il en vit une qui représentait un -troupeau de biches, et qui lui paraissait être une des plus étonnantes -merveilles de cet art étonnant. Il sut, plus tard, qu'elle était de -Korin...</p> - -<p>Ce fut le commencement d'une collection célèbre, mais surtout d'une -telle évolution de la peinture française, à la fin du XXX<sup>e</sup> -siècle, que l'anecdote garde, en plus de sa saveur propre, une -véritable valeur historique. Ceux qui voudront étudier sérieusement cet -important mouvement de l'art, qu'on appela du nom d'impressionnisme, ne -peuvent la négliger...</p> - -<p>Aujourd'hui qu'on célèbre tant d'anniversaires, inutiles<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[p. 210]</a></span> et ridicules, -ne pourrait-on célébrer avec une pompe particulière l'anniversaire de -cette journée émouvante et féconde, où un grand artiste français se -rencontra, pour la première fois, à Zaandam, avec une petite estampe -japonaise?...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Le_port_patrie_du_peintre" id="Le_port_patrie_du_peintre">Le port, patrie du peintre.</a></p> - - -<p>Je crois bien que, nulle part ailleurs, l'émotion de Claude Monet -n'eût été plus forte. C'est que l'art extrême-oriental, on le voit -apparaître, partout, en Hollande, et sortir, on dirait, de l'eau. Il -est vrai que dans les ports d'Occident—et toute la Hollande n'est -qu'un grand port—les bateaux rapportent avec eux des parcelles, des -éclats de l'Orient, et de ses créations qui sont obligées de lutter, de -subtilité comme de splendeur, avec la lumière même.</p> - -<p>Venise, vêtue de drap noir, regorgeait de ces richesses transmarines, -et son climat n'eût peut-être pas suffi, seul, à produire, pour -l'enchantement du monde, les yeux de Titien.</p> - -<p>Le hasard uniquement fit que Rubens n'ouvrit pas les siens à Anvers, -où commerçait, avec l'Europe, de toutes les marchandises d'outre-mer, -la plus grande flotte marchande du monde. Ses parents l'y ramenèrent -de bonne heure, et il y a passé la partie de sa vie peut-être la plus -féconde. De sorte qu'il tira des quais fameux de l'Escaut, outre -l'arrangement des lignes et l'ampleur ornementale de ses compositions, -une part au moins de la magnificence, dont il distribua, entre les -souverains et les belles femmes de son temps, les éblouissantes -effigies.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[p. 211]</a></span></p> - -<p>Même Marseille, «Porte de l'Orient», écrit Puvis de Chavannes, -Marseille, où naquit Monticelli, valut à ce peintre l'étrange -grouillement de sa palette, où les fruits rouges, les soies orientales, -les coquillages nacrés,—s'écrasent parmi les eaux bleues et parmi ces -noirs puissants, dorés, qui font frissonner les bassins, pleins de -navires...</p> - -<p>Est-il possible aussi que personne ait pu se défendre de croire qu'il -abordait au Japon, de ceux qui, au crépuscule du matin, sont entrés -dans le fjord de Kristiania?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je suis convaincu qu'un grand port, quel qu'il soit, où qu'il -soit, est, par excellence, un lieu d'élection pour la naissance, -la formation, l'éducation d'une âme d'artiste. Un artiste qui est -né dans un port, qui y a vécu son enfance et sa première jeunesse, -parmi la variété, l'imprévu, l'enseignement sans cesse renouvelé de -ses spectacles, est, forcément, en avance, sur celui qui naquit, au -fond des terres, dans un village de silence et de sommeil, ou dans -l'étouffante obscurité d'un faubourg de la ville. Son imagination, -surexcitée par tout ce qui passe et se passe autour de lui, s'éveille -plus tôt. Son cerveau travaille davantage et plus vite, et sans trop -de luttes... Il s'habitue à voir et, voyant, à comprendre. Sa pensée -qui n'est pas bornée par un mur, «le mur de la maison Meyer», ou par -un coteau, est libre de vagabonder, à travers l'espace, comme ces -jolies mouettes qui hantent le vaste ciel, et qui n'ont d'autre limite -à leurs désirs, que la fatigue de leurs ailes... Il englobe, dans un -regard, plus de choses d'ici et de là-bas, plus de visages d'ici et de -là-bas, plus de<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[p. 212]</a></span> vie universelle. À son insu, et comme mécaniquement, -le mouvement des barques sur la mer, de la mer contre les jetées, -le rythme de la houle, l'entrée des navires dans les bassins, -l'oscillation des mâts pressés que relie la courbe molle des cordages, -les voiles qui fuient, qui dansent, qui volent, les volutes des fumées, -toutes les silhouettes des quais grouillants, lui enseignent, mieux -qu'un professeur, l'élégance, la souplesse, la diversité infinie de la -forme. Sans le savoir, il emmagasine des sensations multiples qui ne -s'effaceront plus, qu'il retrouvera, plus tard, et dont il fera vivre -un visage, un torse de femme, l'ondulation d'une jupe, la flexion d'une -hanche, le balancement d'une branche... Car il y a de tout cela dans un -port... Il y a de tout et il y a tout, dans un port.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et, une fois de plus, ma rêverie aboutit à Rembrandt.</p> - -<p>Rembrandt n'est pas né dans un grand port, c'est vrai... Mais son nom -est inséparable de celui d'Amsterdam, où il vécut tant d'années, et -y trouva l'emploi de ses dons, en leur toute-puissance... Amsterdam, -dont les habitants sont vêtus de noir, comme ceux de Venise, avec le -même orgueil et un goût pareil des accents éclatants et des ornements -lourds. Dans l'une et l'autre ville, le soleil fait la même féerie avec -le ciel et avec l'eau qui divise les maisons, jusqu'à ce que l'humidité -se condense en brouillard, pour lui dérober la cité aquatique et la -restituer à l'obscurité, sur qui le triomphe de l'astre n'aura que plus -de splendeur. Je ne voudrais pas penser que Rembrandt eût pu naître -en quelque petite ville endormie dans les terres, sans<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[p. 213]</a></span> jamais voir -le soleil dorer des quais, dorer les eaux noires des bassins, dorer -l'atmosphère profonde, «l'obscure clarté» qui grouille entre les coques -des navires... Peut-être que ce qu'il eût tiré de lui-même eût suffi -pour émerveiller les humains. Mais je m'exalte à découvrir, dans son -œuvre, la conception, non seulement des images, mais des couleurs -les plus somptueuses, issues de la rencontre de son génie, avec le -luxe d'un grand port, infini jusque dans la variété de ses misères, à -Amsterdam, surtout, le plus oriental des ports d'Occident, Amsterdam et -sa sombre population juive.</p> - - -<p>Fermant les yeux à l'ardeur insoutenable du couchant, vers où nous -courions, je songeais à la fin douloureuse du héros, de ce Rembrandt -des dernières années, enchaîné par la misère, en proie au malheur, -expiant, lui aussi, peut-être, le crime d'avoir osé dérober au ciel, -pour nous, le feu divin de sa lumière...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="La_Digue" id="La_Digue">La Digue.</a></p> - - -<p>Depuis Gorinchem, c'est presque, jusqu'à Dordrecht, une succession -de villages délicieux, dont je ne sais pas les noms, mais dont la -traversée dure, peut-être, trois fois plus que celle de Paris. Du haut -de la digue surélevée, étroite, nos regards penchent dans l'intérieur -des maisons en contre-bas. Devant tous les seuils, lavés, polis, les -paires de sabots sont rangées, sabots légers de saule. Avant d'entrer, -les habitants ne manquent jamais de se déchausser, et ce sont des pas -feutrés qui glissent, comme pour ne laisser après eux aucune trace,<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[p. 214]</a></span> -même de son, sur les parquets et les dalles qu'on voit briller, au -passage... Un rideau radieux, un cuivre, des assiettes fleuries, des -étains pansus, un bonnet qui étincelle animent ces réduits presque tous -pareils... Armées de longs bâtons que termine un gros bouchon de linge -mouillé, des femmes lavent les façades, avec acharnement; d'autres -astiquent les portes, soigneusement vernies, et frottent les cuivres -qui les ornent. Les cuisines, en forme de guérites, sont séparées de -la maison, afin qu'aucune besogne malpropre ne puisse la souiller... -Et cela fait songer, je ne sais pourquoi, à de la dentelle, rehaussée, -mais à peine, de fils de métal... Ce qui est charmant, c'est que, -derrière chaque maison, comme nous avons chez nous une écurie et une -remise, ils ont une sorte de petit port, qui a dérivé l'eau du polder, -avec deux ou trois bachots à l'amarre, qui leur servent pour la coupe -des osiers et des joncs, et pour les voyages, par les mille petites -routes liquides, à travers la plaine verte...</p> - -<p>Je me rappelle, au détour d'une ruelle où commençait un jardin, fleuri -de fritillaires, avoir vu s'accroupir une paysanne à la peau fraîche, -et son geste qui retroussait du linge blanc. Je l'avais vue déjà, cette -même paysanne, dans un tableau...</p> - -<p>Tous les aspects du pays et du peuple hollandais, ses maisons comme ses -costumes, ses cabarets comme ses moulins, qui pompent et disciplinent -l'eau innombrable du polder, ont, même pour ceux qui les ignorent, le -charme du déjà vu. D'eux tout nous est familier, grâce à leurs peintres -qui les ont présentés, avec amour, à tout l'univers...</p> - -<p>Les petites gens et les paysans de Russie devront à Dostoyevski et à -Tolstoi, une notoriété pareille. Il se peut que Camille Pissarro, et -que Cézanne, qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[p. 215]</a></span> chercha jamais, pourtant, le détail de mœurs, -l'anecdote qui passe, vaillent aux villages, aux visages, aux coteaux, -aux belles ondulations de la campagne française, une popularité qui -ne sera pas moins universelle que la gloire de leurs peintres. Ainsi, -grâce à Watteau et à Renoir, les femmes, telles qu'ils les ont vues -dans les rues de Paris, ou assises sur les gazons de ses jardins, -sous l'ombre ensoleillée de ses parcs, dureront, moins fragiles, plus -vivantes que les Tanagréennes, aussi immortelles que les cavaliers des -frises grecques...</p> - - -<p class="p2">Le soleil échancrait déjà l'horizon, quand nous nous trouvâmes, tout -à coup, devant Dordrecht qui, au sortir de tant de villages minuscules, -nous parut immense. Sa majesté, elle la devait surtout à l'heure, qui -amplifie les formes, en les confondant dans une masse bleue... La -Meuse—ou plutôt—la Merwede était encombrée, comme la rue d'une grande -ville, avant le dîner. Le bac ne traversait pas... Il nous fallut -attendre une heure, pendant laquelle nous vîmes les navires perdre peu -à peu l'éclat de leurs couleurs, jusqu'à devenir tout à fait noirs, et -tendre, sur le ciel, où le jour très lentement se mourait, l'envergure -de leurs énormes ailes ténébreuses... Les coques des chalands -émergeaient de l'eau, à qui elles semblaient peser. Des remorqueurs, -qui sifflaient interminablement, entraînaient des trains entiers dans -leur sillage... À force de s'allumer de toute part, la ville devint un -brasier dont les flammes atteignaient la hauteur des maisons... Le vent -qui venait de se lever, commença de souffler, comme pour attiser le -feu et préparer la forge qu'il fallait au travail d'on ne savait quel -surhumain forgeron...</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[p. 216]</a></span></p> - - - - -<p class="caption"><a name="Soir_a_Dordrecht" id="Soir_a_Dordrecht">Soir à Dordrecht.</a></p> - - -<p>Une fois ou deux, en route, parmi tant de souvenirs, ceux qui -m'attendrissaient, ceux aussi qui m'irritaient à force d'amertume, une -fois ou deux, m'était revenue en mémoire la dimension extraordinaire -des soles où avaient mordu les dents de notre appétit, à Dordt... Comme -elle riait, notre jeunesse!...</p> - -<p>C'était sur la terrasse d'un hôtel, au bord des eaux, où le soleil -jouait, où les navires viraient comme des animaux familiers, où tout -l'appareil d'un commerce actif et sonore ne semblait en travail que des -préparatifs d'une fête... la nôtre, sans doute.</p> - -<p>Gerinchem, le prodige de cette ville en flammes, au soleil couchant, et -qui s'était éteinte presque tragiquement, m'avaient fait tout oublier, -mais, jusque-là je n'avais été impatient que de retrouver les traces de -mon bonheur d'autrefois...</p> - -<p>Entre mille images qui fuyaient, j'avais peine à en retenir -quelques-unes qui se laissassent préciser... Je sens sur mon épaule le -poids et la tiédeur d'une tête, dont l'effort du vent happe les cheveux -et leur parfum, mais m'en laisse ma part... Je souris à l'hésitation de -deux pieds nus, auxquels il faut une serviette pour oser se poser sur -le tapis sordide des chambres d'hôtel. Quelle vertu donnent à la valse -de <i>Faust</i>, tout simplement, un clair de lune sur le fleuve et mon -cœur content? Aucun cri de Tristan, aucune plainte de Mélisande ne -m'ont causé plus d'émotion que ces trois pauvres violons, où bêlait, si -lamentablement, la musique<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[p. 217]</a></span> de Monsieur Gounod... Je ris d'un mensonge -inventé pour que je tourne la tête et ne voie pas un rouleau de faux -cheveux qu'on détache, et d'un de ces ordres, si durs, de la pudeur, -qui vous priveraient, si on obéissait, du spectacle intime le plus -doux, gestes secrets et charmants, dont toutes vos veines battent et -qu'on n'oserait nommer... Je vois les gares où l'on s'embarque, les -gares aussi où l'on revient, et ces quais, enfin, où l'on regrette -même le terrible mouchoir qu'aucune main, fût-elle perfide, n'agite -plus... Je retiens, une seconde, l'éclat de deux genoux polis et la -courbe tendue d'un sein... une épaule ronde parfumée chaleureusement, -le duvet de sa cheville... J'attends des larmes qui vont couler sur un -visage tout pâle et silencieux de bonheur... Me reviennent en tête, et -y précipitent à flots mon sang, des furies de caresses, après quoi, -l'on se croyait de force, même qu'on chancelât, à défier l'univers, à -en triompher avec tous ses héros et ses monstres, pêle-mêle... Je songe -aussi à des riens dont on riait aux larmes, à des moins que rien qui -déchaînaient des tempêtes... et à ces après-midi de fatigue, où on se -laissait aller à l'ennui, qu'elle définissait: «l'indifférence à ma -vie, comme à ma mort».</p> - -<p>Mais, malgré mon désir de mélancolie, je sens que tout cela est -loin, bien loin, que tout ce passé se fane et s'efface... Au fond de -moi-même, je m'aperçois que, de tous ces souvenirs, qu'une hypocrite -et sotte manie de littérature voudrait amplifier en douleurs, il -m'en reste un de vraiment vivent, et tout proche, et si vulgaire: la -fermeté savoureuse de vos chairs, soles magnifiques, qu'on mangeait si -gaiement, à la terrasse de cet hôtel, au bord de l'eau.</p> - -<p>C'était, c'est encore l'hôtel Bellevue, un peu plus vieux, un peu plus -tassé, lui aussi... Je reconnus le même<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[p. 218]</a></span> tapis, sur les marches si -raides de l'escalier; aux fenêtres, les mêmes rideaux; dans la salle -à manger, qui sert, en même temps, d'office, de caisse, de salon, -et de restaurant, les mêmes meubles... Suivi de l'hôtelier qui nous -retenait—le même hôtelier aussi, je crois bien—je courus jusqu'à la -terrasse... La nuit était complète, sans la fissure d'une lumière, et -les eaux silencieuses... De toutes petites vagues venaient clapoter, -chuchoter au bord... C'est à peine si je parvins à distinguer des -feux qui se mouvaient dans le lointain... De gros nuages cachaient la -lune, et faisaient le fleuve tout noir, confondu avec le noir de la -terre... Pas le moindre violon... Aucune valse, même de <i>Faust</i>, pour -m'attendrir... Tout était donc bien mort!...</p> - -<p>Revenu dans la salle à manger, j'étonnai le maître d'hôtel, en criant -d'une voix forte:</p> - -<p>—Des soles... des soles, comme autrefois!...</p> - -<p>Il n'y avait même plus de soles...</p> - -<p>Mes compagnons, dont j'avais excité l'appétit par des descriptions -enthousiastes, insistèrent vainement près du patron...</p> - -<p>Il n'y avait plus de soles... il n'y avait plus rien...</p> - -<p>Force fut de se contenter de saumon fumé et de sardines de conserves...</p> - -<p>Mais quelles sardines!... Elles nous parurent extraordinairement -exquises... Pimentées, condimentées, nous n'en avions jamais mangé de -pareilles. Les soles furent oubliées... L'un de nous s'extasia:</p> - -<p>—Il n'y a que la Hollande pour préparer de tels poissons... Vive la -Hollande!</p> - -<p>Et, appelant le maître d'hôtel:</p> - -<p>—Où fabrique-t-on, ces admirables, ces merveilleuses, ces uniques -sardines?... demanda-t-il... J'en veux commander des caisses, des -wagons, des bateaux!<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[p. 219]</a></span> Je veux épater la France, et la faire rougir de -son ignorance sardinière... À Rotterdam?... à Maestricht? À La Haye?... -À Batavia?... Où?... Où?</p> - -<p>Le maître d'hôtel redressa sa taille, et, avec dignité:</p> - -<p>—Nous les faisons venir de Bordeaux... dit-il...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Comme nous finissions de dîner, une société d'Anglais vint prendre le -thé, dans une encoignure dont notre table était voisine. Les hommes en -smoking, les femmes décolletées... En face de nous, une toute jeune -lady, blonde, se levait, allait, venait, et même quand elle était -assise, cinq minutes, ne tenait plus en place. Ses doigts jouaient avec -son éventail, avec une cigarette à bout d'or, avec ses bagues, avec -ses cheveux. Un collier sursautait à son cou, et je découvris que ses -pieds, sous le fauteuil, ne s'arrêtaient pas de déchausser, pour les -rechausser, des pantoufles argentées où s'impatientait la soie de ses -bas blancs... À des mots qui faisaient rire plus haut les hommes, et -baisser les joues de ses amies, ce n'est pas assez dire que la petite -agitée rougissait; un flot de sang la parcourait toute, une vague rouge -se levait à l'épaule, couvrait tout ce qu'on voyait de sa peau, pour -s'en venir mourir à la racine de ses cheveux plus blonds... Mon regard -rencontra, tout à coup, dans le sien, l'angoisse de ne pas retrouver, -au bout de l'orteil désespéré, la pantoufle qui avait fait trop loin -la culbute. La dame rougit plus fort, et son sang parut si bien en -mouvement, que je me figurai plus rose, presque rouge, son bas blanc, -où le pied se crispait, jusqu'à ce qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[p. 220]</a></span> disparût dans la pantoufle -d'argent, enfin reconquise...</p> - -<p>Cette nuit-là, je dormis, d'un sommeil profond, sans rêves...</p> - - - -<p>Dordrecht.</p> - - -<p>Ce fut, le lendemain matin, la musique au timbre monotone de la pluie -sur les vitres, qui nous réveilla.</p> - -<p>Le joli Dordt s'était évanoui et je contemplai, en bâillant, une ville -ennuyeuse et crottée, où je me rappelai—pourquoi éclatai-je de rire -subitement?—qu'Ary Scheffer était né...</p> - -<p>Quand on va, par ses rues, cuirassé de caoutchouc contre la pluie, -elle ne paraît pourtant ni sans charme, ni sans caractère, cette ville -trempée d'eau, les pieds dans ses canaux, et toute traversée, tout -environnée de routes fluviales... On y distingue, mais amorties, des -traditions magnifiques d'autrefois... Dans des maisons à pignons qui -abritaient beaucoup d'activité, et où le luxe avait tant de morgue, -il semble que ne vive plus personne... Dans ses églises, avant que -la foi catholique ait eu le temps de les achever, c'est la Réforme -qui s'est installée... Sa simplicité sévère, hargneuse, atteste plus -d'orgueil que les pompes des rites orientaux qu'elle en a chassés. -Mais sa superbe ne dédaigne pas un peu de confort. Sur les dalles où -la piété païenne s'agenouillait devant les Images, on a rangé des -sièges en quantité où la raison puisse s'installer comme il faut, -afin de s'examiner librement. Mais rien ne meurt que peu à peu. La -Groote-kerke<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[p. 221]</a></span> est une cathédrale d'autrefois... Seulement, elle -est tout à fait nue... Les stalles sont, pourtant, toujours là que -les gouges des artisans ingénieux du seizième siècle ont fouillées -dévotement. La grille de cuivre qui enveloppe le chœur, la rampe qui -grimpe à la chaire, semblent encore faites de rayons divins, voire de -rayons de soleil, mais de rayons qui auraient fleuri.</p> - -<p>Ces cuivres et ces arabesques m'en évoquent d'autres; des rampes, des -balustres, des lustres, des volutes et tous ces enroulements, et tous -ces déroulements qui courent, à présent, dans le monde entier, sous le -nom de <i>modern-style</i>, nom anglais d'une manie où les Belges ne sont -parvenus qu'en partant de ces cuivres hollandais, en les torturant et -les déformant affreusement...</p> - -<p>Mais où sont, dans les bars et les hôtels palaces, aux devantures -des parfumeries, des charcuteries, des crémeries et des confiseries, -dans les demeures des financiers allemands, des poètes viennois, des -esthètes des Flandres et des cocottes de Lyon, cuivres rouges et -cuivres d'or, où sont la bonhomie souriante, la courbe harmonieuse, -l'honnêteté solide et réjouie des charmants cuivres hollandais?</p> - -<p>Et me revoici dans la rue où la pluie a balayé les derniers passants. -Des groupes de ménagères, de servantes se sont réfugiés sous le -marché. En mantes noires, en coiffes désamidonnées, hottues, bossues -et caquetantes, elles se pressent l'une contre l'autre, comme des -poules sous l'auvent de la basse-cour mouillée. Toutes les maisons, où -s'avivent les plaies anciennes, pleurent; tous les ponts, aux arches -de guingois, qui s'étagent dans la perspective, pleurent aussi; tout -pleure. L'eau des canaux, sous les gouttes de l'averse qui s'acharne, -semble dégager des bulles de<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[p. 222]</a></span> gaz, comme d'une mare putride. Derrière -les grilles des jardinets, les fleurs humiliées, fripées, penchent des -airs moroses, et à travers les vitres qui ruissellent et se brouillent -on voit, çà et là, remuer, comme dans une brume épaisse, de vagues -formes d'êtres humains... On dirait des ombres, des fantômes du passé.</p> - -<p>Heureusement, tout n'est pas du passé, tout n'est pas mort à Dordrecht, -et c'est avec une joie «bien moderne» que j'ai vu vivre les machines et -se tordre la vapeur sous la pluie. Une activité qui ne bavarde point, -comme les commères du marché, mais besogne, anime étrangement les -quartiers neufs et les quais. Sans en avoir l'air, Dordrecht commerce -de tout, avec toute la terre. C'est, au carrefour de ses fleuves, une -des plus importantes gares d'eau de l'Allemagne. Ce que les artères -des canaux et des rivières ne charrient pas jusqu'à son port, elle -le fabrique, le malaxe, le forge, l'ajuste elle-même: poissons fumés -et salés, cacaos et tabacs, charbons de Belgique, d'Allemagne et -d'Angleterre, outils qui seront maniés partout, machines à construire -des machines, vaisseaux qui feront—combien de fois?—le tour du monde. -Et tout cela se prépare, se camionne, vogue, débarque et s'embarque, -parmi les coups de sifflet et les coups de marteau, le vacarme des -tôles, le grincement des poulies, et les hurlements qui n'en finissent -pas des sirènes.</p> - -<p>On dirait que toute cette eau, dans laquelle elle baigne, la ville -vivante la dilate en vapeur, et, quand elle en a utilisé la force -expansive et laborieuse, qu'elle la laisse retomber en pluie, sans -s'arrêter de travailler, sur la ville morte.</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[p. 223]</a></span></p> - - - - -<p class="caption"><a name="Le_musee_des_Boers" id="Le_musee_des_Boers">Le musée des Boërs.</a></p> - - -<p>Nous n'avons vu à Dordrecht qu'un musée, mais qui m'a assez remué, pour -m'empêcher d'entrer dans aucun autre: le musée des Boërs.</p> - -<p>Ceux-là aussi, au moins autant que le maître de la Mort de Marie, -Pourbus ou les Breughel, Jean Steen ou van Ostade, Cuyp ou van Goyen, -sont bien de Hollande et de l'École hollandaise. Malgré le temps, le -climat, le sol, l'adaptation aux habitudes nouvelles, ils ont gardé -le même visage dur et tranquille, la même stature robuste de leurs -frères métropolitains, avec quelque chose en plus de l'allure souple et -déliée des cow-boys. Leur œuvre, bien que très différente, est une -expression au moins aussi significative de la physionomie d'un peuple.</p> - -<p>Cette poignée de familles hollandaises emporta jusqu'au bout de -l'Afrique toutes les vertus qui ont fait la fortune de leurs -compatriotes néerlandais, plus exactement, qui les ont fait riches: -le sang-froid, la ténacité, la hardiesse. Mais, puritains, les Boërs -ne les employèrent qu'à vivre dignement, rudement, pauvrement. Ils -ne mélangèrent pas, ou à peine, leur sang au sang des autres races, -et ils se tinrent à l'écart des coureurs de fortune, des chercheurs -d'aventures, qu'attirent toujours les pays qui recèlent de l'inconnu. -Au Cap, ils trouvèrent un désert, où ils purent prêcher, défricher à -leur aise, et qui eût sans doute tenté les solitaires d'un Port-Royal. -Le fait est que des protestants français, victimes de la révocation -de cet Édit fameux, qui est un geste, déjà, de la haine des tyrans<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[p. 224]</a></span> -pour les idéologues, vinrent participer à leur vie agricole, à la même -austérité religieuse. On voudrait croire que ces pasteurs vertueux -n'ignoraient pas, du moins n'ignorèrent pas toujours qu'ils méditaient, -labouraient sur des trésors, mais qu'ils les méprisèrent.</p> - -<p>Les méprisèrent-ils? Ou bien ne surent-ils pas les exploiter?</p> - -<p>Si l'histoire qu'on m'a contée est vraie, ce sont les banques de -Hollande qui, trop timides cette fois, ou pas assez confiantes dans -le succès, auraient cédé aux <i>brookers</i> et <i>promotors</i> anglais les -dossiers de ces mines, pour la conquête de quoi, l'impérialisme -financier de la plus grande Bretagne devait, quelques années plus tard, -massacrer leurs nationaux...</p> - -<p>Pauvres Boërs! C'est à peine si quelques spéculateurs malchanceux -déplorent aujourd'hui leur dépossession et leur défaite... À vrai dire, -on n'en parle plus... Ils sont complètement oubliés, oubliés comme un -mauvais mélodrame qui n'a pas réussi. De cette épopée grandiose qui -fit courir, par le monde, un long frisson d'enthousiasme, il ne reste -plus que ce petit musée... C'est déjà quelque chose... Mais personne -n'y vient. J'ai eu beaucoup de peine à en trouver le gardien. Il était, -dans une cour, un tablier de jardinier autour des reins, et, sur la -tête, un bonnet de peau de lapin, en train de relever des oignons -de jacinthes. Il m'a considéré avec surprise, et même avec un peu -d'effroi, comme un phénomène surnaturel...</p> - -<p>—Vous comprenez... me dit-il, s'excusant de son accueil... voilà plus -de trois mois que je n'ai vu, ici, un visage humain... L'été... de loin -en loin... un Anglais... et c'est tout... Et c'est toujours un Anglais -qui s'est trompé... Il me demande où sont les Rembrandt? Oui, monsieur, -les Rembrandt... Ici!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[p. 225]</a></span></p> - -<p>D'un air navré, il me montre uns table de bois noirci, sur laquelle, -parmi de la poussière, s'empilent des cartes postales et des catalogues -illustrés qu'on ne vend jamais...</p> - -<p>—Mon Dieu, oui!... Voilà!... C'est comme ça...</p> - -<p>Ensuite, avec amertume, il me raconte, qu'au moment de l'ouverture du -musée, on lui avait donné, pour attirer les visiteurs par une mise en -scène bien couleur locale, un vaste chapeau boër, une sorte de veste -khaki, et des guêtres de cuir... Au moins, ç'avait de l'allure..</p> - -<p>—Et j'avais une cartouchière sur la poitrine... Maintenant, -soupire-t-il... je n'ai même pas, comme tous mes collègues, une -casquette galonnée...</p> - -<p>Il se tait, et puis reprend:</p> - -<p>—Il y a, tout près d'ici, sur une place... une espèce de baraque, où -l'on exhibe des nègres qui avalent des sabres et qui mangent de la -bourre de mouton... Eh bien, elle ne désemplit pas...</p> - -<p>J'ai retenu le geste qui accompagna cette plainte, un geste qui en -disait beaucoup plus long, sur la frivolité des foules et l'ingratitude -de l'histoire, que tout un discours.</p> - -<p>Il dit encore:</p> - -<p>—Le président Krüger est passé, un jour, par Dordrecht... Eh bien, -monsieur, il n'est même pas venu au musée. Le président Krüger!... -Parfaitement!... Ah! ah! ah!</p> - -<p>Dans cette solitude, où nos pas sonnaient lugubrement, où le jour -crasseux enveloppait les objets comme d'un voile funèbre, j'avais le -cœur serré. Et je me disais:</p> - -<p>—Pourtant la résistance acharnée de ces rudes fermiers, qui -prétendaient ne tirer de la terre que le seul or du blé et n'y enfoncer -que le soc de la charrue, valait<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[p. 226]</a></span> bien au gardien de ces glorieux -souvenirs une casquette ornée de quelques galons et méritait mieux -que l'indifférence générale... Elle ne semble pas seulement digne -d'admiration, parce que, soldats, ils défendirent intrépidement -leur liberté, elle me paraît d'un héroïsme presque surhumain, parce -que, surtout apôtres, ils se dévouèrent à préserver l'humanité de -cet alcoolisme, pire que l'autre, que propage l'abus de l'or... Ils -gardèrent l'or enfoui au profond du sol, comme on enfouit profondément -des charognes, afin de ne pas infecter l'air qu'on respire, et ne pas -empoisonner les hommes par des contagions mortelles... Ils recélèrent -l'or, non pour en jouir à la façon des avares, mais pour en détruire, -en les étouffant, les germes de folie et de mort... Recel—pour peu -qu'il fût conscient—absurde, sans doute, mais sublime!</p> - -<p>Voilà jusqu'où s'en allait mon imagination, à considérer les cartes, -les plans, les trophées, les portraits des anciens en longues -redingotes presbytériennes, les attelages de boeufs, les fermes, les -bibles, les physionomies rigides, et tout ce qui évoque la grandeur -épique de ces armées en vestons, de ces milices paysannes, victorieuses -des armées en uniformes, laborieusement organisées pour le désastre...</p> - -<p>Mais le premier moment donné au sentimentalisme, au culte ancestral des -héros, je me pris à réfléchir...</p> - -<p>Entre tous les enseignements que suggère l'histoire des Boërs, le -plus raisonnable, le plus utile, ne peut-on le tirer de la déraison, -de l'inutilité de leur résistance?... Au Cap, aucune milice, même -d'anges à trompettes et de saints miraculeux, n'eût réussi à détourner -l'avarice, la cupidité, la frénésie des humains, de ces territoires -de crime et de folie où de l'or se cache... Il leur faut leur poison, -qui les fait vivre jusqu'à ce' qu'il les tue.<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[p. 227]</a></span> Combien de millions -et de millions s'entre-massacreront toujours, pour posséder l'or, en -déposséder les autres, et s'en griser, jusqu'à l'hébétement de la folie -et la fureur du crime! Combien de pauvres et gentils rêveurs mourront à -la peine, qu'on traitera de bandits, parce qu'ils auront voulu guérir -l'inguérissable humanité de son plus cher délire!... Aucune politique, -aucune loi, même aucun livre n'a le pouvoir de transformer d'un coup -les hommes. Même aucun martyr—si douloureux soit-il—n'est fécond. Et -quand il se hausse jusqu'à devenir un grand exemple qui dure à travers -les siècles, alors c'est bien pis, il devient criminel... Il a fallu -le terrible juif Paul, pour brandir et dresser sur le monde la croix -sanglante du doux juif Jésus, et les seuls vrais morceaux que fidèles -et juifs aient recueilli de cet emblème d'amour, ce furent les potences -et les bûchers: «Race maudite, s'écrie Schopenhauer, elle a empêtré -l'humanité d'un Dieu!»</p> - -<p>Si jamais nous nous délivrons de l'or et des maux qu'il engendre; si un -jour nous renonçons à l'or—et j'entends la richesse individuelle,—ce -ne sera pas par dégoût du pouvoir qu'a l'or de changer les hommes en -bêtes (alchimie qu'exprime déjà la fable de Circé), ce ne sera pas par -sagesse, par vertu, par dignité, ce sera par force. On peut concevoir -que, dans l'évolution économique des temps, ce métal perde sa valeur -d'échange, représentative de nos passions, de nos ambitions, de nos -intérêts, de nos énergies, de nos paresses, et que nous trouvions, -enfin, le moyen de vivre autrement—un moyen plus rationnel, moins -compliqué, comme celui de puiser à même, pour nos besoins et pour nos -joies, dans les inépuisables réserves du trésor commun... Hélas! ce ne -sera pas demain...</p> - -<p>Et voici qu'un portrait du bonhomme Krüger, qui<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[p. 228]</a></span> n'est pas venu au -musée de Dordrecht, et que la petite reine de Hollande, qui sait ce que -c'est que de souffrir, a reçu comme un grand-papa malheureux, voici que -ce portrait me fait songer de nouveau, avec sa face placide et rusée, -et son collier de barbe de bon semeur de tulipes, que ce sont des -Hollandais, peuple de thésauriseurs, de spéculateurs, peuple de bons -vivants aussi, qui ont produit ces ascètes et ces contempteurs de l'or, -là-bas, au bout de cette Afrique qui regorge d'or et do diamants...</p> - -<p>Mais, n'est-ce pas une race ou un peuple, à tout le moins une minorité -disparate, réduite au seul négoce, et dont une même perpétuelle -injustice cimente la solidarité—les juifs encore, pour tout dire—qui -a enfanté un Karl Marx, spéculateur aussi, et des plus audacieux, -acheteur—à quel découvert? à terme de combien de siècles? et contre -la somme des capitaux coalisés-du bonheur que rêve le prolétariat -universel?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Au sortir du musée boër dont, à la grande joie du gardien, redevenu -optimiste, j'emporte, plein mes poches, des souvenirs, en cartes -postales coloriées: rondes des jolies filles de Marken, pêcheurs -de Volendam, coiffés de leur bonnet de peau de mouton, moulins de -Vormerveer (car, pour ce qui est des Boërs, des paysages transvaaliens, -des batailles, des mines, de Krüger et de Dewet, il n'y en a point, -étant invendables), je recommence à dévaler par la ville. Un moment, je -m'arrête devant l'Ary Scheffer, en bronze, de la Scheffersplein, et il -ne me paraît ni froid, ni ennuyeux. Autant qu'on peut retrouver, dans -du métal coulé,<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[p. 229]</a></span> l'expression d'un visage humain, j'ai senti qu'il y -avait là, sous ce crâne, une intelligence vive, un goût joli, élégant, -de la forme, et j'ai rougi de mon éclat de rire de tout à l'heure... -Il s'en est fallu peut-être de peu,—de génie, sans doute—pour qu'Ary -Scheffer ne fût devenu un grand peintre... En tout cas, j'ai mieux -goûté le charme de sa gravité, et j'ai songé à ce qui en demeure, dans -le charmant sourire que sa petite-fille hérita de Renan...</p> - -<p>La pluie, dont les réserves semblaient garnir jusqu'aux profondeurs -du ciel, a cessé de tomber. Même du soleil se montre, entre les -nuages. Le ciel redevient immense et léger. Nous avons vu, alors, un -Dordt pimpant, coquet. La nouvelle lumière mitige l'aspect sombre et -sévère que les rues de la vieille ville ont gardé du moyen âge. On y -distingue enfin la grâce hollandaise, la fraîcheur qu'elles ont, par -endroits, et où l'abondance des fleurs contribue. Les canaux s'animent, -les rues se repeuplent, et aussi les maisons, d'où les spectres du -passé semblent être partis... Ce contraste a un charme brusque et -vif, auquel on s'attarde, avec un nouveau désir de flânerie... Devant -les habitations, aux toits en escalier, dont le temps a vêtu les -murs de couches de poussière, qu'il patine depuis des siècles, les -jardinets sont comme en prison. Derrière les grilles ouvragées, aux -lances héraldiques, les fleurs d'aujourd'hui semblent gardées par des -hallebardiers d'autrefois... Du haut des ponts surélevés, l'eau des -canaux n'a presque plus rien de liquide, à force d'immobilité, que sa -demi-transparence. Et, à contempler sa profondeur, l'on en vient à -imaginer qu'elle s'enfonce, à l'infini, mais que ce n'est plus dans -l'espace, que c'est dans le temps...</p> - -<p>Le soleil printanier a beau mettre sa coquetterie<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[p. 230]</a></span> à ne vouloir -sécher que si lentement la jolie ville, si joliment mouillée, il faut -partir... Une petite fille nous offre des œufs de vanneau que nous -achetons et que nous mangerons en chemin.</p> - -<p>Et la 628-E8 démarre dans la boue glissante, plus d'une fois dérape... -Mais le sol s'essore dans la campagne. On oublierait l'averse, n'était -le nombre des flaques où se reflètent le bleu céleste et des bouts -de nuages nacrés, comme en autant d'éclats d'un grand miroir qui, en -tombant du ciel, se serait brisé sur la route...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Rotterdam" id="Rotterdam">Rotterdam.</a></p> - - -<p>De ce court voyage de Dordrecht à Rotterdam je ne me rappelle rien, -sinon que l'auto allait, glissait, sans heurts, sans secousses, et -comme allégée des servitudes de la pesanteur. Elle me donnait une -joie qui n'est ni la joie de bondir, ni la joie de patiner, mais qui -ressemble à l'une et l'autre. Elle m'emportait avec une extraordinaire -allégresse, et, vraiment, je me sentais doué de son élasticité. On -eût dit que, pour se faire plus douce et pour aller plus vite, elle -courait, de toutes ses forces, pieds nus, sur la route.</p> - -<p>Et voici que, tout à coup, en haut d'une petite côte qui, en ce pays, -nous sembla être une montagne himalayenne, par delà un pont énorme, -nous nous trouvâmes devant une espèce de falaise, ou plutôt devant un -pan de mur de rêve, formé d'on ne sait quel amoncellement de briques -multicolores, de fragments de verre colorié, d'éclaboussures de soleil, -au pied duquel venait battre, comme une mer déchaînée, le furieux -tumulte d'une ville en travail et d'un port en<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[p. 231]</a></span> fièvre. Falaise ou pan -de mur de rêve, il nous fallut quelques minutes pour reconnaître que -nous étions en face de la ville neuve de Rotterdam.</p> - -<p>À peine entrés dans Rotterdam, nous y avons été enveloppés aussitôt -d'un mouvement, d'une agitation que les sirènes sur le canal, les -sifflets des locomotives sur les voies ferrées, le roulement des -fourgons sur les pavés, faisaient retentir à l'infini... Mais nous -fûmes enveloppés bien davantage par la population qui nous environna de -faces bouche bée, de gestes qui puérilement cherchaient à s'instruire -au contact d'un cuivre, au contact, aussitôt rompu, du radiateur, -éprouvaient les pneus, appuyaient sur les garde-crotte. L'ébahissement -de cette foule, qui souriait ou s'assombrissait, mais demeurait -silencieuse, nous enserra si bien, que nous dûmes nous arrêter.</p> - -<p>Pour bruyante et remuante qu'elle fût, Rotterdam me parut bien plutôt -une ville sauvage et lointaine. Au plus plaisant, au plus riche milieu -de l'Europe, ses habitants avaient l'air de Lapons ahuris. À tout le -moins, ils n'avaient jamais vu ou ne voyaient que rarement d'autos... -Cette population, habituée à tous les vacarmes, à toutes les étrangetés -de la vie cosmopolite, au spectacle du commerce mondial et de travaux -surhumains, s'affolait, autour de notre machine, sans paroles.</p> - -<p>Les dames n'oublient en aucune circonstance de s'apprêter pour les -regards, et tous les regards leur plaisent, excepté qu'elles y voient -durer l'hébétement. Les nôtres se remuaient sur leurs coussins, assez -mal à leur aise, en apercevant—vision de terreur—de rudes mains se -coller aux vitres, s'y promener. Ma voisine ferma les yeux... Ses gants -tremblaient.</p> - -<p>Cette foule muette, dans cette ville en fièvre et pleine<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[p. 232]</a></span> de tapage, -c'était la population laborieuse qu'on n'entend point dans une usine -assourdissante. La civilisation assouplit, polit les instincts et -les énergies dont elle n'utilise que la force vive, pour ses fins -obscures... Mais n'accumule-t-elle pas artificiellement des éléments -qu'elle déforme en les comprimant, et dont la déflagration multipliera, -dans une circonstance donnée, la redoutable puissance inerte?</p> - -<p>À force de coups de trompe, Brossette parvenait péniblement à se -frayer un chemin dans la masse que le capot fendait lentement... Nous -voyions passer, sans bruit, derrière les vitres, un monde de têtes -levées, de bouches ouvertes, qui, même quand le flot se fût refermé, ne -s'abaissèrent pas, ne se refermèrent pas...</p> - -<p>Pas d'autos, partant, pas de garage. J'eus beaucoup de peine à en -trouver un... C'était dans un quartier malpropre de la périphérie, une -sorte de hangar où l'on avait remisé des caisses vides, un vieux camion -hors d'usage, des voiles de barque roulées autour de mâts pourris.</p> - -<p>Brossette était consterné.</p> - -<p>—Ça! un pays?... fit-il, en se grattant la tête... Oh! la! la!...</p> - -<p>Nous n'y étions arrivés, d'ailleurs, que lentement, péniblement... Les -enfants se collaient sur les marche-pieds, s'agglutinaient au capot, -et il fallut les faire tomber, en les secouant, comme les grappes -d'insectes rôtis qu'on détache la nuit du radiateur...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Un_speculateur" id="Un_speculateur">Un spéculateur.</a></p> - - -<p>Si j'ai mal vu Rotterdam, si je n'ai même pu qu'entrevoir son port, -c'est que, dans le hall de l'hôtel, à peine<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[p. 233]</a></span> au sortir de table, j'ai -rencontré mon ami Weil-Sée, mon meilleur ami, mon cher Weil-Sée, que, -depuis des années, je n'avais pas revu...</p> - -<p>Nous nous sommes embrassés à plusieurs reprises... Mon ami Weil-Sée -est un des rares hommes que j'embrasse et qui m'embrasse, et nous nous -embrassons, depuis une quarantaine d'années, toutes les fois que nous -nous séparons ou retrouvons, c'est-à-dire tous les cinq ou six ans.</p> - -<p>—Vous ici?... Vous ici?...</p> - -<p>Et j'essuyai, à la dérobée, la plus mouillée de mes joues...</p> - -<p>Il me considérait en souriant, mais sans répondre...</p> - -<p>—Vous n'êtes donc plus à Grenoble? Je vous croyais à Grenoble... -riche... heureux?... Et votre usine d'énergie électrique?... Vous -n'êtes donc plus marchand d'énergie?</p> - -<p>À toutes mes questions, il secouait la tête, et il souriait.</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous faites ici?</p> - -<p>Je connais trop mon ami Weil-Sée pour imaginer qu'il pût vivre -en Hollande, n'importe où d'ailleurs, sans motifs sérieux... Je -savais sa sagesse à trouver du plaisir en tout, mais à le trouver, -principalement, dans un frémissement d'activité toujours nouvelle. -S'il était en Hollande, ce ne pouvait être que pour quelque découverte -fabuleuse, pour quelque colossale entreprise.</p> - -<p>—Qu'est-ce... qu'est-ce que vous faites ici?</p> - -<p>Et je répétai:</p> - -<p>—Vous n'êtes donc plus marchand d'énergie à Grenoble?</p> - -<p>—Non... se décida-t-il à me répondre enfin... Je ne suis plus marchand -d'énergie. Je place des risques... je<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[p. 234]</a></span> place des risques... ici... à -Rotterdam... des risques, mon cher.</p> - -<p>D'un autre, j'eusse pu croire à quelque bouffonnerie, et même—à -considérer ses yeux un peu fixes et le sourire durable que la mauvaise -qualité de ses dents ne parvenait pas à gâter—à de la folie. Mais il -ne m'est jamais arrivé de douter de mon ami Weil-Sée, de la solidité -de son intelligence. Je l'écoutais avidement, en me laissant entraîner -vers sa table, au fond de la salle, ou plutôt, je le suivais, sans même -en avoir été prié, car Weil-Sée a une telle horreur de la violence -qu'il n'oserait pas entraîner son meilleur ami par le bras, fût-ce vers -un trésor.</p> - -<p>Ces «risques» dont il me parlait, ces «risques» qu'il plaçait, je -compris bien vite que c'étaient les maisons, les récoltes, les -automobiles, les chevaux de courses, les tableaux de maîtres, les -bateaux, les meubles, les ouvriers, qu'il assurait contre les -accidents et même contre les assurances... Agent d'assurances... -voilà... il était tout simplement agent d'assurances... Mais, avec -mon ami Weil-Sée, rien n'est jamais simple. J'entrevis aussitôt des -spéculations ingénieuses et formidables.</p> - -<p>Il m'expliqua avec animation...</p> - -<p>—Assurances contre l'incendie, les accidents, le vol, les naufrages, -la pluie, la grêle, les sauterelles... sans doute... Que voulez-vous? -Il faut vivre... Mais le nouveau, l'important, mon cher, ce sont les -assurances et les réassurances que j'établis contre le mensonge, la -vérité, la stérilité et la fécondité, contre la maladie—toutes les -maladies,—contre la débauche et contre la vertu, contre la guerre et -contre la paix, contre les monarchies et contre les républiques, contre -l'ennui... la stupidité des fonctionnaires et la tyrannie des lois, -contre la trahison, l'amour, la littérature...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[p. 235]</a></span></p> - -<p>Je crois bien qu'il parla encore de réassurances contre le doute, les -désillusions, puis encore de bourses d'assurances, de risques des -risques, de mutualité individualiste, d'individualisme collectiviste -et, toujours et à tout propos, de la statistique...</p> - -<p>Dans toutes les conversations de ce philosophe, le passé de l'humanité, -l'avenir du monde, évoluent aisément. Je croyais entendre débiter le -prospectus d'un Crédit International de l'Ataraxie universelle. Mais -ce que je me rappelle le mieux, c'est que son regard lucide était -bordé de paupières d'un rouge de sang, comme en ont certaines figures -de Poussin; que son nez s'était encore allongé, depuis notre dernière -rencontre; que sa barbe, qui fut châtaine quand j'étais blond, se -désargentait, jaunissait autour des lèvres minces, sur lesquelles -je voyais, avec confiance, à coups de paroles et jets de salive, se -construire le bonheur de l'humanité... Qu'importait alors que certains -chiffres, les milliards surtout, eussent une si mauvaise odeur?...</p> - -<p>À tout petits pas, nous étions arrivés jusqu'à sa table, auprès d'un de -ces verres où je lui vois boire, depuis quelque quarante ans, ce même -thé blond, dont un fleuve a passé par son corps.</p> - -<p>Une fois de plus, Weil-Sée me démontra qu'il allait incessamment faire -cette fortune mondiale, qu'il lui fallait...</p> - -<p>—Tout simplement, mon cher, pour arriver, entre autres, à décupler -la puissance du microscope et en construire un qui grossisse l'objet -soixante mille fois... soixante mille fois, c'est absolument -indispensable. Mais ce n'est pas tout... Il me faudrait aussi des -températures... ah! des températures, à cuire, en bloc et en douze -heures, l'univers, comme une plaque de céramique...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[p. 236]</a></span></p> - -<p>Je me fie, sans restriction, à l'intelligence de mon ami Weil-Sée... -Je le suivais admirablement, et j'étais convaincu, au point de prêter -serment, qu'il ne disait rien qui ne fût vrai ou qui n'importât... -Mais, quand je ne l'entends plus, je suis incapable d'expliquer ce -qu'il m'a dit, et en quoi consistent ses projets et son métier...</p> - -<p>—Vous sentez bien, n'est-ce pas? Ce n'est plus que quelques mois de -patience... pfuut!... quelques mois...</p> - -<p>Sur quoi, ayant écarté des piles de catalogues—personne ne lit -autant de catalogues—de livres, de denrées, de graines, de plantes, -d'instruments, de machines, il prit du papier quadrillé, et se mit -à dessiner, pour achever de me convaincre, des diagrammes et des -graphiques...</p> - -<p>Dans son visage malmené, couturé, je cherchais quelque chose, mais -quoi?... quelque chose qui restât des traits de l'enfant que j'avais -vu arriver au collège, du fond de la Dalmatie... quelque chose de son -nez aquilin, de l'expression de ses yeux tellement doux, de l'arc -ingénu de sa lèvre et même de ses boucles autour d'un front énorme et -bombé... Mais tout cela était si fané, si racorni! Je me rappelais -comme son intelligence, tout de suite, avait fait merveille, parmi -nous... Il s'était révélé aussitôt élève prodige... Nos professeurs -lui prédisaient le plus bel avenir... Et voilà où il en était, son -avenir!...</p> - -<p>—Vous comprenez?... entendais-je, durant ces rappels de souvenirs... -ce qui serait important, encore, c'est de pouvoir s'enfoncer dans la -terre, un peu... je ne crois pas qu'on ait été au delà de quelque deux -mille mètres... Et dessous... dessous... réfléchissez!...</p> - -<p>Il s'arrêta.</p> - -<p>—Dessous... ce sont évidemment... il ne se peut pas<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[p. 237]</a></span> que ce ne soient -point des métaux inconnus... de fantastiques métaux...</p> - -<p>Ses yeux brillaient:</p> - -<p>—Et avec des propriétés, mon cher!</p> - -<p>À mesure qu'il parlait, sa fortune prospérait, et il arrachait un -secret de plus à la nature...</p> - -<p>Il avait beau vieillir, le pauvre Weil-Sée, il ne changeait pas...</p> - -<p>Très jeune, je l'avais rencontré à Manchester, passionné de géologie -et cherchant, en même temps, des capitaux pour une fabrique d'armes -tellement redoutables, que c'en était fini do la guerre... C'était -lui, pourtant, qui m'avait aidé à supporter les plus dures journées de -cet hiver 70-71, où, sous les ordres de Chanzy, les loqueteux que nous -étions fuyaient de tous les côtés de la Loire... Ah! sa tendresse et sa -gaité, durant ces affreuses semaines...! Je ne l'avais plus retrouvé -qu'à la Bourse, à son retour du Paraguay, enthousiaste du caoutchouc... -à la Bourse, dont il fut, plus tard, au krach de Bontoux, une des -innombrables victimes.</p> - -<p>—Comprenez... mon cher... que ce qu'il me faut... c'est une fortune... -mais une fortune, tellement folle, qu'elle rende les autres fortunes -impossibles... comme il a fallu les trusts, pour voir la fin de -l'industrie privée...</p> - -<p>Depuis le krach, il avait cherché et découvert du graphite en -Sibérie, de l'étain en Espagne, du fer en Australie, du manganèse en -Transylvanie, du cuivre en Roumanie et jusqu'à du pétrole en Galicie, -mais toujours trop tôt... Aucune banque ne voulait croire en lui... Son -imagination, sa culture générale, l'énormité de son lyrisme idéologique -terrifiaient aussi les gens d'affaires...</p> - -<p>—C'est peut-être un bien que je n'aie pas réussi trop jeune... Car, à -présent que je sais...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[p. 238]</a></span></p> - -<p>Et son geste avait une telle ampleur, qu'il semblait vraiment razzier -l'univers...</p> - -<p>Je savais, moi, que las de ne pouvoir arriver à y exploiter une -montagne d'or, il avait, dans les années 90, quitté le Cap, justement -sur le bateau qui avait amené, dans la colonie, Cécil Rhodes, -mourant... Puis, en quête d'une source d'énergie, qui lui permît de -poursuivre des expériences de thermochimie, je crois, pour lesquelles -il se passionnait, il avait cherché du charbon en Amérique, avait dû -revendre à vil prix un charbonnage extraordinaire, qu'il n'avait pas -le moyen de mettre en exploitation, et il était venu, dans le Sud-Est -de la France, s'intéresser à l'industrie naissante des Centrales -hydro-électriques, la dernière à laquelle je l'eusse vu prendre part à -Grenoble...</p> - -<p>Il admirait que les circonstances l'eussent fait renoncer...</p> - -<p>—À toutes ces affaires... médiocres... vraiment médiocres.</p> - -<p>Je protestai:</p> - -<p>—Non... non... je vous assure... très, très médiocres.</p> - -<p>Il admirait surtout que les mêmes circonstances l'eussent enfin amené -à choisir la riche, industrieuse, économe et féconde Hollande pour y -fonder...</p> - -<p>—Ah! ça... ça en vaut la peine... quelque chose comme la Bourse des -Bourses où l'on ne spéculera plus... enfantillage!... sur les chances -de l'activité, de la production contemporaines—aucun intérêt!—mais -véritablement, sur des probabilités pures... sur des futuritions... -et à Rotterdam... Rotterdam... épatant!... Rotterdam, mon cher, qui -n'est pas seulement la première place de commerce de la Hollande... -Rotterdam, à qui j'assigne...</p> - -<p>De son index replié, il frottait activement son nez...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[p. 239]</a></span></p> - -<p>—À qui j'assigne, entre les ports du monde, la plus puissante -virtualité spécifique de spéculation.</p> - -<p>Et il éternua sept fois de suite, car c'était une de ses particularités -d'éternuer abondamment, sans se laisser distraire de son discours...</p> - -<p>—Il ne s'agira plus, continuait-il entre les derniers éternuements, -de la hausse ou de la baisse... atchi!... des stocks des marchandises -du monde... ou du cours de quelques milliards de fonds publics... -qu'est-ce que c'est que ça?... Mais non... Il s'agit, comprenez bien... -d'une sorte... mettons, si vous voulez... de Bourse... d'Agence, de -Tribunal, où s'arbitrera et se compensera le malheur humain... qui fera -équilibre à toutes les mauvaises chances du calcul des probabilités, -et où viendront successivement s'amortir les inévitables crises des -évolutions futures...</p> - -<p>Or, je ne me demandais même pas, en l'écoutant, s'il arriverait jamais -à posséder cette fortune qu'il poursuivait depuis si longtemps, en -vain, mais seulement—considérant son pauvre dos qui se voûtait—je -déplorais, à part moi, qu'il dût lui rester si peu d'années pour en -jouir..</p> - -<p>—Écoutez, me dit-il enfin, très tard, tandis que le dernier garçon -resté pour nous servir, sommeillait lourdement, sur une chaise, sa -serviette entre les jambes..., écoutez... Il y a des années que je n'en -ai dit autant à personne... Avec mes Hollandais... je sais aussi...</p> - -<p>Et il sourit finement:</p> - -<p>—Je sais aussi me taire, diable!... ou ne parler que chiffres... -Mais je veux vous confier encore, à vous, un secret... Il y a eu des -gens pour douter de mon avenir.. En général, personne n'a guère cru -en moi... Vous-même... Mais si... Laissez donc!... qu'est-ce que ça -fait?...Tenez... vous rappelez-vous?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[p. 240]</a></span></p> - -<p>Il éclata de rire, d'un rire qui ressemblait à un éternuement...</p> - -<p>—...Vous rappelez-vous Charlotte qui prétendait que j'étais un pauvre -garçon... qui n'arriverait jamais à rien?... Ah! ah!... Oui... Et -Noémi?...</p> - -<p>Il rit plus fort.</p> - -<p>—Noémi, qui m'a quitté, parce que je n'avais plus le sou?... Crevant, -hein?... Plus le sou. Avec ce front-là?...</p> - -<p>Il se gifla le front, fouilla ensuite dans sa poche, en ramena quelques -pauvres florins, qu'il fit rouler sur la table:</p> - -<p>—Plus le sou? Tordant!... tordant!</p> - -<p>Puis:</p> - -<p>—Il y en a même qui me reprochent de rêver... d'être insouciant... -léger... trop peu pratique... de mettre, en toutes choses... comment -appellent-ils cela?... de l'exagération... oui, mon cher, de -l'exagération!...</p> - -<p>Et il avoua, dans une nouvelle bordée de rires, qu'il avait été, -parfois, de ceux-là...</p> - -<p>—Tout le monde disait: «Il rêve... il rêve!...» Pour rien... à -propos de tout... Et je me reprochais de rêver... je m'en voulais de -rêver... Je m'en voulais de m'absorber si longtemps à voir couler un -fleuve, passer une femme, flamber un foyer... tandis que des projets -tambourinaient à mes tempes... ou simplement, de contempler, toute une -soirée, mon papier, sans y toucher... Et mes journées... mes nuits, à -bâtir des impossibilités prodigieuses, en chantant à tue-tête!... J'en -vins à me refuser cette volupté du rêve... comme j'ai su renoncer à -l'éther, au haschich, aux femmes, et même au tabac... J'en vins—c'est -affreux—j'en vins à accuser, de ce détestable et délicieux penchant -pour la rêverie, le pire et le plus exquis des stupéfiants... à en -accuser ce geste de maman...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[p. 241]</a></span></p> - -<p>Il me sembla que ce mot faisait trembler ses vieilles lèvres.</p> - -<p>—J'ai tant hérité d'elle!... oui... ce geste où je l'ai vue si -souvent s'oublier, des heures durant, à ouvrir et refermer, les yeux -perdus, ouvrir et refermer, pauvre maman!... deux cents fois de suite, -peut-être, le fermoir d'un bracelet d'or, à son bras... Les idiots!... -L'idiot que j'étais!</p> - -<p>Il hurla et il cracha... je puis bien dire qu'il cracha dans mon -oreille:</p> - -<p>—Eh bien! tout ce que la fortune... n'importe quelle fortune... -peut donner... je l'ai déjà, puisque je l'ai imaginé. Et ma tête -me donne encore une avance, inintégrable en chiffres, sur tous les -milliardaires des deux Amériques... Tout... je l'ai possédé, possédé... -écoutez-moi... possédé!...</p> - -<p>Il appuya encore sur le mot... et, m'attirant à lui—décidément, -trop de thé finissait par l'enivrer,—il ajouta encore plus -confidentiellement:</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que posséder?... Posséder, c'est comprendre... -ou, si vous aimez mieux... imaginer. À notre ploutocratie misérable, -voici que succède une <i>gnosticratie!...</i></p> - -<p>—Quoi?</p> - -<p>—Une gnosticratie... vous comprenez?... gnosticratie.</p> - -<p>Est-ce que je comprenais?... Bah!</p> - -<p>—Une gnosticratie qui mènera, sans doute, enfin, la pensée au -nihilisme parfait de l'indifférence absolue, où les arrière-neveux de -nos arrière-neveux... Mais c'est évident... Pour moi, j'aurai tout -compris...</p> - -<p>Il me sourit:</p> - -<p>—Ou j'aurai cru que j'ai tout compris.</p> - -<p>Il éclata de rire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[p. 242]</a></span></p> - -<p>—C'est tout à fait la même chose...</p> - -<p>Ce n'est pas sans inquiétude que je le vis se lever, crier:</p> - -<p>—Qui donc aurait raison contre moi?... Je récuse tous les juges... -tous... même le plus vieux juif... là-haut...</p> - -<p>Son index se tendait vers le plafond.</p> - -<p>—Même le plus vieux juif... je lui défends d'avoir raison contre -moi... Lui?</p> - -<p>Il haussa les épaules, avec l'expression du plus complet dédain...