summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-02-06 15:40:29 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-02-06 15:40:29 -0800
commit7df1e9d9fc32c7984d0d9a2e40f0ab4ff0bd174a (patch)
tree46339087f095bd086b633a26fedf735ee7c719d9
parentb798a9391a5f5d813a3a08cecb306417edd0f1c6 (diff)
NormalizeHEADmain
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/53310-0.txt8950
-rw-r--r--old/53310-0.zipbin161136 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/53310-h.zipbin196220 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/53310-h/53310-h.htm10173
-rw-r--r--old/53310-h/images/cover.jpgbin28881 -> 0 bytes
8 files changed, 17 insertions, 19123 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..1b1e93e
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #53310 (https://www.gutenberg.org/ebooks/53310)
diff --git a/old/53310-0.txt b/old/53310-0.txt
deleted file mode 100644
index 4d88d23..0000000
--- a/old/53310-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,8950 +0,0 @@
-Project Gutenberg's La femme affranchie vol. 2 of 2, by Jenny P. d'Héricourt
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: La femme affranchie vol. 2 of 2
- Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte
- et aux autres novateurs modernes
-
-Author: Jenny P. d'Héricourt
-
-Release Date: October 18, 2016 [EBook #53310]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AFFRANCHIE VOL. 2 OF 2 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Books project.)
-
-
-
-
-
-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
-n'a pas été harmonisée.
-
-Cette version intègre les corrections de l'errata.
-
-
-
-
- LA
-
- FEMME AFFRANCHIE
-
-
-
-
-Bruxelles.--Typ. de A. LACROIX, VAN MEENEN ET CIE, imprimeurs-éditeurs.
-
-
-
-
- LA
-
- FEMME AFFRANCHIE
-
- RÉPONSE A MM. MICHELET, PROUDHON, É. DE GIRARDIN, A. COMTE
-
- ET AUX AUTRES NOVATEURS MODERNES
-
- PAR MME JENNY P. D'HÉRICOURT
-
-
- TOME II
-
- BRUXELLES | PARIS
- A LACROIX, VAN MEENEN ET Cie, ÉDITEURS | CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
- RUE DE LA PUTTERIE, 33 |
-
- 1860
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-Droit et Devoir; objections contre le Droit des Femmes; la Femme devant
-les mœurs et le Code civile.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-BASES ET FORMULES DES DROITS ET DES DEVOIRS.
-
-
-I
-
-Avant de dire quelle part de droit et de devoir nous réclamons pour la
-femme, nous avons à définir ces deux notions inséparables qui se
-supposent, s'expliquent et se complètent.
-
-Fille de mon siècle, élève des doctrines résumées par notre glorieuse
-Révolution, je n'irai pas chercher les sources du Droit et du Devoir dans
-le monde du Surnaturalisme. Non; je laisse aux derniers échos du monde
-ancien l'irrationnelle fantaisie d'employer leur argumentation, basée sur
-l'inconnu, à prouver que le Droit nous est _octroyé_, le Devoir imposé
-par un Dieu quelconque.
-
-Je dis au contraire que l'un et l'autre _ont en nous leur origine_;
-qu'_ils ressortent de l'ensemble de nos facultés, de notre destinée, des
-rapports nécessaires que nous soutenons avec nous-mêmes, avec nos
-semblables, avec la nature_.
-
-Je dis que si l'origine, l'explication, la loi, la formule du Droit et du
-Devoir ne sont pas contenues dans ces faits et ces rapports, c'est que le
-Droit et le Devoir n'existent pas.
-
-Mais c'est parce que je crois fermement qu'elles y sont contenues, que
-j'essaierai de les en dégager.
-
-Il est temps enfin que se vulgarise cette vérité, précieuse et féconde,
-que nous avons des Droits et des Devoirs, indépendamment de toute
-doctrine religieuse.
-
-Quoi! diront quelques personnes timorées, vous, une femme, vous osez
-éliminer Dieu des questions de Droit et de Devoir!... Ah! il ne vous
-manque plus que de répéter cette phrase impie:
-
- Dieu, c'est le mal!
-
-Lecteur, c'est une pensée _vraie_, cachée sous une forme paradoxale.
-Dieu, dans son concept absolu, n'est pas le mal; mais l'humanité pense
-que Dieu sous sa face _relative_, Dieu formulé par notre intelligence,
-Dieu caché sous le symbole inventé par nous, de _bien_ qu'il apparaissait
-à l'origine, devient le _mal_, lorsque l'humanité qui progresse, a
-dépassé en science et en moralité l'objet immobile de son ancienne
-adoration.
-
-Demandez aux chrétiens des premiers siècles, héritiers de deux croyances
-philosophiques symbolisées par Paul dans l'unité de Dieu et celle de la
-race humaine, si les dieux des nations qui leur semblaient diviser cette
-double unité, ne leur apparaissaient pas comme le _mal_....? Certes oui,
-puisque, de ces dieux de leurs ancêtres ils ont fait des démons.
-
-Il est vrai que j'élimine Dieu des questions de Droit et du Devoir; mais
-c'est parce qu'au point de vue rationnel, il n'est pas le fondement de
-ces deux notions; et que, les rattacher à la divinité, c'est les livrer à
-toutes les chances de mort que subit nécessairement le dogme religieux.
-
-Que font en effet les peuples qui voient en Dieu la source du Droit et du
-Devoir? Quand Dieu tombe du piédestal qu'ils lui avaient dressé, le Droit
-et le Devoir disparaissent avec lui du sanctuaire de la conscience.
-L'histoire nous montre ces peuples livrant le Droit au despotisme qui le
-dévore; l'histoire nous les montre en même temps livrés aux passions
-égoïstes, se vautrant dans les orgies du sensualisme, c'est à dire ayant
-perdu l'idée du Devoir et de la dignité de leur nature.
-
-Si Dieu parle, c'est dans les lois de l'univers physique, intellectuel et
-moral. Son verbe sur la terre, c'est l'humanité se révélant à elle-même,
-non pas la vérité absolue, mais la vérité _indéfiniment progressive_.
-
-C'est donc dans les lois et les rapports qui sont en nous et hors de nous
-que nous pouvons constater, et que nous devons chercher la vérité sur le
-Droit et le Devoir.
-
-Cependant ne croyez pas, lecteurs, que je méconnaisse l'utilité du
-sentiment religieux, que je nie l'existence _objective_ des faits
-inconnus qui servent de fondement aux dogmes; non, car je ne comprendrais
-plus pourquoi notre espèce est religieuse;
-
-Pourquoi elle s'est développée dans le sein des religions;
-
-Pourquoi les sociétés humaines se dissolvent, lorsque tout dogme a perdu
-son empire sur les âmes.
-
-Je ne comprendrais plus la grande loi biologique qui institue les
-penchants et tendances des êtres, en vue d'objets qui y correspondent.
-
-Si, à nos instincts nutritifs, correspondent les substances alimentaires;
-
-Si, à notre besoin de connaître, correspond la nature;
-
-Si, à notre besoin d'aimer, de nous associer, correspondent nos
-semblables;
-
-L'unité de loi n'exige-t-elle pas qu'à nos instincts religieux,
-correspondent des réalités?
-
-Que ces réalités échappent à nos moyens de vérification, qu'elles ne
-soient point _objet de connaissance_, ce n'est pas un motif pour les
-nier; mais c'en est un suffisant pour savoir que toutes les idées que
-nous nous en formons, n'ont de valeur que pour nous et que, sous peine de
-nous montrer absurdes et de fausser notre sens moral, nous devons les
-mettre en harmonie avec la science et la morale de notre époque; car si
-elles sont au dessus de ces choses, elles ne doivent pas les contredire.
-
-Ces quelques lignes prouveront aux personnes qui, du rationalisme dont
-sont empreints mes précédents travaux, ont cru pouvoir conclure à mon
-matérialisme et peut-être à mon athéisme, qu'elles se sont trompées sur
-mon compte. Le Matérialisme et l'Athéisme ne sont point des crimes, mais,
-à mon sentiment, de tristes erreurs, et je ne les partage pas.
-
-J'appartiens à ce petit nombre qui, ne pouvant s'arrêter dans la négation
-stérile, cherchent une affirmation supérieure et féconde.
-
-J'appartiens à ce petit nombre qui, ne trouvant pas la satisfaction de
-leurs besoins religieux dans les enseignements d'un dogme vieilli et
-rétrograde, la trouvent dans un dogme plus large que peut accepter la
-conscience et la Raison.
-
-J'appartiens à ce petit nombre _vraiment religieux_, qui appellent de
-toutes les aspirations du cœur, la nouvelle doctrine générale, seule
-capable de nous relier dans l'amour et la communauté de but.
-
-Mais pour moi, la _Religion, n'est point une base; elle est un
-couronnement_.
-
-Pour moi, la _Religion n'est pas une racine; elle est une fleur_.
-
-Pour moi, la Religion n'explique ni la Science, ni la Morale, n'est le
-fondement ni du Droit ni du Devoir; elle est la _résultante_ de toutes
-ces saintes choses; elle en est l'épanouissement poétique, le parfum. Si
-elle ne sort d'elles comme la fleur de sa tige, elle n'a pas d'autre
-raison d'être qu'une aberration de l'instinct religieux, abruti par
-l'ignorance, affolé par une imagination déréglée.
-
-Après cette déclaration de principes que j'ai cru devoir à mes amis et à
-mes ennemis, passons à l'objet de ce chapitre.
-
-
-II
-
-Le Droit et le Devoir ressortant de nos besoins, de notre destinée, des
-rapports que nous soutenons; et supposant l'intelligence et le libre
-arbitre, ne peuvent être conçus que par l'être humain, parce que seul, il
-est capable de constater les rapports qui lient les choses, de découvrir
-les lois de ces rapports;
-
-Parce que seul il se distingue très nettement de ce qui n'est pas lui;
-
-Parce que seul il peut, jusqu'à certaines limites, violer les lois qu'il
-connaît;
-
-Parce que seul, enfin, il peut découvrir le but général des lois ou la
-destinée.
-
-_La formule_ des Droits et des Devoirs est donc une création humaine;
-
-Le Droit et le Devoir sont donc des découvertes de l'intelligence
-humaine;
-
-La Justice qui les résume est donc comme la Science une œuvre humaine,
-ainsi que l'affirment admirablement Feuerbach et après lui Proudhon.
-
-Par cette création, l'humanité fait un monde à part, le monde moral, le
-monde de la Justice, composé comme notre planète de différentes couches;
-monde de plus en plus en opposition avec le monde physique qui est celui
-de la hiérarchie et de la fatalité.
-
-Au point de développement où en est arrivé la Justice, comment
-définirons-nous le Droit et le Devoir sous leur aspect le plus général?
-
-Nous dirons: _le Droit est la prétention légitime de tout être humain au
-développement et à l'exercice de ses facultés, conséquemment à la
-possession des objets qui en sont les excitants propres, dans les limites
-de l'égalité_.
-
-Le Devoir, corrélatif au Droit, et qui en est l'explication et la
-justification, est _l'emploi de nos facultés et de leurs excitants en vue
-et dans le sens de notre destinée_.
-
-Tous les Droits et Devoirs particuliers dérivent de ce Droit et de ce
-Devoir fondamentaux, ou n'existent que pour les garantir.
-
-Le Droit, tel que nous venons de le définir, est donc l'exercice même de
-la vie, la condition _sine qua non_ de l'accomplissement du Devoir ou de
-la réalisation de la destinée.
-
-On ne peut donc valablement l'aliéner, même en partie, sans amoindrir sa
-vie, fausser sa destinée.
-
-Et si l'ignorance, la force nous en ravissent une partie, nous pouvons,
-nous _devons_ en poursuivre la revendication: _car il n'y a pas de Droit
-contre le Droit, et on ne prescrit pas contre lui_.
-
-Par l'ensemble de nos besoins et pour remplir notre destinée, nous
-soutenons trois sortes de rapports principaux:
-
- 1º Avec nous-mêmes;
- 2º Avec la nature;
- 3º Avec nos semblables.
-
-De là trois formes du Droit et du Devoir, que nous ne pouvons comprendre
-qu'en nous formant une idée nette de notre Destinée.
-
-
-III
-
-La destinée de l'être organisé est donnée dans l'ensemble de ses
-facultés.
-
-Quelle sera donc celle de l'être humain, animal intelligent, aimant,
-sociable, doué du sens de la justice, de libre arbitre, d'idéalité,
-d'aptitudes nombreuses par lesquelles il modifie tout ce qui l'entoure,
-afin de satisfaire à son désir de bien être et de bonheur?
-
-Qui, laissé au seuil de l'animalité par la nature, _se crée lui-même
-humanité_, en développant peu à peu ce qui le distingue des espèces
-inférieures?
-
-Évidemment, pour quiconque réfléchit, cette destinée sera d'organiser
-progressivement une société fondée sur la Justice et la Bienveillance où
-chacun, ne dépendant que de soi-même, trouvera dans la science, la
-satisfaction de ses besoins intellectuels, et les principes propres à
-diriger ses facultés productrices; dans ses semblables, la satisfaction
-de ses besoins d'aimer, de s'associer, de perpétuer son espèce; dans la
-culture des arts, des sciences, de l'industrie, la satisfaction de ses
-aptitudes; et dans les produits qu'il obtient de leur exercice, celle de
-ses besoins matériels et de ses plaisirs.
-
-Et comme il ne pourra remplir cette tâche d'intérêt humain, sans
-l'harmoniser lui-même, sans agir profondément sur son globe, sans
-_l'humaniser_ par l'emploi de son activité, en lui imprimant
-progressivement le cachet de sa Raison, ou principe d'ordre, il en
-résulte que la destinée de notre espèce peut être définie: _la création
-de l'Ordre dans l'Humanité et sur le globe qui lui est soumis_.
-
-Cette tâche imposée à l'espèce, requiert une multitude d'aptitudes trop
-différentes pour qu'elles se trouvent réunies en chacun de nous. Aussi,
-sous les caractères généraux qui font de nous une seule espèce, se
-cachent de si profondes dissemblances, qu'on peut établir en principe
-qu'il y a autant d'hommes différents qu'il y a d'individus masculins,
-autant de femmes différentes que d'individus féminins. Cette diversité
-devient évidente en raison de la culture: tout le monde sait que deux
-paysans se ressemblent bien plus que deux hommes instruits.
-
-De là il suit que la jouissance du droit individuel est la garantie du
-progrès social, puisque ce progrès dépend du libre développement des
-aptitudes, et qu'elles ne peuvent se développer que par la liberté: donc
-quiconque est ennemi de la liberté et l'entrave, s'il n'est un aveugle,
-est un ennemi de la destinée collective et du Droit.
-
-
-IV
-
-J'ai dit qu'il est dans la nécessité de notre destinée de soutenir trois
-sortes de rapports: avec nous-même, avec la nature, avec nos semblables.
-
-Examinons les premiers.
-
-Chacun de nous se présente à l'analyse comme une _Société de facultés_
-qui, toutes, ont _droit_ de fonctionner, parce que toutes sont
-_nécessaires_ à l'harmonie de l'ensemble.
-
-Certaines de nos impulsions sont antagoniques; et celles qui ont pour but
-la satisfaction de nos besoins égoïstes, ont une propension constante à
-dépasser leurs limites légitimes, conséquemment à opprimer celles qui
-nous relient à nos semblables.
-
-Quand nous sommes tiraillés en sens contraire, quand la dissidence est en
-nous, qui fera cesser le conflit en déterminant l'option? Évidemment
-notre libre arbitre, influencé par une autre faculté.
-
-Mais pour nous décider en vue de notre destinée, quelle doit être la
-faculté rectrice, sinon la Raison ou principe d'ordre en chacun de nous?
-
-C'est donc en établissant en nous la _hiérarchie des facultés_ en vue de
-la destinée, et sous le gouvernement de la Raison, qu'aucune de nos
-facultés ne sera sacrifiée; que toutes s'harmoniseront selon
-l'expression de M. Proudhon pour le bien et la gloire de l'ensemble.
-
-C'est dans l'établissement et le maintien de cette hiérarchie que
-consiste le grand devoir Autonomique, ou de gouvernement de soi par soi.
-
-Ainsi, dans ce premier ordre de rapports, il y a _Droit_ de chaque
-faculté à s'exercer;
-
-_Droit_ de chacune d'elles à son excitant propre;
-
-Mais en même temps _Devoir_ pour chacune de ne s'exercer que pour le bien
-de l'ensemble; c'est à dire de ne jamais dépasser ses limites et pour
-cela d'obéir à la Raison.
-
-Ainsi celui qui donne la prédominance à ses instincts nutritifs, opprime
-habituellement en lui les facultés intellectuelles, et développe les
-instincts égoïstes aux dépens des instincts de Justice et de Sociabilité:
-il viole son Devoir autonomique.
-
-Celui qui, par une exaltation vicieuse de son imagination, refuse à ses
-facultés nutritives l'exercice auquel elles ont droit, affaiblit la
-Raison, exalte l'orgueil jusqu'à l'intolérance, met la folie dans le
-domaine intellectuel et moral: celui là viole aussi le Devoir
-autonomique.
-
-La Sagesse et le Devoir sont, je le répète, de soumettre notre être tout
-entier à la Raison: l'exaltation même du sens de la Justice, le plus
-élevé de tous, est un mal.
-
-
-V
-
-Quelle sera la règle du Droit et du Devoir dans nos rapports avec la
-nature, avec les êtres sensibles des espèces inférieures? L'être humain,
-Raison, Justice, Liberté, a Droit sur les créatures de son globe à deux
-titres: d'abord pour sa conservation, puis comme pouvoir harmonisant.
-
-D'éminents penseurs m'arrêteront ici pour me dire: vous confondez le
-_fait_ avec le _Droit_. Ce dernier est une création de la Conscience
-humaine; il n'existe que de l'être humain à son semblable parce qu'il
-suppose la réciprocité, et la possibilité d'une revendication devant une
-autre conscience.
-
-Je réponds: oui le Droit est une création de l'humanité, mais seulement
-en tant que notion et formules. Nos formules exposent la vérité des
-rapports, mais ne sont point ces rapports, pas plus que la formule de la
-loi d'attraction n'est l'attraction. Une notion est nécessairement tirée
-des choses qui la contiennent et conséquemment lui étaient antécédentes,
-car notre esprit ne crée ni les faits ni les rapports, ni les lois, il ne
-fait que les découvrir, les définir et les systématiser. Avant de
-_savoir_ que nous avons des droits, nous le _sentons_; si nous ne le
-sentions pas, nous ne le saurions jamais.
-
-Oui, le Droit suppose la réciprocité dans les rapports humains, mais ne
-soutenons-nous de rapports qu'avec nos semblables? N'en soutenons-nous
-pas avec nous-même, en tant que Société de facultés? N'en soutenons-nous
-pas avec les êtres inférieurs?
-
-Prétendre, par exemple, qu'entre l'animal et nous il n'y a ni Droit ni
-Justice, n'est-ce pas affirmer qu'il y a tout un ordre de rapports d'où
-peut être bannie la notion double et corrélative de Droit et de Devoir?
-
-Eh! bien, je ne puis accepter cela. Pourquoi, s'il en était ainsi,
-dirait-on: c'est mal, quand on voit quelqu'un torturer une bête ou la
-faire mourir de faim? Une chose n'est mal que quand elle est contraire au
-Devoir, et elle n'a ce caractère que quand elle est la violation d'un
-Droit. Je ne comprends pas, s'il n'y a pas de Justice entre l'animal et
-nous, pourquoi l'on applaudit aux lois protectrices des animaux. Si les
-animaux n'ont pas de Droit, on viole celui de leur propriétaire, en
-réglant la manière dont il doit se servir de ces êtres sensibles.
-
-Je sais que l'on explique ces lois par l'obligation d'empêcher l'homme de
-s'endurcir, et de le préparer à être bon pour ses semblables. _On en a
-dit probablement autant des lois protectrices des esclaves._ Mais la
-conscience qui est tout autant émue par le Sentiment qu'éclairée par la
-Raison, va plus loin sans le savoir elle-même. Si elle analysait, elle
-comprendrait _que, sous toute loi de protection, il y a la reconnaissance
-implicite d'un Droit_.
-
-On peut m'objecter encore qu'en transportant la notion du Droit au delà
-de l'humanité, j'anthropomorphise les animaux et que, si je le fais, je
-suis tenue, pour être conséquente, de respecter leur vie, leur
-progéniture et l'exercice de toutes leurs facultés.
-
-Je n'anthropomorphise pas les animaux: je n'assimile pas leur Droit au
-nôtre; mais leur reconnaissant un Droit, admettant qu'entre eux et nous
-il y a Justice, je suis tenue de m'expliquer rationnellement la
-différence que je mets entre eux et nous sous le rapport du Droit, et de
-fixer le principe en vertu duquel je puis légitimement disposer d'eux et
-en éliminer. Alors je me dis: notre race est la Raison et la Justice du
-globe: c'est elle qui en a le gouvernement pour l'harmoniser: elle est
-aux autres créatures, ce que notre Raison et notre Justice personnelles
-sont à nos autres facultés.
-
-Or personne de nous ne conteste que notre Raison et notre Justice ne
-puissent _légitimement_ supprimer ceux de nos actes ou désirs qui
-seraient contraires à notre harmonie personnelle.
-
-Donc l'espèce humaine, Raison et Justice de la terre, a le droit
-d'éliminer tout ce qui nuit à son harmonie avec la création qui lui est
-confiée et dont elle fait une partie de son organisme. Mais lorsque nous
-conservons des êtres sensibles qui se font nos auxiliaires, deviennent en
-quelque sorte un de nos organes, et accomplissent ainsi inconsciemment un
-Devoir, c'est à nous de leur reconnaître leur Droit naturel dans la
-mesure exigée par l'Ordre. L'animal _sent_ son Droit, car il regimbe, se
-révolte, faut-il l'en dépouiller parce qu'il ne le _connaît_ pas; parce
-qu'il ne peut le formuler; parce que, comme l'esclave abruti, il n'a que
-notre voix pour le revendiquer?
-
-Oui, de nous à l'animal, il y a Justice; Justice faite par nous seuls, au
-nom de la Raison, seul juge de la mesure des rapports. Celui qui fait
-souffrir une créature sensible sans nécessité évidente; qui en abuse
-comme d'une chose, qui ne la rend pas aussi heureuse que possible, qui ne
-la fait pas progresser, est non seulement un être cruel, mais souvent un
-lâche qui abuse de sa supériorité intellectuelle pour violer le droit le
-plus sacré: celui des faibles; c'est le même qui, dans l'ancienne Rome,
-jetait son esclave au vivier pour engraisser ses murènes, qui l'attachait
-dans son vestibule avec cet écriteau au dessus de sa tête: prenez garde
-au chien! qui se servait du sein de l'esclave femelle, comme d'une
-pelotte, pour y piquer ses épingles pendant la toilette.
-
-J'ajouterai, pour compléter ma pensée et justifier ma manière de voir,
-qu'à mes yeux, il n'y a pas un acte ou un rapport humain qui ne doive
-être soumis à la notion du Devoir corrélative à celle du Droit: car notre
-espèce n'est pas l'humanité en dehors de cette double notion; elle ne
-serait plus qu'une famille animale: en conséquence nos rapports avec la
-nature ne peuvent être exclus de la théorie du Droit.
-
-Je demande pardon à mes adversaires de différer d'avis avec eux sur ce
-point si grave de Philosophie: mais ils comprendront qu'une femme qui ne
-consent pas à être un daguerréotype masculin, doit oser dire sa pensée et
-avoir confiance en sa Raison.
-
-
-VI
-
-Dans les deux premiers ordres de rapports que nous avons envisagés, le
-Droit et le Devoir tendent à fonder l'harmonie ou l'Ordre par la
-_Hiérarchie_.
-
-Pourquoi?
-
-Parce que le Droit et le Devoir sont, en tant que notions et
-systématisation, des créations de la Raison humaine qui, légitimement, se
-subordonne tout.
-
-Parce qu'en chacun de nous, cette subordination doit exister, puisque
-chacun de nous n'a qu'une Raison.
-
-Parce qu'en dehors de l'Humanité sur ce globe, il ne peut y avoir entre
-elle et les êtres inférieurs que des rapports de subordination.
-
-Entre nos facultés d'espèces différentes, il faut un Régulateur;
-
-Entre nous et les créatures inférieures, il faut un régulateur encore;
-
-Dans le premier cas c'est la Raison individuelle qui gouverne;
-
-Dans le second c'est la Raison de l'humanité.
-
-Mais cette loi de _Hiérarchie_ peut-elle rationnellement s'appliquer aux
-rapports des êtres humains entre eux?
-
-Non; car ils sont de la même espèce;
-
-Car chacun d'eux a sa raison, son sens moral, son libre-arbitre, sa
-volonté;
-
-Car chacun d'eux n'est qu'un élément de destinée collective; un être
-incomplet au point de vue de cette destinée, et n'a pas plus la faculté
-de classer les autres, que les autres de le classer;
-
-Car chacun d'eux est progressif en lui-même et dans sa race et peut, par
-la culture, monter du dernier rang au plus élevé sous le rapport de
-l'utilité.
-
-Qu'à l'origine des sociétés, l'homme, se distinguant à peine des autres
-espèces sur lesquelles il établissait son Droit par la ruse et la force,
-ait transporté cette notion brutale dans les rapports humains, ait
-confondu le semblable faible d'esprit ou de corps avec l'animal, se soit
-cru, au même titre, droit de possession sur eux, et n'ait reconnu comme
-libres et égaux à lui que les forts et les intelligents, les choses ne
-pouvaient se passer autrement peut-être.
-
-Que, plus développée, l'humanité ait transformé la notion de Droit sur le
-modèle du gouvernement de soi-même, ait, en conséquence, établi la
-hiérarchie et subordonné certaines classes, certaines castes, aux
-individus qu'elle considérait comme les représentants de la Raison et de
-la Justice, les choses ne pouvaient peut-être encore se passer autrement.
-
-
-Mais nous, français, enfants de 89, disciples d'une philosophie qui
-établit ses axiomes, non plus sur les _a priori_ de la fantaisie, mais
-sur les faits et les lois de la nature et de l'humanité, nous concevons
-parfaitement aujourd'hui que l'être humain ne peut être comparé ni à une
-chose, ni à quelqu'une de nos facultés;
-
-Qu'étant d'espèce identique, nous avons un droit identique;
-
-Qu'il ne s'agit que d'_équilibrer_ nos droits individuels;
-
-Que la loi d'équilibre, c'est l'_égalité_;
-
-Que l'égalité c'est la _Justice_;
-
-Qu'en dehors de l'égalité, il n'y a plus Raison ni Justice, mais règne de
-la _force_, retour à la brutalité de la nature qui est si inférieure à
-nous par l'absence de moralité et de bonté.
-
-A la lumière de cette Révélation de la conscience de la France, la notion
-de la société se transforme. La société n'est plus une hiérarchie, ce
-n'est plus un être de raison, incarné dans un ou quelques-uns; c'est
-quelque chose de bien autrement grand et beau; c'est _un ensemble
-organisé d'êtres humains, associés pour se garantir mutuellement
-l'exercice de leur Droit individuel, se faciliter la pratique du Devoir,
-échanger équitablement leurs produits, et travailler de concert à la
-réalisation progressive de la destinée humaine_.
-
-C'est une autonomie collective, gouvernée par la Loi, synthèse de la
-Raison, de la Justice et de l'Amour de tous.
-
-L'État n'est plus que l'ensemble des organes sociaux, fonctionnant au
-profit de tous.
-
-Le Pouvoir n'est plus qu'une fonction déléguée par la volonté nationale.
-
-
-Conçue ainsi, la société élabore progressivement quatre formes du Droit:
-Droit naturel, Droit Civil, Droit Politique, Droit Économique.
-
-
-VII
-
-Par _Droit naturel_, la Société ne peut plus entendre la satisfaction des
-seuls besoins animaux: car l'être humain n'est pas une brute: il est une
-Intelligence, une Raison, une Justice; il est aussi l'art, l'industrie,
-la Liberté.
-
-Donc, de Droit naturel, toute créature humaine est libre, autonome, doit
-développer ses facultés, exercer ses aptitudes sans autre limite que
-l'Égalité, ou le respect du droit identiquement le même en autrui.
-
-Quand la Raison générale sera suffisamment pénétrée de ces notions, elle
-formulera non seulement des lois pour protéger également la vie,
-l'honneur, la propriété légitime des associés, contre quiconque
-pénétrerait dans la sphère d'autrui pour la troubler ou la détruire;
-mais, de plus, elle mettra à la disposition de tous, les moyens de
-développement qu'elle pourra généraliser: tels que l'enseignement des
-sciences, des arts, de l'industrie, des lois, etc. Elle comprendra que
-c'est son _Devoir_ et son intérêt.
-
-Son devoir, parce que la société poursuit la réalisation d'une destinée
-dont chacun de ses membres est un élément;
-
-Son devoir, parce que tous les co-associés ont un droit égal aux
-avantages sociaux;
-
-Son devoir, parce qu'ils sont réunis pour se garantir la jouissance de
-leurs droits, et se faciliter la pratique du Devoir.
-
-Son intérêt, parce qu'en travaillant à rendre possible à chacun de ses
-membres la puissance de se bien gouverner, elle assure la sécurité de
-tous.
-
-La Raison générale, modifiée par la notion moderne de la société,
-réformera profondément son Droit Civil. Devant ce Droit, tous les
-individus majeurs et sains d'esprit, seront reconnus aptes à concourir
-aux actes de la vie civile, à disposer de leur travail, de leur fortune.
-La société se contentera de sauvegarder les intérêts des mineurs et des
-interdits et d'empêcher que, dans aucun contrat, puisse s'introduire une
-clause attentatoire à la dignité de la personne et à l'exercice de ses
-droits. Toutes les fonctions étant du ressort du Droit Civil, la société
-respectera la manifestation de l'activité de chacun, et soumettra les
-fonctions publiques à l'élection ou au concours.
-
-Le Travail est notre grand Devoir: c'est par lui que se réalise la
-destinée humaine; c'est par lui que se produit le bien-être; c'est le
-père de tout bien, l'auxiliaire de la vertu. La Raison générale, éclairée
-par la science Économique qui se forme, comprendra que le _travail est un
-Droit_, puisque vivre, pour l'individu social, est un Droit; elle
-transformera donc le grand atelier national, et parviendra
-progressivement à introduire l'égalité, c'est à dire l'équité, dans le
-domaine de l'échange. Le Droit Économique n'existe pas: l'humanité le
-tirera de ses entrailles souffrantes et de son cerveau, comme elle en a
-tiré tous les autres.
-
-Chacun devant avoir des Droits naturels, civils et économiques égaux, et
-un intérêt égal à ce que les lois et les institutions soient au profit de
-tous, a, par cela même, un Droit égal à concourir aux actes politiques
-qui sauvegardent ses autres droits, et à l'aide desquels les progrès
-réalisés dans les esprits s'incarnent dans les faits sociaux. La Raison
-générale, bien pénétrée de ces vérités, organisera sous la loi d'égalité,
-le concours de tous à la vie politique, concours par lequel seul on peut
-se réputer libre, en n'obéissant qu'à la loi qu'on a faite ou consentie.
-
-Tel est l'idéal de la société fondée par la Révolution Française; idéal
-qui confond toutes les races, tous les peuples devant le Droit.
-
-A l'aide de cet idéal supérieur, glorieux Credo de la foi de nos pères,
-nous comprenons que les individualités, les nations et les races
-supérieures ne sont pas des _maîtres_, mais des frères aînés, des
-_éducateurs_; qu'elles commettent une lâcheté, un crime de lèse-humanité
-lorsqu'elles oppriment et abrutissent au profit de leurs passions
-égoïstes, ceux que la Raison leur confie comme élèves;
-
-Nous comprenons que, devant le dogme de la Perfectibilité, tombent tous
-leurs hypocrites prétextes de domination;
-
-Qu'enfin, en violant les droits de leurs semblables, elles nient les
-leurs propres; qu'en les traitant comme s'ils étaient des brutes, elles
-se rangent elles-mêmes au rang des brutes qui n'ont pour loi que la force
-et la ruse.
-
-Si la notion du Droit se transforme avec l'idéal social de 89, combien,
-en même temps, se précise, se purifie, s'élève la sublime notion du
-Devoir!
-
-Respecter les Droits d'autrui égaux à ceux qu'on se reconnaît;
-
-Protéger quiconque est opprimé quand la société n'est pas présente _ou
-n'a pas pourvu_;
-
-Faire respecter sa dignité, son Droit; car ne pas punir celui qui,
-sciemment et méchamment, y attente, c'est se rendre complice de ses
-mauvaises passions, du mal qu'il fait, de celui qu'il peut faire par
-suite de l'impunité de sa première faute;
-
-Travailler, non pas seulement dans son intérêt particulier, mais en vue
-de la destinée collective, observant, autant qu'il est en soi, la bonne
-foi et l'équité dans l'échange des produits;
-
-S'efforcer de connaître sa propre capacité, non pour en tirer vanité, ce
-qui est puéril; mais afin de rendre tous les services dont on est
-capable, au grand corps dont on est un organe;
-
-Contribuer selon ses forces, son intelligence, au Progrès d'autrui, à
-l'établissement de la Justice, à la vulgarisation des idées vraies et
-morales, à la destruction des idées fausses;
-
-Se considérer comme instituteur des ignorants, comme Justicier, comme
-solidaire de tous;
-
-Aimer la patrie dans l'Humanité et la famille dans la Patrie;
-
-Chérir par dessus tout la Justice.
-
-Tels sont les principaux devoirs de ceux qui acceptent l'idéal nouveau;
-de ceux qui ne sont plus des esclaves, mais des organes de la société
-qu'ont fondée et scellée de leur sang nos glorieux pères.
-
-Et l'on ne peut remplir ces devoirs sans travailler à s'harmoniser
-soi-même: admirable économie de ressort, qui met d'accord notre
-perfectionnement propre avec le bien général, l'amour et le respect de
-nos semblables et de l'Ordre.
-
-
-VIII
-
-Plusieurs fois, lectrices, nous avons prononcé le mot Liberté; j'espère
-qu'aucune ne s'est méprise sur le sens que nous lui attribuons. La
-liberté n'est pas le pouvoir de faire tout ce qu'on veut et qu'on est
-capable de faire: cela, c'est la licence; la liberté, c'est l'exercice
-des facultés dans les limites de l'égalité ou du Droit identique en
-autrui, dans les limites du Devoir.
-
-Jusqu'à quel point la société a-t-elle le droit de s'immiscer dans le
-gouvernement de nous-même et de limiter notre liberté?
-
-C'est quand par des actes, et seulement par des actes, nous transportons
-dans la sphère d'autrui le trouble que nous avons établi dans la nôtre:
-car nous ne pouvons en agir ainsi sans violer le Droit de quelqu'un.
-
-Quant aux actes qui ne nuisent qu'à nous-même, la société n'a pas à les
-régler par la loi. Ce qu'elle doit faire, c'est de nous instruire, et de
-s'organiser de telle sorte, que nous n'ayons pas besoin de les commettre.
-
-Il est de même bien entendu qu'en parlant de l'égalité, nous n'avons pas
-prétendu que nous fussions égaux ou même équivalents en valeur physique,
-intellectuelle, morale et fonctionnelle: non seulement nous différons
-tous; mais encore, dans la même série de travaux, les uns excellent,
-d'autres sont médiocres, d'autres encore, inférieurs.
-
-Ce n'est pas parce que vous êtes égales en beauté, en forces, en
-intelligence, en bonté, en talent, ni entre vous, ni avec vos frères,
-Mesdames, que vous êtes égales à eux et à vos sœurs devant l'héritage:
-c'est parce que, sur ce point, on veut bien reconnaître que vous
-appartenez à l'espèce humaine et que, sans déchoir dans l'opinion, vos
-parents peuvent avouer que vous êtes, dans leur tendresse, les égales de
-Messieurs vos frères.
-
-De même ce n'est pas par l'égalité de valeur que les êtres humains
-socialisés doivent être égaux en Droit, c'est parce que tous,
-quelqu'humbles qu'ils soient, ont le Droit semblable de se développer,
-d'agir librement, d'accomplir leur destinée.
-
-Travaillons donc à la création de la liberté dans l'égalité. Incarnons
-ces saintes choses dans la loi, les institutions sociales, la pratique
-générale et notre pratique particulière.
-
-Que chacun puise dans un même milieu les éléments qui conviennent à sa
-nature. L'un sera Cèdre ou Chêne, l'autre un arbrisseau modeste ou bien
-une simple fleur, c'est possible, c'est probable même; mais personne
-n'aura le droit de se plaindre; car chacun sera et fera tout ce qu'il
-pourra être et faire. Il n'y aura plus, comme aujourd'hui, ce qui est le
-crime de quelques uns et la faute de tous, des créatures humaines qui
-meurent sans se connaître, sans avoir pu se développer et rendre les
-services auxquels les appelait leur organisation.
-
-L'histoire nous dit: l'exercice du Droit est tellement lié au Progrès,
-que de nouveaux progrès ont été faits par l'Humanité, chaque fois que la
-société des libres a élargi ses rangs pour y admettre de nouveaux
-émancipés, ou chaque fois qu'elle a proclamé la reconnaissance de
-nouveaux droits et mis ses institutions en accord avec eux.
-
-Par sottise ou par égoïsme, ne restons pas sourds à cet enseignement: car
-nous sommes coupables de tout le mal et de tout le malheur qui se
-produisent par l'absence de Liberté et d'Égalité, et la culpabilité est
-comme le sommet des hauts édifices: elle attire la foudre.
-
-
-IX
-
-Et maintenant, lecteurs, résumons ce chapitre.
-
-Les notions de Droit et de Devoir, qui sont inséparables, ne peuvent être
-conçues que par l'être humain.
-
-Le Droit fondamental, pour chacun de nous, est la prétention légitime que
-nous avons à nous développer, à exercer nos facultés et à posséder les
-choses au moyen desquelles et sur lesquelles elles agissent.
-
-Le Devoir fondamental, corrélatif au Droit, est l'emploi de nos facultés
-et de leurs excitants en vue, et dans le sens de la destinée.
-
-Toute destinée est donnée par l'ensemble des facultés: d'après ce
-principe, celle de notre espèce est de fonder une société basée sur la
-Justice et la Bonté; de satisfaire à tous nos besoins par la création de
-la science, de l'industrie, de l'art; de nous harmoniser individuellement
-et collectivement, et d'harmoniser progressivement notre globe à mesure
-que nous mettons l'ordre en nous.
-
-Le Droit, pour chacun de nous, comprend non seulement la vie matérielle,
-la liberté de nos mouvements, notre sécurité, mais le développement de
-notre Raison, de notre intelligence, de notre moralité, de notre amour,
-de nos facultés productrices, de notre autonomie.
-
-Notre Devoir est d'employer toutes nos facultés à la réalisation de notre
-tâche particulière, tâche qui nous est dévolue par nos attractions, qui
-est précisée et dirigée par la Raison, rendue possible par l'éducation,
-et qui est accomplie par l'activité et la liberté.
-
-Dans nos rapports avec nous-même, comme ensemble de facultés; _Droit_
-légitime de chacune d'elles à s'exercer; _Devoir_ de toutes de se
-soumettre à l'approbation et au contrôle de la Raison, en chacun de nous
-principe d'Ordre.
-
-Dans nos rapports avec la nature, _Droit_ de possession concédé par nos
-besoins et par notre titre de pouvoir harmonisant du globe; _Devoir_
-envers les créatures sensibles qui sont en notre puissance.
-
-Dans nos rapports avec nos semblables, _Droit_ et _Devoir réciproques_;
-limitation de la liberté individuelle par la liberté individuelle, égale
-en autrui, ou formation de l'équilibre des droits semblables dans
-l'égalité. En conséquence, reconnaissance des principes suivants:
-
-Tout être humain est, de Droit, libre et autonome, jusqu'à la limite de
-la liberté et de l'autonomie d'autrui;
-
-Tout être humain a un droit égal aux éléments intellectuels acquis à la
-société, et aux institutions générales;
-
-Tout être humain a Droit à la rémunération équitable du travail qui
-pourvoit à ses besoins;
-
-Tout être humain majeur a la même dignité civile. Toutes les fonctions
-publiques lui sont accessibles sans autre formalité que le concours, ou
-le choix des co-associés.
-
-Dans aucune de ses stipulations, l'être humain ne peut traiter de sa
-personne, de sa liberté. Ses engagements sont _personnels_.
-
-Tout être humain étant égal aux autres devant le Droit naturel, civil et
-économique, est, en principe, égal aux autres devant le Droit politique,
-créé pour sauvegarder les précédents, faire descendre dans les faits
-sociaux les progrès réalisés dans les idées, et empêcher que nul ne
-subisse la loi qu'il n'a pas contribué à formuler.
-
-Tels sont, Mesdames, les principes du Droit moderne, proclamés du haut de
-ce nouveau Sinaï, la France, notre chère et glorieuse patrie, au milieu
-des éclairs et des tonnerres de notre Révolution.
-
-Ah! Bénie soit elle cette Révolution qui a dit à l'esclave: Relève ton
-front, brise tes chaînes: car tu es un homme. Devant moi, génie de
-l'Humanité moderne, il n'y a pas de noirs, de blancs, de jaunes, de
-cuivrés; il n'y a pas d'Allemands, d'Anglais, de Français, d'Italiens, il
-y a des êtres humains, tous égaux devant le Droit, tous égaux devant moi,
-parce qu'ils sont tous égaux devant la Raison.
-
-Relevez-vous tous, hommes courbés sous le sceptre, sous la houlette, sous
-le fouet ou sous le bâton, car vous n'avez pas de maîtres; les aînés
-d'entre vous ne sont que vos instituteurs, et votre éducation aura son
-terme.
-
-Relevez-vous tous, hommes frères: écoutez ma voix qui vous crie: l'être
-humain ne peut être heureux et vertueux, ne peut être digne et utile, ne
-peut être une créature humaine, enfin, _que par la liberté individuelle
-dans l'égalité collective_.
-
-Et on l'a stupidement maudite cette voix sainte qui venait substituer la
-justice à la force, rappeler l'humanité au sentiment de sa dignité, la
-remettre dans la voie de ses sublimes destinées!
-
-On l'a stupidement maudite, cette voix consolante qui promettait le
-bonheur par le travail et la liberté; qui électrisait d'un pôle à
-l'autre tout ce qui souffrait, tout ce qui pleurait, tout cet immense
-troupeau d'hommes et de femmes mis au rang des brutes par les passions
-odieusement égoïstes et perverses d'une poignée de privilégiés!
-
-Révolution sainte, qu'ils te jettent leurs derniers anathèmes, les
-disciples du principe qui se meurt! Tu as crié: Délivrance universelle!
-Ils s'obstinent à barrer la route du Progrès; mais l'humanité leur
-passera sur le corps pour obéir à son génie: _Car la Femme commence à
-comprendre_.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-OBJECTIONS CONTRE L'ÉMANCIPATION DES FEMMES.
-
-
-I
-
-De quels arguments se servent les adversaires de l'Émancipation des
-femmes, pour nier l'égalité des sexes devant le Droit?
-
-Les uns, théosophes de vieille roche, prétendent que la moitié de
-l'humanité est condamnée par Dieu même à se soumettre à l'autre parce
-que, disent-ils, la première femme a péché.
-
-Ne voulant point sortir du terrain solide de la Justice, de la Raison et
-des faits prouvés, nous ne discuterons point avec cette classe
-d'adversaires.
-
-Les autres, qui prétendent relever de l'esprit moderne, et affichent plus
-ou moins la prétention d'être disciples des doctrines de liberté,
-condamnent la femme à l'infériorité et à l'obéissance parce que,
-disent-ils, elle est plus faible physiquement, et intellectuellement que
-l'homme;
-
-Parce qu'elle remplit des fonctions d'un ordre inférieur;
-
-Parce qu'elle produit moins que l'homme au point de vue industriel;
-
-Parce que son tempérament particulier l'empêche de remplir certaines
-fonctions;
-
-Parce qu'elle n'est propre qu'à la vie d'intérieur; que sa vocation est
-d'être mère et ménagère, de se consacrer entièrement à son mari et à ses
-enfants;
-
-Parce que l'homme la protège et la nourrit;
-
-Parce que l'homme est son mandataire, et exerce le droit pour elle et
-pour lui;
-
-Parce que la femme n'a pas plus le temps que la capacité d'exercer
-certains droits.
-
-Les droits de la femme sont dans sa beauté et notre amour, ajoutent
-quelques-uns, faisant la bouche en cœur.
-
-La femme ne réclame pas; beaucoup de femmes mêmes sont scandalisées de la
-revendication faite par quelques-unes, continuent d'autres mâles.
-
-Et l'on ne ménage ni les railleries, ni les calomnies, ni les injures aux
-femmes courageuses qui plaident la cause du Droit, et aux hommes qui les
-soutiennent, espérant, par là, intimider les premières et dégoûter les
-seconds.
-
-Vain espoir; les temps ne sont plus où l'on pouvait nous intimider. S'il
-est permis de redouter l'opinion de ceux qu'on croit plus justes et plus
-intelligents que soi, ce serait folie que de se troubler devant ceux
-auxquels on se sent en mesure de démontrer leur irrationalité et leur
-injustice.
-
-Cette double démonstration, nous allons essayer de la faire, en reprenant
-un à un les arguments de ces Messieurs.
-
-1º La femme ne peut avoir les mêmes droits que l'homme, parce qu'elle lui
-est inférieure en facultés intellectuelles, dites-vous, Messieurs. De
-cette proposition, nous sommes en droit d'induire que vous considérez les
-_facultés humaines comme base du Droit_;
-
-Que la loi, proclamant l'égalité de Droit pour votre sexe, vous êtes tous
-égaux en qualités, tous aussi forts, aussi intelligents les uns que les
-autres.
-
-Qu'enfin, pas une femme n'est aussi forte, aussi intelligente que vous;
-je ne puis dire: que le moindre d'entre vous, puisque, si le droit est
-fondé sur les qualités, comme il est égal, il faut que vos qualités
-soient égales.
-
-Or, Messieurs que deviennent ces prétentions en présence des _faits_, qui
-vous montrent tous inégaux en force et en intelligence? Que deviennent
-ces prétentions en présence des _faits_, qui nous montrent une foule de
-femmes plus fortes que beaucoup d'hommes; une foule de femmes plus
-intelligentes que la grande masse des hommes?
-
-Étant inégaux de force et d'intelligence, et cependant déclarés égaux en
-Droit, il est donc évident que vous n'avez pas fondé le Droit sur les
-qualités.
-
-Et si vous n'avez pas tenu compte de ces qualités quand il s'est agi de
-votre Droit, pourquoi donc en parlez vous si haut quand il est question
-de celui de la femme?
-
-Si les facultés étaient la base du Droit, Messieurs, comme les qualités
-sont inégales, le droit serait inégal; et, pour être juste, il faudrait
-accorder le Droit à ceux qui justifient des facultés nécessaires et en
-exclure les autres: à ce compte beaucoup de femmes seraient appelées et
-une infinité d'hommes exclus. Voyez où l'on va quand on n'a pas l'énergie
-intellectuelle de se rendre compte des principes! Vous n'avez qu'un moyen
-de nous évincer de l'égalité, c'est de prouver que nous n'appartenons pas
-à la même espèce que vous.
-
-2º La femme, ajoutez-vous, ne peut avoir les mêmes droits que l'homme
-parce que, mère et ménagère, elle ne remplit que des fonctions d'un ordre
-inférieur.
-
-De cette seconde proposition, nous sommes en droit d'induire que _les
-fonctions sont la base du Droit_;
-
-Que vos fonctions sont équivalentes, puisque le droit est égal;
-
-Que les fonctions de la femme ne sont pas équivalentes à celles de
-l'homme.
-
-Vous avez donc à prouver, Messieurs, que les fonctions _individuellement_
-remplies par chacun de vous s'équivalent; que, par exemple, Cuvier,
-Geoffroy St-Hilaire, Arago, Fulton, Jacquard, un certain nombre
-d'inventeurs et de savants n'ont pas plus fait, ne font pas plus pour
-l'humanité et la Civilisation qu'un nombre égal de fabricants de têtes
-d'épingles.
-
-Vous avez à prouver ensuite que les travaux de la maternité, ceux du
-ménage auxquels le travailleur doit sa vie, sa santé, sa force, la
-possibilité d'accomplir sa tâche; que ces fonctions sans lesquelles il
-n'y aurait pas d'humanité, ne sont pas équivalentes, c'est à dire aussi
-utiles au corps social que celles du fabricant de bijoux ou de jouets
-d'enfants.
-
-Vous avez à prouver enfin que les fonctions d'institutrice, de
-négociante, de teneuse de livres, de commise, de couturière, de modiste,
-de cuisinière, de femme de chambre, etc., n'équivalent pas à celles
-d'instituteur, de négociant, de comptable, de commis, de tailleur, de
-chapelier, de cuisinier, de valet de chambre, etc.;
-
-Je conviens qu'il est fâcheux pour votre triomphante argumentation, de se
-casser le nez contre les milliers de _faits_ qui nous montrent la femme
-_réelle_ remplissant, en concurrence avec vous, des fonctions très
-nombreuses; mais enfin les choses sont ainsi, et il faut bien en tenir
-compte.
-
-Messieurs, je vous accroche aux cornes de ce dilemme: si les fonctions
-sont la base du Droit, comme le Droit est égal, les fonctions sont
-équivalentes, et alors la femme n'en remplit point d'inférieures,
-puisqu'il n'y en a point. Celles qu'elle remplit sont alors équivalentes
-aux vôtres et, par cette équivalence, elle rentre dans l'égalité.
-
-Ou bien les fonctions ne sont pas la base du Droit; vous n'en avez pas
-tenu compte lorsqu'il s'est agi d'établir votre Droit: alors pourquoi
-parlez-vous des fonctions quand il est question du Droit de la femme?
-
-Tirez-vous de là comme vous pourrez: ce n'est pas moi qui vous
-décrocherai.
-
-
-II
-
-3º La femme produit moins que l'homme industriellement, dites-vous.
-Admettons que cela soit vrai; comptez-vous pour rien la grande fonction
-maternelle? Les risques que court la femme en l'accomplissant?
-
-Comptez-vous pour rien les travaux du ménage, les soins qui vous sont
-prodigués et auxquels vous devez propreté et santé?
-
-Si la quantité du produit est l'origine de l'égalité de Droit, pourquoi
-ceux qui ne produisent que peu de chose, ceux qui ne produisent rien, et
-vous tous qui produisez inégalement avez-vous un Droit égal?
-
-Pourquoi tant de femmes qui produisent, tandis que leurs maris ou leurs
-fils s'amusent et dissipent, n'ont elles pas des droits et ces derniers
-en ont-ils?
-
-Vous ne faites pas entrer la question du produit dans celle du Droit
-quand il s'agit de l'homme, pourquoi donc l'y faites-vous entrer quand il
-s'agit de la femme?
-
-Vous le voyez, Messieurs, toujours irréfléchis, irrationnels, injustes.
-
-4º La femme ne peut être l'égale de l'homme, parce que son tempérament
-particulier lui interdit certaines fonctions.
-
-Bien, Messieurs; alors un législateur pourrait, sans déraison, décréter
-que tous les hommes qui, par tempérament, sont impropres au métier des
-armes, par exemple, sont hors de l'égalité de Droit?
-
-Le tempérament, source de Droit!
-
-Si une femme avait écrit pareille sottise, elle serait tympanisée d'un
-bout du monde à l'autre.
-
-Pourquoi, Messieurs, n'excluez-vous pas de l'égalité tous les hommes
-faibles, tous ceux qui sont incapables de remplir les fonctions que vous
-_préjugez_ la femme incapable de remplir?
-
-Lorsqu'il s'agit de vous, vous admettez bien que le droit de remplir
-toute fonction ne suppose ni la faculté ni la volonté d'en user; pourquoi
-ne raisonnez-vous pas de même lorsqu'il est question de nous? Que
-penseriez-vous des femmes si, ayant vos droits et vous le servage, elles
-vous tenaient dans une position inférieure sous le prétexte que vous ne
-pouvez pas accomplir la grande fonction de la gestation et de
-l'allaitement?
-
-L'homme, diraient-elles, ne pouvant être mère et nourrice, n'aura pas le
-droit d'être instruit comme nous, d'avoir comme nous une dignité civile.
-Son tempérament grossier le rend incapable d'être témoin dans un acte de
-naissance et de mort; il est évident que sa maladresse l'exclut
-juridiquement des fonctions diplomatiques; donc nous ne pouvons lui
-reconnaître le Droit de les briguer, etc.
-
-Eh! bien, Messieurs, vous raisonnez de la même manière, en excluant la
-femme de l'égalité sous le prétexte, qu'en général, elle est d'un
-tempérament moins fort que le vôtre: c'est à dire que vous raisonnez
-d'une manière absurde.
-
-5º La femme ne peut être l'égale de l'homme en Droit parce qu'il la
-protège et la nourrit.
-
-Si c'est parce que vous nous protégez et nous nourrissez, que nous ne
-devons pas avoir notre Droit, Messieurs, rendez donc leur Droit aux
-filles majeures et aux veuves que vous ne nourrissez ni ne protégez.
-
-Rendez donc leur Droit aux épouses qui n'ont nul besoin de votre
-protection, puisque la loi les protège, même contre vous; aux épouses que
-vous ne nourrissez pas, puisqu'elles vous apportent soit une dot soit une
-profession, soit des services que vous seriez obligés de rétribuer, si
-tout autre vous les rendait.
-
-Et si, être nourri par quelqu'un suffit pour se voir enlever son Droit,
-ôtez le donc à cette foule d'hommes nourris par les revenus ou le travail
-de leurs femmes.
-
-6º L'homme, pour l'exercice de certains droits, est le mandataire de la
-femme.
-
-Messieurs, un mandataire est librement choisi et ne s'impose pas: je ne
-vous accepte pas pour mandataires: je suis assez intelligente pour faire
-mes affaires moi-même, et je vous prie de me rendre, ainsi qu'à toutes
-les femmes qui pensent comme moi, un mandat dont vous abusez indignement.
-Si les femmes mariées, pour avoir la paix, veulent bien vous continuer
-leur mandat, c'est leur affaire; mais aucun de vous ne peut légitimement
-conserver celui des veuves et des filles majeures.
-
-7º La femme n'a pas besoin des mêmes droits que l'homme, parce qu'elle
-n'a pas plus le temps que la capacité de les exercer.
-
-La femme a-t-elle moins de temps et de capacité que vos ouvriers cloués
-douze heures par jour sur leurs travaux morcelés et abrutissants?
-Affirmez donc, si vous l'osez!
-
-Faut-il moins de temps et de capacité pour déposer dans un procès
-criminel, comme le fait la femme, que pour être témoin d'un acte civil ou
-d'un contrat notarié, droit que la femme n'a pas?
-
-Faut-il moins de temps et de capacité pour être tutrice de ses fils et
-administrer leur fortune, comme le fait la femme, que pour être tutrice
-d'un étranger et d'un neveu et administrer la leur, droit que la femme
-n'a pas?
-
-Faut-il moins de temps et de capacité pour diriger une fabrique, une
-maison de commerce, des ouvriers, comme le font tant de femmes, que pour
-être à la tête d'un bureau, d'une administration publique et en diriger
-les employés, droit que la femme n'a pas?
-
-Faut-il moins de temps et de capacité pour se livrer à l'enseignement
-dans une pension nombreuse, comme le font tant de femmes, que dans une
-chaire de faculté, comme l'homme seul en a le droit?
-
-La femme prouve, par _ses œuvres_, que la capacité et le temps ne lui
-manquent pas plus qu'à vous. Les faits étranglent des affirmations dont
-vous devriez rougir. Fi! Je ne voudrais pas être homme, de peur de dire
-de semblables choses, et d'être conduit à prétendre qu'une institutrice,
-une femme de lettres, une artiste, une habile négociante, n'ont pas la
-capacité d'un portefaix ou d'un chiffonnier, parce qu'elles n'ont pas de
-barbe au menton.
-
-8º Les Droits de la femme sont dans sa beauté et dans l'amour de l'homme.
-
-Des droits basés sur la beauté, et sur cette chose fragile qu'on appelle
-un amour d'homme! Qu'est-ce que cela, je vous prie, Messieurs?
-
-Alors la femme aura des Droits si elle est belle et autant qu'elle le
-sera; si elle est aimée et autant qu'elle le sera? Vieille, laide,
-délaissée, il faudra la mettre dans la hotte du relève-chiffons pour la
-transporter aux gémonies?
-
-Si une femme disait de telles choses, quel _tolle_ universel!
-
-Et les hommes prétendent qu'ils sont rationnels! Nous félicitons les
-femmes d'avoir trop de sens commun, pour l'être jamais de cette manière.
-
-Après tous ces arguments qui ne soutiennent pas l'analyse, arrive enfin
-la triomphante objection: les femmes ne revendiquent pas leurs Droits:
-beaucoup d'entre elles sont même scandalisées des réclamations faites par
-quelques-unes au nom de toutes.
-
-Les femmes ne réclament pas, Messieurs?
-
-Que font donc, à l'heure qu'il est, une foule d'Américaines?
-
-Que font donc déjà quelques femmes anglaises?
-
-Qu'ont fait ici en 1848 Jeanne Deroin, Pauline Roland et plusieurs
-autres?
-
-Que fais-je aujourd'hui, au nom d'une légion de femmes dont je suis
-l'interprète?
-
-_Toutes_ les femmes ne réclament pas, non; mais ne savez-vous pas que
-toute revendication de Droit se pose d'abord isolément?
-
-Que les esclaves, habitués à leurs chaînes, ne les sentent que lorsque
-les initiateurs leur montrent les meurtrissures qu'elles ont empreintes
-dans leur chair?
-
-Quelques-unes seulement réclament, dites-vous; mais est-ce donc d'après
-le principe ou le nombre, que l'on juge de la bonté d'une cause?
-
-Avez-vous attendu que _toute_ la population mâle revendiquât son droit au
-suffrage universel pour le décréter?
-
-Avez-vous attendu la revendication de _tous_ les esclaves de vos colonies
-pour les émanciper?
-
-Oui, c'est vrai, Messieurs, beaucoup de femmes sont contre l'Émancipation
-de leur sexe. Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il y a des créatures
-humaines assez abaissées pour avoir perdu tout sentiment de dignité; mais
-non pas que le Droit n'est pas le Droit.
-
-Parmi les noirs, il y en a beaucoup qui haïssent, dénoncent, livrent au
-fouet et à la mort ceux d'entre eux qui méditent de briser leurs fers:
-qui a raison, qui a le sentiment de la dignité humaine, de ces derniers
-ou des autres?
-
-Nous revendiquons notre place à vos côtés, Messieurs, parce que
-l'identité d'espèce nous donne le Droit de l'occuper.
-
-Nous revendiquons notre Droit, parce que l'infériorité dans laquelle nous
-sommes tenues, est une des causes les plus actives de la dissolution des
-mœurs.
-
-Nous revendiquons notre Droit, parce que nous sommes persuadées que la
-femme a son cachet propre à poser sur la Science, la Philosophie, la
-Justice et la Politique.
-
-Nous revendiquons notre Droit, enfin, parce que nous sommes convaincues
-que les questions générales, dont le défaut de solution menace de ruine
-notre Civilisation moderne, ne peuvent être résolues qu'avec le concours
-de la femme, délivrée de ses fers et laissée libre dans son génie.
-
-N'est-ce pas, Messieurs, que c'est une grande preuve de notre insanité,
-de notre _impureté_, que cet immense désir éprouvé par nous, d'arrêter la
-corruption des mœurs, de travailler au triomphe de la Justice, à
-l'avènement du règne du Devoir et de la Raison, à l'établissement d'un
-ordre de choses où l'humanité, plus digne et plus heureuse, poursuivra
-ses glorieuses destinées sans accompagnement de canon, sans effusion de
-sang versé?
-
-N'est-ce pas que les femmes de l'Émancipation sont des _impures que le
-péché a rendues folles, des êtres incapables de comprendre la justice et
-les œuvres de conscience_?
-
-
-III
-
-Concluons, Messieurs.
-
-Lors même qu'il serait vrai, ce que je nie, que la femme vous soit
-inférieure; lors même qu'il serait vrai, ce que les _faits_ démontrent
-faux, qu'elle ne peut remplir aucune des fonctions que vous remplissez,
-qu'elle n'est propre qu'à la maternité et au ménage, elle n'en serait pas
-moins votre égale devant le Droit, parce que le Droit ne se base ni sur
-la supériorité des facultés, ni sur celle des fonctions qui en
-ressortent, mais sur l'identité d'espèce.
-
-Créature humaine comme vous, ayant comme vous une intelligence, une
-volonté, un libre-arbitre, des aptitudes diverses, la femme a le Droit,
-comme vous, d'être libre, autonome, de développer librement ses facultés,
-d'exercer librement son activité: lui tracer sa route, la réduire en
-servage, comme vous le faites, est donc une violation du Droit humain
-dans la personne de la femme: c'est un odieux abus de la force.
-
-Au point de vue des faits, cette violation de Droit revêt la forme d'une
-déplorable inconséquence: car il se trouve que beaucoup de femmes sont
-très supérieures à la plupart des hommes; d'où il résulte que le Droit
-est accordé à ceux qui ne devraient pas l'avoir, d'après votre doctrine,
-et refusé à celles qui, d'après la même doctrine, devraient le posséder,
-puisqu'elles justifient des qualités requises.
-
-Il se trouve que vous reconnaissez le Droit aux qualités et fonctions,
-_parce qu'on est homme_, et que vous cessez de le reconnaître dans le
-même cas, _parce qu'on est femme_.
-
-Et vous vantez votre haute Raison, et vous vous vantez de posséder le
-sens de la Justice!
-
-Prenez garde, Messieurs! Nos droits ont le même fondement que les vôtres;
-en niant les premiers, vous niez en principe les derniers.
-
-Encore un mot à vous, prétendus disciples des doctrines de 89, et nous
-aurons fini.
-
-Savez-vous pourquoi tant de femmes prirent parti pour notre grande
-Révolution, armèrent les hommes et bercèrent leurs enfants au chant de la
-_Marseillaise_? C'est parce que, sous la Déclaration des Droits de
-l'Homme et du Citoyen, elles croyaient voir la Déclaration des Droits de
-la Femme et de la Citoyenne.
-
-Quand l'Assemblée se fut chargée de les détromper, en manquant de logique
-à leur égard, en fermant leurs réunions, elles abandonnèrent la
-Révolution, et vous savez ce qui advint.
-
-Savez-vous pourquoi, en 1848, tant de femmes, surtout parmi le peuple, se
-déclarèrent pour la Révolution? C'est qu'elles espérèrent que l'on serait
-plus conséquent à leur égard que par le passé.
-
-Lorsque, dans leur sot orgueil et leur inintelligence, les représentants,
-non seulement leur interdirent de se réunir, mais les _chassèrent_ des
-assemblées d'hommes, les femmes abandonnèrent la Révolution, en
-détachèrent leurs maris et leurs fils, et vous savez encore ce qui
-advint.
-
-Comprenez-vous enfin, Messieurs les inconséquents?
-
-Je vous le dis en vérité, toutes vos luttes sont vaines, si la femme ne
-marche pas avec vous.
-
-Un ordre de choses peut s'établir par un coup de main; mais il ne se
-maintient que par l'adhésion des majorités; et ces majorités, Messieurs,
-c'est nous, femmes, qui les formons par l'influence que nous avons sur
-les hommes, par l'éducation que nous leur donnons avec notre lait.
-
-Nous pouvons leur inspirer, dès le berceau, amour, haine ou indifférence
-pour certains principes: c'est là qu'est notre force; et vous êtes des
-aveugles de ne pas comprendre que si la femme est d'un côté, l'homme de
-l'autre, l'humanité est condamnée à faire l'œuvre de Pénélope.
-
-Messieurs, la femme est mûre pour la liberté civile, et nous vous
-déclarons que nous considérerons désormais comme _ennemi_ du Progrès et
-de la Révolution quiconque s'élèvera contre notre légitime revendication;
-tandis que nous rangerons parmi les _amis_ du Progrès et de la Révolution
-ceux qui se prononceront pour notre émancipation civile, FUT-CE VOS
-ADVERSAIRES.
-
-Si vous refusez d'écouter nos légitimes réclamations, nous vous
-accuserons devant la postérité du crime que vous reprochez aux
-possesseurs d'esclaves.
-
-Nous vous accuserons devant la postérité d'avoir nié les facultés de la
-femme, parce que vous avez eu peur de sa concurrence.
-
-Nous vous accuserons devant la postérité de lui avoir refusé justice,
-afin d'en faire votre servante et votre jouet.
-
-Nous vous accuserons devant la postérité d'être les ennemis du Droit et
-du Progrès.
-
-Et notre accusation demeurera debout et vivante devant les générations
-futures qui, plus éclairées, plus justes, plus morales que vous,
-détourneront avec dédain, avec mépris, les yeux de la tombe de leurs
-pères.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-ÉTAT DE LA FEMME FRANÇAISE DEVANT LES MŒURS ET LA LÉGISLATION.
-
-DIALOGUE ENTRE UNE JEUNE FEMME ET L'AUTEUR.
-
-
-I
-
-L'AUTEUR. Que concluez-vous, Madame, des principes et des faits que nous
-avons établis dans les deux précédents chapitres?
-
-LA JEUNE FEMME. Que la femme étant, comme l'homme, un être humain, un
-élément de destinée collective, un membre du corps social, la logique
-exige qu'elle soit considérée comme son égale devant le droit. Qu'en
-conséquence, elle doit trouver dans la loi et la pratique sociales le
-respect de son autonomie, les mêmes ressources que l'homme pour son
-développement intellectuel, l'emploi de son activité, la même protection
-pour sa dignité, sa moralité.
-
-L'AUTEUR. Fort bien. Voyons donc comment se comportent, à l'égard de la
-femme, notre société et notre législation.
-
-Nous avons de nombreux lycées, des écoles spéciales, des académies. Ce
-sont des institutions _nationales_: la femme y a donc _droit_. Or, vous
-savez qu'elle ne peut s'y présenter; que le Collége de France même lui
-est interdit.
-
-Je sais que, pour justifier ce déni de justice, on dit que la femme n'a
-pas besoin de haut enseignement pour remplir les fonctions qui lui sont
-dévolues par la nature; que n'ayant ni la vocation, ni le temps, il est
-inutile que les portes des écoles spéciales s'ouvrent devant elle, etc.
-
-LA JEUNE FEMME. Nous, jeune génération de femmes, nous protestons contre
-ces allégations au nom de la justice, du sens commun et des faits.
-
-Si la femme est évincée des établissements soutenus par le budget de
-l'État, qu'on l'exempte aussi de l'impôt. Je ne vois pas pourquoi nous
-contribuerions à payer les frais d'institutions dont nous ne profitons
-pas.
-
-Si la femme n'a pas vocation, il est inutile de lui fermer les écoles,
-elle ne les fréquentera pas plus que les hommes qui n'y vont pas. Si la
-femme n'a pas le temps de les fréquenter, il est évident que
-l'interdiction est ridicule: on ne fait pas ce qu'on n'a pas le temps de
-faire.
-
-Mais ces allégations sont-elles de bonne foi? Non certes; car dire que la
-femme, pour remplir ses modestes fonctions, n'a nul besoin d'être aussi
-instruite que l'homme, c'est supposer qu'elle se borne à celles-là; et
-l'on sait bien que cela n'est pas vrai. C'est oublier ensuite que,
-destinée à exercer sur l'homme époux et fils une influence qui les dirige
-et les transforme, il faut mettre la femme en état de rendre cette
-influence bonne et élevée.
-
-En définitive, d'ailleurs, comme les hommes ne fondent pas leur droit de
-participer aux bienfaits de l'éducation nationale sur leur vocation et
-sur leur temps, je ne vois pas que notre temps et notre vocation puissent
-être pour nous la base du même droit.
-
-L'AUTEUR. Et cependant, Madame, la société prend son parti de ce déni de
-justice, et la masse des femmes se déclarent contre celles qui, d'une
-trempe vigoureuse, protestent contre cet état de choses.
-
-LA JEUNE FEMME. Notre jeune génération est trop impatiente du joug, pour
-ne pas se ranger avec vous. Il n'y en a plus guère parmi nous qui
-s'imaginent, comme nos grand'-mères, que la femme est plus créée pour
-l'homme que lui pour elle;
-
-Que la femme est inférieure à l'homme et doit lui obéir;
-
-Que la femme ne doit pas recevoir la même éducation que l'homme;
-
-Qu'une femme ne peut avoir de vocations identiques à celles de l'homme.
-
-Nous commençons à trouver fort surprenant qu'un prosateur barbu, dont les
-œuvres n'ont pas franchi la frontière, un faiseur de tartines
-quotidiennes, puissent attacher la rosette à leur habit, tandis que G.
-Sand, dont le nom est universel, ne saurait être décorée;
-
-Qu'un paysagiste puisse être récompensé de la croix qu'on ne songerait
-pas à donner à cette admirable femme, Rosa Bonheur, qui nous fait
-communier avec les animaux, et, par les yeux, nous rend meilleurs pour
-tout ce qui vit.
-
-Si une femme obtient une distinction, c'est en qualité de garde-malade...
-parce que les hommes n'envient pas la fonction de sœur de charité.
-
-
-II
-
-EMPLOI DE L'ACTIVITÉ.
-
-L'AUTEUR. Non seulement la femme ne trouve point accès dans les
-établissements d'instruction nationale, mais une foule de fonctions
-privées lui sont interdites; les hommes s'emparent de celles qui lui
-conviendraient le mieux, et souvent lui laissent celles qui
-conviendraient mieux aux hommes: c'est ainsi que des femmes portent des
-fardeaux, tandis que, selon la plaisante expression de Fourier, des
-hommes _voiturent une tasse de café avec des bras velus_.
-
-Il y a plus: si des hommes et des femmes sont en concurrence de fonction,
-l'homme est mieux rétribué que la femme pour le même travail; et la
-société trouve cela tout simple et fort juste.
-
-Fort juste de payer l'accoucheuse moins que l'accoucheur.
-
-L'institutrice que l'instituteur,
-
-La femme professeur que son concurrent mâle,
-
-_La_ comptable que _le_ comptable,
-
-La commise que le commis,
-
-La cuisinière que le cuisinier, etc., etc.
-
-Cette dépréciation du travail de la femme fait que, dans les professions
-qu'elle exerce, elle ne gagne, le plus souvent en s'exténuant, que de
-quoi mourir lentement de faim.
-
-Pourquoi, je vous le demande, à égalité de fonction et de travail,
-rétribuer moins la femme que l'homme?
-
-Pourquoi la rétribuer, comme on le fait, contre toute équité, dans les
-travaux qu'elle exécute seule?
-
-LA JEUNE FEMME. Vous savez, Madame, que, pour justifier cela, on prétend
-que nous avons moins de besoins que l'homme; puis que l'équilibre se
-rétablit dans le ménage par le gain supérieur de ce dernier.
-
-L'AUTEUR. Je connais ces prétextes inventés pour endormir la conscience;
-mais vous, femme de la génération nouvelle, les acceptez-vous?
-
-LA JEUNE FEMME. Non: car la femme, devant être l'égale de l'homme en
-tout, doit l'être dans le droit industriel comme dans les autres.
-
-Il n'est pas vrai d'abord que nous ayons moins de besoins que l'homme:
-nous nous résignons mieux aux privations, voilà tout.
-
-Il n'est pas vrai davantage que, d'une manière générale, l'équilibre dans
-le ménage se rétablisse: il faudrait pour cela que toute femme fût
-mariée: or, on se marie de moins en moins, il y a donc beaucoup de
-filles, beaucoup de veuves chargées d'enfants; une foule innombrable de
-femmes mariées à des hommes qui divisent leur gain entre deux ménages ou
-le dissipent au cabaret, au jeu, etc.
-
-D'où il résulte qu'on rétribue moins une fille, une veuve, une femme
-abandonnée de son mari, parce que, dans le ménage, qui n'existe pas
-alors, l'équilibre se rétablit. Oh! suprême bon sens!
-
-L'AUTEUR. Et comme la médiocrité de nos besoins et le magnifique
-équilibre dont on parle, n'existent que dans l'imagination, la femme
-_réelle_, trouvant que la faim et les privations sont des hôtes
-incommodes, se vend à l'homme et se hâte de vivre, parce qu'elle sait
-que, vieille, elle n'aurait pas de quoi manger. Et l'équilibre se
-rétablit par la démoralisation des deux sexes, la désolation des
-familles, la ruine des fortunes, l'étiolement de la génération présente
-et future.
-
-LA JEUNE FEMME. En vérité, Madame, quoique le moyen âge fût bien
-travaillé par des doctrines contraires à la dignité de la femme, les
-barons féodaux lui étaient moins opposés que les fils de leurs serfs
-émancipés: Si j'ai bonne mémoire, plusieurs femmes ont porté le bonnet de
-docteur dans ces temps anciens, et ont occupé, surtout en Italie, des
-chaires de Philosophie, de Droit, de Mathématique, et ont excité
-l'admiration et l'enthousiasme. Si j'ai bonne mémoire encore, plusieurs
-femmes ont été reçues docteur en médecine, et c'étaient la plupart du
-temps les châtelaines qui exerçaient autour d'elles l'art de guérir;
-beaucoup d'entre elles savaient préparer des baumes. Aujourd'hui l'une
-des fonctions, surtout, qu'on ne confie pas à notre sexe est l'exercice
-de la médecine. Il me semble cependant qu'une société faisant quelque cas
-de la pudeur, ne devrait pas hésiter à en confier l'exercice aux femmes
-qui ont aptitude. Que les hommes soient traités par les hommes, cela se
-conçoit; mais qu'une femme confie les secrets de son tempérament à un
-homme, que cet homme, cet étranger, pose ses yeux et sa main sur son
-corps, c'est une impudeur, c'est une honte!
-
-L'AUTEUR. N'est-ce pas la faute des hommes qui persuadent aux femmes que
-leur sexe, n'ayant pas aptitude à la science, il n'y aurait pas sécurité
-pour elles à se mettre entre les mains d'un médecin de leur sexe?
-N'est-ce pas la faute des hommes qui exigent de leurs femmes qu'elles se
-fassent assister par un accoucheur au lieu d'une accoucheuse?
-
-Ce qu'il y a de curieux, c'est que les honnêtes femmes hésitent moins à
-se laisser visiter et toucher par un médecin que celles dites non
-chastes... à moins que celles-ci ne chôment de consolateurs: Vous direz
-que ce souci n'est pas interdit aux femmes honnêtes... Inclinons-nous
-donc, Madame, devant l'honorable confiance et le charmant caractère de
-Messieurs les maris dont les femmes ont de fréquentes vapeurs, et des
-affections plus on moins utérines.
-
-LA JEUNE FEMME. Un sentiment de M. E. Legouvé m'a frappée: c'est la
-confiance qu'il exprime en notre perspicacité et en notre délicatesse
-pour le traitement des affections nerveuses, si nous étions appelées à
-exercer la médecine.
-
-L'AUTEUR. Il a l'intuition de la vérité; si l'homme, en général, comprend
-mieux le muscle et l'os, nous comprenons mieux le nerf et la vie. La
-femme médecin a généralement un élément de diagnostic qui manque à
-l'homme: c'est une disposition à _sentir_ l'état de son malade: voilà
-pourquoi les névroses ne seront prévenues et _réellement_ guéries, que
-lorsque les femmes s'en mêleront scientifiquement. Ajoutons que ce sera
-seulement alors que les enfants seront convenablement traités dans leurs
-maladies, parce que la femme a l'intuition de l'état de l'enfant; elle
-l'aime, se met en communion avec lui; devant être mère, elle est
-organisée pour être avec l'enfant dans un rapport bien autrement intime
-que l'homme.
-
-LA JEUNE FEMME. _A priori_, ce que vous dites là me semble vrai.
-
-L'AUTEUR. De même, Madame, que l'on ne peut pratiquer la Justice qu'en
-_sentant_ les autres en soi, l'on ne peut, croyez-le, pratiquer avec
-succès la Médecine, qu'en _sentant_ ceux que l'on traite: la science
-n'est rien sans cette communion: il faut aimer ses semblables pour
-pouvoir les guérir, parce que les ressources thérapeutiques varient selon
-l'état _individuel_ des sujets. Donc, de même que l'amour seul ne peut
-suffire, la science seule ne suffit pas, puisqu'il faut, pour guérir,
-que, dans sa généralité, elle s'individualise; ce qui ne peut se faire
-que par l'intuition, fille de la bienveillance et de la délicatesse
-nerveuse.
-
-Mais laissons ce sujet qui nous conduirait trop loin, et redisons que la
-femme cultivée, laissée libre dans la manifestation de son génie, est
-destinée à transformer la Médecine comme toute chose, en y mettant son
-propre cachet.
-
-Maintenant résumons-nous, Madame. Nous venons de voir que notre sexe ne
-peut, qu'exceptionnellement, trouver dans l'emploi de son activité les
-moyens de suffire à ses besoins, c'est à dire les moyens de rester moral.
-Que, traité comme serf, on lui interdit non seulement plusieurs
-carrières, mais encore que, lorsqu'il se rencontre en concurrence avec
-l'autre, il est généralement moins bien rétribué que ce dernier. De telle
-sorte que la femme, réputée _plus faible_, est obligée de travailler
-_plus fort_, _pour ne pas gagner davantage_.
-
-Que pensez-vous de notre raison et de notre équité?
-
-
-III
-
-CHASTETÉ DE LA FEMME.
-
-L'AUTEUR. Notre idéal du Droit étant la Liberté dans l'Égalité suppose
-l'unité de loi Morale et une égale protection pour tous.
-
-LA JEUNE FEMME. En effet, dans une société, il ne peut pas plus y avoir
-deux Morales que deux sortes de Droits fondamentaux, quand l'Égalité est
-à la base.
-
-L'AUTEUR. Nos mœurs et notre législation n'ont pas votre brutale
-logique, Madame.
-
-Il y a deux Morales: une peu exigeante, facile; c'est celle de l'homme.
-L'autre sévère, difficile; c'est celle de la femme. La Société
-rationnelle..... comme elle l'est toujours, a chargé du lourd fardeau les
-épaules de l'être réputé faible, inconsistant, et a placé le fardeau
-léger sur celles du fort, sans doute parce qu'il est réputé le sage, le
-courageux: n'est-ce pas équitable?
-
-LA JEUNE FEMME. Cela me semble au contraire très injuste et fort peu
-raisonnable.
-
-Si la femme est faible, imparfaite et l'homme fort et raisonnable, on
-doit moins exiger de la première que du dernier. Prétendre que la femme
-peut et doit être supérieure à l'homme en moralité, c'est avouer qu'elle
-possède plus que lui les facultés qui élèvent notre espèce au dessus des
-autres: c'est donc une contradiction.
-
-Le sens moral donnant la puissance de se gouverner en vue d'un idéal de
-perfection, si la femme le possède plus que l'homme, que devient
-l'excellence de celui-ci qui avoue ne pouvoir vaincre ses instincts
-brutaux?
-
-L'AUTEUR. Vous êtes trop curieuse, Madame; la Société se contredit, mais
-ne s'explique pas; elle n'est pas du tout philosophe. Elle a décidé que
-l'excellence de l'homme ne l'oblige point à vaincre toutes les passions
-qui nuisent à autrui, mais seulement celles qui ont pour point de mire la
-pièce de monnaie. S'il vous dérobe votre montre ou votre mouchoir, c'est
-un coquin digne de la prison; mais s'il vous dérobe votre joie, en
-séduisant votre fille, s'il la jette dans une voie de désordres et de
-honte, et vous expose à mourir de douleur, c'est un charmant garçon.
-Est-ce que vous vous seriez mis dans l'esprit que la moralité, l'honneur
-et l'avenir de votre fille eussent autant de valeur que votre montre ou
-votre mouchoir?
-
-Dans une faute contre ce qu'on nomme la chasteté, l'unité de morale et la
-logique exigent qu'il y ait deux coupables, et l'équité prononce que le
-provocateur est plus coupable que le provoqué. Notre société modèle
-prétend qu'il n'y a qu'un coupable, le faible, le crédule, le provoqué;
-l'autre est un délicieux conquérant auquel sourient toutes les mères.
-
-Ceci bien entendu, le Code déclare qu'une fille de _quinze_ ans est seule
-responsable de ce qu'on nomme son honneur.
-
-Il ne punit point le séducteur; donc il ne le reconnaît point coupable.
-
-Si l'on enlève une mineure, si on la viole, si on la corrompt pour le
-compte d'autrui, on est puni, à la vérité, mais d'une manière fort
-insuffisante.
-
-Une pauvre enfant de seize ou dix-sept ans est-elle devenue enceinte, le
-séducteur, presque toujours, l'abandonne. Que reste-t-il à l'imprudente?
-une vie brisée, un veuvage éternel, un enfant à élever. Si, pour apaiser
-son père furieux, elle lui montre des lettres qui prouvent la paternité
-du misérable, l'engagement qu'il a pris de reconnaître l'enfant et de
-pourvoir en partie à ses besoins, une promesse de mariage peut-être, le
-père répète ces dures paroles de la loi:
-
-_Toute promesse de mariage est nulle._
-
-_Tout enfant naturel reste à la charge de la mère._
-
-_La recherche de la paternité est interdite._
-
-Ainsi donc, Messieurs, ne vous gênez pas, séduisez les filles en leur
-promettant le mariage, signez cette promesse de votre plus beau paraphe;
-soyez, de fait, pères de plusieurs enfants et laissez aux filles, qui
-gagnent si peu, la charge de les élever; vous n'avez rien à craindre. La
-femme est condamnée par la loi et par l'opinion à porter le fardeau de
-ses fautes et des vôtres; car c'est une créature tout à la fois bien
-faible et bien forte: faible, pour qu'on puisse l'opprimer, forte, plus
-forte que vous, pour qu'on puisse la condamner: elle a le sort de toutes
-les victimes.
-
-LA JEUNE FEMME. A ces critiques, j'ai souvent entendu répondre: Que les
-mères gardent leurs filles! Et j'ai dit: garder ses filles est facile aux
-privilégiées; mais est-ce que les ouvrières peuvent garder les leurs qui
-vont en apprentissage à onze ou douze ans? Est-ce qu'elles peuvent les
-accompagner dans leurs ateliers, lorsqu'elles vont essayer ou reporter de
-l'ouvrage? Si l'on convient que les filles ont besoin d'être gardées, et
-qu'il n'y ait qu'une imperceptible minorité de mères qui puissent exercer
-cette surveillance, il est clair que le devoir social est de faire des
-lois pour les protéger toutes.
-
-L'AUTEUR. Parfaitement raisonné, Madame; mais pour transformer la loi, il
-faut travailler à transformer l'opinion. Vous voyez que les femmes
-acceptent les deux Morales; qu'elles ne se sentent pas monter la honte au
-front de ce que leur sexe est sacrifié à la dégoûtante lubricité de
-l'autre. Loin de là, ces esclaves sans pensée jettent la pierre à la
-pauvre fille séduite et abandonnée, tout en ouvrant à deux battants leur
-porte au suborneur. Elles font plus, elles lui confient l'avenir de leur
-fille sous le couvert de l'écharpe municipale. Elles méprisent la lorette
-et la pensionnaire du lupanar, mais elles reçoivent ceux dont les vices,
-l'égoïsme et l'argent entretiennent ces deux plaies. Elles ne sentent pas
-que recevoir chez soi, le sachant, un homme qui a séduit et délaissé une
-fille, un homme qui entretient une lorette, ou un homme qui fréquente les
-lieux infâmes, c'est se rendre complice de leurs actes et de la
-dégradation, de l'oppression de leur propre sexe.
-
-LA JEUNE FEMME. Ah! bon Dieu, si nous suivions vos principes, combien peu
-d'hommes nous devrions admettre dans notre société!
-
-L'AUTEUR. Soyez conséquente, Madame; si vous ne vous croyez pas permis de
-recevoir une prostituée, vous ne pouvez logiquement vous permettre de
-recevoir le prostitué qui la paie. Les hommes seraient plus chastes, si
-les honnêtes femmes étaient plus sévères et élevaient leurs fils dans la
-chasteté, au lieu de répéter comme de cruelles idiotes: _J'ai lâché mon
-coq, cachez vos poules. Il faut que les jeunes gens jettent la gourme du
-cœur._ Ce qui, traduit en bon français, signifie: mon fils a le droit de
-prendre vos filles, et de traiter le sexe auquel j'appartiens comme un
-égout, ou comme un jouet qu'on brise sans scrupule.
-
-LA JEUNE FEMME. Vous reconnaîtrez, j'espère, que nous, femmes de la jeune
-génération, nous sommes moins inconséquentes que nos mères, puisque nous
-n'admettons pas deux Morales, mais une seule.
-
-L'AUTEUR. Oui, vous êtes plus logiques, mais vous manquez d'idéal; et,
-au lieu de purifier la Morale et d'y soumettre les deux sexes, comme des
-esclaves révoltées, vous vous soumettez à la Morale relâchée ou plutôt à
-l'immoralité de l'autre sexe. Vous oubliez que la liberté doit produire
-des fruits de salut et non pas la décomposition. Vous comprenez l'égalité
-comme les Romaines de la décadence, dans le vice.
-
-Pauvres enfants, est-ce bien votre faute? La loi qui abandonne votre
-chasteté aux passions de l'homme, a-t-elle pu vous donner une grande
-estime pour cette vertu? Ne devez-vous pas croire, au contraire, que ce
-qui est licite pour l'homme, peccadille pour lui, l'est pour vous; au
-lieu de penser que ce qui ne vous est pas permis, ne le lui est pas
-davantage?
-
-Ah! vous êtes toujours les esclaves de l'homme, vous qui vous soumettez à
-sa loi Morale au lieu de l'élever à la vôtre!
-
-Arrêtez-vous donc, en voyant les fruits amers d'une semblable erreur.
-Regardez: partout l'adultère, la prostitution sous toutes les formes,
-l'abandon de milliers d'enfants, l'infanticide à tous ses degrés, la
-corruption s'exerçant au grand jour à la porte de certaines fabriques,
-l'enregistrement de filles de seize ans dans la grande armée de la
-prostitution, une foule d'hommes, assez bas descendus pour jouer le rôle
-d'_hommes entretenus_, et l'amour fuyant de la terre pour céder la place
-à la passion bestiale, effrénée, qui dévore les âmes et les corps: voilà
-ce que vous avez accepté en acceptant l'immoralité masculine!
-
-Oui, il n'y a qu'une Morale, mais ce n'est pas la chose hideuse qui amène
-ces épouvantables résultats. Ne vous avilissez donc pas en prenant les
-hommes pour modèles.
-
-LA JEUNE FEMME. Comment échapper à la dégradation, si les mœurs et la
-loi donnent à l'homme le droit du seigneur? Si, d'autre part, nous sommes
-obligées de vivre des passions de l'homme, parce que nous ne pouvons nous
-suffire par notre travail? Si enfin notre activité inquiète ne trouve pas
-d'emploi, parce que l'homme, s'emparant de tout, nous condamne à la
-misère et au désœuvrement?
-
-L'AUTEUR. C'est pour sortir de cette situation que vous devez réclamer
-énergiquement et constamment vos droits; vous emparer résolûment, quand
-cela se peut, des situations contestées; avoir une initiative, au lieu de
-songer, comme vous le faites, à vous parer et à exploiter l'homme.
-
-Croyez-vous donc que ceux qui ont conquis leurs Droits, l'ont fait par la
-paresse, la futilité, le vice? Non certes; mais par le travail, la
-constance, le courage; en comptant sur eux et non sur les autres.
-
-
-IV
-
-DROIT POLITIQUE.
-
-L'AUTEUR. Nous avons établi que le Droit étant absolument égal pour les
-deux sexes, le Droit politique appartient en principe à la femme, comme
-tout autre Droit.
-
-Or vous savez, Madame, que si vous contribuez comme l'homme aux charges
-publiques;
-
-Que si vous êtes de moitié dans la reproduction et la conservation des
-citoyens;
-
-Que si, par votre travail, vous contribuez comme l'homme à la production
-de la richesse nationale;
-
-Qu'enfin si, par vos intérêts et vos affections, les questions générales
-vous importent tout autant qu'à l'homme,
-
-Cependant vous n'avez aucun Droit politique: on semble croire que les
-affaires générales ne vous regardent pas.
-
-LA JEUNE FEMME. J'ai entendu dire que, dans les choses d'intérêt général,
-l'homme a une double représentation.
-
-L'AUTEUR. Il représente la femme comme le monarque ses sujets, le maître
-ses esclaves.
-
-Si l'homme peut représenter sa femme et lui, il ne peut représenter les
-filles majeures et les veuves; pourquoi celles-ci ne se
-représentent-elles pas elles-mêmes comme les hommes non mariés?
-
-LA JEUNE FEMME. Souvent l'on a prétendu devant moi que la femme est
-renfermée dans un cercle d'idées trop étroites, par suite de ses
-occupations habituelles, pour être capable de fournir un vote
-intelligent.
-
-L'AUTEUR. N'aviez vous pas à répondre à cela que les ouvriers, renfermés
-dans les minimes détails de leur métier, ne sauraient s'élever mieux que
-les femmes à la compréhension des questions générales?
-
-Que tous les votants ne sont pas des philosophes?
-
-Que, par la grâce de la barbe, nos paysans, nos mineurs, nos tisseurs,
-nos casseurs de pierres, nos balayeurs, nos chiffonniers, n'ont pas, à
-jour fixe, l'intuition des besoins du pays?
-
-Que les femmes, à l'heure qu'il est, ne s'occupent pas moins ni plus mal
-de politique que les hommes, qu'elles en discutent avec eux, et ont
-souvent une grande influence sur le vote de leurs maris?
-
-Qu'enfin, puisqu'on reconnaît le Droit politique à l'homme,
-indépendamment de son degré d'intelligence et d'instruction, de la nature
-de ses occupations et de l'état de sa santé, vous ne comprenez pas
-pourquoi l'on tiendrait compte de ces choses quand il s'agit du Droit
-politique de la femme?
-
-N'auriez vous pu ajouter: il est assez singulier que tant d'imbéciles
-aillent voter, tandis que des femmes intelligentes, célèbres même, sont
-repoussées de l'urne électorale.
-
-Il est assez outrecuidant de la part des hommes de supposer que des
-femmes artistes, des négociantes, des institutrices, sont moins capables,
-au point de vue politique, que des cureurs d'égoût, des porteurs d'eau,
-des charbonniers et des balayeurs.
-
-Toute française majeure a le Droit de réclamer sa 36 millionième part du
-vote général: elle est serve politique, tant qu'elle en est dépouillée,
-parce qu'elle subit des lois qu'elle n'a pas concouru à faire, et paie
-des impôts qu'elle n'a pas concouru à fixer.
-
-LA JEUNE FEMME. Je n'ai rien à dire à cela, sinon que je ne me sens pas
-portée à réclamer mon Droit politique. Cette revendication me laisserait
-froide, tandis que celle du Droit civil me trouve prête à la soutenir
-chaudement.
-
-L'AUTEUR. Vous ne me surprenez pas, Madame; la route de l'humanité se
-divise par étapes; vous sentez, sans vous en rendre compte, qu'elle n'en
-peut fournir deux à la fois. Vous êtes prête pour le droit civil, dont la
-jouissance et la pratique vous mûriront pour le Droit politique.
-
-Il est dans la pratique de l'Humanité, que les majeurs de l'espèce ne
-reconnaissent de Droits aux mineurs, en dehors des plus simples droits
-naturels, que lorsque ceux-ci les revendiquent jusqu'à la révolte: les
-majeurs en ceci n'ont qu'un tort, c'est de trop attendre, et de ne pas
-travailler à faire mûrir leurs cadets pour la pratique du Droit.--Mais en
-principe toutes les fois que l'exercice d'un droit compromettrait
-gravement des intérêts plus au moins généraux, il est bon de ne
-l'accorder qu'à ceux qui le réclament, car quand ils ne le font pas,
-c'est qu'il n'en sentent pas l'importance, et il y aurait à craindre
-qu'ils n'en fissent un mauvais usage.
-
-Mais quand ce Droit est revendiqué, que sa privation entraîne des
-douleurs et des désordres, il faut le reconnaître, sous peine
-d'oppression, de déni de Justice.
-
-Or la privation du Droit civil est pour les femmes une source de
-douleurs, de malheurs, de corruption, d'humiliation; la revendication de
-ce Droit se pose, elles sont mûres pour l'obtenir: ce serait donc un déni
-de Justice que de refuser de le reconnaître.
-
-Il n'en est pas de même pour le Droit politique: elles ne le désirent ni
-ne le réclament.
-
-Rappelez-vous, Madame, que dans tout sujet il y a la théorie et la
-pratique. L'une est l'absolu, l'idéal qu'on se propose de réaliser,
-l'autre est la mesure dans laquelle il est sage et prudent d'introduire
-l'idéal dans un milieu donné.
-
-Ainsi, de Droit absolu, nous sommes en tout les égales des hommes; mais
-si nous prétendions réaliser cet absolu dans notre milieu actuel, bien
-loin de marcher en avant, il y aurait recul et anarchie: le Droit
-dévorerait le Droit. Le bon sens exige qu'une réforme ne soit appliquée
-qu'à des éléments préparés à s'y soumettre.
-
-
-V
-
-FONCTIONS PUBLIQUES.
-
-L'AUTEUR. Le principe posé par l'idéal nouveau est que tous les membres
-du corps social sont aptes à briguer les fonctions publiques. Comparons
-ce principe aux décisions de la loi française.
-
-La femme est déclarée _incapable_ de remplir aucune fonction publique.
-
-Il lui est interdit d'être _témoin_ dans les actes de l'État civil, dans
-les testaments, et tout autre acte reçu par officier public.
-
-A l'exception de la mère et des ascendantes, elle est exclue de la
-tutelle et du conseil de famille.
-
-Par une magnifique inconséquence, ces lois gouvernent le pays où la plus
-haute des fonctions, la Régence, peut échoir à une femme.
-
-Remarquez, Madame, que si nous sommes _incapables_ à tant de points de
-vue, nous devenons tout à coup très capables, quand il s'agit de répondre
-de nos actes au criminel et au correctionnel; très _croyables_, quand il
-s'agit d'envoyer, par notre témoignage, un homme aux galères ou à la
-mort; très _capables_, très _responsables_ dans les transactions que nous
-fesons et signons comme filles majeures ou veuves.
-
-Des gens qui se sont donné la difficile tâche de nous dorer cette amère
-pilulle qu'on nomme le Code Civil, nous disent: mais, Mesdames, le
-législateur savait, qu'étant mères et ménagères, vous ne pouviez remplir
-des fonctions publiques: Vous conviendrez vous-mêmes qu'une femme
-enceinte ou nourrice, une femme retenue par les soins de l'intérieur, ne
-peut être ni ministre, ni juré, ni député, ni..... etc.
-
-LA JEUNE FEMME. Mais, Messieurs leur répondrons-nous, les femmes ne sont
-pas constamment enceintes, perpétuellement nourrices, puisque beaucoup
-n'ont pas d'enfants, restent filles, et ne s'occupent pas plus que vous
-des soins de l'intérieur.
-
-L'âge où vous entrez dans les fonctions publiques, est celui où, nos
-fonctions maternelles étant remplies, nous n'avons plus qu'à nous ennuyer
-prodigieusement, si notre fortune nous en laisse le loisir.
-
-L'AUTEUR. Ces Messieurs prétendent que la maternité nous a pris trop de
-temps pour que nous ayons pu cultiver les facultés nécessaires aux
-fonctions publiques: ils prétendent aussi que cette maternité arrête
-l'essor de nos hautes facultés.
-
-LA JEUNE FEMME. A ceci nous leur répondrons que l'amour et le libertinage
-leur font perdre bien plus de temps qu'à nous la maternité, et arrêtent
-bien autrement l'essor de leurs hautes facultés.
-
-Quoi! il faut que les filles, les veuves, les femmes de quarante ans ne
-puissent remplir aucune fonction publique, parce que la majorité des
-femmes est occupée de vingt à trente cinq ans, à renouveler la
-population! En vérité, c'est plaisant!
-
-Les hommes conviennent qu'il n'y a qu'un petit nombre d'entre eux qui
-remplissent les fonctions publiques; puis, quand il s'agit des femmes, il
-semble aussitôt que _toutes_ prétendent les remplir, et qu'il n'y en a
-pas une qui n'en soit empêchée par la maternité et le mariage.
-
-On dit que le peuple français est spirituel, que, né malin, il inventa le
-Vaudeville; je n'y contredis pas; mais serais-je indiscrète de m'informer
-s'il a inventé le sens commun et la logique?
-
-Ah! qu'ils se taisent ces malheureux interprètes du Code; nous n'avons
-pas besoin de leurs gloses, pour que les auteurs de leurs lois aient le
-contraire de notre amour.
-
-
-VI
-
-LA FEMME DANS LE MARIAGE.
-
-L'AUTEUR. Voyons comment la société, qui doit veiller à ce que chacun de
-ses membres n'aliène ni sa personne, ni sa liberté, ni sa dignité,
-remplit ce devoir envers la femme mariée.
-
-Nous savons que la fille majeure et la veuve sont capables de tous les
-actes de propriété; qu'elles sont libres, et ne doivent obéissance qu'à
-la loi.
-
-La femme se marie-t-elle? Tout change: ce n'est plus proprement une femme
-libre, c'est une _serve_.
-
-La loi, en déclarant qu'elle suit la condition de son mari, c'est à dire
-qu'elle est réputée de la même nation que lui, dénationalise la femme
-française qui se marie avec un étranger.
-
-L'article 213 oblige la femme à _l'obéissance_.
-
-L'article 214 lui enjoint de _suivre son mari partout où il juge à propos
-de résider_.
-
-Plusieurs autres articles statuent que la femme ne peut plaider sans
-l'autorisation du mari, lors-même qu'elle serait marchande, et quelle que
-soit la forme de son contrat;
-
-Que, même séparée de biens et non commune, elle ne peut ni aliéner, ni
-hypothéquer, ni acquérir à titre gratuit ou onéreux sans le consentement
-du mari dans l'acte ou par écrit;
-
-Qu'elle ne peut ni donner, ni recevoir entre vifs, sans le dit
-consentement.
-
-Dans tous ces cas, si le mari refuse d'autoriser, la femme peut avoir
-recours au président.
-
-LA JEUNE FEMME. Et si le mari est interdit, absent, frappé d'une peine
-afflictive ou infamante, s'il est mineur et sa femme majeure?
-
-L'AUTEUR. Alors la femme se fait autoriser par le président.
-
-LA JEUNE FEMME. Mais la femme est donc en tutelle lorsqu'elle est mariée;
-elle ne peut donc échapper à la tutelle du mari que pour tomber sous
-celle du tribunal? N'est-ce pas pour la femme française le rétablissement
-restreint de la loi romaine?
-
-Cesser d'être de son pays, s'absorber corps et biens dans un homme, obéir
-et suivre comme un chien! Et cela dans un pays où la femme travaille,
-gagne, administre, est journellement appelée à défendre ses intérêts et
-ceux de ses enfants, souvent contre son mari! Mais cela est révoltant,
-Madame.
-
-L'AUTEUR. Je ne vous en verrai jamais assez révoltée.
-
-LA JEUNE FEMME. Supposons que les parents de la jeune fille n'aient
-consenti à la marier qu'à la condition qu'elle ne quittera pas le pays;
-supposons encore qu'il soit établi par les gens de l'art que la contrée
-où le mari veut la conduire compromettra sa santé, la tuera peut-être, la
-femme, dans ces cas, ne serait-elle pas dispensée de suivre son mari?
-
-L'AUTEUR. Non certainement: d'une part on ne peut faire de conventions
-valables contre la loi; de l'autre, cette même loi ne met aucune
-restriction à l'obligation où est la femme de suivre le mari.
-
-LA JEUNE FEMME. Ainsi un mari serait assez scélérat pour vouloir tuer sa
-femme quand elle lui aurait donné un enfant, et garder sa dot par la
-tutelle, il le pourrait sans courir aucun risque en choisissant bien le
-climat? Et si elle se réfugiait auprès de la mère qui l'a portée dans son
-sein, le mari aurait le droit de venir l'arracher de ses bras?
-
-L'AUTEUR. Il pourrait même s'éviter cette peine, en envoyant la
-gendarmerie chercher sa femme. Tout le monde condamnerait cet homme, la
-conscience publique se soulèverait..... Mais la loi lui a livré la
-victime, elle ne peut rien contre lui.
-
-LA JEUNE FEMME. Ah! je ne m'étonne plus qu'il y ait aujourd'hui tant de
-jeunes filles qui reculent devant le mariage! Moi-même, j'aurais connu
-ces lois, qu'il est certain que je ne me serais pas mariée. Heureusement
-les hommes valent généralement mieux que les lois.
-
-L'AUTEUR. Pourquoi vous étonner de l'œuvre du législateur, Madame, il
-n'a fait qu'appliquer dans tous ses détails la doctrine de l'apôtre Paul.
-Si vous avez reçu la bénédiction d'un pasteur chrétien, à quelque secte
-qu'il appartienne, il vous a rappelé que la _femme doit être soumise à
-son mari comme l'Église à Jésus-Christ_.
-
-LA JEUNE FEMME. Mais saint Paul ne m'interdit pas de recevoir quelque
-chose d'une amie, ni de faire une rente à ma vieille gouvernante qui ne
-peut attendre mon testament.
-
-L'AUTEUR. Eh! qui peut assurer au législateur que vous ne soyez pas
-capable de recevoir..... d'un ami? La femme, descendante d'Ève,
-n'est-elle pas, selon la pittoresque expression de saints auteurs, _un
-nid d'esprits immondes_, _la porte de l'enfer_, un être si corrompu que
-_le baiser même d'une mère n'est pas pur_? En conséquence, ne doit-elle
-pas être tenue en perpétuelle suspicion?
-
-LA JEUNE FEMME. Voilà d'infâmes paroles. Ainsi la loi ne ferait que
-continuer la tradition du Moyen Age, et son article 934 ne serait que
-l'expression du mépris attaché par les hommes au front de leurs mères!
-
-Ah! ça Madame, ne pouvons-nous, par un contrat, nous soustraire aux
-dispositions légales qui abaissent notre dignité ou nous réduisent en
-servage?
-
-L'AUTEUR. Vous ne le pouvez pas: la loi frapperait ce contrat de nullité.
-Vous avez deux ressources: ne point vous marier, ou vous marier sous un
-régime qui vous laisse le plus indépendantes possible, en attendant que
-nous ayons fait réformer la loi.
-
-L'union volontaire, non sanctionnée par la société, offre de tels
-inconvénients pour le bonheur et l'intérêt des enfants et de la femme,
-que je n'oserais la conseiller à personne. Reste donc à parler du choix
-du régime sous lequel on doit se marier.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-(Suite du précédent.)
-
-
-VII
-
-CONTRAT DE MARIAGE.
-
-L'AUTEUR. On peut faire un contrat de mariage sous l'un de ces quatre
-régimes: Communauté, Dotal, Sans séparation de biens, Séparation de
-biens.
-
-Suivez avec la plus grande attention le sommaire que je vais vous donner
-de chacun d'eux.
-
-Sous le régime de la Communauté, le mari administre _seul_ les biens
-communs.
-
-Ces biens se composent du mobilier, même de celui qui échoit par
-succession ou donation, à moins que le donataire n'ait exprimé une
-volonté contraire;
-
-Deuxièmement: de tous les fruits, intérêts de quelque nature qu'ils
-soient;
-
-Troisièmement: de tous les immeubles acquis pendant le mariage.
-
-Le mari peut vendre, aliéner, hypothéquer toutes ces choses, _sans le
-concours de la femme_; il a même la faculté de disposer par _don_ des
-effets mobiliers.
-
-_Il administre encore les biens personnels de la femme et peut, avec son
-consentement, aliéner ses immeubles._
-
-La femme a-t-elle une dette antérieure sans titre authentique ou date
-certaine? Ce n'est pas sur les biens de la communauté que cette dette est
-payée, mais sur l'immeuble propre à la femme; si cette dette provient
-d'une succession immobilière, l'on n'en poursuit le recouvrement que sur
-les immeubles de la succession; si la dette est celle du mari, l'on peut
-s'adresser aux biens de la communauté.
-
-Les amendes encourues par le mari peuvent se poursuivre contre les biens
-de la communauté; celles de la femme ne le sont que sur la nue propriété
-de ses biens personnels.
-
-Tous les actes faits par l'homme engagent la communauté, mais ceux de la
-femme, même autorisée par justice, n'engagent pas les biens communs, si
-ce n'est pour le commerce qu'elle exerce avec l'autorisation du mari.
-
-Enfin, en l'absence du mari, c'est à dire quand on ne sait s'il est
-vivant ou mort, la femme ne peut ni s'obliger, ni engager les biens
-communs.
-
-Voilà, Madame le _droit commun de la France_, le régime sous lequel on
-est réputé marié quand on n'a pas fait de contrat.
-
-LA JEUNE FEMME. Je vois que sous votre droit commun de la France, la
-femme est une nullité, une exploitée, une paria;
-
-Que son mari peut faire don du mobilier commun à sa maîtresse et mettre
-l'épouse sur la paille;
-
-Que le mari peut lui ôter ses vêtements de rechange, ses bijoux, pour en
-parer sa maîtresse;
-
-Et comme on lui ordonne l'obéissance, et qu'on la met sous le pouvoir de
-l'homme qui peut être brutal, il est clair qu'elle ne s'avisera pas de
-refuser l'engagement, l'aliénation, la vente de ses biens personnels, et
-exposera de la sorte elle et ses enfants à manquer de tout.
-
-Et comme la femme n'est pas la nullité que suppose la loi; qu'au
-contraire, elle travaille et augmente l'avoir commun; que c'est souvent à
-elle qu'il est dû, le mari peut disposer du fruit de ce travail pour
-payer ses dettes, ses amendes, entretenir des femmes et se livrer à tous
-les désordres.
-
-Parmi le peuple, on ne fait guère de contrat: donc un mari brutal et
-mauvais sujet peut vendre le petit ménage et les modestes ornements de la
-femme, autant de fois que celle-ci aura pu s'en procurer de nouveaux par
-son labeur personnel.
-
-L'AUTEUR. Je ne le nie pas; mais ne pourrait-on dire que le législateur
-n'a pu supposer un mari capable d'abuser de son pouvoir légal?
-
-LA JEUNE FEMME. Nous ne pouvons admettre une aussi pitoyable raison.
-
-Les lois sont faites pour prévenir le mal: elles supposent donc la
-possibilité de le commettre: on n'en ferait pas pour des saints.
-
-Quand une loi autorise la tyrannie, et l'exploitation du faible, c'est
-une loi détestable; car elle démoralise le fort, en l'exposant à devenir
-despote et cruel; elle démoralise le faible, en le forçant à
-l'hypocrisie, en lui ôtant le sentiment de sa valeur et en brisant en lui
-tout ressort.
-
-Elle éteint chez tous les deux la notion du droit et de la corrélation du
-droit et du devoir dans les rapports entre semblables.
-
-L'AUTEUR. Vous avez parfaitement raison.
-
-Pour finir ce que nous avons à dire du régime de la communauté, ajoutons
-qu'il est permis à la femme de stipuler dans son contrat qu'en cas de
-dissolution de la communauté, elle pourra reprendre non seulement ses
-biens réservés propres, mais encore tout ou partie de ceux qu'elle à mis
-en commun, déduction faite de ses dettes personnelles.
-
-Lorsque cette stipulation n'existe pas au contrat, la femme, lors de la
-dissolution de la communauté, a le droit d'y renoncer, et, si elle l'a
-imprudemment acceptée, elle n'est tenue de payer les dettes que jusqu'à
-concurrence de la portion du bien qu'elle en retirerait.
-
-LA JEUNE FEMME. Cette lueur de justice n'est qu'une illusion puisque, en
-cas de dettes faites par le mari, la femme peut perdre tout ou partie de
-ce qui lui reviendrait; puisque, d'autre part, elle peut perdre son avoir
-personnel en signant l'aliénation de ses biens pour aider son mari.
-
-Renonçons à ce régime, Madame; dans la communauté entre époux, telle que
-l'entend la loi, la femme est livrée pieds et poings liés à l'homme quel
-qu'il soit. Marions-nous sans communauté.
-
-L'AUTEUR. Entendons-nous: si le contrat porte que _les époux se marient
-sans communauté_, voici ce qui a lieu.
-
-Le mari administre seul les biens meubles et immeuble de sa femme,
-absolument comme sous le régime de la communauté;
-
-Les revenus de ces biens sont affectés aux dépenses du ménage;
-
-Les immeubles de la femme peuvent être aliénés avec l'autorisation du
-mari ou de la justice, comme sous le régime de la communauté.
-
-La seule compensation est que la femme peut statuer qu'elle pourra, sur
-ses seules quittances, recevoir annuellement une certaine portion de ses
-revenus pour ses besoins personnels.
-
-Si elle ne participe point aux dettes, elle ne participe point aux gains
-que ses revenus ont pu mettre son mari en état de réaliser. Avec ces
-revenus, il peut s'enrichir et se faire une fortune à part, à laquelle sa
-femme n'aura jamais aucun droit. Convenez que c'est payer un peu cher
-l'avantage d'avoir quelque somme en propre, et de ne pas s'humilier à
-tendre la main au détenteur de votre fortune, comme on est obligée de le
-faire sous le régime de la communauté où la femme peut manquer de tout au
-milieu d'une fortune qui est la sienne propre.
-
-LA JEUNE FEMME. Ce régime ne vaut rien. Passons à celui de la séparation
-de biens. N'est-il pas meilleur?
-
-L'AUTEUR. En effet; car, sous ce régime, la femme administre seule ses
-biens meubles et immeubles, dispose de ses revenus, à moins de
-stipulations contraires, et en donne un tiers pour soutenir les frais du
-ménage.
-
-Mais elle ne peut ni aliéner, ni hypothéquer ses immeubles sans
-l'autorisation de son mari ou de la justice.
-
-Si, d'autre part, c'est le mari qui administre ses biens, ce qu'il serait
-fort difficile d'empêcher, lorsqu'il le voudrait, il n'est comptable
-envers elle que des fruits présents.
-
-LA JEUNE FEMME. Est-ce que le régime dotal vaut mieux pour nous que celui
-de la séparation de biens?
-
-L'AUTEUR. Vous allez en juger vous-même.
-
-Quand on déclare, et _il faut le déclarer_, qu'on se marie sous le régime
-dotal, il n'y a de dotal que le bien déclaré tel; les autres sont dits
-_paraphernaux_ ou extra-dotaux.
-
-En principe, et à moins qu'il ne soit autrement convenu, les biens dotaux
-sont inaliénables; le mari seul les administre, et, comme dans le contrat
-sans communauté, la femme peut toucher certaines sommes sur ses seules
-quittances.
-
-Les biens paraphernaux sont, comme dans le contrat sous le régime de la
-séparation de biens, administrés par la femme, qui en touche seule les
-revenus, et ils peuvent être aliénés avec l'autorisation du mari ou de la
-justice.
-
-Si le mari administre ces biens sur une procuration de sa femme, il est
-tenu envers elle comme tout autre mandataire;
-
-S'il administre sans mandat et sans opposition, il n'est tenu de
-représenter, quand il en est requis, que les fruits existants;
-
-S'il administre, malgré l'opposition de la femme, il doit compte de tous
-les fruits depuis l'époque de sa gestion usurpée.
-
-Les époux peuvent stipuler une société d'_acquêts_, c'est à dire une
-association pour choses acquises pendant la durée du mariage. Je n'ai
-pas besoin de vous dire que cette communauté est administrée par le mari
-seul.
-
-LA JEUNE FEMME. Mais pour se marier sous le régime de la séparation de
-biens ou sous le régime dotal, ne faut-il pas des immeubles?
-
-L'AUTEUR. Non; le bien dotal et le bien séparé peuvent être de l'argent.
-
-LA JEUNE FEMME. Les femmes, traitées en serves sous le régime de la
-communauté, le sont en mineures sous le régime dotal avec paraphernaux et
-sous celui de la séparation de biens.
-
-Si un mari était assez raisonnable pour rougir à la pensée de flétrir sa
-compagne du stigmate de la servitude, n'y aurait-il pas moyen de faire
-d'autres stipulations?
-
-L'AUTEUR. L'homme ne peut réhabiliter sa compagne; la loi le lui interdit
-par l'article 1388, qui déclare que les époux ne peuvent déroger _aux
-droits résultant de la puissance maritale sur la personne de la femme et
-des enfants, ou qui appartiennent au mari comme chef_.
-
-Aussi un notaire qui rédigerait le contrat suivant:
-
-Art. 1er. Les époux se reconnaissent une dignité égale, parce qu'ils sont
-au même titre des créatures humaines.
-
-Art. 2. Ils se reconnaissent mutuellement les mêmes droits sur les
-enfants qui naîtront d'eux et, dans leurs différends, prendront des
-arbitres.
-
-Art. 3. Chacun des époux se réserve une partie de ses biens dont il
-disposera sans l'autorisation de l'autre;
-
-Art. 4. Les époux mettent en commun telle part déterminée de leur apport
-pour soutenir les frais du ménage, pourvoir à l'éducation des enfants et
-aux nécessités du travail commun;
-
-Art. 5. Ce bien commun ne peut être engagé sans le consentement des
-époux;
-
-Art. 6. Convaincus en leur âme et conscience qu'on ne peut aliéner sa
-personne, sa dignité, son libre arbitre, les époux ne se reconnaissent
-aucune puissance l'un sur l'autre; ils confient la durée et le respect du
-lien qui les unit à l'affection qui peut seule le légitimer.
-
-Un notaire, dis-je, qui aurait rédigé ce contrat, serait dépouillé de sa
-charge, puis confié aux aliénistes, et le contrat serait nul comme
-contraire à la loi, aux bonnes mœurs et à l'ordre public.
-
-Comprenez-vous, Madame, pourquoi les femmes, beaucoup plus intelligentes
-et indépendantes qu'autrefois, se marient beaucoup moins?
-
-Comprenez-vous pourquoi les filles du peuple, qui ont vu si souvent leurs
-mères malheureuses et dépouillées de leur pauvre avoir, se soucient
-beaucoup moins de se marier?
-
-On blâme les femmes!... C'est la loi qu'il faut blâmer et réformer.
-
-Car les mauvaises lois produisent les mauvaises mœurs.
-
-LA JEUNE FEMME. Ce que vous dites là est bien vrai: sur vingt ménages, il
-n'y en a quelquefois pas un où l'on n'entende dire à la femme: Ah! si
-j'avais su!