</p> - -<p>—Voyons!... il pouvait continuer à penser, à rêver le monde, pendant -l'éternité des éternités... Et il l'a créé?... L'imbécile!... Et il l'a -créé tel qu'il est encore?... Et pour la misère de quelques milliards -de siècles?... Inimaginable!... Et qu'est-ce qu'il a, maintenant, avec -cet univers sur les bras?... Rien... plus rien... plus rien... C'est -bien fait...!</p> - -<p>Il donna un grand coup de poing sur la table, et le garçon, réveillé en -sursaut, accourut:</p> - -<p>—Du thé!... commanda mon ami Weil-Sée, subitement radouci...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mes compagnons avaient à voir des amis, établis dans une propriété -des environs. J'en profitai pour passer quelques jours avec mon ami -Weil-Sée. Il tenait absolument à me montrer Rotterdam, à m'en expliquer -le mécanisme jusque dans ses rouages les plus intimes... Il arriva, -naturellement, que Weil-Sée me mena partout, sauf à Rotterdam... Il -trouvait que, pour n'avoir pas vu assez de ciels et d'eaux de Hollande, -je n'avais pas vu la Hollande, et que, n'ayant pas vu la Hollande, -je ne pouvais rien comprendre à<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[p. 243]</a></span> Rotterdam... En bac, en bateau, en -voiture, en chemin de fer, il me promena sur tous les bras de la Meuse, -sur tous les canaux qui mènent de la Meuse au Rhin, sur tous les bras -du Rhin et sur la mer, entre le ciel et l'eau, et ce fut surtout, -hélas! sur des ponts... J'ai passé des journées sans voir le ciel, sans -oser regarder les eaux, sur tous les ponts des routes, des villes, et -sur ceux qui osent chevaucher la mer... De Rotterdam, nous n'avons -vu que l'immense pont qui enjambe la ville, on dirait, dans toute sa -largeur.</p> - -<p>De ces quelques jours, il ne me reste que d'intolérables sensations de -vertige. Le vertige, en Hollande? Eh bien, oui! Ai-je rêvé? Rêve-je -encore?</p> - -<p>Je me demande aujourd'hui si ce n'était point la seule présence -de Weil-Sée, sa voix lointaine, ses gestes saccadés, ses grimaces -extra-humaines, l'immensité de ses illusions, qui amplifiaient ainsi, -déformaient ainsi, les choses autour de lui... Je crois, en vérité, -je crois qu'il avait cette puissance extraordinaire de communiquer -son malaise, sa peine, son vertige, sa torture, à la matière la plus -inerte... À son contact, la nature elle-même s'affolait...</p> - -<p>Là, le col tendu vers des viaducs de chemins de fer, nous voyions des -wagons filer si haut, au-dessus de nos têtes, qu'il fallait deviner -leur vacarme qui s'enfuyait... Ailleurs, nous dominions—le cœur -m'en tourne—des trains de bateaux qui paraissaient des barques, des -barques qui paraissaient des mouches... Et je fermais les yeux... -Ici, c'était l'effroi que le bachot où nous dansions, une catastrophe -d'arches et de piliers rompus l'anéantit; là, l'angoisse que ne cédât -le tablier de métal, dont les courbes semblaient des rebondissements de -palets sur l'eau, ce tablier si fragile, qu'il s'agitait au vent, et -résonnait, en tous ses assemblages, sous notre<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[p. 244]</a></span> poids... Je me souviens -de ponts, où j'eusse donné des millions d'hectares de ciel de Hollande -pour un bon kilomètre solide de grand'route de Beauce. Et pour ajouter -à l'horreur de cette impression, les coups de sifflet éclataient, -au-dessus de nous, comme l'annonce d'un malheur, et l'on entendait, -en dessous, alterner et se répondre des lamentations de sirènes. -Je voulais me persuader que je résistais aux forces qui tiraient -mes entrailles, mon cœur, comme avec des cordes, chatouillaient -mes chevilles, irritaient la moelle de mes tibias, et un frisson me -parcourait à sentir que je «ne pesais plus»... Un dégoût de vivre, -pire que la peur de mourir, me tenait suspendu en l'air... Non, en -vérité, je ne pesais plus... Quand sur les remblais, les digues, et -puis à rouler sur la brique ferme, j'avais repris, peu à peu, mon -poids et ma raison, je goûtais comme le délice d'une convalescence, à -suivre les enroulements de nuages, au ciel, à plonger mes yeux dans -la transparence des eaux, au ras du sol... Et du vertige, je parlais -légèrement, ainsi qu'on médit d'un ami...</p> - -<p>—J'envie, me disait mon ami Weil-Sée, ceux qui ignorent le vertige, -mais je les plains aussi... Quelle idée peuvent-ils avoir de l'enfer et -comment pensent-ils qu'on ait pu l'imaginer?</p> - -<p>Cette idée le fit longuement ricaner... Puis, il continua:</p> - -<p>—Il est certain que la damnation, c'est d'être, éternellement, -les talons cherchant une paroi qui fuit, au point de se sentir -invinciblement attiré... de se sentir tomber dans un gouffre, dont on -sait qu'on n'atteindra jamais le fond.</p> - -<p>À mon tour, j'évoquais le vertige, à bord d'un ballon captif dont la -nacelle résiste à la corde et au vent, et<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[p. 245]</a></span> se couche; sur les falaises -des côtes bretonnes qu'on sent glisser sous ses semelles, quand on -se penche vers la mer; sur un balcon où l'on est monté, en riant, et -dont le parapet est trop bas de cinq centimètres; sur les échelles des -échafaudages dont on tient les montants embrassés une éternité, et dont -il m'est arrivé de mordre... oui... de mordre, à m'en casser les dents, -les barreaux.</p> - -<p>—Mon cher Weil-Sée, un jour, au Mont-Vallier, j'avais eu la folie de -suivre un ami sur un sentier qu'au bout de dix minutes je sentis—je -n'aurais pas baissé les yeux pour un empire—se rétrécir jusqu'à -devenir plus étroit que mes semelles... Je m'arrêtai enfin et mis -bien une demi-heure—comme un petit équilibriste japonais au sommet -d'une pyramide de tonneaux—à me retourner, et le double de temps à me -coucher ventre contre terre. Mon ami, mon bourreau avait le courage -de se moquer de moi... Je n'avais pas, moi, seulement la force de -souhaiter sa mort... Et, à plat ventre, déchirant ma joue collée à la -montagne, pour ne pas apercevoir le précipice, j'ai mis le temps d'une -autre vie à refaire le chemin parcouru...</p> - -<p>—Ce n'est rien... dit Weil-Sée, en montrant ses dents noires... le -Mont-Vallier, ce n'est rien... Vous n'avez pas suivi, comme moi, les -torrents des Alpes, à flanc de montagne, le long de parois qui semblent -de marbre poli ou de boue schisteuse, dans des gouffres au profond -desquels le ciel ne paraît plus qu'un tout petit ruisseau bleu... Voilà -le vertige...</p> - -<p>Et il poursuivit, après un instant de silence, ricanant:</p> - -<p>—C'est parce que je sais ce que c'est que le vertige... que je -comprends quel tremblement dut agiter le pauvre Jésus aux jointures des -genoux et du bassin, quand Satan l'a tenté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[p. 246]</a></span></p> - -<p>Les juifs sont très préoccupés de Jésus... Weil-Sée aimait à en parler; -il en parlait à propos de tout... Au fond, il était fier d'avoir un -Dieu dans sa famille. Il reprit.</p> - -<p>—Le Malin—c'est bien le sobriquet qu'il mérite—avait mené Jésus -sur la montagne, et, sous prétexte de lui offrir le monde, c'est un -gouffre qu'il lui montrait... Or, ce qu'il y eut de divin dans le -refus, ce n'est pas d'avoir refusé l'offre dérisoire d'un monde—quel -monde, qui déjà ne lui appartienne, peut-on offrir à un Jésus ou à -un Spinoza?—Non... le divin... écoutez-moi... c'est d'avoir, sur la -montagne, au bord du gouffre, refusé du bras tentateur, l'appui...</p> - - -<p class="p2">Il prit un air dégagé—nous étions, en ce moment, sur la terre -ferme—et il ajouta le plus gaiement du monde:</p> - -<p>—Pour moi... je suis persuadé que je n'irai pas en enfer... Oh! ce -n'est point que je croie tellement à l'enfer... Ce n'est pas non plus -que j'aie une telle confiance dans la vertu de mes actions... ni dans -la justice de ce Dieu qui, après avoir créé le monde, en six jours, à -la diable, a fait annoncer partout—forfanterie!—qu'il le jugerait en -un seul, comme on expédie les petits délits de police, au début des -audiences correctionnelles... Du moins, Dieu sait-il très bien qu'ayant -connu toutes les sortes de vertige, ce vertige infernal ne pourrait -plus avoir de nouveauté pour moi, et, par conséquent, ne me serait pas -un supplice... Alors?... À quoi bon?... Ah! ah! ah!...</p> - -<p>Et sans autre transition, il me parla de la Réforme dans les Pays-Bas, -de la Réforme en Allemagne, de la Réforme en soi, et du rôle qu'y -jouèrent les Iconoclastes, secte admirable, qu'il regrettait chaque -fois qu'il visitait une exposition de peintures.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[p. 247]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'est pour avoir trop écouté mon ami Weil-Sée que je n'ai rien vu du -port de Rotterdam. Pourtant, je m'étais bien promis de le visiter -longuement, et Weil-Sée m'avait bien promis de me l'expliquer de -même. Tout ce que j'en sais, tout ce que, sans doute, j'en saurai -jamais, c'est «qu'on y voit circuler les produits des colonies du -monde entier». Puissance d'évocation qu'ont toujours eue certaines -phrases qu'il prononce!...Tous les autres ports que j'ai vus, depuis, -me paraissent petits, étroits, inanimés. Le seul port qui puisse -m'impressionner désormais, c'est ce port de Rotterdam, que je n'ai -pas vu, que je n'ai pas besoin de voir, que je ne verrai ni n'oserai -aller voir jamais, ce port de Rotterdam, dont je sais seulement, dont -Weil-Sée m'a dit brièvement, en passant: «que les produits des colonies -du monde entier y circulent»...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il y a des hommes ainsi faits, que je n'ai pas la force de leur -résister, que l'idée même ne m'en viendrait pas... Mon ami Weil-Sée -est de ceux-là. Qu'on rie, si l'on veut, de mon esclavage; c'est pour -moi le seul aspect du bonheur. Mais c'est trop peu dire que je ne -résiste pas à ceux qui me plaisent; je ne sais, non plus, leur parler, -ni parler devant eux... C'est pourquoi, peut-être, aucun personnage ne -m'émeut autant que Cordélia. Seulement j'admire que cette malheureuse -fille puisse en dire autant qu'elle en dit... Il est vrai que c'est du -théâtre.</p> - -<p>Qu'un homme, au contraire, m'impatiente, ou qu'une<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[p. 248]</a></span> femme prétentieuse -et littéraire commence de disposer ses phrases, je me sens pris -aussitôt d'une envie furieuse de les contredire, et même de les -injurier. Ils peuvent soutenir les opinions qui me sont le plus -chères, je m'aperçois aussitôt que ce ne sont plus les miennes, et mes -convictions les plus ardentes, dans leur bouche, je les déteste. Je ne -me contredis pas; je les contredis. Je ne leur mens pas; je m'évertue à -les faire mentir... Je me sens en joie, en verve. Si je pouvais avoir -de la haine, vraiment de la haine, je crois bien que j'aurais—pauvre -de moi!—du génie... Au lieu qu'un sourire, qui me séduit, ne m'inspire -pas un mot... et mes yeux—que des yeux ennemis font étinceler—se -baissent devant un regard, dont ils aiment la lucidité ou la douceur... -Alors, je demeure silencieux... je me sens stupide. C'est ma façon de -m'abandonner. L'être qui me plaît parle pour lui et pour moi. Quoi -qu'il dise... peu importe que je n'aie jamais pensé comme lui... -je suis heureux. Et, à me persuader que la bouche amie décide, à -l'instant, de ce que je pense et de ce que je suis, je n'ai plus qu'à -l'écouter... J'écoute, je ne parle plus... Combien d'attentes j'ai -dû décevoir! Combien, souvent, j'ai dû paraître sot!... Ce sont, -pourtant, sans aucun doute, les moments où j'ai le mieux compris ce -que je pouvais comprendre, et mon silence n'était que l'hébétude de -l'intelligence satisfaite...</p> - -<p>Mes chers amis... mes charmantes amies... tous mes bien aimés, vous -tous qui vous êtes, hélas! détachés de moi, vous surtout dont je me -suis détaché, de combien de reniements, de combien de lâchetés, vous -êtes responsables... et, je puis bien vous le dire, de combien de -larmes! Car, pauvres imbéciles que vous êtes, vous avez toujours ignoré -la belle source de tendresses qu'il y avait en moi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[p. 249]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un soir, mon ami Weil-Sée me mena le long d'un quai désert, dans un -club de la ville, où je fus accueilli avec beaucoup de cordialité; du -moins, Weil-Sée me l'assura.</p> - -<p>Les membres du cercle—armateurs, banquiers, marchands—étaient réunis -dans une salle dont le pourtour seul était meublé de banquettes, devant -lesquelles, à intervalles réguliers, étaient fixés des guéridons. -Tout le milieu restait vide, et les lustres de cuivre se reflétaient -dans le miroir du parquet. Les places étaient occupées, d'ailleurs -silencieusement, chacune, par un buveur, devant qui se dressait un -pot de bière. Au-dessus de chaque buveur, un petit nuage de fumée -s'épaississait, tous les petits nuages alimentant la nuée centrale, -dont les bords légers s'enroulaient et bleuissaient par-dessus les -lumières. Chaque buveur avait, aux dents, une pipe à peu près pareille, -un peu longue. Toutes les pipes ne fumaient pas absolument en même -temps, mais il y en avait toujours un certain nombre qui quittaient -ensemble des bouches en même temps fumantes, ou revenaient en même -temps reprendre, entre les dents, la place un instant occupée par le -pot de bière... À de certains moments, des chocs de grès sur le marbre, -des claquements de lèvres, des crachats, des remuements de pieds, des -quintes de toux, cédaient à la parole gutturale de l'un ou de l'autre -des membres du cercle, qu'on écoutait assez longuement, jusqu'à ce que -ses derniers mots arrivassent â se fondre dans un <i>tutti</i> de rires. -Et Weil-Sée allait, de l'un à l'autre, souple, insinuant,<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[p. 250]</a></span> avec des -complaisances, des humilités, des servilités, qui m'attristèrent un peu.</p> - -<p>Mes deux voisins m'adressaient, de loin en loin, la parole à voix -basse. L'un avait une trogne cuite au vent et au soleil, des tons d'un -beau vieux pot de faïence; un épais collier de barbe jaunâtre lui -faisait, autour du cou, comme un foulard. L'autre était un tout petit -vieillard, occupé surtout à hausser sa petite personne et son menton -minuscule au-dessus du bord de la table. Il se redressait à chaque -instant, pour éviter, à la fois, que le fourneau de sa pipe ne vînt -s'appuyer sur le guéridon, ou ne dépassât son crâne nu, mais duveté... -Pour un sourire, il avait toujours la précaution de retirer sa pipe, et -son sourire paraissait le sourire édenté d'un tout petit enfant. Il ne -faisait pour ainsi dire que sourire... Weil-Sée m'apprit que c'était un -des hommes les plus riches, un des spéculateurs les plus hardis, les -plus implacables, les plus heureux de la place, celui qui avait ruiné -le plus de familles, en Hollande.</p> - -<p>La soirée se prolongea de la sorte, sans incidents notables, -fastidieusement. J'avais peine à croire que tous les désirs du -lucre, toutes les passions de l'argent, se cachassent sous ces faces -tranquilles...</p> - -<p>Sur le tard, nous vîmes, avec satisfaction, s'avancer, porté par un -laquais en livrée, mais moustachu, un plateau étageant une colline -pyramidale d'œufs de vanneau.</p> - -<p>La colline fut, en un instant, rasée... Des gestes menus et pressés -dépouillaient les œufs de leurs coquilles, avec le bruit qu'eussent -fait les dents d'un assemblée de rats.</p> - -<p>Le plaisir que j'aurais eu à savourer, seul, les blancs opalins, et -les jaunes un tantinet boueux, fut gâté<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[p. 251]</a></span> par la curiosité muette mais -indiscrète avec laquelle le chœur des mangeurs m'observait.</p> - -<p>Ce fut, après ce repas d'un seul plat, qu'une longue barbe blanche -m'apostropha... C'était un discours. Il était prononcé en français, -mais un français mêlé d'expressions qu'avaient dû laisser les armées -de Louis XIV, dans le delta de la Meuse et du Rhin... On accueillit -aimablement tout ce que je dis en réponse. Mon voisin de droite me -serra la main avec émotion; mon voisin de gauche, le petit vieux, -sourit. Mais, je ne sus qu'à la sortie, par mon ami Weil-Sée, que -j'avais parlé beaucoup trop vite... et que les Hollandais—même les -plus familiers avec notre langue—n'avaient absolument rien compris à -mes paroles.</p> - -<p>—Tant mieux! ajouta-t-il... tant mieux!... Cela arrive souvent... -en tout... partout... Mais oui... Les mots que nous comprenons, non -plus, ne sont que des signes... Tenez!... ah! ah! c'est très drôle... -En Afrique, un jour, je fus invité par une espèce de roi nègre, à une -espèce de banquet... Ignorant sa langue et ne voulant pas fatiguer -inutilement mon imagination par un toast improvisé, je récitai, avec de -beaux gestes... et une voix musicale... une page de <i>Salammbô</i>... Tout -simplement... Ce fut un enthousiasme... du délire... Ils pleuraient -tous d'émotion, de joie... Ils m'embrassaient. Le roi m'accorda tous -les territoires que je lui demandais... et même d'autres que je ne lui -demandais pas... Il chanta, il dansa... Voyez-vous, mon cher, quand on -comprend, on est triste... et on est méchant.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Jamais, je n'aurais osé m'avouer à moi-même que j'eusse pu regretter -mes compagnons, encore moins<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[p. 252]</a></span> me lasser de l'éloquence de Weil-Sée, -ou du soin qu'il prenait de mon plaisir, cet excellent, ce parfait -ami... Cependant quel soupir de soulagement je poussai... quel cri de -délivrance, quand la Charron me les ramena! Jamais je ne vis avec plus -d'aise nos dames descendre de l'auto, la tête enveloppée du voile, ou -traînant, derrière elles, quelque écharpe de tulle, comme une allusion -encore à la poussière de la route... J'étais impatient de repartir; -j'étais surtout pressé de leur raconter mon ami Weil-Sée, de les -émerveiller de ses projets, de ses aperçus, de sa vie vagabonde... Et -si le sublime leur en échappait, n'avais-je point—pourquoi ne pas -l'avouer?—la ressource de les en faire rire?</p> - -<p>Il en est ainsi de nos enthousiasmes, de la plupart de nos amitiés, -ainsi des rêves de notre jeunesse. Il en est ainsi de bien des grands -hommes, et de bien des chefs-d'œuvre... Il n'en va pas autrement -pour les modes qui, hier exaltées, tombent demain dans le ridicule et -la caricature.</p> - -<p>Les systèmes de philosophie, dans la tête des hommes, et les plumes -d'oiseau, sur celle de leurs femmes, ont le même sort...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ma dernière journée, je la donnai tout entière à mon ami Weil-Sée.</p> - -<p>Il fut amer et triste, triste peut-être à penser que, le lendemain -matin, je l'aurais quitté, pour combien d'années?</p> - -<p>Il me parla en termes vagues, heurtés, douloureux, de toutes les -amitiés sans courage qu'il avait dû laisser le long de la route... de -l'ironie, de l'égoïsme, chez les<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[p. 253]</a></span> meilleures, de la pitié offensante, -chez les pires. Et voilà... Il était fatigué de se sentir toujours si -seul... fatigué de sentir quelquefois, souvent, qu'il n'était même pas, -à soi-même, un «compagnon»... Et quand la vieillesse viendrait tout à -fait?...</p> - -<p>—Il y a des moments où je ne m'aime plus... je ne m'intéresse plus, -des moments où je ne me comprends pas plus qu'on ne me comprend... Je -suis peut-être un raté?...</p> - -<p>Et il me regarda longuement, anxieusement, attendant une réponse... Je -haussai les épaules, pour le rassurer.</p> - -<p>Au Musée, où il me mena, il demeura tout à fait silencieux et agacé. -Il me laissa admirer, sans aucun commentaire, les deux grands van -Gogh, <i>Le Moulin dans le polder, L'Allée</i>, qui ont, déjà, la majesté -souriante, la tranquille éternité des vieux chefs-d'œuvre. Pendant -que je les considérais et les opposais aux bestiaux ennuyeux de Mauve, -Weil-Sée gardait aux lèvres un pli dur, et comme la grimace d'une -tristesse qui, non seulement se refusait à parler, mais ne trouvait -rien à dire. Un moment, ce pli se tordit tellement au coin de sa -bouche, que je crus que le pauvre diable allait fondre en larmes... Je -songeai que j'avais été, pour lui, un moment d'exaltation, d'oubli, de -répit, dans sa vie, et que, moi parti, il allait peut-être retomber -plus profondément dans les affres de la solitude et... qui sait?... de -la désespérance.</p> - -<p>—Mais non... mais non... me disais-je, pour ne pas trop m'attendrir... -Je me trompe... Il est nerveux, ce matin, c'est peut-être le temps... -Weil-Sée? Allons donc! Son imagination lui tient lieu de tout... de -femme, de famille, d'amis, de fortune, de succès, de bonheur.. Oui... -oui... Il est heureux...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[p. 254]</a></span></p> - -<p>Et, tout d'un coup, le secouant joyeusement:</p> - -<p>—Ah! mon vieux Weil-Sée!... mon vieux Weil-Sée!</p> - -<p>Sans proférer une parole, mon pauvre cher Weil-Sée continua d'aller par -les salles, ne voyant rien, ne regardant rien, ni les visiteurs, ni les -tableaux, ne voyant et ne regardant que lui-même, je suppose...</p> - -<p>Il ne s'arrêta que devant L'<i>Age de pierre</i>, de Rodin; il s'y arrêta -de longues minutes... Il s'asseyait auprès, tournait autour, les mains -derrière le dos, s'adossait à un mur, clignait de l'œil, et, de -temps en temps, avec un sourire préoccupé, venait passer une paume, -lentement, doucement, sur la patine du bronze. Il ne me confia aucune -impression. J'en avais le cœur serré.</p> - -<p>Le soir, tard, je le reconduisis jusque chez lui... Il habitait une -petite rue déserte, une petite rue voisine du Jardin Zoologique...</p> - -<p>Il avait toujours, sous divers prétextes, évité de me montrer sa -chambre. J'imaginai le désordre, la saleté, toutes les choses -bizarres qui traînaient là, échantillons de minerais, instruments -de mathématiques, cartes, photographies de Cranach et de Rembrandt, -épinglées aux murs, et le Cézanne, seul tableau qu'il eût gardé de sa -collection, depuis longtemps dispersée, et qui l'accompagnait partout...</p> - -<p>Nous étions devant sa porte, et il ne se décidait pas à sonner.</p> - -<p>—Voyez-vous... me dit-il, tout à coup... Nous n'arriverons à rien... -Nous sommes un siècle perdu... un siècle mort... si les hommes comme -vous... mais oui!... Laissez donc la littérature..., ses inutilités... -ses frivolités... sa bêtise encrassante... Entrez résolument dans...</p> - -<p>Sur le trottoir opposé, près d'un réverbère, dont la lueur courte et -tremblotante donnait à la rue comme un aspect de bouge, une femme -passait et repassait<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[p. 255]</a></span> que Weil-Sée ne voyait point, mais qui me -préoccupait... Comment eût-il deviné que notre présence dans cette -rue déserte et morne, à une heure si tardive, pût gêner quelqu'un?... -Pourtant elle gênait probablement le couple, qu'après deux essais -infructueux la promeneuse du trottoir venait de former avec un passant, -replet, courtaud, dont je vis luire, dans l'ombre, le chapeau haut de -forme.</p> - -<p>Weil-Sée continuait:</p> - -<p>—Croyez-moi... lancez-vous dans les spéculations supérieures... -abordez le vaste champ des futuritions. Le passé est mort... le -présent agonise, et demain il sera mort aussi... L'avenir... toujours -l'avenir... rien que l'avenir... les hypothèses... les probabilités... -ce qu'ils appellent l'irréalisable... à la bonne heure!... -Travaillez... Le monde... le monde....</p> - -<p>La femme avait entraîné son compagnon dans l'invisible, au fond de la -rue.</p> - -<p>Et Weil-Sée parlait, parlait... parlait... Mais son verbe n'était plus -le même... Il s'enflait bien, un moment, mais pour retomber ensuite, -flasque et mou, comme un ballon qui se dégonfle...</p> - -<p>Depuis dix minutes, j'entendais des mots énormes s'élever, puis crever, -s'évanouir, quand l'homme replet de tout à l'heure revint à passer, -mais seul, de l'autre côté de la rue... Il marchait vite, la figure -cachée dans le col relevé de son pardessus... Un reflet sur le devant, -puis un reflet sur le derrière de son chapeau... et il disparut sans -avoir, une seule fois, tourné la tête...</p> - -<p>—La gnosticratie... mon cher... savez-vous bien que cette -gnosticratie...</p> - -<p>Ce fut alors que passa, en face de nous, toujours sous le même bec de -gaz, l'active promeneuse qui sa dandinait... Elle ne se doutait pas -que nous décidions,<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[p. 256]</a></span> en ce moment, du sort de l'humanité... En pleine -lumière, je la vis seulement essuyer ses doigts avec son mouchoir... Et -puis, peu à peu, tout doucement, elle fut absorbée par la nuit...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Canaux_dAmsterdam" id="Canaux_dAmsterdam">Canaux d'Amsterdam.</a></p> - - -<p>Je ne vous dirai pas qu'Amsterdam est la Venise du Nord. D'abord, parce -que j'ai naturellement horreur de ces façons de parler, et puis, parce -que je n'en sais rien, n'étant jamais allé à Venise.</p> - -<p>—Comment, monsieur?... me dit un jour une dame offensée par cette -cynique déclaration... Est-ce possible?</p> - -<p>Et, déçue, toute triste, languissante, elle ajouta:</p> - -<p>—Vous n'avez donc jamais aimé?</p> - -<p>—Pas à Venise... non, madame... pas à Venise...</p> - -<p>—Ah! monsieur... je vous plains... On n'aime bien qu'à Venise...</p> - -<p>Me plaignit-elle?... Je crois plutôt qu'elle me méprisa...</p> - -<p>Dois-je dire-c'est peut-être le moment—que je me gondolais?</p> - -<p>Ce sont des raisons de cet ordre-là qui m'ont toujours empêché d'aller -à Venise.</p> - -<p>Manet, en haine de l'école de 1830, ne consentit jamais à mettre les -pieds dans la forêt de Fontainebleau. Rien que le nom de Barbizon, -de Marlotte, lui donnait de furieux accès de rage. Chose à peine -croyable, il refusa plusieurs fois l'invitation de Mallarmé de l'aller -voir au pont de Valvins. Mais il alla à Venise. Non seulement, il y -alla; il y peignit. Moi, si je n'ai jamais été à Venise<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[p. 257]</a></span> où, pourtant, -j'aurais aimé rendre visite à Titien et au Tintoret, chez eux, j'en -accuse, en plus des conversations dans le genre de celle que je viens -de rapporter, toute une iconographie crapuleuse et une non moins -crapuleuse bibliothèque musicale et poétique. Peut-être n'y avait-il -qu'un moyen de me laver de ces propos, de toutes ces mélodies, et de -tant de motifs pour journaux mondains, illustrés par M. Pierre Laffite -et C<sup>ie</sup>, c'était d'aller à Venise. Mais chaque fois que je -suis arrivé à en prendre la résolution, j'ai eu tellement peur de ne -rencontrer, sur la lagune, que des amants du répertoire de M. Donnay, -ou des paysages de M. Ziem, ou des ritournelles de M. Gounod, que j'ai -toujours préféré retourner, une fois de plus, sur le Dam.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Quand on ne les connaît pas bien, et si l'on n'a point le sens aigu -des variétés et des différences, tous les quais et tous les canaux -d'Amsterdam se ressemblent.</p> - -<p>—C'est effrayamment monotone... s'écrie la dame citée plus haut.</p> - -<p>Or, je suis allé assez souvent à Amsterdam, pour comprendre, à ma très -grande joie, que rien n'est plus divers, et plus bougeant qu'Amsterdam; -que, non seulement aucun reflet des maisons dans ses canaux pareils, -mais qu'aucune de ses maisons pareilles ne se ressemblent. Chaque -portion de canal est un paysage différent de murs, de pignons, de -chalands, de fenêtres fleuries; chaque maison a son visage propre, sa -structure individuelle, selon le degré d'affaissement des pilotis qui -la soutiennent... Et, surtout, c'est un autre paysage de ciel, dont on -dirait que les Hollandais ont mis, chaque fois, sous verre, la patine -prodigieuse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[p. 258]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Au bord des canaux d'Amsterdam, et sur leurs ponts, depuis que je -m'attarde à imaginer le tain de vase profonde de ces miroirs qui -meurent, je sens que monte jusqu'à moi une odeur qui devient, chaque -année, plus forte et plus fétide. À mon dernier voyage, en plein été, -c'était, le soir, une puanteur dont le souvenir ma poursuit.</p> - -<p>Je sais le pouvoir de l'imagination sur les sens, sur les nerfs. C'est -à ce dernier voyage que j'ai appris cette chose effrayante: on n'avait -pas curé les canaux d'Amsterdam, depuis trois cents ans. Et, rien que -de l'avoir appris, il me sembla, tout à coup, qu'une épouvantable odeur -me faisait tourner le cœur, et je grelottai la fièvre, durant huit -jours, dans ma chambre d'hôtel d'où je voyais passer, sur le canal, les -noirs chalands, flotter au-dessus des eaux, au ras des eaux du canal, -de longues images grimaçantes, de longs spectres verts.</p> - -<p>La <i>dame de la mer</i> trouve l'eau lourde dans les fjords... Si elle -était venue à Amsterdam, qu'eût-elle dit de l'eau des canaux? Elle est -de plomb... Une sorte de graisse purulente, une sorte de mucus qu'elle -a sécrété, mousse, tournoie, ondoie à sa surface.</p> - -<p>L'eau encore, même l'eau boueuse, on peut l'agiter; les coques des -chalands la font sans cesse mouvoir, la décapent pour un instant; les -courants de mer qu'on arrive à y précipiter la renouvellent un peu, la -rafraîchissent... Mais la vase? Mais ces vases séculaires, ces lents -et continuels déversements d'égouts, ces dépôts de tant de millions de -vies humaines qui se stratifient au fond?... Comment s'en débarrasser? -Déjà, les miasmes traversent les boues et l'eau, envoient crever<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[p. 259]</a></span> -à la surface leurs bulles d'infection. Qu'on remue ce lit profond -de pourritures, où le moindre caillou qui tombe délivre les fièvres -captives, qu'on le drague, qu'on l'expose à l'air, et c'est la ville, -c'est le pays entier, ce sont les pays voisins, c'est toute l'Europe -empoisonnée... C'est la peste, le choléra, ce sont peut-être des -fièvres inconnues, c'est la mort sur le monde!</p> - -<p>Les Hollandais ont tout prévu, sauf cela. Ils se croient à l'abri de -toutes surprises derrière leurs remparts d'eau. Ils n'ont qu'à rompre -une digue pour noyer d'un seul coup leurs envahisseurs. Mais que l'eau -découvre son lit de bourbes, et c'est fini d'eux. L'eau se venge -d'avoir été domptée, immobilisée, écrasée entre des murs de pierre. -Elle est faite pour courir, s'épandre et chanter sur les cailloux d'or. -Chaque fois qu'elle croupit quelque part, elle devient mortelle... -On a beau faire, il y a toujours un moment où la nature secoue -formidablement le joug de l'homme...</p> - -<p>Habituons-nous aussi à cette idée que notre sort, même le sort de -l'homme de génie qui emporte la pensée au delà des horizons sensibles, -veut que ses excréments, veut que ses organes vitaux soient une -infection et une honte. La légende qui nous raconte que les cadavres -des saints embaumaient est digne de l'Immaculée-Conception. Inventions -misérables! Tous les cadavres puent; tous les corps humains puent.</p> - -<p>Lecteur, le divin Platon allait chaque jour à la selle, ignoblement, -comme il faut qu'y aille, chaque jour, ta bien-aimée. Si elle n'y va -pas, le cher cœur, elle ne t'aimera plus... Constipé, le divin -Platon devient aussitôt une brute quinteuse et stupide. L'intestin -commande au cerveau... Quant à cette putréfaction que les villes font -sous elles, elle menace toutes las agglomérations, à la façon, songes-y -bien, dont les<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[p. 260]</a></span> ordures sociales et les reliefs du plaisir des riches -menacent les sociétés d'une fermentation inapaisable de la misère.</p> - -<p>Ici, cette pourriture demeure, pullule dans les rues, sous une lame -d'eau qu'elle refoule et amincit, chaque jour, chaque heure, davantage. -Plus on tarde d'y remédier, plus le danger grandit. Mais quoi faire?... -On est impuissant. Des commissions s'assemblent et travaillent, des -rapports s'ajoutent à des rapports, les projets chimériques s'empilent -sur les projets irréalisables; les parlements légifèrent. Duquel, entre -ces systèmes, de laquelle, entre ces utopies proposées, viendra donc le -salut?... On ne sait pas... Ce qu'on sait, c'est que les ouvriers de la -redoutable entreprise périront tous, comme périrent tous les soldats -qui, au début de la colonisation, remuèrent les terres homicides de la -Guyane.</p> - -<p>En attendant, Amsterdam s'épanouit au soleil du printemps. Les tons -délicats de ses rues jouent avec les eaux noires des canaux, avec les -ciels rares qui achèvent son délice. Ses habitants prospèrent; ils -donnent l'exemple de l'activité et de l'emploi judicieux des richesses; -ils demandent à une centaine de sectes religieuses de leur enseigner -la voie qui conduit le plus sûrement à Dieu... Ils cultivent les -tulipes, les narcisses, et les beaux lis de l'Extrême-Orient, taillent -le diamant, spéculent sur les marchandises lointaines, entassent -l'or, rêvent d'un plus immense polder, pour remplacer le Zuyderzée -desséché... Et, minute à minute, les vases mortelles se déposent, se -superposent les unes aux autres, s'accumulent...</p> - -<p>Et quand elles affleureront à la surface?...</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[p. 261]</a></span></p> - - - - -<p class="caption"><a name="Foire_aux_fromages" id="Foire_aux_fromages">Foire aux fromages.</a></p> - - -<p>À l'entrée du bourg de Purmerend, sur une riante, grouillante petite -place, au bord du canal, nous sommes arrêtés par les apprêts d'une -foire aux fromages... Une longue file de chalands, pleins de ces boules -rouges ou violacées qu'on appelle des têtes de nègres, s'amarrent le -long des quais, oh, de place en place, avec cette cargaison, l'on -construit de petits monticules, semblables à ces pyramides de boulets -louis-quatorziens que nous voyons encore dans les arsenaux maritimes. -C'est assez étrange, et très gai de couleur. La lumière du matin -fait vibrer les feuillages, joyeusement. L'air, où circule une odeur -aigrelette, est d'une grande transparence. Les contours des objets, -des fromages, comme des visages, des maisons vernies, des arbres, des -bateaux, ont la même netteté, la même sécheresse jolie...</p> - -<p>De ces bateaux, qu'on dirait remplis de joujoux neufs, les débardeurs -lancent, comme on jongle, les sphères colorées à des gars, à des filles -qui, toujours jonglant, les relancent, les unes à des marchands qui en -dressent des tas devant leurs tentes, les autres à des voituriers qui -en remplissent, jusqu'au bord, leurs voitures.</p> - -<p>Des paysannes,—presque toutes ont les tempes ornées de coquilles d'or, -ou portent le casque doré sous le bonnet de dentelles,—des paysans, en -pantalons courts, en sabots clairs, ont, en se renvoyant ces ballons -ronds et rouges, des figures rondes et rouges, si bien que, parfois, -nous pourrions croire qu'ils jouent à la balla, avec leurs propres -têtes, et que nous assistons<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[p. 262]</a></span> au dernier acte d'une opérette féerique, -ou encore à un ballet de jongleurs au bord de l'eau.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>La 628-E8 dut manœuvrer avec précaution entre ces obstacles et ces -jeux. Heureusement, nous étonnions la foule, au moins autant qu'elle -nous amusait. Elle ne se livra à aucune démonstration. Même, tout -à coup, à la suite d'une légère détonation du carburateur, sur les -bateaux, sur les tas, dans les voitures, à bout de bras, et, je crois -bien, en l'air, un millier de sphères colorées s'immobilisèrent...</p> - -<p>Sur un coup de frein, la circonférence d'une roue se fit un instant -tangente à celle d'un de ces ballons qui avait roulé jusqu'à nous... La -seconde d'après, un bond du moteur détruisait ce concept géométrique, -dont il ne resta plus sur le sol qu'un peu de pâte rouge, aplatie.</p> - -<p>Et, de loin, en nous retournant, nous vîmes toutes les balles et, je -crois bien, toutes les têtes aussi, reprendre, à la fois leur vol et -leurs paraboles...</p> - -<p>«Fromages, mirages...» dirait Jean Dolent.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="La_porte_entrebaillee" id="La_porte_entrebaillee">La porte entrebâillée.</a></p> - - -<p>Depuis le début de notre voyage,—aveu pénible pour un Français,—il -ne nous est arrivé aucune aventure dans un hôtel, j'entends, aucune -aventure galante. Gérald B... celui, de nous, qui a le plus voyagé, et -qui, d'ailleurs, est Anglais, prétend que, dans les hôtels, il n'arrive -jamais rien.</p> - -<p>—Je vous assure, répète-t-il... rien... rien... jamais<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[p. 263]</a></span> rien... sauf, -bien entendu, ce qui peut arriver à chacun sur un trottoir ou dans un -cabaret de nuit... Les Allemandes, les Anglaises qui voyagent seules, -lorsque le roman sentimental ou la bouteille de gin, le souvenir d'un -opéra, d'un officier, ou tout simplement d'un commis de magasin, agite -leur imagination, et qu'elles ont besoin d'aide, sonnent le garçon -d'étage... Considérez-vous comme une aventure l'offre de la servante de -l'hôtel, dans les petites villes de Serbie, de Roumanie?...</p> - -<p>—Alors, en Serbie?</p> - -<p>—Oui... en Bulgarie, en Hongrie aussi... Mais cela fait partie de -leur service, comme le cirage des chaussures incombe au conducteur -du sleeping... Un trait... je me rappelle un seul trait qui vaille -d'être rapporté... Et encore!... C'était en Transylvanie, au pays -de l'or. Nous étions, en été, au petit jour, après une nuit passée -en wagon, et avant de repartir en voiture, descendus dans un hôtel, -pour y refaire un peu notre toilette... Deux filles nous servaient... -L'une, geignant, suppliait en mauvais allemand, qu'on acceptât ses -offres, criait qu'elle était pauvre, qu'elle n'avait vraiment rien... -Pour nous prouver, sans doute, son dénuement, tout à coup elle souleva -crânement le cache-misère dont, en hâte, à notre arrivée, au saut du -lit, elle s'était enveloppée, toute nue... Sa hardiesse ne manquait -pas de grâce... Elle était grande, bien faite... de belles lignes... -un joli grain de peau... Mais nous étions trop nombreux... Je lui en -fis la remarque: «Qu'est-ce que ça fait?... répondit-elle. Tous... -tous... tous... Je suis si pauvre!» Pendant ce temps-là, l'autre ne -disait rien, souriait en continuant son ouvrage. À peine débarbouillés, -mal brossés... nous prenions la fuite... Je n'ai jamais eu d'autre -aventure...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[p. 264]</a></span></p> - -<p>Pourtant, un soir, à La Haye, après dîner, Gérald B..., qui, pendant -le repas, avait paru rêveur, préoccupé, nous avoua, à peine les dames -parties, qu'il s'était trompé, et qu'il pouvait arriver, qu'il arrivait -parfois des aventures, à un voyageur, dans les hôtels... Il avait des -scrupules à parler, mais nous l'aidâmes à trouver de quoi les apaiser...</p> - -<p>—Eh bien, voilà! C'est assez drôle, du reste...</p> - -<p>Il était rentré à l'hôtel, vers cinq heures. En voulant ouvrir la -porte de sa chambre, il s'étonna qu'elle fût entrebâillée. Et, la -porte poussée, il s'étonna bien davantage, en voyant, devant l'armoire -à glace, une chemise lentement se hisser, se plisser sur une croupe -féminine, découvrir le rein, les omoplates et, à la fin, s'élever, -avec précaution, sans en déranger l'ordonnance blonde, au-dessus des -ondulations de la coiffure. Rien de plus rouge que le visage de la -dame, sans chemise quand elle s'était, tout à coup, instinctivement, -retournée, au léger grincement de la porte.</p> - -<p>—Monsieur!... Oh! Me... Monsieur! cria-t-elle, pas trop haut -cependant, et sans trop de colère, tandis que ses doigts -s'embarrassaient et embarrassaient leurs bagues dans les dentelles...</p> - -<p>Ce qui était vraiment le plus délicieux à regarder, c'est que, au plus -fort de son trouble, elle ne parvenait pas à vêtir seulement, de ce -nuage de batiste qui s'enroulait à son bras, ses seins nus... Tout le -corps était d'une blancheur dorée, éblouissante, sauf la taille où le -corset avait mis, en la serrant, comme des morsures et des pinçons, et -les jambes où la peau transparaissait, par les fines mailles de deux -bas de soie noire à jour...</p> - -<p>Notre ami avait refermé, verrouillé la porte.</p> - -<p>—Monsieur!... Oh! Me... Monsieur!...</p> - -<p>Sans répondre à la voix qui tremblait—tremblait-elle<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[p. 265]</a></span> elle -vraiment?—il se rapprocha, à pas de loup, de la glace, qui, loin -d'offrir un voile à la pudeur de la dame, ne la dévêtait que -davantage...</p> - -<p>—Me... Monsieur!... Non... non... Soyez gentil. Non... je... je... -Allez-vous-en... je... vous supplie!</p> - -<p>Des bras suppliants sont débiles. Les bras de notre ami l'avaient -prise, enserrée, l'entraînaient vers le lit, tout couvert de robes, de -corsages, de gants, de chiffons, de lingeries parfumées que, l'un après -l'autre, il envoyait promener à travers la chambre, sans un mot... Et -la dame ne pouvait crier, mais à peine, et de plus en plus bas, que:</p> - -<p>—Me... Monsieur!... Ah!... Ah!... Me... Me...</p> - -<p>Puis, il sentit qu'une étreinte répondait à ses étreintes, que des -caresses répondaient à ses caresses... Et la voix, peu à peu voilée, et -puis rauque, enfin haletante et pâmée, balbutiait:</p> - -<p>—Ah! mon chéri!... mon chéri!</p> - -<p>Gérald en riait encore quand il eut regagné sa chambre, voisine de -celle de la dame, et y fut tombé dans un fauteuil, où il s'endormit -jusqu'au dîner.</p> - -<p>Son récit terminé, il nous dit:</p> - -<p>—Je comprends que je mes sois trompé de chambre... Mais, elle?... -Pourquoi la sienne, juste à ce moment pathétique, était-elle -entrebâillée?...</p> - -<p>Nous allions nous livrer gaiement à diverses hypothèses, quand nous -vîmes Gérald tout à coup rougir... ah! rougir comme avait dû rougir -la dame en chemise, ou plutôt sans chemise. Mais il ne rougissait pas -seul. Un couple pénétrait dans le restaurant, où nous nous étions -attardés à fumer. Une femme, d'à peine vingt-cinq ans, blonde, les -joues en feu, toute scintillante de jais, et ramenant, par contenance, -la gaze verte qui se gonflait à son épaule, s'avançait, incertaine,<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[p. 266]</a></span> -hésitante. Un homme énorme, beaucoup plus âgé, très haut de taille, -gros, gras, glabre, l'air malsain, l'air bourru, l'air fourbe aussi, la -suivait, ouvrant de grands pas, et se dandinant ridiculement, sur des -hanches trop fortes de vieille femme... Un oeillet, d'un pourpre noir, -s'empâtait à la boutonnière de son smoking...</p> - -<p>—Avancez donc, ma chère! fit-il en russe, d'une voix dure.</p> - -<p>La table voisine de la nôtre portait une corbeille de roses rouges, -et un maître d'hôtel s'empressait auprès des arrivants pour les y -conduire. La dame, visiblement, répugnait à aller jusque-là... Elle -tournait la tête vers l'autre bout de la salle, où, par une baie -ouverte, l'on apercevait une sorte de petit jardin de palmiers, -illuminé de girandoles; un jet d'eau sortait d'un amas de petites -roches en carton, que tapissaient des fougères stérilisées.</p> - -<p>—Non, ce n'est pas la peine... fit encore le mari... Il y a un courant -d'air... avancez donc...</p> - -<p>Ce fut lui qui insista encore pour qu'elle s'assît à la place qui, -justement, nous faisait face... Un mot bref, détaché d'une voix -coupante, obligea le colosse à se taire, à courber sa tête teinte... Il -s'effaça, en laissant, enfin, sa femme, prendre l'autre chaise et nous -dérober sa rougeur...</p> - -<p>Dans ces circonstances-là, je m'intéresse surtout aux maris; et c'est -le meilleur moyen que j'aie de trouver des excuses à leurs femmes. -Dans la face énorme et molle de celui-ci, le menton saillait. Il -était sinon absolument sourd, du moins très dur d'oreille, ce qui le -forçait à pencher souvent, vers sa compagne, le masque rasé, plaqué -de deux bandeaux trop noirs, et dont un monocle détruisait seul la -ressemblance avec celui<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[p. 267]</a></span> d'un cocher de maison cossue. Ses gros doigts, -courts et boullus, très blancs, étaient gainés de bagues, où des feux -étincelaient. En parcourant le menu, il haussait les épaules, parlait -fort, maugréait, semblait mâcher ses mots comme de la viande trop dure.</p> - -<p>D'elle, qui nous tournait le dos, je remarquais seulement, sous les -cheveux ondulés qui la couronnaient comme d'une tiare légère, une -rigole qui se creusait à partir de la nuque, détail que Gérald, tout à -l'heure, dans l'intime description de son inconnue, nous avait donné.</p> - -<p>Notre ami, très gêné, fit observer tout à coup, à voix basse, combien -nos cigares faisaient de fumée... Il y avait, dans ses paroles, une -insistance suppliante. De temps en temps, le gros monsieur, sans nous -regarder, mais avec ostentation, agitait l'air du plat de ses mains -gantées d'or et de pierreries, et soufflait bruyamment:</p> - -<p>—Pfouou!... Pfouou!...</p> - -<p>Ah! s'il n'y avait eu que le gros monsieur!... Nous nous levâmes, sans -plus parler... Les autres défilèrent avant moi, devant la table aux -roses... Pas un, je l'avoue à notre honte, n'eut le bon goût ni la -force de résister au désir de retourner la tête. Et moi, plus goujat -que tous, sans même me donner l'excuse de la liberté du voyage, bravant -les regards de la dame et le monocle furieux du mari, je me retournai -aussi, brusquement, m'arrêtai quelques secondes, sous prétexte -d'épousseter le revers de mon smoking, où un peu de cendre de cigare -était tombé, et je vis, avec une sorte de joie jalouse et basse, le -joli visage blond s'empourprer... Tout au plus ne cédai-je pas à la -tentation de dire, en passant:</p> - -<p>—Me... Monsieur...</p> - -<p>Dehors, je complimentai Gérald, qui avait retrouvé<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[p. 268]</a></span> toute son -assurance. Après nous avoir traités de «cochons», pour la forme, il -nous avoua:</p> - -<p>—C'est curieux... Vous savez que, si elle n'avait pas rougi en me -voyant dans la salle... je crois, ma parole, que je ne l'eusse pas -reconnue!... Dame, habillée, n'est-ce pas?... Mais qu'est-ce que ça -peut bien être que ces types-là?... Il faudra que je le demande au -portier...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Hymne_a_la_paix_et_a_La_Haye" id="Hymne_a_la_paix_et_a_La_Haye">Hymne à la paix et à La Haye.</a></p> - - -<p>Je comprends qu'on ait choisi la Hollande et, dans la Hollande, La -Haye, pour y installer ce tribunal arbitral qui, un jour, en dépit des -plaisanteries et des dénégations pessimistes, se substituera au bon -plaisir des Empereurs, des Rois, des Parlements, pour connaître des -querelles internationales, leur trouver des solutions qui ne seront -plus des massacres, et, enfin, établir la paix, je ne dis pas entre les -hommes, mais entre les peuples.</p> - -<p>Il est certain que la Hollande et, parmi toutes les villes de Hollande, -que La Haye, possèdent un charme, une vertu—pas encore pacifistes, -peut-être—mais singulièrement pacifiants. On peut y rêver de choses -merveilleuses, on peut y rêver le bonheur universel, comme dans un beau -parc, le soir, après dîner...</p> - -<p>Cette vertu de la Hollande, ce charme de La Haye, j'en ai subi, bien -des fois, les influences sédatives, et d'autres, comme moi, qui étaient -plus agités, plus malades que moi, les ont subies également. C'est -délicieux. La douceur du sol uni, sa claire et profonde monotonie que -rompent et diversifient, à l'infini, l'immense<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[p. 269]</a></span> lumière du ciel et les -reflets de l'eau confondus, l'absence de tout appareil guerrier, le -spectacle d'une vie à la fois active et très calme, d'où tout effort -douloureux semble être banni, l'énergie tranquille des visages, le -silence des polders et des canaux, tout cela vous prend, vous subjugue, -vous conquiert. Jamais rien qui grince et qui menace... Et la terre, si -âpre autre part, l'eau, si terrible partout, se font dociles aux mains -de l'homme qui leur demande son pain et ses joies.</p> - -<p>En bons égoïstes, en sages privilégiés de la fortune, ne cherchez pas -trop à briser cette surface riante qui recouvre, peut-être, comme -partout, des haines farouches, bien des luttes fratricides, une -fermentation sociale qui, à Amsterdam, à Rotterdam, principalement, -s'échauffe et bout dans les bas-fonds de la misère et du travail. -Contentez-vous, comme toujours, des apparences qui rassurent, et, -comme toujours, faites-en des réalités. Que vous importe, si elles -mentent?... Il sera toujours temps de vous réveiller de vos rêves -d'autruches.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Que de fois je suis venu ici, déprimé, surmené, les nerfs tendus et -vibrants, par conséquent prédisposé à toutes les impulsions mauvaises! -Et, après deux jours passés à La Haye, où ce qui reste d'un peu -sauvage, d'un peu inquiétant dans le caractère hollandais disparaît, -après deux jours de flânerie devant le Vivier, le Palais de Rembrandt, -que gardent les cygnes, le Palais de la Petite Reine douloureuse, où -ne veille aucun soldat, après deux jours de promenades, le long de ces -jolies rues, de ces jolis jardins, si joliment fleuris, à travers cette -belle campagne verte qui s'étale<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[p. 270]</a></span> autour de la ville, comme un doux et -somptueux tapis, voici que s'opère en moi la détente miraculeuse... -Tout s'apaise, âme, muscles, nerfs et cerveau. Je suis heureux de -vivre, sans hâtes fébriles, sans désirs brusques et sursautants. -Avec une tranquillité complète, je jouis de toute cette mélancolie -qui m'entoure et me pénètre, non point la mélancolie amère comme le -fiel où elle alla chercher son nom, mais cette mélancolie rayonnante -que, jeune, j'ai tant de fois connue aux approches de l'amour, et que -donnent aussi les quelques instants de parfait bonheur, dont tout -homme, même le plus dénué, garde en soi, au fond de soi, sans savoir -d'où il est venu, le souvenir miséricordieux et lointain: peut-être -un paysage entrevu, le soir après une journée de marche fatigante; -peut-être le regard d'espoir d'un malade aimé, peut-être moins encore...</p> - -<p>Comment ne pas croire à l'amour, à la fraternité de l'avenir, quand, -sur toutes les routes, sur toutes les digues, de La Haye à Haarlem, -vous ne rencontrez que des visages heureux, que des chapeaux, des -corsages, des mains, des bicyclettes, des voitures, fleuris de tulipes, -de narcisses et de jacinthes; que des sentiers d'eau argentée où, -entre des rives rouges, des rives pourprées, des rives d'or, les -barques glissent silencieusement, chargées de leurs moissons rouges, -de leurs moissons pourprées, de leurs moissons d'or?... Un jour, nous -avons croisé un petit détachement de fantassins... Ils chantaient, -avec des accords délicieux, des chansons idylliques, des sortes de -lieds d'amour... Et des tulipes, comme dans les vases de la maison, -trempaient leurs tiges au goulot du canon des fusils.</p> - -<p>La paix rayonne tellement partout, elle habite si bien ces demeures -lustrées et souriantes, qui s'espacent dans les verdures de ce -continuel jardin qu'est la Hollande...<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[p. 271]</a></span> et je la sens si forte en moi, -que je ne veux même pas me demander à qui appartiennent toute cette -abondance et toute cette richesse du sol, de l'eau et de la mer, dont -la Hollande regorge... Et je ne veux pas savoir, non plus, ce que -cache, à Amsterdam, par exemple, cette Bourse toute rouge, dont les -murs hauts, les créneaux, les meurtrières évoquent les citadelles de -guerre, et les châteaux de rapines d'autrefois.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Nous avons revu le mari de la dame à la chemise... Interrogé par -Gérald, le portier nous apprend qu'il s'appelle le comte K..., qu'il -est Russe..., délégué au Congrès de la Paix..., enfin quelque chose -comme ça... Et il raconte:</p> - -<p>—C'est un monsieur pas commode... Il grogne toujours... et d'une -violence!... Chaque fois qu'il sort en ville, il a de mauvaises -affaires avec quelqu'un. L'autre soir, au théâtre, il a souffleté -le contrôleur. Hier, il a pris à la gorge, dans sa boutique, un -boutiquier. Ce matin même... monsieur ne sait pas?... on a eu toutes -les peines à l'empêcher de jeter par la fenêtre le valet de chambre -de l'étage... Enfin, il a lancé une carafe de vin à la tête du maître -d'hôtel... le pauvre diable est très blessé... Il ne peut dire un -mot qui ne soit une injure, faire un geste qui ne soit un coup de -poing... Le patron voudrait bien le renvoyer... Mais quoi! il dépense -beaucoup... Et ce serait peut-être des histoires... des complications -internationales.</p> - -<p>—La guerre, parbleu!</p> - -<p>—Hé!... on ne sait pas.</p> - -<p>Après un petit silence. Gérald demande encore:</p> - -<p>—Et sa femme?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[p. 272]</a></span></p> - -<p>Le portier, qui est un homme superbe, musclé et râblé comme un athlète, -sourit. Il lisse ses moustaches, claque de la langue, redresse son -cou de taureau, où je vois des tendons se bander comme des cordes. Il -ne répond pas tout de suite. Un moment, j'admire sa force et l'or qui -resplendit à sa casquette, au col de sa redingote, aux revers de ses -manches...</p> - -<p>Puis, avantageux et rêveur, il murmure:</p> - -<p>—Dame!... avec un homme comme ça... vous pensez bien!...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[p. 273]</a></span></p> - - - - -<h4><a name="LA_FAUNE_DES_ROUTES" id="LA_FAUNE_DES_ROUTES">LA FAUNE DES ROUTES</a></h4> - - -<p>Ce printemps dernier, allant à Grenoble, par les Grands-Goulets, nous -fûmes arrêtés, à quelques kilomètres, au delà de Pont-en-Royans, par un -troupeau de deux mille moutons, qu'on menait dans les hauts pâturages, -et qu'il nous fallut suivre, pas à pas, jusqu'au Villard de Lans. En -ces régions difficiles, où les routes, souvent dangereuses, toujours -étroites, très rares d'ailleurs, ne se croisent presque jamais, où un -carrefour est un scandale, impossible de traverser une telle masse. Les -pâtres, disons-le, ne mettaient aucune complaisance à nous faciliter le -passage. Ils s'amusaient même beaucoup de notre déconvenue. Ils s'en -seraient amusés bien davantage, s'ils avaient su que des amis nous -attendaient à Grenoble, et que, pour nous être arrêtés trop longtemps, -dans Valence, devant l'infortuné Émile Augier, de Mme la duchesse -d'Uzès, nous étions fort en retard. Peut-être le savaient-ils, car les -pâtres savent tout, étant sorciers.</p> - -<p>Suivant l'exemple de leurs maîtres, les chiens, visiblement,<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[p. 274]</a></span> -encourageaient le troupeau à ne pas se garer, et, à leur mauvaise -volonté, vraiment humaine, ils ajoutaient la joie, humaine aussi, de -se tourner, de temps en temps, vers nous, et de nous insulter par un -aboiement. Tel le charretier, le doux charretier des belles routes de -France, qui, ayant placé sa voiture, comme une barricade, en travers -du chemin, ne livre le passage que pour se donner le plaisir de vous -lancer un outrage obscène, qu'accompagne presque toujours un fort -claquement de fouet: geste imbécile, purement animal, grâce à quoi -il espère effrayer, faire s'emballer et culbuter, comme un cheval, -l'automobile; grâce à quoi aussi, il s'imagine—ce qui soulage sa -haine—qu'il nous a cassé «la gueule».</p> - -<p>Jamais je ne pestai autant que ce jour-là.</p> - -<p>La machine retenue grondait, chauffait, fumait horriblement, et, malgré -un copieux graissage, je n'étais pas sans inquiétude au sujet des -cylindres.</p> - -<p>J'ai, pour les animaux, une tendresse de neurasthénique et de -misanthrope. Leurs souffrances me font horreur. Mais je crois bien -que j'eusse foncé, de toute la force de nos quarante chevaux, dans le -troupeau, et fait une bouillie sanglante de ces moutons, si je n'eusse -prudemment réfléchi qu'une telle opération entraînait, pour la machine -et pour nous, de sérieux dommages. Je me contentai de lâcher les cris -sauvages de la sirène. Criminellement, je me disais que les bêtes -seraient prises de panique et que, affolées, bondissantes, sautant, -pêle-mêle, par-dessus les parapets, elles rouleraient au fond des -précipices, où le torrent les emporterait... Adieu! adieu!</p> - -<p>Il n'en fut rien.</p> - -<p>La sirène et ses plus stridents, ses plus déchirants appels, multipliés -par les échos de la montagne, demeurèrent<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[p. 275]</a></span> sans effet sur des animaux, -habitués sans doute à de plus terribles bruits d'avalanches.</p> - -<p>Alors, je pris le parti plus sage de regarder.</p> - -<p>On eût dit que ces deux mille moutons se portaient et que leur masse, -qui bêlait lamentablement, était suspendue. Elle ne bougeait qu'aux -bords, ne semblait même pas toucher terre de ses milliers de pattes -fragiles... Cependant leur piétinement faisait, sur le terrain, le -bruit d'un roulement continu de tonnerre. Je remarquai aussi que ce -fracas imite de loin le ronflement d'une auto pas très bien mise au -point.</p> - -<p>Les troupeaux de moutons ont, avec l'auto, une autre ressemblance; ils -soulèvent autant de poussière et dégradent autant les routes.</p> - -<p>Ceux-là se défendent par leur masse, qui est un obstacle -infranchissable, comme une inondation, une coulée de lave qui marche... -une ruée de pierres qui tombe...</p> - - -<p class="p2">Dans certains pays, le Nivernais, le Bourbonnais, le Morvan, -l'Auvergne, la Bretagne, les routes sont des écuries, des bergeries, -des porcheries, des étables, des basses-cours, des clapiers, tout ce -que vous voudrez, sauf des routes. Parfois, elles remplacent aussi -l'aire des granges. Non contents d'y faire camper et gambader leurs -bêtes, les paysans y installent leurs machines. Un jour, en Auvergne, -nous fûmes arrêtés par une batteuse mécanique et ses accessoires qui -barraient la route, en toute sa largeur. Les paysans refusèrent de -nous livrer passage. Et ils s'interrompirent de travailler, pour nous -regarder en ricochant.</p> - -<p>—Vous n'avez pas le droit d'arrêter la circulation, dis-je...</p> - -<p>—J'avons l'droit d'battre l'blé... où qu'ça nous plaît...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[p. 276]</a></span></p> - -<p>—Battez-le chez-vous, dans la cour de votre ferme.</p> - -<p>—Ça nous encombre... Et puis nous sommes chez nous ici... D'où qu'vous -êtes, vous?</p> - -<p>Un autre, les bras passés entre les dents de sa fourche, ricana:</p> - -<p>—Il n'est p'tête seulement pas du département...</p> - -<p>Un troisième dit:</p> - -<p>—Allons... passe-nous la gerbe...</p> - -<p>Et ils se remirent au travail... Avaient-ils lu Barrès?</p> - -<p>J'avisai un vieil homme que, à sa barbiche militaire et à la plaque -qu'il portait au bras, je reconnus pour être le garde champêtre... Il -avait écouté ce dialogue, sans rien dire, en hochant un peu la tête... -Je le sommai de faire son devoir.</p> - -<p>—Bien sûr... bien sûr!... fit-il... J'vas vous dire, mon cher -monsieur... Ces gens-là ont raison... Faut bien qu'ils battent leur -blé, ces gens-là...ha!... ha!... ha! L'blé, c'est la nourriture du -pauv'monde...</p> - -<p>Il ne voulut pas entendre nos protestations.</p> - -<p>—Tenez, mon cher monsieur... Redescendez jusqu'au pays... Prenez -à droite... et puis encore à droite... au coin d'un petit café... -Rémongeat, qu'on l'appelle.., le café Rémongeat... oui... Et puis vous -suivrez tout droit... À deux kilomètres, p'tête trois... vous verrez un -lavoir, sus vot'gauche... Prenez à droite du lavoir... Et puis toujours -tout droit, jusqu'à la route... L'chemin n'est point trop bon... il -n'est point trop mauvais, non plus... Il est comme ça... quoi!...</p> - -<p>Il nous fallut bien en passer par là...</p> - -<p>—Toujours sus vot'droite!... répéta le garde champêtre pendant que -nous faisions marche arrière... Y a pas à s'tromper...</p> - -<p>Le chemin était affreux, hérissé de culs de bouteilles, encombré de -cailloux coupants... J'y laissai deux pneus.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[p. 277]</a></span></p> - -<p>Le paysan n'a pas encore compris, ne comprendra probablement jamais que -les routes ont été construites pour qu'on y circule d'un point à un -autre. Il s'imagine, de bonne foi, peut-être, qu'elles ne sont faites -que pour lui, pour les différents besoins de son exploitation et les -services de ses élevages. Les gendarmes, les gardes champêtres, les -agents voyers, les maires, les préfets et les ministres se l'imaginent -aussi. Il est donc bien entendu qu'on doit y rencontrer, comme dans -l'arche de Noé, toutes les bêtes de la création, et leur fumier.</p> - -<p>Excellent terrain d'observation pour un chauffeur qui a du loisir, et -qui veut étudier ce que j'appellerai: la faune des routes...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Rien de plus divers que la façon des animaux de se comporter au -passage des autos. Elle instruit sur leur caractère et le degré de -leur intelligence. Or il s'en faut que le classement, qui en résulte, -corresponde aux idées qui ont cours, encore moins aux vieux dictons et -aux métaphores populaires.</p> - -<p>Le cheval, à propos de qui il me faut bien répéter, pour la cent -millionième fois, l'agaçante parole de Buffon, le cheval, «la plus -noble conquête de l'homme», qui voit, sans s'émouvoir, son camarade -d'attelage tomber, expirer à ses côtés, le cheval est stupide. -Pourtant, s'il croise une charrette d'équarrisseur, où se dressent, -en l'air, les quatre sabots d'un compagnon mort, aussitôt il se met -à trembler, frissonne, s'emballe. Au dire des naturalistes les plus -experts, on ne saurait voir dans ce trouble la manifestation d'une -sensibilité altruiste, ni la peur égoïste de la mort, mais seulement -une protestation olfactive, la<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[p. 278]</a></span> révolte inconsciente de l'odorat. -Le cheval a peur de l'odeur, peur de la couleur, de la lumière, de -l'ombre, de son ombre, de l'ombre de celui qui le mène; il a peur -d'un bout de papier, d'un sac d'avoine tombé, d'un morceau de verre -qui brille, d'une lueur de lune dans une flaque d'eau, d'un reflet de -feuille qui bouge, ou de nuage qui chemine sur la route. Le cheval a -toutes les phobies. Il a même toutes les autophobies, et à un degré de -morbidité que n'a peut-être pas atteint M. Émile Loubet, lequel, avec -un si bel à-propos et entant de fureur prophétique, fulminait, contre -les automobiles, les mêmes fâcheuses malédictions que fulmina M. Thiers -contre les chemins de fer... Ah! ces grands hommes!</p> - -<p>Ce n'est que quand la machine, qu'il n'a ni devinée ni prévue,—je -parle du cheval,—le frôle, qu'il fait un écart, se cabre, rompt son -attelage, et renverse choses, gens, voiture et lui-même, dans le fossé. -Ainsi que le lièvre, qui n'est dangereux qu'à soi-même, mais qui ne -hante pas les routes, le cheval a cette infériorité physiologique de ne -rien voir devant soi. Il ne voit que ce qui est à droite, ou à gauche, -comme un politicien de la Chambre. Pour qu'il marche sans accrocs -et sans dommages, il faut qu'il ne voie rien du tout... Bandez-lui -complètement les yeux, et, d'un pas égal, d'une allure somnolente, cet -Amour à quatre pattes ira toujours, et il tournera par exemple, des -heures, des heures et des heures, la roue d'un manège sans s'arrêter -jamais, sans jamais se révolter.</p> - -<p>On ne rencontre pas, en chauffant, d'animal—l'homme et même le -cycliste compris—qui soit plus dangereux, et dont il faille se méfier -davantage. Chaque fois que j'aperçois, sur la route, ce périlleux -imbécile, je ralentis toujours, et souvent je m'arrête, car on ne<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[p. 279]</a></span> -sait quelles frasques, quelles extravagances meurtrières peuvent bien -lui passer par la tête. Sa stupidité fait penser à celle d'une caste, -naguère omnipotente, à qui, dans sa déchéance actuelle, il ne reste -plus, pour se donner encore l'illusion de la puissance et de la vie, -que la faculté de caracoler. On s'applaudit de voir qu'elle sera -bientôt dépossédée.</p> - -<p>Le cheval n'est qu'un mécanisme—un vieux mécanisme—remonté pour -piaffer et faire la bête... la bête de luxe et de cirque, si ses formes -sont belles... ou la bête de somme, car il est fort... fort comme un -cheval.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Près de Grenoble, dans la descente de Sassenage, nous vîmes venir, -de loin, vers nous, une lourde charrette. Comme le cheval paraissait -s'effrayer,—bien qu'il eût fort à faire d'arcbouter ses sabots sur le -sol poussiéreux et de tirer à plein collier, car la côte est rude,—je -mis la machine tout au bord du talus de droite, et l'arrêtai. La -voiture portait un chargement de tuiles. Étendu, tout de son long, le -conducteur dormait, le ventre contre les tuiles, le menton appuyé sur -un sac d'avoine. Il ne se réveilla qu'aux appels réitérés de la trompe. -Il n'avait pas les guides à portée de la main, ni le fouet. Il souleva -seulement un peu la tête et montra une des plus pesantes faces de brute -que jamais il m'ait été donné de rencontrer.</p> - -<p>—Hue! fit-il, d'une voix graillonneuse d'alcool et de sommeil...</p> - -<p>Le charretier chercha vainement les guides, en ramant de la main -droite, et, se soulevant un peu plus, il s'appuya sur ses coudes... -Je l'entendis grogner je ne sais quoi. Livré à son seul instinct de -cheval, le cheval<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[p. 280]</a></span> mena, naturellement, la voiture sur le talus de -gauche.</p> - -<p>—Hue donc!... fit à nouveau le charretier, sans bouger davantage...</p> - -<p>Les roues s'engagèrent sur le talus, derrière lequel le terrain -descendait presque à pic, jusqu'au fond de la vallée... Je vis la -voiture pencher, pencher, puis se renverser lentement. L'homme avait -pu sauter à terre... Mais les tuiles gisaient sur le sol, brisées, en -miettes...</p> - -<p>—Nom de Dieu! jura l'homme. Nom de Dieu de nom de Dieu!</p> - -<p>Il commença par lancer, d'un geste furieux, sa casquette contre le tas -de tuiles. Ensuite, il s'en prit à son cheval qu'il roua de coups, puis -à nous à qui il eût bien voulu en faire autant.</p> - -<p>—Ah! salauds!... ah! salauds!</p> - -<p>Il fit claquer son fouet:</p> - -<p>—Attends un peu!... ah! salauds!</p> - -<p>Il fallut le tenir en respect, relever le cheval, déblayer un peu la -route... Voyant son impuissance, il avait pris le parti de s'asseoir -sur le talus, et, tandis que chaque mot détachait de sa barbe et de ses -cils des flocons de poussière, il gémissait:</p> - -<p>—J'suis écrasé... J'vas mourir... qu'on me foute une indemnité!</p> - -<p>Il était complètement ivre.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je me rappelle qu'une nuit, nous allions de Dordrecht à Rotterdam... -Nuit émouvante!... Nous allions lentement, silencieusement. Et nous -écoutions l'eau, l'eau infinie de Hollande, sourdre et chanter, -partout, autour de nous. Nos phares qui éclairaient magiquement la -brume où tourbillonnaient des poussières d'or, d'argent, d'émeraude -et de rubis, où passaient des insectes<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[p. 281]</a></span> nocturnes, des papillons de -feu; nos phares qui, parfois, éclairaient un coin de canal, et des -silhouettes d'ombres glissant sur le canal, éclairèrent, subitement, -l'effort d'un cheval blanc qui amenait à nous, de Rotterdam à -Dordrecht, sans doute, une très grosse voiture de déménagement. À -peine avions-nous distingué le charretier endormi profondément sur -son siège, que le cheval, effrayé par les lumières,—car la lumière -l'effraye comme les ténèbres,—se retourna brusquement, et faisant -faire sur la digue, par bonheur très large à cet endroit, demi-tour à -la voiture, remporta le mobilier à notre suite, vers Rotterdam, d'où -il devait venir... Son maître ne s'était pas réveillé. La secousse du -virage lui avait même davantage calé la tête sur un paquet d'oreillers, -et les reins sur un paquet de matelas. Il dormait, comme sur son lit, -confortablement, bouche ouverte, ventre ballant, jambes écartées... Et -les guides étaient enroulées à son poignet pendant.</p> - -<p>Nous ne pûmes nous empêcher de rire aux éclats, en songeant à la tête -ahurie qu'il ferait, après s'être réveillé, peut-être, une fois ou -deux, sur la grande route enténébrée, partout pareille, lorsqu'il se -retrouverait, le matin, avec sa voiture, son mobilier et son cheval, à -Rotterdam, d'où il avait dû partir la veille.</p> - -<p>Ainsi vont les réformes sociales qui sont de pauvres chevaux à qui tout -fait peur, et dont les conducteurs sont toujours endormis... Elles -partent, un beau soir ardentes, fringantes... Le moindre incident de -route leur fait rebrousser chemin... et elles reviennent, le matin, au -point d'où elles étaient parties.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le paysan breton, celui du Morbihanais et du pays gallot, a une peur -spéciale de l'automobile. Il y voit<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[p. 282]</a></span> certainement une œuvre du -diable, sinon le diable en personne. Dès qu'il en aperçoit une, il -marmotte aussitôt des prières. S'il est à pied, il s'agenouille et -joint ses mains tremblantes. Il invoque saint Yves, qui donne la -richesse, et saint Tugen, qui guérit de la rage, car il n'y a pas -encore de saints, en Bretagne, qui préservent de l'automobile. S'il est -à cheval, il descend précipitamment, et, la face toute pâle, claquant -des dents, mais toujours priant, il se met à l'abri, derrière sa -monture, dont il se sert, selon la circonstance, comme d'un bouclier ou -d'un rempart.</p> - -<p>Une fois, pas très loin de Vannes, sur la route de Larmor, un paysan -était ainsi caché, presque accroupi, derrière son cheval... C'était un -tout petit cheval de la lande, à longs poils rouges, et barbu comme une -chèvre. Il se démenait, ruait, hennissait. L'homme, qui s'accrochait à -lui, criait, implorait, suppliait:</p> - -<p>—Nostre Jésus!... Ah! nostre Jésus!... Ho!... Ho!... Ho donc!</p> - -<p>Aussi effrayé de la mimique de son maître que des ronflements de -l'auto, le petit cheval finit par détacher une ruade plus violente, qui -atteignit le paysan et l'envoya rouler dans le fossé...</p> - -<p>Nous eûmes beaucoup de peine à nous emparer du blessé, pour le conduire -à l'hôpital de Vannes. En dépit de sa jambe cassée, il luttait contre -nous, désespérément, s'imaginant que nous voulions l'emmener en -enfer... Et, afin d'éloigner de lui le démon, il hurlait, très vite:</p> - -<p>—Ah! sainte Vierge!... Ah! bonne mère sainte Anna... Ah! nostre Jésus!</p> - -<p>Quant au petit cheval, il avait franchi, d'un bond, le mur de pierre -de la route... Et il galopait, à travers la lande en rumeur, suivi de -quatre petites vaches folles et de deux moutons noirs, éperdus...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[p. 283]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les vaches, les bœufs peuvent aller de pair avec les chevaux. -Cependant, il semble qu'il y ait, comme entre le prolétaire des villes -et celui des champs, une sorte d'avantage intellectuel, au profit du -rustre, plus lourd, moins déluré, mais plus avisé.</p> - -<p>Une vache ou deux, surprises, une bande de bœufs qui vont à -l'herbage ou à l'abattoir, auront l'air gauche et comique à détaler -pesamment, et leur gros derrière à se lever, se trémousser, et leur -queue ridicule, à battre l'air, devant le moteur qui les pousse. Ils -vous mèneront peut-être loin ainsi. Mais même une troupe de veaux, -très longtemps poursuivis, tourneront toujours dans un chemin, dans -une brèche de la haie, dans un champ, où ils se remettront bien vite. -Je leur émoi, et vous regarderont passer avec une curiosité un peu -tremblante, une gentillesse étonnée... J'ai remarqué que les vaches -ont, en général, une certaine sagesse. Elles ne perdent complètement -la tête que si, parmi elles, un cheval vient leur communiquer sa peur -stupide.</p> - - -<p class="p2">Les chèvres, nerveuses, au point que leur lait donne, parfois, -dit-on, des convulsions aux petits enfants, les chèvres ne s'affolent -que si elles sont attachées, leur petit près d'elles. Alors, désarmées, -elles tirent sur leurs entraves, tournent autour du piquet, de la -longueur de leur chaîne, en bondissant et secouant leurs cornes, -s'élancent, retombent, cabriolent et dégringolent... Libres, d'un bond -leste et précis, sans trop de terreur, elles grimpent sur le haut -du talus, où, se sentant en sécurité, elles se mettent aussitôt à -grignoter les pousses tendres des broussailles...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[p. 284]</a></span></p> - -<p>Beau thème pour un discours académique sur les vertus éducatrices de la -liberté.</p> - - -<p class="p2">On sait les profondes méditations des chats, le magnétisme -baudelairien de leurs prunelles, et leur agilité à se tirer des pas les -plus difficiles... Dès le premier jour, ils ont reconnu, dans l'auto, -un danger nouveau, et, tout de suite, sans bruit, sans éclat, ils -l'ont évité... On en rencontre peu sur les routes, qui ne sont pas un -bon terrain pour leurs affaires, toujours un peu mystérieuses... Ils -préfèrent les endroits touffus et obscurs. Parfois, de très loin, ils -sortent de la haie, avec prudence, et traversent la route, en rampant, -un mulot vivant entre leurs dents. Le plus souvent, dans les villages, -assis sur leur derrière, au seuil des portes, ils suivent, d'un regard -rêveur, faussement distrait, la voiture qui passe, comme ils suivent, -en l'air, le vol d'un papillon...</p> - -<p>Bien rares les chauffeurs qui les peuvent prendre en défaut...</p> - - -<p class="p2">Les jeunes cochons, si roses, si gais, si jolis, accompagnent l'auto, -en galopant joyeusement sur les berges. Ils ne traversent jamais... -C'est une joie de la route que de voir ces petits êtres charmants se -suivre et nous suivre,—frise délicieusement enfantine,—le groin -en avant, les oreilles battantes, la queue qui frétille... Aussi -gras, joufflus, et plus roses que ces Amours qui, sur les plafonds, -les tapisseries, les boîtes de chocolat, sortent du déroulement des -banderoles, des conques fleuries, des corbeilles enrubannées. Ah!... -petits cochons... petits cochons!... C'est aussi une tristesse de se -dire que toute cette jeunesse, toute cette<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[p. 285]</a></span> joliesse, toute cette -gaieté sautillante, finiront, bientôt, en eau de boudin...</p> - -<p>Ces animaux, dits inférieurs, donnent vraiment de beaux exemples au -cheval qui n'en profite pas. Peut-être, est-ce la servitude trop -étroite où il est retenu, peut-être l'éducation absurde de l'homme -qui l'abrutit, à ce point? J'ai bien peur que, même libre, dans ses -prairies d'origine, il sache plus mal se défendre, et qu'il n'emploie -sa force qu'à des sottises encore plus grossières... Sa masse de -viande, son énorme charpente, ne sont-elles pas à la merci d'un loup, -d'une petite panthère, d'un minuscule rat?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'âne n'est pas moins tenu de court, ni le mulet... Mais quelle -différence! Comme ils savent, l'âne et le mulet, juger la stupidité de -leurs maîtres, leur ignorance pénible, leurs fantaisies inexplicables, -leurs exigences contradictoires! Et surtout, comme ils savent y -résister avec un admirable courage... le courage de la raison!</p> - -<p>L'incohérence leur est odieuse. Tous les deux, ils sont épris de -logique et de réalités, ce qui fait croire qu'ils sont inéducables... -Au lieu de toutes les manifestations de l'effroi des chevaux, de -leurs brusques écarts, de leurs hallucinations subites, de leurs -tête à queue, arc-boutements, ruades, galopades, reculs, toute la -comédie vaine et bruyante, les ânes passent tranquillement, do leur -petit trot raisonnable, regardent la machine sans peur, comme sans -sans extase, infiniment moins puérils, beaucoup plus dignes... et, au -fond, blagueurs!... Ça ne les épate pas!... Mieux que les chevaux, qui -ont des nerfs féminins, qu'un rien agace et décontenance, ils savent -très bien tenir tête à l'affolement de leurs conducteurs,<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[p. 286]</a></span> voire des -conductrices, quand elles sautent à terre, si mal à propos, et, tout -simplement, ils se retournent, pour considérer, en souriant d'un air -malicieux, le vol effaré des jupons.</p> - -<p>Bêtes d'une admirable sagesse, dont la tête est solide, le pied sûr, le -caractère digne et bon, qui connaissent la fragilité des enfants et qui -la respectent, jusqu'à se laisser torturer, sans autre révolte qu'un -léger mouvement des oreilles, par leurs petites mains cruelles...</p> - -<p>De tous les quadrupèdes,—je parle de ceux qui hantent les routes, car -il ne m'a pas été donné d'y rencontrer des éléphants ni des lions,—les -ânes et les mulets sont seuls à mériter une appellation trop souvent -déshonorée: ce sont des hommes.</p> - -<p>Ce seraient des hommes, si les hommes n'étaient pas hélas! des -chevaux...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les chiens ont contre eux leur fidélité et la bêtise de leur maître, et -je ne sais pas ce qui leur est le plus funeste. Ils ne redoutent rien -du cher homme, jusqu'au moment où celui-ci les extermine. Et encore à -ce moment suprême, avant que de rendre l'âme, lui prouvent-ils, une -dernière fois, leur tendresse imbécile, en le remerciant d'un regard -mourant, et en lui léchant les mains... Ils s'élancent au-devant des -voitures, parce qu'ils veulent défendre leurs maîtres, et les biens -de leurs maîtres, contre des dangers imaginaires, car cette fameuse -tendresse du chien ne s'emploie qu'à inventer mille périls, et à y -trouver l'occasion d'aboyer, d'aboyer sans cesse, contre quelqu'un, -contre quelque chose, contre rien du tout. Je ne puis supposer que leur -flair, si impeccable, les trompe au point de prendre le<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[p. 287]</a></span> radiateur -d'une auto pour le derrière d'un ami... Non... Il y a donc ceci que les -chiens songent moins à éviter la machine qu'à charger contre elle, pour -aboyer, et que cette fâcheuse habitude les fait toujours virer à temps, -pour tomber sous les roues...</p> - -<p>—Ah! la chale bête! dit Brossette.</p> - -<p>Ils ne sont pas nombreux à s'être aperçus que les autos vont plus vite -que les chevaux, et même qu'elles ne sont pas des chevaux... Cependant, -j'ai cru remarquer, qu'aujourd'hui, autour des grandes villes, et sur -les routes particulièrement fréquentées, ils commencent à acquérir un -semblant d'éducation. Ils deviennent prudents; ils réfléchissent. J'en -vois en qui se révèlent, encore obscurément, il est vrai, le sens de -la vie, de leur vie de chien, et le sentiment plus net des réalités... -Peut-être arriveraient-ils à être tout à fait sages et pratiques, à -se débarrasser complètement de leurs fantasmes, s'il n'y avait pas le -maître, s'il n'y avait pas la fidélité vouée au maître. C'est leur -grand malheur...</p> - -<p>Il est bien évident que, neuf fois sur dix, l'homme est entièrement -responsable de l'écrasement du chien. Le chien est-il parvenu à se -mettre en sûreté d'un côté de la route, que, bien vite, l'homme -l'appelle, comme si, d'être près de l'homme, cela suffisait à tout, -pour le chien... L'homme l'appelle avec une autorité impérieuse, -glapissante, comme on voit les mères appeler leurs enfants, dans les -rues, juste pour qu'ils se précipitent sous les véhicules. Merveilleux -instinct de l'amour maternel des mères, accouplé à leur sottise! Le -chien, qui se plaît aux caresses plus qu'un homme, et aux coups, mieux -qu'une femme, accourt à l'appel. Peut-être a-t-il vu le danger? Il -n'importe. Il accourt, puisqu'il est fidèle, et, en accourant, il se -fait écraser. Naturellement. D'ailleurs, que peut-il arriver d'autre, -lorsqu'on<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[p. 288]</a></span> au lieu de suivre sa vie, et au point de leur sacrifier, -comme le chien, ses idées, ses goûts, sa personnalité?</p> - -<p>Le chien est donc écrasé. Et, devant le petit tas sanglant, pendant que -l'automobile roule, au loin, déjà perdue dans son nuage de poussière, -l'homme, au lieu d'accuser son orgueil, sa propre maladresse, maudit le -progrès, la science, le monde entier.</p> - -<p>—Ah! les automobiles! Quel désastre!... quelle folie!... quel crime!</p> - -<p>Il jure qu'il va prendre un fusil et faire, désormais, la chasse à «ces -outils» de malheur.</p> - -<p>—Deux hommes... dix hommes... vingt hommes pour mon chien!</p> - -<p>Richard III avait déjà dit, dans un accès de folie: «Mon royaume pour -un cheval!»</p> - -<p>Le pauvre Brossette fait grande attention. Du plus loin qu'il voit un -chien, invariablement, quelque pays qu'il parcoure, il lui crie, dans -le patois des bords de la Loire:</p> - -<p>—Moussu!... Moussu!</p> - -<p>Il ne l'injurie jamais avant de l'avoir évité ou écrasé. Après quoi, il -maugrée, en serrant les dents:</p> - -<p>—Ah! la chale bête!</p> - -<p>Ce qui donne à ce pur Tourangeau—et seulement, dans ces moments -tragiques—une prononciation étonnamment auvergnate.</p> - -<p>Mais, c'est le prix de l'effort qu'il vient de faire, l'expression de -sa joie ou de son dépit.</p> - -<p>Hélas! trop souvent, l'appellation: «Moussu, Moussu!» est aussi inutile -que la précaution d'une charmante femme qui, maternelle aux poules, ne -peut s'empêcher, dès qu'elle en aperçoit, de taper dans ses mains, du -fond de la voiture, s'imaginant qu'en plus<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[p. 289]</a></span> du grondement des gaz et -des appels de la trompe, ce bruit étouffé instruit, à vingt mètres, les -bêtes, du danger qui les menace.</p> - -<p>—Moussu, moussu! crie Brossette au chien.</p> - -<p>Mais il est, d'une part, improbable que l'animal entende et, au -surplus, impossible que, sauf aux bords de la Loire, il comprenne...</p> - -<p>—Ploc! Ploc! Ploc! fait la dame.</p> - -<p>Mais autant en emporte le vent...</p> - -<p>Efforts stériles! Brossette n'y tient pas et ne s'y tient pas. Il -ralentit et, au besoin, s'arrête. C'est la méthode à laquelle nous -devons d'avoir très peu de meurtres à nous reprocher. Elle n'est -malheureusement pas infaillible. Il y faudrait, si peu que ce soit, la -collaboration du chien. Il faudrait surtout qu'elle ne fût point, dans -la plupart des cas, annihilée par la stupidité du maître.</p> - -<p>Heureusement, automobiliste prudent, j'en suis encore à pouvoir compter -mes victimes.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un monsieur âgé, comme nous sortions de Moerbeke, allait, à tout -petits pas, d'un côté de la route. Son chien, un chien minuscule, tout -à fait comique d'avoir, à quatorze centimètres de terre, une petite -crinière de lion et une houppette au bout de la queue, trottinait sur -l'autre accotement. Très dur d'oreille, sans doute, le vieux monsieur -n'entendit la corne de l'auto que très tard. Aussitôt, il siffla son -chien. Le chien, voyant venir l'auto, hésita tout d'abord, et, afin -de bien montrer le danger de la traversée, il poussa quelques grêles -aboiements. Mais les vieux messieurs, si parfaitement lâches devant -leur femme ou leur bonne, se vengent intrépidement<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[p. 290]</a></span> sur leurs chiens, -dont ils exigent une obéissance passive. Donc, le vieux monsieur siffla -le chien, pour la seconde fois, et plus énergiquement. Alors, sans -hésiter davantage, le pauvre cabot déguisé bondit à l'appel de son âne, -pardon! de son cheval de maître.</p> - -<p>—Moussu! Moussu! cria Brossette.</p> - -<p>—Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame.</p> - -<p>Brossette n'avait pas achevé de pousser ce cri, la dame de taper dans -ses mains, que le pneu avait fait du chien, de sa crinière et de sa -houppette, un tout petit pâté.</p> - -<p>—Ah! la chale bête!</p> - -<p>Je descendis pour mêler mes condoléances à la douleur du vieux -monsieur. Il ne voulut rien entendre. À peine s'il me regarda. -Épouvanté, désespéré, à la vue de cette galette de poils noirs, qu'un -peu de sang rougissait, il ne cessait de répéter:</p> - -<p>—Ah! bien, merci!... Ah! bien, merci!...Il est mort... Oui... Oui... -Il est bien mort!... Et que va dire Rébecca? Comment faire? Mon Dieu! -Ah! mon Dieu!... Comment faire?...</p> - -<p>Et comme je lui offrais de le reconduire à la maison, avec la dépouille -de son chien:</p> - -<p>—Non... non!... Chez moi?... Non... non... C'est affreux!... Je ne -peux plus rentrer chez moi... Je ne peux plus rentrer chez moi. Ah! -bien, merci!...</p> - -<p>La tête penchée, les mains aux cuisses, il tournait, maintenant, autour -de ce rond noir, qui avait été un chien, son chien... le chien de -Rébecca... et il gémissait:</p> - -<p>—Ah! ah! ah!... qu'est-ce que je vais devenir?... Où aller?... Où -aller?... Je ne peux plus rentrer chez moi...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[p. 291]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Et voici le meurtre d'un autre, le grand chien d'une petite bergère.</p> - -<p>Son souvenir m'a poursuivi, cruellement, plusieurs jours... Et -aujourd'hui qu'il me revient, je ne puis me défendre encore d'une -tristesse, qui m'est presque douloureuse.</p> - -<p>Pauvre chien, à longs poils argentés, comme en ont ceux de notre Brie, -et dont les yeux devaient refléter une bêtise attendrissante... qu'il -était beau!</p> - -<p>C'était sur la route de Leyde à Haarlem.</p> - -<p>Nous étions partis de grand matin, et voulions d'abord aller voir, à -Endegeest, qui est entre Leyde et la mer, la maison où avait bien pu -habiter Descartes. La notoriété de Endegeest est limitée; nous nous -étions perdus. Assez insouciants du prodige qu'est ce philosophe, les -paysans nous regardaient, en riant, sans nous répondre. Peut-être, -tout simplement, parce que nous prononcions mal ce nom de Endegeest... -À Endegeest même, aucun ne pouvait nous désigner la maison de -Descartes... Et quant à Descartes... c'était bien pire... Son nom -avait, à jamais, disparu des souvenirs de ce petit pays... Plusieurs -nous adressèrent à l'asile d'aliénés dont l'architecture, toute neuve, -est une de curiosités de la ville.</p> - -<p>—Peut-être que là... Oui, il y a des chances.</p> - -<p>D'autres nous renvoyèrent au meilleur hôtel...</p> - -<p>—Il y a beaucoup de monde, en ce moment... Hé! hé!...</p> - -<p>Ils s'interrogeaient:</p> - -<p>—Descartes?... Tu connais ce Descartes?</p> - -<p>—Attends un peu... Descartes?... Non... ma foi, non... Qu'est-ce qu'il -fait?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[p. 292]</a></span></p> - -<p>—Il est mort! répondis-je.</p> - -<p>—Ah! bien, alors... c'est au cimetière...</p> - -<p>Et tous, de rire...</p> - -<p>Un monsieur très bien, et, sûrement, d'une culture supérieure, -absolument muet sur Descartes, d'ailleurs, nous engagea fort d'aller, à -quelques kilomètres, visiter la maison où vécut Spinoza.</p> - -<p>Il expliqua:</p> - -<p>—Spinoza... mon Dieu!... c'était un philosophe... un philosophe -fameux. Il est mort... Évidemment, il est mort... comme tout le -monde... Mais, ça ne fait rien... On a fait de sa maison... un -musée... un musée très curieux... Vous y verrez de vieilles savates, -en feutre..., des savates portées par lui... et des verres de -lunettes... car il était aussi opticien... des verres de lunettes polis -par lui... C'est amusant... c'est même très intéressant... Et puis, -beaucoup d'autres choses... Spinoza... la maison Spinoza... Vous vous -rappellerez?...</p> - -<p>Redoutant les aventures, connaissant le genre d'émotion que procurent -les vieilles savates des grands hommes, un peu las de musées et pressés -d'arriver à Haarlem, où Franz Hals nous attendait, et où nous devions -visiter un établissement d'horticulture, nous reprîmes la grande -route...</p> - -<p>Je songeais à Descartes, au mouvement de ses pensées qu'aucun importun -ne devait troubler, en ces contrées paisibles. Je songeais à ses -méditations sur les bêtes et à la peine avec laquelle La Fontaine -acceptait sa théorie du mécanisme animal... Qui fut pour elles plus -sévère? Le savant qui leur refusait rigoureusement l'intelligence, même -la sensibilité, ou le plus charmant de nos poètes que leur spectacle -émerveilla, mais qui ne leur fit parler que la langue de nos vices et -de notre sottise?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[p. 293]</a></span></p> - -<p>Ma rêverie se perdait, au loin, dans le polder, au-dessus duquel des -vols de vanneaux tournaient. Il s'étendait à l'infini, avec ses rares -peupliers, hauts et graciles, ses troupeaux, les routes brillantes de -ses eaux qui se croisent, et ses vannes qu'actionnent de tout petits -moulins à vent... Puis le polder finit, la digue devint une route; -apparurent des petits bouquets de bois et des champs de sable, diaprés -de tulipes et de narcisses, dont la magnificence—je ne suis pas fâché -d'en convenir—ne fait pas oublier celle de nos coquelicots et de nos -sauves sauvages.</p> - -<p>Tout à coup, à notre gauche, je distinguai le menu troupeau—deux -vaches et trois moutons—que gardait une petite bergère blonde, jolie -malgré sa taille carrée et son court jupon, aux plis lourds... Un grand -chien, disproportionné, était paisiblement couché de l'autre côté de la -route... Il avait l'air de dormir... Sa tête barbue reposait, entre ses -pattes allongées...</p> - -<p>Le malheur voulut que la fillette aperçût la voiture, se dressât, -groupât son petit monde, se retournât en quête du chien, et, comme nous -allions passer—pas très vite, pourtant,—l'appelât.</p> - -<p>—Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame.</p> - -<p>—Moussu! Moussu! cria Brossette.</p> - -<p>Mais rien n'empêcha le stupide héros de la fidélité de traverser la -route, si près do nous, qu'en dépit du plus violent tour de volant, il -disparut, engouffré sous le carter.</p> - -<p>J'éprouvai une forte secousse... J'entendis comme un craquement d'os, -sous les roues... puis la voix funèbre de Brossette:</p> - -<p>—Ah! la chale bête!</p> - -<p>Je vois encore—je verrai longtemps—ce beau chien, son grand corps -velu se remettre debout, anguleux,<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[p. 294]</a></span> tout désarticulé, et partir à -tourner sur lui-même, comme font les autres qui servent aux expériences -de vivisection. Puis il trouva la force de s'arc-bouter, d'occuper, un -moment, tout l'horizon, avant de retomber, sans un cri. Et il ne fut -plus, sur la route, qu'une menue chose plate et inerte, une chose sans -relief, sans plus de relief qu'une ombre.</p> - -<p>Immobilisée par la terreur, la petite bergère blonde n'avait pas -bougé... Elle avait des yeux énormes, et serrait les dents... Frappée -de stupeur, elle ne voyait même pas les deux vaches et les trois -moutons qui galopaient, effarés, à travers un carré de jacinthes -défleuries...</p> - -<p>Depuis, nous ne devions plus en écraser... c'est-à-dire qu'il ne -devait plus s'en rencontrer, sous nos roues, ou que leurs maîtres les -épargnèrent...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les poules sont absurdes.</p> - -<p>Elles sont même, à elles seules, tout l'absurde. On ne saurait trouver, -dans le monde animal, un pire exemple du déséquilibre mental.</p> - -<p>Les poules n'ont d'excuse que leur voracité, car c'est la seule passion -qui les occupe, bien plus que leur lubricité. Auprès d'elles, les -porcs—braves anachorètes dans leurs bauges—sont sobres et chastes. -Aucun carnassier n'est plus sanguinaire. Sanguinaires elles le sont -au point, qu'entre elles, elles s'arrachent leurs plumes, pour y -boire le sang dont ces tubes sont pleins; sanguinaires au point que, -dès que perle, à la crête, à la patte, à quelque partie que ce soit -de leur corps, une goutte rouge, elles élargissent la plaie, et -s'entre-dévorent... Aucun épervier n'est plus rapace que ces petits -monstres<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[p. 295]</a></span> dont la tête n'est qu'un bec, dont les yeux ronds sont plus -cruels que ceux de l'oiseau de proie, et qui portent, mais sans les -avoir faites, les plus jolies robes qu'on puisse imaginer. Elle se -laissent écraser pour la joie de picorer, un instant de plus, sur le -sol nu de la route, on ne sait quoi, le crottin laissé, de place en -place, par les chevaux, la bouse des vaches, le plus souvent les seuls -cailloux.</p> - -<p>On dirait qu'elles ne traversent, car rien ne les sollicite de l'autre -côté, que pour le plaisir de se confronter au radiateur. Si, par -hasard, elles l'ont évité, ce n'est que pour mieux se fracasser contre -un poteau télégraphique, un tronc d'arbre, un pan de mur, s'empêtrer -dans les broussailles de la haie, où j'en ai vu laisser toutes leurs -plumes et se briser les pattes. Pour fuir, elles s'étirent tellement -en avant, bec ouvert, plumes hérissées, se courbent tellement sur -leurs bouts d'ailes, qu'on dirait qu'elles vont continuer à quatre -pattes, quand le péril réveille, au moment suprême, l'instinct de la -race, et refait, pour une seconde, d'une volaille, un oiseau... Mais, -à peine ont-elles tiré de l'aile jusqu'à l'abri, qu'un seul grain -d'avoine, ou un moucheron aperçu sur un brin d'herbe, leur fait oublier -tout le drame. Elles ne s'en souviendront même pas demain, ni dans -quelques minutes. Elles picorent... Elles sont semblables à la femme de -l'Écriture qui, au sortir d'un repas, essuyait ses lèvres, et disait -ensuite: «Je n'ai pas mangé».</p> - -<p>Il y a de grosses poules qui ont nourri, élevé des générations, qui -devraient connaître la vie, en ayant connu tous les dangers, et qui -n'ont rien appris, et qui sont plus obtuses que leur dernière couvée, -et, à mesure qu'elles vieillissent, plus voraces et plus obscènes. -Grasses, pesantes, elles marchent avec effort, en se dandinant<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[p. 296]</a></span> -les pattes écartées, comme font les femmes qui ont le ventre trop -lourd. Au bord des poulaillers, elles me font l'effet de ces vieilles -proxénètes, qu'on voit rôder à la sortie des ateliers, des magasins. -Je les écrase, sans la moindre pitié, et Brossette, qui a un sens très -vif des analogies—lui pardonnent les Anglaises!—leur crie: «Putain!» -expression affable encore, auprès du terrible vocable: «Cocotte!»</p> - -<p>Les mâles, eux, ne vivent que d'amour et de guerre. Ils sont soudards, -criards, ridicules, prétentieux, dégoûtants, comme toutes les bêtes... -à femmes. Se battant quand ils ne font pas l'amour, faisant l'amour -quand ils ne se battent pas, combien en avons-nous écrasés, en cette -double posture!...</p> - -<p>Comme Wallenstein, qui «avait cela de commun avec les lions», dit -Schiller, j'ai horreur du cri du coq. Dès le matin, ils claironnent une -chanson monotone et stupide qui me réveille et qui m'irrite... S'ils -n'étaient pas si bien mis—avec trop d'éclat, pourtant—ah! comme on -les détesterait!</p> - -<p>Les Gaulois, bavards, vantards, paillards, pillards, braillards, -guerriers et militaristes, ne pouvaient mieux choisir leur emblème.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les canards sont bien mieux doués. Il m'est agréable de rendre hommage -à leurs vertus. Quoiqu'on leur ait enlevé tous moyens de défense, en -les tenant éloignés des rivières et des étangs où ils voguent avec une -aisance et une grâce merveilleuses, ils s'arrangent... C'est toujours -à l'écart que leurs petites troupes humiliées boitracaillent. Ils -n'occupent jamais le milieu des routes, sachant parfaitement qu'ils -n'ont rien à<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[p. 297]</a></span> craindre sur les bas côtés... Les canards savent beaucoup -de choses... Il n'arrive pour ainsi dire pas, qu'on en écrase...</p> - -<p>Ni de dindons, non plus.</p> - -<p>Les dindons sont bien gardés...</p> - -<p>Ils répugnent, d'ailleurs, à se commettre avec la gent prolétarienne -des routes... C'est dans des enclos, sortes d'Académies, qu'ils se -gonflent d'orgueil, comme des poètes, des artistes, à leur aise.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais ce sont les oies que je voudrais réhabiliter.</p> - -<p>Je n'ai jamais tant regretté de n'être pas Plutarque, pour conter, -comme il faudrait, la vie de ces bêtes illustres. Je ne m'étonne -plus, maintenant, qu'on leur ait confié la garde du Capitole... Elles -méritaient cet honneur.</p> - -<p>Les plus belles ores nous viennent de Toulouse, comme M. Pedro -Gaillard, comme la plupart des gros ténors et des grands hommes -politiques de notre République. Elles ont su inspirer aux dessinateurs -japonais les plus admirables chefs-d'œuvre; et les robinets des -baignoires, les postes d'eau, les lavabos, les bras des fauteuils -Empire, ont popularisé leurs formes décoratives. Elles n'ont qu'une -infériorité qu'elles portent, d'ailleurs, avec une très belle ironie, -celle de fournir aux hommes ces plumes avec lesquelles ils écrivent -tant de mensonges et tant de sottises. En revanche, on leur doit le -duvet et les pâtés de Strasbourg.</p> - -<p>Les oies ont une sagesse forte, tenace, tranquille. Leur prudence -est faite d'imagination, de hardiesse et de ruse. Leur incorruptible -vigilance sauva Rome.<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[p. 298]</a></span> Peut-être le Pape, au lieu de s'en remettre à -des apaches français et à des cardinaux espagnols du soin de veiller -sur l'Église romaine menacée, eût-il sagement agi en faisant appel -à l'intelligence avisée d'un simple concile d'oies. Ayant sauvé le -Capitole, elles pouvaient bien sauver le Vatican.</p> - -<p>La tête perchée sur un très long cou, elles se sont, de bonne heure, -habituées à considérer les choses de haut et de loin. Si elles ont du -goût pour les idées générales, pour les vastes ensembles, elles ne -dédaignent pas, non plus, le détail particulier, mais ne s'attardent -jamais aux mille puérilités, aux mille stupidités où se complaît la -vie des autres volailles. Rien ne les étonne et ne les effraie; rien -ne leur échappe. Sachant maîtriser leurs nerfs, elles sont, en toutes -circonstances, harmonieuses et logiques. Mieux que toutes les bêtes et, -par conséquent, mieux que tous les hommes, elles connaissent la valeur -sociale de la discipline. Bien avant M. Jules Guesde, elles ont pu, -sans congrès, sans scandales, sans batailles, unifier leur socialisme. -Car les oies sont socialistes... Il n'y a même que les oies qui le -soient d'une manière intégrale. Jusqu'ici, on n'a pu relever la moindre -dissidence dans leurs rangs, si parfaitement organisés, où elles -gardent un contact très étroit, heureuses dans une égalité absolue.</p> - -<p>Un de mes amis possède, dans sa propriété, une sorte de petit étang, -qu'il a peuplé de toutes sortes d'oiseaux d'eau. On y remarque deux -oies de Siam, fort majestueuses, dont la blancheur est éclatante et -dont la tête s'orne d'étranges caroncules orangées. Ce petit monde vit, -séparé par espèces, sans jamais se mêler. Ils ne se battent pas, mais -ils refusent énergiquement de se connaître et de s'entr'aider. Un jour, -mon ami introduisit, sur l'étang, deux couples de bernaches, que les<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[p. 299]</a></span> -naturalistes appellent des «oies Gravant». Rien, dans leur taille, leur -forme, leur plumage, n'indique aux profanes que les bernaches soient -des oies. Les deux siamoises, qui n'en avaient pourtant jamais vu, ne -s'y trompèrent point. Elles les accueillirent aussitôt, avec un vif -empressement, comme des personnes qu'elles reconnurent pour être de -leur famille, les installèrent, les mirent au fait de toutes choses. -Et, depuis, elles ne se quittèrent plus...</p> - -<p>Sur la route—j'en appelle au témoignage de tous les chauffeurs—quand -passe une auto, immanquablement, les oies s'écartent sans désordre, -sans le moindre signe de terreur. Elles s'alignent, l'une près de -l'autre, sur le bord de la berge, et, fâchées, un peu, très dignes -encore que boiteuses, elles disent leur fait à ces importuns qui les -dérangent mais ne les ont pas «épatées».</p> - -<p>Je n'ai jamais pu passer, en auto, devant une troupe d'oies, sans me -sentir gêné, humilié, par leurs moqueries. Elles m'intimident, car, à -leur voix sifflante, je comprends très bien que ce sont des moqueries -qu'elles m'adressent, non des grossièretés. Les oies ne sont jamais -grossières. On néglige les grossièretés; seule l'ironie est pénible.</p> - -<p>Mais que disent les oies, quand je passe?...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'ai parlé avec attendrissement des jeunes cochons, si jolis... Notons -ceci, loyalement, sur les vieux porcs...</p> - -<p>On ne connaît pas bien les vieux porcs. Ces animaux, qui, au rebours -de ce que l'on pense généralement, ont un goût très vif de la propreté -et ne se vautrent dans<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[p. 300]</a></span> les flaques boueuses que parce qu'ils sont -tourmentés du besoin de se baigner, hantent peu les routes, sinon au -retour des foires. On ne les voit guère qu'au bord des mares et dans -les fossés, où ils barbotent avec volupté et se réjouissent de leur -humidité fangeuse. Se réjouissent-ils autant qu'on le croit?... J'ai -toujours admiré leur petit œil malicieux, intelligent et si vif... -Ils semblent dire, car ils ont aussi de la bonhomie, de l'indulgence, -comme tous ceux qui sont gras:</p> - -<p>—Parbleu! nous qui adorons la propreté, tu penses si nous préférerions -un bon tub, avec de la belle eau claire, parfumée au benjoin... Nous -autres, vieux cochons, ne rêvons que de mousses de savon, de pâtes -d'amande, de frictions au gant de crin, de pédicures... Mais tu vois... -on ne nous donne que ça!... Il faut bien s'en contenter...</p> - -<p>Ils semblent dire encore:</p> - -<p>—C'est dommage que les hommes, en France, soient si sales... qu'ils -aient vraiment le goût de la saleté... Ils ne se doutent même pas, que, -propres comme des cochons d'Alsace ou d'Angleterre, nous sommes bien -meilleurs à manger et valons beaucoup plus d'argent.</p> - -<p>Si, exceptionnellement, en traversant la route, ils se font -écraser, croyez alors qu'ils se vengent. Il n'y a pas d'exemple que -l'auto ne capote sur leur masse de lard et de viande, et ne fasse, -instantanément, une même horrible bouillie de l'homme et du cochon</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'est tout à fait par hasard que j'ai vu, sur nos routes, des -chameaux... Les chameaux sont très rares en France—je le dis au -propre, bien entendu. Si j'en<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[p. 301]</a></span> juge par celui que, deux ou trois fois, -je rencontrai, dans la forêt de Saint-Germain, ils semblent absolument -indifférents à l'automobile. Conduit par un chamelier du Pecq, pelé, -galeux et triste comme tous les fatalistes, il allait de son grand -pas allongé et mou. Un jour, il transportait, à Poissy, un lit, une -armoire, des matelas; un autre jour, à Maisons-Laffitte, qui est une -colonie moins pénitentiaire, un piano et deux fauteuils Louis XVI... -C'était, si j'ose dire, un chameau déménageur... Quand il croisa -l'automobile, il ne la regarda même pas... Mais, fait singulier, le -piano secoué résonna, et il me sembla qu'il jouait, tout naturellement, -une valse de M. Gounod...</p> - -<p>Je n'en tirai, d'ailleurs, aucune conséquence sur l'infériorité -esthétique du chameau...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il paraît—c'est notre charmant Capus qui l'affirme—qu'on peut forcer -des lièvres en auto, mais seulement de nuit. Une fois pris dans les -rais du phare, il ne leur vient même pas à l'idée qu'ils puissent en -sortir. Ils courent, droit, devant le moteur, jusqu'à ce qu'on les -prenne, sans tenter, un seul instant, de rentrer dans l'obscurité -des champs et des bois. Encore un joli thème à développer sur -l'éblouissement que donnent aux littérateurs les succès éphémères, et -qui les mène à la catastrophe...</p> - -<p>Mais j'imagine que Capus a dû faire des chasses dans le Midi, qui est -la route du Blésois, ou dans le Blésois, qui est la route du Midi...</p> - -<p>En Allemagne, la nuit, traversant des bois, j'ai souvent rencontré des -lapins, des foules énormes de lapins, et jamais je n'en ai capturé -ni écrasé. Ils étaient charmants—bien<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[p. 302]</a></span> que ce fussent des lapins -d'Allemagne—charmants à jouer, tout blancs sur la route, blanche de la -lumière du phare. Ils allaient, venaient, bondissaient, gambadaient, -tenaient de curieux conciliabules, et ne se décidaient à fuir, en -montrant la blanche houppette de leur derrière, que lorsque la voiture -était sur eux...</p> - -<p>Oui, mais—me pardonnent les lapins de France—en Allemagne, ce sont de -fameux lapins.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Marsiens...</p> - -<p>La nuit est complète. Plus une âme sur la route, ni même un spectre de -voiture. Plus un village éclairé, plus une maison vivante. Les abois -des chiens se sont apaisés. Ceux de nous, qui ne dorment pas dans la -voiture, se traînent sur la berge, lamentablement, pour se réchauffer. -Les phares trouent le sol de trous noirs, teignent les simples -ondulations en précipices, et grandissent nos ombres démesurément. -Brossette travaille, s'acharne. Une enveloppe trouée, une chambre à air -éclatée, se tordent dans le fossé... Nous avons le sentiment d'être des -victimes, et le souvenir, seulement, d'avoir eu très faim...</p> - -<p>Enfin, le quatrième pneu remis, nous repartons et montons une côte très -rude.</p> - -<p>Bientôt une lueur, une sorte d'aurore, mais froide, apparaît à -l'horizon, s'épand et, peu à peu, occupe tout le ciel. Ce n'est -sûrement pas le jour, mais, sans doute, la naissance d'un astre qui -monte sur la nuit, pour la dissiper... Un astre, en effet, un astre -prodigieux!... Brusquement, il surgit sur la crête, énorme, aveuglant, -éblouissant, éclaboussant, roule vers nous, au ras de la terre. Il -ronfle, crache le tonnerre, et, dans une nuée de<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[p. 303]</a></span> poussière d'or, -entraîne, avec des gémissements de sirène, des cris, des rires de -femmes, sans rien d'autre de visible que des éclats de cuivre, et -des bouts de voiles couleur de lune... Et comme un éclair, il passe, -remmenant avec lui les ténèbres qu'il a, un instant, déchirées... Puis, -une nouvelle lueur au ciel, et, sur la route, une trombe pareille de -lumière qui ne laisse encore que la nuit, pour sillage à sa course... -Puis une autre... puis d'autres...</p> - -<p>Nous avons franchi la côte... C'est maintenant, autant qu'on peut le -deviner, par l'ombre moins dense, par plus de silhouettes vagues, -et par plus de ciel, c'est maintenant un large plateau. Des bruits -sourds, des gémissements lointains, des ronflements étouffés, des -voix de métal à peine distinctes, plus près, des détonations, des -crépitements! Et partout des astres, des astres qui courent, galopent, -roulent, bondissent, se croisent, ont l'air de chevaucher des vagues... -s'allument, tout à coup, au haut d'une colline, et, derrière un pli -de terrain, tout à coup s'éteignent... On dirait que les astres sont -tombés du ciel sur la terre...</p> - -<p>Arrêtés de nouveau, nous entendons une sorte de halètement, puis des -claquements de quelque chose en quoi nous devinons plutôt une bête -qu'une machine... Ce ne peut être une auto, cette fois... car ce -bruit est sans lumière. Rien ne s'éclaire autour de ce bruit qui se -rapproche... Si, pourtant... un tout petit point de feu pâle, semblable -à une luciole qui voyage dans l'ombre d'un oranger... Et, subitement, -à notre gauche, nous voyons, tressautant sur la route, comme un -coléoptère géant, pétant, pétaradant, une motocyclette, qui porte, -agrippé à la selle, un être couché, qui n'a plus rien d'humain, une -grosse larve, avec une peau de reptile, noire et lisse...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[p. 304]</a></span></p> - -<p>Et voici que dos phares, soudainement, ont fait surgir des ténèbres, -devant nous, penchés sur une voiture énorme, éteinte et morte, deux -hommes, de la couleur des arbres et de l'horizon... Je dis deux hommes: -deux Marsiens, peut-être... Leurs formes sont sans aspérités, enfermées -dans de longs sacs-maillots, qui les gantent des pieds à la tête et des -doigts aux épaules. Du visage, ils ne laissent paraître qu'un petit -triangle, un loup de chair, au-dessus duquel tremblent, en feu, les -antennes de métal de leurs lunettes... Ils barrent la route... Deux -bras s'agitent. La 628-E8 stoppe.</p> - -<p>L'un est petit... Il a la tête enfouie dans le capot gigantesque de -la voiture. Il ne se dérange pas... L'autre, très long, très mince, -s'est redressé... Il tient une tige d'acier que le mouvement de ses -mains fait parfois étinceler. Il me demande, avec un accent russe, si -je ne pourrais pas lui prêter une épingle, une épingle de cravate, -et ce qu'il aimerait, c'est qu'elle fût en or... Surpris d'abord, je -comprends à la fin qu'il s'agit de déboucher un bec de phare... Mais -pourquoi en or?... À ce moment, une motocyclette, comme un insecte -dément, le frôle, de si près, que j'ai cru que son vêtement, au moins, -avait dû être arraché... Mais il le secoue sans hâte, en riant, et -il regarde la motocyclette disparue dans la nuit, avec le regret, -peut-être, de n'avoir pas eu le temps de lui demander une épingle de -cravate en or...</p> - -<p>Nous les laissons sur la route, sans qu'ils aient rien fait pour -nous retenir, salués du plus grand, et toujours sans que le petit -ait seulement dit un mot et détourné la tête du mécanisme, où il ne -cessait de maintenir ses doigts, grave, sérieux, avec l'entêtement d'un -ivrogne, dont rien ne parvient à distraire les mains, du tablier d'une -servante...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[p. 305]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>J'ai gardé, pour la fin, le cycliste.</p> - -<p>Dès qu'un homme—fût-il le plus charmant homme du monde-enfourche une -bicyclette, on peut dire que, de ce fait seul, il devient un cheval, -avec tous les caprices, toutes les sottises, toutes les caracolades -encombrantes et folles, tous les dangers mortels du cheval... mais -combien plus dangereux! Aux dangers du cheval qu'il fait siens, le -cycliste en ajoute de personnels, qui sont consacrés, légalisés, -intangibles, pour cette raison qu'en plus du cheval qu'il est devenu, -il est aussi, la plupart du temps, électeur... Fort de ce privilège, il -ne se range jamais... N'est-il pas souverain, cet animal? Tout ne lui -appartient-il pas?... La route, la fortune politique du député qu'il -nomme, la majorité du gouvernement qu'il soutient?... De même que le -cabaretier, qui débite la maladie et la mort, en petits verres, et -sur qui repose tout le système social, il ne faut pas qu'on embête le -cycliste. Son importance tracassière, sa dignité agressive s'en prend -à tout le monde, aux piétons, aux voitures, aux autos, aux bêtes... -C'est le maître, le seul maître de la route... On le voit, devant le -moteur, qui, les mains dans les poches, la casquette collée à la nuque, -fait des effets de torse et de jambes, s'amuse à décrire des courbes, -des spirales, des zigzags, exercices inutiles et vexatoires, au cours -desquels il lui arrive, comme au chien, de tomber sous les roues... Et -alors, c'est toute une histoire, qui vous vaut des mois de prison et -d'énormes indemnités.</p> - -<p>Il n'y a pas si longtemps, c'est le cycliste qu'on accablait de toutes -les malédictions dont on accable l'automobiliste aujourd'hui... Il -devrait y avoir entre eux,<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[p. 306]</a></span> une sorte de fraternité, de solidarité -routière. Or, le cycliste est devenu le pire ennemi du chauffeur. -Il s'associe à la haine du paysan, et au besoin la provoque. J'en -ai vu qui, devant une auto, semaient négligemment de gros clous, et -s'esclaffaient de rire, s'ils entendaient un pneu éclater...</p> - -<p>Plus je vais dans la vie, et plus je vois clairement que chacun est -l'ennemi de chacun. Un même farouche désir luit dans les yeux de deux -êtres qui se rencontrent: le désir de se supprimer. Notre optimisme -aura beau inventer des lois de justice sociale et d'amour humain, -les républiques auront beau succéder aux monarchies, les anarchies -remplacer les républiques, tant qu'il y aura des êtres vivants, tant -qu'il y aura des hommes sur la terre, la loi du meurtre dominera parmi -leurs sociétés, comme elle domine parmi la nature. C'est la seule qui -puisse satisfaire les convoitises, départager les intérêts...</p> - -<p>Mais un cycliste solitaire,—si malfaisant qu'il soit—ce n'est rien, -auprès d'une bande de cyclistes... Quand ils tiennent la route, c'est -fini des piétons, des voitures, des autos... Vous n'avez plus qu'à -rentrer chez vous...</p> - -<p>J'aime mieux la batteuse à blé qui barre les routes d'Auvergne; j'aime -mieux les deux mille moutons dans les gorges des Grands-Goulets..</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>On m'a dit à Karlsruhe, le dicton des officiers de cavalerie allemands:</p> - -<p>—D'abord, il y a Dieu, le Père... Et puis, il y a l'officier de -cavalerie... Et puis, il y a la monture de l'officier de cavalerie. Et -puis, il n'y a rien...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[p. 307]</a></span></p> - -<p>Ici une longue suite de points. Et le dicton reprend:</p> - -<p>—Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a -l'officier d'infanterie...</p> - -<p>Pour classer les bêtes de la route, par ordre de mérite, je propose le -dicton suivant:</p> - -<p>—D'abord, il y a l'Oie, la Mère... Et puis, il y a le canard... Et -puis, il y a l'âne et le mulet... Et puis, il y a le cochon... Et puis, -il n'y a rien. Et puis, il n'y a rien...</p> - -<p>Ici une longue suite de points...</p> - -<p>—Et puis, il y a la vache... Et puis, il y a le chien. Et puis, il y a -le maître du chien...</p> - -<p>Encore des points:</p> - -<p>—Et puis, il y a la poule... Et puis, il y a le cheval... Et puis, il -y a le charretier... Et puis, il n'y a rien...</p> - -<p>Encore une très longue suite de points...</p> - -<p>—Et puis, il y a le cycliste!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il y a le cycliste... C'est entendu...</p> - -<p>Mais il y a aussi l'automobiliste...</p> - -<p>Ayons le courage de le confesser. Peut-être, de toutes les bêtes de la -route, est-ce la pire?</p> - -<p>Je le sens par moi-même. Quand, les pieds au sol, et la tête calme, il -m'arrive de faire mon examen de conscience, je suis épouvanté d'être, -parfois, cette bête-là...</p> - -<p>Et pourtant, cher monsieur Bourget, dans la tenue générale de mon -existence, je ne suis pas un snob qu'exalte le spectacle de la -richesse, ni un méchant qu'offense le spectacle de la misère. Sans -pose, sans littérature, sans arrière-pensée d'ambition, puisque je n'en -attends aucune place, aucun mandat, aucune décoration,—j'ai grand -pitié du malheur humain. Chaque jour, de plus en plus, je m'indigne -que,—quelle<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[p. 308]</a></span> que soit l'étiquette, même la plus rouge, sous laquelle -ils arrivent au pouvoir,—les hommes de pouvoir, par seul amour du -pouvoir, fassent de l'inégalité sociale, soigneusement cultivée, une -méthode toujours pareille de gouvernement, et qu'ils maintiennent, -avec âpreté, dans les conditions du plus dur, du plus injuste -esclavage, un prolétariat douloureux qui travaille à la richesse -d'un pays, sans qu'on l'admette jamais à y participer. Et puisque le -riche—c'est-à-dire le gouvernant—est toujours aveuglément contre le -pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours, avec le pauvre -contre le riche, avec l'assommé contre l'assommeur, avec le malade -contre la maladie, avec la vie contre la mort. Gela est peut-être -un peu simpliste, d'un parti pris facile, contre quoi, il y a sans -doute beaucoup à dire... Mais je n'entends rien aux subtilités de la -politique. Et elles me blessent comme une injustice.