-
-Si l'on nous mariait moins jeunes et que nous connussions la loi,
-assurément les mariages deviendraient de moins en moins nombreux.
-
-Pour en finir avec cet examen de la loi, encore une question, Madame.
-Est-ce que l'apport de la femme n'a pas hypothèque sur les biens du mari?
-
-L'AUTEUR. Sur quels biens la femme ouvrière reprendra-t-elle son ménage
-vendu?
-
-Sur quels biens les femmes de négociants dont la dot a servi à payer le
-fonds du mari, reprendront-elles cette dot en cas de mauvaises affaires?
-
-Demandez aux femmes légalement séparées la valeur de cette hypothèque, ou
-plutôt de cette disposition de la loi: elles vous en diront de belles!
-
-LA JEUNE FEMME. J'ai connu des femmes de commerçants en faillite: elles
-se plaignent que la loi les traite plus rigoureusement que les autres.
-
-L'AUTEUR. Le Mariage étant donné ce qu'il est, le législateur a
-parfaitement fait d'empêcher qu'il ne se transformât en une ligue contre
-l'intérêt de tous.
-
-LA JEUNE FEMME. Jusqu'à ce que la loi qui régit le contrat de mariage
-soit réformée, sous lequel de ces deux régimes: le dotal ou celui de la
-séparation de biens, conseillez-vous aux femmes de se marier?
-
-L'AUTEUR. Si les conjoints ne sont pas dans les affaires et que la femme
-apporte des biens-fonds considérables, le mieux peut-être serait qu'elle
-se mariât sous le régime dotal avec autorisation de recevoir une forte
-somme annuelle; si les parents lui connaissaient de la fermeté, ils
-pourraient lui constituer en outre des paraphernaux, et stipuler toujours
-une société d'acquêts.
-
-Dans tout autre situation, je conseille aux femmes de se marier sous le
-régime de la séparation de biens. La femme, maîtresse de ses fonds, peut
-les confier à son mari et s'associer avec lui comme avec tout autre. J'ai
-connu une jeune femme commerçante qui s'y est prise ainsi: elle s'est
-constitué son apport en argent comme bien propre, puis, quand elle a été
-mariée, elle a prêté cette somme à son mari qui s'est engagé à payer tant
-d'intérêts. Comme elle avait en outre un emploi dans la maison, elle
-reçut des émoluments proportionnés.
-
-LA JEUNE FEMME. Mais si la femme est ouvrière?
-
-L'AUTEUR. Il n'y a pas de différence. C'est presque toujours la femme qui
-apporte le petit ménage, et elle y tient d'autant plus qu'il lui a coûté
-bien des jours et des nuits de labeur; il est donc très important que le
-mari ne puisse ni le vendre, ni le donner; comme il est important qu'il
-ne puisse la contraindre à lui donner l'argent qu'elle a confié franc à
-franc à la caisse d'épargne. Il faut donc qu'elle ne se marie pas, comme
-elle le fait, sans contrat; car elle serait à la merci de son conjoint,
-étant réputée mariée sous le régime de la communauté.
-
-Des notaires se permettent de résister, quand on déclare vouloir se
-marier sous tout autre régime que celui de la communauté: ils n'en ont
-pas le droit; vous pouvez les forcer; officiers de la loi, ils ne sont
-pas là pour la critiquer.
-
-Mesdames, riches et pauvres, il est de votre intérêt et de celui de vos
-enfants de connaître les affaires; de rester maîtresses de votre avoir:
-votre dignité l'exige. Votre devoir est d'instruire vos filles de la
-situation que leur fait la loi dans le mariage, afin qu'elles évitent
-leur ruine, et qu'elles travaillent à la réforme qui doit mettre la
-femme à la place qu'elle a le droit d'occuper.
-
-
-VIII
-
-LA FEMME MÈRE ET TUTRICE.
-
-L'AUTEUR. Examinons maintenant comment la loi comprend les droits de la
-mère et de la tutrice.
-
-L'article 372 met l'enfant sous l'autorité des parents jusqu'à sa
-majorité ou à son émancipation; mais comme la femme est absorbée dans le
-mari, l'article 373 réduit le mot _parents_ à signifier le _père_, qui
-_seul exerce l'autorité paternelle pendant le mariage_. La mère tutrice
-n'exerce pas, remarquez-le, l'autorité _maternelle_, la loi n'en
-reconnaît pas.
-
-Ainsi la femme qui, seule dans la reproduction, peut dire: _je sais_, est
-effacée devant l'homme qui ne peut dire que: _je crois_.
-
-Pourquoi cela? Parce que c'est un moyen d'assouplir la femme, d'assurer
-l'autorité du mari sur elle. Une femme, trop malheureuse, peut encourir
-le scandale d'une séparation publique pour échapper à son bourreau; mais
-on sait qu'elle se résout rarement à quitter ses enfants: elle restera
-donc, épuisera le calice amer jusqu'à la lie pour demeurer auprès d'eux.
-Elle ira même jusqu'à subir l'outrage de les voir élever dans sa propre
-maison par l'indigne favorite de son mari. Souffrez, cédez,
-humiliez-vous, signez ce contrat d'aliénation de vos biens, ou je vous
-enlève vos enfants: voilà ce que le mari a le droit de dire à sa femme.
-
-La femme exaspérée se résout-elle à demander la séparation? Pendant le
-procès, c'est le mari qui garde l'administration des enfants, à moins
-que, sur la demande de la famille, le juge ne trouve des motifs sérieux
-pour les adjuger à la mère.
-
-Ce n'est pas tout: l'enfant peut donner de graves sujets de plainte à ses
-parents. S'il n'a pas seize ans, le père peut le faire détenir, sans que
-le président ait le droit de refuser: il n'a ce droit, que lorsque
-l'enfant a des biens personnels ou a plus de seize années.
-
-Remarquez que, dans ce cas si grave, la mère _n'est pas même consultée_.
-
-La puissance _paternelle_ de la mère sera-t-elle égale, sur ce point, à
-celle du père, si elle reste veuve et tutrice? Non, la mère, pour faire
-enfermer l'enfant, est toujours tenue de présenter au président une
-requête appuyée par deux proches parents du défunt.
-
-Le père remarié garde, de droit, la tutelle de ses enfants; la la mère la
-perd si elle se remarie sans s'être préalablement fait continuer la
-tutelle par le conseil de famille.
-
-LA JEUNE FEMME. Ainsi donc, Madame, aux yeux du législateur, l'enfant
-appartient plus à son père qu'à sa mère; il est moins cher à la famille
-maternelle qu'à la paternelle; la mère est réputée moins tendre, moins
-sage que le père; l'homme est présumé si bon, si juste, si raisonnable,
-qu'une marâtre même ne saurait l'influencer... En vérité, tout cela est
-odieux et absurde.
-
-L'AUTEUR. Je ne dis pas non.
-
-Vous savez que le consentement des parents est nécessaire pour le
-mariage de leurs enfants mineurs; vous savez encore qu'en cas de
-dissidence entre le père et la mère ou l'aïeul et l'aïeule, si les
-premiers sont morts, les articles 148 et 150 déclarent que le
-consentement du père ou de l'aïeul suffit.
-
-LA JEUNE FEMME. Je connais cette leçon légale d'ingratitude donnée aux
-enfants. Mais revenons sur la tutelle, Madame.
-
-L'AUTEUR. Volontiers. La loi dit bien que la tutelle des enfants
-appartient de droit à l'époux qui survit; que le père ou la mère exerce
-l'autorité paternelle; que l'un comme l'autre a le droit d'administrer
-les biens du pupille et de s'en attribuer les revenus jusqu'à ce qu'il
-ait dix-huit ans: mais voyez la différence. Vous savez déjà que les
-formalités pour faire enfermer l'enfant ne sont pas les mêmes pour la
-mère tutrice que pour le père tuteur; vous savez que le père qui se
-remarie n'a pas besoin de se faire continuer la tutelle par le conseil de
-famille, tandis que la mère la perd par l'omission de cette formalité.
-
-De plus, le père a le droit de nommer à sa femme survivante un conseil de
-tutelle pour ses enfants mineurs; la femme n'a pas ce droit.
-
-L'époux survivant peut nommer un tuteur dans la prévision de son décès
-avant la majorité des pupilles: la nomination faite par le père est
-valable; celle qui est faite par la mère ne l'est que lorsqu'elle est
-confirmée par le conseil de famille.
-
-La famille maternelle participe du dédain de la loi pour la femme: ainsi
-l'enfant doublement orphelin tombe de droit sous la tutelle de son aïeul
-paternel et, à son défaut, sous celle du maternel, et ainsi en remontant,
-dit l'article 402, _de manière que_ l'ascendant _paternel soit toujours
-préféré à l'ascendant maternel du même degré_.
-
-Pendant que nous parlons de tutelle, ajoutons que le mari est tuteur de
-droit de sa femme interdite, mais que la femme d'un interdit n'a que la
-faculté d'être tutrice et, si elle est nommée, le conseil de famille
-règle la forme et les conditions de son administration.
-
-LA JEUNE FEMME. Enfin, Madame, je vois que la loi nous considère et nous
-traite comme des êtres inférieurs; qu'elle sacrifie à l'homme non
-seulement notre dignité de créatures humaines, nos intérêts de
-travailleuses et de propriétaires, mais encore notre dignité maternelle.
-
-Un fils, suffisamment imbu de la religion du Code civil, doit
-nécessairement considérer son père comme plus raisonnable, plus sage,
-plus capable que sa mère. Je ne vois pas trop ce que celle-ci aurait à
-lui répondre, s'il lui disait: il est vrai que vous avez risqué votre vie
-pour me mettre au jour, que vous avez passé bien des nuits près de mon
-berceau, que vous m'avez enveloppé de votre tendresse, appris ce qui est
-bien et aidé à le pratiquer; il est vrai que je suis votre bonheur et
-votre joie; mais mon père est vivant; il a seul autorité sur moi; je n'ai
-donc pas à vous consulter; d'ailleurs à quoi bon? Des hommes sages, des
-législateurs qui ont bien étudié votre imparfaite, votre débile nature,
-ont porté des lois qui me prouvent que vous n'êtes propre qu'à mettre au
-monde des enfants, et à vous occuper des soins du pot au feu.
-
-On vous a toutes jugées si peu sages, si peu prudentes, si peu capables,
-qu'on vous refuse le droit de rien régir; qu'on vous soumet en tout à la
-volonté de l'homme et que, quand le mari n'est pas là, le juge et la
-famille interviennent.
-
-Un tel discours, quelque révoltant qu'il paraisse, ne serait-il pas
-conforme aux sentiments que doit inspirer l'étude du Code civil?
-
-L'AUTEUR. Parfaitement, Madame: et si, en général, le cœur humain ne
-valait pas mieux que ce code, les femmes, pour être respectées de leurs
-enfants, n'auraient qu'un parti à prendre: celui de ne mettre au monde
-que des bâtards. N'est-il pas surprenant, dites-moi, que des lois faites
-pour moraliser et contenir, tendent à produire tout le contraire?
-
-LA JEUNE FEMME. Et l'on fait si grand bruit de notre Code civil! Que sont
-donc ceux des autres nations?
-
-
-IX
-
-RUPTURE DE L'ASSOCIATION CONJUGALE.
-
-L'AUTEUR. On a reconnu de tout temps qu'il y a des cas où les époux
-doivent être séparés. La révolution établit le divorce; le premier empire
-le maintint en le restreignant; la Restauration, déterminée par l'Église
-que cela ne regarde pas, l'abolit le 8 mai 1816.
-
-L'expérience prouve surabondamment que l'indissolubilité du mariage est
-la source permanente de désordres sans nombre; le plus actif dissolvant
-de la famille; et que la séparation du corps, loin de remédier à quelque
-chose, contribue à la destruction des mœurs. Toutes les phrases
-creuses, tous les raisonnements sonores, ne peuvent détruire la
-signification des faits.
-
-Nous ne répéterons pas ce qu'ont dit les nombreux écrivains qui ont
-demandé le rétablissement du divorce; nous nous contentons de nous
-joindre à eux ici, nous réservant de revenir plus loin sur ce grave
-sujet.
-
-Il s'agit pour nous, en ce moment, de constater la différence mise par la
-loi entre le mari et la femme qui plaident en séparation.
-
-Les époux peuvent demander la séparation si l'un d'eux est condamné à une
-peine infamante, pour cause d'injures graves, de sévices et d'adultère de
-la femme. Arrêtons-nous sur ce dernier délit.
-
-Vous croyez sans doute que l'adultère est le manque de fidélité d'un
-époux envers l'autre, et que la punition est semblable pour un délit
-semblable, chez l'homme et chez la femme? Vous vous trompez.
-
-La femme commet le délit d'adultère partout; on peut en fournir la preuve
-par lettres et témoins, et ce délit est puni de trois mois à deux ans de
-réclusion, que le mari peut faire cesser en reprenant sa femme.
-
-Dans le flagrant délit, le mari est _excusable_ de tuer l'adultère et son
-complice.
-
-_L'homme n'est adultère nulle part._ Qu'il loue dans sa maison un
-appartement à sa maîtresse; qu'il passe ses journées chez elle; que de
-nombreuses lettres prouvent son infidélité; que mille témoins attestent
-ces choses, cet honnête mari n'est point adultère.
-
-S'il poussait l'impudence jusqu'à entretenir sa maîtresse dans le
-domicile commun, serait-il adultère? Non: il y aurait _injure grave_
-envers sa femme qui pourrait l'attaquer en justice, et il serait prié de
-payer une amende de quelques centaines de francs.
-
-En réalité l'homme n'est puni de l'adultère que comme complice d'une
-femme mariée.
-
-Pour justifier la différence qu'on établit entre l'infidélité du mari et
-celle de la femme, on attribue plus de gravité à la faute de cette
-dernière.....
-
-LA JEUNE FEMME. Permettez-moi de vous arrêter ici. Il est facile de
-démontrer que l'infidélité du mari est plus grave que celle de la femme.
-
-La femme, ne pouvant disposer de son avoir sans l'autorisation du mari,
-ne peut guère compromettre sa fortune pour un amant.
-
-Au contraire, le mari peut vendre et dissiper tout ce qu'il possède;
-employer même l'avoir de la communauté, le fruit du travail et de la
-bonne administration de sa femme, à entretenir sa maîtresse: je connais
-plusieurs cas de cette espèce.
-
-Donc l'adultère du mari est plus nuisible aux intérêts de la famille que
-celui de la femme.
-
-La femme adultère peut introduire de faux héritiers dans la famille du
-mari: c'est mal, j'en conviens; ce n'est pas moi qui la justifierai; mais
-en définitive, ces enfants adultérins ont une famille, de la tendresse,
-des soins.
-
-Si le mari a des enfants hors du mariage, ils sont ou d'une femme mariée
-ou d'une femme libre. Dans le premier cas, en introduisant de faux
-héritiers chez son voisin, il agit comme l'épouse adultère. Dans le
-second, il soigne ses enfants ou les abandonne. S'il les soigne, il nuit
-aux intérêts de l'épouse et des enfants légitimes; s'il les laisse à la
-charge de la mère, il met une femme dans l'embarras, brise souvent sa
-vie; l'enfant placé à l'hospice, est sans famille, sans tendresse et va
-grossir la population des prisons, des bagnes et des lupanars.
-
-Dans tout cela, d'ailleurs, n'y a-t-il qu'une question de filiation et
-d'héritage? Et le cœur d'une femme, et sa dignité, et son bonheur, qu'en
-fait-on? Songe-t-on à ce que nous devons souffrir de l'infidélité, du
-dédain, de l'abandon de notre mari?
-
-Songe-t-on que cet abandon, joint au besoin d'aimer et au fatal exemple
-qui nous est donné, nous pousse à payer de retour l'amour qu'on nous
-témoigne; et qu'ainsi l'adultère toléré dans le mari produit l'adultère
-de la femme?
-
-L'adultère des deux sexes est un grand mal. Au point de vue moral, la
-faute est la même; mais au point de vue social et familial, mais au point
-de vue de la position des enfants, elle est évidemment beaucoup plus
-grave commise par l'homme que par la femme, parce que le premier a tout
-pouvoir pour ruiner la famille, mettre avec impunité le trouble et la
-douleur dans sa maison et créer une population malheureuse, vouée à
-l'abandon, le plus souvent au vice.
-
-Voilà ce que nous pensons aujourd'hui, nous, jeunes femmes, qui
-réfléchissons; et tous les dithyrambes intéressés des hommes ne peuvent
-plus nous faire prendre le change.
-
-Ils disent: mais souvent ce ne n'est pas le mari de la femme adultère qui
-est adultère. Nous répondons: la société ne se soucie pas des
-individualités; il suffit que l'adultère de l'homme ait des fruits plus
-amers que celui de la femme, pour qu'il soit sévèrement et non moins
-sévèrement puni que celui de cette dernière.
-
-Ils disent: c'est une chose indigne et cruelle que de mettre la douleur
-dans le cœur d'un honnête homme. Nous répondons: c'est une chose tout
-aussi indigne que de mettre la douleur dans le cœur d'une honnête femme.
-
-Ils disent: c'est un vol que de forcer un homme à travailler pour des
-enfants qui ne sont pas siens. Nous répondons: C'est un vol d'employer
-les revenus ou le fruit du travail de sa femme à nourrir des enfants qui
-lui sont étrangers, et à soutenir la femme qui la désole; c'est un vol
-que de détourner sa propre fortune ou le fruit de son propre travail de
-la maison qu'ils doivent soutenir, pour les porter à une femme étrangère.
-
-Et vous êtes non seulement plus coupables que nous, Messieurs, parce que
-le résultat de votre adultère est pire que le résultat du nôtre; mais
-parce que, vous posant en chefs et en modèles, vous nous devez l'exemple.
-
-Et vous êtes à la fois iniques et stupides d'exiger, de celles que vous
-nommez vos inférieures en raison, en sagesse, en prudence, en justice,
-qu'elles soient plus raisonnables, plus sages, plus prudentes et plus
-justes que vous.
-
-Voilà, Madame, ce que nous pensons et disons.
-
-L'AUTEUR. Vous parlez d'or; ce n'est pas moi qui vous contredirai; j'aime
-à voir la jeunesse se dresser résolument contre les préjugés, et
-protester contre eux au nom de l'unité de la morale.
-
-Mais nous voilà, je crois, bien loin de notre sujet, le procès en
-séparation de corps. Revenons-y donc, s'il vous plaît.
-
-La demande en séparation étant admise, le juge autorise la femme à
-quitter le domicile conjugal; et elle va résider dans la maison désignée
-par ce magistrat qui fixe la provision alimentaire que devra fournir le
-mari. Presque prisonnière sur parole, elle est tenue de justifier de sa
-résidence dans la maison choisie, sous peine d'être privée de sa pension,
-et d'être déclarée, même _demanderesse_, non recevable à continuer ses
-poursuites.
-
-LA JEUNE FEMME. Mais pourquoi cet esclavage et cette menace d'un refus de
-justice?
-
-L'AUTEUR. Parce que le mari, réputé père de l'enfant qu'elle peut
-concevoir pendant le procès, doit avoir la possibilité de la surveiller.
-Comme l'a si bien dit M. de Girardin, la paternité légale est la source
-principale du servage de la femme mariée.
-
-Pendant le procès, le mari reste détenteur des biens de la femme, qu'il
-soit demandeur ou défendeur; il a l'administration des enfants, sauf
-décision contraire du juge. Si, dans le cas de communauté, la femme a
-fait faire inventaire du mobilier, c'est le mari qui en est gardien.
-
-Enfin la séparation est prononcée; la femme rentre comme elle peut, à
-force de papier timbré, dans ce qui lui reste. Croyez-vous qu'elle soit
-libre pour cela? Point du tout: le mari a toujours droit de surveillance
-sur elle à cause des enfants qui peuvent survenir, et elle ne peut se
-passer de l'autorisation du mari ou de la justice pour disposer de ses
-biens, les hypothéquer, etc. Il n'y a de rompu que l'obligation de vivre
-ensemble et la communauté d'intérêts.
-
-LA JEUNE FEMME. Je comprends aujourd'hui comment l'indissolubilité du
-mariage, n'ayant pour palliatif que le triste remède de la séparation,
-met le concubinage en honneur et produit des crimes odieux. Certaines
-consciences faibles ne peuvent-elles en effet faire naufrage à la vue
-d'une chaîne qui doit durer autant que leur vie, et ne pas être tentées
-de la rompre par le fer et par le poison? Il est probable que, si les
-maris ne laissaient pas la liberté à leurs épouses séparées, les crimes
-contre les personnes se multiplieraient.
-
-Et si l'on se sépare jeune, est-il de la nature humaine de rester dans
-l'isolement? Faut-il être puni toute sa vie de ce qu'on s'est trompé?
-
-Dans de tels cas, quelle autre ressource que le concubinage, et qui
-oserait le blâmer?
-
-Et l'on appelle la séparation un remède!
-
-Tout à l'heure vous m'avez laissé entrevoir que le mari peut, en certains
-cas, désavouer l'enfant de sa femme. Je croyais qu'il n'y a pas de
-bâtards dans le mariage.
-
-L'AUTEUR. Vous êtes dans l'erreur. Si le mari ou ses héritiers prouvent
-que depuis le trois centième au cent quatre-vingtième jour, c'est à dire
-depuis le dixième ou sixième mois avant la naissance de l'enfant, le mari
-était absent ou empêché par quelqu'accident physique d'en être le père;
-ou bien si la naissance a été cachée, la paternité peut être désavouée.
-Elle peut encore l'être pour l'enfant né avant le cent quatre-vingtième
-jour du mariage, à moins que le mari n'ait eu connaissance de la
-grossesse, n'ait assisté à l'acte de naissance, ne l'ait signé ou si
-l'enfant est déclaré non viable.
-
-LA JEUNE FEMME. Comment se fait ce désaveu?
-
-L'AUTEUR. Le mari ou ses héritiers attaquent la légitimité de l'enfant
-dans un délai déterminé, et le tribunal statue d'après les preuves
-administrées.
-
-LA JEUNE FEMME. Ainsi l'honneur de la femme et l'avenir de l'enfant sont
-offerts en holocauste à une question d'héritage?
-
-L'AUTEUR. Parfaitement. Quant à ce que vous nommez l'honneur de la femme,
-la loi ne s'en soucie guère, elle qui interdit la recherche de la
-paternité, excepté dans le cas d'enlèvement de la mère mineure; elle qui
-permet la recherche de la maternité, pourvu que l'enfant prouve qu'il est
-le même que celui dont la femme est accouchée, et qu'il apporte un
-commencement de preuves par écrit.
-
-LA JEUNE FEMME. Il me paraît peu probable qu'on puisse constater la
-maternité au bout de quinze ou vingt ans. D'autre part, si les preuves
-par écrit suffisent pour la recherche de la maternité, pourquoi ne
-suffiraient-elles pas à celle de la paternité?
-
-Dites-moi, est-il permis à l'enfant de rechercher sa mère si elle est
-mariée?
-
-L'AUTEUR. Certainement: et cette recherche n'est interdite qu'aux enfants
-adultérins et incestueux.
-
-LA JEUNE FEMME. Ainsi donc on peut troubler à tout jamais l'avenir d'une
-femme par la recherche de la maternité?
-
-L'AUTEUR. Oui: mais vous ne le déplorerez pas en songeant que l'honneur
-d'une femme n'est pas de ne pas faire d'enfant, mais bien de les élever
-et de les guider dans la vie. Les enfants nés hors mariage ont une
-situation légale très malheureuse; le législateur, imbu de la croyance
-au péché originel, les rend responsables de la faute de leurs parents.
-Or, Madame, devant l'humanité et devant la conscience, il n'y a point de
-bâtards; donc il ne doit pas y en avoir devant la société. Lorsque la
-femme y aura sa place, elle poursuivra la réforme des lois qui portent
-l'empreinte de dogmes surannés; en attendant, combattons celles qui
-rappellent l'anathème lancé sur nous en conséquence du mythe d'Ève.
-
-
-X
-
-RÉSUMÉ ET CONSEILS.
-
-LA JEUNE FEMME. Avant d'aller plus loin, récapitulons ce que nous avons
-dit jusqu'ici.
-
-Devant l'idéal du Droit, nous devons être libres, égales aux hommes; donc
-nous avons droit comme eux à tous les moyens de développement, droit
-comme eux à faire de nos facultés l'emploi qui nous convient, droit comme
-eux à tout ce qui constitue la dignité du citoyen.
-
-Or, dans l'état actuel, la femme est serve, sacrifiée à l'homme;
-
-Elle n'a pas de droits politiques;
-
-Elle est infériorisée dans la cité, bannie de l'exercice des fonctions
-publiques;
-
-Elle est moins rétribuée que l'homme à égalité de travail;
-
-Dans le mariage, elle est absorbée, humiliée, mise à la merci de son
-conjoint, dépouillée de ses droit maternels;
-
-Dans la famille, elle est mineure; ses droits de tutelle sont inférieurs
-à ceux de l'homme;
-
-Au point de vue des mœurs, elle est presque abandonnée aux passions de
-l'autre sexe: elle en porte seule les conséquences.
-
-Jugée faible, inintelligente, incapable, quand il s'agit de droits et de
-fonctions, elle est, par une contradiction flagrante, réputée forte,
-intelligente, capable, lorsqu'il s'agit de morale, lorsqu'il s'agit
-d'être punie quand, fille majeure ou veuve, il est question de se
-gouverner et de régir sa fortune. Et des gens, dont le cerveau s'est
-crétinisé dans la vase du moyen âge, en présence de notre situation,
-osent s'écrier: Les femmes! Mais elles sont libres! Elles sont heureuses!
-
-_Que signifient donc les réclamations des plus braves d'entre elles?_
-
-Ces Messieurs sont maîtres de notre fortune, de notre dignité, de nos
-enfants; ils peuvent nous ôter notre nationalité, dissiper notre bien, le
-produit de notre travail et de notre bonne administration avec des
-maîtresses; nous torturer sans témoins, nous faire mourir de douleur et
-de honte; nous conduire sous le canon ou sur le bord d'un marais dont
-l'air nous tuera; nous contraindre à subir mille affronts, à leur livrer
-les biens que notre contrat nous avait réservés, soit en nous intimidant,
-soit en nous menaçant d'éloigner nos enfants; ils ne nous laissent
-d'emplois que ceux qui les ennuient ou ne leur semblent pas assez
-lucratifs, et puis, après cela, ils sont étonnés de nos plaintes, de nos
-protestations, de notre révolte!
-
-L'AUTEUR. Ne vous passionnez pas contre eux: riez-en, Madame; ce sont les
-mêmes hommes qui veulent être libres; ce sont les mêmes hommes qui
-blâment les planteurs et trouvent légitimes les réclamations des
-esclaves; ce sont les mêmes hommes qui ont trouvé fort juste que leurs
-pères serfs et bourgeois prissent les droits que leur refusaient la
-noblesse et le clergé. Plaignez leur inintelligence, leur manque de
-cœur, leur défaut de justice: ils ne comprennent pas qu'ils jouent à
-l'égard de la femme le rôle des planteurs, des seigneurs et des prêtres.
-
-Quand les femmes le voudront fortement, la loi sera transformée. Toute
-mère doit d'abord instruire sa fille de la position qui lui est faite
-dans le mariage; des risques terribles et nombreux qu'elle court dans
-l'amour.
-
-LA JEUNE FEMME. Un certain nombre d'entre nous, effrayées du servage que
-subit la femme mariée, ne voulant point passer sous les fourches caudines
-du mariage, introduisent de plus en plus dans nos mœurs une forme
-d'union durable et honnête qu'on peut nommer _mariage libre_; liaison
-qu'il n'est pas permis de confondre avec ces rapprochements passagers si
-déshonorants pour les deux sexes.
-
-L'AUTEUR. Beaucoup d'inconvénients sont attachés au mariage libre.
-D'abord les mœurs ne blâmeront pas l'homme qui abandonnera sa compagne,
-même après vingt ans d'union, même avec des enfants. Il y a mieux: cette
-action indigne ne l'empêchera pas de trouver des mères qui n'hésiteront
-pas à l'accepter pour gendre. D'autre part, la femme, quelle que soit la
-chasteté de sa conduite, rencontrera constamment sur sa route des collets
-montés ou d'hypocrites adultères qui lui témoigneront du dédain, qui lui
-fermeront leur porte, quoiqu'elles l'ouvrent à son conjoint. Souvent elle
-verra l'homme auquel elle fait le sacrifice de sa réputation oublier de
-la faire respecter, consentir à fréquenter les personnes chez lesquelles
-elle n'est pas admise.
-
-Cependant la répugnance pour le mariage légal est si grande chez
-certaines femmes dignes et réfléchies, qu'elles préfèrent encourir toutes
-les mauvaises chances que de s'enchaîner. Qu'elles rendent alors leur
-situation le moins périlleuse possible: elles peuvent y réussir par un
-contrat d'association qui assure leurs droits dans le travail commun, et
-garantisse l'avenir des enfants. L'homme les respectera davantage, quand
-il aura des obligations à remplir envers elles comme associées: S'il
-refusait de signer un tel contrat, la femme serait une insensée
-d'accepter sa compagnie, car il serait certain qu'il n'est qu'un égoïste
-et conserve une arrière-pensée d'exploitation et d'abandon.
-
-LA JEUNE FEMME. Une autre classe de femmes, n'ayant pas moins de
-répugnance pour la cérémonie légale que les précédentes, mais qui la
-subissent parce qu'elles craignent l'opinion, n'osent déplaire à leur
-famille et n'ont pas foi en la constance de l'homme, s'inquiètent comment
-elles pourraient concilier leur dignité avec la situation que leur fait
-la loi.
-
-L'AUTEUR. Deux faits identiques, qui se sont passés il y a quelques
-années aux États-Unis, diront à ces femmes-là ce qu'elles ont à faire.
-
-Miss Lucy Stone et Miss Antoinette Brown, deux femmes du parti de
-l'émancipation qui parcourent l'Amérique du Nord en faisant des
-_lectures_, étaient recherchées par deux frères, les Messieurs Blackwell.
-En Amérique, comme partout, la loi subordonne la femme mariée. La
-position était difficile pour les émancipatrices: se marier sous la loi
-d'infériorité, c'était violer leurs principes; s'unir librement, c'était
-nuire à leur considération et s'ôter le pouvoir d'agir. Elle s'en
-tirèrent fort habilement. Chacune d'elles, de concert avec son fiancé,
-rédigea une protestation contre la loi qui régit le mariage; protestation
-suivie de conventions par lesquelles les futurs conjoints se
-reconnaissaient mutuellement égaux et libres, déclarant ne se marier
-devant le magistrat que par respect pour l'opinion. Puis, après la
-cérémonie légale, les époux publièrent dans les journaux cet engagement
-réciproque.
-
-Que les femmes qui ont le sentiment de leur dignité fassent signer et
-signent un tel acte. Devant la loi, il est nul; mais il ne le sera pas
-devant la conscience des témoins qui y auront assisté. Si la femme est ce
-qu'elle doit être, honnête et sérieuse, et que le mari viole ses
-promesses, il sera réputé un _malhonnête_ homme. Du reste, le respect de
-sa signature lui sera facilité, si la femme se marie, comme nous le
-conseillons, sous le régime dotal avec paraphernaux et société d'acquêts,
-ou sous celui de la séparation de biens.
-
-LA JEUNE FEMME. Ainsi dans le _mariage libre_, contrat d'association
-enregistré; dans le _mariage légal_, protestation devant témoins contre
-la loi qui subalternise la femme, contrat sous le régime dotal avec
-paraphernaux ou sous celui de la séparation de biens, tels sont les
-moyens par lesquels vous jugez que la femme française peut protester
-contre la loi du mariage actuel, en attendant que le législateur la
-réforme.
-
-L'AUTEUR. Oui, Madame; si cette forme de protestation est insuffisante,
-elle n'est pas immorale comme celle qui se produit aujourd'hui par
-l'adultère, la profanation du mariage devenu un ignoble marché où l'on
-se vend à une femme pour tant de dot. La mesure que nous proposons aux
-femmes fera réfléchir le législateur; la forme de protestation qu'on se
-permet aujourd'hui détruit la famille, les mœurs et la santé publique.
-
-En attendant que les réformes légales soient obtenues, nous ferions bien
-aussi de venir en aide aux femmes ouvrières, malheureuses en ménage, et
-qui ne peuvent plaider en séparation parce qu'elles n'ont pas d'argent.
-
-Il est temps d'apprendre aux maris ouvriers qu'_on n'est pas maître,
-comme ils le croient et le disent, de battre sa femme_, de la mettre sur
-la paille avec ses enfants. N'oublions pas, Madame, que, dans tous les
-rangs, il y a de détestables maris, et que notre œuvre, à nous, est de
-défendre contre eux leurs femmes, surtout lorsqu'elles manquent des
-moyens nécessaires pour le faire elles-mêmes convenablement.
-
-
-
-
- TROISIÈME PARTIE
-
- Nature et fonctions de la femme; Amour et mariage; Réformes légales.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-NATURE ET FONCTIONS DE LA FEMME.
-
-I
-
-
-Pour toute conscience de bonne foi, nous croyons avoir suffisamment,
-quoique sommairement établi, que le droit social est identique pour les
-deux sexes, parce qu'ils sont d'espèce identique. La question de droit,
-mise hors de discussion, nous pouvons maintenant rechercher quel usage la
-femme fera de son droit; en d'autres termes, quelles fonctions elle est
-apte à remplir d'après l'ensemble de sa nature.
-
-Marquons d'abord la différence profonde qui existe entre le droit et la
-fonction, puis définissons et divisons cette dernière.
-
-Le _Droit_ est la condition _sine qua non_ du développement et des
-manifestations de l'être humain: il est absolu, général pour toute
-l'espèce, parce que les individus qui la composent, doivent légitimement
-pouvoir se développer et se manifester.
-
-La _Fonction_ est l'emploi des facultés de l'individu en vue d'un but
-utile à lui-même et aux autres: la fonction est donc une production
-d'utilité et, en dernière analyse, la manifestation des aptitudes
-prédominantes chez chacun de nous, soit naturellement, soit par suite de
-l'éducation et de l'habitude.
-
-La société, ayant des besoins de toute espèce, a des fonctions de toute
-nature et de portée diverse: on pourrait classer ainsi ces fonctions:
-
- 1º Fonctions scientifiques et philosophiques;
-
- 2º Fonctions industrielles;
-
- 3º Fonctions artistiques;
-
- 4º Fonctions d'éducation;
-
- 5º Fonctions médicales;
-
- 6º Fonctions de sûreté;
-
- 7º Fonctions judiciaires;
-
- 8º Fonctions d'échange et de circulation;
-
- 9º Fonctions administratives et gouvernementales;
-
- 10º Fonctions législatives;
-
- 11º Fonctions de solidarité ou de bienfaisance sociale et
- d'institutions préventives.
-
-Cette classification très imparfaite et insuffisante, si nous faisions un
-traité d'organisme social, étant tout ce qu'il faut par rapport à l'usage
-que nous devons en faire, nous nous y tiendrons ici.
-
-Les hommes, et les femmes à leur suite, ont jugé convenable jusqu'ici de
-classer l'homme et la femme séparément; de définir chaque type, et de
-déduire de cet idéal les fonctions propres à chaque sexe. Ni les uns ni
-les autres n'ont voulu voir que des faits nombreux démentent leur
-classification.
-
-Quoi! s'écrient les classificateurs, niez-vous que les sexes ne
-diffèrent?
-
-Niez-vous que, s'ils diffèrent, ils n'aient des fonctions différentes?
-
-Si notre classification ne vous paraît pas bonne, critiquez-là, rien de
-mieux; mais pour la remplacer par une meilleure.
-
-Critiquer votre classification, Mesdames et Messieurs, ainsi ferai-je;
-mais si les éléments me manquent pour en établir une meilleure,
-pouvez-vous, devez-vous même m'engager à vous en présenter une?
-
-Me croyez-vous un homme pour exiger de moi l'abus de l'_à priori_, et les
-procédés par grand écart et à coups de sabre?
-
-Proudhon a raison, murmurent ces Messieurs: la femme est incapable
-d'abstraire, de généraliser, _de se connaître_.....
-
-Vraiment, Messieurs, vous pensez que c'est par incapacité que je ne veux
-pas vous présenter une classification des sexes, une théorie de la nature
-de la femme?..... Expédions-nous donc pour prouver le contraire: au lieu
-d'une théorie, je vous en donnerai _quatre_.
-
-PREMIÈRE ESQUISSE. L'homme et la femme ne forment série que sous le
-rapport de la reproduction de l'espèce; tous les autres caractères par
-lesquels on a tenté de les différencier, ne sont que des généralités
-contredites par une multitude de faits: or, comme une généralité n'est
-pas une loi, l'on ne peut rien en induire, rien en déduire d'absolu au
-point de vue de la fonction.
-
-D'autre part, les espèces zoologiques ont leur plus grande différence
-radicale dans le système nerveux, surtout dans la plus ou moins grande
-masse et complexité de l'encéphale: or, l'anatomie admet, après
-expériences nombreuses, que, relativement à la masse totale du corps, le
-cerveau de la femme égale en volume celui de l'homme; que la composition
-de tous deux est la même et, selon la Phrénologie, que les organes du
-cerveau sont les mêmes dans les deux sexes.
-
-Enfin il est de principe en Biologie, que les organes se développent par
-l'exercice et s'atrophient par le repos continu: or, l'homme et la femme
-n'exercent pas de la même manière leurs organes encéphaliques; la
-gymnastique éducationnelle, les mœurs, les préjugés, les habitudes
-imposées, tendent à développer dans la tête masculine ce qu'on atrophie
-dans la tête féminine; d'où il résulte que les différences constatées
-empiriquement ne sont nullement le résultat de la nature, mais celui des
-causes accidentelles qui les ont produites.
-
-Conclusion: donc les deux sexes, élevés de même, se développeront de même
-et seront aptes aux mêmes fonctions, excepté en ce qui concerne la
-reproduction de l'espèce.
-
-Voilà, Messieurs, une théorie de toute pièce, très soutenable au point de
-vue Anatomo-Biologique, et que je vous défie de prouver fausse: car
-j'aurais réponse à toutes vos objections.
-
-
-II
-
-DEUXIÈME ESQUISSE. Nous reconnaissons en principe que les sexes forment
-série sous le rapport physique, intellectuel, moral, conséquemment
-fonctionnel.
-
-Nous croyons qu'ils doivent se subordonner l'un à l'autre en raison de
-leur excellence relative; et nous prenons pour pierre de touche de leur
-valeur respective la destinée de l'espèce.
-
-Si nous comparons les sexes entre eux, nous constatons d'une manière
-générale que l'homme n'est qu'une femme enlaidie sous tous les rapports;
-nous constatons en second lieu qu'il est bien plus animal que la femme,
-puisque son système pileux est plus développé et qu'il respire de plus
-bas; en sorte qu'il est très évidemment un intermédiaire entre la femme
-et les grandes espèces de singes.
-
-La femme seule renferme et développe le germe humain; elle est créatrice
-et conservatrice de la race.
-
-Il n'est pas bien sûr que le concours de l'homme soit nécessaire pour
-l'œuvre de la reproduction; _c'est un moyen qu'a choisi la nature_; mais
-la science humaine parviendra, nous l'espérons, à délivrer la femme de
-cette sujétion insupportable.
-
-L'analogie nous autorise à croire que la femme, seule dépositaire du
-germe humain, l'est également de tous les germes intellectuels et moraux:
-d'où il résulte qu'elle est l'inspiratrice de toute science, de toute
-découverte, de toute justice; la mère de toute vertu. Nos inductions
-analogiques sont confirmées par les faits: la femme fait usage de son
-intelligence dans le concret; elle est fine observatrice; l'homme n'est
-propre qu'à construire des paradoxes et à se perdre dans l'abîme
-métaphysique: la science n'est sortie des limbes de l'_a priori_ sans
-confirmation, que depuis l'avènement de la forme de l'esprit féminin dans
-ce domaine: aussi dirons-nous que les vrais savants sont des esprits
-féminisés.
-
-Sous le rapport moral, l'homme et la femme diffèrent beaucoup: le premier
-est dur, brutal, sans délicatesse, dépourvu de sensibilité, de pudeur:
-ses rapports habituels avec l'autre sexe ont beaucoup de peine à le
-modifier; la femme est naturellement douce, aimante, sensible, équitable,
-pudique; c'est à elle que l'homme doit la justice et ses autres vertus,
-quand il en a: d'où il résulte que c'est vraiment à la femme seule qu'est
-dû le progrès social: voilà pourquoi chaque pas fait vers la civilisation
-est marqué par un pas de la femme vers la liberté.
-
-Si nous considérons chacun des sexes dans leur rapport avec la destinée
-humaine, nous sommes obligés de nous avouer que, si la prédominance de
-l'homme a eu sa raison d'être dans la nécessité d'ébaucher cette
-destinée, la prééminence de la femme est assurée sous le règne futur du
-droit et de la paix.
-
-Il a fallu lutter et combattre pour établir la justice et soumettre la
-nature à l'humanité; ce devait être le rôle de l'homme qui représente la
-force musculaire, l'esprit de lutte; mais comme on peut déjà prévoir dans
-un avenir prochain l'avènement de la paix, la substitution du travail
-pacifique et des négociations à la guerre, il est clair que la femme
-devra prendre la direction des affaires humaines auxquelles l'appelleront
-alors ses facultés mieux adaptées à la fin désormais poursuivie.
-
-La femme a dû se développer socialement et se manifester socialement la
-dernière, par la même raison que l'espèce humaine est la dernière
-création de notre globe: l'être le plus parfait apparaît toujours après
-ceux qui ont servi à le préparer.
-
-Comme il est démontré d'autre part, que, dans l'échelle des organismes
-divers, l'organe qui se surajoute aux autres pour constituer un
-changement d'espèce, gouverne ceux que l'individu tient des espèces
-inférieures, de même la femme, complétement développée dans un corps
-social organisé pour la paix et le travail pacifique, sera l'organe
-nouveau qui gouvernera le corps social.
-
-Est-ce à dire que la femme doive opprimer l'homme? Non certes; elle
-méconnaîtrait les services rendus et faillirait à sa douce nature; mais
-elle lui fera comprendre que _sa gloire est d'obéir_, de se subordonner à
-l'autre sexe, parce qu'il est moins parfait, et que ses qualités ne sont
-plus nécessaires au bien général.
-
-Vous riez, Messieurs, de cette seconde théorie; vous la trouvez
-absurde..... C'est vrai: car elle est la contre partie de la femme
-thétique de M. Proudhon. Passons donc au troisième exercice.
-
-
-III
-
-TROISIÈME ESQUISSE. Toute classification de l'espèce humaine est une pure
-création subjective, c'est à dire qui n'a de raison d'être que dans la
-forme donnée à la perception par l'intelligence; la conception même de
-l'humanité avec l'énumération des caractères qui sont réputés la
-distinguer des autres espèces, est bouffie de subjectivité.
-
-La vérité est que pas un être humain ne se ressemble; qu'il y a autant
-d'hommes et de femmes différents que d'hommes et de femmes pour composer
-l'espèce.
-
-Les classifications, en toutes choses, sont des erreurs de l'esprit,
-parce que la nature hait l'identité et ne se répète jamais: il n'y a pas
-deux grains de sable, deux gouttes d'eau, deux feuilles qui se
-ressemblent; et très probablement le soleil, depuis qu'il existe, n'a
-pas apparu deux fois identiquement le même à son lever. Et c'est malgré
-l'évidence de ces vérités, malgré la conviction où nous sommes des
-illusions des sens, de la débilité de notre intelligence qui ne peut rien
-connaître de la nature intime des êtres; qui ne saisit que quelques
-lignes fugitives de leurs caractères personnels; et c'est malgré toutes
-ces choses que nous osons établir des séries, leur attribuer des
-caractères que viennent contredire les faits, et violenter, torturer les
-seuls êtres qui existent, les individus, au nom de cette autre chose qui
-n'existe que dans notre cerveau malade: le genre, la classe!
-
-Les fruits amers qu'a produits notre manie de classification devraient
-cependant nous en guérir. N'est-ce pas cette maladie qui, poussant les
-théocrates, les législateurs à diviser l'humanité en castes, en classes,
-a causé la plupart des malheurs de notre espèce? N'est-ce pas grâce à ces
-exécrables divisions que nous avons un passé hideux dont les échos ne
-renvoient à notre oreille épouvantée que des sanglots, des cris de
-colère, de révolte, de malédiction, de vengeance, de sinistres bruits
-d'armes et de chaînes?
-
-N'est-ce pas grâce à elles encore que, sur les pages de notre histoire,
-toutes maculées de sang et de larmes, et qui exhalent une odeur de
-charnier, on ne lit que tyrannie, abrutissement, démoralisation?
-
-N'est-ce pas encore grâce à elles que le roi et le sujet, le maître et le
-serf, le blanc et le nègre, l'homme et la femme se démoralisent par
-l'oppression, l'injustice, la cruauté d'une part; la ruse, la bassesse,
-la vengeance de l'autre?
-
-Est-ce que le mal et le malheur ne sont pas partout, parce que
-l'inégalité, fille de classifications insensées, est partout?
-
-Ah! qui nous délivrera donc de notre déraison!
-
-Classons les animaux, les végétaux, les minéraux, si nous voulons! nos
-erreurs n'ont aucune influence sur eux et ne peuvent les troubler; mais
-respectons l'espèce humaine qui échapperait à toute classification, lors
-même que ce procédé serait raisonnable, parce que chaque être humain est
-mobile, progressif, et diffère bien plus de ses semblables, que l'animal
-le plus élevé ne diffère des siens.
-
-Laissons donc chacun faire sa propre loi d'autonomie, se manifester selon
-sa nature, et veillons seulement à ce que le droit soit égal pour tous; à
-ce que le fort n'opprime pas le faible; à ce que toute fonction soit
-confiée à celui qui prouve être le plus apte à la remplir: voilà tout ce
-que nous pouvons, tout ce que nous devons faire, si nous tenons à nous
-montrer sages et justes.
-
-L'harmonie existe dans la nature, parce que chaque être y suit
-paisiblement les lois qui régissent son individualité: il en sera de même
-dans l'humanité, lorsque la raison collective comprendra que l'ordre
-humain est préétabli dans le concours des facultés individuelles laissées
-libres dans leurs manifestations; et que c'est retarder l'avènement de
-l'ordre, de la paix et du bonheur que d'établir un ordre factice, tout de
-fantaisie: c'est à dire un véritable désordre.
-
-Gardons-nous donc de toute classification des facultés et des fonctions
-selon les sexes: outre qu'elle serait fausse, elle nous conduirait à la
-cruauté; car nous opprimerions ceux et celles qui ne seraient ni assez
-souples pour s'y soumettre, ni assez hypocrites pour le paraître; et nous
-le ferions sans profit pour la destinée humaine, mais, tout au contraire,
-à son détriment.
-
-Voilà, Messieurs, une théorie _nominaliste_; et je vous défie de la
-renverser par des raisons suffisantes: car j'aurais, comme pour la
-première, réponse à toutes vos objections.
-
-Arrivons à notre dernière théorie qui est la vôtre pour les majeures et
-les mineures; mais est le contraire pour les conclusions.
-
-
-IV
-
-Tous les appareils d'un même organisme se modifient les uns les autres
-et, par ce fait, les fonctions se modifient mutuellement.
-
-Or l'homme et la femme diffèrent l'un de l'autre par un appareil
-important.
-
-Donc chacun des deux sexes doit différer l'un de l'autre, non seulement
-par l'appareil qui les distingue, mais par toutes les modifications
-qu'amène la présence de cet appareil.
-
-Voilà, Messieurs, mon premier syllogisme: je sais que nous nous n'aurons
-pas maille à partir là dessus: c'est de la Biologie classique.
-
-Recherchons anatomiquement les différences organiques que la sexualité
-fait subir à l'homme et à la femme.
-
-_Système nerveux._ Les nerfs, dit du sentiment, sont plus développés chez
-la femme que chez l'homme; ceux du mouvement le sont moins; le cervelet
-est plus développé dans la tête de l'homme que dans celle de la femme;
-chez celle-ci le diamètre antéro-postérieur du cerveau l'emporte sur le
-bi-latéral qui est relativement plus grand dans le sexe masculin: on
-remarque aussi que les organes de l'observation, de la circonspection, de
-la ruse et de la philogéniture sont plus volumineux dans la tête de la
-femme que dans celle de l'homme, chez lequel prédominent les organes
-rationnels, ceux du combat et de la destruction.
-
-_Système locomoteur._ L'homme est plus grand que la femme, a les os plus
-compacts, les muscles plus gros et mieux nourris, les tendons plus forts;
-son thorax a une direction opposée à celui de la femme: dans celui de la
-femme, la plus grande largeur est entre les épaules, chez l'homme, elle
-est à la base; le bassin est plus large, plus évasé dans le sexe féminin
-que chez l'autre.
-
-_Systèmes épidermique et cellulaire._ L'homme a la peau plus pileuse que
-la femme; ce qu'on nomme la graisse est moins abondant dans l'organisme
-masculin que dans le féminin; généralement la peau de l'homme est plus
-rude et toutes ses formes sont moins arrondies; la femme a les cheveux
-plus longs, plus soyeux.
-
-_Organes splanchniques._ La masse cérébrale est relativement la même chez
-les deux sexes, ainsi que les organes du cerveau, sauf les prédominances
-que nous avons signalées; le système respiratoire diffère un peu: la
-femme respire de plus haut que l'homme: chez celui-ci la circulation est
-plus active, plus énergique.
-
-A ces différences physiques correspondent les différences intellectuelles
-et morales.
-
-La femme, ayant les nerfs du sentiment plus développés, est plus
-impressionnable et plus mobile que l'homme.
-
-Étant plus faible et aussi volontaire, elle obtient par l'adresse et la
-ruse ce qu'elle ne peut obtenir par la force; sa faiblesse lui donne de
-la timidité, de la circonspection, le besoin de se sentir protégée.
-
-Les travaux qui exigent de la force lui répugnent.
-
-Sa destination maternelle la rend ennemie de la destruction, de la
-guerre; et son organisation plus délicate lui fait redouter et fuir la
-lutte. Cette même destination maternelle imprime un cachet particulier à
-son intelligence: elle aime le concret, et tend toujours à faire passer
-l'idée dans les faits, à l'incarner, à lui donner une forme arrêtée; son
-raisonnement est l'intuition ou l'aperception rapide d'un rapport
-général, d'une vérité que l'homme ne dégage qu'avec beaucoup de peine, à
-l'aide des échasses logiques.
-
-La femme est meilleure observatrice que l'homme, et pousse plus loin que
-lui l'induction; elle est en conséquence plus pénétrante, et bien
-meilleur juge de la valeur morale et intellectuelle de ceux qui
-l'entourent.
-
-Plus que l'homme, elle a le sentiment du beau, la délicatesse du cœur,
-l'amour du bien, le respect de la pudeur, la vénération pour tout ce qui
-est supérieur.
-
-Plus prévoyante que lui, elle a plus d'ordre et d'économie, et surveille
-les détails administratifs avec une conscience qui va souvent jusqu'à la
-puérilité.
-
-La femme est adroite, appliquée: elle excelle dans les travaux de goût,
-et possède de grandes tendances artistiques.
-
-Plus douce, plus tendre, plus patiente que l'homme, elle aime tout ce qui
-est faible, protége tout ce qui souffre; toute douleur, toute misère met
-une larme dans ses yeux, tire un soupir de sa poitrine.
-
-Voilà bien la femme, telle que vous la dépeignez, Messieurs.
-
-Puis tous ajoutez:
-
-La vocation de la femme est donc l'amour, la maternité, le ménage, les
-occupations sédentaires.
-
-Elle est trop faible pour les travaux qui exigent la force et pour ceux
-de la guerre.
-
-Elle est trop impressionnable et trop sensible, trop bonne, trop douce
-pour être législateur, juge et juré.
-
-Son goût pour les détails d'intérieur, la vie retirée et les graves
-fonctions de la maternité indiquent assez qu'elle n'est pas faite pour
-des emplois publics.
-
-Elle est trop mobile pour cultiver utilement la science; trop faible et
-trop occupée ailleurs, pour suivre des expériences soutenues.
-
-Son genre de rationalité la rend impropre à l'élaboration des théories;
-et elle aime trop le concret et les détails, pour s'intéresser
-sérieusement aux idées générales, ce qui l'éloigne de toutes les hautes
-fonctions professorales et de celles qui exigent des études sérieuses.
-
-Sa place est donc au foyer pour améliorer l'homme, le soutenir, le
-soigner, lui procurer les joies de la paternité et remplir l'office d'une
-bonne ménagère.
-
-Voilà vos conclusions: voici les miennes, en admettant, par hypothèse, ce
-que j'affirme avec vous de la femme.
-
-
-V
-
-1º La femme portant dans la Philosophie et la Science sa finesse
-d'observation, son amour du concret, corrigera la tendance exagérée de
-l'homme à l'abstraction, et démontrera la fausseté des théories
-construites sur l'_a priori_, sur quelques faits seulement. C'est alors
-que disparaîtra l'ontologie; que l'on reconnaîtra qu'une hypothèse n'est
-qu'un point d'interrogation; que la vérité est toujours de nature
-intelligible, quelqu'inconnue qu'elle puisse être; on ne généralisera que
-des faits connus, l'on évitera soigneusement d'ériger de simples
-généralités en lois, et nous aurons ainsi une véritable philosophie, de
-vraies sciences humaines, parce qu'elles porteront l'empreinte des deux
-sexes.
-
-2º La femme portant ses facultés propres dans l'industrie, y introduira
-de plus en plus l'art, la perfection dans les détails. Cultivée dans le
-sens de ses aptitudes, elle trouvera d'ingénieux moyens d'application des
-découvertes scientifiques.
-
-3º Patiente, douce, bonne, plus morale que l'homme, elle est éducatrice
-née de l'enfance, moralisatrice de l'homme fait; la plupart des fonctions
-éducationnelles lui reviennent de droit; et elle a sa place marquée dans
-l'enseignement spécial.
-
-4º Par sa vive intuition, sa finesse d'observation, la femme seule peut
-découvrir la thérapeutique des névroses; son adresse la rendra précieuse
-dans toutes les opérations chirurgicales délicates. C'est à elle que doit
-incomber le soin de traiter les affections des femmes et des enfants,
-parce qu'elle seule est capable de les bien comprendre; elle a sa place
-marquée dans les hôpitaux, non seulement pour la cure des maladies, mais
-pour l'exécution et la surveillance des détails d'administration et des
-soins à donner aux malades.
-
-6º La présence de la femme dans les fonctions judiciaires, comme juré et
-arbitre, sera pour tous une garantie de véritable justice humaine, c'est
-à dire d'équité.
-
-La femme seule par sa douceur, sa miséricorde, ses dispositions
-sympathiques et sa finesse d'observation, peut bien comprendre que, dans
-toute faute commise, la société a sa part de culpabilité: car elle doit
-s'organiser plus pour prévenir le mal que pour le punir. Ce point de vue,
-surtout féminin, transformera le système pénitentiaire et suscitera de
-nombreuses institutions. C'est alors seulement que tous comprendront que
-la peine infligée au coupable doit être un moyen de réparation et de
-régénération; la société ne tuera plus comme quelqu'un de faible qui a
-peur: elle amendera l'assassin au lieu de l'imiter; elle forcera le
-voleur à travailler pour restituer ce qu'il a pris; elle ne se croira
-plus le droit, lorsqu'elle enferme un condamné, de lui ôter sa raison, de
-le pousser au désespoir, au suicide, par le régime cellulaire; de le
-priver complétement du mariage, de l'accoupler avec plus corrompu que
-lui. Connaissant bien sa part de culpabilité, la société réparera les
-torts de son incurie dans les pénitenciers: elle sera ferme, mais bonne
-et moralisatrice: elle fera là, l'éducation qu'elle aurait dû faire
-dehors, et préparera des maisons de travail pour les libérés, afin que le
-mépris et la peur dont les poursuivent des gens souvent pires qu'eux, ne
-les poussent pas à la récidive.
-
-7º La femme, portant, dans le ménage social son esprit d'ordre et
-d'économie, son amour des détails et son horreur des paperasses et des
-dépenses folles, réformera l'administration: elle simplifiera tout;
-supprimera les sinécures, le cumul des emplois, et produira beaucoup avec
-peu, au lieu de produire, comme l'homme, peu avec beaucoup: la bourse des
-contribuables ne s'en plaindra pas.
-
-8º Sous l'influence directe de la femme législateur, nous aurons un
-remaniement de toutes les lois: d'abord et avant tout, nous aurons des
-moyens préventifs, une éducation obligatoire; puis le code de procédure
-sera simplifié; du code civil refondu, disparaîtront toutes les lois
-concernant les enfants naturels et l'inégalité des sexes; les lois sur
-les mœurs seront plus sévères, le code pénal plus rationnel et plus
-équitable.
-
-Par les réformes administratives nées de l'instinct économique de la
-femme, les impôts seront diminués; son horreur du sang et de la guerre
-réduira de beaucoup l'affreux impôt du sang. Ayant voix délibérative, et
-sachant, par ses douleurs et son amour, ce que vaut un homme, ce ne sera
-qu'à bon escient qu'elle votera des levées de citoyens pour ces
-boucheries qu'on nomme des guerres: elle ne le fera que lorsque le
-territoire sera menacé, ou qu'il faudra protéger les nationalités
-opprimées; dans tout autre cas, elle emploira le système de la
-conciliation.
-
-9º La femme, qui est bien plus économe et bien meilleure analyste que
-l'homme, sérieusement instruite, aura bientôt reconnu que les nations,
-comme les individus, diffèrent d'aptitudes, et que le but de ces
-différences est l'union et la fraternité par l'échange des produits: elle
-détournera donc son pays de cultiver certaines branches d'industrie dans
-lesquelles d'autres peuples sont supérieurs et produisent à meilleur
-compte; elle le guérira de la folle prétention de se suffire à lui-même,
-et le détournera de sacrifier l'intérêt de la masse des consommateurs à
-celui de quelques producteurs: ainsi peu à peu tomberont les barrières et
-les douanes qui séparent les divers organes de l'humanité: il y aura des
-traités d'échange, et tout le monde y gagnera par le bon marché, et la
-suppression des dépenses faites pour soutenir une administration
-douanière, trop souvent vexatoire.
-
-Les qualités et facultés de la femme en font non seulement une
-éducatrice, mais lui assurent la prépondérance dans toutes les fonctions
-qui relèvent de la solidarité sociale: elle seule sait consoler,
-encourager, moraliser doucement, soulager avec délicatesse; elle a le
-génie de la charité; c'est donc à elle que doivent revenir la
-surveillance et la direction des hôpitaux, des prisons de femme,
-l'administration des bureaux de secours, la surveillance des enfants
-abandonnés, etc. C'est à elle qu'on devra les institutions qui donneront
-du travail aux ouvriers sans ouvrage, et sauveront les libérés de la
-paresse et de la récidive.
-
-Voilà, Messieurs, sans sortir des données de votre théorie, la femme
-placée partout à côté de l'homme, excepté dans les rudes travaux dont les
-machines vous dispenseront vous-mêmes, et dans les institutions
-militaires qui disparaîtront un jour selon toute probabilité.
-
-Jusqu'ici les institutions, les lois, les sciences, la philosophie
-portent surtout l'empreinte masculine: toutes ces choses ne sont humaines
-qu'à demi; pour qu'elles le deviennent tout à fait, il faut que la femme
-s'y associe ostensiblement et légalement; conséquemment qu'elle soit
-cultivée comme vous: la culture ne la rendra pas semblable à vous, ne le
-craignez pas: la rose et l'œillet croissant dans le même sol, sous le
-même ciel, sous le même soleil, avec les soins du même jardinier, restent
-rose et œillet: ils sont d'autant plus beaux que les éléments qu'ils
-transforment sont plus abondants, et qu'ils sont mieux cultivés: si
-l'homme et la femme diffèrent, l'éducation semblable ne fera que les
-différencier davantage, parce que chacun d'eux s'en servira pour
-développer ce qui lui est particulier.
-
-Dans l'intérêt de toutes choses et de tous, il faut que la femme entre
-dans tous les emplois; ait sa fonction dans toutes les fonctions: _après_
-l'intérêt général de l'humanité, vient celui de la famille: il ne peut
-passer _avant_.
-
-Puisque la femme, à l'heure qu'il est, est, en général, mère et ménagère
-tout en remplissant une foule d'autres fonctions, elle ne le sera pas
-moins en se chargeant de quelques-unes de plus; et d'ailleurs l'époque où
-l'on entre dans certaines fonctions importantes est celle où la femme a
-terminé sa tâche maternelle. Quelques femmes fonctionnaires publics
-n'empêcheront pas l'immense majorité de leurs compagnes de rester dans la
-vie privée, pas plus que quelques hommes dans le même cas, n'empêchent la
-masse des hommes d'y demeurer en général.
-
-
-VI
-
-Vous admettez enfin une classification, me dites vous, Messieurs; et vous
-convenez, de plus, qu'il y a des fonctions masculines et des fonctions
-féminines.
-
---Vous vous méprenez, Messieurs: vous m'accusiez d'être incapable de
-vous donner une théorie complète, je vous ai donné l'ébauche de quatre;
-ébauche qu'il me serait facile d'étendre et de parfaire. Mais je n'admets
-pas une seule de ces théories dans son ensemble.
-
---Vous êtes donc éclectique?
-
---Que les Dieux m'en gardent: j'ai autant de répugnance pour l'éclectisme
-que pour le nombre _trois_ et l'_androgynie_.
-
-Je n'admets pas la théorie de l'identité des sexes, parce que je crois
-avec la Biologie qu'une différence organique essentielle modifie l'être
-tout entier; qu'ainsi la femme doit différer de l'homme.
-
-Je n'admets pas la théorie de la supériorité d'un sexe ni de l'autre,
-parce qu'elle est absurde: l'humanité est homme-femme ou femme-homme; on
-ne sait ce que serait un sexe, s'il n'était pas incessamment modifié par
-ses rapports avec l'autre, et nous ne les connaissons qu'ainsi modifiés:
-ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils sont ensemble la condition d'être
-de l'humanité; qu'ils sont également nécessaires, également utiles l'un à
-l'autre et à la société.
-
-Je n'admets pas ma troisième théorie parce qu'elle est d'un nominalisme
-outré; s'il est bien vrai que tous les individus des deux sexes diffèrent
-de l'un à l'autre d'une manière bien autrement notable que ceux des
-autres espèces, il n'en est pas moins vrai qu'une classification, fondée
-sur un caractère anatomique constant, est légitime, et que le principe de
-classification est dans la nature des choses; car si les choses nous
-apparaissent classées, c'est qu'elles le sont: les lois de l'esprit sont
-les mêmes que celles de la nature en ce qui touche la connaissance: il
-faut l'admettre, à moins d'être sceptique ou idéaliste, or je ne suis ni
-l'un ni l'autre; je ne suis pas non plus réaliste dans l'acception
-philosophique du mot, car je ne crois pas que l'espèce soit quelque chose
-en dehors des individus en qui elle se manifeste: elle est en eux et par
-eux, ce qui revient à dire qu'il y a des individus identiques sous un ou
-plusieurs rapports, quoique différents sous tous les autres.
-
-Enfin je n'admets pas la quatrième théorie, quoique son principe soit
-vrai, parce que les faits nombreux qui contredisent les caractères
-différentiels, ne me permettent pas de croire que ces caractères soient
-des lois établies par la sexualité.
-
-En effet, il y des cerveaux d'hommes sur des têtes de femme et _vice
-versâ_.
-
-Des hommes mobiles, impressionnables; des femmes fermes et insensibles.
-
-Des femmes grandes, fortes, musclées, soulevant un homme comme une plume;
-des hommes petits, frêles, d'une extrême délicatesse de constitution.
-
-Des femmes qui ont une voix de stentor, des manières rudes; des hommes
-qui ont la voix douce, des manières gracieuses.
-
-Des femmes qui ont les cheveux courts, raides, sont barbues, ont la peau
-rude, les formes anguleuses; des hommes qui ont les cheveux longs,
-soyeux, sont imberbes, gras, replets.
-
-Des femmes qui ont une circulation énergique; des hommes qui en ont une
-faible et lente.
-
-Des femmes franches, étourdies, hardies; des hommes rusés, dissimulés,
-timides.
-
-Des femmes violentes, qui aiment la lutte, la guerre, la dispute; qui
-éprouvent le besoin de tempêter à tout propos; des hommes doux, patients,
-ayant horreur de la lutte et très poltrons.
-
-Des femmes qui aiment l'abstraction, généralisent et synthétisent
-beaucoup, qui n'ont d'intuition d'aucune sorte; des hommes intuitifs,
-fins observateurs, bons analystes, incapables de généraliser...... J'en
-connais bon nombre.
-
-Des femmes insensibles aux œuvres d'art, qui ne sentent pas le beau; des
-hommes remplis d'enthousiasme pour l'un et l'autre.
-
-Des femmes immorales, impudiques, sans respect pour rien ni personne; des
-hommes moraux, chastes, vénérants.
-
-Des femmes dissipatrices, désordonnées; des hommes économes et
-parcimonieux jusqu'à l'avarice.
-
-Des femmes profondément égoïstes, sèches, disposées à exploiter la
-faiblesse, la bonté, la sottise ou la misère d'autrui; des hommes pleins
-de générosité, de mansuétude, prêts à se sacrifier.
-
-Que résulte-t-il de ces faits indéniables? C'est que la loi des
-différences sexuelles ne se manifeste pas par les caractères généraux
-qu'on a établis.
-
-C'est que ces caractères peuvent fort bien n'être que le résultat de
-l'éducation, de la différence des préjugés, de celle des occupations,
-etc.
-
-C'est que, de ces généralités pouvant être le fruit d'une différence de
-gymnastique et de milieu, l'on ne peut rien légitimement conclure quant
-aux fonctions de la femme: ne serait-il pas absurde, en effet, de
-prétendre qu'une femme organisée pour la philosophie et les sciences, ne
-_peut_, ne doit pas s'en occuper parce qu'elle est femme, tandis qu'au
-homme incapable, mais assez sot et assez vaniteux pour ignorer son
-incapacité, peut et doit s'en occuper parce qu'il est homme?
-
-Les fonctions appartiennent à ceux qui prouvent leur aptitude et non pas
-à une abstraction qu'on appelle sexe: car en définitive toute fonction
-est individuelle dans sa totalité ou dans ses éléments.
-
-
-VII
-
-Nous avons dit pourquoi nous repoussons les théories que nous avons
-esquissées; disons pourquoi nous ne donnons ni ne voulons donner une
-classification des sexes.
-
-Nous ne donnons pas une classification, parce que nous n'en avons ni ne
-pouvons en avoir une; les éléments manquent pour l'établir. Une induction
-biologique nous permet d'affirmer qu'elle existe; mais dans le milieu
-actuel, il est impossible d'en dégager la loi: le véritable cachet
-féminin ne sera connu qu'après un ou deux siècles d'éducation semblable
-et de droits égaux: alors point ne sera besoin de faire une
-classification, car la fonction ira naturellement au fonctionnaire sous
-un régime d'égalité où les éléments sociaux se classeront d'eux-mêmes.
-
-Mes croyances et mes espérances en ce qui concerne cet avenir, je ne les
-dirai pas; car je puis être dans l'erreur, puisque je n'ai pas de faits
-pour contrôler mes intuitions, et tout ce qui est purement utopie a
-toujours un côté dangereux. D'ailleurs, n'ai-je pas dit qu'eussé-je une
-classification, je ne la donnerais pas? Pourquoi? Parce qu'on en ferait,
-comme toujours, un détestable usage, si elle était adoptée.
-
-Jusqu'ici ne s'est-on pas servi de classifications basées sur des
-caractères qu'on a reconnus purement transitoires plus tard, pour
-opprimer, déformer et calomnier ceux qu'on reléguait dans les rangs
-inférieurs?
-
-L'histoire est là pour nous donner ce salutaire enseignement.
-
-La _ville pédaille_, la _gent taillable et corvéable à merci_, n'était
-bonne qu'à battre l'eau des étangs et à se laisser tondre jusqu'au vif:
-où est-elle aujourd'hui? elle invente, gouverne, légifère et transforme
-peu à peu notre globe, dévasté par l'espèce _supérieure seule capable_,
-en un séjour riant et paisible.
-
-Sur toute classification de l'espèce humaine soit en castes, en classes,
-en sexes, reposent trois iniquités.
-
-La première est de faire un crime à l'individu rejeté dans la série
-inférieure, de ne point ressembler au type de convention qu'on s'en est
-formé, tandis qu'on permet fort bien à l'être, dit supérieur, de ne pas
-ressembler à son type: c'est ainsi qu'un homme faible, lâche,
-inintelligent, un _modiste_, un _brodeur_, n'en sont pas moins des
-hommes, tandis qu'une virago, une femme ferme, courageuse, une grande
-souveraine, une philosophe ne sont pas des femmes, mais des _hommes_
-qu'on n'aime pas, et qu'on livre en pâture aux bêtes et aux femmelettes
-jalouses qui les déchirent.
-
-La seconde iniquité est de se servir du type de convention pour déformer
-l'être classé dans la série inférieure, pour tuer ses énergies, empêcher
-son progrès. Alors, pour arriver au but, on organise l'éducation, le
-milieu social, on invente des préjugés et l'on réussit en général si
-bien que l'opprimé, qui s'ignore, se croit réellement de nature
-inférieure, se résigne à ses fers et va jusqu'à s'indigner de la révolte
-de ceux de sa série qui sont trop énergiques et personnels pour n'avoir
-pas réagi contre ce que l'imbécillité sociale prétendait faire d'eux.
-
-La troisième iniquité est de se servir de l'état d'abaissement où l'on a
-réduit l'opprimé pour le calomnier et nier ses droits: on s'écrie:
-regardez: Voilà le serf! Voilà l'esclave! Voilà le nègre! Voilà
-l'ouvrier! Voilà la femme! Quels droits voulez-vous reconnaître à ces
-natures inférieures et débiles? _Ils sont incapables de se connaître et
-de se régir_: nous devons donc penser, vouloir et gouverner pour eux.
-
-Eh! non, Messieurs, ce ne sont pas là des hommes et des femmes: ce sont
-les tristes produits de votre égoïsme, de votre affreux esprit de
-domination, de votre imbécillité..... S'il y avait des dieux infernaux,
-je vous y dévouerais sans pitié et de tout mon cœur! Au lieu de
-calomnier vos semblables pour conserver vos priviléges, donnez leur
-l'instruction, la liberté; alors seulement vous aurez le droit de vous
-prononcer sur leur nature: car on ne peut connaître la nature d'une
-créature humaine que lorsqu'elle se développe en toute liberté dans
-l'égalité.
-
-J'ai justifié, je crois, ma répugnance à donner une classification des
-sexes, et par l'impossibilité d'en établir actuellement une raisonnable,
-et par la crainte bien légitime de l'usage qu'on en ferait.
-
-Mais on m'objectera, non sans raison, qu'il faut une classification pour
-la pratique sociale.
-
-J'y consens de tout mon cœur, puisque j'ai fait toutes mes réserves, et
-prouvé l'inanité des classifications actuelles.
-
-Comme mon principe est que la fonction doit aller au fonctionnaire qui
-prouve sa capacité, je dis qu'à l'heure qu'il est, par la différence
-d'éducation, l'homme et la femme ont des fonctions distinctes; et qu'il
-faut donner à cette dernière la place qu'en général elle mérite.
-
-J'ajoute que c'est une violation du droit naturel de la femme que de la
-former en vue des fonctions qu'on lui destine: elle doit, sous tous les
-rapports, être dans le droit commun: pas plus qu'à l'homme, on ne peut
-légitimement lui dire: ton sexe ne peut faire cela, ne peut prétendre à
-cela: si elle le fait et y prétend, c'est que son sexe peut le faire et y
-prétendre: s'il ne le pouvait, il ne le ferait pas; le premier droit est
-la liberté, le premier devoir la culture de ses aptitudes, le
-développement de sa raison, de sa puissance d'utilité: un Dieu dit-il le
-contraire, ce ne serait pas la conscience, mais ce Dieu qui aurait menti.
-
-Que la femme donc prenne la place qui convient à son développement
-actuel, mais qu'elle se rappelle sans cesse que cette place n'est point
-fixe et qu'elle doit tendre à monter toujours, jusqu'au jour où sa nature
-spéciale se révélant par l'égalité d'éducation, d'instruction, de Droit
-et de Devoir, elle prendra partout sa place légitime à côté de l'homme et
-sur la même ligne que lui.
-
-Qu'elle rie de toutes les folles utopies élaborées sur sa nature, ses
-fonctions déterminées pour l'éternité, et se rappelle qu'elle est, non
-pas ce que la nature, mais ce que l'esclavage, les préjugés,
-l'ignorance, l'ont faite: qu'elle se délivre de toutes ces chaînes et ne
-se laisse plus intimider et abrutir.
-
-Ainsi Messieurs, toute ma pensée sur la nature et les fonctions de la
-femme peut se résumer dans les quelques propositions suivantes:
-
-Je _crois_, parce qu'une induction physiologique m'y autorise que, sur le
-fonds général de l'humanité, commun aux deux sexes, la sexualité imprime
-un cachet.
-
-En _fait_, j'ignore; et vous n'en savez pas plus que moi, quels sont les
-véritables caractères ressortant de la distinction des sexes, et je crois
-qu'ils ne peuvent se révéler que par la liberté dans l'égalité, la parité
-d'instruction et d'éducation.
-
-Dans la pratique sociale, les fonctions doivent appartenir à qui peut les
-remplir: donc la femme doit remplir les fonctions auxquelles elle se
-montre apte, et l'on doit s'organiser pour que cela ait lieu.
-
-Quelles sont ces fonctions relatives à son degré de développement actuel?
-Je vous le dirai plus loin, Messieurs.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-L'AMOUR, SA FONCTION DANS L'HUMANITÉ.
-
-I
-
-
-Vous dites à l'enfant qui ment: c'est mal de tromper: tu ne voudrais pas
-qu'on te trompât.
-
-Vous dites à l'enfant qui dérobe: c'est mal de voler: tu ne voudrais pas
-qu'on te volât.
-
-Vous dites à l'enfant qui abuse de sa force, de son intelligence pour
-tourmenter son compagnon plus jeune: tu ne voudrais pas qu'on te fît ces
-choses; tu es un méchant et un lâche.
-
-Voilà de bonnes leçons. Pourquoi donc alors, quand l'enfant est devenu
-jeune homme, dites-vous: _il faut que les jeunes gens jettent la gourme
-du cœur_?
-
-_Jeter la gourme du cœur_, c'est tromper des jeunes filles, perdre leur
-avenir, pratiquer l'adultère, entretenir des lorettes, fréquenter le
-lupanar.
-
-Et ce sont des mères, ce sont des femmes, qui consentent ainsi à la
-profanation de leur sexe!
-
-Ce sont les mêmes qui ont défendu à leurs fils de voler un jouet, qui
-leur permettent de voler l'honneur et le repos des autres!
-
-Ce sont les mêmes qui ont fait honte à leurs fils du mensonge, qui leur
-permettent de tromper de pauvres filles!
-
-Ce sont les mêmes qui ont fait à leurs fils un crime d'opprimer plus
-faibles qu'eux, qui leur permettent d'être oppresseurs et lâches envers
-les femmes!
-
-Puis elles se plaignent ensuite que leurs fils se comportent mal envers
-elles; qu'ils se déshonorent et se ruinent;
-
-Qu'ils souhaitent la mort de leurs parents, afin d'enrichir les usuriers
-auxquels ils ont emprunté pour entretenir le luxe de leurs maîtresses;
-
-Elles se plaignent qu'ils détruisent leur santé et ne donnent à leurs
-mères que des petits fils étiolés, pour l'existence desquels elles seront
-dans de continuelles angoisses.
-
-Eh! Mesdames, vous n'avez que ce que vous méritez: portez le poids d'une
-solidarité que vous ne pouvez fuir. Vous avez autorisé Messieurs vos fils
-à jeter la gourme du cœur, subissez en les conséquences.
-
-Mais une mère ne peut être la confidente de son fils, dit-on.
-
-Pourquoi cela, Madame, si vous l'avez élevé de manière à ne vous point
-faire de confidences déshonorantes?
-
-Il n'aurait pas à vous en faire, si vous l'aviez habitué à se vaincre, à
-respecter toute femme comme sa mère, toute petite fille comme sa sœur; à
-traiter autrui comme il trouve juste d'être traité; si tous lui aviez
-bien inculqué qu'il n'y a qu'une morale, à laquelle les deux sexes sont
-également astreints d'obéir; si vous lui aviez fait honorer, aimer et
-pratiquer le travail; si vous lui aviez dit que nous vivons pour nous
-perfectionner, pratiquer la Justice et la Bienveillance, et rendre à
-l'humanité ce qu'elle fait pour nous en nous protégeant, nous éclairant,
-nous moralisant, nous entourant de sécurité et de bien-être; qu'enfin
-notre gloire est de nous soumettre à la grande loi du Devoir.
-
-Si vous l'aviez ainsi élevé, Madame, en surprenant chez votre fils les
-premiers signes du vif attrait que l'homme éprouve vers l'autre sexe,
-bien loin d'abandonner aux hasards de l'inexpérience l'éducation de cet
-instinct, vous feriez ce que vous avez fait pour les autres: vous
-apprendriez au jeune homme à le soumettre à une sage discipline.
-
-Au lieu de répéter cette parole niaisement atroce: _il faut que les
-jeunes gens jettent la gourme du cœur_, vous prendriez affectueusement
-les mains de votre fils et, les yeux fixés sur les siens, vous lui
-diriez: Mon enfant, la nature veut qu'une femme t'attire désormais plus
-que moi, et maintienne ou détruise ce que j'ai si laborieusement élevé:
-Je n'en murmure pas: il faut que les choses soient ainsi. Mais ma
-tendresse et mon devoir exigent que je t'éclaire en cette grave
-circonstance. Dis-moi, si un jeune homme, pour satisfaire l'instinct qui
-s'éveille en toi maintenant, corrompait ta sœur, sacrifiait sa vie, que
-penserais-tu de lui? Que ferais-tu?
-
-Le jeune homme, habitué dès l'enfance à pratiquer la Justice, ne
-manquerait pas de répondre: je penserais qu'il est pervers et lâche...
-Est-ce qu'on ne le punirait pas, ma Mère?
-
---Non, mon fils, le séducteur n'est pas puni par la loi.
-
---Eh! bien je le tuerais: car je rentre dans mon droit de justicier,
-quand la loi n'a pas pourvu.
-
---Bien, mon enfant. Ainsi tu ne seras à l'égard d'aucune jeune fille ni
-pervers ni lâche; tu ne mériteras pas de subir l'arrêt que tu as
-prononcé, c'est à dire d'être tué. Tu respecteras donc toutes les jeunes
-filles comme tu veux qu'on respecte ta sœur, comme tu voudrais qu'on
-respectât ta fille.
-
-Autre question: que penserais-tu d'un homme qui m'aurait entraînée à
-trahir ton père; lui aurait enlevé mon cœur et mes soins; m'aurait
-détournée des graves devoirs de la maternité? Que penserais-tu de celui
-qui se conduirait ainsi à l'égard de ta propre compagne?
-
---Je le jugerais comme l'autre et ne le traiterais pas mieux.
-
---Bien encore. Ainsi donc tu respecteras toutes les femmes mariées comme
-tu veux qu'on respecte ta mère et ta femme; et si tu en rencontres
-quelqu'une pour laquelle tu te sentes de l'inclination, quelqu'autre
-assez déloyale pour chercher à te plaire, tu les fuiras: car le seul
-remède contre la passion, c'est la fuite.
-
-Une multitude de femmes, d'abord innocentes, ont été détournées de la
-droite voie par des hommes qui ne pensent pas comme toi. Aujourd'hui
-elles se vengent sur ton sexe du mal qu'il leur a fait. Elles corrompent
-et ruinent les hommes qui, dans leur compagnie, perdent le sens moral,
-apprennent à rire de ce que tu crois et vénères, compromettent et perdent
-leur santé. Te sens-tu le triste courage de t'exposer à de semblables
-risques?
-
-Le jeune homme, exercé dès l'enfance à soumettre ses penchants à la
-Raison et à la Justice, répondra:
-
---Non, ma mère, je ne ferai pas ce que je ne voudrais pas qu'eût fait ma
-compagne; je ne veux ni me dégrader moralement, ni perdre ma santé, ni
-contribuer pour ma part à perpétuer un état de choses qui dégrade le sexe
-auquel appartiennent ma femme, ma mère, ma sœur et mes filles, si j'ai
-le bonheur d'en avoir.
-
-Je t'avoue très sincèrement que je prévois en moi une lutte violente;
-mais grâce à la gymnastique morale à laquelle tu m'as habitué, grâce à
-l'idéal de destinée que tu m'as donné, que j'ai accepté dans la plénitude
-de ma Raison et qui me trace mon Devoir, je ne désespère pas de me
-vaincre.
-
---Cette victoire te sera moins difficile à obtenir, si tu t'occupes
-utilement et sérieusement: car alors tu appelleras la vitalité dans les
-régions supérieures du cerveau. Tu feras sagement d'ajouter à cela
-beaucoup d'exercice physique; de t'abstenir d'une nourriture trop
-substantielle, et surtout de boissons excitantes: tu connais les
-réactions du physique sur le moral. Évite avec soin les lectures
-licencieuses, les conversations déplacées; donne place dans ton esprit à
-la vierge qui doit s'unir à toi: pense et agis comme si tu étais en sa
-présence, cela te gardera et te purifiera. Ce doux idéal te rendra fort
-contre la tentation, et contribuera beaucoup à te rendre froid auprès des
-femmes à qui tu ne dois donner aucune place dans ton cœur.
-
-L'amour, mon enfant, est une chose fort grave par ses conséquences; car
-les êtres qu'il unit se modifient l'un par l'autre: il laisse des traces,
-quelque peu de durée qu'il ait eue.
-
-Son but, c'est le Mariage dont une des fins est la continuité de
-l'espèce. Or tu connais les effets de la solidarité du sang; il est donc
-très important que tu ne choisisses pour compagne, qu'une femme dont le
-caractère, les mœurs, les principes soient d'accord avec les tiens; non
-seulement pour ton bonheur propre, mais pour l'_organisation_ même de tes
-enfants, l'unité de leur nature et de leur conduite.
-
-Si la passion ne te laisse pas suffisamment libre, viens à moi: j'y
-verrai à ta place, et si je te dis: mon fils, cette femme t'abaissera, te
-fera commettre des fautes; de son fait, tes enfants auront telles
-mauvaises inclinations; elle n'est pas douée pour les élever en vue de
-ton idéal qu'elle n'acceptera jamais, parce qu'elle est vaine et égoïste;
-si je te dis cela, je sais, mon fils, que, quelle que soit ta souffrance,
-tu renonceras à une femme que tu n'aimerais plus au bout de quelques mois
-d'union, et que tu préféreras une douleur passagère à une vie de malheur.
-
-
-II
-
-Cette même mère qui vient de montrer à son fils pourquoi l'Amour doit
-être soumis à la Raison, à la Justice; qui vient de lui indiquer ce qu'il
-doit faire pour en vaincre le côté bestial, s'aperçoit également de
-l'éveil de cet instinct chez sa fille. Elle s'empare de son attention,
-gagne sa confiance, en lui révélant ce qui se passe en elle; en lui
-disant qu'à son âge, elle sentait de même.
-
---Jusqu'ici, continue-t-elle, tu n'as été qu'une enfant; maintenant
-commence ta carrière de femme. Tu désires l'affection d'un homme et ton
-cœur s'émeut à la douce pensée d'être mère. N'en rougis pas, ma fille:
-c'est légitime, à condition que tes désirs soient soumis à la Raison et à
-la loi du Devoir.
-
-Bien des piéges vont être tendus sous tes pas; car les hommes de tout âge
-adressent à une jeune fille mille paroles flatteuses, et l'entourent
-d'hommages qui la rendent vaine et coquette, si elle a la faiblesse de
-s'en laisser enivrer. Persuade-toi bien que toutes ces adorations ne
-s'adressent pas personnellement à toi, mais à ta jeunesse, au brillant de
-tes yeux, au velouté de ta peau, et que fusses-tu beaucoup meilleure que
-tu n'es, très supérieure en intelligence, ces mêmes hommes seraient
-strictement et froidement polis, si tu avais trente ans de plus. Cette
-pensée, présente à ton esprit, te fera sourire de leur jargon frivole et
-banal, et te préservera de plusieurs faiblesses, telles que la rivalité
-de toilette, les petites jalousies, le défaut ridicule de faire la petite
-fille à cinquante ans.
-
-Ne devant épouser qu'un homme, il te suffit donc d'être aimée d'un seul
-de la manière que tu le souhaites. Une femme qui se comporte
-volontairement de manière à capter le cœur de plusieurs hommes, et leur
-laisse croire qu'ils sont préférés chacun en particulier, est une indigne
-coquette qui pèche contre la Justice et la Bienveillance: contre la
-Justice, en ce qu'elle demande un sentiment qu'elle ne paie pas de
-retour; qu'elle agit à l'égard d'autrui comme elle trouverait inéquitable
-qu'on agît envers elle; contre la Bienveillance, en ce qu'elle risque de
-faire souffrir des cœurs sincères, et sacrifie leur repos à une
-jouissance de vanité: une telle femme, mon enfant, est méprisable: elle
-est une dangereuse ennemie de son sexe: d'abord parce qu'elle en donne
-une mauvaise opinion, puis parce qu'elle est l'ennemie du repos des
-autres femmes: je te sais trop simple, trop vraie, trop digne, pour
-craindre de te voir tomber dans de pareils écarts.
-
-Tu m'as avoué que ta jeune imagination rêvait un homme. Bien loin de
-chasser cet idéal, aie-le toujours présent à ton esprit, beaucoup moins
-sous son aspect physique que sous celui de l'intelligence, de la
-moralité, du travail. Cette image-là te préservera mieux que tous mes
-conseils, que toute la surveillance que je pourrais, mais ne voudrai
-jamais exercer, parce que ce serait indigne de toi et de moi.
-
-N'oublie pas toutefois qu'un idéal est un absolu; que la réalité est
-toujours défectueuse: ne cherche donc pas dans l'homme auquel tu donneras
-ton cœur, un idéal réalisé; mais les qualités et facultés qui lui
-permettront, avec ton aide, de se rapprocher de ce que tu désires le
-voir. Toi-même es l'idéal d'un homme, non telle que tu es, mais telle
-qu'il t'aidera à devenir.
-
-J'insiste sur ce point, ma fille, parce que rien n'est plus dangereux que
-de prétendre trouver l'idéal dans la réalité: cela nous rend trop
-difficiles, peu indulgents; et si nous avons l'imagination vive et peu de
-Raison, nous rend malheureux et nous entraîne dans mille écarts.
-
-Tu sais et sens que le but de l'amour, c'est le Mariage: or un de tes
-devoirs d'amante et d'épouse, est le perfectionnement de celui auquel tu
-seras liée. Tu seras avec lui dans deux rapports différents: d'abord sa
-fiancée, puis son épouse. Ta puissance modificatrice, dans le premier
-cas, s'exercera en raison directe du désir qu'il aura de te plaire et de
-te mériter; dans le second, en proportion de sa confiance, de son estime
-et de sa tendresse pour toi. Dans le premier cas, il _voudra_ se
-modifier; dans le second, il se modifiera sans le savoir.
-
---Comment, ma mère, est-ce qu'il ne m'aimera pas toujours de même!
-
---L'amour, ma fille, subit des transformations auxquelles nous devons
-nous attendre et nous soumettre: au début, c'est une fièvre de l'âme;
-mais la fièvre est un état qui ne pourrait durer sans nuire à l'ensemble
-de la vie. Ton mari, tout en t'aimant plus profondément peut-être,
-t'aimera moins vivement qu'avant le Mariage. Ton amour se transformera,
-pourquoi le sien ne ferait-il pas de même?
-
-Tu ne saurais imaginer que de désordres sont la suite de l'ignorance des
-femmes sur ce point, et de la vaine poursuite de l'idéal en amour. Ainsi
-beaucoup de femmes, croyant que leur mari ne les aime plus, parce qu'il
-les aime autrement, se détachent de lui, souffrent et trahissent leurs
-devoirs; d'autres rêvant la perfection dans l'homme aimé, croyant l'y
-trouver et se désabusant après la fièvre, s'éloignent de lui, l'accusant
-de les avoir trompées: elles en aiment d'autres avec la même illusion,
-suivie de la même désillusion, jusqu'à ce qu'arrive la vieillesse qui ne
-les guérit pas de leur chimère. Enfin il y en a d'autres qui, ne
-comprenant de l'amour que la première période, cessent d'aimer l'homme
-qui l'a franchie et courent après un autre amour qui leur apporte la même
-fièvre: celles-là, tu le comprends, n'ont pas la moindre idée des graves
-devoirs de la femme dans l'amour.
-
-Ce que je viens de te dire des femmes est également vrai des hommes. Tu
-éviteras ces écueils, toi, ma fille, qui t'es habituée dès l'enfance à
-te soumettre à la Raison; qui sais que toute réalité est imparfaite; que
-l'habitude amortit les sentiments. Tu prendras donc l'homme qui te
-convient, tel qu'il est, te proposant de l'améliorer, de le rendre
-heureux; sachant d'avance que son amour se transformera sans s'éteindre,
-si tu sais si bien t'emparer de sa tendresse, de sa confiance et de son
-estime, qu'il trouve auprès de toi bon conseil, paix, aide et sécurité.
-
-Tu es trop pure, ma fille, pour prévoir tous les piéges qui te seront
-tendus. C'est donc à moi d'armer ta jeune prudence: tu trouveras
-peut-être sur ta route des hommes mariés ou engagés à d'autres femmes
-qui, selon l'expression consacrée _te feront la cour_, et te débiteront
-mille sophismes pour justifier leur conduite.
-
---Leurs sophismes, ma mère, échouraient contre cette simple réponse:
-Monsieur, comme je serais désespérée qu'une femme m'enlevât celui que
-j'aime, que je la mépriserais et la haïrais, tous vos compliments ne
-pourront me persuader que je doive faire ce que je ne voudrais pas qu'on
-me fît. Si vous y revenez, je préviens la personne intéressée.
-
---C'est bien, mon enfant: mais si un jeune homme libre te parlait de
-tendresse, t'écrivait en secret?
-
---Ne pourrait-il avoir de bonnes raisons pour en agir ainsi, ma Mère?
-
---Aucune, mon enfant. Il faut que tu saches qu'aujourd'hui les hommes
-sont très corrompus; qu'une foule d'entre eux fuient le mariage,
-voltigent de femme en femme, abusent de notre crédulité, et se servent du
-langage le plus passionné pour nous jeter dans une voie de honte et de
-perdition. Or, mon enfant, sache le bien encore, c'est nous qui portons
-le poids des fautes de l'homme et des nôtres: les promesses verbales et
-écrites d'un homme ne l'engagent pas. Si, te laissant entraîner, tu
-devenais mère, l'enfant resterait à ta charge: il n'y aurait plus de
-mariage pour toi: je ne te parle point de notre douleur et de notre
-honte, ni des risques terribles auxquels tu exposerais ton frère, qui
-pourrait périr en punissant le vil séducteur que la loi ne punit pas. Si
-donc un homme te recherchait en se cachant de nous, c'est que ses
-intentions sont mauvaises, sois-en sure; c'est qu'il te considère comme
-un hochet qu'il se propose de briser quand il ne lui plaira plus. Or, ma
-fille, tu sais que la femme est créée pour être la digne compagne de
-l'homme, son égale; qu'elle n'est pas née pour lui être sacrifiée comme
-un objet de plaisir. Bien loin donc de te laisser séduire, profite de
-l'influence que ta jeunesse et ta grâce te donnent sur les hommes pour
-les rappeler à leurs devoirs: tu sauveras peut-être ainsi plusieurs
-femmes; tu donneras de ton sexe une meilleure opinion, et tu prépareras
-un bon exemple à ta fille en le donnant à tes compagnes, dont plusieurs
-le suivront afin de partager l'estime qui t'entourera: rappelle-toi
-toujours qu'aucun de nos actes ne nuit pas qu'à nous-mêmes; mais que nous
-sommes solidaires; qu'en conséquence, nul ne peut se perdre ni se sauver
-seul.
-
-Encore un mot, mon enfant. Dans tes incertitudes, n'hésite pas à venir me
-confier ce qui te trouble: ne dis pas: ma mère est trop raisonnable pour
-que je lui fasse part de cela. N'est-ce pas en me refaisant enfant pour
-te comprendre, que j'ai pu remplir ma sainte tâche d'éducatrice? sois
-persuadée qu'il ne me sera pas plus difficile de me refaire jeune fille
-pour te comprendre, tout en demeurant mère tendre et expérimentée pour te
-conseiller.
-
-Tu es libre: je ne suis pas ton censeur, mais ta sœur aînée qui t'aime
-avec dévouement, et veut ton bonheur par dessus toute chose. Pour me
-récompenser de mon amour et de mes longs soins, je ne te demande que
-d'être ta meilleure amie, c'est à dire celle devant laquelle on pense et
-sent tout haut. Est-ce trop te demander, à toi qui es ma joie et ma
-couronne?
-
-Voilà, Mesdames, comme la femme _majeure_ travaille à faire l'éducation
-de l'Amour.
-
-
-III
-
-Jeune homme et jeune fille fréquentent la société. La mère prudente sait
-qu'on insinue doucement à son fils qu'elle est un _collet monté_, une
-_radoteuse_ qui ne connaît rien aux passions; qui ne se doute pas que
-_tout est bon_ dans la nature et doit être respecté; et qui a si mal lu
-l'histoire de notre espèce, qu'elle n'a pas su voir que l'humanité a
-toutes les formes de l'amour: le _polygamique_ et le _polyandrique_ et
-même... l'_ambigu_.
-
-Elle sait qu'on lui dit encore que la satisfaction de l'instinct brutal
-est une nécessité de _santé_ pour l'homme, et que les lupanars sont des
-lieux d'utilité publique.
-
-Elle sait, enfin, que de jeunes évaporées sans principes solides, font à
-sa fille de dangereuses confidences.
-
-Il est temps, contre ces doctrines affaiblissantes, et des exemples
-pernicieux, de donner à ses enfants la philosophie de l'Amour. Selon sa
-méthode, elle la leur fait formuler elle-même.
-
-Mon fils, dit-elle, quel est le but de l'attraction des molécules
-minérales les unes vers les autres?
-
-LE FILS. C'est de _produire_ un corps ayant une forme déterminée.
-
-LA MÈRE. Quel est le but de l'attraction de la plante pour la chaleur, la
-lumière, l'air, les éléments qu'elle absorbe?
-
-LE FILS. La _production_ de son propre corps, le développement de ses
-organes, de ses propriétés, sa conservation.
-
-LA MÈRE. Et toi, ma fille, sais-tu quel est le but de l'attraction du
-pistil et des étamines de la plante?
-
-LA FILLE. La _production_ d'un être semblable à ses parents.
-
-LA MÈRE. Pourquoi éprouvons-nous, et les animaux éprouvent-ils attrait ou
-attraction pour certains aliments?
-
-LE FILS. Il est clair que c'est pour être incité à mettre en mouvement
-les organes qui procurent à l'organisme les éléments propres à _produire_
-le sang.
-
-LA MÈRE. Pourquoi les deux sexes d'une même espèce éprouvent-ils
-attraction l'un vers l'autre?
-
-LA FILLE. Pour la _production_ des petits qui perpétuent l'espèce.
-
-LA MÈRE. Pourquoi les femelles des animaux, et souvent les mâles,
-éprouvent-ils attrait ou attraction pour soigner les jeunes?
-
-LA FILLE. Afin de les conserver, et de leur donner l'éducation dont ils
-sont capables pour qu'ils puissent se pourvoir eux-mêmes.
-
-LA MÈRE. Êtes-vous bien sûrs, mes enfants, que les attraits n'aient pas
-pour but l'attrait même, un plaisir à se procurer?
-
-LE FILS. Le plaisir ne me semble que le moyen de porter l'être à remplir
-une fonction nécessaire ou utile. Ainsi le but de nos attraits ou
-attractions scientifiques, artistiques, industrielles, n'est pas le
-plaisir que nous avons à les satisfaire, mais la _production_ de la
-science, de l'art, de l'industrie.
-
-LA FILLE. C'est à dire l'augmentation, le progrès de notre intelligence
-par la connaissance des lois de la nature, afin de modifier cette nature
-en vue de nos besoins et de nos plaisirs.
-
-LA MÈRE. A quel attrait ou attraction est due la Société?
-
-LE FILS. A notre attrait pour nos semblables.
-
-LA FILLE. Cet attrait est père de la Justice et de la Bonté: il les
-_produit_.
-
-LA MÈRE. Voulez-vous généraliser le caractère de l'attrait ou attraction,
-d'après ce que nous venons de dire?
-
-LE FILS. Le but de toute attraction ou attrait est la _production_, le
-_progrès_, la _conservation_ des êtres.
-
-LA MÈRE. Tous les instincts qui ne sont que des attraits ou attractions,
-sont-ils bons?
-
-LE FILS. Pour les animaux, soumis à la fatalité, oui, parce qu'ils vont
-directement au but, sans paraître dévier jamais. Dans notre espèce, ils
-sont bons en principe, si nous considérons leur fin; mais ils peuvent
-devenir mauvais par les déviations que leur fait subir notre liberté.
-
-LA MÈRE. A quelle marque pouvons-nous reconnaître que notre instinct est
-dans sa voie?
-
-LA FILLE. En en comparant l'usage avec le but; en s'assurant que cet
-usage ne nuit pas à la pratique de la Justice, qu'il ne lèse en nous le
-droit d'aucune faculté, c'est à dire qu'il ne trouble pas plus notre
-harmonie individuelle que celle d'autrui; car c'est dans ces conditions
-seulement qu'il peut concourir à la réalisation de l'idéal social.
-
-LA MÈRE. Très bien. Maintenant appliquez cette doctrine générale à
-l'amour humain, mes enfants.
-
-LE FILS. Puisque l'amour est une des formes de l'attraction, et que le
-but général de l'attraction est la production, le progrès, la
-conservation des êtres et des espèces, il est évident que l'amour humain
-doit avoir ces caractères. Sa principale fonction me paraît être la
-reproduction de l'espèce.
-
-LA FILLE. Il me semble, frère, que tu lui fais une part insuffisante,
-puisque, ce but rempli, deux honnêtes époux ne cessent pas de s'aimer, et
-que l'on peut s'aimer sans avoir d'enfants.
-
-LA MÈRE. Tu as raison, ma fille; nos facultés étant plus nombreuses, plus
-développées que celles des animaux, notre amour ne saurait être incomplet
-comme le leur; il ne saurait non plus être le même dans notre espèce
-progressive que dans les espèces fatales et improgressives par
-elles-mêmes. Chez nous, chaque faculté, convenablement employée, aide au
-perfectionnement de toutes les autres; mal employée, rompt notre harmonie
-et nous fait descendre: il en est de même de notre amour. Que dis-je,
-cette passion est surtout celle qui nous fait grandir ou déchoir.
-
-Vous le savez, mes enfants, l'humanité ne s'avance qu'en se formulant un
-idéal de perfection et en s'efforçant de le réaliser. Chaque passion a
-son idéal qui se modifie par celui de l'ensemble. A l'origine, l'homme
-animal donnait pour but à l'amour le plaisir résultant de la
-satisfaction d'un besoin tout physique: il ne se souciait pas du but le
-plus évident: la progéniture. Un peu plus tard, l'homme, moins grossier,
-aima la femme pour sa beauté et sa fécondité: c'est l'âge patriarcal de
-l'amour. Plus tard encore les races septentrionales transformèrent cet
-instinct: l'amour se décomposa, si je puis ainsi dire: l'amant eut
-l'amour de l'âme; la femme fut aimée non seulement pour sa beauté, mais
-comme inspiratrice de hauts faits: l'époux n'eut que le corps et les
-enfants furent le fruit du mariage: c'est l'âge chevaleresque de l'amour.
-Depuis que le travail pacifique s'est organisé et a prévalu dans
-l'opinion, l'amour est entré dans une nouvelle phase: beaucoup de
-modernes le considèrent comme initiateur du travail. Les uns regardent
-l'attrait du plaisir comme jouant le principal rôle dans la production
-industrielle, et laissent toute liberté à l'attraction, quelque
-inconstante qu'elle puisse être; d'autres conservent le couple,
-transforment la femme en mobile d'action: c'est l'amour qu'elle inspire
-qui excite les efforts du travailleur.
-
-Ce qui est donc acquis jusqu'ici à l'humanité, c'est que l'amour a pour
-fin la perpétuité de l'espèce, la modification de l'homme par la femme et
-la production du travail.
-
-Dans un idéal supérieur de Justice, les sexes étant égaux devant le
-Droit, l'amour aura un but plus élevé: les époux se réuniront parce qu'il
-y aura conformité de principes, union des cœurs, mariage des
-intelligences, travail commun: l'amour les unira pour doubler leurs
-forces, pour les modifier l'un par l'autre: du choc de leur cœur,
-jailliront des sentiments qu'aucun d'eux n'aurait eus seul; de l'union de
-leur intelligence, naîtront des pensées qu'aucun d'eux n'aurait eues
-seul; du concours qu'ils se prêteront dans leur travail commun, sortiront
-des œuvres qu'aucun d'eux n'aurait accomplies seul, comme de l'union de
-tout leur être, naîtront des générations nouvelles plus parfaites que les
-précédentes, parce qu'elles seront le produit d'une harmonie aussi
-parfaite que possible. Ce ne sera donc que quand la femme prendra sa
-légitime place, que l'humanité verra l'amour dans toute sa splendeur, et
-que cette passion, subversive aujourd'hui dans l'inégalité et
-l'incohérence, deviendra ce qu'elle doit être: un des grands instruments
-de Progrès.
-
-Nous, mes enfants, qui sommes trop raisonnables pour prendre le moyen par
-lequel la nature nous porte à remplir ses intentions pour ses intentions
-mêmes, nous nous garderons bien de croire que l'amour a le plaisir pour
-but; d'autre part, nous avons trop le respect de l'égalité, pour nous
-imaginer qu'il n'est fait qu'au profit d'un sexe. Nous resterons fidèles
-à l'idéal de nos grandes destinées, en définissant l'amour: l'attraction
-réciproque de l'homme et de la femme dans le but de perpétuer l'espèce,
-d'améliorer les conjoints l'un par l'autre sous le rapport de
-l'intelligence et du sentiment et de faire progresser la science, l'art,
-l'industrie par le travail du couple.
-
-
-IV
-
-Des sophistes t'ont dit, mon fils, que tous nos penchants sont dans la
-nature, qu'ils sont bons et doivent être respectés.
-
-Tu leur as demandé sans doute si le penchant au vol, à l'assassinat, au
-viol, à l'anthropophagie, qui sont dans la nature, sont de bons
-penchants et pourquoi, loin de les respecter, la société en punit la
-manifestation.
-
-Tu leur as démontré, je pense, qu'il n'y a rien de respectable dans
-l'exagération ou la perversion des penchants.
-
-Tu leur a démontré, je l'espère, que la nature est une fatalité brutale
-contre laquelle nous sommes tenus de lutter en nous et hors de nous; que
-notre Justice et notre vertu ne se composent que des conquêtes faites sur
-elle en nous; comme tout ce qui constitue notre bien-être physique, n'est
-que le résultat des conquêtes faites sur elle hors de nous.
-
-Ces sophistes t'ont dit que l'amour vient et s'en va sans qu'on sache ni
-comment, ni pourquoi; qu'on ne peut pas plus lui commander de naître que
-de durer.
-
-Ceci est vrai, mon fils, du désir brutal de la chair, qui n'est que la
-passion des brutes et s'éteint par la possession.
-
-Ceci est encore vrai de cette passion complexe qui a son siége dans
-l'imagination et dans les sens, et finit avec l'illusion toujours peu
-durable.
-
-Mais cela n'est pas vrai de l'amour proprement dit. Celui-là voit les
-défauts et les qualités de l'être aimé; seulement il pâlit les premiers
-et exalte les dernières; et il espère faire cesser peu à peu ce qui le
-blesse.
-
-Ce sentiment qui remplit le cœur est patient; il craint de s'effacer; il
-s'entoure de précautions pour demeurer constant; s'il s'éteint, ce n'est
-pas sans qu'on le sache: car on souffre de cruelles tortures avant de se
-résoudre à ne plus aimer.
-
-On t'a dit que l'amour est incompressible: sommes-nous donc des êtres de
-fatalité? Ce sophisme rend l'homme lâche, le déprave: car à quoi bon
-lutter contre ce que l'on dit invincible, et pourquoi ne pas lui
-sacrifier les meilleures de nos tendances? Examine, mon fils, la conduite
-des partisans d'une telle doctrine.
-
-L'idéal humain exige qu'ils ne fassent point à autrui ce qu'ils ne
-trouveraient pas juste qu'on leur fît; et ils séduisent les filles, les
-rendent mères, les abandonnent sans se soucier des enfants nés de ces
-unions; sans se soucier que la jeune mère se suicide, meure de douleur ou
-se corrompe; sans se soucier que les parents descendent dans la tombe.
-
-Comme d'immondes reptiles, ils se glissent au foyer domestique d'autrui,
-ravissent à leur ami l'affection de sa femme, et le forcent à travailler
-pour les enfants de l'adultère.
-
-La femme qui croit à l'amour incompressible manque à ses engagements
-envers son mari; se fait une vie de ruse; met le désordre et la douleur
-dans l'intérieur d'autres femmes dont elle brise la vie.
-
-Voilà comment ceux qui pratiquent le sophisme remplissent leur devoir
-d'être justes, de ne point contrister leurs semblables, de travailler au
-bonheur, à l'amélioration de ceux qui les entourent, de préserver le
-faible de l'oppression et du mal. A cette incompressibilité prétendue de
-l'amour, ils sacrifient la Justice, la bonté, le bonheur, le repos,
-l'honneur des autres; s'engagent dans une voie de désordres, mettent la
-dissolution dans la famille et la Société: en un mot, ils offrent en
-holocauste à l'instinct bestial, le sens moral et la Raison.
-
-On t'a dit encore que tout amour est dans la nature: le polygamique et le
-polyandrique aussi bien que celui du couple constant.
-
-Oui, mon enfant, tout amour est dans la nature humaine, comme y sont tout
-vice et toute vertu. Mais tu sais qu'il ne suffit pas qu'une chose soit
-en nous, pour qu'elle soit bien: il faut qu'elle soit conforme à l'idéal
-de notre destinée, conforme à notre harmonie: elle est mal dans le cas
-contraire.
-
-L'amour, tel que nous l'avons défini, a besoin de durée et d'égalité; de
-durée parce qu'on ne se modifie pas en quelques mois; qu'on n'accomplit
-pas de grandes œuvres en quelques mois; qu'on n'élève pas des enfants en
-quelques mois: la durée est si bien une aspiration de l'amour, qu'il
-s'imagine que l'éternité aura peine à lui suffire. Il lui faut l'égalité;
-le partage lui est odieux: donc il veut un pour une et une pour un. Or,
-la polygamie et la polyandrie sont la négation de l'égalité, de la
-dignité dans l'amour.
-
-Considérons dans leurs effets ces deux déviations de l'instinct.
-
-La polygamie orientale inégalise profondément les créatures humaines,
-transforme la femme en bétail, mutile des millions d'hommes pour garder
-les harems, déprave le possesseur de femmes par le despotisme et la
-cruauté; concentre toute sa vitalité sur un seul instinct aux dépens de
-l'intelligence, de la Raison, de l'activité; d'où il résulte qu'il est
-perdu pour la science, l'art, l'industrie, la Société selon le Droit;
-qu'il se soumet sans répugnance au despotisme, et tend passivement le cou
-au cordon. Là pas d'influence de la femme qu'on soumet a un
-amoindrissement calculé; qui se déprave d'une manière hideuse aussi bien
-que l'eunuque son gardien. Ainsi l'inégalité devant l'amour et devant le
-Droit, l'abandon des arts, des sciences, de l'industrie, l'énervement
-intellectuel et physique, l'abaissement du sens moral sont les vices
-inhérents à la polygamie de l'Orient. Tu le vois, nous voilà loin de
-l'idéal de nos destinées.
-
-Dans notre Occident, la Polygamie de fait produit le bétail du lupanar,
-des légions de courtisanes qui ruinent les familles. Comme beaucoup de
-ces femmes ne sont pas saines, elles communiquent à ceux qui les
-fréquentent d'affreuses maladies qui minent leur tempérament, et
-préparent ainsi des générations faibles, conséquemment des âmes peu
-fortes, des intelligences abaissées. J'en appelle à l'épreuve de la
-conscription: jamais on ne vit tant d'exemptions pour insuffisance de
-taille, et cependant on est moins exigeant que par le passé: jamais on
-n'en vit tant par vices de constitution et maladies organiques.
-
-Vicier la génération dans son germe, n'est pas le seul crime de notre
-polygamie; elle énerve la population qui la pratique; car rien ne porte
-aux excès, conséquemment à l'affaiblissement, comme le changement de
-relations. D'autre part nos polygames se transforment en machines à
-sensation; leur intelligence s'abaisse; ils deviennent hébétés, égoïstes.
-Regarde, mon fils, ces tristes jeunes gens d'aujourd'hui, étiolés par les
-vices de leurs pères et les leurs: ils sont railleurs, sans foi, riant
-des choses les plus saintes, méprisant, non seulement leurs dignes
-compagnes, les femmes corrompues, mais encore tout le sexe auquel
-appartiennent leurs mères: regarde-les, ils sont grossiers à faire lever
-le cœur: plus rien n'attire leur respect: ils jettent la femme en
-cheveux blancs dans le ruisseau pour garder le haut du pavé; ils rudoient
-le vieillard, ils font rougir la jeune fille par leurs cyniques discours:
-la polygamie les a rendus ignobles, et a tué l'urbanité française aussi
-bien que toute dignité.
-
-Ils te diront que les femmes ne valent guère mieux qu'eux. Mais ce
-résultat devient inévitable dans un pays où les femmes ne sont pas
-enfermées. La Polyandrie y est la compagne obligée de la Polygamie; car
-puisque les hommes se croient permis d'avoir plusieurs femmes, pourquoi
-les femmes se croiraient-elles interdit d'avoir plusieurs hommes?
-
-En somme, mon fils, les résultats de l'amour incompressible, de la
-Polygamie et de la Polyandrie dans notre Occident sont:
-
-La séduction et la corruption des femmes;
-
-L'adultère, l'abaissement des caractères, l'amoindrissement moral et
-intellectuel des deux sexes;
-
-L'affaiblissement, l'abâtardissement de la race;
-
-La fausseté, la ruse, la cruauté, les injustices de toutes natures,
-l'exploitation de la femme par l'homme pour sa beauté; celle de l'homme
-par la femme pour son argent ou son crédit;
-
-La dissolution et la ruine de la famille;
-
-Chaque année quelques milliers d'enfants naturels, sans compter les
-grossesses supprimées:
-
-Voilà la valeur des théories mises en pratique.
-
-N'est-ce pas que tout cela est bien conforme à notre idéal de l'amour
-humain? Bien conforme à notre idéal de la destinée humaine qui exige que
-nous progressions, et fassions progresser les autres dans le bien; que
-nous pratiquions la Justice et la Bonté?
-
-Encore un mot, et nous aurons fini.
-
-Quand Rome eut cessé de croire à la chasteté, à la religion du serment;
-quand elle se vautra dans les mœurs polygamiques et polyandriques;
-quand elle prit le plaisir pour but, la tyrannie se montra. Rien de plus
-naturel: l'homme n'enchaîne que celui qui s'est enchaîné lui même sous le
-joug de l'instinct bestial: celui qui sait se gouverner, n'obéit pas à
-l'homme: il ne s'incline que devant la loi, lorsqu'elle est l'expression
-de la Raison.
-
-Rappelle-toi, mon fils, qu'on n'est puissant que par la chasteté: c'est
-seulement alors qu'on peut produire de grandes choses dans la science,
-l'art, l'industrie; c'est seulement alors qu'on peut pratiquer la
-Justice, être digne de la liberté. En dehors de la chasteté, il n'y a que
-dégradation, injustice, impuissance, esclavage; et toute nation qui
-l'abandonne tombe des bras du despotisme dans la tombe.
-
-Ne te laisse donc pas ébranler par les sophismes modernes; aie toujours
-devant ta pensée tes obligations de créature morale et libre, tes devoirs
-de membre de l'humanité; soumets tout en toi à la Raison, à la Justice,
-au sentiment de ta dignité et vis en homme, non pas en brute. [Blank
-Page]
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-MARIAGE (DIALOGUE).
-
-
-I
-
-LA JEUNE FEMME. Nous allons parler du Mariage au point de vue de l'idéal
-moderne: comment le définirez-vous?
-
-L'AUTEUR. L'amour, sanctionné par la Société.
-
-LA JEUNE FEMME. Considérez-vous le Mariage comme indissoluble?
-
-L'AUTEUR. Devant la loi, non; mais au moment de leur union les époux
-doivent avoir pleine confiance que le lien ne se dissoudra pas.
-
-Je crois que le Mariage est appelé à devenir indissoluble par la seule
-volonté des époux; qu'il ne peut l'être que de cette manière.
-
-LA JEUNE FEMME. Quelle part faites-vous à la Société dans le Mariage?
-
-L'AUTEUR. Vous la fixerez vous-même, en vous rappelant nos principes.
-
-Si l'homme et la femme sont des êtres libres, dans aucune période de leur
-vie, ils ne peuvent _légalement et valablement_ perdre leur liberté.
-
-Si l'homme et la femme sont des êtres socialement égaux, dans aucun de
-leurs rapports, ils ne peuvent _légalement_, _valablement_ être
-subordonnés l'un à l'autre.
-
-Si le but constant de l'être humain est de se perfectionner par la
-liberté et de chercher le bonheur, aucune loi ne peut _légitimement_,
-_valablement_ le détourner de cette voie.
-
-Si le but de la Société doit être d'_égaliser_ les individus, elle ne
-peut, sans forfaire à sa mission, constituer l'inégalité des personnes et
-des droits.
-
-Si la Société ne peut, sans iniquité, entrer dans le domaine de la
-liberté individuelle, elle ne peut _légitimement_, _valablement_,
-prescrire des devoirs qui ne relèvent que du for intérieur, et annuler la
-liberté morale.