</p> - -<p>Eh bien, quand je suis en automobile, entraîné par la vitesse, gagné -par le vertige, tous ces sentiments humanitaires s'oblitèrent. Peu à -peu, je sens remuer en moi d'obscurs ferments de haine, je sens remuer, -s'aigrir et monter en moi les lourds levains d'un stupide orgueil... -C'est comme une détestable ivresse qui m'envahit... La chétive unité -humaine que je suis disparaît pour faire place à une sorte d'être -prodigieux, en qui s'incarnent—ah! ne riez pas, je vous en supplie—la -Splendeur et la Force de l'Élément. J'ai noté, plusieurs fois, au cours -de ces pages, les manifestations de cette mégalomanie cosmogonique.</p> - -<p>Alors, étant l'Élément, étant le Vent, la Tempête, étant la Foudre, -vous devez concevoir avec quel mépris, du haut de mon automobile, -je considère l'humanité... que dis-je?... l'Univers soumis à ma -Toute-Puissance?<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[p. 309]</a></span> Pauvre Élément d'ailleurs, à qui il suffit d'une -petite charrette en travers du chemin, pour qu'il s'arrête, désarmé -et penaud... Pauvre Toute-Puissance qu'une pierre, sur la route, fait -culbuter dans le fossé!</p> - -<p>Il n'importe... il n'importe.</p> - -<p>Puisque je suis l'Élément, je n'admets pas, je ne peux pas admettre que -le moindre obstacle se dresse devant le caprice de mes évolutions. Non -seulement, il n'est pas de la dignité d'un Élément qu'il s'arrête, s'il -ne le veut pas, mais il est absolument dérisoire et inconvenant qu'une -vache, un paysan qui se rend au marché, un charretier qui va livrer -à la ville des sacs de farine ou de charbon, que tous ces gens qui -accomplissent de basses besognes quotidiennes, l'obligent de ralentir -sa marche invincible et dominatrice.</p> - -<p>—Rangez-vous... Rangez-vous... C'est l'Élément qui passe!</p> - -<p>Et non seulement je suis l'Élément, m'affirme l'Automobile-Club, -c'est-à-dire la belle Force aveugle et brutale qui ravage et détruit, -mais je suis aussi le Progrès, me suggère le Touring-Club, c'est-à-dire -la Force organisatrice et conquérante qui, entre autres bienfaits -civilisateurs, ripolinise les pensions de famille, perdues au fond des -montagnes, et distribue des cabinets à l'anglaise, avec la manière de -s'en servir, dans les petits hôtels des provinces les plus reculées...</p> - -<p>—Place donc au Progrès!... Place! Place!</p> - -<p>Ah! bien oui!</p> - -<p>Aux cris de la sirène, les hommes sortent de leurs maisons, quittent -leurs champs, s'assemblent, me maudissent, me montrent le poing, -brandissent des faux et des fourches, me jettent des pierres. Depuis -Jésus, c'est toujours la même histoire. On se dévoue, pour les<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[p. 310]</a></span> -hommes... Et ils vous lapident, la veulerie des temps ne permettant -plus qu'ils vous crucifient!</p> - -<p>N'est-ce pas la chose la plus déconcertante, la plus décourageante, -la plus irritante que cette obstination rétrograde des villageois, -dont j'écrase les poules, les chiens, quelquefois les enfants, à ne -pas vouloir comprendre que je suis le Progrès et que je travaille -pour le bonheur universel? Dégoûté de cet accueil, furieux de cette -incompréhension, je pourrais bien les abandonner à leur sort ridicule, -respecter leur morne repos, passer dans leurs villages et sur leurs -routes avec une lenteur régressive, une modération de vieille -diligence... Mais non... Il ne faut pas que leur stupidité m'empêche -d'accomplir ma mission de Progrès... Je leur donnerai le bonheur, -malgré eux; je le leur donnerai, ne fussent-ils plus au monde!...</p> - -<p>—Place! Place au Progrès! Place au Bonheur!</p> - -<p>Et pour bien leur prouver que c'est le Bonheur qui passe, et pour -leur laisser du Bonheur une image grandiose et durable, je broie, -j'écrase, je tue... Je terrifie! Tout fuit, éperdu, devant moi... Les -poteaux télégraphiques eux-mêmes sont pris de panique; les arbres ont -le vertige.... l'épilepsie semble convulser les maisons... Dans les -champs, je vois les chevaux, à la charrue, se cabrer aussi follement -que les chevaux de pierre de Coustou, rompre l'attelage, galoper en -secouant leurs crinières horrifiées. Les vaches culbutent dans les -fossés... Et derrière le Jupiter, assembleur de poussières que je suis, -la route se jonche de voitures brisées et de bêtes mortes...</p> - -<p>—Plus vite! Encore plus vite... C'est le Bonheur!</p> - -<p class="p2">Le jour où je rentrai, enfin, de mon voyage, par la triste Argonne -et les lugubres déserts de la Champagne<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[p. 311]</a></span> Pouilleuse, je vis, entre La -Ferté-sous-Jouarre et Meaux, je vis, de loin, un groupe de gens qui -s'agitaient étrangement... Quelqu'un se détacha du groupe et me fit -signe d'arrêter...</p> - -<p>Une automobile, défoncée, tordue, gisait sur le milieu de la route... À -quelques pas, sur la berge, une petite paysanne de douze ans à peine, -gisait aussi, la poitrine broyée, la face toute sanglante... Penchée -sur elle, une femme tentait de la rappeler à la vie... Elle criait:</p> - -<p>—Madeleine!... Ma petite Madeleine!</p> - -<p>Je m'approchai, examinai l'enfant, pratiquai sur le thorax des -injections d'éther et de caféine, vainement, hélas!</p> - -<p>—Elle est morte, dis-je à la mère.</p> - -<p>Ses cris devinrent déchirants. Alors, le maître de l'automobile -renversée s'approcha à son tour. Il n'avait aucune blessure, lui... -Il était nu-tête, ayant perdu sa casquette dans la bagarre. Un peu de -poussière blondissait sa barbe noire... Il dit:</p> - -<p>—Ne vous désolez pas, ma brave femme. Sans doute, ce qui arrive est -fâcheux, et, peut-être, eût-il mieux valu que je n'eusse pas tué votre -enfant... Je compatis donc à votre douleur... J'y ai d'ailleurs quelque -mérite, car, étant assuré, l'aventure, pour moi, est sans importance et -sans dommage... Réfléchissez, ma brave femme. Un progrès ne s'établit -jamais dans le monde, sans qu'il en coûte quelques vies humaines... -Voyez les chemins de fer, les sous-marins... Je pourrais vous citer des -exemples encore plus concluants... Parlons de ce qui nous occupe... -Il est bien évident, n'est-ce pas?... que l'automobilisme est un -progrès, peut-être le plus grand progrès de ces temps admirables?... -Alors, élevez votre âme au-dessus<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[p. 312]</a></span> de ces vulgaires contingences. -S'il a tué votre fille, dites-vous que l'automobilisme fait vivre, -rien qu'en France, deux cent mille ouvriers... deux cent mille -ouvriers, entendez-vous?... Et l'avenir?... Songez à l'avenir, ma -brave femme! Bientôt s'établiront partout des transports en commun. -Vous verrez des petits pays, aujourd'hui isolés, sans la moindre -communication, reliés, demain, à tous les centres d'activité... Vous -verrez se produire de nouveaux échanges, surgir de nouvelles sources -de richesses, toute une vie inconnue, inespérée, ranimer des régions -mortes... Dites-vous bien que votre fille s'est sacrifiée pour cela... -que c'est une martyre...une martyre du progrès... Et vous serez tout -de suite consolée... Maintenant, je vais prendre votre nom et votre -adresse... Dès ce soir, j'écrirai à ma Compagnie d'assurances. C'est -une excellente Compagnie... Elle vous offrira une petite indemnité... -une indemnité, en rapport, bien entendu, avec votre situation sociale, -qui me paraît plutôt médiocre... Enfin, soyez tranquille, elle fera les -choses convenablement... Le plus à plaindre c'est moi... Regardez ma -voiture... Il va falloir que je prenne le chemin de fer, pour rentrer -à Paris, ce qui est toujours pénible, pour un véritable automobiliste, -comme je suis... Moi aussi je m'en console, en me disant que je -travaille pour le progrès, et pour le bonheur universel... Adieu!</p> - -<p>Je ne voulus pas infliger à un si parfait chauffeur l'humiliation de -rentrer à Paris, en chemin de fer. Je lui offris une place dans ma -voiture.</p> - -<p>Et, comme la mère, toujours penchée sur le cadavre de son enfant, -continuait de sangloter:</p> - -<p>—Ah! me dit, tristement, cet éminent collègue, en s'installant, près -de moi, le plus confortablement possible... nous aurons bien de la -peine à inculquer la véritable<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[p. 313]</a></span> notion du progrès... à ces pauvres -gens-là... Ils ont la tê...</p> - -<p>Il n'acheva pas sa phrase, qui devait se compléter ainsi: «Ils ont la -tête trop dure!» Peut-être, craignit-il que la petite paysanne, étendue -sur la route, ne lui donnât un trop facile démenti...</p> - -<p>Il était temps que je partisse... Depuis que je sentais le sol, sous -mes pieds, mes idées d'automobiliste se brouillaient... Et déjà je -commençais à me demander, non sans quelque terreur, si, réellement, -j'étais bien le Progrès et le Bonheur?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un instant encore... et j'eusse certainement ajouté, au dicton des -bêtes de la route:</p> - -<p>—Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a -l'automobiliste!...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[p. 315]</a></span></p> - - - - -<h4><a name="BORDS_DU_RHIN" id="BORDS_DU_RHIN">BORDS DU RHIN</a></h4> - - -<p>Les lecteurs se rappellent, peut-être, de quelle façon inattendue nous -franchîmes la frontière allemande, à Elten, et l'accueil de ce douanier -paternel qui, derrière nous, agitait sa casquette, en signe de bon -voyage.</p> - -<p>Nous allions, vous vous souvenez, à Düsseldorf.</p> - -<p>Nous avions quitté les chemins briquetés de Hollande. Le pays était -toujours très plat, très vert, mi-polders, mi-champs de cultures, -avec, çà et là, de petits villages tranquilles, entourés joliment -de bouquets de bois, et des petites maisons basses—fermes et -laiteries—aux façades chaulées, aux toits de tuiles, dont le rouge -jouait discrètement, sous un ciel gris perle, très profond et très doux.</p> - -<p>Ce n'était plus la Hollande et ce n'était pas encore l'Allemagne. -C'était un reste de Hollande dans très peu d'Allemagne, quelque -chose d'intermédiaire qui donnait au paysage je ne sais quoi de -plus gentiment mélancolique, un charme de chose très jeune ou très -ancienne—je ne saurais dire—assez émouvant.</p> - -<p>Et la route unie, sans une courbe, sans un ressaut, invitait à la -vitesse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[p. 316]</a></span></p> - -<p>Nul obstacle nulle part. Pas un caniveau, pas un dos d'âne: une piste -bien entretenue de vélodrome. Scrupuleusement, les voitures que nous -dépassions tenaient leur droite, et les charretiers, attentifs à -leurs chevaux, nous saluaient au passage, sans servilité, presque en -camarades.</p> - -<p>Brossette me dit:</p> - -<p>—Quel dommage, monsieur, que nous soyons en Allemagne!</p> - -<p>—Pourquoi donc, Brossette?</p> - -<p>—Parce que je n'aime point ces gens-là... Et puis, monsieur, -parce que voilà une route épatante où nous ferions facilement du -quatre-vingt-dix... plus, peut-être...</p> - -<p>Et, après un silence:</p> - -<p>—C'est curieux!... Monsieur est bien sûr, au moins, que nous sommes en -Allemagne?</p> - -<p>—Voyons!... Et la frontière?... Tout à l'heure?</p> - -<p>Il haussa les épaules.</p> - -<p>—Ça? Une frontière?... Oh! la la!... Givet, oui... voilà une -frontière... Mais du moment que monsieur est sûr?</p> - -<p>Et il grogna:</p> - -<p>—Sale pays, tout de même!</p> - -<p>Nous marchions lentement, comme dans une forêt enchantée, une forêt -pleine d'embûches, de traquenards, de dangers, une forêt pleine d'ours, -de tigres et de lions... Anxieux, nous interrogions l'horizon... Nous -fouillions du regard, à droite et à gauche, la campagne, avec la peur -de voir tout à coup surgir le casque à pointe du Règlement, avec la -terreur de tout ce que devait cacher d'inconnu, de barbare, ce calme -insidieux.</p> - -<p>Et la 628-E8 était impatiente. On la sentait, toute trémissante d'élans -retenus... Elle semblait encapuchonner<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[p. 317]</a></span> son capot, comme un ardent -étalon, son encolure, sous le mors qu'il mâche et qui le maîtrise. On -eût dit vraiment qu'elle tirait sur le volant, comme un cheval sur ses -guides... Je vis à l'horloge municipale d'un village qu'il était quatre -heures et demie. Nous avions plus de deux cents kilomètres à faire, -avant d'atteindre Düsseldorf, où nous eussions bien désiré arriver -avant la nuit.</p> - -<p>Pourquoi, à ce moment, songeai-je à la guerre de 70? Pourquoi -justement, au lieu de ses horreurs, me revint à l'esprit cet épisode -intime et consolant qu'au retour mon père m'avait conté?</p> - -<p>Il avait dû loger, pendant un mois, un général prussien, son état-major -et sa suite. Très discret, d'une éducation parfaite, d'une bonne -grâce très délicate, ce général n'avait pris de notre propriété que -ce qui était indispensable à lui et à ses services. Il s'efforçait, -par tous les moyens, de rendre moins humiliante, moins pénible, cette -occupation, et il veillait à ce que rien—autant que cela était -possible—ne fût changé des habitudes de la maison. Il se conduisait -comme un hôte bien élevé, non comme un conquérant.</p> - -<p>Un matin, il se fit annoncer chez mon père:</p> - -<p>—Je viens d'apprendre, monsieur, lui dit-il, que vous avez un fils à -l'armée de la Loire?... Est-ce vrai?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Avez-vous de ses nouvelles?</p> - -<p>—Je n'en ai plus depuis longtemps déjà.</p> - -<p>—Depuis quand, exactement?</p> - -<p>—Depuis Patay... soupira mon père.</p> - -<p>—Ah!...</p> - -<p>Puis:</p> - -<p>—Voulez-vous me permettre de m'informer?... Moi<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[p. 318]</a></span> aussi, monsieur, j'ai -des enfants... Je sais... Je sais... Cela ne vous désobligera pas que...</p> - -<p>—Je vous en serai reconnaissant, au contraire... J'avoue que j'ai de -grandes inquiétudes...</p> - -<p>Le général demanda quelques renseignements complémentaires... et, -saluant:</p> - -<p>—À bientôt, j'espère...</p> - -<p>Quelques jours après, il se présentait à nouveau... Il était tout -souriant:</p> - -<p>—J'ai des nouvelles de monsieur votre fils... Il est au Mans... Il se -porte très bien. ..Je suis heureux d'avoir pu... Puis:</p> - -<p>—Je crois que nous touchons au terme de cette affreuse chose...</p> - -<p>Puis encore:</p> - -<p>—Voulez-vous me permettre de vous serrer la main?</p> - -<p>J'entendais encore mon père me dire qu'il n'avait jamais été plus -touché par la bonté d'un homme, et que, jamais, il n'avait serré -une main française avec autant de joie qu'il étreignit cette main -allemande... C'est que mon père était, lui aussi, un brave homme... -Dieu merci, il n'avait rien d'un héros de théâtre.</p> - -<p>Sous l'impression de ce souvenir, je m'exaltai:</p> - -<p>—Ma foi! tant pis... m'écriai-je tout à coup... Arrivera ce qui -pourra... Allons-y, Brossette, allons-y!</p> - -<p>L'air était frais, la carburation excellente. La bonne C.-G.-V., -lâchée, bondit et roula comme une trombe sur la route.</p> - -<p>—L'accélérateur, Brossette!... Nous verrons bien...</p> - -<p>—Sale pays! répéta Brossette, en réglant ses gaz et donnant -méthodiquement de l'avance à l'allumage.</p> - -<p>En quelques minutes, nous fûmes à Emmerich, où nous traversâmes le -Rhin, sur un bac à vapeur très puissant; eu quelques autres, à Clèves, -dont nous escaladâmes<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[p. 319]</a></span> les rues sinueuses et montueuses, à la grande -joie des promeneurs—c'était un dimanche,—et sous la conduite d'un -petit pâtissier, très fier d'être monté sur le marchepied, et qui nous -mit gentiment sur notre chemin, de l'autre côté de la ville.</p> - -<p>Ah! quelle route!</p> - -<p>Quelle route que cette route où nous mena le petit pâtissier de Clèves, -la plus belle de ces belles routes du Rhin, construites par Napoléon, -pour les affreux défilés de la guerre, et où, maintenant, passe ce -que l'automobilisme apporte avec lui de civilisation moins rude, de -sociabilité universelle et d'avenir pacificateur.</p> - -<p>Elle était, cette route, bordée d'une double rangée de magnifiques -ormes, avec du printemps très tendre, très jeune, entre leurs branches, -une poussière de printemps, à peine rose, à peine verte, à la pointe -de leurs branches; elle était large, étalée, comme notre avenue des -Champs-Élysées, douce et unie comme si elle eût été tendue de soie, et -toute droite, si droite qu'on n'en voyait pas le bout, sinon, là-bas, -tout là-bas, aux confins du ciel, un tout mince ruban jaune, un tout -petit trait de pastel jaune que nous ne pouvions jamais atteindre... -Et le soleil de cette fin de journée faisait avec les entrelacs de -l'ombre, comme un tapis, tel que n'en tissèrent jamais les plus subtils -artisans de la Perse.</p> - -<p>Sur ce sol merveilleux, la machine, emportée au rythme d'un ronflement -léger, régulier, infiniment doux-bruit d'ailes ou souffle de vent -lointain—glissait, volait, ainsi qu'un oiseau rapide qui rase la -surface immobile d'un lac.</p> - -<p>Brossette ne disait plus rien, ne répondait plus à mes questions. Il -était grave, regardait la route d'un œil légèrement bridé, et il -écoutait chanter la belle chanson des cylindres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[p. 320]</a></span></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les champs me frappèrent par leur terre grasse, leur air cossu, leurs -belles cultures, l'abondance de leurs troupeaux. Les villages, très -propres, les seuils lavés, les fenêtres claires, les portes aux cuivres -luisants avaient un aspect d'aisance tranquille. Partout cela sentait -le travail, la sécurité, la richesse, je ne dis pas le bonheur, car le -bonheur, c'est autre chose. Il ne se voit pas tout de suite aux yeux -des hommes, comme le bien-être aux fenêtres des maisons. Il ne se voit -qu'à la longue, il ne se voit pas souvent, il ne se voit presque jamais.</p> - -<p>Nous prîmes de «la benzine» dans une petite ville dont je n'ai pas -retenu le nom, ville de cinq mille habitants, à peu près, rebâtie, -presque toute neuve, avec des rues larges, coupées de places ombragées, -et des maisons où semblait régner un confort solide. Deux ponts, l'un -tout neuf, l'autre très vieux, enjambaient, le premier, d'une seule -courbe, le second, de deux arches gothiques, les deux bras d'une -rivière, que bordaient de petites industries qu'à leur air actif et -coquet l'on pressentait prospères.</p> - -<p>Comme dans toute l'Allemagne, les édifices administratifs s'imposaient -aux contribuables par leur monumentalité un peu effrayante, d'un -goût horrible souvent, d'une opulence orgueilleuse et bien assise, -toujours. Je m'étonnais grandement de voir, dans un endroit si peu -important, tant de magasins de toute sorte, des boutiques de luxe, des -soies drapées, des velours à traîne, des maroquineries étincelantes, -des bijoux, des étalages de victuailles enrubannées, des charcuteries -architecturales, ornées, comme des églises, un jour de<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[p. 321]</a></span> fête. Partout -l'abondance, la sensualité, la richesse.</p> - -<p>Et je me disais:</p> - -<p>—Ces objets ne sont pas là, pour le simple plaisir de la montre. Il -y a donc, dans ce petit pays, des gens qui les désirent et qui les -achètent.</p> - -<p>Je me disais encore, non sans mélancolie:</p> - -<p>—Comme je suis loin de la France, des petites villes de France, de -leurs rues mortes, de leurs maisons lézardées, de leurs boutiques -sordides et fanées!... Chez nous, on ne travaille qu'à Paris, dans -quelques grands centres, quelques villes du Nord, et dans le Sud-Est... -Le reste s'étiole et meurt chaque jour. D'immenses richesses dorment -inexploitées, partout. Qui donc, par exemple, songe à arracher aux -Pyrénées le secret de leurs métaux? Qui donc oserait confier des -capitaux improductifs à cette jeunesse hardie qui, faute de trouver -chez elle l'emploi de son activité et de sa force, est contrainte de -s'expatrier et de travailler à l'enrichissement des autres pays?... -Comme je suis loin ici, de ces bons Français, rentiers et gogos, qui -se disent toujours la lumière et la conscience du monde, et que je -vois perpétuellement assis au seuil de leurs boutiques, devant la -porte de leur demeure, abrutis et amers, crevant de leur paresse, -s'appauvrissant de leur épargne, passant leurs lourdes journées à -s'envier, se diffamer les uns les autres! Nul effort individuel, nul -élan collectif... Quand je reviens dans des régions traversées quelques -années auparavant, je les retrouve un peu plus sales, un peu plus -vieilles, un peu plus diminuées; et chacun s'est enfoncé, un peu plus -profondément, dans sa routine et dans sa crasse. Ce qui tombe n'est pas -relevé. On met des pièces aux maisons, comme les ménagères en mettent -aux fonds de culotte de leur homme. On ne crée rien. C'est à peine si -on redresse un peu ce qui est par trop gauchi,<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[p. 322]</a></span> si on remplace aux -toits les ardoises qui manquent, les portes pourries, les fenêtres -disloquées... N'ayant rien à faire, rien à imaginer, rien à vendre, -rien à acheter, ils économisent... Sur quoi, mon Dieu!... Mais sur -leurs besoins, leurs joies, leur dignité humaine, leur instruction, -leur santé... Affreuses petites âmes, que ce grand mensonge antisocial, -l'épargne, a conduites à l'avarice, qui est, pour un peuple, ce que -l'artériosclérose est pour un individu. Ce n'est pas de leur bas de -laine que la France a besoin, mais de leurs bras, de leur cerveau, -de leur travail et de leur joie... Et ce n'est pas leur faute, après -tout... On ne leur a jamais dit: «Vivez! Travaillez!» On leur a -toujours dit: «Épargnez!» Ils épargnent...</p> - -<p>J'évoquai la petite ville où je suis né, et que j'avais revue, quelques -mois auparavant... Oh! comme elle pesa à mon enfance! Quels souvenirs -d'ennui mortel j'en ai gardés! Et comme elle fatigue encore, souvent, -mes nuits des cauchemars persistants qu'elle m'apporte! Quelle cure -longue et pénible il m'a fallu suivre, pour me laver de tous les germes -mauvais qu'elle avait déposés en moi! Eh bien, je l'ai revue... Depuis -cinquante ans, rien n'y est changé. Ni les êtres, ni les choses. Pas -une maison nouvelle ne s'est élevée; pas une industrie—si petite -soit-elle—ne s'y est fondée. Sur la rivière, le même moulin broie -toujours la même farine... Ce sont les mêmes boutiques avec les mêmes -enseignes, et, je crois bien, les mêmes marchandises. On ne peut pas -dire que les gens y soient morts... car les fils, ce sont les pères... -Et j'ai retrouvé les mêmes visages tristes, les mêmes tics d'autrefois, -la même lourdeur sommeillante, la même morne stupidité... On me dit: -«Vous savez bien... un tel est parti depuis quinze ans... Il a on ne -sait quelle fabrique à<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[p. 323]</a></span> Madagascar!... C'était sûr qu'il tournerait -mal!...»</p> - -<p>Il n'y a que les cabarets qui donnent à cela l'illusion de la vie. Et -c'est de la mort!</p> - -<p>Ah! oui! combien j'ai douce souvenance!...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Nous repartîmes.</p> - -<p>Gorgée d'essence neuve, la machine avait encore gagné en force et en -vitesse. Ce n'était plus une machine, c'était l'Élément lui-même, non -pas l'Élément aveugle et brutal qui hurle, fracasse et détruit tout -ce qu'il touche, mais l'Élément soumis, discipliné, qui conquiert le -temps, l'espace, le bonheur humain, l'avenir; l'Élément qui obéit, -comme un petit enfant, aux mains savantes, à la volonté supérieure de -l'homme.</p> - -<p>Brossette me dit:</p> - -<p>—Alors, monsieur, cette fois, nous sommes bien en Allemagne?...</p> - -<p>—En Prusse, même... en Prusse Rhénane, mon bon Brossette...</p> - -<p>Je lui montrai un poteau indicateur, sur lequel était écrit, en gros -caractères noirs, à la suite d'une flèche, ces mots: <i>Krefeld... 50 -kilomètres...</i></p> - -<p>—Épatant!... fit-il... Mais c'est un pays épatant!... Et si nous -marchons toujours de ce train-là... monsieur... bien sûr que nous -serons à Berlin... avant l'armée française!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je m'étais bien promis de m'arrêter à Krefeld. Je voulais y visiter -quelques-unes de ces belles manufactures qui produisent du velours de -coton, pour le monde<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[p. 324]</a></span> entier... Mais quoi! Düsseldorf n'était qu'à -quarante kilomètres... Rien ne m'obligeait, ce soir-là, au contraire, -tout me déconseillait de pousser jusqu'à Düsseldorf, sinon l'impérieux -besoin, l'impérieux et stupide besoin de conquérir des kilomètres, -encore... Je brûlai Krefeld, dont le développement économique, le -mouvement et la vie me parurent une chose prodigieuse... Affaires et -plaisirs, tout y était... Ville charmante, propre, colorée. Les rues -étaient pleines de monde... Et ce monde semblait joyeux... Une foule -gaie, voilà un spectacle rare...</p> - -<p>Qu'on excuse ce souvenir personnel... Moi aussi, je m'amusai à voir -que, ce soir-là, on jouait <i>Les affaires sont les affaires</i>, au théâtre -municipal...</p> - -<p>À quelques kilomètres au delà de Krefeld, un petit incident de route -que je note, parce qu'il est caractéristique des moeurs allemandes, -m'a laissé, dans l'esprit, en même temps qu'une légère impression de -remords, une impression aussi de douceur très douce et très jolie.</p> - -<p>Devant nous, un petit cheval trottinait, traînant une petite charrette -vernie que conduisait une jeune paysanne. Le cheval prit peur—les -chevaux sont partout les mêmes—et, les oreilles dressées, se mit -brusquement au galop. J'arrêtai la machine, mais l'animal effrayé ne se -calma point. Il gagnait à la main, comme disent les cochers. Au risque -de se tuer, la jeune fille sauta maladroitement de la voiture, et roula -sur la route... Je me précipitai à son secours, aidai à la relever... -Elle était blonde, très fraîche, presque luxueusement habillée...</p> - -<p>Dès qu'elle fut debout, elle s'efforça de sourire... s'excusa:</p> - -<p>—C'est ce vilain petit cheval... Mon Dieu, qu'il est bête!... Il a -peur de tout... Excusez bien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[p. 325]</a></span></p> - -<p>Je lui demandai si elle était blessée, si elle souffrait.</p> - -<p>—Non... non... fit-elle doucement... oh! non!... Je n'ai rien... -Excusez, n'est-ce pas?</p> - -<p>Elle avait relevé sa jupe avec décence et découvert à l'un de ses -genoux une écorchure légère. Je courus chercher, dans ma trousse de -pharmacie, un peu d'eau oxygénée, avec quoi je lavai la plaie, qui -saignait à peine... Elle protestait, et riait, comme si on l'eût -chatouillée:</p> - -<p>—Ce n'est rien... ce n'est rien... Tiens, mais ça pique...</p> - -<p>Et, de plus en plus rieuse:</p> - -<p>—C'est ce maudit cheval... répéta-t-elle... Et comme je suis fâchée de -vous causer tant d'embarras!</p> - -<p>Brossette avait ramené le cheval, le calmait par de bonnes paroles... -Comme nous aidions la jeune paysanne à remonter en voiture:</p> - -<p>—Je suis bien reconnaissante... bien reconnaissante... disait-elle.</p> - -<p>Et avec un regard suppliant:</p> - -<p>—Ah! monsieur, ne parlez pas de ça... Ne le dites à personne... Parce -que, si on savait, chez nous... eh bien, jamais plus, je ne pourrais -aller, toute seule, à Krefeld, avec mon petit cheval...</p> - -<p>Elle avait pris les guides:</p> - -<p>—Là! là!... Tu vas te tenir tranquille, maintenant... Petit -imbécile!... Excusez encore... Excusez bien...</p> - -<p>Une demi-heure après, nous franchissions le Rhin, sur l'immense pont de -Düsseldorf.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Dusseldorf" id="Dusseldorf">Düsseldorf.</a></p> - - -<p>Donc, la première ville d'Allemagne où nous séjournâmes un peu, ce -fut—je ne m'en vante pas—Düsseldorf.<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[p. 326]</a></span> Et, dès mon arrivée, je -regrettai de ne m'être pas arrêté à Krefeld.</p> - -<p>Nous descendîmes, ainsi qu'il convient, au Bradenbrager-Hof.</p> - -<p>Tout ce que je dirai de cet hôtel peut s'appliquer exactement à la -ville, à toute la ville neuve, du moins, qui est, comme on sait, -la ville, par excellence, du modern-style. Quand j'aurai décrit -l'hôtel, j'aurai décrit la ville, ses rues, ses maisons chamarrées, -ses boutiques luxueuses... sauf le Rhin, le large et beau Rhin qui -s'obstine à repousser la collaboration de M. Vandevelde, et à conserver -un style très ancien. En simplifiant, de la sorte, ma besogne, cela -me permettra, par la suite, de ne pas prolonger en moi et en vous, -chers lecteurs, cette espèce de cauchemar affolant qu'infligèrent à -notre imagination, passionnée de belles lignes et de belles formes, -tant de Belges exaspérés et novateurs... Car, à quoi bon vous le -cacher?—nous nous heurtons, partout ici, au lyrisme décoratif de M. -Vandevelde. Après avoir mis à l'envers les maisons et les meubles de -la pauvre Belgique, il est venu s'installer à Weimar... C'est de là -qu'il déverse, sur toute l'Allemagne, les produits de ses fantaisies -carnavalesques qui l'ont enfin amené à découvrir la quadrature du -cercle et la circonférence du carré.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Maupassant possédait, entre autres curiosités, un valet de chambre -qui le servit fidèlement. C'était d'ailleurs un domestique fort avisé -en toutes choses. Il avait de la littérature. Un jour, il dit à son -maître, sur un ton grave et réservé:</p> - -<p>—J'ai lu ce matin l'article de monsieur... Il est bien...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[p. 327]</a></span></p> - -<p>—Ah! je vois qu'il ne te plaît pas...</p> - -<p>—Mon Dieu!</p> - -<p>—Que lui reproches-tu?</p> - -<p>—Je dois le dire à monsieur... Monsieur manque quelquefois de chic -pour ses qualificatifs... Ils sont trop simples... Ils ne peignent -pas assez exactement les objets... Ainsi dans l'article de ce matin, -monsieur dit d'une orchidée qu'elle est belle. Sans doute, une orchidée -est belle... Mais ce n'est pas la beauté... la beauté vague qui fait le -caractère de l'orchidée... L'orchidée, monsieur, est étrange, maladive, -perverse, fallacieuse, déconcertante... Moi, j'aurais écrit: «la -déconcertante orchidée»... Je dis ça à monsieur...</p> - -<p>—Mais tu as raison... avoua Maupassant que les réflexions de son valet -de chambre amusaient toujours. Sais-tu que tu es épatant?...</p> - -<p>—Oh! monsieur!</p> - -<p>—Mais si... Et où as-tu appris tout ça?</p> - -<p>Alors, il se rengorgea, et, très sérieux:</p> - -<p>—Monsieur, répondit-il... monsieur sait bien qu'avant de servir chez -monsieur, j'ai servi trois ans chez un poète belge!...</p> - -<p>Et, après un petit silence, négligemment:</p> - -<p>—Monsieur n'oublie toujours pas mes palmes pour le 1<sup>er</sup> -janvier?...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Modern-style" id="Modern-style">Modern-style.</a></p> - - -<p>Le Bradenbrager-Hof, qui, je ne sais pourquoi, m'a rappelé le valet -de chambre de Maupassant, est un de ces grands hôtels, comme on en -trouve dans les moindres villes d'Allemagne, et comme nous n'en avons -qu'à Paris et dans quelques villes d'eaux, un de ces caravansérails -nouveaux et art nouveau d'Occident, construits<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[p. 328]</a></span> par les Belges et les -Suisses, pour les habitudes de confort des Américains et des Anglais... -Des salons, plus ou moins Louis XV et Louis XVI, y alternent avec -des fumoirs de paquebot. Rien n'y est plus droit, plus d'équerre, -plus d'aplomb. Tout ce qui est rond y devient carré, tout ce qui est -carré y devient rond. Je veux dire que rien n'y est rond, ni carré, -ni ovale, ni oblong, ni triangulaire, ni vertical, ni horizontal. -Tout tourne, se bistourne, se chantourne, se maltourne; tout roule, -s'enroule, se déroule, et brusquement s'écroule, on ne sait pourquoi -ni comment. Ce ne sont que festons de cuivre verni, qu'astragales de -bois teinté, ellipses de faïence polychrome, volutes de grès flammé, -trumeaux de cuir gaufré, frises de nymphéas hirsutes, de pavots en -colère et de tournesols juchés sur les moulures des stylobates, comme -des perroquets sur leurs perchoirs... Des larves plates et minces -dorment à l'entrée des serrures; des embryons, des têtards montent, se -glissent en ondulations visqueuses, le long des portes, des fenêtres, -des tiroirs, des chanfreins. Les cheminées sont des bibliothèques; -les bibliothèques, des paravents; les paravents, des armoires, et les -armoires, des canapés. L'électricité jaillit aussi bien des parquets -que des plafonds, d'ampoules de cristal taillé en fleurs de rêve ou -en bêtes de cauchemar; elle court, chahute, bostonne, virevolte, -cakewalke, dans les girandoles et les lustres, qui ont la danse de -Saint-Guy. Les meubles ont l'air d'avoir bu, et semblent inviter la -livrée aux pires excès d'acrobatie. Et, pour qu'on ne s'y trompe pas, -sur les façades dissymétriques, creusées de trous profonds et renflées -de bosses énormes où toutes les matières connues, juxtaposées, se -neutralisent et s'annulent, les balustrades des balcons sont soutenues -par des sarabandes frénétiques de points d'interrogation.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[p. 329]</a></span></p> - -<p>Ces sortes d'hôtels, si hostiles par tous les détails de leur -esthétique, ont du moins ceci de précieux, qu'ils offrent au voyageur -le plus délicat et le plus raffiné les plus complètes ressources de -toilette et d'hygiène. En procédant à un minutieux lavage, dans un -cabinet muni de tous les appareils désirables d'hydrothérapie, je ne -pouvais m'empêcher de songer que, par là encore, j'étais bien loin de -notre belle France où, presque partout, même dans les plus grandes -villes, les hôtels conservent jalousement les habitudes de la race, -la tare héréditaire où se reconnaît, mieux que par son esprit, un -véritable Français de France: la malpropreté. Malpropreté monarchique -et catholique à qui Louis XIV donna le caractère d'une vertu, et la -force d'émulation d'un concours. Chamfort ne raconte-t-il pas qu'un -gentilhomme, ayant observé que les abords du palais de Versailles -étaient empuantis d'urine, ordonna à ses domestiques et à ses vassaux -de «pisser» abondamment autour de son château?</p> - -<p>Que de fois, arrivant le soir, dans un hôtel de Normandie, par exemple, -j'ai dû m'enfuir devant les saletés de la chambre, les draps douteux, -les poussières accumulées des rideaux, les crasses pullulantes des -tapis, et, surtout, devant ces odeurs ammoniacales qui, des couloirs, -par les fentes des portes, s'infiltrent, pénètrent, imprègnent tous -les objets!... Que de fois me suis-je résigné à coucher dans mon auto, -comme un forain dans sa roulotte, à l'entrée des villes, sous les -arbres des promenades, et mieux, en plein champ, où l'on respire un air -moins mortellement humain!...</p> - -<p>Et je me souvenais qu'un jour, dans une ville du Morvan, descendu -à l'hôtel, un petit hôtel coquet, récemment remis à neuf, selon -l'Évangile du Touring-Club, je m'étonnai de voir combien étaient -ignominieusement<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[p. 330]</a></span> tenus ces réduits intimes, aux lambris de faïence, -qui, pourtant, s'il fallait en croire la marque de fabrique, arrivaient -directement d'Angleterre. Vivement, je me plaignis au patron qui me -répondit d'un air découragé:</p> - -<p>—Ah! ne m'en parlez pas, monsieur...</p> - -<p>—Mais si... mais si... au contraire, je veux vous en parler...</p> - -<p>—Que voulez-vous? Ce n'est pas de ma faute, je vous assure... Je -veille pourtant, je veille... Mais les Français, qui savent tant de -choses, ne savent pas c.... Ça, ils ne le savent pas!... Ce sont des -cochons, monsieur...</p> - -<p>Il s'emporta:</p> - -<p>—Vous avez bien vu?... J'ai collé des affiches... des affiches, où -j'explique la façon de se servir de ces appareils... Eh bien, non... -Ils ne veulent pas... Ils montent toujours dessus... C'est dégoûtant!...</p> - -<p>Et il ajouta, car ce Morvandiau était, malgré tout, optimiste:</p> - -<p>—Peut-être qu'avec tous ces sports... oui, enfin... avec l'automobile, -apprendront-ils à c... comme tout le monde. J'ai confiance dans les -sports, monsieur... Mais, sapristi!... il y a à faire... il y a à -faire...</p> - -<p>—À faire autrement, grommelai-je.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Mon_ami_von_B" id="Mon_ami_von_B">Mon ami von B...</a></p> - - -<p>Bien que notre C.-G.-V. fût douce au possible et nous transportât -comme sur une pile de coussins, on aspire au repos, après dix heures -de route. Il semble cependant qu'on ne sente vraiment sa fatigue qu'en -s'enfonçant<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[p. 331]</a></span> dans les tapis crème et les tapis roses de ces vestibules -où tout tourne et qui fulgurent d'éclats.</p> - -<p>Comme je titubais sur des rosaces lie-de-vin, et tâchais de me retenir -à des dossiers belliqueux, j'eus la surprise de reconnaître mon ami von -B..., un Allemand que j'ai souvent rencontré en Allemagne, mais plus -encore à Paris.</p> - -<p>—J'arrive d'Essen, en auto, me dit von B... Dînons ensemble.</p> - -<p>Je ne pouvais trouver meilleur compagnon, ni personne de mieux informé -des choses d'Allemagne, et qui sût mieux les exprimer, en excellent -français.</p> - -<p>J'acceptai avec joie.</p> - -<p>Mon ami, le baron von B..., en véritable Allemand, est un philosophe, -grand amateur de musique, à moins que ce ne soit un musicien, grand -amateur de philosophie. On ne sait jamais, avec les Allemands. Pourtant -il n'est pas qu'amateur de philosophie; il l'a professée jadis, avec -succès, dans une célèbre université, et, jeune encore, il a pris sa -retraite, pour vivre sa philosophie dans le monde. C'est un personnage -singulier, tout à fait fin, et qui n'a pas usurpé sa réputation de -causeur brillant. Tout au plus pourrait-on lui reprocher un peu trop -de bavardage... Je ne sais si ce sont ses études ou ses travaux, -quelque fonction que j'ignore, ou tout simplement sa naissance qui -lui donnent accès près de l'Empereur. Je crois lui avoir entendu dire -qu'il avait été son condisciple, à l'université de Bonn... Mais, -tant d'Allemands, et même tant de Français, se vantent d'avoir été -les condisciples de l'Empereur, à l'université de Bonn, que cela ne -serait pas une explication de l'intimité qui existe entre Guillaume -et mon ami von B... Von B... aime l'Empereur, ou plutôt l'homme privé -qu'est l'Empereur; du moins, il l'affirme. Mais il<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[p. 332]</a></span> juge l'Empereur -très librement, parfois très sévèrement. Il y a donc tout profit à -l'entendre.</p> - -<p>Ajouterai-je—et il aura tout de suite conquis vos sympathies—que -c'est un automobiliste fervent, un automobiliste de la première heure?</p> - -<p>Vingt minutes après notre rencontre, nous étions attablés.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je réclamai de la cuisine allemande. Le maître d'hôtel suisse-italien -qui, dans cette salle effrayamment belge, vint nous présenter un menu, -décoré de femmes laurées à la Bœcklin, et imprimé en lettres d'un -gothique hargneux, parut fort scandalisé. Von B... vint à son secours, -en m'expliquant qu'il n'existe pas de cuisine allemande, sinon chez -quelques très vieilles familles poméraniennes, et que, dans aucun -hôtel, dans aucun restaurant allemand, on ne peut se faire servir autre -chose que de la mauvaise cuisine française.</p> - -<p>Il me dit en riant:</p> - -<p>—Mais, mon cher, vous ne savez donc pas que l'Allemagne est, -peut-être, le seul pays du globe où il soit tout à fait impossible de -manger... par exemple... de la choucroute?</p> - -<p>Ce soir-là, en fait de produits allemands, l'Allemagne ne députa à -notre dîner que deux de ces longues bouteilles de vin du Rhin, penchées -dans des seaux à glace, et dont les goulots d'or bruni affleuraient à -la nappe.</p> - - -<p class="p2">Je commençai par vanter l'accueil que reçoivent ici les -automobilistes; ensuite, je m'extasiai sur les belles routes, ces -admirables routes dont on m'avait fait si peur en France. Von B... -répondit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[p. 333]</a></span></p> - -<p>—Il n'y a qu'en France, d'où nous arrivent relativement peu de -touristes, lesquels sont pour la plupart des Belges, des Anglais, des -Américains, qu'on ignore ces choses-là... Il est parfaitement exact -que, chez nous, on n'embête pas les touristes par des règlements -prohibitifs. On m'assure pourtant qu'il en est de terribles... Mais on -se garde bien de les appliquer. La circulation est absolument libre, -mieux encore, elle est protégée... On a l'ordre d'être extrêmement -aimable, et cet ordre, venant de haut, est toujours et partout obéi. Je -sais aussi—il m'en a quelquefois parlé—que l'Empereur rêve de doter -l'Allemagne entière de routes pareilles à celles du Rhin, de faire, -en quelque sorte, de l'Allemagne, la plus belle piste automobile du -monde... Oh! sous ce rapport, il a d'autres idées que M. Loubet. Votre -excellent M. Loubet en est venu à trouver que même le cheval est un -véhicule de progrès bien trop hardi, bien trop moderne; il préfère -s'en tenir désormais aux mules des chansons castillanes. L'âge aidant, -nous le verrons peut-être dans une petite voiture à âne. Son attitude -agressive envers l'automobilisme est celle d'un petit bourgeois borné, -peureux, misonéiste. Guillaume, lui, a parfaitement compris qu'il y a -là une industrie énorme, dont les bénéfices sont incalculables, qu'il -se doit, comme chef de l'État, de l'encourager, de la protéger et, -s'il le peut, de l'accaparer, pour le bien de son pays. Cela n'est -pas douteux. Mais il y a autre chose. Malgré nos assurances ouvrières -qui sont, je crois bien, les plus libérales du monde—et ce n'est pas -beaucoup dire,—malgré notre transformation économique, nous sommes -restés, par bien des côtés, un pays féodal, un pays de castes. La -noblesse y tient toujours le haut du pavé, et aussi la richesse, qui -est une sorte de noblesse aussi puissante et plus active que l'autre. -Il n'y a pas<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[p. 334]</a></span> que les officiers qui, sur notre sol asservi, fassent -sonner insolemment leurs éperons et leurs sabres. Au village, le -hobereau est maître; à l'usine, le patron tient ses ouvriers comme des -serfs... Nous avons—ce que l'on ne croirait plus possible que dans les -opérettes—nous avons une loi de lèse-majesté.</p> - -<p>Ici, von B... pouffa de rire:</p> - -<p>—Remarquez que, cette loi, les magistrats l'appliquent férocement, -plus encore par conviction que par courtisanerie... Voilà pourquoi, en -plus des idées de conquêtes commerciales, caressées par l'Empereur, -les automobilistes ont raison chez nous... Ils ont raison comme la -voiture de maître a raison du fiacre, comme le militaire a raison du -pékin... Ce sont les barons de la route. La route leur appartient par -droit féodal, comme elle appartient chez vous aux charretiers, par -droit électoral. Et puis, l'Allemand, qui est pourtant un très brave -homme, n'a aucune sympathie pour l'écrasé. L'écrasé a toujours tort, -n'étant le plus souvent qu'un infirme, un pauvre diable, rien du tout. -D'ailleurs, je dois dire que l'accident est infiniment plus rare ici, -où il n'y a pas de règlement, qu'en France, où il y en a tant et de si -vexatoires.</p> - -<p>Il conta:</p> - -<p>—Figurez-vous, mon cher... l'année dernière, à Paris, en haut de -l'avenue Friedland, une jeune fille, traversant la chaussée, glissa sur -le pavé et tomba sous les roues de mon automobile. Je me précipitai; je -la relevai. Elle était très pâle, toute maculée de boue. Heureusement, -elle n'avait rien... rien... Tout à fait rassuré, je remontais dans la -voiture, quand la mère, qui se démenait sur le trottoir, cria: «Non... -non... arrêtez-le!... Un agent!... Un agent!» La jeune fille déclara -bravement que c'était de sa faute... qu'elle avait été<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[p. 335]</a></span> imprudente... -qu'elle avait glissé... qu'elle n'avait rien, etc... La mère tirait -sa fille par le bras; elle clamait, furieuse: «Tais-toi donc!... Mais -tais-toi donc!... Qui te demande quelque chose?» Et elle s'adressa à -la foule, assemblée subitement autour de nous, et qui n'avait rien vu: -«Oui! oui!» dit la foule, donnant instinctivement raison à la mère... -Un agent survint. Malgré les déclarations réitérées de cette jeune -fille, éprise de justice, procès-verbal me fut aussitôt dressé... -Quinze jours après, on me condamnait à douze cents francs de dommages -et intérêts... Mais je ne regrette rien, car il me fut donné, à -cette occasion, de relever un trait de votre caractère imaginatif, -romanesque, qui m'a beaucoup amusé. En sortant de l'audience, un -avocat, derrière moi, disait le plus sérieusement du monde: «Cette -déposition de la jeune fille est louche... Il y a sûrement quelque -chose là-dessous... Ce doit être l'amant!» C'est égal, en Allemagne, -une telle condamnation était impossible...</p> - -<p>La conversation dévia. Nous en vînmes à parler des constructeurs -d'automobiles, de la fabrication automobile. Il dit:</p> - -<p>—Quand on a vu chez nous l'essor que prenait cette industrie,—vous -l'avez créée, mais elle vous échappera, un jour ou l'autre, parce que -vous êtes un drôle de peuple, séduisant en diable, mais peu tenace -et léger,—l'Empereur a tout fait pour la développer également en -Allemagne. Il n'est pas de choses qui ne l'intéressent, et il voudrait -que l'Allemagne fût la première en tout, partout et toujours. Cela -le pousse parfois à des actes désordonnés et vraiment comiques. Il -est comme ces parents qui n'ont de cesse que leurs enfants aient tous -les prix de leur classe, dussent-ils les abrutir, pour le restant -de leur vie... Ce n'est pas, quoi qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[p. 336]</a></span> dise, l'argent qui nous -manque, et vous êtes les premiers, sans le savoir, probablement, à -donner à nos banques tout l'argent qu'elles veulent bien prendre -aux vôtres; ce n'est pas la force motrice, que nous avons à bien -meilleur marché que vous; ce n'est pas, non plus, la persévérance ni -même l'entêtement familier à nos têtes carrées... Non, c'est quelque -chose de particulier, d'inimitable et d'un peu fluide, comme dirait -votre Rostand: la spontanéité imaginative, le goût, l'esprit... -Oui, voilà... vous avez du goût et de l'esprit... Vos ouvriers sont -spirituels, et, spirituels, ils sont adroits... En France, c'est un de -mes plaisirs que de causer avec eux... Tenez... nos chauffeurs... ce -sont parfois, rarement, des espèces d'ingénieurs vaniteux et gourmés, -le plus souvent, des domestiques... Vos chauffeurs, à vous, ce sont de -véritables compagnons de route, alertes et gais... Ah! si nous avions -des ouvriers, comme les vôtres, je vous assure que vous n'en mèneriez -pas large, en France.</p> - -<p>Pour répondre à des compliments si flatteurs, et que ma modestie -jugeait exagérés, j'eusse voulu parler de Wagner, de Bismarck et de -Nietzsche. Le moment m'eût paru propice pour une apologie de Goethe, -de Heine, de Beethoven ou de Schiller... Je n'étais pas en verve. Je -me bornai à louer, assez gauchement, le Pisporter et les voitures -allemandes.</p> - -<p>—Sans doute, acquiesça von B... nous avons, non pas des bonnes -voitures, mais une bonne voiture... Nous avons la Mercédès... J'ai une -Mercédès... Il faut bien!...</p> - -<p>Après un temps:</p> - -<p>—Il faut bien! répéta-t-il, non sans mélancolie... La Mercédès est -vite, solide, un peu grossière de mécanisme, trop compliquée... Les -pannes en sont terribles...<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[p. 337]</a></span> Au bout de six mois d'usage, elle se -dérègle, et fait un bruit de ferrailles... et aussi—c'est peut-être -ce nom espagnol qui me le suggère—un bruit de castagnettes fort -désagréable... Enfin, elle est bonne... On lui doit certains progrès, -d'ingénieux dispositifs, dont les constructeurs français ont tiré -profit. L'allumage, par exemple, y est excellent; les roulements en -sont célèbres... Tous comptes faits, elle ne vaut pas certainement -vos grandes marques, ce qui, avec sa cherté, explique son succès chez -vous... Elle ne vaut pas la massive et robuste Panhard, la Renault, -la Dietrich, ni l'admirable C.-G.-V., si souple, si endurante et si -simple, avec son mécanisme bien portant et joli, le fini merveilleux de -son travail, sa régularité de marche si tenace, ses organes toujours -frais et ardents, même après les plus folles randonnées... Oh! je la -connais bien!... J'ai l'honneur d'être grand ami de la princesse de -Hohenlöhe, qui possède deux C.-G.-V. Elle me prend quelquefois à son -bord. C'est un enchantement... L'hiver dernier, nous sommes allés -du fond de la Silésie—et par quelles routes!—jusqu'à Cannes, sans -accroc... Je rêve de cette voiture-là, qui, par surcroît, est belle -comme un bel objet d'art.</p> - -<p>—Mais, dis-je, il vous est facile de transformer ce rêve en une solide -réalité de cinquante chevaux...</p> - -<p>—Non... ce n'est pas facile... répliqua von B... La princesse, -elle, parbleu! est assez grande dame pour qu'on lui permette de se -fournir où elle veut... Mais, moi?... Au Château, mon cher, on voit, -d'un très mauvais œil, les produits de provenance française... -Tenez... la jeune femme du Kronprinz a fait scandale, à Berlin. Vous -savez qu'elle a été élevée par sa mère, la grande-duchesse Anastasie -de Russie, presque complètement en France. Quatre mois de l'année à -Cannes, où les<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[p. 338]</a></span> Mecklembourg possèdent une propriété magnifique... -trois mois à Paris, le reste en Russie et en Allemagne... en Allemagne, -le moins possible. La grande-duchesse, qui a de la tête et ses -préférences, raffole de la rue de la Paix. On a eu beau lui faire -des représentations, c'est à Paris qu'elle a commandé le trousseau -de mariage de sa fille... L'Empereur fut outré... Il ne dissimula -aucunement sa colère et son dépit, si bien que la petite princesse, -qu'on avait joyeusement accueillie tout d'abord, pensa perdre de sa -popularité. Après des scènes de famille, un peu humiliantes, dit-on, -elle a dû promettre de s'habiller dorénavant, des pieds à la tête, à -Berlin. Je plains la charmante enfant. Elle a infiniment de grâce. On -va la fagoter.</p> - -<p>—Bah! m'écriai-je, Paris valant bien une messe, la couronne impériale -d'Allemagne...</p> - -<p>—Ne vaut pas, interrompit vivement von B..., qu'on soit condamnée à un -cordonnier allemand, quand on a le pied joli...</p> - - -<p class="p2">Un soir, à table, un gros financier allemand vantait, devant ses -convives français, avec un enthousiasme choquant, la supériorité -morale, commerciale, militaire, scientifique de son pays. Eut-il -conscience de son mauvais goût devant tous les visages qui se -glaçaient?... Voulut-il se faire pardonner? Il prit tout à coup, à la -pointe de son couteau, le menu morceau d'un exquis camembert, et dit, -en souriant:</p> - -<p>—Par exemple... nous n'avons pas chez nous de pareils fromages. -Sous le rapport des fromages, je concède que vous nous êtes très -supérieurs...</p> - - -<p class="p2">Von B... est un peu, mais avec plus de grâce, comme cet Allemand, -et comme beaucoup d'étrangers qui, au<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[p. 339]</a></span> fond, méprisent la France pour -sa frivolité agressive et vantarde, et qui l'admirent seulement—en -la méprisant toujours—pour l'élégance de ses femmes, de ses modes, -pour la qualité unique de ses plaisirs et de sa corruption. Patriote, -quoiqu'on dise, je me serais bien gardé de lui enlever cette dernière -illusion.</p> - - -<p class="p2">Le restaurant se vidait... Et, comme on nous apportait une troisième -bouteille d'un vin de Moselle mousseux, je vis, à une table, voisine -de la nôtre, devant un général superbe, raide, monocle à l'œil, -éclatant, très rouge d'être sanglé, plus rouge d'avoir énormément -bu, je vis deux officiers, deux capitaines de cavalerie, qui, en -s'inclinant, venaient de faire sonner leurs talons. Et je le regardai, -le vieux brave, qui, sans broncher, les laissait plus d'une minute dans -une humiliante immobilité, le coude levé à hauteur de la tempe, les -fesses indécemment tendues au bord du dolman bleu de ciel. Après quoi, -d'un geste sec, il les congédia:</p> - -<p>Alors, je dis à von B...:</p> - -<p>—Mon ami... parlez-moi de l'Empereur d'Allemagne.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Le_Surempereur" id="Le_Surempereur">Le Surempereur.</a></p> - - -<p>—L'Empereur? me dit von B... après un temps, et avec une légère -grimace... Ma foi! je me sens fort embarrassé pour vous parler de -lui... Si bien qu'on croie connaître un homme,—surtout un homme de -ce calibre-là,—on ne le connaît jamais complètement, et l'on risque -d'être injuste envers lui... Et puis... diable!</p> - -<p>Il tira de la glace la bouteille en robe de buée, remplit nos verres de -ce vin pétillant qui fait, dans la<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[p. 340]</a></span> bouche, comme un joli petit bruit -de mer sur les galets, et il reprit:</p> - -<p>—Voyez-vous, mon cher, pour comprendre notre Empereur, il faut savoir, -il ne faut jamais perdre de vue qu'il date de la <i>Gründerzeit</i>... et -que nous, nous n'en datons plus... du moins, pas tous.</p> - -<p>—De la...? Comment dites-vous?... De la...? fis-je, après avoir vidé -mon verre.</p> - -<p>—<i>Gründerzeit</i>... la <i>Gründerzeit</i>... l'époque des fondateurs, des -vainqueurs—excusez-moi—de 71. Les fondateurs de 71, ce furent, -peut-être, des colosses, mais, à coup sûr, des parvenus. Ils étaient -partis pour la frontière Prussiens et pauvres; ils s'en revinrent -de Paris Allemands et milliardaires... Rien ne développe les pires -instincts comme le triomphe. Il nous emplit de nous-mêmes et nous -empêche de penser... La Victoire n'a pour fils que des brutes. Songez -aux armées de Napoléon, surtout, à tant de ces colonels de trente ans, -de la fin de l'Empire, aux douteux demi-soldes, qui, pour n'avoir pas -eu le temps de passer maréchaux, crevèrent aventuriers... Nous sommes -faits pour réfléchir... L'habitude du malheur force l'homme à se -replier sur soi... C'est en ce sens qu'il est une école d'intelligence -et de générosité... Quelqu'un qui réussit—même un philosophe—cesse -de penser... En 71, c'était un peuple tout entier, habitué à recevoir -des coups, qui rentra ivre de la nouveauté d'en avoir donné... J'admire -les hommes qui résistent à l'infortune; j'admire bien davantage ceux -qui résistent au succès... ce sont des héros. N'oubliez donc pas que -ces vainqueurs s'en revenaient de France, non seulement glorieux, -mais milliardaires. L'ère des milliards date de 71... C'est un mot -qui n'était pas en usage... Le milliard des émigrés?... Oui, je sais -bien...<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[p. 341]</a></span> Mais ce milliard des émigrés, ce n'était pas un milliard, ce -n'était que beaucoup de millions... Le milliard n'est véritablement -entré dans la langue courante que depuis le traité de Francfort. Une -aventure pareille!... Songez donc! On perdrait la tête à moins... -Alors, on se mit à faire l'Allemagne, à la construire... Chez nous, -on n'est pas économe... on aime à manger bruyamment, à beaucoup -boire... et on aime à bâtir. On mangea, on but, Dieu sait!... Et puis -on bâtit!... On construisit des forts et des canons; des ports, des -navires et des canons; des routes, des canaux et des canons... et puis -des casernes, et puis des usines, et puis des palais, et toujours -des canons. On rebâtit, du nord au sud, Berlin. Il fallait bien une -capitale pour l'Empire qu'on venait de se donner... On rebâtit, du nord -au sud, toute l'Allemagne... Il fallait bien des villes en harmonie -avec la capitale qu'on bâtissait... Et l'on ne s'est pas arrêté de -bâtir... On bâtit toujours, et de plus en plus grand. Le goût des -statues colossales, des universités géantes, des gares-forteresses, -des postes babyloniennes, des boutiques-cathédrales, des brasseries -Walhalla, des casernes-abbayes, tout ce monumentalisme hyperbolique -date de la <i>Gründerzeit</i>... Si la <i>Gründerzeit</i> disparaît peu à peu de -l'âme des hommes, elle survit dans l'âme des pierres... Et Guillaume -II, à qui ne manque plus, dans sa garde-robe, que l'uniforme du dieu -Mercure, à qui le caducée irait bien mieux que les sabres et les aigles -d'or de ses casques, date pourtant, lui aussi et tout entier, de ces -années de mégalomanie, de ces ivresses de parvenus, avec leur enflure, -leur tapage, leur clinquant, et leur grandeur de camelote. Il était -bien jeune en 70, mais, quand on n'a pas en soi de quoi les refaire, on -garde, toute sa vie, les idées qu'on vous a mises en tête avant vingt -ans.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[p. 342]</a></span></p> - -<p>Von B... respira, un moment. J'admirais son endurance à dire tant de -paroles. Il continua en souriant:</p> - -<p>—Le vieux Guillaume... «l'inoubliable grand-père»... oui... ah! je me -souviens... On avait eu beau le couronner Empereur à Versailles, il -était rentré à Berlin bon roi de Prusse, comme devant... Ce n'était -qu'une espèce de hobereau heureux, dont Napoléon III avait fait un -conquérant malgré lui... Il faut dire qu'il était bien servi... Roon, -Roon, surtout,—on ne parle que de Bismarck et de Moltke—mais il -faut que vous lisiez Roon... celui qui mettait Bismarck en avant, le -dirigeait, et ne se défiait que de son ivrognerie... Quelqu'un, ma -foi, de génie!... Oui, Guillaume était mieux que bien servi... Ce -maître, après tout débonnaire, avait des domestiques ambitieux. Ils lui -avaient déjà apporté d'assez bonnes affaires... J'entends: les duchés, -Sadowa... Ces succès lui suffisaient, car ce brave homme n'a jamais -fait figure de conquérant; du conquérant, il n'avait pas l'âme sauvage -et violente. Savez-vous qu'il ne passa le Rhin qu'en rechignant?... -C'était trop... Il avait peur... Savez-vous aussi que bombarder Paris -lui parut une énormité?... Bombarder Paris!... Il aurait mieux aimé -rentrer chez lui... Il fallut le prier, le supplier, lui arracher, tout -au moins, par ruse, l'ordre de tirer le premier coup de canon... Oh! -ce n'est pas lui qui eût jamais pensé à des milliards!... Ce n'est, -d'ailleurs, qu'à force de champagne—ça, c'est la vérité—que Bismarck -se monta, peu à peu, jusqu'au chiffre qui devait étonner le monde et -qui, tout d'abord, lui semblait, à lui-même, chimérique... Mais oui, -mon cher, toute l'histoire est à refaire... je vous assure... toute -l'histoire de ces hommes et de ce temps... et de tous les temps, le -diable m'emporte!<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[p. 343]</a></span> S'il n'avait pas été le parfait ivrogne qu'il fut, -je me demande ce qu'aurait bien pu faire Bismarck... Il n'avait de -hardiesse que dans le vin... Le bon hobereau de Guillaume laissa donc -travailler ses serviteurs;—les vieux domestiques finissent souvent par -commander... Mais le succès ne le changea pas... Il y a comme cela, -dans pas mal de familles, de ces grands-pères qui ont fait fortune, -pour ainsi dire, malgré eux, et qui continuent de fumer la même pipe et -de boire la même bière qu'ils aimaient à l'époque des débuts...</p> - -<p>Il ne s'interrompit pas de parler, pour me verser à boire...</p> - -<p>—Le curieux, voyez-vous, c'est que notre vieux «inoubliable -grand-père» n'a eu que tard son «fils à papa»... Il ne l'a trouvé qu'à -la troisième génération... Le pauvre Fritz n'eut pas le temps, s'il en -avait eu l'envie, de profiter de l'aventure de 70, d'en jouir... On -le connaît peu... et c'est dommage... Une belle figure, en somme... -Il était de goûts modestes, timide, très sérieux, cultivé, aimé des -écrivains, des artistes... Il ne voulait déjà pas aller à Sadowa, et, -quand il y fut, presque à son corps défendant, il s'y révéla grand -capitaine... Destinée curieuse!... De cet humanitaire,—excusez ce -mot horrible,—de cet homme qui détestait la guerre, la fatalité n'a -fait qu'un guerrier... Ce simple et ce doux accomplit aussi, en 70, -plus de besogne qu'il ne fit de bruit... Il était ennemi du tapage, du -faste... Et, s'il est vrai, comme on le raconte, un peu dramatiquement, -qu'une vaincue, vengeant sur lui les siens, l'empoisonna, je parie que -ça n'aura pas été une cocodette, ni même une cocotte... Sa femme, de -sentiments très nobles, influa aussi beaucoup sur lui... En bonne fille -de la reine Victoria, elle ne demandait qu'à vivre bourgeoisement...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[p. 344]</a></span></p> - -<p>Von B... haussa un peu le ton:</p> - -<p>—Par exemple, son fils ne lui a jamais été tendre. Vous avez vu?... -Il lui a campé sa statue, comme en pénitence, à la porte d'un musée... -On dirait que Guillaume Il n'a jamais songé qu'à rabaisser le rôle de -son père, de Sadowa à Wissembourg... On dirait qu'il ne l'a mis sur -ce cheval tranquille, entre cette ruelle et ce pont, que pour ne lui -laisser rien plus à conquérir, devant la postérité, qu'une cimaise... -Frédéric ne parlait jamais de ses campagnes... En avait-il honte?... En -tout cas, les braillards de 71 lui surent toujours mauvais gré de ce -silence, de cette retenue... Guillaume lui-même ne peut encore accepter -que son père ne lui ai point fait assez honneur... Il rougit de lui, -et le pousse hors de l'histoire, comme d'autres mauvais fils renvoient -et claquemurent, dans sa chambre, la vieille maman qu'ils ne veulent -point laisser voir, parce qu'elle n'est pas assez bien mise. À moins -qu'il s'agisse d'une rancune pire... et qu'il ne reproche à la mère -son sang, au père son imprudence, à tous les deux le rachitisme dont -son orgueil souffre cruellement... Oh! je l'ai bien souvent senti... -Ce silencieux et ce réservé, ce n'était pas le père qu'il fallait à ce -fils fanfaron; ce malade couronné n'était pas l'Empereur que voulait -la <i>Gründerzeit</i>... Pas plus le fils que la nation, froissés dans leur -pire orgueil, n'ont pu pardonner sa simplicité et son cancer à ce héros -pacifique... C'est donc Guillaume Il qui est vraiment, avec l'éclat et -le bruit qu'il fallait à la <i>Gründerzeit</i>, le premier nouvel Empereur -d'Allemagne... Il se carre sur le trône impérial, qu'il n'a pas -conquis... qu'on n'a même pas conquis pour lui... Bénéficiaire, sans -coup férir, d'une épopée, il caracole sur les champs de manœuvres, -pour se persuader et faire croire que l'épopée continue... C'est<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[p. 345]</a></span> -bien...comprenez-vous? «Sa Majesté le Fils aux papas».</p> - -<p>Von B... s'arrêta un instant, et, comme effrayé de ce qu'il avait osé -dire, ajouta, plus lentement:</p> - -<p>—Mon cher, il y a, en Guillaume, deux êtres très différents et qui -semblent s'exclure: l'homme, qui est charmant et que j'aime beaucoup; -l'empereur, que je déteste, car je le juge détestable. Je le vois moins -depuis quelques années. Il me gêne de plus en plus... Et je crains bien -que l'empereur ne finisse par me détacher, tout à fait, de l'homme... -J'en aurai de la tristesse. L'homme est agréable, séduisant, très gai, -très simple, très loyal, très généreux, et il est fidèle à ses amis... -Oui,—cela vous semble un paradoxe,—il a des amis, de vrais amis, -dont quelques-uns, des gens obscurs, désintéressés et qui, comme moi, -n'attendent rien de sa toute-puissance.</p> - -<p>Il dit textuellement:</p> - -<p>—<i>C'est un bon garçon... un bon garçon allemand!...</i> Vous voyez ça?...</p> - -<p>Et il poursuivit:</p> - -<p>—À l'entendre, dans l'intimité, causer familièrement, sans morgue, -sans apparat, le corps renversé sur le dossier d'un fauteuil bas, -les jambes haut croisées, fumant sa pipe et riant aux éclats, on ne -pourrait jamais s'imaginer que c'est là cet autocrate redoutable, -encombrant et falot, qui emplit, qui surmène, qui terrorise l'Europe et -le monde du fracas de sa personnalité.</p> - -<p>S'étant reculé pour donner à sa chaise, sur laquelle il se balançait, -plus de champ, il fit encore une digression:</p> - -<p>—Étrange bonhomme!... Ce Guillaume II intime, fils d'une Anglaise, -c'est encore un jeune patricien anglais, qui a passé par Bonn, au -lieu d'avoir passé par Oxford, et qui fait son possible pour demeurer -un homme de sport. S'il pouvait, je crois bien qu'il monterait<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[p. 346]</a></span> en -course, ou concourrait pour des prix de canotage. Mais son britannisme -est trop mêlé; ce n'est que de l'anglomanie. L'oncle rit un peu de -ces prétentions et le neveu enrage. D'ailleurs, du sport?... comment -ferait-il?</p> - -<p>Ici, von B... parla plus bas:</p> - -<p>—Il a mille ingéniosités pour dissimuler le bras qui ne lui a pas -poussé tout à fait... Mais, que voulez-vous?... Regardez-le, regardez -même ses photographies, il a beau prendre et faire prendre toutes les -précautions, pour que cela ne se voie pas... c'est...</p> - -<p>Et il susurra le mot dans mon oreille.</p> - -<p>—C'est un manchot honteux... mais c'est un manchot!...</p> - -<p>Il s'arrêta, un instant sur ce mot, pour me le laisser savourer. -Et, à la joie dont son visage s'éclaira, je sentis, en dépit de ses -déclarations précédentes, toute la haine qu'il avait pour l'Empereur... -Il dit alors, d'un ton plus détaché:</p> - -<p>—Il a une culture intellectuelle assez étendue, mais des plus vagues. -Contrairement au personnage de Molière qui avait des clartés de tout, -Guillaume a des ombres de tout. Il ne connaît bien d'une façon précise -et détaillée—c'est là un trait important de son caractère et de sa -politique—que la géographie, car la géographie, c'est le commerce... -Autrefois, c'était une joie de discuter avec lui une question de -littérature, de philosophie, de morale. Il ne nous imposait nullement -ses idées, qui, vous n'en doutez pas, sont réactionnaires et des plus -bourgeoises; il acceptait, tout naturellement, qu'on ne fût pas de son -avis. Il se plaisait même aux controverses les plus vives, et, quand -il se sentait battu, jamais il n'eût songé à vous lancer sa couronne -impériale à la tête, comme dernier argument, pour avoir<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[p. 347]</a></span> raison. Je -suppose qu'il se rattrapait ensuite sur ses généraux et ses ministres.</p> - -<p>Von B... ricana et choisit longuement un énorme cigare parmi les boîtes -que le maître d'hôtel venait de dresser, en pile imposante, sur la -table, l'alluma et continua:</p> - -<p>—Depuis quelque temps, il a un peu... il a même beaucoup changé. -Son agitation s'exaspère, les grimaces, les tics de son visage -deviennent presque douloureux. Il a maintenant, en parlant, une sorte -de retournement convulsif de la main qu'accompagne un claquement des -doigts, dont la répétition est pénible. Son rire, jadis si éclatant, -a je ne sais quel timbre faux qui vous trouble et vous gêne... Enfin, -il montre moins de tolérance, moins de gentillesse envers ses amis. -L'empereur déborde sur l'homme. C'en est fini de nos intimités... -Quelques éclaircies, çà et là, mais elles durent peu. On a dit de -lui, au début, qu'au rebours de Fénelon, il avait une main de velours -dans un gant de fer; ce doit être encore cet enfant terrible de -Maximilien Harden, qui ne <i>débine</i> tant son Empereur que parce qu'il -en attend trop, ou le <i>Simplicissimus</i>, l'ennemi intime de Guillaume, -et qui lui reproche surtout de n'être pas Guillaume le Taciturne. -En réalité, il arrive trop souvent, à présent, que la main durcisse -jusqu'à paraître d'acier, et qu'il change de gants encore plus que -d'uniformes.... J'attribue ce changement à trois causes principales: -les tracas, les désillusions de sa politique étrangère, son état de -maladie qui le préoccupe plus qu'on ne croit, l'influence sourde, -mais lente et tenace, qu'exerce sur lui, malgré lui, l'Impératrice. -L'Impératrice a toujours détesté cette sorte de laisser aller bohème -qui, chez l'Empereur, où deux mondes opposés sont souvent en<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[p. 348]</a></span> conflit, -se mêlait, quelquefois, aux raideurs de l'esprit féodal qu'elle nous -accusait de pervertir. Oh! elle n'est pas des plus intelligentes, ni -des plus sympathiques. Je la tiens pour la personne la plus ennuyeuse -qui soit dans le monde. Mon Dieu! je n'exige pas d'une femme qu'elle -soit belle; je lui demande d'être gracieuse. Or l'Impératrice manque -totalement de ce qui est le plus nécessaire à son sexe, de ce qui fait -toute la femme: le charme. Elle a de la vertu... elle est la vertu, -et, comme la vertu, elle est triste, un peu bornée, revêche, sectaire, -par conséquent sans bonté. Plus qu'à son éducation religieuse, plus -qu'à ce qu'il croit être la nécessité politique, Guillaume doit à -sa femme cette espèce de piétisme absurde qui donne, souvent, à ses -discours une note si comique et si fausse. Elle nous fait beaucoup -regretter cette vieille et douce Augusta,—vertueuse, elle aussi, -mais plus humainement,—à qui votre Jules Laforgue disait des choses -si jolies et lisait des vers français—du Baudelaire, je crois... il -n'alla pas jusqu'à Verlaine—qui eussent fait mourir de honte notre -Impératrice d'aujourd'hui... Un détail, inconnu chez vous... et qui -vous amusera. L'Impératrice s'est attribué, dans l'État, une mission -bureaucratique assez singulière... Elle est le censeur des pièces qu'on -représente au Schauspielhaus de Berlin. Et je vous assure qu'elle -remplit ses fonctions en conscience. Ainsi... tenez... elle raye -impitoyablement, sur tous les manuscrits, le mot: <i>Amour</i>, qui lui -paraît de la dernière inconvenance. Elle ne le tolère—probablement, -par résignation nationale—que dans les drames de Schiller, et aussi, -dans les œuvres françaises que jouent, sur le Théâtre Impérial, les -tournées de Coquelin, lequel est au <i>Schloss</i> presque aussi national -que Schiller. Et puis, d'être dit en français, peut-être que ce mot -indécent offre moins de dangers<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[p. 349]</a></span> pour la vertu allemande... Elle a une -autre manie, dont on rit beaucoup, entre soi, à Berlin... Quand, par -hasard, elle va visiter un musée, elle exige que toutes les nudités des -tableaux et des statues soient enlevées, ou voilées, sur son passage...</p> - -<p>—Elle «aime des tableaux couvrir les nudités»... déclamai-je.</p> - -<p>À quoi von B... riposta:</p> - -<p>—Mais, rendons-lui cette justice, elle n'a pas d'«amour pour les -réalités»... On raconte même, sur sa vie conjugale, certains détails -qui enchanteraient l'âme puritaine de votre monsieur Bérenger... On -raconte... Mais ça... comment le savoir?...</p> - -<p>Il conclut:</p> - -<p>—Avec une pareille conception de la vie, de la littérature et de -l'art, vous pensez si l'on s'amuse à la cour. Rien d'assommant comme -ces fêtes, ces réceptions, d'un faste si lourd et glacé, d'une -étiquette si rigide, d'un ridicule si funèbrement chamarré. Ce qui -n'empêche nullement les plus féroces intrigues, et les passions les -plus effrénées... Peut-être, de toutes les cours d'Europe, la cour -de Berlin est-elle la plus corrompue... Et vous voyez qu'on n'arrive -pas toujours à étouffer les énormes scandales qui éclatent... Ah! mon -cher...</p> - -<p>Je m'apprêtais à recueillir d'amusantes et très sales histoires. Mais -von B..., par pudeur nationaliste, peut-être, se déroba et il reprit:</p> - -<p>—Il faudrait, pour animer une cour comme la nôtre, une femme qui ait -un peu de ce mélange, difficile à définir, de grâce et de fierté... et -que vous appelez... l'allure... de l'allure.</p> - -<p>Et il fit, en répétant le mot, claquer deux doigts en l'air.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[p. 350]</a></span></p> - -<p>—La pauvre femme en manque, à un point!... Je ne puis pas vous -dire. Mais c'est quelque chose qui ne court pas les rues, ni même -les palais... quelque chose de très différent de la morgue, quelque -chose qui s'accommode parfaitement de simplicité, et que la moindre -affectation détruit... une grâce cavalière faite, avant tout, de -naturel... Même en dépit de la guillotine, Marie-Antoinette est -ridicule, et, surtout, elle est crispante, grinçante, exaspérante... -La véritable allure est un air d'autorité qui ne s'oublie jamais, mais -une autorité qui ne se laisse voir que si elle ne se montre pas... Il -y faut de la grandeur avec de l'aisance, du caractère, une certaine -énergie, et le don de trouver toujours des attitudes heureuses, sans -jamais les composer... C'est encore comme le laisser aller d'une -nature qui sent sa supériorité, et, dédaigneuse de s'incliner devant -l'opinion, ne se plie qu'à la conquérir... L'éducation peut y suppléer: -elle ne la remplace pas... Ce n'est pas rien de savoir se garder -aussi exactement de la platitude que de cette enflure qu'on appelle, -chez vous, le cabotinage... L'allure? Combien de princes en manquent, -pendant que des ouvriers l'improvisent!... Tenez, votre ami Stéphane -Mallarmé en avait à revendre, dont la dignité charmeresse, indulgente -à tous, n'était sévère que pour soi. Notre vieille Augusta, qui vient -des ducs de Weimar, en eut à sa façon, cet après-midi de juillet 70, -quand, sous les Tilleuls pavoisés, reconduisant le roi Guillaume à la -gare de Friedrichstrasse, d'où il allait partir pour la frontière, -elle pleurait, abandonnée sur les coussins de la calèche de gala, et -dérobait, sous un mouchoir, à la foule qui l'acclamait, les larmes -qu'elle ne retenait pas... Les Danoises aussi ont de l'allure, qui -furent élevées à Copenhague et à Amelienborg, si simplement:<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[p. 351]</a></span> la -Dagmar, par instants terrible, épouse d'un butor, mère d'un imbécile; -et sa sœur d'Angleterre, plus douce, plus dame, impeccablement -élégante, dont la situation, aux côtés d'un viveur, fut souvent -difficile. Elles ont une grâce vraiment impériale, qui ne se dément pas.</p> - -<p>—Et la Palatine, si laide!... Elle en fit voir, à tenir tête aux -amants de son mari, aux maîtresses et aux jésuites de son beau-frère... -Le soufflet qu'elle donna, en plein Versailles, à son fils, quand il -accepta d'épouser une bâtarde du Roi, a de l'allure.</p> - -<p>—Je crois bien!... Mais cette créole de Joséphine, voluptueuse, bien -mieux que jolie, hardie, souvent peuple, qui fut à tout le monde et à -Barras, publiquement, en même temps qu'à Bonaparte, avait, pour n'être -pas née archiduchesse, autrement d'allure que la fade Marie-Louise... -On peut être fagotée, et en avoir... Notre Impératrice est fagotée, -Dieu sait!... mais elle n'en a point... Je sais bien que ce n'est pas -beaucoup plus qu'une nuance... Et, cependant, c'est une nuance que -chacun sent, un air qui n'échappe pas même aux gens les plus simples, -et qui les conquiert... Ainsi, voyez, l'an dernier, l'excellente -femme a passé quelques semaines au château de K... Pour plaire, sans -doute, à son conquérant professionnel de mari, elle s'est mis en tête -de conquérir le pays, hobereaux, bourgeois et paysans... ouvriers -et pauvresses... Elle faisait des visites, en recevait beaucoup, ne -dédaignait pas d'entrer au village, d'adresser, aussi gentiment qu'elle -pouvait, la parole aux femmes, aux enfants, aux filles des rues et -des champs... Et je vous laisse à penser les secours aux malades, -les cadeaux, les friandises!... Eh bien, on ne lui a su gré de son -effort que médiocrement... Elle n'a conquis personne... Sur la fin de<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[p. 352]</a></span> -son séjour, il m'est arrivé d'interroger, un matin, une commère, qui -tricotait sur le pas de sa porte: «Eh bien? vous êtes contente?... -Votre Impératrice, vous l'avez vue?... Elle vous a parlé?»—« Eh! oui. -Oh! oui!»—«C'est une bonne impératrice, hé?» La paysanne arrêta ses -aiguilles et me considéra: «Quoi donc? insistai-je... Ce n'est pas -une bonne impératrice?»—«Bonne?... bonne? Oh! si... elle est très -bonne... mais impératrice...» Elle se remit à tricoter: «Impératrice... -répéta-t-elle en secouant la tête... elle ne peut pas!...»</p> - - -<p class="p2">Nous avions fini par rester presque seuls dans cette salle de -restaurant où, sous la lumière des lampes voilées, les spires des -lambris, les enroulements hélicoïdaux des plafonds prenaient des -apparences de fantastiques reptiles. Le vieux général, dont le visage -avait passé du rouge écarlate au violet d'apoplexie, et qui avait eu -beaucoup de peine à reboucher son ceinturon, venait de quitter sa -table. Au dehors, sur le boulevard, nous entendions les pas cadencés -d'un régiment en marche. Von B..., qui, jusque-là, avait parlé bas, -haussa le ton.</p> - -<p>—Je ne vous dirai rien du goût artistique de Guillaume... vous le -connaissez... Et, d'ailleurs, il a fait se tordre de rire toute -l'Europe. Le bon Allemand, qui, pourtant, ne brille pas par le goût, -n'en est pas encore revenu. Berlin est une ville sans tradition d'art. -Du moins, elle avait ce mérite d'être quel conque, une bonne grosse -ville de province, à peine enjolivée, çà et là, par un petit souvenir -de votre merveilleux dix-huitième siècle. Frédéric le Grand avait -fait venir de Paris quelques notables architectes qui construisirent -deux ou trois palais élégants, et une équipe de ces jardiniers de -génie qui surent embaucher les saisons, et assigner leur tâche, -pour l'éternité,<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[p. 353]</a></span> aux gazons et aux arbustes verts. Que Berlin n'en -est-il resté là?... Hélas! Depuis la <i>Gründerzeit</i>, et, surtout, -depuis Guillaume, nous avons maintenant un art national, qui fait la -risée universelle. Nous avons le style Guillaume II, comme vous avez -le style Chauchard et le style Dufayel. En outre des rues dont les -maisons ressemblent à des orgues colossales, et dont vos rues Turbigo -et Réaumur ont pris le modèle à notre Friedrichstrasse, nous avons, -entre autres architectures, entre autres monuments d'une laideur qu'on -eût pu croire innatteignable, nous avons le gigantesque porphyre de -Bismarck, et, au Thiergarten, qui n'était pas si beau, cette allée de -la Victoire, où l'on voit souvent l'Empereur passer en revue la horde -carnavalesque de ses ancêtres de marbre. Je dois dire que la ville -s'était rebiffée contre le projet impérial, qui consistait à enlaidir -notre Bois de Boulogne d'un régiment de statues. Bravement, elle avait -refusé tous les crédits que l'Empereur lui demandait... Elle avait -fait tout ce qu'elle avait pu, afin d'éviter à Berlin cette horreur -caricaturale et funèbre. Mais, pour en finir, Guillaume paya de ses -deniers—et, personnellement, il n'est pas si riche—l'exécution de ce -projet burlesque, qui lui était cher, parce qu'il en avait conçu tout -seul l'ordonnance et réalisé tous les dessins... Croiriez-vous que, -dans un pays où elles sont l'objet d'un véritable culte, l'Empereur -déteste les fleurs?... Oui, mon cher, il les a en horreur... De les -voir, aussi bien dans les jardins qu'aux fenêtres des maisons, et mime -représentées dans les œuvres d'art, cela lui est une sensation -presque douloureuse.</p> - -<p>—Pourquoi?... Les juge-t-il dangereuses, comme les socialistes?</p> - -<p>—Non... il les trouva laides... Comme il trouve<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[p. 354]</a></span> laides les statues -de Rodin, les chairs les plus glorieuses de Renoir... Il préférerait -qu'on décorât nos pelouses et nos parcs de massifs de sabres, de -corbeilles d'obus, de plates-bandes de baïonnettes et de canons... Je -vais vous raconter une autre anecdote... Un monsieur très riche légua à -la ville de Berlin cette fontaine monumentale qui est à Schlossplatz. -Je lui trouve du style, une éloquence à la Puget; la fonte en est fort -belle. Évidemment, c'est ce que nous avons de mieux, dans le genre, à -Berlin. Le maire, selon les formes cérémonielles prescrites, invita -l'Empereur à l'inauguration. Celui-ci, qui avait soulevé les plus -mauvaises chicanes, accumulé toutes les difficultés administratives et -juridiques pour que le legs ne fût pas accepté, refusa brutalement, -presque grossièrement, l'invitation. Il ne pouvait admettre qu'on osât -édifier, dans Berlin, un monument dont il n'eût pas eu seul l'idée et, -de ses mains, dressé le plan, modelé la maquette. Cela lui semblait une -atteinte injurieuse à son autorité, presque un crime de lèse-majesté. -Son irritation était extrême. Je le voyais beaucoup à cette époque. -Plusieurs fois, il me parla de cette affaire qui avait le don de -l'exaspérer et qui, durant huit jours, prima toutes les autres affaires -de l'État. Un soir, il s'écria, en français, car, chaque fois qu'il -prononce un gros mot, c'est toujours en français: «Cette fontaine... -comprends bien... je m'en fous... je m'en fous... je m'en fous... Mais -je te dis que c'est une conspiration des socialistes.» J'essayai de -le calmer, de le raisonner... Il m'imposa silence: «Parbleu!... je -sais... toi aussi, tu es socialiste.... Tout le monde est socialiste, -aujourd'hui!... Ah! mais, qu'ils prennent garde!» Il s'en fallut de -peu qu'il ne me fit jeter à la porte.... Le jour de l'inauguration, -quel ne fut pas l'étonnement de la foule,<span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[p. 355]</a></span> quand, tout à coup, elle vit -apparaître l'Empereur, le visage sombre et menaçant, la moustache plus -provocante que jamais!... Il se précipita sur l'estrade, interrompit -le brave homme qui, à ce moment pathétique, célébrait les vertus du -donateur, et il dit à peu près, ceci: «En mauvais esprit souffle sur la -ville... Le socialisme relève la tête... Je ne le tolérerai point... -Il faut qu'on sache bien que j'ai fait construire, à son intention, -en plein cœur de Berlin, une immense caserne, remplie de troupes -loyales et de mes fidèles canons... Si les socialistes bougent, je -n'hésiterai pas, pour la sauvegarde de la patrie allemande, à les -foudroyer... Qu'ils se le tiennent pour dit... je les foudroierai... -J'en ai assez!...» Il regarda la fontaine et, haussant les épaules, il -murmura, de façon à n'être entendu que des dignitaires de l'estrade: -«Quant à cette fontaine... elle est ridicule... ridicule... puut!... -ridicule.» Après quoi il s'en alla, en tempête, comme il était venu, -laissant la foule stupéfaite de cette extraordinaire algarade... Le -singulier est que l'aventure se répandit fort peu... même en Allemagne. -On en parla discrètement, entre soi, et tout bas... Elle ne passa pas -la frontière... C'est que, nous autres Allemands, nous avons une sorte -de pudeur nationale, stupide d'ailleurs, qui fait que nous couvrons -de notre manteau les ridicules de l'Empereur, comme les fils de Noé, -l'indécente nudité de leur père.</p> - -<p>Après une pause, il ajouta:</p> - -<p>—On s'imagine que ses frasques sont longuement méditées, qu'il en -calcule, qu'il en dose l'effet théâtral, à froid, pour mieux frapper -l'imagination de ses sujets et des peuples... C'est une erreur... Je ne -prétends point qu'il ne songe pas à abuser de sa puissance. En cela, -il est homme, comme tous les autres hommes. Mais je vous assure qu'il -est beaucoup moins comédien qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[p. 356]</a></span> ne suppose. Il n'obéit jamais qu'à -son impulsion du moment—il en a de généreuses—et il est incapable -d'y résister, quitte à s'en repentir, cruellement, par la suite... -Il y a beaucoup de neurasthénie dans son cas. De même que tous les -neurasthéniques, l'Empereur montre, jusque dans ses actes les plus -déséquilibrés, une certaine logique, une logique à rebours... Ainsi, -on le blâme, par exemple, pour une décision artistique: il passe -immédiatement une revue. On crie: il peint un tableau. On le siffle: -il fait un opéra. On se plaint: il se déguise en musulman et s'en va -péleriner en Terre sainte. On le blague dans un journal illustré: il -exige aussitôt qu'on découvre, pour le lendemain, le remède de la -tuberculose. Vous me répondrez que ce sont là jeux dangereux, de la -part d'un homme de qui dépend la sécurité d'un grand Empire?... Sans -doute... Mais il en a de plus dangereux encore, et que je vais vous -dire, si vous n'êtes pas fatigué...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je n'étais pas fatigué; du moins, je ne sentais pas ma fatigue. Voulant -profiter des bonnes dispositions de von B... que quatre bouteilles -de vin de Moselle et du Rhin invitaient aux pires confidences, je -l'engageai fort à continuer. Je jouissais de savoir ce qu'un Allemand -éclairé, sans trop de parti pris, sans trop d'aveuglement nationaliste, -pense de son Empereur et de son Allemagne...</p> - -<p>Von B... alluma donc un nouveau cigare, comme font, à un moment -intéressant de leur récit, tous les conteurs expérimentés, et il -poursuivit:</p> - -<p>—Voulez-vous la vérité?... toute la vérité?... Eh bien, on n'aime -plus l'Empereur, chez nous.... On n'y<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[p. 357]</a></span> croit plus... On le redoute, -voila tout... et c'est ce qui fait qu'on le tolère encore. Il fatigue, -il énerve, il décourage, il surmène, il embête... eh bien, oui, -voilà... il embête tout le monde, depuis le premier ministre, obligé -à ne pratiquer jamais que la politique du mensonge,—et la mauvaise -foi finit par dégoûter même un premier ministre,—jusqu'au dernier -des soldats, qui sent son fusil, son sac lui peser plus lourdement -aux épaules, et qui commence à s'en plaindre... L'Europe aussi, où -il se voit de plus en plus isolé, en a assez, je vous assure. Et -non seulement l'Europe, mais le monde entier, que Guillaume obsède, -décidément, comme un cauchemar. Nous sommes, nous, un peuple de braves -gens, très travailleurs, très pacifiques; du moins, nous le sommes -redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avons pris au sérieux notre -prospérité, et, comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté -notre pays d'un outillage industriel incomparable. Pour la maintenir, -cette prospérité, pour l'augmenter progressivement, nous entendons -être tranquilles chez nous. Or, nous ne vivons que dans la crainte des -complications imbéciles et permanentes que peut susciter, tous les -jours, à toutes les heures, un homme brouillon, sans cesse agité, et -qui n'est pas maître de ses nerfs... C'est intolérable... Ce que l'on -reproche, ce que la nouvelle génération reproche surtout à l'Empereur, -c'est d'être une fausse étiquette, trop voyante, collée, mal à -propos, sur la bonne vieille bouteille allemande. Il ne lui ressemble -plus; elle ne lui ressemble plus. On commence à rire, à présent, des -prétentions de la <i>Gründerzeit</i>, de l'art éclaboussant, mégalomanique, -qui vient d'elle et qui pèse sur nous. Une génération arrive aux -affaires, sur qui Nietzsche aura eu autrement d'influence que Wagner, -une génération d'hommes plus subtils, amis<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[p. 358]</a></span> de la paix, renonçant aux -conquêtes impossibles, raffinés, et qui pourront changer une mentalité, -héritée des fier-à-bras de 71... La force ne prime jamais le droit -qu'un temps donné, car le droit finit toujours par être la force... -C'est peut-être nos petits-fils qui vengeront vos grands-parents... -Pour le moment, encore, nous vivons, perpétuellement, à l'envers de -nous-mêmes; je veux dire que nous devons aimer ce que nous détestons, -et détester ce que nous aimons le mieux... Nous aimons la France, -nous l'aimons d'autant plus qu'à aucun point de vue,—je parle de -l'essentiel,—nous ne la redoutons... Et dans les journaux qu'anime -l'esprit de Guillaume, il n'est jamais question que de la prendre à la -gorge...</p> - -<p>—Querelles d'amoureux!... Elles ne vous frappent que parce que -Guillaume est empereur.</p> - -<p>—Naturellement, riposta von B... Je ne lui reproche rien d'autre... -Notez que lui-même... Mais, quand il est en croisière, dès qu'un yacht -français est signalé quelque part... c'est plus fort que lui... il -faut qu'il l'aborde, qu'il y invite, y soit invité... Mon cher, s'il -avait rencontré, dans ses promenades marines, Gallay et la Merelli... -je crois, ma parole d'honneur, qu'il fût allé leur faire sa cour!... -Ah! que ne ferait-il point pour dîner, à l'Élysée, entre la barbiche -de M. Milliez-Lacroix et la large face luisante de M. Ruau?... Les -Français, d'ailleurs—est-ce amusant?—sont-ils assez empoisonnés par -leur vieux sang monarchique!... Je suis sûr que M. Étienne lâcherait -avec enthousiasme son Gambetta; le prince de Rohan, son duc d'Orléans, -pour notre Guillaume... Et M. Massenet, M. Saint-Saens et tous?... -Quels beaux vieux chambellans ils feraient, à notre cour!... Humiliés, -courbés, et si fiers d'avoir une clé dans le dos... une clé de sol, -naturellement!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[p. 359]</a></span></p> - -<p>Il se mit à rire et reprit:</p> - -<p>—Ce qu'il y a de plus grave, voyez-vous, c'est que nous commençons -à nous rendre parfaitement compte qu'avec son activité fiévreuse, -trépidante, incohérente, il en arrivera bien vite à surmener -l'Allemagne, en attendant qu'il l'accule à quelque gigantesque krach, -dont nous aurons bien de la peine à nous relever...</p> - -<p>—Vous êtes pessimiste...</p> - -<p>—Je suis clairvoyant... et je trouve inutile de me fermer les yeux, -comme exprès... Lorsque vous avez parcouru l'Allemagne, en visitant nos -villes, nos campagnes, nos usines, je suis sûr que vous vous êtes dit: -«Quel pays prospère, heureux, riche!» Et vous nous avez enviés. Certes -la façade est belle. Mais entrez dans la maison. Vous ne tarderez pas -à y voir des lézardes, des fissures, des fléchissements. Elle craque -en bien des endroits. Pourquoi?... En dépit de toutes ses tares, -l'Empereur est intelligent, mais ce n'est qu'un homme intelligent. -Quand on assume cette tâche absurdement surhumaine de se faire le -maître absolu des autres hommes, il faut plus que de l'intelligence, -du génie; plus que du génie, de la divinité. Or, nos philosophes nous -ont depuis longtemps démontré qu'il n'y a plus de dieux. Je dois à -Guillaume cette justice qu'il a compris, comme tout le monde, que -l'industrie et le commerce sont, en quelque sorte, les organes de vie, -le système vasculaire d'un peuple. Ce qu'il n'a pas compris, c'est, -pour que ses organes fonctionnent bien, qu'il faut leur éviter les -à-coups, les ébranlements nerveux, les émotions perpétuelles, et aussi -les aliments trop forts. On meurt de ne pas avoir assez de sang; on -meurt, et plus brutalement, d'en avoir trop. La congestion est pire -que l'anémie. Et l'Allemagne, en ce moment, est congestionnée... -L'Empereur a affolé l'industrie allemande<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[p. 360]</a></span> en la faisant se ruer, -vertigineusement, à toutes les conquêtes économiques. Pour que -l'Allemagne fût, comme je vous l'ai dit, la première de sa classe, il -l'a forcée à produire, produire sans cesse, produire encore, produire -toujours. Les produits s'entassent dans les magasins, engorgent docks -et greniers, s'écoulent difficilement... Il en reste des stocks -énormes... Je ne vous raconterai point la désastreuse affaire de ce que -nous appelons: les Aciers russes... Elle est trop connue.... Voici un -exemple plus humble, mais également caractéristique. Jaloux du succès -mondial de vos vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, vous savez -avec quelle <i>furia</i> Guillaume a poussé nos propriétaires terriens et -nos paysans à la culture de la vigne. Il l'a protégée de toutes les -manières et dans tous les pays... Il s'est même fait placeur en vins, -courtier, agent de publicité, restaurateur... À Paris, en 1900, dans ce -fameux restaurant allemand, c'était, on peut dire, l'Empereur lui-même -qui—encore un uniforme!—une serviette sous le bras, le tablier de -lustrine noire aux cuisses, venait vous offrir la carte de ses vins... -Vous avez sûrement admiré ces immenses coteaux qui, tout le long du -cours sinueux de la Moselle, étagent leurs magnifiques vignobles, et, -devant ce spectacle impressionnant, vous vous êtes écrié: «Voilà de -quoi saouler toute l'Allemagne et aussi tout l'univers!» Le malheur est -que la mévente, qui sévit chez vous, sévit aussi chez nous... Et le vin -emplit nos chais encombrés. Les propriétaires s'inquiètent, les paysans -se lamentent. L'Empereur a beau prendre des mesures tyranniques, -comme, par exemple, de restreindre, dans certains restaurants, le -débit de la bière, prohiber complètement les vins français dans les -mess d'officiers, rien n'y fait... Notre situation économique<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[p. 361]</a></span> se -traduit donc par ce mot: surproduction. En vain, Guillaume parcourt -les mers sur son cuirassé, comme autrefois votre Mangin parcourait, -dans sa roulotte, tous les villages de France; en vain, débite-t-il les -plus extraordinaires boniments, multiplie-t-il les démonstrations les -plus théâtrales et, quelquefois, les pires menaces, pour attirer les -chalands et placer ses produits, la surproduction augmente, et nous -en serons bientôt réduits à cette douloureuse alternative: ou bien -arrêter la production, et c'est la ruine; ou bien la continuer, et -c'est la ruine encore... Remarquez que nos banques sont engagées dans -ces affaires jusqu'à la garde; que nous ne sommes pas, comme vous, un -peuple de timides gagne-petit, un peuple d'épargne avaricieuse, que -nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons... -Par conséquent, nous ne pourrons amortir, avec des sacs d'écus -économisés, la lourdeur d'une crise financière... À moins...</p> - -<p>Et ici, von B... me regarda en souriant drôlement...</p> - -<p>—À moins que la France, la généreuse France, comme en ces dernières -années, veuille bien venir encore à notre secours et rétablir, pour un -temps, l'équilibre ébranlé de nos finances...</p> - -<p>S'interrompant brusquement, il me frappa sur l'épaule.</p> - -<p>—Car vous êtes de bonnes poires... fit-il, en faisant sonner dans la -salle déserte un large rire. Avouez que vous êtes de bonnes poires?...</p> - -<p>Je répliquai:</p> - -<p>—Mais, mon cher, nous n'avons rien à gagner à un krach allemand... -Nous avons tout à y perdre... Une Allemagne ruinée, ce serait un -malheur universel... Laissez-moi vous dire ceci: Puisqu'il est bien -entendu que nous ne sommes, nous autres Français, que des<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[p. 362]</a></span> prêteurs -d'argent,—on nous appelle les usuriers du monde,—puisque, d'autre -part, par paresse, par timidité, par manque d'outillage... et par -excès de richesses, nous avons renoncé à toutes conquêtes, et même à -toutes concurrences industrielles,—pourquoi ne serait-ce pas nous qui -donnerions à l'Allemagne l'argent dont elle a besoin? L'Allemagne est -honnête, travailleuse, persévérante; elle accomplit un effort immense, -digne d'admiration... Elle mérite d'être soutenue dans cet effort, qui -est un effort de civilisation. Outre qu'il est immoral et honteux que -nos milliards servent, dans la chère Russie, à l'œuvre abominable -que vous savez... ce serait, je crois, pour nous, une bonne opération -financière...</p> - -<p>—Ma foi!... vous avez raison... avoua von B... J'ai trop bu. Ce sacré -vin me fait dire des bêtises...</p> - -<p>Sur quoi, il remplit son verre et le mien...</p> - -<p>Je lui demandai:</p> - -<p>—Croyez-vous à la guerre? Croyez-vous que l'Empereur pense à la guerre?</p> - -<p>—Jamais de la vie, répondit von B... d'une voix forte... Ça, -jamais!... Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares -de sa parole, Guillaume n'est pas un guerrier... C'est un militaire, -ce qui est très différent... Il n'est même pas brave... Il a cela de -commun avec votre Napoléon que le bruit des canons faisait suer de -peur...</p> - -<p>—Hé! mais... dites donc?... Ce n'est pas une raison...</p> - -<p>—Non, mais non... Ses discours, ses frasques, ses menaces? Encore -un truc... commercial... Il épouvante, parfois, l'Europe, uniquement -pour rassurer nos gros usiniers qui vivent de l'armement... maintenir -une industrie colossale, entretenir un outillage formidable; dont une -paix sans nuages serait la ruine...<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[p. 363]</a></span> Et puis, comment voulez-vous?... -Guillaume sait très bien que l'Allemagne ne peut pas acquérir plus de -gloire militaire qu'elle en a... Mais...</p> - -<p>Il se mit à pouffer de rire.</p> - -<p>—Je ne serais pas surpris qu'il rêvât un peu de gloire navale... Hé! -hé!... Une guerre navale, peut-être y a-t-il songé?... Heureusement, -l'Angleterre...</p> - -<p>Je ne pus m'empêcher de m'écrier:</p> - -<p>—Ubu! C'est Ubu!</p> - -<p>Von B..., très au courant de notre littérature, approuva fort cette -exclamation...</p> - -<p>—Mais oui, mon cher... c'est Ubu... Ubu est d'ailleurs l'image la -plus parfaite qu'on nous ait encore donnée des Empereurs, des Rois, -et, disons-le, de tous ceux qui, à un titre quelconque, se mêlent de -gouverner les hommes... Et, si vous le voulez bien, nous allons porter -la santé de M. Alfred Jarry...</p> - -<p>Ce que nous fîmes... Après quoi, il réfléchit, une seconde, et il dit -encore:</p> - -<p>—Il y a une autre raison qui empêchera toujours l'Empereur de déclarer -la guerre: il en redoute le résultat. Certes, notre armée est forte, -la plus forte du monde... Elle est exercée, entraînée, tout ce que -vous voudrez... Nos arsenaux sont pleins, notre armement complet... -nos forteresses en état: c'est entendu. Par malheur, nous n'avons plus -d'officiers, ou, plutôt, nous n'avons plus que des officiers de parade, -qui ressemblent beaucoup à ces jolis godelureaux de votre second -Empire, que nous avons vus à Metz et à Sedan. Ils ne travaillent pas -et ne s'occupent que de leurs plaisirs: le jeu, les femmes, et même -les hommes... Vous ne pouvez imaginer la corruption qui règne parmi -eux... De temps en temps, on voit disparaître brusquement un lieutenant -promis au plus bel avenir, un général fort bien<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[p. 364]</a></span> en cour, un courtisan -de marque, un ministre qui paraissait solide... Ce n'est pas la -femme... presque jamais la femme qu'il faut chercher... Quant au haut -commandement, il est médiocre, pour ne pas dire détestable. Il est aux -mains de généraux de cour, gorgés d'honneurs et d'argent, que les pires -intrigues, les plus sales marchandages, les plus laides débauches ont -amenés à la fortune... Et encore, ces généraux, ce n'est rien... Songez -à cette chose affolante: Guillaume, en cas de guerre, ne laissant à -personne le soin de commander ses armées... Car il a aussi des plans -de guerre, comme il a des plans de statues, de tableaux, d'opéras, des -plans de tout...</p> - -<p>Ici, von B... eut une expression de terreur comique. Il s'était tu un -instant, mais pour mieux rassembler sa voix qui s'éraillait.</p> - -<p>—Et alors, mon cher, cria-t-il, nous serions battus, par la Suisse... -par la Suisse... je vous dis... par la Suisse!</p> - -<p>Comme je riais d'un rire qui se refusait à accepter une telle prophétie:</p> - -<p>—Par moins que la Suisse... insista-t-il... Vous ne le croyez pas?... -Mais pensez donc... Aux manœuvres, où tout est prévu, où la mise en -scène est réglée d'avance où l'Empereur doit toujours être victorieux, -eh bien ces mauvais généraux ont toutes les peines du monde à ne pas le -battre. Ils suent sang et eau pour ne pas le cerner, même en plaine... -J'ai assisté à quelques-unes de ces manœuvres... C'est d'une -bouffonnerie!... Ah! mon cher, j'ai là-dessus, les histoires les plus -désopilantes... Par la Suisse, entendez-vous?...</p> - -<p>Une gorgée de vin le calma. Son visage reprit un air sérieux:</p> - -<p>—Et puis, voyez-vous... aujourd'hui, il souffle un mauvais vent sur -les Empereurs et sur les armées... Même<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[p. 365]</a></span> chez nous, le soldat commence -à réfléchir, à sentir le dégoût de son métier. Malgré la dureté de la -discipline, on parle dans les casernes; ce n'est pas, je vous assure, -pour y exalter le métier des armes et y glorifier la guerre. Pris -entre la Russie et la France, comment échapperions-nous à ce grand -mouvement dont le monde tout entier tressaille?... Oh! je ne suis -pas assez bête pour croire... Non... Non... Et pourtant!... J'ignore -la destinée parlementaire du socialisme allemand, et m'en inquiète, -d'ailleurs, fort peu... Il y a tant do hasards dans les élections, -tant de contingences mystérieuses qui en faussent la portée!... Mais -je constate qu'il fait, chaque jour, des progrès dans les masses -populaires et, aussi, parmi la jeunesse bourgeoise éclairée...</p> - -<p>—Vous êtes donc socialiste, maintenant?... crus-je devoir lui demander.</p> - -<p>—Mon cher, je suis toujours socialiste, le soir, après dîner, affirma -von B... solennellement.</p> - -<p>Et il continua:</p> - -<p>—Le jour où le socialisme voudra bien répudier cette sorte de -sentimentalisme nationaliste, qui l'enchaîne encore à de regrettables -préjugés, il accomplira de grandes choses en Allemagne et dans -le monde. Ah! le beau moment pour le désarmement! Le peuple qui, -aujourd'hui, jetterait bas les armes serait à jamais béni. Il faut être -un homme politique, c'est-à-dire ne rien comprendre aux aspirations -de son temps, pour redouter les conséquences de cette délivrance qui -serait saluée, avec enthousiasme—que les Empereurs le veuillent ou -non—par toutes les nations...</p> - -<p>Il s'exaltait et, à mesure qu'il s'exaltait, sa voix s'embarrassait, -s'empâtait dans les grands mots sonores, et il n'arrivait que -difficilement à les prononcer. Il eut beaucoup de peine à achever sa -tirade.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[p. 366]</a></span></p> - -<p>Je n'en tombai pas moins d'accord avec lui sur l'aveugle absurdité des -hommes politiques.</p> - -<p>—Sans doute, approuvai-je, les hommes politiques ne comprennent -rien à ce que vous dites, et ils n'y comprendront jamais rien. Ils -comprennent, pourtant, qu'ils sont intéressés à ce que continue cette -effroyable gabegie militaire. Si les peuples en meurent, eux, ils en -vivent... Alors?</p> - -<p>—Alors... allons nous coucher... et rêvons!... fit von B..., qui se -leva pesamment, non sans avoir constaté que la bouteille était vide.</p> - -<p>Il prit mon bras, dont il lui fallait l'appui, et, tout en marchant, il -se remit à parler. Cet homme ne pouvait pas ne pas parler:</p> - -<p>—Ils n'ont même pas l'air de se douter que le temps de la politique -est fini... Vous savez qu'il y a des organes qui survivent aux -fonctions qu'ils assuraient...</p> - -<p>—Les survivances, oui...</p> - -<p>—Tout le mal vient aujourd'hui de cette survivance des souverains -et des hommes politiques... Je ne parle pas du Roi d'Angleterre.... -Mais... même notre Empereur n'est plus maître de conduire son -peuple.... Maximilien Harden a bien tort de lui reprocher d'aboyer tant -pour mordre si peu... Vraiment, pensez-vous qu'il soit libre d'aller -jusqu'au bout de ses projets?... L'Empereur d'Autriche,... oui, le -vénérable Empereur d'Autriche... est moins souverain dans son empire -que... que...</p> - -<p>—Que son cousin de Monaco, sur son rocher à roulettes?...</p> - -<p>—Vous riez?... Mais beaucoup moins... Le tsar de toutes les Russies -n'a guère plus à dire que le prince de Bulgarie... Le mikado, -lui-même... Sans aller si loin...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[p. 367]</a></span></p> - -<p>Et von B... se retint mal au velours insidieux d'un fauteuil...</p> - -<p>—Sans aller si loin, vos hommes politiques, à vous, les plus -conscients de l'évolution actuelle, mettez les moins inconscients, -vos socialistes, ne savent même pas où les entraînera, demain, la -masse ouvrière dont ils ne sont que les porte-parole embarrassés... -Il y a deux ans, ils ignoraient radicalement—je veux dire comme des -radicaux—les destinées du syndicalisme... Les plus malins sont ceux -qui arrivent, non pas à conduire le flot de leurs électeurs, mais -à distinguer, quelques semaines d'avance, entre les courants où le -prolétariat bouillonne, celui qui les emportera...</p> - -<p>—Alors?... alors?... répétai-je sans que ma fatigue trouvât rien de -plus significatif à formuler... Alors?</p> - -<p>Décidément, un tonneau de vin du Rhin n'eût pas détrempé les muscles de -la langue de von B.... Il répondit:</p> - -<p>—Alors à quoi bon ces organes inutiles?... ce poids mort?... À quoi -bon ces appendices?</p> - -<p>Et il éclata de rire...</p> - -<p>Je riais de le voir rire.</p> - -<p>—Vous voulez qu'on nous en opère?</p> - -<p>—Hé!... Hé!... La médecine a fait son temps. L'avenir est à la -chirurgie...</p> - -<p>Il eut un hoquet...</p> - -<p>—À la chirurgie!... Je ne crois plus du tout à la médeci... i... ne... -mais... je... humpph!... je crois à la chirurgie...</p> - -<p>—L'antisepsie à la dynamite?... m'écriai-je, en l'entraînant à mon -bras...</p> - -<p>Il me força de m'arrêter, prononça lentement:</p> - -<p>—L'anarchiste est un chirurgien... un chirurgien malgré lui...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[p. 368]</a></span></p> - -<p>—Vous vous disiez socialiste?</p> - -<p>—Je suis toujours socialiste, après dîner... mais...</p> - -<p>Il me désigna, au-dessus de la porte du restaurant, le cadran d'un -cartel à enluminures, où des aiguilles de cuivre se contorsionnaient...</p> - -<p>—Il est trois heures du matin, mon cher...</p> - -<p>Nous étions, en causant, arrivés dans le hall de l'hôtel... Tout y -était éteint. Le crépuscule matinal commençait de recréer, dans la -pénombre, les formes redoutables des meubles et des ornements... Von -B... s'arrêta encore. La clarté du jour naissant tirait des larmes de -nos yeux las.</p> - -<p>—Ah!... Et puis... s'écria von B... tout à coup, en bâillant -longuement, toutes les phrases ne valent pas une anecdote heureuse... -En avons-nous dit des bêtises... des bêtises... des généralités -prétentieuses, vides, inutiles, si chères à l'esprit allemand!</p> - -<p>Un nouveau bâillement me fit bâiller... Il poursuivit en s'étirant.</p> - -<p>—Le trait le plus mince... le plus mince... pourvu qu'il soit bien -réel et humain... je le préfère à l'évolution, thèse, antithèse et -synthèse de trois époques de philosophie...</p> - -<p>Il sourit et ses yeux s'animèrent.</p> - -<p>—Écoutez!... Je vous aime beaucoup... Je m'en vais vous dire une -chose, que je n'ai encore jamais répétée... une chose inouïe... -voulez-vous?...</p> - -<p>Je m'assis à son côté, dans un box d'acajou, sur les coussins de cuir -d'un divan, dont le jour attendrissait la rougeur orangée...</p> - -<p>—C'est une histoire qui m'a été livrée, une nuit, après boire, à -Friedrichsruhe, par Bismarck, déchu... C'est vous dire qu'on peut y -ajouter foi. Personne n'avait le vin plus brutal et plus sincère... -À peine le<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[p. 369]</a></span> vieux chancelier l'eut-il contée qu'il me parut, à une -contraction de tous les plis de son masque, qu'il eût bien voulu, -pourtant, la ravaler... Il n'était pas homme à regretter rien qu'il eût -fait, même une sottise... Et, trop ennemi des mots inutiles, il ne me -demanda même pas, après coup, le secret... Cependant, chaque fois que -j'ai voulu la dire, j'ai revu, dans leurs poches plissées, ses yeux -ardents, et je me suis tu... Elle m'échappe, ce soir, je le sens... Ma -foi!... profitez-en...</p> - -<p>Sa main étreignit mon genou:</p> - -<p>—Vous ne savez pas quel a été, interrogea-t-il lentement... le premier -acte d'autorité de Guillaume II?...</p> - -<p>Ce ne pouvait être pour attendre ma réponse qu'il s'était arrêté.</p> - -<p>—En tout cas, vous savez avec quelle anxiété Guillaume—alors -fils du prince héritier et si loin du trône où son grand-père se -pétrifiait—épia les progrès de la maladie de son père, à San Remo?... -Vous vous rappelez sa fièvre parricide pendant les Cent jours du règne -de notre Fritz, à Potsdam, où on avait ramené le cancéreux couronné? -Ah! il y avait longtemps que Guillaume avait échappé à ses parents... -Bismarck le leur avait pris... Un jeu, n'est-ce pas? pour le vieux -diplomate, chez qui l'énergie... farouche, se doublait de la plus -belle astuce... Bismarck excitait, contre le couple impérial, l'ardeur -impatiente du jeune homme... Depuis toujours, il haïssait férocement et -redoutait celle qu'il appelait «l'Étrangère», et ses idées anglaises. -Il haïssait également et ne redoutait pas moins le libéralisme, -la loyauté de Frédéric II... Le plus beau, c'est qu'il ne pouvait -prévoir les progrès que ferait, plus tard, dans l'imagination de son -trop docile élève, l'appétit de toute-puissance qu'il s'appliquait à -dérégler en lui... Pas un acte, pas un écrit, pas une parole du père<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[p. 370]</a></span> -que le chancelier n'apprît au fils à critiquer... Quant à l'influence -de sa mère, on la lui démontrait funeste... anti-nationale... Les -rapports, entre l'Impératrice Victoria et son fils, étaient donc des -plus tendus... et des plus amers. Elle n'ignorait pas qu'il avait -placé des espions jusque dans la chambre de l'infortuné malade... -Tel ambassadeur d'à présent était déjà chargé, par Guillaume, d'une -mission moins décorative, plus délicate, au chevet du moribond, -dont l'agonie lui marchandait le trône... C'est ainsi qu'il apprit -l'existence d'un journal que son père tenait depuis des années... -Frédéric avait le goût d'écrire. Vous avez lu sa lettre à Bismarck, -à son avènement, son journal de 70-71, et la relation de son séjour -à Suez, lors de l'inauguration du canal?... Je ne dis pas qu'il eût -beaucoup de talent, et que ces écrits soient des chefs-d'œuvre... -Du moins, ils témoignent d'intentions méritoires... La peur de ce -journal secret hantait d'effroi le jeune Guillaume. Peut-être sa -conduite y était-elle jugée?... Peut-être des volontés dangereuses y -étaient-elles inscrites?... Il ne pensait qu'au moyen de s'emparer -de ces papiers... Or l'Impératrice sut, avant la fin, les mettre à -l'abri... Trompant la surveillance, pourtant minutieuse, de son fils, -elle les avait fait passer en Angleterre... à la Reine, sa mère, ou à -son frère, le Prince de Galles... je ne me souviens plus exactement... -À peine, au bord du lit, où l'agonisant venait d'expirer, Guillaume -se redressa-t-il Empereur, qu'il réclama le Mémorial. L'Impératrice -feignit l'ignorance... Il insista... Il parla en maître... Il donna -à sa mère l'ordre de lui obéir... Elle persista dans son système.... -Elle ne savait pas... elle ne savait rien... Guillaume en vint à la -menacer, brutalement, de sa colère... À ses yeux secs, les larmes -de sa mère paraissaient un stratagème... Plus<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[p. 371]</a></span> elle résistait, -plus il s'exaspérait, car il lui semblait qu'il fallait mesurer à -l'entêtement de l'Impératrice l'importance des documents... En réalité, -il ne pouvait supporter que, dans la première heure d'un règne si -fiévreusement attendu, quelqu'un, si grand fût-il, osât lui résister... -La colère emporta cet Empereur d'un jour, jusqu'à la pire démence... -Il se dit qu'après tout sa mère n'était qu'une princesse de la maison -dont il devenait le chef, la colonelle d'un de ses régiments, sa -sujette!... «Eh bien, ordonna-t-il, violet de fureur, vous garderez -les arrêts, madame... les arrêts forcés... jusqu'à ce que vous m'ayez -obéi... Oui... oui... je vous mets aux arrêts... aux arrêts forcés.» -En arrivant, deux heures après, à Potsdam, Bismarck trouve le palais -environné d'escadrons de cavalerie en armes. L'Empereur lui apprend -comment il vient de répondre à la désobéissance de sa mère... Il est -encore très exalté, trouve son idée admirable: «Et qu'elle ne compte -pas sur un mouvement de pitié, sur un attendrissement... non... -non... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi... vous entendez, monsieur -le chancelier?... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi!» Le chancelier -reconnaissait qu'il eût pris peur, s'il n'avait appliqué toute son -énergie à trouver, dans l'instant, des arguments assez forts—et -pourtant respectueux—pour empêcher que durât, une minute de plus, -cette bouffonnerie macabre, capable de peser sur tout le règne qui -commençait. À distance, ce qui l'étonnait encore le plus, c'est qu'il -eût pu s'empêcher d'éclater de rire, au nez de son souverain... -«Je crois bien, me disait Bismarck, que le jeune homme avait voulu -m'épater... Flanquer l'Impératrice... l'Impératrice douairière... -l'Impératrice, sa mère, aux arrêts, le jour même de la mort de -l'Empereur!... Ça, c'était colossal... kolossal!...» L'élève était -allé, comme il<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[p. 372]</a></span> arrive, beaucoup trop loin. Il fallut recourir à un -silence déférent pour marquer qu'on n'approuvait pas, démontrer ensuite -qu'il y avait une façon de procéder plus rigoureuse et plus efficace... -Pourquoi ne pas couper plutôt les vivres à l'Impératrice?... suspendre -les apanages?... «Je connais Sa Majesté, disait Bismarck bonhomme... -Elle a de l'orgueil... Les arrêts forcés, elle peut s'y entêter... -les accepter comme une sorte de martyre... Mais l'argent, Sire... -l'argent?... Qui donc résiste à l'argent?» Il fit valoir aussi, avec -beaucoup de tact, les représentations probables de l'Angleterre: -«Est-ce bien le moment, Sire?»... L'Empereur, qui avait fini par -s'apaiser, goûta le conseil... Les arrêts de l'Impératrice furent -levés... Les officiers remmenèrent leurs cavaliers au quartier... Et -Guillaume ne fut plus qu'aux détails des obsèques et du deuil, qu'il -voulait fastueux!...</p> - -<p>—Mais la fin de l'histoire? demandai-je.</p> - -<p>—La lutte entre l'Impératrice et son fils dura plusieurs mois... Il en -fallut au moins six...</p> - -<p>Von B... se souleva, pour éviter le soleil qui venait de pénétrer -violemment dans le hall.</p> - -<p>—Il en fallut au moins six... répéta-t-il... pour que l'Empereur -obtint son manuscrit et l'Impératrice son argent... Ah! c'était une -gaillarde!...</p> - -<p>Je le vis taper du pied:</p> - -<p>—Ne voilà-t-il pas, fit-il encore, un début digne de cet Empereur qui, -désespérant d'atteindre jamais à la gloire d'avoir fait un Bismarck, -discerna que la gloire d'oser le renvoyer était la seuls qu'on pût -mettre en balance!</p> - -<p>Il ajouta:</p> - -<p>—Que risquait-il, après tout?... L'Allemagne était faite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[p. 373]</a></span></p> - -<p>Et tout à coup:</p> - -<p>—Dites-moi, mon cher?... Si nous prenions notre café au lait... avec -du miel... avec du miel...? Ils ont, ici, un miel de Westphalie!...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Lecole_de_Dusseldorf" id="Lecole_de_Dusseldorf">L'école de Düsseldorf.</a></p> - - -<p>Je dois des excuses à Düsseldorf.</p> - -<p>C'est une très belle ville. Elle n'offre aucun pittoresque aux amateurs -de vieilles ruines, de vieilles églises gothiques, de vieilles rues -enchevêtrées et puantes... Elle n'a que de la richesse et du luxe. Mais -elle en a beaucoup; elle en a même trop. Par exemple, l'arrangement de -ses parcs, de ses balcons, la grâce de ses jardins où les verdures, les -fleurs et les bassins se combinent en décors merveilleux, vous font -vite oublier le modern-style des magasins et des maisons. Et le Rhin -y est magnifiquement impressionnant. Dans les quartiers commerçants, -les étalages sont d'une rare somptuosité. Étoffes, fourrures, bijoux -argenteries, victuailles, parées comme les victimes des sacrifices -antiques, vous arrêtent à chaque pas. C'est la ville des grands -couturiers, des grandes modistes, des grands tailleurs.