-
-Concluez maintenant.
-
-LA JEUNE FEMME. De ces principes il résulte que, dans le Mariage, l'homme
-et la femme doivent demeurer libres, égaux; que la Société n'a le droit
-d'intervenir dans leur association que pour les égaliser; qu'elle n'a pas
-le droit de leur prescrire des devoirs qui ne relèvent que de l'amour ni,
-conséquemment, d'en punir la violation, qu'elle ne peut, en principe,
-prononcer ou refuser le divorce, parce, qu'aux époux seuls il appartient
-de savoir, s'il n'est pas utile pour leur bonheur et leur progrès de se
-séparer l'un de l'autre.
-
-L'AUTEUR. Bien conclu, Madame; mais si la Société n'a de droit ni sur le
-corps ni sur l'âme des époux, en tant qu'époux; si elle ne peut, sans
-abus de pouvoir, s'immiscer dans aucun de leurs rapports intimes, elle a
-le droit et le devoir d'intervenir dans le Mariage au point de vue des
-intérêts et au point de vue des enfants.
-
-LA JEUNE FEMME. En effet dans l'union des sexes, il n'y a pas seulement
-association de deux personnes libres et égales, il y a encore association
-de capital et de travail; puis, des époux, proviennent des enfants, à
-l'éducation, à la profession, à la subsistance desquels il faut pourvoir.
-
-L'AUTEUR. Or, la protection générale des intérêts et des jeunes
-générations incombe de droit à la Société. Aux yeux de la loi, les époux
-ne doivent être considérés que comme des associés, s'obligeant à employer
-tel apport et leur travail à telle ou telle chose définie. La Société
-n'enregistre qu'un contrat d'intérêt dont elle garantit l'exécution,
-comme celle de tout autre contrat, et dont elle publie la rupture, s'il y
-a lieu, par la volonté des conjoints: D'autre part, c'est une question de
-vie et de mort pour la Société que l'éducation des jeunes générations.
-Les enfants, étant des êtres libres en développement et devant, d'après
-la direction qu'ils auront reçue, nuire ou être utiles à leurs
-concitoyens, la Société a le droit de veiller sur eux, d'assurer leur
-existence matérielle, leur avenir moral, de fixer l'âge du Mariage, de
-confier les enfants, en cas de séparation, à l'époux le plus digne et,
-s'ils sont indignes tous deux, de les leur enlever.
-
-LA JEUNE FEMME. Vous allez peut-être un peu loin, Madame; d'une part, les
-enfants n'appartiennent-ils pas à leurs parents? De l'autre, la société
-ne peut-elle se tromper sur les meilleurs principes à leur donner?
-
-L'AUTEUR. Les enfants n'appartiennent pas à leurs parents, Madame, parce
-qu'ils ne sont pas des CHOSES: A ceux qui s'obstineraient à croire qu'ils
-sont une _propriété_ nous dirions: la Société a le droit d'exproprier
-pour cause d'utilité publique. Ensuite le droit social sur les enfants se
-borne, en fait de principes, à ceux de la Morale: La Société n'a pas de
-droit sur les croyances religieuses qui sont du domaine du for intérieur.
-Un pouvoir qui enlèverait des enfants à leurs parents parce qu'ils n'ont
-pas telle foi religieuse, ferait du despotisme et mériterait l'exécration
-universelle. Que vous disiez: la Société n'a pas le droit d'imposer un
-dogme aux enfants, vous serez dans le vrai; mais je ne concevrais pas que
-vous eussiez la pensée de lui interdire le droit de leur enseigner, même
-contre la volonté des parents, la science qui éclaire, la morale qui
-purifie: Est-ce que le devoir de la Société n'est pas de faire progresser
-ses membres, et quelqu'un peut-il avoir le droit de tenir une créature
-humaine dans l'ignorance et le mal?
-
-LA JEUNE FEMME. Vous avez raison, Madame, et je passe condamnation.
-Revenons au Mariage. Je vois avec plaisir que vous vous éloignez de
-l'opinion de plusieurs novateurs modernes qui nient la légitimité de
-l'intervention sociale dans l'union des sexes.
-
-L'AUTEUR. Si cette union restait sans garantie, qui en souffrirait? Ce ne
-sont pas les hommes, mais bien les femmes et les enfants.
-
-Personne ne peut obliger un homme à demeurer avec une femme qu'il n'aime
-plus; mais il faut qu'il soit contraint à remplir ses devoirs à l'égard
-des enfants nés de son union, à tenir ses engagements d'intérêts: en
-faisant tort à sa compagne, en échappant aux charges de la paternité, il
-userait de sa liberté pour nuire à autrui: la société a le droit de ne le
-pas souffrir.
-
-LA JEUNE FEMME. Ainsi, Madame, vous ne reconnaissez pas à la Société le
-droit de lier les âmes ni les corps; mais celui d'être garante du contrat
-de Mariage, et de l'obligation des époux envers les enfants futurs; de
-les forcer, en cas de séparation, à remplir cette dernière obligation?
-
-L'AUTEUR. Oui, Madame; ainsi, en cas de rupture, la Société n'aurait qu'à
-constater publiquement les charges des époux, le nombre des enfants, le
-nom de celui des deux auquel la tutelle en est restée, soit de
-consentement mutuel, soit d'autorité sociale. En se bornant à ce rôle, la
-société ferait plus pour empêcher la séparation des époux que tout ce
-qu'elle a follement imaginé jusqu'ici. Les ex-conjoints seraient libres
-de se remarier: mais quelle femme voudrait s'unir à un homme chargé de
-plusieurs enfants, ou qui se serait mal comporté avec sa première
-compagne? Quel homme consentirait à s'unir à une femme qui se trouverait
-dans le même cas?
-
-Pensez-vous que la difficulté qu'on éprouverait à contracter un nouveau
-mariage, ne serait pas un frein à l'inconstance et aux mauvais procédés
-qui conduisent à une rupture?
-
-LA JEUNE FEMME. Je crois en effet que le mariage, tel que vous le
-concevez, aurait plus de chances de durée que le nôtre: d'abord parce
-qu'il est dans notre nature de tenir davantage à ce qu'on peut perdre. Je
-me suis demandé souvent pourquoi beaucoup d'hommes demeurent fidèles à
-leur maîtresse et ont envers elle de bons procédés, tandis qu'ils en
-manquent à l'égard de leur femme et leur sont infidèles; je me suis
-demandé encore pourquoi beaucoup de couples, longtemps heureux lorsqu'ils
-étaient librement unis, sont malheureux, souvent obligés de se séparer
-légalement, lorsqu'ils ont fini par se marier, et je n'ai pu voir
-d'autres raisons à ces choses que celles-ci: nous tenons à ce que nous
-savons pouvoir nous échapper. L'homme a plus d'égards pour une femme qui
-n'est pas sa propriété légale, son inférieure, que pour celle ainsi
-transformée par la loi. Cependant il faut l'avouer, vos idées, Madame,
-sembleront excentriques.
-
-L'AUTEUR. Et cependant elles ne sont qu'une application des lois
-françaises; en effet nos lois n'établissent-elles pas que les conventions
-ne peuvent avoir pour objet que des _choses_, non des _personnes_? Que la
-Société ne _reconnaît pas les vœux_ et n'en _poursuit pas la violation_?
-
-Or, la loi du mariage actuel _aliène_ les conjoints l'un à l'autre; la
-femme _appartient_ à son mari; elle est en sa _puissance_. Qu'est-ce
-qu'un tel contrat, sinon la violation du principe qui déclare que toute
-convention ne peut avoir pour objet les personnes? Serait-il plus permis
-d'aliéner sa personne par un contrat de Mariage que par un contrat
-d'esclavage?
-
-Quelques-uns disent qu'il est permis de disposer de sa liberté comme on
-l'entend, même pour y renoncer. En effet, on peut le faire, comme on peut
-se donner la mort; mais user de sa liberté pour y renoncer ou se tuer,
-est beaucoup moins user d'un droit que violer les lois de la nature
-morale ou physique: ce sont des actes de folie qu'on doit plaindre, mais
-qu'il n'est pas permis d'ériger en loi.
-
-Pourquoi la Société ne reconnaît-elle pas les vœux et n'en poursuit-elle
-pas la violation, si ce n'est parce qu'elle reconnaît qu'il lui est
-interdit, à elle, de pénétrer dans le for intérieur? Si ce n'est parce
-qu'elle n'admet pas qu'un individu puisse aliéner son être moral et
-intellectuel plus que son corps, et se vouer à l'immobilité lorsque son
-devoir est, au contraire, de progresser?
-
-Je demande alors si cette même Société n'est pas inconséquente d'exiger
-des époux des vœux perpétuels, d'exiger de la femme vœu d'obéissance,
-vœu tacite de livrer sa personne aux désirs de l'époux?
-
-Est-ce que la liberté morale des époux n'est pas aussi respectable que
-celle des religieuses, des prêtres, des moines?
-
-Est-ce qu'aux yeux de la nature et de la Raison, les individus mariés ont
-plus le droit d'aliéner leur être moral et intellectuel, leur liberté et
-leur personne que les gens en religion?
-
-Autre inconséquence de la loi: elle déclare le Mariage une Société;
-l'acte de mariage est donc un acte de Société: Or, je le demande, dans un
-seul acte de ce genre, est-il enjoint par la loi à l'un des associés,
-d'_obéir_, de se soumettre à une _minorité perpétuelle_, d'être
-_absorbé_? Je ne doute pas que la loi ne déclarât un tel acte nul entre
-associés libres; pourquoi donc légitime-t-elle une telle monstruosité
-dans la Société des époux? Reste de barbarie, Madame, si l'on veut bien y
-réfléchir.
-
-LA JEUNE FEMME. J'espère que, par raison et par nécessité, l'on réformera
-la loi dans un temps plus ou moins proche: mais ce qui ne sera pas
-réformé, ce sont les formules du Mariage religieux qui prescrivent aux
-époux les mêmes vœux que le Code, et soumettent, comme lui, la femme à
-l'homme.
-
-L'AUTEUR. Eh! Que nous importe, Madame, puisque, grâce à la liberté, le
-Mariage religieux n'est qu'une bénédiction dont on peut se passer. Celles
-dont le tempérament est d'aller à l'Église, au Temple, à la Synagogue
-doivent avoir toute liberté de se faire bénir par leurs prêtres
-respectifs: cela ne regarde pas la Société. Ce qu'il faut, c'est que si,
-plus tard, leurs vœux ne leur semblent pas valables, l'autorité sociale
-ne les leur rende pas obligatoires: Elles ont le droit d'être absurdes,
-mais la Société n'a pas le droit de leur imposer l'absurdité: Son devoir
-est, au contraire, de les éclairer et de les rendre libres.
-
-
-II
-
-LA JEUNE FEMME. Ceux qui ont subordonné la femme dans le Mariage,
-s'appuient sur ce que, disent-ils, il faut unité de direction dans la
-famille, conséquemment une autorité; or évidemment votre théorie ruine
-cette autorité.
-
-L'AUTEUR. Qu'est ce que l'autorité? Dans la pratique, elle se manifeste
-par la fonction du gouvernement. Autrefois elle reposait sur deux
-principes reconnus aujourd'hui radicalement faux: le _Droit divin_ et
-l'_Inégalité_. Elle était un _Droit_ pour ceux qui l'exerçaient, qu'ils
-s'appelassent rois, aristocrates, prêtres, hommes: alors le Peuple,
-l'Église, la Femme avaient le _Devoir_ d'obéir aux élus de Dieu, à leurs
-supérieurs par la grâce du droit octroyé d'en haut.
-
-Mais, dans l'opinion moderne, l'autorité n'est plus qu'une fonction
-déléguée par les intéressés pour exécuter leur volonté.
-
-Nous n'avons pas à examiner ici si cette conception moderne s'est
-incarnée dans les faits; si le principe ancien n'est pas en lutte contre
-le principe nouveau; si les dépositaires de l'autorité politique et
-familiale n'ont pas de folles prétentions de droit divin; nous avons
-seulement à constater ce qu'est devenue la notion de l'autorité dans la
-pensée et le sentiment actuels.
-
-Que serait l'autorité dans le Mariage, d'après l'opinion moderne, sinon
-la délégation faite par l'un des époux à l'autre, du gouvernement des
-affaires et de la famille, sinon une délégation de fonction, non plus un
-droit?
-
-Et si l'homme et la femme sont, en principe, socialement égaux, si les
-aptitudes, raison d'être de toute fonction, ne dépendent pas du sexe, de
-quel droit la Société interviendrait-elle pour donner l'autorité soit à
-l'homme soit à la femme?
-
-S'il y a besoin d'une autorité dans le ménage, est-ce que les époux ne
-sauront pas bien en charger celui des deux qui saura le mieux et le plus
-utilement l'exercer?
-
-Mais, entre conjoints, y a-t-il vraiment place pour l'autorité? Non: il
-n'y a place que pour la division du travail, la bonne entente sur des
-intérêts communs. Se consulter, se mettre d'accord, se partager la tâche,
-rester maître chacun dans son département: voilà ce qu'ont à faire et ce
-que font généralement les époux.
-
-La loi est si peu dans nos mœurs, que voici ce qui se passe aujourd'hui:
-beaucoup de dames riches traduisent ainsi deux articles du Code: _le mari
-obéira à sa femme, et la suivra partout où elle jugera convenable d'aller
-résider ou se promener_. Et les maris obéissent, parce qu'on doit ménager
-une femme bien dotée; parce que ce serait un scandale que de contrarier
-sa femme; parce qu'on a besoin d'elle, ne pouvant, sans se déshonorer,
-entretenir une maîtresse.
-
-Les maris des grands centres de population échappent à l'obéissance par
-l'amour hors du mariage; ils ne commandent pas; Madame est libre.
-
-Parmi les travailleurs de la bourgeoisie et du peuple, il est admis dans
-la pratique que personne ne commande, et qu'un mari ne doit rien faire
-sans consulter sa femme et avoir son consentement.
-
-Dans tous les rangs, si quelque mari est assez naïf pour prendre au
-sérieux son prétendu droit, il est cité comme un méchant homme, un
-despote intolérable que sa femme peut haïr et tromper en sûreté de
-conscience; et ce qu'il y a de curieux, c'est que les séparations légales
-n'ont, la plupart, au fond d'autre motif que l'exercice des droits et
-prérogatives concédés par la loi à Messieurs les maris.
-
-Je vous le demande maintenant, Madame, à quoi bon maintenir contre la
-raison et les mœurs, une autorité qui n'existe pas, ou qui passe à
-l'époux condamné à la subir?
-
-LA JEUNE FEMME. Sur ce point, je suis tout à fait de votre avis; pas une
-femme de la nouvelle génération ne prend au sérieux les droits du mari.
-Mais votre théorie n'attaque pas que son autorité; elle attaque aussi
-l'indissolubilité du Mariage qui, dit-on, est nécessaire à la dignité de
-ce lien; au bonheur, à l'avenir des enfants, à la moralité de la famille.
-
-L'AUTEUR. Je prétends, au contraire, que ma théorie assure, autant qu'il
-est humainement possible, la perpétuité et la pureté du Mariage.
-Aujourd'hui, quand ce lien est serré, les époux, ne craignant plus de se
-perdre, trouvent, dans cette absence de crainte, le germe d'un
-refroidissement réciproque; ils peuvent se quereller, manquer de
-procédés, s'être infidèles; il y aura scandale, séparation légale
-peut-être; mais ils sont rivés l'un à l'autre: ils ne peuvent se devenir
-étrangers. Mettez en perspective de ce tableau celui d'un ménage où le
-lien est dissoluble: tout change; l'époux despote et brutal réprime ses
-mauvais penchants, parce qu'il sait que sa compagne, qu'il aime après
-tout, le quitterait, porterait à un autre les soins dont il est comblé,
-et qu'une femme honorable ne voudrait pas la remplacer.
-
-Le mari, disposé à être infidèle, reste dans le devoir, parce que son
-abandon, ses outrages éloigneraient sa femme, nuiraient à sa réputation
-et l'empêcheraient de former un lien honorable.
-
-L'homme blasé n'épouserait plus la dot d'une jeune fille, parce qu'il
-saurait que, promptement désillusionnée, au lieu de recourir à
-l'adultère, la jeune femme romprait une union mal assortie.
-
-La femme qui se prévaut de sa dot, de la nécessité où est son mari de lui
-être fidèle pour le tyranniser, craindrait un divorce qui attirerait sur
-elle le blâme et la jetterait dans l'isolement.
-
-Une femme acariâtre n'oserait plus faire souffrir son mari, une coquette
-le tromper ou le désoler; qui les épouserait après une rupture?
-
-Ne voyez-vous pas les mariages libres plus heureux et plus durables que
-les autres?
-
-N'êtes-vous pas convenue vous-même qu'il suffit souvent, pour que les
-conjoints se séparent, qu'ils aient été légalement mariés?
-
-J'ai connu pour mon compte une union libre, très heureuse pendant
-_vingt-deux_ ans, qui se rompit au bout de trois ans de mariage légal par
-la séparation; j'en ai connu d'autres de moins longue durée que la
-légalité a contribué à dissoudre au lieu de les éterniser.
-
-On ne saurait croire combien d'époux, en 1848, rentrèrent dans une
-meilleure voie lorsqu'ils craignirent que la loi du Divorce ne fût votée.
-Si le Divorce, simple expédient, peut produire de bons résultats, que ne
-devrait-on pas attendre d'une loi rationnelle!
-
-Il n'y a qu'à réfléchir pour comprendre que la dissolubilité volontaire,
-sans intervention sociale, rendrait les unions mieux assorties, car l'on
-aurait intérêt, pour sa propre réputation, de ne se prendre qu'avec la
-conviction morale de pouvoir se garder; alors seulement il n'y aurait
-plus d'excuse à l'infidélité; la loyauté entrerait dans les rapports des
-époux. La loi de la perpétuité a tout faussé, tout corrompu: du côté de
-la femme, elle favorise, elle nécessite la ruse; du côté de l'homme, elle
-favorise la brutalité, le despotisme; elle provoque des deux côtés
-l'adultère, l'empoisonnement, l'assassinat et conduit à ces séparations
-dont chaque jour augmente le nombre, qui, en donnant un démenti à la
-nécessité de l'indissolubilité du Mariage, jettent les conjoints dans une
-situation douloureuse, périlleuse, et traînent à leur suite une foule de
-désordres.
-
-En effet, si les époux sont séparés jeunes, le concubinage est leur
-refuge. L'homme, dans cette fausse position, trouve beaucoup de gens qui
-l'excusent; mais la femme est obligée de se cacher, de trembler à la
-pensée d'une grossesse et... de la faire disparaître. La séparation
-légale conduit les époux non seulement au concubinage, à la haine
-réciproque mais provoque la naissance d'une foule d'enfants dont l'avenir
-est compromis, perdu par le fait de leur illégitimité.
-
-Que les époux, selon leur droit, soient libres et tout rentrera dans
-l'ordre, parce que tout se fera dans la lumière et la vérité.
-
-LA JEUNE FEMME. Mais l'avenir des enfants, Madame?
-
-L'AUTEUR. La moralité des enfants est plus assurée sous le régime de la
-liberté que sous celui de l'indissolubilité, car ils n'assisteraient pas
-longtemps à ces cruels démêlés, à ces désordres qui, aujourd'hui, les
-rendent dissimulés, vicieux, leur font prendre en mépris ou en haine l'un
-de leurs auteurs, quelquefois tous les deux quand ils ne les prennent pas
-pour modèles: si la vie commune devient impossible aux parents, ce qui
-sera plus rare sous la loi de liberté, les enfants ne seront pas soumis à
-la puissance de gens qui violent les lois de la morale reçue: ils verront
-peut-être ces parents contracter un nouveau lien, _comme aujourd'hui_,
-mais ce lien sera honoré de tous.
-
-De ces unions pourront naître des enfants _comme aujourd'hui_; mais ces
-enfants, au lieu d'être jetés à l'hospice, partageront avec les premiers
-la tendresse et l'héritage de leur père ou de leur mère. Les enfants,
-dits légitimes, perdront en fortune, c'est vrai; mais ils gagneront en
-bons exemples; beaucoup d'enfants qui sont aujourd'hui dans la catégorie
-des illégitimes, passeront dans la première et ne seront plus condamnés
-par l'abandon à mourir jeunes, ou bien à croupir dans l'ignorance, le
-vice, la misère; à se voir imprimer au front, comme leur faute propre,
-la faute de leurs parents, par une foule d'imbéciles et de gens sans
-cœur qui n'ont eux-mêmes de garantie de ce qu'ils nomment leur
-légitimité, que la présomption que leur accorde la loi.
-
-
-III
-
-LA JEUNE FEMME. De longtemps encore, peut-être, la Raison collective ne
-comprendra comme vous la liberté dans l'union des sexes, et l'on se
-croira le droit, non seulement de lier les intérêts, mais l'âme et le
-corps des époux.
-
-L'AUTEUR. Autant qu'il peut nous être permis de prévoir, la Société, pour
-réaliser notre conception, doit fournir préalablement deux étapes: elle
-doit décréter d'abord le divorce _motivé_; plus tard, elle décrétera le
-divorce prononcé à huis-clos, sur la demande des époux ou de l'un d'eux.
-Nous ne nous occuperons pas de cette dernière forme de rupture du lien
-conjugal, mais de celle qui est le plus près de nous: le divorce motivé.
-
-Pour vous, jeune femme, quelles seraient les raisons valables d'une
-demande en divorce?
-
-LA JEUNE FEMME. D'abord celles qui, aujourd'hui, donnent lieu à la
-séparation de corps et de biens: adultère de la femme, sévices, injures
-graves, condamnation d'un époux à une peine afflictive on infamante,
-mauvaise gérance du mari quant aux biens; de plus l'infidélité du mari,
-qualifiée adultère, l'incompatibilité d'humeur, des vices notables, tels
-que l'ivrognerie, la passion du jeu, etc.
-
-L'AUTEUR. Très bien; ces motifs suffisent.
-
-LA JEUNE FEMME. Pendant l'instance en Divorce, la femme devrait être
-aussi libre que l'homme. L'enfant qui naîtrait d'elle, après plus de dix
-mois de séparation, serait réputé naturel, lors même que le divorce ne
-serait pas prononcé; il porterait son nom et hériterait d'elle comme un
-de ses enfants légitimes.
-
-L'AUTEUR. Qui administrera les enfants et les biens pendant l'instance?
-
-LA JEUNE FEMME. Le tribunal doit décider qui administrera les enfants
-d'après les motifs de la demande en Divorce et le témoignage de parents,
-amis et voisins.
-
-L'AUTEUR. Mais si les époux ne demandent à divorcer que pour
-incompatibilité d'humeur et sont tous deux honorables?
-
-LA JEUNE FEMME. Ils seront invités à s'entendre pour se partager les
-enfants, ou les confier à l'un d'eux, ou donner les filles et les garçons
-tout jeunes à la mère, laissant au père les garçons au dessus de quinze
-ans. Le tribunal, en outre, nommerait dans la famille maternelle une
-subrogée tutrice pour les enfants laissés au père; et dans la famille
-paternelle, un subrogé tuteur pour les enfants demeurés à la mère. Cette
-subrogée tutelle, toute morale, ne cesserait qu'à la majorité des
-enfants.
-
-L'AUTEUR. Et dans le cas où les parents seraient également indignes?
-
-LA JEUNE FEMME. Dans ce cas rare, le président, au nom de la Société,
-leur enlèverait l'administration des enfants et les confierait à la
-tutelle de l'un des membres d'une famille, mettant la subrogée tutelle
-dans l'autre.
-
-L'AUTEUR. Très bien; je vois avec plaisir que vous vous êtes guérie de
-cette fausse croyance que les enfants _appartiennent_ aux parents, et que
-vous comprenez la haute fonction de la Société comme protectrice des
-mineurs.
-
-Pendant le procès en divorce, qui aura l'administration des biens?
-
-LA JEUNE FEMME. Si le contrat est fait sous le régime de la séparation de
-biens, et pour les paraphernaux, il n'y a pas lieu à poser la question:
-chacun administre ses propres.
-
-Mais je serais assez embarrassée de vous répondre pour le cas de
-communauté, pour le cas où les fonds sont engagés dans un négoce commun,
-administrés par un seul des époux. La loi d'aujourd'hui ne me semble pas
-sauvegarder suffisamment les les intérêts de la femme dans les cas de
-séparation.
-
-L'AUTEUR. Sans nous embarrasser dans une foule de cas particuliers qui se
-modifient ou se contredisent, établissons que dans les cas de communauté,
-l'administration des biens sera enlevée à l'époux si la demande en
-divorce est fondée sur sa mauvaise gérance, ses habitudes dissipatrices
-ou sur sa condamnation à une peine afflictive et infamante; que, dans
-tout autre cas, il sera fait inventaire des biens et de l'état des
-affaires, et qu'un subrogé tuteur de la famille de l'époux évincé de
-l'administration sera nommé pour surveiller la gérance de l'époux nommé
-administrateur qui sera tenu de payer à l'autre une pension alimentaire
-jusqu'à ce que le Divorce soit prononcé.
-
-LA JEUNE FEMME. Et s'il n'y a aucune fortune, Madame?
-
-L'AUTEUR. Jusqu'à ce que les époux soient étrangers, ils se doivent
-assistance: le tribunal pourra donc forcer l'époux qui gagne le plus à
-venir en aide à celui qui gagne le moins.
-
-LA JEUNE FEMME. Combien de temps devrait s'écouler entre la déposition de
-la demande et l'arrêt de divorce?
-
-L'AUTEUR. Une année, afin que les époux aient le temps de réfléchir.
-
-LA JEUNE FEMME. Le divorce est prononcé, chacun des ex-conjoints est
-rentré dans sa liberté, leur permettrons-nous de se marier à d'autres?
-
-L'AUTEUR. Mais assurément, Madame; que signifierait sans cela notre
-critique de la séparation?
-
-LA JEUNE FEMME. Quoi! l'époux adultère, brutal, celui qui aurait fait
-souffrir son conjoint, qui aurait eu tous les torts, jouirait comme
-l'autre du privilége de pouvoir se remarier? J'avoue que cela me choque.
-
-L'AUTEUR. Parce que vous n'êtes pas suffisamment imbue des doctrines de
-liberté et du sentiment du Droit: le Mariage est de droit naturel pour
-tout adulte; la société n'a donc pas le droit de l'interdire ou d'en
-faire un privilége; d'autre part, dans tout divorce, des deux côtés, il y
-a des torts ou insuffisance de l'un par rapport à l'autre; celui ou celle
-qui commet adultère, sera peut-être un modèle de fidélité avec un
-conjoint qui répondra mieux à son tempérament et à son humeur; celui qui
-a été brutal, violent, sera peut-être tout autre avec une femme ayant un
-caractère différent; enfin, répétons-le, interdire le mariage, c'est
-vouloir le libertinage, et la société n'a pas d'intérêt à se pervertir.
-Donc les deux ex-conjoints ont le droit de se marier; mais la loi doit
-veiller à ce que tous soient avertis des charges qui pèsent sur eux par
-suite de leur premier mariage, et sachent qu'ils sont divorcés. En
-conséquence, la Société a le droit de publier l'acte de divorce, et
-d'exiger que les divorcés pourvoient aux besoins de leurs enfants mineurs
-et que l'acte de divorce, joint à celui qui constate cette obligation,
-accompagne la publication des bans d'un nouveau mariage: en cela, point
-d'injustice ni d'abus de pouvoir: car chacun subira la conséquence des
-actions qu'il a faites en parfaite liberté.
-
-LA JEUNE FEMME. Et l'on ne fixerait pas le nombre de fois qu'un divorcé
-pourrait se marier?
-
-L'AUTEUR. Pourquoi faire? fixez-vous le nombre de fois que peut se marier
-un veuf et une veuve?
-
-LA JEUNE FEMME. Mais un libertin, un méchant homme pourrait se marier dix
-fois et rendre ainsi dix femmes malheureuses...
-
-L'AUTEUR. Que dites-vous là, Madame! Vous croyez sérieusement qu'il y
-aura une femme assez insensée pour épouser un homme _neuf fois_ divorcé,
-un homme obligé d'accompagner la publication de ses bans de neuf actes de
-divorce, de neuf jugements qui le condamnent à payer tant de pension pour
-sept, huit et plus d'enfants! Vous croyez sérieusement qu'une femme
-consente à devenir la compagne d'un homme semblable! Cet homme pourrait
-bien se marier deux fois, mais trois, pensez-vous que ce soit possible?
-
-LA JEUNE FEMME. Vous avez raison, et, en réfléchissant, les mesures que
-vous indiquez paraîtront peut-être sévères.
-
-L'AUTEUR. Je le sais; mais notre but n'est pas de favoriser le divorce ni
-les unions subséquentes; c'est, tout au contraire, d'empêcher, autant que
-possible, l'un par la difficulté de former les autres. Or, pour cela, il
-n'est pas besoin de gêner la liberté individuelle, mais de la rendre
-responsable de ses actes, et de la river tellement à la chaîne
-qu'elle-même s'est forgée, qu'elle ne puisse ni la rejeter, ni la faire
-porter à d'autres sans qu'ils n'en soient dûment avertis et qu'ils n'y
-consentent.
-
-
-IV
-
-LA JEUNE FEMME. La société devrait-elle permettre les unions
-disproportionnées sous le rapport de l'âge? N'est-ce pas exposer une
-femme à l'adultère, que de lui faire épouser à dix-sept ou dix-huit ans
-un homme de trente, quarante et même cinquante ans? Quels rapports de
-sentiments et de manière de voir peuvent exister alors entre les époux?
-La femme voit en son mari une sorte de père qu'elle ne peut cependant
-aimer ni respecter comme un père, et elle reste toute sa vie mineure.
-
-L'AUTEUR. Ces unions sont très fâcheuses pour la femme et pour la
-génération, et elles seraient pour la plupart évitées, si la loi fixait
-l'âge du mariage pour les deux sexes à vingt-quatre ou vingt-cinq ans. A
-dix-sept ans, nous nous marions pour être appelées Madame, pour porter
-une robe magnifique et une couronne de fleurs d'oranger; certes nous ne
-le ferions pas à vingt-cinq.
-
-Si la fleur n'est appelée à former son fruit que quand elle est parfaite,
-il doit en être de même de l'homme et de la femme: or, dans nos climats,
-l'organisation de l'un et de l'autre n'est complète qu'à l'âge de
-vingt-quatre ou vingt-cinq ans.
-
-La femme donne plus et fatigue plus dans la grande œuvre de la
-reproduction; la mettre dans le cas d'être prématurément mère, est donc
-l'exposer à de plus grands maux.
-
-D'abord on la force à partager entre elle et son fruit les éléments qui
-sont nécessaires à sa propre nutrition, ce qui affaiblit elle et
-l'enfant.
-
-On arrête son développement, on altère sa constitution, on la prédispose
-aux affections utérines, et on l'expose à devenir valétudinaire à l'âge
-où elle devrait jouir d'une santé vigoureuse.
-
-L'affaiblissement physique entraîne celui du caractère: la femme devient
-nerveuse, irritable, souvent fantasque; elle n'a pu nourrir ses enfants;
-elle ne sera pas capable de les élever; elle en fera des poupées, et
-favorisera le développement des défauts qui, plus tard, devenant des
-vices, désoleront la famille et la société.
-
-Cette femme, mère avant l'âge, non seulement ne sera pas la compagne
-sérieuse, la conseillère de son mari qui, étant beaucoup plus âgé
-qu'elle, s'en amusera comme d'une petite fille, mais toute sa vie elle
-sera sa pupille et rusera pour faire sa propre volonté.
-
-Ainsi affaiblir la femme sous tous les rapports, abréger sa vie, la
-mettre en tutelle, préparer des générations étiolées et mal élevées, tels
-sont les résultats les plus clairs du mariage précoce des femmes.
-
-Il suffirait, pour tenir les femmes dans un servage volontaire et pour
-organiser le harem parmi nous, de profiter de la permission de la loi qui
-autorise leur mariage à quinze ans.
-
-Pour qu'une femme ne soit pas esclave, puisse être mère sans dommage pour
-sa santé, et au profit de la bonne organisation des enfants; pour
-qu'elle soit une épouse digne et sérieuse, prête à remplir tous ses
-devoirs, je le répète, il ne faut pas la marier avant vingt-quatre ou
-vingt-cinq ans; il ne faut pas lui faire épouser un homme plus âgé
-qu'elle.
-
-LA JEUNE FEMME. Mais on prétend que le mari doit avoir dix ans de plus
-que la femme, parce que celle-ci vieillit plus vite: qu'il est nécessaire
-qu'il ait l'expérience de la vie pour apprécier sa femme et la rendre
-heureuse.
-
-L'AUTEUR. Erreurs et préjugés que tout cela, Madame. La femme ne vieillit
-plus que l'homme que par le mariage et la maternité prématurés: un homme
-et une femme bien conservés ne sont pas plus vieux l'un que l'autre au
-même âge. Seulement la femme consent à vieillir, l'homme y consent
-beaucoup moins, puisqu'il ne rougit pas, lorsqu'il a les cheveux gris,
-d'épouser une jeune fille et d'afficher la ridicule prétention d'en être
-aimé d'amour. Il faut déshabituer les hommes de se croire perpétuellement
-dans le bel âge de plaire; de s'imaginer qu'ils sont tout aussi agréables
-à nos yeux quand ils sont vieux ou laids que s'ils étaient des Adonis. Il
-faut leur redire sans cesse que ce qui est malséant pour nous l'est pour
-eux; et qu'une vieille femme ne serait pas plus ridicule de rechercher
-l'amour d'un jeune homme, qu'un vieillard de prétendre à celui d'une
-jeune femme.
-
-Le mari et la femme doivent être à peu près du même âge; d'abord pour se
-traiter plus facilement en égaux, puis parce qu'il y a plus d'harmonie
-dans la manière de sentir et de voir et dans le tempérament, toutes
-choses très nécessaires à l'organisation des enfants.
-
-Il le faut encore, pour que la femme ne soit pas tentée d'infidélité:
-vous savez que de désordres naissent des unions disproportionnées sous
-le rapport de l'âge.
-
-Il faut, dit-on, que l'homme ait _vécu_; c'est l'opinion des gens qui
-permettent à leurs fils de _jeter la gourme du cœur_; qui croient que
-l'homme peut se vautrer dans la fange des mauvais lieux et qu'il y a deux
-morales. Or, Madame, nous ne sommes pas de ces gens-là. Vous ne donnerez
-pas à votre fille un homme qui ait _vécu_, parce qu'il serait blasé, la
-pervertirait ou l'exposerait, par la désillusion, à chercher dans un
-autre ce que ne lui donne pas son mari.
-
-Ce que nous avons dit pour votre fille, nous le dirons pour votre fils:
-il ne faut pas qu'il épouse une femme plus jeune que lui; car vous ne
-devez pas plus vouloir une situation désavantageuse pour votre
-belle-fille que pour votre fille: toutes deux vous sont chères et
-respectables devant la solidarité du sexe.
-
-LA JEUNE FEMME. J'élèverai mon fils, Madame, de manière à ce qu'il
-comprenne que la formule du mariage prescrite par le Code n'est qu'un
-reste de barbarie; que sa femme ne doit obéissance qu'au Devoir; qu'elle
-est un être libre, son égale; qu'il n'a de droits sur sa personne que
-ceux qu'elle-même lui accorde. Je lui dirai que l'amour est une plante
-délicate qu'on doit cultiver pour qu'elle ne meure pas; que le sans-gêne
-et la malpropreté la flétrissent; qu'il doit donc soigner sa personne,
-étant marié, comme il le faisait pour être agréable aux yeux de sa
-fiancée. Je lui dirai: ne demande rien qu'à l'amour de ta femme;
-rappelle-toi que plus d'un mari a excité la répulsion par la brutalité
-d'une première nuit de noces. Le mariage, mon fils, est une chose grave
-et sainte: la pureté en est le plus bel ornement; sache que beaucoup
-d'hommes ont dû l'adultère de leur femme aux tristes soins qu'ils ont
-pris de dépraver leur imagination. Bien loin d'user de ton influence sur
-celle qui sera la moitié de toi-même, pour la rendre docile à tes
-volontés, pour en faire ton écho, développe en elle la Raison, le
-caractère: en l'élevant, tu t'amélioreras et te prépareras un conseil et
-un soutien. Je t'ai marié sous le régime de la séparation de biens afin
-que ta femme soit armée contre toi, si tu manques à tes principes; et si
-jamais tu me donnes la douleur d'y manquer, ta femme deviendra doublement
-ma fille; je serai sa compagne, sa consolatrice, et je te fermerai mes
-bras et ma maison.
-
-L'AUTEUR. Très bien, Madame, et vous ferez bien d'ajouter: intéresse ta
-femme à ton travail; fais qu'elle veuille toujours être occupée, parce
-que le travail est le conservateur de la chasteté.
-
-LA JEUNE FEMME. A ma fille, je dirai: l'ordre social dans lequel nous
-vivons exige, mon enfant, que tu administres ta maison; c'est une
-fonction dont notre sexe ne sera relevé que dans un ordre de choses
-encore loin de nous. N'oublie pas que la prospérité de la famille dépend
-de l'esprit d'ordre et d'économie de la femme. Ce que ta fortune ou ton
-travail spécial te dispensent de faire, règle-le et surveille-le.
-Aujourd'hui, le luxe de la toilette et de l'ameublement dépasse toutes
-les bornes. Le luxe en soi n'est pas un mal, mais, actuellement, il est
-un grand mal relatif, parce qu'on n'a pas encore résolu le problème
-d'augmenter, de varier les produits, sans augmenter en même temps la
-misère et l'abrutissement des travailleurs. Sois donc simple: cela
-n'exclut pas l'élégance, mais seulement ces monceaux de soie, de
-dentelles qui traînent dans la poussière du macadam; mais ces diamants,
-ces pierres précieuses qui font la fortune de quelques-uns aux dépens de
-la moralité de beaucoup d'autres, et qui ne sont que des capitaux
-enfouis, dont la mobilisation ferait grand bien. Ne te laisse pas prendre
-à ce sophisme: il faut que les honnêtes femmes se parent pour empêcher
-les hommes de passer leur temps avec les filles de joie. Ne serais-tu pas
-honteuse de lutter de toilette avec des femmes que tu n'estimes pas; et
-l'homme qui serait retenu par de semblables moyens, en vaudrait-il la
-peine?
-
-Je t'ai instruite de ta situation légale comme épouse, mère, et
-propriétaire; je te marie sous le régime de la séparation de biens pour
-épargner à ton mari la tentation de se considérer comme ton maître; pour
-qu'il soit obligé de prendre ton avis, et de voir en toi son associée.
-Malgré ces précautions, tu seras mineure, puisque la loi le veut ainsi.
-Mais notre loi n'est pas la Raison: n'oublie jamais que tu es une
-créature humaine, c'est à dire un être doué, comme ton mari,
-d'intelligence, de sentiments, de libre arbitre, de volonté; que tu ne
-dois de soumission qu'à la Raison et à ta conscience; que s'il est de ton
-devoir de faire des sacrifices à la paix dans les petites choses, et de
-tolérer les défauts de ton mari, comme il doit tolérer les tiens, il
-n'est pas moins de ton devoir de résister résolument à un brutal: _je le
-veux!_
-
-Tu seras mère, je l'espère; nourris toi-même tes enfants; élève-les dans
-les principes de Droit et de Devoir que j'ai déposés dans ton
-intelligence et dans ton cœur, afin d'en faire, non seulement des
-femmes et des hommes justes, bons, chastes, mais des ouvriers de la
-grande œuvre du Progrès.
-
-Tu connais la grande Destinée de notre espèce; tu connais tes Droits et
-tes Devoirs: je n'ai donc pas à te répéter que la femme n'est pas plus
-faite pour l'homme que celui-ci pour celle-là; qu'en conséquence, la
-femme ne peut, sans manquer à son devoir, se perdre et s'absorber dans
-l'homme: car elle doit aimer avec lui ses enfants, la patrie, l'humanité;
-elle doit plus à ses enfants qu'à lui-même; et, entre l'égoïsme de la
-famille et les sentiments généraux d'un ordre plus élevé, la femme ne
-doit pas plus hésiter que l'homme à sacrifier les premiers à la Justice.
-
-L'AUTEUR. On dira, Madame, que vous enseignez bien virilement votre
-fille.
-
-LA JEUNE FEMME. Puisque de nos jours les hommes jouent de la mandoline,
-ne faut-il pas que les femmes parlent sérieusement?
-
-Puisque des hommes, au nom de leur naïf égoïsme, prétendent confisquer la
-femme à leur profit, lui vantent les charmes du gynécée, suppriment ses
-droits et lui prêchent les douceurs de l'absorption, ne faut-il pas que
-les femmes réagissent contre ces doctrines soporifiques, et rappellent
-leurs filles au sentiment de la dignité et de la personnalité?
-
-L'AUTEUR. Je vous approuve de tout mon cœur:
-
-Maintenant que nous sommes d'accord à peu près sur tous les points, nous
-n'avons plus qu'à nous résumer et à donner l'ébauche des principales
-réformes nécessaires à opérer pour que la femme soit placée dans une
-situation plus conforme au Droit et à la Justice. [Blank Page]
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-RÉSUMÉ, RÉFORMES PROPOSÉES.
-
-
-I
-
-L'AUTEUR. L'identité de Droit étant fondée sur l'identité d'espèce, et la
-femme étant de la même espèce que l'homme, que doit-elle être devant la
-dignité civile, dans l'emploi de son activité et le Mariage?
-
-LA JEUNE FEMME. L'égale de l'homme.
-
-L'AUTEUR. Comment sera-t-elle l'égale de l'homme en dignité civile?
-
-LA JEUNE FEMME. Lorsqu'elle sera membre du conseil de famille, aura place
-au jury et près de tout fonctionnaire civil; sera membre des conseils de
-Prud'hommes, des tribunaux de commerce; lorsqu'elle sera témoin dans tous
-les cas où est requis le témoignage de l'homme.
-
-L'AUTEUR. Pourquoi le témoignage de la femme doit-il être admis dans tous
-les cas où est requis celui de l'homme?
-
-LA JEUNE FEMME. Parce que la femme est aussi croyable que l'homme;
-qu'elle est, comme lui, une personne civile.
-
-L'AUTEUR. Pourquoi doit-elle être membre, comme l'homme, du conseil de
-famille?
-
-LA JEUNE FEMME. Parce qu'une tante, une parente, une amie ont autant
-d'intérêt aux choses qui s'y passent qu'un oncle, un parent, un ami;
-
-Parce que la famille est composée de deux sexes et non d'un.
-
-L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place au jury?
-
-LA JEUNE FEMME. Parce que le Code la déclarant l'égale de l'homme devant
-la culpabilité, le délit, le crime et la punition, elle est, par ce fait,
-déclarée comprendre comme l'homme le mal en autrui;
-
-Parce que le jury étant une garantie pour _le_ coupable, _la_ coupable
-doit en avoir une semblable;
-
-Parce que, si le criminel est mieux compris par les hommes, la criminelle
-le sera mieux par les femmes;
-
-Parce que la Société tout entière étant offensée par le crime, il faut
-que cette Société, composée de deux sexes, soit représentée par les deux
-pour le juger et le condamner.
-
-Parce qu'enfin, pour ce qui tient à l'appréciation du sens moral,
-l'élément féminin est d'autant plus nécessaire que les hommes prétendent
-que notre sexe, en général, est plus moral et plus miséricordieux que le
-leur.
-
-L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place auprès des
-fonctionnaires civils?
-
-LA JEUNE FEMME. Parce que la Société, représentée par ces fonctionnaires,
-est composée des deux sexes;
-
-Parce que, dans plusieurs fonctions civiles, même aujourd'hui, il y a un
-département plus spécial à la femme;
-
-Parce que, dans l'acte de célébration du Mariage, par exemple, si la
-femme n'apparaît pas comme magistrat, non seulement la Société n'est pas
-suffisamment représentée, mais l'épouse peut se considérer comme livrée
-au pouvoir d'un homme par tous les hommes du pays.
-
-L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place dans les conseils de
-Prud'hommes et les tribunaux de commerce?
-
-LA JEUNE FEMME. Parce qu'elle est de moitié dans la production
-industrielle;
-
-Parce qu'elle est de moitié dans le commerce;
-
-Parce qu'elle s'entend aussi bien que l'homme, si ce n'est mieux, aux
-transactions et aux contrats;
-
-Parce que, dans toute question d'intérêt, elle doit se représenter
-elle-même.
-
-L'AUTEUR. Comment la femme sera-t-elle l'égale de l'homme dans l'emploi
-de son activité et de ses autres facultés?
-
-LA JEUNE FEMME. Lorsqu'il y aura pour elle des colléges, des académies,
-des écoles spéciales et que toutes les carrières lui seront accessibles.
-
-L'AUTEUR. Pourquoi les femmes doivent-elles recevoir la même éducation
-nationale que les hommes?
-
-LA JEUNE FEMME. Parce qu'elles exercent une immense influence sur les
-idées, les sentiments et la conduite des hommes, et qu'il est de
-l'intérêt social que cette influence soit salutaire;
-
-Parce qu'il est de l'intérêt de tous d'agrandir les vues et d'élever les
-sentiments des femmes pour qu'elles se servent de leur ascendant naturel
-au profit du Progrès, du vrai, du bien, du beau moral;
-
-Parce que la femme a le droit, comme l'homme, de cultiver son
-intelligence, et d'acquérir les connaissances que donne l'État;
-
-Parce qu'enfin, payant sa part des frais de l'éducation nationale, c'est
-un vol qu'on lui fait, que de lui interdire d'y participer.
-
-L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle être admise dans les académies, les
-écoles professionnelles?
-
-LA JEUNE FEMME. Parce que la Société, n'ayant le droit de nier aucune
-aptitude chez aucun de ses membres, n'a conséquemment pas le droit
-d'empêcher celui qui prétend les posséder de les cultiver, ni de lui
-fermer les trésors de science et de pratique dont elle dispose;
-
-Parce qu'il y a des femmes nées chimistes, médecins, mathématiciennes,
-etc.; et que ces femmes ont le droit de trouver dans les institutions
-sociales les mêmes ressources que les hommes pour la culture de leurs
-aptitudes;
-
-Parce qu'il y a des professions exercées par les femmes qui ont besoin
-des enseignements qu'on leur interdit.
-
-L'AUTEUR. Pourquoi toutes les carrières doivent-elles être accessibles
-aux femmes?
-
-LA JEUNE FEMME. Parce que la femme est une créature libre, dont on n'a le
-droit ni de contester ni de gêner la vocation;
-
-Parce qu'elle n'entrera pas plus que l'homme dans les carrières que lui
-interdisent son tempérament, son défaut d'aptitude et de temps; qu'il est
-donc tout aussi inutile de les lui interdire qu'on ne le fait à certains
-hommes.
-
-L'AUTEUR. Vous n'interdisez pas même les carrières où il faut de la
-force, où l'on s'expose à des périls?
-
-LA JEUNE FEMME. On n'interdit pas aux femmes d'être charpentiers,
-couvreurs, et elles ne le sont pas, parce que leur nature s'y oppose;
-c'est précisément parce que la nature s'y oppose, que je trouverais la
-Société peu raisonnable de s'en mêler. Ce qui est impossible, on n'a pas
-besoin de l'interdire et, si ce que l'on a déclaré impossible, se fait,
-c'est que c'était possible: or la Société n'a pas le droit d'interdire le
-possible à aucun de ses membres; cela lui parût-il même excentrique,
-lorsqu'il est question de vocation.
-
-L'AUTEUR. Que chacun remplisse sa fonction privée à ses risques et
-périls: c'est bien; mais n'y a-t-il pas certaines fonctions publiques qui
-ne conviennent pas aux femmes?
-
-LA JEUNE FEMME. Nul ne le sait puisqu'on ne les développe pas pour les
-remplir; et, en fût-il ainsi, l'interdiction serait inutile: le concours
-ferait justice de prétentions mal fondées.
-
-L'AUTEUR. Comment la femme sera-t-elle l'égale de l'homme dans le
-mariage?
-
-LA JEUNE FEMME. Quand la personne des époux ne sera pas engagée par le
-mariage; lorsque les engagements seront réciproques et que la femme ne
-sera pas traitée en mineure et absorbée par l'homme. Et il faut qu'il en
-soit ainsi:
-
-Parce qu'il n'est pas licite d'aliéner sa personnalité; qu'une semblable
-aliénation est _immorale_ et _nulle_ de soi;
-
-Parce que la femme, individu distinct, ne peut être sérieusement absorbée
-par l'homme, et qu'une loi est absurde quand elle repose sur une fiction
-et suppose une chose impossible;
-
-Parce qu'enfin la femme, devant être l'égale de l'homme devant la
-Société, ne peut, sous aucun prétexte, perdre cette égalité par suite
-d'une association plus intime avec lui.
-
-L'AUTEUR. Il y a deux questions dans le Mariage, outre celle de la
-personne; c'est celle des biens et des enfants. Ne pensez-vous pas que la
-femme mariée doive être comme la fille majeure maîtresse de ses biens,
-libre d'exercer toute profession qui lui conviendra, maîtresse de vendre,
-d'acheter, de donner, de recevoir, de plaider?
-
-LA JEUNE FEMME. L'homme marié ayant tous ces droits, il est évident que
-la femme mariée doit les posséder sous la loi d'égalité. N'êtes-vous pas
-de cet avis?
-
-L'AUTEUR. Dans toute association, l'on engage une part de liberté sur
-certains points convenus. Or les époux sont associés, donc ils ne peuvent
-être aussi complétement libres que des étrangers à l'égard l'un de
-l'autre: seulement il faut, répétons-le, que la situation soit la même et
-les engagements réciproques: Si la femme ne peut ni vendre, ni aliéner,
-ni donner, ni recevoir, ni ester en jugement sans le consentement du
-mari, il n'est pas permis au mari de faire ces choses sans le
-consentement de sa femme; s'il n'est pas permis à la femme d'exercer une
-profession sans le consentement du mari, il n'est pas permis à celui-ci
-d'en exercer une sans le consentement de la femme; si la femme ne peut
-engager la communauté sans le mandat du mari, celui-ci ne peut l'engager
-sans le mandat de la femme. Je vais plus loin, je n'admettrais pas
-volontiers que la femme, avant vingt-cinq ans accomplis, donnât à son
-mari l'autorisation d'aliéner rien de ce qui appartient à l'un des deux:
-le mari a trop d'influence sur elle pour qu'elle soit réellement libre
-avant cet âge.
-
-LA JEUNE FEMME. Mais si l'un des deux s'oppose par caprice, ou par de
-mauvais motifs à ce que l'autre fasse une chose convenable et
-avantageuse?
-
-L'AUTEUR. Dans les différends qui surviennent entre associés, souvent
-l'on prend des arbitres: l'arbitre général entre les époux est la
-Société, représentée par le pouvoir judiciaire; mais nous croyons qu'il
-serait bon d'établir entre eux un arbitre perpétuel qui aurait un premier
-degré de juridiction: ce serait le conseil de famille, organisé tout
-autrement qu'il ne l'est aujourd'hui. Devant ce tribunal intime, mieux à
-même d'apprécier que tout autre, les époux porteraient, non seulement les
-différends survenus entre eux touchant les questions d'intérêt, mais ceux
-qui auraient rapport à l'éducation, à la profession et au mariage des
-enfants. Ce tribunal statuerait en premier ressort, et bien des scandales
-seraient évités par ses décisions, dont on pourrait du reste toujours
-appeler devant le tribunal social.
-
-Je n'ai nul besoin d'ajouter que le droit du père et de la mère sur les
-enfants est absolument égal; que si le droit de l'un des deux pouvait
-être contesté, ce ne serait pas celui de la mère qui seule peut dire je
-_sais_, je suis _certaine_ que ces enfants sont à moi.
-
-LA JEUNE FEMME. En effet, il est révoltant que la plénitude du droit se
-trouve du côté de la simple présomption légale, de l'acte de foi, de
-l'incertitude.
-
-Considérant le mariage comme une association d'égaux, ne penseriez-vous
-pas qu'il serait utile de marquer cette égalité et la distinction des
-personnalités dans le nom porté par les époux et leurs enfants?
-
-L'AUTEUR. Certainement, Madame; le jour du mariage, chacun des époux
-joindrait à son nom celui de son conjoint: cela se fait déjà dans
-certains cantons de la Suisse et même en France chez quelques
-particuliers.
-
-Les enfants, jusqu'à leur mariage, devraient porter le double nom de
-leurs parents; ce jour-là les filles ne garderaient que le nom de la mère
-et les fils celui du père; ou bien, si l'on veut introduire dans cette
-question le régime de liberté il serait statué qu'à la majorité, l'enfant
-choisirait lui-même celui des deux noms qu'il veut porter et transmettre.
-
-
-II
-
-LA JEUNE FEMME. Maintenant, Madame, revenons, comme vous me l'avez
-promis, sur le droit politique.
-
-L'AUTEUR. Une nation est une association d'individus libres et égaux,
-concourant, par leur travail et leurs contributions, au maintien de
-l'œuvre commune; ils ont le droit incontestable de faire tout ce qui est
-nécessaire pour que leurs personnes, leurs droits et leurs biens ne
-soient pas lésés. L'homme a des droits politiques parce qu'il est libre,
-l'égal de ses co-associés; selon d'autres parce qu'il est producteur et
-contribuable; or la femme, étant, par identité d'espèce, libre et l'égale
-de l'homme; étant de fait productrice et contribuable, ayant les mêmes
-intérêts généraux que l'homme, il est évident qu'elle a les mêmes droits
-politiques que lui.
-
-Voilà les principes, passons à l'application.
-
-Nous avons dit ailleurs qu'il ne suffit pas qu'une chose soit vraie d'une
-manière absolue, qu'il faut, sous peine de changer le bien en mal, qu'on
-tienne compte du milieu dans lequel on prétend l'introduire: c'est ce que
-les hommes oublient beaucoup trop. La vérité _pratique_ dans notre
-question est qu'il n'est bon de reconnaître le droit politique que _dans
-la mesure où il est réclamé_, parce que ceux qui ne le réclament pas sont
-intellectuellement incapables de s'en servir et que, s'ils l'exercent,
-c'est, dans la plupart des cas, contre leurs propres intérêts: La
-prudence exigerait que l'on s'assurât que le possesseur du droit est
-réellement émancipé, qu'il ne sera pas l'instrument aveugle d'un homme ou
-d'un parti.
-
-Or, dans l'état actuel, non seulement les femmes ne réclament pas leurs
-droits politiques, mais elles rient lorsqu'on leur en parle: elles se
-font l'honneur de se croire ineptes sur ce qui regarde les intérêts
-généraux: elles se reconnaissent donc incapables.
-
-D'autre part, elles sont mineures civilement, esclaves des préjugés,
-dépourvues d'instruction générale, soumises pour la plupart à l'influence
-du mari, de l'amant ou du confesseur, en ce qui concerne la politique;
-engagées en majorité dans les voies du passé. Si donc elles entraient
-sans préparation dans la vie politique, ou elles doubleraient les hommes,
-ou elles feraient reculer l'humanité.
-
-Vous comprenez maintenant, Madame, pourquoi beaucoup de femmes plus
-capables qu'une infinité d'hommes de concourir aux grands actes
-politiques, aiment mieux y renoncer que de compromettre la cause du
-Progrès par l'extension du Droit à toutes les femmes.
-
-LA JEUNE FEMME. Personnellement, je suis de votre avis; mais il faut
-prévoir et résoudre les objections qui pourront vous être faites par des
-femmes fort intelligentes: ces femmes là vous diront: songez-y, la
-négation du Droit est une iniquité, car c'est la négation de l'égalité et
-de la nature humaine. Il est aussi faux que dangereux de poser en
-principe la reconnaissance du Droit seulement dans la mesure où il est
-réclamé; car il est notoire que ce ne sont pas, en général, les esclaves
-qui songent à réclamer leurs Droits: votre affirmation condamne donc
-l'émancipation des esclaves, des serfs, et le suffrage universel.
-
-Ce que vous objectez contre le Droit, à l'occasion de l'incapacité des
-femmes, et du vilain rôle qu'elles joueraient, peut tout aussi bien
-l'être contre les hommes qui ne sont guère plus émancipés qu'elles; qui
-sont souvent la doublure de leur femme ou de leur confesseur, ou n'ont
-d'autre opinion que celle de leur comité électoral.
-
-Dans le Droit, comme en toute chose, il faut un apprentissage: les femmes
-s'en serviront d'abord mal, puis mieux, puis bien; car c'est beaucoup
-plus en jouant d'un instrument qu'on apprend à s'en servir, qu'en en
-apprenant la théorie.
-
-L'exercice du Droit donne de l'élévation, de la dignité, grandit
-l'individu dans sa propre estime, et lui fait étudier les questions qu'il
-aurait négligées s'il n'eût dû s'en mêler pour concourir à les résoudre.
-Voulez-vous donc que les femmes prennent à cœur les intérêts généraux?
-Donnez-leur le Droit politique.
-
-Voilà, Madame, ce que l'on pourra vous objecter.
-
-L'AUTEUR. C'est ce que m'objectaient en 1848 plusieurs femmes éminentes
-et plusieurs hommes dévoués au triomphe des principes nouveaux.
-
-Je leur répondais alors, et je leur répondrais encore aujourd'hui: Nous
-serions bien vite d'accord, si notre Société moderne n'était pas le
-théâtre de la lutte de deux principes diamétralement opposés.
-
-La question n'est pas de décider si le Droit politique appartient à la
-femme, s'il la développerait, la grandirait, etc.; mais bien de savoir si
-elle en userait pour faire triompher le principe qui dit à l'humanité: en
-avant! Ou bien pour faire triompher celui qui lui dit: en arrière!
-
-Quel est le but du Droit politique? Évidemment, c'est d'accomplir un
-grand Devoir dans le sens du Progrès. Eh bien! n'est-il pas dangereux de
-l'accorder à ceux qui s'en serviraient contre le but?
-
-Quoi! Vous luttez pour le Droit, afin d'obtenir le triomphe d'une sainte
-cause, et vous n'éprouveriez aucune hésitation à l'accorder à ceux qui,
-certainement, se serviraient du Droit pour tuer le Droit!
-
-Vous me reprochez de faire comme les Jésuites qui tiennent beaucoup moins
-compte de la Justice que de l'utilité. Eh! Messieurs, si vous aviez eu
-moitié de leur habileté, il y a longtemps que vous auriez réussi. Vous,
-comme de vrais sauvages, vous vous croiriez déshonorés si vous aviez de
-la prudence, de l'esprit pratique; si vous vous présentiez au combat
-autrement que le corps nu: cela peut être très beau, très courageux, mais
-sensé, c'est autre chose.
-
-Je ne commets pas l'iniquité de nier le Droit, puisque je ne le nie pas;
-seulement je ne veux pas qu'on le revendique, parce qu'il se suiciderait.
-Je ne pose pas en principe que _tout espèce_ de Droit ne doit être
-reconnu que dans la mesure où il est réclamé, puisque je ne vous parle
-que du Droit politique: il y a des droits qui se posent d'eux-mêmes: tels
-que ceux de vivre, de se développer, de jouir du fruit de son travail, et
-il est honteux pour une société de ne pas les reconnaître dans toute leur
-étendue. Mais on ne s'éveille que plus tard au sentiment du Droit civil,
-et plus tard encore à celui du Droit politique: tenez donc compte de la
-marche logique de l'humanité, et ne restez pas dans l'absolu.
-
-Je sais que ce que j'objecte à l'endroit de l'incapacité des femmes est
-tout aussi vrai de celle des hommes; mais est-ce une raison, parce que
-vous avez reconnu le Droit des masses ignorantes qui ne le réclamaient
-pas, pour que l'on se montre aussi peu sage à l'égard des femmes qui sont
-dans la même situation? Je me corrigerai, Messieurs, de ce que vous
-nommez mon intelligence _aristocrate_, si je vois vos émancipés
-politiques comprendre les tendances de la civilisation, et se servir de
-leur Droit pour faire triompher la liberté et l'égalité, de manière à
-désespérer les fauteurs du passé. Jusque-là, permettez-moi de garder mon
-opinion.
-
-Et j'ai gardé mon opinion, Madame; qui est celle-ci: l'exercice du Droit
-politique n'est un moyen de réforme et de Progrès que si ceux qui en
-jouissent croient au Progrès, s'inquiètent des réformes: dans des
-dispositions contraires, le vote ne peut être que l'expression des
-préjugés, des erreurs, des passions; au lieu d'apprendre, comme on dit,
-à l'exercer en s'en servant, on l'emploiera tout simplement à se mutiler
-les doigts.
-
-LA JEUNE FEMME. Ne pourrait-on vous objecter que, d'après votre théorie
-du Droit, tous étant égaux, personne ne peut s'arroger la fonction de
-distribuer les droits?
-
-L'AUTEUR. La théorie, c'est l'idéal vers lequel doit tendre la pratique;
-si l'on n'avait pas cet idéal, on ne saurait en vertu de quels principes
-se diriger; mais dans la _réalité_ sociale, il y a des majeurs, et des
-mineurs destinés à devenir majeurs.
-
-Si je disais que les majeurs ont le droit d'accorder ou de refuser le
-droit aux mineurs, je manquerais essentiellement à mes principes: c'est
-la _loi_, expression des consciences les plus avancées, en attendant
-qu'elle le soit de la conscience de tous, qui prononce sur la majorité
-politique et en fixe les conditions. Le droit est virtuel en chacun de
-nous: donc nul n'a le droit de le donner, de l'ôter, de le contester: il
-se _reconnaît_ quand on est en état de l'exercer et qu'on le revendique;
-et l'on prouve que l'on est en état de l'exercer, quand on satisfait aux
-conditions fixées par la loi.
-
-LA JEUNE FEMME. Quelles seraient, d'après vous, ces conditions pour la
-jouissance du Droit politique?
-
-L'AUTEUR. Vingt-cinq ans d'âge et un certificat qui atteste qu'on sait
-lire, écrire, calculer; qu'on possède élémentairement l'histoire et la
-géographie de son pays; de plus, une bonne théorie du Droit et du Devoir
-et de la destinée de l'humanité sur cette terre. L'assimilation d'un
-petit volume suffirait, comme vous le voyez, pour que tout homme et toute
-femme de vingt-cinq ans et sains d'esprit, pussent jouir de leurs droits
-politiques, après avoir subi une initiation par la jouissance des droits
-civils. Mais, je vous le demande, que peuvent faire du Droit politique
-ceux qui confondent la liberté avec la licence, qui savent à peine ce que
-c'est qu'un Droit et un Devoir et sont même incapables d'écrire leur
-bulletin! Les hommes ont leurs droits, qu'ils les gardent: un droit
-reconnu ne se retranche pas; qu'ils se rendent aptes à les exercer. Quant
-aux femmes, qu'elles s'émancipent d'abord civilement et qu'elles
-s'instruisent: leur tour viendra.
-
-LA JEUNE FEMME. Il est bien important, Madame, que les hommes comprennent
-que vous ne niez pas, mais que vous ajournez seulement les droits
-politiques de notre sexe.
-
-L'AUTEUR. Soyez tranquille; ils ne s'y tromperont pas, ils ne prendront
-pas un conseil dicté par la prudence pour un aveu d'infériorité et une
-démission.
-
-
-III
-
-LA JEUNE FEMME. Voudriez-vous maintenant formuler les réformes légales
-que nous devons demander successivement.
-
-L'AUTEUR. En ce qui concerne la vie civile nous devons demander:
-
-Que l'étrangère puisse se faire naturaliser française autrement que par
-le mariage.
-
-Que la femme ne perde pas sa nationalité par le même sacrement civil.
-
-Que la femme soit admise à signer, comme témoin, les actes de l'état
-civil et tous ceux qui lui ont été interdits jusqu'ici.
-
-Vous savez que déjà, en dérogation à la loi, les sages-femmes signent
-les actes de naissance des enfants naturels non reconnus, et que, dans
-certains actes de notoriété, rédigés par le juge de paix, le témoignage
-des femmes est admis.
-
-Nous demanderons que les industrielles, les négociantes fassent partie
-des conseils de Prud'hommes, et plus tard des tribunaux de commerce; que
-dans tout jugement criminel, les femmes aient place au jury; qu'aux
-femmes soient confiées l'administration et la surveillance des hôpitaux,
-des prisons de femmes, des bureaux de charité.
-
-Que, dans chaque commune, soit nommée une _mairesse_ pour surveiller les
-écoles de filles, les crèches et les nourrices.
-
-Vous savez, Madame, que déjà, toujours en dérogation à la loi, des femmes
-remplissent des emplois publics, puisque le professorat et l'inspection
-des écoles de filles et des crèches et asiles, fondés par les communes,
-leur sont confiés et que d'autres femmes ont des bureaux de poste, de
-papier timbré, etc.
-
-LA JEUNE FEMME. Voilà pour le Droit civil en général; quelles réformes
-demanderons-nous en ce qui concerne la femme mariée?
-
-L'AUTEUR. Nous demanderons que le domicile conjugal soit celui
-qu'habitent _ensemble_ les époux, non plus l'homme seul.
-
-Que l'on supprime les articles qui prescrivent à la femme d'obéir à son
-mari et de le suivre partout où il juge à propos de résider.
-
-Que l'interdiction de vendre, hypothéquer, recevoir, donner, plaider,
-etc., sans le consentement du mari ou de la justice, soit étendue à
-l'homme relativement à la femme.
-
-Que le _mariage sous le régime de la séparation de biens devienne le
-droit public de la France_.
-
-LA JEUNE FEMME. Quelles réformes demanderez-vous quant au conseil de
-famille et à la tutelle?
-
-L'AUTEUR. Nous demanderons que le conseil de famille soit composé de
-vingt personnes: dix hommes et dix femmes, parents, alliés, amis, choisis
-par les époux.
-
-Que les attributions de ce conseil, présidé par le juge de paix, soient
-déterminées de manière à ce qu'il décide en premier ressort les
-différends survenus entre les époux quant aux enfants, aux biens, à la
-tutelle, etc.
-
-Nous demanderons que toute femme puisse être nommée tutrice et subrogée
-tutrice.
-
-Que la tutelle de l'époux interdit soit déférée toujours par le conseil
-de famille.
-
-Que la femme puisse nommer, comme l'homme, un tuteur définitif et un
-conseil de tutelle à son mari survivant.
-
-Que les époux puissent nommer, de leur vivant, en cas de prédécès, le
-père un subrogé tuteur de sa famille, la mère une subrogée tutrice de la
-sienne, afin que les enfants soient toujours sous l'influence des deux
-sexes.
-
-Que la subrogée tutelle, en l'absence d'une volonté manifestée,
-appartienne de droit à un membre de la famille du défunt, du même sexe
-que lui.
-
-Qu'en cas de second mariage, si l'enfant est lésé ou malheureux, le
-subrogé tuteur ou la subrogée tutrice puisse se le faire adjuger par le
-conseil de famille, sauf recours du tuteur à la justice.
-
-Qu'en cas de mort du père et de la mère, la tutelle appartienne de droit
-à l'ascendant le plus proche, et la subrogée tutelle à l'ascendante la
-plus proche de l'autre ligne.
-
-S'il y a concurrence entre les deux lignes, que le conseil de famille
-choisisse le tuteur dans l'une et le subrogé tuteur dans l'autre et dans
-le sexe différent.
-
-Que les devoirs de tutelle et de subrogée tutelle comprennent, non
-seulement les intérêts matériels, mais aussi les intérêts moraux et
-intellectuels des pupilles.
-
-Que le père tuteur perde de droit la tutelle des enfants s'il se remarie
-sans se l'être fait préalablement continuer par le conseil de famille.
-
-Qu'enfin l'état organise une Société de tutelle pour les enfants
-délaissés, de manière à ce que les garçons soient sous le patronage des
-hommes et les filles sous celui des femmes: cette société serait un grand
-conseil de famille.
-
-LA JEUNE FEMME. J'aime mieux votre conception que celle de la loi, non
-seulement parce que la femme y est l'égale de l'homme, mais parce que les
-pupilles seront mieux protégés: j'ai connu des hommes qui ont fait
-interdire leur femme, exaltée par leurs mauvais traitements, afin de
-rester maîtres de leurs biens; d'autre part, vous savez que d'enfants
-sont malheureux et lésés par le second mariage de leur père! Une marâtre
-a tout pouvoir pour faire souffrir les pauvres petits.
-
-Mais vous n'avez pas parlé, Madame, de l'autorité des parents sur leurs
-enfants.
-
-L'AUTEUR. L'autorité des parents sur leurs enfants est la même:
-l'expression autorité paternelle est incomplète; la véritable serait
-autorité _parentale_. Sur ce chapitre, nous demanderons que, s'il y a
-dissidence entre le père et la mère au sujet des enfants, le conseil de
-famille décide en premier ressort.
-
-Que le père et la mère ne puissent faire enfermer l'enfant qu'_étant
-d'accord tous deux_.
-
-Que le père tuteur et la mère tutrice ne puissent avoir recours à cette
-mesure qu'avec le concours du subrogé tuteur ou de la subrogée tutrice,
-ou, en cas de dissidence, avec l'approbation du conseil de famille; sauf
-toujours le recours à la justice.
-
-Que la majorité d'âge du mariage soit fixée à vingt-cinq ans pour les
-deux sexes, et que les actes respectueux soient supprimés.
-
-LA JEUNE FEMME. Demanderons-nous que la séparation de biens et celle de
-corps qui entraîne l'autre, soient supprimées?
-
-L'AUTEUR. Non: Mais nous demanderons que le _Divorce soit rétabli_.
-
-Qu'on puisse divorcer pour adultère de l'un des époux, sévices, injure
-grave, condamnation à une peine afflictive et infamante, vices notables,
-incompatibilité d'humeur, consentement mutuel.
-
-Que, pendant le procès en séparation de corps ou en Divorce,
-l'administration des enfants soit confiée à l'époux le plus digne et que,
-si tous deux sont indignes, il soit nommé un tuteur et un subrogé tuteur
-de sexes différents.
-
-Que si tous deux sont dignes, ils s'arrangent à l'amiable devant le
-conseil de famille.
-
-Que les époux mariés sous le régime dotal ou celui de la séparation de
-biens régissent leurs biens propres.
-
-Que, si la demande a pour motif la mauvaise gérance des biens communs,
-l'administration en soit enlevée à l'époux, pour être confiée à la femme.
-
-
-Que, si la demande a pour motif la condamnation à une peine infamante,
-l'autre époux reste administrateur.
-
-Que, dans tout autre cas, il soit fait inventaire, et que l'époux le plus
-utile soit nommé conservateur sous la surveillance d'un ou deux membres
-de la famille de l'autre époux, avec obligation de lui fournir une
-provision alimentaire.
-
-Que l'arrêt prononçant le divorce ou la séparation porte le nombre, le
-nom et l'âge des enfants issus du mariage; la somme annuelle que chaque
-époux est tenu de fournir pour leur entretien et leur éducation.
-
-Que cet arrêt énonce à qui les enfants sont confiés soit de consentement
-mutuel, soit d'autorité familiale ou judiciaire.
-
-Qu'il soit affiché au tribunal civil, au tribunal de commerce, à la porte
-de la mairie et inséré dans les principaux journaux du département.
-
-Que cet acte accompagne la publication des bans d'un mariage subséquent
-sous des peines très graves.
-
-LA JEUNE FEMME. Ces mesures sont sévères: s'il est facile de divorcer, il
-ne sera pas facile de se marier ensuite.
-
-L'AUTEUR. Je ne le nie pas, Madame; mais il vaut mieux empêcher le
-divorce par la difficulté de se marier ensuite, qu'en y mettant des
-restrictions: dans le premier cas, l'empêchement vient des entraves qu'on
-s'est créé soi-même: on s'est fait son sort; dans le second la liberté
-individuelle est atteinte par l'autorité sociale: ce qui est un abus de
-pouvoir.
-
-LA JEUNE FEMME. Abordons les réformes légales concernant les mœurs.
-
-L'AUTEUR. Nous demanderons que toute promesse de mariage, si elle n'est
-pas remplie, soit punie d'une amende et de dommages-intérêts.
-
-Que tout homme, qu'une fille mère pourra prouver par témoins ou par
-lettres, devoir être le père de son enfant, soit soumis aux charges de la
-paternité.
-
-Que la recherche de la paternité soit autorisée comme celle de la
-maternité.
-
-Que la séduction d'une fille de moins de vingt-cinq ans soit sévèrement
-punie.
-
-Qu'une fille ne puisse être enregistrée au bureau des mœurs qu'après
-vingt-cinq ans accomplis, et qu'elle soit mise en correction avant cet
-âge, si elle se livre à la prostitution.
-
-Que toute femme de mauvaises mœurs soit punie de la prison et de
-l'amende, si elle a reçu un homme au dessous de vingt-cinq ans, et que la
-peine soit terrible si elle n'est pas saine.
-
-LA JEUNE FEMME. On dira que la paternité ne peut être prouvée, Madame.
-
-L'AUTEUR. Je ne nie pas qu'il ne soit possible que le père attribué à
-l'enfant naturel ne soit pas le vrai père: mais ce qui doit être établi
-par des preuves, c'est qu'il s'est mis dans le cas d'être réputé tel;
-c'est la probabilité de la paternité dans le mariage, étendue à la
-paternité hors du mariage. Tant pis pour les hommes qui s'y laisseront
-prendre: c'est une honte que d'attacher l'impunité au plus désordonné, au
-plus subversif des penchants égoïstes: il faut que les femmes ne
-supportent plus seules la charge des enfants naturels et ne soient plus
-tentées de les abandonner.
-
-LA JEUNE FEMME. Mais s'il est établi qu'un homme marié s'est mis dans le
-cas d'être père hors du ménage?
-
-L'AUTEUR. Ce doit être d'abord un cas de divorce, puis de punition pour
-lui et sa complice. Quant à l'enfant, l'homme doit en subir la charge de
-concert avec la mère.
-
-LA JEUNE FEMME. Voilà des lois bien draconiennes!
-
-L'AUTEUR. Ne voyez-vous pas, Madame, que la corruption nous enserre âme
-et corps; que si nous ne réagissons pas énergiquement contre elle par la
-sévérité des lois, par la réforme de l'éducation et le réveil de l'idéal,
-notre société ne sera bientôt plus qu'un immense lupanar?
-
-LA JEUNE FEMME. Hélas! Ce n'est que trop vrai.
-
-L'AUTEUR. Demandons donc, Madame, non seulement une réforme rationnelle
-de l'éducation nationale, mais encore que les lycées soient doublés pour
-les filles.
-
-Que tous les établissements de haut enseignement dépendant de l'État,
-leur soient ouverts comme aux garçons.
-
-Qu'elles soient admises à recevoir les mêmes grades universitaires, les
-mêmes diplômes de capacité que les hommes.
-
-Que toutes les carrières s'ouvrent devant elles comme devant les hommes;
-
-Afin que relevées dans l'opinion par l'égalité, leur activité ne soit
-plus rétribuée d'une manière dérisoire; qu'elles puissent vivre de leur
-travail et que la misère, le découragement, le suicide ne terminent plus
-leur vie, quand elles ne choisissent pas le triste rôle d'éléments de
-démoralisation. [Blank Page]
-
-
-
-
-QUATRIÈME PARTIE
-
- Œuvres de l'époque transitoire; Apostolat de la Femme;
- Profession de foi; Éducation rationnelle.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-APPEL AUX FEMMES, APOSTOLAT, PROFESSION DE FOI, ETC.
-
-
-I
-
-APPEL AUX FEMMES.
-
-Femmes de Progrès, c'est à vous que j'adresse la dernière partie de ce
-livre. Prêtez l'oreille à mes paroles au nom du bien général, au nom de
-vos filles et de vos fils.
-
-Vous dites: les mœurs se corrompent; les lois, en ce qui concerne notre
-sexe, ont besoin d'une réforme.
-
-C'est vrai: mais pensez-vous que constater le mal, suffise pour le
-guérir?
-
-Vous dites: tant que la femme sera mineure dans la Cité, l'État, le
-Mariage, elle le sera dans l'atelier social, elle sera forcée de vivre de
-l'homme: c'est à dire de l'avilir en s'abaissant elle-même.
-
-C'est vrai: mais croyez-vous que, constater ces choses, suffise pour
-remédier à notre abaissement?
-
-Vous dites: l'éducation que reçoivent les deux sexes est déplorable au
-point de vue de la destinée de l'humanité.
-
-C'est vrai: mais croyez-vous qu'affirmer cela, suffise pour améliorer,
-transformer les méthodes d'éducation?
-
-Est-ce que les paroles, les plaintes, les protestations peuvent changer
-quelque chose?
-
-Ce n'est pas se lamenter qu'il faut: c'est agir.
-
-Ce n'est pas seulement demander justice et réforme qu'il faut: c'est
-travailler soi-même à la réforme, c'est prouver _par ses œuvres_ qu'on
-est digne d'obtenir justice; c'est prendre résolument la place contestée;
-en un mot, c'est avoir de l'intelligence, du courage et de l'activité.
-
-Sur qui donc auriez-vous le droit de compter, si vous vous abandonnez
-vous-mêmes?
-
-Est-ce sur les hommes? Votre incurie, votre silence ont en partie
-découragé ceux qui soutenaient votre Droit: c'est à peine s'ils vous
-défendent contre ceux qui, pour vous opprimer, appellent à leur aide
-toutes les ignorances, tous les despotismes, tous les égoïsmes, tous les
-paradoxes qu'ils méprisent eux-mêmes lorsqu'il s'agit de leur sexe.
-
-L'on vous insulte, l'on vous outrage, l'on vous nie ou l'on vous plaint,
-afin de vous asservir, et c'est à peine si vous vous en indignez!
-
-Quand donc aurez-vous honte du rôle auquel on vous condamne?
-
-Quand donc répondrez-vous à l'appel que des hommes intelligents et
-généreux vous ont fait?
-
-Quand donc cesserez-vous d'être des photographies masculines, et vous
-déciderez-vous à compléter la Révélation de l'humanité, en faisant enfin
-entendre le Verbe de la Femme dans la Religion, la Justice, la Politique
-et la Science?
-
-Que faire? Dites-vous.
-
-Que faire, Mesdames? Eh! Ce que font des femmes de foi. Regardez celles
-qui ont donné leur âme à un dogme; elles s'organisent, enseignent,
-écrivent, agissent sur leur milieu et sur les jeunes générations, afin de
-faire triompher la foi qui a l'adhésion de leur conscience. Pourquoi n'en
-faites-vous pas autant?
-
-Vos rivales écrivent des livres tout empreints de surnaturalisme et de
-morale individualiste, pourquoi n'en écrivez-vous pas qui portent le
-cachet du rationalisme, de la Morale solidaire et d'une sainte foi au
-Progrès?
-
-Vos rivales fondent des maisons d'éducation, forment des professeurs,
-afin de s'emparer des générations nouvelles au profit de leurs dogmes et
-de leurs pratiques, pourquoi n'en faites-vous pas autant au profit des
-idées nouvelles?
-
-Vos rivales organisent des ateliers, pourquoi ne les imitez-vous pas?
-
-Est-ce que ce qui leur est licite, ne vous le serait pas?
-
-Est-ce qu'un gouvernement qui dit relever des principes de 89 et est issu
-du droit Révolutionnaire, pourrait avoir la pensée d'entraver les
-héritières directes des principes posés par 89, tandis qu'il laisserait
-agir librement celles qui leur sont plus ou moins hostiles? Aucune de
-vous n'admet une telle possibilité, n'est-ce pas?
-
-Que faire!
-
-Vous avez à fonder un journal pour soutenir vos réclamations.
-
-Vous avez à constituer un comité encyclopédique, qui rédige une suite de
-traités sur les principales branches des connaissances humaines, afin
-d'éclairer les femmes et le peuple.
-
-Vous avez à fonder un Institut polytechnique pour les femmes.
-
-Vous avez à aider vos sœurs ouvrières à s'organiser en ateliers d'après
-des principes économiques plus équitables que ceux d'aujourd'hui.
-
-Vous avez à faciliter le retour au bien des femmes égarées qui vous
-demanderont aide et conseil.
-
-Vous avez à travailler de toutes vos forces à la réforme des méthodes
-d'éducation.
-
-Et, en présence d'une tâche si complexe, vous demandez: que faire?
-
-Ah! si vous avez du cœur et du courage, femmes majeures, levez-vous!
-
-Levez-vous! Et que les plus intelligentes, les plus instruites et celles
-qui ont du temps et de la liberté constituent l'_Apostolat de la Femme_.
-
-Qu'autour de cet Apostolat, se rangent toutes les femmes de Progrès, afin
-que chacune serve la cause commune selon ses moyens.
-
-Et rappelez-vous, rappelez-vous surtout que l'_Union fait la force_.
-
-
-II
-
-PROFESSION DE FOI.
-
-L'union fait la force, oui; mais à condition qu'elle soit fondée sur des
-principes communs, non sur le dévouement à une ou plusieurs personnes.
-Car les personnes passent et peuvent changer: les principes restent.
-
-Donc votre noyau de cristallisation, Mesdames, doit être moins
-l'Apostolat que les principes qu'il professe, que son Credo, sa
-profession de foi; car il lui en faut une pour rallier les intelligences
-et les cœurs, et les diriger vers un but unique.
-
-Permettez-moi, Mesdames, d'essayer ici l'ébauche de ce Credo, que nous
-diviserons en six titres et vingt quatre articles.
-
- 1º LOI DE L'HUMANITÉ.
-
-1º _La loi de l'humanité est le Progrès._
-
-2º Nous nommons Progrès le développement de l'individu et de l'espèce en
-vue de la réalisation d'un idéal de Justice et de bonheur, idéal de moins
-en moins imparfait et qui est le produit des facultés humaines.
-
-3º La loi de Progrès n'est pas purement fatale, comme les lois du monde;
-elle se combine avec notre loi propre ou libre-arbitre; d'où il résulte
-que l'humanité peut, pendant un certain temps, comme l'individu, demeurer
-stationnaire et même rétrograder.
-
- 2º INDIVIDU, SA LOI, SES MOBILES.
-
-4º Chacun de nous est un ensemble de facultés destinées à former une
-harmonie sous la présidence de la Raison ou principe d'ordre.
-
-5º La Raison reconnaît à chacune des facultés le droit de s'exercer en
-vue du bien de l'ensemble, et dans la mesure du droit égal posé par les
-autres facultés.
-
-6º Chacun de nous a pour aiguillon de ses actes le désir du bien-être et
-du bonheur, et doit se proposer pour fin le triomphe de notre liberté sur
-ce que les lois générales de l'univers ont de blessant pour notre
-organisme; et, dans l'ordre moral, le triomphe sur la tendance incessante
-de nos instincts égoïstes à se sacrifier les instincts plus élevés de la
-Justice et de la Sociabilité.
-
-7º La destinée de l'individu s'accomplit par le développement de ses
-facultés, le travail, la Liberté dans l'Égalité.
-
- 3º BIEN ET MAL PHYSIQUES.
-
-8º La souffrance n'est qu'un désaccord mis en nous ou par notre faute, ou
-par celle d'un mauvais milieu, ou par la solidarité du sang. C'est un
-produit de notre insuffisance, de nos erreurs ou de celles de nos
-prédécesseurs dans la vie.
-
-9º La souffrance et le mal sont des stimulants au Progrès, par la lutte
-qu'on soutient pour en guérir et en garantir soi et ses successeurs: si
-l'on ne souffrait pas, l'on ne progresserait pas, parce que rien ne
-tiendrait en éveil et en action l'intelligence et les autres facultés.
-
-10º Se résigner à la souffrance qu'on peut éviter sans commettre le mal
-moral, c'est affaiblir son être; c'est un mal, une erreur ou une lâcheté.
-
-11º S'imposer des souffrances, excepté celles que nécessite la lutte
-contre l'exagération des penchants, est un acte de folie qui tend à
-désharmoniser notre être, et le rend impropre à remplir sa fonction dans
-l'humanité.
-
- 4º MAL MORAL ET BIEN MORAL.
-
-12º Le mal et le bien, dans le sens moral, ne sont pas des substances,
-des êtres en soi, mais l'expression de rapports jugés vrais au faux entre
-l'acte de notre libre-arbitre et l'idéal du bien posé par la conscience.
-
-13º L'âme d'une nation, c'est le Bien et le Juste: ce qui est prouvé par
-ces deux faits: chute des civilisations et des empires par
-l'affaiblissement du sens moral; décadence, par ce seul fait, malgré le
-progrès littéraire, artistique, scientifique et industriel.
-
-14º L'affaiblissement du sens moral est le résultat de l'absence d'un
-idéal élevé du Bien et de la Justice, et produit la prédominance
-croissante des facultés égoïstes sur les facultés sociales.
-
-15º La lutte est en nous par la constitution même de notre être, parce
-qu'il y a antagonisme entre les instincts qui tendent à notre
-satisfaction propre, et ceux qui nous relient à nos semblables; parce
-que, d'autre part, les premiers nous sont donnés dans toute leur âpre
-vigueur, tandis que les autres ne nous sont donnés qu'en germe pour que
-nous ayons la gloire de nous élever nous-mêmes de l'animalité à
-l'Humanité. De ces faits, il résulte que la vertu, c'est à dire
-l'exercice du libre-arbitre et de la force morale contre les empiètements
-des facultés égoïstes, est et sera toujours nécessaire pour les maintenir
-dans leurs limites légitimes, et les empêcher d'opprimer les facultés
-supérieures.
-
- 5º HUMANITÉ, SA DESTINÉE.
-
-16º L'humanité est une. Les races et nations qui la composent n'en sont
-que les organes ou éléments d'organe, et elles ont leur tâche spéciale.
-L'idéal moderne est de les relier dans une intime solidarité, comme sont
-reliés entre eux les organes d'un même corps.
-
-17º L'humanité est elle-même l'auteur de son Progrès, de sa Justice, de
-son idéal qu'elle perfectionne à mesure qu'elle devient plus sensible,
-plus rationnelle et comprend mieux l'univers, ses lois et elle-même.
-
-18º L'étude attentive de l'histoire de notre espèce nous montre que la
-destinée collective de l'Humanité est de s'élever au dessus de
-l'animalité, en cultivant les facultés qui lui sont spéciales, et de
-créer en même temps les arts, les sciences, l'industrie, la Société, afin
-d'assurer de plus en plus et à un nombre toujours plus grand, la liberté,
-les moyens de se perfectionner et le bien-être.
-
-19º L'histoire nous dit encore que le Progrès est en raison du degré de
-liberté, du nombre des libres et de la pratique de l'Égalité. D'où il
-résulte que la Liberté individuelle dans l'Égalité sociale est un droit
-imprescriptible, le seul moyen de donner à chaque individu puissance
-d'accomplir sa destinée qui est un élément de la destinée collective:
-Voilà pourquoi la France depuis 89 se propose pour idéal le triomphe de
-la Liberté et de l'Égalité.
-
- 6º ÉGALITÉ DES SEXES.
-
-20º Les deux sexes, étant d'espèce identique, sont, devant la Justice, et
-doivent être devant la loi et la Société, parfaitement égaux en Droit.
-
-21º Le couple est une Société formée par l'Amour; une association de deux
-êtres distincts et égaux, qui ne sauraient s'absorber, devenir un seul
-être, un androgyne.
-
-22º La femme n'a pas à réclamer ses droits _en tant que femme_, mais
-uniquement comme _personne humaine et membre du corps social_.
-
-23º La femme doit protester en tant qu'épouse, personne humaine et
-citoyenne contre les lois qui la subordonnent, et revendiquer ses droits
-jusqu'à ce qu'on les ait reconnus.
-
-24º Ce que quelques-uns ont nommé l'émancipation de la femme dans
-l'Amour, est son esclavage, la perte de la civilisation, la
-dégénérescence physique et morale de l'espèce. La femme, tristement
-émancipée de cette manière, bien loin d'être libre, est l'esclave de ses
-instincts, et l'esclave des passions de l'homme.
-
- * * * * *
-
-Quelqu'incomplète et imparfaite que soit cette profession de foi
-provisoire, si vous vous groupiez autour d'elle, Mesdames, vous
-redonneriez un idéal à votre sexe qui se corrompt et conduit l'autre à
-l'abîme.
-
-Vous imprimeriez à l'éducation un cachet de Justice, d'unité, de
-rationalité qu'elle n'a jamais eu jusqu'ici.
-
-Vous agrandiriez et transformeriez la Morale.
-
-Pénétrées d'une vive foi en la solidarité humaine, vous travailleriez
-sérieusement à la réforme des mœurs.
-
-Au lieu de mépriser les égarés des deux sexes, vous emploieriez tout pour
-les remettre dans la droite voie: _car pas un de nous ne peut se croire
-innocent, tant qu'il y a des coupables_.
-
-Vous moraliseriez le travail et les travailleuses.
-
-En un mot, vous prouveriez par vos œuvres, que vous êtes dignes de jouir
-des droits que vous revendiquez; et vous fermeriez la bouche à ces
-insipides babillards qui déblatèrent en vers et en prose contre
-l'activité de la femme, la capacité de la femme, la science de la femme,
-la rationalité et l'esprit pratique de la femme.
-
-Mille ans de dénégations ne valent pas contre eux, croyez-moi, Mesdames,
-cinq années bien remplies de travaux utiles et de dévouement actif.
-
- III
-
- COMITÉ ENCYCLOPÉDIQUE.
-
-Revenons, Mesdames, sur quelques-unes des œuvres collectives que je vous
-ai signalées, et parlons tout d'abord du Comité Encyclopédique.
-
-Le but de ce Comité devrait être de vulgariser les connaissances acquises
-jusqu'ici par l'Humanité, en se conformant à la doctrine générale
-esquissée dans le paragraphe précédent.
-
-Le Comité se composerait d'un nombre illimité de femmes, cultivant
-chacune quelque spécialité artistique, scientifique, littéraire; elles
-se classeraient en autant de sections qu'il y aurait de branches de
-connaissances à traiter, et les membres de chaque section s'entendraient
-entre elles pour se diviser le travail.
-
-Les membres du Comité ne perdraient pas de vue que leurs ouvrages
-s'adressent à la classe des lecteurs peu ou point instruits; que,
-conséquemment, elles doivent se préserver du style scientifique,
-s'exprimer simplement, méthodiquement, et ne pas laisser sans définition
-très claire les termes techniques dont elles seraient parfois obligées de
-se servir.
-
-Le travail individuel achevé, devrait venir celui de la section qui
-l'examinerait quant au fond; puis celui du Comité réuni qui n'aurait à
-s'occuper que de la clarté, dont il pourrait mieux juger que les
-spécialités, trop habituées au langage de la science qu'elles cultivent
-pour s'apercevoir suffisamment quand il ne peut être compris de tous.
-
-Outre ce rôle de public d'épreuve, le Comité devrait veiller
-scrupuleusement à ce que l'auteur respecte les principes généraux qui
-sont la base de la profession de foi. Ainsi par exemple, un auteur qui
-traiterait de la formation de notre globe et des manifestations
-successives de la vie sur la planète, ne devrait pas s'écarter de la
-méthode rationnelle, et ne pourrait, en conséquence, présenter un
-créateur posant les assises de la terre et soufflant la vie dans des
-narines quelconques. Un auteur qui traiterait d'histoire universelle,
-n'aurait pas à subordonner les grands faits de l'humanité à la venue et à
-la mission d'un homme, comme l'a fait Bossuet; mais à faire ressortir la
-loi de Progrès, à tout subordonner au développement de la Justice et des
-facultés qui nous sont spéciales. Le Comité devrait bien comprendre qu'il
-n'est pas là pour continuer le passé, pour expliquer les faits par
-l'inconnu, mais pour préparer l'avenir, et expliquer les faits par les
-lois qui n'en sont que la généralisation.
-
-L'ouvrage, approuvé par le Comité, serait livré à l'impression et
-porterait en tête du titre: _Comité des femmes du Progrès_; et, au
-dessous du titre, le nom de l'auteur ou des auteurs.
-
-En s'organisant et travaillant de cette manière, en livrant au meilleur
-compte possible leurs traités, les femmes, en peu d'années, auraient fait
-une encyclopédie populaire qui réformerait la Raison, développerait le
-sens moral du peuple et de leur sexe, vulgariserait, ferait aimer les
-principes du monde moderne que le monde ancien tâche d'étouffer. En
-agissant ainsi, les femmes instruites feraient plus pour le Progrès, plus
-contre les révolutions sanglantes, les désordres qui les accompagnent et
-les réactions qui les terminent, que toutes les mesures de répression qui
-sont si fort du goût masculin et dont le résultat infaillible est une
-nouvelle tempête.
-
-Outre l'avantage immense de rendre possible une encyclopédie rationnelle
-et populaire à bon marché, le Comité offrirait à ses membres le moyen de
-s'instruire. Bien peu d'entre nous ont des connaissances générales
-suffisantes, quelque fortes d'ailleurs que nous soyons sur une
-spécialité: notre éducation a été si défectueuse! Dans le sein du Comité,
-chacune agrandirait sa propre sphère en agrandissant celle de ses
-compagnes: les travaux particuliers en vaudraient mieux, parce que toutes
-les connaissances se tiennent. Ainsi en se dévouant à l'éducation
-nationale, les membres du Comité compléteraient la leur.
-
- IV
-
- INSTITUT.
-
-Nous réclamons le doublement des lycées, des écoles spéciales: mais la
-routine est si tenace, les préjugés si grands, qu'il se passera bien du
-temps, peut-être, avant qu'on ait fait droit à nos légitimes
-réclamations; il faut donc nous passer des hommes jusqu'à ce qu'ils aient
-honte de leur injustice et de leur déraison.
-
-Comment nous y prendrons-nous en ce qui touche l'instruction?
-
-Nous n'avons qu'une chose à faire; c'est de fonder un Institut
-polytechnique pour cultiver les vocations dites exceptionnelles, et
-former des institutrices d'après les principes modernes.
-
-A cette proposition, plusieurs objections sont faites. Pourquoi,
-dira-t-on, cultiver chez les femmes des spécialités qui ne peuvent être
-des professions pour elles? Vous les exposez à des déboires, à des
-souffrances. Nous pourrions répondre: épouse d'un astronome, la
-mathématicienne partagera ses travaux; La chimiste, épouse d'un chimiste,
-lui aidera; épouse d'un manufacturier, elle lui rendra de grands
-services.
-
-La physicienne, la mécanicienne, la femme médecin, etc., épouseront de
-préférence le physicien, le mécanicien, le médecin, et le travail commun
-donnera des résultats supérieurs.
-
-Nous pourrions encore répondre que la femme dispensée du travail par la
-richesse ou l'aisance, a toujours du temps de reste; qu'il est plus sain
-pour elle de l'employer à la culture d'une science ou d'un art, qu'à
-courir les magasins, à faire des visites oiseuses, à s'occuper de
-chiffons ou, pour se préserver des bâillements, à filer quelqu'intrigue
-avec un amant qui ne l'amuse guère.
-
-Voilà ce que nous pourrions répondre, si nous étions purement
-utilitaires, mais comme avant l'utilité est le Droit, nous disons:
-
-Les femmes qui ont des vocations, dites exceptionnelles, ont le droit de
-les cultiver comme les hommes.
-
-Si elles ne se préparaient pas à prendre leur place, si elles ne
-sentaient pas vivement qu'elles ont le droit de la prendre, si elles ne
-souffraient pas de leur injuste exclusion, cette place, elles ne
-l'auraient jamais.
-
-Il faut donc qu'elles souffrent et s'indignent: c'est de là que sortira
-la reconnaissance de leur Droit.
-
-D'ailleurs la jeune Amérique est là: nous aurons le moyen d'y trouver de
-l'emploi pour les vocations exceptionnelles. Ce ne sera pas la première
-fois que la France aura forcé ses enfants à mettre leur intelligence et
-leur industrie au service d'autres pays.
-
-D'autres nous disent: Ne trouvez-vous donc pas les institutrices
-suffisamment instruites, que vous voulez en former par d'autres méthodes?
-Nous répondons: leur instruction est morcelée, incomplète, littéraire, si
-l'on veut, mais dépourvue de toute philosophie, de tout point de vue
-général; on leur inculque une foule de notions fausses et
-contradictoires; elles n'ont pas la fermeté de refuser d'enseigner ce
-qu'elles ne croient pas, et ménagent des préjugés, qu'au fond du cœur,
-elles ne partagent point.
-
-L'élève de l'Institut serait, au contraire, une rationaliste, une
-progressiste, solidement imbue de l'Idéal qu'on lui aurait fait vérifier
-par l'étude de l'histoire, des religions et des lois; elle ne dirait que
-ce qu'elle penserait; ne ferait pratiquer que ce qu'elle croirait et
-pratiquerait elle-même. Digne, morale, vraie, autant par principe que par
-habitude, méthodiquement et philosophiquement instruite, sentant
-l'importance de la vie, la gravité de son rôle, portant dans tous ses
-rapports l'idée du Droit et du Devoir, la fille de l'Institut saurait
-partout remplir la tâche que lui imposent ses aptitudes et son titre de
-membre de l'humanité.
-
-Ce ne serait pas elle, à la vérité, qui dirait langoureusement et
-sottement à son mari: toi, rien que toi, toujours toi; mon enfant c'est
-encore toi; car on lui aurait appris que c'est manquer à ce qu'on se
-doit, que de s'absorber dans un être toujours faible, souvent vicieux et
-despote; que ce serait manquer à son devoir envers l'humanité, que de
-mettre une affection particulière au dessus des affections générales, et
-de se disposer ainsi à sacrifier la justice et l'univers à un sentiment
-égoïste.
-
-A l'instruction solide et méthodique, nécessaire à l'institutrice,
-l'élève de l'Institut joindrait les connaissances anatomiques,
-physiologiques et hygiéniques si nécessaires à ceux qui dirigent
-l'éducation, et la meilleure méthode d'enseignement, celle de Frœbel
-modifiée, par exemple.
-
-Pense-t-on que des institutrices ainsi formées, manqueraient
-d'occupation? Je ne le crois pas.
-
-Sur toute la surface de l'Europe, des familles dévouées à l'idée
-nouvelle, aujourd'hui assez embarrassées pour donner une institutrice à
-leurs enfants, ne manqueraient pas d'en demander une à l'Institut.
-
-La supériorité de connaissances et de méthode engagerait, d'autre part,
-une foule de gens à préférer les élèves de l'Institut pour les leçons
-particulières.
-
-Enfin, les élèves de la maison mère fonderaient en France et à l'étranger
-des pensions qui ne seraient, par l'esprit et l'enseignement, que des
-succursales de l'Institut; pensions dans lesquelles les parents qui
-partagent notre foi ne manqueraient pas de placer leurs filles; tandis
-que les parents qui n'ont aucun principe arrêté, et qui forment la grande
-majorité, y enverraient les leurs à cause de la variété des
-connaissances, et de la solidité des principes qu'elles y puiseraient.
-
-Toutes ces enfants de l'Institut et leurs élèves formeraient bientôt une
-pépinière de réformatrices qui régénéreraient la famille, et
-prépareraient la transformation pacifique de la Société, l'extension du
-Droit et le progrès de la Justice.
-
-On demande qui formerait le corps enseignant de l'Institut. Nous
-répondons: autant que possible, des membres du Comité encyclopédique: car
-ce qui est important, c'est l'unité de Doctrine.
-
-On dit encore: mais y aura-t-il assez de femmes capables pour remplir
-cette double tâche? Nous répondons de nouveau: oui; car en toute branche
-des connaissances, sont, parmi nous, des spécialistes distinguées: que
-toutes ces femmes _veuillent_, et les choses s'organiseront promptement.
-
-
- V
-
- JOURNAL.
-
-Depuis quelque temps, dans les rangs des femmes avancées se fait sentir
-le besoin d'une feuille périodique, non seulement pour soutenir la cause
-de leur Droit et travailler à la réforme des mœurs et de l'éducation,
-mais pour créer une critique et une littérature nouvelles, et trouver le
-placement d'articles sérieux que les journaux masculins, même dirigés par
-des hommes de Progrès, repoussent de leurs colonnes, dans lesquelles ils
-admettent les travaux souvent médiocres de gens qui ne sont pas dans le
-courant de la Réforme.
-
-Nous n'apprécierons pas cette conduite de quelques-uns de ceux qui se
-disent nos frères: mais puisque beaucoup d'entr'eux nous refusent
-l'hospitalité, au lieu de nous en lamenter et de nous en étonner,
-bâtissons-nous une maison qui soit à nous.
-
-Pour rendre des services et réussir, le journal ne devrait arborer le
-drapeau d'aucune secte sociale, et devrait éliminer les questions
-politiques et religieuses proprement dites: car il ne saurait descendre
-dans l'arène des passions de sectes et de partis sans nuire à la cause
-qu'il défendrait.
-
-La rédaction devrait être pénétrée de cette vérité: que la bonne foi,
-l'honneur, le dévouement se rencontrent sous toutes les bannières; que
-l'habitude, l'éducation, les relations de famille nous classent bien plus
-que notre volonté. C'est en se tenant à ce point de vue élevé, qu'il lui
-serait possible de rester juste, équitable, et même indulgente envers les
-personnes, tout en combattant les doctrines erronées.
-
-Le journal devrait être le drapeau d'une nouvelle École fondée, non plus
-sur le Mysticisme ou la Métaphysique, mais sur la Raison qui déduit nos
-Droits et nos Devoirs de nos facultés, de nos besoins, de nos rapports.
-
-L'œuvre de ce journal serait de modifier l'opinion par la critique
-rationnelle des lois, des institutions, des mœurs qui oppriment la
-femme;
-
-De poursuivre, par voie de pétition, les réformes mûres dans les esprits;
-
-De signaler les faits de misère et de corruption fruits de l'ignorance,
-de l'oisiveté et de la situation précaire des femmes;
-
-D'intéresser les particuliers et le gouvernement à des mesures spéciales
-propres à diminuer l'ignorance et la misère;
-
-D'élaborer les méthodes d'éducation au point de vue moderne;
-
-De critiquer les œuvres d'art et de littérature, non pas seulement au
-point de vue de la forme, car l'art pour l'art est une niaiserie; mais au
-point de vue du fond et de la portée morale;
-
-De rendre compte des ouvrages sérieux;
-
-De mettre la science à la portée de tous;
-
-De travailler à l'élaboration de la morale solidaire;
-
-Enfin, de soutenir la polémique que soulèveraient ses doctrines, _en
-mesurant ses coups sur ceux des adversaires_; car il le faut dans notre
-spirituel pays de France, où l'on a toujours raison quand on est
-battant, toujours tort quand on est battu.
-
-Que celles qui me lisent y réfléchissent: si elles veulent sincèrement le
-triomphe de leur cause, la réforme pacifique de la Société, il faut
-qu'elles deviennent une puissance; et elles ne le seront que par un
-organe périodique de publicité. Un livre, quelque bon et fort qu'il
-puisse être, ne produit qu'une impression fugitive sur le public: mais
-une feuille qui vient à époques rapprochées et à jour fixe frapper les
-mêmes cordes du cerveau, leur fait contracter l'habitude de vibrer d'une
-certaine manière: ce qui, une première fois, semble étrange, quelquefois
-inadmissible, finit par paraître très admissible et très normal quand on
-s'y est accoutumé. Une cause est gagnée quand l'opinion est pour elle: or
-cette opinion, en ce qui concerne notre droit, c'est à nous de la former
-et, je le répète, c'est beaucoup moins par des livres que par un journal
-que nous y parviendrons.
-
- VI
-
- ATELIERS.
-
-Une question était à l'ordre du jour en 1848; elle est toujours
-palpitante au fond des choses: c'est le Droit au travail, dont se sont
-raillés une foule de gens à courte vue, parce qu'ils n'ont pas compris
-que le Droit au travail est celui de vivre, dont ne peut être éliminé
-celui qui est né; parce qu'ils n'ont pas compris que le Droit au travail
-est le droit à la dignité, à la vertu; que c'est la Justice entrant dans
-le domaine de l'activité et de l'échange; c'est à dire la Justice
-entrant dans sa quatrième phase pour constituer le Droit industriel.
-
-Nous n'avons point à nous arrêter sur cette grave et brûlante question
-qui n'est pas près d'être résolue; seulement nous voudrions que les
-femmes de progrès s'occupassent d'organiser des ateliers d'après les
-principes de l'association, de manière à ce que le salaire des
-travailleuses augmentât: tout le monde sait que cela se peut.
-
-Ce qui se peut encore, c'est de fonder des ateliers d'apprentissage où
-les jeunes filles seraient préservées de la corruption qui les atteint
-dans les ateliers dépendant de l'industrie privée: à ce sujet nous
-pourrions faire de bien tristes révélations.
-
-Ce qui se peut, enfin, c'est de faire voter aux associées de ces ateliers
-un règlement qui expulse toute femme de mœurs condamnables, comme sont
-éliminés d'une association d'hommes actuellement existante, ceux qui se
-sont enivrés trois fois.
-
-L'Apostolat ne pourrait-il encore organiser ce qui l'est parmi des
-ouvrières Américaines, _des associations de chasteté_?
-
-C'est dans ces ateliers de travailleuses et d'apprenties, c'est dans ces
-associations de femmes, que l'Apostolat pourrait le mieux rappeler
-l'ouvrière au sentiment de sa valeur, de sa dignité, la relever à ses
-propres yeux, lui parler de ses devoirs de femme, de mère et d'épouse,
-lui révéler nos grandes destinées, lui inculquer la meilleure méthode
-d'élever ses enfants, la rendre enfin un instrument de salut social.
-
-Ah! Ce ne sont pas les travailleuses, Mesdames, qu'on trouve jalouses des
-supériorités qui se rencontrent dans leur sexe. Comme elles en sont
-fières, au contraire; comme elles les aiment, quand elles sentent
-qu'elles en sont aimées, estimées; qu'on ne désire rien tant que de les
-éclairer, de les instruire. Comme l'apôtre de leur sexe les verrait, la
-figure souriante, attacher leurs regards attentifs sur elle, lorsqu'elle
-leur dirait: mes bonnes amies, voilà la droite voie; celle que vous devez
-suivre pour respecter en vous le noble caractère de l'humanité.
-Travailleuses de la pensée, travailleuses des bras, nous sommes toutes
-utiles à l'accomplissement de l'œuvre commune. Par vous seules, femmes
-du peuple, la France peut être régénérée et sauvée, si vous savez
-comprendre et remplir vos grandes fonctions de mères et d'épouses.
-Instruisez doucement et fraternellement vos enfants et vos maris comme je
-vous instruis moi-même; répétez-leur sans cesse que les _Droits sont la
-condition de l'accomplissement des devoirs; que le Devoir est leur raison
-d'être, leur justification_. Jusqu'ici les révolutionnaires ont parlé des
-droits, et ont laissé les devoirs dans l'ombre; c'est à vous, femmes, à
-rétablir l'harmonie; car le Droit seul c'est la licence, l'oppression; le
-Devoir seul c'est la servitude. Apprenez à tout ce qui vous entoure que
-l'on ne doit pas sacrifier la patrie à la famille, pas plus que la
-dignité personnelle et la Justice au bien-être. C'est en agissant comme
-je vous le conseille, que vous vous montrerez dignes de nos braves grands
-pères qui combattaient nu pieds et sans pain pour la défense du sol
-national et de la Liberté.
-
-Femmes de la bourgeoisie, entendez-moi bien, c'est en aimant vos sœurs
-du peuple et le peuple lui-même d'un amour de mère, c'est en vous
-dévouant à les éclairer, à les moraliser, c'est en vous élevant au dessus
-des passions masculines qui divisent, et non pas en les partageant et,
-ce qui est plus odieux, en les excitant, que vous rapprocherez les cœurs
-et fusionnerez les intérêts; que vous travaillerez à faire de la France,
-la véritable Grande Nation, digne de servir d'exemple à l'Univers.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-ÉDUCATION RATIONNELLE; LETTRES A UNE INSTITUTRICE.
-
-
-I
-
-Nous sommes convenues, Madame, que l'éducation privée est toujours
-défectueuse, parce que l'enfant, ne vivant pas dans la société de ses
-égaux, ne s'habitue pas à la vie sociale, et qu'il s'imprègne de tous les
-préjugés de la famille.
-
-Nous sommes convenues encore que la fonction d'éducateur, requérant des
-facultés spéciales, ne peut pas être remplie par tous les pères et toutes
-les mères; ce qui conduit encore à la nécessité de l'éducation
-collective.
-
-Vous voulez fonder, dites-vous, une maison modèle et vous me demandez mes
-conseils. Je vous les donnerai bien volontiers; mais vous tâcherez de me
-comprendre à demi-mots; car je ne puis vous donner ici que des
-indications très générales.
-
-Nous définirons l'Éducation: _l'art de développer l'être humain en vue de
-sa destinée particulière, mise en harmonie avec la destinée collective de
-notre espèce_.
-
-Vous et vos collaboratrices devez donc vous être formé l'Idéal de cette
-destinée, et avoir en elle foi complète.
-
-En outre, vous et vos collaboratrices devez connaître la nature humaine
-en général, et vous faire une idée nette de celle de chacune de vos
-élèves.
-
-Enfin, il faut que vous possédiez une bonne méthode, c'est à dire une
-méthode rationnelle de direction.
-
-Parmi les définitions qui ont été données de notre nature, se trouvent
-celles-ci:
-
-L'homme est un composé d'esprit et de matière;
-
-L'homme est une intelligence servie par des organes;
-
-L'homme est sensation--sentiment--connaissance;
-
-L'homme est une liberté organisée.
-
-Mais ni vous ni moi ne savons ce que c'est que la matière, ce que c'est
-que l'esprit ou l'âme, où finit l'un où commence l'autre; ces
-définitions, fussent-elles vraies, ne nous peuvent servir à rien.
-
-La troisième est incomplète, puisqu'elle néglige le libre arbitre, la
-meilleure arme de l'éducateur.
-
-La quatrième, qui est de P. J. Proudhon, flatterait assez notre penchant;
-mais nous sommes bien obligées de nous dire qu'elle n'est pas exacte,
-puisqu'une partie de notre vie se passe dans la fatalité de l'instinct.
-
-Vous vous rappelez que nous avons défini l'être humain: un ensemble de
-facultés destinées à s'harmoniser par la liberté sous la présidence de la
-Raison; mais cette définition a besoin d'être développée par l'éducateur;
-c'est à dire qu'il doit bien connaître nos divers groupes de facultés,
-l'âge de leur prépondérance, leur antagonisme, etc.
-
-Il doit considérer chacun de nous comme une synthèse vivante, où
-l'organe et la fonction sont inséparablement unis; tellement dépendants
-l'un de l'autre, qu'on ne peut opprimer, exalter l'un, sans opprimer,
-exalter l'autre; qu'en un mot toute manifestation de ce qu'on nomme
-l'âme, se révèle comme fonction d'une partie de notre corps,
-conséquemment que, cultiver le corps, c'est cultiver l'âme et
-réciproquement.
-
-Ceci bien entendu, vous devez avoir toujours présent à la pensée que la
-vie n'est pas un être en soi, qu'elle est le produit d'un rapport: ainsi
-il n'y aurait pas de vie végétative au cerveau, si cet organe n'était
-excité par la présence du sang, s'il n'était pas mis en contact, en
-rapport avec lui; il n'y aurait point d'images dans le cerveau, s'il
-n'était mis en rapport, par les sens, avec les corps qui les
-_occasionnent_, pas plus qu'il n'y aurait vie de l'estomac, s'il n'était
-mis en rapport avec le bol alimentaire.
-
-De ces observations, vous devez conclure qu'il suffit, pour développer un
-organe et le rendre fort et vivant, de l'exposer, dans une juste mesure
-et _graduellement_, à l'action de ses excitants propres: que tout organe
-grandit vitalement par la lutte et s'étiole par le repos.
-
-L'exercice soutenu d'un organe quelconque, outre qu'il le développe, le
-rend plus fort, plus vivant, produit l'_habitude_. L'habitude qui, vous
-le savez, modifie profondément notre être, nous imprime un cachet
-particulier, nous rend indifférentes, agréables, nécessaires mêmes, des
-impressions et des choses d'abord désagréables ou nuisibles; nous rend
-facile ce que nous croyions impossible; nous fait, en un mot, une seconde
-nature, transmissible par la génération.
-
-Toutes ces lois physiologiques sont vos armes: c'est à vous de savoir
-convenablement les employer.
-
-Il y a en nous deux domaines: celui de l'instinct et celui du libre
-arbitre: le premier, qui est le plus étendu, comprend nos impulsions
-simples et involontaires.
-
-Ces impulsions sont aveugles, et se divisent en plusieurs groupes: celles
-qui sont les premières éveillées, se rapportent à la conservation de
-nous-mêmes: l'enfant est un égoïsme organisé. Vient ensuite le groupe des
-impulsions sociales qui nous relient à nos semblables; puis les
-impulsions conservatrices de l'espèce qui s'éveillent dans la jeunesse,
-et entrent en lutte contre les facultés sociales.
-
-Avec ces groupes qui se rapportent à notre conservation individuelle, à
-celle de l'espèce et de la société, il y en a d'autres qui nous mettent
-en rapport avec la nature pour la connaître et la modifier: telles sont
-les facultés intellectuelles, scientifiques, artistiques, industrielles,
-la tendance à l'idéal, etc.
-
-Toutes ces impulsions ont pour ministre la _volonté_, qu'il faut bien se
-garder de confondre avec le _libre-arbitre, ou faculté de choisir, entre
-deux incitations contemporaines, celle à laquelle on obéira de
-préférence_.
-
-Une division et une analyse philosophique de nos facultés, de l'influence
-que chacune d'elles exerce sur toutes les autres, ne saurait trouver
-place dans ces indications générales; nous dirons seulement que vous
-devez donner une grande force, par un exercice continuel, aux instincts
-sociaux et à la Raison qui juge de la vérité des rapports, afin que les
-facultés égoïstes et celles de la conservation de l'espèce demeurent dans
-leurs limites légitimes: car elles sont naturellement plus nombreuses et
-plus fortes que celles qui nous relient à nos semblables.
-
-Dans l'idéal qui doit avoir la foi de vos élèves, l'humanité est son
-œuvre propre: ce qu'elle a produit et produira de bien est et sera le
-résultat du développement de ses facultés, du triomphe de sa volonté, de
-sa Raison, de sa liberté sur les fatalités naturelles. Un tel idéal vous
-oblige, non seulement à cultiver la Raison de vos élèves, mais encore à
-respecter en elles _la liberté_, _la volonté_, _l'instinct de lutte_:
-vous persuadant bien que les êtres de volonté faible ne sont bons qu'à
-porter des fers et ne peuvent être vertueux.