</p> - -<p>Au centre de ce pays du fer, qui sait si bien cacher, sous les fleurs, -le noir et tragique effort du travail, on se sent vraiment en pleine -richesse allemande, en pleine vie plantureuse allemande. Le faste -en apparaît parfois fatigant, d'une sensualité un peu bien lourde. -Mais j'ai souvent trouvé à l'empressement démonstratif, à la rondeur -accueillante de ces manieurs de millions et de canons, une sorte de -charme à la fois effarant et persuasif, et leur vulgarité n'a rien -d'antipathique ni de<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[p. 374]</a></span> banal. On les sent d'ailleurs terribles. J'ai -rencontré là plus d'un Isidore Lechat.</p> - -<p>Von B..., très lié avec la plupart des gros industriels de la région, -m'a introduit dans quelques intérieurs de la ville et de la campagne. -La décoration en est d'un goût déplorable. Elle coûte très cher; -voilà, en plus de ce goût, tout ce que l'on en peut dire. Du reste, -personne ne lui demande autre chose. Plus un objet coûte cher, plus il -révèle bruyamment qu'il coûte cher, et plus ils sont fiers de lui... -Américains en cela; américains aussi dans leur façon de s'habiller et -de se raser la face... Von B... affirme qu'en affaires ils sont encore -plus hardis que les Américains, et d'une gaieté aussi imprévue. Il me -raconte que, l'année dernière, il avait mené un Français de ses amis -aux usines de M. Ehrardht, le célèbre fondeur de canons de Düsseldorf, -le rival de Krupp...</p> - -<p>—Ah! ah! fit M. Ehrardht, en serrant la main du Français... Vous venez -voir mes pianos?</p> - -<p>—Comment... vos pianos?</p> - -<p>—Mais oui... Érard... Érard... votre Érard... Seulement, moi, c'est -une autre musique... Ah! ah! ah!... Passez donc!</p> - -<p>Il me raconte aussi cette anecdote:</p> - -<p>Von B... a un ami américain. Comme la plupart des Américains, celui-ci -est d'origine allemande. Il y a trois ans, cet ami vint à Paris... Il -s'en alla trouver H..., le grand tapissier... Il lui dit, sans autre -préambule:</p> - -<p>—Vous allez me construire un hôtel à Londres, très beau, tout ce qu'il -y a de plus beau. Quand, le 4 mai de l'année prochaine, j'arriverai à -Londres, je veux trouver tout prêt: meubles, tableaux, domestiques, -chevaux, voitures, automobiles... même mon dîner...<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[p. 375]</a></span> Que je n'aie à -m'occuper de rien... pas même d'acheter des cure-dents... Vous avez -compris?</p> - -<p>—Oui...</p> - -<p>—Combien?</p> - -<p>—Mais, balbutia le tapissier abasourdi... je... je voudrai savoir ce -que vous aimez... ce que...</p> - -<p>—Je ne sais pas ce que j'aime... interrompit l'Américain... je n'a pas -le temps de le savoir... Si je le savais, je ne vous chargerais pas... -Dépêchons-nous... je suis pressé... Combien?</p> - -<p>—Dix millions... à peu près, risqua le grand tapissier qui avait -repris un peu, et même beaucoup d'assurance...</p> - -<p>—Pas à peu près... Exactement... Vite... Combien?</p> - -<p>—Dix millions, alors!</p> - -<p>—<i>All right...</i> voici un chèque de quatre millions... Quand vous aurez -besoin du reste... vous câblerez! Le 4 mai, hein?... Soyez exact... Au -revoir!</p> - -<p>Et von B... me dit:</p> - -<p>—Ici, ils n'en sont pas encore là... mais ils y viennent... Je crois -d'ailleurs que, malgré les mœurs particulières à chaque pays, les -manies que donne l'argent sont partout les mêmes... Il y a une sorte -d'uniforme moral que portent tous les spéculateurs milliardaires.</p> - - -<p class="p2">Le luxe extravagant de ces maisons m'étonna. Je garderai -longtemps, entre autres souvenirs le souvenir de certains plafonds -où toute l'École de Düsseldorf s'est réunie pou accumuler les plus -invraisemblables horreurs... Car il y a toujours une École de -Düsseldorf. C'est, autant que j'ai pu comprendre, une collectivité, une -espèce de syndicat de peintres, dont on ne connaît pas les noms, et qui -s'acharnent aux plus singuliers<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[p. 376]</a></span> travaux, dans les hôtels de la ville -et les châteaux des environs... Si vous demandez:</p> - -<p>—De qui est ce tableau?... ce plafond?... cette grande fresque?</p> - -<p>On vous répondra invariablement:</p> - -<p>—C'est de l'École de Düsseldorf...</p> - -<p>Dans le cabinet d'un gros métallurgiste, j'ai vu un portrait de -Bismarck, en général, casqué, botté, immense, énorme, avec des reflets -mauves, des reflets jaunes, des reflets verts, roses, lilas, plaqués, -maçonnés sur la figure, la tunique, le casque et les bottes... Et -le vieux Bismarck arrivait ainsi à ressembler étonnamment à cette -jolie Madame Roger-Jourdain, dont Albert Besnard fit un portrait si -frissonnant...</p> - -<p>J'aurais bien voulu savoir de qui était ce Bismarck à reflets.</p> - -<p>—C'est de l'École de Düsseldorf...</p> - -<p>Je ne pus tirer rien de plus de mon gros métallurgiste.</p> - -<p>Pourquoi notre Académie des Beaux-Arts—ah! on ne peut jamais retrouver -le nom d'aucun de ses membres—ne se constituerait-elle pas franchement -en société anonyme d'exploitation artistique?...Cela faciliterait -beaucoup les transactions entre amateurs, et simplifierait la besogne -des pauvres critiques d'art...</p> - -<p class="p2">L'Empereur ne vient plus jamais à Düsseldorf. Il n'y est pas -populaire, et chacun parle de lui assez librement. On ne lui pardonne -pas son ingratitude envers Bismarck, qui est vénéré, ici, où tout le -monde vous dit:</p> - -<p>—Bismarck, monsieur, mais c'est l'âme même de l'Allemagne!</p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[p. 377]</a></span></p> - - - - -<p class="caption"><a name="Le_theatre_repopulateur" id="Le_theatre_repopulateur">Le théâtre repopulateur.</a></p> - - -<p>Nous sommes allés au théâtre. On y joue <i>Monna Vanna</i>, de Maurice -Mæterlinck. Vous savez le prodigieux triomphe, en Allemagne, de -cette belle tragédie. On n'en compte plus les représentations, et son -succès y dure toujours. Elle est interprétée avec soin, mais sans -verve. La mise en scène en est somptueuse, mais sans goût. Les couleurs -y hurlent; le clinquant des accessoires vous aveugle. Ce n'est pas de -la figuration, c'est de la fulguration.</p> - -<p>Nous avons eu beaucoup de peine à trouver des places. Salle bondée, -archicomble, comme on dit chez nous. Foule recueillie, plus que -recueillie, extatique, comme dans une chapelle de couvent, un chœur -de moines, la nuit du vendredi saint. Je n ai jamais vu une attention -aussi religieuse, de tels regards de prières, simultanément braqués sur -la scène, comme sur un tabernacle, au moment où resplendit le mystère -de l'Incarnation... Jamais, dans une salle, pleine à en éclater, je -n'ai entendu un si impressionnant silence.</p> - -<p>Von B... me dit, dans un entr'acte:</p> - -<p>—Vous assistez là, mon cher, à un des spectacles les plus curieux qui -puissent se voir en Allemagne... Et ce qui se passe ici, à Düsseldorf, -se passe, à cette même heure, dans plus de quarante villes, où l'on -joue, ce soir, <i>Monna Vanna</i>... Savez-vous ce qui fait, au fond, le -succès sans précédent de cette tragédie? Je vais vous le dire... C'est -tout ce qu'il y a de plus allemand... Au second acte, Monna Vanna entre -dans la tente de Prinzivalle «nue sous le manteau»...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[p. 378]</a></span></p> - -<p>Il s'était tu.</p> - -<p>—Eh bien? dis-je.</p> - -<p>—Voilà!... «nue sous le manteau»... voilà tout!... Je ne prétend point -que mes compatriotes ne soient pas sensibles à la suprême beauté du -drame, à son admirable, son incomparable lyrisme... Non, certes.... -Quoi qu'on dise, l'Allemand aime la grandeur dans une œuvre de -l'imagination. Quoi qu'il dise lui-même, il est beaucoup plus attaché -qu'il ne croit au romantisme, et ce merveilleux romantisme, épuré -de ses scories anciennes, le ravit... De plus, il est passionné -de théâtre, de théâtre français, surtout. Oui, mais, ici... il y -a quelque chose de plus... Monna Vanna est «nue sous le manteau». -Veuillez bien noter ceci. Si, d'un geste hardi, tout à coup, elle -rejetait le manteau; si un accident de mise en scène—que le spectateur -n'attend pas, d ailleurs—la dévêtait, et qu'elle apparût, dans sa -nudité rayonnante, sur les fonds rouges de la tente, parmi les peaux -de bêtes du lit ... il serait fort offensé, protesterait, et son -exaltation tomberait aussitôt... Oui, mais Monna Vanna est «nue sous -le manteau»... Cela lui suffit... Et croyez bien que, pour notre bon -Allemand, «sous le manteau», Monna Vanna est infiniment plus nue que -«sans le manteau». Avez-vous remarqué cette hypertension des regards, -dilatés comme sou l'influence de la belladone, et si étrangement -immobiles?... Avez-vous remarqué, surtout que quelques hommes, pour -mieux isoler, pour mieux concentrer, pour mieux caresser, pour mieux -réaliser l'image, ont fermé les yeux?...Tout ce qu'il y a de passion -voilée, de désirs contenus et violents dans l'âme de l'Allemand, s'est -exalté à ce fait que Monna Vanna est «nue sous le manteau»... Volupté -permise, luxure tolérée qui décuple, comme dans un rêve, la puissance -de la vision intérieure!... Et vous allez<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[p. 379]</a></span> voir, tout à l'heure, -une chose encore bien plus curieuse et qui ne s'est jamais vue, je -crois, en Allemagne... Aucun de ces spectateurs ne songera à souper, -après le théâtre. Ils en ont perdu le boire et le manger... Ils vont -rentrer chez eux, en hâte, le corps en feu, et, pleins de l'image de -Monna Vanna «nue sous le manteau», ils vont doter la patrie allemande -d'un petit Allemand, confectionné selon les meilleures recettes de -l'Anthotropogénie... Ah! mon cher, on ne peut ««avoir à quel point -une femme, qui, d'ailleurs, n'est pas du tout «nue sous le manteau», -peut augmenter, en un soir, la population d'un grand pays, comme -l'Allemagne... Les statisticiens nous le diront, peut-être, un jour...</p> - -<p>E il ajouta:</p> - -<p>—Je ne comprends pas du reste que, chez vous comme chez nous, il y -ait tant de solennels idiots pour vouloir proscrire du théâtre, du -livre, du tableau, les images voluptueuses... Même ce qu'ils appellent -la pornographie devait être respecté, entretenu, protégé, comme une -force, comme une vertu nationale, puisqu'elle facilite le rapprochement -des sexes... Mais les pires agents de dépopulation, ce sont tous ces -sénateurs Bérenger, protecteurs du triste et stérile onanisme...</p> - -<p>—Alors, dis-je, vous êtes, vous aussi, pour la repopulation?</p> - -<p>—Moi? fit von B... vivement. Mais, je m'en fous complètement, mon -cher...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Une_soiree_au_music-hall" id="Une_soiree_au_music-hall">Une soirée au music-hall.</a></p> - - -<p>Foule énorme à l'<i>Apollo-Theater</i>, où l'élément militaire domine. On ne -voit que des uniformes; on n'entend que des petits bruits de sabres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[p. 380]</a></span></p> - -<p>Sur la scène, c'est le défilé accoutumé des équilibristes à paillettes -et des jongleurs en habit noir, des acrobates japonais, familles -anglaises, chanteuses viennoises, danseuses espagnoles, tableaux -vivants, cinématographes, gommeuses françaises, qui promènent dans les -capitales de quoi satisfaire la moyenne des aspiration amoureuses et -artistiques de nos contemporains.</p> - -<p>Notre loge est voisine d'une grande loge, occupée par des officiers.</p> - -<p>Longs, minces, parfumés, un peu maquillés, sanglés dan leurs tuniques, -le cou étranglé par le carcan rouge, bleu ou jaune du collet, ils -ont des mines insolentes et efféminées. Leur façon de se dandiner -sur des hanches trop fortes rappelle beaucoup celle des jolis petits -professionnels qu'on voit rôder, sur nos boulevards, devant le -Grand-Hôtel et le Café de la Paix. Ils affectent de se désintéresser de -ce qui se passe sur la scène, de se montrer blasés sur toutes choses. -Ils ne boivent pas, ne fument pas, et promènent des gestes las, au bout -de leurs gants blancs...</p> - -<p>Un moment, ils nous regardent en ricochant, dévisagent nos femmes -avec une grossièreté tellement appuyée, que l'un de nous ne peut -s'empêcher de faire tout haut une observation brève, mais cinglante -comme une gifle. Cris, tapage, provocations... Le pauvre von B... est -obligé d'intervenir. Il le fait, d'ailleurs, avec une telle autorité -que ces messieurs se taisent et, peu après, quittent la salie, en se -trémoussant des fesses...</p> - -<p>—Voilà notre armée! dit von B...</p> - -<p>—Voilà le armées! rectifiai-je...</p> - -<p>Et je con ai à von B... une scène analogue, plus écœurante -peut-être, que nous eûmes, durant l'affaire Dreyfus, dans une salle de -l'Hôtel d'Angleterre, à Rouen, où une dizaine d'officiers français, -espoir de la<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[p. 381]</a></span> patrie et orgueil des salons, ne craignirent pas -d'insulter, grossièrement, deux dames...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Souvenirs_et_reveries_dans_Cologne" id="Souvenirs_et_reveries_dans_Cologne">Souvenirs et rêveries dans Cologne.</a></p> - - -<p>De Cologne, je ne dirai rien, sinon que, pour y arriver, le voyage -fut extrêmement pénible. Partout, on réparait, on raccordait, on -élargissait les routes. Ce n'étaient que tas de terre et tas de -pierres, ornières et fondrières. Trois fois—humiliation!—je dus -recourir à la collaboration du cheval, pour sauver la 628-E8, -embourbée. L'entrée des villages, des bourgs, des petites villes était -presque constamment barrée. On nous obligeait à les contourner par des -chemins, à peine tracés dans des terrains humides, glaiseux, défoncés, -où c'est un miracle que la voiture ne soit pas restée. Dans les parties -refaites, le service de la vicinalité,—imagination satanique!—avait -disposé de gros pavés carrés, de place en place et de telle manière -que, pour les éviter et pour éviter le «panache» mortel, nous devions -exécuter de dangereux exercices, que je ne puis mieux comparer qu'à -la danse des poignards ou des œufs. Devant tous ces obstacles, -Brossette retrouvait son nationalisme, encore plus sectaire et bavard. -Il ne cessait de maugréer entre ses dents serrées: «Sale pays!» et tout -ce que cette exclamation appelait de commentaires imprécatoires.</p> - -<p>Le fait est que sa place au volant n'était pas une sinécure. Le -malheureux avait les poignets rompus, et suait à grosses gouttes. Mais -il trouvait tant et de si légitimes occasions d'injurier l'Allemagne -que sa haine n'en perdait pas une seule, et qu'il y retrempait son -courage et son adresse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[p. 382]</a></span></p> - -<p>Pour comble de malchance, von B..., qui, par amitié—ah! que le diable -emporte son amitié!—avait tenu à nous accompagner, eut une «panne -d'essence», la terrible, l'insoluble panne des Mercédès, ce qui nous -immobilisa deux longues heures, en pleine campagne, et pour rien: car, -après ces deux heures de travail, Brossette, appelé en consultation, -déclara qu'il fallait démonter toute la tuyauterie et, probablement, -toute la carrosserie... Que faire? Abandonner, sans secours, sur la -route, ce compagnon malgré nous? C'était bien tentant, mais, hélas! -impossible. On prit le parti de remorquer, à la corde, la Mercédès, -jusqu'à Cologne, d'où nous étions éloignés d'une vingtaine de -kilomètres.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'est dans un état d'esprit voisin de la fureur que nous traversâmes -Bonn... Je regrette maintenant d'avoir été si injuste envers cette -ville. Je devais tout lui pardonner, même nos déceptions de touristes, -pour cette gloire à jamais émouvante, pour cette gloire immortelle -d'avoir vu naître Beethoven. Je n'y songeai pas un instant. Dois-je -dire que Bonn elle-même ne fit rien pour me le rappeler? Ce n'est pas -une raison—pas même une excuse—de n'avoir montré que du mépris pour -ces rues, dont je raillai la propreté glaciale, ces jardins qui, eux, -me rappelèrent les plus mauvais jours de l'histoire du Vésinet, et ses -mornes pelouses et ses ridicules jets d'eau; pour ces monuments, à qui -je reprochai aigrement de suer le pédantisme et l'ennui; pour cette -université surtout, qui, de tant de jeunes Allemands, ivres de bière et -couturés de cicatrices, fait tant de vieux docteurs chauves, tant de -vieux docteurs ès on-ne-sait-quoi!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[p. 383]</a></span></p> - -<p>Honteux, dans sa voiture, que nous menions à la laisse, comme un petit -chien, von B..., lui non plus, ne songea pas à Beethoven. Et il ne -reconnut point sa jeunesse qui le saluait, au passage, sur le seuil des -brasseries, lui souriait, fraîche et toute blonde, penchée au balcon -des fenêtres en fleurs... Ah! pauvre «Vieil Heidelberg»!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il était tard quand nous pénétrâmes enfin, lanternes allumées, dans -Cologne. Le soir, les détails se resserrent, se fondent dans la masse. -Des villes et des paysages, il ne reste plus que des silhouettes -monochromes. J'eus l'impression que j'arrivais à Pontoise, au -crépuscule. Le pont, le fleuve, les tours, les maisons en escalade, -tout y était. Mais la hâte, l'activité, le mouvement de la foule, -l'absence de magistrats promenant leurs familles, de bourgeois prenant -le frais à la bouche des caniveaux, de boutiquiers qui se caressent -le ventre, devant leurs boutiques, dissipèrent vite cette illusion -patriotique.</p> - -<p>Nous descendîmes de voiture, devant l'hôtel du Dôme qu'écrase, de son -ombre, la plus colossale, la plus colossalement laide cathédrale du -monde.</p> - -<p>Le dîner fut mauvais et parfaitement maussade. Nous eûmes un von B... -transformé, quinteux, querelleur, avec l'exclusivisme, les préjugés, -la suffisance agressive d'un bon Allemand, abonné à la <i>Gazette de la -Croix.</i> Il railla âprement le socialisme, défendit la cathédrale de -Cologne, «qui est la plus belle cathédrale du monde», les Mercédès, -«qui sont les meilleures automobiles du monde», l'Empereur Guillaume, -«qui est le plus génial Empereur du monde», le goût de Berlin, «qui est -le goût la plus admirable du monde»,<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[p. 384]</a></span> enfin, la vertu allemande, «qui -est la plus solide vertu du monde »... Et il revenait à la cathédrale, -avec une sorte d'hostilité comique, la bouche pleine de nourritures et -de bredouillements:</p> - -<p>—La plus belle..., vous entendez..., la plus belle du monde!...</p> - -<p>Moi, de mon côté, puérilement, je m'acharnais:</p> - -<p>—La plus laide... la plus laide... la plus laide du monde!</p> - -<p>Je ne voulus même pas excepter celle de Prague, qui, au moins, -proclamai-je avec un pompeux lyrisme, «a cette beauté de dresser sa -masse énorme sur les hauteurs du Radchin, et de se refléter, le soir, -avec les palais qui l'entourent, dans les eaux embrasées de la Moldau».</p> - -<p>—La Moldau! criait von B... en haussant les épaules... la Moldau n'est -belle qu'à Dresde, n'est belle que quand elle est allemande, et qu'elle -s'appelle l'Elbe... Et le Rhin?... Ah! ah!... Le Rhin?... Vous n'en -parlez pas, du Rhin?</p> - -<p>Je sentis s'engouffrer, en moi, comme un grand vent, l'âme de M. -Déroulède.</p> - -<p>—Le Rhin? déclama l'âme de M. Déroulède... Mais, mon pauvre von B..., -il a tenu dans notre verre!</p> - -<p>Jusqu'au doux Gerald qui, avec une persistance d'ivrogne, revendiquait -la suprématie de Westminster et de la Tamise sur toutes les cathédrales -et tous les fleuves du monde!</p> - -<p>Si bien que nous allâmes nous coucher, mécontents les uns des autres, -furieux les uns contre les autres, et contre nous-mêmes...</p> - -<p>O Gœthe! si tu nous avais entendus!... Et toi, Heine quelles -figures de grimaces ta forte et délicieuse ironie<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[p. 385]</a></span> eût ajouté à cette -collection hilarante de marionnettes, qu'est ton <i>École de Souabe!</i></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je dormis fort mal, énervé, cauchemardé par le voisinage de cette -cathédrale, sur laquelle—c'est ce qui m'irrite le plus en elle—le -temps, qui use tout, s'use sans parvenir à en user qu'à peine la -pierre dure. Ni la pluie, ni le soleil, ni le gel, ni le vent qui -apporte les poussières corrosives, ne peuvent en adoucir les angles -coupants et les lignes sèches, en modeler les découpures plates et les -pleins affreusement rigides. Dans mon sommeil, son poids m'étouffait, -m'écrasait; et, du parvis jusqu'à la pointe de ses flèches, mille -formes tranchantes, mille figures, aux profils d'inquisiteurs, se -détachaient, entraient en moi, comme autant d'instruments de torture... -Je me réveillais, en sursaut, tout haletant, les tempes glacées.</p> - -<p>Le lendemain matin, je ne me sentis nullement disposé à revoir Cologne, -ses églises, ses ponts, ses musées, et meme son jardin zoologique, où, -pourtant, je me souvenais d'avoir passé d'amusantes journées, parmi des -bêtes splendides, et d'avoir interviewé un énorme oiseau, de la tribu -des longirostres, qui ressemblait étonnamment à M. Maurice Barrès, en -habit d'académicien... De tout cela, j'étais las, jusqu'au dégoût.</p> - -<p>En voyage, il y a des moments où les plus magnifiques musées ne vous -disent plus rien; des moments où l'on ne ferait point un pas pour -découvrir le plus émouvant chef-d'œuvre. L'art vous fatigue, vous -énerve, comme les caresses d'une femme, après l'amour. Au sortir -d'un musée, où je viens de me gorger d'art, comme au sortir d'un -lit, où j'ai cru épuiser toutes les<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[p. 386]</a></span> joies—toutes les joies?—de la -possession, je n'éprouve plus qu'un besoin, mais un besoin impérieux: -marcher, marcher, et fumer, fumer des cigarettes, afin de mettre de la -distance et un nuage entre ces mêmes décevantes illusions et moi.</p> - -<p>Jamais non plus, autant que ce matin-là, je ne détestai cette manie -traditionnelle qui nous pousse, à peine arrivés dans une ville, à nous -précipiter dans ses musées, c'est-à-dire à nous inquiéter des morts, -avant de nous mêler aux vivants. Et je me disais, en marchant, je me -disais et me redisais tout haut, comme pour mieux m'affermir dans mes -résolutions:</p> - -<p>—Non... non... je n'irai pas au musée... Je n'irai pas...</p> - -<p>Absolument comme un enfant, qui se dit:</p> - -<p>—Non... je n'irai pas à l'école aujourd'hui... Non... non... je n'irai -pas...</p> - -<p>Je le connaissais, d'ailleurs, ce musée... L'idée de passer et de -repasser devant les de Bruynn le Vieux, les maître Guillaume, les -Grunewald, et le maître Inconnu, ne me tentait point. Même, la <i>Vierge -à la fleur de haricot</i>, et le maître de <i>La Passion de Lyversberg</i>, et -le maître de <i>La Glorification de la Vierge</i>, et le maître de <i>L'auteur -de Saint Barthélemy</i>, et le maître des <i>Demi-Figures</i>... et tous les -autres maîtres du Tombeau, de la Couronne d'épines, de la Lance, des -Clous, de l'Éponge, du Roseau, des Olives du Calvaire, ne m'attiraient -pas davantage. Non que je n'aimasse plus ces peintres ingénus de la -vieille École de Cologne. Je les aimais toujours, mais je ne les aimais -pas à ce moment de vague à l'âme, où je n'aimais rien. Ou plutôt je ne -m'aimais plus en eux. Ils m'étaient vraiment aussi indifférents que -les maîtres modernes, le maître de la <i>Femme au tub</i>, le maître de -<i>La Passion et<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[p. 387]</a></span> la Mort de M. Félix Faure</i>, le maître de <i>L'immaculée -Conception de la vierge Otero.</i> J'aimais mieux les débardeurs des -quais du Rhin et les paysans qui amenaient, au marché de la ville, des -troupeaux de cochons et des charretées de choux.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je flânai sur les quais et dans les rues, sans but précis, essayant -de m'intéresser au mouvement de la vie, dans cette cité opulente et -active, où le catholicisme, plus agressif que celui des Flandres, -m'obséda de ses tours, de ses flèches, de ses croix, de ses cloches, -non moins que de ses moines, qu'on rencontre partout, traînant leurs -robes brunes, leurs sandales, sur les pavés, et quêtant aux portes... -Et puis, je m'arrêtai devant une belle boutique de libraire. Parmi -beaucoup de livres français qui y étaient étalés, au milieu de ces -auteurs inconnus en France, qui représentent la littérature française -à l'étranger, par des couvertures illustrées, dont la hideur m'est -intolérable, je remarquai la <i>Correspondance de Balzac</i>, en son édition -in-8. Je l'achetai et rentrai à l'hôtel. Et, tout de suite, je sentis -que j'avais gagné quelque chose à ma promenade. Désormais, j'avais -de quoi alimenter mon esprit, durant cette journée, que je prévoyais -ennuyeuse et sans joies: j'avais Balzac, dont le nom seul, à cette -devanture de libraire, avait fait s'évanouir brusquement la cathédrale -de Cologne, l'Allemagne, l'illusion des musées, et mes fantasmes. Comme -je me hâtais, la pluie se mit à tomber, lente et fine, achevant de -donner à la ville un aspect de mélancolie funèbre.</p> - -<p>L'après-midi, je laissai mes compagnons sortir, et je m'enfermai, dans -ma chambre, avec Balzac.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[p. 388]</a></span></p> - -<p>La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un -universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation, -l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. Pensées, -passions grondaient en lui comme des laves en bouillonnement, dans -un volcan. Il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre, -des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours -de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, du -bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, la -maladie.</p> - -<p>Après avoir recréé le monde, Balzac ne s'est pas reposé le septième -jour.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Avec_Balzac" id="Avec_Balzac">Avec Balzac.</a></p> - - -<p>J'adore Balzac. Non seulement j'adore l'épique créateur de <i>La Comédie -humaine</i>, mais j'adore l'homme extraordinaire qu'il fut, le prodige -d'humanité qu'il a été.</p> - -<p>Sa vie—du moins par ce que l'on en connaît—ressemble à son œuvre. -On peut même dire qu'elle la dépasse. Elle est énorme, tumultueuse, -bouillonnante. C'est un torrent qui a roulé de tout. Malheureusement, -on la connaît peu... Bien des années de cette vie nous échappent, -sûrement les plus intéressantes, puisque ce furent celles que Balzac -se plut à dissimuler le mieux. Ainsi, nous lui connaissons quelques -liaisons qui furent célèbres... Mais les autres?... Mais toutes les -autres?... Car ce fut un grand conquérant d'âmes.</p> - -<p>Il était courtaud, boulot, bedonnant, très laid; l'allure épaisse d'un -chantre d'église. La première impression en était désagréable. Mme -Hanska a dit que, lorsqu'elle le vit, pour la première fois, elle eut -honte de son enthousiasme et ne pensa qu'à fuir... Quoi! c'était là cet -homme sublime, ce héros?</p> - -<p>Comme tous ceux qui écrivent beaucoup, Balzac parlait peu... Mais, dès -qu'il parlait, le charme opérait. Il y avait, dans sa parole, une telle -autorité, une telle séduction, qu'on oubliait très vite ses disgrâces -physiques. L'esprit rayonnait des yeux et donnait au visage de la -beauté. Il avait conscience de sa force fascinatrice, comme il avait -conscience de son génie. C'était, d'ailleurs, la même chose... Balzac -créait<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[p. 389]</a></span> de l'amour, comme il créait un livre. Pas plus que les idées, -les femmes ne pouvaient lui résister. Pourtant, j'ai sur lui ce détail -intime et un peu ridicule, que la nature l'avait parcimonieusement armé -pour l'amour. Il est d'autant plus beau que, n'ayant pas—ou si peu—de -quoi satisfaire les femmes, il lui ait été donné, plus qu'à aucun -autre, la vertu délicate et rare de les exalter.</p> - -<p>Quelqu'un, qui a souvent rencontré Balzac, me disait: «Quand on parlait -femmes, il se gonflait d'orgueil et faisait la roue, comme un dindon... -Mais il ne racontait jamais rien.» Malgré son infatuation, parfois -comique, Balzac était infiniment discret. Il poussa la discrétion sur -sa vie sentimentale jusqu'au mensonge, jusqu'au mystère, jusqu'aux -complications un peu naïves du mélodrame. Il se vantait d'être chaste, -pour mieux dérober ses vices et ses bonnes fortunes. Afin qu'on n'en -retrouvât plus les traces, il effaçait les pas derrière lui. Cette -discrétion, si rare chez un homme de lettres,—mais Balzac n'était -point un homme de lettres, et, si belle qu'elle soit, son œuvre -est, peut-être, ce qui nous intéresse le moins en lui,—nous irrite -beaucoup, parce qu'elle nous le cache davantage. Lui, dont la gloire -européenne avait popularisé les traits, partout, il eut le pouvoir de -se rendre, quand il le voulait, invisible. Il déroutait les curiosités, -dépistait les espionnages, se servant de ses amis, sans qu'ils se -doutassent du rôle qu'il leur faisait jouer. Il avait le génie de la -police, comme il avait le génie de l'amour, comme il avait le génie -de tout. Un jour, il partait, ou, plus exactement, il disparaissait -de Paris. Et on ne savait plus absolument rien de lui. Où était-il? -S'enfermait-il pour travailler? Avait-il entrepris un voyage d'enquête -pour ses livres? Poursuivait-il une intrigue<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[p. 390]</a></span> amoureuse?... Une -affaire?... Plutôt une intrigue, car ses voyages d'enquête et ses -déplacements d'affaires étaient moins mystérieux. Il en parlait. On -les connaît presque tous, entre autres ce fameux voyage en Sardaigne, -d'où il rapporta ces pyrites, à propos desquelles il rêva une fortune -de milliardaire. Son absence durait un an, deux ans. Et puis, un beau -soir, sans que personne de son entourage fût prévenu, il reparaissait -soudainement. On le revoyait à l'Opéra, avec son habit bleu, sa -canne dont il disait—le dindon—que la pomme avait été ciselée dans -l'or fondu des bracelets de ses amies... Il semblait reprendre une -conversation interrompue la veille, était au courant des moindres -potins de salon ou de journal, de tout ce qui s'était passé, quand il -n'était pas là... De son absence pas un mot. Il affectait de ne rien -comprendre aux allusions, d'ailleurs discrètes, qu'on y faisait.</p> - -<p>On a prétendu qu'il y avait peu de sincérité et beaucoup de mise en -scène, en tout cela; qu'il aimait à jouer cette comédie pour les autres -et pour lui-même; qu'il en tirait une sorte de mystère, par conséquent, -de l'importance. Peut-être bien. Ce qui est certain, c'est qu'il y eut -aussi des drames.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>De tout ce qui a été écrit sur cet homme extraordinaire, nous n'avons -pour ainsi dire qu'une quantité énorme de travaux bibliographiques, et -des jugements littéraires,—ce n'est pas ce que je recherche,—mais -nous n'avons rien qui soit réellement une biographie.</p> - -<p>On ne peut donner comme tels les livres de Gautier et de Gozlan, qui -racontent ce qu'ils virent, ne virent sûrement pas grand'chose: de -l'extériorité, des gestes<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[p. 391]</a></span> superficiels, des manies, avec quoi ils -composèrent des anecdotes qui nous amusent et ne nous apprennent -rien. Gautier et Gozlan n'étaient pas des amis de Balzac, qui n'avait -pas d'amis. Laurent Jan non plus, qui fut pourtant celui que le -maître préféra. C'étaient de jeunes séides, des admirateurs fervents, -mais intimidés, que le grand homme intéressa un peu, dit-on, à ses -œuvres, pas du tout à son existence, et à qui le respect eût fermé -les yeux et clos la bouche, s'ils avaient vu quelque chose d'anormal et -d'énorme, en leur dieu.</p> - -<p>Mme Surville n'a laissé sur son frère que quelques pages magnifiantes, -une apologie froide, banale, où nous n'avons pas une seule note à -prendre, pas un seul document à retenir. Elle avait reçu, pourtant, -bien des confidences. Quand il en avait trop gros sur le cœur, à -de certains moments trop heureux ou trop tragiques de sa vie, comme -cette première entrevue, à Neufchâtel, avec Mme Hanska, ou bien cette -naissance et cette mort mystérieuses de son dernier enfant, Balzac, en -dépit de sa force de renfermement, éprouvait le besoin de s'épancher... -Mais en qui? Sa mère? elle lui était fort à charge, ne l'obsédait -que de questions d'argent. Sa sœur? malgré l'hypocrite tendresse -de ses dédicaces, il ne l'aimait pas, et elle, non plus, au fond, ne -l'aimait pas... Mais il était sûr d'elle; sûr qu'elle saurait garder -un secret, ne fût-ce que pour l'honneur de la famille... Et puis, il -n'avait qu'elle... Et puis, habitude d'enfance, sans doute... C'était -une petite âme bourgeoise, très honnête, peu sensible, qui faisait -ce qu'elle pouvait. Mais elle ne pouvait rien comprendre à une telle -âme, si distante de la sienne; elle ne pouvait rien comprendre à ce -génie, dont les hardiesses visionnaires, l'immoralité l'épouvantaient. -Du<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[p. 392]</a></span> reste, Balzac ne lui demanda pas de comprendre, de partager ses -chagrins ou ses bonheurs, pas plus qu'on ne demande au vase de savoir -pourquoi on le remplit de poisons ou de parfums.</p> - -<p>Mme Surville sut ainsi beaucoup de choses, en gémit, en souffrit, et se -tut.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un seul homme pouvait, devait écrire une vie de Balzac: M. de -Spoelberch de Lovenjoul<a name="NoteRef_1_2" id="NoteRef_1_2"></a><a href="#Note_1_2" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<p>Tout ce qui existe de documents, sa piété fureteuse, sa curiosité -passionnée l'ont rassemblé. Il a des trésors. Il les garde. Et cette -vie prodigieuse, unique, dont lui seul connaît ce qui en demeure -d'attestations certaines et d'authentiques témoignages, il ne l'a -pas écrite; il ne l'écrira pas. De temps en temps, il en détache de -menus fragments, il en agite de pauvres petites images, comme pour -mieux aguicher notre curiosité, avec l'intention, peut-être ironique, -de ne la satisfaire jamais. Allusions, réticences, commencements, -inachèvements qui nous agacent, et, après nous avoir surexcités au plus -haut point, nous laissent encore plus ignorants, plus cruellement déçus.</p> - -<p>Jeu dangereux. L'imagination rôde autour des grands hommes, ardente, -féroce, carnassière. Elle ne se contente pas des bavardages, maigres -ou qu'on jette à sa faim. Elle s'acharne à vouloir déterrer le gros -morceau. Et, un jour, elle «le mangera», mais à sa façon. Un jour -(pour ne pas continuer des métaphores désobligeantes envers une aussi -noble faculté), elle inventera—c'est son métier—elle inventera des<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[p. 393]</a></span> -légendes, mille fois plus préjudiciables que la réalité, à la gloire -qu'on aura voulu préserver du mépris des sots, par le silence ou par le -mensonge.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_2" id="Note_1_2"></a><a href="#NoteRef_1_2"><span class="label">[1]</span></a> Écrit en mars 1906.</p></div> - -<p>Peut-être que M. de Spoelberch de Lovenjoul, qui est un homme -honorable, une nature modeste, un écrivain de peu de force, ne se juge -pas de taille à écrire une vie de Balzac. Je voudrais le rassurer. -Personne n'attend de lui une œuvre d'art. On ne lui demande que des -documents utiles à l'histoire de la littérature, ce qui est peu de -chose, utiles à l'histoire de l'humanité, ce qui est tout. D'autres -feront le reste.</p> - -<p>Mais non. Je crois plutôt que M. de Spoelberch de Lovenjoul a, comme -tout le monde, presque tout le monde, le déplorable préjugé du grand -homme. Le grand homme doit être un <i>personnage sympathique</i>, comme -au théâtre. Le grand homme n'est véritablement un grand homme qu'à -la condition qu'on fasse le silence sur ses faiblesses, et qu'on le -diminue de tout ce qu'il eut d'humain. Ainsi de Verlaine, qu'on nous -présente aujourd'hui comme une sorte de brave bourgeois, régulier, -comme un de ces excellents radicaux socialistes, ennemis de la -bohème, qui paient bien leurs contributions et font l'ornement de la -respectabilité française. Pour qu'un grand homme entre, par la bonne -porte, dans la postérité, il faut le parer de vertus bien décentes et -bien basses, et de ces héroïsmes grossiers qui enchantent la foule. Il -lui faut, comme au chrétien qui veut entrer dans le Paradis, toutes les -comédies sacramentelles de l'Extrême-Onction, et l'absolution, par la -crapule, de ses péchés.</p> - -<p>Or, c'est par ses péchés qu'un grand homme nous passionne le plus. -C'est par ses faiblesses, ses ridicules, ses hontes, ses crimes, et -tout ce qu'ils supposent de luttes douloureuses, que Rousseau nous -émeut aux<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[p. 394]</a></span> larmes, et que nous le vénérons, que nous le chérissons, de -tous les respects, de toutes les tendresses qui sont dans l'humanité.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Nous ne devons point soumettre Balzac aux règles d'une anthropométrie -vulgaire. L'enfermer dans l'étroite cellule des morales courantes et -des respects sociaux, c'est ne rien comprendre à un tel homme, c'est -nier, contre toute évidence, le prodige, l'exception qu'il fut. Nous -devons l'accepter, l'aimer, l'honorer tel qu'il fut.</p> - -<p>Tout fut énorme en lui, ses vertus et ses vices. Il a tout senti, -tout désiré, tout réalisé de ce qui est humain. Il fut Bianchon, -Vandenesse, Louis Lambert; il fut aussi Rubempré; il fut même Vautrin. -Il ne faut pas s'indigner, pas s'étonner surtout, si ses curiosités, -disons, passionnelles, s'affranchissant parfois, comme la nature -elle-même, de ce qu'on appelle les lois de la nature,—laquelle n'a -pas de lois,—s'en allèrent chercher des voluptés ou des dégoûts,—des -sensations,—dont nous retrouvons, çà et là, dans ses livres, des -traces discrètes mais certaines, et que nous pourrions, paraît-il, -retrouver, mieux expliquées, dans une correspondance tombée aux mains -de M. de Spoelberch de Lovenjoul. Michel-Ange, Shakespeare, Gœthe, -des rois, des empereurs, des papes, des cardinaux, des académiciens, -des frères ignorantes, diraient-ils que c'est là une exception? -Nous coudoyons, dans la vie de tous les jours, des gens, dont nous -connaissons «les fureurs secrètes», et à qui, selon leur rang social, -nous ne témoignons pas moins d'estime, d'amitié, de respect. Oscar -Wilde n'inspire plus de colère, même aux sectaires de la vertu.<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[p. 395]</a></span> Tous -n'ont plus, pour lui et pour son martyre, que de la pitié douloureuse.</p> - -<p>La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un -universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation, -l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. La -pensée, les passions grondaient en lui, comme des laves en activité, -dans un volcan. Avec une aisance qui confond,—une aisance, une force -d'élément,—il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre, -des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours -de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, -du bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, -la maladie. Balzac écrit: «Le docteur Dubois frémissait de ma vie.» -Et, au milieu de tout cela, on ne constate pour ainsi dire pas un -affaissement, un découragement, un doute, un arrêt. Il va toujours plus -ardent, plus précis à mesure qu'il va. L'esprit infatigable soutient le -corps surmené; il le relève, défaillant. Loin d'être accablé, écrasé -par les besognes du présent, aux courtes heures du repos, il conçoit -avec une lucidité merveilleuse les besognes de l'avenir. Balzac ne -s'est pas reposé le septième jour. Quel exemple, pour nos chétives -neurasthénies!</p> - -<p>Et il n'a vécu que cinquante et un ans!... Et non seulement, il a -accompli une œuvre prodigieuse, mais il en a rêvé, mais il en -a préparé une plus prodigieuse encore. Il a laissé des projets, -parfaitement débrouillés, de livres, de pièces, d'affaires, que trois -cents ans de vies humaines ne suffiraient pas à réaliser. Quand on -lit ces émouvantes, ces stupéfiantes <i>Lettres à l'Étrangère</i>, quand -on se penche au bord de ce gouffre, quand on regarde, quand on entend -bouillonner, au fond, l'existence surhumaine de cet homme, on est pris -de vertige.<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[p. 396]</a></span> Et l'on ne s'étonne plus que son cerveau ait pesé si -lourd, et qu'il soit mort d'une hypertrophie du cœur.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'Académie n'a pas voulu de Balzac.</p> - -<p>M. Dupin disait à Victor Hugo:</p> - -<p>—Comment? Balzac, d'emblée, à l'Académie? Vous n'avez pas réfléchi... -Est-ce que cela se peut?... Mais c'est que vous ne pensez pas à une -chose: il le mérite.</p> - -<p>Il le méritait; et aux yeux de MM. de Barante, Salvandy, Vitet, -de Noailles, de Ségur, Saint-Aulaire, Lebrun, Patin, Pongerville, -Villemain, Tissot, Scribe, Viennet, etc., c'était, en effet, -impardonnable.</p> - -<p>Mais le méritait-il vraiment? Comment, en quelque sorte, légitimer une -telle œuvre, si subversive, si dissolvante, si immorale? Comment -couvrir, de ce respectable habit vert, un homme qui, monarchiste, -catholique, mais emporté par la puissance de la vérité au delà de ses -propres convictions, bouleversait si audacieusement l'organisation -politique, économique, administrative de notre pays, étalait toutes les -plaies sociales, mettait à nu tous les mensonges, toutes les violences, -toutes les corruptions des classes dirigeantes, et, plus que n'importe -quel révolutionnaire, déchaînait dans les âmes «les horreurs de la -révolution»? Est-ce que cela se pouvait?</p> - -<p>Et puis encore, Balzac avait mauvaise réputation. Il n'administrait pas -son nom et son œuvre en bon père de famille. Ce n'était même pas -un bohème,—et l'on sait qu'un bohème est innacadémisable,—c'était -quelque chose de bien pis.</p> - -<p>L'Académie admet qu'on soit ivrogne, débauché, voleur, parricide, -athée, et même qu'on ait du génie,<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[p. 397]</a></span> pourvu que l'on soit très duc, -très cardinal, ou très riche, pourvu aussi que cela ne se sache pas, -ou qu'elle soit seule à le savoir. Indulgente au mal qu'on ignore, -elle est impitoyable au malheur qui se sait. Elle ne pouvait ignorer -que Balzac fût affreusement gêné dans ses affaires. Il avait eu des -entreprises désastreuses, avait failli sombrer dans une faillite -retentissante. Il avait des dettes, des dettes vilaines, qu'il se tuait -à payer et dont, en fin de compte, il est mort. Comme un sanglier, -au milieu des chiens, il fonçait sur toute une meute de créanciers, -avides et bruyants. Cela manquait par trop d'élégance. Aucun respect -de la propriété, d'ailleurs. Généreux et fastueux, comme tous ceux -qui n'ont rien, l'argent ne lui tenait point aux doigts, l'argent des -autres. Il achetait des bijoux, des vieux meubles historiques, des -terrains, des maisons de ville, des maisons de campagne, s'offrait, -au mois de janvier, des paniers de fraises, des corbeilles de pêches, -qu'il dévorait, dit un chroniqueur du temps, avec une «gourmandise -pantagruélique». Il paraît que «le jus lui en coulait partout». Est-ce -que M. Viennet, poète obscur, vénérable et facétieux, se livrait à de -telles débauches, lui?... Il mangeait à son dessert des figues sèches, -comme tout le monde...</p> - -<p>—Qu'il paie d'abord... qu'il vive petitement... nous verrons ensuite, -disait M. Viennet.</p> - -<p>Balzac n'a pas payé... Il n'a payé qu'en chefs-d'œuvre: monnaie qui -n'a pas cours à l'Académie.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ses affaires? On s'en est beaucoup moqué; on s'en moque encore. De -la naïveté, peut-être; de l'indélicatesse, qui sait? En tout cas, de -l'ignorance et de la<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[p. 398]</a></span> féerie. C'est le point faible, la fêlure, dans -cette organisation si robuste. D'ailleurs, comment attendre quelque -chose de sérieux de quelqu'un qui fait des romans?</p> - -<p>M. de Rothschild, qu'il voyait fréquemment, et dont nous est resté, -dans son Nucingen, un si surprenant et inoubliable portrait, s'en -amusait comme d'une bonne farce. Les plus indulgents, ses admirateurs -mêmes, plaidaient que Balzac était un grand constructeur de chimères; -pour parler plus prosaïquement, un fou. D'autres commentaient cette -image par ce mot: un faiseur.</p> - -<p>Les gens de finances sont en général fort bornés, et orgueilleux avec -médiocrité. Ils manquent de culture, d'imagination, de générosité -d'esprit, dans un métier où il en faut beaucoup. Ils n'ont que de la -routine dans une aventure où il n'en faut pas du tout. Concevoir une -affaire, c'est concevoir un poème. L'homme d'affaires, qui n'est pas, -en même temps, un idéaliste, un poète, ce n'est rien... rien qu'un -escroc, la plupart du temps.</p> - -<p>Balzac était poète. Il avait la passion des belles et grandes -ordonnances; il ne suivait pas les idées, il les devançait. De même -qu'il lui suffisait d'un mot, pour reconstituer, dans sa vérité -logique, tout un être humain, de même il lui suffisait d'un fait, -quelquefois,, d'un menu fait, pour découvrir et créer d'un coup le -drame d'une affaire. Il la concevait, la débrouillait, la bâtissait, -avec la même imagination puissante, la même faculté de divination, la -même netteté carrée que ses livres. Il eût étonné et fait réfléchir des -hommes moins prévenus, moins bassement théoriques que des financiers, -par l'abondance, la justesse de ses renseignements techniques, la -connaissance et souvent la prescience de la valeur géologique, -économique, des divers pays de l'Europe. Chimériques, sans doute,<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[p. 399]</a></span> -étaient ses affaires, en cela, surtout, qu'elles venaient toujours -trop tôt. Quand on veut de la gloire immédiate ou de l'argent, il -faut toujours venir après... après quelqu'un. Le génie sème et passe. -L'habileté reste, attend et récolte. Balzac a semé. Souvent sa semence -fut bonne. Beaucoup, parmi ses affaires dont on riait, d'autres, plus -tard, les ont réalisées. Épilogue connu.</p> - - -<p class="p2">Cette œuvre, qui est une œuvre d'âpre psychologie et, en -dépit de son culte pour l'argent, une œuvre de critique sociale -pessimiste, est, en meme temps, une œuvre de divination universelle. -Solidement établie sur le contemporain, elle engage et prédit -l'avenir. Balzac est aussi à l'aise dans demain que dans aujourd'hui. -Ses conceptions financières feraient honneur à un économiste -révolutionnaire. Il entrevoit des directions nouvelles au mouvement -des fonds d'État, des solutions hardies aux problèmes agraires. Il -rédige des dispositifs pratiques, ingénieux, sur des sociétés de -secours mutuels, comme par exemple, la Société des Gens de lettres, -qui est sortie de son cerveau. (Elle semble, d'ailleurs, l'avoir bien -oublié, car elle refusa, du génie d'Auguste Rodin, son effigie, comme -l'Académie avait refusé, du génie de Victor Hugo, sa personne.) Il -rêve et prépare toute une révolution de la librairie, par la création -du livre à bon marché. Son sens de la vie, de l'orientation de la -vie, lui fait découvrir, avant tout le monde, la valeur spéculative -des terrains, dans certains quartiers de Paris, alors déserts, et -maintenant devenus le centre de l'activité et de la richesse. Il se -réjouit d'avoir acheté un bout de terrain à Sèvres. Plus de quinze -ans avant l'établissement des chemins de fer en France, il écrit: -«Nous aurons, un jour, un chemin de fer entre Paris et Brest. Et -l'on construira une gare, tout près<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[p. 400]</a></span> de ma maison. Faites comme moi, -achetez... achetez!...» Sa maison, c'étaient les Jardies. La gare -y est. Mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que, plus tard, aux -Jardies, M. Rouvier, M. Étienne, M. Thompson, M. Joseph Reinach, -célébreraient un culte, et que ce culte ne serait pas celui de Balzac, -mais celui de Gambetta.</p> - - -<p class="p2">Des moralistes ont voulu prouver que Balzac avait inventé, de toutes -pièces, des mœurs, des compartiments, sociaux, tout un monde -artificiel,—le monde de Balzac, comme on l'appela, pour l'opposer -au monde de la réalité,—que, toute une catégorie d'ambitieux, -d'aigrefins, d'aventuriers séduits par les vices brillants, l'amoralité -triomphante de son œuvre, s'étaient en quelque sorte, moulé l'âme -sur celle de ses imaginaires héros. C'est une sottise. Il ne les avait -pas inventés, il les avait prévus, comme il avait prévu aussi Wagner et -le wagnérisme, comme il avait, malgré ses notions confuses de l'art, -entrevu ces hauteurs où resplendit, aujourd'hui, le nom d'Auguste Rodin.</p> - -<p>On m'a conté qu'un jour, causant avec des amis, Balzac imaginait, en -riant,—riait-il autant qu'on veut bien le croire?—un moyen sûr, -rapide, de gagner beaucoup d'argent, assez d'argent pour fonder un -grand journal, un journal d'influence et d'intérêts, tel qu'il en avait -eu souvent la hantise.</p> - -<p>—Rien de plus simple, expliquait-il, et à la portée de toutes les -intelligences. Il s'agirait de faire paraître une petite feuille -hebdomadaire, qu'on appellerait <i>Le Journal des Médecins.</i> Cette -feuille ne contiendrait rien d'autre que la liste des morts de la -semaine, avec le nom du médecin en regard de chaque mort. On la -distribuerait dans les rues, comme un prospectus... Vous voyez d'ici -les médecins... Ce serait énorme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[p. 401]</a></span></p> - -<p>Et Balzac riait, à grands éclats, de cette invention.</p> - -<p>Or, quelques années après, un Américain, à bout de ressources, qui -ignorait absolument cette boutade de Balzac, qui ignorait même Balzac, -réalisait cette idée de Balzac. Elle fut le point de départ d'une des -plus grosses fortunes, et d'un des plus grands journaux du monde.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Les bruits les plus fâcheux circulaient sur Balzac, colportés et -grossis par ses ennemis. Non seulement il était Rubempré et Vautrin; il -était aussi Mercadet. Des éditeurs, des imprimeurs, des directeurs de -journaux se plaignaient vivement de sa mauvaise foi, de son habileté -scabreuse. Ces pauvres gens pleuraient d'avoir été «roulés» par lui -avec la plus étonnante maestria. Ils l'accusaient d'indélicatesse, -parce que, connaissant comme un avoué toutes les roueries de la -procédure, il se défendait, souvent victorieusement, contre leur -rapacité. Ne racontait-on pas aussi qu'il vivait de ses maîtresses? -N'affirmait-on pas qu'il avait emprunté, d'une façon frisant -l'escroquerie, une très grosse somme d'argent, à Mme D..., la femme -d'un imprimeur qui l'adorait? Ne disait-on pas enfin qu'il devait, -avant son mariage, près de deux cent mille francs, à Mme Hanska?...</p> - -<p>Il y avait un peu de vrai, dans toutes ces histoires malsonnantes, -mais du vrai mal compris, du vrai déformé, comme toujours. Il ne -s'en est pas caché. Les <i>Lettres à l'Étrangère</i>, qui, malgré les -beaux cris d'amour, les beaux cris d'orgueil, les exaltations de la -confiance en soi, les débordements d'une personnalité ivre d'elle-même, -et malgré cette jactance énorme, qui le fait se gonfler jusqu'à la -bouffonnerie, sont le plus<span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[p. 402]</a></span> émouvant, le plus angoissant martyrologe -qui se puisse imaginer d'une vie d'artiste, ces lettres contiennent -des aveux, voilés, il est vrai, des histoires obscures, sans doute, -mais reconnaissables pour qui connaît, un peu, l'existence secrète de -Balzac. Il y est souvent question d'une «dette sacrée». Ne serait-ce -point une allusion au prêt de Mme D...? Nous pouvons tout croire d'un -homme dont la vie a été l'argent, l'argent partout, l'argent toujours: -«L'argent, écrit Taine, fut le persécuteur et le tyran de sa vie; il en -fut la proie et l'esclave, par besoin, par honneur, par imagination, -par espérance. Ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, -l'y enchaîna, l'y inspira, l'y poursuivit dans son loisir, dans ses -réflexions, dans ses rêves, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima -ses caractères, et répandit sur toute son œuvre le ruissellement -de ses splendeurs.» Le ruissellement de ses douleurs aussi et de ses -hontes.</p> - -<p>Qu'on se reporte un instant à ces lettres, où l'auteur de <i>La Comédie -humaine</i> évoque un prodigieux enfer du travail et de l'argent; qu'on -se rappelle les nécessités terribles, les terribles échéances où -chaque fin de mois l'accule; l'huissier à ses trousses, sa mère qui -le harcèle, l'avenir engagé, les déchirements de son foie et les -étouffements de son cœur: le roman qu'il doit livrer, pour le -lendemain; ses nuits, au sortir d'un dîner mondain, ou d'un soir -d'Opéra, passées à écrire, à écrire, à écrire! À propos de <i>Modeste -Mignon</i>, il annonce joyeusement à son amie: «Encore soixante-dix -feuillets de mon écriture... Ce sera fini demain.» Dans ce labeur de -forçat, dans ce qui eût été, pour tout autre, un délire épuisant, il -ne perd pas pied, une seule minute. Il conserve intacte, la maîtrise -de son cerveau. Il songe à tout, aux plus petites choses. Il crayonne -de<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[p. 403]</a></span> malicieux portraits, raconte, avec enjouement, des anecdotes -spirituelles, sur la princesse Belgiojoso, Mme de Girardin, la comtesse -Potocka. Il se promet d'aller, le lendemain, chez le joaillier, voir -où en est la bague, commandée pour sa chère Constance Victoire, et -dont il a donné le dessin. Il se charge de l'achat de ses gants, de -l'emplette de mille menus bibelots. Avec une netteté, un sens pratique -et retors d'homme d'affaires et d'homme de loi, il soumet à sa Line un -plan complet de réorganisation de sa fortune, lui explique, avec une -compétence d'agronome, quel parti nouveau elle peut tirer de ses terres -incultes, lui indique, avec une clairvoyance de banquier, un placement -plus judicieux de son argent. Il la guide dans ses procès, dans ses -revendications, dans la situation embrouillée et difficile où l'a -laissée la mort de son mari, et cela en un pays dont il connaît à peine -les mœurs et les formes judiciaires.</p> - -<p>Qu'on se rappelle encore les espoirs obstinés, les rêves grandioses de -la moisson future, toute proche, la confiance presque sauvage qu'il -a en son génie. Et voyez-le faire, le plus loyalement du monde, la -balance entre ses dettes d'aujourd'hui et ses triomphes assurés de -demain. Que sont ses dettes?... Rien. Que pèsent ses dettes? Rien, en -vérité, mais rien, rien!... N'a-t-il pas son œuvre, chaque jour -agrandie, chaque jour plus populaire, qui lui réserve des millions?... -N'a-t-il pas ses affaires qui lui représentent des milliards? Alors, il -prend, comme il peut, où il peut, de légères avances sur cette fortune -certaine, avances qu'il remboursera, plus tard, demain, ce soir, -peut-être au centuple...</p> - -<p>Et les chimères se pressent, montent de partout, l'enveloppent de -leurs caresses, et chantent autour de lui. Leurs voix le bercent et le -raniment. Il en oublie sa<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[p. 404]</a></span> détresse; il en oublie jusqu'aux affreuses -douleurs qui lui écartèlent les os de la poitrine. Elle et lui, elle, -la Line, la Linette, et le cher Minou, lui, le bon, le grand, le -sublime Noré, ils touchent enfin au bonheur si longtemps attendu... -Ils auront un palais, comme des rois, vivront dans un merveilleux -décor d'art, de fêtes, de domination; ils verront Paris, l'univers, à -leurs pieds. Est-ce pour quelques misérables cent mille francs qu'il -va ralentir, arrêter l'essor de son génie, renoncer à ses magnifiques -créations, voler à l'amour qui s'y exalte, voler au monde qui s'en -éblouit, une gloire dont il se sent tout rempli, mais à qui il faut -donner à manger de l'argent, de l'argent encore, et toujours de -l'argent?</p> - - - -<hr/> -<p class="caption"><a name="La_femme_de_Balzac" id="La_femme_de_Balzac">La femme de Balzac.</a></p> - - -<p>Et me voici au drame le plus et aussi le moins connu de la vie de -Balzac: son mariage. Bien que nous soient encore obscurs certains -épisodes de cet extraordinaire roman d'amour qui fut, en même temps -que la méprise de deux cœurs trop littéraires, la chute finale de -deux ambitions pareillement déçues, j'y ajouterai, peut-être, quelques -éclaircissements. Je m'empresse de dire à qui je les dois: au peintre -Jean Gigoux, qui fut mêlé très intimement, aussi intimement que Balzac, -à la vie de Mme Hanska. Pour authentifier certains faits graves dont -un, au moins, de la plus grande horreur tragique, je n'ai, il est -vrai, que des confidences parlées. Mais pourquoi voulez-vous que -les confidences parlées soient moins véridiques que les confidences -écrites? Elles ont, au contraire, toutes chances de l'être davantage. -Jean Gigoux était très vieux, quand il me les fit,<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[p. 405]</a></span> très désillusionné. -Il n'avait plus d'orgueil. J'ai toujours pensé qu'il lui avait fallu -un grand courage, ou un grand cynisme—ce qui est souvent la même -chose,—pour aller jusqu'au bout de sa confidence.</p> - -<p>Tout le monde sait comment Balzac connut Mme Hanska. En somme, -l'histoire la plus banale: une lettre d'admiration enthousiaste, -trouvée par lui, chez Léon Gosselin, son éditeur, le 28 février 1832. -Elle venait du fond de la Russie, était signée: L'<i>Étrangère.