-
-Pour se respecter et, par suite, respecter autrui, il faut se sentir
-libre et digne; donc vous ne devez pas amoindrir dans vos élèves le
-sentiment de leur valeur et de leur dignité.
-
-Tous nos progrès étant dus à la culture de notre intelligence, de notre
-Raison et de notre Sensibilité, vos soins doivent tendre à les développer
-chez vos élèves; à les habituer à ne rien croire de ce qui contredit la
-science; car tout serait perdu si vous placiez en elles la contradiction.
-
-La régularité et la justesse de nos fonctions dépendant du bon état de
-nos organes, vous devez prendre tous les moyens pour que la santé de vos
-élèves soit solide, vigoureuse. Une santé faible fait autant d'esclaves
-que le défaut de volonté ou de dignité, ou que la prédominance des
-instincts égoïstes.
-
-Nous voilà donc bien loin déjà de la méthode ancienne, puisque vous ne
-devez ni humilier, ni frapper vos élèves, ni _briser leur volonté, ni
-leur ordonner de croire_, ni les punir en nuisant à leur santé, _ni leur
-tolérer la soumission au mal physique ou moral qu'elles peuvent
-empêcher_.
-
-Ces généralités dites, arrêtons-nous sur l'éducation physique.
-
-
- II
-
-L'éducation commence dès le berceau; je vous conseille donc d'avoir un
-établissement préparatoire annexe pour les enfants de six mois à cinq
-ans. Vous les feriez diriger et surveiller par des jeunes filles
-préalablement instruites de la méthode de Frœbel un peu modifiée.
-
-Loin de soustraire ces jeunes enfants à l'influence du froid, de la
-chaleur, etc., accoutumez-les graduellement à les subir, le premier
-surtout.
-
-Tous les jours, à moins de contre-indications qui ne peuvent être que
-temporaires, l'enfant doit prendre un bain d'eau froide de quelques
-minutes, puis être promené à l'air quand il ne pleut pas.
-
-Jamais il ne doit être tenu dans une salle chauffée au poêle.
-
-Aussitôt qu'il peut s'asseoir, vous le ferez mettre sur une couverture et
-le laisserez se rouler, essayer ses forces.
-
-Vous recommanderez aux mères de s'abstenir d'emmailloter leurs enfants;
-d'avoir le soin de leur laisser les membres et la poitrine libres, la
-tête nue ou très légèrement couverte; de tourner leur petit lit de
-manière à ce qu'ils aient la lumière directement en face si elle est peu
-vive, et directement opposée si elle l'est beaucoup, afin d'éviter le
-strabisme, la fatigue des yeux ou leur différence de force; vous leur
-recommanderez aussi de les coucher plus longtemps sur le côté gauche que
-sur le droit, parce que l'enfant fort jeune a le foie très développé.
-
-Quand l'enfant marchera seul, vous prescrirez qu'on lui laisse prendre
-tout le mouvement qu'il lui plaira, en le soumettant, par l'imitation, à
-certains mouvements réglés, afin de développer et d'égaliser la force de
-ses muscles, et de le préparer à une gymnastique sérieuse à laquelle vous
-soumettrez toutes vos élèves de cinq à seize ou dix-sept ans.
-
-Aux exercices gymnastiques, vous ajouterez la natation et des promenades
-auxquelles vous donnerez toujours un but utile.
-
-Je vous recommande d'éviter la flanelle sur la peau, les vêtements trop
-chauds; point de corsets; que vos élèves soient vêtues de pantalons, de
-tuniques flottantes, retenues à la taille par une ceinture quand elles
-sortiront, et d'un chapeau rond contre la pluie et le soleil. Ne les
-harcelez pas des éternels: prends garde, tu vas prendre froid, tu vas te
-mouiller, tu vas gagner un coup de soleil, tu vas déchirer ou salir ta
-robe, ton pantalon: laissez-les libres et acquérir de l'expérience à
-leurs dépens; il n'y a que celle-là dont on profite.
-
-Vous n'aurez pas non plus la maladresse de leur interdire de grimper aux
-arbres, de franchir les fossés, de lutter ensemble, sous prétexte que ce
-sont des exercices masculins: jamais ne dites à vos enfants: une fille ne
-doit pas faire cela: c'est bon pour un garçon. Quelles bonnes raisons
-auriez-vous à lui en donner? l'_usage_ n'est pas une réponse convaincante
-pour une rationaliste.
-
-Accoutumez vos enfants à l'ordre et à la propreté, car on transporte le
-goût de l'ordre physique dans les choses morales et intellectuelles. Et,
-comme vous voulez qu'elles sachent que chacun est tenu de subir les
-conséquences de ses propres actes, et n'a le droit de compter que sur soi
-pour réparer ses fautes et sa maladresse; que, devant la Justice,
-personne ne nous doit rien pour rien; que c'est un acte de pure bonté que
-de rendre un service sans compensation, habituez-les de bonne heure à se
-suffire selon leurs forces, à nettoyer elles-mêmes les taches qu'elles se
-font, à raccommoder leur linge puis, peu à peu, à faire leur lit, à
-nettoyer leur chambre, leurs vêtements, leurs chaussures, à aider par
-escouades aux travaux de la cuisine, de la buanderie, etc.
-
-Déclarez aux mères qui vous confient l'éducation de leurs filles, que
-vous les élevez de manière à ce qu'elles ne servent aucun homme: que, de
-retour dans leur famille, elles ne rendront à leurs frères aucun service
-sans équivalent, parce qu'elles se considéreront comme leurs égales.
-
-Les enfants sont exigeants, despotes, parce qu'ils ne comprennent pas la
-Justice. Vous devez donc vous attendre à voir les plus jeunes de vos
-filles exiger des grandes et des domestiques les services qu'elles ne
-peuvent se rendre, et se montrer insolentes et colères lorsqu'on
-refusera. Ne vous épuisez pas à faire de la morale: demandez-leur
-tranquillement ce qu'elles donnent en échange des services qu'elles
-demandent. Rien, seront-elles forcées de vous répondre.
-
-Eh! bien, leur direz-vous, vous n'avez donc rien à exiger. Vous êtes
-faibles, bien à plaindre de ne pouvoir vous suffire, d'avoir besoin des
-gens qui n'ont nul besoin de vous: tout ce que l'on fait pour vous est
-donc pure bonté; or, mes chères enfants, ne trouveriez-vous pas que ce
-serait une sotte manière de vous rendre bonnes pour les autres, que de
-s'y prendre à votre égard comme vous vous y prenez à l'égard de telles et
-telles? Rendriez-vous un service que vous ne devez pas, à celles qui
-l'exigeraient insolemment? Elles seront bien forcées de vous répondre que
-non. Alors, leur direz-vous, demandez ce service comme vous trouveriez
-juste qu'on vous le demandât.
-
-Quelque jeune que soit une enfant, ne cédez jamais à ses caprices et à
-ses exigeances: rappelez-vous qu'un enfant n'est fort que de la faiblesse
-de ceux qui l'entourent: il ne pleure ni ne crie à crédit. Toutefois que
-votre résistance soit calme; ne grondez pas, n'élevez pas la voix,
-n'essayez pas d'intimider l'enfant: il faut qu'il cède à la nécessité ou
-à la raison, non pas à la peur qui affaiblit l'âme.
-
-Disons quelques mots du régime alimentaire. Les jeunes mères qui
-porteront leurs enfants à votre maison annexe, vous demanderont souvent
-des conseils sur ce point: dites-leur que toute mère doit nourrir son
-enfant, à moins qu'il ne soit constaté qu'elle est trop faible ou
-atteinte d'une affection organique; qu'après le lait de la mère, celui
-qui convient le mieux, est celui d'une autre femme ayant à peu près le
-même âge, la même carnation, la même couleur d'yeux et de cheveux; mais,
-qu'en général, si elles ne sont pas bien sûres de la nourrice, il vaut
-mieux élever l'enfant au biberon: le meilleur lait pour cet usage serait
-celui de la jument; mais comme il est difficile de se le procurer, il
-faut avoir celui de la même vache: le lait de chèvre rend les enfants
-vifs, capricieux, mobiles: il faut l'éviter. Peu à peu l'on ajoute à
-cette nourriture de la panade faite avec de la croûte de pain desséchée
-au four. En général l'alimentation doit être réglée sur la dentition:
-plus celle-ci est difficile et tardive, moins la nourriture doit être
-substantielle, et plus l'allaitement doit se prolonger.
-
-Quand l'enfant mange seul, comme il faut éviter la prédominance de
-l'instinct nutritif qui pousse à l'égoïsme et empêche la culture d'un
-idéal élevé, la nourriture doit être simple: le lait, les œufs, les
-légumes, les fruits cuits ou bien mûrs et le pain à discrétion: telle
-doit être la base de l'alimentation de l'enfant; la viande doit être
-donnée en très petite quantité et toujours bien cuite: un régime de
-viandes presque crues, rend dur et arrogant. Je vous recommande par
-dessus tout d'éviter pour vos élèves, le thé, le café, les liqueurs, les
-épices et le vin pur. Rappelez-vous que les excitants sont souvent le
-germe des terribles habitudes qui tuent l'enfance. Vous éviterez aussi
-avec soin les bonbons et les pâtisseries qui gâtent l'estomac, et vous ne
-promettrez jamais ces choses en récompense, pas plus que vous ne donnerez
-du pain sec comme punition. Vos enfants sont des êtres humains que vous
-devez conduire par l'honneur non par les papilles nerveuses de la langue.
-
-Revenons aux qualités morales.
-
-
- III
-
-L'enfant est naturellement voleur parce qu'il est égoïste, et ne comprend
-pas la Justice;
-
-Il est naturellement menteur parce qu'il sait ce qui déplaît, veut le
-faire pour se contenter, mais ne veut pas être grondé et puni;
-
-Il est naturellement colère parce qu'il s'aime, et s'irrite qu'on résiste
-à ce qui lui plaît;
-
-Faible, il est rusé, fort il frappe sans pitié; rarement il est généreux
-parce qu'il ne sent que lui-même;
-
-En général, il est très tendre au mal et se lamente pour la moindre
-chose;
-
-Selon son degré de force, il est tyran ou lâche et sournois.
-
-Mais il a l'imagination vive, la mémoire bonne, un trésor de foi
-inépuisable, une admirable logique, l'instinct d'imitation, et la
-divination des sentiments qu'éprouvent pour lui ceux qui l'entourent.
-
-Défendez, sous peine de renvoi immédiat, à vos collaboratrices et à vos
-domestiques de dire à vos élèves des contes de sorciers, de revenants, de
-loups-garous, de croquemitaine: il vaudrait mieux qu'elles fissent mille
-fautes, que d'être retenues d'en faire une seule par la crainte d'une de
-ces absurdités; que jamais les contes de fée ne trouvent d'accès dans
-votre maison: cela fausse l'esprit: que rien n'entre dans la pensée de
-vos élèves qui ne puisse y demeurer; ne les trompez jamais: s'il n'est
-pas possible de satisfaire à une question, il vaut mieux leur dire
-qu'elles ne sont pas en état de comprendre la réponse.
-
-Vos enfants étant observatrices et imitatrices, vous veillerez à ce que
-rien de ce qu'elles verront et entendront ne puisse être imité: vos
-exemples vaudront toujours mieux que des leçons.
-
-Agissez de manière à ce que vos enfants sentent que vous les aimez, afin
-qu'elles vous aiment et aient pleine confiance en vous; mais en même
-temps qu'elles soient convaincues de votre Raison et de votre fermeté.
-
-Rappelez-vous surtout que, lorsqu'elles sont jeunes, vous ne les
-corrigerez qu'en en appelant à leur égoïsme.
-
-A celles qui sont voleuses, point de morale; prenez-leur la chose
-qu'elles préfèrent. Quand elles s'en lamenteront, dites-leur simplement:
-pourquoi avez-vous fait à votre compagne ce que vous êtes désolées qu'on
-vous ait fait? Rendez ce que vous avez pris et dites à celle que vous
-avez lésée: je suis fâchée de t'avoir fait ce que je ne voudrais pas que
-tu me fisses. Si vous récidivez, vous aurez la honte de rester à la
-maison, tandis que vos compagnes viendront avec moi faire une promenade
-pour s'instruire sur telle chose: la voleuse mérite d'être ignorante.
-
-A celles qui sont menteuses, point de morale; prenez l'air sérieux; et
-quand elles vous disent quelque chose: je ne sais si cela est vrai,
-répondrez-vous; comment voulez-vous que je croie quelqu'un qui a été
-assez lâche pour ne pas dire la vérité. La menteuse témoignera de la
-honte et du chagrin, vous promettra de ne plus recommencer: alors revenez
-franchement à elle et ne lui reparlez plus de sa faute que pour lui dire:
-tu n'avais pas songé que mentir accuse de la crainte, que la crainte est
-une lâcheté, que tu ne devais pas mentir aux autres, parce que tu ne
-voudrais pas qu'on te mentît; je suis sûre que, maintenant que tu as
-réfléchi, tu ne commettras pas cette vilaine action.
-
-Si votre élève est colère et frappe, exigez que la personne frappée le
-lui rende, afin qu'elle sache ce que c'est; puis enfermez-la dans une
-chambre sans dire un mot. Lorsqu'elle sera revenue au calme, dites-lui
-tranquillement qu'elle s'est fait passer pour folle, a excité la pitié,
-donné un mauvais exemple et offensé quelqu'un; qu'il ne lui sera permis
-de rentrer au milieu des autres que lorsqu'elle aura fait ses excuses à
-la personne qu'elle a offensée, et dit à ses compagnes: je suis fâchée
-d'avoir fait ce que je n'aurais pas voulu qu'on me fît, et d'avoir donné
-un exemple que j'aurais trouvé mauvais qu'on me donnât. Si l'enfant est
-volontaire, obstinée, demandez-lui pourquoi elle veut ou ne veut pas
-faire telle chose: elle vous le dira. Démontrez-lui qu'elle se trompe et
-pourquoi elle se trompe, faites l'en convenir et dites-lui doucement:
-qu'il n'y a rien de mieux que de renoncer à vouloir une chose que, par
-erreur, on a d'abord voulue; rien de faible et de déraisonnable, comme de
-persister à vouloir ce qu'on ne croit pas le mieux; que, du reste, elle
-est libre, mais que vous éprouverez du chagrin, vous qui l'aimez, si elle
-préfère son orgueil à votre appréciation.
-
-Si elle frappe plus faible qu'elle, immédiatement rendez-le lui; et quand
-elle pleurera, ajoutez: moi qui représente la Justice, je t'ai punie sans
-colère, pour te faire rentrer en toi-même et t'exciter à comprendre qu'on
-est une lâche de frapper qui ne peut se défendre; présente tes excuses et
-ne fais pas à plus faible que toi, le mal que tu ne voudrais pas que plus
-fort te fît.
-
-Dans votre établissement annexe, recommandez aux surveillantes de ne pas
-laisser la jeune enfant frapper l'objet contre lequel elle s'est heurtée
-et, si elle le fait, de l'appeler petite sotte et de ne pas faire
-attention à ses pleurs, à moins qu'elle ne se soit blessée, auquel cas on
-devrait la soigner sans la plaindre.
-
-Recommandez-leur pareillement de ne pas permettre que les enfants
-tourmentent les animaux que vous aurez, pour cultiver leur sympathie
-envers tout ce qui vit.
-
-Si une élève est lâche, se laisse battre, faites-lui en une grande honte;
-obligez-la à se défendre vigoureusement; car il faut qu'elle s'habitue à
-se croire aussi respectable que les autres, à résister à l'oppression, à
-défendre plus faible qu'elle; il n'y a de tyrans que parce qu'il y a des
-majorités de lâches.
-
-Si l'élève est malade, soignez-la tranquillement: ne la plaignez pas et,
-quand elle pourra raisonner, demandez-lui si ses plaintes la guériront,
-et pourquoi elle risque d'ennuyer les autres sans profit pour elle.
-
-Ne souffrez jamais qu'une élève vous fasse un rapport secret; mais exigez
-que les élèves s'avertissent mutuellement; punissez les grandes qui ne le
-font pas, et prescrivez que l'on amène devant vous celle, qui plusieurs
-fois, aura commis une action blâmable, et que celles qui l'ont avertie
-soient ses accusatrices. Chassez sans miséricorde de votre établissement
-l'élève qui aura exposé sa classe à se faire punir pour sa faute non
-avouée: car cela révèle un caractère orgueilleux, injuste et poltron.
-
-Vos élèves, par l'amour d'elles-mêmes, arriveront de la sorte à pratiquer
-et à comprendre la Justice, à sentir qu'elles n'ont droit à rien attendre
-d'autrui quand elles ne donnent rien en échange: c'est encore à leur
-égoïsme que vous devez vous adresser pour les rendre sensibles et bonnes.
-Elles savent qu'en leur rendant des soins et des services pour lesquels
-elles ne donnent rien, on use de bonté non de Justice à leur égard;
-faites-leur comprendre que le moyen de s'acquitter, est de se montrer
-polies envers ceux et celles qui ont été bons pour elles, de leur rendre
-tous les services qu'elles pourront, et d'agir à l'égard des faibles
-comme les forts ont agi envers elles.
-
-Il n'y a qu'un seul cas où tous soyez autorisée à les faire jeûner; c'est
-quand elles ont préféré employer leur argent en dépenses frivoles, qu'à
-le donner aux pauvres qui leur demandaient l'aumône. Alors faites-leur
-sentir dans leur chair la souffrance de leurs semblables. C'est en
-s'habituant à se sentir en autrui qu'on devient bon: la sensibilité et la
-bonté ne sont que l'extension de l'égoïsme, qui devient d'autant plus
-prépondérant à la circonférence qu'il l'est moins à son centre ou
-personnalité.
-
-Je ne saurais trop insister, Madame, sur le chapitre de la toilette:
-votre devoir est de faire comprendre aux mères que vous ne voulez pas que
-vos élèves soient des poupées de luxe, parce que vous voulez en faire des
-femmes sérieuses, éteindre, autant qu'il est en vous, les germes de
-vanité qui sont dans l'enfant bien vêtu, et les germes de haine, d'envie,
-de révolte que la vue de ces enfants développe dans l'âme des filles du
-pauvre. Dites à ces mères étourdies que quand vous leur rendrez leurs
-filles, elles préféreront se parer avec simplicité et consacrer le
-surplus à vêtir une pauvre travailleuse sans ouvrage, que de l'exciter à
-se pervertir par la vue de ses dentelles et de ses vingt mètres de soie.
-
-En habituant vos enfants à se servir elles-mêmes et à échanger leurs
-services, vous les avez accoutumées à l'égalité; vous leur avez fait
-pressentir que la société est fondée sur l'échange des services, et que
-toutes les fonctions utiles sont honorables. Ne perdez jamais de vue une
-seule occasion de faire ressortir cette dernière vérité, en leur
-démontrant quand elles seront en âge, que les fonctions les plus élevées
-ont pour base celles qui le paraissent le moins, et ne sont rendues
-possibles que par l'existence de ces dernières: ainsi, leur direz-vous,
-si les domestiques n'employaient pas leur temps comme ils le font, je
-n'aurais pas celui de vous élever. Que serait-ce si j'étais obligée de
-bâtir ma maison, de fabriquer mes meubles, de tisser, de tailler, de
-coudre mes vêtements, mon linge? Vous le voyez, mes enfants, toute
-fonction utile est honorable et nécessaire pour l'accomplissement des
-autres; nous devons donc égard et respect à tous ceux qui en remplissent,
-quelque humbles qu'elles soient. Rappelez-vous qu'on ne vaut dans la
-société que par le travail, puisque la société est basée sur le travail:
-notre devoir est donc de nous mettre en état de remplir une fonction
-utile à nous et aux autres, et qui donne lieu à l'échange des services.
-
-Vous ne permettrez pas, Madame, que vos élèves renoncent jamais à faire
-une chose possible qui n'est pas au dessus de leurs forces, ni qu'elles
-se soumettent à ce qu'elles peuvent éviter: rappelez-vous que la
-résignation au mal physique et moral dont on peut triompher, n'est pas
-sagesse, mais lâcheté; que cette résignation là est l'ennemie du Progrès
-et l'auxiliaire de la tyrannie.
-
-Je n'ai nul besoin de vous rappeler que vous devez ménager beaucoup la
-dignité de vos élèves et ne leur faire de réprimandes publiques que dans
-des cas rares et exceptionnels. Presque toujours, pour ne pas dire
-toujours, prenez à part l'élève qui a fait une faute, et demandez-lui
-avec calme et bonté pourquoi elle a commis un acte répréhensible;
-dites-lui qu'elle s'imagine avoir eu raison; que vous êtes prête à
-l'entendre; forcez-la, par une suite d'interrogations mises à sa portée,
-à convenir de son tort et à trouver le moyen de le réparer. S'il est
-question d'un défaut habituel, ajoutez: que ce défaut la rendra
-malheureuse et fera souffrir ceux qu'elle aime le plus; que si elle le
-veut, elle peut s'en corriger, que vous l'estimez assez pour savoir
-qu'elle le voudra et qu'elle en aura la force; que vous l'y aiderez en la
-prévenant et en la dirigeant; qu'enfin vous êtes prête à vous charger de
-cette tâche parce que vous l'aimez de tout votre cœur, et que vous
-désirez vivement qu'elle soit estimée et chérie de tous. Vous verrez
-alors comme ce brave petit être, relevé dans sa propre estime, laissé
-libre dans sa volonté, vous aimant et ayant confiance en vous, fera tous
-ses efforts pour obtenir votre approbation.
-
-Si elle retombe, ne la grondez pas, plaignez-la et dites-lui doucement:
-courage, ma fille, moi-même j'avais tel défaut; quand j'eus pris la
-résolution de m'en corriger, j'y retombai vingt-cinq fois le premier
-mois, vingt le second, quinze le troisième et ainsi toujours en diminuant
-jusqu'à ce que j'en fusse guérie. Fais de même et tu vaincras: _car tout
-est possible, dans le domaine moral, à la toute puissance de la volonté_.
-
-
- IV
-
-Une habitude que vous devez faire prendre de bonne heure à vos élèves,
-c'est de faire tous les soirs leur examen de conscience: rien n'aide à la
-correction de soi-même comme cette sage pratique. Aussitôt donc qu'elles
-auront cinq ou six ans, vous ou vos collaboratrices les prendrez à part
-avant de les coucher et on leur dira: Voyons ce que nous avons fait de
-bien et de mal aujourd'hui. Vous leur rappellerez alors une à une leurs
-fautes sans les leur reprocher, ajoutant à chacune: cela n'est pas bien
-parce que nous avons fait ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.
-Avez-vous réparé cela autant que vous l'avez pu? Avez-vous fait vos
-excuses?
-
-Et comme il ne faut pas que l'enfant évite seulement le mal, mais encore
-qu'elle fasse le bien, vous ajouterez: nous aurions dû donner un sou à ce
-pauvre, parce que, si nous étions malheureux, nous voudrions qu'on nous
-donnât; nous aurions dû défendre telle petite compagne que nous avons
-laissé battre, parce que nous voudrions qu'on nous défendît, etc., etc.
-Demain nous ferons telle réparation qui nous est possible et veillerons
-mieux sur nous.
-
-Quand l'élève pourra faire seule son examen et aura la conscience assez
-ferme pour ne pas se faire d'illusions, ne lui dites que ce mot, quand
-elle commet une faute: je te renvoie ce soir devant ta conscience.
-
-Habituez surtout votre élève à respecter son juge interne, à ne pas se
-croire permis de penser et de faire ce qu'elle n'oserait avouer. Votre
-principale tâche, sous le rapport moral, est de lui faire sentir que, si
-son imperfection doit la rendre modeste et indulgente, son devoir est de
-s'améliorer, et de croire en sa force et en l'efficacité de sa volonté.
-
-Remarquez, Madame, que je vous parle de _modestie_, non pas d'_humilité_;
-la modestie consiste à ne pas s'exagérer sa valeur et sa puissance
-d'action; l'humilité est un sentiment vil qui porte à s'abaisser, à se
-méconnaître, à se mettre au dessous de tous et à souffrir de tous; or
-rien n'est plus opposé à notre idéal que ce vice qui favorise la paresse,
-la lâcheté, est une négation de la justice, de l'ordre et de la
-solidarité, une préparation à la tyrannie, et est le fond du caractère de
-l'esclave: garantissez avec soin vos élèves de cette débilité morale.
-
-Jusqu'ici l'élève, n'étant qu'une égoïste, vous avez dû prendre pour
-mesure de ses actes envers les autres, l'amour qu'elle se porte à
-elle-même et lui donner pour critère cette maxime: fais ou ne fais pas ce
-que tu _voudrais_ ou _ne voudrais pas_ qu'on te fît. Elle ne s'est pas
-aperçue, qu'en défendant plus faible qu'elle, par exemple, si elle
-faisait en un point ce qu'elle voudrait qu'on fît pour elle afin de
-n'être point accablée, d'un autre côté, en frappant celle qui frappe,
-elle lui fait ce qu'elle ne voudrait pas qu'on lui fît. Il est temps que
-vous réformiez ce que les maximes basées sur l'égoïsme ont de faux, en le
-transformant ainsi: fais à autrui ce que tu trouverais juste et équitable
-qu'on te fît; ne lui fais pas ce que tu trouverais injuste et inéquitable
-qui te fût fait. Sans cette transformation des maximes primitives, vos
-élèves ne comprendraient pas que la société se permît d'être justicière,
-ni qu'aucun de nous eût le droit et le devoir de l'être, quand la société
-n'est pas présente ou n'a pas pourvu.
-
-Or, remarquez, Madame, que notre conception de la société exige
-impérieusement la modification que je vous indique. Les formules tirées
-de l'amour de soi étaient bonnes quand le pouvoir était cru délégué d'en
-haut, et la justice émanée de Dieu, dont le roi et le prêtre étaient les
-ministres: alors tout redressement appartenait à Dieu et à ceux qu'il
-avait commis à cet effet. Mais aujourd'hui nous savons que toute justice
-émane de nous, et que la société qui n'est que la collection organisée
-des individus qui la composent, ne saurait avoir d'autre Morale ni
-d'autres droits que les leurs.
-
-Si donc la vieille Morale disait: à Dieu et à ses lieutenants appartient
-le droit de justice; quant à vous, individus, aimez vos ennemis;
-lorsqu'on vous soufflette sur une joue, tendez l'autre; lorsqu'on vous
-enlève votre tunique, donnez encore votre manteau; vous ne sauriez trop
-vous abaisser, trop souffrir des autres; laissez la justice à Dieu et,
-par votre humiliation, frayez-vous une route vers le ciel; si dis-je la
-vieille Morale dit cela, vous, prêtresse de la Morale nouvelle, sortie de
-l'idéal nouveau, vous êtes au contraire tenue de dire à vos élèves: tant
-que vous ne connaissez pas la loi Morale, vous n'êtes ni bonnes ni
-méchantes; quand vous la connaissez, par votre libre choix, vous pouvez
-être l'un ou l'autre. En vous est la force nécessaire pour triompher de
-l'exagération de vos instincts. Vous êtes les égales de tous; cherchez à
-vous bien connaître, afin de remplir, s'il se peut, la fonction à
-laquelle vous appellent vos facultés; ne souffrez pas, si cela vous est
-possible, qu'une incapacité vous supplante: vous vous le devez à
-vous-mêmes et au corps social. Créatures progressives, ne tentez pas de
-justifier vos fautes par votre faiblesse, car vous êtes obligées de vous
-améliorer et d'améliorer les autres. Votre devoir étant d'empêcher le mal
-en vous et hors de vous, vous ne devez ni commettre ni souffrir
-l'injustice et la méchanceté, car vous êtes responsables, non seulement
-du mal que vous faites et du bien que vous négligez d'accomplir, mais
-encore des vices d'autrui et du mal qui en résulte, si, pouvant les
-corriger ou les contenir, vous ne l'avez pas fait.
-
-Et pour que cette morale ne rende pas vos élèves dures, peu indulgentes,
-orgueilleuses, habituez-les à compter et à peser leurs défauts, à
-connaître leurs imperfections, à ne pas se montrer plus sévères envers
-autrui qu'elles ne le sont pour elles-mêmes; à tolérer des défauts qui ne
-causent pas un mal réel, comme elles trouvent bon qu'on tolère les leurs:
-à se bien persuader, qu'en maintes circonstances, on nous blesse bien
-plus par étourderie que de propos délibéré, et qu'il serait absurde de
-nous en fâcher, puisqu'il est notoire que souvent nous en avons fait
-autant; qu'enfin, il n'y a pas de défaut plus insupportable que la
-susceptibilité, parce qu'elle met à la torture ceux qui nous entourent,
-empêche l'épanchement, et qu'un caractère méticuleux perd ses amis les
-meilleurs, car il n'y a pas de société possible avec un buisson d'épines.
-
-Faites-leur bien comprendre que, ne pas tolérer le mal en autrui, ne
-signifie pas s'ériger en censeurs et professeurs de Morale, mais ne pas
-consentir pour soi et les autres à devenir victime d'une injustice ou
-d'un défaut capital.
-
-Ainsi élevées, vos élèves, dès l'âge de douze ans, sauront, par leur
-pratique journalière, en se rendant les services d'ordre et de propreté,
-que tout travail utile est honorable.
-
-En échangeant leurs services, elles ont appris que la société est basée
-sur le travail et l'échange;
-
-En recevant et rendant des services gratuits, elles ont appris la bonté;
-
-En défendant contre leurs compagnes leur dignité, leurs droits et ceux
-des faibles, elles ont appris la justice et la solidarité;
-
-En triomphant des obstacles que vous avez su mesurer à leurs forces,
-elles ont appris qu'on ne doit jamais se résigner au mal qu'on peut
-supprimer ou diminuer;
-
-En luttant contre leurs défauts, en triomphant de plusieurs, elles ont
-appris qu'elles sont des êtres progressifs, et que la volonté est toute
-puissante;
-
-Par votre calme, votre impartialité, votre justice, votre équité, votre
-indulgence, elles ont pris une haute idée du pouvoir social que vous
-représentez auprès d'elles: elles savent qu'il doit éclairer, moraliser,
-punir selon l'intention et dans le but de faire réfléchir, d'améliorer;
-
-Elles ne possèdent que trois axiomes: fais aux autres ce que tu voudrais
-qui te fut fait dans les limites de la justice et de l'équité;
-
-Ne fais pas aux autres ce que tu ne trouverais ni juste ni équitable
-qu'ils te fissent;
-
-Ne souffre pas des autres, ni contre les autres, ce qui n'est ni juste ni
-équitable;
-
-Mais ces axiomes sont dans leur pratique: c'est l'âme de leur vie, le
-criterium de l'examen de conscience qu'elles font chaque soir.
-
-Ce ne sont pas, à la vérité, de profondes théoriciennes que vos élèves;
-mais ce sont de bonnes et sincères praticiennes, plus fortes en
-Sociologie et en Morale que tous nos phraseurs: elles sont prêtes à faire
-de leur pratique une doctrine.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-ÉDUCATION RATIONNELLE (SUITE).
-
-
-V
-
-L'enfant abstrait et généralise plus que nous, mais pas de la même
-manière, parce qu'il ne comprend que le concret: sa généralisation
-exagérée le dispose à confondre les espèces et à mal voir les individus.
-Pour qu'il ne soit pas toute sa vie dans l'à peu près, il faut mettre
-tous ses soins à développer en lui l'esprit d'analyse, combiné sans cesse
-avec la comparaison.
-
-A peine l'enfant meut-il les bras avec intention, qu'il veut tout voir et
-tout toucher; c'est alors que vous feriez bien de l'amuser méthodiquement
-avec les jouets de Frœbel, de manière à ce qu'il applique à chaque chose
-tous les sens qui y sont applicables. Arrête-t-il ses yeux sur autre
-chose? Suivez la même méthode. Regarde-t-il une rose, par exemple?
-dites-lui, en lui montrant chaque détail: rose--tige--feuilles
-vertes--épines qui piquent; et en la portant à ses narines: elle sent
-bon. Ayez soin, autant que vous le pouvez, pour faire ressortir
-l'analyse, de mettre immédiatement après quelque chose d'opposé; ainsi à
-l'odeur de la rose opposez celle du souci; à la forme de la boule,
-opposez celle du cube.
-
-Quand l'enfant parlera, ne lui laissez pas prendre l'habitude d'appeler
-un cheval dada, un chien toutou, des friandises nanan; mais accoutumez-le
-à nommer chaque chose par son nom, et prenez grand soin de lui faire
-décrire l'objet dont il vous parle pour la première fois: s'il vous parle
-d'une chèvre, par exemple, aidez-le à vous dire qu'elle a un corps, un
-cou, une tête et quatre pattes, des poils de telle couleur, de gros yeux,
-une barbe et des cornes; qu'elle marchait ou grimpait, ou broutait
-l'herbe; qu'elle baissait la tête et présentait les cornes quand on
-l'approchait; qu'elle ne sentait pas bon; que son poil était doux ou
-rude, etc. En habituant ainsi l'enfant à l'analyse, il acquerra, de ce
-qu'il voit, des idées nettes; établira des groupes par comparaison, et ne
-sera disposé de sa vie à se contenter d'expressions vagues, de notions
-mal définies, vice intellectuel de la plupart d'entre nous.
-
-L'enfant, avons-nous dit, ne comprend que le concret; c'est donc un
-contre-sens que de meubler sa mémoire de mots qui représentent des
-notions abstraites ou des sentiments qu'il ne peut éprouver: rien n'est
-affligeant comme de le voir transformé en oiseau jaseur, récitant une
-fable de La Fontaine, une page d'histoire ou de grammaire.
-
-Dans votre maison annexe ou établissement préparatoire, vos élèves ont
-appris en jouant à lire, écrire, calculer et un peu dessiner; aussitôt
-qu'elles sont avec vous, il faut, peu à peu, leur faire comprendre que le
-travail n'est pas un _jeu_, mais un _devoir_. Permettez-moi, Madame,
-d'insister ici sur l'ordre et la succession des études, autant que sur la
-méthode d'enseignement.
-
-L'histoire, la littérature doivent n'être un objet spécial d'étude
-qu'assez tard; il faut que la Raison et le goût soient développés avant
-d'y songer; j'en dis autant de la Philosophie théorique. Mais toute
-l'éducation doit être une philosophie pratique: l'élève doit être
-philosophe sans le savoir, comme elle est moraliste sans le savoir: et
-ses grandes études historiques doivent être jalonnées sans qu'elle s'en
-doute.
-
-Soyez assez bonne, Madame, pour me suivre avec attention dans les
-indications sommaires que je vais vous donner, afin d'éclaircir ma
-pensée.
-
-Votre élève doit savoir sa langue: il faut donc qu'elle apprenne la
-grammaire, la syntaxe, l'orthographe. Au lieu de commencer, avec elle,
-par la grammaire particulière, ainsi que le fait tout le monde, commencez
-par la grammaire générale ou philosophique et l'analyse logique; dites à
-l'élève: tout mot qui représente une personne ou une chose est un nom;
-tout mot qui représente une qualité est un adjectif; tout mot qui
-représente l'existence simultanée d'un nom et d'une qualité est un verbe;
-tout mot qui marque les rapports de situation, direction, cause, etc.,
-est une préposition, le sujet est l'objet de la qualité; le régime est ce
-qui est sous la dépendance de la qualité. Montrez de nombreux exemples de
-ces mots; faites soigneusement distinguer une proposition principale
-d'une incidente, une proposition directe d'une inverse; faites mettre
-chaque mot à sa place logique, retrouver le verbe _être_ dans toutes les
-combinaisons.
-
-Pour apprendre l'orthographe d'usage, il suffit que l'élève connaisse les
-variations du temps et du genre, et lise chaque page des dictées qu'elle
-fera, jusqu'à ce qu'elle soit à peu près sûre de l'écrire sans faute sous
-la dictée: car la dictée n'est pas pour apprendre l'orthographe, mais
-pour s'assurer qu'on la retient, et signaler les mots que l'on a besoin
-d'écrire dix ou quinze fois, jusqu'à ce qu'on n'y laisse plus de fautes.
-
-Quand votre élève est forte en grammaire générale, en analyse logique et
-en orthographe d'usage, passez à la grammaire particulière; divisez le
-nom en Nom et prénom; l'adjectif en Adjectif, participe, adverbe,
-article, etc.; donnez sur chaque chose les plus grands détails; exigez
-des analyses grammaticales raisonnées, et faites faire de nombreux
-exercices de syntaxe.
-
-Pour l'Arithmétique, expliquez bien les principes; exigez que les élèves
-rendent compte de tous les détails de leurs opérations; de l'arithmétique
-passez à l'algèbre, puis à la Géométrie, dont elles ont pris le goût avec
-les jouets de Frœbel.
-
-Chaque semaine, conduisez vos élèves une fois au cabinet zoologique; une
-autre, dans les galeries minéralogiques; une autre, enfin, au jardin
-botanique.
-
-Excitez leur curiosité, leur attention, de manière à ce que chacune
-retienne bien une chose. De retour, faites-les dessiner ce qu'elles ont
-vu, puis donnez à chacune, tout haut, le nom du pays natal de l'animal,
-de la plante, du minéral qu'elle a remarqué; les mœurs de l'un, les
-usages auxquels sont employés les autres dans l'industrie, la médecine,
-etc. Nommez les acclimateurs, les inventeurs, afin que les élèves sentent
-le progrès en toutes choses. Profitez de ces leçons pour donner
-l'esquisse de la géographie naturelle et politique du pays, et engagez
-l'élève à en faire la carte, à relater tout ce que vous lui en avez dit,
-à rechercher et à décrire tous les animaux, toutes les plantes, tous les
-minéraux de ce pays.
-
-Comme à chaque instant vous êtes obligée de dire à l'élève: cet animal,
-cette plante sont de tel ordre, de telle famille, elle sera désireuse
-d'apprendre la classification des sciences qu'elle étudie, ce qui
-abrégera beaucoup votre tâche, et vous donnera occasion de faire observer
-que les classifications ne sont que des méthodes artificielles, créées
-par l'esprit humain, à cause de son insuffisance; qu'elles ne tiennent
-compte que de certains points de ressemblance, et négligent les
-différences souvent très nombreuses; qu'en conséquence, elles ne
-représentent pas la nature, mais certains rapports généraux découverts
-par nous.
-
-A celles qui ont franchi ces premières études et les continuent sur
-planche, vous ferez voir des expériences de chimie, de physique et des
-machines.
-
-Les explications que vous donnerez sur les cas particuliers, vous
-conduiront à parler des lois et des classifications de ces sciences, et
-la curiosité des élèves, l'intérêt que vous aurez excité, feront le
-reste. N'oubliez jamais de prendre la science à son début, d'en montrer
-le progrès, d'en nommer les inventeurs et ceux qui l'ont perfectionnée,
-augmentée; car il faut que l'élève sente et voie le progrès partout.
-
-Profitez des belles nuits pour faire connaître à vos enfants le nom des
-constellations. Devant le magique spectacle d'un ciel calme et étoilé,
-donnez-leur vos leçons d'astronomie, la théorie de la formation des
-globes, et les lois de la mécanique céleste: tout naturellement cela les
-conduira à vous interroger sur le nôtre et ses vicissitudes; sur les
-créations successives de la planète, manifestes dans les couches
-géologiques qu'elles ont étudiées. Dites-leur la théorie des savants sur
-toutes ces choses, et montrez-leur les créations terrestres s'élevant du
-minéral à nous par une série de transformations progressives, de manière
-à se présenter comme nos ébauches, comme notre espèce arrêtée à divers
-points de son développement. Elles verront alors que nous sommes la
-synthèse de notre planète, et qu'il n'y a pas moins progrès dans les
-œuvres de la nature que dans les nôtres.
-
-Pour compléter les études précédentes, vous aurez soin de donner à vos
-élèves des notions d'anatomie comparée sur squelette et sur planche et,
-en même temps, des notions de physiologie, terminant le tout par un cours
-d'hygiène. Ici, comme dans les études précédentes, vous leur ferez
-toucher du doigt le progrès dans la série des espèces, dans le
-développement individuel, et dans celui de la science que nous avons de
-ces choses: vous signalerez à leur reconnaissance les savants qui ont
-découvert et classé les faits, et élaboré les théories qui mettent en
-évidence les lois.
-
-
- VI
-
-L'élève sait que les classifications ne sont que des méthodes
-artificielles: elle a pu s'en assurer en voyant les différences qu'elles
-négligent, et par les variations et modifications qu'elles ont subies.
-Vous n'avez pas négligé les remarques à cet égard pour lui faire
-observer qu'elles sont le produit de nos facultés: nous _observons_ les
-phénomènes concrets, lui avez-vous dit; nous les _comparons_ et, par là,
-nous en constatons les ressemblances et les différences; par notre
-faculté d'_abstraire_, nous détachons les similitudes individuelles, et
-nous en formons une sorte d'être de raison qu'on appelle une espèce, un
-groupe, une famille, etc.; mais en réalité, dans la nature, il n'y a que
-des individus plus ou moins dissemblants ou ressemblants: _les
-abstractions ne sont pas des choses_.
-
-Vous avez eu bien soin aussi de l'empêcher de se créer des idoles
-scientifiques, et de se méprendre sur la portée du langage de la science.
-Ainsi vous lui avez démontré que toute idée générale et abstraite n'a de
-réalité que dans les faits: que, par exemple, la couleur bleue n'existe
-pas en dehors des objets qui ont cette coloration, pas plus que la pensée
-en dehors des cerveaux qui pensent, et les lois en dehors des individus
-d'où on les a abstraites. Vous lui avez bien dit qu'une idée abstraite ou
-générale n'exprime qu'une qualité des choses; que lorsque l'on dit, par
-exemple: par la loi d'attraction, les corps tendent vers le centre de la
-terre, cela ne signifie pas qu'il y a, en dehors des corps, quelque chose
-qu'on nomme _loi d'attraction_, mais seulement que tous les corps ont une
-qualité faisant partie d'eux-mêmes, qui les fait se diriger vers le
-centre du globe, lequel centre a la propriété de les attirer; qu'en
-conséquence dire: voilà la loi de telle série, cela signifie: tous les
-êtres de telle série ont telle qualité active. Personnifier une
-abstraction, en faire un être à part pour la commodité du langage, c'est
-bien: mais il ne faut pas s'y laisser tromper.
-
-Voulant faire de votre élève une créature rationnelle, vous lui avez
-démontré que le seul objet de notre connaissance est ce que nous pouvons
-observer, soit en nous soit hors de nous; que cet objet de l'observation
-externe ou interne, ne nous est connu que parce qu'il _apparaît_, c'est à
-dire est un _phénomène_ ou bien une loi des phénomènes; vous lui avez
-fait soigneusement distinguer les phénomènes physiques, ou d'observation
-externe, d'avec les phénomènes intellectuels et moraux, ou d'observation
-interne.
-
-A mesure que sa raison se développera, vous lui ferez découvrir à
-elle-même que rien de ce qui occupe notre pensée n'est _simple_; que
-tout, au contraire, est une _synthèse_. Pour les phénomènes physiques,
-rien ne lui paraîtra plus évident, puisqu'il n'y en a pas un qui ne soit
-une réunion de qualités; pour nos phénomènes internes, cela ne lui sera
-pas plus difficile, parce qu'elle ne sera pas imbue d'idées
-métaphysiques: en effet, en se repliant sur elle-même pour s'examiner,
-elle conviendra que l'_idée_ des corps se représente comme une synthèse;
-que la plus simple des idées abstraites qui se rapportent à eux, se
-compose au moins de deux termes: ainsi elle ne peut songer à une couleur,
-sans songer en même temps à une portion d'étendue qui la supporte. Quant
-aux facultés intellectuelles et morales, elle avouera qu'elles n'existent
-pas hors d'une synthèse. Qu'est-ce, en effet, que l'imagination en dehors
-des images qui la manifestent? La mémoire sans les choses qui la
-remplissent? L'amour ou la haine sans un moi aimant ou haïssant, et la
-chose aimée ou haïe? Qu'est-ce même que ce moi sans la suite des
-phénomènes de mémoire qui le constituent?
-
-Votre élève, habituée à l'analyse, à la réflexion, au raisonnement, vous
-dira sans doute: dans tous les phénomènes, il y a deux aspects: la
-_fixité_ et la _mobilité_ ou le _devenir_. Je suis bien la même personne
-du berceau jusqu'à la tombe, et cependant je sais bien que, pas une
-minute je ne suis la même; que je me modifie incessamment dans mon corps
-et dans mes facultés. Il me paraît en être de même, à des degrés
-différents, pour tout ce que je connais. Qu'est-ce que cette chose fixe
-qui fait l'unité individuelle des êtres, leur identité et que je ne puis
-saisir?
-
-Répondez sans hésiter, Madame: tu me poses la question qui tourmente le
-plus les esprits élevés depuis l'origine de notre espèce; et à laquelle
-on ne peut répondre qu'à l'aide d'hypothèses invérifiables. Tu le sais,
-notre Raison n'est faite que pour connaître les phénomènes et leurs lois,
-non pour connaître l'essence des choses ni les causes premières qui ne
-sont pas du domaine de la science.
-
-De ce que nous ne pouvons connaître le côté fixe des phénomènes,
-s'ensuit-il que nous devions le nier? Ce serait absurde: puisque cette
-fixité est un phénomène perçu par la Raison.
-
-Nous est-il interdit de former une hypothèse sur cette chose dont la
-nature se dérobe à la connaissance? Non; mais prends garde! Rappelle-toi
-qu'une hypothèse ne peut être tout au plus qu'une _probabilité_. N'oublie
-pas non plus que la Raison et la Science te démontrent que tout est
-_composé_, conséquemment _étendu_, _divisible_, _limité_, en _relation_;
-que la _diversité est la condition de l'unité_, et qu'_un être est
-d'autant plus parfait qu'il est plus composé_. D'autre part, ton
-sentiment te dit que les lois qui régissent l'ensemble des choses ne se
-contredisent pas; que les lois qui régissent ta pensée sont identiques à
-celles de l'univers: tu ne peux donc accepter ou créer une hypothèse
-fondée sur le _simple_, _l'inétendu_, _l'indivisible_, _l'absolu_,
-_l'infini_. Ces mots n'ont aucun sens pour la pensée, et sont
-contradictoires à la Raison et à la Science. Il serait absurde, tu dois
-le comprendre, de prétendre les justifier, en alléguant l'existence d'un
-ordre de choses régi par des lois _opposées_ à celles de la Raison et de
-l'univers. Qui a vu cet ordre de choses? Qui oserait prétendre, sans
-preuves possibles, que cet univers, que nous croyons un, est
-contradictoire à lui-même?
-
-C'est en dirigeant ainsi vos élèves, Madame, en les préservant avec soin
-de la maladie métaphysique, que vous les préserverez en même temps des
-vices intellectuels en si grande vogue aujourd'hui. Ce ne seront pas
-elles qui prendront des lois pour des êtres en soi; discuteront gravement
-sur les causes premières et les essences, comme si elles avaient reçu
-leurs confidences intimes; généraliseront des faits exceptionnels;
-rangeront sous une loi des phénomènes qui n'y sont pas soumis; nieront
-des faits bien observés, sous prétexte qu'ils ne rentrent pas dans le
-cadre des lois connues; tireront d'un fait des conséquences qu'il ne
-contient pas; introduiront la classification dans ce qui ne saurait la
-comporter; établiront de fausses séries; bâtiront des hypothèses sur des
-pointes d'aiguille. Non, elles considéreront toute théorie scientifique
-comme une solution provisoire, un point d'interrogation, et toute
-hypothèse ou théorie contradictoire à la Raison et aux faits prouvés,
-n'attirera que leur dédain.
-
-Vos élèves observent bien, raisonnent bien, ont une idée générale et
-précise des sciences naturelles, de la Physique, de la Chimie, de
-l'Anatomie, de la Physiologie, de l'hygiène; elles savent leur langue,
-ont de bonnes notions d'Astronomie, de Mathématiques; peuvent classer un
-animal, une plante, un minéral et connaissent sommairement la géographie
-et l'histoire des peuples des contrées dont elles ont étudié les
-produits: elles ont la Philosophie, la Morale et la Sociologie pratiques;
-elles croient à la loi du Progrès; elles savent ce qu'est l'humanité, ce
-qu'elles lui doivent, car vous leur avez dit: si c'est la nature qui a
-créé ces animaux, c'est le génie et le travail de notre espèce qui les
-ont domptés;
-
-Si c'est la nature qui a créé toute ces substances solides, c'est le
-génie et le travail de notre espèce qui les ont transformés en édifices,
-et en maisons pour nous abriter;
-
-Si c'est la nature qui fournit le marbre et la pierre, c'est le génie et
-le travail de notre espèce qui en font des statues, des ornements, des
-objets d'utilité;
-
-Si c'est la nature qui a créé le lin, le chanvre, si c'est elle qui
-fournit les matériaux dont on extrait les couleurs, c'est le génie et le
-travail humains qui les transforment en vêtements, en riches peintures;
-
-Si c'est la nature qui donne les métaux, c'est le génie et le travail
-humain qui les épurent, les façonnent, et en font des remplaçants de nos
-forces musculaires, des aides infatigables, des ornements;
-
-Si c'est la nature qui a créé nos facultés, c'est notre génie et notre
-travail qui les ont développées, de plus en plus perfectionnées, et créé
-par elles, l'art, la science, l'industrie, la Société, la Justice
-progressive.
-
-Vous le voyez, mes enfants, nous sommes plus grands que la nature: car
-nous avons puissance de la dompter, de la façonner: notre arme, contre
-elle, _c'est le travail_: c'est lui qui fait notre puissance et notre
-gloire, et nous rend dignes d'occuper une place dans l'humanité.
-
-Vous le voyez encore, chacun de nous reçoit tout de l'espèce: la vie,
-nous la devons à nos parents;
-
-Notre nourriture, nous la devons aux cultivateurs, à ceux qui font leurs
-instruments de travail;
-
-Nos vêtements, nous les devons aux nombreux ouvriers qui fournissent les
-matières premières, les filent, les tissent, les teignent, les taillent,
-les cousent;
-
-Notre abri, nous le devons à ceux qui extraient la pierre, la chaux, le
-fer, le plâtre; préparent la brique, coulent le verre, coupent le bois; à
-tous ceux qui peignent, tapissent, décorent et meublent nos demeures,
-pour qu'elles nous soient commodes;
-
-Notre science, nous la devons à ceux qui ont assemblé ces collections,
-rempli ces musées, planté ces jardins, inventé ces machines, fait ces
-classifications, ces méthodes que nous admirons; à ceux qui ont réfléchi
-sur les faits, trouvé leurs lois, et leurs applications dans l'industrie
-et l'art;
-
-Notre sécurité, la possibilité de jouir en paix du fruit de nos labeurs,
-de ne pas être dépouillés, opprimés, tués par plus forts que nous, nous
-les devons encore an génie de l'humanité qui a tiré de lui-même et
-formulé les principes de Justice et d'équité.
-
-Tout ce que nous sommes, nous le devons donc à notre espèce qui a pensé
-et travaillé, pense et travaille pour nous; notre devoir est donc, au
-point de vue de la Justice, de rendre, autant qu'il est en nous, à
-l'humanité ce qu'elle a fait et fait pour nous, en travaillant à son
-profit et au nôtre.
-
-Ainsi préparées, Madame, vos élèves sont en état d'étudier avec fruit
-l'histoire de leur espèce.
-
-
- VII
-
-Nous voici, Madame, sur un terrain neuf et mouvant: celui de l'Histoire
-dont la science n'est pas faite encore.
-
-Vous avez montré en tout la loi de Progrès; il faut lui donner une
-éclatante confirmation dans l'enseignement de l'histoire.
-
-Montrez d'abord notre espèce placée, à son origine, sur un globe inculte,
-tourmenté par les volcans et les inondations; plus malheureuse que les
-autres, parce qu'elle est plus sensible et plus désarmée; ayant de grands
-besoins et de faibles moyens; des passions égoïstes très fortes, des
-facultés supérieures à peine ébauchées; afin que vos élèves comprennent
-ce qu'il a dû falloir de temps à l'humanité pour apprendre à cultiver la
-terre, à se construire des habitations, à tirer parti des forces
-naturelles qui la tuaient auparavant, à s'organiser en diverses sociétés,
-à créer les sciences, les arts, l'industrie, et à tout modifier en se
-modifiant elle-même. Elles comprendront alors que l'espèce a dû franchir
-bien des obstacles pour arriver où elle en est; qu'elle a dû souvent
-s'égarer; que le mouvement progressif, ne pouvant se faire que d'ensemble
-pour chaque nation, il est impossible d'y procéder par grand écart, c'est
-à dire de franchir les époques ou nuances intermédiaires entre la
-situation intellectuelle et morale où se trouvent les masses, et l'idéal
-posé par les natures plus élevées; faites-leur bien comprendre alors que
-notre devoir n'est pas de réaliser l'idéal entier dans les faits sociaux,
-mais de travailler à nous en rapprocher de quelques pas, et d'élever nos
-successeurs de manière à ce qu'ils s'en rapprochent encore plus que nous.
-
-Comme toute science se compose de faits reliés par une loi, vous devez
-donner à vos élèves la loi de l'Histoire: cette loi est le développement
-de la Morale sous l'influence de la Philosophie, de la Religion, des
-Sciences, des Arts et de l'Industrie.
-
-Vous considérerez donc chaque peuple comme un organe Moral de l'humanité,
-et vous le montrerez descendant plus ou moins vite dans la tombe,
-lorsqu'il renonce à la Morale ou qu'il ne progresse plus.
-
-Vous comprenez que, dans un tel plan, ne peuvent entrer des fables, des
-détails puérils, des masses de faits entassés pêle mêle sans méthode,
-sans critique, sans moralité générale, sans loi; que toutes ces choses ne
-sont pas plus l'Histoire, que des plantes non classées ne sont la
-Botanique.
-
-Il m'est impossible, vous le concevez, de vous tracer un plan d'Histoire:
-cela nous conduirait trop loin: mais un simple exemple vous fera
-comprendre mon idée: il s'agit pour l'élève d'étudier l'histoire de
-France et d'Angleterre, par exemple. Or la loi de la première est, au
-point de vue de la Justice, le développement de l'unité dans la Justice
-ou de l'Égalité, comme la loi de l'histoire d'Angleterre est, sous le
-même rapport, le développement de la diversité dans la Justice ou de la
-liberté individuelle. Ces deux lois posées, vous divisez chaque histoire
-en autant de périodes qu'il est nécessaire pour la démonstration de la
-loi; ayant le soin de les trancher assez pour que chacune ait un aspect
-propre; groupant autour de l'idée principale la philosophie, la religion,
-les sciences, les arts, etc., en notant avec le plus grand soin le rôle
-de ces éléments pour ou contre le Progrès: la vie des personnages ne doit
-valoir que comme preuve vivante et le fait des vérités avancées par vous.
-Chaque période se compose d'éléments Critiques, Conservateurs,
-Réformateurs et Indifférents qui se trouvent représentés par des
-doctrines et des hommes, du conflit et du mélange desquels sort l'ordre
-ascendant ou descendant de la période suivante qui donne naissance aux
-quatre éléments précités, mais transformés.
-
-Deux observations sont ici nécessaires: Vous ne devez pas représenter les
-doctrines et les hommes comme _exclusivement_ bons ou mauvais,
-conservateurs ou novateurs, etc., mais comme _principalement_ une de ces
-choses.
-
-La seconde observation est que l'élève doit s'habituer à juger la valeur
-morale d'un événement ou d'un personnage sur la doctrine morale de
-l'époque où s'est passé l'un et a vécu l'autre: l'équité est un devoir
-envers les morts aussi bien qu'envers les vivants. Comme le Progrès
-s'accélère, avant trois cents ans d'ici, nos descendants pourront juger
-bien immorales, bien injustes, certaines lois et opinions dont nous nous
-enorgueillissons aujourd'hui; soyons donc équitables envers le passé,
-afin que l'avenir ne nous soit pas trop sévère.
-
-Espérons, Madame, qu'une section du Comité encyclopédique vous donnera,
-sur l'Histoire, une suite de traités qui vous épargneront le travail
-philosophique que vous seriez obligée de faire.
-
-Un mot sur le rôle de la Philosophie et de la Religion. La première doit
-être représentée à vos élèves comme fille surtout de la Raison, et ayant
-un rôle principalement critique; la seconde est surtout fille du
-sentiment religieux, et joue principalement le rôle d'élément
-conservateur.
-
-Vous représenterez à vos élèves le sentiment religieux comme inhérent à
-la nature humaine; comme une aspiration indéfinie à nous relier avec
-l'univers et nos semblables; comme une disposition à sentir qu'il y a des
-rapports entre nous et les lois dont nous voyons les résultats, sans que
-nous puissions en atteindre les causes. Vous marquerez avec soin les
-diverses transformations de ce sentiment sous l'influence du
-développement intellectuel et moral, jusqu'au moment où l'humanité,
-arrivant à la conception de sa propre loi, la loi morale, à la nécessité
-de l'accord qui doit exister entre la Vertu et le bonheur, fournit sa
-dernière étape sentimentale, en ajoutant à la croyance en la Divinité
-celle en l'Immortalité de la conscience individuelle, Immortalité qui,
-selon la belle expression de M. Charles Renouvier, est _le droit au
-Progrès_.
-
-Insistez beaucoup pour faire comprendre à vos élèves que le sentiment
-religieux ne saurait être une loi de notre être sans en être une de
-l'univers. Sans régir des rapports dont un des termes, quoiqu'inconnu,
-n'en existe pas moins; que la Divinité et l'Immortalité ne sauraient être
-les objets de la foi humaine, sans avoir une réalité objective, parce que
-la voix de la nature ne trompe jamais; et séparez le sentiment religieux
-d'avec les religions.
-
-Les Religions, dites-leur, sont construites avec la science et la
-moralité des époques où elles apparaissent: elles donnent les formules
-et les représentations des objets du sentiment religieux: le philosophe
-pur croit en la Divinité, mais il ne la définit pas; il croit presque
-toujours en l'immortalité du Moi, mais il ne cherche pas à se figurer ce
-qu'elle sera: il pense seulement qu'au delà de la tombe, se trouvera la
-sanction des actes moraux: le philosophe de notre époque, faisant un pas
-de plus, pensera que, dans notre transformation, il y aura progrès.
-
-Le croyant se fait une idée précise de Dieu, de la nature de ce qui
-persiste en nous, de ce que nous ferons dans l'existence qui suivra
-celle-ci, des peines et des récompenses, etc.
-
-Le philosophe trouve dans sa foi sentimentale, indéfinie, l'appui, mais
-non la source et la raison du Droit et du Devoir; pour le croyant,
-jusqu'ici, la morale n'a d'autre source que la Religion; s'il cessait de
-croire à celle-ci, l'autre n'aurait plus de base.
-
-Le vice de toute religion positive, jusqu'à nos jours, a été
-d'immobiliser l'humanité; le service qu'elles ont rendu, a été de
-vulgariser certaines notions parmi les masses. Elles sont toutes, pendant
-un certain temps, le soutien des principes moraux les plus avancés. Mais
-comme elles se prétendent immuables et que l'humanité progresse, arrive
-l'instant où elles sont dépassées en Rationalité, en Science et en
-Moralité: il faut alors qu'elles disparaissent, sans quoi l'humanité
-mourrait: Toujours la lutte contre elles est rude et longue, et elle ne
-cesse que quand un idéal religieux nouveau s'est emparé des majorités:
-car _les religions ne cèdent la place qu'aux religions_, non aux
-philosophies. Un tel changement est toujours précédé d'un changement de
-principes, autant que d'un progrès dans les doctrines morales: jamais
-Rome et la Grèce n'eussent accepté le Dieu, roi unique, si d'abord elles
-n'eussent accepté l'unité du pouvoir dans les mains d'un César: car les
-nations ont une tendance invincible à modeler leur gouvernement et leurs
-lois sur leurs conceptions religieuses, et _vice versâ_: il résulte de
-cela, qu'un pays qui change de principes et de lois, tend invinciblement
-à changer de Religion.
-
-Voilà, Madame, l'enseignement que vos élèves doivent retirer de l'étude
-des religions: car c'est surtout par l'étude des religions et des
-philosophies, qu'elles peuvent connaître le génie des peuples.
-
-N'oubliez pas de leur faire faire la critique rationnelle des
-Philosophies, à mesure que vous leur présenterez l'ensemble de chaque
-doctrine. Qu'elles admirent les hommes de génie, à la bonne heure;
-qu'elles respectent Platon et Spinosa, Aristote et Hegel, Descartes et
-Leibniz, rien de mieux; mais montrez-leur en quoi ils ont fait fausse
-route; car vos enfants ne doivent pas plus avoir de fétiches parmi les
-hommes que parmi les choses: elles doivent rester elles-mêmes, et n'être
-le daguerréotype de personne.
-
-Dans le cours de vos études historiques, vous ne négligerez pas non plus
-de vous arrêter suffisamment sur les doctrines économiques et sociales,
-les différentes formes politiques et les lois, et le rapport de ces
-choses, avec la justice.
-
-Dans ces études, vos élèves doivent trouver leur critère dans la Doctrine
-que vous leur avez inculquée touchant les destinées humaines, et la
-théorie des Droits et des Devoirs.
-
-Vous me direz, Madame, que le plan que je viens d'ébaucher sur votre
-demande, exige un ensemble de connaissances que vous ne possédez pas. Je
-le sais: aussi vous conseillé-je de vous entourer de collaboratrices qui
-aient une ou deux spécialités: mais votre devoir est d'assister aux
-leçons, et de veiller à ce que jamais on ne s'éloigne de la direction
-rationnelle.
-
-Vous serez peut-être obligée, au début, d'employer quelques professeurs
-de l'autre sexe; mais vous rechercherez celles d'entre vos enfants qui
-ont des vocations spéciales; vous les cultiverez et au bout de quelques
-années, votre établissement n'aura que des professeurs femmes.
-
-Le genre d'éducation que je vous propose d'appliquer, Madame, fera de vos
-élèves des femmes simples, fortes, vigoureuses, sérieuses et
-raisonneuses, plus instruites que la plupart des hommes instruits
-d'aujourd'hui; elles seront en état de réformer la famille, de faire
-transformer les lois qui subalternisent leur sexe.
-
-Elles prouveront, par leurs œuvres, ce qui est la meilleure et la plus
-sûre des preuves, que la rationalité est égale chez les deux sexes; que
-la chose doit être ainsi pour qu'ils soient socialement égaux. Le
-Sentiment et la Raison n'égalisent pas les êtres, parce que le premier
-doit être dirigé, contenu, réformé par la seconde. En conséquence ceux
-qui prétendent que, chez l'homme, prédomine la Raison et chez la femme le
-Sentiment, bien loin d'égaliser les sexes par l'équivalence, doivent
-continuer à subordonner la femme à l'homme. La Raison étant en toute
-créature humaine ce qui juge de la vérité des rapports, ce qui établit
-l'ordre, si l'homme en était doué plus que la femme, il serait
-réellement son chef, ce que vos élèves n'admettront jamais, parce
-qu'elles se sauront, comme beaucoup de femmes se savent déjà, la preuve
-vivante du contraire, et qu'elles jugeront fausse une théorie contredite
-par les faits.
-
-
- VIII
-
-Toutes les religions, dites positives et naturelles, étant des créations
-de la conscience humaine, vous me demanderez sans doute, Madame, s'il
-vous est permis d'en inculquer une à vos élèves; s'il est même possible
-qu'elles y croient lorsqu'elles seront rationnellement élevées.
-
-Il n'y a que les esprits sans portée, les cœurs sans chaleur qui ne se
-posent pas d'hypothèse sur l'Univers, la Divinité, l'Immortalité
-individuelle, l'accord de la Justice et du bonheur, etc., etc. Or, vos
-élèves ne seront pas de ce nombre: cette hypothèse, origine d'une
-religion positive, elles se la poseront et la résoudront, si vous ne la
-posez et ne la résolvez pour elles.
-
-La femme est trop vivante, elle qui donne la vie, et vos enfants auront
-une trop forte personnalité, pour croire à l'anéantissement de leur être.
-
-Vous leur aurez appris que toute tendance existe en vue d'une fin; elles
-sentiront et comprendront qu'en elles se trouvent une foule d'aptitudes
-et de besoins qu'une seule vie ne peut développer et satisfaire: elles en
-induiront une vie future, que leur vif sentiment de la justice ne leur
-permettra pas de concevoir autrement que comme la conséquence logique de
-l'emploi de celle-ci.
-
-Anti _substantialistes_ et anti _réalistes_ par éducation, elles ne
-croiront qu'aux individus; les phénomènes seront pour elles les seules
-choses en soi; les espèces qui n'existent que dans et par les individus,
-seront soupçonnées de n'être que des étapes progressives, des
-manifestations, des formes de la loi de Progrès inhérente à tout ce qui
-est. De ces inductions, sortira la négation de la mort qui ne sera plus
-pour vos enfants qu'une transformation plus profonde de l'individu, du
-principe ou loi d'unité de chaque être.
-
-Vos élèves sauront que si la justice est la loi de la conscience morale,
-c'est qu'elle est une loi de l'univers; que si cette même conscience
-regarde la félicité comme une conséquence obligée de la justice, c'est
-qu'il est dans la nature des choses que cette harmonie existe: or, comme
-l'étude de l'Histoire et l'expérience leur prouveront que cette harmonie
-n'existe pas sur cette terre, elles en induiront qu'elle doit exister
-ailleurs.
-
-Ces inductions et beaucoup d'autres dont nous n'avons pas à parler ici,
-parce que nous ne traitons pas de dogmes, étant légitimes pour une
-conscience droite, conduiront vos enfants à se formuler une croyance;
-c'est pour cela que j'estime que vous pouvez sans scrupule en déposer une
-dans leurs jeunes cœurs.
-
-Quant à votre crainte de voir la religion ébranlée dans l'esprit de vos
-élèves par la certitude qu'elles auront plus tard que toute religion
-positive est un produit de la conscience, vous n'avez pas à vous en
-préoccuper, si vous avez pris le soin de mettre l'hypothèse religieuse en
-accord parfait avec la science, la morale et la raison. Nous n'avons nul
-besoin d'une Révélation divine pour croire.
-
-Est-ce que le savant ne croit pas à sa théorie? Vos élèves d'ailleurs, ne
-sauront-elles pas que la base de toute certitude est dans la foi? Est-ce
-que, pour acquérir des connaissances, nous ne devons pas, préalablement,
-faire acte de foi envers l'existence des corps extérieurs, la constance
-des lois qui régissent les choses, l'existence de nos facultés et la
-valeur positive de leur appréciation? Vos élèves ne savent-elles pas que,
-même ces choses admises sans preuve, tout repose, pour l'avenir sur la
-probabilité? Qui pourrait _prouver_ que le soleil se lèvera demain, que
-le fer ne deviendra pas mou comme du coton, que ce qui était nourriture
-hier ne sera pas poison demain? Personne ni rien, sinon notre foi que
-l'univers et les lois qui régissent les choses demeurent, sont
-persistants? La raison de vos élèves ne saurait être ni révoltée, ni
-effrayée d'avoir la foi pour couronnement puisqu'elle l'a pour base. Être
-suspendus entre deux abîmes de foi, ne nous épouvante pas: ce qui nous
-fait reculer, c'est de trouver la contradiction sur le terrain où les
-deux abîmes se rencontrent: c'est cette contradiction que vous devez
-éviter par dessus toutes choses.
-
-Donnez donc de bonne heure une religion positive à vos enfants, mais
-entendez-le bien, une religion qui ne soit que l'épanouissement poétique
-de tous vos enseignements.
-
-Vous leur aurez démontré que tout est limité, composé, relatif; que le
-degré de perfection des êtres est en raison de leur complication; vous ne
-pourriez donc, sans contradiction, leur représenter la Divinité comme
-simple, infinie, absolue.
-
-L'étude de la Biologie leur aura prouvé que, si elles sont supérieures
-aux animaux, c'est parce qu'elles sont plus composées qu'eux et ont un
-plus grand nombre de facultés; vous ne pourriez donc, sans contradiction,
-leur enseigner que ce qui persistera en elles sera d'autant plus parfait
-qu'il sera plus simple.
-
-Toutes leurs études leur auront démontré que l'humanité progressive,
-s'est élevée et s'élève incessamment de l'animalité et du mal vers
-l'humanité et le bien; qu'elle est l'auteur de sa justice, de sa vertu,
-aussi bien que de ses sciences, de ses arts, de son industrie, vous ne
-pourriez leur enseigner, sans contradiction, que cette humanité est
-déchue, incapable de rien par elle-même et reçoit d'en haut la Justice.
-
-Elles sauront qu'avec la pratique du bien, notre tâche ici bas est la
-culture du globe, les créations scientifiques, industrielles et
-artistiques; le perfectionnement de la société et des lois, afin de
-créer, pour tous, la plus grande somme de bien-être et de liberté, vous
-ne pourriez donc leur enseigner, sans contradiction, que la terre est une
-vallée de larmes dont elles doivent se détourner avec horreur; que le
-monde ou la société est haïssable; qu'il faut le mépriser et le fuir, et
-que la science, qui est le certain, doit être subordonnée au dogme, qui
-n'est que l'hypothèse.
-
-Elles seront convaincues que le travail est notre gloire; que c'est par
-lui que nous remplissons notre destinée, et que nous nous rendons
-semblables aux puissances qui régissent l'univers; que plus l'être est
-parfait, plus il travaille; vous ne pourriez donc, sans contradiction,
-leur enseigner que le travail est un _châtiment_, une marque de
-dégradation.
-
-Elles seront assez développées sous le rapport de la Justice, pour savoir
-que toute faute est personnelle, que toute punition a pour but
-l'amendement du coupable, et doit être proportionnée à l'intention et à
-la gravité du délit; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur
-représenter la Divinité vouant la race humaine au malheur et au crime
-pour le péché d'un seul; sévissant dans un but de vengeance, non
-d'amélioration, condamnant la créature punie _à vouloir_ éternellement le
-mal, ce qui équivaut, dans le législateur _tout puissant_, à l'amour du
-mal.
-
-Elles sauront que le bien et le mal moral sont des faits de liberté et
-que chacun doit, logiquement, subir les conséquences de ses actes pour
-qu'il y ait Justice; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur
-enseigner que, quelles que soient leurs œuvres, elles sont prédestinées
-par la volonté divine, à un bonheur ou à un malheur éternel.
-
-Elles seront persuadées que nous sommes solidaires, que nul ne saurait
-pécher sans que la société ne soit en partie coupable, conséquemment en
-partie responsable; que toute faute est à la fois individuelle et
-sociale; que nous sommes liés comme les organes d'un même corps; vous ne
-pourriez donc, sans les démoraliser et contredire tous vos enseignements,
-leur dire qu'on peut se sauver seul, et que, si elles sont sauvées, elles
-auront _du bonheur_ à voir souffrir à leurs semblables des supplices
-atroces et sans fin.
-
-Dans ce qu'elles voient, savent, connaissent, elles constateront la loi
-de progrès, c'est à dire de mouvement ascendant; la récompense des
-efforts de la nature et de l'humanité dans un accroissement de puissance
-et de travail; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur proposer
-pour idéal de récompense future la contemplation, le repos, la diminution
-de leurs énergies.
-
-Elles sauront que la base du Droit est la liberté et l'égalité, elles
-aimeront et pratiqueront cette doctrine; vous ne pourriez donc, sans
-contradiction, leur représenter le monde futur comme une royauté
-despotique avec une hiérarchie de sujets.
-
-Songez sérieusement à ce que je viens de vous dire, Madame; car votre
-responsabilité est des plus graves: il ne vous est permis, sous aucun
-prétexte, de contribuer à mettre la contradiction et le désordre dans la
-société, en les mettant dans l'intelligence et le cœur de vos élèves. Il
-faut que tout, en elles, converge vers un même but: donnez-leur donc une
-Religion qui, bien qu'au dessus de la Raison, ne lui soit pas
-contradictoire; qui, bien que n'étant _la source d'aucun Droit ni d'aucun
-Devoir_, appuie cependant l'un et l'autre.
-
-Quelle que soit la vivacité de leur foi, vos élèves seront tolérantes et
-préservées de la folie mystique, car une nuance raisonnable de doute
-planera sur leur croyance: elles se diront sagement: je _crois_, mais je
-ne _sais_ pas; et l'humanité a déjà passé par tant d'hypothèses! Les
-autres consciences individuelles ont, comme moi, l'aspiration religieuse,
-la croyance en l'immortalité personnelle; nous varions sur les détails;
-absolument parlant, qui se trompe? Tous nous croyons avoir raison; vivons
-donc en paix jusqu'à la démonstration de l'erreur par les faits; ou, si
-nous discutons, que ce soit en frères.
-
-Vos élèves seront assez imbues de l'idéal social moderne, pour comprendre
-que la Religion est une manifestation individuelle, non une manifestation
-sociale; que l'État, qui représente la collectivité, ne peut légitimement
-s'inféoder à une secte quelconque; qu'en un mot, l'État ne doit pas
-avoir une religion positive, afin qu'aucune conscience ne soit opprimée.
-
-Elles croiront assez à l'égalité et à la dignité humaines pour repousser
-tout sacerdoce organisé; on enseigne une science, non pas une hypothèse:
-on propose celle-ci, et jamais aucun prêtre ne se contenterait de ce sage
-et modeste rôle: c'est l'instituteur qui dirige l'enfant; l'adulte doit
-se diriger lui-même.
-
-Donnez, Madame, donnez à vos enfants une religion qui les soutienne dans
-la sainte lutte de la vertu et du dévouement; une religion qui élève leur
-esprit et leur cœur, et exalte leur courage. Si l'on peut légitimement
-hésiter à s'offrir en holocauste, lorsque la mort apparaît comme le néant
-de la conscience, tous les dévouements sont possibles lorsqu'on se
-considère comme un des rouages de l'Ordre de Justice, et qu'on ne voit
-dans la mort qu'une transformation, un agrandissement du moi humain.
-
-Que vos enfants trouvent dans une religion admise par leur raison et leur
-sentiment, un port assuré contre les tempêtes de l'âme; dans leurs frères
-divins des amis, des témoins de leurs victoires, une pensée fortifiante:
-celle de ne pas travailler sans témoin au bien général, si elles sont
-méconnues de leurs contemporains. Oh! croyez-le, elles seront meilleures,
-plus dévouées, plus grandes, si elles sont bien persuadées qu'ayant servi
-dans leur vie présente l'Ordre de Justice et de Bonté, elles seront
-reçues vivantes dans son sein pour continuer à le servir encore, et y
-trouver l'harmonie de la Justice et du Bonheur.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-RÉSUMÉ ET CONCLUSION.
-
-
-Sur quelques points du globe, un certain nombre de femmes protestent
-contre les lois qui placent leur sexe en minorité, en demandent
-l'abrogation ou la réforme, et revendiquent leur légitime part de droit
-humain.
-
-Des esprits futiles et sans portée rient de ce mouvement qui commence et
-ira grandissant sans cesse.
-
-Des esprits sérieux, mais retenus dans les liens des vieux préjugés, s'en
-effraient et s'en étonnent; en cherchent naïvement la raison où ils ne
-peuvent la trouver, et conçoivent la gigantesque espérance d'arrêter
-court le mouvement émancipateur.
-
-Une fois pour toutes, il faut les détourner de ce labeur ingrat, en leur
-faisant toucher du doigt les réalités.
-
-La domination de l'homme sur la femme, et la minorité civile de celle-ci
-avaient leur prétexte quasi légitime lorsque la femme, maintenue dans
-l'ignorance, était réellement inférieure à l'homme en intelligence, en
-caractère, en activité;
-
-Lorsqu'elle n'avait et ne se croyait pour fonction que la maternité et
-les soins du ménage;
-
-Lorsqu'elle trouvait un soutien légitime qui l'aimait, la protégeait;
-
-Lorsque, inférieure par l'éducation elle se croyait aussi de nature
-inférieure, et considérait comme son devoir envers Dieu l'obéissance à
-son mari.
-
-Les choses étaient-elles bien ainsi? Je n'en discuterai pas: préfère le
-passé qui veut; moi j'aime mieux l'avenir où je vois l'amour complet dans
-l'égalité, la fusion des âmes, la confiance entière et réciproque,
-l'effort commun pour une œuvre commune, l'union sainte, pure, entière
-jusqu'au tombeau qui ne sera pour le survivant qu'un berceau
-d'immortalité.
-
-Il n'est question ni de ce que nous préférons, ni de ce que nous rêvons
-les uns ou les autres: mais seulement de ce qui peut être, d'après l'état
-des esprits et des choses: c'est folie que de vouloir ramener le monde en
-arrière: la sagesse consiste à régler sa marche en avant.
-
-Pourquoi la femme revendique-t-elle son droit à la liberté et à
-l'égalité?
-
-C'est d'abord parce que, beaucoup plus instruite que par le passé, elle
-sent mieux sa dignité et les droits de sa personnalité. C'est parce que
-les leçons et l'exemple des hommes l'ont éloignée de la foi complète au
-dogme ancien, qu'elle n'accepte plus que sous bénéfice d'inventaire;
-c'est à dire en repoussant ce qui heurte ses sentiments nouveaux. Elle
-sent trop ce qu'elle vaut aujourd'hui, pour se croire inférieure à
-l'homme et tenue de lui obéir: elle ne croit pas plus au droit divin de
-l'autre sexe sur elle, que ce sexe ne croit au droit divin du prince et
-du prêtre sur les peuples.
-
-Sous l'influence du principe d'Émancipation générale, posé par la
-Révolution française, la femme, mêlée à toutes les luttes comme actrice
-ou martyr; comme mère, épouse, amante, fille, sœur, s'est modifiée
-profondément dans ses sentiments et ses pensées: il eût été absurde
-qu'elle voulût la liberté et l'égalité pour les hommes, parce qu'ils sont
-des créatures humaines, sans élever son cœur, et sans rêver son
-affranchissement propre, puisqu'elle aussi est une créature humaine:
-l'esprit révolutionnaire a rendu la femme indépendante: il faut en
-prendre son parti.
-
-La femme n'étant plus enfermée dans les soins du ménage et des enfants,
-mais, au contraire, prenant une part toujours croissante à la production
-de la richesse nationale et individuelle, il est évident qu'elle a besoin
-de liberté et d'indépendance, et qu'elle doit avoir, dans la famille et
-les affaires une tout autre place que par le passé: elle le sent et le
-sait, il faut encore en prendre son parti, et lui faire cette place: le
-bon sens et la justice l'exigent.
-
-La femme ne pouvant plus se marier sans une dot ou une profession, ne
-peut plus considérer le mariage comme son état naturel; elle est de plus
-en plus mise dans la nécessité triste ou heureuse de se suffire à
-elle-même, de se considérer, non plus comme le complément de l'homme,
-mais comme un être parfaitement distinct.
-
-Cette situation faite à la femme exige donc de profondes réformes légales
-et sociales: elle le sait ou le sent: il faut encore en prendre son
-parti, et travailler à ces réformes, sous peine de voir la civilisation
-moderne périr par la minorité de la femme, comme la civilisation ancienne
-a péri par l'esclavage.
-
-L'homme n'aime plus la femme: il cherche en elle un complément obligé de
-dot, un associé commode, un moyen de se procurer quelques sensations ou
-distractions, une servante, une garde malade non rétribuée; la femme ne
-l'ignore pas; et, à son tour, elle n'aime plus l'homme; cette désolante
-situation des sexes en face l'un de l'autre, exige que la femme soit
-délivrée de la tutelle de l'homme qui la heurte, l'irrite, la ruine trop
-souvent; qui se sert durement de droits sans fondement dans la nature des
-choses: droits qu'elle ne veut plus subir parce qu'elle est trop
-intelligente aujourd'hui; et parce qu'elle aime beaucoup moins son
-conjoint dont elle se sait n'être plus suffisamment aimée.
-
-L'on n'ignore pas ce qu'est devenu le mariage, et quel usage une infinité
-d'hommes font des privilèges qu'ils ont comme chefs de la communauté. Par
-leurs passions, leurs vices, leur incurie, ils désolent souvent leur
-femme et compromettent leur avenir et celui de leurs enfants. La femme
-commence à ne plus vouloir de cette situation humiliante et dangereuse:
-elle murmure, elle s'insurge dans son cœur, et beaucoup de jeunes femmes
-déjà préfèrent renoncer à l'union légale que de subir les conséquences du
-mariage actuel: que peut faire la société pour parer à ce danger, sinon
-réformer le mariage?
-
-Ainsi la femme ne veut plus être mineure parce qu'elle ne l'est plus
-devant l'intelligence;
-
-Parce qu'elle ne l'est plus devant la production;
-
-Parce que la situation qui lui est faite exige son égalité avec l'homme.
-
-Et nous disons, et nous répétons qu'il faut en prendre son parti et
-opérer progressivement des réformes, si l'on ne veut que la civilisation
-périsse.
-
-Pour que le mouvement dont on s'étonne ne se produisît pas, il ne fallait
-pas cultiver l'esprit de la femme;
-
-Il ne fallait pas lui donner une large et lourde part dans le travail;
-
-Il ne fallait pas permettre que l'homme pût se vendre à la femme pour une
-dot, ou que celle-ci fût son égale ou sa supérieure en utilité dans le
-travail du couple;
-
-Il ne fallait pas proclamer l'égalité de Droit pour tout être humain;
-
-Il ne fallait pas ruiner dans le cœur de la femme la doctrine qui
-divinise l'autorité et la subordination.
-
-Mais puisqu'on a fait, laissé faire et laissé passer, il faut subir les
-conséquences de la situation présente, et ne pas blâmer la femme
-lorsqu'elle témoigne avoir profité des leçons qu'on lui donne; on ne peut
-plus ressusciter le passé, ni rendre à la femme ses naïves croyances, ses
-niaises soumissions, son ignorance et son existence cachée: on l'a
-développée pour la liberté et l'égalité, qu'on lui donne donc l'une et
-l'autre; car elle ne formera des hommes libres qu'à la condition d'être
-libre elle-même.
-
-Dans l'ouvrage que vous terminez, lecteur, je n'ai posé et soutenu qu'une
-thèse: celle de l'égalité de Droit pour les deux sexes; je n'avais donc
-pas à me préoccuper des fonctions de la femme, c'est à dire de l'usage
-que, par suite de sa nature particulière, si elle en a une, elle sera
-librement conduite à faire de son droit.
-
-Je me serais même interdit de répondre à cette simple question: Y a-t-il
-dans la Société des fonctions masculines et des fonctions féminines? Si,
-par une inconcevable aberration, certaines gens n'eussent fait des
-fonctions qu'ils attribuent à la femme, des causes d'infériorité devant
-le Droit.
-
-J'ai dû dire alors: ne confondons pas le droit et la fonction: le Droit
-est la condition, la faculté générale et absolue; la Fonction est la
-manifestation des aptitudes individuelles qui sont limitées: personne n'a
-la puissance d'user de tous ses droits, et chacun en use selon sa nature
-propre, et les circonstances dans lesquelles il se trouve: il se peut que
-les femmes n'aient pas aptitude pour une foule de fonctions; que la
-maternité et les soins de l'intérieur pour lesquels la majorité d'entre
-elles sont formées aujourd'hui, les empêchent d'entrer dans une foule de
-carrières: cela ne signifie rien quant à la question de Droit: elles ne
-sont pas plus obligées d'être autres qu'elles ne sont, que l'immense
-majorité des hommes ne se trouve obligée d'user de tous ses droits. Si,
-comme on le croit, la femme n'est pas apte à remplir certaines fonctions
-privées ou publiques, ou qu'elle n'en ait pas le temps, on n'a nul besoin
-de les lui interdire; si, au contraire, on lui croit l'aptitude et le
-temps, en l'empêchant de se manifester, on commet une iniquité, un acte
-d'odieuse tyrannie: le droit est absolu, il ne se scinde pas, il est un:
-quand il se différencie, ce n'est plus le Droit, c'est le privilége,
-c'est à dire l'injustice.
-
-Toutefois, pour qu'on ne m'accuse pas d'éluder ou de tourner les
-questions, parce que je ne puis ou ne veux pas les résoudre, j'ai déclaré
-nettement ma pensée et j'ai dit: en principe, je n'admets pas que, devant
-le Droit, on puisse légitimement classer les fonctions en masculines et
-féminines, quoique j'admette qu'elles se classent dans la pratique selon
-le degré de développement des sexes et leurs aptitudes actuelles.
-
-Je ne puis admettre en principe une classification devant le Droit, parce
-que cela supposerait qu'on a trouvé la _loi_ permanente des caractères
-qui distinguent radicalement les sexes;
-
-Parce que cela supposerait que les sexes sont immobiles, improgressifs.
-
-Or les théories qui établissent une classification, sont loin de révéler
-la loi, puisqu'elles sont contredites par une multitude innombrable de
-faits. Et si leur caractère empirique suffit pour les rejeter, que
-sera-ce, si l'on considère les tristes conséquences qu'elles entraînent!
-
-Elles faussent l'éducation, détruisent la spontanéité du sexe jugé
-inférieur;
-
-Elles conduisent à l'oppression de la minorité vigoureuse qui ne s'est
-pas soumise a l'étiolement calculé;
-
-Elles font établir le privilége dans le Droit;
-
-Elles empêchent l'humanité de se développer librement, et la privent de
-la moitié de ses forces.
-
-Elles conduisent à calomnier la nature et à nier la valeur de ceux qu'on
-a comprimés, refoulés, auxquels on a donné une nature factice.
-
-Ces motifs sont assez graves pour que nous repoussions toutes les
-théories, toutes les classifications en vogue, et pour que nous ne nous
-permettions pas la fantaisie d'en essayer une, qui ne serait pas
-meilleure que celles des autres, puisque les éléments nous manquent, et
-ne peuvent être donnés que par le libre développement des deux sexes dans
-l'égalité.
-
-Non pas, je l'ai dit, que je nie la différence fonctionnelle des sexes:
-non: une induction légitime m'autorise à croire que la différence
-sexuelle modifie tout l'être, conséquemment le jeu des facultés: c'est
-pour cela que la femme doit être partout et, à côté de l'homme: car je ne
-cesserai de le répéter: tout ce qui est de l'humanité n'aura réellement
-ce caractère, que lorsqu'il sera frappé de l'empreinte des deux sexes:
-si, pour procréer un être humain, les deux sont nécessaires, pour mettre
-au monde une loi viable, un jugement vraiment équitable, il faut l'homme
-et la femme. Tout existe dans l'humanité par les deux sexes; si tout est
-imparfait, c'est parce que l'influence de la femme est indirecte; il faut
-qu'elle devienne directe pour hâter le Progrès.
-
-Repoussant en principe toute classification devant le Droit, et laissant
-à la Liberté et à l'Égalité la tâche de manifester les véritables
-caractères différentiels des deux moitiés de l'humanité, je n'ai pas dû
-m'arrêter sur la prétendue mission, sur la prétendue vocation propre à
-chaque sexe, ni discuter la valeur des affirmations suivantes et autres
-semblables:
-
-La femme est gardienne des sentiments, de la morale;
-
-La vocation de la femme est de plaire à l'homme et de s'en faire aimer;
-
-La femme est une religion; c'est une pureté; etc., etc.
-
-Cela nous aurait menée trop loin de définir d'abord les termes, puis de
-faire comprendre l'inanité et le danger de semblables idées.
-
-Disons seulement en passant que la première affirmation est dangereuse en
-ce qu'elle conduit à juger plus sévèrement la femme que l'homme au point
-de vue de la morale, conséquemment porte à maintenir les fausses
-appréciations que nous avons combattues dans le chapitre de l'Amour et du
-Mariage: quand un seul sexe est réputé gardien des mœurs, les mœurs se
-corrompent: car l'un ne pèche pas sans l'autre.
-
-D'autre part c'est une triste idée que de prétendre que la vocation de la
-femme est de plaire a l'homme et de s'en faire aimer: c'est avec cette
-morale là que l'on fait de la femme un être futile, rusé; qu'on la
-prépare à l'adultère quand elle est malheureuse en ménage; au libertinage
-quand elle est pauvre: la vocation de la femme est d'être un être social,
-digne, utile et moral, une épouse sage et bonne, une mère tendre,
-attentive, éclairée capable de faire des citoyens et des citoyennes
-honorables: sa vocation ne diffère pas en général de celle de l'homme
-qui, lui aussi, doit être un époux sage et bon, un père tendre ne donnant
-à ses enfants que de sages exemples et de bonnes leçons, tout en
-remplissant lui-même sa tâche de citoyen et de producteur. Si la femme
-doit plaire à l'homme et s'en faire aimer, l'homme doit également plaire
-à la femme et s'en faire aimer: à cette condition seule, remplie des
-deux parts, est le bonheur et l'harmonie du ménage.
-
-Mais laissons toutes ces questions incidentelles: mon livre est écrit,
-non pour suivre les classificateurs sur le terrain de l'imagination, pour
-discuter à perte de vue sur le rôle des sexes; non pas même pour poser le
-Droit de la femme en conséquence de sa différence et de son utilité autre
-que celle de l'homme; mais écrit uniquement pour poser le Droit de la
-femme à la Liberté dans l'Égalité parce qu'elle est, comme l'homme, une
-créature humaine; parce qu'ainsi que le dit P. Leroux, il n'y a plus ni
-esclaves ni serfs devant le Droit français.
-
-Je n'apporte pas une idée nouvelle: je ne fais que continuer la tradition
-de la majorité des hommes de Progrès, et je me contente de la développer,
-de l'expliquer, de la soutenir et de l'amender.
-
-J'aurais négligé peut-être de relever l'opinion surannée de la minorité,
-si ceux qui la représentent, n'avaient le privilége de se faire écouter
-d'un nombreux public. Mais comme ce privilége rend leurs erreurs
-dangereuses et que, de leur fait, beaucoup de femmes prennent en aversion
-les principes de 89, je ne me suis pas crue libre de laisser compromettre
-ces principes sacrés auprès du sexe qui, par l'éducation et l'influence,
-dispose en grande partie de l'avenir de la Démocratie. J'ai donc dû
-prouver à la maladroite minorité progressiste qu'elle abuse de l'_a
-priori_, construit des théories d'asservissement sur des lois
-imaginaires, manque de méthode, se met constamment en contradiction
-flagrante avec les faits, avec la science, avec la logique, avec ses
-propres principes sur le Droit.
-
-Cette preuve, je l'ai faite durement, sans ménagement aucun: c'était mon
-droit et mon devoir. Loin de m'en repentir, je suis prête à la
-parachever, si ces Messieurs ne la trouvent pas suffisante; car jamais,
-tant que je pourrai tenir une plume, je ne permettrai à personne de
-présenter les doctrines du Moyen Age sous l'étiquette de notre glorieuse
-Révolution, sans faire entendre une protestation énergique.
-
-Le résumé du livre qu'on vient de lire est dans les deux syllogismes
-suivants:
-
-La femme doit être libre et l'égale de l'homme devant le Droit, parce
-qu'elle est un être humain;
-
-Or elle est mineure, opprimée, souvent sacrifiée;
-
-Donc il y a lieu d'opérer de nombreuses réformes afin que, partout, elle
-prenne à côté de l'homme sa place légitime.
-
-Toute réforme dans les lois doit être préparée par une réforme dans
-l'éducation et dans les mœurs;
-
-Or les mœurs se dépravent, le mariage se corrompt, l'éducation des
-filles n'a ni base ni portée;
-
-Donc il faut travailler à l'éducation de l'amour et de la femme, et
-réformer le mariage, tout en posant et soutenant la revendication des
-droits de la femme.
-
-Et, développant ma pensée, j'ai dit:
-
-L'égalité de Droit entre les hommes, décrétée par le législateur, et
-admise par la conscience moderne, n'est évidemment pas basée sur
-l'égalité ou l'équivalence des hommes entre eux, puisque l'expérience
-nous les montre tous inégaux en facultés intellectuelles, en sentiment,
-en activité, en force, etc.
-
-Sur quoi donc est appuyée cette égalité devant le Droit? Ce ne peut être
-que sur les caractères qui leur sont communs; sur les caractères
-spécifiques qui les rangent dans une même espèce.
-
-Or la femme est-elle d'espèce identique à l'homme? possède-t-elle les
-caractères spécifiques de l'humanité? Très évidemment, oui.
-
-Donc l'égalité de Droit, étant fondée sur l'identité des caractères
-spécifiques, non sur des variétés individuelles, il s'ensuit logiquement
-que la femme à laquelle, sans folie, on ne peut contester ces caractères,
-est, en principe et très légitimement, l'égale de l'homme devant le droit
-social.
-
-Puisqu'il en est ainsi, la femme est donc, de droit, libre et autonome;
-maîtresse, en conséquence, de manifester comme l'homme son activité dans
-toutes les carrières privées.
-
-Tout ce qui est socialisé pour le développement intellectuel et moral des
-membres du corps social, doit être aussi bien à son profit qu'à celui de
-l'homme.
-
-Sous aucun prétexte, on ne peut l'éloigner des fonctions publiques, plus
-qu'on ne les interdit à l'homme.
-
-Sa dignité civile est la même que celle de l'homme, et tous les droits
-qui en ressortent sont les mêmes.
-
-Dans le Mariage, elle doit être l'égale, c'est à dire l'associée de
-l'homme.
-
-Dans le domaine politique, elle a les mêmes droits que lui.
-
-C'est donc une iniquité que de l'évincer de l'éducation nationale, de
-nier et refouler ses aptitudes, de lui fermer les écoles spéciales, de
-lui refuser certains diplômes et de lui interdire certaines carrières.
-
-C'est donc une iniquité que de l'inférioriser civilement, de la repousser
-des emplois, de la déclarer _incapable_.
-
-C'est donc une iniquité de l'absorber dans le mariage, d'en faire une
-serve, ou tout au moins une mineure.
-
-C'est donc une iniquité que de lui ôter sa dignité et son autorité
-maternelles, lorsque le mari est vivant.
-
-C'est donc un surcroît d'iniquité, après l'avoir déclarée faible,
-incapable, mineure sous tant de rapports, de la réputer très forte et
-très capable, très majeure, lorsqu'il s'agit d'être jugée, condamnée,
-punie et de payer les impôts; plus forte et plus capable que l'homme,
-lorsqu'il s'agit de pureté, et de lui laisser la charge des enfants
-naturels, le fardeau de sa faute et de celle de l'homme.
-
-Voilà ce que nous pensons, ce que nous disons; et nous le redirons bien
-haut et sans cesse; et nous le redirons si haut et si souvent, que celles
-qui dorment dans un bonheur relatif tout égoïste, ou dans l'immoralité où
-toute dignité s'oublie, seront bien forcées de se réveiller, et de songer
-à la situation et à l'avenir de leurs filles.
-
-Jusqu'à ce que notre sang soit glacé par la mort, nous demanderons
-Justice pour la moitié du genre humain;
-
-Nous demanderons que l'on donne une éducation nationale aux filles;
-
-Que toutes les carrières leur soient accessibles, tous les diplômes
-accordés;
-
-Que la dignité civile leur soit pleinement reconnue;
-
-Que le Mariage soit une société fondée sur l'égalité, sous la protection
-du conseil de famille;
-
-Que le père et la mère aient un droit égal sur les enfants;
-
-Que la pureté de la femme soit suffisamment protégée contre l'homme et
-contre elle-même;
-
-Que la femme prenne progressivement, à mesure qu'elle se développera, sa
-place légitime partout à côté de l'homme, dans la législation,
-l'administration, la Justice, la Science, la Philosophie, comme elle l'a
-déjà dans l'Industrie et l'Art.
-
-Et nous disons aux femmes de Progrès: constituez un Apostolat;
-
-Modifiez l'opinion par une feuille périodique;
-
-Travaillez par vos écrits, à éclairer, à moraliser le peuple et les
-femmes;
-
-Fondez et dirigez un vaste établissement d'éducation pour les filles,
-afin d'avoir une pépinière de réformatrices;
-
-Associez et moralisez les ouvrières;
-
-Relevez les femmes égarées;
-
-Travaillez à faire l'éducation de l'Amour, à placer le Mariage sur sa
-véritable base: car lorsque l'Amour n'est plus que la recherche d'une
-sensation, et que le Mariage tombe en désuétude, la société marche à sa
-dissolution.
-
-Vous toutes qui avez à cœur l'œuvre sainte de l'émancipation générale
-de l'humanité, reliez-vous sur tous les points du globe; enfermez le
-monde civilisé dans un réseau, afin de centraliser vos efforts, de donner
-de l'unité aux doctrines, et de préparer le règne de la fraternité
-humaine par l'extinction des haines et des préjugés de nations et de
-races.
-
-Éloignez toutes les questions oiseuses sur la nature et les fonctions de
-chaque sexe: devant le Droit, elles ne signifient rien: chacun fait et
-ne doit faire que les choses auxquelles il est apte; et l'on ne brigue
-pas des fonctions pour lesquelles on manque de capacité ou de temps.
-
-Faites-bien comprendre aux femmes mineures par l'intelligence que,
-réclamer l'égalité de Droit, ce n'est pas prétendre à la similitude de
-fonctions; qu'elles ne seront pas plus contraintes d'être autre chose
-qu'elles ne sont sous un régime d'égalité, que sous celui que nous avons
-à l'heure qu'il est; que toute la différence, sous ce rapport, consistera
-en ce que celles qui, aujourd'hui, ne peuvent faire certaines choses
-_parce qu'elles sont femmes_, seront admises à les faire, parce qu'elles
-seront des êtres humains.
-
-Faites-leur bien comprendre qu'elles sont absurdes de se poser en types
-et modèles de leur sexe, et de prétendre que toutes les autres femmes ne
-doivent avoir que leurs aptitudes, leurs goûts: faites-leur remarquer que
-nous différons tous; que nous devons respecter l'individualité d'autrui
-comme nous trouvons juste qu'on respecte la nôtre; que si l'on regarde
-comme légitime et naturel qu'elles n'aient d'autre vocation que les soins
-du ménage, fonction très nécessaire, très utile et très respectable,
-elles doivent trouver tout aussi légitime et naturel que d'autres femmes
-préfèrent des fonctions différentes.
-
-Enfin, faites-leur honte de l'indigne habitude où elles sont de déprécier
-les qualités supérieures qu'elles n'ont pas, quand elles les rencontrent
-chez une personne de leur sexe: dites-leur, ce qui est vrai, qu'elles
-s'attirent ainsi le dédain des hommes qui ont, en général, trop de bon
-sens pour ne pas reconnaître et avouer la supériorité d'une femme, et
-éprouvent naturellement de la pitié pour celles qui, au lieu de s'en
-honorer par un sentiment naturel de solidarité, refusent de la
-reconnaître.
-
-Femmes françaises, plus particulièrement mes sœurs, à vous mes dernières
-paroles.
-
-Le génie de la Gaule, mis dans les fers par l'épée de Rome et la foi de
-l'Asie, s'est réveillé en 1789. Pourquoi, filles de la Gaule,
-laissez-vous pâlir le divin flambeau de la Résurrection?
-
-Parmi nos peuplades héroïques qui ne croyaient pas à la mort et adoraient
-la gloire et la liberté, vous étiez prêtresses;
-
-Vous occupiez le sommet de la hiérarchie religieuse;
-
-Vous étiez profondément respectées;
-
-Votre pureté était protégée par la loi;
-
-Fières, courageuses, chastes, bonnes éducatrices, vous-mêmes éleviez les
-hommes qui faisaient trembler Rome et la Grèce;
-
-Réunies en conseil, vous terminiez les différends qui s'élevaient entre
-les peuples;
-
-Et notre vieille Gaule ne s'est pas réveillée tout entière; elle vous a
-laissées dans l'ombre parce que, pendant son long sommeil, vous les
-saintes, les prêtresses, avez été dépouillées de votre auréole; vos fils
-corrompus et dégénérés vous ont déclarées _impures_; vous ont fait
-descendre au rôle _d'intermédiaires entre l'homme et l'animal_; vous ont
-traitées de _nids d'esprits immondes_; vous ont ôté tout respect, toute
-personnalité dans le mariage; dépouillées de toute influence sur les
-affaires du pays; la Gaule s'est relevée de sa tombe en gardant des
-lambeaux du suaire dans lequel l'avaient enveloppée ses oppresseurs;
-est-ce pour cela que vous la méconnaissez?
-
-Femmes françaises, mes sœurs, vous avez à choisir entre le génie de
-notre race qui dit: respect à la dignité de la femme, place pour elle
-dans la Cité, dans l'État, dans le Sacerdoce, et le vieux génie étranger
-qui nous exclut et nous dégrade.
-
-Vous avez à choisir, et il faut vous décider, pour que le monde moderne
-n'avorte pas en bouton.
-
-N'employez donc plus votre redoutable influence contre le Progrès et vos
-intérêts les plus chers.
-
-N'élevez-donc plus vos fils et vos filles dans la haine ou l'indifférence
-des institutions que nous ont conquises nos pères au prix de tant de
-sang, de larmes et de douleurs.
-
-Ah! vous seriez bien coupables, si vous saviez ce que vous faites! Mais,
-hélas! Des servantes, des meubles de luxe, des esclaves: Voilà ce qu'on
-s'efforce incessamment de faire de vous; et vous abaissez à votre tour le
-coeur et la moralité de l'autre sexe qui ne comprend pas que, sans vous,
-on ne peut rien fonder, rien maintenir.
-
-Quand donc ouvrira-t-on les yeux!
-
-Messieurs les prétendus progressistes, un dernier mot. L'Église attire la
-femme, la rapproche de l'autel, la divinise en Marie; un des siens va
-même jusqu'à réclamer pour elle le droit politique.
-
-Vous, que faites-vous? Vous reprenez contre nous le langage que tenait
-autrefois l'Église, et dont elle voudrait peut-être bien ne s'être jamais
-servie. Prétendez-vous donc construire l'avenir avec les ruines du passé?
-Vous faites tant de maladroits efforts pour nous livrer aux inspirations
-de ce qui en reste, qu'en vérité nous serions tentées de le croire.
-
-Mais nous ne vous laisserons pas faire, Messieurs; nous ne laisserons
-pas les femmes prendre en haine les principes sacrés du Droit humain,
-parce qu'il tous plaît de les subordonner à vos petites passions, à vos
-mesquins égoïsmes, à vos vieux préjugés d'éducation.
-
-_Nous séparons de vous la Révolution._
-
-Nous protestons contre vos doctrines Moyen Age.
-
-Nous, femmes du Progrès, nous voulons réagir contre le monde social et
-moral que votre incurie a laissé s'organiser: car nous avons honte de
-cette génération d'avortons égoïstes qui a perdu le sens des grandes et
-nobles choses.
-
-Nous avons honte de ces fils qui font orgie sur la tombe de leurs pères
-et outragent leurs grandes ombres éplorées de leur rire incrédule et
-cynique.
-
-Nous avons honte de cette masculinité décrépite qui conduit la France,
-notre France, au cercueil entre l'armée du coffre-fort et une procession
-de courtisanes.
-
-Nous ne voulons pas que nos fils la continuent.
-
-Nous ne voulons pas que nos filles soient des éléments de dissolution.
-
-Nos pères ont promis la liberté au monde: vous, Messieurs, qui niez le
-droit de la moitié de l'humanité, n'êtes pas propres à dégager leur
-promesse. Place donc à la femme, afin que, délivrée de ses honteux liens,
-elle mette la paix où vous mettez la guerre, l'équité où vous mettez le
-privilége.
-
-Vous n'avez plus de Morale, plus d'idéal: place, place à la femme,
-Messieurs, afin qu'elle vous redonne l'un et l'autre.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME.
-
-
- DEUXIÈME PARTIE.
-
- Pages
-
- Droit et Devoir; objections contre le Droit des Femmes, la
- Femme devant les mœurs et le Code civil 5
-
- CHAPITRE Ier. Bases et formules des Droits et Devoirs 7
-
- CHAPITRE II. Objections contre l'émancipation des Femmes 33
-
- CHAPITRE III. État de la Femme dans les mœurs et la législation.
-
- I. Dialogue entre une jeune femme et l'auteur 48
-
- II. Emploi de l'autorité 51
-
- III. Charité de la Femme 53
-
- IV. Droit politique 61
-
- V. Fonctions publiques 65
-
- VI. La Femme dans le mariage 67
-
- CHAPITRE IV. Suite du précédent.
-
- VII. Contrat de mariage 71
-
- VIII. La Femme mère et tutrice 81
-
- IX. Rupture de l'association conjugale 85
-
- X. Résumé et conseils 93
-
-
- TROISIÈME PARTIE.
-
- Nature et fonctions de la Femme, amour et mariage; Réformes
- légales 99
-
- CHAPITRE Ier. Nature et fonctions de la Femme 101
-
- CHAPITRE II. L'amour, sa fonction dans l'humanité 127
-
- CHAPITRE III. Mariage (dialogue) 151
-
- CHAPITRE IV. Résumé, Réformes proposées 177
-
-
- QUATRIÈME PARTIE.
-
- Œuvres de l'époque transitoire; Apostolat de la Femme;
- Profession de foi, Éducation rationnelle 199
-
- CHAPITRE Ier. Appel aux Femmes, Apostolat, Profession de
- foi, etc.
-
- I. Appel aux Femmes 201
-
- II. Profession de foi 204
-
- III. Comité encyclopédique 210
-
- IV. Institut 215
-
- V. Journal 217
-
- VI. Ateliers 219
-
- CHAPITRE II. Éducation rationnelle, Lettres à une institutrice 223
-
- CHAPITRE III. Éducation rationnelle (suite) 245
-
- CHAPITRE IV. Résumé et Conclusion 271
-
-
-
-
-ERRATA.
-
-
- Page 30, ligne 5, au lieu de: _à se soumettre_, lisez: _de se
- soumettre_.
- Page 48, au lieu de: _état de la femme française dans_, lisez: _devant_.
- Page 58, ligne 20, au lieu de: _n'y a_, lisez: _n'y ait_.
- Page 89, ligne 13, au lieu de: _le désole_, lisez: _la désole_.
- Page 119, ligne 21, au lieu de: _nominaliste_, lisez: _nominalisme_.
- Page 134, ligne 16, au lieu de: _et l'idéal_, lisez: _es l'idéal_.
- Page 145, ligne 23, au lieu de: _l'honneur des autres les_, lisez:
- _l'honneur des autres; s'_.
- Page 167, ligne 18, au lieu de: _ils deviennes_, lisez: _ils
- deviennent_.
- Page 204, ligne 2, au lieu de: _numaines_, lisez: _humaines_.
- Page 218, ligne 27, au lieu de: _ses camps_, lisez: _ses coups_.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La femme affranchie vol. 2 of 2, by
-Jenny P. d'Héricourt
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AFFRANCHIE VOL. 2 OF 2 ***
-
-***** This file should be named 53310-0.txt or 53310-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/3/3/1/53310/
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Books project.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
diff --git a/old/53310-0.zip b/old/53310-0.zip
deleted file mode 100644
index 603ce25..0000000
--- a/old/53310-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/53310-h.zip b/old/53310-h.zip
deleted file mode 100644
index 27851be..0000000
--- a/old/53310-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/53310-h/53310-h.htm b/old/53310-h/53310-h.htm
deleted file mode 100644
index 0f6b889..0000000
--- a/old/53310-h/53310-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,10173 +0,0 @@
- <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
- <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
- <head>
- <meta http-equiv="Content-Type"
- content="text/html;charset=iso-8859-1" />
- <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
- <title>
- The Project Gutenberg's eBook of , by </title>
- <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
- <style type="text/css">
-
- h1,h2,h3 {text-align: center;
- clear: both;}
-
- h1 {margin-top: 2em;}
-
- h2 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;}
-
- h3 {margin-top: 2em; font-size: 95%;}
-
- h2.normal {margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;
- page-break-after: avoid;}
-
- .subh {text-align: center;}
-
- .section {margin-top: 2em; text-align: center; font-weight: bold;}
-
- div.titlepage,
- div.frontmatter
- {
- text-align: center;
- page-break-before: always;
- page-break-after: always;
- }
-
- div.titlepage p
- {
- text-align: center;
- font-weight: bold;
- line-height: 1.3em;
- }
-
- div.frontmatter p
- {
- text-align: center;
- margin-top: 1.5em;
- }
-
- .titlepage p
- {
- text-align: center;
- font-weight: bold;
- line-height: 1.3em;
- }
-
- div.chapter
- {page-break-before: always; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em; text-align: center;}
-
- div.topspace {margin-top: 3em;}
-
- .space {margin-top: 3em;}
-
- .end
- {
- text-align: center;
- font-size: small;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 4em;
- }
-
- hr.deco {width: 5%;}
- hr.tb {width: 5%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;}
- hr.chap {width: 15%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;}
-
- div.heading
- {page-break-before: always; margin-top: 4em;}
-
- .poetry {font-size: 95%; margin-left: 20%; margin-right: 10%;
- margin-bottom: 1em; text-align: left; }
- .poetry .stanza { margin: 1em 0em 1em 0em; }
- .poetry p { margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em; }
- .poetry p.i1 {margin-left: 1em;}
- .poetry p.i2 {margin-left: 2em;}
- .poetry p.i3 {margin-left: 3em;}
- .poetry p.i6 {margin-left: 6em;}
- .poetry p.i9 {margin-left: 9em;}
- .poetry p.i10 {margin-left: 10em;}
- .poetry p.i12 {margin-left: 12em;}
-
- table {margin-left: auto; margin-right: auto;}
- .tdl {text-align: left; vertical-align: top;
- padding-left: 3em; text-indent: -1em;}
- .tdr {text-align: right; vertical-align: bottom;}
- .tdc {text-align: center;}
- th {padding-top: 2em; padding-bottom: 1em;}
- .td.border {border: 2px solid;}
- .td {padding-left: 2em;}
-
- #ToC {width: 70%}
- #ToC tdr {padding-right: 1em;}
- #ToC td {padding-left: 2em;}
- #ToC tdl {vertical-align: top;}
-
- .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */
- /* visibility: hidden; */
- position: absolute;
- right: 5%;
- font-size: 0.6em;
- font-variant: normal;
- font-style: normal;
- text-align: right;
- background-color: #FFFACD;
- border: 1px solid;
- padding: 0.3em;
- text-indent: 0em;
- } /* page numbers */
-
- .pagenumh { display: none; }
-
- .blockquote {font-size: 95%; margin-left: 5%; margin-right: 10%;}
-
- .tnote {margin: auto;
- margin-top: 2em;
- border: 1px solid;
- padding: 1em;
- background-color: #F0FFFF;
- width: 25em;}
-
-
- sup {font-size: 0.7em; font-variant: normal; vertical-align: top;}
-
- .extra {font-size: 130%; font-weight: bold; text-align: center;
- line-height: 1.5em;}
-
- .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;}
-
- .smallc {font-size: 90%; text-transform: uppercase;}
- .center {text-align: center;}
- .titre {text-align: center; font-size: small;}
- .cap {font-size: 110%;}
-
- .figcenter {margin: auto; text-align: center;}
-
- .p2 {margin-top: 2em;}
- .p4 {margin-top: 4em;}
-
- .xs {font-size: x-small;}
- .small {font-size: small;}
- .medium {font-size: medium;}
- .large {font-size: large;}
- .xlarge {font-size: x-large;}
- .xxlarge {font-size: xx-large;}
-
-@media screen
-{
- body
- {
- width: 90%;
- max-width: 45em;
- margin: auto;
- }
-
- p
- {
- margin-top: .75em;
- margin-bottom: .75em;
- text-align: justify;
- }
-}
-
-@media print, handheld
-{
- p
- {
- margin-top: .75em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: .75em;
- }
-
- .poetry
- {
- margin: 2em;
- display: block;
- }
-
- .smcap
- {
- text-transform: uppercase;
- font-size: 90%;
- }
-
- hr.deco
- {
- width: 5%;
- margin-left: 47.5%;
- }
-
- hr.tb
- {
- width: 5%;
- margin-left: 47.5%;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 2em;
- }
-}
-
-@media handheld
-{
- body
- {
- margin: 0;
- padding: 0;
- width: 90%;
- }
-
- #ToC,
- .tnote
- {
- width: auto;
- }
-}
- </style>
- </head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's La femme affranchie vol. 2 of 2, by Jenny P. d'Héricourt
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: La femme affranchie vol. 2 of 2
- Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte
- et aux autres novateurs modernes
-
-Author: Jenny P. d'Héricourt
-
-Release Date: October 18, 2016 [EBook #53310]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AFFRANCHIE VOL. 2 OF 2 ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Books project.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
-<h1><span class="large">LA</span><br />
-<span class="xxlarge">FEMME AFFRANCHIE</span></h1>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span></p>
-
-<hr class="deco" />
-<div class="frontmatter">
-<p>Bruxelles.&mdash;Typ. de <span class="smallc">A. Lacroix, Van Meenen et</span> C<sup>ie</sup>, imprimeurs-éditeurs.</p>
-</div>
-<hr class="deco" />
-
-<div class="titlepage">
-<p><span class="medium">LA</span><br />
-<span class="xlarge">FEMME AFFRANCHIE</span></p>
-</div>
-<hr class="deco" />
-<div class="titlepage">
-<p><span class="small">RÉPONSE A MM. MICHELET, PROUDHON, É. DE GIRARDIN, A. COMTE</span><br />
-<span class="small">ET AUX AUTRES NOVATEURS MODERNES</span></p>
-<p><span class="medium">PAR M<sup>ME</sup> JENNY P. D'HÉRICOURT</span></p>
-</div>
-
-<hr class="deco" />
-<p class="subh">TOME II</p>
-<hr class="deco" />
-<div class="topspace titlepage">
-<p><span class="large">BRUXELLES</span><br />
-<span class="small">A. LACROIX, VAN MEENEN ET C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS</span><br />
-<span class="xs">RUE DE LA PUTTERIE, 33</span></p>
-
-<p><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="medium">CHEZ TOUS LES LIBRAIRES</span></p>
-
-<p><span class="medium">1860</span><br />
-<span class="xs">Tous droits réservés.</span></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_4"> 4</a></span>
-<span class="pagenumh"><a id="Page_5"> 5</a></span></p>
-
-<p class="extra">DEUXIÈME PARTIE</p>
-
-<p class="subh">Droit et Devoir; objections contre le Droit des Femmes;
-la Femme devant les m&oelig;urs et le Code civile.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_6"> 6</a></span>
-<span class="pagenumh"><a id="Page_7"> 7</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="normal">CHAPITRE PREMIER.<br />
-<span class="medium">BASES ET FORMULES DES DROITS ET DES DEVOIRS.</span></h2>
-</div>
-
-<p class="subh">I</p>
-
-<p>Avant de dire quelle part de droit et de devoir nous réclamons
-pour la femme, nous avons à définir ces deux notions inséparables
-qui se supposent, s'expliquent et se complètent.</p>
-
-<p>Fille de mon siècle, élève des doctrines résumées par notre
-glorieuse Révolution, je n'irai pas chercher les sources du Droit
-et du Devoir dans le monde du Surnaturalisme. Non; je laisse
-aux derniers échos du monde ancien l'irrationnelle fantaisie d'employer
-leur argumentation, basée sur l'inconnu, à prouver que
-le Droit nous est <i>octroyé</i>, le Devoir imposé par un Dieu quelconque.</p>
-
-<p>Je dis au contraire que l'un et l'autre <i>ont en nous leur origine</i>;
-qu'<i>ils ressortent de l'ensemble de nos facultés, de notre destinée,
-des rapports nécessaires que nous soutenons avec nous-mêmes,
-avec nos semblables, avec la nature</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
-Je dis que si l'origine, l'explication, la loi, la formule du
-Droit et du Devoir ne sont pas contenues dans ces faits et ces
-rapports, c'est que le Droit et le Devoir n'existent pas.</p>
-
-<p>Mais c'est parce que je crois fermement qu'elles y sont contenues,
-que j'essaierai de les en dégager.</p>
-
-<p>Il est temps enfin que se vulgarise cette vérité, précieuse et
-féconde, que nous avons des Droits et des Devoirs, indépendamment
-de toute doctrine religieuse.</p>
-
-<p>Quoi! diront quelques personnes timorées, vous, une femme,
-vous osez éliminer Dieu des questions de Droit et de Devoir!...
-Ah! il ne vous manque plus que de répéter cette phrase
-impie:</p>
-
-<p class="titre">Dieu, c'est le mal!</p>
-
-<p>Lecteur, c'est une pensée <i>vraie</i>, cachée sous une forme paradoxale.
-Dieu, dans son concept absolu, n'est pas le mal; mais
-l'humanité pense que Dieu sous sa face <i>relative</i>, Dieu formulé
-par notre intelligence, Dieu caché sous le symbole inventé par
-nous, de <i>bien</i> qu'il apparaissait à l'origine, devient le <i>mal</i>, lorsque
-l'humanité qui progresse, a dépassé en science et en moralité
-l'objet immobile de son ancienne adoration.</p>
-
-<p>Demandez aux chrétiens des premiers siècles, héritiers de
-deux croyances philosophiques symbolisées par Paul dans l'unité
-de Dieu et celle de la race humaine, si les dieux des nations qui
-leur semblaient diviser cette double unité, ne leur apparaissaient
-pas comme le <i>mal</i>....? Certes oui, puisque, de ces dieux de leurs
-ancêtres ils ont fait des démons.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
-Il est vrai que j'élimine Dieu des questions de Droit et du
-Devoir; mais c'est parce qu'au point de vue rationnel, il n'est
-pas le fondement de ces deux notions; et que, les rattacher à la
-divinité, c'est les livrer à toutes les chances de mort que subit
-nécessairement le dogme religieux.</p>
-
-<p>Que font en effet les peuples qui voient en Dieu la source du
-Droit et du Devoir? Quand Dieu tombe du piédestal qu'ils lui
-avaient dressé, le Droit et le Devoir disparaissent avec lui du
-sanctuaire de la conscience. L'histoire nous montre ces peuples
-livrant le Droit au despotisme qui le dévore; l'histoire nous les
-montre en même temps livrés aux passions égoïstes, se vautrant
-dans les orgies du sensualisme, c'est à dire ayant perdu l'idée du
-Devoir et de la dignité de leur nature.</p>
-
-<p>Si Dieu parle, c'est dans les lois de l'univers physique, intellectuel
-et moral. Son verbe sur la terre, c'est l'humanité se révélant
-à elle-même, non pas la vérité absolue, mais la vérité
-<i>indéfiniment progressive</i>.</p>
-
-<p>C'est donc dans les lois et les rapports qui sont en nous et
-hors de nous que nous pouvons constater, et que nous devons
-chercher la vérité sur le Droit et le Devoir.</p>
-
-<p>Cependant ne croyez pas, lecteurs, que je méconnaisse l'utilité
-du sentiment religieux, que je nie l'existence <i>objective</i> des faits
-inconnus qui servent de fondement aux dogmes; non, car je ne
-comprendrais plus pourquoi notre espèce est religieuse;</p>
-
-<p>Pourquoi elle s'est développée dans le sein des religions;</p>
-
-<p>Pourquoi les sociétés humaines se dissolvent, lorsque tout
-dogme a perdu son empire sur les âmes.</p>
-
-<p>Je ne comprendrais plus la grande loi biologique qui institue
-<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
-les penchants et tendances des êtres, en vue d'objets qui y correspondent.</p>
-
-<p>Si, à nos instincts nutritifs, correspondent les substances alimentaires;</p>
-
-<p>Si, à notre besoin de connaître, correspond la nature;</p>
-
-<p>Si, à notre besoin d'aimer, de nous associer, correspondent nos
-semblables;</p>
-
-<p>L'unité de loi n'exige-t-elle pas qu'à nos instincts religieux,
-correspondent des réalités?</p>
-
-<p>Que ces réalités échappent à nos moyens de vérification, qu'elles
-ne soient point <i>objet de connaissance</i>, ce n'est pas un motif pour les
-nier; mais c'en est un suffisant pour savoir que toutes les idées
-que nous nous en formons, n'ont de valeur que pour nous et que,
-sous peine de nous montrer absurdes et de fausser notre sens
-moral, nous devons les mettre en harmonie avec la science et la
-morale de notre époque; car si elles sont au dessus de ces choses,
-elles ne doivent pas les contredire.</p>
-
-<p>Ces quelques lignes prouveront aux personnes qui, du rationalisme
-dont sont empreints mes précédents travaux, ont cru pouvoir
-conclure à mon matérialisme et peut-être à mon athéisme,
-qu'elles se sont trompées sur mon compte. Le Matérialisme et
-l'Athéisme ne sont point des crimes, mais, à mon sentiment, de
-tristes erreurs, et je ne les partage pas.</p>
-
-<p>J'appartiens à ce petit nombre qui, ne pouvant s'arrêter dans
-la négation stérile, cherchent une affirmation supérieure et
-féconde.</p>
-
-<p>J'appartiens à ce petit nombre qui, ne trouvant pas la satisfaction
-de leurs besoins religieux dans les enseignements d'un
-<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
-dogme vieilli et rétrograde, la trouvent dans un dogme plus large
-que peut accepter la conscience et la Raison.</p>
-
-<p>J'appartiens à ce petit nombre <i>vraiment religieux</i>, qui appellent
-de toutes les aspirations du c&oelig;ur, la nouvelle doctrine générale,
-seule capable de nous relier dans l'amour et la communauté
-de but.</p>
-
-<p>Mais pour moi, la <i>Religion, n'est point une base; elle est un
-couronnement</i>.</p>
-
-<p>Pour moi, la <i>Religion n'est pas une racine; elle est une fleur</i>.</p>
-
-<p>Pour moi, la Religion n'explique ni la Science, ni la Morale,
-n'est le fondement ni du Droit ni du Devoir; elle est la <i>résultante</i>
-de toutes ces saintes choses; elle en est l'épanouissement
-poétique, le parfum. Si elle ne sort d'elles comme la fleur de sa
-tige, elle n'a pas d'autre raison d'être qu'une aberration de
-l'instinct religieux, abruti par l'ignorance, affolé par une imagination
-déréglée.</p>
-
-<p>Après cette déclaration de principes que j'ai cru devoir à mes
-amis et à mes ennemis, passons à l'objet de ce chapitre.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Le Droit et le Devoir ressortant de nos besoins, de notre
-destinée, des rapports que nous soutenons; et supposant l'intelligence
-et le libre arbitre, ne peuvent être conçus que par l'être
-humain, parce que seul, il est capable de constater les rapports
-qui lient les choses, de découvrir les lois de ces rapports;</p>
-
-<p>Parce que seul il se distingue très nettement de ce qui n'est
-pas lui;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
-Parce que seul il peut, jusqu'à certaines limites, violer les lois
-qu'il connaît;</p>
-
-<p>Parce que seul, enfin, il peut découvrir le but général des lois
-ou la destinée.</p>
-
-<p><i>La formule</i> des Droits et des Devoirs est donc une création
-humaine;</p>
-
-<p>Le Droit et le Devoir sont donc des découvertes de l'intelligence
-humaine;</p>
-
-<p>La Justice qui les résume est donc comme la Science une
-&oelig;uvre humaine, ainsi que l'affirment admirablement Feuerbach
-et après lui Proudhon.</p>
-
-<p>Par cette création, l'humanité fait un monde à part, le monde
-moral, le monde de la Justice, composé comme notre planète de
-différentes couches; monde de plus en plus en opposition avec le
-monde physique qui est celui de la hiérarchie et de la fatalité.</p>
-
-<p>Au point de développement où en est arrivé la Justice, comment
-définirons-nous le Droit et le Devoir sous leur aspect le
-plus général?</p>
-
-<p>Nous dirons: <i>le Droit est la prétention légitime de tout être
-humain au développement et à l'exercice de ses facultés, conséquemment
-à la possession des objets qui en sont les excitants propres,
-dans les limites de l'égalité</i>.</p>
-
-<p>Le Devoir, corrélatif au Droit, et qui en est l'explication et la
-justification, est <i>l'emploi de nos facultés et de leurs excitants en
-vue et dans le sens de notre destinée</i>.</p>
-
-<p>Tous les Droits et Devoirs particuliers dérivent de ce Droit et
-de ce Devoir fondamentaux, ou n'existent que pour les garantir.</p>
-
-<p>Le Droit, tel que nous venons de le définir, est donc l'exercice
-<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
-même de la vie, la condition <i>sine qua non</i> de l'accomplissement
-du Devoir ou de la réalisation de la destinée.</p>
-
-<p>On ne peut donc valablement l'aliéner, même en partie, sans
-amoindrir sa vie, fausser sa destinée.</p>
-
-<p>Et si l'ignorance, la force nous en ravissent une partie, nous
-pouvons, nous <i>devons</i> en poursuivre la revendication: <i>car il n'y
-a pas de Droit contre le Droit, et on ne prescrit pas contre lui</i>.</p>
-
-<p>Par l'ensemble de nos besoins et pour remplir notre destinée,
-nous soutenons trois sortes de rapports principaux:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Avec nous-mêmes;</p>
-<p>2<sup>o</sup> Avec la nature;</p>
-<p>3<sup>o</sup> Avec nos semblables.</p>
-
-<p>De là trois formes du Droit et du Devoir, que nous ne pouvons
-comprendre qu'en nous formant une idée nette de notre
-Destinée.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>La destinée de l'être organisé est donnée dans l'ensemble de ses
-facultés.</p>
-
-<p>Quelle sera donc celle de l'être humain, animal intelligent,
-aimant, sociable, doué du sens de la justice, de libre arbitre,
-d'idéalité, d'aptitudes nombreuses par lesquelles il modifie tout
-ce qui l'entoure, afin de satisfaire à son désir de bien être et de
-bonheur?</p>
-
-<p>Qui, laissé au seuil de l'animalité par la nature, <i>se crée lui-même
-humanité</i>, en développant peu à peu ce qui le distingue des
-espèces inférieures?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
-Évidemment, pour quiconque réfléchit, cette destinée sera
-d'organiser progressivement une société fondée sur la Justice et
-la Bienveillance où chacun, ne dépendant que de soi-même,
-trouvera dans la science, la satisfaction de ses besoins intellectuels,
-et les principes propres à diriger ses facultés productrices;
-dans ses semblables, la satisfaction de ses besoins d'aimer, de
-s'associer, de perpétuer son espèce; dans la culture des arts, des
-sciences, de l'industrie, la satisfaction de ses aptitudes; et dans
-les produits qu'il obtient de leur exercice, celle de ses besoins
-matériels et de ses plaisirs.</p>
-
-<p>Et comme il ne pourra remplir cette tâche d'intérêt humain,
-sans l'harmoniser lui-même, sans agir profondément sur son
-globe, sans <i>l'humaniser</i> par l'emploi de son activité, en lui imprimant
-progressivement le cachet de sa Raison, ou principe
-d'ordre, il en résulte que la destinée de notre espèce peut être
-définie: <i>la création de l'Ordre dans l'Humanité et sur le globe
-qui lui est soumis</i>.</p>
-
-<p>Cette tâche imposée à l'espèce, requiert une multitude d'aptitudes
-trop différentes pour qu'elles se trouvent réunies en
-chacun de nous. Aussi, sous les caractères généraux qui font de
-nous une seule espèce, se cachent de si profondes dissemblances,
-qu'on peut établir en principe qu'il y a autant d'hommes différents
-qu'il y a d'individus masculins, autant de femmes différentes
-que d'individus féminins. Cette diversité devient évidente en
-raison de la culture: tout le monde sait que deux paysans se ressemblent
-bien plus que deux hommes instruits.</p>
-
-<p>De là il suit que la jouissance du droit individuel est la
-garantie du progrès social, puisque ce progrès dépend du libre
-<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
-développement des aptitudes, et qu'elles ne peuvent se développer
-que par la liberté: donc quiconque est ennemi de la liberté et
-l'entrave, s'il n'est un aveugle, est un ennemi de la destinée collective
-et du Droit.</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>J'ai dit qu'il est dans la nécessité de notre destinée de soutenir
-trois sortes de rapports: avec nous-même, avec la nature, avec
-nos semblables.</p>
-
-<p>Examinons les premiers.</p>
-
-<p>Chacun de nous se présente à l'analyse comme une <i>Société de
-facultés</i> qui, toutes, ont <i>droit</i> de fonctionner, parce que toutes
-sont <i>nécessaires</i> à l'harmonie de l'ensemble.</p>
-
-<p>Certaines de nos impulsions sont antagoniques; et celles qui
-ont pour but la satisfaction de nos besoins égoïstes, ont une propension
-constante à dépasser leurs limites légitimes, conséquemment
-à opprimer celles qui nous relient à nos semblables.</p>
-
-<p>Quand nous sommes tiraillés en sens contraire, quand la dissidence
-est en nous, qui fera cesser le conflit en déterminant
-l'option? Évidemment notre libre arbitre, influencé par une autre
-faculté.</p>
-
-<p>Mais pour nous décider en vue de notre destinée, quelle doit
-être la faculté rectrice, sinon la Raison ou principe d'ordre en
-chacun de nous?</p>
-
-<p>C'est donc en établissant en nous la <i>hiérarchie des facultés</i> en
-vue de la destinée, et sous le gouvernement de la Raison,
-qu'aucune de nos facultés ne sera sacrifiée; que toutes s'harmoniseront
-<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
-selon l'expression de M. Proudhon pour le bien et la gloire
-de l'ensemble.</p>
-
-<p>C'est dans l'établissement et le maintien de cette hiérarchie
-que consiste le grand devoir Autonomique, ou de gouvernement
-de soi par soi.</p>
-
-<p>Ainsi, dans ce premier ordre de rapports, il y a <i>Droit</i> de
-chaque faculté à s'exercer;</p>
-
-<p><i>Droit</i> de chacune d'elles à son excitant propre;</p>
-
-<p>Mais en même temps <i>Devoir</i> pour chacune de ne s'exercer que
-pour le bien de l'ensemble; c'est à dire de ne jamais dépasser ses
-limites et pour cela d'obéir à la Raison.</p>
-
-<p>Ainsi celui qui donne la prédominance à ses instincts nutritifs,
-opprime habituellement en lui les facultés intellectuelles,
-et développe les instincts égoïstes aux dépens des instincts
-de Justice et de Sociabilité: il viole son Devoir autonomique.</p>
-
-<p>Celui qui, par une exaltation vicieuse de son imagination,
-refuse à ses facultés nutritives l'exercice auquel elles ont droit,
-affaiblit la Raison, exalte l'orgueil jusqu'à l'intolérance, met la
-folie dans le domaine intellectuel et moral: celui là viole aussi le
-Devoir autonomique.</p>
-
-<p>La Sagesse et le Devoir sont, je le répète, de soumettre notre
-être tout entier à la Raison: l'exaltation même du sens de la Justice,
-le plus élevé de tous, est un mal.</p>
-
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Quelle sera la règle du Droit et du Devoir dans nos rapports
-avec la nature, avec les êtres sensibles des espèces inférieures?
-L'être humain, Raison, Justice, Liberté, a Droit sur les créatures
-<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
-de son globe à deux titres: d'abord pour sa conservation, puis
-comme pouvoir harmonisant.</p>
-
-<p>D'éminents penseurs m'arrêteront ici pour me dire: vous confondez
-le <i>fait</i> avec le <i>Droit</i>. Ce dernier est une création de la
-Conscience humaine; il n'existe que de l'être humain à son semblable
-parce qu'il suppose la réciprocité, et la possibilité d'une
-revendication devant une autre conscience.</p>
-
-<p>Je réponds: oui le Droit est une création de l'humanité, mais
-seulement en tant que notion et formules. Nos formules exposent
-la vérité des rapports, mais ne sont point ces rapports, pas plus que
-la formule de la loi d'attraction n'est l'attraction. Une notion est
-nécessairement tirée des choses qui la contiennent et conséquemment
-lui étaient antécédentes, car notre esprit ne crée ni les
-faits ni les rapports, ni les lois, il ne fait que les découvrir, les
-définir et les systématiser. Avant de <i>savoir</i> que nous avons des
-droits, nous le <i>sentons</i>; si nous ne le sentions pas, nous ne le
-saurions jamais.</p>
-
-<p>Oui, le Droit suppose la réciprocité dans les rapports humains,
-mais ne soutenons-nous de rapports qu'avec nos semblables?
-N'en soutenons-nous pas avec nous-même, en tant que Société
-de facultés? N'en soutenons-nous pas avec les êtres inférieurs?</p>
-
-<p>Prétendre, par exemple, qu'entre l'animal et nous il n'y a ni
-Droit ni Justice, n'est-ce pas affirmer qu'il y a tout un ordre de
-rapports d'où peut être bannie la notion double et corrélative de
-Droit et de Devoir?</p>
-
-<p>Eh! bien, je ne puis accepter cela. Pourquoi, s'il en était ainsi,
-dirait-on: c'est mal, quand on voit quelqu'un torturer une bête
-<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
-ou la faire mourir de faim? Une chose n'est mal que quand elle
-est contraire au Devoir, et elle n'a ce caractère que quand elle est
-la violation d'un Droit. Je ne comprends pas, s'il n'y a pas de
-Justice entre l'animal et nous, pourquoi l'on applaudit aux lois
-protectrices des animaux. Si les animaux n'ont pas de Droit, on
-viole celui de leur propriétaire, en réglant la manière dont il
-doit se servir de ces êtres sensibles.</p>
-
-<p>Je sais que l'on explique ces lois par l'obligation d'empêcher
-l'homme de s'endurcir, et de le préparer à être bon pour ses
-semblables. <i>On en a dit probablement autant des lois protectrices
-des esclaves.</i> Mais la conscience qui est tout autant émue par le
-Sentiment qu'éclairée par la Raison, va plus loin sans le savoir
-elle-même. Si elle analysait, elle comprendrait <i>que, sous toute
-loi de protection, il y a la reconnaissance implicite d'un Droit</i>.</p>
-
-<p>On peut m'objecter encore qu'en transportant la notion du
-Droit au delà de l'humanité, j'anthropomorphise les animaux et
-que, si je le fais, je suis tenue, pour être conséquente, de respecter
-leur vie, leur progéniture et l'exercice de toutes leurs facultés.</p>
-
-<p>Je n'anthropomorphise pas les animaux: je n'assimile pas
-leur Droit au nôtre; mais leur reconnaissant un Droit, admettant
-qu'entre eux et nous il y a Justice, je suis tenue de m'expliquer
-rationnellement la différence que je mets entre eux et nous
-sous le rapport du Droit, et de fixer le principe en vertu duquel
-je puis légitimement disposer d'eux et en éliminer. Alors je me
-dis: notre race est la Raison et la Justice du globe: c'est elle
-qui en a le gouvernement pour l'harmoniser: elle est aux autres
-créatures, ce que notre Raison et notre Justice personnelles sont
-à nos autres facultés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
-Or personne de nous ne conteste que notre Raison et notre
-Justice ne puissent <i>légitimement</i> supprimer ceux de nos actes ou
-désirs qui seraient contraires à notre harmonie personnelle.</p>
-
-<p>Donc l'espèce humaine, Raison et Justice de la terre, a le
-droit d'éliminer tout ce qui nuit à son harmonie avec la création
-qui lui est confiée et dont elle fait une partie de son organisme.
-Mais lorsque nous conservons des êtres sensibles qui se font nos
-auxiliaires, deviennent en quelque sorte un de nos organes, et
-accomplissent ainsi inconsciemment un Devoir, c'est à nous de
-leur reconnaître leur Droit naturel dans la mesure exigée par
-l'Ordre. L'animal <i>sent</i> son Droit, car il regimbe, se révolte,
-faut-il l'en dépouiller parce qu'il ne le <i>connaît</i> pas; parce qu'il
-ne peut le formuler; parce que, comme l'esclave abruti, il n'a
-que notre voix pour le revendiquer?</p>
-
-<p>Oui, de nous à l'animal, il y a Justice; Justice faite par nous
-seuls, au nom de la Raison, seul juge de la mesure des rapports.
-Celui qui fait souffrir une créature sensible sans nécessité
-évidente; qui en abuse comme d'une chose, qui ne la rend pas
-aussi heureuse que possible, qui ne la fait pas progresser, est
-non seulement un être cruel, mais souvent un lâche qui abuse
-de sa supériorité intellectuelle pour violer le droit le plus sacré:
-celui des faibles; c'est le même qui, dans l'ancienne Rome,
-jetait son esclave au vivier pour engraisser ses murènes, qui
-l'attachait dans son vestibule avec cet écriteau au dessus de sa
-tête: prenez garde au chien! qui se servait du sein de l'esclave
-femelle, comme d'une pelotte, pour y piquer ses épingles pendant
-la toilette.</p>
-
-<p>J'ajouterai, pour compléter ma pensée et justifier ma manière
-<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
-de voir, qu'à mes yeux, il n'y a pas un acte ou un rapport
-humain qui ne doive être soumis à la notion du Devoir corrélative
-à celle du Droit: car notre espèce n'est pas l'humanité en
-dehors de cette double notion; elle ne serait plus qu'une famille
-animale: en conséquence nos rapports avec la nature ne peuvent
-être exclus de la théorie du Droit.</p>
-
-<p>Je demande pardon à mes adversaires de différer d'avis avec
-eux sur ce point si grave de Philosophie: mais ils comprendront
-qu'une femme qui ne consent pas à être un daguerréotype masculin,
-doit oser dire sa pensée et avoir confiance en sa Raison.</p>
-
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Dans les deux premiers ordres de rapports que nous avons
-envisagés, le Droit et le Devoir tendent à fonder l'harmonie ou
-l'Ordre par la <i>Hiérarchie</i>.</p>
-
-<p>Pourquoi?</p>
-
-<p>Parce que le Droit et le Devoir sont, en tant que notions et
-systématisation, des créations de la Raison humaine qui, légitimement,
-se subordonne tout.</p>
-
-<p>Parce qu'en chacun de nous, cette subordination doit exister,
-puisque chacun de nous n'a qu'une Raison.</p>
-
-<p>Parce qu'en dehors de l'Humanité sur ce globe, il ne peut y
-avoir entre elle et les êtres inférieurs que des rapports de subordination.</p>
-
-<p>Entre nos facultés d'espèces différentes, il faut un Régulateur;</p>
-
-<p>Entre nous et les créatures inférieures, il faut un régulateur
-encore;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
-Dans le premier cas c'est la Raison individuelle qui gouverne;</p>
-
-<p>Dans le second c'est la Raison de l'humanité.</p>
-
-<p>Mais cette loi de <i>Hiérarchie</i> peut-elle rationnellement s'appliquer
-aux rapports des êtres humains entre eux?</p>
-
-<p>Non; car ils sont de la même espèce;</p>
-
-<p>Car chacun d'eux a sa raison, son sens moral, son libre-arbitre,
-sa volonté;</p>
-
-<p>Car chacun d'eux n'est qu'un élément de destinée collective;
-un être incomplet au point de vue de cette destinée, et n'a pas
-plus la faculté de classer les autres, que les autres de le
-classer;</p>
-
-<p>Car chacun d'eux est progressif en lui-même et dans sa race
-et peut, par la culture, monter du dernier rang au plus élevé
-sous le rapport de l'utilité.</p>
-
-<p>Qu'à l'origine des sociétés, l'homme, se distinguant à peine
-des autres espèces sur lesquelles il établissait son Droit par la
-ruse et la force, ait transporté cette notion brutale dans les
-rapports humains, ait confondu le semblable faible d'esprit ou
-de corps avec l'animal, se soit cru, au même titre, droit de possession
-sur eux, et n'ait reconnu comme libres et égaux à lui que
-les forts et les intelligents, les choses ne pouvaient se passer
-autrement peut-être.</p>
-
-<p>Que, plus développée, l'humanité ait transformé la notion de
-Droit sur le modèle du gouvernement de soi-même, ait, en conséquence,
-établi la hiérarchie et subordonné certaines classes,
-certaines castes, aux individus qu'elle considérait comme les
-représentants de la Raison et de la Justice, les choses ne pouvaient
-peut-être encore se passer autrement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
-Mais nous, français, enfants de 89, disciples d'une philosophie
-qui établit ses axiomes, non plus sur les <i>a priori</i> de la fantaisie,
-mais sur les faits et les lois de la nature et de l'humanité, nous
-concevons parfaitement aujourd'hui que l'être humain ne peut
-être comparé ni à une chose, ni à quelqu'une de nos facultés;</p>
-
-<p>Qu'étant d'espèce identique, nous avons un droit identique;</p>
-
-<p>Qu'il ne s'agit que d'<i>équilibrer</i> nos droits individuels;</p>
-
-<p>Que la loi d'équilibre, c'est l'<i>égalité</i>;</p>
-
-<p>Que l'égalité c'est la <i>Justice</i>;</p>
-
-<p>Qu'en dehors de l'égalité, il n'y a plus Raison ni Justice, mais
-règne de la <i>force</i>, retour à la brutalité de la nature qui est si
-inférieure à nous par l'absence de moralité et de bonté.</p>
-
-<p>A la lumière de cette Révélation de la conscience de la France,
-la notion de la société se transforme. La société n'est plus une
-hiérarchie, ce n'est plus un être de raison, incarné dans un ou
-quelques-uns; c'est quelque chose de bien autrement grand et
-beau; c'est <i>un ensemble organisé d'êtres humains, associés pour se
-garantir mutuellement l'exercice de leur Droit individuel, se faciliter
-la pratique du Devoir, échanger équitablement leurs produits,
-et travailler de concert à la réalisation progressive de la destinée
-humaine</i>.</p>
-
-<p>C'est une autonomie collective, gouvernée par la Loi, synthèse
-de la Raison, de la Justice et de l'Amour de tous.</p>
-
-<p>L'État n'est plus que l'ensemble des organes sociaux, fonctionnant
-au profit de tous.</p>
-
-<p>Le Pouvoir n'est plus qu'une fonction déléguée par la volonté
-nationale.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
-Conçue ainsi, la société élabore progressivement quatre formes
-du Droit: Droit naturel, Droit Civil, Droit Politique, Droit
-Économique.</p>
-
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Par <i>Droit naturel</i>, la Société ne peut plus entendre la satisfaction
-des seuls besoins animaux: car l'être humain n'est pas une
-brute: il est une Intelligence, une Raison, une Justice; il est
-aussi l'art, l'industrie, la Liberté.</p>
-
-<p>Donc, de Droit naturel, toute créature humaine est libre, autonome,
-doit développer ses facultés, exercer ses aptitudes sans
-autre limite que l'Égalité, ou le respect du droit identiquement
-le même en autrui.</p>
-
-<p>Quand la Raison générale sera suffisamment pénétrée de ces
-notions, elle formulera non seulement des lois pour protéger
-également la vie, l'honneur, la propriété légitime des associés,
-contre quiconque pénétrerait dans la sphère d'autrui pour la
-troubler ou la détruire; mais, de plus, elle mettra à la disposition
-de tous, les moyens de développement qu'elle pourra généraliser:
-tels que l'enseignement des sciences, des arts, de l'industrie,
-des lois, etc. Elle comprendra que c'est son <i>Devoir</i> et son intérêt.</p>
-
-<p>Son devoir, parce que la société poursuit la réalisation d'une
-destinée dont chacun de ses membres est un élément;</p>
-
-<p>Son devoir, parce que tous les co-associés ont un droit égal aux
-avantages sociaux;</p>
-
-<p>Son devoir, parce qu'ils sont réunis pour se garantir la jouissance
-de leurs droits, et se faciliter la pratique du Devoir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
-Son intérêt, parce qu'en travaillant à rendre possible à chacun
-de ses membres la puissance de se bien gouverner, elle assure la
-sécurité de tous.</p>
-
-<p>La Raison générale, modifiée par la notion moderne de la
-société, réformera profondément son Droit Civil. Devant ce
-Droit, tous les individus majeurs et sains d'esprit, seront reconnus
-aptes à concourir aux actes de la vie civile, à disposer de leur
-travail, de leur fortune. La société se contentera de sauvegarder
-les intérêts des mineurs et des interdits et d'empêcher que, dans
-aucun contrat, puisse s'introduire une clause attentatoire à la
-dignité de la personne et à l'exercice de ses droits. Toutes les
-fonctions étant du ressort du Droit Civil, la société respectera la
-manifestation de l'activité de chacun, et soumettra les fonctions
-publiques à l'élection ou au concours.</p>
-
-<p>Le Travail est notre grand Devoir: c'est par lui que se réalise
-la destinée humaine; c'est par lui que se produit le bien-être;
-c'est le père de tout bien, l'auxiliaire de la vertu. La Raison
-générale, éclairée par la science Économique qui se forme, comprendra
-que le <i>travail est un Droit</i>, puisque vivre, pour l'individu
-social, est un Droit; elle transformera donc le grand atelier
-national, et parviendra progressivement à introduire l'égalité,
-c'est à dire l'équité, dans le domaine de l'échange. Le Droit
-Économique n'existe pas: l'humanité le tirera de ses entrailles
-souffrantes et de son cerveau, comme elle en a tiré tous les autres.</p>
-
-<p>Chacun devant avoir des Droits naturels, civils et économiques
-égaux, et un intérêt égal à ce que les lois et les institutions soient
-au profit de tous, a, par cela même, un Droit égal à concourir
-aux actes politiques qui sauvegardent ses autres droits, et à
-<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
-l'aide desquels les progrès réalisés dans les esprits s'incarnent
-dans les faits sociaux. La Raison générale, bien pénétrée de ces
-vérités, organisera sous la loi d'égalité, le concours de tous à la
-vie politique, concours par lequel seul on peut se réputer libre,
-en n'obéissant qu'à la loi qu'on a faite ou consentie.</p>
-
-<p>Tel est l'idéal de la société fondée par la Révolution Française;
-idéal qui confond toutes les races, tous les peuples devant
-le Droit.</p>
-
-<p>A l'aide de cet idéal supérieur, glorieux Credo de la foi de
-nos pères, nous comprenons que les individualités, les nations et
-les races supérieures ne sont pas des <i>maîtres</i>, mais des frères aînés,
-des <i>éducateurs</i>; qu'elles commettent une lâcheté, un crime de lèse-humanité
-lorsqu'elles oppriment et abrutissent au profit de leurs
-passions égoïstes, ceux que la Raison leur confie comme élèves;</p>
-
-<p>Nous comprenons que, devant le dogme de la Perfectibilité,
-tombent tous leurs hypocrites prétextes de domination;</p>
-
-<p>Qu'enfin, en violant les droits de leurs semblables, elles nient
-les leurs propres; qu'en les traitant comme s'ils étaient des
-brutes, elles se rangent elles-mêmes au rang des brutes qui n'ont
-pour loi que la force et la ruse.</p>
-
-<p>Si la notion du Droit se transforme avec l'idéal social de 89,
-combien, en même temps, se précise, se purifie, s'élève la
-sublime notion du Devoir!</p>
-
-<p>Respecter les Droits d'autrui égaux à ceux qu'on se reconnaît;</p>
-
-<p>Protéger quiconque est opprimé quand la société n'est pas
-présente <i>ou n'a pas pourvu</i>;</p>
-
-<p>Faire respecter sa dignité, son Droit; car ne pas punir celui
-qui, sciemment et méchamment, y attente, c'est se rendre complice
-<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-de ses mauvaises passions, du mal qu'il fait, de celui qu'il
-peut faire par suite de l'impunité de sa première faute;</p>
-
-<p>Travailler, non pas seulement dans son intérêt particulier,
-mais en vue de la destinée collective, observant, autant qu'il est
-en soi, la bonne foi et l'équité dans l'échange des produits;</p>
-
-<p>S'efforcer de connaître sa propre capacité, non pour en tirer
-vanité, ce qui est puéril; mais afin de rendre tous les services
-dont on est capable, au grand corps dont on est un organe;</p>
-
-<p>Contribuer selon ses forces, son intelligence, au Progrès d'autrui,
-à l'établissement de la Justice, à la vulgarisation des idées
-vraies et morales, à la destruction des idées fausses;</p>
-
-<p>Se considérer comme instituteur des ignorants, comme Justicier,
-comme solidaire de tous;</p>
-
-<p>Aimer la patrie dans l'Humanité et la famille dans la Patrie;</p>
-
-<p>Chérir par dessus tout la Justice.</p>
-
-<p>Tels sont les principaux devoirs de ceux qui acceptent l'idéal
-nouveau; de ceux qui ne sont plus des esclaves, mais des organes
-de la société qu'ont fondée et scellée de leur sang nos glorieux
-pères.</p>
-
-<p>Et l'on ne peut remplir ces devoirs sans travailler à s'harmoniser
-soi-même: admirable économie de ressort, qui met d'accord
-notre perfectionnement propre avec le bien général, l'amour et
-le respect de nos semblables et de l'Ordre.</p>
-
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Plusieurs fois, lectrices, nous avons prononcé le mot Liberté;
-j'espère qu'aucune ne s'est méprise sur le sens que nous lui attribuons.
-<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
-La liberté n'est pas le pouvoir de faire tout ce qu'on veut
-et qu'on est capable de faire: cela, c'est la licence; la liberté,
-c'est l'exercice des facultés dans les limites de l'égalité ou du
-Droit identique en autrui, dans les limites du Devoir.</p>
-
-<p>Jusqu'à quel point la société a-t-elle le droit de s'immiscer
-dans le gouvernement de nous-même et de limiter notre liberté?</p>
-
-<p>C'est quand par des actes, et seulement par des actes, nous
-transportons dans la sphère d'autrui le trouble que nous avons
-établi dans la nôtre: car nous ne pouvons en agir ainsi sans
-violer le Droit de quelqu'un.</p>
-
-<p>Quant aux actes qui ne nuisent qu'à nous-même, la société n'a
-pas à les régler par la loi. Ce qu'elle doit faire, c'est de nous
-instruire, et de s'organiser de telle sorte, que nous n'ayons pas
-besoin de les commettre.</p>
-
-<p>Il est de même bien entendu qu'en parlant de l'égalité, nous
-n'avons pas prétendu que nous fussions égaux ou même équivalents
-en valeur physique, intellectuelle, morale et fonctionnelle:
-non seulement nous différons tous; mais encore, dans la
-même série de travaux, les uns excellent, d'autres sont médiocres,
-d'autres encore, inférieurs.</p>
-
-<p>Ce n'est pas parce que vous êtes égales en beauté, en forces,
-en intelligence, en bonté, en talent, ni entre vous, ni avec vos
-frères, Mesdames, que vous êtes égales à eux et à vos s&oelig;urs
-devant l'héritage: c'est parce que, sur ce point, on veut bien
-reconnaître que vous appartenez à l'espèce humaine et que,
-sans déchoir dans l'opinion, vos parents peuvent avouer que
-vous êtes, dans leur tendresse, les égales de Messieurs vos
-frères.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
-De même ce n'est pas par l'égalité de valeur que les êtres
-humains socialisés doivent être égaux en Droit, c'est parce
-que tous, quelqu'humbles qu'ils soient, ont le Droit semblable
-de se développer, d'agir librement, d'accomplir leur
-destinée.</p>
-
-<p>Travaillons donc à la création de la liberté dans l'égalité.
-Incarnons ces saintes choses dans la loi, les institutions sociales,
-la pratique générale et notre pratique particulière.</p>
-
-<p>Que chacun puise dans un même milieu les éléments qui conviennent
-à sa nature. L'un sera Cèdre ou Chêne, l'autre un
-arbrisseau modeste ou bien une simple fleur, c'est possible, c'est
-probable même; mais personne n'aura le droit de se plaindre;
-car chacun sera et fera tout ce qu'il pourra être et faire. Il n'y
-aura plus, comme aujourd'hui, ce qui est le crime de quelques
-uns et la faute de tous, des créatures humaines qui meurent sans
-se connaître, sans avoir pu se développer et rendre les services
-auxquels les appelait leur organisation.</p>
-
-<p>L'histoire nous dit: l'exercice du Droit est tellement lié au
-Progrès, que de nouveaux progrès ont été faits par l'Humanité,
-chaque fois que la société des libres a élargi ses rangs pour y
-admettre de nouveaux émancipés, ou chaque fois qu'elle a proclamé
-la reconnaissance de nouveaux droits et mis ses institutions
-en accord avec eux.</p>
-
-<p>Par sottise ou par égoïsme, ne restons pas sourds à cet enseignement:
-car nous sommes coupables de tout le mal et de tout
-le malheur qui se produisent par l'absence de Liberté et d'Égalité,
-et la culpabilité est comme le sommet des hauts édifices:
-elle attire la foudre.</p>
-
-<h3><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
-IX</h3>
-
-<p>Et maintenant, lecteurs, résumons ce chapitre.</p>
-
-<p>Les notions de Droit et de Devoir, qui sont inséparables, ne
-peuvent être conçues que par l'être humain.</p>
-
-<p>Le Droit fondamental, pour chacun de nous, est la prétention
-légitime que nous avons à nous développer, à exercer nos facultés
-et à posséder les choses au moyen desquelles et sur lesquelles
-elles agissent.</p>
-
-<p>Le Devoir fondamental, corrélatif au Droit, est l'emploi de
-nos facultés et de leurs excitants en vue, et dans le sens de la
-destinée.</p>
-
-<p>Toute destinée est donnée par l'ensemble des facultés: d'après
-ce principe, celle de notre espèce est de fonder une société basée
-sur la Justice et la Bonté; de satisfaire à tous nos besoins par
-la création de la science, de l'industrie, de l'art; de nous harmoniser
-individuellement et collectivement, et d'harmoniser
-progressivement notre globe à mesure que nous mettons l'ordre
-en nous.</p>
-
-<p>Le Droit, pour chacun de nous, comprend non seulement la
-vie matérielle, la liberté de nos mouvements, notre sécurité,
-mais le développement de notre Raison, de notre intelligence,
-de notre moralité, de notre amour, de nos facultés productrices,
-de notre autonomie.</p>
-
-<p>Notre Devoir est d'employer toutes nos facultés à la réalisation
-de notre tâche particulière, tâche qui nous est dévolue par
-nos attractions, qui est précisée et dirigée par la Raison, rendue
-<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
-possible par l'éducation, et qui est accomplie par l'activité et la
-liberté.</p>
-
-<p>Dans nos rapports avec nous-même, comme ensemble de
-facultés; <i>Droit</i> légitime de chacune d'elles à s'exercer; <i>Devoir</i>
-de toutes à se soumettre à l'approbation et au contrôle de la
-Raison, en chacun de nous principe d'Ordre.</p>
-
-<p>Dans nos rapports avec la nature, <i>Droit</i> de possession concédé
-par nos besoins et par notre titre de pouvoir harmonisant du
-globe; <i>Devoir</i> envers les créatures sensibles qui sont en notre
-puissance.</p>
-
-<p>Dans nos rapports avec nos semblables, <i>Droit</i> et <i>Devoir réciproques</i>;
-limitation de la liberté individuelle par la liberté individuelle,
-égale en autrui, ou formation de l'équilibre des droits
-semblables dans l'égalité. En conséquence, reconnaissance des
-principes suivants:</p>
-
-<p>Tout être humain est, de Droit, libre et autonome, jusqu'à la
-limite de la liberté et de l'autonomie d'autrui;</p>
-
-<p>Tout être humain a un droit égal aux éléments intellectuels
-acquis à la société, et aux institutions générales;</p>
-
-<p>Tout être humain a Droit à la rémunération équitable du
-travail qui pourvoit à ses besoins;</p>
-
-<p>Tout être humain majeur a la même dignité civile. Toutes les
-fonctions publiques lui sont accessibles sans autre formalité que
-le concours, ou le choix des co-associés.</p>
-
-<p>Dans aucune de ses stipulations, l'être humain ne peut traiter
-de sa personne, de sa liberté. Ses engagements sont <i>personnels</i>.</p>
-
-<p>Tout être humain étant égal aux autres devant le Droit naturel,
-civil et économique, est, en principe, égal aux autres devant
-<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
-le Droit politique, créé pour sauvegarder les précédents, faire
-descendre dans les faits sociaux les progrès réalisés dans les
-idées, et empêcher que nul ne subisse la loi qu'il n'a pas contribué
-à formuler.</p>
-
-<p>Tels sont, Mesdames, les principes du Droit moderne, proclamés
-du haut de ce nouveau Sinaï, la France, notre chère et
-glorieuse patrie, au milieu des éclairs et des tonnerres de notre
-Révolution.</p>
-
-<p>Ah! Bénie soit elle cette Révolution qui a dit à l'esclave:
-Relève ton front, brise tes chaînes: car tu es un homme. Devant
-moi, génie de l'Humanité moderne, il n'y a pas de noirs, de
-blancs, de jaunes, de cuivrés; il n'y a pas d'Allemands, d'Anglais,
-de Français, d'Italiens, il y a des êtres humains, tous égaux
-devant le Droit, tous égaux devant moi, parce qu'ils sont tous
-égaux devant la Raison.</p>
-
-<p>Relevez-vous tous, hommes courbés sous le sceptre, sous la
-houlette, sous le fouet ou sous le bâton, car vous n'avez pas de
-maîtres; les aînés d'entre vous ne sont que vos instituteurs, et
-votre éducation aura son terme.</p>
-
-<p>Relevez-vous tous, hommes frères: écoutez ma voix qui vous
-crie: l'être humain ne peut être heureux et vertueux, ne peut
-être digne et utile, ne peut être une créature humaine, enfin,
-<i>que par la liberté individuelle dans l'égalité collective</i>.</p>
-
-<p>Et on l'a stupidement maudite cette voix sainte qui venait
-substituer la justice à la force, rappeler l'humanité au sentiment
-de sa dignité, la remettre dans la voie de ses sublimes destinées!</p>
-
-<p>On l'a stupidement maudite, cette voix consolante qui promettait
-le bonheur par le travail et la liberté; qui électrisait
-<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
-d'un pôle à l'autre tout ce qui souffrait, tout ce qui pleurait, tout
-cet immense troupeau d'hommes et de femmes mis au rang des
-brutes par les passions odieusement égoïstes et perverses d'une
-poignée de privilégiés!</p>
-
-<p>Révolution sainte, qu'ils te jettent leurs derniers anathèmes,
-les disciples du principe qui se meurt! Tu as crié: Délivrance
-universelle! Ils s'obstinent à barrer la route du Progrès; mais
-l'humanité leur passera sur le corps pour obéir à son génie: <i>Car
-la Femme commence à comprendre</i>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE II<br />
-<span class="medium">OBJECTIONS CONTRE L'ÉMANCIPATION DES FEMMES.</span></h2>
-</div>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>De quels arguments se servent les adversaires de l'Émancipation
-des femmes, pour nier l'égalité des sexes devant le
-Droit?</p>
-
-<p>Les uns, théosophes de vieille roche, prétendent que la
-moitié de l'humanité est condamnée par Dieu même à se soumettre
-à l'autre parce que, disent-ils, la première femme a
-péché.</p>
-
-<p>Ne voulant point sortir du terrain solide de la Justice, de la
-Raison et des faits prouvés, nous ne discuterons point avec cette
-classe d'adversaires.</p>
-
-<p>Les autres, qui prétendent relever de l'esprit moderne, et
-affichent plus ou moins la prétention d'être disciples des doctrines
-de liberté, condamnent la femme à l'infériorité et à l'obéissance
-parce que, disent-ils, elle est plus faible physiquement,
-et intellectuellement que l'homme;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
-Parce qu'elle remplit des fonctions d'un ordre inférieur;</p>
-
-<p>Parce qu'elle produit moins que l'homme au point de vue
-industriel;</p>
-
-<p>Parce que son tempérament particulier l'empêche de remplir
-certaines fonctions;</p>
-
-<p>Parce qu'elle n'est propre qu'à la vie d'intérieur; que sa vocation
-est d'être mère et ménagère, de se consacrer entièrement à
-son mari et à ses enfants;</p>
-
-<p>Parce que l'homme la protège et la nourrit;</p>
-
-<p>Parce que l'homme est son mandataire, et exerce le droit
-pour elle et pour lui;</p>
-
-<p>Parce que la femme n'a pas plus le temps que la capacité
-d'exercer certains droits.</p>
-
-<p>Les droits de la femme sont dans sa beauté et notre amour,
-ajoutent quelques-uns, faisant la bouche en c&oelig;ur.</p>
-
-<p>La femme ne réclame pas; beaucoup de femmes mêmes sont
-scandalisées de la revendication faite par quelques-unes, continuent
-d'autres mâles.</p>
-
-<p>Et l'on ne ménage ni les railleries, ni les calomnies, ni les
-injures aux femmes courageuses qui plaident la cause du Droit,
-et aux hommes qui les soutiennent, espérant, par là, intimider
-les premières et dégoûter les seconds.</p>
-
-<p>Vain espoir; les temps ne sont plus où l'on pouvait nous intimider.
-S'il est permis de redouter l'opinion de ceux qu'on croit
-plus justes et plus intelligents que soi, ce serait folie que de se
-troubler devant ceux auxquels on se sent en mesure de démontrer
-leur irrationalité et leur injustice.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
-Cette double démonstration, nous allons essayer de la faire,
-en reprenant un à un les arguments de ces Messieurs.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> La femme ne peut avoir les mêmes droits que l'homme,
-parce qu'elle lui est inférieure en facultés intellectuelles, dites-vous,
-Messieurs. De cette proposition, nous sommes en droit
-d'induire que vous considérez les <i>facultés humaines comme base du
-Droit</i>;</p>
-
-<p>Que la loi, proclamant l'égalité de Droit pour votre sexe,
-vous êtes tous égaux en qualités, tous aussi forts, aussi intelligents
-les uns que les autres.</p>
-
-<p>Qu'enfin, pas une femme n'est aussi forte, aussi intelligente
-que vous; je ne puis dire: que le moindre d'entre vous, puisque,
-si le droit est fondé sur les qualités, comme il est égal, il faut
-que vos qualités soient égales.</p>
-
-<p>Or, Messieurs que deviennent ces prétentions en présence
-des <i>faits</i>, qui vous montrent tous inégaux en force et en intelligence?
-Que deviennent ces prétentions en présence des <i>faits</i>,
-qui nous montrent une foule de femmes plus fortes que beaucoup
-d'hommes; une foule de femmes plus intelligentes que la grande
-masse des hommes?</p>
-
-<p>Étant inégaux de force et d'intelligence, et cependant déclarés
-égaux en Droit, il est donc évident que vous n'avez pas fondé
-le Droit sur les qualités.</p>
-
-<p>Et si vous n'avez pas tenu compte de ces qualités quand il
-s'est agi de votre Droit, pourquoi donc en parlez vous si haut
-quand il est question de celui de la femme?</p>
-
-<p>Si les facultés étaient la base du Droit, Messieurs, comme les
-qualités sont inégales, le droit serait inégal; et, pour être juste,
-<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-il faudrait accorder le Droit à ceux qui justifient des facultés
-nécessaires et en exclure les autres: à ce compte beaucoup de
-femmes seraient appelées et une infinité d'hommes exclus. Voyez
-où l'on va quand on n'a pas l'énergie intellectuelle de se rendre
-compte des principes! Vous n'avez qu'un moyen de nous évincer
-de l'égalité, c'est de prouver que nous n'appartenons pas à la
-même espèce que vous.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> La femme, ajoutez-vous, ne peut avoir les mêmes droits
-que l'homme parce que, mère et ménagère, elle ne remplit que
-des fonctions d'un ordre inférieur.</p>
-
-<p>De cette seconde proposition, nous sommes en droit d'induire
-que <i>les fonctions sont la base du Droit</i>;</p>
-
-<p>Que vos fonctions sont équivalentes, puisque le droit est
-égal;</p>
-
-<p>Que les fonctions de la femme ne sont pas équivalentes à
-celles de l'homme.</p>
-
-<p>Vous avez donc à prouver, Messieurs, que les fonctions <i>individuellement</i>
-remplies par chacun de vous s'équivalent; que, par
-exemple, Cuvier, Geoffroy St-Hilaire, Arago, Fulton, Jacquard,
-un certain nombre d'inventeurs et de savants n'ont pas
-plus fait, ne font pas plus pour l'humanité et la Civilisation
-qu'un nombre égal de fabricants de têtes d'épingles.</p>
-
-<p>Vous avez à prouver ensuite que les travaux de la maternité,
-ceux du ménage auxquels le travailleur doit sa vie, sa santé, sa
-force, la possibilité d'accomplir sa tâche; que ces fonctions sans
-lesquelles il n'y aurait pas d'humanité, ne sont pas équivalentes,
-c'est à dire aussi utiles au corps social que celles du fabricant de
-bijoux ou de jouets d'enfants.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
-Vous avez à prouver enfin que les fonctions d'institutrice, de
-négociante, de teneuse de livres, de commise, de couturière, de
-modiste, de cuisinière, de femme de chambre, etc., n'équivalent
-pas à celles d'instituteur, de négociant, de comptable, de
-commis, de tailleur, de chapelier, de cuisinier, de valet de
-chambre, etc.;</p>
-
-<p>Je conviens qu'il est fâcheux pour votre triomphante argumentation,
-de se casser le nez contre les milliers de <i>faits</i> qui nous
-montrent la femme <i>réelle</i> remplissant, en concurrence avec
-vous, des fonctions très nombreuses; mais enfin les choses sont
-ainsi, et il faut bien en tenir compte.</p>
-
-<p>Messieurs, je vous accroche aux cornes de ce dilemme: si les
-fonctions sont la base du Droit, comme le Droit est égal, les
-fonctions sont équivalentes, et alors la femme n'en remplit
-point d'inférieures, puisqu'il n'y en a point. Celles qu'elle
-remplit sont alors équivalentes aux vôtres et, par cette équivalence,
-elle rentre dans l'égalité.</p>
-
-<p>Ou bien les fonctions ne sont pas la base du Droit; vous n'en
-avez pas tenu compte lorsqu'il s'est agi d'établir votre Droit:
-alors pourquoi parlez-vous des fonctions quand il est question
-du Droit de la femme?</p>
-
-<p>Tirez-vous de là comme vous pourrez: ce n'est pas moi qui
-vous décrocherai.</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>3<sup>o</sup> La femme produit moins que l'homme industriellement,
-dites-vous. Admettons que cela soit vrai; comptez-vous pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
-rien la grande fonction maternelle? Les risques que court la
-femme en l'accomplissant?</p>
-
-<p>Comptez-vous pour rien les travaux du ménage, les soins
-qui vous sont prodigués et auxquels vous devez propreté et santé?</p>
-
-<p>Si la quantité du produit est l'origine de l'égalité de Droit,
-pourquoi ceux qui ne produisent que peu de chose, ceux qui ne
-produisent rien, et vous tous qui produisez inégalement avez-vous
-un Droit égal?</p>
-
-<p>Pourquoi tant de femmes qui produisent, tandis que leurs
-maris ou leurs fils s'amusent et dissipent, n'ont elles pas des
-droits et ces derniers en ont-ils?</p>
-
-<p>Vous ne faites pas entrer la question du produit dans celle du
-Droit quand il s'agit de l'homme, pourquoi donc l'y faites-vous
-entrer quand il s'agit de la femme?</p>
-
-<p>Vous le voyez, Messieurs, toujours irréfléchis, irrationnels,
-injustes.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> La femme ne peut être l'égale de l'homme, parce que
-son tempérament particulier lui interdit certaines fonctions.</p>
-
-<p>Bien, Messieurs; alors un législateur pourrait, sans déraison,
-décréter que tous les hommes qui, par tempérament, sont impropres
-au métier des armes, par exemple, sont hors de l'égalité
-de Droit?</p>
-
-<p>Le tempérament, source de Droit!</p>
-
-<p>Si une femme avait écrit pareille sottise, elle serait tympanisée
-d'un bout du monde à l'autre.</p>
-
-<p>Pourquoi, Messieurs, n'excluez-vous pas de l'égalité tous les
-hommes faibles, tous ceux qui sont incapables de remplir les
-fonctions que vous <i>préjugez</i> la femme incapable de remplir?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
-Lorsqu'il s'agit de vous, vous admettez bien que le droit de
-remplir toute fonction ne suppose ni la faculté ni la volonté d'en
-user; pourquoi ne raisonnez-vous pas de même lorsqu'il est
-question de nous? Que penseriez-vous des femmes si, ayant vos
-droits et vous le servage, elles vous tenaient dans une position
-inférieure sous le prétexte que vous ne pouvez pas accomplir la
-grande fonction de la gestation et de l'allaitement?</p>
-
-<p>L'homme, diraient-elles, ne pouvant être mère et nourrice,
-n'aura pas le droit d'être instruit comme nous, d'avoir comme
-nous une dignité civile. Son tempérament grossier le rend incapable
-d'être témoin dans un acte de naissance et de mort; il est
-évident que sa maladresse l'exclut juridiquement des fonctions
-diplomatiques; donc nous ne pouvons lui reconnaître le Droit de
-les briguer, etc.</p>
-
-<p>Eh! bien, Messieurs, vous raisonnez de la même manière,
-en excluant la femme de l'égalité sous le prétexte, qu'en général,
-elle est d'un tempérament moins fort que le vôtre: c'est à dire
-que vous raisonnez d'une manière absurde.</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> La femme ne peut être l'égale de l'homme en Droit parce
-qu'il la protège et la nourrit.</p>
-
-<p>Si c'est parce que vous nous protégez et nous nourrissez, que
-nous ne devons pas avoir notre Droit, Messieurs, rendez donc
-leur Droit aux filles majeures et aux veuves que vous ne nourrissez
-ni ne protégez.</p>
-
-<p>Rendez donc leur Droit aux épouses qui n'ont nul besoin de
-votre protection, puisque la loi les protège, même contre vous;
-aux épouses que vous ne nourrissez pas, puisqu'elles vous
-apportent soit une dot soit une profession, soit des services
-<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-que vous seriez obligés de rétribuer, si tout autre vous les
-rendait.</p>
-
-<p>Et si, être nourri par quelqu'un suffit pour se voir enlever son
-Droit, ôtez le donc à cette foule d'hommes nourris par les revenus
-ou le travail de leurs femmes.</p>
-
-<p>6<sup>o</sup> L'homme, pour l'exercice de certains droits, est le mandataire
-de la femme.</p>
-
-<p>Messieurs, un mandataire est librement choisi et ne s'impose
-pas: je ne vous accepte pas pour mandataires: je suis assez
-intelligente pour faire mes affaires moi-même, et je vous prie de
-me rendre, ainsi qu'à toutes les femmes qui pensent comme moi,
-un mandat dont vous abusez indignement. Si les femmes mariées,
-pour avoir la paix, veulent bien vous continuer leur mandat,
-c'est leur affaire; mais aucun de vous ne peut légitimement
-conserver celui des veuves et des filles majeures.</p>
-
-<p>7<sup>o</sup> La femme n'a pas besoin des mêmes droits que l'homme,
-parce qu'elle n'a pas plus le temps que la capacité de les exercer.</p>
-
-<p>La femme a-t-elle moins de temps et de capacité que vos
-ouvriers cloués douze heures par jour sur leurs travaux morcelés
-et abrutissants? Affirmez donc, si vous l'osez!</p>
-
-<p>Faut-il moins de temps et de capacité pour déposer dans un
-procès criminel, comme le fait la femme, que pour être témoin
-d'un acte civil ou d'un contrat notarié, droit que la femme n'a
-pas?</p>
-
-<p>Faut-il moins de temps et de capacité pour être tutrice de ses
-fils et administrer leur fortune, comme le fait la femme, que pour
-être tutrice d'un étranger et d'un neveu et administrer la leur,
-droit que la femme n'a pas?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
-Faut-il moins de temps et de capacité pour diriger une fabrique,
-une maison de commerce, des ouvriers, comme le font tant de
-femmes, que pour être à la tête d'un bureau, d'une administration
-publique et en diriger les employés, droit que la femme
-n'a pas?</p>
-
-<p>Faut-il moins de temps et de capacité pour se livrer à l'enseignement
-dans une pension nombreuse, comme le font tant de
-femmes, que dans une chaire de faculté, comme l'homme seul en
-a le droit?</p>
-
-<p>La femme prouve, par <i>ses &oelig;uvres</i>, que la capacité et le temps
-ne lui manquent pas plus qu'à vous. Les faits étranglent des
-affirmations dont vous devriez rougir. Fi! Je ne voudrais pas
-être homme, de peur de dire de semblables choses, et d'être
-conduit à prétendre qu'une institutrice, une femme de lettres,
-une artiste, une habile négociante, n'ont pas la capacité d'un
-portefaix ou d'un chiffonnier, parce qu'elles n'ont pas de barbe
-au menton.</p>
-
-<p>8<sup>o</sup> Les Droits de la femme sont dans sa beauté et dans l'amour
-de l'homme.</p>
-
-<p>Des droits basés sur la beauté, et sur cette chose fragile qu'on
-appelle un amour d'homme! Qu'est-ce que cela, je vous prie,
-Messieurs?</p>
-
-<p>Alors la femme aura des Droits si elle est belle et autant
-qu'elle le sera; si elle est aimée et autant qu'elle le sera? Vieille,
-laide, délaissée, il faudra la mettre dans la hotte du relève-chiffons
-pour la transporter aux gémonies?</p>
-
-<p>Si une femme disait de telles choses, quel <i>tolle</i> universel!</p>
-
-<p>Et les hommes prétendent qu'ils sont rationnels! Nous félicitons
-<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-les femmes d'avoir trop de sens commun, pour l'être jamais
-de cette manière.</p>
-
-<p>Après tous ces arguments qui ne soutiennent pas l'analyse,
-arrive enfin la triomphante objection: les femmes ne revendiquent
-pas leurs Droits: beaucoup d'entre elles sont même
-scandalisées des réclamations faites par quelques-unes au nom
-de toutes.</p>
-
-<p>Les femmes ne réclament pas, Messieurs?</p>
-
-<p>Que font donc, à l'heure qu'il est, une foule d'Américaines?</p>
-
-<p>Que font donc déjà quelques femmes anglaises?</p>
-
-<p>Qu'ont fait ici en 1848 Jeanne Deroin, Pauline Roland et
-plusieurs autres?</p>
-
-<p>Que fais-je aujourd'hui, au nom d'une légion de femmes dont
-je suis l'interprète?</p>
-
-<p><i>Toutes</i> les femmes ne réclament pas, non; mais ne savez-vous
-pas que toute revendication de Droit se pose d'abord isolément?</p>
-
-<p>Que les esclaves, habitués à leurs chaînes, ne les sentent que
-lorsque les initiateurs leur montrent les meurtrissures qu'elles ont
-empreintes dans leur chair?</p>
-
-<p>Quelques-unes seulement réclament, dites-vous; mais est-ce
-donc d'après le principe ou le nombre, que l'on juge de la bonté
-d'une cause?</p>
-
-<p>Avez-vous attendu que <i>toute</i> la population mâle revendiquât
-son droit au suffrage universel pour le décréter?</p>
-
-<p>Avez-vous attendu la revendication de <i>tous</i> les esclaves de
-vos colonies pour les émanciper?</p>
-
-<p>Oui, c'est vrai, Messieurs, beaucoup de femmes sont contre
-l'Émancipation de leur sexe. Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il y
-<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
-a des créatures humaines assez abaissées pour avoir perdu tout
-sentiment de dignité; mais non pas que le Droit n'est pas le
-Droit.</p>
-
-<p>Parmi les noirs, il y en a beaucoup qui haïssent, dénoncent,
-livrent au fouet et à la mort ceux d'entre eux qui méditent de
-briser leurs fers: qui a raison, qui a le sentiment de la dignité
-humaine, de ces derniers ou des autres?</p>
-
-<p>Nous revendiquons notre place à vos côtés, Messieurs, parce
-que l'identité d'espèce nous donne le Droit de l'occuper.</p>
-
-<p>Nous revendiquons notre Droit, parce que l'infériorité dans
-laquelle nous sommes tenues, est une des causes les plus actives
-de la dissolution des m&oelig;urs.</p>
-
-<p>Nous revendiquons notre Droit, parce que nous sommes persuadées
-que la femme a son cachet propre à poser sur la Science,
-la Philosophie, la Justice et la Politique.</p>
-
-<p>Nous revendiquons notre Droit, enfin, parce que nous sommes
-convaincues que les questions générales, dont le défaut de solution
-menace de ruine notre Civilisation moderne, ne peuvent
-être résolues qu'avec le concours de la femme, délivrée de ses
-fers et laissée libre dans son génie.</p>
-
-<p>N'est-ce pas, Messieurs, que c'est une grande preuve de notre
-insanité, de notre <i>impureté</i>, que cet immense désir éprouvé par
-nous, d'arrêter la corruption des m&oelig;urs, de travailler au triomphe
-de la Justice, à l'avènement du règne du Devoir et de la Raison,
-à l'établissement d'un ordre de choses où l'humanité, plus digne
-et plus heureuse, poursuivra ses glorieuses destinées sans accompagnement
-de canon, sans effusion de sang versé?</p>
-
-<p>N'est-ce pas que les femmes de l'Émancipation sont des
-<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
-<i>impures que le péché a rendues folles, des êtres incapables de comprendre
-la justice et les &oelig;uvres de conscience</i>?</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Concluons, Messieurs.</p>
-
-<p>Lors même qu'il serait vrai, ce que je nie, que la femme vous
-soit inférieure; lors même qu'il serait vrai, ce que les <i>faits</i>
-démontrent faux, qu'elle ne peut remplir aucune des fonctions
-que vous remplissez, qu'elle n'est propre qu'à la maternité et au
-ménage, elle n'en serait pas moins votre égale devant le Droit,
-parce que le Droit ne se base ni sur la supériorité des facultés,
-ni sur celle des fonctions qui en ressortent, mais sur l'identité
-d'espèce.</p>
-
-<p>Créature humaine comme vous, ayant comme vous une intelligence,
-une volonté, un libre-arbitre, des aptitudes diverses, la
-femme a le Droit, comme vous, d'être libre, autonome, de développer
-librement ses facultés, d'exercer librement son activité:
-lui tracer sa route, la réduire en servage, comme vous le faites,
-est donc une violation du Droit humain dans la personne de la
-femme: c'est un odieux abus de la force.</p>
-
-<p>Au point de vue des faits, cette violation de Droit revêt la
-forme d'une déplorable inconséquence: car il se trouve que
-beaucoup de femmes sont très supérieures à la plupart des
-hommes; d'où il résulte que le Droit est accordé à ceux qui ne
-devraient pas l'avoir, d'après votre doctrine, et refusé à celles
-qui, d'après la même doctrine, devraient le posséder, puisqu'elles
-justifient des qualités requises.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
-Il se trouve que vous reconnaissez le Droit aux qualités et
-fonctions, <i>parce qu'on est homme</i>, et que vous cessez de le reconnaître
-dans le même cas, <i>parce qu'on est femme</i>.</p>
-
-<p>Et vous vantez votre haute Raison, et vous vous vantez de
-posséder le sens de la Justice!</p>
-
-<p>Prenez garde, Messieurs! Nos droits ont le même fondement
-que les vôtres; en niant les premiers, vous niez en principe les
-derniers.</p>
-
-<p>Encore un mot à vous, prétendus disciples des doctrines de
-89, et nous aurons fini.</p>
-
-<p>Savez-vous pourquoi tant de femmes prirent parti pour notre
-grande Révolution, armèrent les hommes et bercèrent leurs
-enfants au chant de la <i>Marseillaise</i>? C'est parce que, sous la
-Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, elles
-croyaient voir la Déclaration des Droits de la Femme et de la
-Citoyenne.</p>
-
-<p>Quand l'Assemblée se fut chargée de les détromper, en manquant
-de logique à leur égard, en fermant leurs réunions, elles
-abandonnèrent la Révolution, et vous savez ce qui advint.</p>
-
-<p>Savez-vous pourquoi, en 1848, tant de femmes, surtout
-parmi le peuple, se déclarèrent pour la Révolution? C'est
-qu'elles espérèrent que l'on serait plus conséquent à leur égard
-que par le passé.</p>
-
-<p>Lorsque, dans leur sot orgueil et leur inintelligence, les
-représentants, non seulement leur interdirent de se réunir, mais
-les <i>chassèrent</i> des assemblées d'hommes, les femmes abandonnèrent
-la Révolution, en détachèrent leurs maris et leurs fils, et
-vous savez encore ce qui advint.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
-Comprenez-vous enfin, Messieurs les inconséquents?</p>
-
-<p>Je vous le dis en vérité, toutes vos luttes sont vaines, si la
-femme ne marche pas avec vous.</p>
-
-<p>Un ordre de choses peut s'établir par un coup de main; mais
-il ne se maintient que par l'adhésion des majorités; et ces majorités,
-Messieurs, c'est nous, femmes, qui les formons par l'influence
-que nous avons sur les hommes, par l'éducation que nous
-leur donnons avec notre lait.</p>
-
-<p>Nous pouvons leur inspirer, dès le berceau, amour, haine ou
-indifférence pour certains principes: c'est là qu'est notre force;
-et vous êtes des aveugles de ne pas comprendre que si la femme
-est d'un côté, l'homme de l'autre, l'humanité est condamnée à
-faire l'&oelig;uvre de Pénélope.</p>
-
-<p>Messieurs, la femme est mûre pour la liberté civile, et nous
-vous déclarons que nous considérerons désormais comme <i>ennemi</i>
-du Progrès et de la Révolution quiconque s'élèvera contre notre
-légitime revendication; tandis que nous rangerons parmi les
-<i>amis</i> du Progrès et de la Révolution ceux qui se prononceront
-pour notre émancipation civile, <span class="smallc">FUT-CE VOS ADVERSAIRES</span>.</p>
-
-<p>Si vous refusez d'écouter nos légitimes réclamations, nous
-vous accuserons devant la postérité du crime que vous reprochez
-aux possesseurs d'esclaves.</p>
-
-<p>Nous vous accuserons devant la postérité d'avoir nié les
-facultés de la femme, parce que vous avez eu peur de sa concurrence.</p>
-
-<p>Nous vous accuserons devant la postérité de lui avoir refusé
-justice, afin d'en faire votre servante et votre jouet.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
-Nous vous accuserons devant la postérité d'être les ennemis du
-Droit et du Progrès.</p>
-
-<p>Et notre accusation demeurera debout et vivante devant
-les générations futures qui, plus éclairées, plus justes, plus
-morales que vous, détourneront avec dédain, avec mépris, les
-yeux de la tombe de leurs pères.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE III.<br />
-<span class="medium">ÉTAT DE LA FEMME FRANÇAISE DANS LES M&OElig;URS ET LA LÉGISLATION.</span><br />
-<span class="small">DIALOGUE ENTRE UNE JEUNE FEMME ET L'AUTEUR.</span></h2>
-</div>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Que concluez-vous, Madame, des principes et des
-faits que nous avons établis dans les deux précédents chapitres?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Que la femme étant, comme l'homme, un
-être humain, un élément de destinée collective, un membre du
-corps social, la logique exige qu'elle soit considérée comme son
-égale devant le droit. Qu'en conséquence, elle doit trouver dans
-la loi et la pratique sociales le respect de son autonomie, les
-mêmes ressources que l'homme pour son développement intellectuel,
-l'emploi de son activité, la même protection pour sa dignité,
-sa moralité.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Fort bien. Voyons donc comment se comportent, à
-l'égard de la femme, notre société et notre législation.</p>
-
-<p>Nous avons de nombreux lycées, des écoles spéciales, des académies.
-Ce sont des institutions <i>nationales</i>: la femme y a donc
-<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-<i>droit</i>. Or, vous savez qu'elle ne peut s'y présenter; que le Collége
-de France même lui est interdit.</p>
-
-<p>Je sais que, pour justifier ce déni de justice, on dit que la
-femme n'a pas besoin de haut enseignement pour remplir les
-fonctions qui lui sont dévolues par la nature; que n'ayant ni la
-vocation, ni le temps, il est inutile que les portes des écoles spéciales
-s'ouvrent devant elle, etc.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Nous, jeune génération de femmes, nous
-protestons contre ces allégations au nom de la justice, du sens
-commun et des faits.</p>
-
-<p>Si la femme est évincée des établissements soutenus par le
-budget de l'État, qu'on l'exempte aussi de l'impôt. Je ne vois pas
-pourquoi nous contribuerions à payer les frais d'institutions dont
-nous ne profitons pas.</p>
-
-<p>Si la femme n'a pas vocation, il est inutile de lui fermer les
-écoles, elle ne les fréquentera pas plus que les hommes qui n'y
-vont pas. Si la femme n'a pas le temps de les fréquenter, il est
-évident que l'interdiction est ridicule: on ne fait pas ce qu'on
-n'a pas le temps de faire.</p>
-
-<p>Mais ces allégations sont-elles de bonne foi? Non certes; car
-dire que la femme, pour remplir ses modestes fonctions, n'a nul
-besoin d'être aussi instruite que l'homme, c'est supposer qu'elle
-se borne à celles-là; et l'on sait bien que cela n'est pas vrai. C'est
-oublier ensuite que, destinée à exercer sur l'homme époux et fils
-une influence qui les dirige et les transforme, il faut mettre la
-femme en état de rendre cette influence bonne et élevée.</p>
-
-<p>En définitive, d'ailleurs, comme les hommes ne fondent pas
-leur droit de participer aux bienfaits de l'éducation nationale sur
-<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
-leur vocation et sur leur temps, je ne vois pas que notre temps
-et notre vocation puissent être pour nous la base du même droit.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Et cependant, Madame, la société prend son parti
-de ce déni de justice, et la masse des femmes se déclarent contre
-celles qui, d'une trempe vigoureuse, protestent contre cet état de
-choses.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Notre jeune génération est trop impatiente
-du joug, pour ne pas se ranger avec vous. Il n'y en a plus guère
-parmi nous qui s'imaginent, comme nos grand'-mères, que la
-femme est plus créée pour l'homme que lui pour elle;</p>
-
-<p>Que la femme est inférieure à l'homme et doit lui obéir;</p>
-
-<p>Que la femme ne doit pas recevoir la même éducation que
-l'homme;</p>
-
-<p>Qu'une femme ne peut avoir de vocations identiques à celles de
-l'homme.</p>
-
-<p>Nous commençons à trouver fort surprenant qu'un prosateur
-barbu, dont les &oelig;uvres n'ont pas franchi la frontière, un faiseur
-de tartines quotidiennes, puissent attacher la rosette à leur habit,
-tandis que G. Sand, dont le nom est universel, ne saurait être
-décorée;</p>
-
-<p>Qu'un paysagiste puisse être récompensé de la croix qu'on ne
-songerait pas à donner à cette admirable femme, Rosa Bonheur,
-qui nous fait communier avec les animaux, et, par les yeux, nous
-rend meilleurs pour tout ce qui vit.</p>
-
-<p>Si une femme obtient une distinction, c'est en qualité de garde-malade...
-parce que les hommes n'envient pas la fonction de
-s&oelig;ur de charité.</p>
-
-<h3><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
-II<br />
-<span class="small">EMPLOI DE L'ACTIVITÉ.</span></h3>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Non seulement la femme ne trouve point accès
-dans les établissements d'instruction nationale, mais une foule de
-fonctions privées lui sont interdites; les hommes s'emparent de
-celles qui lui conviendraient le mieux, et souvent lui laissent
-celles qui conviendraient mieux aux hommes: c'est ainsi que
-des femmes portent des fardeaux, tandis que, selon la plaisante
-expression de Fourier, des hommes <i>voiturent une tasse de café
-avec des bras velus</i>.</p>
-
-<p>Il y a plus: si des hommes et des femmes sont en concurrence
-de fonction, l'homme est mieux rétribué que la femme pour le
-même travail; et la société trouve cela tout simple et fort juste.</p>
-
-<p>Fort juste de payer l'accoucheuse moins que l'accoucheur.</p>
-
-<p>L'institutrice que l'instituteur,</p>
-
-<p>La femme professeur que son concurrent mâle,</p>
-
-<p><i>La</i> comptable que <i>le</i> comptable,</p>
-
-<p>La commise que le commis,</p>
-
-<p>La cuisinière que le cuisinier, etc., etc.</p>
-
-<p>Cette dépréciation du travail de la femme fait que, dans les
-professions qu'elle exerce, elle ne gagne, le plus souvent en
-s'exténuant, que de quoi mourir lentement de faim.</p>
-
-<p>Pourquoi, je vous le demande, à égalité de fonction et de travail,
-rétribuer moins la femme que l'homme?</p>
-
-<p>Pourquoi la rétribuer, comme on le fait, contre toute équité,
-dans les travaux qu'elle exécute seule?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Vous savez, Madame, que, pour justifier
-cela, on prétend que nous avons moins de besoins que l'homme;
-puis que l'équilibre se rétablit dans le ménage par le gain supérieur
-de ce dernier.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je connais ces prétextes inventés pour endormir la
-conscience; mais vous, femme de la génération nouvelle, les
-acceptez-vous?</p>
-
-<p><span class="smallc">La jeune femme.</span> Non: car la femme, devant être l'égale de
-l'homme en tout, doit l'être dans le droit industriel comme dans
-les autres.</p>
-
-<p>Il n'est pas vrai d'abord que nous ayons moins de besoins
-que l'homme: nous nous résignons mieux aux privations, voilà
-tout.</p>
-
-<p>Il n'est pas vrai davantage que, d'une manière générale, l'équilibre
-dans le ménage se rétablisse: il faudrait pour cela que toute
-femme fût mariée: or, on se marie de moins en moins, il y a
-donc beaucoup de filles, beaucoup de veuves chargées d'enfants;
-une foule innombrable de femmes mariées à des hommes qui
-divisent leur gain entre deux ménages ou le dissipent au cabaret,
-au jeu, etc.</p>
-
-<p>D'où il résulte qu'on rétribue moins une fille, une veuve, une
-femme abandonnée de son mari, parce que, dans le ménage, qui
-n'existe pas alors, l'équilibre se rétablit. Oh! suprême bon sens!</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Et comme la médiocrité de nos besoins et le magnifique
-équilibre dont on parle, n'existent que dans l'imagination,
-la femme <i>réelle</i>, trouvant que la faim et les privations sont des
-hôtes incommodes, se vend à l'homme et se hâte de vivre, parce
-qu'elle sait que, vieille, elle n'aurait pas de quoi manger. Et
-<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-l'équilibre se rétablit par la démoralisation des deux sexes, la
-désolation des familles, la ruine des fortunes, l'étiolement de
-la génération présente et future.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> En vérité, Madame, quoique le moyen âge
-fût bien travaillé par des doctrines contraires à la dignité de la
-femme, les barons féodaux lui étaient moins opposés que les fils
-de leurs serfs émancipés: Si j'ai bonne mémoire, plusieurs
-femmes ont porté le bonnet de docteur dans ces temps anciens,
-et ont occupé, surtout en Italie, des chaires de Philosophie, de
-Droit, de Mathématique, et ont excité l'admiration et l'enthousiasme.
-Si j'ai bonne mémoire encore, plusieurs femmes ont été
-reçues docteur en médecine, et c'étaient la plupart du temps les
-châtelaines qui exerçaient autour d'elles l'art de guérir; beaucoup
-d'entre elles savaient préparer des baumes. Aujourd'hui
-l'une des fonctions, surtout, qu'on ne confie pas à notre sexe est
-l'exercice de la médecine. Il me semble cependant qu'une société
-faisant quelque cas de la pudeur, ne devrait pas hésiter à en
-confier l'exercice aux femmes qui ont aptitude. Que les hommes
-soient traités par les hommes, cela se conçoit; mais qu'une
-femme confie les secrets de son tempérament à un homme, que
-cet homme, cet étranger, pose ses yeux et sa main sur son corps,
-c'est une impudeur, c'est une honte!</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> N'est-ce pas la faute des hommes qui persuadent
-aux femmes que leur sexe, n'ayant pas aptitude à la science, il
-n'y aurait pas sécurité pour elles à se mettre entre les mains d'un
-médecin de leur sexe? N'est-ce pas la faute des hommes qui
-exigent de leurs femmes qu'elles se fassent assister par un accoucheur
-au lieu d'une accoucheuse?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-Ce qu'il y a de curieux, c'est que les honnêtes femmes
-hésitent moins à se laisser visiter et toucher par un médecin que
-celles dites non chastes... à moins que celles-ci ne chôment de
-consolateurs: Vous direz que ce souci n'est pas interdit aux
-femmes honnêtes... Inclinons-nous donc, Madame, devant l'honorable
-confiance et le charmant caractère de Messieurs les
-maris dont les femmes ont de fréquentes vapeurs, et des affections
-plus on moins utérines.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Un sentiment de M. E. Legouvé m'a
-frappée: c'est la confiance qu'il exprime en notre perspicacité et
-en notre délicatesse pour le traitement des affections nerveuses,
-si nous étions appelées à exercer la médecine.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Il a l'intuition de la vérité; si l'homme, en général,
-comprend mieux le muscle et l'os, nous comprenons mieux le
-nerf et la vie. La femme médecin a généralement un élément de
-diagnostic qui manque à l'homme: c'est une disposition à <i>sentir</i>
-l'état de son malade: voilà pourquoi les névroses ne seront prévenues
-et <i>réellement</i> guéries, que lorsque les femmes s'en mêleront
-scientifiquement. Ajoutons que ce sera seulement alors que
-les enfants seront convenablement traités dans leurs maladies,
-parce que la femme a l'intuition de l'état de l'enfant; elle l'aime,
-se met en communion avec lui; devant être mère, elle est organisée
-pour être avec l'enfant dans un rapport bien autrement
-intime que l'homme.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> <i>A priori</i>, ce que vous dites là me semble
-vrai.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> De même, Madame, que l'on ne peut pratiquer la
-Justice qu'en <i>sentant</i> les autres en soi, l'on ne peut, croyez-le,
-<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
-pratiquer avec succès la Médecine, qu'en <i>sentant</i> ceux que l'on
-traite: la science n'est rien sans cette communion: il faut aimer
-ses semblables pour pouvoir les guérir, parce que les ressources
-thérapeutiques varient selon l'état <i>individuel</i> des sujets. Donc,
-de même que l'amour seul ne peut suffire, la science seule ne
-suffit pas, puisqu'il faut, pour guérir, que, dans sa généralité,
-elle s'individualise; ce qui ne peut se faire que par l'intuition,
-fille de la bienveillance et de la délicatesse nerveuse.</p>
-
-<p>Mais laissons ce sujet qui nous conduirait trop loin, et redisons
-que la femme cultivée, laissée libre dans la manifestation
-de son génie, est destinée à transformer la Médecine comme
-toute chose, en y mettant son propre cachet.</p>
-
-<p>Maintenant résumons-nous, Madame. Nous venons de voir
-que notre sexe ne peut, qu'exceptionnellement, trouver dans
-l'emploi de son activité les moyens de suffire à ses besoins, c'est
-à dire les moyens de rester moral. Que, traité comme serf, on
-lui interdit non seulement plusieurs carrières, mais encore que,
-lorsqu'il se rencontre en concurrence avec l'autre, il est généralement
-moins bien rétribué que ce dernier. De telle sorte que la
-femme, réputée <i>plus faible</i>, est obligée de travailler <i>plus fort</i>,
-<i>pour ne pas gagner davantage</i>.</p>
-
-<p>Que pensez-vous de notre raison et de notre équité?</p>
-
-<h3>III<br />
-<span class="small">CHASTETÉ DE LA FEMME.</span></h3>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Notre idéal du Droit étant la Liberté dans l'Égalité
-suppose l'unité de loi Morale et une égale protection pour tous.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
-<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> En effet, dans une société, il ne peut pas
-plus y avoir deux Morales que deux sortes de Droits fondamentaux,
-quand l'Égalité est à la base.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Nos m&oelig;urs et notre législation n'ont pas votre
-brutale logique, Madame.</p>
-
-<p>Il y a deux Morales: une peu exigeante, facile; c'est celle de
-l'homme. L'autre sévère, difficile; c'est celle de la femme. La
-Société rationnelle..... comme elle l'est toujours, a chargé du
-lourd fardeau les épaules de l'être réputé faible, inconsistant, et
-a placé le fardeau léger sur celles du fort, sans doute parce qu'il
-est réputé le sage, le courageux: n'est-ce pas équitable?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Cela me semble au contraire très injuste et
-fort peu raisonnable.</p>
-
-<p>Si la femme est faible, imparfaite et l'homme fort et raisonnable,
-on doit moins exiger de la première que du dernier.
-Prétendre que la femme peut et doit être supérieure à l'homme
-en moralité, c'est avouer qu'elle possède plus que lui les facultés
-qui élèvent notre espèce au dessus des autres: c'est donc une
-contradiction.</p>
-
-<p>Le sens moral donnant la puissance de se gouverner en vue
-d'un idéal de perfection, si la femme le possède plus que
-l'homme, que devient l'excellence de celui-ci qui avoue ne pouvoir
-vaincre ses instincts brutaux?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous êtes trop curieuse, Madame; la Société se
-contredit, mais ne s'explique pas; elle n'est pas du tout philosophe.
-Elle a décidé que l'excellence de l'homme ne l'oblige
-point à vaincre toutes les passions qui nuisent à autrui, mais
-seulement celles qui ont pour point de mire la pièce de monnaie.
-<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
-S'il vous dérobe votre montre ou votre mouchoir, c'est un
-coquin digne de la prison; mais s'il vous dérobe votre joie, en
-séduisant votre fille, s'il la jette dans une voie de désordres et de
-honte, et vous expose à mourir de douleur, c'est un charmant
-garçon. Est-ce que vous vous seriez mis dans l'esprit que la
-moralité, l'honneur et l'avenir de votre fille eussent autant de
-valeur que votre montre ou votre mouchoir?</p>
-
-<p>Dans une faute contre ce qu'on nomme la chasteté, l'unité de
-morale et la logique exigent qu'il y ait deux coupables, et
-l'équité prononce que le provocateur est plus coupable que le
-provoqué. Notre société modèle prétend qu'il n'y a qu'un coupable,
-le faible, le crédule, le provoqué; l'autre est un délicieux
-conquérant auquel sourient toutes les mères.</p>
-
-<p>Ceci bien entendu, le Code déclare qu'une fille de <i>quinze</i> ans
-est seule responsable de ce qu'on nomme son honneur.</p>
-
-<p>Il ne punit point le séducteur; donc il ne le reconnaît point
-coupable.</p>
-
-<p>Si l'on enlève une mineure, si on la viole, si on la corrompt
-pour le compte d'autrui, on est puni, à la vérité, mais d'une
-manière fort insuffisante.</p>
-
-<p>Une pauvre enfant de seize ou dix-sept ans est-elle devenue
-enceinte, le séducteur, presque toujours, l'abandonne. Que
-reste-t-il à l'imprudente? une vie brisée, un veuvage éternel, un
-enfant à élever. Si, pour apaiser son père furieux, elle lui
-montre des lettres qui prouvent la paternité du misérable, l'engagement
-qu'il a pris de reconnaître l'enfant et de pourvoir en
-partie à ses besoins, une promesse de mariage peut-être, le père
-répète ces dures paroles de la loi:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
-<i>Toute promesse de mariage est nulle.</i></p>
-
-<p><i>Tout enfant naturel reste à la charge de la mère.</i></p>
-
-<p><i>La recherche de la paternité est interdite.</i></p>
-
-<p>Ainsi donc, Messieurs, ne vous gênez pas, séduisez les filles en
-leur promettant le mariage, signez cette promesse de votre plus
-beau paraphe; soyez, de fait, pères de plusieurs enfants et laissez
-aux filles, qui gagnent si peu, la charge de les élever; vous
-n'avez rien à craindre. La femme est condamnée par la loi et par
-l'opinion à porter le fardeau de ses fautes et des vôtres; car c'est
-une créature tout à la fois bien faible et bien forte: faible, pour
-qu'on puisse l'opprimer, forte, plus forte que vous, pour qu'on
-puisse la condamner: elle a le sort de toutes les victimes.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> A ces critiques, j'ai souvent entendu
-répondre: Que les mères gardent leurs filles! Et j'ai dit: garder
-ses filles est facile aux privilégiées; mais est-ce que les ouvrières
-peuvent garder les leurs qui vont en apprentissage à onze ou
-douze ans? Est-ce qu'elles peuvent les accompagner dans leurs
-ateliers, lorsqu'elles vont essayer ou reporter de l'ouvrage? Si
-l'on convient que les filles ont besoin d'être gardées, et qu'il n'y
-ait qu'une imperceptible minorité de mères qui puissent exercer
-cette surveillance, il est clair que le devoir social est de faire des
-lois pour les protéger toutes.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Parfaitement raisonné, Madame; mais pour transformer
-la loi, il faut travailler à transformer l'opinion. Vous
-voyez que les femmes acceptent les deux Morales; qu'elles ne se
-sentent pas monter la honte au front de ce que leur sexe est
-sacrifié à la dégoûtante lubricité de l'autre. Loin de là, ces
-esclaves sans pensée jettent la pierre à la pauvre fille séduite et
-<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
-abandonnée, tout en ouvrant à deux battants leur porte au
-suborneur. Elles font plus, elles lui confient l'avenir de leur
-fille sous le couvert de l'écharpe municipale. Elles méprisent la
-lorette et la pensionnaire du lupanar, mais elles reçoivent ceux
-dont les vices, l'égoïsme et l'argent entretiennent ces deux
-plaies. Elles ne sentent pas que recevoir chez soi, le sachant, un
-homme qui a séduit et délaissé une fille, un homme qui entretient
-une lorette, ou un homme qui fréquente les lieux infâmes,
-c'est se rendre complice de leurs actes et de la dégradation, de
-l'oppression de leur propre sexe.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span>Ah! bon Dieu, si nous suivions vos principes,
-combien peu d'hommes nous devrions admettre dans notre
-société!</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Soyez conséquente, Madame; si vous ne vous
-croyez pas permis de recevoir une prostituée, vous ne pouvez
-logiquement vous permettre de recevoir le prostitué qui la paie.
-Les hommes seraient plus chastes, si les honnêtes femmes étaient
-plus sévères et élevaient leurs fils dans la chasteté, au lieu de
-répéter comme de cruelles idiotes: <i>J'ai lâché mon coq, cachez vos
-poules. Il faut que les jeunes gens jettent la gourme du c&oelig;ur.</i> Ce
-qui, traduit en bon français, signifie: mon fils a le droit de
-prendre vos filles, et de traiter le sexe auquel j'appartiens comme
-un égout, ou comme un jouet qu'on brise sans scrupule.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Vous reconnaîtrez, j'espère, que nous,
-femmes de la jeune génération, nous sommes moins inconséquentes
-que nos mères, puisque nous n'admettons pas deux
-Morales, mais une seule.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Oui, vous êtes plus logiques, mais vous manquez
-<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-d'idéal; et, au lieu de purifier la Morale et d'y soumettre les deux
-sexes, comme des esclaves révoltées, vous vous soumettez à la
-Morale relâchée ou plutôt à l'immoralité de l'autre sexe. Vous
-oubliez que la liberté doit produire des fruits de salut et non
-pas la décomposition. Vous comprenez l'égalité comme les
-Romaines de la décadence, dans le vice.</p>
-
-<p>Pauvres enfants, est-ce bien votre faute? La loi qui abandonne
-votre chasteté aux passions de l'homme, a-t-elle pu vous
-donner une grande estime pour cette vertu? Ne devez-vous pas
-croire, au contraire, que ce qui est licite pour l'homme, peccadille
-pour lui, l'est pour vous; au lieu de penser que ce qui ne
-vous est pas permis, ne le lui est pas davantage?</p>
-
-<p>Ah! vous êtes toujours les esclaves de l'homme, vous qui
-vous soumettez à sa loi Morale au lieu de l'élever à la vôtre!</p>
-
-<p>Arrêtez-vous donc, en voyant les fruits amers d'une semblable
-erreur. Regardez: partout l'adultère, la prostitution sous toutes
-les formes, l'abandon de milliers d'enfants, l'infanticide à tous
-ses degrés, la corruption s'exerçant au grand jour à la porte de
-certaines fabriques, l'enregistrement de filles de seize ans dans
-la grande armée de la prostitution, une foule d'hommes, assez
-bas descendus pour jouer le rôle d'<i>hommes entretenus</i>, et l'amour
-fuyant de la terre pour céder la place à la passion bestiale,
-effrénée, qui dévore les âmes et les corps: voilà ce que vous
-avez accepté en acceptant l'immoralité masculine!</p>
-
-<p>Oui, il n'y a qu'une Morale, mais ce n'est pas la chose hideuse
-qui amène ces épouvantables résultats. Ne vous avilissez donc
-pas en prenant les hommes pour modèles.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Comment échapper à la dégradation, si les
-<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
-m&oelig;urs et la loi donnent à l'homme le droit du seigneur? Si,
-d'autre part, nous sommes obligées de vivre des passions de
-l'homme, parce que nous ne pouvons nous suffire par notre travail?
-Si enfin notre activité inquiète ne trouve pas d'emploi,
-parce que l'homme, s'emparant de tout, nous condamne à la
-misère et au dés&oelig;uvrement?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> C'est pour sortir de cette situation que vous devez
-réclamer énergiquement et constamment vos droits; vous emparer
-résolûment, quand cela se peut, des situations contestées;
-avoir une initiative, au lieu de songer, comme vous le faites, à
-vous parer et à exploiter l'homme.</p>
-
-<p>Croyez-vous donc que ceux qui ont conquis leurs Droits, l'ont
-fait par la paresse, la futilité, le vice? Non certes; mais par le
-travail, la constance, le courage; en comptant sur eux et non
-sur les autres.</p>
-
-<h3>IV<br />
-<span class="small">DROIT POLITIQUE.</span></h3>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Nous avons établi que le Droit étant absolument
-égal pour les deux sexes, le Droit politique appartient en principe
-à la femme, comme tout autre Droit.</p>
-
-<p>Or vous savez, Madame, que si vous contribuez comme
-l'homme aux charges publiques;</p>
-
-<p>Que si vous êtes de moitié dans la reproduction et la conservation
-des citoyens;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
-Que si, par votre travail, vous contribuez comme l'homme à
-la production de la richesse nationale;</p>
-
-<p>Qu'enfin si, par vos intérêts et vos affections, les questions
-générales vous importent tout autant qu'à l'homme,</p>
-
-<p>Cependant vous n'avez aucun Droit politique: on semble
-croire que les affaires générales ne vous regardent pas.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> J'ai entendu dire que, dans les choses
-d'intérêt général, l'homme a une double représentation.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Il représente la femme comme le monarque ses
-sujets, le maître ses esclaves.</p>
-
-<p>Si l'homme peut représenter sa femme et lui, il ne peut
-représenter les filles majeures et les veuves; pourquoi celles-ci
-ne se représentent-elles pas elles-mêmes comme les hommes non
-mariés?</p>
-
-<p><span class="smallc">La jeune femme.</span> Souvent l'on a prétendu devant moi que la
-femme est renfermée dans un cercle d'idées trop étroites, par
-suite de ses occupations habituelles, pour être capable de fournir
-un vote intelligent.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> N'aviez vous pas à répondre à cela que les
-ouvriers, renfermés dans les minimes détails de leur métier, ne
-sauraient s'élever mieux que les femmes à la compréhension des
-questions générales?</p>
-
-<p>Que tous les votants ne sont pas des philosophes?</p>
-
-<p>Que, par la grâce de la barbe, nos paysans, nos mineurs, nos
-tisseurs, nos casseurs de pierres, nos balayeurs, nos chiffonniers,
-n'ont pas, à jour fixe, l'intuition des besoins du pays?</p>
-
-<p>Que les femmes, à l'heure qu'il est, ne s'occupent pas moins
-ni plus mal de politique que les hommes, qu'elles en discutent
-<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-avec eux, et ont souvent une grande influence sur le vote de
-leurs maris?</p>
-
-<p>Qu'enfin, puisqu'on reconnaît le Droit politique à l'homme,
-indépendamment de son degré d'intelligence et d'instruction, de
-la nature de ses occupations et de l'état de sa santé, vous ne
-comprenez pas pourquoi l'on tiendrait compte de ces choses
-quand il s'agit du Droit politique de la femme?</p>
-
-<p>N'auriez vous pu ajouter: il est assez singulier que tant d'imbéciles
-aillent voter, tandis que des femmes intelligentes, célèbres
-même, sont repoussées de l'urne électorale.</p>
-
-<p>Il est assez outrecuidant de la part des hommes de supposer
-que des femmes artistes, des négociantes, des institutrices,
-sont moins capables, au point de vue politique, que des cureurs
-d'égoût, des porteurs d'eau, des charbonniers et des balayeurs.</p>
-
-<p>Toute française majeure a le Droit de réclamer sa 36 millionième
-part du vote général: elle est serve politique, tant
-qu'elle en est dépouillée, parce qu'elle subit des lois qu'elle n'a
-pas concouru à faire, et paie des impôts qu'elle n'a pas concouru
-à fixer.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Je n'ai rien à dire à cela, sinon que je ne
-me sens pas portée à réclamer mon Droit politique. Cette revendication
-me laisserait froide, tandis que celle du Droit civil me
-trouve prête à la soutenir chaudement.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous ne me surprenez pas, Madame; la route de
-l'humanité se divise par étapes; vous sentez, sans vous en rendre
-compte, qu'elle n'en peut fournir deux à la fois. Vous êtes prête
-pour le droit civil, dont la jouissance et la pratique vous mûriront
-pour le Droit politique.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
-Il est dans la pratique de l'Humanité, que les majeurs de
-l'espèce ne reconnaissent de Droits aux mineurs, en dehors des
-plus simples droits naturels, que lorsque ceux-ci les revendiquent
-jusqu'à la révolte: les majeurs en ceci n'ont qu'un tort, c'est
-de trop attendre, et de ne pas travailler à faire mûrir leurs
-cadets pour la pratique du Droit.&mdash;Mais en principe toutes les fois
-que l'exercice d'un droit compromettrait gravement des intérêts
-plus au moins généraux, il est bon de ne l'accorder qu'à ceux
-qui le réclament, car quand ils ne le font pas, c'est qu'il n'en
-sentent pas l'importance, et il y aurait à craindre qu'ils n'en
-fissent un mauvais usage.</p>
-
-<p>Mais quand ce Droit est revendiqué, que sa privation entraîne
-des douleurs et des désordres, il faut le reconnaître, sous peine
-d'oppression, de déni de Justice.</p>
-
-<p>Or la privation du Droit civil est pour les femmes une source
-de douleurs, de malheurs, de corruption, d'humiliation; la
-revendication de ce Droit se pose, elles sont mûres pour l'obtenir:
-ce serait donc un déni de Justice que de refuser de le reconnaître.</p>
-
-<p>Il n'en est pas de même pour le Droit politique: elles ne le
-désirent ni ne le réclament.</p>
-
-<p>Rappelez-vous, Madame, que dans tout sujet il y a la théorie
-et la pratique. L'une est l'absolu, l'idéal qu'on se propose de
-réaliser, l'autre est la mesure dans laquelle il est sage et prudent
-d'introduire l'idéal dans un milieu donné.</p>
-
-<p>Ainsi, de Droit absolu, nous sommes en tout les égales des
-hommes; mais si nous prétendions réaliser cet absolu dans notre
-milieu actuel, bien loin de marcher en avant, il y aurait recul et
-<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
-anarchie: le Droit dévorerait le Droit. Le bon sens exige
-qu'une réforme ne soit appliquée qu'à des éléments préparés à s'y
-soumettre.</p>
-
-<h3>V<br />
-<span class="small">FONCTIONS PUBLIQUES.</span></h3>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Le principe posé par l'idéal nouveau est que tous
-les membres du corps social sont aptes à briguer les fonctions
-publiques. Comparons ce principe aux décisions de la loi
-française.</p>
-
-<p>La femme est déclarée <i>incapable</i> de remplir aucune fonction
-publique.</p>
-
-<p>Il lui est interdit d'être <i>témoin</i> dans les actes de l'État civil,
-dans les testaments, et tout autre acte reçu par officier public.</p>
-
-<p>A l'exception de la mère et des ascendantes, elle est exclue de
-la tutelle et du conseil de famille.</p>
-
-<p>Par une magnifique inconséquence, ces lois gouvernent le
-pays où la plus haute des fonctions, la Régence, peut échoir à
-une femme.</p>
-
-<p>Remarquez, Madame, que si nous sommes <i>incapables</i> à tant
-de points de vue, nous devenons tout à coup très capables,
-quand il s'agit de répondre de nos actes au criminel et au
-correctionnel; très <i>croyables</i>, quand il s'agit d'envoyer, par
-notre témoignage, un homme aux galères ou à la mort; très
-<i>capables</i>, très <i>responsables</i> dans les transactions que nous fesons
-et signons comme filles majeures ou veuves.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
-Des gens qui se sont donné la difficile tâche de nous dorer
-cette amère pilulle qu'on nomme le Code Civil, nous disent:
-mais, Mesdames, le législateur savait, qu'étant mères et ménagères,
-vous ne pouviez remplir des fonctions publiques: Vous
-conviendrez vous-mêmes qu'une femme enceinte ou nourrice,
-une femme retenue par les soins de l'intérieur, ne peut être ni
-ministre, ni juré, ni député, ni..... etc.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais, Messieurs leur répondrons-nous, les
-femmes ne sont pas constamment enceintes, perpétuellement
-nourrices, puisque beaucoup n'ont pas d'enfants, restent filles,
-et ne s'occupent pas plus que vous des soins de l'intérieur.</p>
-
-<p>L'âge où vous entrez dans les fonctions publiques, est celui
-où, nos fonctions maternelles étant remplies, nous n'avons plus
-qu'à nous ennuyer prodigieusement, si notre fortune nous en
-laisse le loisir.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Ces Messieurs prétendent que la maternité
-nous a pris trop de temps pour que nous ayons pu cultiver
-les facultés nécessaires aux fonctions publiques: ils prétendent
-aussi que cette maternité arrête l'essor de nos hautes
-facultés.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> A ceci nous leur répondrons que l'amour
-et le libertinage leur font perdre bien plus de temps qu'à nous la
-maternité, et arrêtent bien autrement l'essor de leurs hautes
-facultés.</p>
-
-<p>Quoi! il faut que les filles, les veuves, les femmes de quarante
-ans ne puissent remplir aucune fonction publique, parce
-que la majorité des femmes est occupée de vingt à trente cinq
-ans, à renouveler la population! En vérité, c'est plaisant!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-Les hommes conviennent qu'il n'y a qu'un petit nombre d'entre
-eux qui remplissent les fonctions publiques; puis, quand il
-s'agit des femmes, il semble aussitôt que <i>toutes</i> prétendent les
-remplir, et qu'il n'y en a pas une qui n'en soit empêchée par la
-maternité et le mariage.</p>
-
-<p>On dit que le peuple français est spirituel, que, né malin, il
-inventa le Vaudeville; je n'y contredis pas; mais serais-je
-indiscrète de m'informer s'il a inventé le sens commun et la
-logique?</p>
-
-<p>Ah! qu'ils se taisent ces malheureux interprètes du Code;
-nous n'avons pas besoin de leurs gloses, pour que les auteurs de
-leurs lois aient le contraire de notre amour.</p>
-
-<h3>VI<br />
-<span class="small">LA FEMME DANS LE MARIAGE.</span></h3>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Voyons comment la société, qui doit veiller à ce
-que chacun de ses membres n'aliène ni sa personne, ni sa liberté,
-ni sa dignité, remplit ce devoir envers la femme mariée.</p>
-
-<p>Nous savons que la fille majeure et la veuve sont capables de
-tous les actes de propriété; qu'elles sont libres, et ne doivent
-obéissance qu'à la loi.</p>
-
-<p>La femme se marie-t-elle? Tout change: ce n'est plus proprement
-une femme libre, c'est une <i>serve</i>.</p>
-
-<p>La loi, en déclarant qu'elle suit la condition de son mari, c'est
-à dire qu'elle est réputée de la même nation que lui, dénationalise
-la femme française qui se marie avec un étranger.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
-L'article 213 oblige la femme à <i>l'obéissance</i>.</p>
-
-<p>L'article 214 lui enjoint de <i>suivre son mari partout où il juge
-à propos de résider</i>.</p>
-
-<p>Plusieurs autres articles statuent que la femme ne peut plaider
-sans l'autorisation du mari, lors-même qu'elle serait marchande,
-et quelle que soit la forme de son contrat;</p>
-
-<p>Que, même séparée de biens et non commune, elle ne peut
-ni aliéner, ni hypothéquer, ni acquérir à titre gratuit ou onéreux
-sans le consentement du mari dans l'acte ou par écrit;</p>
-
-<p>Qu'elle ne peut ni donner, ni recevoir entre vifs, sans le dit
-consentement.</p>
-
-<p>Dans tous ces cas, si le mari refuse d'autoriser, la femme peut
-avoir recours au président.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Et si le mari est interdit, absent, frappé
-d'une peine afflictive ou infamante, s'il est mineur et sa femme
-majeure?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Alors la femme se fait autoriser par le président.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais la femme est donc en tutelle lorsqu'elle
-est mariée; elle ne peut donc échapper à la tutelle du
-mari que pour tomber sous celle du tribunal? N'est-ce pas
-pour la femme française le rétablissement restreint de la loi
-romaine?</p>
-
-<p>Cesser d'être de son pays, s'absorber corps et biens dans un
-homme, obéir et suivre comme un chien! Et cela dans un pays
-où la femme travaille, gagne, administre, est journellement
-appelée à défendre ses intérêts et ceux de ses enfants, souvent
-contre son mari! Mais cela est révoltant, Madame.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je ne vous en verrai jamais assez révoltée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Supposons que les parents de la jeune fille
-n'aient consenti à la marier qu'à la condition qu'elle ne quittera
-pas le pays; supposons encore qu'il soit établi par les gens
-de l'art que la contrée où le mari veut la conduire compromettra
-sa santé, la tuera peut-être, la femme, dans ces cas, ne serait-elle
-pas dispensée de suivre son mari?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Non certainement: d'une part on ne peut faire
-de conventions valables contre la loi; de l'autre, cette même loi
-ne met aucune restriction à l'obligation où est la femme de
-suivre le mari.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ainsi un mari serait assez scélérat pour
-vouloir tuer sa femme quand elle lui aurait donné un enfant, et
-garder sa dot par la tutelle, il le pourrait sans courir aucun
-risque en choisissant bien le climat? Et si elle se réfugiait
-auprès de la mère qui l'a portée dans son sein, le mari aurait le
-droit de venir l'arracher de ses bras?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Il pourrait même s'éviter cette peine, en envoyant
-la gendarmerie chercher sa femme. Tout le monde condamnerait
-cet homme, la conscience publique se soulèverait.....
-Mais la loi lui a livré la victime, elle ne peut rien contre lui.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ah! je ne m'étonne plus qu'il y ait
-aujourd'hui tant de jeunes filles qui reculent devant le mariage!
-Moi-même, j'aurais connu ces lois, qu'il est certain que je ne
-me serais pas mariée. Heureusement les hommes valent généralement
-mieux que les lois.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi vous étonner de l'&oelig;uvre du législateur,
-Madame, il n'a fait qu'appliquer dans tous ses détails la doctrine
-de l'apôtre Paul. Si vous avez reçu la bénédiction d'un
-<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
-pasteur chrétien, à quelque secte qu'il appartienne, il vous a
-rappelé que la <i>femme doit être soumise à son mari comme l'Église
-à Jésus-Christ</i>.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais saint Paul ne m'interdit pas de
-recevoir quelque chose d'une amie, ni de faire une rente à ma
-vieille gouvernante qui ne peut attendre mon testament.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Eh! qui peut assurer au législateur que vous ne
-soyez pas capable de recevoir..... d'un ami? La femme, descendante
-d'Ève, n'est-elle pas, selon la pittoresque expression
-de saints auteurs, <i>un nid d'esprits immondes</i>, <i>la porte de l'enfer</i>,
-un être si corrompu que <i>le baiser même d'une mère n'est pas pur</i>?
-En conséquence, ne doit-elle pas être tenue en perpétuelle suspicion?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Voilà d'infâmes paroles. Ainsi la loi ne
-ferait que continuer la tradition du Moyen Age, et son article
-934 ne serait que l'expression du mépris attaché par les
-hommes au front de leurs mères!</p>
-
-<p>Ah! ça Madame, ne pouvons-nous, par un contrat, nous
-soustraire aux dispositions légales qui abaissent notre dignité ou
-nous réduisent en servage?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous ne le pouvez pas: la loi frapperait ce contrat
-de nullité. Vous avez deux ressources: ne point vous marier,
-ou vous marier sous un régime qui vous laisse le plus indépendantes
-possible, en attendant que nous ayons fait réformer la loi.</p>
-
-<p>L'union volontaire, non sanctionnée par la société, offre de
-tels inconvénients pour le bonheur et l'intérêt des enfants et
-de la femme, que je n'oserais la conseiller à personne. Reste
-donc à parler du choix du régime sous lequel on doit se marier.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE IV<br />
-<span class="medium">(Suite du précédent.)</span></h2>
-</div>
-
-<h3>VII<br />
-<span class="small">CONTRAT DE MARIAGE.</span></h3>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> On peut faire un contrat de mariage sous l'un de
-ces quatre régimes: Communauté, Dotal, Sans séparation de
-biens, Séparation de biens.</p>
-
-<p>Suivez avec la plus grande attention le sommaire que je
-vais vous donner de chacun d'eux.</p>
-
-<p>Sous le régime de la Communauté, le mari administre <i>seul</i> les
-biens communs.</p>
-
-<p>Ces biens se composent du mobilier, même de celui qui échoit
-par succession ou donation, à moins que le donataire n'ait
-exprimé une volonté contraire;</p>
-
-<p>Deuxièmement: de tous les fruits, intérêts de quelque nature
-qu'ils soient;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
-Troisièmement: de tous les immeubles acquis pendant le
-mariage.</p>
-
-<p>Le mari peut vendre, aliéner, hypothéquer toutes ces choses,
-<i>sans le concours de la femme</i>; il a même la faculté de disposer par
-<i>don</i> des effets mobiliers.</p>
-
-<p><i>Il administre encore les biens personnels de la femme et peut,
-avec son consentement, aliéner ses immeubles.</i></p>
-
-<p>La femme a-t-elle une dette antérieure sans titre authentique
-ou date certaine? Ce n'est pas sur les biens de la communauté
-que cette dette est payée, mais sur l'immeuble propre à la
-femme; si cette dette provient d'une succession immobilière,
-l'on n'en poursuit le recouvrement que sur les immeubles de la
-succession; si la dette est celle du mari, l'on peut s'adresser aux
-biens de la communauté.</p>
-
-<p>Les amendes encourues par le mari peuvent se poursuivre
-contre les biens de la communauté; celles de la femme ne le
-sont que sur la nue propriété de ses biens personnels.</p>
-
-<p>Tous les actes faits par l'homme engagent la communauté,
-mais ceux de la femme, même autorisée par justice, n'engagent
-pas les biens communs, si ce n'est pour le commerce qu'elle
-exerce avec l'autorisation du mari.</p>
-
-<p>Enfin, en l'absence du mari, c'est à dire quand on ne sait s'il
-est vivant ou mort, la femme ne peut ni s'obliger, ni engager les
-biens communs.</p>
-
-<p>Voilà, Madame le <i>droit commun de la France</i>, le régime
-sous lequel on est réputé marié quand on n'a pas fait de
-contrat.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Je vois que sous votre droit commun
-<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-de la France, la femme est une nullité, une exploitée, une
-paria;</p>
-
-<p>Que son mari peut faire don du mobilier commun à sa maîtresse
-et mettre l'épouse sur la paille;</p>
-
-<p>Que le mari peut lui ôter ses vêtements de rechange, ses
-bijoux, pour en parer sa maîtresse;</p>
-
-<p>Et comme on lui ordonne l'obéissance, et qu'on la met sous
-le pouvoir de l'homme qui peut être brutal, il est clair qu'elle ne
-s'avisera pas de refuser l'engagement, l'aliénation, la vente de
-ses biens personnels, et exposera de la sorte elle et ses enfants à
-manquer de tout.</p>
-
-<p>Et comme la femme n'est pas la nullité que suppose la loi;
-qu'au contraire, elle travaille et augmente l'avoir commun; que
-c'est souvent à elle qu'il est dû, le mari peut disposer du fruit
-de ce travail pour payer ses dettes, ses amendes, entretenir des
-femmes et se livrer à tous les désordres.</p>
-
-<p>Parmi le peuple, on ne fait guère de contrat: donc un mari
-brutal et mauvais sujet peut vendre le petit ménage et les
-modestes ornements de la femme, autant de fois que celle-ci
-aura pu s'en procurer de nouveaux par son labeur personnel.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je ne le nie pas; mais ne pourrait-on dire que le
-législateur n'a pu supposer un mari capable d'abuser de son
-pouvoir légal?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Nous ne pouvons admettre une aussi
-pitoyable raison.</p>
-
-<p>Les lois sont faites pour prévenir le mal: elles supposent
-donc la possibilité de le commettre: on n'en ferait pas pour des
-saints.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
-Quand une loi autorise la tyrannie, et l'exploitation du faible,
-c'est une loi détestable; car elle démoralise le fort, en l'exposant
-à devenir despote et cruel; elle démoralise le faible, en le forçant
-à l'hypocrisie, en lui ôtant le sentiment de sa valeur et en
-brisant en lui tout ressort.</p>
-
-<p>Elle éteint chez tous les deux la notion du droit et de la corrélation
-du droit et du devoir dans les rapports entre semblables.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous avez parfaitement raison.</p>
-
-<p>Pour finir ce que nous avons à dire du régime de la communauté,
-ajoutons qu'il est permis à la femme de stipuler dans son
-contrat qu'en cas de dissolution de la communauté, elle pourra
-reprendre non seulement ses biens réservés propres, mais encore
-tout ou partie de ceux qu'elle à mis en commun, déduction faite
-de ses dettes personnelles.</p>
-
-<p>Lorsque cette stipulation n'existe pas au contrat, la femme,
-lors de la dissolution de la communauté, a le droit d'y renoncer,
-et, si elle l'a imprudemment acceptée, elle n'est tenue de payer
-les dettes que jusqu'à concurrence de la portion du bien qu'elle
-en retirerait.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Cette lueur de justice n'est qu'une illusion
-puisque, en cas de dettes faites par le mari, la femme peut perdre
-tout ou partie de ce qui lui reviendrait; puisque, d'autre part,
-elle peut perdre son avoir personnel en signant l'aliénation de
-ses biens pour aider son mari.</p>
-
-<p>Renonçons à ce régime, Madame; dans la communauté entre
-époux, telle que l'entend la loi, la femme est livrée pieds et
-poings liés à l'homme quel qu'il soit. Marions-nous sans communauté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
-<span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Entendons-nous: si le contrat porte que <i>les époux
-se marient sans communauté</i>, voici ce qui a lieu.</p>
-
-<p>Le mari administre seul les biens meubles et immeuble
-de sa femme, absolument comme sous le régime de la communauté;</p>
-
-<p>Les revenus de ces biens sont affectés aux dépenses du
-ménage;</p>
-
-<p>Les immeubles de la femme peuvent être aliénés avec l'autorisation
-du mari ou de la justice, comme sous le régime de la
-communauté.</p>
-
-<p>La seule compensation est que la femme peut statuer qu'elle
-pourra, sur ses seules quittances, recevoir annuellement une
-certaine portion de ses revenus pour ses besoins personnels.</p>
-
-<p>Si elle ne participe point aux dettes, elle ne participe point
-aux gains que ses revenus ont pu mettre son mari en état de
-réaliser. Avec ces revenus, il peut s'enrichir et se faire une fortune
-à part, à laquelle sa femme n'aura jamais aucun droit.