</i> Balzac -était très vaniteux. Il avait tous les grands côtés, si l'on peut -dire, de la vanité; il en avait aussi tous les petits. Cette lettre -le ravit, exalta immensément son amour-propre d'homme et d'écrivain. -Malheureusement, nous n'avons pas cette lettre... On suppose que Balzac -la brûla, avec beaucoup d'autres, de même origine, à la suite d'un -drame violent, survenu, en 1847, croit-on, entre Mme Hanska et lui. -Ce que nous savons de cette lettre, c'est par Balzac lui-même, qui a -dit à Mme Surville, à quelques amis, qu'elle était admirable, qu'elle -révélait «une femme extraordinaire». Ce fut en vain qu'il s'ingénia à -en découvrir l'auteur. Sept mois après, il en recevait une autre... -Celle-là, nous l'avons. Elle est bien romantique, bien emphatique et -bien sotte, et, déjà, elle glisse fâcheusement de la littérature dans -l'amour.</p> - -<p>Il y est écrit, textuellement, ceci:</p> - -<blockquote> - -<p>«Vous devez aimer et l'être; l'union des anges doit être -votre partage; vos âmes doivent avoir des félicités -inconnues; l'Étrangère vous aime tous les deux et veut être -votre amie... Elle aussi, sait aimer; mais c'est tout... Ah! -vous me comprendrez!»</p></blockquote> - -<p>Plus loin:</p> - -<blockquote> - -<p>«Votre carrière est brillante, semée de fleurs suaves et -embaumées.»</p></blockquote> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[p. 406]</a></span></p> - -<p>On lui offrait, cette fois, un moyen, un peu mystérieux, de -correspondre. Beaucoup eussent jeté ces lettres au panier, car je -suppose qu'en ce temps-là les correspondantes littéraires, semblables à -celles d'aujourd'hui, n'étaient, le plus souvent, que de très vieilles -femmes hystériques ou réclamières... Balzac conserva pieusement ces -lettres, y répondit.</p> - -<p>Au cours de cette correspondance, il apprit, non sans une joie -enivrée, que l'Étrangère était une grande dame... Naturellement, elle -était jeune, belle, comtesse, «colossalement riche», mariée à un -homme qu'elle n'aimait pas, supérieure par l'intelligence et par le -cœur à toutes les autres femmes. Cet esprit si averti, si aigu, si -profondément humain, croyait, avec une ferveur théologale, aux grandes -dames. Comme M. Paul Bourget, à qui ce trait commun suffit pour vouer à -Balzac une admiration passionnée, et pour se croire lui-même un Balzac, -il raffolait de titres et de blasons. Tout de suite, il se mit à aimer, -éperdument, la grande dame inconnue. Tout de suite, pour conquérir -son estime, pour émouvoir sa sensibilité, il étala, devant elle, sa -vie difficile, lui confia ses projets, ses rêves, ses rancœurs, -ses luttes incessantes, le long martyre de son génie. Son imagination -aidant, il bâtit, sur la fragilité distante de cet amour, le plus -merveilleux de ses romans, et, peut-être, déjà, la plus solide de ses -affaires.</p> - -<p>Barbey d'Aurevilly, qui aimait toujours à parler de Balzac et de ce qui -avait rapport à Balzac, m'a fait de la comtesse Hanska ce portrait. -Elle était d'une beauté imposante et noble, un peu massive, un peu -empâtée. Mais elle savait conserver dans l'embonpoint un charme très -vif, que pimentaient un accent étranger, délicieux, et des allures -sensuelles «fort impressionnantes». Elle avait d'admirables épaules, -les<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[p. 407]</a></span> plus beaux bras du monde, un teint d'un éclat irradiant. Ses yeux -très noirs, légèrement troubles, inquiétants; sa bouche épaisse et -très rouge, sa lourde chevelure, encadrant, de boucles à l'anglaise, -un front d'un dessin infiniment pur, la mollesse serpentine de ses -mouvements, lui donnaient, à la fois, un air d'abandon et de dignité, -une expression hautaine et lascive, dont la saveur était rare et -prenante. Très intelligente, d'une culture étendue mais souvent -brouillée, trop «littéraire» pour être émouvante, trop mystique pour -être sincère, elle aimait, dans la conversation, s'intéresser aux plus -hautes questions, où se révélait l'abondance de ses lectures, bien plus -que l'originalité de ses idées. Elle n'était ni spirituelle, ni gaie, -et manifestait, en toutes choses, une grande exaltation de sentiments. -Au vrai, un peu déséquilibrée, et ne sachant pas très bien ce qu'elle -voulait...</p> - -<p>—En somme, me disait d'Aurevilly, telle quelle, elle valait la peine -de toutes les folies.</p> - -<p>Il ne l'avait connue qu'après la mort de Balzac, et pas longtemps. Il -m'avoua que la continuelle présence de Jean Gigoux, dans la maison -de la rue Fortunée, sa vulgarité conquérante d'homme à femmes, son -cynisme à se vautrer dans les meubles de Balzac, son affectation de -rapin à «cracher sur ses tapis», lui furent vite une chose intolérable, -odieuse... À peine présenté chez Mme de Balzac, il ne reparut plus -chez elle. Mais, jusqu'à la fin de sa vie, il avait conservé, de cette -figure entrevue, un souvenir impressionné.</p> - -<p>Nous ne connaissons guère Mme Hanska que par les lettres de Balzac, -car je veux négliger ici les indications qui me viennent de Jean -Gigoux (Elles pourraient paraître suspectes et d'une psychologie -bien courte). Et encore, nous ne pouvons pas toujours<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[p. 408]</a></span> nous fier à -Balzac, qui ment, souvent, comme tous les amoureux. Sa folle vanité -le porte, à son insu, aux exagérations les moins acceptables. Il a la -manie de ne nous montrer jamais Mme Hanska qu'à travers lui-même. Et -puis, n'a-t-on pas prétendu que les <i>Lettres à l'Étrangère</i> étaient un -document, par endroits, fort discutable? N'a-t-on pas affirmé que Mme -Hanska, après la mort de Balzac, en avait fait ou refait les parties -d'amour? Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans cette accusation. Elle me -paraît, à moi, bien risquée. Les raisons qu'on en donne ne m'ont point -convaincu, car tout se tient dans ces lettres. Elles sont d'une si -belle et forte coulée, elles marquent une telle empreinte personnelle, -qu'on ne saurait admettre la possibilité d'une révision ultérieure. -Quoi qu'il en soit, nous sommes réduits, quant à cette figure et à son -caractère vrai, à des références mal contrôlées, et, pire, à de simples -hypothèses. Si proche de nous, pourtant, un voile nous la cache qui ne -sera pas levé de sitôt.</p> - -<p>On peut reconstituer l'état d'esprit de Mme Hanska, lorsqu'elle résolut -d'écrire sa première lettre à Balzac. Reléguée au fond de l'Ukraine, -avec un mari plus âgé qu'elle, peu sociable, et préoccupé seulement -d'intérêts matériels, elle s'ennuyait. Seule, ou à peu près, dans cette -sorte d'exil, au milieu d'un pays puéril et barbare, elle ne trouvait -pas à occuper son imagination ardente et son cœur passionné. C'était -la femme incomprise et sacrifiée. À défaut d'action sentimentale, elle -lisait beaucoup et rêvait plus encore. Et, de lectures en rêveries, -elle se sentait très malheureuse. Les écrivains français, qui sont -ceux qui savent le plus et le mieux parler d'amour, l'attiraient -particulièrement, et, par-dessus tous les autres, ce Balzac dont elle -avait<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[p. 409]</a></span> compris tout de suite le génie, et dont la célébrité, avec tout -ce qu'elle comportait alors d'un peu scandaleux, l'enflamma. Très -vivement, elle s'éprit de cette existence parisienne, voluptueuse, -aventureuse et surmenée, qu'il peignait avec de si éclatantes -couleurs; elle s'extasia devant ces figures de femmes, cœurs de -feu, cœurs de larmes, cœurs de poison, où elle retrouvait, en -pleine action, dans des décors d'une fièvre si chaude, tous ses rêves, -et ce furieux élan de vie, de toute vie, qui se brisait, sans cesse, -aux murs de ce vieux château silencieux et froid, aux faces et aux -surfaces mortes de ses moujicks et de ses étangs. Donc, ce qui la -poussa d'abord vers Balzac, ce fut son désœuvrement sentimental, -ce fut sa reconnaissance étonnée pour un homme qui précisait, qui -résumait si bien, tous les intimes enivrements, tous les secrets -désirs de la femme; ce fut aussi quelque chose de plus vulgaire,—il -est permis de le supposer,—un instinct de bas-bleu qui espère -profiter de l'illustration d'un grand poète, en engageant avec lui -une correspondance que la postérité recueillera, peut-être. Le cas -n'est point rare, et il est presque toujours fâcheux. Que pouvons-nous -attendre d'émouvant, d'élégant, de naturel, de quelqu'un qui pose -devant un tel objectif?</p> - -<p>Pourtant, il n'est point douteux que Mme Hanska et Balzac se sont -passionnément aimés, et que leur amour a dépassé, du moins au début, -l'attrait piquant d'une correspondance mystérieuse, les calculs de -l'intérêt, les combinaisons d'une mutuelle ambition. Tout cela ne -viendra qu'après.</p> - -<p>Comment ne se seraient-ils pas aimés? Pour entretenir, pour exalter -leur amour, ils avaient deux toniques puissants, deux excitants -admirables: l'imagination et la distance. Depuis 1833, date de leur -première<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[p. 410]</a></span> rencontre, à Neufchâtel, qui fut d'une mélancolie si comique, -jusqu'en 1848, date du dernier voyage en Russie de Balzac, ils ne se -sont vus que quatre fois. Quatre fois en quinze ans! Trois fois à -Wierszchownia; une fois à Paris où, après la mort de son mari, Mme -Hanska est venue, avec sa fille, faire un court séjour, sous un nom -d'emprunt... Pour des êtres qui vivaient surtout par le cerveau, quel -meilleur moyen que l'absence d'éterniser un sentiment qui ne résiste -pas, d'ordinaire, aux désenchantements quotidiens de la présence, aux -brutalités du contact?</p> - -<p>Durant ces visites, la désillusion ne vient pas, ne peut pas venir. -Balzac ne veut rien compromettre, et il est sous les armes. Il se -surveille, il se maîtrise. Il met un frein aux débordements de sa -personnalité; il adoucit les rugosités de son caractère, ses manies. Il -se fait câlin, félin, très tendre, enfant. Il est charmant et soumis. -Et il est malheureux aussi, car, en plus de l'admiration et de la -tendresse, il demande de la pitié. On le méconnaît, on le calomnie, on -le persécute, lui qui n'est que grandeur, sublimité, génie! Il sait -être gai à l'occasion, mélancolique, quand il faut l'être, à l'heure -de ces crépuscules russes, si pénétrants et si profonds!... Avec son -habileté coutumière, par de beaux cris, il sait exploiter tous les -attendrissements d'une âme éprise et conquise. Même, dans leurs moments -d'exaltation, ils ne se livrent jamais, et toujours ils se mentent. -N'est-ce donc point là le parfait amour?</p> - -<p>Lorsque Balzac part, lorsqu'ils se quittent—pour combien de temps, -hélas!—ils n'ont pas connu une seule minute de lassitude, de -déception. Au contraire. L'absence va redonner plus de jeunesse, -plus de force à la passion. Tous les deux, dans l'attente héroïque -de se retrouver, ils vont faire une provision nouvelle<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[p. 411]</a></span> de joies, de -chimères, d'espérances. Et les lettres recommencent plus pressées, -plus ardentes, avec, çà et là, des brouilles légères, de petites -coquetteries, de petites jalousies, pas sérieuses, pas douloureuses, -et qui ne font que suralimenter leur adoration. Après ce repos, cette -halte, Balzac reprend, plus intrépidement que jamais son collier de -misère, sa vie haletante, son terrible labeur de forçat... et ses -maîtresses. N'est-il pas merveilleux de penser que ce grand amour n'ait -nui en rien à ses autres amours? De même qu'il écrivait quatre livres à -la fois, de même il pouvait aimer quatre femmes en même temps. Il était -assez riche d'imagination pour les aimer toutes!...</p> - -<p>Nous pouvons préciser le jour et même l'instant où l'idée d'épouser -Mme Hanska s'empara résolument de l'esprit de Balzac. Tel que vous -le connaissez, vous ne serez pas étonnés que cette idée lui vienne -dès qu'il aura été mis, très vaguement d'ailleurs, au courant de la -situation de l'Étrangère, et de ce qu'il peut en tirer. Il y a bien -un mari. Mais le mari ne l'embarrasse pas... Il le supprime d'un -trait, tout de suite. Il met sur le mari un <i>deleatur</i>, comme sur une -faute typographique. Dans une lettre, où il a conté à sa sœur, Mme -Surville, avec un enthousiasme de tout jeune gamin, l'entrevue de -Neufchâtel, il écrit: «Et je ne parle pas des richesses colossales... -Qu'est-ce que c'est que cela, devant un tel chef-d'œuvre de beauté?» -Il y revient, pourtant, quelques lignes plus bas, ébloui... Et plus -loin encore: «Pour notre mari, comme il s'achemine vers la soixantaine, -j'ai juré d'attendre, et elle de me réserver sa main, son cœur...». -Deux mois plus tard, à Genève, où il a suivi le couple, et où il est -resté cinq semaines, le mariage est tout à fait décidé... Depuis, -ils en parlent souvent, dans leurs lettres. Ce<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[p. 412]</a></span> sont, à chaque page, -des allusions à cette échéance sans cesse reculée; ce sont les plans -détaillés d'une union, qui semble, d'ailleurs, avoir été beaucoup plus -désirée de Balzac que de Mme Hanska.</p> - -<p>Naturellement, il faut bien attendre que ce bon M. Hanski disparaisse. -Son état de santé permet, du reste, de supposer qu'on n'attendra -pas longtemps. M. Hanski, averti, ne met point d'opposition à ces -projets posthumes. On prétend même qu'il les approuve, sinon qu'il les -encourage. En dépit de son caractère difficile et de ses aspirations -peu littéraires, ce Cosaque accommodant est au mieux avec Balzac et -s'honore d'être son ami. Balzac l'a conquis, lui aussi, peut-être, -par sa science agronomique... M. de Spoelberch de Lovenjoul possède -et a publié une lettre, où ce gentilhomme exprime à l'auteur de <i>La -Comédie humaine</i> son estime et son admiration. Quoique Balzac soit de -bien courte noblesse, l'autre est assez flatté de savoir qu'un tel -personnage le remplacera, un jour, sinon dans le cœur de sa femme -qu'il n'a jamais eu, du moins dans son lit. Il y a dans toute cette -histoire des dessous comiques que, malheureusement, l'on connaît mal.</p> - -<p>C'est ainsi qu'à Neufchâtel, le jour de la rencontre, Mme Hanska est -assise, comme il est convenu, sur un banc de la promenade avec son mari -et ses enfants. Pour se faire reconnaître, elle doit tenir, sur ses -genoux, un roman de Balzac, bien en vue. Le livre y est, mais l'émotion -de la pauvre femme est telle qu'elle ne s'aperçoit pas qu'elle l'a -entièrement caché sous une écharpe. Un homme petit, gros, très laid, -passe et repasse: «Oh! mon Dieu, se dit Mme Hanska, pourvu que ce -ne soit pas lui!» Elle a vu enfin sa maladresse... Elle découvre le -livre... L'homme aussitôt l'aborde...<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[p. 413]</a></span> Elle dit, toute pâle, dans un -cri de désespoir: «C'est lui!... C'est lui!»... Et quelques instants -après, «à l'ombre d'un grand chêne», pendant que M. Hanski s'en est -allé, on ne sait où, ils échangent le premier baiser et le serment des -fiançailles!</p> - -<p>Naturellement aussi, on attendra que Balzac ait payé ses dettes, -rétabli ses affaires... Le temps de quelques mois, parbleu! Mais -que d'accrocs, que de désillusions successives... Elles vont de mal -en pis, ses affaires... Malgré les calculs optimistes, les chiffres -mirobolants, où Balzac essaie de se leurrer, de la leurrer, les -dettes s'ajoutent aux dettes; les difficultés s'accumulent sur les -difficultés. Chaque jour, un obstacle nouveau. Mais il ne démord -point de ses espérances; pas une seconde la confiance ne l'abandonne. -En vue du mariage, toujours prochain, pour orner sa maison qu'il -veut fastueuse et royale, il a acheté, à crédit, le plus souvent, de -merveilleux meubles, des tableaux de vieux maîtres italiens, des tapis -précieux, qu'il revend, ensuite, à perte, pressé qu'il est toujours par -d'immédiats besoins d'argent. De son cabinet de Paris, il surveille -et dirige les intérêts de Mme Hanska, s'inquiète du rendement de sa -fortune, comme si elle était déjà sienne. Quels rêves de splendeur! -Quelles géniales combinaisons! Quelles affaires n'a-t-il pas dû bâtir, -sur cette richesse, et sur l'éclat de ce nom étranger qu'il va bientôt -imposer à l'admiration de Paris!</p> - -<p>De son côté, Mme Hanska rêve d'une vie nouvelle, élargie. Elle a -toujours les yeux tournés vers ce Paris où son ami vit et travaille, se -débat, souffre et attend, vers ce Paris où sa beauté, sa supériorité -intellectuelle, son aventure romanesque, et le grand nom de Balzac -lui assurent une place exceptionnelle, privilégiée, retentissante... -L'existence morne qu'elle mène, là-bas,<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[p. 414]</a></span> lui pèse de plus en plus. -Elle a besoin d'action, d'expansion, grisée par la promesse de cette -royauté féminine que Balzac agite, sans cesse, devant elle... Et son -miroir lui dit, chaque jour, qu'elle vieillit un peu plus, que sa -beauté ici se flétrit, là qu'elle s'alourdit dans la graisse. Il n'est -que temps... Si intelligente qu'elle soit, Paris, du fond de ses terres -lointaines, lui apparaît, comme à ces petits ambitieux de province, -la ville unique, la ville féerique, où l'on peut puiser de tout, à -pleines mains: plaisirs, triomphes, domination. Car c'était le temps -romantique, où tous les désirs gravissaient la butte Montmartre, et, en -voyant la ville étendue au-dessous d'eux, s'écriaient: «Et maintenant, -Paris, à nous deux!»</p> - -<p>Pour hâter ce moment de la délivrance et de la conquête, elle aide -Balzac, de sa bourse. Mais que peut cette aide qui vient, comme toutes -les autres, tomber vainement dans un gouffre sans fond?</p> - -<p>Il semble pourtant, sans qu'on en démêle bien la cause profonde, -qu'il y ait eu souvent, et de tout temps, même au temps des premiers -bonheurs, comme des arrêts subits à la poussée de ses élans, et que des -hésitations, sinon des peurs, traversent parfois, d'un vol inquiet, les -si beaux rêves de la vie promise.</p> - - -<p class="p2">Un peu avant février 1848, Balzac, trompant ses créanciers, a pu -mettre une somme importante à l'abri de leurs revendications, toujours -en vue de son mariage. Cette somme, sur les conseils du baron de -Rothschild, il l'a convertie en actions du chemin de fer du Nord. Mais -la fatalité le poursuit. Survient la Révolution, qui emporte tout. Les -valeurs de Bourse sont tombées à rien. Il est ruiné. Ce fut un moment -terrible et qui faillit l'abattre. Mais, ramassant les débris de<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[p. 415]</a></span> -cette fortune, prenant ci, prenant là, engageant davantage un avenir -engagé de tous les côtés, il n'hésite plus; il part pour la Russie. Il -comprend nettement, cette fois, que tout est fini, qu'il est perdu, -qu'il ne lui reste plus qu'une ressource: se marier. Coûte que coûte, -il faut qu'il revienne à Paris avec une femme, c'est-à-dire avec -une fortune. On peut chiffrer l'illusion vers laquelle il marchait. -Rencontrant Victor Hugo, la veille même de son départ, il lui dit:</p> - -<p>—Oui, je vais en Russie... Une affaire... J'en rapporterai dix -millions.</p> - -<p>Durant les vingt mois que dura cette absence, que se passa-t-il entre -Mme Hanska et lui? On ne le sait pas bien, ou plutôt on l'ignore -totalement. Je crois que M. de Spoelberch de Lovenjoul ne possède, sur -cette période, aucun document. Jean Gigoux lui-même ne m'en a parlé -qu'en termes vagues. Ses souvenirs étaient très confus, disait-il. Il -semble d'ailleurs que, dans son intimité avec Mme Hanska, Gigoux ne -se soit jamais beaucoup préoccupé des choses du passé, et qu'il ait -borné ses curiosités, presque uniquement pittoresques ou galantes, -aux événements du présent, et encore à ceux seulement où il eut sa -part d'action. Il croyait pourtant avoir entendu dire à Mme Hanska que -Balzac avait eu beaucoup de peine à la décider. Elle avait réfléchi, -voulait renoncer à une union qui avait subi tant d'entraves et ne la -tentait plus. Il paraît aussi que Balzac avait énormément changé. Il -perdait de sa séduction, de sa gentillesse, montrait une autorité -despotique, de bizarres manies qui l'effrayaient. Son masque tombé, -il devenait rude et violent. Et puis, il était très malade. Il avait -eu, là-bas, des crises au foie, au cœur. La déchéance morale, la -destruction physiologique commençaient... Enfin l'entourage de<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[p. 416]</a></span> Mme -Hanska la détournait de ce mariage. On prétend même que l'Empereur y -avait mis son veto... Ah! la pauvre femme était bien revenue de tous -ses rêves!</p> - -<p>Il faut croire que la tenace éloquence de Balzac, ou peut-être la pitié -de Mme Hanska, avait été plus forte que tout. Je me souviens, comme -j'émettais cette hypothèse de la pitié, que Gigoux leva les bras au -plafond, et qu'il dit avec un dur sourire ironique:</p> - -<p>—La pitié de Mme Hanska?... Ah! mon cher!</p> - -<p>Moi, je n'en sais rien... Mais je sais qu'il y avait des choses que -Jean Gigoux ne pouvait pas comprendre.</p> - -<p>Ce qu'il y a de certain, c'est que, un soir du mois de mai 1850, Balzac -rentrait à Paris, marié. Marié et presque mourant...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>M. de Spoelberch de Lovenjoul raconte que, ce soir-là, vers minuit, -Balzac et sa femme descendirent de voiture, très fatigués, très énervés -par le voyage, devant le n° 12 de l'avenue Fortunée. De Russie, il -avait écrit à sa mère une longue et minutieuse lettre, dans laquelle -il annonçait la date et l'heure de son retour, et lui recommandait -de mettre les choses en ordre, en fête, dans la maison. Il voulait -que tout y fût gai et souriant, pour les accueillir, les meubles, les -bibelots à leur place... des lumières et des fleurs, partout... un -souper joliment préparé. Il la priait, en outre, de rentrer chez elle, -car il désirait ne lui présenter sa belle-fille que le lendemain, -solennellement. Il attachait beaucoup d'importance à ces formes -protocolaires. Mme de Balzac exécuta ponctuellement les ordres de son -fils. Sa mission terminée, elle se retira, laissant la<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[p. 417]</a></span> maison parée, -les fleurs, le souper, à la garde d'un domestique, qu'elle-même avait -engagé pour la circonstance, et qui se nommait François Munck.</p> - -<p>Ils arrivent. Ils voient la maison tout illuminée. Ils sonnent. -Rien ne leur répond. Ils sonnent encore. Rien. Toutes les fenêtres -brillent; on aperçoit des fleurs, dans la lumière. Une grosse lampe -éclaire les marches du perron... Mais rien ne bouge. Tout cela est -immobile, silencieux, plus effrayant que si tout cela était noir. Que -se passe-t-il donc? Balzac a peur. Il appelle, crie, frappe à grands -coups, contre la grille. Rien toujours. Quelques passants attardés, -croyant à un accident, à un crime, se sont assemblés, offrent leur -aide. Ils unissent leurs efforts, leurs poings, leurs cris... En -vain... Pendant ce temps-là, le cocher a déchargé les bagages sur le -trottoir. La nuit est fraîche. Mme de Balzac a froid. Elle ramène plus -étroitement sur elle les plis de son manteau, se promène, en tapant du -pied sur le pavé. Elle s'impatiente. Balzac s'agite. Allant de l'un à -l'autre, il explique aux passants:</p> - -<p>—C'est incroyable... Je suis M. de Balzac... Cette maison est ma -maison... Je reviens de voyage... Nous sommes attendus. Ah! je n'y -comprends rien!...</p> - -<p>L'un propose d'aller requérir un serrurier. Justement il en connaît -un dans une rue voisine... Il s'appelle Marminia... C'est un bon -serrurier...</p> - -<p>—Soit, consent Balzac, qui trouve pourtant ce moyen de rentrer chez -soi un peu humiliant... Un serrurier... c'est cela... Car, enfin, M. de -Balzac ne peut rester dans la rue, à une pareille heure de la nuit.</p> - -<p>Et, tandis qu'on attend le serrurier, on frappe toujours à la porte; on -essaie de jeter des petits cailloux contre les fenêtres, on crie...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[p. 418]</a></span></p> - -<p>—Hé! Hé! Ouvrez donc!... C'est nous... Je suis M. de Balzac.</p> - -<p>Inutilement.</p> - -<p>D'autres passants arrivent. Mme de Balzac s'est assise sur une malle, -très lasse, la tête dans ses mains. Balzac va, vient, explique toujours:</p> - -<p>—Je suis M. de Balzac... Je n'aurais jamais cru... C'est -extraordinaire!</p> - -<p>Enfin on amène le serrurier, qui enfonce la grille... Suivi de ses amis -nocturnes, qui tiennent à le protéger contre on ne sait quoi, Balzac -traverse la petite cour très vite, entre dans la maison. Et alors -s'offre à ses yeux le plus surprenant spectacle. Le valet de chambre -François Munck est devenu subitement fou. Il a saccagé le souper, -éparpillé et cassé la vaisselle. Les meubles dansent dans les pièces; -les fleurs partout jonchent les parquets. Une bouteille brisée achève -de répandre, sur le tapis, un liquide mousseux. Et le malheureux se -livre à mille extravagances. On s'empare de lui, on le maintient et -on l'enferme à clé dans une petite chambre. Il se laisse faire, sans -trop de résistance, et il rit plus qu'il ne se défend. Le calme revenu, -Balzac remercie ses vaillants amis, s'excuse, les reconduit, fait -rentrer les bagages dans la cour, et se couche. Il étouffe, il a la -fièvre. Affalée dans un coin de la chambre, et de plus en plus énervée, -Mme de Balzac ne songe même pas à quitter son manteau de voyage, et -pleure «toutes les larmes de son corps».</p> - -<p>Ce petit drame l'impressionna vivement. Elle y vit les plus mauvaises -présages.</p> - -<p>Hélas! une réalité plus douloureuse, qu'ils n'avaient pas osé s'avouer -encore, avait précédé ces présages de malheur. Ce n'étaient plus des -présages; c'était le fait brutal, inexorable, d'une situation définie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[p. 419]</a></span></p> - -<p>Ils revenaient mariés et ennemis.</p> - -<p>De tout ce grand amour, qu'avaient surexalté quinze ans d'absence, il -avait suffi de quelques mois de vie commune pour qu'il ne restât plus -rien... plus rien que de la déception, de la rancune et de la haine. On -peut dire que leur véritable séparation date seulement de cet instant -où ils entrèrent, rivés l'un à l'autre, dans la maison.</p> - -<p>Des scènes intimes, tragiques, des querelles domestiques qui suivirent -cette lamentable arrivée au foyer, nous ne connaissons absolument -rien... Elles durent être violentes et honteuses. Mais pas un document -n'en demeure. S'il en exista jamais, ils ont certainement disparu -dans le tri sévère que Mme de Balzac fit des papiers du grand homme, -après la mort. Trois ans auparavant, Balzac avait brûlé toutes les -lettres de Mme Hanska. Acte impulsif d'amoureux, sans doute. C'était -maintenant à Mme de Balzac de détruire les lettres de Balzac. Acte de -prudence réfléchie, peut-être. Sa mémoire bénéficiera-t-elle de cette -regrettable absence de renseignements?... S'en aggravera-t-elle, au -contraire? Je ne puis le juger.</p> - -<p>Je ne puis que me référer aux souvenirs de Jean Gigoux. Là, ils sont -précis, et ils ont la valeur de témoins.</p> - -<p>Ce que j'y trouve, c'est que Balzac et sa femme ne se pardonnèrent -point de s'être mutuellement trompés. Balzac savait maintenant que sa -femme n'était point aussi riche qu'il le croyait... De la liquidation -de ses affaires, de ses procès, elle avait, en somme, sauvé peu -de chose, presque rien. Presque rien pour Balzac. Et ce mariage -auquel il s'était, pour ainsi dire, férocement accroché, comme à sa -dernière ressource, ce mariage qu'il avait pensé être le salut, la -fin de ses embarras, l'apothéose de sa vie, n'était, en définitive, -qu'un embarras<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[p. 420]</a></span> et une charge de plus. Belle encore, sans doute, et -remarquablement douée par l'esprit? Mais qu'est-ce que cela, devant un -tel effondrement de ses espérances?... Ce n'était pas de la beauté, -ni de l'esprit, qu'il était allé chercher, là-bas, au fond de cette -sauvage Ukraine... C'était de l'argent, toujours de l'argent... Et il -n'y avait plus d'argent, du moins plus assez d'argent... Alors, tout -était à recommencer.</p> - -<p>Et elle?... Voilà donc où aboutissaient les promesses de triomphes -mondains, de gloire littéraire, de vie adulée, enivrée, les rêves -de domination universelle, par quoi, durant quinze ans, on l'avait -engourdie, leurrée, volée, et finalement enchaînée à un cadavre!... -Ils aboutissaient à cette maison gardée par un fou, à cette -maison disparate et désordonnée, comme l'existence même de son -propriétaire..., à cette maison qui criait la hâte, la fièvre d'une -vie de fille ou de bohème, le luxe précaire, les sursauts de l'au -jour le jour, la misère du lendemain, à cette maison avec ses pièces, -ici, pleines d'un bric-à-brac parfois douteux et truqué, là, vides, -désolées, et où était figurée, à la craie, sur les murs nus, la place -des meubles vendus, ou des meubles à acheter... Ils aboutissaient à cet -homme, ridiculement laid, isolé de tout et de tous, traqué par toute -sorte de créanciers, sans amis, sans liens de famille, ruiné d'argent, -perdu de santé, dont la grosse chair sentait déjà la pourriture et la -mort!... Avec quelle amertume elle dut se reprocher cette phrase de sa -première lettre: «l'union des anges doit être votre partage», qui avait -été le point de départ de tout ce malheur!...</p> - -<p>Ils s'étaient dupés l'un l'autre, l'un par l'autre, ayant cru, -sincèrement, qu'on peut transformer, en élans spirituels, en -exaltations amoureuses, ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus précis -dans le désir<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[p. 421]</a></span> humain... Et quinze ans... quinze ans de projets, de -rêves, d'idéal fou, de mensonges, pour constater, en un jour, cette -double méprise et cette double chute!...</p> - -<p>Dès lors, ce fut fini.</p> - -<p>Huit jours après leur arrivée à Paris, excédés de reproches, fatigués -de dégoûts, ils résolurent de vivre, à part, dans la maison, sachant -mettre plus de distance d'une chambre à l'autre, qu'il y en avait de -Paris à Wierszchownia. Et ils ne se rencontrèrent plus, même aux repas.</p> - -<p>D'ailleurs, Balzac était presque toujours alité. Un cercle de fer se -resserrait, de plus en plus, sur sa poitrine. Il passait ses nuits à -suffoquer, cherchant vainement, devant la fenêtre ouverte, à happer -un peu de cet air qui ne pouvait plus dilater ses poumons. Ses jambes -enflaient, suintaient; l'œdème gagnait le ventre, le thorax. Il ne -se plaignait pas, ne désespérait pas. Confiant, comme il avait attendu -la fortune, il attendait la guérison, pour se remettre au travail, -avec une jeunesse, une énergie, un immense besoin de créer, qui le -soutinrent jusqu'à l'agonie. Au milieu de la putréfaction de ses -organes, le cerveau demeurait sain, intact. L'imagination y régnait en -souveraine immaculée. Il ne cessait de faire des projets, des projets, -des plans de livres, des plans de comédies, accumulait des matériaux -pour l'œuvre à venir... Il n'avait rien perdu de sa fécondité -merveilleuse. Chaque jour, il demandait à son médecin, le fidèle -Nacquart:</p> - -<p>—Pensez-vous que demain je puisse reprendre la besogne?... Hâtez-vous. -Il le faut... Il le faut...</p> - -<p>Mme de Balzac, elle, inquiète, nerveuse, désemparée, courait la ville. -Elle avait retrouvé des parentes polonaises, des amis russes. Un jour, -dans un de ces salons, où elle fréquentait, elle rencontra le peintre -Jean Gigoux,<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[p. 422]</a></span> qui lui offrit de faire son portrait. Il était très beau; -il avait les muscles durs, la joie bruyante, de longues moustaches de -guerrier gaulois. Elle se donna à lui rageusement, furieusement.</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="La_mort_de_Balzac" id="La_mort_de_Balzac">La mort de Balzac.</a></p> - - -<p>Je laisse à Jean Gigoux le soin de raconter la mort de Balzac, en cette -terrible journée du 18 août 1850. Ce récit, le voici, tel que je le -tiens de lui, tel que je l'ai noté, le soir même, en rentrant chez moi. -Je n'y change rien... Je ne le brode, ni ne le charge, ni ne l'atténue.</p> - -<p>C'était, dans son atelier, parmi toutes les belles choses, toutes les -belles œuvres qu'il avait rassemblées. Il me dit:</p> - -<p>—Victor Hugo a raconté, dans <i>Choses vues</i>, la mort de Balzac. Ces -pages sont extrêmement belles et poignantes. Je n'en connais pas de -plus puissamment tragiques, mais elles sont un peu inexactes, en ce -sens qu'elles ne montrent pas encore assez l'abandon dans lequel mourut -le grand écrivain. Peut-être Hugo, qui admirait, qui aimait beaucoup -Balzac, a-t-il reculé devant l'horreur de la vérité? La vérité vraie -est que Balzac est mort abandonné de tous et de tout, comme un chien!</p> - -<p>À ce mot de «chien», un grand épagneul roux, qui dormait, roulé en -boule sur le tapis, remua la queue et tourna la tête vers son maître.</p> - -<p>—Non... non... fit celui-ci, qui se pencha pour caresser le poil -soyeux de l'animal... sois tranquille, mon<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[p. 423]</a></span> garçon... Tu ne crèveras -pas comme Balzac, toi!... on te fermera les yeux, à toi!</p> - -<p>Et il reprit:</p> - -<p>—Hugo prétend avoir été reçu dans la maison par Mme Surville. Il -prétend qu'il s'est entretenu quelques minutes avec M. Surville, qu'il -a vu Mme de Balzac au chevet de son fils agonisant. Or j'affirme que -ni Mme Surville, ni M. Surville, ni Mme de Balzac mère, ne vinrent, ce -soir-là, à l'hôtel de l'avenue Fortunée. La vieille femme que Hugo a -prise pour la mère était une simple garde... et Dieu sait ce qu'elle -gardait! Il y avait aussi un vieux domestique, paresseux et roublard, -celui-là même qui dit à Hugo: «Monsieur est perdu et Madame est rentrée -chez elle.» Ils n'étaient presque jamais dans la chambre du moribond. -Ils n'y étaient même pas au moment précis où Balzac rendit le dernier -soupir... Ni famille, ni amis... Gozlan, je me rappelle, était absent -de Paris... On oublia de prévenir Gautier et Laurent Jan... Aucun -éditeur ne fut averti, aucun journal... Le jour du 18 août 1850... je -vous en donne ma parole d'honneur... il n'est venu, chez Balzac, que -deux personnes: Nacquart, son médecin, dans la matinée, et Hugo, le -soir, à neuf heures... J'en oublie une troisième: Mme Victor Hugo, qui, -l'après-midi, demanda Mme de Balzac, et ne fut pas reçue...</p> - -<p>—Et vous? interrompis-je.</p> - -<p>—Oh! moi!... fit Jean Gigoux...</p> - -<p>Il haussa les épaules, lissa ses longues et fortes moustaches.</p> - -<p>—Moi! répéta-t-il... attendez... j'aurai aussi mon compte...</p> - -<p>Il continua:</p> - -<p>—Vous savez que Balzac était rentré de Russie, très malade, perdu. Il -avait une artériosclérose,—ce qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[p. 424]</a></span> appelait, en ce temps-là, une -hypertrophie du cœur,—que lui avaient valu son travail fou, et -quelque chose de plus fou encore que son travail, l'abus qu'il faisait -du café. Aggravée par le chagrin, la maladie avait marché rapidement. -C'était effrayant à voir. Il souffrait, comme un damné, de la poitrine, -des reins, du cœur. Il ne pouvait absolument pas respirer: -l'asphyxie, il n'y a pas d'autre mot. Et il enflait comme une outre... -Chaque jour, on le ponctionnait... Mais il arriva bientôt que les -ponctions ne le soulagèrent plus... Le trocart criait, grinçait dans -la chair des jambes devenue dure, imperméable, sèche et très rouge, -pareille à du «lard salé», a dit le docteur Louis... On ne peut pas se -figurer! Le 17 août, dans la journée, il fut administré, et les trois -chirurgiens, qui le soignaient...</p> - -<p>Levant ses mains vers le plafond, et les laissant ensuite retomber sur -ses cuisses, lourdement, il répéta:</p> - -<p>—Qui le soignaient!... qui le soignaient!... Ah!... Enfin!... -les trois chirurgiens qui le soignaient, avec le bon Nacquart, se -retirèrent, en recommandant qu'on ne les dérangeât plus, désormais... -quoi qu'il pût arriver!... Il n'y avait plus rien à faire... Balzac -s'en allait, mourait par le bas, mais le haut, la tête, restait -toujours bien vivant... La vie était si fortement ancrée en ce diable -d'homme qu'elle ne pouvait même pas se décider à quitter un corps -presque entièrement décomposé... Et il y avait, dans toute la maison, -une affreuse odeur de cadavre... Croiriez-vous que, quand je repense -à cette journée-là, cette odeur me revient?... que je ne puis m'en -débarrasser?... Après tant d'années?... Mais vous savez tout cela.... -Ce n'est pas ce que je veux vous dire....</p> - -<p>Il se tut quelques secondes. Puis:</p> - -<p>—Écoutez... ce que je vais vous dire, je ne l'ai<span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[p. 425]</a></span> encore raconté à -personne... Si, à Rodin... je l'ai raconté à notre ami Rodin, un jour -que j'étais allé, dans sa petite maison du boulevard d'Italie, voir une -esquisse de son Balzac... Eh bien, promettez-moi que ce que je vais -vous dire, vous ne l'écrirez pas, du moins que vous ne l'écrirez pas, -moi vivant?... Après... ma foi!... ce que vous voudrez...</p> - -<p>Un peu timide, un peu gêné, il ajouta:</p> - -<p>—Il est bon, peut-être, qu'on sache, un jour... ce qui est arrivé...</p> - -<p>Et il poursuivit:</p> - -<p>—Dans la matinée du 18, Nacquart revint. Il resta plus d'une heure -au chevet de son ami... Balzac étouffait... Pourtant, entre ses -étouffements, il put demander à Nacquart: «Dites-moi la vérité... Où -en suis-je?» Nacquart hésita... Enfin, il répondit: «Vous avez l'âme -forte... Je vais vous dire la vérité... Vous êtes perdu.» Balzac eut -une légère crispation de la face; ses doigts égratignèrent la toile -du drap... Il fit simplement: «Ah!...» Puis, un peu après: «Quand -dois-je mourir?» Les yeux pleins de larmes, le médecin répliqua: «Vous -ne passerez peut-être pas la nuit.» Et ils se turent... En dépit de -ses souffrances, Balzac semblait réfléchir profondément... Tout à -coup, il regarda Nacquart, le regarda longtemps, avec une sorte de -sourire résigné, où il y avait pourtant comme un reproche. Et il dit, -dans l'intervalle de ses halètements: «Ah! oui!... Je sais... Il me -faudrait Bianchon... Il me faudrait Bianchon... Bianchon me sauverait, -lui!» Son orgueil de créateur ne faiblissait pas devant la mort. Toute -sa foi dans son œuvre, il l'affirmait encore dans ces derniers -mots, qu'il prononça avec une conviction sublime: «Il me faudrait -Bianchon!»... À partir de ce moment, la crise s'atténua,<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[p. 426]</a></span> mollit peu -à peu. Il parut respirer moins douloureusement... Nacquart était au -courant des dissentiments du ménage... Voyant le malade plus calme, -espérant peut-être un attendrissement, il demanda: «Avez-vous une -recommandation à me faire?... quelque chose à me confier?... Enfin, -désirez-vous quelque chose?» À chaque question, Balzac secouait la tête -et répondait: «Non... je n'ai rien... je ne désire rien.» Nacquart -insista: «Vous ne voulez voir... personne?—Personne.» À aucun moment, -au cours de cette visite, il ne parla de sa femme. Il semblait qu'elle -n'existât plus pour lui,... qu'elle n'eût jamais existé... Comme -Nacquart allait partir, Balzac demanda du papier, un crayon... D'une -main tremblante, il traça une dizaine de lignes... Mais il était si -faible que le crayon lui glissa des doigts... Il dit: «Je crois que -je vais m'endormir... Je terminerai cela... quand je me sentirai un -peu plus fort...» Et il s'assoupit. Qu'avait-il écrit? À qui avait-il -écrit? On ne retrouva jamais cette feuille, qui eut le sort de beaucoup -d'autres, qu'on ne retrouva pas non plus...</p> - -<p>Pendant qu'il parlait, Gigoux, qui était un peu cabotin, comme tous les -conteurs, me considérait du coin de l'œil, essayant de surprendre -mes impressions, au besoin de les provoquer. Il n'avait point -l'habitude des récits dramatiques. Sa grosse verve joyeuse, commune et -brutale s'y trouvait mal à l'aise. Pourtant, il me parut sincère, ému. -Je ne l'en écoutai pas moins impassible, sans l'interrompre.</p> - -<p>À ce moment, il se tut, reprit haleine, passa plusieurs fois la main -sur son front, et, d'une voix un peu plus basse, un peu moins hardie:</p> - -<p>—Ce matin-là, poursuivit-il, j'étais venu, de très bonne heure, -chez Mme de Balzac. Je la trouvai dans<span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[p. 427]</a></span> une sorte de grand peignoir -rouge, les bras nus, et déjà toute coiffée. Elle n'avait pas dormi -de la nuit... Elle m'avoua qu'elle n'avait pas osé entrer dans la -chambre du malade..., que Nacquart y était en ce moment..., qu'elle -ne savait que faire..., qu'elle était très malheureuse. «Il est si -dur pour moi, gémit-elle... J'ai peur de le voir...» Elle semblait -fort surexcitée et, en même temps, très abattue. Je lui conseillai de -se montrer, ne fût-ce que quelques minutes, au chevet de son mari... -Elle répliqua: «Il ne fait même pas attention à ma présence... Il -m'humilie... Non... non... C'est trop affreux!» Et, brusquement, en -larmes: «Vous n'allez pas encore me laisser seule, toute la journée, -comme hier?... J'ai failli devenir folle.» Doucement, je lui reprochai -son obstination à ne vouloir recevoir personne, surtout les anciens -familiers de Balzac. Je tâchai de lui faire sentir combien son attitude -serait mal jugée: «On soupçonne vos dissentiments... mais on ne les -sait pas si profonds... C'est maladroit, je vous assure... Croyez-vous -que les amis ne jaseront pas... ne jasent pas déjà?... Même pour les -domestiques...» Elle s'irrita: «Ces gens m'agacent... Je n'ai besoin -que de vous... je ne veux voir que vous... Ah! et puis... vous aussi... -tenez... vous m'agacez... Je ne vous aime plus.» Il était près de -midi, quand Nacquart, sortant de chez le moribond, la fit demander... -Elle ne resta que quelques minutes avec lui et rentra très pâle, très -vite, dans la chambre, où elle s'affala sur un fauteuil. «Il paraît -que c'est pour aujourd'hui!» fit-elle, brièvement. Et, la tête un -peu penchée, son beau front tout plissé, les yeux vagues, elle joua -avec les effilés de son peignoir rouge: «Il s'est endormi, dit-elle -encore... Tant mieux s'il ne souffre plus!» Tout à coup, tapant sur -les bras du fauteuil: «Ah! ce Nacquart! je le déteste...<span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[p. 428]</a></span> je le -déteste...» J'étais horriblement gêné... Il ne me venait à l'esprit -que des mots bêtes, des phrases banales, toutes faites, comme on -en adresse aux gens qui ne vous sont de rien... Que nous avons peu -d'imagination, dans ces moments-là, ou peu de sensibilité!... Est-ce -curieux?... Faisant allusion à la couleur éclatante de son peignoir, -je ne trouvai que ceci: «Vraiment, ma chère amie, vous êtes bien trop -en rouge, aujourd'hui.» Étonnée, elle répliqua vivement: «Pourquoi? -Il n'est pas encore mort.» Elle fit servir un déjeuner auquel elle -ne toucha point et que, moi, je l'avoue à ma honte, je dévorai avec -appétit. Il était d'ailleurs exécrable... Nous parlions peu... Elle -allait de son fauteuil à la fenêtre, revenait de la fenêtre à son -fauteuil, tantôt limant ses ongles avec rage, tantôt poussant des -soupirs. Moi, j'essayais de démêler la qualité de son émotion... -Ce n'était pas de la douleur, pas même du chagrin, ni du remords, -j'en suis sûr... C'était quelque chose comme de l'ennui... Ce qui -la préoccupait le plus, c'était tout ce qu'elle aurait à faire, -après la mort... Elle ne cessait d'y penser et de répéter, entre de -longs soupirs: «Comment vais-je me tirer de tout cela?... Je ne sais -pas, moi!... Un homme pareil... si illustre!... Ça va en être, des -histoires et des cérémonies!... Ici... je suis toute dépaysée... Ah! -ces journées!... ces journées...» Elle redoutait infiniment Victor -Hugo. Elle l'avait vu cinq ou six fois... Sa politesse si grave, sa -violente admiration pour Balzac, et son regard profond, qui pénétrait -jusqu'à l'âme secrète, lui faisaient peur... Il serait là, sûrement... -Il lui parlerait: «Comment ferai-je?... Non... Non... Je ne pourrai -jamais!» Et elle limait ses ongles avec plus de frénésie... Dans -l'après-midi, nous apprîmes, par la garde, que Balzac était entré -en agonie. Depuis qu'il s'était réveillé de son assoupissement,<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[p. 429]</a></span> il -n'avait plus sa connaissance. Ses yeux étaient grands ouverts, mais -il ne voyait plus rien. Il râlait d'un grand râle sourd qui, parfois, -lui soulevait la poitrine, à la faire éclater. Le plus souvent, il -demeurait calme, la tête enfouie dans l'oreiller, sans le moindre -mouvement... N'eussent été le bruit de sa gorge et le gargouillement -de son nez, on l'eût cru déjà mort. Le drap était tout mouillé de -la sueur soudaine, fétide, qui lui ruisselait du visage et de tout -le corps. La garde conta: «Monsieur a, au bout de chaque doigt, une -énorme goutte de sueur que le drap pompe et qui se renouvelle sans -cesse... On dirait qu'il se vide, surtout par les doigts... c'est -extraordinaire!...» Elle n'avait jamais vu ça... Elle dit: «Ah! Madame -fera bien de ne pas entrer... Vrai! c'est pas engageant, pour une -dame... J'en ai veillé, vous pensez!... Mais des comme Monsieur... oh! -la la!... Et j'ai beau mettre du chlore...!» Elle dit aussi: «Il me -faudra une paire de beaux draps, tout à l'heure, pour quand je ferai -la toilette... Le valet de chambre n'en a plus que de vieux...» Et, -comme la pauvre femme épouvantée de tous ces détails, répétait: «La -toilette!... Mon Dieu!... c'est vrai... la toilette!...» la garde la -rassurait d'un affreux sourire: Oh! Madame n'a pas besoin d'être là... -Que Madame ne se tourmente pas... Ce n'est rien... j'ai l'habitude, -allez!» La journée passa ainsi, lugubre et lente, éternelle. Il ne me -fut pas permis de sortir, d'aller à mes affaires, à mon atelier, où -j'avais donné un rendez-vous important... Chaque fois que j'en émettais -le désir, elle s'accrochait à moi, poussait de petits cris. «Non... -non... Ne me laisse pas toute seule, ici... Ton atelier!... Reste avec -moi, je t'en prie!» Si la garde se présentait pour demander quelque -chose qui lui manquât, ou pour nous tenir au courant des progrès de -l'agonie,<span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[p. 430]</a></span> elle se bouchait les oreilles, ne voulant rien entendre. -Elle la pria même de ne revenir que «quand tout serait fini». La sorte -d'enfant tardif, d'animal hébété, que peut devenir une femme qui, -comme Mme de Balzac, avait la réputation—exagérée, d'ailleurs—d'être -une créature supérieure, énergique, brillante, je n'aurais jamais -cru que cela fût possible, à ce point!... Car, j'ai toujours vu, au -contraire, les femmes plus fortes que les événements, et donnant aux -hommes l'exemple du courage, de l'endurance, de la maîtrise de soi... -Elle, elle n'était plus rien... plus rien... Ce n'était plus un être -de raison, ce n'était pas même une folle... pas même une bête... Ah! -quelle pitié!... ce n'était rien... Vaincue par la fatigue, engourdie -par la chaleur de cette chambre fermée, elle consentit à s'étendre sur -la chaise longue, où elle sommeilla, d'un sommeil pénible, troublé, -jusqu'à la nuit... J'avais pris un livre... <i>Le Médecin de campagne</i>, -je me souviens... un exemplaire décousu, déchiré, sali à force d'avoir -été lu et relu... Mais, faut-il vous le dire? j'étais totalement -abruti, aussi incapable de lire n'importe quoi que de penser à quoi -que ce soit... Je n'éprouvais qu'une sensation... l'ennui de ne savoir -que faire... de ne savoir que dire... l'ennui d'être là... Surtout, je -souffrais cruellement de ne pouvoir pas fumer... Et, dans cette maison, -en plein Paris, où, plus délaissé qu'une bête malade au fond d'un trou, -dans les bois, mourait le plus grand génie du siècle, j'écoutais, sans -être impressionné par l'atrocité de ce drame, j'écoutais l'immense, -le lugubre silence que troublait seulement, de loin en loin, le bruit -humain, l'unique bruit humain de deux immondes savates, traînant, -derrière la porte, dans le couloir...</p> - -<p>Gigoux s'arrêta. Il semblait fatigué... Peut-être hésitait-il à en dire -davantage. Ce vieil homme que j'avais<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[p. 431]</a></span> connu toujours si sceptique dans -la vie, si dépourvu de préjugés, sauf dans son art, qui faisait du -cynisme une sorte de parure intellectuelle, et comme une loi morale de -l'existence, était, devant moi, timide, incertain, pareil à un petit -enfant pris en faute. Et maintenant, il détournait la tête, pour ne -pas rencontrer mon regard... Je crus qu'il n'oserait plus, qu'il ne -pourrait plus parler... Je lui sus gré de l'effort douloureux que, -visiblement, il dut faire, afin de reprendre et achever son récit... -Enfin, il se décida:</p> - -<p>—À dix heures et demie du soir, exactement, on frappa deux coups -violents à la porte de la chambre: «Madame!... Madame!...» Je reconnus -la voix aigre, la voix glapissante de la garde... «Madame!... Madame!» -répéta la voix... Et, quelques secondes après: «Venez, Madame... -venez!... Monsieur passe!...» Puis encore deux coups, si rudement -portés que je crus que la serrure avait cédé, et que la garde entrait -dans la chambre... Nous nous étions dressés sur le lit... Et, le cou -tendu, la bouche ouverte, immobiles, nous nous regardions, sans une -parole... Vivement, elle avait glissé une jambe hors des draps, comme -pour se lever: «Attendez!» fis-je, en la retenant, par les poignets... -Pourquoi attendre?... attendre quoi?... J'avais murmuré cela, tout -bas... machinalement, bêtement... sans que cela correspondît à aucune -idée, à aucune intention de ma part... J'aurais pu aussi bien dire: -«Dépêchez-vous!»... Mais la voix s'était tue... Il n'y avait plus -personne derrière la porte. Et, déjà, j'entendais les deux savates -s'éloigner, dans le couloir, en claquant... puis une porte, plus loin, -s'ouvrir... une porte se refermer... puis le silence!... Ses cheveux -libres couvraient son visage, comme un voile de crêpe, roulaient -en ondes noires sur ses épaules, d'où la chemise<span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[p. 432]</a></span> avait glissé... -Elle chuchota enfin: «C'est stupide, c'est stupide... J'aurais dû -répondre... que va-t-elle penser?... Non, vraiment, c'est trop bête!» -Mais elle ne bougeait toujours pas, la jambe toujours hors des draps... -Et elle répétait, d'une voix à peine perceptible: «C'est stupide... -Pourquoi m'avez-vous empêchée, retenue?» Et moi, obstinément, je -disais: «Attendez!... Elle reviendra.»—«Non... non... elle vous sait -ici... J'aurais dû répondre... Et maintenant...»—«Elle reviendra... -Attendez!»... En effet, au bout de dix minutes, qui nous parurent des -heures et des heures et des siècles, la garde revint... Deux coups -contre la porte, comme la première fois... Et: «Madame!... Madame!»... -Puis: Monsieur a passé!...Monsieur est mort!»</p> - -<p>Ici, le vieux peintre s'interrompit... et, hochant la tête:</p> - -<p>—Laissez-moi, dit-il, vous confesser une chose inouïe... une chose -inexplicable... Ce n'est pas pour m'excuser... pour me défendre... -C'est... Enfin, voilà!... Je vous jure que ce: «Monsieur est mort!» -n'évoqua en moi, tout d'abord, rien de précis... rien de formidable, -surtout... Je n'y associai pas l'idée de Balzac... Je n'y vis pas se -dresser, soudainement, la colossale figure de Balzac, les yeux clos, -la bouche close, refroidie à jamais... Non... J'étais tellement hors -de moi-même, hors de toute conscience... de toute vérité... j'étais -noyé en de telles ténèbres morales, que cette nouvelle, criée derrière -cette porte, et dont le monde entier, demain, allait retentir, ne -m'impressionna pas plus que si j'eusse appris qu'un homme quelconque... -un homme inconnu était mort... Je ne me dis pas: «Balzac est mort!...» -Je me demandai plutôt: «Qui donc est mort?» Mieux, je ne me demandai -rien du tout... Par<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[p. 433]</a></span> un exceptionnel phénomène d'amnésie, j'oubliais -réellement que j'étais, à l'instant même où il mourait... dans la -maison, dans le lit, avec la femme de Balzac!... Comprenez-vous ça?...</p> - -<p>Il eut un sourire amer, un geste presque comique, qui exprimait -l'étonnement de «n'avoir pas compris ça», et il continua:</p> - -<p>—Au cri de «Monsieur est mort!», elle s'était levée, d'un bond, -et s'était mise à courir dans la chambre, pieds nus, sans savoir, -elle aussi, ce qu'elle faisait, et où véritablement elle était... -«Mon Dieu!... Mon Dieu! gémissait-elle... c'est de votre faute!... -c'est de votre faute!»... Elle allait d'un fauteuil à l'autre, d'un -meuble à l'autre, soulevait et rejetait mes vêtements épars, les -siens tombés sur le tapis, culbutait une chaise, se cognait à une -table, où l'on n'avait pas enlevé la desserte du dîner... Et les -glaces multipliaient son image affolée, de seconde en seconde plus -nue... Les coups redoublaient, plus sourds, la voix appelait plus -glapissante: «Madame!... Madame!... Hé! Madame!...» Je vis qu'elle -allait sortir dans cet état de presque complète nudité... Je criai: «Où -allez-vous?... Habillez-vous un peu, au moins. Et puis, calmez-vous!» -Je me levai, l'obligeai à mettre ses bas, à revêtir une sorte de -peignoir blanc, très sale, que j'avais trouvé dans le cabinet de -toilette... Comme elle voulait sortir encore: «Et tes cheveux?... -voyons... arrange tes cheveux!» Elle sanglotait, se lamentait: -«Ah! pourquoi l'ai-je suivi?... Je ne voulais pas... je ne voulais -pas... C'est lui... tu le sais bien... Et toi... Pourquoi es-tu -venu, aujourd'hui?... C'est de ta faute... Et cette vieille-là?... -Que va-t-elle croire?... Mon Dieu!... Mon Dieu!... Et ma fille?... -ma pauvre enfant!... C'est horrible!... Je ne pourrai jamais...» -Pourtant, elle ramena ses cheveux,<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[p. 434]</a></span> les tordit, les fixa, sur la nuque, -en un gros paquet, d'où de longues mèches s'échappaient... «Non... -non... je ne veux pas... je ne veux pas y aller... je ne veux pas le -voir... Emmène-moi en Russie... tout de suite... tout de suite... -emmène-moi, dis?»... Et, sur de nouveaux coups frappés à la porte, -sur de nouveaux appels, presque injurieux, le peignoir mal agrafé, la -tête tout ébouriffée, sans pantoufles aux pieds, elle se précipita, -en criant: «Oui... oui... c'est moi... je viens... je viens...» Je me -recouchai... Allongé sur la couverture, les jambes nues, le poitrail -à l'air, les bras remontés et ramenés sous la nuque, sans songer à -rien... sans l'émotion de ce qui venait de se passer, sans la terreur -de ce voisinage de la mort, longtemps, je considérai mes orteils, à qui -j'imprimais des mouvements désordonnés et des gestes de marionnettes... -Le silence de la maison avait je ne sais quoi de si lourd, de si peu -habité, qu'il ne me semblait pas réel... Avec cela, m'arrivaient aux -narines, des odeurs d'amour, d'écœurantes odeurs de nourriture -aussi, et de boisson, que la chaleur aigrissait... Mes vêtements, des -jupons, tramaient sur les fauteuils, pendaient des meubles, jonchaient -le tapis, en un désordre tel et si ignoble, que, n'eût été la splendeur -royale du lit, n'eussent été les cuivres étincelants de la psyché, je -me serais cru échoué, après boire, au hasard d'une rencontre nocturne, -chez une racoleuse d'amour... Pour compléter l'illusion, à ma gauche, -par la porte du cabinet de toilette, j'apercevais une bouilloire qui -chauffait sur une petite lampe... Je restai ainsi cinq heures, durant -lesquelles, pour me prouver que tout n'était pas mort dans la maison, -je cherchais à percevoir, çà et là, dans un demi-assoupissement, le -bruit de chuchotements, d'allées et venues, le long du couloir. Cela -n'était pas gai, certes; cela n'était pas<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[p. 435]</a></span> non plus très pénible... Au -fond, je n'étais pas fâché d'être libre, je jouissais presque d'être -seul. Quand Mme de Balzac rentra, j'avais donné un peu d'air à la -chambre et m'étais rhabillé... Elle était extrêmement pâle, défaite... -Ses paupières gonflées et très rouges montraient qu'elle avait dû -beaucoup pleurer: «C'est fini, dit-elle... Il est mort... il est bien -mort!» Elle se laissa tomber sur le bord du lit, se couvrit la figure -de ses mains, soupira: «C'est effrayant!» Et, toute secouée par un -long frisson, elle répéta: «C'est effrayant!... c'est effrayant ce -qu'il sent mauvais!»... Elle ne me donna aucun détail... À toutes mes -questions elle ne répondit que par des plaintes... des plaintes brèves, -agacées... Elle avait un pli amer, presque méchant, au coin de la -bouche. Et la bouche, d'un dessin si joliment sensuel, prenait alors -une expression vulgaire, basse, qui avait quelque chose de répugnant... -Je lui demandai si elle avait fait prévenir la famille; «Demain... -demain..., dit-elle... À cette heure, comment voulez-vous?» Sa voix, -toute changée, sans cet accent chantant qui me plaisait en elle... -devenait agressive... En me regardant, en regardant le lit, le désordre -de la chambre, elle eut comme un haut-le-cœur... Je crus qu'elle -allait éclater en larmes, ou en fureur... Je l'aidai à s'étendre sur -le lit... «Vous aurez demain une journée fatigante... beaucoup de -monde... beaucoup à faire... Reposez-vous... Tâchez de dormir»—«Oui... -oui... fit-elle... je suis brisée...» Il était quatre heures du -matin; le petit jour allait paraître... Doucement, tendrement, je lui -dis: «Vous ne m'en voudrez pas de vous quitter... Soyez gentille... -Il le faut... Ce ne serait pas convenable qu'on me vit chez vous à -pareille heure!» Je m'attendais à une scène, à des larmes... Elle -ne protesta pas... ne chercha pas à me<span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[p. 436]</a></span> retenir...—«Oui, vous avez -raison, approuva-t-elle sur un petit ton sec... C'est mieux ainsi... -Allez-vous-en!...» Et, comme je ne partais pas encore, cherchant -je ne sais quoi, dans la chambre: «Allez-vous-en!... Eh bien?... -Allez-vous-en!» répéta-t-elle d'une voix plus dure, en se tournant -du côté du mur, avec une affectation qui m'étonna... Elle refusa mon -baiser: «C'est bien...c'est bien...laissez-moi... je vous en prie.» -Était-ce la fatigue?... Était-ce le dégoût?... Ou bien quoi?... Je -dis: «Alors... à bientôt!»