-Convenez que c'est payer un peu cher l'avantage d'avoir quelque
-somme en propre, et de ne pas s'humilier à tendre la main au
-détenteur de votre fortune, comme on est obligée de le faire
-sous le régime de la communauté où la femme peut manquer de
-tout au milieu d'une fortune qui est la sienne propre.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ce régime ne vaut rien. Passons à celui de
-la séparation de biens. N'est-il pas meilleur?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> En effet; car, sous ce régime, la femme administre
-seule ses biens meubles et immeubles, dispose de ses revenus, à
-moins de stipulations contraires, et en donne un tiers pour soutenir
-les frais du ménage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-Mais elle ne peut ni aliéner, ni hypothéquer ses immeubles
-sans l'autorisation de son mari ou de la justice.</p>
-
-<p>Si, d'autre part, c'est le mari qui administre ses biens, ce
-qu'il serait fort difficile d'empêcher, lorsqu'il le voudrait, il n'est
-comptable envers elle que des fruits présents.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Est-ce que le régime dotal vaut mieux pour
-nous que celui de la séparation de biens?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous allez en juger vous-même.</p>
-
-<p>Quand on déclare, et <i>il faut le déclarer</i>, qu'on se marie sous le
-régime dotal, il n'y a de dotal que le bien déclaré tel; les autres
-sont dits <i>paraphernaux</i> ou extra-dotaux.</p>
-
-<p>En principe, et à moins qu'il ne soit autrement convenu, les
-biens dotaux sont inaliénables; le mari seul les administre, et,
-comme dans le contrat sans communauté, la femme peut toucher
-certaines sommes sur ses seules quittances.</p>
-
-<p>Les biens paraphernaux sont, comme dans le contrat sous le
-régime de la séparation de biens, administrés par la femme, qui
-en touche seule les revenus, et ils peuvent être aliénés avec
-l'autorisation du mari ou de la justice.</p>
-
-<p>Si le mari administre ces biens sur une procuration de sa
-femme, il est tenu envers elle comme tout autre mandataire;</p>
-
-<p>S'il administre sans mandat et sans opposition, il n'est tenu
-de représenter, quand il en est requis, que les fruits existants;</p>
-
-<p>S'il administre, malgré l'opposition de la femme, il doit
-compte de tous les fruits depuis l'époque de sa gestion usurpée.</p>
-
-<p>Les époux peuvent stipuler une société d'<i>acquêts</i>, c'est à dire
-une association pour choses acquises pendant la durée du
-<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
-mariage. Je n'ai pas besoin de vous dire que cette communauté
-est administrée par le mari seul.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais pour se marier sous le régime de la
-séparation de biens ou sous le régime dotal, ne faut-il pas des
-immeubles?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Non; le bien dotal et le bien séparé peuvent être
-de l'argent.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Les femmes, traitées en serves sous le
-régime de la communauté, le sont en mineures sous le régime
-dotal avec paraphernaux et sous celui de la séparation de
-biens.</p>
-
-<p>Si un mari était assez raisonnable pour rougir à la pensée de
-flétrir sa compagne du stigmate de la servitude, n'y aurait-il pas
-moyen de faire d'autres stipulations?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> L'homme ne peut réhabiliter sa compagne; la loi
-le lui interdit par l'article 1388, qui déclare que les époux ne
-peuvent déroger <i>aux droits résultant de la puissance maritale sur
-la personne de la femme et des enfants, ou qui appartiennent au
-mari comme chef</i>.</p>
-
-<p>Aussi un notaire qui rédigerait le contrat suivant:</p>
-
-<p>Art. 1<sup>er</sup>. Les époux se reconnaissent une dignité égale, parce
-qu'ils sont au même titre des créatures humaines.</p>
-
-<p>Art. 2. Ils se reconnaissent mutuellement les mêmes droits
-sur les enfants qui naîtront d'eux et, dans leurs différends, prendront
-des arbitres.</p>
-
-<p>Art. 3. Chacun des époux se réserve une partie de ses biens
-dont il disposera sans l'autorisation de l'autre;</p>
-
-<p>Art. 4. Les époux mettent en commun telle part déterminée
-<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-de leur apport pour soutenir les frais du ménage, pourvoir à
-l'éducation des enfants et aux nécessités du travail commun;</p>
-
-<p>Art. 5. Ce bien commun ne peut être engagé sans le consentement
-des époux;</p>
-
-<p>Art. 6. Convaincus en leur âme et conscience qu'on ne peut
-aliéner sa personne, sa dignité, son libre arbitre, les époux ne se
-reconnaissent aucune puissance l'un sur l'autre; ils confient la
-durée et le respect du lien qui les unit à l'affection qui peut
-seule le légitimer.</p>
-
-<p>Un notaire, dis-je, qui aurait rédigé ce contrat, serait
-dépouillé de sa charge, puis confié aux aliénistes, et le contrat
-serait nul comme contraire à la loi, aux bonnes m&oelig;urs et à
-l'ordre public.</p>
-
-<p>Comprenez-vous, Madame, pourquoi les femmes, beaucoup
-plus intelligentes et indépendantes qu'autrefois, se marient
-beaucoup moins?</p>
-
-<p>Comprenez-vous pourquoi les filles du peuple, qui ont vu si
-souvent leurs mères malheureuses et dépouillées de leur pauvre
-avoir, se soucient beaucoup moins de se marier?</p>
-
-<p>On blâme les femmes!... C'est la loi qu'il faut blâmer et
-réformer.</p>
-
-<p>Car les mauvaises lois produisent les mauvaises m&oelig;urs.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ce que vous dites là est bien vrai: sur
-vingt ménages, il n'y en a quelquefois pas un où l'on n'entende
-dire à la femme: Ah! si j'avais su!</p>
-
-<p>Si l'on nous mariait moins jeunes et que nous connussions la
-loi, assurément les mariages deviendraient de moins en moins
-nombreux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
-Pour en finir avec cet examen de la loi, encore une question,
-Madame. Est-ce que l'apport de la femme n'a pas hypothèque
-sur les biens du mari?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Sur quels biens la femme ouvrière reprendra-t-elle
-son ménage vendu?</p>
-
-<p>Sur quels biens les femmes de négociants dont la dot a servi à
-payer le fonds du mari, reprendront-elles cette dot en cas de
-mauvaises affaires?</p>
-
-<p>Demandez aux femmes légalement séparées la valeur de cette
-hypothèque, ou plutôt de cette disposition de la loi: elles vous
-en diront de belles!</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> J'ai connu des femmes de commerçants en
-faillite: elles se plaignent que la loi les traite plus rigoureusement
-que les autres.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Le Mariage étant donné ce qu'il est, le législateur
-a parfaitement fait d'empêcher qu'il ne se transformât en une
-ligue contre l'intérêt de tous.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Jusqu'à ce que la loi qui régit le contrat de
-mariage soit réformée, sous lequel de ces deux régimes: le
-dotal ou celui de la séparation de biens, conseillez-vous aux
-femmes de se marier?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Si les conjoints ne sont pas dans les affaires et que
-la femme apporte des biens-fonds considérables, le mieux peut-être
-serait qu'elle se mariât sous le régime dotal avec autorisation
-de recevoir une forte somme annuelle; si les parents lui
-connaissaient de la fermeté, ils pourraient lui constituer en
-outre des paraphernaux, et stipuler toujours une société d'acquêts.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
-Dans tout autre situation, je conseille aux femmes de se
-marier sous le régime de la séparation de biens. La femme, maîtresse
-de ses fonds, peut les confier à son mari et s'associer avec
-lui comme avec tout autre. J'ai connu une jeune femme commerçante
-qui s'y est prise ainsi: elle s'est constitué son apport
-en argent comme bien propre, puis, quand elle a été mariée, elle
-a prêté cette somme à son mari qui s'est engagé à payer tant
-d'intérêts. Comme elle avait en outre un emploi dans la maison,
-elle reçut des émoluments proportionnés.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais si la femme est ouvrière?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Il n'y a pas de différence. C'est presque toujours
-la femme qui apporte le petit ménage, et elle y tient d'autant
-plus qu'il lui a coûté bien des jours et des nuits de labeur; il est
-donc très important que le mari ne puisse ni le vendre, ni le
-donner; comme il est important qu'il ne puisse la contraindre à
-lui donner l'argent qu'elle a confié franc à franc à la caisse
-d'épargne. Il faut donc qu'elle ne se marie pas, comme elle le
-fait, sans contrat; car elle serait à la merci de son conjoint,
-étant réputée mariée sous le régime de la communauté.</p>
-
-<p>Des notaires se permettent de résister, quand on déclare vouloir
-se marier sous tout autre régime que celui de la communauté:
-ils n'en ont pas le droit; vous pouvez les forcer; officiers
-de la loi, ils ne sont pas là pour la critiquer.</p>
-
-<p>Mesdames, riches et pauvres, il est de votre intérêt et de
-celui de vos enfants de connaître les affaires; de rester maîtresses
-de votre avoir: votre dignité l'exige. Votre devoir est
-d'instruire vos filles de la situation que leur fait la loi dans le
-mariage, afin qu'elles évitent leur ruine, et qu'elles travaillent à
-<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
-la réforme qui doit mettre la femme à la place qu'elle a le droit
-d'occuper.</p>
-
-<h3>VIII<br />
-<span class="small">LA FEMME MÈRE ET TUTRICE.</span></h3>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Examinons maintenant comment la loi comprend
-les droits de la mère et de la tutrice.</p>
-
-<p>L'article 372 met l'enfant sous l'autorité des parents jusqu'à
-sa majorité ou à son émancipation; mais comme la femme est
-absorbée dans le mari, l'article 373 réduit le mot <i>parents</i> à signifier
-le <i>père</i>, qui <i>seul exerce l'autorité paternelle pendant le
-mariage</i>. La mère tutrice n'exerce pas, remarquez-le, l'autorité
-<i>maternelle</i>, la loi n'en reconnaît pas.</p>
-
-<p>Ainsi la femme qui, seule dans la reproduction, peut dire: <i>je
-sais</i>, est effacée devant l'homme qui ne peut dire que: <i>je crois</i>.</p>
-
-<p>Pourquoi cela? Parce que c'est un moyen d'assouplir la
-femme, d'assurer l'autorité du mari sur elle. Une femme, trop
-malheureuse, peut encourir le scandale d'une séparation publique
-pour échapper à son bourreau; mais on sait qu'elle se résout
-rarement à quitter ses enfants: elle restera donc, épuisera le
-calice amer jusqu'à la lie pour demeurer auprès d'eux. Elle ira
-même jusqu'à subir l'outrage de les voir élever dans sa propre
-maison par l'indigne favorite de son mari. Souffrez, cédez,
-humiliez-vous, signez ce contrat d'aliénation de vos biens, ou
-je vous enlève vos enfants: voilà ce que le mari a le droit de
-dire à sa femme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-La femme exaspérée se résout-elle à demander la séparation?
-Pendant le procès, c'est le mari qui garde l'administration des
-enfants, à moins que, sur la demande de la famille, le juge ne
-trouve des motifs sérieux pour les adjuger à la mère.</p>
-
-<p>Ce n'est pas tout: l'enfant peut donner de graves sujets de
-plainte à ses parents. S'il n'a pas seize ans, le père peut le faire
-détenir, sans que le président ait le droit de refuser: il n'a ce
-droit, que lorsque l'enfant a des biens personnels ou a plus de
-seize années.</p>
-
-<p>Remarquez que, dans ce cas si grave, la mère <i>n'est pas même
-consultée</i>.</p>
-
-<p>La puissance <i>paternelle</i> de la mère sera-t-elle égale, sur
-ce point, à celle du père, si elle reste veuve et tutrice? Non,
-la mère, pour faire enfermer l'enfant, est toujours tenue de
-présenter au président une requête appuyée par deux proches
-parents du défunt.</p>
-
-<p>Le père remarié garde, de droit, la tutelle de ses enfants; la
-la mère la perd si elle se remarie sans s'être préalablement fait
-continuer la tutelle par le conseil de famille.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ainsi donc, Madame, aux yeux du législateur,
-l'enfant appartient plus à son père qu'à sa mère; il est
-moins cher à la famille maternelle qu'à la paternelle; la mère est
-réputée moins tendre, moins sage que le père; l'homme est
-présumé si bon, si juste, si raisonnable, qu'une marâtre même
-ne saurait l'influencer... En vérité, tout cela est odieux et
-absurde.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je ne dis pas non.</p>
-
-<p>Vous savez que le consentement des parents est nécessaire
-<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-pour le mariage de leurs enfants mineurs; vous savez encore
-qu'en cas de dissidence entre le père et la mère ou l'aïeul et
-l'aïeule, si les premiers sont morts, les articles 148 et 150
-déclarent que le consentement du père ou de l'aïeul suffit.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Je connais cette leçon légale d'ingratitude
-donnée aux enfants. Mais revenons sur la tutelle,
-Madame.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Volontiers. La loi dit bien que la tutelle des
-enfants appartient de droit à l'époux qui survit; que le père ou
-la mère exerce l'autorité paternelle; que l'un comme l'autre a le
-droit d'administrer les biens du pupille et de s'en attribuer les
-revenus jusqu'à ce qu'il ait dix-huit ans: mais voyez la différence.
-Vous savez déjà que les formalités pour faire enfermer
-l'enfant ne sont pas les mêmes pour la mère tutrice que pour le
-père tuteur; vous savez que le père qui se remarie n'a pas besoin
-de se faire continuer la tutelle par le conseil de famille, tandis
-que la mère la perd par l'omission de cette formalité.</p>
-
-<p>De plus, le père a le droit de nommer à sa femme survivante
-un conseil de tutelle pour ses enfants mineurs; la femme n'a pas
-ce droit.</p>
-
-<p>L'époux survivant peut nommer un tuteur dans la prévision
-de son décès avant la majorité des pupilles: la nomination faite
-par le père est valable; celle qui est faite par la mère ne l'est
-que lorsqu'elle est confirmée par le conseil de famille.</p>
-
-<p>La famille maternelle participe du dédain de la loi pour la
-femme: ainsi l'enfant doublement orphelin tombe de droit sous
-la tutelle de son aïeul paternel et, à son défaut, sous celle du
-maternel, et ainsi en remontant, dit l'article 402, <i>de manière que</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
-l'ascendant <i>paternel soit toujours préféré à l'ascendant maternel
-du même degré</i>.</p>
-
-<p>Pendant que nous parlons de tutelle, ajoutons que le mari
-est tuteur de droit de sa femme interdite, mais que la femme
-d'un interdit n'a que la faculté d'être tutrice et, si elle est
-nommée, le conseil de famille règle la forme et les conditions de
-son administration.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Enfin, Madame, je vois que la loi nous
-considère et nous traite comme des êtres inférieurs; qu'elle
-sacrifie à l'homme non seulement notre dignité de créatures
-humaines, nos intérêts de travailleuses et de propriétaires, mais
-encore notre dignité maternelle.</p>
-
-<p>Un fils, suffisamment imbu de la religion du Code civil, doit
-nécessairement considérer son père comme plus raisonnable,
-plus sage, plus capable que sa mère. Je ne vois pas trop ce que
-celle-ci aurait à lui répondre, s'il lui disait: il est vrai que vous
-avez risqué votre vie pour me mettre au jour, que vous avez
-passé bien des nuits près de mon berceau, que vous m'avez
-enveloppé de votre tendresse, appris ce qui est bien et aidé à le
-pratiquer; il est vrai que je suis votre bonheur et votre joie;
-mais mon père est vivant; il a seul autorité sur moi; je n'ai
-donc pas à vous consulter; d'ailleurs à quoi bon? Des hommes
-sages, des législateurs qui ont bien étudié votre imparfaite,
-votre débile nature, ont porté des lois qui me prouvent que vous
-n'êtes propre qu'à mettre au monde des enfants, et à vous
-occuper des soins du pot au feu.</p>
-
-<p>On vous a toutes jugées si peu sages, si peu prudentes, si peu
-capables, qu'on vous refuse le droit de rien régir; qu'on vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
-soumet en tout à la volonté de l'homme et que, quand le mari
-n'est pas là, le juge et la famille interviennent.</p>
-
-<p>Un tel discours, quelque révoltant qu'il paraisse, ne serait-il
-pas conforme aux sentiments que doit inspirer l'étude du Code
-civil?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Parfaitement, Madame: et si, en général, le
-c&oelig;ur humain ne valait pas mieux que ce code, les femmes, pour
-être respectées de leurs enfants, n'auraient qu'un parti à
-prendre: celui de ne mettre au monde que des bâtards. N'est-il
-pas surprenant, dites-moi, que des lois faites pour moraliser et
-contenir, tendent à produire tout le contraire?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Et l'on fait si grand bruit de notre Code
-civil! Que sont donc ceux des autres nations?</p>
-
-<h3>IX<br />
-<span class="small">RUPTURE DE L'ASSOCIATION CONJUGALE.</span></h3>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> On a reconnu de tout temps qu'il y a des cas où
-les époux doivent être séparés. La révolution établit le divorce;
-le premier empire le maintint en le restreignant; la Restauration,
-déterminée par l'Église que cela ne regarde pas, l'abolit
-le 8 mai 1816.</p>
-
-<p>L'expérience prouve surabondamment que l'indissolubilité du
-mariage est la source permanente de désordres sans nombre; le
-plus actif dissolvant de la famille; et que la séparation du corps,
-loin de remédier à quelque chose, contribue à la destruction des
-<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
-m&oelig;urs. Toutes les phrases creuses, tous les raisonnements
-sonores, ne peuvent détruire la signification des faits.</p>
-
-<p>Nous ne répéterons pas ce qu'ont dit les nombreux écrivains
-qui ont demandé le rétablissement du divorce; nous nous contentons
-de nous joindre à eux ici, nous réservant de revenir plus
-loin sur ce grave sujet.</p>
-
-<p>Il s'agit pour nous, en ce moment, de constater la différence
-mise par la loi entre le mari et la femme qui plaident en séparation.</p>
-
-<p>Les époux peuvent demander la séparation si l'un d'eux est
-condamné à une peine infamante, pour cause d'injures graves,
-de sévices et d'adultère de la femme. Arrêtons-nous sur ce dernier
-délit.</p>
-
-<p>Vous croyez sans doute que l'adultère est le manque de fidélité
-d'un époux envers l'autre, et que la punition est semblable
-pour un délit semblable, chez l'homme et chez la femme? Vous
-vous trompez.</p>
-
-<p>La femme commet le délit d'adultère partout; on peut en
-fournir la preuve par lettres et témoins, et ce délit est puni de
-trois mois à deux ans de réclusion, que le mari peut faire cesser
-en reprenant sa femme.</p>
-
-<p>Dans le flagrant délit, le mari est <i>excusable</i> de tuer l'adultère
-et son complice.</p>
-
-<p><i>L'homme n'est adultère nulle part.</i> Qu'il loue dans sa maison
-un appartement à sa maîtresse; qu'il passe ses journées chez
-elle; que de nombreuses lettres prouvent son infidélité; que
-mille témoins attestent ces choses, cet honnête mari n'est point
-adultère.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
-S'il poussait l'impudence jusqu'à entretenir sa maîtresse dans
-le domicile commun, serait-il adultère? Non: il y aurait <i>injure
-grave</i> envers sa femme qui pourrait l'attaquer en justice,
-et il serait prié de payer une amende de quelques centaines de
-francs.</p>
-
-<p>En réalité l'homme n'est puni de l'adultère que comme complice
-d'une femme mariée.</p>
-
-<p>Pour justifier la différence qu'on établit entre l'infidélité du
-mari et celle de la femme, on attribue plus de gravité à la faute
-de cette dernière.....</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Permettez-moi de vous arrêter ici. Il est
-facile de démontrer que l'infidélité du mari est plus grave que
-celle de la femme.</p>
-
-<p>La femme, ne pouvant disposer de son avoir sans l'autorisation
-du mari, ne peut guère compromettre sa fortune pour
-un amant.</p>
-
-<p>Au contraire, le mari peut vendre et dissiper tout ce qu'il
-possède; employer même l'avoir de la communauté, le fruit du
-travail et de la bonne administration de sa femme, à entretenir
-sa maîtresse: je connais plusieurs cas de cette espèce.</p>
-
-<p>Donc l'adultère du mari est plus nuisible aux intérêts de la
-famille que celui de la femme.</p>
-
-<p>La femme adultère peut introduire de faux héritiers dans la
-famille du mari: c'est mal, j'en conviens; ce n'est pas moi qui la
-justifierai; mais en définitive, ces enfants adultérins ont une
-famille, de la tendresse, des soins.</p>
-
-<p>Si le mari a des enfants hors du mariage, ils sont ou d'une
-femme mariée ou d'une femme libre. Dans le premier cas, en
-<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-introduisant de faux héritiers chez son voisin, il agit comme
-l'épouse adultère. Dans le second, il soigne ses enfants ou les
-abandonne. S'il les soigne, il nuit aux intérêts de l'épouse et des
-enfants légitimes; s'il les laisse à la charge de la mère, il met
-une femme dans l'embarras, brise souvent sa vie; l'enfant placé
-à l'hospice, est sans famille, sans tendresse et va grossir la population
-des prisons, des bagnes et des lupanars.</p>
-
-<p>Dans tout cela, d'ailleurs, n'y a-t-il qu'une question de filiation
-et d'héritage? Et le c&oelig;ur d'une femme, et sa dignité, et
-son bonheur, qu'en fait-on? Songe-t-on à ce que nous devons
-souffrir de l'infidélité, du dédain, de l'abandon de notre mari?</p>
-
-<p>Songe-t-on que cet abandon, joint au besoin d'aimer et au
-fatal exemple qui nous est donné, nous pousse à payer de retour
-l'amour qu'on nous témoigne; et qu'ainsi l'adultère toléré dans
-le mari produit l'adultère de la femme?</p>
-
-<p>L'adultère des deux sexes est un grand mal. Au point de vue
-moral, la faute est la même; mais au point de vue social et
-familial, mais au point de vue de la position des enfants, elle est
-évidemment beaucoup plus grave commise par l'homme que par
-la femme, parce que le premier a tout pouvoir pour ruiner la
-famille, mettre avec impunité le trouble et la douleur dans sa
-maison et créer une population malheureuse, vouée à l'abandon,
-le plus souvent au vice.</p>
-
-<p>Voilà ce que nous pensons aujourd'hui, nous, jeunes femmes,
-qui réfléchissons; et tous les dithyrambes intéressés des hommes
-ne peuvent plus nous faire prendre le change.</p>
-
-<p>Ils disent: mais souvent ce ne n'est pas le mari de la femme
-adultère qui est adultère. Nous répondons: la société ne se
-<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
-soucie pas des individualités; il suffit que l'adultère de l'homme
-ait des fruits plus amers que celui de la femme, pour qu'il
-soit sévèrement et non moins sévèrement puni que celui de cette
-dernière.</p>
-
-<p>Ils disent: c'est une chose indigne et cruelle que de mettre la
-douleur dans le c&oelig;ur d'un honnête homme. Nous répondons:
-c'est une chose tout aussi indigne que de mettre la douleur dans
-le c&oelig;ur d'une honnête femme.</p>
-
-<p>Ils disent: c'est un vol que de forcer un homme à travailler
-pour des enfants qui ne sont pas siens. Nous répondons: C'est
-un vol d'employer les revenus ou le fruit du travail de sa
-femme à nourrir des enfants qui lui sont étrangers, et à soutenir
-la femme qui la désole; c'est un vol que de détourner sa propre
-fortune ou le fruit de son propre travail de la maison qu'ils doivent
-soutenir, pour les porter à une femme étrangère.</p>
-
-<p>Et vous êtes non seulement plus coupables que nous, Messieurs,
-parce que le résultat de votre adultère est pire que le
-résultat du nôtre; mais parce que, vous posant en chefs et en
-modèles, vous nous devez l'exemple.</p>
-
-<p>Et vous êtes à la fois iniques et stupides d'exiger, de celles que
-vous nommez vos inférieures en raison, en sagesse, en prudence,
-en justice, qu'elles soient plus raisonnables, plus sages, plus
-prudentes et plus justes que vous.</p>
-
-<p>Voilà, Madame, ce que nous pensons et disons.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous parlez d'or; ce n'est pas moi qui vous
-contredirai; j'aime à voir la jeunesse se dresser résolument
-contre les préjugés, et protester contre eux au nom de l'unité
-de la morale.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
-Mais nous voilà, je crois, bien loin de notre sujet, le procès
-en séparation de corps. Revenons-y donc, s'il vous plaît.</p>
-
-<p>La demande en séparation étant admise, le juge autorise la
-femme à quitter le domicile conjugal; et elle va résider dans la
-maison désignée par ce magistrat qui fixe la provision alimentaire
-que devra fournir le mari. Presque prisonnière sur parole,
-elle est tenue de justifier de sa résidence dans la maison choisie,
-sous peine d'être privée de sa pension, et d'être déclarée, même
-<i>demanderesse</i>, non recevable à continuer ses poursuites.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais pourquoi cet esclavage et cette
-menace d'un refus de justice?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Parce que le mari, réputé père de l'enfant qu'elle
-peut concevoir pendant le procès, doit avoir la possibilité de
-la surveiller. Comme l'a si bien dit M. de Girardin, la paternité
-légale est la source principale du servage de la femme mariée.</p>
-
-<p>Pendant le procès, le mari reste détenteur des biens de la
-femme, qu'il soit demandeur ou défendeur; il a l'administration
-des enfants, sauf décision contraire du juge. Si, dans le cas de
-communauté, la femme a fait faire inventaire du mobilier, c'est
-le mari qui en est gardien.</p>
-
-<p>Enfin la séparation est prononcée; la femme rentre comme
-elle peut, à force de papier timbré, dans ce qui lui reste. Croyez-vous
-qu'elle soit libre pour cela? Point du tout: le mari a toujours
-droit de surveillance sur elle à cause des enfants qui
-peuvent survenir, et elle ne peut se passer de l'autorisation du
-mari ou de la justice pour disposer de ses biens, les hypothéquer,
-etc. Il n'y a de rompu que l'obligation de vivre ensemble
-et la communauté d'intérêts.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
-<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Je comprends aujourd'hui comment l'indissolubilité
-du mariage, n'ayant pour palliatif que le triste
-remède de la séparation, met le concubinage en honneur et produit
-des crimes odieux. Certaines consciences faibles ne peuvent-elles
-en effet faire naufrage à la vue d'une chaîne qui doit durer
-autant que leur vie, et ne pas être tentées de la rompre par le
-fer et par le poison? Il est probable que, si les maris ne laissaient
-pas la liberté à leurs épouses séparées, les crimes contre les
-personnes se multiplieraient.</p>
-
-<p>Et si l'on se sépare jeune, est-il de la nature humaine de
-rester dans l'isolement? Faut-il être puni toute sa vie de ce
-qu'on s'est trompé?</p>
-
-<p>Dans de tels cas, quelle autre ressource que le concubinage,
-et qui oserait le blâmer?</p>
-
-<p>Et l'on appelle la séparation un remède!</p>
-
-<p>Tout à l'heure vous m'avez laissé entrevoir que le mari
-peut, en certains cas, désavouer l'enfant de sa femme. Je
-croyais qu'il n'y a pas de bâtards dans le mariage.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous êtes dans l'erreur. Si le mari ou ses héritiers
-prouvent que depuis le trois centième au cent quatre-vingtième
-jour, c'est à dire depuis le dixième ou sixième mois avant la naissance
-de l'enfant, le mari était absent ou empêché par quelqu'accident
-physique d'en être le père; ou bien si la naissance a
-été cachée, la paternité peut être désavouée. Elle peut encore
-l'être pour l'enfant né avant le cent quatre-vingtième jour du
-mariage, à moins que le mari n'ait eu connaissance de la grossesse,
-n'ait assisté à l'acte de naissance, ne l'ait signé ou si l'enfant
-est déclaré non viable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Comment se fait ce désaveu?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Le mari ou ses héritiers attaquent la légitimité de
-l'enfant dans un délai déterminé, et le tribunal statue d'après
-les preuves administrées.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ainsi l'honneur de la femme et l'avenir de
-l'enfant sont offerts en holocauste à une question d'héritage?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Parfaitement. Quant à ce que vous nommez l'honneur
-de la femme, la loi ne s'en soucie guère, elle qui interdit la
-recherche de la paternité, excepté dans le cas d'enlèvement de la
-mère mineure; elle qui permet la recherche de la maternité,
-pourvu que l'enfant prouve qu'il est le même que celui dont la
-femme est accouchée, et qu'il apporte un commencement de
-preuves par écrit.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Il me paraît peu probable qu'on puisse
-constater la maternité au bout de quinze ou vingt ans. D'autre
-part, si les preuves par écrit suffisent pour la recherche de la
-maternité, pourquoi ne suffiraient-elles pas à celle de la paternité?</p>
-
-<p>Dites-moi, est-il permis à l'enfant de rechercher sa mère si
-elle est mariée?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Certainement: et cette recherche n'est interdite
-qu'aux enfants adultérins et incestueux.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ainsi donc on peut troubler à tout jamais
-l'avenir d'une femme par la recherche de la maternité?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Oui: mais vous ne le déplorerez pas en songeant
-que l'honneur d'une femme n'est pas de ne pas faire d'enfant,
-mais bien de les élever et de les guider dans la vie. Les enfants
-nés hors mariage ont une situation légale très malheureuse; le
-<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
-législateur, imbu de la croyance au péché originel, les rend responsables
-de la faute de leurs parents. Or, Madame, devant
-l'humanité et devant la conscience, il n'y a point de bâtards;
-donc il ne doit pas y en avoir devant la société. Lorsque la femme
-y aura sa place, elle poursuivra la réforme des lois qui portent
-l'empreinte de dogmes surannés; en attendant, combattons celles
-qui rappellent l'anathème lancé sur nous en conséquence du
-mythe d'Ève.</p>
-
-<h3>X<br />
-<span class="small">RÉSUMÉ ET CONSEILS.</span></h3>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Avant d'aller plus loin, récapitulons ce que
-nous avons dit jusqu'ici.</p>
-
-<p>Devant l'idéal du Droit, nous devons être libres, égales aux
-hommes; donc nous avons droit comme eux à tous les moyens
-de développement, droit comme eux à faire de nos facultés l'emploi
-qui nous convient, droit comme eux à tout ce qui constitue
-la dignité du citoyen.</p>
-
-<p>Or, dans l'état actuel, la femme est serve, sacrifiée à l'homme;</p>
-
-<p>Elle n'a pas de droits politiques;</p>
-
-<p>Elle est infériorisée dans la cité, bannie de l'exercice des fonctions
-publiques;</p>
-
-<p>Elle est moins rétribuée que l'homme à égalité de travail;</p>
-
-<p>Dans le mariage, elle est absorbée, humiliée, mise à la merci
-de son conjoint, dépouillée de ses droit maternels;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
-Dans la famille, elle est mineure; ses droits de tutelle sont
-inférieurs à ceux de l'homme;</p>
-
-<p>Au point de vue des m&oelig;urs, elle est presque abandonnée aux
-passions de l'autre sexe: elle en porte seule les conséquences.</p>
-
-<p>Jugée faible, inintelligente, incapable, quand il s'agit de droits
-et de fonctions, elle est, par une contradiction flagrante, réputée
-forte, intelligente, capable, lorsqu'il s'agit de morale, lorsqu'il
-s'agit d'être punie quand, fille majeure ou veuve, il est question
-de se gouverner et de régir sa fortune. Et des gens, dont le cerveau
-s'est crétinisé dans la vase du moyen âge, en présence de
-notre situation, osent s'écrier: Les femmes! Mais elles sont
-libres! Elles sont heureuses!</p>
-
-<p><i>Que signifient donc les réclamations des plus braves d'entre
-elles?</i></p>
-
-<p>Ces Messieurs sont maîtres de notre fortune, de notre dignité,
-de nos enfants; ils peuvent nous ôter notre nationalité, dissiper
-notre bien, le produit de notre travail et de notre bonne administration
-avec des maîtresses; nous torturer sans témoins, nous
-faire mourir de douleur et de honte; nous conduire sous le
-canon ou sur le bord d'un marais dont l'air nous tuera; nous
-contraindre à subir mille affronts, à leur livrer les biens que notre
-contrat nous avait réservés, soit en nous intimidant, soit en nous
-menaçant d'éloigner nos enfants; ils ne nous laissent d'emplois
-que ceux qui les ennuient ou ne leur semblent pas assez lucratifs,
-et puis, après cela, ils sont étonnés de nos plaintes, de nos
-protestations, de notre révolte!</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Ne vous passionnez pas contre eux: riez-en,
-Madame; ce sont les mêmes hommes qui veulent être libres;
-<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
-ce sont les mêmes hommes qui blâment les planteurs et trouvent
-légitimes les réclamations des esclaves; ce sont les mêmes hommes
-qui ont trouvé fort juste que leurs pères serfs et bourgeois prissent
-les droits que leur refusaient la noblesse et le clergé. Plaignez
-leur inintelligence, leur manque de c&oelig;ur, leur défaut de justice:
-ils ne comprennent pas qu'ils jouent à l'égard de la femme le rôle
-des planteurs, des seigneurs et des prêtres.</p>
-
-<p>Quand les femmes le voudront fortement, la loi sera transformée.
-Toute mère doit d'abord instruire sa fille de la position qui
-lui est faite dans le mariage; des risques terribles et nombreux
-qu'elle court dans l'amour.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Un certain nombre d'entre nous, effrayées
-du servage que subit la femme mariée, ne voulant point passer
-sous les fourches caudines du mariage, introduisent de plus en
-plus dans nos m&oelig;urs une forme d'union durable et honnête qu'on
-peut nommer <i>mariage libre</i>; liaison qu'il n'est pas permis de
-confondre avec ces rapprochements passagers si déshonorants
-pour les deux sexes.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Beaucoup d'inconvénients sont attachés au mariage
-libre. D'abord les m&oelig;urs ne blâmeront pas l'homme qui abandonnera
-sa compagne, même après vingt ans d'union, même avec
-des enfants. Il y a mieux: cette action indigne ne l'empêchera
-pas de trouver des mères qui n'hésiteront pas à l'accepter pour
-gendre. D'autre part, la femme, quelle que soit la chasteté de
-sa conduite, rencontrera constamment sur sa route des collets
-montés ou d'hypocrites adultères qui lui témoigneront du dédain,
-qui lui fermeront leur porte, quoiqu'elles l'ouvrent à son conjoint.
-Souvent elle verra l'homme auquel elle fait le sacrifice de sa réputation
-<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
-oublier de la faire respecter, consentir à fréquenter les
-personnes chez lesquelles elle n'est pas admise.</p>
-
-<p>Cependant la répugnance pour le mariage légal est si grande
-chez certaines femmes dignes et réfléchies, qu'elles préfèrent encourir
-toutes les mauvaises chances que de s'enchaîner. Qu'elles rendent
-alors leur situation le moins périlleuse possible: elles peuvent
-y réussir par un contrat d'association qui assure leurs droits
-dans le travail commun, et garantisse l'avenir des enfants.
-L'homme les respectera davantage, quand il aura des obligations
-à remplir envers elles comme associées: S'il refusait de signer
-un tel contrat, la femme serait une insensée d'accepter sa compagnie,
-car il serait certain qu'il n'est qu'un égoïste et conserve
-une arrière-pensée d'exploitation et d'abandon.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Une autre classe de femmes, n'ayant pas
-moins de répugnance pour la cérémonie légale que les précédentes,
-mais qui la subissent parce qu'elles craignent l'opinion,
-n'osent déplaire à leur famille et n'ont pas foi en la constance de
-l'homme, s'inquiètent comment elles pourraient concilier leur
-dignité avec la situation que leur fait la loi.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Deux faits identiques, qui se sont passés il y a
-quelques années aux États-Unis, diront à ces femmes-là ce
-qu'elles ont à faire.</p>
-
-<p>Miss Lucy Stone et Miss Antoinette Brown, deux femmes du
-parti de l'émancipation qui parcourent l'Amérique du Nord en
-faisant des <i>lectures</i>, étaient recherchées par deux frères, les
-Messieurs Blackwell. En Amérique, comme partout, la loi subordonne
-la femme mariée. La position était difficile pour les
-émancipatrices: se marier sous la loi d'infériorité, c'était violer
-<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-leurs principes; s'unir librement, c'était nuire à leur considération
-et s'ôter le pouvoir d'agir. Elle s'en tirèrent fort habilement.
-Chacune d'elles, de concert avec son fiancé, rédigea une
-protestation contre la loi qui régit le mariage; protestation suivie
-de conventions par lesquelles les futurs conjoints se reconnaissaient
-mutuellement égaux et libres, déclarant ne se marier
-devant le magistrat que par respect pour l'opinion. Puis, après
-la cérémonie légale, les époux publièrent dans les journaux cet
-engagement réciproque.</p>
-
-<p>Que les femmes qui ont le sentiment de leur dignité fassent
-signer et signent un tel acte. Devant la loi, il est nul; mais il
-ne le sera pas devant la conscience des témoins qui y auront
-assisté. Si la femme est ce qu'elle doit être, honnête et sérieuse,
-et que le mari viole ses promesses, il sera réputé un <i>malhonnête</i>
-homme. Du reste, le respect de sa signature lui sera facilité, si la
-femme se marie, comme nous le conseillons, sous le régime dotal
-avec paraphernaux et société d'acquêts, ou sous celui de la séparation
-de biens.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ainsi dans le <i>mariage libre</i>, contrat d'association
-enregistré; dans le <i>mariage légal</i>, protestation devant
-témoins contre la loi qui subalternise la femme, contrat sous le
-régime dotal avec paraphernaux ou sous celui de la séparation
-de biens, tels sont les moyens par lesquels vous jugez que la
-femme française peut protester contre la loi du mariage actuel,
-en attendant que le législateur la réforme.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Oui, Madame; si cette forme de protestation est
-insuffisante, elle n'est pas immorale comme celle qui se produit
-aujourd'hui par l'adultère, la profanation du mariage devenu un
-<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
-ignoble marché où l'on se vend à une femme pour tant de dot.
-La mesure que nous proposons aux femmes fera réfléchir le
-législateur; la forme de protestation qu'on se permet aujourd'hui
-détruit la famille, les m&oelig;urs et la santé publique.</p>
-
-<p>En attendant que les réformes légales soient obtenues, nous
-ferions bien aussi de venir en aide aux femmes ouvrières, malheureuses
-en ménage, et qui ne peuvent plaider en séparation
-parce qu'elles n'ont pas d'argent.</p>
-
-<p>Il est temps d'apprendre aux maris ouvriers qu'<i>on n'est pas
-maître, comme ils le croient et le disent, de battre sa femme</i>, de la
-mettre sur la paille avec ses enfants. N'oublions pas, Madame,
-que, dans tous les rangs, il y a de détestables maris, et que notre
-&oelig;uvre, à nous, est de défendre contre eux leurs femmes, surtout
-lorsqu'elles manquent des moyens nécessaires pour le faire elles-mêmes
-convenablement.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span></p>
-
-<p class="space extra">TROISIÈME PARTIE</p>
-
-<p class="subh">Nature et fonctions de la femme; Amour et mariage;
-Réformes légales.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_100"> 100</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE PREMIER.<br />
-<span class="medium">NATURE ET FONCTIONS DE LA FEMME.</span></h2>
-</div>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Pour toute conscience de bonne foi, nous croyons avoir suffisamment,
-quoique sommairement établi, que le droit social est
-identique pour les deux sexes, parce qu'ils sont d'espèce identique.
-La question de droit, mise hors de discussion, nous pouvons
-maintenant rechercher quel usage la femme fera de son
-droit; en d'autres termes, quelles fonctions elle est apte à remplir
-d'après l'ensemble de sa nature.</p>
-
-<p>Marquons d'abord la différence profonde qui existe entre le
-droit et la fonction, puis définissons et divisons cette dernière.</p>
-
-<p>Le <i>Droit</i> est la condition <i>sine qua non</i> du développement et
-des manifestations de l'être humain: il est absolu, général pour
-toute l'espèce, parce que les individus qui la composent, doivent
-légitimement pouvoir se développer et se manifester.</p>
-
-<p>La <i>Fonction</i> est l'emploi des facultés de l'individu en vue d'un
-but utile à lui-même et aux autres: la fonction est donc une
-production d'utilité et, en dernière analyse, la manifestation des
-<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
-aptitudes prédominantes chez chacun de nous, soit naturellement,
-soit par suite de l'éducation et de l'habitude.</p>
-
-<p>La société, ayant des besoins de toute espèce, a des fonctions
-de toute nature et de portée diverse: on pourrait classer ainsi
-ces fonctions:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Fonctions scientifiques et philosophiques;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Fonctions industrielles;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Fonctions artistiques;</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Fonctions d'éducation;</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> Fonctions médicales;</p>
-
-<p>6<sup>o</sup> Fonctions de sûreté;</p>
-
-<p>7<sup>o</sup> Fonctions judiciaires;</p>
-
-<p>8<sup>o</sup> Fonctions d'échange et de circulation;</p>
-
-<p>9<sup>o</sup> Fonctions administratives et gouvernementales;</p>
-
-<p>10<sup>o</sup> Fonctions législatives;</p>
-
-<p>11<sup>o</sup> Fonctions de solidarité ou de bienfaisance sociale et
-d'institutions préventives.</p>
-
-<p>Cette classification très imparfaite et insuffisante, si nous faisions
-un traité d'organisme social, étant tout ce qu'il faut par
-rapport à l'usage que nous devons en faire, nous nous y tiendrons
-ici.</p>
-
-<p>Les hommes, et les femmes à leur suite, ont jugé convenable
-jusqu'ici de classer l'homme et la femme séparément; de définir
-chaque type, et de déduire de cet idéal les fonctions propres à
-chaque sexe. Ni les uns ni les autres n'ont voulu voir que des
-faits nombreux démentent leur classification.</p>
-
-<p>Quoi! s'écrient les classificateurs, niez-vous que les sexes ne
-diffèrent?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
-Niez-vous que, s'ils diffèrent, ils n'aient des fonctions différentes?</p>
-
-<p>Si notre classification ne vous paraît pas bonne, critiquez-là,
-rien de mieux; mais pour la remplacer par une meilleure.</p>
-
-<p>Critiquer votre classification, Mesdames et Messieurs, ainsi
-ferai-je; mais si les éléments me manquent pour en établir
-une meilleure, pouvez-vous, devez-vous même m'engager à vous
-en présenter une?</p>
-
-<p>Me croyez-vous un homme pour exiger de moi l'abus de l'<i>à
-priori</i>, et les procédés par grand écart et à coups de sabre?</p>
-
-<p>Proudhon a raison, murmurent ces Messieurs: la femme est
-incapable d'abstraire, de généraliser, <i>de se connaître</i>.....</p>
-
-<p>Vraiment, Messieurs, vous pensez que c'est par incapacité
-que je ne veux pas vous présenter une classification des sexes,
-une théorie de la nature de la femme?..... Expédions-nous donc
-pour prouver le contraire: au lieu d'une théorie, je vous en
-donnerai <i>quatre</i>.</p>
-
-<p><span class="cap">P</span><span class="smallc">REMIÈRE ESQUISSE.</span> L'homme et la femme ne forment série
-que sous le rapport de la reproduction de l'espèce; tous les
-autres caractères par lesquels on a tenté de les différencier, ne
-sont que des généralités contredites par une multitude de faits:
-or, comme une généralité n'est pas une loi, l'on ne peut rien
-en induire, rien en déduire d'absolu au point de vue de la
-fonction.</p>
-
-<p>D'autre part, les espèces zoologiques ont leur plus grande
-différence radicale dans le système nerveux, surtout dans la plus
-ou moins grande masse et complexité de l'encéphale: or, l'anatomie
-admet, après expériences nombreuses, que, relativement
-<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-à la masse totale du corps, le cerveau de la femme égale en
-volume celui de l'homme; que la composition de tous deux est la
-même et, selon la Phrénologie, que les organes du cerveau sont
-les mêmes dans les deux sexes.</p>
-
-<p>Enfin il est de principe en Biologie, que les organes se développent
-par l'exercice et s'atrophient par le repos continu: or,
-l'homme et la femme n'exercent pas de la même manière leurs
-organes encéphaliques; la gymnastique éducationnelle, les
-m&oelig;urs, les préjugés, les habitudes imposées, tendent à développer
-dans la tête masculine ce qu'on atrophie dans la tête
-féminine; d'où il résulte que les différences constatées empiriquement
-ne sont nullement le résultat de la nature, mais celui
-des causes accidentelles qui les ont produites.</p>
-
-<p>Conclusion: donc les deux sexes, élevés de même, se développeront
-de même et seront aptes aux mêmes fonctions, excepté
-en ce qui concerne la reproduction de l'espèce.</p>
-
-<p>Voilà, Messieurs, une théorie de toute pièce, très soutenable
-au point de vue Anatomo-Biologique, et que je vous défie de
-prouver fausse: car j'aurais réponse à toutes vos objections.</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p><span class="cap">D</span><span class="smallc">EUXIÈME ESQUISSE.</span> Nous reconnaissons en principe que les
-sexes forment série sous le rapport physique, intellectuel, moral,
-conséquemment fonctionnel.</p>
-
-<p>Nous croyons qu'ils doivent se subordonner l'un à l'autre en
-raison de leur excellence relative; et nous prenons pour pierre
-de touche de leur valeur respective la destinée de l'espèce.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
-Si nous comparons les sexes entre eux, nous constatons d'une
-manière générale que l'homme n'est qu'une femme enlaidie sous
-tous les rapports; nous constatons en second lieu qu'il est bien
-plus animal que la femme, puisque son système pileux est plus
-développé et qu'il respire de plus bas; en sorte qu'il est très
-évidemment un intermédiaire entre la femme et les grandes
-espèces de singes.</p>
-
-<p>La femme seule renferme et développe le germe humain; elle
-est créatrice et conservatrice de la race.</p>
-
-<p>Il n'est pas bien sûr que le concours de l'homme soit nécessaire
-pour l'&oelig;uvre de la reproduction; <i>c'est un moyen qu'a choisi
-la nature</i>; mais la science humaine parviendra, nous l'espérons,
-à délivrer la femme de cette sujétion insupportable.</p>
-
-<p>L'analogie nous autorise à croire que la femme, seule dépositaire
-du germe humain, l'est également de tous les germes intellectuels
-et moraux: d'où il résulte qu'elle est l'inspiratrice de
-toute science, de toute découverte, de toute justice; la mère de
-toute vertu. Nos inductions analogiques sont confirmées par les
-faits: la femme fait usage de son intelligence dans le concret;
-elle est fine observatrice; l'homme n'est propre qu'à construire
-des paradoxes et à se perdre dans l'abîme métaphysique: la
-science n'est sortie des limbes de l'<i>a priori</i> sans confirmation, que
-depuis l'avènement de la forme de l'esprit féminin dans ce
-domaine: aussi dirons-nous que les vrais savants sont des esprits
-féminisés.</p>
-
-<p>Sous le rapport moral, l'homme et la femme diffèrent beaucoup:
-le premier est dur, brutal, sans délicatesse, dépourvu de
-sensibilité, de pudeur: ses rapports habituels avec l'autre sexe
-<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
-ont beaucoup de peine à le modifier; la femme est naturellement
-douce, aimante, sensible, équitable, pudique; c'est à elle que
-l'homme doit la justice et ses autres vertus, quand il en a: d'où
-il résulte que c'est vraiment à la femme seule qu'est dû le
-progrès social: voilà pourquoi chaque pas fait vers la civilisation
-est marqué par un pas de la femme vers la liberté.</p>
-
-<p>Si nous considérons chacun des sexes dans leur rapport avec
-la destinée humaine, nous sommes obligés de nous avouer que,
-si la prédominance de l'homme a eu sa raison d'être dans la
-nécessité d'ébaucher cette destinée, la prééminence de la femme
-est assurée sous le règne futur du droit et de la paix.</p>
-
-<p>Il a fallu lutter et combattre pour établir la justice et soumettre
-la nature à l'humanité; ce devait être le rôle de l'homme
-qui représente la force musculaire, l'esprit de lutte; mais comme
-on peut déjà prévoir dans un avenir prochain l'avènement de la
-paix, la substitution du travail pacifique et des négociations à la
-guerre, il est clair que la femme devra prendre la direction des
-affaires humaines auxquelles l'appelleront alors ses facultés
-mieux adaptées à la fin désormais poursuivie.</p>
-
-<p>La femme a dû se développer socialement et se manifester
-socialement la dernière, par la même raison que l'espèce
-humaine est la dernière création de notre globe: l'être le
-plus parfait apparaît toujours après ceux qui ont servi à le
-préparer.</p>
-
-<p>Comme il est démontré d'autre part, que, dans l'échelle des
-organismes divers, l'organe qui se surajoute aux autres pour
-constituer un changement d'espèce, gouverne ceux que l'individu
-tient des espèces inférieures, de même la femme, complétement
-<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
-développée dans un corps social organisé pour la paix et le travail
-pacifique, sera l'organe nouveau qui gouvernera le corps social.</p>
-
-<p>Est-ce à dire que la femme doive opprimer l'homme? Non
-certes; elle méconnaîtrait les services rendus et faillirait à sa
-douce nature; mais elle lui fera comprendre que <i>sa gloire est
-d'obéir</i>, de se subordonner à l'autre sexe, parce qu'il est moins
-parfait, et que ses qualités ne sont plus nécessaires au bien
-général.</p>
-
-<p>Vous riez, Messieurs, de cette seconde théorie; vous la
-trouvez absurde..... C'est vrai: car elle est la contre partie de
-la femme thétique de M. Proudhon. Passons donc au troisième
-exercice.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p><span class="cap">T</span><span class="smallc">ROISIÈME ESQUISSE.</span> Toute classification de l'espèce humaine
-est une pure création subjective, c'est à dire qui n'a de raison
-d'être que dans la forme donnée à la perception par l'intelligence;
-la conception même de l'humanité avec l'énumération
-des caractères qui sont réputés la distinguer des autres espèces,
-est bouffie de subjectivité.</p>
-
-<p>La vérité est que pas un être humain ne se ressemble; qu'il y
-a autant d'hommes et de femmes différents que d'hommes et de
-femmes pour composer l'espèce.</p>
-
-<p>Les classifications, en toutes choses, sont des erreurs de
-l'esprit, parce que la nature hait l'identité et ne se répète
-jamais: il n'y a pas deux grains de sable, deux gouttes d'eau,
-deux feuilles qui se ressemblent; et très probablement le soleil,
-<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
-depuis qu'il existe, n'a pas apparu deux fois identiquement le
-même à son lever. Et c'est malgré l'évidence de ces vérités,
-malgré la conviction où nous sommes des illusions des sens, de
-la débilité de notre intelligence qui ne peut rien connaître de la
-nature intime des êtres; qui ne saisit que quelques lignes fugitives
-de leurs caractères personnels; et c'est malgré toutes ces
-choses que nous osons établir des séries, leur attribuer des
-caractères que viennent contredire les faits, et violenter, torturer
-les seuls êtres qui existent, les individus, au nom de cette
-autre chose qui n'existe que dans notre cerveau malade: le
-genre, la classe!</p>
-
-<p>Les fruits amers qu'a produits notre manie de classification
-devraient cependant nous en guérir. N'est-ce pas cette maladie
-qui, poussant les théocrates, les législateurs à diviser l'humanité
-en castes, en classes, a causé la plupart des malheurs de notre
-espèce? N'est-ce pas grâce à ces exécrables divisions que nous
-avons un passé hideux dont les échos ne renvoient à notre
-oreille épouvantée que des sanglots, des cris de colère, de
-révolte, de malédiction, de vengeance, de sinistres bruits
-d'armes et de chaînes?</p>
-
-<p>N'est-ce pas grâce à elles encore que, sur les pages de notre
-histoire, toutes maculées de sang et de larmes, et qui exhalent
-une odeur de charnier, on ne lit que tyrannie, abrutissement,
-démoralisation?</p>
-
-<p>N'est-ce pas encore grâce à elles que le roi et le sujet, le
-maître et le serf, le blanc et le nègre, l'homme et la femme se
-démoralisent par l'oppression, l'injustice, la cruauté d'une part;
-la ruse, la bassesse, la vengeance de l'autre?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
-Est-ce que le mal et le malheur ne sont pas partout, parce
-que l'inégalité, fille de classifications insensées, est partout?</p>
-
-<p>Ah! qui nous délivrera donc de notre déraison!</p>
-
-<p>Classons les animaux, les végétaux, les minéraux, si nous
-voulons! nos erreurs n'ont aucune influence sur eux et ne peuvent
-les troubler; mais respectons l'espèce humaine qui échapperait
-à toute classification, lors même que ce procédé serait raisonnable,
-parce que chaque être humain est mobile, progressif,
-et diffère bien plus de ses semblables, que l'animal le plus élevé
-ne diffère des siens.</p>
-
-<p>Laissons donc chacun faire sa propre loi d'autonomie, se
-manifester selon sa nature, et veillons seulement à ce que le
-droit soit égal pour tous; à ce que le fort n'opprime pas le faible;
-à ce que toute fonction soit confiée à celui qui prouve être le
-plus apte à la remplir: voilà tout ce que nous pouvons, tout ce
-que nous devons faire, si nous tenons à nous montrer sages et
-justes.</p>
-
-<p>L'harmonie existe dans la nature, parce que chaque être y suit
-paisiblement les lois qui régissent son individualité: il en sera
-de même dans l'humanité, lorsque la raison collective comprendra
-que l'ordre humain est préétabli dans le concours des facultés
-individuelles laissées libres dans leurs manifestations; et que
-c'est retarder l'avènement de l'ordre, de la paix et du bonheur
-que d'établir un ordre factice, tout de fantaisie: c'est à dire un
-véritable désordre.</p>
-
-<p>Gardons-nous donc de toute classification des facultés et
-des fonctions selon les sexes: outre qu'elle serait fausse, elle
-nous conduirait à la cruauté; car nous opprimerions ceux et
-<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
-celles qui ne seraient ni assez souples pour s'y soumettre, ni
-assez hypocrites pour le paraître; et nous le ferions sans profit
-pour la destinée humaine, mais, tout au contraire, à son détriment.</p>
-
-<p>Voilà, Messieurs, une théorie <i>nominaliste</i>; et je vous défie de
-la renverser par des raisons suffisantes: car j'aurais, comme
-pour la première, réponse à toutes vos objections.</p>
-
-<p>Arrivons à notre dernière théorie qui est la vôtre pour les
-majeures et les mineures; mais est le contraire pour les conclusions.</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Tous les appareils d'un même organisme se modifient les uns
-les autres et, par ce fait, les fonctions se modifient mutuellement.</p>
-
-<p>Or l'homme et la femme diffèrent l'un de l'autre par un appareil
-important.</p>
-
-<p>Donc chacun des deux sexes doit différer l'un de l'autre, non
-seulement par l'appareil qui les distingue, mais par toutes les
-modifications qu'amène la présence de cet appareil.</p>
-
-<p>Voilà, Messieurs, mon premier syllogisme: je sais que nous
-nous n'aurons pas maille à partir là dessus: c'est de la Biologie
-classique.</p>
-
-<p>Recherchons anatomiquement les différences organiques que
-la sexualité fait subir à l'homme et à la femme.</p>
-
-<p><i>Système nerveux.</i> Les nerfs, dit du sentiment, sont plus développés
-chez la femme que chez l'homme; ceux du mouvement le
-<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-sont moins; le cervelet est plus développé dans la tête de
-l'homme que dans celle de la femme; chez celle-ci le diamètre
-antéro-postérieur du cerveau l'emporte sur le bi-latéral qui est
-relativement plus grand dans le sexe masculin: on remarque
-aussi que les organes de l'observation, de la circonspection, de
-la ruse et de la philogéniture sont plus volumineux dans la tête
-de la femme que dans celle de l'homme, chez lequel prédominent
-les organes rationnels, ceux du combat et de la destruction.</p>
-
-<p><i>Système locomoteur.</i> L'homme est plus grand que la femme, a
-les os plus compacts, les muscles plus gros et mieux nourris, les
-tendons plus forts; son thorax a une direction opposée à celui de
-la femme: dans celui de la femme, la plus grande largeur est
-entre les épaules, chez l'homme, elle est à la base; le bassin est
-plus large, plus évasé dans le sexe féminin que chez l'autre.</p>
-
-<p><i>Systèmes épidermique et cellulaire.</i> L'homme a la peau plus
-pileuse que la femme; ce qu'on nomme la graisse est moins
-abondant dans l'organisme masculin que dans le féminin; généralement
-la peau de l'homme est plus rude et toutes ses formes
-sont moins arrondies; la femme a les cheveux plus longs, plus
-soyeux.</p>
-
-<p><i>Organes splanchniques.</i> La masse cérébrale est relativement la
-même chez les deux sexes, ainsi que les organes du cerveau,
-sauf les prédominances que nous avons signalées; le système
-respiratoire diffère un peu: la femme respire de plus haut que
-l'homme: chez celui-ci la circulation est plus active, plus énergique.</p>
-
-<p>A ces différences physiques correspondent les différences intellectuelles
-et morales.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
-La femme, ayant les nerfs du sentiment plus développés, est
-plus impressionnable et plus mobile que l'homme.</p>
-
-<p>Étant plus faible et aussi volontaire, elle obtient par l'adresse
-et la ruse ce qu'elle ne peut obtenir par la force; sa faiblesse lui
-donne de la timidité, de la circonspection, le besoin de se sentir
-protégée.</p>
-
-<p>Les travaux qui exigent de la force lui répugnent.</p>
-
-<p>Sa destination maternelle la rend ennemie de la destruction,
-de la guerre; et son organisation plus délicate lui fait redouter
-et fuir la lutte. Cette même destination maternelle imprime un
-cachet particulier à son intelligence: elle aime le concret, et
-tend toujours à faire passer l'idée dans les faits, à l'incarner, à
-lui donner une forme arrêtée; son raisonnement est l'intuition
-ou l'aperception rapide d'un rapport général, d'une vérité que
-l'homme ne dégage qu'avec beaucoup de peine, à l'aide des
-échasses logiques.</p>
-
-<p>La femme est meilleure observatrice que l'homme, et pousse
-plus loin que lui l'induction; elle est en conséquence plus pénétrante,
-et bien meilleur juge de la valeur morale et intellectuelle
-de ceux qui l'entourent.</p>
-
-<p>Plus que l'homme, elle a le sentiment du beau, la délicatesse
-du c&oelig;ur, l'amour du bien, le respect de la pudeur, la vénération
-pour tout ce qui est supérieur.</p>
-
-<p>Plus prévoyante que lui, elle a plus d'ordre et d'économie, et
-surveille les détails administratifs avec une conscience qui va
-souvent jusqu'à la puérilité.</p>
-
-<p>La femme est adroite, appliquée: elle excelle dans les travaux
-de goût, et possède de grandes tendances artistiques.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
-Plus douce, plus tendre, plus patiente que l'homme, elle aime
-tout ce qui est faible, protége tout ce qui souffre; toute douleur,
-toute misère met une larme dans ses yeux, tire un soupir de sa
-poitrine.</p>
-
-<p>Voilà bien la femme, telle que vous la dépeignez, Messieurs.</p>
-
-<p>Puis tous ajoutez:</p>
-
-<p>La vocation de la femme est donc l'amour, la maternité, le
-ménage, les occupations sédentaires.</p>
-
-<p>Elle est trop faible pour les travaux qui exigent la force et
-pour ceux de la guerre.</p>
-
-<p>Elle est trop impressionnable et trop sensible, trop bonne,
-trop douce pour être législateur, juge et juré.</p>
-
-<p>Son goût pour les détails d'intérieur, la vie retirée et les graves
-fonctions de la maternité indiquent assez qu'elle n'est pas faite
-pour des emplois publics.</p>
-
-<p>Elle est trop mobile pour cultiver utilement la science; trop
-faible et trop occupée ailleurs, pour suivre des expériences soutenues.</p>
-
-<p>Son genre de rationalité la rend impropre à l'élaboration des
-théories; et elle aime trop le concret et les détails, pour s'intéresser
-sérieusement aux idées générales, ce qui l'éloigne de
-toutes les hautes fonctions professorales et de celles qui exigent
-des études sérieuses.</p>
-
-<p>Sa place est donc au foyer pour améliorer l'homme, le soutenir,
-le soigner, lui procurer les joies de la paternité et remplir
-l'office d'une bonne ménagère.</p>
-
-<p>Voilà vos conclusions: voici les miennes, en admettant, par
-hypothèse, ce que j'affirme avec vous de la femme.</p>
-
-<h3><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
-V</h3>
-
-<p>1<sup>o</sup> La femme portant dans la Philosophie et la Science sa
-finesse d'observation, son amour du concret, corrigera la tendance
-exagérée de l'homme à l'abstraction, et démontrera la
-fausseté des théories construites sur l'<i>a priori</i>, sur quelques
-faits seulement. C'est alors que disparaîtra l'ontologie; que l'on
-reconnaîtra qu'une hypothèse n'est qu'un point d'interrogation;
-que la vérité est toujours de nature intelligible, quelqu'inconnue
-qu'elle puisse être; on ne généralisera que des faits connus, l'on
-évitera soigneusement d'ériger de simples généralités en lois, et
-nous aurons ainsi une véritable philosophie, de vraies sciences
-humaines, parce qu'elles porteront l'empreinte des deux sexes.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> La femme portant ses facultés propres dans l'industrie,
-y introduira de plus en plus l'art, la perfection dans les détails.
-Cultivée dans le sens de ses aptitudes, elle trouvera d'ingénieux
-moyens d'application des découvertes scientifiques.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Patiente, douce, bonne, plus morale que l'homme, elle est
-éducatrice née de l'enfance, moralisatrice de l'homme fait; la
-plupart des fonctions éducationnelles lui reviennent de droit; et
-elle a sa place marquée dans l'enseignement spécial.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Par sa vive intuition, sa finesse d'observation, la femme
-seule peut découvrir la thérapeutique des névroses; son adresse
-la rendra précieuse dans toutes les opérations chirurgicales
-délicates. C'est à elle que doit incomber le soin de traiter les
-affections des femmes et des enfants, parce qu'elle seule est
-capable de les bien comprendre; elle a sa place marquée dans les
-<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
-hôpitaux, non seulement pour la cure des maladies, mais pour
-l'exécution et la surveillance des détails d'administration et des
-soins à donner aux malades.</p>
-
-<p>6<sup>o</sup> La présence de la femme dans les fonctions judiciaires,
-comme juré et arbitre, sera pour tous une garantie de véritable
-justice humaine, c'est à dire d'équité.</p>
-
-<p>La femme seule par sa douceur, sa miséricorde, ses dispositions
-sympathiques et sa finesse d'observation, peut bien comprendre
-que, dans toute faute commise, la société a sa part de
-culpabilité: car elle doit s'organiser plus pour prévenir le mal
-que pour le punir. Ce point de vue, surtout féminin, transformera
-le système pénitentiaire et suscitera de nombreuses institutions.
-C'est alors seulement que tous comprendront que la
-peine infligée au coupable doit être un moyen de réparation et
-de régénération; la société ne tuera plus comme quelqu'un de
-faible qui a peur: elle amendera l'assassin au lieu de l'imiter;
-elle forcera le voleur à travailler pour restituer ce qu'il a pris;
-elle ne se croira plus le droit, lorsqu'elle enferme un condamné,
-de lui ôter sa raison, de le pousser au désespoir, au suicide, par
-le régime cellulaire; de le priver complétement du mariage, de
-l'accoupler avec plus corrompu que lui. Connaissant bien sa part
-de culpabilité, la société réparera les torts de son incurie dans
-les pénitenciers: elle sera ferme, mais bonne et moralisatrice:
-elle fera là, l'éducation qu'elle aurait dû faire dehors, et préparera
-des maisons de travail pour les libérés, afin que le
-mépris et la peur dont les poursuivent des gens souvent pires
-qu'eux, ne les poussent pas à la récidive.</p>
-
-<p>7<sup>o</sup> La femme, portant, dans le ménage social son esprit d'ordre
-<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
-et d'économie, son amour des détails et son horreur des paperasses
-et des dépenses folles, réformera l'administration: elle
-simplifiera tout; supprimera les sinécures, le cumul des emplois,
-et produira beaucoup avec peu, au lieu de produire, comme
-l'homme, peu avec beaucoup: la bourse des contribuables ne
-s'en plaindra pas.</p>
-
-<p>8<sup>o</sup> Sous l'influence directe de la femme législateur, nous
-aurons un remaniement de toutes les lois: d'abord et avant tout,
-nous aurons des moyens préventifs, une éducation obligatoire;
-puis le code de procédure sera simplifié; du code civil refondu,
-disparaîtront toutes les lois concernant les enfants naturels et
-l'inégalité des sexes; les lois sur les m&oelig;urs seront plus sévères,
-le code pénal plus rationnel et plus équitable.</p>
-
-<p>Par les réformes administratives nées de l'instinct économique
-de la femme, les impôts seront diminués; son horreur
-du sang et de la guerre réduira de beaucoup l'affreux impôt du
-sang. Ayant voix délibérative, et sachant, par ses douleurs et
-son amour, ce que vaut un homme, ce ne sera qu'à bon escient
-qu'elle votera des levées de citoyens pour ces boucheries qu'on
-nomme des guerres: elle ne le fera que lorsque le territoire sera
-menacé, ou qu'il faudra protéger les nationalités opprimées;
-dans tout autre cas, elle emploira le système de la conciliation.</p>
-
-<p>9<sup>o</sup> La femme, qui est bien plus économe et bien meilleure analyste
-que l'homme, sérieusement instruite, aura bientôt reconnu
-que les nations, comme les individus, diffèrent d'aptitudes, et
-que le but de ces différences est l'union et la fraternité par
-l'échange des produits: elle détournera donc son pays de cultiver
-certaines branches d'industrie dans lesquelles d'autres peuples
-<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
-sont supérieurs et produisent à meilleur compte; elle le guérira
-de la folle prétention de se suffire à lui-même, et le détournera de
-sacrifier l'intérêt de la masse des consommateurs à celui de quelques
-producteurs: ainsi peu à peu tomberont les barrières et les
-douanes qui séparent les divers organes de l'humanité: il y
-aura des traités d'échange, et tout le monde y gagnera par le
-bon marché, et la suppression des dépenses faites pour soutenir
-une administration douanière, trop souvent vexatoire.</p>
-
-<p>Les qualités et facultés de la femme en font non seulement
-une éducatrice, mais lui assurent la prépondérance dans toutes
-les fonctions qui relèvent de la solidarité sociale: elle seule sait
-consoler, encourager, moraliser doucement, soulager avec délicatesse;
-elle a le génie de la charité; c'est donc à elle que
-doivent revenir la surveillance et la direction des hôpitaux, des
-prisons de femme, l'administration des bureaux de secours, la
-surveillance des enfants abandonnés, etc. C'est à elle qu'on
-devra les institutions qui donneront du travail aux ouvriers sans
-ouvrage, et sauveront les libérés de la paresse et de la récidive.</p>
-
-<p>Voilà, Messieurs, sans sortir des données de votre théorie, la
-femme placée partout à côté de l'homme, excepté dans les rudes
-travaux dont les machines vous dispenseront vous-mêmes, et
-dans les institutions militaires qui disparaîtront un jour selon
-toute probabilité.</p>
-
-<p>Jusqu'ici les institutions, les lois, les sciences, la philosophie
-portent surtout l'empreinte masculine: toutes ces choses ne sont
-humaines qu'à demi; pour qu'elles le deviennent tout à fait, il
-faut que la femme s'y associe ostensiblement et légalement;
-conséquemment qu'elle soit cultivée comme vous: la culture ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
-la rendra pas semblable à vous, ne le craignez pas: la rose et
-l'&oelig;illet croissant dans le même sol, sous le même ciel, sous le
-même soleil, avec les soins du même jardinier, restent rose et
-&oelig;illet: ils sont d'autant plus beaux que les éléments qu'ils transforment
-sont plus abondants, et qu'ils sont mieux cultivés: si
-l'homme et la femme diffèrent, l'éducation semblable ne fera
-que les différencier davantage, parce que chacun d'eux s'en servira
-pour développer ce qui lui est particulier.</p>
-
-<p>Dans l'intérêt de toutes choses et de tous, il faut que la femme
-entre dans tous les emplois; ait sa fonction dans toutes les fonctions:
-<i>après</i> l'intérêt général de l'humanité, vient celui de la
-famille: il ne peut passer <i>avant</i>.</p>
-
-<p>Puisque la femme, à l'heure qu'il est, est, en général, mère et
-ménagère tout en remplissant une foule d'autres fonctions, elle
-ne le sera pas moins en se chargeant de quelques-unes de plus;
-et d'ailleurs l'époque où l'on entre dans certaines fonctions
-importantes est celle où la femme a terminé sa tâche maternelle.
-Quelques femmes fonctionnaires publics n'empêcheront pas
-l'immense majorité de leurs compagnes de rester dans la vie
-privée, pas plus que quelques hommes dans le même cas, n'empêchent
-la masse des hommes d'y demeurer en général.</p>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Vous admettez enfin une classification, me dites vous, Messieurs;
-et vous convenez, de plus, qu'il y a des fonctions masculines
-et des fonctions féminines.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous méprenez, Messieurs: vous m'accusiez d'être
-<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
-incapable de vous donner une théorie complète, je vous ai donné
-l'ébauche de quatre; ébauche qu'il me serait facile d'étendre et
-de parfaire. Mais je n'admets pas une seule de ces théories
-dans son ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes donc éclectique?</p>
-
-<p>&mdash;Que les Dieux m'en gardent: j'ai autant de répugnance
-pour l'éclectisme que pour le nombre <i>trois</i> et l'<i>androgynie</i>.</p>
-
-<p>Je n'admets pas la théorie de l'identité des sexes, parce que je
-crois avec la Biologie qu'une différence organique essentielle
-modifie l'être tout entier; qu'ainsi la femme doit différer de
-l'homme.</p>
-
-<p>Je n'admets pas la théorie de la supériorité d'un sexe ni de
-l'autre, parce qu'elle est absurde: l'humanité est homme-femme
-ou femme-homme; on ne sait ce que serait un sexe, s'il n'était
-pas incessamment modifié par ses rapports avec l'autre, et nous
-ne les connaissons qu'ainsi modifiés: ce qu'il y a de certain, c'est
-qu'ils sont ensemble la condition d'être de l'humanité; qu'ils
-sont également nécessaires, également utiles l'un à l'autre et à
-la société.</p>
-
-<p>Je n'admets pas ma troisième théorie parce qu'elle est d'un
-nominalisme outré; s'il est bien vrai que tous les individus des
-deux sexes diffèrent de l'un à l'autre d'une manière bien autrement
-notable que ceux des autres espèces, il n'en est pas moins
-vrai qu'une classification, fondée sur un caractère anatomique
-constant, est légitime, et que le principe de classification est
-dans la nature des choses; car si les choses nous apparaissent
-classées, c'est qu'elles le sont: les lois de l'esprit sont les mêmes
-que celles de la nature en ce qui touche la connaissance: il faut
-<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
-l'admettre, à moins d'être sceptique ou idéaliste, or je ne suis
-ni l'un ni l'autre; je ne suis pas non plus réaliste dans l'acception
-philosophique du mot, car je ne crois pas que l'espèce
-soit quelque chose en dehors des individus en qui elle se manifeste:
-elle est en eux et par eux, ce qui revient à dire qu'il y a
-des individus identiques sous un ou plusieurs rapports, quoique
-différents sous tous les autres.</p>
-
-<p>Enfin je n'admets pas la quatrième théorie, quoique son principe
-soit vrai, parce que les faits nombreux qui contredisent les
-caractères différentiels, ne me permettent pas de croire que ces
-caractères soient des lois établies par la sexualité.</p>
-
-<p>En effet, il y des cerveaux d'hommes sur des têtes de femme
-et <i>vice versâ</i>.</p>
-
-<p>Des hommes mobiles, impressionnables; des femmes fermes
-et insensibles.</p>
-
-<p>Des femmes grandes, fortes, musclées, soulevant un homme
-comme une plume; des hommes petits, frêles, d'une extrême
-délicatesse de constitution.</p>
-
-<p>Des femmes qui ont une voix de stentor, des manières rudes;
-des hommes qui ont la voix douce, des manières gracieuses.</p>
-
-<p>Des femmes qui ont les cheveux courts, raides, sont barbues,
-ont la peau rude, les formes anguleuses; des hommes qui ont
-les cheveux longs, soyeux, sont imberbes, gras, replets.</p>
-
-<p>Des femmes qui ont une circulation énergique; des hommes
-qui en ont une faible et lente.</p>
-
-<p>Des femmes franches, étourdies, hardies; des hommes
-rusés, dissimulés, timides.</p>
-
-<p>Des femmes violentes, qui aiment la lutte, la guerre, la dispute;
-<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
-qui éprouvent le besoin de tempêter à tout propos; des
-hommes doux, patients, ayant horreur de la lutte et très
-poltrons.</p>
-
-<p>Des femmes qui aiment l'abstraction, généralisent et synthétisent
-beaucoup, qui n'ont d'intuition d'aucune sorte; des
-hommes intuitifs, fins observateurs, bons analystes, incapables
-de généraliser...... J'en connais bon nombre.</p>
-
-<p>Des femmes insensibles aux &oelig;uvres d'art, qui ne sentent pas
-le beau; des hommes remplis d'enthousiasme pour l'un et
-l'autre.</p>
-
-<p>Des femmes immorales, impudiques, sans respect pour rien ni
-personne; des hommes moraux, chastes, vénérants.</p>
-
-<p>Des femmes dissipatrices, désordonnées; des hommes économes
-et parcimonieux jusqu'à l'avarice.</p>
-
-<p>Des femmes profondément égoïstes, sèches, disposées à exploiter
-la faiblesse, la bonté, la sottise ou la misère d'autrui; des
-hommes pleins de générosité, de mansuétude, prêts à se sacrifier.</p>
-
-<p>Que résulte-t-il de ces faits indéniables? C'est que la loi des
-différences sexuelles ne se manifeste pas par les caractères généraux
-qu'on a établis.</p>
-
-<p>C'est que ces caractères peuvent fort bien n'être que le résultat
-de l'éducation, de la différence des préjugés, de celle des
-occupations, etc.</p>
-
-<p>C'est que, de ces généralités pouvant être le fruit d'une différence
-de gymnastique et de milieu, l'on ne peut rien légitimement
-conclure quant aux fonctions de la femme: ne serait-il
-pas absurde, en effet, de prétendre qu'une femme organisée pour
-la philosophie et les sciences, ne <i>peut</i>, ne doit pas s'en occuper
-<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
-parce qu'elle est femme, tandis qu'au homme incapable, mais
-assez sot et assez vaniteux pour ignorer son incapacité, peut et
-doit s'en occuper parce qu'il est homme?</p>
-
-<p>Les fonctions appartiennent à ceux qui prouvent leur aptitude
-et non pas à une abstraction qu'on appelle sexe: car en
-définitive toute fonction est individuelle dans sa totalité ou dans
-ses éléments.</p>
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Nous avons dit pourquoi nous repoussons les théories que nous
-avons esquissées; disons pourquoi nous ne donnons ni ne voulons
-donner une classification des sexes.</p>
-
-<p>Nous ne donnons pas une classification, parce que nous n'en
-avons ni ne pouvons en avoir une; les éléments manquent pour
-l'établir. Une induction biologique nous permet d'affirmer qu'elle
-existe; mais dans le milieu actuel, il est impossible d'en dégager
-la loi: le véritable cachet féminin ne sera connu qu'après un ou
-deux siècles d'éducation semblable et de droits égaux: alors
-point ne sera besoin de faire une classification, car la
-fonction ira naturellement au fonctionnaire sous un régime
-d'égalité où les éléments sociaux se classeront d'eux-mêmes.</p>
-
-<p>Mes croyances et mes espérances en ce qui concerne cet
-avenir, je ne les dirai pas; car je puis être dans l'erreur, puisque
-je n'ai pas de faits pour contrôler mes intuitions, et tout ce qui est
-purement utopie a toujours un côté dangereux. D'ailleurs,
-n'ai-je pas dit qu'eussé-je une classification, je ne la donnerais
-<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
-pas? Pourquoi? Parce qu'on en ferait, comme toujours, un
-détestable usage, si elle était adoptée.</p>
-
-<p>Jusqu'ici ne s'est-on pas servi de classifications basées sur des
-caractères qu'on a reconnus purement transitoires plus tard,
-pour opprimer, déformer et calomnier ceux qu'on reléguait dans
-les rangs inférieurs?</p>
-
-<p>L'histoire est là pour nous donner ce salutaire enseignement.</p>
-
-<p>La <i>ville pédaille</i>, la <i>gent taillable et corvéable à merci</i>, n'était
-bonne qu'à battre l'eau des étangs et à se laisser tondre jusqu'au
-vif: où est-elle aujourd'hui? elle invente, gouverne, légifère et
-transforme peu à peu notre globe, dévasté par l'espèce <i>supérieure
-seule capable</i>, en un séjour riant et paisible.</p>
-
-<p>Sur toute classification de l'espèce humaine soit en castes, en
-classes, en sexes, reposent trois iniquités.</p>
-
-<p>La première est de faire un crime à l'individu rejeté dans la
-série inférieure, de ne point ressembler au type de convention
-qu'on s'en est formé, tandis qu'on permet fort bien à l'être, dit
-supérieur, de ne pas ressembler à son type: c'est ainsi qu'un
-homme faible, lâche, inintelligent, un <i>modiste</i>, un <i>brodeur</i>, n'en
-sont pas moins des hommes, tandis qu'une virago, une femme
-ferme, courageuse, une grande souveraine, une philosophe ne
-sont pas des femmes, mais des <i>hommes</i> qu'on n'aime pas, et qu'on
-livre en pâture aux bêtes et aux femmelettes jalouses qui les
-déchirent.</p>
-
-<p>La seconde iniquité est de se servir du type de convention pour
-déformer l'être classé dans la série inférieure, pour tuer ses
-énergies, empêcher son progrès. Alors, pour arriver au but, on
-organise l'éducation, le milieu social, on invente des préjugés
-<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
-et l'on réussit en général si bien que l'opprimé, qui s'ignore, se
-croit réellement de nature inférieure, se résigne à ses fers et va
-jusqu'à s'indigner de la révolte de ceux de sa série qui sont trop
-énergiques et personnels pour n'avoir pas réagi contre ce que
-l'imbécillité sociale prétendait faire d'eux.</p>
-
-<p>La troisième iniquité est de se servir de l'état d'abaissement
-où l'on a réduit l'opprimé pour le calomnier et nier ses droits:
-on s'écrie: regardez: Voilà le serf! Voilà l'esclave! Voilà le
-nègre! Voilà l'ouvrier! Voilà la femme! Quels droits voulez-vous
-reconnaître à ces natures inférieures et débiles? <i>Ils sont incapables
-de se connaître et de se régir</i>: nous devons donc penser,
-vouloir et gouverner pour eux.</p>
-
-<p>Eh! non, Messieurs, ce ne sont pas là des hommes et des
-femmes: ce sont les tristes produits de votre égoïsme, de votre
-affreux esprit de domination, de votre imbécillité..... S'il y avait
-des dieux infernaux, je vous y dévouerais sans pitié et de tout
-mon c&oelig;ur! Au lieu de calomnier vos semblables pour conserver
-vos priviléges, donnez leur l'instruction, la liberté; alors seulement
-vous aurez le droit de vous prononcer sur leur
-nature: car on ne peut connaître la nature d'une créature
-humaine que lorsqu'elle se développe en toute liberté dans
-l'égalité.</p>
-
-<p>J'ai justifié, je crois, ma répugnance à donner une classification
-des sexes, et par l'impossibilité d'en établir actuellement
-une raisonnable, et par la crainte bien légitime de l'usage qu'on
-en ferait.</p>
-
-<p>Mais on m'objectera, non sans raison, qu'il faut une classification
-pour la pratique sociale.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
-J'y consens de tout mon c&oelig;ur, puisque j'ai fait toutes mes
-réserves, et prouvé l'inanité des classifications actuelles.</p>
-
-<p>Comme mon principe est que la fonction doit aller au fonctionnaire
-qui prouve sa capacité, je dis qu'à l'heure qu'il est, par la
-différence d'éducation, l'homme et la femme ont des fonctions
-distinctes; et qu'il faut donner à cette dernière la place qu'en
-général elle mérite.</p>
-
-<p>J'ajoute que c'est une violation du droit naturel de la femme
-que de la former en vue des fonctions qu'on lui destine: elle
-doit, sous tous les rapports, être dans le droit commun: pas plus
-qu'à l'homme, on ne peut légitimement lui dire: ton sexe ne
-peut faire cela, ne peut prétendre à cela: si elle le fait et y prétend,
-c'est que son sexe peut le faire et y prétendre: s'il ne le
-pouvait, il ne le ferait pas; le premier droit est la liberté, le
-premier devoir la culture de ses aptitudes, le développement
-de sa raison, de sa puissance d'utilité: un Dieu dit-il le
-contraire, ce ne serait pas la conscience, mais ce Dieu qui aurait
-menti.</p>
-
-<p>Que la femme donc prenne la place qui convient à son développement
-actuel, mais qu'elle se rappelle sans cesse que cette
-place n'est point fixe et qu'elle doit tendre à monter toujours,
-jusqu'au jour où sa nature spéciale se révélant par l'égalité
-d'éducation, d'instruction, de Droit et de Devoir, elle prendra
-partout sa place légitime à côté de l'homme et sur la même ligne
-que lui.</p>
-
-<p>Qu'elle rie de toutes les folles utopies élaborées sur sa nature,
-ses fonctions déterminées pour l'éternité, et se rappelle qu'elle
-est, non pas ce que la nature, mais ce que l'esclavage, les préjugés,
-<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
-l'ignorance, l'ont faite: qu'elle se délivre de toutes ces
-chaînes et ne se laisse plus intimider et abrutir.</p>
-
-<p>Ainsi Messieurs, toute ma pensée sur la nature et les fonctions
-de la femme peut se résumer dans les quelques propositions
-suivantes:</p>
-
-<p>Je <i>crois</i>, parce qu'une induction physiologique m'y autorise que,
-sur le fonds général de l'humanité, commun aux deux sexes, la
-sexualité imprime un cachet.</p>
-
-<p>En <i>fait</i>, j'ignore; et vous n'en savez pas plus que moi, quels
-sont les véritables caractères ressortant de la distinction des sexes,
-et je crois qu'ils ne peuvent se révéler que par la liberté dans
-l'égalité, la parité d'instruction et d'éducation.</p>
-
-<p>Dans la pratique sociale, les fonctions doivent appartenir à qui
-peut les remplir: donc la femme doit remplir les fonctions auxquelles
-elle se montre apte, et l'on doit s'organiser pour que cela
-ait lieu.</p>
-
-<p>Quelles sont ces fonctions relatives à son degré de développement
-actuel? Je vous le dirai plus loin, Messieurs.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span></p>
-<h2>CHAPITRE II.<br />
-L'AMOUR, SA FONCTION DANS L'HUMANITÉ.</h2>
-</div>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Vous dites à l'enfant qui ment: c'est mal de tromper: tu ne
-voudrais pas qu'on te trompât.</p>
-
-<p>Vous dites à l'enfant qui dérobe: c'est mal de voler: tu ne
-voudrais pas qu'on te volât.</p>
-
-<p>Vous dites à l'enfant qui abuse de sa force, de son intelligence
-pour tourmenter son compagnon plus jeune: tu ne
-voudrais pas qu'on te fît ces choses; tu es un méchant et un
-lâche.</p>
-
-<p>Voilà de bonnes leçons. Pourquoi donc alors, quand l'enfant
-est devenu jeune homme, dites-vous: <i>il faut que les jeunes gens
-jettent la gourme du c&oelig;ur</i>?</p>
-
-<p><i>Jeter la gourme du c&oelig;ur</i>, c'est tromper des jeunes filles, perdre
-leur avenir, pratiquer l'adultère, entretenir des lorettes, fréquenter
-le lupanar.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
-Et ce sont des mères, ce sont des femmes, qui consentent ainsi
-à la profanation de leur sexe!</p>
-
-<p>Ce sont les mêmes qui ont défendu à leurs fils de voler un
-jouet, qui leur permettent de voler l'honneur et le repos des
-autres!</p>
-
-<p>Ce sont les mêmes qui ont fait honte à leurs fils du mensonge,
-qui leur permettent de tromper de pauvres filles!</p>
-
-<p>Ce sont les mêmes qui ont fait à leurs fils un crime d'opprimer
-plus faibles qu'eux, qui leur permettent d'être oppresseurs et
-lâches envers les femmes!</p>
-
-<p>Puis elles se plaignent ensuite que leurs fils se comportent
-mal envers elles; qu'ils se déshonorent et se ruinent;</p>
-
-<p>Qu'ils souhaitent la mort de leurs parents, afin d'enrichir les
-usuriers auxquels ils ont emprunté pour entretenir le luxe de leurs
-maîtresses;</p>
-
-<p>Elles se plaignent qu'ils détruisent leur santé et ne donnent à
-leurs mères que des petits fils étiolés, pour l'existence desquels
-elles seront dans de continuelles angoisses.</p>
-
-<p>Eh! Mesdames, vous n'avez que ce que vous méritez: portez
-le poids d'une solidarité que vous ne pouvez fuir. Vous avez
-autorisé Messieurs vos fils à jeter la gourme du c&oelig;ur, subissez
-en les conséquences.</p>
-
-<p>Mais une mère ne peut être la confidente de son fils, dit-on.</p>
-
-<p>Pourquoi cela, Madame, si vous l'avez élevé de manière à ne
-vous point faire de confidences déshonorantes?</p>
-
-<p>Il n'aurait pas à vous en faire, si vous l'aviez habitué à se
-vaincre, à respecter toute femme comme sa mère, toute petite
-fille comme sa s&oelig;ur; à traiter autrui comme il trouve juste d'être
-<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
-traité; si tous lui aviez bien inculqué qu'il n'y a qu'une morale,
-à laquelle les deux sexes sont également astreints d'obéir; si vous
-lui aviez fait honorer, aimer et pratiquer le travail; si vous lui
-aviez dit que nous vivons pour nous perfectionner, pratiquer la
-Justice et la Bienveillance, et rendre à l'humanité ce qu'elle fait
-pour nous en nous protégeant, nous éclairant, nous moralisant,
-nous entourant de sécurité et de bien-être; qu'enfin notre
-gloire est de nous soumettre à la grande loi du Devoir.</p>
-
-<p>Si vous l'aviez ainsi élevé, Madame, en surprenant chez votre
-fils les premiers signes du vif attrait que l'homme éprouve vers
-l'autre sexe, bien loin d'abandonner aux hasards de l'inexpérience
-l'éducation de cet instinct, vous feriez ce que vous avez
-fait pour les autres: vous apprendriez au jeune homme à le soumettre
-à une sage discipline.</p>
-
-<p>Au lieu de répéter cette parole niaisement atroce: <i>il faut que
-les jeunes gens jettent la gourme du c&oelig;ur</i>, vous prendriez affectueusement
-les mains de votre fils et, les yeux fixés sur les siens,
-vous lui diriez: Mon enfant, la nature veut qu'une femme
-t'attire désormais plus que moi, et maintienne ou détruise ce
-que j'ai si laborieusement élevé: Je n'en murmure pas: il faut
-que les choses soient ainsi. Mais ma tendresse et mon devoir
-exigent que je t'éclaire en cette grave circonstance. Dis-moi, si
-un jeune homme, pour satisfaire l'instinct qui s'éveille en toi
-maintenant, corrompait ta s&oelig;ur, sacrifiait sa vie, que penserais-tu
-de lui? Que ferais-tu?</p>
-
-<p>Le jeune homme, habitué dès l'enfance à pratiquer la Justice,
-ne manquerait pas de répondre: je penserais qu'il est pervers et
-lâche... Est-ce qu'on ne le punirait pas, ma Mère?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
-&mdash;Non, mon fils, le séducteur n'est pas puni par la loi.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien je le tuerais: car je rentre dans mon droit de justicier,
-quand la loi n'a pas pourvu.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, mon enfant. Ainsi tu ne seras à l'égard d'aucune
-jeune fille ni pervers ni lâche; tu ne mériteras pas de subir
-l'arrêt que tu as prononcé, c'est à dire d'être tué. Tu respecteras
-donc toutes les jeunes filles comme tu veux qu'on respecte
-ta s&oelig;ur, comme tu voudrais qu'on respectât ta fille.</p>
-
-<p>Autre question: que penserais-tu d'un homme qui m'aurait
-entraînée à trahir ton père; lui aurait enlevé mon c&oelig;ur et mes
-soins; m'aurait détournée des graves devoirs de la maternité? Que
-penserais-tu de celui qui se conduirait ainsi à l'égard de ta propre
-compagne?</p>
-
-<p>&mdash;Je le jugerais comme l'autre et ne le traiterais pas mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Bien encore. Ainsi donc tu respecteras toutes les femmes
-mariées comme tu veux qu'on respecte ta mère et ta femme; et
-si tu en rencontres quelqu'une pour laquelle tu te sentes de
-l'inclination, quelqu'autre assez déloyale pour chercher à te
-plaire, tu les fuiras: car le seul remède contre la passion, c'est
-la fuite.</p>
-
-<p>Une multitude de femmes, d'abord innocentes, ont été détournées
-de la droite voie par des hommes qui ne pensent pas comme
-toi. Aujourd'hui elles se vengent sur ton sexe du mal qu'il leur a
-fait. Elles corrompent et ruinent les hommes qui, dans leur
-compagnie, perdent le sens moral, apprennent à rire de ce que
-tu crois et vénères, compromettent et perdent leur santé.
-Te sens-tu le triste courage de t'exposer à de semblables
-risques?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
-Le jeune homme, exercé dès l'enfance à soumettre ses penchants
-à la Raison et à la Justice, répondra:</p>
-
-<p>&mdash;Non, ma mère, je ne ferai pas ce que je ne voudrais pas
-qu'eût fait ma compagne; je ne veux ni me dégrader moralement,
-ni perdre ma santé, ni contribuer pour ma part à perpétuer
-un état de choses qui dégrade le sexe auquel appartiennent
-ma femme, ma mère, ma s&oelig;ur et mes filles, si j'ai le bonheur
-d'en avoir.</p>
-
-<p>Je t'avoue très sincèrement que je prévois en moi une lutte
-violente; mais grâce à la gymnastique morale à laquelle tu m'as
-habitué, grâce à l'idéal de destinée que tu m'as donné, que j'ai
-accepté dans la plénitude de ma Raison et qui me trace mon
-Devoir, je ne désespère pas de me vaincre.</p>
-
-<p>&mdash;Cette victoire te sera moins difficile à obtenir, si tu t'occupes
-utilement et sérieusement: car alors tu appelleras la vitalité
-dans les régions supérieures du cerveau. Tu feras sagement
-d'ajouter à cela beaucoup d'exercice physique; de t'abstenir
-d'une nourriture trop substantielle, et surtout de boissons excitantes:
-tu connais les réactions du physique sur le moral. Évite
-avec soin les lectures licencieuses, les conversations déplacées;
-donne place dans ton esprit à la vierge qui doit s'unir à toi:
-pense et agis comme si tu étais en sa présence, cela te gardera
-et te purifiera. Ce doux idéal te rendra fort contre la tentation,
-et contribuera beaucoup à te rendre froid auprès des femmes à
-qui tu ne dois donner aucune place dans ton c&oelig;ur.</p>
-
-<p>L'amour, mon enfant, est une chose fort grave par ses conséquences;
-car les êtres qu'il unit se modifient l'un par l'autre:
-il laisse des traces, quelque peu de durée qu'il ait eue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
-Son but, c'est le Mariage dont une des fins est la continuité
-de l'espèce. Or tu connais les effets de la solidarité du sang; il
-est donc très important que tu ne choisisses pour compagne,
-qu'une femme dont le caractère, les m&oelig;urs, les principes soient
-d'accord avec les tiens; non seulement pour ton bonheur propre,
-mais pour l'<i>organisation</i> même de tes enfants, l'unité de leur
-nature et de leur conduite.</p>
-
-<p>Si la passion ne te laisse pas suffisamment libre, viens à moi:
-j'y verrai à ta place, et si je te dis: mon fils, cette femme
-t'abaissera, te fera commettre des fautes; de son fait, tes
-enfants auront telles mauvaises inclinations; elle n'est pas douée
-pour les élever en vue de ton idéal qu'elle n'acceptera jamais,
-parce qu'elle est vaine et égoïste; si je te dis cela, je sais, mon
-fils, que, quelle que soit ta souffrance, tu renonceras à une femme
-que tu n'aimerais plus au bout de quelques mois d'union, et que
-tu préféreras une douleur passagère à une vie de malheur.</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Cette même mère qui vient de montrer à son fils pourquoi
-l'Amour doit être soumis à la Raison, à la Justice; qui vient de
-lui indiquer ce qu'il doit faire pour en vaincre le côté bestial,
-s'aperçoit également de l'éveil de cet instinct chez sa fille. Elle
-s'empare de son attention, gagne sa confiance, en lui révélant
-ce qui se passe en elle; en lui disant qu'à son âge, elle sentait
-de même.</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu'ici, continue-t-elle, tu n'as été qu'une enfant; maintenant
-commence ta carrière de femme. Tu désires l'affection
-<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
-d'un homme et ton c&oelig;ur s'émeut à la douce pensée d'être mère.
-N'en rougis pas, ma fille: c'est légitime, à condition que tes
-désirs soient soumis à la Raison et à la loi du Devoir.</p>
-
-<p>Bien des piéges vont être tendus sous tes pas; car les hommes
-de tout âge adressent à une jeune fille mille paroles flatteuses,
-et l'entourent d'hommages qui la rendent vaine et coquette, si
-elle a la faiblesse de s'en laisser enivrer. Persuade-toi bien
-que toutes ces adorations ne s'adressent pas personnellement à
-toi, mais à ta jeunesse, au brillant de tes yeux, au velouté de ta
-peau, et que fusses-tu beaucoup meilleure que tu n'es, très supérieure
-en intelligence, ces mêmes hommes seraient strictement
-et froidement polis, si tu avais trente ans de plus. Cette pensée,
-présente à ton esprit, te fera sourire de leur jargon frivole et
-banal, et te préservera de plusieurs faiblesses, telles que la
-rivalité de toilette, les petites jalousies, le défaut ridicule de
-faire la petite fille à cinquante ans.</p>
-
-<p>Ne devant épouser qu'un homme, il te suffit donc d'être aimée
-d'un seul de la manière que tu le souhaites. Une femme qui se
-comporte volontairement de manière à capter le c&oelig;ur de plusieurs
-hommes, et leur laisse croire qu'ils sont préférés chacun
-en particulier, est une indigne coquette qui pèche contre la
-Justice et la Bienveillance: contre la Justice, en ce qu'elle
-demande un sentiment qu'elle ne paie pas de retour; qu'elle agit
-à l'égard d'autrui comme elle trouverait inéquitable qu'on agît
-envers elle; contre la Bienveillance, en ce qu'elle risque de faire
-souffrir des c&oelig;urs sincères, et sacrifie leur repos à une jouissance
-de vanité: une telle femme, mon enfant, est méprisable: elle
-est une dangereuse ennemie de son sexe: d'abord parce qu'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-en donne une mauvaise opinion, puis parce qu'elle est l'ennemie
-du repos des autres femmes: je te sais trop simple, trop vraie,
-trop digne, pour craindre de te voir tomber dans de pareils
-écarts.</p>
-
-<p>Tu m'as avoué que ta jeune imagination rêvait un homme.
-Bien loin de chasser cet idéal, aie-le toujours présent à ton
-esprit, beaucoup moins sous son aspect physique que sous celui
-de l'intelligence, de la moralité, du travail. Cette image-là te
-préservera mieux que tous mes conseils, que toute la surveillance
-que je pourrais, mais ne voudrai jamais exercer, parce que
-ce serait indigne de toi et de moi.</p>
-
-<p>N'oublie pas toutefois qu'un idéal est un absolu; que la réalité
-est toujours défectueuse: ne cherche donc pas dans l'homme
-auquel tu donneras ton c&oelig;ur, un idéal réalisé; mais les qualités
-et facultés qui lui permettront, avec ton aide, de se rapprocher
-de ce que tu désires le voir. Toi-même es l'idéal d'un homme,
-non telle que tu es, mais telle qu'il t'aidera à devenir.</p>
-
-<p>J'insiste sur ce point, ma fille, parce que rien n'est plus dangereux
-que de prétendre trouver l'idéal dans la réalité: cela
-nous rend trop difficiles, peu indulgents; et si nous avons
-l'imagination vive et peu de Raison, nous rend malheureux et
-nous entraîne dans mille écarts.</p>
-
-<p>Tu sais et sens que le but de l'amour, c'est le Mariage: or
-un de tes devoirs d'amante et d'épouse, est le perfectionnement
-de celui auquel tu seras liée. Tu seras avec lui dans deux rapports
-différents: d'abord sa fiancée, puis son épouse. Ta puissance
-modificatrice, dans le premier cas, s'exercera en raison directe
-du désir qu'il aura de te plaire et de te mériter; dans le second,
-<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
-en proportion de sa confiance, de son estime et de sa tendresse
-pour toi. Dans le premier cas, il <i>voudra</i> se modifier; dans le
-second, il se modifiera sans le savoir.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, ma mère, est-ce qu'il ne m'aimera pas toujours
-de même!</p>
-
-<p>&mdash;L'amour, ma fille, subit des transformations auxquelles
-nous devons nous attendre et nous soumettre: au début, c'est
-une fièvre de l'âme; mais la fièvre est un état qui ne pourrait
-durer sans nuire à l'ensemble de la vie. Ton mari, tout en
-t'aimant plus profondément peut-être, t'aimera moins vivement
-qu'avant le Mariage. Ton amour se transformera, pourquoi le
-sien ne ferait-il pas de même?</p>
-
-<p>Tu ne saurais imaginer que de désordres sont la suite de l'ignorance
-des femmes sur ce point, et de la vaine poursuite de l'idéal
-en amour. Ainsi beaucoup de femmes, croyant que leur mari ne
-les aime plus, parce qu'il les aime autrement, se détachent de lui,
-souffrent et trahissent leurs devoirs; d'autres rêvant la perfection
-dans l'homme aimé, croyant l'y trouver et se désabusant
-après la fièvre, s'éloignent de lui, l'accusant de les avoir trompées:
-elles en aiment d'autres avec la même illusion, suivie de la
-même désillusion, jusqu'à ce qu'arrive la vieillesse qui ne les
-guérit pas de leur chimère. Enfin il y en a d'autres qui, ne comprenant
-de l'amour que la première période, cessent d'aimer
-l'homme qui l'a franchie et courent après un autre amour qui
-leur apporte la même fièvre: celles-là, tu le comprends, n'ont
-pas la moindre idée des graves devoirs de la femme dans l'amour.</p>
-
-<p>Ce que je viens de te dire des femmes est également vrai des
-hommes. Tu éviteras ces écueils, toi, ma fille, qui t'es habituée
-<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-dès l'enfance à te soumettre à la Raison; qui sais que toute
-réalité est imparfaite; que l'habitude amortit les sentiments. Tu
-prendras donc l'homme qui te convient, tel qu'il est, te proposant
-de l'améliorer, de le rendre heureux; sachant d'avance que
-son amour se transformera sans s'éteindre, si tu sais si bien
-t'emparer de sa tendresse, de sa confiance et de son estime,
-qu'il trouve auprès de toi bon conseil, paix, aide et sécurité.</p>
-
-<p>Tu es trop pure, ma fille, pour prévoir tous les piéges qui te
-seront tendus. C'est donc à moi d'armer ta jeune prudence: tu
-trouveras peut-être sur ta route des hommes mariés ou engagés à
-d'autres femmes qui, selon l'expression consacrée <i>te feront la
-cour</i>, et te débiteront mille sophismes pour justifier leur conduite.</p>
-
-<p>&mdash;Leurs sophismes, ma mère, échouraient contre cette simple
-réponse: Monsieur, comme je serais désespérée qu'une femme
-m'enlevât celui que j'aime, que je la mépriserais et la haïrais,
-tous vos compliments ne pourront me persuader que je doive
-faire ce que je ne voudrais pas qu'on me fît. Si vous y revenez,
-je préviens la personne intéressée.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, mon enfant: mais si un jeune homme libre te
-parlait de tendresse, t'écrivait en secret?</p>
-
-<p>&mdash;Ne pourrait-il avoir de bonnes raisons pour en agir ainsi,
-ma Mère?</p>
-
-<p>&mdash;Aucune, mon enfant. Il faut que tu saches qu'aujourd'hui
-les hommes sont très corrompus; qu'une foule d'entre eux fuient
-le mariage, voltigent de femme en femme, abusent de notre
-crédulité, et se servent du langage le plus passionné pour nous
-jeter dans une voie de honte et de perdition. Or, mon enfant,
-<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-sache le bien encore, c'est nous qui portons le poids des fautes
-de l'homme et des nôtres: les promesses verbales et écrites d'un
-homme ne l'engagent pas. Si, te laissant entraîner, tu devenais
-mère, l'enfant resterait à ta charge: il n'y aurait plus de
-mariage pour toi: je ne te parle point de notre douleur et de
-notre honte, ni des risques terribles auxquels tu exposerais ton
-frère, qui pourrait périr en punissant le vil séducteur que la loi
-ne punit pas. Si donc un homme te recherchait en se cachant
-de nous, c'est que ses intentions sont mauvaises, sois-en sure;
-c'est qu'il te considère comme un hochet qu'il se propose de
-briser quand il ne lui plaira plus. Or, ma fille, tu sais que la
-femme est créée pour être la digne compagne de l'homme, son
-égale; qu'elle n'est pas née pour lui être sacrifiée comme un objet
-de plaisir. Bien loin donc de te laisser séduire, profite de l'influence
-que ta jeunesse et ta grâce te donnent sur les hommes
-pour les rappeler à leurs devoirs: tu sauveras peut-être ainsi
-plusieurs femmes; tu donneras de ton sexe une meilleure opinion,
-et tu prépareras un bon exemple à ta fille en le donnant
-à tes compagnes, dont plusieurs le suivront afin de partager
-l'estime qui t'entourera: rappelle-toi toujours qu'aucun de nos
-actes ne nuit pas qu'à nous-mêmes; mais que nous sommes solidaires;
-qu'en conséquence, nul ne peut se perdre ni se sauver
-seul.</p>
-
-<p>Encore un mot, mon enfant. Dans tes incertitudes, n'hésite
-pas à venir me confier ce qui te trouble: ne dis pas: ma mère
-est trop raisonnable pour que je lui fasse part de cela. N'est-ce
-pas en me refaisant enfant pour te comprendre, que j'ai pu
-remplir ma sainte tâche d'éducatrice? sois persuadée qu'il ne me
-<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
-sera pas plus difficile de me refaire jeune fille pour te comprendre,
-tout en demeurant mère tendre et expérimentée pour te
-conseiller.</p>
-
-<p>Tu es libre: je ne suis pas ton censeur, mais ta s&oelig;ur aînée
-qui t'aime avec dévouement, et veut ton bonheur par dessus toute
-chose. Pour me récompenser de mon amour et de mes longs soins,
-je ne te demande que d'être ta meilleure amie, c'est à dire celle
-devant laquelle on pense et sent tout haut. Est-ce trop te demander,
-à toi qui es ma joie et ma couronne?</p>
-
-<p>Voilà, Mesdames, comme la femme <i>majeure</i> travaille à faire
-l'éducation de l'Amour.</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Jeune homme et jeune fille fréquentent la société. La mère
-prudente sait qu'on insinue doucement à son fils qu'elle est un
-<i>collet monté</i>, une <i>radoteuse</i> qui ne connaît rien aux passions; qui
-ne se doute pas que <i>tout est bon</i> dans la nature et doit être respecté;
-et qui a si mal lu l'histoire de notre espèce, qu'elle n'a
-pas su voir que l'humanité a toutes les formes de l'amour: le
-<i>polygamique</i> et le <i>polyandrique</i> et même... l'<i>ambigu</i>.</p>
-
-<p>Elle sait qu'on lui dit encore que la satisfaction de l'instinct
-brutal est une nécessité de <i>santé</i> pour l'homme, et que les lupanars
-sont des lieux d'utilité publique.</p>
-
-<p>Elle sait, enfin, que de jeunes évaporées sans principes solides,
-font à sa fille de dangereuses confidences.</p>
-
-<p>Il est temps, contre ces doctrines affaiblissantes, et des
-exemples pernicieux, de donner à ses enfants la philosophie de
-<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
-l'Amour. Selon sa méthode, elle la leur fait formuler elle-même.</p>
-
-<p>Mon fils, dit-elle, quel est le but de l'attraction des molécules
-minérales les unes vers les autres?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> C'est de <i>produire</i> un corps ayant une forme déterminée.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Quel est le but de l'attraction de la plante pour la
-chaleur, la lumière, l'air, les éléments qu'elle absorbe?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> La <i>production</i> de son propre corps, le développement
-de ses organes, de ses propriétés, sa conservation.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Et toi, ma fille, sais-tu quel est le but de l'attraction
-du pistil et des étamines de la plante?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> La <i>production</i> d'un être semblable à ses parents.</p>
-
-<p><span class="smallc">La mère.</span> Pourquoi éprouvons-nous, et les animaux éprouvent-ils
-attrait ou attraction pour certains aliments?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> Il est clair que c'est pour être incité à mettre en
-mouvement les organes qui procurent à l'organisme les éléments
-propres à <i>produire</i> le sang.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Pourquoi les deux sexes d'une même espèce éprouvent-ils
-attraction l'un vers l'autre?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> Pour la <i>production</i> des petits qui perpétuent l'espèce.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Pourquoi les femelles des animaux, et souvent les
-mâles, éprouvent-ils attrait ou attraction pour soigner les
-jeunes?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> Afin de les conserver, et de leur donner l'éducation
-dont ils sont capables pour qu'ils puissent se pourvoir eux-mêmes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
-<span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span>> Êtes-vous bien sûrs, mes enfants, que les attraits
-n'aient pas pour but l'attrait même, un plaisir à se procurer?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> Le plaisir ne me semble que le moyen de porter
-l'être à remplir une fonction nécessaire ou utile. Ainsi le but de
-nos attraits ou attractions scientifiques, artistiques, industrielles,
-n'est pas le plaisir que nous avons à les satisfaire, mais la <i>production</i>
-de la science, de l'art, de l'industrie.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> C'est à dire l'augmentation, le progrès de notre
-intelligence par la connaissance des lois de la nature, afin de
-modifier cette nature en vue de nos besoins et de nos plaisirs.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> A quel attrait ou attraction est due la Société?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> A notre attrait pour nos semblables.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> Cet attrait est père de la Justice et de la Bonté:
-il les <i>produit</i>.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Voulez-vous généraliser le caractère de l'attrait ou
-attraction, d'après ce que nous venons de dire?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> Le but de toute attraction ou attrait est la <i>production</i>,
-le <i>progrès</i>, la <i>conservation</i> des êtres.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Tous les instincts qui ne sont que des attraits ou
-attractions, sont-ils bons?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> Pour les animaux, soumis à la fatalité, oui, parce
-qu'ils vont directement au but, sans paraître dévier jamais.
-Dans notre espèce, ils sont bons en principe, si nous considérons
-leur fin; mais ils peuvent devenir mauvais par les déviations
-que leur fait subir notre liberté.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> A quelle marque pouvons-nous reconnaître que
-notre instinct est dans sa voie?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> En en comparant l'usage avec le but; en s'assurant
-<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
-que cet usage ne nuit pas à la pratique de la Justice, qu'il ne
-lèse en nous le droit d'aucune faculté, c'est à dire qu'il ne
-trouble pas plus notre harmonie individuelle que celle d'autrui;
-car c'est dans ces conditions seulement qu'il peut concourir à la
-réalisation de l'idéal social.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Très bien. Maintenant appliquez cette doctrine
-générale à l'amour humain, mes enfants.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> Puisque l'amour est une des formes de l'attraction,
-et que le but général de l'attraction est la production, le progrès,
-la conservation des êtres et des espèces, il est évident que
-l'amour humain doit avoir ces caractères. Sa principale fonction
-me paraît être la reproduction de l'espèce.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> Il me semble, frère, que tu lui fais une part insuffisante,
-puisque, ce but rempli, deux honnêtes époux ne cessent
-pas de s'aimer, et que l'on peut s'aimer sans avoir d'enfants.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Tu as raison, ma fille; nos facultés étant plus nombreuses,
-plus développées que celles des animaux, notre amour
-ne saurait être incomplet comme le leur; il ne saurait non plus
-être le même dans notre espèce progressive que dans les espèces
-fatales et improgressives par elles-mêmes. Chez nous, chaque
-faculté, convenablement employée, aide au perfectionnement de
-toutes les autres; mal employée, rompt notre harmonie et nous
-fait descendre: il en est de même de notre amour. Que dis-je,
-cette passion est surtout celle qui nous fait grandir ou déchoir.</p>
-
-<p>Vous le savez, mes enfants, l'humanité ne s'avance qu'en se
-formulant un idéal de perfection et en s'efforçant de le réaliser.
-Chaque passion a son idéal qui se modifie par celui de l'ensemble.
-A l'origine, l'homme animal donnait pour but à l'amour le plaisir
-<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
-résultant de la satisfaction d'un besoin tout physique: il ne
-se souciait pas du but le plus évident: la progéniture. Un peu
-plus tard, l'homme, moins grossier, aima la femme pour sa beauté
-et sa fécondité: c'est l'âge patriarcal de l'amour. Plus tard
-encore les races septentrionales transformèrent cet instinct:
-l'amour se décomposa, si je puis ainsi dire: l'amant eut l'amour
-de l'âme; la femme fut aimée non seulement pour sa beauté,
-mais comme inspiratrice de hauts faits: l'époux n'eut que le
-corps et les enfants furent le fruit du mariage: c'est l'âge chevaleresque
-de l'amour. Depuis que le travail pacifique s'est organisé
-et a prévalu dans l'opinion, l'amour est entré dans une nouvelle
-phase: beaucoup de modernes le considèrent comme initiateur
-du travail. Les uns regardent l'attrait du plaisir comme
-jouant le principal rôle dans la production industrielle, et laissent
-toute liberté à l'attraction, quelque inconstante qu'elle puisse
-être; d'autres conservent le couple, transforment la femme
-en mobile d'action: c'est l'amour qu'elle inspire qui excite les
-efforts du travailleur.</p>
-
-<p>Ce qui est donc acquis jusqu'ici à l'humanité, c'est que
-l'amour a pour fin la perpétuité de l'espèce, la modification de
-l'homme par la femme et la production du travail.</p>
-
-<p>Dans un idéal supérieur de Justice, les sexes étant égaux
-devant le Droit, l'amour aura un but plus élevé: les époux se
-réuniront parce qu'il y aura conformité de principes, union des
-c&oelig;urs, mariage des intelligences, travail commun: l'amour les
-unira pour doubler leurs forces, pour les modifier l'un par l'autre:
-du choc de leur c&oelig;ur, jailliront des sentiments qu'aucun d'eux
-n'aurait eus seul; de l'union de leur intelligence, naîtront des
-<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
-pensées qu'aucun d'eux n'aurait eues seul; du concours qu'ils se
-prêteront dans leur travail commun, sortiront des &oelig;uvres qu'aucun
-d'eux n'aurait accomplies seul, comme de l'union de tout
-leur être, naîtront des générations nouvelles plus parfaites que
-les précédentes, parce qu'elles seront le produit d'une harmonie
-aussi parfaite que possible. Ce ne sera donc que quand la femme
-prendra sa légitime place, que l'humanité verra l'amour dans
-toute sa splendeur, et que cette passion, subversive aujourd'hui
-dans l'inégalité et l'incohérence, deviendra ce qu'elle doit être:
-un des grands instruments de Progrès.</p>
-
-<p>Nous, mes enfants, qui sommes trop raisonnables pour
-prendre le moyen par lequel la nature nous porte à remplir ses
-intentions pour ses intentions mêmes, nous nous garderons bien
-de croire que l'amour a le plaisir pour but; d'autre part, nous
-avons trop le respect de l'égalité, pour nous imaginer qu'il n'est
-fait qu'au profit d'un sexe. Nous resterons fidèles à l'idéal de
-nos grandes destinées, en définissant l'amour: l'attraction réciproque
-de l'homme et de la femme dans le but de perpétuer l'espèce,
-d'améliorer les conjoints l'un par l'autre sous le rapport
-de l'intelligence et du sentiment et de faire progresser la science,
-l'art, l'industrie par le travail du couple.</p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Des sophistes t'ont dit, mon fils, que tous nos penchants sont
-dans la nature, qu'ils sont bons et doivent être respectés.</p>
-
-<p>Tu leur as demandé sans doute si le penchant au vol, à l'assassinat,
-au viol, à l'anthropophagie, qui sont dans la nature, sont
-<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
-de bons penchants et pourquoi, loin de les respecter, la société
-en punit la manifestation.</p>
-
-<p>Tu leur as démontré, je pense, qu'il n'y a rien de respectable
-dans l'exagération ou la perversion des penchants.</p>
-
-<p>Tu leur a démontré, je l'espère, que la nature est une fatalité
-brutale contre laquelle nous sommes tenus de lutter en nous et
-hors de nous; que notre Justice et notre vertu ne se composent
-que des conquêtes faites sur elle en nous; comme tout ce qui
-constitue notre bien-être physique, n'est que le résultat des conquêtes
-faites sur elle hors de nous.</p>
-
-<p>Ces sophistes t'ont dit que l'amour vient et s'en va sans qu'on
-sache ni comment, ni pourquoi; qu'on ne peut pas plus lui commander
-de naître que de durer.</p>
-
-<p>Ceci est vrai, mon fils, du désir brutal de la chair, qui n'est que
-la passion des brutes et s'éteint par la possession.</p>
-
-<p>Ceci est encore vrai de cette passion complexe qui a son siége
-dans l'imagination et dans les sens, et finit avec l'illusion toujours
-peu durable.</p>
-
-<p>Mais cela n'est pas vrai de l'amour proprement dit. Celui-là
-voit les défauts et les qualités de l'être aimé; seulement il pâlit
-les premiers et exalte les dernières; et il espère faire cesser peu à
-peu ce qui le blesse.</p>
-
-<p>Ce sentiment qui remplit le c&oelig;ur est patient; il craint de
-s'effacer; il s'entoure de précautions pour demeurer constant;
-s'il s'éteint, ce n'est pas sans qu'on le sache: car on souffre de
-cruelles tortures avant de se résoudre à ne plus aimer.</p>
-
-<p>On t'a dit que l'amour est incompressible: sommes-nous
-donc des êtres de fatalité? Ce sophisme rend l'homme lâche, le
-<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
-déprave: car à quoi bon lutter contre ce que l'on dit invincible,
-et pourquoi ne pas lui sacrifier les meilleures de nos tendances?