—«Comme vous voudrez!», fit-elle... Je -sortis... Personne dans le couloir... Aucun bruit dans la maison... -Une lampe achevait de brûler sur une petite table. Sa lueur tremblante -faisait mouvoir de grandes ombres sur les murs. En passant devant la -chambre de Balzac, je faillis me heurter à une chaise sur laquelle la -garde avait empilé des paquets de linges souillés, qui dégageaient une -abominable odeur de pourriture... Je m'arrêtai pourtant... j'écoutai... -Rien... Un craquement de meuble... ce fut tout!... J'eus une secousse -au cœur, et comme un étranglement dans la gorge... Un instant, je -songeai à entrer; je n'osai pas... Je songeai aussi à aller chercher ma -boîte de couleurs, et à faire une rapide esquisse du grand homme, sur -son lit de mort... Cette idée me parut impossible et folle... «Non... -non... pas moi..., me dis-je... Ce serait une trop sale blague.» Alors, -je descendis l'escalier lentement, sur la pointe du pied... En bas, -c'était la cuisine... Elle était entr'ouverte, éclairée. Des bruits -de voix en venaient: la voix de la garde, la voix du vieux valet -de chambre... Ils soupaient, gaiement, ma foi!... En m'approchant, -j'eusse pu entendre ce qu'ils disaient. Je n'osai pas, non plus, -dans la crainte qu'ils ne parlassent de moi... de nous... Les autres -domestiques étaient rentrés chez eux, sans doute, et dormaient...<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[p. 437]</a></span> -Là-haut, Balzac était seul, tout seul!... Une fois dans la rue, je -poussai un long soupir de délivrance, j'aspirai l'air frais du matin, -avec délices, et j'allumai un cigare.</p> - -<p>Se levant tout à coup, Jean Gigoux marcha dans l'atelier, la tête -basse, les mains derrière le dos... marcha longtemps dans l'atelier... -Et, s'arrêtant devant moi, il me dit:</p> - -<p>—Et voilà comment Balzac est mort... Balzac!... vous entendez?... -Balzac!... Voilà comment il est mort!...</p> - -<p>Puis il se remit à marcher... Après un court silence:</p> - -<p>—C'est drôle! fit-il... Je ne suis pourtant pas un méchant homme... -je ne suis pas une canaille... une crapule... Mon Dieu!... je suis -comme tout le monde... Eh bien... je n'ai vraiment compris que plus -tard... beaucoup plus tard... Certes, cette journée-là... cette -nuit-là... j'ai eu de la gêne... de l'embêtement... je ne sais pas... -du dégoût... Je sentais que ça n'était pas bien... Oui, mais ça?... -ça?... l'ignominie?... Non... Je vous donne ma parole d'honneur... ce -n'est que plus tard... Qu'est-ce que voulez?... on aime une femme... on -se laisse aller... et c'est toujours, toujours, de la saleté!... Ah!... -et puis, est-ce que vraiment je l'aimais?...</p> - -<p>Il écarta les bras, les ramena vivement le long de son corps, en -faisant claquer ses mains sur ses cuisses:</p> - -<p>—Ma foi!... Je n'en sais plus rien...</p> - -<p>Haussant les épaules, il ajouta:</p> - -<p>—L'homme est un sale cochon... voilà ce que je sais... un sale cochon!</p> - -<p>Il tourna, quelque temps, dans l'atelier, tapotant les meubles, -dérangeant les sièges, grommelant:</p> - -<p>—Balzac!... Balzac!... Un Balzac!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[p. 438]</a></span></p> - -<p>Puis il revint s'asseoir, brusquement, sur le fauteuil, en face de -moi...</p> - -<p>—Quant à Mme de Balzac...</p> - -<p>Il appuya sur chaque mot, avec une ironie pesante, qui me choqua un -peu...</p> - -<p>—Quant à Mme de Balzac, répéta-t-il... le lendemain, elle s'était -reprise... oh! tout à fait... Elle fut très digne... très noble... très -douloureuse... très littéraire... Épatante, mon cher... Andromaque -elle-même, quand elle perdit Hector... Elle émerveilla et toucha tout -le monde par la correction tragique, par la beauté de son attitude. -Quelle ligne!... Ah! quelle ligne pour un Prix de Rome!... On -l'entoura, on la plaignit... vous pensez?... Le plus comique, c'est, je -crois bien, qu'elle fut sincère dans sa comédie... La considération, -les respects, les hommages, lui redonnaient de la douleur et de -l'amour. Je n'en revenais pas, moi, pourtant revenu de tant de choses, -déjà!... Ah! ces obsèques!...</p> - -<p>Il eut un sourire presque gai:</p> - -<p>—Mon cher... figurez-vous... le ministre Baroche, qui représentait le -gouvernement et cheminait, dans le convoi, près de Victor Hugo, lui -dit: «Au fond, ce monsieur de Balzac était, n'est-ce pas?... un homme -assez distingué.» Hugo regarda ce ministre,—qui a une si belle presse -dans <i>Les Châtiments</i>,—il le regarda, ahuri, scandalisé, et répondit: -«C'était un génie, monsieur, le plus grand génie de ce temps.» Et il -lui tourna le dos... Hugo a raconté cela quelque part... Rien n'est -plus vrai... Je me trouvais à côté de lui, quand cette petite énorme -scène se passa... Mais ce que Hugo ne sut peut-être jamais, c'est que -le ministre Baroche, s'adressant à son autre voisin qui avait, je me -rappelle, de très beaux favoris... lui dit, tout bas, à l'oreille: «Ce -monsieur Hugo est encore plus fou qu'on ne pense...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[p. 439]</a></span></p> - -<p>Et Gigoux se mit à rire franchement, d'un de ces rires comme il en -avait, même très vieux, de si sonores. Il ajouta:</p> - -<p>—Aussi, plus tard, il en a pris pour son grade... Il ne l'a pas volé, -hein?...</p> - -<p>Il dit encore:</p> - -<p>—Ah!... savez-vous ce détail?... Quand, le lendemain de la mort, les -mouleurs vinrent pour mouler le visage de Balzac, ils furent obligés de -s'en retourner... bredouille, mon cher... La décomposition avait été si -rapide que les chairs de la face étaient toutes rongées... Le nez avait -entièrement coulé sur le drap...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Les_femmes_allemandes_et_M_Paul_Bourget" id="Les_femmes_allemandes_et_M_Paul_Bourget">Les femmes allemandes et M. Paul Bourget.</a></p> - - -<p>Ce même soir, von B... nous emmena souper chez un riche industriel de -ses amis... Ce n'était point une réception priée. Il n'y avait là que -des intimes, six ménages qui avaient l'habitude de se réunir tous les -soirs. Les hommes, un peu lourds de manières, peut-être, mais fort -intelligents et accueillants; les femmes, pas très jolies, pas très -élégantes, mais toutes charmantes, non point à la façon des femmes de -Paris, mais charmantes, d'un charme plus sérieux, plus profond, et plus -lent, qui ne vient point de leurs toilettes, ni de leur coquetterie, -qui vient d'elles-mêmes, de leur naturel et de leur esprit.</p> - -<p>La maison est fort joliment arrangée, un peu comme un intérieur -anglais, où le luxe, le confort correspondent si bien aux besoins de -la vie quotidienne... Les meubles, quelques-uns trop massifs, d'autres -trop étriqués, ne<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[p. 440]</a></span> satisfaisaient pas toujours mon goût de la sobriété -et de la ligne. Je dois dire pourtant qu'ils étaient réduits au minimum -de laideur que comporte le modern-style... Ce ne fut qu'une impression -momentanée, car les meubles ont ce mystère familier, qu'ils prennent -très vite le visage et l'âme de leurs propriétaires. Par exemple, je -fus ravi de ne voir aux murs que des tableaux français, choisis avec -une décision d'art très hardie et très sûre: de très beaux paysages -de Claude Monet, de puissantes natures mortes de Cézanne, les plus -admirables nus de Renoir. La salle à manger est ornée d'exquis panneaux -de Vuillard. Dans le cabinet de travail, des décorations de Pierre -Bonnard, sobres, substantielles, harmonieuses, avec ce goût si aigu, -si incisif, de l'observation des formes en mouvement, et cette qualité -de matière, cette richesse de couleur, qui n'appartiennent qu'à lui. -Çà et là, des van Gogh, des Vallotton, extraordinairement expressifs, -des Roussel, légers, fluides, dignes de Corot et de Poussin. Un grand -Courbet—paysage de roches jurassiennes—occupe magnifiquement la -place d'honneur, dans le salon. Toute une suite de pastels de Lautrec, -quelques-uns très libres, des aquarelles, des dessins de Guys et de -Forain, égaient le lumineux escalier, ainsi que le palier du premier -étage. Sur des colonnes et des socles, sur les cheminées et les -meubles, des marbres et des bronzes de Rodin, de délicieux bois de -Maillol. Je vis que ce choix, ni le snobisme, ni la mode, ni le désir -d'étonner ne l'avaient imposé, mais une préférence esthétique très -raisonnée, très intelligemment expliquée, surtout par les femmes... Il -fallait donc que je vinsse en Allemagne, pour avoir la joie de voir, -ainsi compris, ainsi fêté, ce que j'aimais, et, pour toute une soirée, -sentir ce plaisir si rare, même en France, d'être<span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[p. 441]</a></span> en communion de -goûts et de pensées avec les êtres qui vous entourent...</p> - -<p>Comme je m'attardais à regarder une très importante toile de Vallotton: -des <i>Femmes au Bain</i>, notre hôtesse me dit:</p> - -<p>—Je suis choquée de voir que M. Vallotton n'a pas encore conquis, chez -vous, la situation qu'il mérite et qu'il commence à avoir en Allemagne. -Ici, nous l'aimons beaucoup; nous le tenons pour un des artistes -les plus personnels de sa génération. C'est vraiment un maître, si -ce mot a encore un sens, aujourd'hui. Son art, très réfléchi, très -volontaire, très savant, un peu farouche, ne tend pas à nous émouvoir -par les petits moyens sentimentaux. On le sent à l'étroit, et comme -mal à l'aise, dans les sujets intimes. Mais comme il se développe, -comme il s'amplifie dans les grands! Ce qui me plaît si fort en lui, -c'est cette constante et claire recherche de la ligne, des combinaisons -synthétiques de la forme, par où il atteint très souvent à la grande -expression décorative. Je trouve qu'il y a, en lui, la force sévère, -la tenue puissante des grands classiques. Sa sécheresse linéaire, -qu'on lui reproche si injustement, à mon sens, est, peut-être, ce qui -m'impressionne le plus, dans son œuvre... Elle a quelque chose de -mural... Pourquoi ne lui donne-t-on pas, chez vous, à exécuter de -vastes fresques? Aucun autre artiste n'y réussirait davantage... Mais -c'est un art perdu, aujourd'hui, je sais bien... Il ne s'accorde plus à -notre civilisation bibelotière et compliquée.</p> - -<p>Les femmes cultivées, les femmes dites intellectuelles, sont -assommantes. Je les fuis comme la peste. Rien ne m'est plus odieux que -leur bavardage, où s'étale, bouffonne et dindonne, une prétention à -l'esprit, au savoir, à l'originalité de la pensée, qui n'est le plus<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[p. 442]</a></span> -souvent que l'apanage des ignorants et des sots. Elles ne peuvent avoir -de l'intelligence avec simplicité. Le talent n'est, chez elles, que -l'aggravation de la sottise... Nous avons en France, une femme, une -poétesse, qui a des dons merveilleux, une sensibilité abondante et -neuve, un jaillissement de source, qui a même un peu de génie... Comme -nous serions fiers d'elle!... Comme elle serait émouvante, adorable, -si elle pouvait rester une simple femme, et ne point accepter ce rôle -burlesque d'idole que lui font jouer tant et de si insupportables -petites perruches de salon! Tenez! la voici chez elle, toute blanche, -toute vaporeuse, orientale, étendue nonchalamment sur des coussins... -Des amies, j'allais dire des prêtresses, l'entourent, extasiées de la -regarder et de lui parler.</p> - -<p>L'une dit, en balançant une fleur à longue tige:</p> - -<p>—Vous êtes plus sublime que Lamartine!</p> - -<p>—Oh!... oh!... fait la dame, avec de petits cris d'oiseau -effarouché... Lamartine!... C'est trop!... C'est trop!</p> - -<p>—Plus triste que Vigny!</p> - -<p>—Oh! chérie!... chérie!... Vigny!... Est-ce possible?</p> - -<p>—Plus barbare que Leconte de l'Isle... plus mystérieuse que -Mæterlinck!</p> - -<p>—Taisez-vous!... Taisez-vous!</p> - -<p>—Plus universelle que Hugo!</p> - -<p>—Hugo!... Hugo!... Hugo!... Ne dites pas ça!... C'est le ciel!... -c'est le ciel!</p> - -<p>—Plus divine que Beethoven!...</p> - -<p>—Non... non... pas Beethoven... Beethoven!... Ah! je vais mourir!</p> - -<p>Et, presque pâmée, elle passe ses doigts longs, mols, onduleux, dans -la chevelure de la prêtresse qui continue ses litanies, éperdue -d'adoration.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[p. 443]</a></span></p> - -<p>—Encore! encore!... Dites encore!</p> - -<p>Ces façons sont inconnues de la femme allemande. Chez elle, on sent que -la culture n'est pas une chose exceptionnelle, ni de métier, qu'elle -n'est pas une aventure, une religion, et—qu'on me permette ce mot peu -galant—une blague. La femme allemande ne cherche pas à nous étonner, à -nous éblouir; elle cherche à s'instruire un peu plus, à comprendre un -peu plus, au contact des autres. Elle a de la sincérité, du naturel, de -la passion, dans l'intelligence,—ce qui est une grande séduction,—et, -comme elle appartient à une race, douée au plus haut point de l'esprit -critique, il arrive que, sans le vouloir, elle nous embarrasse souvent, -jusque dans les choses que nous croyons le mieux connaître. Ce que -j'apprécie surtout, en Allemagne, ce que je considère comme la plus -précieuse de toutes les élégances féminines, c'est que la femme la -plus solidement instruite sait rester femme, n'être jamais pédante. -Ses devoirs d'épouse, de mère, de maîtresse de maison, ne l'humilient -pas, ne lui causent ni gêne, ni ennui, ni dégoût. Elle les concilie -très bien avec ses désirs, sa passion de culture intellectuelle. J'ai -même remarqué qu'elle met à remplir ses devoirs plus d'honnêteté, -de rigueur, plus de joie, parce qu'elle en comprend mieux le sens -supérieur; plus de grâce aussi, parce qu'elle en sent davantage la -beauté pénétrante et forte. Je n'ai jamais aussi bien compris qu'une -femme intelligente, qui sait être intelligente, n'est jamais laide. Et -je crois bien que c'est ici que j'ai contracté cette sorte de haine, -ou de pitié, je ne sais, pour la très belle femme qui s'obstine à ne -vouloir nous charmer que par sa beauté inutile, et par ses robes de -Doucet, et par ses chapeaux de Reboux.</p> - -<p>Cette soirée, dans cette maison, nous fut un délice.<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[p. 444]</a></span> Les femmes -savaient tout, parlaient de tout,—même des choses françaises, -frivoles ou sérieuses,—avec une précision, une justesse, et des -détails qui allèrent jusqu'à nous stupéfier. Comme j'étais encore tout -frissonnant de mes souvenirs sur Balzac, je mis la conversation, le -plus naturellement du monde, et avec l'espoir, sans doute, d'un petit -succès, sur notre grand romancier. Oh! ma surprise, et—pourquoi ne -pas l'avouer?—ma déception de voir qu'elles le connaissaient aussi -bien, sinon mieux que moi!... Pas dans sa vie, peut-être, mais dans son -œuvre. Aucun des personnages de <i>La Comédie humaine</i> ne leur était -étranger... Elles en commentaient la signification, le caractère, la -portée sociale, avec un sens très averti des passions humaines, et sans -la moindre pruderie.</p> - -<p>L'une dit:</p> - -<p>—Bien qu'il y ait, dans ses livres, un fatras mélodramatique qui -me fatigue quelquefois, et qu'il peigne des mœurs—les mœurs -parisiennes—qui ne nous sont pas toujours très familières, Balzac -est, de tous vos écrivains—de tous les écrivains, je pense—celui qui -me semble avoir exprimé la vie—non pas seulement individuelle, mais -la vie universelle—avec le plus de vérité et le plus de puissance... -Gœthe me paraît tout petit, tout menu, à côté de ce géant. Certes -son intelligence est incomparable. Mais qu'est l'intelligence de -Gœthe, auprès de cette intuition prodigieuse, par laquelle Balzac -peut recréer tout un monde et le monde?... Il est un peu désespérant... -La vie, non plus, n'est guère belle, même chez nous, où l'hypocrisie -nous tient lieu de vertu... C'est pour cela qu'on ne le comprend pas -toujours très bien en Allemagne... Nous nous vantons de n'aimer que les -méthodes expérimentales, mais nous sommes, plus qu'on ne croit, encore -asservis<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[p. 445]</a></span> aux dogmes du vieux romantisme de Schelling... Malgré nos -savants, toute métaphysique n'est pas morte, chez nous... Quoiqu'on -dise, croyez-moi, la vie nouvelle qu'apporta Nietzsche, n'a pas germé, -partout, sur la terre allemande.</p> - -<p>Puis, ce fut le tour de Renan, de Taine, de Zola, de Flaubert... de -tous, et même—dégringolade!—de M. Paul Bourget.</p> - -<p>Elles étaient curieuses—comme d'un petit jeu de société, j'imagine—de -savoir ce que je pensais de M. Paul Bourget... Est-ce que, vraiment, je -pensais quelque chose de M. Paul Bourget? Bah!</p> - -<p>Je répondis:</p> - -<p>—J'ai connu Bourget autrefois... Je l'ai beaucoup connu... Nous étions -fort amis. Cela me gêne un peu, pour en parler... Et puis, il a pris -par un chemin... moi par un autre... Mais il y a si longtemps de cela -qu'il me semble bien qu'il est mort...</p> - -<p>Je mis un temps, comme à la Comédie, et:</p> - -<p>—C'était un garçon intelligent... déclarai-je, sur un ton d'oraison -funèbre.</p> - -<p>Elles se récrièrent... J'insistai bravement:</p> - -<p>—Je vous assure... intelligent... très intelligent... Tenez, c'est -peut-être Bourget qui a le mieux senti Balzac... qui en a le mieux -parlé... Il était très jeune, alors... et charmant... Il avait une -certaine générosité d'esprit... sauf que, déjà, il n'aimait pas les -pauvres... Oh! il avait les pauvres en horreur... Il ne les trouvait -pas dignes de la littérature... ni de l'humanité... Étant plus jeune -que moi, il me protégeait, m'éduquait, me tenait en garde contre -ce qu'il appelait les emballements un peu trop naïfs, un peu trop -grossiers aussi de ma nature... Un jour que nous remontions les -Champs-Élysées, il me dit: «Laissez donc les pauvres...<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[p. 446]</a></span> ils sont -inesthétiques... ils ne mènent à rien.» Et, me montrant les beaux -hôtels qui, de chaque côté, bordent l'avenue: «Voilà, cher ami... -C'est là!...» Ah! si j'avais su profiter de ses leçons... Enfin, il -était charmant... Depuis, la vie, n'est-ce pas?... toutes sortes -d'ambitions...</p> - -<p>—Il est si ennuyeux!... s'écria une dame, avec une conviction qui nous -fit tous éclater de rire...</p> - -<p>—Enfin, comment est-il?... demanda une autre dame... Est-il vrai que -les femmes françaises raffolent de lui? Je ne puis le croire...</p> - -<p>—Mon Dieu!... elles ont peut-être raffolé de lui, autrefois. Oh! -autrefois... Tout est possible. Il le croyait, d'ailleurs... Mais -Bourget a cru à tant de choses... auxquelles il ne croyait pas!... -Maintenant, il est gras, un peu bouffi, et il est très, très vieux... -Il ne flirte plus guère qu'avec Joseph de Maistre M. de Donald, la -monarchie, le pape...</p> - -<p>—Pauvre garçon!... gémit la dame, avec une voix et une mine également -compatissantes.</p> - -<p>—Ne le plaignez pas... Il y a là aussi des dessous à chiffonner... Il -est vrai que ce ne sont plus ceux de la dame au corset noir.</p> - -<p>Un souvenir, alors, me revint:</p> - -<p>—Le vieux père Augier, qui était un bourgeois impénitent, m'a fait, -sur Bourget, un mot qui le biographie assez bien... Il est pittoresque, -mais un peu vulgaire... Je n'ose...</p> - -<p>—Dites... dites!...</p> - -<p>—Eh bien, Augier m'a dit... il me l'a même dit en vers: «Votre -Bourget, mon cher, mais c'est un cochon triste!...» Je rapportai le mot -à Bourget... Il s'en montra ravi...</p> - -<p>—À cause de «triste»? .. sans doute...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[p. 447]</a></span></p> - -<p>—Non... à cause de «cochon»... C'était bien plus avantageux pour un -romancier psychologue...</p> - -<p>—Cela est très drôle... Mais vous ne nous avez toujours pas dit -comment il est?...</p> - -<p>—Je vais, si vous le permettez, vous raconter encore une histoire... -La dernière fois que je vis Bourget, c'était à Cannes, comme vous -devez le penser... Maupassant nous avait invités à déjeuner sur son -yacht... En me voyant, attendant, moi aussi, sur la jetée, le canot du -Bel Ami, Bourget ouvrit les bras, s'exclama: «Vous?... Ah! que je suis -heureux!... Il y a tellement longtemps!.. Cela méfait une telle joie -de vous revoir!... Toute ma jeunesse!»... Et il m'embrassa, le cher -Bourget... Après quoi: «Vous savez?... Vous allez être très étonné... -Vous verrez un Maupassant transformé... oh! transformé!» L'orgueil -riait par tous les plis de sa face... Il me confia: «Vous savez?... Je -l'ai enfin amené à la psychologie, oui, mon cher, à la psychologie!»... -C'était, en effet, l'année où le pauvre Maupassant écrivait <i>Notre -Cœur</i>, hélas!... Bourget remarqua mon peu d'enthousiasme... Il me -le reprocha: «Comment? fit-il... ce n'est donc pas une chose énorme... -énorme?»—«Si... si... dis-je... oh! si!»—«Mais c'est le plus grand -événement de ce temps... Quel malheur que Taine soit mort! Comme il -eût aimé cela!» Il ajouta: «Ç'a été dur!... Maintenant, Dieu merci, -c'est fait!...» Sur le <i>Bel Ami</i>, nous trouvâmes M. Jacques Normand, M. -Henry Baüer, M. Valentin Simond, alors directeur de <i>L'Écho de Paris</i>, -et ce bon docteur Cazalis, qui songeait déjà à guérir les rhumatismes -aixois par la méthode préraphaélite... Le déjeuner fut morne, morne... -Maupassant ne disait pas un mot... Il était si affreusement triste, il -nous regardait avec des regards si étranges, si étrangement lointains, -que je ne<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[p. 448]</a></span> pus m'empêcher de lui demander: «Qu'est-ce que tu as?... -Es-tu malade?»... Il se décida enfin à répondre: «Non... Je ne suis pas -malade... seulement... voilà... tu comprends?... Hier... tiens!... à la -place où tu es, il y avait la princesse de Sagan... là, où est Baüer, -la comtesse de Pourtalès... Qu'est-ce que tu veux?» J'étais, en effet, -très étonné... mais pas de cet étonnement admiratif que m'avait promis -Bourget... Maupassant avait levé ses bras vers le plafond d'acajou -verni, puis les avait laissé retomber, avec accablement... Maintenant, -le coude sur la table, la tête appuyée sur sa paume, l'œil cerclé -de rouge, et déjà tout brouillé par la buée trouble de cette folie qui -devait bientôt l'emporter, il répéta, en bredouillant: «Qu'est-ce que -tu veux?... qu'est-ce que tu veux?»... Puis: «Ces femmes-là... je les -adore... parce que, mon vieux, vois-tu?... elles ont quelque chose -que les autres n'ont pas, et qu'avaient nos aïeules... nos chères -aïeules... l'amour de l'amour!» Tous, nous avions le cœur serré, -sauf Bourget qui, s'adressant à Maupassant, lui demanda: «Et <i>Notre -Cœur?</i>... Où en êtes-vous?» Et comme Maupassant ne répondait pas, -faisait un geste vague: «Quel beau titre!» s'écria Bourget, qui nous -prit à témoins... Vous verrez... ce sera le plus merveilleux livre!... -Un livre extraordinaire!» Il eut le courage ou l'inconscience d'appuyer -plus lourdement encore: «Il me le doit... car c'est moi qui l'ai amené -à la psychologie... N'est-ce pas, Maupassant?... c'est moi? Dites que -c'est moi?» Alors, Maupassant hocha la tête, et il se mit à rire, -d'un rire pénible qui me lit l'effet d'une sonnerie électrique qui se -déclenche... Jamais, rien de si douloureux, de si funèbre... Voilà donc -où il en était, ce rude garçon, que, tant de fois, sur les berges de la -Seine, bras nus, maillot collant, j'avais vu<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[p. 449]</a></span> manier l'aviron avec un -si bel entrain de joyeux canotier!... Ce furent d'atroces moments... -Je fis tout pour abréger cette angoissante visite. On nous débarqua -à Antibes... Bourget voulut, à toutes forces, me reconduire jusqu'au -train qui me ramenait à Nice... Comme nous nous quittions, je lui -frappai sur l'épaule, et je lui dis: «Ah! oui!... vous l'avez amené à -la psychologie... Il y est, le pauvre bougre... il y est en plein!... -Mes compliments, mon cher Bourget...» Depuis, je ne l'appelle plus «mon -cher Bourget», ni même «Bourget», je ne l'appelle plus du tout... Car -je ne l'ai jamais revu... C'est le général Mercier qui l'a revu...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Nos_colonies" id="Nos_colonies">Nos colonies.</a></p> - - -<p>Le lendemain, von B... rentrait à Berlin par le chemin de fer; sa -Mercédès aussi... Nous, nous filions sur Mayence...</p> - -<p>À Mayence, nous avons rencontré un certain docteur Herrergerschmidt, -le vieil Allemand classique, comme il s'en trouve encore, dans -les stations de la Suisse, l'Allemand à longue redingote, à barbe -broussailleuse, et à lunettes rondes. Mais je constate que la race s'en -perd, de plus en plus.</p> - -<p>Épigraphiste de son métier, le docteur a rapporté de Tunisie de très -belles pierres puniques, à moins qu'elles ne fussent phéniciennes—il -n'est pas encore fixé—et qui offrent, pour l'Histoire, un intérêt -capital, en ce sens qu'elles sont absolument indéchiffrables...</p> - -<p>—Indéchiffrables, répète-t-il, avec admiration... C'est là le plus -beau!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[p. 450]</a></span></p> - -<p>Il en a fait don au musée de Francfort, qui les a refusées...</p> - -<p>—Oui, monsieur, refusées... Ce sont des ânes!...</p> - -<p>Il consent à me les céder pour pas très cher... pour presque rien...</p> - -<p>—De si belles inscriptions!... Syriaques, qui sait?... ou, peut-être, -persanes?... Pour quelques marks!...</p> - -<p>Mais je refuse, moi aussi... Le docteur n'insiste pas davantage, hausse -les épaules, et:</p> - -<p>—Bêtise!... fait-il simplement... Bêtise!</p> - -<p>Il connaît beaucoup le Maroc, pour avoir placé à Tanger, et même, à -Fez, assure-t-il, un lot important de machines à coudre et à écrire... -«pas puniques, pas phéniciennes... non... allemandes, monsieur... Ah! -ah! ah!... De la bonne fabrication allemande!...» Il s'écrie:</p> - -<p>—Très beau, le Maroc!... Un pays, très beau... Et les Marocains, de -très braves gens, monsieur... de si excellentes gens!... Ah! les braves -gens!...</p> - -<p>Nous parlons de la toute récente frasque de l'empereur Guillaume, son -débarquement à Tanger... Le docteur dit:</p> - -<p>—À quoi bon faire des choses si inutiles?... Toutes ces démonstrations -bruyantes... théâtrales... Ah! je n'aime pas ça... Oui... je sais, -l'honneur national?... Mais l'honneur national, monsieur, c'est le -commerce... Et le commerce allemand va très bien au Maroc... Il va -très bien, très bien... parce que nous avons, au Maroc, des agents -admirables... admirables... oui, monsieur... les meilleurs agents du -monde... les Français!...</p> - -<p>Un rire agite, dans tous les sens, tous les longs poils de sa barbe... -Et il reprend sur un ton où l'ironie est restée...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[p. 451]</a></span></p> - -<p>—J'aime beaucoup les Français... Vous autres Français... vous avez de -grandes... grandes qualités... des qualités brillantes... énormes... -vous êtes... vous êtes...</p> - -<p>Il cherche à définir ce que nous sommes, nous autres Français... à -citer des exemples caractéristiques de nos si brillantes qualités; et, -ne trouvant ni définition ni exemples, il s'en tient, décidément, à sa -première affirmation, si vague:</p> - -<p>—Enfin... vous avez de grandes qualités, ah!... Mais, excusez-moi... -vous n'êtes pas toujours faciles à vivre... Autoritaires en diable... -tracassiers, agressifs, chercheurs de noises et de querelles... un -peu pillards... hé!... hé!... et même cruels...—je parle, dans vos -colonies, vos protectorats... partout, où vous avez un établissement, -une influence quelconque...—est-ce vrai?... Enfin, on vous déteste... -on vous a en horreur!... Hein?... Vous en convenez?... C'est très -triste...</p> - -<p>Voyant que je ne réponds pas, il va, il va, le bon docteur.</p> - -<p>—Alors, les indigènes ne pensent qu'à se soustraire à votre -autorité... à ruiner, s'ils le peuvent, votre influence... Et s'ils -trouvent une bonne occasion—on trouve toujours une bonne occasion—de -vous embêter, de vous massacrer, de vous supprimer... Dame! écoutez -donc?... Ne vous fâchez pas, monsieur... Nous causons, n'est-ce pas?... -Je fais de l'histoire... Je fais votre histoire... votre histoire -coloniale... et même votre histoire nationale... Si elle a été souvent -glorieuse—mais qu'est-ce que la gloire, mon Dieu?—elle n'a pas -été toujours bien généreuse... Toutes ces querelles... toutes ces -guerres... tout ce sang...au long des siècles!... Enfin, n'importe... -J'aime beaucoup les Français... Nous leur devons la grandeur -allemande... On ne peut pas oublier<span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[p. 452]</a></span> ça!... Ah! ah!... Et tenez... -je suppose... au Maroc... parfaitement... au Maroc, il y a aussi -des Allemands... Les Allemands sont lourds, bêtes, ridicules... Ils -boivent de la bière et mangent des saucisses fumées... Je sais... je -sais bien... Mais ils sont gentils avec le Marocain... Ils respectent -ses mœurs, ses coutumes, sa religion, son droit à rester un être -humain... Ils l'aident, à l'occasion, et, au besoin, le défendent, -sans l'exciter ostensiblement contre les autres... Ils lui donnent -confiance... Et, comme il y a toujours quelque chose à faire, au Maroc, -quelque chose à y vendre... hé, mon Dieu, c'est l'Allemand qui profite -tout naturellement des bonnes dispositions de l'indigène, et de sa -haine contre les Français... Voyez-vous... ça n'est pas plus compliqué -que ça!... La diplomatie, monsieur... quelle sottise!... Moi, j'aurais -été l'Empereur, je ne me serais mêlé de rien. J'aurais dit, en fumant -tranquillement, ma bonne pipe de porcelaine: «Laissons faire les -Français... Ils travaillent pour nous...» Et, là-dessus, j'aurais pris -un grand verre de cette bière excellente, qui nous rend stupides et si -lourds...</p> - -<p>Tout à coup, il embrouille encore plus sa barbe, dont les mèches dorées -se projettent de tous les côtés.</p> - -<p>—Tenez! propose-t-il... Nous allons faire un pari... c'est cela... -un petit pari... Nous allons parier mes très belles pierres puniques -contre ce que vous voudrez... ce que vous voudrez, ah!... Nous allons -parier que, si les Français quittaient le Maroc, et qu'il ne restât -plus, au Maroc, avec les Marocains, que des Allemands... il n'y aurait -plus d'embêtements... plus de grabuges, d'anarchie, de guerres, de -massacres... plus rien... Le Maroc redeviendrait, subitement, une sorte -de Paradis terrestre... Vous ne voulez pas?... Non? Vous avez raison...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[p. 453]</a></span></p> - -<p>Puis, après un petit silence:</p> - -<p>—Vous ne voulez pas non plus, décidément, de mes inscriptions -puniques, phéniciennes, syriaques ou persanes?... Allons, monsieur, -cent marks?... Non plus?... Dommage... dommage!...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Strasbourg" id="Strasbourg">Strasbourg.</a></p> - - -<p>Après avoir traversé le Rhin à Kohl, en dépit de nos lettres de -recommandation et de nos beaux cachets rouges, nous avons dû passer -par de longues et coûteuses formalités douanières. Absolument libre, -en Allemagne, la circulation automobile subit en Alsace des règlements -vexatoires, qui ont pour résultat de gêner beaucoup le commerce -alsacien. Les hôteliers, les marchands, et surtout les propriétaires -de ces luxueux garages installés dans les villes, supplient le -gouvernement de rapporter des mesures qui les ruinent, en éloignant, de -plus en plus, les automobilistes de ces régions admirables, hier encore -très fréquentées pour la joie et au bénéfice de tout le monde. Mais le -gouvernement reste sourd à ces doléances. Il a encore de la défiance, -une sorte de rancune sourde contre ce pays.</p> - -<p>Je n'avais pas revu Strasbourg depuis 1876. Faut-il dire que je ne -l'ai pas reconnue? À l'exception du quartier de la cathédrale, et de -ce vieux quartier si pittoresque, qu'on appelle la petite France, -rien d'autrefois n'est resté. Et encore, ces derniers vestiges, où -nous nous retrouvons, vont bientôt disparaître. La pioche y est -déjà. Aujourd'hui Strasbourg est une ville magnifique, spacieuse, et -toute neuve, la ville des belles<span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[p. 454]</a></span> maisons blanches et des balcons -fleuris. Nous n'en avons pas une pareille en France. Les larges voies -des nouveaux quartiers, luisantes comme des parquets suisses, les -universités monumentales, tous ces palais élevés à l'honneur des -lettres, des sciences, et des armes aussi, par lesquels l'Allemagne -s'est enfoncée jusqu'au plus profond du vieux sol français, ces jardins -merveilleux, ce commerce actif qui, partout, s'épanouit en banques -énormes, en boutiques luxueuses, et cette armée formidable qui veille -sur tout cela, doivent faire réfléchir bien douloureusement ceux qui -gardent encore, au cœur, d'impossibles espérances. Ah! je plains le -pauvre Kléber qui assiste, sur sa place, impuissant et en bronze, au -développement continu d'une cité à qui il a suffi d'infuser du sang -allemand pour qu'elle acquît aussitôt cette force et cette splendeur. -Telle fut, au moins, ma première impression.</p> - -<p>Je n'ai pas la prétention, en traversant une ville, de juger de sa -mentalité. Un voyageur est dupe de tant d'apparences! Et tant de choses -lui échappent!... Mais j'ai longuement causé avec un Alsacien très -intelligent, qui ne se paie pas de mots. Il m'a dit:</p> - -<p>—Strasbourg est complètement germanisée... Quelques familles -bourgeoises résistent encore. Mais leur résistance se borne à -ressasser, en français, d'anciens souvenirs, le soir, autour de la -lampe... Elles n'ont ni influence, ni crédit. N'oubliez pas, non plus, -que le prêtre, en ce pays très catholique, s'est fait tout de suite -l'agent le plus ardent, le plus écouté de la conquête définitive. -Par intérêt, par politique, le prêtre est devenu profondément, -agressivement allemand. Il n'a même pas attendu le dernier chant du coq -gaulois, pour renier sa patrie!... Au vrai, il n'y a plus ici<span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[p. 455]</a></span> que très -peu d'Alsaciens, noyés sous un flot d'Allemands qui, après l'annexion, -sont venus en Alsace, comme on va aux colonies, prospecter des affaires -et chercher fortune. Ce n'est pas la crème de l'Allemagne. Nos -fonctionnaires, tous allemands aussi, ne sont pas, non plus, la crème -des fonctionnaires. Beaucoup avaient de vilaines histoires, là-bas... -Au lieu de les mettre en prison, on les a mis en Alsace... Et ils -espèrent se faire pardonner, en affichant un zèle exagéré... Ils sont -rigoureux, formalistes, très durs, et nous tiennent sous une tutelle -un peu humiliante... Par exemple, nous avons ce qu'il y a de mieux -comme armée... Sous ce rapport, on n'a pas lésiné, pas marchandé... -vingt mille hommes!... Les meilleurs, les plus solides régiments de -tout l'Empire... Oh! nous n'en sommes pas très fiers... Je dois dire -pourtant que les militaires ont beaucoup perdu de leur arrogance, de -leur morgue... Les officiers sont affables, se mêlent davantage à la -vie générale, vivent en bonne harmonie avec l'élément civil... Beaucoup -sont riches et font de la dépense... Et puis, les musiques, qui se -prodiguent dans les squares et sur les places, sont excellentes...</p> - -<p>Comme je lui parlais de l'énorme développement de la ville:</p> - -<p>—Oui!... fit-il assez vaguement... C'est surtout un décor, derrière -lequel il y a bien de la misère... pour ne rien exagérer, bien de -la gêne. Quoique l'Alsace ait un sol fertile, et qu'elle soit, pour -ainsi dire, la seule province agricole de tout l'Empire, nous n'en -sommes pas plus riches pour cela. La crise économique, qui frappe les -centres industriels de la métropole, nous atteint, nous aussi... Les -impôts nous écrasent... La vie est horriblement chère, quarante-cinq -pour cent de plus qu'autrefois... Matériellement, nous ne sommes<span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[p. 456]</a></span> donc -pas très heureux... Moralement, politiquement, nous restons, sous -l'autorité de l'Allemagne, ce que nous étions sous celle de la France: -soumis, passifs, et mécontents... Ou se trompe beaucoup en France sur -la mentalité et la sentimentalité de l'Alsacien. Il n'est pas du tout -tel que vous le croyez, tel que le représentent de fausses légendes, -et toute une littérature stupidement patriotique... L'Alsacien déteste -les Allemands, rien de plus exact... Vous en concluez qu'il adore les -Français... Grave erreur! S'il est vrai que dans l'imagerie populaire -et les dictons familiers d'un pays se voie et se lise l'expression de -ses sentiments véritables, vous serez fixé tout de suite quand vous -saurez, de quelle façon peu galante et pareille, l'Alsacien traite -les Allemands et les Français. Il dit des Allemands qu'ils sont des -<i>schwein</i>, des porcs; il appelle les Français, des «welches»!...</p> - -<p>Je croyais avoir entendu: des belges. Je lui en fis la remarque.</p> - -<p>—Welches... belges..., c'est le même mot, répondit-il. Et croyez que, -dans son esprit, ceci n'est pas moins injurieux que cela. Au fond, -ça lui est tout à fait indifférent d'être Allemand ou Français... -Ce qu'il voudrait, c'est être Alsacien... Ce qu'il rêve?... Son -autonomie... Seulement, saurait-il s'en servir?... J'ai bien peur -que non... Un esprit de discipline traditionnel, atavique, le fait -obéir, en rechignant, obéir tout de même, tantôt à la France, tantôt à -l'Allemagne... Mais, livré à lui-même, je crains qu'il ne se perde dans -toutes sortes de querelles intestines. Je ne crois pas qu'il sache, -qu'il puisse se conduire tout seul... Il a besoin qu'on le mène par la -bride... Fâché, il devient vite agressif, abondamment injurieux... Si -vous connaissiez son patois?... Oh! bien plus riche en<span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[p. 457]</a></span> couleurs que -l'argot parisien... Excellent homme, d'ailleurs, qu'il faut aimer, car -il a de fortes qualités...</p> - -<p>Il sourit, et je pus constater que son sourire n'avait aucune amertume.</p> - -<p>—Je vous dis mes craintes... Craintes tout idéales, n'est-ce pas?... -Car l'autonomie de l'Alsace, voilà une question qui n'est pas près de -se poser...</p> - -<p>Il ajouta:</p> - -<p>—Peut-être, de devenir Allemands, y avons-nous gagné un peu de dignité -humaine... Tenez, sous l'Empire, Colmar était ignoblement sale, -puante, décimée par la fièvre typhoïde. Elle n'avait pas d'eau, et en -réclamait, à grands cris, mais vainement, depuis plus de cent ans. Le -lendemain même de la conquête, le premier acte du gouvernement allemand -a été d'amener, du Honach, d'abondantes sources d'une eau excellente, -avec laquelle on a inondé et purifié la ville... Oui, les Allemands -nous ont appris la propreté et l'hygiène, ce qui n'est pas négligeable, -et l'insouciance de l'avenir, ce qui nous a fait une âme moins sordide -et moins âpre. L'Allemand—je ne dis pas le juif allemand—l'Allemand -ignore l'économie. Il est—non pas fastueux—car le faste suppose une -imagination dans le goût, ou une ostentation dans la personnalité, que -l'Allemand n'a pas,—mais très dépensier. Il dépense tout ce qu'il -a, et souvent plus que ce qu'il a, au fur et à mesure de ses désirs -et de ses caprices, presque toujours enfantins et coûteux. Un détail -assez curieux... À Berlin—je dis Berlin, c'est toute l'Allemagne que -je pourrais dire—le jour même des vacances, plus de deux cent mille -familles quittent la ville... Elles vont s'abattre un peu partout, mais -particulièrement en Suisse... Vous avez du les rencontrer, au bord de -tous les lacs,<span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[p. 458]</a></span> au sommet de toutes les cures d'air... Ces braves gens, -un peu naïfs, un peu bruyants, un peu encombrants, emportent avec eux -tout l'argent qu'ils ont chez eux... Soyez sûr qu'ils ne rentreront à -la maison que lorsqu'ils auront usé jusqu'à leur dernier pfennig... -Aussi les universités, les collèges, les pensions, qui connaissent -ces mœurs-là, obligent-ils les pères de famille à payer, avant de -partir, la future année scolaire de leurs enfants... Sans cela... cette -fameuse instruction!...</p> - -<p>Il se mit à rire.</p> - -<p>—Eh bien, nous devenons, un peu, comme ça...</p> - -<p>—En somme? quoi? interrogeai-je... vous n'êtes pas trop malheureux, -sous le régime allemand?</p> - -<p>Il répondit simplement:</p> - -<p>—Mon Dieu!... On vit tout de même... Quand on ne peut pas être soi... -d'être ceci, ou bien cela... Turc, Lapon, ou Croate... allez... ça n'a -pas une grande importance...</p> - -<p>—Et la Lorraine?</p> - -<p>—Ça, c'est une autre histoire... Elle est restée française, jusque -dans le tréfonds de l'âme... Sourires ou menaces, rien n'entame ce -vieux sentiment, obstiné et profond... comme l'espérance...</p> - - - -<hr /> -<p class="caption"><a name="Berlin-Sodome" id="Berlin-Sodome">Berlin-Sodome.</a></p> - - -<p>Comme nous allions quitter Strasbourg, pour parcourir l'Alsace, au -moment même de nous installer dans l'auto, nous vîmes accourir, épanoui -d'aise, toujours aussi peu soigné, fatiguant sa barbe et polissant son -front, mon ami Albert D... Il paraissait essoufflé mais ravi de la -rencontre. Il promenait en Allemagne ce vêtement<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[p. 459]</a></span> et un chapeau qui ne -sont pas, depuis quelque quinze ans, indifférents qu'aux saisons, comme -je le croyais, qui le sont aussi aux latitudes et aux frontières, j'eus -la surprise de le constater...</p> - -<p>—Enfin, s'écria-t-il, après s'être incliné devant les dames, enfin!... -Je trouve des Français... je trouve des Parisiens, des êtres simples, -candides... des êtres normaux et vertueux... Laissez-moi vous regarder!</p> - -<p>Ses lèvres s'avançaient pour rire; il ne criait pas moins fort que, rue -Laffitte ou rue Richepanse, lorsqu'il parle d'art, et ne forçait pas -moins sa voix jusqu'au fausset.</p> - -<p>—Oui, mes amis, j'arrive de Berlin... Vous n'avez pas été, cette -fois-ci, jusqu'à Berlin?... Allez à Berlin... allez-y... il faut -absolument aller à Berlin... Il faut le voir, le revoir... C'est -prodigieux... kolossal!... comme ils disent... Allez-y!...</p> - -<p>Et, me prenant par le bras comme pour m'y entraîner, il parlait -toujours:</p> - -<p>—Toutes les fois que j'y reviens, j'y ai une surprise nouvelle... -C'est que j'ai connu Berlin, en 56, moi... Une grande ville de -province, pleine de soldats, triste, l'air pauvre. À présent, le luxe -s'y étale... brououu... Et le dévergondage?... Brououu!... Ah!... -Kolossal!...</p> - -<p>Ses yeux se bridaient dans la grimace qu'il faisait en riant, et il -baissait la voix en m'emmenant à l'écart avec Gerald.</p> - -<p>—Des pédérastes! des pédérastes!... Tous pédérastes!... Les plus -grands seigneurs, les officiers, les ministres, les artistes, les -chambellans... et les généraux, et les grands écuyers, et les -ambassadeurs..., tous!... tous!... Scandales sur scandales... procès -sur procès... disparitions sur disparitions... Kolossal!... D'ailleurs, -vous avez bien lu, en première page du <i>Temps</i>, qui n'en<span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">[p. 460]</a></span> peut mais, -ces télégrammes officiels, concernant des personnages de cour, de -là-bas? Ça dépasse en pornographie les annonces de quatrième page, qui -font la fortune du <i>Journal?...</i></p> - -<p>Il sautillait sur ses vieilles bottines déformées par la goutte, et -se tapait les cuisses, comme un enfant qui vient de faire une <i>bonne -blague</i> à son professeur:</p> - -<p>—Et savez-vous qu'il s'est formé une ligue de ces messieurs, en vue -d'obtenir l'abrogation d'articles gênants du code, qui les empêchent -de... de...</p> - -<p>Et, frottant alternativement son nez et son front, il se mit à pouffer -de rire, au grand dommage de mes joues et de mes narines...</p> - -<p>—Oui, mon cher, une ligue... une ligue des Droits de l'homme et -du pédéraste... une ligue avec ses statuts, ses commissions, ses -assemblées générales... brououu!... des assemblées en rond, je -suppose... C'est kolossal!... Vous voyez qu'ils ne s'en cachent -pas... Au contraire... Ils ont eu successivement le bien-être... la -richesse... le luxe... Il leur manquait la dépravation... Maintenant, -ils en ont leur mesure... il ne leur manque plus rien... C'est -l'aboutissement fatal des armes victorieuses, le couronnement de la -<i>Gründerzeit</i>... Voilà, maintenant, qu'ils dépassent les peuples qui -ont une histoire... Ah!... ah!... Et ils en sont assez fiers!... Ils -m'ont scandalisé... positivement scandalisé, moi! Scandaliser un -Parisien, ça n'est pas rien!... Et ils étaient aux anges de ma figure -ahurie!... Il fallait les voir!... Kolossal!... Et, pourtant, nous -ont-ils dit assez de fois que nous étions Babylone!... À en croire -leurs pasteurs, ils ne nous ont fait la guerre que pour étouffer ces -germes de vice, brûler Paris qui empoisonnait le monde!... Eh bien... -ils font mieux que nous... Ils sont Sodome... Sodome-sur-la-Sprée. -Naturellement, la province<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">[p. 461]</a></span> suit le mouvement; les officiers et les -hauts fonctionnaires le propagent... Il y a Sodome-sur-la-Sprée... Mais -il y a Sodome-sur-le-Mein, Sodome-sur-l'Oder, et Sodome-sur-l'Elbe, et -Sodome-sur-le-Weser, et Sodome-sur-l'Alster, et Sodome-sur-le-Rhin... -Ah! ah!... sur-le-Rhin, mon cher.</p> - -<p>Comme il n'oublie jamais de manifester son nationalisme, il ajouta:</p> - -<p>—Quand nous avons été vicieux, nous autres,—nous ne le sommes plus -guère, la mode en est passée,—nous l'avons été légèrement, gaiement... -Les Allemands, eux, qui sont pédants, qui manquent de tact, et -ignorent le goût, le sont—comment dire?—scientifiquement... Il ne -leur suffisait pas d'être pédérastes... comme tout le monde... ils ont -inventé l'<i>homosexualité</i>... Où la science va-t-elle se nicher, mon -Dieu?... Ils font de la pédérastie, comme ils font de l'épigraphie. Ils -savent qui a été l'amant de Wagner, et de qui Alcibiade et Shakespeare -ont été les maîtresses. Ils écrivent des livres sur les amours de -Socrate, et sur celles d'Alexandre le Grand... Ils ont relevé, sur -les vieilles pierres, tous les noms de tous les mignons de tous les -pharaons de toutes les dynasties... Pédérastes avec emphase, sodomites -avec érudition!... Et, au lieu de faire l'amour entre hommes, par vice, -tout simplement, ils sont homosexuels, avec pédanterie... Allez à -Berlin, je vous dis... allez revoir Berlin... Ça vaut le voyage...</p> - -<p>Nous lui avions tous serré la main, tour à tour, sans, qu'il s'arrêtât -de parler, de crier et de rire, et nous, étions loin, déjà, que nous le -voyions s'agiter encore, et nous désigner, du doigt, Berlin, à qui nous -tournions le dos...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">[p. 462]</a></span></p> - - - - -<p class="caption"><a name="Les_deux_frontieres" id="Les_deux_frontieres">Les deux frontières.</a></p> - - -<p>Nous nous sommes promenés, pendant cinq jours, à travers l'Alsace, -ses cultures d'orge et de vignes, ses houblonnières en guirlande, ses -belles forêts de sapins, ses montagnes, aux contours élégants, aux -pentes molles, aux tons très doux de vieux velours... Quelle lumière -attendrie! Quels ciels légers, mouvants! Il me semblait reconnaître les -transparences infinies de la Hollande. La nature, heureuse d'ignorer -les limites qui séparent les hommes et que leur imposent, tantôt ici et -tantôt là, en avant ou en arrière, leurs sottes querelles, est bien la -même qu'autrefois... Nous nous sommes arrêtés dans ces petites villes -Louis XIV, que gardent souvent des portes plus anciennes, dont les -beffrois, aux faîtes élancés de tuiles vertes, et les façades peintes, -à fresque rose, sont comme des souvenirs de cette vieille Allemagne, -qu'elles sont redevenues, sans qu'elles en sachent rien...</p> - -<p>Dans une de ces petites villes, nous manquons d'essence... On nous dit:</p> - -<p>—Vous en trouverez chez le pharmacien.</p> - -<p>Mais le pharmacien n'en a plus... Il vient de vendre son dernier litre -à des Anglais...</p> - -<p>—Vous trouverez cela chez le médecin, renseigne-t-il...</p> - -<p>Le médecin est sorti, en tournée de visites. Il n'y a plus à la maison -qu'une petite bonne. Elle nous mène dans un cellier où j'aperçois un -tonneau, plein de «benzine», et un gros bidon d'huile.</p> - -<p>—Prenez ce qu'il vous faut...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">[p. 463]</a></span></p> - -<p>Elle ne sait même pas ce que cela vaut... Sur mon insistance:</p> - -<p>—À votre idée... fait-elle en souriant...</p> - -<p>Elle n'est pas jolie, pas même blonde; et elle n'a pas ce costume dont -Henner nous a dégoûtés, et dont, après la guerre, des trafiquants -actualistes de bière et de femmes affublèrent, dans leurs brasseries, -tant de jolies filles de Montmartre et de Montrouge.</p> - -<p>Dans une «restauration», où nous avons fort mal déjeuné, on nous a -servi, je ne sais plus quoi:</p> - -<p>—Plat allemand! salue l'un de nous.</p> - -<p>—Alsacien, monsieur, riposte vivement l'aubergiste.</p> - -<p>Et, comme on nous en apporte un autre:</p> - -<p>—Plat français!... Ah! ah! crié-je, avec un geste à la Déroulède.</p> - -<p>—Alsacien! alsacien! rectifie, sur un ton irrité et plus rude, -l'aubergiste qui nous tourne le dos.</p> - -<p>Et j'ai cru voir, sur ses lèvres, le mot: «welches!»... Il ne l'a pas -prononcé.</p> - -<p>C'est ainsi, en flânant, que nous arrivâmes, un soir, tard, à la -frontière, à Grand-Fontaine, je crois, joli village égrené, en coquets -chalets, dans un vert repli des Vosges. Il était huit heures et -demie... Et nous avions l'idée folle d'aller coucher à Baccarat... -Pourquoi, mon Dieu? Le douanier activa les formalités. Malgré l'heure -tardive, il ne fit aucune difficulté pour nous rembourser notre dépôt.</p> - -<p>—J'ai justement, aujourd'hui, de l'argent français, nous dit-il. Je -pense que vous aimerez mieux ça...</p> - -<p>Le bureau était très propre, bien rangé; les hommes, très astiqués, -dans leur vareuse verte. Ils nous souhaitèrent bon voyage.</p> - -<p>À Raon-la-Plaine, douane française nous fûmes accueillis comme des -chiens. Un trou puant, un cloaque<span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">[p. 464]</a></span> immonde, un amoncellement de fumier: -telle était notre frontière, à nous... Ce que nous vîmes des maisons, -nous parut misérable et sordide. Des gens hurlaient dans un café...</p> - -<p>Petit, maigre, le képi enfoncé de travers sur la nuque, une cravate -bleue roulée en corde autour du cou, la vareuse débraillée, dégoûtante -de graisse, un douanier s'était précipité au-devant de la voiture, -en agitant une lanterne... Il nous interrogea, sur un ton impératif, -presque grossier.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il y a dans ces malles?... ces paquets?</p> - -<p>—Rien... des effets.</p> - -<p>—Que vous dites?... Faudra voir ça!... Mais il est trop tard... À -c't'heure, bonsoir!... Demain!</p> - -<p>J'entrai dans le bureau, pour me plaindre au chef... Une pièce en -désordre... un parquet gluant de saletés... Il n'y avait pas de -chef... Un homme dormait sur un banc, la tête sur un sac... Il -poussa un grognement, puis un juron, au bruit de la porte ouverte... -Dehors, les gens étaient sortis du café... entouraient l'automobile, -nous regardaient hostilement, des êtres chétifs, terreux, la bouche -mauvaise, les yeux sournois...</p> - -<p>Je décidai de rebrousser chemin jusqu'à Grand-Fontaine, pour y passer -la nuit...</p> - -<p>Le lendemain matin, il nous fallut subir la visite. Le douanier -s'acharna à la rendre la plus ignominieuse qu'il put. Il bouscula nos -effets dans les malles, brisa un flacon dans un nécessaire, inventoria, -pièce par pièce, les outils du mécanicien... Jusqu'à un kodak qu'il -fallut enlever de son étui, pour voir ce qu'il y avait au fond. Cela -dura une heure... Je rédigeai une réclamation... Mais où vont les -réclamations?...</p> - -<p>Enfin, il nous permit de partir... furieux de n'avoir<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">[p. 465]</a></span> rien trouvé de -suspect, heureux, tout de même, de nous avoir embêtés...</p> - -<p>Comme nous dépassions la dernière maison de cet ignoble village, -une pierre, lancée, on ne sait d'où, vint briser une des glaces de -l'automobile... J'en fus quitte pour une écorchure légère à la joue.</p> - -<p>—Allons! dis-je... Pas d'erreur!... Nous sommes bien en France.</p> - -<p>—Sale pays!... maugréa Brossette.</p> - -<p>Mais je pense qu'il parlait seulement de Raon-la-Plaine...</p> - - - -<p>Paris, Cormeilles-en-Vexin, 1905-1907.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">[p. 466]</a></span></p> - - - - -<h5><a name="TABLE" id="TABLE">TABLE</a></h5> - - -<p><span style="font-size: 0.8em;"><a href="#DEDICACE">DÉDICACE</a></span>.—À Monsieur Fernand Charron <span class="tablenum"><a href="#Page_v">v</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">LE DÉPART</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_1">1</a></span></p> -<p> -<a href="#Le_garage">Le garage.</a>— -<a href="#Mon_chauffeur">Mon chauffeur.</a>— -<a href="#Frontieres">Frontières.</a>— -<a href="#La_douane_allemande">La douane allemande.</a>— -<a href="#Vers_Rocroy">Vers Rocroy.</a>— -<a href="#Une_ville_morte">Une ville morte.</a>— -<a href="#Une_ville_forte">Une ville forte.</a>— -<a href="#Une_famille_dautomobilistes">Une famille d'automobilistes.</a> -</p> -<p><span style="font-size: 0.8em;">BRUXELLES</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_51">51</a></span></p> -<p> -<a href="#Le_Roi_en_est">Le Roi en est...</a>— -<a href="#Laccent_belge">L'accent belge.</a>— -<a href="#Le_repas_des_funerailles">Le repas des funérailles.</a>— -<a href="#Vive_larmee_belge">Vive l'armée belge!</a>— -<a href="#Ma_complice">Ma complice.</a>— -<a href="#Au_cabaret">Au cabaret.</a> -</p> -<p><span style="font-size: 0.8em;">CHEZ LES BELGES</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_83">83</a></span></p> -<p> -<a href="#Catholicisme">Catholicisme.</a>— -<a href="#Democrates_de_Gand">Démocrates de Gand.</a>— -<a href="#Constantin_Meunier">Constantin Meunier.</a>— -<a href="#Un_Industriel">Un Industriel.</a>— -<a href="#Waterloo">Waterloo.</a>— -<a href="#Au_Musee">Au Musée.</a>— -<a href="#Il_fait_de_la_race">Il fait de la race.</a>— -<a href="#Roi_daffaires">Roi d'affaires.</a>— -<a href="#Le_caoutchouc_rouge">Le caoutchouc rouge.</a>— -<a href="#Remords">Remords.</a> -</p> -<p><span style="font-size: 0.8em;">ANVERS</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_127">127</a></span></p> -<p> -<a href="#Vers_le_port">Vers le port.</a>— -<a href="#Vaine_priere">Vaine prière.</a>— -<a href="#Un_port">Un port.</a>— -<a href="#Bateaux">Bateaux.</a>— -<a href="#La_ville">La ville.</a>— -<a href="#Sur_les_Quais">Sur les Quais.</a>— -<a href="#Tapirs">Tapirs.</a>— -<a href="#Minstrels">Minstrels.</a>— -<a href="#LEvangeliste">L'Évangéliste.</a>— -<a href="#Emigrants">Émigrants.</a>— -<a href="#Pogromes">Pogromes.</a>— -<a href="#Prostitution">Prostitution.</a>— -<a href="#Anvers_prospere">Anvers prospère.</a> -</p> -<p><span style="font-size: 0.8em;">EN HOLLANDE</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_181">181</a></span></p> -<p> -<a href="#Fantomes">Fantômes.</a>— -<a href="#Vincent_van_Gogh_et_Breda">Vincent van Gogh et Bréda.</a>— -<a href="#Sur_les_Hollandais">Sur les Hollandais.</a>— -<a href="#Gorinchem">Gorinchem.</a>— -<a href="#La_decouverte_de_Claude_Monet">La découverte de Claude Monet.</a>— -<a href="#Le_port_patrie_du_peintre">Le port, patrie du peintre.</a>— -<a href="#La_Digue">La Digue.</a>— -<a href="#Soir_a_Dordrecht">Soir à Dordrecht.</a>— -<a href="#Le_musee_des_Boers">Le musée des Boërs.</a>— -<a href="#Rotterdam">Rotterdam.</a>— -<a href="#Un_speculateur">Un spéculateur.</a>— -<a href="#Canaux_dAmsterdam">Canaux d'Amsterdam.</a>— -<a href="#Foire_aux_fromages">Foire aux fromages.</a>— -<a href="#La_porte_entrebaillee">La porte entrebâillée.</a>— -<a href="#Hymne_a_la_paix_et_a_La_Haye">Hymne à la paix et à La Haye.</a> -</p> -<p><span style="font-size: 0.8em;">LA FAUNE DES ROUTES</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_273">273</a></span></p> - -<p><span style="font-size: 0.8em;">BORDS DU RHIN</span> <span class="tablenum"><a href="#Page_315">315</a></span></p> -<p> -<a href="#Dusseldorf">Düsseldorf.</a>— -<a href="#Modern-style">Modern-style.</a>— -<a href="#Mon_ami_von_B">Mon ami von B...</a>— -<a href="#Le_Surempereur">Le Surempereur.</a>— -<a href="#Lecole_de_Dusseldorf">L'école de Düsseldorf.</a>— -<a href="#Le_theatre_repopulateur">Le théâtre repopulateur.</a>— -<a href="#Une_soiree_au_music-hall">Une soirée au music-hall.</a>— -<a href="#Souvenirs_et_reveries_dans_Cologne">Souvenirs et rêveries dans Cologne.</a>— -<a href="#Avec_Balzac">Avec Balzac.</a>— -<a href="#La_femme_de_Balzac">La femme de Balzac.</a>— -<a href="#La_mort_de_Balzac">La mort de Balzac.</a>— -<a href="#Les_femmes_allemandes_et_M_Paul_Bourget">Les femmes allemandes et M. Paul Bourget.</a>— -<a href="#Nos_colonies">Nos colonies.</a>— -<a href="#Strasbourg">Strasbourg.</a>— -<a href="#Berlin-Sodome">Berlin-Sodome.</a>— -<a href="#Les_deux_frontieres">Les deux frontières.</a> -</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La 628-E8, by Octave Mirbeau - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA 628-E8 *** - -***** This file should be named 54528-h.htm or 54528-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/4/5/2/54528/ - -Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at -Free Literature (back online soon in an extended version, -also linking to free sources for education worldwide ... -MOOC's, educational materials,...) (Images generously made -available by the Internet Archive.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. 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