-Examine, mon fils, la conduite des partisans d'une telle
-doctrine.</p>
-
-<p>L'idéal humain exige qu'ils ne fassent point à autrui ce qu'ils
-ne trouveraient pas juste qu'on leur fît; et ils séduisent les filles,
-les rendent mères, les abandonnent sans se soucier des enfants
-nés de ces unions; sans se soucier que la jeune mère se suicide,
-meure de douleur ou se corrompe; sans se soucier que les parents
-descendent dans la tombe.</p>
-
-<p>Comme d'immondes reptiles, ils se glissent au foyer domestique
-d'autrui, ravissent à leur ami l'affection de sa femme, et
-le forcent à travailler pour les enfants de l'adultère.</p>
-
-<p>La femme qui croit à l'amour incompressible manque à ses
-engagements envers son mari; se fait une vie de ruse; met le
-désordre et la douleur dans l'intérieur d'autres femmes dont elle
-brise la vie.</p>
-
-<p>Voilà comment ceux qui pratiquent le sophisme remplissent
-leur devoir d'être justes, de ne point contrister leurs semblables,
-de travailler au bonheur, à l'amélioration de ceux qui les entourent,
-de préserver le faible de l'oppression et du mal. A cette
-incompressibilité prétendue de l'amour, ils sacrifient la Justice,
-la bonté, le bonheur, le repos, l'honneur des autres,
-s'engagent dans une voie de désordres, mettent la dissolution dans
-la famille et la Société: en un mot, ils offrent en holocauste à
-l'instinct bestial, le sens moral et la Raison.</p>
-
-<p>On t'a dit encore que tout amour est dans la nature: le polygamique
-et le polyandrique aussi bien que celui du couple constant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
-Oui, mon enfant, tout amour est dans la nature humaine,
-comme y sont tout vice et toute vertu. Mais tu sais qu'il ne
-suffit pas qu'une chose soit en nous, pour qu'elle soit bien: il
-faut qu'elle soit conforme à l'idéal de notre destinée, conforme à
-notre harmonie: elle est mal dans le cas contraire.</p>
-
-<p>L'amour, tel que nous l'avons défini, a besoin de durée et
-d'égalité; de durée parce qu'on ne se modifie pas en quelques
-mois; qu'on n'accomplit pas de grandes &oelig;uvres en quelques
-mois; qu'on n'élève pas des enfants en quelques mois: la durée
-est si bien une aspiration de l'amour, qu'il s'imagine que l'éternité
-aura peine à lui suffire. Il lui faut l'égalité; le partage lui
-est odieux: donc il veut un pour une et une pour un. Or, la
-polygamie et la polyandrie sont la négation de l'égalité, de la
-dignité dans l'amour.</p>
-
-<p>Considérons dans leurs effets ces deux déviations de l'instinct.</p>
-
-<p>La polygamie orientale inégalise profondément les créatures
-humaines, transforme la femme en bétail, mutile des millions
-d'hommes pour garder les harems, déprave le possesseur de
-femmes par le despotisme et la cruauté; concentre toute sa vitalité
-sur un seul instinct aux dépens de l'intelligence, de la Raison,
-de l'activité; d'où il résulte qu'il est perdu pour la science,
-l'art, l'industrie, la Société selon le Droit; qu'il se soumet sans
-répugnance au despotisme, et tend passivement le cou au cordon.
-Là pas d'influence de la femme qu'on soumet a un amoindrissement
-calculé; qui se déprave d'une manière hideuse aussi bien
-que l'eunuque son gardien. Ainsi l'inégalité devant l'amour et
-devant le Droit, l'abandon des arts, des sciences, de l'industrie,
-l'énervement intellectuel et physique, l'abaissement du sens
-<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
-moral sont les vices inhérents à la polygamie de l'Orient. Tu le
-vois, nous voilà loin de l'idéal de nos destinées.</p>
-
-<p>Dans notre Occident, la Polygamie de fait produit le bétail
-du lupanar, des légions de courtisanes qui ruinent les familles.
-Comme beaucoup de ces femmes ne sont pas saines, elles communiquent
-à ceux qui les fréquentent d'affreuses maladies qui
-minent leur tempérament, et préparent ainsi des générations
-faibles, conséquemment des âmes peu fortes, des intelligences
-abaissées. J'en appelle à l'épreuve de la conscription: jamais on
-ne vit tant d'exemptions pour insuffisance de taille, et cependant
-on est moins exigeant que par le passé: jamais on n'en vit
-tant par vices de constitution et maladies organiques.</p>
-
-<p>Vicier la génération dans son germe, n'est pas le seul crime
-de notre polygamie; elle énerve la population qui la pratique;
-car rien ne porte aux excès, conséquemment à l'affaiblissement,
-comme le changement de relations. D'autre part nos polygames
-se transforment en machines à sensation; leur intelligence
-s'abaisse; ils deviennent hébétés, égoïstes. Regarde, mon fils, ces
-tristes jeunes gens d'aujourd'hui, étiolés par les vices de leurs
-pères et les leurs: ils sont railleurs, sans foi, riant des choses les
-plus saintes, méprisant, non seulement leurs dignes compagnes,
-les femmes corrompues, mais encore tout le sexe auquel appartiennent
-leurs mères: regarde-les, ils sont grossiers à faire lever
-le c&oelig;ur: plus rien n'attire leur respect: ils jettent la femme en
-cheveux blancs dans le ruisseau pour garder le haut du pavé; ils
-rudoient le vieillard, ils font rougir la jeune fille par leurs
-cyniques discours: la polygamie les a rendus ignobles, et a tué
-l'urbanité française aussi bien que toute dignité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
-Ils te diront que les femmes ne valent guère mieux qu'eux.
-Mais ce résultat devient inévitable dans un pays où les femmes
-ne sont pas enfermées. La Polyandrie y est la compagne obligée
-de la Polygamie; car puisque les hommes se croient permis
-d'avoir plusieurs femmes, pourquoi les femmes se croiraient-elles
-interdit d'avoir plusieurs hommes?</p>
-
-<p>En somme, mon fils, les résultats de l'amour incompressible,
-de la Polygamie et de la Polyandrie dans notre Occident
-sont:</p>
-
-<p>La séduction et la corruption des femmes;</p>
-
-<p>L'adultère, l'abaissement des caractères, l'amoindrissement
-moral et intellectuel des deux sexes;</p>
-
-<p>L'affaiblissement, l'abâtardissement de la race;</p>
-
-<p>La fausseté, la ruse, la cruauté, les injustices de toutes
-natures, l'exploitation de la femme par l'homme pour sa beauté;
-celle de l'homme par la femme pour son argent ou son crédit;</p>
-
-<p>La dissolution et la ruine de la famille;</p>
-
-<p>Chaque année quelques milliers d'enfants naturels, sans
-compter les grossesses supprimées:</p>
-
-<p>Voilà la valeur des théories mises en pratique.</p>
-
-<p>N'est-ce pas que tout cela est bien conforme à notre idéal de
-l'amour humain? Bien conforme à notre idéal de la destinée
-humaine qui exige que nous progressions, et fassions progresser
-les autres dans le bien; que nous pratiquions la Justice et la
-Bonté?</p>
-
-<p>Encore un mot, et nous aurons fini.</p>
-
-<p>Quand Rome eut cessé de croire à la chasteté, à la religion
-du serment; quand elle se vautra dans les m&oelig;urs polygamiques
-<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
-et polyandriques; quand elle prit le plaisir pour but, la tyrannie
-se montra. Rien de plus naturel: l'homme n'enchaîne que celui
-qui s'est enchaîné lui même sous le joug de l'instinct bestial:
-celui qui sait se gouverner, n'obéit pas à l'homme: il ne
-s'incline que devant la loi, lorsqu'elle est l'expression de la
-Raison.</p>
-
-<p>Rappelle-toi, mon fils, qu'on n'est puissant que par la chasteté:
-c'est seulement alors qu'on peut produire de grandes
-choses dans la science, l'art, l'industrie; c'est seulement alors
-qu'on peut pratiquer la Justice, être digne de la liberté. En
-dehors de la chasteté, il n'y a que dégradation, injustice, impuissance,
-esclavage; et toute nation qui l'abandonne tombe des
-bras du despotisme dans la tombe.</p>
-
-<p>Ne te laisse donc pas ébranler par les sophismes modernes;
-aie toujours devant ta pensée tes obligations de créature morale
-et libre, tes devoirs de membre de l'humanité; soumets tout en
-toi à la Raison, à la Justice, au sentiment de ta dignité et vis en
-homme, non pas en brute.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_150"> 150</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span></p>
-<h2>CHAPITRE III.<br />
-<span class="medium">MARIAGE (DIALOGUE).</span></h2>
-</div>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Nous allons parler du Mariage au point
-de vue de l'idéal moderne: comment le définirez-vous?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> L'amour, sanctionné par la Société.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Considérez-vous le Mariage comme indissoluble?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Devant la loi, non; mais au moment de leur union
-les époux doivent avoir pleine confiance que le lien ne se dissoudra
-pas.</p>
-
-<p>Je crois que le Mariage est appelé à devenir indissoluble par
-la seule volonté des époux; qu'il ne peut l'être que de cette
-manière.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Quelle part faites-vous à la Société dans le
-Mariage?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous la fixerez vous-même, en vous rappelant nos
-principes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
-Si l'homme et la femme sont des êtres libres, dans aucune
-période de leur vie, ils ne peuvent <i>légalement et valablement</i>
-perdre leur liberté.</p>
-
-<p>Si l'homme et la femme sont des êtres socialement égaux, dans
-aucun de leurs rapports, ils ne peuvent <i>légalement</i>, <i>valablement</i>
-être subordonnés l'un à l'autre.</p>
-
-<p>Si le but constant de l'être humain est de se perfectionner par
-la liberté et de chercher le bonheur, aucune loi ne peut <i>légitimement</i>,
-<i>valablement</i> le détourner de cette voie.</p>
-
-<p>Si le but de la Société doit être d'<i>égaliser</i> les individus, elle
-ne peut, sans forfaire à sa mission, constituer l'inégalité des personnes
-et des droits.</p>
-
-<p>Si la Société ne peut, sans iniquité, entrer dans le domaine de
-la liberté individuelle, elle ne peut <i>légitimement</i>, <i>valablement</i>,
-prescrire des devoirs qui ne relèvent que du for intérieur, et
-annuler la liberté morale.</p>
-
-<p>Concluez maintenant.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> De ces principes il résulte que, dans le
-Mariage, l'homme et la femme doivent demeurer libres, égaux;
-que la Société n'a le droit d'intervenir dans leur association que
-pour les égaliser; qu'elle n'a pas le droit de leur prescrire des
-devoirs qui ne relèvent que de l'amour ni, conséquemment, d'en
-punir la violation, qu'elle ne peut, en principe, prononcer ou
-refuser le divorce, parce, qu'aux époux seuls il appartient de
-savoir, s'il n'est pas utile pour leur bonheur et leur progrès de
-se séparer l'un de l'autre.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Bien conclu, Madame; mais si la Société n'a de
-droit ni sur le corps ni sur l'âme des époux, en tant qu'époux; si
-<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
-elle ne peut, sans abus de pouvoir, s'immiscer dans aucun de
-leurs rapports intimes, elle a le droit et le devoir d'intervenir
-dans le Mariage au point de vue des intérêts et au point de
-vue des enfants.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> En effet dans l'union des sexes, il n'y a pas
-seulement association de deux personnes libres et égales, il y a
-encore association de capital et de travail; puis, des époux, proviennent
-des enfants, à l'éducation, à la profession, à la subsistance
-desquels il faut pourvoir.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Or, la protection générale des intérêts et des
-jeunes générations incombe de droit à la Société. Aux yeux de
-la loi, les époux ne doivent être considérés que comme des associés,
-s'obligeant à employer tel apport et leur travail à telle ou
-telle chose définie. La Société n'enregistre qu'un contrat
-d'intérêt dont elle garantit l'exécution, comme celle de tout
-autre contrat, et dont elle publie la rupture, s'il y a lieu, par la
-volonté des conjoints: D'autre part, c'est une question de vie et
-de mort pour la Société que l'éducation des jeunes générations.
-Les enfants, étant des êtres libres en développement et devant,
-d'après la direction qu'ils auront reçue, nuire ou être utiles à
-leurs concitoyens, la Société a le droit de veiller sur eux, d'assurer
-leur existence matérielle, leur avenir moral, de fixer l'âge du
-Mariage, de confier les enfants, en cas de séparation, à l'époux
-le plus digne et, s'ils sont indignes tous deux, de les leur enlever.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Vous allez peut-être un peu loin, Madame;
-d'une part, les enfants n'appartiennent-ils pas à leurs parents?
-De l'autre, la société ne peut-elle se tromper sur les meilleurs
-principes à leur donner?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
-<span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span>. Les enfants n'appartiennent pas à leurs parents,
-Madame, parce qu'ils ne sont pas des <span class="smallc">CHOSES</span>: A ceux qui s'obstineraient
-à croire qu'ils sont une <i>propriété</i> nous dirions: la
-Société a le droit d'exproprier pour cause d'utilité publique.
-Ensuite le droit social sur les enfants se borne, en fait de principes,
-à ceux de la Morale: La Société n'a pas de droit sur les
-croyances religieuses qui sont du domaine du for intérieur. Un
-pouvoir qui enlèverait des enfants à leurs parents parce qu'ils n'ont
-pas telle foi religieuse, ferait du despotisme et mériterait l'exécration
-universelle. Que vous disiez: la Société n'a pas le droit d'imposer
-un dogme aux enfants, vous serez dans le vrai; mais je ne
-concevrais pas que vous eussiez la pensée de lui interdire le droit
-de leur enseigner, même contre la volonté des parents, la science
-qui éclaire, la morale qui purifie: Est-ce que le devoir de la
-Société n'est pas de faire progresser ses membres, et quelqu'un
-peut-il avoir le droit de tenir une créature humaine dans l'ignorance
-et le mal?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Vous avez raison, Madame, et je passe
-condamnation. Revenons au Mariage. Je vois avec plaisir que
-vous vous éloignez de l'opinion de plusieurs novateurs modernes
-qui nient la légitimité de l'intervention sociale dans l'union des
-sexes.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Si cette union restait sans garantie, qui en souffrirait?
-Ce ne sont pas les hommes, mais bien les femmes et les
-enfants.</p>
-
-<p>Personne ne peut obliger un homme à demeurer avec une
-femme qu'il n'aime plus; mais il faut qu'il soit contraint à remplir
-ses devoirs à l'égard des enfants nés de son union, à tenir
-<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
-ses engagements d'intérêts: en faisant tort à sa compagne, en
-échappant aux charges de la paternité, il userait de sa liberté
-pour nuire à autrui: la société a le droit de ne le pas souffrir.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ainsi, Madame, vous ne reconnaissez pas
-à la Société le droit de lier les âmes ni les corps; mais celui
-d'être garante du contrat de Mariage, et de l'obligation des époux
-envers les enfants futurs; de les forcer, en cas de séparation, à
-remplir cette dernière obligation?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Oui, Madame; ainsi, en cas de rupture, la Société
-n'aurait qu'à constater publiquement les charges des époux, le
-nombre des enfants, le nom de celui des deux auquel la tutelle
-en est restée, soit de consentement mutuel, soit d'autorité
-sociale. En se bornant à ce rôle, la société ferait plus pour
-empêcher la séparation des époux que tout ce qu'elle a follement
-imaginé jusqu'ici. Les ex-conjoints seraient libres de
-se remarier: mais quelle femme voudrait s'unir à un homme
-chargé de plusieurs enfants, ou qui se serait mal comporté avec
-sa première compagne? Quel homme consentirait à s'unir à une
-femme qui se trouverait dans le même cas?</p>
-
-<p>Pensez-vous que la difficulté qu'on éprouverait à contracter
-un nouveau mariage, ne serait pas un frein à l'inconstance et
-aux mauvais procédés qui conduisent à une rupture?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Je crois en effet que le mariage, tel que
-vous le concevez, aurait plus de chances de durée que le nôtre:
-d'abord parce qu'il est dans notre nature de tenir davantage à
-ce qu'on peut perdre. Je me suis demandé souvent pourquoi
-beaucoup d'hommes demeurent fidèles à leur maîtresse et ont
-envers elle de bons procédés, tandis qu'ils en manquent à l'égard
-<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
-de leur femme et leur sont infidèles; je me suis demandé encore
-pourquoi beaucoup de couples, longtemps heureux lorsqu'ils
-étaient librement unis, sont malheureux, souvent obligés de
-se séparer légalement, lorsqu'ils ont fini par se marier, et je n'ai
-pu voir d'autres raisons à ces choses que celles-ci: nous tenons
-à ce que nous savons pouvoir nous échapper. L'homme a plus
-d'égards pour une femme qui n'est pas sa propriété légale, son
-inférieure, que pour celle ainsi transformée par la loi. Cependant
-il faut l'avouer, vos idées, Madame, sembleront excentriques.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Et cependant elles ne sont qu'une application des
-lois françaises; en effet nos lois n'établissent-elles pas que les
-conventions ne peuvent avoir pour objet que des <i>choses</i>, non
-des <i>personnes</i>? Que la Société ne <i>reconnaît pas les v&oelig;ux</i> et n'en
-<i>poursuit pas la violation</i>?</p>
-
-<p>Or, la loi du mariage actuel <i>aliène</i> les conjoints l'un à l'autre;
-la femme <i>appartient</i> à son mari; elle est en sa <i>puissance</i>. Qu'est-ce
-qu'un tel contrat, sinon la violation du principe qui déclare
-que toute convention ne peut avoir pour objet les personnes?
-Serait-il plus permis d'aliéner sa personne par un contrat de
-Mariage que par un contrat d'esclavage?</p>
-
-<p>Quelques-uns disent qu'il est permis de disposer de sa liberté
-comme on l'entend, même pour y renoncer. En effet, on peut le
-faire, comme on peut se donner la mort; mais user de sa liberté
-pour y renoncer ou se tuer, est beaucoup moins user d'un droit
-que violer les lois de la nature morale ou physique: ce sont des
-actes de folie qu'on doit plaindre, mais qu'il n'est pas permis
-d'ériger en loi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
-Pourquoi la Société ne reconnaît-elle pas les v&oelig;ux et n'en
-poursuit-elle pas la violation, si ce n'est parce qu'elle reconnaît
-qu'il lui est interdit, à elle, de pénétrer dans le for intérieur?
-Si ce n'est parce qu'elle n'admet pas qu'un individu puisse aliéner
-son être moral et intellectuel plus que son corps, et se vouer
-à l'immobilité lorsque son devoir est, au contraire, de progresser?</p>
-
-<p>Je demande alors si cette même Société n'est pas inconséquente
-d'exiger des époux des v&oelig;ux perpétuels, d'exiger de la
-femme v&oelig;u d'obéissance, v&oelig;u tacite de livrer sa personne aux
-désirs de l'époux?</p>
-
-<p>Est-ce que la liberté morale des époux n'est pas aussi respectable
-que celle des religieuses, des prêtres, des moines?</p>
-
-<p>Est-ce qu'aux yeux de la nature et de la Raison, les individus
-mariés ont plus le droit d'aliéner leur être moral et intellectuel,
-leur liberté et leur personne que les gens en religion?</p>
-
-<p>Autre inconséquence de la loi: elle déclare le Mariage une
-Société; l'acte de mariage est donc un acte de Société: Or, je
-le demande, dans un seul acte de ce genre, est-il enjoint par la
-loi à l'un des associés, d'<i>obéir</i>, de se soumettre à une <i>minorité
-perpétuelle</i>, d'être <i>absorbé</i>? Je ne doute pas que la loi ne déclarât
-un tel acte nul entre associés libres; pourquoi donc légitime-t-elle
-une telle monstruosité dans la Société des époux? Reste de
-barbarie, Madame, si l'on veut bien y réfléchir.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> J'espère que, par raison et par nécessité,
-l'on réformera la loi dans un temps plus ou moins proche: mais
-ce qui ne sera pas réformé, ce sont les formules du Mariage religieux
-qui prescrivent aux époux les mêmes v&oelig;ux que le Code,
-et soumettent, comme lui, la femme à l'homme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
-<span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Eh! Que nous importe, Madame, puisque, grâce
-à la liberté, le Mariage religieux n'est qu'une bénédiction dont
-on peut se passer. Celles dont le tempérament est d'aller à
-l'Église, au Temple, à la Synagogue doivent avoir toute liberté
-de se faire bénir par leurs prêtres respectifs: cela ne regarde pas
-la Société. Ce qu'il faut, c'est que si, plus tard, leurs v&oelig;ux ne
-leur semblent pas valables, l'autorité sociale ne les leur rende
-pas obligatoires: Elles ont le droit d'être absurdes, mais la
-Société n'a pas le droit de leur imposer l'absurdité: Son devoir
-est, au contraire, de les éclairer et de les rendre libres.</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ceux qui ont subordonné la femme dans
-le Mariage, s'appuient sur ce que, disent-ils, il faut unité de
-direction dans la famille, conséquemment une autorité; or évidemment
-votre théorie ruine cette autorité.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Qu'est ce que l'autorité? Dans la pratique, elle se
-manifeste par la fonction du gouvernement. Autrefois elle reposait
-sur deux principes reconnus aujourd'hui radicalement faux: le
-<i>Droit divin</i> et l'<i>Inégalité</i>. Elle était un <i>Droit</i> pour ceux qui
-l'exerçaient, qu'ils s'appelassent rois, aristocrates, prêtres,
-hommes: alors le Peuple, l'Église, la Femme avaient le <i>Devoir</i>
-d'obéir aux élus de Dieu, à leurs supérieurs par la grâce du droit
-octroyé d'en haut.</p>
-
-<p>Mais, dans l'opinion moderne, l'autorité n'est plus qu'une
-fonction déléguée par les intéressés pour exécuter leur
-volonté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
-Nous n'avons pas à examiner ici si cette conception moderne
-s'est incarnée dans les faits; si le principe ancien n'est pas en
-lutte contre le principe nouveau; si les dépositaires de l'autorité
-politique et familiale n'ont pas de folles prétentions de droit
-divin; nous avons seulement à constater ce qu'est devenue la
-notion de l'autorité dans la pensée et le sentiment actuels.</p>
-
-<p>Que serait l'autorité dans le Mariage, d'après l'opinion
-moderne, sinon la délégation faite par l'un des époux à l'autre, du
-gouvernement des affaires et de la famille, sinon une délégation
-de fonction, non plus un droit?</p>
-
-<p>Et si l'homme et la femme sont, en principe, socialement
-égaux, si les aptitudes, raison d'être de toute fonction, ne dépendent
-pas du sexe, de quel droit la Société interviendrait-elle pour
-donner l'autorité soit à l'homme soit à la femme?</p>
-
-<p>S'il y a besoin d'une autorité dans le ménage, est-ce que les
-époux ne sauront pas bien en charger celui des deux qui saura le
-mieux et le plus utilement l'exercer?</p>
-
-<p>Mais, entre conjoints, y a-t-il vraiment place pour l'autorité?
-Non: il n'y a place que pour la division du travail, la bonne
-entente sur des intérêts communs. Se consulter, se mettre d'accord,
-se partager la tâche, rester maître chacun dans son département:
-voilà ce qu'ont à faire et ce que font généralement les
-époux.</p>
-
-<p>La loi est si peu dans nos m&oelig;urs, que voici ce qui se passe
-aujourd'hui: beaucoup de dames riches traduisent ainsi deux
-articles du Code: <i>le mari obéira à sa femme, et la suivra partout
-où elle jugera convenable d'aller résider ou se promener</i>. Et les
-maris obéissent, parce qu'on doit ménager une femme bien dotée;
-<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
-parce que ce serait un scandale que de contrarier sa femme;
-parce qu'on a besoin d'elle, ne pouvant, sans se déshonorer,
-entretenir une maîtresse.</p>
-
-<p>Les maris des grands centres de population échappent à l'obéissance
-par l'amour hors du mariage; ils ne commandent pas;
-Madame est libre.</p>
-
-<p>Parmi les travailleurs de la bourgeoisie et du peuple, il est
-admis dans la pratique que personne ne commande, et qu'un
-mari ne doit rien faire sans consulter sa femme et avoir son consentement.</p>
-
-<p>Dans tous les rangs, si quelque mari est assez naïf pour
-prendre au sérieux son prétendu droit, il est cité comme un
-méchant homme, un despote intolérable que sa femme peut haïr
-et tromper en sûreté de conscience; et ce qu'il y a de curieux,
-c'est que les séparations légales n'ont, la plupart, au fond
-d'autre motif que l'exercice des droits et prérogatives concédés
-par la loi à Messieurs les maris.</p>
-
-<p>Je vous le demande maintenant, Madame, à quoi bon maintenir
-contre la raison et les m&oelig;urs, une autorité qui n'existe pas,
-ou qui passe à l'époux condamné à la subir?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Sur ce point, je suis tout à fait de votre
-avis; pas une femme de la nouvelle génération ne prend au
-sérieux les droits du mari. Mais votre théorie n'attaque pas que
-son autorité; elle attaque aussi l'indissolubilité du Mariage qui,
-dit-on, est nécessaire à la dignité de ce lien; au bonheur, à
-l'avenir des enfants, à la moralité de la famille.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je prétends, au contraire, que ma théorie assure,
-autant qu'il est humainement possible, la perpétuité et la pureté
-<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
-du Mariage. Aujourd'hui, quand ce lien est serré, les époux, ne
-craignant plus de se perdre, trouvent, dans cette absence de
-crainte, le germe d'un refroidissement réciproque; ils peuvent
-se quereller, manquer de procédés, s'être infidèles; il y aura
-scandale, séparation légale peut-être; mais ils sont rivés l'un à
-l'autre: ils ne peuvent se devenir étrangers. Mettez en perspective
-de ce tableau celui d'un ménage où le lien est dissoluble:
-tout change; l'époux despote et brutal réprime ses mauvais
-penchants, parce qu'il sait que sa compagne, qu'il aime après
-tout, le quitterait, porterait à un autre les soins dont il est
-comblé, et qu'une femme honorable ne voudrait pas la remplacer.</p>
-
-<p>Le mari, disposé à être infidèle, reste dans le devoir, parce
-que son abandon, ses outrages éloigneraient sa femme, nuiraient
-à sa réputation et l'empêcheraient de former un lien honorable.</p>
-
-<p>L'homme blasé n'épouserait plus la dot d'une jeune fille,
-parce qu'il saurait que, promptement désillusionnée, au lieu de
-recourir à l'adultère, la jeune femme romprait une union mal
-assortie.</p>
-
-<p>La femme qui se prévaut de sa dot, de la nécessité où est son
-mari de lui être fidèle pour le tyranniser, craindrait un divorce
-qui attirerait sur elle le blâme et la jetterait dans l'isolement.</p>
-
-<p>Une femme acariâtre n'oserait plus faire souffrir son mari,
-une coquette le tromper ou le désoler; qui les épouserait après
-une rupture?</p>
-
-<p>Ne voyez-vous pas les mariages libres plus heureux et plus
-durables que les autres?</p>
-
-<p>N'êtes-vous pas convenue vous-même qu'il suffit souvent, pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
-que les conjoints se séparent, qu'ils aient été légalement mariés?</p>
-
-<p>J'ai connu pour mon compte une union libre, très heureuse
-pendant <i>vingt-deux</i> ans, qui se rompit au bout de trois ans de
-mariage légal par la séparation; j'en ai connu d'autres de moins
-longue durée que la légalité a contribué à dissoudre au lieu de
-les éterniser.</p>
-
-<p>On ne saurait croire combien d'époux, en 1848, rentrèrent
-dans une meilleure voie lorsqu'ils craignirent que la loi du
-Divorce ne fût votée. Si le Divorce, simple expédient, peut produire
-de bons résultats, que ne devrait-on pas attendre d'une loi
-rationnelle!</p>
-
-<p>Il n'y a qu'à réfléchir pour comprendre que la dissolubilité
-volontaire, sans intervention sociale, rendrait les unions mieux
-assorties, car l'on aurait intérêt, pour sa propre réputation, de
-ne se prendre qu'avec la conviction morale de pouvoir se garder;
-alors seulement il n'y aurait plus d'excuse à l'infidélité; la
-loyauté entrerait dans les rapports des époux. La loi de la perpétuité
-a tout faussé, tout corrompu: du côté de la femme, elle
-favorise, elle nécessite la ruse; du côté de l'homme, elle favorise
-la brutalité, le despotisme; elle provoque des deux côtés
-l'adultère, l'empoisonnement, l'assassinat et conduit à ces séparations
-dont chaque jour augmente le nombre, qui, en donnant
-un démenti à la nécessité de l'indissolubilité du Mariage, jettent
-les conjoints dans une situation douloureuse, périlleuse, et traînent
-à leur suite une foule de désordres.</p>
-
-<p>En effet, si les époux sont séparés jeunes, le concubinage est
-leur refuge. L'homme, dans cette fausse position, trouve beaucoup
-de gens qui l'excusent; mais la femme est obligée de se
-<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
-cacher, de trembler à la pensée d'une grossesse et... de la faire
-disparaître. La séparation légale conduit les époux non seulement
-au concubinage, à la haine réciproque mais provoque la
-naissance d'une foule d'enfants dont l'avenir est compromis,
-perdu par le fait de leur illégitimité.</p>
-
-<p>Que les époux, selon leur droit, soient libres et tout rentrera
-dans l'ordre, parce que tout se fera dans la lumière et la vérité.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais l'avenir des enfants, Madame?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> La moralité des enfants est plus assurée sous le
-régime de la liberté que sous celui de l'indissolubilité, car ils
-n'assisteraient pas longtemps à ces cruels démêlés, à ces désordres
-qui, aujourd'hui, les rendent dissimulés, vicieux, leur font
-prendre en mépris ou en haine l'un de leurs auteurs, quelquefois
-tous les deux quand ils ne les prennent pas pour modèles: si la
-vie commune devient impossible aux parents, ce qui sera plus
-rare sous la loi de liberté, les enfants ne seront pas soumis à
-la puissance de gens qui violent les lois de la morale reçue: ils
-verront peut-être ces parents contracter un nouveau lien, <i>comme
-aujourd'hui</i>, mais ce lien sera honoré de tous.</p>
-
-<p>De ces unions pourront naître des enfants <i>comme aujourd'hui</i>;
-mais ces enfants, au lieu d'être jetés à l'hospice, partageront
-avec les premiers la tendresse et l'héritage de leur père ou de
-leur mère. Les enfants, dits légitimes, perdront en fortune,
-c'est vrai; mais ils gagneront en bons exemples; beaucoup d'enfants
-qui sont aujourd'hui dans la catégorie des illégitimes, passeront
-dans la première et ne seront plus condamnés par
-l'abandon à mourir jeunes, ou bien à croupir dans l'ignorance,
-le vice, la misère; à se voir imprimer au front, comme leur faute
-<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
-propre, la faute de leurs parents, par une foule d'imbéciles et
-de gens sans c&oelig;ur qui n'ont eux-mêmes de garantie de ce qu'ils
-nomment leur légitimité, que la présomption que leur accorde
-la loi.</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> De longtemps encore, peut-être, la Raison
-collective ne comprendra comme vous la liberté dans l'union
-des sexes, et l'on se croira le droit, non seulement de lier les
-intérêts, mais l'âme et le corps des époux.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Autant qu'il peut nous être permis de prévoir, la
-Société, pour réaliser notre conception, doit fournir préalablement
-deux étapes: elle doit décréter d'abord le divorce <i>motivé</i>;
-plus tard, elle décrétera le divorce prononcé à huis-clos, sur la
-demande des époux ou de l'un d'eux. Nous ne nous occuperons
-pas de cette dernière forme de rupture du lien conjugal, mais de
-celle qui est le plus près de nous: le divorce motivé.</p>
-
-<p>Pour vous, jeune femme, quelles seraient les raisons valables
-d'une demande en divorce?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> D'abord celles qui, aujourd'hui, donnent
-lieu à la séparation de corps et de biens: adultère de la femme,
-sévices, injures graves, condamnation d'un époux à une peine
-afflictive on infamante, mauvaise gérance du mari quant aux
-biens; de plus l'infidélité du mari, qualifiée adultère, l'incompatibilité
-d'humeur, des vices notables, tels que l'ivrognerie, la
-passion du jeu, etc.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Très bien; ces motifs suffisent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
-<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Pendant l'instance en Divorce, la femme
-devrait être aussi libre que l'homme. L'enfant qui naîtrait
-d'elle, après plus de dix mois de séparation, serait réputé
-naturel, lors même que le divorce ne serait pas prononcé; il
-porterait son nom et hériterait d'elle comme un de ses enfants
-légitimes.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Qui administrera les enfants et les biens pendant
-l'instance?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Le tribunal doit décider qui administrera
-les enfants d'après les motifs de la demande en Divorce et le
-témoignage de parents, amis et voisins.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Mais si les époux ne demandent à divorcer que
-pour incompatibilité d'humeur et sont tous deux honorables?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ils seront invités à s'entendre pour se
-partager les enfants, ou les confier à l'un d'eux, ou donner les
-filles et les garçons tout jeunes à la mère, laissant au père les garçons
-au dessus de quinze ans. Le tribunal, en outre, nommerait
-dans la famille maternelle une subrogée tutrice pour les enfants
-laissés au père; et dans la famille paternelle, un subrogé tuteur
-pour les enfants demeurés à la mère. Cette subrogée tutelle,
-toute morale, ne cesserait qu'à la majorité des enfants.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Et dans le cas où les parents seraient également
-indignes?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Dans ce cas rare, le président, au nom de
-la Société, leur enlèverait l'administration des enfants et les
-confierait à la tutelle de l'un des membres d'une famille, mettant
-la subrogée tutelle dans l'autre.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Très bien; je vois avec plaisir que vous vous êtes
-<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
-guérie de cette fausse croyance que les enfants <i>appartiennent</i>
-aux parents, et que vous comprenez la haute fonction de la
-Société comme protectrice des mineurs.</p>
-
-<p>Pendant le procès en divorce, qui aura l'administration des
-biens?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Si le contrat est fait sous le régime de la
-séparation de biens, et pour les paraphernaux, il n'y a pas lieu
-à poser la question: chacun administre ses propres.</p>
-
-<p>Mais je serais assez embarrassée de vous répondre pour le cas
-de communauté, pour le cas où les fonds sont engagés dans un
-négoce commun, administrés par un seul des époux. La loi
-d'aujourd'hui ne me semble pas sauvegarder suffisamment les
-les intérêts de la femme dans les cas de séparation.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Sans nous embarrasser dans une foule de cas particuliers
-qui se modifient ou se contredisent, établissons que dans
-les cas de communauté, l'administration des biens sera enlevée
-à l'époux si la demande en divorce est fondée sur sa mauvaise
-gérance, ses habitudes dissipatrices ou sur sa condamnation à
-une peine afflictive et infamante; que, dans tout autre cas, il
-sera fait inventaire des biens et de l'état des affaires, et qu'un
-subrogé tuteur de la famille de l'époux évincé de l'administration
-sera nommé pour surveiller la gérance de l'époux nommé
-administrateur qui sera tenu de payer à l'autre une pension alimentaire
-jusqu'à ce que le Divorce soit prononcé.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Et s'il n'y a aucune fortune, Madame?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Jusqu'à ce que les époux soient étrangers, ils se
-doivent assistance: le tribunal pourra donc forcer l'époux qui
-gagne le plus à venir en aide à celui qui gagne le moins.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
-<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Combien de temps devrait s'écouler entre
-la déposition de la demande et l'arrêt de divorce?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Une année, afin que les époux aient le temps de
-réfléchir.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Le divorce est prononcé, chacun des
-ex-conjoints est rentré dans sa liberté, leur permettrons-nous de
-se marier à d'autres?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Mais assurément, Madame; que signifierait sans
-cela notre critique de la séparation?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Quoi! l'époux adultère, brutal, celui qui
-aurait fait souffrir son conjoint, qui aurait eu tous les torts,
-jouirait comme l'autre du privilége de pouvoir se remarier?
-J'avoue que cela me choque.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Parce que vous n'êtes pas suffisamment imbue des
-doctrines de liberté et du sentiment du Droit: le Mariage est de
-droit naturel pour tout adulte; la société n'a donc pas le droit de
-l'interdire ou d'en faire un privilége; d'autre part, dans tout
-divorce, des deux côtés, il y a des torts ou insuffisance de l'un par
-rapport à l'autre; celui ou celle qui commet adultère, sera peut-être
-un modèle de fidélité avec un conjoint qui répondra mieux
-à son tempérament et à son humeur; celui qui a été brutal,
-violent, sera peut-être tout autre avec une femme ayant un
-caractère différent; enfin, répétons-le, interdire le mariage,
-c'est vouloir le libertinage, et la société n'a pas d'intérêt à se
-pervertir. Donc les deux ex-conjoints ont le droit de se marier;
-mais la loi doit veiller à ce que tous soient avertis des charges
-qui pèsent sur eux par suite de leur premier mariage, et sachent
-qu'ils sont divorcés. En conséquence, la Société a le droit de
-<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
-publier l'acte de divorce, et d'exiger que les divorcés pourvoient
-aux besoins de leurs enfants mineurs et que l'acte de divorce,
-joint à celui qui constate cette obligation, accompagne la publication
-des bans d'un nouveau mariage: en cela, point d'injustice
-ni d'abus de pouvoir: car chacun subira la conséquence des
-actions qu'il a faites en parfaite liberté.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Et l'on ne fixerait pas le nombre de fois
-qu'un divorcé pourrait se marier?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi faire? fixez-vous le nombre de fois que
-peut se marier un veuf et une veuve?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais un libertin, un méchant homme
-pourrait se marier dix fois et rendre ainsi dix femmes malheureuses...</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Que dites-vous là, Madame! Vous croyez sérieusement
-qu'il y aura une femme assez insensée pour épouser un
-homme <i>neuf fois</i> divorcé, un homme obligé d'accompagner la
-publication de ses bans de neuf actes de divorce, de neuf jugements
-qui le condamnent à payer tant de pension pour sept,
-huit et plus d'enfants! Vous croyez sérieusement qu'une femme
-consente à devenir la compagne d'un homme semblable! Cet
-homme pourrait bien se marier deux fois, mais trois, pensez-vous
-que ce soit possible?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Vous avez raison, et, en réfléchissant, les
-mesures que vous indiquez paraîtront peut-être sévères.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je le sais; mais notre but n'est pas de favoriser le
-divorce ni les unions subséquentes; c'est, tout au contraire,
-d'empêcher, autant que possible, l'un par la difficulté de former
-les autres. Or, pour cela, il n'est pas besoin de gêner la liberté
-<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
-individuelle, mais de la rendre responsable de ses actes, et de la
-river tellement à la chaîne qu'elle-même s'est forgée, qu'elle
-ne puisse ni la rejeter, ni la faire porter à d'autres sans qu'ils
-n'en soient dûment avertis et qu'ils n'y consentent.</p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> La société devrait-elle permettre les
-unions disproportionnées sous le rapport de l'âge? N'est-ce pas
-exposer une femme à l'adultère, que de lui faire épouser à dix-sept
-ou dix-huit ans un homme de trente, quarante et même
-cinquante ans? Quels rapports de sentiments et de manière de
-voir peuvent exister alors entre les époux? La femme voit en
-son mari une sorte de père qu'elle ne peut cependant aimer ni
-respecter comme un père, et elle reste toute sa vie mineure.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Ces unions sont très fâcheuses pour la femme et
-pour la génération, et elles seraient pour la plupart évitées, si la
-loi fixait l'âge du mariage pour les deux sexes à vingt-quatre
-ou vingt-cinq ans. A dix-sept ans, nous nous marions pour être
-appelées Madame, pour porter une robe magnifique et une couronne
-de fleurs d'oranger; certes nous ne le ferions pas à vingt-cinq.</p>
-
-<p>Si la fleur n'est appelée à former son fruit que quand elle est
-parfaite, il doit en être de même de l'homme et de la femme: or,
-dans nos climats, l'organisation de l'un et de l'autre n'est complète
-qu'à l'âge de vingt-quatre ou vingt-cinq ans.</p>
-
-<p>La femme donne plus et fatigue plus dans la grande &oelig;uvre de
-<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
-la reproduction; la mettre dans le cas d'être prématurément
-mère, est donc l'exposer à de plus grands maux.</p>
-
-<p>D'abord on la force à partager entre elle et son fruit les éléments
-qui sont nécessaires à sa propre nutrition, ce qui affaiblit
-elle et l'enfant.</p>
-
-<p>On arrête son développement, on altère sa constitution, on la
-prédispose aux affections utérines, et on l'expose à devenir valétudinaire
-à l'âge où elle devrait jouir d'une santé vigoureuse.</p>
-
-<p>L'affaiblissement physique entraîne celui du caractère: la
-femme devient nerveuse, irritable, souvent fantasque; elle n'a
-pu nourrir ses enfants; elle ne sera pas capable de les élever;
-elle en fera des poupées, et favorisera le développement des
-défauts qui, plus tard, devenant des vices, désoleront la famille
-et la société.</p>
-
-<p>Cette femme, mère avant l'âge, non seulement ne sera pas la
-compagne sérieuse, la conseillère de son mari qui, étant beaucoup
-plus âgé qu'elle, s'en amusera comme d'une petite fille,
-mais toute sa vie elle sera sa pupille et rusera pour faire sa
-propre volonté.</p>
-
-<p>Ainsi affaiblir la femme sous tous les rapports, abréger sa vie,
-la mettre en tutelle, préparer des générations étiolées et mal
-élevées, tels sont les résultats les plus clairs du mariage précoce
-des femmes.</p>
-
-<p>Il suffirait, pour tenir les femmes dans un servage volontaire
-et pour organiser le harem parmi nous, de profiter de la permission
-de la loi qui autorise leur mariage à quinze ans.</p>
-
-<p>Pour qu'une femme ne soit pas esclave, puisse être mère sans
-dommage pour sa santé, et au profit de la bonne organisation des
-<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
-enfants; pour qu'elle soit une épouse digne et sérieuse, prête à
-remplir tous ses devoirs, je le répète, il ne faut pas la marier
-avant vingt-quatre ou vingt-cinq ans; il ne faut pas lui faire
-épouser un homme plus âgé qu'elle.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais on prétend que le mari doit avoir dix
-ans de plus que la femme, parce que celle-ci vieillit plus vite:
-qu'il est nécessaire qu'il ait l'expérience de la vie pour apprécier
-sa femme et la rendre heureuse.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Erreurs et préjugés que tout cela, Madame. La
-femme ne vieillit plus que l'homme que par le mariage et la
-maternité prématurés: un homme et une femme bien conservés
-ne sont pas plus vieux l'un que l'autre au même âge. Seulement
-la femme consent à vieillir, l'homme y consent beaucoup moins,
-puisqu'il ne rougit pas, lorsqu'il a les cheveux gris, d'épouser
-une jeune fille et d'afficher la ridicule prétention d'en être aimé
-d'amour. Il faut déshabituer les hommes de se croire perpétuellement
-dans le bel âge de plaire; de s'imaginer qu'ils sont tout
-aussi agréables à nos yeux quand ils sont vieux ou laids que
-s'ils étaient des Adonis. Il faut leur redire sans cesse que ce qui
-est malséant pour nous l'est pour eux; et qu'une vieille femme
-ne serait pas plus ridicule de rechercher l'amour d'un jeune
-homme, qu'un vieillard de prétendre à celui d'une jeune femme.</p>
-
-<p>Le mari et la femme doivent être à peu près du même âge;
-d'abord pour se traiter plus facilement en égaux, puis parce qu'il
-y a plus d'harmonie dans la manière de sentir et de voir et dans
-le tempérament, toutes choses très nécessaires à l'organisation
-des enfants.</p>
-
-<p>Il le faut encore, pour que la femme ne soit pas tentée d'infidélité:
-<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
-vous savez que de désordres naissent des unions disproportionnées
-sous le rapport de l'âge.</p>
-
-<p>Il faut, dit-on, que l'homme ait <i>vécu</i>; c'est l'opinion des gens
-qui permettent à leurs fils de <i>jeter la gourme du c&oelig;ur</i>; qui
-croient que l'homme peut se vautrer dans la fange des mauvais
-lieux et qu'il y a deux morales. Or, Madame, nous ne sommes
-pas de ces gens-là. Vous ne donnerez pas à votre fille un homme
-qui ait <i>vécu</i>, parce qu'il serait blasé, la pervertirait ou l'exposerait,
-par la désillusion, à chercher dans un autre ce que ne lui
-donne pas son mari.</p>
-
-<p>Ce que nous avons dit pour votre fille, nous le dirons pour
-votre fils: il ne faut pas qu'il épouse une femme plus jeune que
-lui; car vous ne devez pas plus vouloir une situation désavantageuse
-pour votre belle-fille que pour votre fille: toutes deux
-vous sont chères et respectables devant la solidarité du sexe.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> J'élèverai mon fils, Madame, de manière à
-ce qu'il comprenne que la formule du mariage prescrite par le
-Code n'est qu'un reste de barbarie; que sa femme ne doit obéissance
-qu'au Devoir; qu'elle est un être libre, son égale; qu'il
-n'a de droits sur sa personne que ceux qu'elle-même lui accorde.
-Je lui dirai que l'amour est une plante délicate qu'on doit
-cultiver pour qu'elle ne meure pas; que le sans-gêne et la malpropreté
-la flétrissent; qu'il doit donc soigner sa personne,
-étant marié, comme il le faisait pour être agréable aux yeux de
-sa fiancée. Je lui dirai: ne demande rien qu'à l'amour de ta
-femme; rappelle-toi que plus d'un mari a excité la répulsion par
-la brutalité d'une première nuit de noces. Le mariage, mon fils,
-est une chose grave et sainte: la pureté en est le plus bel
-<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
-ornement; sache que beaucoup d'hommes ont dû l'adultère de
-leur femme aux tristes soins qu'ils ont pris de dépraver leur
-imagination. Bien loin d'user de ton influence sur celle qui sera
-la moitié de toi-même, pour la rendre docile à tes volontés,
-pour en faire ton écho, développe en elle la Raison, le caractère:
-en l'élevant, tu t'amélioreras et te prépareras un conseil
-et un soutien. Je t'ai marié sous le régime de la séparation de
-biens afin que ta femme soit armée contre toi, si tu manques à
-tes principes; et si jamais tu me donnes la douleur d'y manquer,
-ta femme deviendra doublement ma fille; je serai sa
-compagne, sa consolatrice, et je te fermerai mes bras et ma
-maison.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Très bien, Madame, et vous ferez bien d'ajouter:
-intéresse ta femme à ton travail; fais qu'elle veuille toujours
-être occupée, parce que le travail est le conservateur de la
-chasteté.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> A ma fille, je dirai: l'ordre social dans
-lequel nous vivons exige, mon enfant, que tu administres ta
-maison; c'est une fonction dont notre sexe ne sera relevé que
-dans un ordre de choses encore loin de nous. N'oublie pas que la
-prospérité de la famille dépend de l'esprit d'ordre et d'économie
-de la femme. Ce que ta fortune ou ton travail spécial te dispensent
-de faire, règle-le et surveille-le. Aujourd'hui, le luxe de la
-toilette et de l'ameublement dépasse toutes les bornes. Le luxe
-en soi n'est pas un mal, mais, actuellement, il est un grand mal
-relatif, parce qu'on n'a pas encore résolu le problème d'augmenter,
-de varier les produits, sans augmenter en même temps la
-misère et l'abrutissement des travailleurs. Sois donc simple:
-<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
-cela n'exclut pas l'élégance, mais seulement ces monceaux de
-soie, de dentelles qui traînent dans la poussière du macadam;
-mais ces diamants, ces pierres précieuses qui font la fortune de
-quelques-uns aux dépens de la moralité de beaucoup d'autres, et
-qui ne sont que des capitaux enfouis, dont la mobilisation ferait
-grand bien. Ne te laisse pas prendre à ce sophisme: il faut que
-les honnêtes femmes se parent pour empêcher les hommes de
-passer leur temps avec les filles de joie. Ne serais-tu pas honteuse
-de lutter de toilette avec des femmes que tu n'estimes pas;
-et l'homme qui serait retenu par de semblables moyens, en vaudrait-il
-la peine?</p>
-
-<p>Je t'ai instruite de ta situation légale comme épouse, mère,
-et propriétaire; je te marie sous le régime de la séparation de
-biens pour épargner à ton mari la tentation de se considérer
-comme ton maître; pour qu'il soit obligé de prendre ton avis, et
-de voir en toi son associée. Malgré ces précautions, tu seras
-mineure, puisque la loi le veut ainsi. Mais notre loi n'est pas la
-Raison: n'oublie jamais que tu es une créature humaine, c'est
-à dire un être doué, comme ton mari, d'intelligence, de sentiments,
-de libre arbitre, de volonté; que tu ne dois de soumission
-qu'à la Raison et à ta conscience; que s'il est de ton devoir
-de faire des sacrifices à la paix dans les petites choses, et de tolérer
-les défauts de ton mari, comme il doit tolérer les tiens, il
-n'est pas moins de ton devoir de résister résolument à un brutal:
-<i>je le veux!</i></p>
-
-<p>Tu seras mère, je l'espère; nourris toi-même tes enfants;
-élève-les dans les principes de Droit et de Devoir que j'ai déposés
-dans ton intelligence et dans ton c&oelig;ur, afin d'en faire, non
-<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
-seulement des femmes et des hommes justes, bons, chastes, mais
-des ouvriers de la grande &oelig;uvre du Progrès.</p>
-
-<p>Tu connais la grande Destinée de notre espèce; tu connais tes
-Droits et tes Devoirs: je n'ai donc pas à te répéter que la femme
-n'est pas plus faite pour l'homme que celui-ci pour celle-là;
-qu'en conséquence, la femme ne peut, sans manquer à son
-devoir, se perdre et s'absorber dans l'homme: car elle doit aimer
-avec lui ses enfants, la patrie, l'humanité; elle doit plus à ses
-enfants qu'à lui-même; et, entre l'égoïsme de la famille et les
-sentiments généraux d'un ordre plus élevé, la femme ne doit pas
-plus hésiter que l'homme à sacrifier les premiers à la Justice.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> On dira, Madame, que vous enseignez bien virilement
-votre fille.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Puisque de nos jours les hommes jouent
-de la mandoline, ne faut-il pas que les femmes parlent sérieusement?</p>
-
-<p>Puisque des hommes, au nom de leur naïf égoïsme, prétendent
-confisquer la femme à leur profit, lui vantent les charmes du
-gynécée, suppriment ses droits et lui prêchent les douceurs de
-l'absorption, ne faut-il pas que les femmes réagissent contre ces
-doctrines soporifiques, et rappellent leurs filles au sentiment de
-la dignité et de la personnalité?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je vous approuve de tout mon c&oelig;ur:</p>
-
-<p>Maintenant que nous sommes d'accord à peu près sur tous les
-points, nous n'avons plus qu'à nous résumer et à donner
-l'ébauche des principales réformes nécessaires à opérer pour que
-la femme soit placée dans une situation plus conforme au Droit
-et à la Justice.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_176"> 176</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE IV.<br />
-<span class="medium">RÉSUMÉ, RÉFORMES PROPOSÉES.</span></h2>
-</div>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> L'identité de Droit étant fondée sur l'identité
-d'espèce, et la femme étant de la même espèce que l'homme,
-que doit-elle être devant la dignité civile, dans l'emploi de son
-activité et le Mariage?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> L'égale de l'homme.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Comment sera-t-elle l'égale de l'homme en dignité
-civile?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Lorsqu'elle sera membre du conseil de
-famille, aura place au jury et près de tout fonctionnaire civil;
-sera membre des conseils de Prud'hommes, des tribunaux de
-commerce; lorsqu'elle sera témoin dans tous les cas où est requis
-le témoignage de l'homme.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi le témoignage de la femme doit-il être
-admis dans tous les cas où est requis celui de l'homme?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce que la femme est aussi croyable que
-l'homme; qu'elle est, comme lui, une personne civile.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
-<span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi doit-elle être membre, comme l'homme,
-du conseil de famille?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce qu'une tante, une parente, une amie
-ont autant d'intérêt aux choses qui s'y passent qu'un oncle, un
-parent, un ami;</p>
-
-<p>Parce que la famille est composée de deux sexes et non d'un.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place au jury?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce que le Code la déclarant l'égale de
-l'homme devant la culpabilité, le délit, le crime et la punition,
-elle est, par ce fait, déclarée comprendre comme l'homme le
-mal en autrui;</p>
-
-<p>Parce que le jury étant une garantie pour <i>le</i> coupable, <i>la</i> coupable
-doit en avoir une semblable;</p>
-
-<p>Parce que, si le criminel est mieux compris par les hommes, la
-criminelle le sera mieux par les femmes;</p>
-
-<p>Parce que la Société tout entière étant offensée par le crime,
-il faut que cette Société, composée de deux sexes, soit représentée
-par les deux pour le juger et le condamner.</p>
-
-<p>Parce qu'enfin, pour ce qui tient à l'appréciation du sens
-moral, l'élément féminin est d'autant plus nécessaire que les
-hommes prétendent que notre sexe, en général, est plus moral
-et plus miséricordieux que le leur.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place auprès
-des fonctionnaires civils?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce que la Société, représentée par ces
-fonctionnaires, est composée des deux sexes;</p>
-
-<p>Parce que, dans plusieurs fonctions civiles, même aujourd'hui,
-il y a un département plus spécial à la femme;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
-Parce que, dans l'acte de célébration du Mariage, par exemple,
-si la femme n'apparaît pas comme magistrat, non seulement la
-Société n'est pas suffisamment représentée, mais l'épouse peut se
-considérer comme livrée au pouvoir d'un homme par tous les
-hommes du pays.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place dans
-les conseils de Prud'hommes et les tribunaux de commerce?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce qu'elle est de moitié dans la production
-industrielle;</p>
-
-<p>Parce qu'elle est de moitié dans le commerce;</p>
-
-<p>Parce qu'elle s'entend aussi bien que l'homme, si ce n'est
-mieux, aux transactions et aux contrats;</p>
-
-<p>Parce que, dans toute question d'intérêt, elle doit se représenter
-elle-même.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Comment la femme sera-t-elle l'égale de l'homme
-dans l'emploi de son activité et de ses autres facultés?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Lorsqu'il y aura pour elle des colléges, des
-académies, des écoles spéciales et que toutes les carrières lui
-seront accessibles.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi les femmes doivent-elles recevoir la même
-éducation nationale que les hommes?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce qu'elles exercent une immense
-influence sur les idées, les sentiments et la conduite des hommes,
-et qu'il est de l'intérêt social que cette influence soit salutaire;</p>
-
-<p>Parce qu'il est de l'intérêt de tous d'agrandir les vues et
-d'élever les sentiments des femmes pour qu'elles se servent de
-leur ascendant naturel au profit du Progrès, du vrai, du bien, du
-beau moral;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
-Parce que la femme a le droit, comme l'homme, de cultiver
-son intelligence, et d'acquérir les connaissances que donne
-l'État;</p>
-
-<p>Parce qu'enfin, payant sa part des frais de l'éducation
-nationale, c'est un vol qu'on lui fait, que de lui interdire d'y participer.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi la femme doit-elle être admise dans les
-académies, les écoles professionnelles?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce que la Société, n'ayant le droit de
-nier aucune aptitude chez aucun de ses membres, n'a conséquemment
-pas le droit d'empêcher celui qui prétend les posséder de
-les cultiver, ni de lui fermer les trésors de science et de
-pratique dont elle dispose;</p>
-
-<p>Parce qu'il y a des femmes nées chimistes, médecins, mathématiciennes,
-etc.; et que ces femmes ont le droit de trouver dans
-les institutions sociales les mêmes ressources que les hommes
-pour la culture de leurs aptitudes;</p>
-
-<p>Parce qu'il y a des professions exercées par les femmes qui
-ont besoin des enseignements qu'on leur interdit.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi toutes les carrières doivent-elles être
-accessibles aux femmes?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce que la femme est une créature
-libre, dont on n'a le droit ni de contester ni de gêner la
-vocation;</p>
-
-<p>Parce qu'elle n'entrera pas plus que l'homme dans les carrières
-que lui interdisent son tempérament, son défaut d'aptitude
-et de temps; qu'il est donc tout aussi inutile de les lui
-interdire qu'on ne le fait à certains hommes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
-<span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous n'interdisez pas même les carrières où il faut
-de la force, où l'on s'expose à des périls?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> On n'interdit pas aux femmes d'être charpentiers,
-couvreurs, et elles ne le sont pas, parce que leur nature
-s'y oppose; c'est précisément parce que la nature s'y oppose,
-que je trouverais la Société peu raisonnable de s'en mêler. Ce
-qui est impossible, on n'a pas besoin de l'interdire et, si ce que
-l'on a déclaré impossible, se fait, c'est que c'était possible: or
-la Société n'a pas le droit d'interdire le possible à aucun de ses
-membres; cela lui parût-il même excentrique, lorsqu'il est question
-de vocation.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Que chacun remplisse sa fonction privée à ses risques
-et périls: c'est bien; mais n'y a-t-il pas certaines fonctions
-publiques qui ne conviennent pas aux femmes?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Nul ne le sait puisqu'on ne les développe
-pas pour les remplir; et, en fût-il ainsi, l'interdiction serait inutile:
-le concours ferait justice de prétentions mal fondées.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Comment la femme sera-t-elle l'égale de l'homme
-dans le mariage?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Quand la personne des époux ne sera pas
-engagée par le mariage; lorsque les engagements seront réciproques
-et que la femme ne sera pas traitée en mineure et
-absorbée par l'homme. Et il faut qu'il en soit ainsi:</p>
-
-<p>Parce qu'il n'est pas licite d'aliéner sa personnalité; qu'une
-semblable aliénation est <i>immorale</i> et <i>nulle</i> de soi;</p>
-
-<p>Parce que la femme, individu distinct, ne peut être sérieusement
-absorbée par l'homme, et qu'une loi est absurde quand elle
-repose sur une fiction et suppose une chose impossible;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
-Parce qu'enfin la femme, devant être l'égale de l'homme
-devant la Société, ne peut, sous aucun prétexte, perdre cette égalité
-par suite d'une association plus intime avec lui.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Il y a deux questions dans le Mariage, outre celle
-de la personne; c'est celle des biens et des enfants. Ne pensez-vous
-pas que la femme mariée doive être comme la fille majeure
-maîtresse de ses biens, libre d'exercer toute profession qui lui
-conviendra, maîtresse de vendre, d'acheter, de donner, de recevoir,
-de plaider?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> L'homme marié ayant tous ces droits, il
-est évident que la femme mariée doit les posséder sous la loi
-d'égalité. N'êtes-vous pas de cet avis?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Dans toute association, l'on engage une part de
-liberté sur certains points convenus. Or les époux sont associés,
-donc ils ne peuvent être aussi complétement libres que des
-étrangers à l'égard l'un de l'autre: seulement il faut, répétons-le,
-que la situation soit la même et les engagements réciproques:
-Si la femme ne peut ni vendre, ni aliéner, ni donner, ni recevoir,
-ni ester en jugement sans le consentement du mari, il n'est
-pas permis au mari de faire ces choses sans le consentement de
-sa femme; s'il n'est pas permis à la femme d'exercer une profession
-sans le consentement du mari, il n'est pas permis à celui-ci
-d'en exercer une sans le consentement de la femme; si la
-femme ne peut engager la communauté sans le mandat du mari,
-celui-ci ne peut l'engager sans le mandat de la femme. Je vais
-plus loin, je n'admettrais pas volontiers que la femme, avant
-vingt-cinq ans accomplis, donnât à son mari l'autorisation d'aliéner
-rien de ce qui appartient à l'un des deux: le mari a trop
-<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
-d'influence sur elle pour qu'elle soit réellement libre avant
-cet âge.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais si l'un des deux s'oppose par caprice,
-ou par de mauvais motifs à ce que l'autre fasse une chose convenable
-et avantageuse?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Dans les différends qui surviennent entre associés,
-souvent l'on prend des arbitres: l'arbitre général entre les époux
-est la Société, représentée par le pouvoir judiciaire; mais nous
-croyons qu'il serait bon d'établir entre eux un arbitre perpétuel
-qui aurait un premier degré de juridiction: ce serait le conseil
-de famille, organisé tout autrement qu'il ne l'est aujourd'hui.
-Devant ce tribunal intime, mieux à même d'apprécier que tout
-autre, les époux porteraient, non seulement les différends survenus
-entre eux touchant les questions d'intérêt, mais ceux qui
-auraient rapport à l'éducation, à la profession et au mariage des
-enfants. Ce tribunal statuerait en premier ressort, et bien des
-scandales seraient évités par ses décisions, dont on pourrait du
-reste toujours appeler devant le tribunal social.</p>
-
-<p>Je n'ai nul besoin d'ajouter que le droit du père et de la mère
-sur les enfants est absolument égal; que si le droit de l'un des
-deux pouvait être contesté, ce ne serait pas celui de la mère
-qui seule peut dire je <i>sais</i>, je suis <i>certaine</i> que ces enfants sont
-à moi.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> En effet, il est révoltant que la plénitude
-du droit se trouve du côté de la simple présomption légale, de
-l'acte de foi, de l'incertitude.</p>
-
-<p>Considérant le mariage comme une association d'égaux, ne
-penseriez-vous pas qu'il serait utile de marquer cette égalité et
-<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
-la distinction des personnalités dans le nom porté par les époux
-et leurs enfants?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Certainement, Madame; le jour du mariage,
-chacun des époux joindrait à son nom celui de son conjoint: cela
-se fait déjà dans certains cantons de la Suisse et même en France
-chez quelques particuliers.</p>
-
-<p>Les enfants, jusqu'à leur mariage, devraient porter le double
-nom de leurs parents; ce jour-là les filles ne garderaient que le
-nom de la mère et les fils celui du père; ou bien, si l'on veut
-introduire dans cette question le régime de liberté il serait statué
-qu'à la majorité, l'enfant choisirait lui-même celui des deux
-noms qu'il veut porter et transmettre.</p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Maintenant, Madame, revenons, comme
-vous me l'avez promis, sur le droit politique.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Une nation est une association d'individus libres
-et égaux, concourant, par leur travail et leurs contributions, au
-maintien de l'&oelig;uvre commune; ils ont le droit incontestable de
-faire tout ce qui est nécessaire pour que leurs personnes, leurs
-droits et leurs biens ne soient pas lésés. L'homme a des droits
-politiques parce qu'il est libre, l'égal de ses co-associés; selon
-d'autres parce qu'il est producteur et contribuable; or la femme,
-étant, par identité d'espèce, libre et l'égale de l'homme; étant
-de fait productrice et contribuable, ayant les mêmes intérêts
-généraux que l'homme, il est évident qu'elle a les mêmes droits
-politiques que lui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
-Voilà les principes, passons à l'application.</p>
-
-<p>Nous avons dit ailleurs qu'il ne suffit pas qu'une chose soit
-vraie d'une manière absolue, qu'il faut, sous peine de changer le
-bien en mal, qu'on tienne compte du milieu dans lequel on prétend
-l'introduire: c'est ce que les hommes oublient beaucoup
-trop. La vérité <i>pratique</i> dans notre question est qu'il n'est bon
-de reconnaître le droit politique que <i>dans la mesure où il est
-réclamé</i>, parce que ceux qui ne le réclament pas sont intellectuellement
-incapables de s'en servir et que, s'ils l'exercent, c'est,
-dans la plupart des cas, contre leurs propres intérêts: La prudence
-exigerait que l'on s'assurât que le possesseur du droit est
-réellement émancipé, qu'il ne sera pas l'instrument aveugle d'un
-homme ou d'un parti.</p>
-
-<p>Or, dans l'état actuel, non seulement les femmes ne réclament
-pas leurs droits politiques, mais elles rient lorsqu'on leur en
-parle: elles se font l'honneur de se croire ineptes sur ce qui
-regarde les intérêts généraux: elles se reconnaissent donc incapables.</p>
-
-<p>D'autre part, elles sont mineures civilement, esclaves des
-préjugés, dépourvues d'instruction générale, soumises pour la
-plupart à l'influence du mari, de l'amant ou du confesseur, en
-ce qui concerne la politique; engagées en majorité dans les voies
-du passé. Si donc elles entraient sans préparation dans la vie
-politique, ou elles doubleraient les hommes, ou elles feraient
-reculer l'humanité.</p>
-
-<p>Vous comprenez maintenant, Madame, pourquoi beaucoup de
-femmes plus capables qu'une infinité d'hommes de concourir
-aux grands actes politiques, aiment mieux y renoncer que de
-<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
-compromettre la cause du Progrès par l'extension du Droit à
-toutes les femmes.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Personnellement, je suis de votre avis; mais
-il faut prévoir et résoudre les objections qui pourront vous être
-faites par des femmes fort intelligentes: ces femmes là vous
-diront: songez-y, la négation du Droit est une iniquité, car c'est
-la négation de l'égalité et de la nature humaine. Il est aussi
-faux que dangereux de poser en principe la reconnaissance du
-Droit seulement dans la mesure où il est réclamé; car il est
-notoire que ce ne sont pas, en général, les esclaves qui songent
-à réclamer leurs Droits: votre affirmation condamne donc l'émancipation
-des esclaves, des serfs, et le suffrage universel.</p>
-
-<p>Ce que vous objectez contre le Droit, à l'occasion de l'incapacité
-des femmes, et du vilain rôle qu'elles joueraient, peut tout
-aussi bien l'être contre les hommes qui ne sont guère plus émancipés
-qu'elles; qui sont souvent la doublure de leur femme ou
-de leur confesseur, ou n'ont d'autre opinion que celle de leur
-comité électoral.</p>
-
-<p>Dans le Droit, comme en toute chose, il faut un apprentissage:
-les femmes s'en serviront d'abord mal, puis mieux, puis
-bien; car c'est beaucoup plus en jouant d'un instrument qu'on
-apprend à s'en servir, qu'en en apprenant la théorie.</p>
-
-<p>L'exercice du Droit donne de l'élévation, de la dignité, grandit
-l'individu dans sa propre estime, et lui fait étudier les questions
-qu'il aurait négligées s'il n'eût dû s'en mêler pour concourir
-à les résoudre. Voulez-vous donc que les femmes prennent à
-c&oelig;ur les intérêts généraux? Donnez-leur le Droit politique.</p>
-
-<p>Voilà, Madame, ce que l'on pourra vous objecter.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
-<span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> C'est ce que m'objectaient en 1848 plusieurs
-femmes éminentes et plusieurs hommes dévoués au triomphe des
-principes nouveaux.</p>
-
-<p>Je leur répondais alors, et je leur répondrais encore aujourd'hui:
-Nous serions bien vite d'accord, si notre Société
-moderne n'était pas le théâtre de la lutte de deux principes diamétralement
-opposés.</p>
-
-<p>La question n'est pas de décider si le Droit politique appartient
-à la femme, s'il la développerait, la grandirait, etc.; mais
-bien de savoir si elle en userait pour faire triompher le principe
-qui dit à l'humanité: en avant! Ou bien pour faire triompher
-celui qui lui dit: en arrière!</p>
-
-<p>Quel est le but du Droit politique? Évidemment, c'est d'accomplir
-un grand Devoir dans le sens du Progrès. Eh bien!
-n'est-il pas dangereux de l'accorder à ceux qui s'en serviraient
-contre le but?</p>
-
-<p>Quoi! Vous luttez pour le Droit, afin d'obtenir le triomphe
-d'une sainte cause, et vous n'éprouveriez aucune hésitation à
-l'accorder à ceux qui, certainement, se serviraient du Droit pour
-tuer le Droit!</p>
-
-<p>Vous me reprochez de faire comme les Jésuites qui tiennent
-beaucoup moins compte de la Justice que de l'utilité. Eh! Messieurs,
-si vous aviez eu moitié de leur habileté, il y a longtemps
-que vous auriez réussi. Vous, comme de vrais sauvages, vous
-vous croiriez déshonorés si vous aviez de la prudence, de l'esprit
-pratique; si vous vous présentiez au combat autrement que le
-corps nu: cela peut être très beau, très courageux, mais sensé,
-c'est autre chose.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
-Je ne commets pas l'iniquité de nier le Droit, puisque je ne le
-nie pas; seulement je ne veux pas qu'on le revendique, parce
-qu'il se suiciderait. Je ne pose pas en principe que <i>tout espèce</i>
-de Droit ne doit être reconnu que dans la mesure où il est réclamé,
-puisque je ne vous parle que du Droit politique: il y a des droits
-qui se posent d'eux-mêmes: tels que ceux de vivre, de se développer,
-de jouir du fruit de son travail, et il est honteux pour
-une société de ne pas les reconnaître dans toute leur étendue.
-Mais on ne s'éveille que plus tard au sentiment du Droit civil,
-et plus tard encore à celui du Droit politique: tenez donc compte
-de la marche logique de l'humanité, et ne restez pas dans
-l'absolu.</p>
-
-<p>Je sais que ce que j'objecte à l'endroit de l'incapacité des
-femmes est tout aussi vrai de celle des hommes; mais est-ce
-une raison, parce que vous avez reconnu le Droit des masses
-ignorantes qui ne le réclamaient pas, pour que l'on se montre
-aussi peu sage à l'égard des femmes qui sont dans la même situation?
-Je me corrigerai, Messieurs, de ce que vous nommez mon
-intelligence <i>aristocrate</i>, si je vois vos émancipés politiques comprendre
-les tendances de la civilisation, et se servir de leur
-Droit pour faire triompher la liberté et l'égalité, de manière à
-désespérer les fauteurs du passé. Jusque-là, permettez-moi de
-garder mon opinion.</p>
-
-<p>Et j'ai gardé mon opinion, Madame; qui est celle-ci: l'exercice
-du Droit politique n'est un moyen de réforme et de Progrès
-que si ceux qui en jouissent croient au Progrès, s'inquiètent des
-réformes: dans des dispositions contraires, le vote ne peut être
-que l'expression des préjugés, des erreurs, des passions; au lieu
-<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
-d'apprendre, comme on dit, à l'exercer en s'en servant, on l'emploiera
-tout simplement à se mutiler les doigts.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ne pourrait-on vous objecter que, d'après
-votre théorie du Droit, tous étant égaux, personne ne peut
-s'arroger la fonction de distribuer les droits?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> La théorie, c'est l'idéal vers lequel doit tendre la
-pratique; si l'on n'avait pas cet idéal, on ne saurait en vertu de
-quels principes se diriger; mais dans la <i>réalité</i> sociale, il y a des
-majeurs, et des mineurs destinés à devenir majeurs.</p>
-
-<p>Si je disais que les majeurs ont le droit d'accorder ou de
-refuser le droit aux mineurs, je manquerais essentiellement à mes
-principes: c'est la <i>loi</i>, expression des consciences les plus avancées,
-en attendant qu'elle le soit de la conscience de tous, qui
-prononce sur la majorité politique et en fixe les conditions. Le
-droit est virtuel en chacun de nous: donc nul n'a le droit de le
-donner, de l'ôter, de le contester: il se <i>reconnaît</i> quand on est
-en état de l'exercer et qu'on le revendique; et l'on prouve que
-l'on est en état de l'exercer, quand on satisfait aux conditions
-fixées par la loi.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Quelles seraient, d'après vous, ces conditions
-pour la jouissance du Droit politique?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vingt-cinq ans d'âge et un certificat qui atteste
-qu'on sait lire, écrire, calculer; qu'on possède élémentairement
-l'histoire et la géographie de son pays; de plus, une bonne théorie
-du Droit et du Devoir et de la destinée de l'humanité sur cette
-terre. L'assimilation d'un petit volume suffirait, comme vous le
-voyez, pour que tout homme et toute femme de vingt-cinq ans
-et sains d'esprit, pussent jouir de leurs droits politiques, après
-<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
-avoir subi une initiation par la jouissance des droits civils. Mais,
-je vous le demande, que peuvent faire du Droit politique ceux
-qui confondent la liberté avec la licence, qui savent à peine ce que
-c'est qu'un Droit et un Devoir et sont même incapables d'écrire leur
-bulletin! Les hommes ont leurs droits, qu'ils les gardent: un
-droit reconnu ne se retranche pas; qu'ils se rendent aptes à les
-exercer. Quant aux femmes, qu'elles s'émancipent d'abord civilement
-et qu'elles s'instruisent: leur tour viendra.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Il est bien important, Madame, que les
-hommes comprennent que vous ne niez pas, mais que vous
-ajournez seulement les droits politiques de notre sexe.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Soyez tranquille; ils ne s'y tromperont pas, ils ne
-prendront pas un conseil dicté par la prudence pour un aveu
-d'infériorité et une démission.</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Voudriez-vous maintenant formuler les
-réformes légales que nous devons demander successivement.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> En ce qui concerne la vie civile nous devons
-demander:</p>
-
-<p>Que l'étrangère puisse se faire naturaliser française autrement
-que par le mariage.</p>
-
-<p>Que la femme ne perde pas sa nationalité par le même sacrement
-civil.</p>
-
-<p>Que la femme soit admise à signer, comme témoin, les actes de
-l'état civil et tous ceux qui lui ont été interdits jusqu'ici.</p>
-
-<p>Vous savez que déjà, en dérogation à la loi, les sages-femmes
-<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
-signent les actes de naissance des enfants naturels non reconnus,
-et que, dans certains actes de notoriété, rédigés par le juge
-de paix, le témoignage des femmes est admis.</p>
-
-<p>Nous demanderons que les industrielles, les négociantes fassent
-partie des conseils de Prud'hommes, et plus tard des tribunaux
-de commerce; que dans tout jugement criminel, les femmes
-aient place au jury; qu'aux femmes soient confiées l'administration
-et la surveillance des hôpitaux, des prisons de femmes, des
-bureaux de charité.</p>
-
-<p>Que, dans chaque commune, soit nommée une <i>mairesse</i> pour
-surveiller les écoles de filles, les crèches et les nourrices.</p>
-
-<p>Vous savez, Madame, que déjà, toujours en dérogation à la
-loi, des femmes remplissent des emplois publics, puisque le professorat
-et l'inspection des écoles de filles et des crèches et asiles,
-fondés par les communes, leur sont confiés et que d'autres
-femmes ont des bureaux de poste, de papier timbré, etc.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Voilà pour le Droit civil en général; quelles
-réformes demanderons-nous en ce qui concerne la femme mariée?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Nous demanderons que le domicile conjugal soit
-celui qu'habitent <i>ensemble</i> les époux, non plus l'homme seul.</p>
-
-<p>Que l'on supprime les articles qui prescrivent à la femme
-d'obéir à son mari et de le suivre partout où il juge à propos de
-résider.</p>
-
-<p>Que l'interdiction de vendre, hypothéquer, recevoir, donner,
-plaider, etc., sans le consentement du mari ou de la justice, soit
-étendue à l'homme relativement à la femme.</p>
-
-<p>Que le <i>mariage sous le régime de la séparation de biens
-devienne le droit public de la France</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
-<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Quelles réformes demanderez-vous quant
-au conseil de famille et à la tutelle?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Nous demanderons que le conseil de famille soit
-composé de vingt personnes: dix hommes et dix femmes, parents,
-alliés, amis, choisis par les époux.</p>
-
-<p>Que les attributions de ce conseil, présidé par le juge de paix,
-soient déterminées de manière à ce qu'il décide en premier ressort
-les différends survenus entre les époux quant aux enfants,
-aux biens, à la tutelle, etc.</p>
-
-<p>Nous demanderons que toute femme puisse être nommée
-tutrice et subrogée tutrice.</p>
-
-<p>Que la tutelle de l'époux interdit soit déférée toujours par le
-conseil de famille.</p>
-
-<p>Que la femme puisse nommer, comme l'homme, un tuteur
-définitif et un conseil de tutelle à son mari survivant.</p>
-
-<p>Que les époux puissent nommer, de leur vivant, en cas de prédécès,
-le père un subrogé tuteur de sa famille, la mère une
-subrogée tutrice de la sienne, afin que les enfants soient toujours
-sous l'influence des deux sexes.</p>
-
-<p>Que la subrogée tutelle, en l'absence d'une volonté manifestée,
-appartienne de droit à un membre de la famille du
-défunt, du même sexe que lui.</p>
-
-<p>Qu'en cas de second mariage, si l'enfant est lésé ou malheureux,
-le subrogé tuteur ou la subrogée tutrice puisse se le faire
-adjuger par le conseil de famille, sauf recours du tuteur à la justice.</p>
-
-<p>Qu'en cas de mort du père et de la mère, la tutelle appartienne
-de droit à l'ascendant le plus proche, et la subrogée tutelle à
-l'ascendante la plus proche de l'autre ligne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
-S'il y a concurrence entre les deux lignes, que le conseil de
-famille choisisse le tuteur dans l'une et le subrogé tuteur dans
-l'autre et dans le sexe différent.</p>
-
-<p>Que les devoirs de tutelle et de subrogée tutelle comprennent,
-non seulement les intérêts matériels, mais aussi les intérêts
-moraux et intellectuels des pupilles.</p>
-
-<p>Que le père tuteur perde de droit la tutelle des enfants s'il se
-remarie sans se l'être fait préalablement continuer par le conseil
-de famille.</p>
-
-<p>Qu'enfin l'état organise une Société de tutelle pour les enfants
-délaissés, de manière à ce que les garçons soient sous le patronage
-des hommes et les filles sous celui des femmes: cette
-société serait un grand conseil de famille.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> J'aime mieux votre conception que celle
-de la loi, non seulement parce que la femme y est l'égale de
-l'homme, mais parce que les pupilles seront mieux protégés: j'ai
-connu des hommes qui ont fait interdire leur femme, exaltée par
-leurs mauvais traitements, afin de rester maîtres de leurs biens;
-d'autre part, vous savez que d'enfants sont malheureux et lésés
-par le second mariage de leur père! Une marâtre a tout pouvoir
-pour faire souffrir les pauvres petits.</p>
-
-<p>Mais vous n'avez pas parlé, Madame, de l'autorité des parents
-sur leurs enfants.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span>
-même: l'expression autorité paternelle est incomplète; la véritable
-serait autorité <i>parentale</i>. Sur ce chapitre, nous demanderons
-que, s'il y a dissidence entre le père et la mère au sujet des
-enfants, le conseil de famille décide en premier ressort.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
-Que le père et la mère ne puissent faire enfermer l'enfant
-qu'<i>étant d'accord tous deux</i>.</p>
-
-<p>Que le père tuteur et la mère tutrice ne puissent avoir recours
-à cette mesure qu'avec le concours du subrogé tuteur ou de la
-subrogée tutrice, ou, en cas de dissidence, avec l'approbation
-du conseil de famille; sauf toujours le recours à la justice.</p>
-
-<p>Que la majorité d'âge du mariage soit fixée à vingt-cinq ans
-pour les deux sexes, et que les actes respectueux soient supprimés.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span>
-biens et celle de corps qui entraîne l'autre, soient supprimées?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span>
-<i>Mais nous demanderons que la divorce soit rétabli</i>.</p>
-
-<p>Qu'on puisse divorcer pour adultère de l'un des époux, sévices,
-injure grave, condamnation à une peine afflictive et infamante,
-vices notables, incompatibilité d'humeur, consentement
-mutuel.</p>
-
-<p>Que, pendant le procès en séparation de corps ou en Divorce,
-l'administration des enfants soit confiée à l'époux le plus digne
-et que, si tous deux sont indignes, il soit nommé un tuteur et un
-subrogé tuteur de sexes différents.</p>
-
-<p>Que si tous deux sont dignes, ils s'arrangent à l'amiable
-devant le conseil de famille.</p>
-
-<p>Que les époux mariés sous le régime dotal ou celui de la
-séparation de biens régissent leurs biens propres.</p>
-
-<p>Que, si la demande a pour motif la mauvaise gérance des
-biens communs, l'administration en soit enlevée à l'époux, pour
-être confiée à la femme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
-Que, si la demande a pour motif la condamnation à une peine
-infamante, l'autre époux reste administrateur.</p>
-
-<p>Que, dans tout autre cas, il soit fait inventaire, et que l'époux
-le plus utile soit nommé conservateur sous la surveillance d'un
-ou deux membres de la famille de l'autre époux, avec obligation
-de lui fournir une provision alimentaire.</p>
-
-<p>Que l'arrêt prononçant le divorce ou la séparation porte le
-nombre, le nom et l'âge des enfants issus du mariage; la somme
-annuelle que chaque époux est tenu de fournir pour leur entretien
-et leur éducation.</p>
-
-<p>Que cet arrêt énonce à qui les enfants sont confiés soit de
-consentement mutuel, soit d'autorité familiale ou judiciaire.</p>
-
-<p>Qu'il soit affiché au tribunal civil, au tribunal de commerce,
-à la porte de la mairie et inséré dans les principaux journaux du
-département.</p>
-
-<p>Que cet acte accompagne la publication des bans d'un mariage
-subséquent sous des peines très graves.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ces mesures sont sévères: s'il est facile
-de divorcer, il ne sera pas facile de se marier ensuite.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span>
-empêcher le divorce par la difficulté de se marier ensuite, qu'en
-y mettant des restrictions: dans le premier cas, l'empêchement
-vient des entraves qu'on s'est créé soi-même: on s'est fait son
-sort; dans le second la liberté individuelle est atteinte par l'autorité
-sociale: ce qui est un abus de pouvoir.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Abordons les réformes légales concernant
-les m&oelig;urs.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span>
-<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
-si elle n'est pas remplie, soit punie d'une amende et de dommages-intérêts.</p>
-
-<p>Que tout homme, qu'une fille mère pourra prouver par témoins
-ou par lettres, devoir être le père de son enfant, soit soumis aux
-charges de la paternité.</p>
-
-<p>Que la recherche de la paternité soit autorisée comme celle de
-la maternité.</p>
-
-<p>Que la séduction d'une fille de moins de vingt-cinq ans soit
-sévèrement punie.</p>
-
-<p>Qu'une fille ne puisse être enregistrée au bureau des m&oelig;urs
-qu'après vingt-cinq ans accomplis, et qu'elle soit mise en correction
-avant cet âge, si elle se livre à la prostitution.</p>
-
-<p>Que toute femme de mauvaises m&oelig;urs soit punie de la prison
-et de l'amende, si elle a reçu un homme au dessous de
-vingt-cinq ans, et que la peine soit terrible si elle n'est pas
-saine.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> On dira que la paternité ne peut être
-prouvée, Madame.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span>
-attribué à l'enfant naturel ne soit pas le vrai père: mais ce qui
-doit être établi par des preuves, c'est qu'il s'est mis dans le cas
-d'être réputé tel; c'est la probabilité de la paternité dans le
-mariage, étendue à la paternité hors du mariage. Tant pis pour
-les hommes qui s'y laisseront prendre: c'est une honte que
-d'attacher l'impunité au plus désordonné, au plus subversif des
-penchants égoïstes: il faut que les femmes ne supportent plus
-seules la charge des enfants naturels et ne soient plus tentées
-de les abandonner.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
-<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais s'il est établi qu'un homme marié
-s'est mis dans le cas d'être père hors du ménage?</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span>
-punition pour lui et sa complice. Quant à l'enfant, l'homme
-doit en subir la charge de concert avec la mère.</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Voilà des lois bien draconiennes!</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span>
-nous enserre âme et corps; que si nous ne réagissons pas énergiquement
-contre elle par la sévérité des lois, par la réforme de
-l'éducation et le réveil de l'idéal, notre société ne sera bientôt
-plus qu'un immense lupanar?</p>
-
-<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Hélas! Ce n'est que trop vrai.</p>
-
-<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span>
-réforme rationnelle de l'éducation nationale, mais encore que les
-lycées soient doublés pour les filles.</p>
-
-<p>Que tous les établissements de haut enseignement dépendant
-de l'État, leur soient ouverts comme aux garçons.</p>
-
-<p>Qu'elles soient admises à recevoir les mêmes grades universitaires,
-les mêmes diplômes de capacité que les hommes.</p>
-
-<p>Que toutes les carrières s'ouvrent devant elles comme devant
-les hommes;</p>
-
-<p>Afin que relevées dans l'opinion par l'égalité, leur activité ne
-soit plus rétribuée d'une manière dérisoire; qu'elles puissent
-vivre de leur travail et que la misère, le découragement, le suicide
-ne terminent plus leur vie, quand elles ne choisissent pas
-le triste rôle d'éléments de démoralisation.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_198"> 198</a></span>
-<span class="pagenumh"><a id="Page_199"> 199</a></span></p>
-
-<p class="extra">QUATRIÈME PARTIE</p>
-
-<p class="subh">&OElig;uvres de l'époque transitoire; Apostolat de la Femme;
-Profession de foi; Éducation rationnelle.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_200"> 200</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE I.<br />
-<span class="medium">APPEL AUX FEMMES, APOSTOLAT, PROFESSION DE FOI, ETC.</span></h2>
-</div>
-
-<h3>I<br />
-<span class="small">APPEL AUX FEMMES.</span></h3>
-
-<p>Femmes de Progrès, c'est à vous que j'adresse la dernière
-partie de ce livre. Prêtez l'oreille à mes paroles au nom du bien
-général, au nom de vos filles et de vos fils.</p>
-
-<p>Vous dites: les m&oelig;urs se corrompent; les lois, en ce qui concerne
-notre sexe, ont besoin d'une réforme.</p>
-
-<p>C'est vrai: mais pensez-vous que constater le mal, suffise
-pour le guérir?</p>
-
-<p>Vous dites: tant que la femme sera mineure dans la Cité,
-l'État, le Mariage, elle le sera dans l'atelier social, elle sera
-forcée de vivre de l'homme: c'est à dire de l'avilir en s'abaissant
-elle-même.</p>
-
-<p>C'est vrai: mais croyez-vous que, constater ces choses, suffise
-pour remédier à notre abaissement?</p>
-
-<p>Vous dites: l'éducation que reçoivent les deux sexes est
-déplorable au point de vue de la destinée de l'humanité.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
-C'est vrai: mais croyez-vous qu'affirmer cela, suffise pour
-améliorer, transformer les méthodes d'éducation?</p>
-
-<p>Est-ce que les paroles, les plaintes, les protestations peuvent
-changer quelque chose?</p>
-
-<p>Ce n'est pas se lamenter qu'il faut: c'est agir.</p>
-
-<p>Ce n'est pas seulement demander justice et réforme qu'il faut:
-c'est travailler soi-même à la réforme, c'est prouver <i>par ses
-&oelig;uvres</i> qu'on est digne d'obtenir justice; c'est prendre résolument
-la place contestée; en un mot, c'est avoir de l'intelligence,
-du courage et de l'activité.</p>
-
-<p>Sur qui donc auriez-vous le droit de compter, si vous vous
-abandonnez vous-mêmes?</p>
-
-<p>Est-ce sur les hommes? Votre incurie, votre silence ont en
-partie découragé ceux qui soutenaient votre Droit: c'est à peine
-s'ils vous défendent contre ceux qui, pour vous opprimer,
-appellent à leur aide toutes les ignorances, tous les despotismes,
-tous les égoïsmes, tous les paradoxes qu'ils méprisent eux-mêmes
-lorsqu'il s'agit de leur sexe.</p>
-
-<p>L'on vous insulte, l'on vous outrage, l'on vous nie ou l'on
-vous plaint, afin de vous asservir, et c'est à peine si vous vous
-en indignez!</p>
-
-<p>Quand donc aurez-vous honte du rôle auquel on vous condamne?</p>
-
-<p>Quand donc répondrez-vous à l'appel que des hommes intelligents
-et généreux vous ont fait?</p>
-
-<p>Quand donc cesserez-vous d'être des photographies masculines,
-et vous déciderez-vous à compléter la Révélation de
-l'humanité, en faisant enfin entendre le Verbe de la Femme dans
-la Religion, la Justice, la Politique et la Science?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
-Que faire? Dites-vous.</p>
-
-<p>Que faire, Mesdames? Eh! Ce que font des femmes de foi.
-Regardez celles qui ont donné leur âme à un dogme; elles
-s'organisent, enseignent, écrivent, agissent sur leur milieu et
-sur les jeunes générations, afin de faire triompher la foi qui a
-l'adhésion de leur conscience. Pourquoi n'en faites-vous pas
-autant?</p>
-
-<p>Vos rivales écrivent des livres tout empreints de surnaturalisme
-et de morale individualiste, pourquoi n'en écrivez-vous
-pas qui portent le cachet du rationalisme, de la Morale solidaire
-et d'une sainte foi au Progrès?</p>
-
-<p>Vos rivales fondent des maisons d'éducation, forment des professeurs,
-afin de s'emparer des générations nouvelles au profit de
-leurs dogmes et de leurs pratiques, pourquoi n'en faites-vous
-pas autant au profit des idées nouvelles?</p>
-
-<p>Vos rivales organisent des ateliers, pourquoi ne les imitez-vous
-pas?</p>
-
-<p>Est-ce que ce qui leur est licite, ne vous le serait pas?</p>
-
-<p>Est-ce qu'un gouvernement qui dit relever des principes de
-89 et est issu du droit Révolutionnaire, pourrait avoir la pensée
-d'entraver les héritières directes des principes posés par 89,
-tandis qu'il laisserait agir librement celles qui leur sont plus ou
-moins hostiles? Aucune de vous n'admet une telle possibilité,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Que faire!</p>
-
-<p>Vous avez à fonder un journal pour soutenir vos réclamations.</p>
-
-<p>Vous avez à constituer un comité encyclopédique, qui rédige
-<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
-une suite de traités sur les principales branches des connaissances
-humaines, afin d'éclairer les femmes et le peuple.</p>
-
-<p>Vous avez à fonder un Institut polytechnique pour les femmes.</p>
-
-<p>Vous avez à aider vos s&oelig;urs ouvrières à s'organiser en ateliers
-d'après des principes économiques plus équitables que ceux
-d'aujourd'hui.</p>
-
-<p>Vous avez à faciliter le retour au bien des femmes égarées
-qui vous demanderont aide et conseil.</p>
-
-<p>Vous avez à travailler de toutes vos forces à la réforme des
-méthodes d'éducation.</p>
-
-<p>Et, en présence d'une tâche si complexe, vous demandez: que
-faire?</p>
-
-<p>Ah! si vous avez du c&oelig;ur et du courage, femmes majeures,
-levez-vous!</p>
-
-<p>Levez-vous! Et que les plus intelligentes, les plus instruites et
-celles qui ont du temps et de la liberté constituent l'<i>Apostolat
-de la Femme</i>.</p>
-
-<p>Qu'autour de cet Apostolat, se rangent toutes les femmes de
-Progrès, afin que chacune serve la cause commune selon ses moyens.</p>
-
-<p>Et rappelez-vous, rappelez-vous surtout que l'<i>Union fait la force</i>.</p>
-
-<h3>II<br />
-<span class="small">PROFESSION DE FOI.</span></h3>
-
-<p>L'union fait la force, oui; mais à condition qu'elle soit fondée
-sur des principes communs, non sur le dévouement à une ou
-plusieurs personnes. Car les personnes passent et peuvent changer:
-les principes restent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
-Donc votre noyau de cristallisation, Mesdames, doit être
-moins l'Apostolat que les principes qu'il professe, que son Credo,
-sa profession de foi; car il lui en faut une pour rallier les intelligences
-et les c&oelig;urs, et les diriger vers un but unique.</p>
-
-<p>Permettez-moi, Mesdames, d'essayer ici l'ébauche de ce
-Credo, que nous diviserons en six titres et vingt quatre articles.</p>
-
-<p class="titre">1<sup>o</sup> LOI DE L'HUMANITÉ.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> <i>La loi de l'humanité est le Progrès.</i></p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Nous nommons Progrès le développement de l'individu et
-de l'espèce en vue de la réalisation d'un idéal de Justice et de
-bonheur, idéal de moins en moins imparfait et qui est le produit
-des facultés humaines.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> La loi de Progrès n'est pas purement fatale, comme les
-lois du monde; elle se combine avec notre loi propre ou libre-arbitre;
-d'où il résulte que l'humanité peut, pendant un certain
-temps, comme l'individu, demeurer stationnaire et même rétrograder.</p>
-
-<p class="titre">2<sup>o</sup> INDIVIDU, SA LOI, SES MOBILES.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Chacun de nous est un ensemble de facultés destinées à
-former une harmonie sous la présidence de la Raison ou principe
-d'ordre.</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> La Raison reconnaît à chacune des facultés le droit de
-s'exercer en vue du bien de l'ensemble, et dans la mesure du
-droit égal posé par les autres facultés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
-6<sup>o</sup> Chacun de nous a pour aiguillon de ses actes le désir du
-bien-être et du bonheur, et doit se proposer pour fin le triomphe
-de notre liberté sur ce que les lois générales de l'univers ont de
-blessant pour notre organisme; et, dans l'ordre moral, le
-triomphe sur la tendance incessante de nos instincts égoïstes à
-se sacrifier les instincts plus élevés de la Justice et de la Sociabilité.</p>
-
-<p>7<sup>o</sup> La destinée de l'individu s'accomplit par le développement
-de ses facultés, le travail, la Liberté dans l'Égalité.</p>
-
-<p class="titre">3<sup>o</sup> BIEN ET MAL PHYSIQUES.</p>
-
-<p>8<sup>o</sup> La souffrance n'est qu'un désaccord mis en nous ou par
-notre faute, ou par celle d'un mauvais milieu, ou par la solidarité
-du sang. C'est un produit de notre insuffisance, de nos
-erreurs ou de celles de nos prédécesseurs dans la vie.</p>
-
-<p>9<sup>o</sup> La souffrance et le mal sont des stimulants au Progrès, par
-la lutte qu'on soutient pour en guérir et en garantir soi et ses
-successeurs: si l'on ne souffrait pas, l'on ne progresserait pas,
-parce que rien ne tiendrait en éveil et en action l'intelligence et
-les autres facultés.</p>
-
-<p>10<sup>o</sup> Se résigner à la souffrance qu'on peut éviter sans commettre
-le mal moral, c'est affaiblir son être; c'est un mal, une
-erreur ou une lâcheté.</p>
-
-<p>11<sup>o</sup> S'imposer des souffrances, excepté celles que nécessite la
-lutte contre l'exagération des penchants, est un acte de folie qui
-tend à désharmoniser notre être, et le rend impropre à remplir
-sa fonction dans l'humanité.</p>
-
-<p class="titre"><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span><br />
-4<sup>o</sup> MAL MORAL ET BIEN MORAL.</p>
-
-<p>12<sup>o</sup> Le mal et le bien, dans le sens moral, ne sont pas des
-substances, des êtres en soi, mais l'expression de rapports jugés
-vrais au faux entre l'acte de notre libre-arbitre et l'idéal du bien
-posé par la conscience.</p>
-
-<p>13<sup>o</sup> L'âme d'une nation, c'est le Bien et le Juste: ce qui est
-prouvé par ces deux faits: chute des civilisations et des empires
-par l'affaiblissement du sens moral; décadence, par ce seul fait,
-malgré le progrès littéraire, artistique, scientifique et industriel.</p>
-
-<p>14<sup>o</sup> L'affaiblissement du sens moral est le résultat de l'absence
-d'un idéal élevé du Bien et de la Justice, et produit la prédominance
-croissante des facultés égoïstes sur les facultés
-sociales.</p>
-
-<p>15<sup>o</sup> La lutte est en nous par la constitution même de notre
-être, parce qu'il y a antagonisme entre les instincts qui tendent
-à notre satisfaction propre, et ceux qui nous relient à nos semblables;
-parce que, d'autre part, les premiers nous sont donnés
-dans toute leur âpre vigueur, tandis que les autres ne nous sont
-donnés qu'en germe pour que nous ayons la gloire de
-nous élever nous-mêmes de l'animalité à l'Humanité. De ces
-faits, il résulte que la vertu, c'est à dire l'exercice du libre-arbitre
-et de la force morale contre les empiètements des facultés
-égoïstes, est et sera toujours nécessaire pour les maintenir
-dans leurs limites légitimes, et les empêcher d'opprimer les
-facultés supérieures.</p>
-
-<p class="titre"><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
-5<sup>o</sup> HUMANITÉ, SA DESTINÉE.</p>
-
-<p>16<sup>o</sup> L'humanité est une. Les races et nations qui la composent
-n'en sont que les organes ou éléments d'organe, et elles ont
-leur tâche spéciale. L'idéal moderne est de les relier dans une
-intime solidarité, comme sont reliés entre eux les organes d'un
-même corps.</p>
-
-<p>17<sup>o</sup> L'humanité est elle-même l'auteur de son Progrès, de
-sa Justice, de son idéal qu'elle perfectionne à mesure qu'elle
-devient plus sensible, plus rationnelle et comprend mieux l'univers,
-ses lois et elle-même.</p>
-
-<p>18<sup>o</sup> L'étude attentive de l'histoire de notre espèce nous
-montre que la destinée collective de l'Humanité est de s'élever
-au dessus de l'animalité, en cultivant les facultés qui lui sont
-spéciales, et de créer en même temps les arts, les sciences,
-l'industrie, la Société, afin d'assurer de plus en plus et à un
-nombre toujours plus grand, la liberté, les moyens de se perfectionner
-et le bien-être.</p>
-
-<p>19<sup>o</sup> L'histoire nous dit encore que le Progrès est en raison
-du degré de liberté, du nombre des libres et de la pratique de
-l'Égalité. D'où il résulte que la Liberté individuelle dans
-l'Égalité sociale est un droit imprescriptible, le seul moyen de
-donner à chaque individu puissance d'accomplir sa destinée qui
-est un élément de la destinée collective: Voilà pourquoi la
-France depuis 89 se propose pour idéal le triomphe de la Liberté
-et de l'Égalité.</p>
-
-<p class="titre"><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
-6<sup>o</sup> ÉGALITÉ DES SEXES.</p>
-
-<p>20<sup>o</sup> Les deux sexes, étant d'espèce identique, sont, devant la
-Justice, et doivent être devant la loi et la Société, parfaitement
-égaux en Droit.</p>
-
-<p>21<sup>o</sup> Le couple est une Société formée par l'Amour; une association
-de deux êtres distincts et égaux, qui ne sauraient s'absorber,
-devenir un seul être, un androgyne.</p>
-
-<p>22<sup>o</sup> La femme n'a pas à réclamer ses droits <i>en tant que femme</i>,
-mais uniquement comme <i>personne humaine et membre du corps
-social</i>.</p>
-
-<p>23<sup>o</sup> La femme doit protester en tant qu'épouse, personne
-humaine et citoyenne contre les lois qui la subordonnent, et
-revendiquer ses droits jusqu'à ce qu'on les ait reconnus.</p>
-
-<p>24<sup>o</sup> Ce que quelques-uns ont nommé l'émancipation de la
-femme dans l'Amour, est son esclavage, la perte de la civilisation,
-la dégénérescence physique et morale de l'espèce. La
-femme, tristement émancipée de cette manière, bien loin d'être
-libre, est l'esclave de ses instincts, et l'esclave des passions de
-l'homme.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Quelqu'incomplète et imparfaite que soit cette profession de
-foi provisoire, si vous vous groupiez autour d'elle, Mesdames,
-vous redonneriez un idéal à votre sexe qui se corrompt et conduit
-l'autre à l'abîme.</p>
-
-<p>Vous imprimeriez à l'éducation un cachet de Justice, d'unité,
-de rationalité qu'elle n'a jamais eu jusqu'ici.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
-Vous agrandiriez et transformeriez la Morale.</p>
-
-<p>Pénétrées d'une vive foi en la solidarité humaine, vous travailleriez
-sérieusement à la réforme des m&oelig;urs.</p>
-
-<p>Au lieu de mépriser les égarés des deux sexes, vous emploieriez
-tout pour les remettre dans la droite voie: <i>car pas un de
-nous ne peut se croire innocent, tant qu'il y a des coupables</i>.</p>
-
-<p>Vous moraliseriez le travail et les travailleuses.</p>
-
-<p>En un mot, vous prouveriez par vos &oelig;uvres, que vous êtes
-dignes de jouir des droits que vous revendiquez; et vous fermeriez
-la bouche à ces insipides babillards qui déblatèrent en
-vers et en prose contre l'activité de la femme, la capacité de la
-femme, la science de la femme, la rationalité et l'esprit pratique
-de la femme.</p>
-
-<p>Mille ans de dénégations ne valent pas contre eux, croyez-moi,
-Mesdames, cinq années bien remplies de travaux utiles et de
-dévouement actif.</p>
-
-<h3>III<br />
-<span class="small">COMITÉ ENCYCLOPÉDIQUE.</span></h3>
-
-<p>Revenons, Mesdames, sur quelques-unes des &oelig;uvres collectives
-que je vous ai signalées, et parlons tout d'abord du Comité
-Encyclopédique.</p>
-
-<p>Le but de ce Comité devrait être de vulgariser les connaissances
-acquises jusqu'ici par l'Humanité, en se conformant à la
-doctrine générale esquissée dans le paragraphe précédent.</p>
-
-<p>Le Comité se composerait d'un nombre illimité de femmes,
-cultivant chacune quelque spécialité artistique, scientifique,
-<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
-littéraire; elles se classeraient en autant de sections qu'il
-y aurait de branches de connaissances à traiter, et les membres
-de chaque section s'entendraient entre elles pour se diviser le
-travail.</p>
-
-<p>Les membres du Comité ne perdraient pas de vue que leurs
-ouvrages s'adressent à la classe des lecteurs peu ou point
-instruits; que, conséquemment, elles doivent se préserver du
-style scientifique, s'exprimer simplement, méthodiquement, et
-ne pas laisser sans définition très claire les termes techniques
-dont elles seraient parfois obligées de se servir.</p>
-
-<p>Le travail individuel achevé, devrait venir celui de la section
-qui l'examinerait quant au fond; puis celui du Comité réuni
-qui n'aurait à s'occuper que de la clarté, dont il pourrait mieux
-juger que les spécialités, trop habituées au langage de la science
-qu'elles cultivent pour s'apercevoir suffisamment quand il ne
-peut être compris de tous.</p>
-
-<p>Outre ce rôle de public d'épreuve, le Comité devrait
-veiller scrupuleusement à ce que l'auteur respecte les principes
-généraux qui sont la base de la profession de foi. Ainsi par
-exemple, un auteur qui traiterait de la formation de notre globe
-et des manifestations successives de la vie sur la planète, ne
-devrait pas s'écarter de la méthode rationnelle, et ne pourrait,
-en conséquence, présenter un créateur posant les assises de la
-terre et soufflant la vie dans des narines quelconques. Un
-auteur qui traiterait d'histoire universelle, n'aurait pas à subordonner
-les grands faits de l'humanité à la venue et à la mission
-d'un homme, comme l'a fait Bossuet; mais à faire ressortir la loi
-de Progrès, à tout subordonner au développement de la Justice
-<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
-et des facultés qui nous sont spéciales. Le Comité devrait bien
-comprendre qu'il n'est pas là pour continuer le passé, pour
-expliquer les faits par l'inconnu, mais pour préparer l'avenir, et
-expliquer les faits par les lois qui n'en sont que la généralisation.</p>
-
-<p>L'ouvrage, approuvé par le Comité, serait livré à l'impression
-et porterait en tête du titre: <i>Comité des femmes du Progrès</i>;
-et, au dessous du titre, le nom de l'auteur ou des auteurs.</p>
-
-<p>En s'organisant et travaillant de cette manière, en livrant au
-meilleur compte possible leurs traités, les femmes, en peu d'années,
-auraient fait une encyclopédie populaire qui réformerait la
-Raison, développerait le sens moral du peuple et de leur sexe,
-vulgariserait, ferait aimer les principes du monde moderne que
-le monde ancien tâche d'étouffer. En agissant ainsi, les femmes
-instruites feraient plus pour le Progrès, plus contre les révolutions
-sanglantes, les désordres qui les accompagnent et les réactions
-qui les terminent, que toutes les mesures de répression qui
-sont si fort du goût masculin et dont le résultat infaillible est une
-nouvelle tempête.</p>
-
-<p>Outre l'avantage immense de rendre possible une encyclopédie
-rationnelle et populaire à bon marché, le Comité offrirait à ses
-membres le moyen de s'instruire. Bien peu d'entre nous ont des
-connaissances générales suffisantes, quelque fortes d'ailleurs que
-nous soyons sur une spécialité: notre éducation a été si défectueuse!
-Dans le sein du Comité, chacune agrandirait sa propre
-sphère en agrandissant celle de ses compagnes: les travaux particuliers
-en vaudraient mieux, parce que toutes les connaissances
-se tiennent. Ainsi en se dévouant à l'éducation nationale, les
-membres du Comité compléteraient la leur.</p>
-
-<h3><span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
-IV<br />
-<span class="small">INSTITUT.</span></h3>
-
-<p>Nous réclamons le doublement des lycées, des écoles spéciales:
-mais la routine est si tenace, les préjugés si grands, qu'il
-se passera bien du temps, peut-être, avant qu'on ait fait droit à
-nos légitimes réclamations; il faut donc nous passer des hommes
-jusqu'à ce qu'ils aient honte de leur injustice et de leur
-déraison.</p>
-
-<p>Comment nous y prendrons-nous en ce qui touche l'instruction?</p>
-
-<p>Nous n'avons qu'une chose à faire; c'est de fonder un Institut
-polytechnique pour cultiver les vocations dites exceptionnelles,
-et former des institutrices d'après les principes modernes.</p>
-
-<p>A cette proposition, plusieurs objections sont faites. Pourquoi,
-dira-t-on, cultiver chez les femmes des spécialités qui ne
-peuvent être des professions pour elles? Vous les exposez à des
-déboires, à des souffrances. Nous pourrions répondre: épouse
-d'un astronome, la mathématicienne partagera ses travaux;
-La chimiste, épouse d'un chimiste, lui aidera; épouse d'un
-manufacturier, elle lui rendra de grands services.</p>
-
-<p>La physicienne, la mécanicienne, la femme médecin, etc.,
-épouseront de préférence le physicien, le mécanicien, le médecin,
-et le travail commun donnera des résultats supérieurs.</p>
-
-<p>Nous pourrions encore répondre que la femme dispensée du
-travail par la richesse ou l'aisance, a toujours du temps de reste;
-<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
-qu'il est plus sain pour elle de l'employer à la culture d'une
-science ou d'un art, qu'à courir les magasins, à faire des visites
-oiseuses, à s'occuper de chiffons ou, pour se préserver des bâillements,
-à filer quelqu'intrigue avec un amant qui ne l'amuse
-guère.</p>
-
-<p>Voilà ce que nous pourrions répondre, si nous étions purement
-utilitaires, mais comme avant l'utilité est le Droit, nous
-disons:</p>
-
-<p>Les femmes qui ont des vocations, dites exceptionnelles, ont
-le droit de les cultiver comme les hommes.</p>
-
-<p>Si elles ne se préparaient pas à prendre leur place, si elles ne
-sentaient pas vivement qu'elles ont le droit de la prendre, si elles
-ne souffraient pas de leur injuste exclusion, cette place, elles ne
-l'auraient jamais.</p>
-
-<p>Il faut donc qu'elles souffrent et s'indignent: c'est de là que
-sortira la reconnaissance de leur Droit.</p>
-
-<p>D'ailleurs la jeune Amérique est là: nous aurons le moyen
-d'y trouver de l'emploi pour les vocations exceptionnelles. Ce
-ne sera pas la première fois que la France aura forcé ses enfants
-à mettre leur intelligence et leur industrie au service d'autres
-pays.</p>
-
-<p>D'autres nous disent: Ne trouvez-vous donc pas les institutrices
-suffisamment instruites, que vous voulez en former par
-d'autres méthodes? Nous répondons: leur instruction est morcelée,
-incomplète, littéraire, si l'on veut, mais dépourvue de
-toute philosophie, de tout point de vue général; on leur inculque
-une foule de notions fausses et contradictoires; elles n'ont
-pas la fermeté de refuser d'enseigner ce qu'elles ne croient pas,
-<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
-et ménagent des préjugés, qu'au fond du c&oelig;ur, elles ne partagent
-point.</p>
-
-<p>L'élève de l'Institut serait, au contraire, une rationaliste,
-une progressiste, solidement imbue de l'Idéal qu'on lui aurait
-fait vérifier par l'étude de l'histoire, des religions et des lois;
-elle ne dirait que ce qu'elle penserait; ne ferait pratiquer que ce
-qu'elle croirait et pratiquerait elle-même. Digne, morale, vraie,
-autant par principe que par habitude, méthodiquement et philosophiquement
-instruite, sentant l'importance de la vie, la gravité
-de son rôle, portant dans tous ses rapports l'idée du Droit
-et du Devoir, la fille de l'Institut saurait partout remplir la tâche
-que lui imposent ses aptitudes et son titre de membre de l'humanité.</p>
-
-<p>Ce ne serait pas elle, à la vérité, qui dirait langoureusement
-et sottement à son mari: toi, rien que toi, toujours toi; mon
-enfant c'est encore toi; car on lui aurait appris que c'est manquer
-à ce qu'on se doit, que de s'absorber dans un être toujours
-faible, souvent vicieux et despote; que ce serait manquer à son
-devoir envers l'humanité, que de mettre une affection particulière
-au dessus des affections générales, et de se disposer ainsi à
-sacrifier la justice et l'univers à un sentiment égoïste.</p>
-
-<p>A l'instruction solide et méthodique, nécessaire à l'institutrice,
-l'élève de l'Institut joindrait les connaissances anatomiques, physiologiques
-et hygiéniques si nécessaires à ceux qui dirigent
-l'éducation, et la meilleure méthode d'enseignement, celle de
-Fr&oelig;bel modifiée, par exemple.</p>
-
-<p>Pense-t-on que des institutrices ainsi formées, manqueraient
-d'occupation? Je ne le crois pas.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
-Sur toute la surface de l'Europe, des familles dévouées à l'idée
-nouvelle, aujourd'hui assez embarrassées pour donner une institutrice
-à leurs enfants, ne manqueraient pas d'en demander une
-à l'Institut.</p>
-
-<p>La supériorité de connaissances et de méthode engagerait,
-d'autre part, une foule de gens à préférer les élèves de l'Institut
-pour les leçons particulières.</p>
-
-<p>Enfin, les élèves de la maison mère fonderaient en France et
-à l'étranger des pensions qui ne seraient, par l'esprit et l'enseignement,
-que des succursales de l'Institut; pensions dans lesquelles
-les parents qui partagent notre foi ne manqueraient pas
-de placer leurs filles; tandis que les parents qui n'ont aucun
-principe arrêté, et qui forment la grande majorité, y enverraient
-les leurs à cause de la variété des connaissances, et de la solidité
-des principes qu'elles y puiseraient.</p>
-
-<p>Toutes ces enfants de l'Institut et leurs élèves formeraient
-bientôt une pépinière de réformatrices qui régénéreraient la
-famille, et prépareraient la transformation pacifique de la
-Société, l'extension du Droit et le progrès de la Justice.</p>
-
-<p>On demande qui formerait le corps enseignant de l'Institut.
-Nous répondons: autant que possible, des membres du Comité
-encyclopédique: car ce qui est important, c'est l'unité de
-Doctrine.</p>
-
-<p>On dit encore: mais y aura-t-il assez de femmes capables
-pour remplir cette double tâche? Nous répondons de nouveau:
-oui; car en toute branche des connaissances, sont, parmi nous,
-des spécialistes distinguées: que toutes ces femmes <i>veuillent</i>, et
-les choses s'organiseront promptement.</p>
-
-<h3><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
-V<br />
-<span class="small">JOURNAL.</span></h3>
-
-<p>Depuis quelque temps, dans les rangs des femmes avancées
-se fait sentir le besoin d'une feuille périodique, non seulement
-pour soutenir la cause de leur Droit et travailler à la réforme
-des m&oelig;urs et de l'éducation, mais pour créer une critique et une
-littérature nouvelles, et trouver le placement d'articles sérieux
-que les journaux masculins, même dirigés par des hommes de
-Progrès, repoussent de leurs colonnes, dans lesquelles ils admettent
-les travaux souvent médiocres de gens qui ne sont pas dans
-le courant de la Réforme.</p>
-
-<p>Nous n'apprécierons pas cette conduite de quelques-uns de
-ceux qui se disent nos frères: mais puisque beaucoup d'entr'eux
-nous refusent l'hospitalité, au lieu de nous en lamenter et de
-nous en étonner, bâtissons-nous une maison qui soit à
-nous.</p>
-
-<p>Pour rendre des services et réussir, le journal ne devrait arborer
-le drapeau d'aucune secte sociale, et devrait éliminer les
-questions politiques et religieuses proprement dites: car il ne
-saurait descendre dans l'arène des passions de sectes et de partis
-sans nuire à la cause qu'il défendrait.</p>
-
-<p>La rédaction devrait être pénétrée de cette vérité: que la bonne
-foi, l'honneur, le dévouement se rencontrent sous toutes les
-bannières; que l'habitude, l'éducation, les relations de famille
-nous classent bien plus que notre volonté. C'est en se tenant à
-<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
-ce point de vue élevé, qu'il lui serait possible de rester juste,
-équitable, et même indulgente envers les personnes, tout en combattant
-les doctrines erronées.</p>
-
-<p>Le journal devrait être le drapeau d'une nouvelle École
-fondée, non plus sur le Mysticisme ou la Métaphysique, mais sur
-la Raison qui déduit nos Droits et nos Devoirs de nos facultés,
-de nos besoins, de nos rapports.</p>
-
-<p>L'&oelig;uvre de ce journal serait de modifier l'opinion par la critique
-rationnelle des lois, des institutions, des m&oelig;urs qui oppriment
-la femme;</p>
-
-<p>De poursuivre, par voie de pétition, les réformes mûres dans
-les esprits;</p>
-
-<p>De signaler les faits de misère et de corruption fruits de
-l'ignorance, de l'oisiveté et de la situation précaire des
-femmes;</p>
-
-<p>D'intéresser les particuliers et le gouvernement à des mesures
-spéciales propres à diminuer l'ignorance et la misère;</p>
-
-<p>D'élaborer les méthodes d'éducation au point de vue moderne;</p>
-
-<p>De critiquer les &oelig;uvres d'art et de littérature, non pas seulement
-au point de vue de la forme, car l'art pour l'art est une
-niaiserie; mais au point de vue du fond et de la portée morale;</p>
-
-<p>De rendre compte des ouvrages sérieux;</p>
-
-<p>De mettre la science à la portée de tous;</p>
-
-<p>De travailler à l'élaboration de la morale solidaire;</p>
-
-<p>Enfin, de soutenir la polémique que soulèveraient ses doctrines,
-<i>en mesurant ses coups sur ceux des adversaires</i>; car il le
-faut dans notre spirituel pays de France, où l'on a toujours
-<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
-raison quand on est battant, toujours tort quand on est
-battu.</p>
-
-<p>Que celles qui me lisent y réfléchissent: si elles veulent sincèrement
-le triomphe de leur cause, la réforme pacifique de la
-Société, il faut qu'elles deviennent une puissance; et elles ne le
-seront que par un organe périodique de publicité. Un livre,
-quelque bon et fort qu'il puisse être, ne produit qu'une impression
-fugitive sur le public: mais une feuille qui vient à époques
-rapprochées et à jour fixe frapper les mêmes cordes du cerveau,
-leur fait contracter l'habitude de vibrer d'une certaine manière:
-ce qui, une première fois, semble étrange, quelquefois inadmissible,
-finit par paraître très admissible et très normal quand on s'y
-est accoutumé. Une cause est gagnée quand l'opinion est pour
-elle: or cette opinion, en ce qui concerne notre droit, c'est à
-nous de la former et, je le répète, c'est beaucoup moins par des
-livres que par un journal que nous y parviendrons.</p>
-
-<h3>VI<br />
-<span class="small">ATELIERS.</span></h3>
-
-<p>Une question était à l'ordre du jour en 1848; elle est toujours
-palpitante au fond des choses: c'est le Droit au travail,
-dont se sont raillés une foule de gens à courte vue, parce qu'ils
-n'ont pas compris que le Droit au travail est celui de vivre,
-dont ne peut être éliminé celui qui est né; parce qu'ils n'ont pas
-compris que le Droit au travail est le droit à la dignité, à la
-vertu; que c'est la Justice entrant dans le domaine de l'activité
-<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
-et de l'échange; c'est à dire la Justice entrant dans sa quatrième
-phase pour constituer le Droit industriel.</p>
-
-<p>Nous n'avons point à nous arrêter sur cette grave et brûlante
-question qui n'est pas près d'être résolue; seulement nous voudrions
-que les femmes de progrès s'occupassent d'organiser des
-ateliers d'après les principes de l'association, de manière à ce
-que le salaire des travailleuses augmentât: tout le monde sait
-que cela se peut.</p>
-
-<p>Ce qui se peut encore, c'est de fonder des ateliers d'apprentissage
-où les jeunes filles seraient préservées de la corruption
-qui les atteint dans les ateliers dépendant de l'industrie privée:
-à ce sujet nous pourrions faire de bien tristes révélations.</p>
-
-<p>Ce qui se peut, enfin, c'est de faire voter aux associées de ces
-ateliers un règlement qui expulse toute femme de m&oelig;urs condamnables,
-comme sont éliminés d'une association d'hommes
-actuellement existante, ceux qui se sont enivrés trois fois.</p>
-
-<p>L'Apostolat ne pourrait-il encore organiser ce qui l'est parmi
-des ouvrières Américaines, <i>des associations de chasteté</i>?</p>
-
-<p>C'est dans ces ateliers de travailleuses et d'apprenties, c'est
-dans ces associations de femmes, que l'Apostolat pourrait le
-mieux rappeler l'ouvrière au sentiment de sa valeur, de sa
-dignité, la relever à ses propres yeux, lui parler de ses devoirs
-de femme, de mère et d'épouse, lui révéler nos grandes destinées,
-lui inculquer la meilleure méthode d'élever ses enfants, la
-rendre enfin un instrument de salut social.</p>
-
-<p>Ah! Ce ne sont pas les travailleuses, Mesdames, qu'on trouve
-jalouses des supériorités qui se rencontrent dans leur sexe.
-Comme elles en sont fières, au contraire; comme elles les
-<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
-aiment, quand elles sentent qu'elles en sont aimées, estimées;
-qu'on ne désire rien tant que de les éclairer, de les instruire.
-Comme l'apôtre de leur sexe les verrait, la figure souriante,
-attacher leurs regards attentifs sur elle, lorsqu'elle leur dirait:
-mes bonnes amies, voilà la droite voie; celle que vous devez
-suivre pour respecter en vous le noble caractère de l'humanité.
-Travailleuses de la pensée, travailleuses des bras, nous sommes
-toutes utiles à l'accomplissement de l'&oelig;uvre commune. Par vous
-seules, femmes du peuple, la France peut être régénérée et
-sauvée, si vous savez comprendre et remplir vos grandes fonctions
-de mères et d'épouses. Instruisez doucement et fraternellement
-vos enfants et vos maris comme je vous instruis moi-même;
-répétez-leur sans cesse que les <i>Droits sont la condition
-de l'accomplissement des devoirs; que le Devoir est leur raison
-d'être, leur justification</i>. Jusqu'ici les révolutionnaires ont parlé
-des droits, et ont laissé les devoirs dans l'ombre; c'est à vous,
-femmes, à rétablir l'harmonie; car le Droit seul c'est la licence,
-l'oppression; le Devoir seul c'est la servitude. Apprenez à tout
-ce qui vous entoure que l'on ne doit pas sacrifier la patrie à la
-famille, pas plus que la dignité personnelle et la Justice au
-bien-être. C'est en agissant comme je vous le conseille, que
-vous vous montrerez dignes de nos braves grands pères qui combattaient
-nu pieds et sans pain pour la défense du sol national
-et de la Liberté.</p>
-
-<p>Femmes de la bourgeoisie, entendez-moi bien, c'est en aimant
-vos s&oelig;urs du peuple et le peuple lui-même d'un amour de mère,
-c'est en vous dévouant à les éclairer, à les moraliser, c'est en
-vous élevant au dessus des passions masculines qui divisent, et
-<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
-non pas en les partageant et, ce qui est plus odieux, en les excitant,
-que vous rapprocherez les c&oelig;urs et fusionnerez les intérêts;
-que vous travaillerez à faire de la France, la véritable Grande
-Nation, digne de servir d'exemple à l'Univers.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE II.<br />
-<span class="medium">ÉDUCATION RATIONNELLE; LETTRES A UNE INSTITUTRICE.</span></h2>
-</div>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Nous sommes convenues, Madame, que l'éducation privée est
-toujours défectueuse, parce que l'enfant, ne vivant pas dans la
-société de ses égaux, ne s'habitue pas à la vie sociale, et qu'il
-s'imprègne de tous les préjugés de la famille.</p>
-
-<p>Nous sommes convenues encore que la fonction d'éducateur,
-requérant des facultés spéciales, ne peut pas être remplie par
-tous les pères et toutes les mères; ce qui conduit encore à la
-nécessité de l'éducation collective.</p>
-
-<p>Vous voulez fonder, dites-vous, une maison modèle et vous
-me demandez mes conseils. Je vous les donnerai bien volontiers;
-mais vous tâcherez de me comprendre à demi-mots; car je ne
-puis vous donner ici que des indications très générales.</p>
-
-<p>Nous définirons l'Éducation: <i>l'art de développer l'être humain
-en vue de sa destinée particulière, mise en harmonie avec la destinée
-collective de notre espèce</i>.</p>
-
-<p>Vous et vos collaboratrices devez donc vous être formé l'Idéal
-de cette destinée, et avoir en elle foi complète.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
-En outre, vous et vos collaboratrices devez connaître la
-nature humaine en général, et vous faire une idée nette de celle
-de chacune de vos élèves.</p>
-
-<p>Enfin, il faut que vous possédiez une bonne méthode, c'est à
-dire une méthode rationnelle de direction.</p>
-
-<p>Parmi les définitions qui ont été données de notre nature, se
-trouvent celles-ci:</p>
-
-<p>L'homme est un composé d'esprit et de matière;</p>
-
-<p>L'homme est une intelligence servie par des organes;</p>
-
-<p>L'homme est sensation&mdash;sentiment&mdash;connaissance;</p>
-
-<p>L'homme est une liberté organisée.</p>
-
-<p>Mais ni vous ni moi ne savons ce que c'est que la matière, ce
-que c'est que l'esprit ou l'âme, où finit l'un où commence l'autre;
-ces définitions, fussent-elles vraies, ne nous peuvent servir à
-rien.</p>
-
-<p>La troisième est incomplète, puisqu'elle néglige le libre
-arbitre, la meilleure arme de l'éducateur.</p>
-
-<p>La quatrième, qui est de P. J. Proudhon, flatterait assez
-notre penchant; mais nous sommes bien obligées de nous dire
-qu'elle n'est pas exacte, puisqu'une partie de notre vie se passe
-dans la fatalité de l'instinct.</p>
-
-<p>Vous vous rappelez que nous avons défini l'être humain: un
-ensemble de facultés destinées à s'harmoniser par la liberté sous
-la présidence de la Raison; mais cette définition a besoin d'être
-développée par l'éducateur; c'est à dire qu'il doit bien connaître
-nos divers groupes de facultés, l'âge de leur prépondérance, leur
-antagonisme, etc.</p>
-
-<p>Il doit considérer chacun de nous comme une synthèse
-<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
-vivante, où l'organe et la fonction sont inséparablement unis;
-tellement dépendants l'un de l'autre, qu'on ne peut opprimer,
-exalter l'un, sans opprimer, exalter l'autre; qu'en un mot toute
-manifestation de ce qu'on nomme l'âme, se révèle comme fonction
-d'une partie de notre corps, conséquemment que, cultiver le
-corps, c'est cultiver l'âme et réciproquement.</p>
-
-<p>Ceci bien entendu, vous devez avoir toujours présent à la
-pensée que la vie n'est pas un être en soi, qu'elle est le produit
-d'un rapport: ainsi il n'y aurait pas de vie végétative au cerveau,
-si cet organe n'était excité par la présence du sang, s'il
-n'était pas mis en contact, en rapport avec lui; il n'y aurait
-point d'images dans le cerveau, s'il n'était mis en rapport, par
-les sens, avec les corps qui les <i>occasionnent</i>, pas plus qu'il n'y
-aurait vie de l'estomac, s'il n'était mis en rapport avec le bol
-alimentaire.</p>
-
-<p>De ces observations, vous devez conclure qu'il suffit, pour
-développer un organe et le rendre fort et vivant, de l'exposer,
-dans une juste mesure et <i>graduellement</i>, à l'action de ses excitants
-propres: que tout organe grandit vitalement par la lutte
-et s'étiole par le repos.</p>
-
-<p>L'exercice soutenu d'un organe quelconque, outre qu'il le
-développe, le rend plus fort, plus vivant, produit l'<i>habitude</i>.
-L'habitude qui, vous le savez, modifie profondément notre être,
-nous imprime un cachet particulier, nous rend indifférentes,
-agréables, nécessaires mêmes, des impressions et des choses
-d'abord désagréables ou nuisibles; nous rend facile ce que nous
-croyions impossible; nous fait, en un mot, une seconde nature,
-transmissible par la génération.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
-Toutes ces lois physiologiques sont vos armes: c'est à vous
-de savoir convenablement les employer.</p>
-
-<p>Il y a en nous deux domaines: celui de l'instinct et celui du
-libre arbitre: le premier, qui est le plus étendu, comprend nos
-impulsions simples et involontaires.</p>
-
-<p>Ces impulsions sont aveugles, et se divisent en plusieurs
-groupes: celles qui sont les premières éveillées, se rapportent à
-la conservation de nous-mêmes: l'enfant est un égoïsme organisé.
-Vient ensuite le groupe des impulsions sociales qui nous
-relient à nos semblables; puis les impulsions conservatrices de
-l'espèce qui s'éveillent dans la jeunesse, et entrent en lutte
-contre les facultés sociales.</p>
-
-<p>Avec ces groupes qui se rapportent à notre conservation individuelle,
-à celle de l'espèce et de la société, il y en a d'autres qui
-nous mettent en rapport avec la nature pour la connaître et la
-modifier: telles sont les facultés intellectuelles, scientifiques,
-artistiques, industrielles, la tendance à l'idéal, etc.</p>
-
-<p>Toutes ces impulsions ont pour ministre la <i>volonté</i>, qu'il faut
-bien se garder de confondre avec le <i>libre-arbitre, ou faculté de
-choisir, entre deux incitations contemporaines, celle à laquelle on
-obéira de préférence</i>.</p>
-
-<p>Une division et une analyse philosophique de nos facultés,
-de l'influence que chacune d'elles exerce sur toutes les autres,
-ne saurait trouver place dans ces indications générales; nous
-dirons seulement que vous devez donner une grande force, par
-un exercice continuel, aux instincts sociaux et à la Raison qui
-juge de la vérité des rapports, afin que les facultés égoïstes et
-celles de la conservation de l'espèce demeurent dans leurs
-<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
-limites légitimes: car elles sont naturellement plus nombreuses
-et plus fortes que celles qui nous relient à nos semblables.</p>
-
-<p>Dans l'idéal qui doit avoir la foi de vos élèves, l'humanité est
-son &oelig;uvre propre: ce qu'elle a produit et produira de bien est
-et sera le résultat du développement de ses facultés, du triomphe
-de sa volonté, de sa Raison, de sa liberté sur les fatalités naturelles.
-Un tel idéal vous oblige, non seulement à cultiver la
-Raison de vos élèves, mais encore à respecter en elles <i>la liberté</i>,
-<i>la volonté</i>, <i>l'instinct de lutte</i>: vous persuadant bien que les êtres
-de volonté faible ne sont bons qu'à porter des fers et ne peuvent
-être vertueux.</p>
-
-<p>Pour se respecter et, par suite, respecter autrui, il faut se
-sentir libre et digne; donc vous ne devez pas amoindrir dans
-vos élèves le sentiment de leur valeur et de leur dignité.</p>
-
-<p>Tous nos progrès étant dus à la culture de notre intelligence,
-de notre Raison et de notre Sensibilité, vos soins doivent tendre
-à les développer chez vos élèves; à les habituer à ne rien croire
-de ce qui contredit la science; car tout serait perdu si vous
-placiez en elles la contradiction.</p>
-
-<p>La régularité et la justesse de nos fonctions dépendant du bon
-état de nos organes, vous devez prendre tous les moyens pour
-que la santé de vos élèves soit solide, vigoureuse. Une santé
-faible fait autant d'esclaves que le défaut de volonté ou de
-dignité, ou que la prédominance des instincts égoïstes.</p>
-
-<p>Nous voilà donc bien loin déjà de la méthode ancienne,
-puisque vous ne devez ni humilier, ni frapper vos élèves, ni
-<i>briser leur volonté, ni leur ordonner de croire</i>, ni les punir en
-<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
-nuisant à leur santé, <i>ni leur tolérer la soumission au mal physique
-ou moral qu'elles peuvent empêcher</i>.</p>
-
-<p>Ces généralités dites, arrêtons-nous sur l'éducation physique.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>L'éducation commence dès le berceau; je vous conseille donc
-d'avoir un établissement préparatoire annexe pour les enfants
-de six mois à cinq ans. Vous les feriez diriger et surveiller par
-des jeunes filles préalablement instruites de la méthode de
-Fr&oelig;bel un peu modifiée.</p>
-
-<p>Loin de soustraire ces jeunes enfants à l'influence du froid,
-de la chaleur, etc., accoutumez-les graduellement à les subir, le
-premier surtout.</p>
-
-<p>Tous les jours, à moins de contre-indications qui ne peuvent
-être que temporaires, l'enfant doit prendre un bain d'eau froide
-de quelques minutes, puis être promené à l'air quand il ne
-pleut pas.</p>
-
-<p>Jamais il ne doit être tenu dans une salle chauffée au poêle.</p>
-
-<p>Aussitôt qu'il peut s'asseoir, vous le ferez mettre sur une couverture
-et le laisserez se rouler, essayer ses forces.</p>
-
-<p>Vous recommanderez aux mères de s'abstenir d'emmailloter
-leurs enfants; d'avoir le soin de leur laisser les membres et la
-poitrine libres, la tête nue ou très légèrement couverte; de tourner
-leur petit lit de manière à ce qu'ils aient la lumière directement
-en face si elle est peu vive, et directement opposée si elle
-l'est beaucoup, afin d'éviter le strabisme, la fatigue des yeux ou
-leur différence de force; vous leur recommanderez aussi de les
-<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
-coucher plus longtemps sur le côté gauche que sur le droit, parce
-que l'enfant fort jeune a le foie très développé.</p>
-
-<p>Quand l'enfant marchera seul, vous prescrirez qu'on lui laisse
-prendre tout le mouvement qu'il lui plaira, en le soumettant, par
-l'imitation, à certains mouvements réglés, afin de développer et
-d'égaliser la force de ses muscles, et de le préparer à une gymnastique
-sérieuse à laquelle vous soumettrez toutes vos élèves
-de cinq à seize ou dix-sept ans.</p>
-
-<p>Aux exercices gymnastiques, vous ajouterez la natation et des
-promenades auxquelles vous donnerez toujours un but utile.</p>
-
-<p>Je vous recommande d'éviter la flanelle sur la peau, les vêtements
-trop chauds; point de corsets; que vos élèves soient
-vêtues de pantalons, de tuniques flottantes, retenues à la taille
-par une ceinture quand elles sortiront, et d'un chapeau rond
-contre la pluie et le soleil. Ne les harcelez pas des éternels:
-prends garde, tu vas prendre froid, tu vas te mouiller, tu vas
-gagner un coup de soleil, tu vas déchirer ou salir ta robe, ton
-pantalon: laissez-les libres et acquérir de l'expérience à leurs
-dépens; il n'y a que celle-là dont on profite.</p>
-
-<p>Vous n'aurez pas non plus la maladresse de leur interdire de
-grimper aux arbres, de franchir les fossés, de lutter ensemble,
-sous prétexte que ce sont des exercices masculins: jamais ne
-dites à vos enfants: une fille ne doit pas faire cela: c'est bon
-pour un garçon. Quelles bonnes raisons auriez-vous à lui en
-donner? l'<i>usage</i> n'est pas une réponse convaincante pour une
-rationaliste.</p>
-
-<p>Accoutumez vos enfants à l'ordre et à la propreté, car on
-transporte le goût de l'ordre physique dans les choses morales
-<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
-et intellectuelles. Et, comme vous voulez qu'elles sachent que
-chacun est tenu de subir les conséquences de ses propres actes,
-et n'a le droit de compter que sur soi pour réparer ses fautes et
-sa maladresse; que, devant la Justice, personne ne nous doit
-rien pour rien; que c'est un acte de pure bonté que de rendre un
-service sans compensation, habituez-les de bonne heure à se
-suffire selon leurs forces, à nettoyer elles-mêmes les taches
-qu'elles se font, à raccommoder leur linge puis, peu à peu, à
-faire leur lit, à nettoyer leur chambre, leurs vêtements, leurs
-chaussures, à aider par escouades aux travaux de la cuisine, de
-la buanderie, etc.</p>
-
-<p>Déclarez aux mères qui vous confient l'éducation de leurs
-filles, que vous les élevez de manière à ce qu'elles ne servent
-aucun homme: que, de retour dans leur famille, elles ne rendront
-à leurs frères aucun service sans équivalent, parce qu'elles
-se considéreront comme leurs égales.</p>
-
-<p>Les enfants sont exigeants, despotes, parce qu'ils ne comprennent
-pas la Justice. Vous devez donc vous attendre à voir
-les plus jeunes de vos filles exiger des grandes et des domestiques
-les services qu'elles ne peuvent se rendre, et se montrer
-insolentes et colères lorsqu'on refusera. Ne vous épuisez pas à
-faire de la morale: demandez-leur tranquillement ce qu'elles
-donnent en échange des services qu'elles demandent. Rien,
-seront-elles forcées de vous répondre.</p>
-
-<p>Eh! bien, leur direz-vous, vous n'avez donc rien à exiger.
-Vous êtes faibles, bien à plaindre de ne pouvoir vous suffire,
-d'avoir besoin des gens qui n'ont nul besoin de vous: tout ce
-que l'on fait pour vous est donc pure bonté; or, mes chères
-<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
-enfants, ne trouveriez-vous pas que ce serait une sotte manière
-de vous rendre bonnes pour les autres, que de s'y prendre à
-votre égard comme vous vous y prenez à l'égard de telles et
-telles? Rendriez-vous un service que vous ne devez pas, à celles
-qui l'exigeraient insolemment? Elles seront bien forcées de vous
-répondre que non. Alors, leur direz-vous, demandez ce service
-comme vous trouveriez juste qu'on vous le demandât.</p>
-
-<p>Quelque jeune que soit une enfant, ne cédez jamais à ses
-caprices et à ses exigeances: rappelez-vous qu'un enfant n'est
-fort que de la faiblesse de ceux qui l'entourent: il ne pleure ni
-ne crie à crédit. Toutefois que votre résistance soit calme; ne
-grondez pas, n'élevez pas la voix, n'essayez pas d'intimider
-l'enfant: il faut qu'il cède à la nécessité ou à la raison, non pas
-à la peur qui affaiblit l'âme.</p>
-
-<p>Disons quelques mots du régime alimentaire. Les jeunes
-mères qui porteront leurs enfants à votre maison annexe,
-vous demanderont souvent des conseils sur ce point: dites-leur
-que toute mère doit nourrir son enfant, à moins qu'il ne soit
-constaté qu'elle est trop faible ou atteinte d'une affection organique;
-qu'après le lait de la mère, celui qui convient le mieux,
-est celui d'une autre femme ayant à peu près le même âge, la
-même carnation, la même couleur d'yeux et de cheveux; mais,
-qu'en général, si elles ne sont pas bien sûres de la nourrice, il
-vaut mieux élever l'enfant au biberon: le meilleur lait pour cet
-usage serait celui de la jument; mais comme il est difficile de
-se le procurer, il faut avoir celui de la même vache: le lait de
-chèvre rend les enfants vifs, capricieux, mobiles: il faut l'éviter.
-Peu à peu l'on ajoute à cette nourriture de la panade faite
-<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
-avec de la croûte de pain desséchée au four. En général l'alimentation
-doit être réglée sur la dentition: plus celle-ci est
-difficile et tardive, moins la nourriture doit être substantielle, et
-plus l'allaitement doit se prolonger.</p>
-
-<p>Quand l'enfant mange seul, comme il faut éviter la prédominance
-de l'instinct nutritif qui pousse à l'égoïsme et empêche la
-culture d'un idéal élevé, la nourriture doit être simple: le lait,
-les &oelig;ufs, les légumes, les fruits cuits ou bien mûrs et le pain à
-discrétion: telle doit être la base de l'alimentation de l'enfant;
-la viande doit être donnée en très petite quantité et toujours
-bien cuite: un régime de viandes presque crues, rend dur et
-arrogant. Je vous recommande par dessus tout d'éviter pour vos
-élèves, le thé, le café, les liqueurs, les épices et le vin pur. Rappelez-vous
-que les excitants sont souvent le germe des terribles
-habitudes qui tuent l'enfance. Vous éviterez aussi avec soin les
-bonbons et les pâtisseries qui gâtent l'estomac, et vous ne promettrez
-jamais ces choses en récompense, pas plus que vous ne
-donnerez du pain sec comme punition. Vos enfants sont des êtres
-humains que vous devez conduire par l'honneur non par les
-papilles nerveuses de la langue.</p>
-
-<p>Revenons aux qualités morales.</p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>L'enfant est naturellement voleur parce qu'il est égoïste, et
-ne comprend pas la Justice;</p>
-
-<p>Il est naturellement menteur parce qu'il sait ce qui déplaît, veut
-le faire pour se contenter, mais ne veut pas être grondé et puni;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
-Il est naturellement colère parce qu'il s'aime, et s'irrite qu'on
-résiste à ce qui lui plaît;</p>
-
-<p>Faible, il est rusé, fort il frappe sans pitié; rarement il est
-généreux parce qu'il ne sent que lui-même;</p>
-
-<p>En général, il est très tendre au mal et se lamente pour la
-moindre chose;</p>
-
-<p>Selon son degré de force, il est tyran ou lâche et sournois.</p>
-
-<p>Mais il a l'imagination vive, la mémoire bonne, un trésor de
-foi inépuisable, une admirable logique, l'instinct d'imitation, et
-la divination des sentiments qu'éprouvent pour lui ceux qui
-l'entourent.</p>
-
-<p>Défendez, sous peine de renvoi immédiat, à vos collaboratrices
-et à vos domestiques de dire à vos élèves des contes de
-sorciers, de revenants, de loups-garous, de croquemitaine: il vaudrait
-mieux qu'elles fissent mille fautes, que d'être retenues d'en
-faire une seule par la crainte d'une de ces absurdités; que jamais
-les contes de fée ne trouvent d'accès dans votre maison: cela
-fausse l'esprit: que rien n'entre dans la pensée de vos élèves qui
-ne puisse y demeurer; ne les trompez jamais: s'il n'est pas possible
-de satisfaire à une question, il vaut mieux leur dire qu'elles
-ne sont pas en état de comprendre la réponse.</p>
-
-<p>Vos enfants étant observatrices et imitatrices, vous veillerez
-à ce que rien de ce qu'elles verront et entendront ne puisse être
-imité: vos exemples vaudront toujours mieux que des leçons.</p>
-
-<p>Agissez de manière à ce que vos enfants sentent que vous les
-aimez, afin qu'elles vous aiment et aient pleine confiance en
-vous; mais en même temps qu'elles soient convaincues de votre
-Raison et de votre fermeté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
-Rappelez-vous surtout que, lorsqu'elles sont jeunes, vous ne
-les corrigerez qu'en en appelant à leur égoïsme.</p>
-
-<p>A celles qui sont voleuses, point de morale; prenez-leur la
-chose qu'elles préfèrent. Quand elles s'en lamenteront, dites-leur
-simplement: pourquoi avez-vous fait à votre compagne ce
-que vous êtes désolées qu'on vous ait fait? Rendez ce que vous
-avez pris et dites à celle que vous avez lésée: je suis fâchée de
-t'avoir fait ce que je ne voudrais pas que tu me fisses. Si vous
-récidivez, vous aurez la honte de rester à la maison, tandis que
-vos compagnes viendront avec moi faire une promenade pour
-s'instruire sur telle chose: la voleuse mérite d'être ignorante.</p>
-
-<p>A celles qui sont menteuses, point de morale; prenez l'air
-sérieux; et quand elles vous disent quelque chose: je ne sais si
-cela est vrai, répondrez-vous; comment voulez-vous que je croie
-quelqu'un qui a été assez lâche pour ne pas dire la vérité. La
-menteuse témoignera de la honte et du chagrin, vous promettra
-de ne plus recommencer: alors revenez franchement à elle et ne
-lui reparlez plus de sa faute que pour lui dire: tu n'avais pas
-songé que mentir accuse de la crainte, que la crainte est une
-lâcheté, que tu ne devais pas mentir aux autres, parce que tu ne
-voudrais pas qu'on te mentît; je suis sûre que, maintenant que
-tu as réfléchi, tu ne commettras pas cette vilaine action.</p>
-
-<p>Si votre élève est colère et frappe, exigez que la personne
-frappée le lui rende, afin qu'elle sache ce que c'est; puis enfermez-la
-dans une chambre sans dire un mot. Lorsqu'elle sera
-revenue au calme, dites-lui tranquillement qu'elle s'est fait passer
-pour folle, a excité la pitié, donné un mauvais exemple et
-offensé quelqu'un; qu'il ne lui sera permis de rentrer au milieu
-<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
-des autres que lorsqu'elle aura fait ses excuses à la personne
-qu'elle a offensée, et dit à ses compagnes: je suis fâchée d'avoir
-fait ce que je n'aurais pas voulu qu'on me fît, et d'avoir donné
-un exemple que j'aurais trouvé mauvais qu'on me donnât. Si
-l'enfant est volontaire, obstinée, demandez-lui pourquoi elle
-veut ou ne veut pas faire telle chose: elle vous le dira. Démontrez-lui
-qu'elle se trompe et pourquoi elle se trompe, faites l'en
-convenir et dites-lui doucement: qu'il n'y a rien de mieux que
-de renoncer à vouloir une chose que, par erreur, on a d'abord
-voulue; rien de faible et de déraisonnable, comme de persister à
-vouloir ce qu'on ne croit pas le mieux; que, du reste, elle est
-libre, mais que vous éprouverez du chagrin, vous qui l'aimez,
-si elle préfère son orgueil à votre appréciation.</p>
-
-<p>Si elle frappe plus faible qu'elle, immédiatement rendez-le lui;
-et quand elle pleurera, ajoutez: moi qui représente la Justice,
-je t'ai punie sans colère, pour te faire rentrer en toi-même et
-t'exciter à comprendre qu'on est une lâche de frapper qui ne
-peut se défendre; présente tes excuses et ne fais pas à plus faible
-que toi, le mal que tu ne voudrais pas que plus fort te fît.</p>
-
-<p>Dans votre établissement annexe, recommandez aux surveillantes
-de ne pas laisser la jeune enfant frapper l'objet contre
-lequel elle s'est heurtée et, si elle le fait, de l'appeler petite
-sotte et de ne pas faire attention à ses pleurs, à moins qu'elle
-ne se soit blessée, auquel cas on devrait la soigner sans la
-plaindre.</p>
-
-<p>Recommandez-leur pareillement de ne pas permettre que les
-enfants tourmentent les animaux que vous aurez, pour cultiver
-leur sympathie envers tout ce qui vit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
-Si une élève est lâche, se laisse battre, faites-lui en une
-grande honte; obligez-la à se défendre vigoureusement; car il
-faut qu'elle s'habitue à se croire aussi respectable que les autres,
-à résister à l'oppression, à défendre plus faible qu'elle; il n'y a
-de tyrans que parce qu'il y a des majorités de lâches.</p>
-
-<p>Si l'élève est malade, soignez-la tranquillement: ne la plaignez
-pas et, quand elle pourra raisonner, demandez-lui si ses
-plaintes la guériront, et pourquoi elle risque d'ennuyer les autres
-sans profit pour elle.</p>
-
-<p>Ne souffrez jamais qu'une élève vous fasse un rapport secret;
-mais exigez que les élèves s'avertissent mutuellement; punissez
-les grandes qui ne le font pas, et prescrivez que l'on amène
-devant vous celle, qui plusieurs fois, aura commis une action
-blâmable, et que celles qui l'ont avertie soient ses accusatrices.
-Chassez sans miséricorde de votre établissement l'élève qui aura
-exposé sa classe à se faire punir pour sa faute non avouée: car
-cela révèle un caractère orgueilleux, injuste et poltron.</p>
-
-<p>Vos élèves, par l'amour d'elles-mêmes, arriveront de la sorte
-à pratiquer et à comprendre la Justice, à sentir qu'elles n'ont
-droit à rien attendre d'autrui quand elles ne donnent rien en
-échange: c'est encore à leur égoïsme que vous devez vous adresser
-pour les rendre sensibles et bonnes. Elles savent qu'en leur
-rendant des soins et des services pour lesquels elles ne donnent
-rien, on use de bonté non de Justice à leur égard; faites-leur
-comprendre que le moyen de s'acquitter, est de se montrer polies
-envers ceux et celles qui ont été bons pour elles, de leur rendre
-tous les services qu'elles pourront, et d'agir à l'égard des faibles
-comme les forts ont agi envers elles.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
-Il n'y a qu'un seul cas où tous soyez autorisée à les faire jeûner;
-c'est quand elles ont préféré employer leur argent en
-dépenses frivoles, qu'à le donner aux pauvres qui leur demandaient
-l'aumône. Alors faites-leur sentir dans leur chair la souffrance de
-leurs semblables. C'est en s'habituant à se sentir en autrui qu'on
-devient bon: la sensibilité et la bonté ne sont que l'extension
-de l'égoïsme, qui devient d'autant plus prépondérant à la circonférence
-qu'il l'est moins à son centre ou personnalité.</p>
-
-<p>Je ne saurais trop insister, Madame, sur le chapitre de la
-toilette: votre devoir est de faire comprendre aux mères que
-vous ne voulez pas que vos élèves soient des poupées de luxe,
-parce que vous voulez en faire des femmes sérieuses, éteindre,
-autant qu'il est en vous, les germes de vanité qui sont dans
-l'enfant bien vêtu, et les germes de haine, d'envie, de révolte
-que la vue de ces enfants développe dans l'âme des filles du
-pauvre. Dites à ces mères étourdies que quand vous leur rendrez
-leurs filles, elles préféreront se parer avec simplicité et
-consacrer le surplus à vêtir une pauvre travailleuse sans ouvrage,
-que de l'exciter à se pervertir par la vue de ses dentelles et de
-ses vingt mètres de soie.</p>
-
-<p>En habituant vos enfants à se servir elles-mêmes et à échanger
-leurs services, vous les avez accoutumées à l'égalité; vous leur
-avez fait pressentir que la société est fondée sur l'échange des services,
-et que toutes les fonctions utiles sont honorables. Ne perdez
-jamais de vue une seule occasion de faire ressortir cette dernière
-vérité, en leur démontrant quand elles seront en âge, que les
-fonctions les plus élevées ont pour base celles qui le paraissent
-le moins, et ne sont rendues possibles que par l'existence de ces
-<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
-dernières: ainsi, leur direz-vous, si les domestiques n'employaient
-pas leur temps comme ils le font, je n'aurais pas celui
-de vous élever. Que serait-ce si j'étais obligée de bâtir ma maison,
-de fabriquer mes meubles, de tisser, de tailler, de coudre
-mes vêtements, mon linge? Vous le voyez, mes enfants, toute
-fonction utile est honorable et nécessaire pour l'accomplissement
-des autres; nous devons donc égard et respect à tous ceux
-qui en remplissent, quelque humbles qu'elles soient. Rappelez-vous
-qu'on ne vaut dans la société que par le travail, puisque la
-société est basée sur le travail: notre devoir est donc de nous
-mettre en état de remplir une fonction utile à nous et aux autres,
-et qui donne lieu à l'échange des services.</p>
-
-<p>Vous ne permettrez pas, Madame, que vos élèves renoncent
-jamais à faire une chose possible qui n'est pas au dessus de leurs
-forces, ni qu'elles se soumettent à ce qu'elles peuvent éviter:
-rappelez-vous que la résignation au mal physique et moral dont
-on peut triompher, n'est pas sagesse, mais lâcheté; que cette
-résignation là est l'ennemie du Progrès et l'auxiliaire de la
-tyrannie.</p>
-
-<p>Je n'ai nul besoin de vous rappeler que vous devez ménager
-beaucoup la dignité de vos élèves et ne leur faire de réprimandes
-publiques que dans des cas rares et exceptionnels.
-Presque toujours, pour ne pas dire toujours, prenez à part l'élève
-qui a fait une faute, et demandez-lui avec calme et bonté pourquoi
-elle a commis un acte répréhensible; dites-lui qu'elle
-s'imagine avoir eu raison; que vous êtes prête à l'entendre;
-forcez-la, par une suite d'interrogations mises à sa portée, à
-convenir de son tort et à trouver le moyen de le réparer. S'il est
-<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
-question d'un défaut habituel, ajoutez: que ce défaut la rendra
-malheureuse et fera souffrir ceux qu'elle aime le plus; que si elle
-le veut, elle peut s'en corriger, que vous l'estimez assez pour
-savoir qu'elle le voudra et qu'elle en aura la force; que vous
-l'y aiderez en la prévenant et en la dirigeant; qu'enfin vous êtes
-prête à vous charger de cette tâche parce que vous l'aimez de
-tout votre c&oelig;ur, et que vous désirez vivement qu'elle soit estimée
-et chérie de tous. Vous verrez alors comme ce brave petit
-être, relevé dans sa propre estime, laissé libre dans sa volonté,
-vous aimant et ayant confiance en vous, fera tous ses efforts
-pour obtenir votre approbation.</p>
-
-<p>Si elle retombe, ne la grondez pas, plaignez-la et dites-lui doucement:
-courage, ma fille, moi-même j'avais tel défaut; quand
-j'eus pris la résolution de m'en corriger, j'y retombai vingt-cinq
-fois le premier mois, vingt le second, quinze le troisième et ainsi
-toujours en diminuant jusqu'à ce que j'en fusse guérie. Fais de
-même et tu vaincras: <i>car tout est possible, dans le domaine moral,
-à la toute puissance de la volonté</i>.</p>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Une habitude que vous devez faire prendre de bonne heure à
-vos élèves, c'est de faire tous les soirs leur examen de conscience:
-rien n'aide à la correction de soi-même comme cette sage pratique.
-Aussitôt donc qu'elles auront cinq ou six ans, vous ou vos
-collaboratrices les prendrez à part avant de les coucher et on leur
-dira: Voyons ce que nous avons fait de bien et de mal aujourd'hui.
-Vous leur rappellerez alors une à une leurs fautes sans les leur
-<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
-reprocher, ajoutant à chacune: cela n'est pas bien parce que
-nous avons fait ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.
-Avez-vous réparé cela autant que vous l'avez pu? Avez-vous fait
-vos excuses?</p>
-
-<p>Et comme il ne faut pas que l'enfant évite seulement le mal,
-mais encore qu'elle fasse le bien, vous ajouterez: nous aurions
-dû donner un sou à ce pauvre, parce que, si nous étions malheureux,
-nous voudrions qu'on nous donnât; nous aurions dû
-défendre telle petite compagne que nous avons laissé battre,
-parce que nous voudrions qu'on nous défendît, etc., etc. Demain
-nous ferons telle réparation qui nous est possible et veillerons
-mieux sur nous.</p>
-
-<p>Quand l'élève pourra faire seule son examen et aura la
-conscience assez ferme pour ne pas se faire d'illusions, ne lui
-dites que ce mot, quand elle commet une faute: je te renvoie ce
-soir devant ta conscience.</p>
-
-<p>Habituez surtout votre élève à respecter son juge interne, à
-ne pas se croire permis de penser et de faire ce qu'elle n'oserait
-avouer. Votre principale tâche, sous le rapport moral, est de
-lui faire sentir que, si son imperfection doit la rendre modeste et
-indulgente, son devoir est de s'améliorer, et de croire en sa force
-et en l'efficacité de sa volonté.</p>
-
-<p>Remarquez, Madame, que je vous parle de <i>modestie</i>, non pas
-d'<i>humilité</i>; la modestie consiste à ne pas s'exagérer sa valeur et
-sa puissance d'action; l'humilité est un sentiment vil qui porte à
-s'abaisser, à se méconnaître, à se mettre au dessous de tous et à
-souffrir de tous; or rien n'est plus opposé à notre idéal que ce
-vice qui favorise la paresse, la lâcheté, est une négation de la
-<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
-justice, de l'ordre et de la solidarité, une préparation à la tyrannie,
-et est le fond du caractère de l'esclave: garantissez avec
-soin vos élèves de cette débilité morale.</p>
-
-<p>Jusqu'ici l'élève, n'étant qu'une égoïste, vous avez dû prendre
-pour mesure de ses actes envers les autres, l'amour qu'elle se
-porte à elle-même et lui donner pour critère cette maxime:
-fais ou ne fais pas ce que tu <i>voudrais</i> ou <i>ne voudrais pas</i> qu'on te
-fît. Elle ne s'est pas aperçue, qu'en défendant plus faible qu'elle,
-par exemple, si elle faisait en un point ce qu'elle voudrait qu'on
-fît pour elle afin de n'être point accablée, d'un autre côté, en
-frappant celle qui frappe, elle lui fait ce qu'elle ne voudrait
-pas qu'on lui fît. Il est temps que vous réformiez ce que
-les maximes basées sur l'égoïsme ont de faux, en le transformant
-ainsi: fais à autrui ce que tu trouverais juste et équitable
-qu'on te fît; ne lui fais pas ce que tu trouverais injuste et inéquitable
-qui te fût fait. Sans cette transformation des maximes
-primitives, vos élèves ne comprendraient pas que la société se
-permît d'être justicière, ni qu'aucun de nous eût le droit et le
-devoir de l'être, quand la société n'est pas présente ou n'a pas
-pourvu.</p>
-
-<p>Or, remarquez, Madame, que notre conception de la société
-exige impérieusement la modification que je vous indique. Les formules
-tirées de l'amour de soi étaient bonnes quand le pouvoir était
-cru délégué d'en haut, et la justice émanée de Dieu, dont le roi
-et le prêtre étaient les ministres: alors tout redressement appartenait
-à Dieu et à ceux qu'il avait commis à cet effet. Mais
-aujourd'hui nous savons que toute justice émane de nous, et que
-la société qui n'est que la collection organisée des individus qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
-la composent, ne saurait avoir d'autre Morale ni d'autres droits
-que les leurs.</p>
-
-<p>Si donc la vieille Morale disait: à Dieu et à ses lieutenants
-appartient le droit de justice; quant à vous, individus, aimez vos
-ennemis; lorsqu'on vous soufflette sur une joue, tendez l'autre;
-lorsqu'on vous enlève votre tunique, donnez encore votre manteau;
-vous ne sauriez trop vous abaisser, trop souffrir des autres;
-laissez la justice à Dieu et, par votre humiliation, frayez-vous
-une route vers le ciel; si dis-je la vieille Morale dit cela, vous,
-prêtresse de la Morale nouvelle, sortie de l'idéal nouveau, vous
-êtes au contraire tenue de dire à vos élèves: tant que vous ne
-connaissez pas la loi Morale, vous n'êtes ni bonnes ni méchantes;
-quand vous la connaissez, par votre libre choix, vous pouvez être
-l'un ou l'autre. En vous est la force nécessaire pour triompher de
-l'exagération de vos instincts. Vous êtes les égales de tous;
-cherchez à vous bien connaître, afin de remplir, s'il se peut, la
-fonction à laquelle vous appellent vos facultés; ne souffrez pas,
-si cela vous est possible, qu'une incapacité vous supplante: vous
-vous le devez à vous-mêmes et au corps social. Créatures progressives,
-ne tentez pas de justifier vos fautes par votre faiblesse,
-car vous êtes obligées de vous améliorer et d'améliorer les autres.
-Votre devoir étant d'empêcher le mal en vous et hors de vous,
-vous ne devez ni commettre ni souffrir l'injustice et la
-méchanceté, car vous êtes responsables, non seulement du mal
-que vous faites et du bien que vous négligez d'accomplir, mais
-encore des vices d'autrui et du mal qui en résulte, si, pouvant
-les corriger ou les contenir, vous ne l'avez pas fait.</p>
-
-<p>Et pour que cette morale ne rende pas vos élèves dures, peu
-<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
-indulgentes, orgueilleuses, habituez-les à compter et à peser
-leurs défauts, à connaître leurs imperfections, à ne pas se montrer
-plus sévères envers autrui qu'elles ne le sont pour elles-mêmes;
-à tolérer des défauts qui ne causent pas un mal réel,
-comme elles trouvent bon qu'on tolère les leurs: à se bien persuader,
-qu'en maintes circonstances, on nous blesse bien plus
-par étourderie que de propos délibéré, et qu'il serait absurde de
-nous en fâcher, puisqu'il est notoire que souvent nous en avons
-fait autant; qu'enfin, il n'y a pas de défaut plus insupportable
-que la susceptibilité, parce qu'elle met à la torture ceux qui nous
-entourent, empêche l'épanchement, et qu'un caractère méticuleux
-perd ses amis les meilleurs, car il n'y a pas de société possible
-avec un buisson d'épines.</p>
-
-<p>Faites-leur bien comprendre que, ne pas tolérer le mal en
-autrui, ne signifie pas s'ériger en censeurs et professeurs de
-Morale, mais ne pas consentir pour soi et les autres à devenir
-victime d'une injustice ou d'un défaut capital.</p>
-
-<p>Ainsi élevées, vos élèves, dès l'âge de douze ans, sauront, par
-leur pratique journalière, en se rendant les services d'ordre
-et de propreté, que tout travail utile est honorable.</p>
-
-<p>En échangeant leurs services, elles ont appris que la société
-est basée sur le travail et l'échange;</p>
-
-<p>En recevant et rendant des services gratuits, elles ont appris
-la bonté;</p>
-
-<p>En défendant contre leurs compagnes leur dignité, leurs
-droits et ceux des faibles, elles ont appris la justice et la
-solidarité;</p>
-
-<p>En triomphant des obstacles que vous avez su mesurer à leurs
-<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
-forces, elles ont appris qu'on ne doit jamais se résigner au mal
-qu'on peut supprimer ou diminuer;</p>
-
-<p>En luttant contre leurs défauts, en triomphant de plusieurs,
-elles ont appris qu'elles sont des êtres progressifs, et que la
-volonté est toute puissante;</p>
-
-<p>Par votre calme, votre impartialité, votre justice, votre équité,
-votre indulgence, elles ont pris une haute idée du pouvoir social
-que vous représentez auprès d'elles: elles savent qu'il doit éclairer,
-moraliser, punir selon l'intention et dans le but de faire
-réfléchir, d'améliorer;</p>
-
-<p>Elles ne possèdent que trois axiomes: fais aux autres ce
-que tu voudrais qui te fut fait dans les limites de la justice et de
-l'équité;</p>
-
-<p>Ne fais pas aux autres ce que tu ne trouverais ni juste ni
-équitable qu'ils te fissent;</p>
-
-<p>Ne souffre pas des autres, ni contre les autres, ce qui n'est ni
-juste ni équitable;</p>
-
-<p>Mais ces axiomes sont dans leur pratique: c'est l'âme de leur
-vie, le criterium de l'examen de conscience qu'elles font chaque
-soir.</p>
-
-<p>Ce ne sont pas, à la vérité, de profondes théoriciennes que
-vos élèves; mais ce sont de bonnes et sincères praticiennes, plus
-fortes en Sociologie et en Morale que tous nos phraseurs: elles
-sont prêtes à faire de leur pratique une doctrine.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE III.<br />
-<span class="medium">ÉDUCATION RATIONNELLE (SUITE).</span></h2>
-</div>
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>L'enfant abstrait et généralise plus que nous, mais pas de la
-même manière, parce qu'il ne comprend que le concret: sa
-généralisation exagérée le dispose à confondre les espèces et à
-mal voir les individus. Pour qu'il ne soit pas toute sa vie dans
-l'à peu près, il faut mettre tous ses soins à développer en lui
-l'esprit d'analyse, combiné sans cesse avec la comparaison.</p>
-
-<p>A peine l'enfant meut-il les bras avec intention, qu'il veut
-tout voir et tout toucher; c'est alors que vous feriez bien de
-l'amuser méthodiquement avec les jouets de Fr&oelig;bel, de manière
-à ce qu'il applique à chaque chose tous les sens qui y sont applicables.
-Arrête-t-il ses yeux sur autre chose? Suivez la même
-méthode. Regarde-t-il une rose, par exemple? dites-lui, en lui
-montrant chaque détail: rose&mdash;tige&mdash;feuilles vertes&mdash;épines
-qui piquent; et en la portant à ses narines: elle sent bon. Ayez
-soin, autant que vous le pouvez, pour faire ressortir l'analyse, de
-<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
-mettre immédiatement après quelque chose d'opposé; ainsi à
-l'odeur de la rose opposez celle du souci; à la forme de la boule,
-opposez celle du cube.</p>
-
-<p>Quand l'enfant parlera, ne lui laissez pas prendre l'habitude
-d'appeler un cheval dada, un chien toutou, des friandises nanan;
-mais accoutumez-le à nommer chaque chose par son nom, et
-prenez grand soin de lui faire décrire l'objet dont il vous parle
-pour la première fois: s'il vous parle d'une chèvre, par exemple,
-aidez-le à vous dire qu'elle a un corps, un cou, une tête et quatre
-pattes, des poils de telle couleur, de gros yeux, une barbe et des
-cornes; qu'elle marchait ou grimpait, ou broutait l'herbe;
-qu'elle baissait la tête et présentait les cornes quand on l'approchait;
-qu'elle ne sentait pas bon; que son poil était doux ou
-rude, etc. En habituant ainsi l'enfant à l'analyse, il acquerra,
-de ce qu'il voit, des idées nettes; établira des groupes par comparaison,
-et ne sera disposé de sa vie à se contenter d'expressions
-vagues, de notions mal définies, vice intellectuel de la plupart
-d'entre nous.</p>
-
-<p>L'enfant, avons-nous dit, ne comprend que le concret; c'est
-donc un contre-sens que de meubler sa mémoire de mots qui
-représentent des notions abstraites ou des sentiments qu'il ne
-peut éprouver: rien n'est affligeant comme de le voir transformé
-en oiseau jaseur, récitant une fable de La Fontaine, une page
-d'histoire ou de grammaire.</p>
-
-<p>Dans votre maison annexe ou établissement préparatoire,
-vos élèves ont appris en jouant à lire, écrire, calculer et un peu
-dessiner; aussitôt qu'elles sont avec vous, il faut, peu à peu, leur
-faire comprendre que le travail n'est pas un <i>jeu</i>, mais un <i>devoir</i>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
-Permettez-moi, Madame, d'insister ici sur l'ordre et la succession
-des études, autant que sur la méthode d'enseignement.</p>
-
-<p>L'histoire, la littérature doivent n'être un objet spécial d'étude
-qu'assez tard; il faut que la Raison et le goût soient développés
-avant d'y songer; j'en dis autant de la Philosophie théorique.
-Mais toute l'éducation doit être une philosophie pratique:
-l'élève doit être philosophe sans le savoir, comme elle est moraliste
-sans le savoir: et ses grandes études historiques doivent
-être jalonnées sans qu'elle s'en doute.</p>
-
-<p>Soyez assez bonne, Madame, pour me suivre avec attention
-dans les indications sommaires que je vais vous donner, afin
-d'éclaircir ma pensée.</p>
-
-<p>Votre élève doit savoir sa langue: il faut donc qu'elle
-apprenne la grammaire, la syntaxe, l'orthographe. Au lieu de
-commencer, avec elle, par la grammaire particulière, ainsi que le
-fait tout le monde, commencez par la grammaire générale ou
-philosophique et l'analyse logique; dites à l'élève: tout mot qui
-représente une personne ou une chose est un nom; tout mot qui
-représente une qualité est un adjectif; tout mot qui représente
-l'existence simultanée d'un nom et d'une qualité est un verbe;
-tout mot qui marque les rapports de situation, direction,
-cause, etc., est une préposition, le sujet est l'objet de la qualité;
-le régime est ce qui est sous la dépendance de la qualité.
-Montrez de nombreux exemples de ces mots; faites soigneusement
-distinguer une proposition principale d'une incidente, une
-proposition directe d'une inverse; faites mettre chaque mot à sa
-place logique, retrouver le verbe <i>être</i> dans toutes les combinaisons.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
-Pour apprendre l'orthographe d'usage, il suffit que l'élève
-connaisse les variations du temps et du genre, et lise chaque
-page des dictées qu'elle fera, jusqu'à ce qu'elle soit à peu près
-sûre de l'écrire sans faute sous la dictée: car la dictée n'est pas
-pour apprendre l'orthographe, mais pour s'assurer qu'on la
-retient, et signaler les mots que l'on a besoin d'écrire dix ou
-quinze fois, jusqu'à ce qu'on n'y laisse plus de fautes.</p>
-
-<p>Quand votre élève est forte en grammaire générale, en analyse
-logique et en orthographe d'usage, passez à la grammaire
-particulière; divisez le nom en Nom et prénom; l'adjectif en
-Adjectif, participe, adverbe, article, etc.; donnez sur chaque
-chose les plus grands détails; exigez des analyses grammaticales
-raisonnées, et faites faire de nombreux exercices de syntaxe.</p>
-
-<p>Pour l'Arithmétique, expliquez bien les principes; exigez que
-les élèves rendent compte de tous les détails de leurs opérations;
-de l'arithmétique passez à l'algèbre, puis à la Géométrie, dont
-elles ont pris le goût avec les jouets de Fr&oelig;bel.</p>
-
-<p>Chaque semaine, conduisez vos élèves une fois au cabinet zoologique;
-une autre, dans les galeries minéralogiques; une autre,
-enfin, au jardin botanique.</p>
-
-<p>Excitez leur curiosité, leur attention, de manière à ce que
-chacune retienne bien une chose. De retour, faites-les dessiner
-ce qu'elles ont vu, puis donnez à chacune, tout haut, le nom du
-pays natal de l'animal, de la plante, du minéral qu'elle a remarqué;
-les m&oelig;urs de l'un, les usages auxquels sont employés les
-autres dans l'industrie, la médecine, etc. Nommez les acclimateurs,
-les inventeurs, afin que les élèves sentent le progrès en
-toutes choses. Profitez de ces leçons pour donner l'esquisse de
-<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
-la géographie naturelle et politique du pays, et engagez l'élève
-à en faire la carte, à relater tout ce que vous lui en avez dit, à
-rechercher et à décrire tous les animaux, toutes les plantes, tous
-les minéraux de ce pays.</p>
-
-<p>Comme à chaque instant vous êtes obligée de dire à l'élève:
-cet animal, cette plante sont de tel ordre, de telle famille, elle
-sera désireuse d'apprendre la classification des sciences qu'elle
-étudie, ce qui abrégera beaucoup votre tâche, et vous donnera
-occasion de faire observer que les classifications ne sont que des
-méthodes artificielles, créées par l'esprit humain, à cause de son
-insuffisance; qu'elles ne tiennent compte que de certains points
-de ressemblance, et négligent les différences souvent très nombreuses;
-qu'en conséquence, elles ne représentent pas la nature,
-mais certains rapports généraux découverts par nous.</p>
-
-<p>A celles qui ont franchi ces premières études et les continuent
-sur planche, vous ferez voir des expériences de chimie, de physique
-et des machines.</p>
-
-<p>Les explications que vous donnerez sur les cas particuliers,
-vous conduiront à parler des lois et des classifications de ces
-sciences, et la curiosité des élèves, l'intérêt que vous aurez
-excité, feront le reste. N'oubliez jamais de prendre la science
-à son début, d'en montrer le progrès, d'en nommer les inventeurs
-et ceux qui l'ont perfectionnée, augmentée; car il faut
-que l'élève sente et voie le progrès partout.</p>
-
-<p>Profitez des belles nuits pour faire connaître à vos enfants le
-nom des constellations. Devant le magique spectacle d'un ciel
-calme et étoilé, donnez-leur vos leçons d'astronomie, la théorie
-de la formation des globes, et les lois de la mécanique céleste:
-<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
-tout naturellement cela les conduira à vous interroger sur le
-nôtre et ses vicissitudes; sur les créations successives de la planète,
-manifestes dans les couches géologiques qu'elles ont étudiées.
-Dites-leur la théorie des savants sur toutes ces choses, et
-montrez-leur les créations terrestres s'élevant du minéral à nous
-par une série de transformations progressives, de manière à se
-présenter comme nos ébauches, comme notre espèce arrêtée à
-divers points de son développement. Elles verront alors que
-nous sommes la synthèse de notre planète, et qu'il n'y a
-pas moins progrès dans les &oelig;uvres de la nature que dans les
-nôtres.</p>
-
-<p>Pour compléter les études précédentes, vous aurez soin de
-donner à vos élèves des notions d'anatomie comparée sur squelette
-et sur planche et, en même temps, des notions de physiologie,
-terminant le tout par un cours d'hygiène. Ici, comme dans
-les études précédentes, vous leur ferez toucher du doigt le progrès
-dans la série des espèces, dans le développement individuel,
-et dans celui de la science que nous avons de ces choses:
-vous signalerez à leur reconnaissance les savants qui ont découvert
-et classé les faits, et élaboré les théories qui mettent en
-évidence les lois.</p>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>L'élève sait que les classifications ne sont que des méthodes
-artificielles: elle a pu s'en assurer en voyant les différences
-qu'elles négligent, et par les variations et modifications qu'elles
-ont subies. Vous n'avez pas négligé les remarques à cet égard
-<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
-pour lui faire observer qu'elles sont le produit de nos facultés:
-nous <i>observons</i> les phénomènes concrets, lui avez-vous dit; nous
-les <i>comparons</i> et, par là, nous en constatons les ressemblances
-et les différences; par notre faculté d'<i>abstraire</i>, nous détachons
-les similitudes individuelles, et nous en formons une sorte d'être
-de raison qu'on appelle une espèce, un groupe, une famille, etc.;
-mais en réalité, dans la nature, il n'y a que des individus plus
-ou moins dissemblants ou ressemblants: <i>les abstractions ne sont
-pas des choses</i>.</p>
-
-<p>Vous avez eu bien soin aussi de l'empêcher de se créer des
-idoles scientifiques, et de se méprendre sur la portée du langage
-de la science. Ainsi vous lui avez démontré que toute idée générale
-et abstraite n'a de réalité que dans les faits: que, par
-exemple, la couleur bleue n'existe pas en dehors des objets qui
-ont cette coloration, pas plus que la pensée en dehors des cerveaux
-qui pensent, et les lois en dehors des individus d'où on les
-a abstraites. Vous lui avez bien dit qu'une idée abstraite ou
-générale n'exprime qu'une qualité des choses; que lorsque l'on
-dit, par exemple: par la loi d'attraction, les corps tendent vers
-le centre de la terre, cela ne signifie pas qu'il y a, en dehors des
-corps, quelque chose qu'on nomme <i>loi d'attraction</i>, mais seulement
-que tous les corps ont une qualité faisant partie d'eux-mêmes,
-qui les fait se diriger vers le centre du globe, lequel
-centre a la propriété de les attirer; qu'en conséquence dire:
-voilà la loi de telle série, cela signifie: tous les êtres de telle
-série ont telle qualité active. Personnifier une abstraction, en
-faire un être à part pour la commodité du langage, c'est bien:
-mais il ne faut pas s'y laisser tromper.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
-Voulant faire de votre élève une créature rationnelle, vous
-lui avez démontré que le seul objet de notre connaissance est ce
-que nous pouvons observer, soit en nous soit hors de nous;
-que cet objet de l'observation externe ou interne, ne nous est
-connu que parce qu'il <i>apparaît</i>, c'est à dire est un <i>phénomène</i> ou
-bien une loi des phénomènes; vous lui avez fait soigneusement
-distinguer les phénomènes physiques, ou d'observation externe,
-d'avec les phénomènes intellectuels et moraux, ou d'observation
-interne.</p>
-
-<p>A mesure que sa raison se développera, vous lui ferez découvrir
-à elle-même que rien de ce qui occupe notre pensée n'est
-<i>simple</i>; que tout, au contraire, est une <i>synthèse</i>. Pour les phénomènes
-physiques, rien ne lui paraîtra plus évident, puisqu'il n'y
-en a pas un qui ne soit une réunion de qualités; pour nos phénomènes
-internes, cela ne lui sera pas plus difficile, parce qu'elle
-ne sera pas imbue d'idées métaphysiques: en effet, en se repliant
-sur elle-même pour s'examiner, elle conviendra que l'<i>idée</i> des
-corps se représente comme une synthèse; que la plus simple des
-idées abstraites qui se rapportent à eux, se compose au moins
-de deux termes: ainsi elle ne peut songer à une couleur, sans
-songer en même temps à une portion d'étendue qui la supporte.
-Quant aux facultés intellectuelles et morales, elle avouera
-qu'elles n'existent pas hors d'une synthèse. Qu'est-ce, en effet,
-que l'imagination en dehors des images qui la manifestent? La
-mémoire sans les choses qui la remplissent? L'amour ou la haine
-sans un moi aimant ou haïssant, et la chose aimée ou haïe?
-Qu'est-ce même que ce moi sans la suite des phénomènes de
-mémoire qui le constituent?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
-Votre élève, habituée à l'analyse, à la réflexion, au raisonnement,
-vous dira sans doute: dans tous les phénomènes, il y a
-deux aspects: la <i>fixité</i> et la <i>mobilité</i> ou le <i>devenir</i>. Je suis bien
-la même personne du berceau jusqu'à la tombe, et cependant
-je sais bien que, pas une minute je ne suis la même; que je me
-modifie incessamment dans mon corps et dans mes facultés. Il
-me paraît en être de même, à des degrés différents, pour tout ce
-que je connais. Qu'est-ce que cette chose fixe qui fait l'unité
-individuelle des êtres, leur identité et que je ne puis saisir?</p>
-
-<p>Répondez sans hésiter, Madame: tu me poses la question
-qui tourmente le plus les esprits élevés depuis l'origine de notre
-espèce; et à laquelle on ne peut répondre qu'à l'aide d'hypothèses
-invérifiables. Tu le sais, notre Raison n'est faite que pour
-connaître les phénomènes et leurs lois, non pour connaître
-l'essence des choses ni les causes premières qui ne sont pas du
-domaine de la science.</p>
-
-<p>De ce que nous ne pouvons connaître le côté fixe des phénomènes,
-s'ensuit-il que nous devions le nier? Ce serait absurde:
-puisque cette fixité est un phénomène perçu par la Raison.</p>
-
-<p>Nous est-il interdit de former une hypothèse sur cette chose
-dont la nature se dérobe à la connaissance? Non; mais prends
-garde! Rappelle-toi qu'une hypothèse ne peut être tout au plus
-qu'une <i>probabilité</i>. N'oublie pas non plus que la Raison et
-la Science te démontrent que tout est <i>composé</i>, conséquemment
-<i>étendu</i>, <i>divisible</i>, <i>limité</i>, en <i>relation</i>; que la <i>diversité
-est la condition de l'unité</i>, et qu'<i>un être est d'autant plus parfait
-qu'il est plus composé</i>. D'autre part, ton sentiment te dit que les
-lois qui régissent l'ensemble des choses ne se contredisent pas;
-<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
-que les lois qui régissent ta pensée sont identiques à celles
-de l'univers: tu ne peux donc accepter ou créer une hypothèse
-fondée sur le <i>simple</i>, <i>l'inétendu</i>, <i>l'indivisible</i>, <i>l'absolu</i>, <i>l'infini</i>.
-Ces mots n'ont aucun sens pour la pensée, et sont contradictoires
-à la Raison et à la Science. Il serait absurde, tu dois le comprendre,
-de prétendre les justifier, en alléguant l'existence d'un
-ordre de choses régi par des lois <i>opposées</i> à celles de la Raison
-et de l'univers. Qui a vu cet ordre de choses? Qui oserait prétendre,
-sans preuves possibles, que cet univers, que nous croyons
-un, est contradictoire à lui-même?</p>
-
-<p>C'est en dirigeant ainsi vos élèves, Madame, en les préservant
-avec soin de la maladie métaphysique, que vous les préserverez
-en même temps des vices intellectuels en si grande vogue aujourd'hui.
-Ce ne seront pas elles qui prendront des lois pour des
-êtres en soi; discuteront gravement sur les causes premières et
-les essences, comme si elles avaient reçu leurs confidences
-intimes; généraliseront des faits exceptionnels; rangeront sous
-une loi des phénomènes qui n'y sont pas soumis; nieront des
-faits bien observés, sous prétexte qu'ils ne rentrent pas dans le
-cadre des lois connues; tireront d'un fait des conséquences qu'il
-ne contient pas; introduiront la classification dans ce qui ne saurait
-la comporter; établiront de fausses séries; bâtiront des hypothèses
-sur des pointes d'aiguille. Non, elles considéreront toute
-théorie scientifique comme une solution provisoire, un point
-d'interrogation, et toute hypothèse ou théorie contradictoire à
-la Raison et aux faits prouvés, n'attirera que leur dédain.</p>
-
-<p>Vos élèves observent bien, raisonnent bien, ont une idée
-générale et précise des sciences naturelles, de la Physique, de la
-<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
-Chimie, de l'Anatomie, de la Physiologie, de l'hygiène; elles
-savent leur langue, ont de bonnes notions d'Astronomie, de
-Mathématiques; peuvent classer un animal, une plante, un
-minéral et connaissent sommairement la géographie et l'histoire
-des peuples des contrées dont elles ont étudié les produits: elles
-ont la Philosophie, la Morale et la Sociologie pratiques; elles
-croient à la loi du Progrès; elles savent ce qu'est l'humanité, ce
-qu'elles lui doivent, car vous leur avez dit: si c'est la nature qui
-a créé ces animaux, c'est le génie et le travail de notre espèce
-qui les ont domptés;</p>
-
-<p>Si c'est la nature qui a créé toute ces substances solides, c'est
-le génie et le travail de notre espèce qui les ont transformés en
-édifices, et en maisons pour nous abriter;</p>
-
-<p>Si c'est la nature qui fournit le marbre et la pierre, c'est le
-génie et le travail de notre espèce qui en font des statues, des
-ornements, des objets d'utilité;</p>
-
-<p>Si c'est la nature qui a créé le lin, le chanvre, si c'est elle
-qui fournit les matériaux dont on extrait les couleurs, c'est le
-génie et le travail humains qui les transforment en vêtements,
-en riches peintures;</p>
-
-<p>Si c'est la nature qui donne les métaux, c'est le génie et le
-travail humain qui les épurent, les façonnent, et en font des
-remplaçants de nos forces musculaires, des aides infatigables,
-des ornements;</p>
-
-<p>Si c'est la nature qui a créé nos facultés, c'est notre génie et
-notre travail qui les ont développées, de plus en plus perfectionnées,
-et créé par elles, l'art, la science, l'industrie, la Société,
-la Justice progressive.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
-Vous le voyez, mes enfants, nous sommes plus grands que la
-nature: car nous avons puissance de la dompter, de la façonner:
-notre arme, contre elle, <i>c'est le travail</i>: c'est lui qui fait notre
-puissance et notre gloire, et nous rend dignes d'occuper une
-place dans l'humanité.</p>
-
-<p>Vous le voyez encore, chacun de nous reçoit tout de l'espèce:
-la vie, nous la devons à nos parents;</p>
-
-<p>Notre nourriture, nous la devons aux cultivateurs, à ceux qui
-font leurs instruments de travail;</p>
-
-<p>Nos vêtements, nous les devons aux nombreux ouvriers qui
-fournissent les matières premières, les filent, les tissent, les
-teignent, les taillent, les cousent;</p>
-
-<p>Notre abri, nous le devons à ceux qui extraient la pierre, la
-chaux, le fer, le plâtre; préparent la brique, coulent le verre,
-coupent le bois; à tous ceux qui peignent, tapissent, décorent et
-meublent nos demeures, pour qu'elles nous soient commodes;</p>
-
-<p>Notre science, nous la devons à ceux qui ont assemblé ces
-collections, rempli ces musées, planté ces jardins, inventé ces
-machines, fait ces classifications, ces méthodes que nous admirons;
-à ceux qui ont réfléchi sur les faits, trouvé leurs lois, et
-leurs applications dans l'industrie et l'art;</p>
-
-<p>Notre sécurité, la possibilité de jouir en paix du fruit de nos
-labeurs, de ne pas être dépouillés, opprimés, tués par plus forts
-que nous, nous les devons encore an génie de l'humanité qui a
-tiré de lui-même et formulé les principes de Justice et d'équité.</p>
-
-<p>Tout ce que nous sommes, nous le devons donc à notre espèce
-qui a pensé et travaillé, pense et travaille pour nous; notre
-devoir est donc, au point de vue de la Justice, de rendre, autant
-<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
-qu'il est en nous, à l'humanité ce qu'elle a fait et fait pour nous,
-en travaillant à son profit et au nôtre.</p>
-
-<p>Ainsi préparées, Madame, vos élèves sont en état d'étudier
-avec fruit l'histoire de leur espèce.</p>
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Nous voici, Madame, sur un terrain neuf et mouvant: celui
-de l'Histoire dont la science n'est pas faite encore.</p>
-
-<p>Vous avez montré en tout la loi de Progrès; il faut lui donner
-une éclatante confirmation dans l'enseignement de l'histoire.</p>
-
-<p>Montrez d'abord notre espèce placée, à son origine, sur un
-globe inculte, tourmenté par les volcans et les inondations;
-plus malheureuse que les autres, parce qu'elle est plus sensible
-et plus désarmée; ayant de grands besoins et de faibles moyens;
-des passions égoïstes très fortes, des facultés supérieures à peine
-ébauchées; afin que vos élèves comprennent ce qu'il a dû falloir
-de temps à l'humanité pour apprendre à cultiver la terre, à se
-construire des habitations, à tirer parti des forces naturelles qui
-la tuaient auparavant, à s'organiser en diverses sociétés, à créer
-les sciences, les arts, l'industrie, et à tout modifier en se modifiant
-elle-même. Elles comprendront alors que l'espèce a dû
-franchir bien des obstacles pour arriver où elle en est; qu'elle a
-dû souvent s'égarer; que le mouvement progressif, ne pouvant
-se faire que d'ensemble pour chaque nation, il est impossible d'y
-procéder par grand écart, c'est à dire de franchir les époques
-ou nuances intermédiaires entre la situation intellectuelle et
-morale où se trouvent les masses, et l'idéal posé par les natures
-<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
-plus élevées; faites-leur bien comprendre alors que notre devoir
-n'est pas de réaliser l'idéal entier dans les faits sociaux, mais de
-travailler à nous en rapprocher de quelques pas, et d'élever nos
-successeurs de manière à ce qu'ils s'en rapprochent encore plus
-que nous.</p>
-
-<p>Comme toute science se compose de faits reliés par une loi,
-vous devez donner à vos élèves la loi de l'Histoire: cette loi est
-le développement de la Morale sous l'influence de la Philosophie,
-de la Religion, des Sciences, des Arts et de l'Industrie.</p>
-
-<p>Vous considérerez donc chaque peuple comme un organe
-Moral de l'humanité, et vous le montrerez descendant plus ou
-moins vite dans la tombe, lorsqu'il renonce à la Morale ou qu'il
-ne progresse plus.</p>
-
-<p>Vous comprenez que, dans un tel plan, ne peuvent entrer des
-fables, des détails puérils, des masses de faits entassés pêle mêle
-sans méthode, sans critique, sans moralité générale, sans loi; que
-toutes ces choses ne sont pas plus l'Histoire, que des plantes non
-classées ne sont la Botanique.</p>
-
-<p>Il m'est impossible, vous le concevez, de vous tracer un plan
-d'Histoire: cela nous conduirait trop loin: mais un simple
-exemple vous fera comprendre mon idée: il s'agit pour l'élève
-d'étudier l'histoire de France et d'Angleterre, par exemple. Or
-la loi de la première est, au point de vue de la Justice, le développement
-de l'unité dans la Justice ou de l'Égalité, comme la loi de
-l'histoire d'Angleterre est, sous le même rapport, le développement
-de la diversité dans la Justice ou de la liberté individuelle.
-Ces deux lois posées, vous divisez chaque histoire en autant de
-périodes qu'il est nécessaire pour la démonstration de la loi;
-<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
-ayant le soin de les trancher assez pour que chacune ait un
-aspect propre; groupant autour de l'idée principale la philosophie,
-la religion, les sciences, les arts, etc., en notant avec le
-plus grand soin le rôle de ces éléments pour ou contre le Progrès:
-la vie des personnages ne doit valoir que comme preuve
-vivante et le fait des vérités avancées par vous. Chaque période
-se compose d'éléments Critiques, Conservateurs, Réformateurs
-et Indifférents qui se trouvent représentés par des doctrines et
-des hommes, du conflit et du mélange desquels sort l'ordre ascendant
-ou descendant de la période suivante qui donne naissance
-aux quatre éléments précités, mais transformés.</p>
-
-<p>Deux observations sont ici nécessaires: Vous ne devez pas
-représenter les doctrines et les hommes comme <i>exclusivement</i>
-bons ou mauvais, conservateurs ou novateurs, etc., mais comme
-<i>principalement</i> une de ces choses.</p>
-
-<p>La seconde observation est que l'élève doit s'habituer à juger
-la valeur morale d'un événement ou d'un personnage sur la doctrine
-morale de l'époque où s'est passé l'un et a vécu l'autre:
-l'équité est un devoir envers les morts aussi bien qu'envers les
-vivants. Comme le Progrès s'accélère, avant trois cents ans
-d'ici, nos descendants pourront juger bien immorales, bien
-injustes, certaines lois et opinions dont nous nous enorgueillissons
-aujourd'hui; soyons donc équitables envers le passé, afin
-que l'avenir ne nous soit pas trop sévère.</p>
-
-<p>Espérons, Madame, qu'une section du Comité encyclopédique
-vous donnera, sur l'Histoire, une suite de traités qui vous épargneront
-le travail philosophique que vous seriez obligée de
-faire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
-Un mot sur le rôle de la Philosophie et de la Religion. La première
-doit être représentée à vos élèves comme fille surtout de
-la Raison, et ayant un rôle principalement critique; la seconde
-est surtout fille du sentiment religieux, et joue principalement le
-rôle d'élément conservateur.</p>
-
-<p>Vous représenterez à vos élèves le sentiment religieux comme
-inhérent à la nature humaine; comme une aspiration indéfinie à
-nous relier avec l'univers et nos semblables; comme une disposition
-à sentir qu'il y a des rapports entre nous et les lois dont
-nous voyons les résultats, sans que nous puissions en atteindre
-les causes. Vous marquerez avec soin les diverses transformations
-de ce sentiment sous l'influence du développement intellectuel
-et moral, jusqu'au moment où l'humanité, arrivant à la
-conception de sa propre loi, la loi morale, à la nécessité de
-l'accord qui doit exister entre la Vertu et le bonheur, fournit sa
-dernière étape sentimentale, en ajoutant à la croyance en la
-Divinité celle en l'Immortalité de la conscience individuelle,
-Immortalité qui, selon la belle expression de M. Charles Renouvier,
-est <i>le droit au Progrès</i>.</p>
-
-<p>Insistez beaucoup pour faire comprendre à vos élèves que le
-sentiment religieux ne saurait être une loi de notre être sans en
-être une de l'univers. Sans régir des rapports dont un des
-termes, quoiqu'inconnu, n'en existe pas moins; que la Divinité
-et l'Immortalité ne sauraient être les objets de la foi humaine,
-sans avoir une réalité objective, parce que la voix de la nature
-ne trompe jamais; et séparez le sentiment religieux d'avec les
-religions.</p>
-
-<p>Les Religions, dites-leur, sont construites avec la science et la
-<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
-moralité des époques où elles apparaissent: elles donnent les formules
-et les représentations des objets du sentiment religieux:
-le philosophe pur croit en la Divinité, mais il ne la définit pas;
-il croit presque toujours en l'immortalité du Moi, mais il ne
-cherche pas à se figurer ce qu'elle sera: il pense seulement
-qu'au delà de la tombe, se trouvera la sanction des actes
-moraux: le philosophe de notre époque, faisant un pas de plus,
-pensera que, dans notre transformation, il y aura progrès.</p>
-
-<p>Le croyant se fait une idée précise de Dieu, de la nature de
-ce qui persiste en nous, de ce que nous ferons dans l'existence
-qui suivra celle-ci, des peines et des récompenses, etc.</p>
-
-<p>Le philosophe trouve dans sa foi sentimentale, indéfinie,
-l'appui, mais non la source et la raison du Droit et du Devoir;
-pour le croyant, jusqu'ici, la morale n'a d'autre source que la
-Religion; s'il cessait de croire à celle-ci, l'autre n'aurait plus de
-base.</p>
-
-<p>Le vice de toute religion positive, jusqu'à nos jours, a été
-d'immobiliser l'humanité; le service qu'elles ont rendu, a été de
-vulgariser certaines notions parmi les masses. Elles sont toutes,
-pendant un certain temps, le soutien des principes moraux les
-plus avancés. Mais comme elles se prétendent immuables et que
-l'humanité progresse, arrive l'instant où elles sont dépassées en
-Rationalité, en Science et en Moralité: il faut alors qu'elles
-disparaissent, sans quoi l'humanité mourrait: Toujours la lutte
-contre elles est rude et longue, et elle ne cesse que quand un
-idéal religieux nouveau s'est emparé des majorités: car <i>les
-religions ne cèdent la place qu'aux religions</i>, non aux philosophies.
-Un tel changement est toujours précédé d'un changement
-<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
-de principes, autant que d'un progrès dans les doctrines morales:
-jamais Rome et la Grèce n'eussent accepté le Dieu, roi unique,
-si d'abord elles n'eussent accepté l'unité du pouvoir dans les
-mains d'un César: car les nations ont une tendance invincible
-à modeler leur gouvernement et leurs lois sur leurs conceptions
-religieuses, et <i>vice versâ</i>: il résulte de cela, qu'un pays qui
-change de principes et de lois, tend invinciblement à changer
-de Religion.</p>
-
-<p>Voilà, Madame, l'enseignement que vos élèves doivent retirer
-de l'étude des religions: car c'est surtout par l'étude des
-religions et des philosophies, qu'elles peuvent connaître le
-génie des peuples.</p>
-
-<p>N'oubliez pas de leur faire faire la critique rationnelle des
-Philosophies, à mesure que vous leur présenterez l'ensemble de
-chaque doctrine. Qu'elles admirent les hommes de génie, à la
-bonne heure; qu'elles respectent Platon et Spinosa, Aristote et
-Hegel, Descartes et Leibniz, rien de mieux; mais montrez-leur
-en quoi ils ont fait fausse route; car vos enfants ne doivent pas
-plus avoir de fétiches parmi les hommes que parmi les choses:
-elles doivent rester elles-mêmes, et n'être le daguerréotype de
-personne.</p>
-
-<p>Dans le cours de vos études historiques, vous ne négligerez
-pas non plus de vous arrêter suffisamment sur les doctrines économiques
-et sociales, les différentes formes politiques et les lois,
-et le rapport de ces choses, avec la justice.</p>
-
-<p>Dans ces études, vos élèves doivent trouver leur critère dans
-la Doctrine que vous leur avez inculquée touchant les destinées
-humaines, et la théorie des Droits et des Devoirs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
-Vous me direz, Madame, que le plan que je viens d'ébaucher
-sur votre demande, exige un ensemble de connaissances que
-vous ne possédez pas. Je le sais: aussi vous conseillé-je de vous
-entourer de collaboratrices qui aient une ou deux spécialités:
-mais votre devoir est d'assister aux leçons, et de veiller à ce que
-jamais on ne s'éloigne de la direction rationnelle.</p>
-
-<p>Vous serez peut-être obligée, au début, d'employer quelques
-professeurs de l'autre sexe; mais vous rechercherez celles
-d'entre vos enfants qui ont des vocations spéciales; vous les
-cultiverez et au bout de quelques années, votre établissement
-n'aura que des professeurs femmes.</p>
-
-<p>Le genre d'éducation que je vous propose d'appliquer, Madame,
-fera de vos élèves des femmes simples, fortes, vigoureuses,
-sérieuses et raisonneuses, plus instruites que la plupart des
-hommes instruits d'aujourd'hui; elles seront en état de réformer
-la famille, de faire transformer les lois qui subalternisent leur
-sexe.</p>
-
-<p>Elles prouveront, par leurs &oelig;uvres, ce qui est la meilleure et la
-plus sûre des preuves, que la rationalité est égale chez les deux
-sexes; que la chose doit être ainsi pour qu'ils soient socialement
-égaux. Le Sentiment et la Raison n'égalisent pas les êtres,
-parce que le premier doit être dirigé, contenu, réformé par la
-seconde. En conséquence ceux qui prétendent que, chez l'homme,
-prédomine la Raison et chez la femme le Sentiment, bien loin
-d'égaliser les sexes par l'équivalence, doivent continuer à subordonner
-la femme à l'homme. La Raison étant en toute créature
-humaine ce qui juge de la vérité des rapports, ce qui établit
-l'ordre, si l'homme en était doué plus que la femme, il serait
-<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
-réellement son chef, ce que vos élèves n'admettront jamais,
-parce qu'elles se sauront, comme beaucoup de femmes se savent
-déjà, la preuve vivante du contraire, et qu'elles jugeront fausse
-une théorie contredite par les faits.</p>
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Toutes les religions, dites positives et naturelles, étant des
-créations de la conscience humaine, vous me demanderez sans
-doute, Madame, s'il vous est permis d'en inculquer une à vos
-élèves; s'il est même possible qu'elles y croient lorsqu'elles
-seront rationnellement élevées.</p>
-
-<p>Il n'y a que les esprits sans portée, les c&oelig;urs sans chaleur qui
-ne se posent pas d'hypothèse sur l'Univers, la Divinité, l'Immortalité
-individuelle, l'accord de la Justice et du bonheur, etc., etc.
-Or, vos élèves ne seront pas de ce nombre: cette hypothèse,
-origine d'une religion positive, elles se la poseront et la résoudront,
-si vous ne la posez et ne la résolvez pour elles.</p>
-
-<p>La femme est trop vivante, elle qui donne la vie, et vos
-enfants auront une trop forte personnalité, pour croire à l'anéantissement
-de leur être.</p>
-
-<p>Vous leur aurez appris que toute tendance existe en vue
-d'une fin; elles sentiront et comprendront qu'en elles se trouvent
-une foule d'aptitudes et de besoins qu'une seule vie ne
-peut développer et satisfaire: elles en induiront une vie future,
-que leur vif sentiment de la justice ne leur permettra pas de
-concevoir autrement que comme la conséquence logique de
-l'emploi de celle-ci.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
-Anti <i>substantialistes</i> et anti <i>réalistes</i> par éducation, elles ne
-croiront qu'aux individus; les phénomènes seront pour elles les
-seules choses en soi; les espèces qui n'existent que dans et par
-les individus, seront soupçonnées de n'être que des étapes progressives,
-des manifestations, des formes de la loi de Progrès
-inhérente à tout ce qui est. De ces inductions, sortira la négation
-de la mort qui ne sera plus pour vos enfants qu'une transformation
-plus profonde de l'individu, du principe ou loi d'unité
-de chaque être.</p>
-
-<p>Vos élèves sauront que si la justice est la loi de la conscience
-morale, c'est qu'elle est une loi de l'univers; que si cette même
-conscience regarde la félicité comme une conséquence obligée
-de la justice, c'est qu'il est dans la nature des choses que cette
-harmonie existe: or, comme l'étude de l'Histoire et l'expérience
-leur prouveront que cette harmonie n'existe pas sur cette terre,
-elles en induiront qu'elle doit exister ailleurs.</p>
-
-<p>Ces inductions et beaucoup d'autres dont nous n'avons pas
-à parler ici, parce que nous ne traitons pas de dogmes, étant
-légitimes pour une conscience droite, conduiront vos enfants à
-se formuler une croyance; c'est pour cela que j'estime que vous
-pouvez sans scrupule en déposer une dans leurs jeunes c&oelig;urs.</p>
-
-<p>Quant à votre crainte de voir la religion ébranlée dans l'esprit
-de vos élèves par la certitude qu'elles auront plus tard que toute
-religion positive est un produit de la conscience, vous n'avez
-pas à vous en préoccuper, si vous avez pris le soin de mettre
-l'hypothèse religieuse en accord parfait avec la science, la
-morale et la raison. Nous n'avons nul besoin d'une Révélation
-divine pour croire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
-Est-ce que le savant ne croit pas à sa théorie? Vos élèves
-d'ailleurs, ne sauront-elles pas que la base de toute certitude
-est dans la foi? Est-ce que, pour acquérir des connaissances,
-nous ne devons pas, préalablement, faire acte de foi envers
-l'existence des corps extérieurs, la constance des lois qui régissent
-les choses, l'existence de nos facultés et la valeur positive
-de leur appréciation? Vos élèves ne savent-elles pas que, même
-ces choses admises sans preuve, tout repose, pour l'avenir sur la
-probabilité? Qui pourrait <i>prouver</i> que le soleil se lèvera demain,
-que le fer ne deviendra pas mou comme du coton, que ce qui était
-nourriture hier ne sera pas poison demain? Personne ni rien,
-sinon notre foi que l'univers et les lois qui régissent les choses
-demeurent, sont persistants? La raison de vos élèves ne
-saurait être ni révoltée, ni effrayée d'avoir la foi pour couronnement
-puisqu'elle l'a pour base. Être suspendus entre deux
-abîmes de foi, ne nous épouvante pas: ce qui nous fait reculer,
-c'est de trouver la contradiction sur le terrain où les deux
-abîmes se rencontrent: c'est cette contradiction que vous
-devez éviter par dessus toutes choses.</p>
-
-<p>Donnez donc de bonne heure une religion positive à vos
-enfants, mais entendez-le bien, une religion qui ne soit que
-l'épanouissement poétique de tous vos enseignements.</p>
-
-<p>Vous leur aurez démontré que tout est limité, composé,
-relatif; que le degré de perfection des êtres est en raison de leur
-complication; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur
-représenter la Divinité comme simple, infinie, absolue.</p>
-
-<p>L'étude de la Biologie leur aura prouvé que, si elles sont supérieures
-aux animaux, c'est parce qu'elles sont plus composées
-<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
-qu'eux et ont un plus grand nombre de facultés; vous ne pourriez
-donc, sans contradiction, leur enseigner que ce qui persistera
-en elles sera d'autant plus parfait qu'il sera plus simple.</p>
-
-<p>Toutes leurs études leur auront démontré que l'humanité
-progressive, s'est élevée et s'élève incessamment de l'animalité et
-du mal vers l'humanité et le bien; qu'elle est l'auteur de sa
-justice, de sa vertu, aussi bien que de ses sciences, de ses arts,
-de son industrie, vous ne pourriez leur enseigner, sans contradiction,
-que cette humanité est déchue, incapable de rien par
-elle-même et reçoit d'en haut la Justice.</p>
-
-<p>Elles sauront qu'avec la pratique du bien, notre tâche ici bas
-est la culture du globe, les créations scientifiques, industrielles
-et artistiques; le perfectionnement de la société et des lois, afin
-de créer, pour tous, la plus grande somme de bien-être et de
-liberté, vous ne pourriez donc leur enseigner, sans contradiction,
-que la terre est une vallée de larmes dont elles doivent se
-détourner avec horreur; que le monde ou la société est haïssable;
-qu'il faut le mépriser et le fuir, et que la science, qui est
-le certain, doit être subordonnée au dogme, qui n'est que l'hypothèse.</p>
-
-<p>Elles seront convaincues que le travail est notre gloire; que
-c'est par lui que nous remplissons notre destinée, et que nous
-nous rendons semblables aux puissances qui régissent l'univers;
-que plus l'être est parfait, plus il travaille; vous ne pourriez
-donc, sans contradiction, leur enseigner que le travail est un
-<i>châtiment</i>, une marque de dégradation.</p>
-
-<p>Elles seront assez développées sous le rapport de la Justice,
-pour savoir que toute faute est personnelle, que toute punition
-<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
-a pour but l'amendement du coupable, et doit être proportionnée
-à l'intention et à la gravité du délit; vous ne pourriez donc,
-sans contradiction, leur représenter la Divinité vouant la race
-humaine au malheur et au crime pour le péché d'un seul; sévissant
-dans un but de vengeance, non d'amélioration, condamnant
-la créature punie <i>à vouloir</i> éternellement le mal, ce qui
-équivaut, dans le législateur <i>tout puissant</i>, à l'amour du mal.</p>
-
-<p>Elles sauront que le bien et le mal moral sont des faits de
-liberté et que chacun doit, logiquement, subir les conséquences
-de ses actes pour qu'il y ait Justice; vous ne pourriez donc,
-sans contradiction, leur enseigner que, quelles que soient leurs
-&oelig;uvres, elles sont prédestinées par la volonté divine, à un bonheur
-ou à un malheur éternel.</p>
-
-<p>Elles seront persuadées que nous sommes solidaires, que nul
-ne saurait pécher sans que la société ne soit en partie coupable,
-conséquemment en partie responsable; que toute faute est à la
-fois individuelle et sociale; que nous sommes liés comme les
-organes d'un même corps; vous ne pourriez donc, sans les démoraliser
-et contredire tous vos enseignements, leur dire qu'on
-peut se sauver seul, et que, si elles sont sauvées, elles auront <i>du
-bonheur</i> à voir souffrir à leurs semblables des supplices atroces
-et sans fin.</p>
-
-<p>Dans ce qu'elles voient, savent, connaissent, elles constateront
-la loi de progrès, c'est à dire de mouvement ascendant; la
-récompense des efforts de la nature et de l'humanité dans un
-accroissement de puissance et de travail; vous ne pourriez donc,
-sans contradiction, leur proposer pour idéal de récompense
-future la contemplation, le repos, la diminution de leurs énergies.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
-Elles sauront que la base du Droit est la liberté et l'égalité,
-elles aimeront et pratiqueront cette doctrine; vous ne pourriez
-donc, sans contradiction, leur représenter le monde futur
-comme une royauté despotique avec une hiérarchie de
-sujets.</p>
-
-<p>Songez sérieusement à ce que je viens de vous dire, Madame;
-car votre responsabilité est des plus graves: il ne vous est permis,
-sous aucun prétexte, de contribuer à mettre la contradiction
-et le désordre dans la société, en les mettant dans l'intelligence
-et le c&oelig;ur de vos élèves. Il faut que tout, en elles,
-converge vers un même but: donnez-leur donc une Religion qui,
-bien qu'au dessus de la Raison, ne lui soit pas contradictoire;
-qui, bien que n'étant <i>la source d'aucun Droit ni d'aucun Devoir</i>,
-appuie cependant l'un et l'autre.</p>
-
-<p>Quelle que soit la vivacité de leur foi, vos élèves seront
-tolérantes et préservées de la folie mystique, car une nuance
-raisonnable de doute planera sur leur croyance: elles se diront
-sagement: je <i>crois</i>, mais je ne <i>sais</i> pas; et l'humanité a déjà
-passé par tant d'hypothèses! Les autres consciences individuelles
-ont, comme moi, l'aspiration religieuse, la croyance en
-l'immortalité personnelle; nous varions sur les détails; absolument
-parlant, qui se trompe? Tous nous croyons avoir raison;
-vivons donc en paix jusqu'à la démonstration de l'erreur par les
-faits; ou, si nous discutons, que ce soit en frères.</p>
-
-<p>Vos élèves seront assez imbues de l'idéal social moderne, pour
-comprendre que la Religion est une manifestation individuelle,
-non une manifestation sociale; que l'État, qui représente la
-collectivité, ne peut légitimement s'inféoder à une secte quelconque;
-<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
-qu'en un mot, l'État ne doit pas avoir une religion
-positive, afin qu'aucune conscience ne soit opprimée.</p>
-
-<p>Elles croiront assez à l'égalité et à la dignité humaines pour
-repousser tout sacerdoce organisé; on enseigne une science,
-non pas une hypothèse: on propose celle-ci, et jamais aucun
-prêtre ne se contenterait de ce sage et modeste rôle: c'est
-l'instituteur qui dirige l'enfant; l'adulte doit se diriger lui-même.</p>
-
-<p>Donnez, Madame, donnez à vos enfants une religion qui les
-soutienne dans la sainte lutte de la vertu et du dévouement;
-une religion qui élève leur esprit et leur c&oelig;ur, et exalte leur
-courage. Si l'on peut légitimement hésiter à s'offrir en holocauste,
-lorsque la mort apparaît comme le néant de la conscience,
-tous les dévouements sont possibles lorsqu'on se considère
-comme un des rouages de l'Ordre de Justice, et qu'on ne voit
-dans la mort qu'une transformation, un agrandissement du moi
-humain.</p>
-
-<p>Que vos enfants trouvent dans une religion admise par leur
-raison et leur sentiment, un port assuré contre les tempêtes de
-l'âme; dans leurs frères divins des amis, des témoins de leurs
-victoires, une pensée fortifiante: celle de ne pas travailler sans
-témoin au bien général, si elles sont méconnues de leurs contemporains.
-Oh! croyez-le, elles seront meilleures, plus
-dévouées, plus grandes, si elles sont bien persuadées qu'ayant
-servi dans leur vie présente l'Ordre de Justice et de Bonté,
-elles seront reçues vivantes dans son sein pour continuer à le servir
-encore, et y trouver l'harmonie de la Justice et du Bonheur.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE IX.<br />
-<span class="medium">RÉSUMÉ ET CONCLUSION.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Sur quelques points du globe, un certain nombre de femmes
-protestent contre les lois qui placent leur sexe en minorité, en
-demandent l'abrogation ou la réforme, et revendiquent leur légitime
-part de droit humain.</p>
-
-<p>Des esprits futiles et sans portée rient de ce mouvement qui
-commence et ira grandissant sans cesse.</p>
-
-<p>Des esprits sérieux, mais retenus dans les liens des vieux préjugés,
-s'en effraient et s'en étonnent; en cherchent naïvement
-la raison où ils ne peuvent la trouver, et conçoivent la gigantesque
-espérance d'arrêter court le mouvement émancipateur.</p>
-
-<p>Une fois pour toutes, il faut les détourner de ce labeur ingrat,
-en leur faisant toucher du doigt les réalités.</p>
-
-<p>La domination de l'homme sur la femme, et la minorité civile
-de celle-ci avaient leur prétexte quasi légitime lorsque la femme,
-<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
-maintenue dans l'ignorance, était réellement inférieure à l'homme
-en intelligence, en caractère, en activité;</p>
-
-<p>Lorsqu'elle n'avait et ne se croyait pour fonction que la
-maternité et les soins du ménage;</p>
-
-<p>Lorsqu'elle trouvait un soutien légitime qui l'aimait, la protégeait;</p>
-
-<p>Lorsque, inférieure par l'éducation elle se croyait aussi de
-nature inférieure, et considérait comme son devoir envers Dieu
-l'obéissance à son mari.</p>
-
-<p>Les choses étaient-elles bien ainsi? Je n'en discuterai pas:
-préfère le passé qui veut; moi j'aime mieux l'avenir où je vois
-l'amour complet dans l'égalité, la fusion des âmes, la confiance
-entière et réciproque, l'effort commun pour une &oelig;uvre commune,
-l'union sainte, pure, entière jusqu'au tombeau qui ne sera
-pour le survivant qu'un berceau d'immortalité.</p>
-
-<p>Il n'est question ni de ce que nous préférons, ni de ce que nous
-rêvons les uns ou les autres: mais seulement de ce qui peut être,
-d'après l'état des esprits et des choses: c'est folie que de vouloir
-ramener le monde en arrière: la sagesse consiste à régler sa
-marche en avant.</p>
-
-<p>Pourquoi la femme revendique-t-elle son droit à la liberté et
-à l'égalité?</p>
-
-<p>C'est d'abord parce que, beaucoup plus instruite que par le
-passé, elle sent mieux sa dignité et les droits de sa personnalité.
-C'est parce que les leçons et l'exemple des hommes l'ont éloignée
-de la foi complète au dogme ancien, qu'elle n'accepte plus
-que sous bénéfice d'inventaire; c'est à dire en repoussant ce qui
-heurte ses sentiments nouveaux. Elle sent trop ce qu'elle vaut
-<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
-aujourd'hui, pour se croire inférieure à l'homme et tenue de lui
-obéir: elle ne croit pas plus au droit divin de l'autre sexe sur
-elle, que ce sexe ne croit au droit divin du prince et du prêtre
-sur les peuples.</p>
-
-<p>Sous l'influence du principe d'Émancipation générale, posé par
-la Révolution française, la femme, mêlée à toutes les luttes
-comme actrice ou martyr; comme mère, épouse, amante, fille,
-s&oelig;ur, s'est modifiée profondément dans ses sentiments et ses
-pensées: il eût été absurde qu'elle voulût la liberté et l'égalité
-pour les hommes, parce qu'ils sont des créatures humaines, sans
-élever son c&oelig;ur, et sans rêver son affranchissement propre,
-puisqu'elle aussi est une créature humaine: l'esprit révolutionnaire
-a rendu la femme indépendante: il faut en prendre son
-parti.</p>
-
-<p>La femme n'étant plus enfermée dans les soins du ménage et
-des enfants, mais, au contraire, prenant une part toujours croissante
-à la production de la richesse nationale et individuelle, il
-est évident qu'elle a besoin de liberté et d'indépendance, et
-qu'elle doit avoir, dans la famille et les affaires une tout autre
-place que par le passé: elle le sent et le sait, il faut encore en
-prendre son parti, et lui faire cette place: le bon sens et la justice
-l'exigent.</p>
-
-<p>La femme ne pouvant plus se marier sans une dot ou une
-profession, ne peut plus considérer le mariage comme son état
-naturel; elle est de plus en plus mise dans la nécessité triste
-ou heureuse de se suffire à elle-même, de se considérer, non plus
-comme le complément de l'homme, mais comme un être parfaitement
-distinct.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
-Cette situation faite à la femme exige donc de profondes
-réformes légales et sociales: elle le sait ou le sent: il faut
-encore en prendre son parti, et travailler à ces réformes, sous
-peine de voir la civilisation moderne périr par la minorité de
-la femme, comme la civilisation ancienne a péri par l'esclavage.</p>
-
-<p>L'homme n'aime plus la femme: il cherche en elle un
-complément obligé de dot, un associé commode, un moyen de se
-procurer quelques sensations ou distractions, une servante, une
-garde malade non rétribuée; la femme ne l'ignore pas; et, à son
-tour, elle n'aime plus l'homme; cette désolante situation des
-sexes en face l'un de l'autre, exige que la femme soit délivrée de
-la tutelle de l'homme qui la heurte, l'irrite, la ruine trop souvent;
-qui se sert durement de droits sans fondement dans la
-nature des choses: droits qu'elle ne veut plus subir parce qu'elle
-est trop intelligente aujourd'hui; et parce qu'elle aime beaucoup
-moins son conjoint dont elle se sait n'être plus suffisamment
-aimée.</p>
-
-<p>L'on n'ignore pas ce qu'est devenu le mariage, et quel usage
-une infinité d'hommes font des privilèges qu'ils ont comme chefs
-de la communauté. Par leurs passions, leurs vices, leur incurie,
-ils désolent souvent leur femme et compromettent leur
-avenir et celui de leurs enfants. La femme commence à ne plus
-vouloir de cette situation humiliante et dangereuse: elle murmure,
-elle s'insurge dans son c&oelig;ur, et beaucoup de jeunes
-femmes déjà préfèrent renoncer à l'union légale que de subir
-les conséquences du mariage actuel: que peut faire la société
-pour parer à ce danger, sinon réformer le mariage?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
-Ainsi la femme ne veut plus être mineure parce qu'elle ne
-l'est plus devant l'intelligence;</p>
-
-<p>Parce qu'elle ne l'est plus devant la production;</p>
-
-<p>Parce que la situation qui lui est faite exige son égalité avec
-l'homme.</p>
-
-<p>Et nous disons, et nous répétons qu'il faut en prendre son
-parti et opérer progressivement des réformes, si l'on ne veut que
-la civilisation périsse.</p>
-
-<p>Pour que le mouvement dont on s'étonne ne se produisît pas,
-il ne fallait pas cultiver l'esprit de la femme;</p>
-
-<p>Il ne fallait pas lui donner une large et lourde part dans le
-travail;</p>
-
-<p>Il ne fallait pas permettre que l'homme pût se vendre à la
-femme pour une dot, ou que celle-ci fût son égale ou sa supérieure
-en utilité dans le travail du couple;</p>
-
-<p>Il ne fallait pas proclamer l'égalité de Droit pour tout être
-humain;</p>
-
-<p>Il ne fallait pas ruiner dans le c&oelig;ur de la femme la doctrine
-qui divinise l'autorité et la subordination.</p>
-
-<p>Mais puisqu'on a fait, laissé faire et laissé passer, il faut subir
-les conséquences de la situation présente, et ne pas blâmer la
-femme lorsqu'elle témoigne avoir profité des leçons qu'on lui
-donne; on ne peut plus ressusciter le passé, ni rendre à la
-femme ses naïves croyances, ses niaises soumissions, son ignorance
-et son existence cachée: on l'a développée pour la liberté
-et l'égalité, qu'on lui donne donc l'une et l'autre; car elle ne
-formera des hommes libres qu'à la condition d'être libre elle-même.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
-Dans l'ouvrage que vous terminez, lecteur, je n'ai posé et
-soutenu qu'une thèse: celle de l'égalité de Droit pour les deux
-sexes; je n'avais donc pas à me préoccuper des fonctions de la
-femme, c'est à dire de l'usage que, par suite de sa nature particulière,
-si elle en a une, elle sera librement conduite à faire
-de son droit.</p>
-
-<p>Je me serais même interdit de répondre à cette simple question:
-Y a-t-il dans la Société des fonctions masculines et des
-fonctions féminines? Si, par une inconcevable aberration, certaines
-gens n'eussent fait des fonctions qu'ils attribuent à la
-femme, des causes d'infériorité devant le Droit.</p>
-
-<p>J'ai dû dire alors: ne confondons pas le droit et la fonction:
-le Droit est la condition, la faculté générale et absolue; la
-Fonction est la manifestation des aptitudes individuelles qui sont
-limitées: personne n'a la puissance d'user de tous ses droits, et
-chacun en use selon sa nature propre, et les circonstances dans
-lesquelles il se trouve: il se peut que les femmes n'aient pas
-aptitude pour une foule de fonctions; que la maternité et les
-soins de l'intérieur pour lesquels la majorité d'entre elles sont
-formées aujourd'hui, les empêchent d'entrer dans une foule de
-carrières: cela ne signifie rien quant à la question de Droit:
-elles ne sont pas plus obligées d'être autres qu'elles ne sont,
-que l'immense majorité des hommes ne se trouve obligée d'user
-de tous ses droits. Si, comme on le croit, la femme n'est pas
-apte à remplir certaines fonctions privées ou publiques, ou
-qu'elle n'en ait pas le temps, on n'a nul besoin de les lui interdire;
-si, au contraire, on lui croit l'aptitude et le temps, en l'empêchant
-de se manifester, on commet une iniquité, un acte
-<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
-d'odieuse tyrannie: le droit est absolu, il ne se scinde pas, il
-est un: quand il se différencie, ce n'est plus le Droit, c'est le
-privilége, c'est à dire l'injustice.</p>
-
-<p>Toutefois, pour qu'on ne m'accuse pas d'éluder ou de tourner
-les questions, parce que je ne puis ou ne veux pas les résoudre,
-j'ai déclaré nettement ma pensée et j'ai dit: en principe, je
-n'admets pas que, devant le Droit, on puisse légitimement classer
-les fonctions en masculines et féminines, quoique j'admette
-qu'elles se classent dans la pratique selon le degré de développement
-des sexes et leurs aptitudes actuelles.</p>
-
-<p>Je ne puis admettre en principe une classification devant le
-Droit, parce que cela supposerait qu'on a trouvé la <i>loi</i> permanente
-des caractères qui distinguent radicalement les sexes;</p>
-
-<p>Parce que cela supposerait que les sexes sont immobiles,
-improgressifs.</p>
-
-<p>Or les théories qui établissent une classification, sont loin de
-révéler la loi, puisqu'elles sont contredites par une multitude
-innombrable de faits. Et si leur caractère empirique suffit pour
-les rejeter, que sera-ce, si l'on considère les tristes conséquences
-qu'elles entraînent!</p>
-
-<p>Elles faussent l'éducation, détruisent la spontanéité du sexe
-jugé inférieur;</p>
-
-<p>Elles conduisent à l'oppression de la minorité vigoureuse qui
-ne s'est pas soumise a l'étiolement calculé;</p>
-
-<p>Elles font établir le privilége dans le Droit;</p>
-
-<p>Elles empêchent l'humanité de se développer librement, et la
-privent de la moitié de ses forces.</p>
-
-<p>Elles conduisent à calomnier la nature et à nier la valeur de
-<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
-ceux qu'on a comprimés, refoulés, auxquels on a donné une
-nature factice.</p>
-
-<p>Ces motifs sont assez graves pour que nous repoussions toutes
-les théories, toutes les classifications en vogue, et pour que
-nous ne nous permettions pas la fantaisie d'en essayer une, qui
-ne serait pas meilleure que celles des autres, puisque les éléments
-nous manquent, et ne peuvent être donnés que par le libre développement
-des deux sexes dans l'égalité.</p>
-
-<p>Non pas, je l'ai dit, que je nie la différence fonctionnelle des
-sexes: non: une induction légitime m'autorise à croire que la
-différence sexuelle modifie tout l'être, conséquemment le jeu des
-facultés: c'est pour cela que la femme doit être partout et, à
-côté de l'homme: car je ne cesserai de le répéter: tout ce qui
-est de l'humanité n'aura réellement ce caractère, que lorsqu'il
-sera frappé de l'empreinte des deux sexes: si, pour procréer un
-être humain, les deux sont nécessaires, pour mettre au monde
-une loi viable, un jugement vraiment équitable, il faut l'homme
-et la femme. Tout existe dans l'humanité par les deux sexes; si
-tout est imparfait, c'est parce que l'influence de la femme
-est indirecte; il faut qu'elle devienne directe pour hâter le
-Progrès.</p>
-
-<p>Repoussant en principe toute classification devant le Droit, et
-laissant à la Liberté et à l'Égalité la tâche de manifester les
-véritables caractères différentiels des deux moitiés de l'humanité,
-je n'ai pas dû m'arrêter sur la prétendue mission, sur la prétendue
-vocation propre à chaque sexe, ni discuter la valeur des
-affirmations suivantes et autres semblables:</p>
-
-<p>La femme est gardienne des sentiments, de la morale;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
-La vocation de la femme est de plaire à l'homme et de s'en
-faire aimer;</p>
-
-<p>La femme est une religion; c'est une pureté; etc., etc.</p>
-
-<p>Cela nous aurait menée trop loin de définir d'abord les
-termes, puis de faire comprendre l'inanité et le danger de
-semblables idées.</p>
-
-<p>Disons seulement en passant que la première affirmation
-est dangereuse en ce qu'elle conduit à juger plus sévèrement
-la femme que l'homme au point de vue de la morale, conséquemment
-porte à maintenir les fausses appréciations que
-nous avons combattues dans le chapitre de l'Amour et
-du Mariage: quand un seul sexe est réputé gardien des
-m&oelig;urs, les m&oelig;urs se corrompent: car l'un ne pèche pas sans
-l'autre.</p>
-
-<p>D'autre part c'est une triste idée que de prétendre que la
-vocation de la femme est de plaire a l'homme et de s'en faire
-aimer: c'est avec cette morale là que l'on fait de la femme un
-être futile, rusé; qu'on la prépare à l'adultère quand elle est
-malheureuse en ménage; au libertinage quand elle est pauvre:
-la vocation de la femme est d'être un être social, digne, utile et
-moral, une épouse sage et bonne, une mère tendre, attentive,
-éclairée capable de faire des citoyens et des citoyennes honorables:
-sa vocation ne diffère pas en général de celle de l'homme
-qui, lui aussi, doit être un époux sage et bon, un père tendre
-ne donnant à ses enfants que de sages exemples et de bonnes
-leçons, tout en remplissant lui-même sa tâche de citoyen et de
-producteur. Si la femme doit plaire à l'homme et s'en faire
-aimer, l'homme doit également plaire à la femme et s'en faire
-<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
-aimer: à cette condition seule, remplie des deux parts, est le
-bonheur et l'harmonie du ménage.</p>
-
-<p>Mais laissons toutes ces questions incidentelles: mon livre est
-écrit, non pour suivre les classificateurs sur le terrain de l'imagination,
-pour discuter à perte de vue sur le rôle des sexes; non
-pas même pour poser le Droit de la femme en conséquence de sa
-différence et de son utilité autre que celle de l'homme; mais
-écrit uniquement pour poser le Droit de la femme à la Liberté
-dans l'Égalité parce qu'elle est, comme l'homme, une créature
-humaine; parce qu'ainsi que le dit P. Leroux, il n'y a plus ni
-esclaves ni serfs devant le Droit français.</p>
-
-<p>Je n'apporte pas une idée nouvelle: je ne fais que continuer
-la tradition de la majorité des hommes de Progrès, et je me
-contente de la développer, de l'expliquer, de la soutenir et de
-l'amender.</p>
-
-<p>J'aurais négligé peut-être de relever l'opinion surannée de la
-minorité, si ceux qui la représentent, n'avaient le privilége de se
-faire écouter d'un nombreux public. Mais comme ce privilége
-rend leurs erreurs dangereuses et que, de leur fait, beaucoup de
-femmes prennent en aversion les principes de 89, je ne me suis
-pas crue libre de laisser compromettre ces principes sacrés
-auprès du sexe qui, par l'éducation et l'influence, dispose en
-grande partie de l'avenir de la Démocratie. J'ai donc dû prouver
-à la maladroite minorité progressiste qu'elle abuse de l'<i>a priori</i>,
-construit des théories d'asservissement sur des lois imaginaires,
-manque de méthode, se met constamment en contradiction flagrante
-avec les faits, avec la science, avec la logique, avec ses
-propres principes sur le Droit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
-Cette preuve, je l'ai faite durement, sans ménagement aucun:
-c'était mon droit et mon devoir. Loin de m'en repentir, je suis
-prête à la parachever, si ces Messieurs ne la trouvent pas suffisante;
-car jamais, tant que je pourrai tenir une plume, je ne
-permettrai à personne de présenter les doctrines du Moyen Age
-sous l'étiquette de notre glorieuse Révolution, sans faire entendre
-une protestation énergique.</p>
-
-<p>Le résumé du livre qu'on vient de lire est dans les deux
-syllogismes suivants:</p>
-
-<p>La femme doit être libre et l'égale de l'homme devant le
-Droit, parce qu'elle est un être humain;</p>
-
-<p>Or elle est mineure, opprimée, souvent sacrifiée;</p>
-
-<p>Donc il y a lieu d'opérer de nombreuses réformes afin que,
-partout, elle prenne à côté de l'homme sa place légitime.</p>
-
-<p>Toute réforme dans les lois doit être préparée par une réforme
-dans l'éducation et dans les m&oelig;urs;</p>
-
-<p>Or les m&oelig;urs se dépravent, le mariage se corrompt, l'éducation
-des filles n'a ni base ni portée;</p>
-
-<p>Donc il faut travailler à l'éducation de l'amour et de la
-femme, et réformer le mariage, tout en posant et soutenant la
-revendication des droits de la femme.</p>
-
-<p>Et, développant ma pensée, j'ai dit:</p>
-
-<p>L'égalité de Droit entre les hommes, décrétée par le législateur,
-et admise par la conscience moderne, n'est évidemment
-pas basée sur l'égalité ou l'équivalence des hommes entre eux,
-puisque l'expérience nous les montre tous inégaux en facultés
-intellectuelles, en sentiment, en activité, en force, etc.</p>
-
-<p>Sur quoi donc est appuyée cette égalité devant le Droit? Ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
-ne peut être que sur les caractères qui leur sont communs;
-sur les caractères spécifiques qui les rangent dans une même
-espèce.</p>
-
-<p>Or la femme est-elle d'espèce identique à l'homme? possède-t-elle
-les caractères spécifiques de l'humanité? Très évidemment,
-oui.</p>
-
-<p>Donc l'égalité de Droit, étant fondée sur l'identité des caractères
-spécifiques, non sur des variétés individuelles, il s'ensuit
-logiquement que la femme à laquelle, sans folie, on ne peut
-contester ces caractères, est, en principe et très légitimement,
-l'égale de l'homme devant le droit social.</p>
-
-<p>Puisqu'il en est ainsi, la femme est donc, de droit, libre et
-autonome; maîtresse, en conséquence, de manifester comme
-l'homme son activité dans toutes les carrières privées.</p>
-
-<p>Tout ce qui est socialisé pour le développement intellectuel et
-moral des membres du corps social, doit être aussi bien à son
-profit qu'à celui de l'homme.</p>
-
-<p>Sous aucun prétexte, on ne peut l'éloigner des fonctions
-publiques, plus qu'on ne les interdit à l'homme.</p>
-
-<p>Sa dignité civile est la même que celle de l'homme, et tous
-les droits qui en ressortent sont les mêmes.</p>
-
-<p>Dans le Mariage, elle doit être l'égale, c'est à dire l'associée
-de l'homme.</p>
-
-<p>Dans le domaine politique, elle a les mêmes droits que lui.</p>
-
-<p>C'est donc une iniquité que de l'évincer de l'éducation nationale,
-de nier et refouler ses aptitudes, de lui fermer les écoles
-spéciales, de lui refuser certains diplômes et de lui interdire
-certaines carrières.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
-C'est donc une iniquité que de l'inférioriser civilement, de la
-repousser des emplois, de la déclarer <i>incapable</i>.</p>
-
-<p>C'est donc une iniquité de l'absorber dans le mariage, d'en
-faire une serve, ou tout au moins une mineure.</p>
-
-<p>C'est donc une iniquité que de lui ôter sa dignité et son
-autorité maternelles, lorsque le mari est vivant.</p>
-
-<p>C'est donc un surcroît d'iniquité, après l'avoir déclarée faible,
-incapable, mineure sous tant de rapports, de la réputer très
-forte et très capable, très majeure, lorsqu'il s'agit d'être jugée,
-condamnée, punie et de payer les impôts; plus forte et plus
-capable que l'homme, lorsqu'il s'agit de pureté, et de lui laisser
-la charge des enfants naturels, le fardeau de sa faute et de celle
-de l'homme.</p>
-
-<p>Voilà ce que nous pensons, ce que nous disons; et nous le
-redirons bien haut et sans cesse; et nous le redirons si haut et
-si souvent, que celles qui dorment dans un bonheur relatif tout
-égoïste, ou dans l'immoralité où toute dignité s'oublie, seront
-bien forcées de se réveiller, et de songer à la situation et à
-l'avenir de leurs filles.</p>
-
-<p>Jusqu'à ce que notre sang soit glacé par la mort, nous demanderons
-Justice pour la moitié du genre humain;</p>
-
-<p>Nous demanderons que l'on donne une éducation nationale
-aux filles;</p>
-
-<p>Que toutes les carrières leur soient accessibles, tous les
-diplômes accordés;</p>
-
-<p>Que la dignité civile leur soit pleinement reconnue;</p>
-
-<p>Que le Mariage soit une société fondée sur l'égalité, sous la
-protection du conseil de famille;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
-Que le père et la mère aient un droit égal sur les enfants;</p>
-
-<p>Que la pureté de la femme soit suffisamment protégée contre
-l'homme et contre elle-même;</p>
-
-<p>Que la femme prenne progressivement, à mesure qu'elle se
-développera, sa place légitime partout à côté de l'homme, dans
-la législation, l'administration, la Justice, la Science, la Philosophie,
-comme elle l'a déjà dans l'Industrie et l'Art.</p>
-
-<p>Et nous disons aux femmes de Progrès: constituez un Apostolat;</p>
-
-<p>Modifiez l'opinion par une feuille périodique;</p>
-
-<p>Travaillez par vos écrits, à éclairer, à moraliser le peuple et
-les femmes;</p>
-
-<p>Fondez et dirigez un vaste établissement d'éducation pour les
-filles, afin d'avoir une pépinière de réformatrices;</p>
-
-<p>Associez et moralisez les ouvrières;</p>
-
-<p>Relevez les femmes égarées;</p>
-
-<p>Travaillez à faire l'éducation de l'Amour, à placer le Mariage
-sur sa véritable base: car lorsque l'Amour n'est plus que la
-recherche d'une sensation, et que le Mariage tombe en désuétude,
-la société marche à sa dissolution.</p>
-
-<p>Vous toutes qui avez à c&oelig;ur l'&oelig;uvre sainte de l'émancipation
-générale de l'humanité, reliez-vous sur tous les points du
-globe; enfermez le monde civilisé dans un réseau, afin de centraliser
-vos efforts, de donner de l'unité aux doctrines, et de
-préparer le règne de la fraternité humaine par l'extinction des
-haines et des préjugés de nations et de races.</p>
-
-<p>Éloignez toutes les questions oiseuses sur la nature et les
-fonctions de chaque sexe: devant le Droit, elles ne signifient
-<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
-rien: chacun fait et ne doit faire que les choses auxquelles il
-est apte; et l'on ne brigue pas des fonctions pour lesquelles on
-manque de capacité ou de temps.</p>
-
-<p>Faites-bien comprendre aux femmes mineures par l'intelligence
-que, réclamer l'égalité de Droit, ce n'est pas prétendre à
-la similitude de fonctions; qu'elles ne seront pas plus contraintes
-d'être autre chose qu'elles ne sont sous un régime d'égalité,
-que sous celui que nous avons à l'heure qu'il est; que toute la
-différence, sous ce rapport, consistera en ce que celles qui,
-aujourd'hui, ne peuvent faire certaines choses <i>parce qu'elles sont
-femmes</i>, seront admises à les faire, parce qu'elles seront des êtres
-humains.</p>
-
-<p>Faites-leur bien comprendre qu'elles sont absurdes de se poser
-en types et modèles de leur sexe, et de prétendre que toutes les
-autres femmes ne doivent avoir que leurs aptitudes, leurs goûts:
-faites-leur remarquer que nous différons tous; que nous devons
-respecter l'individualité d'autrui comme nous trouvons juste
-qu'on respecte la nôtre; que si l'on regarde comme légitime et
-naturel qu'elles n'aient d'autre vocation que les soins du ménage,
-fonction très nécessaire, très utile et très respectable, elles
-doivent trouver tout aussi légitime et naturel que d'autres
-femmes préfèrent des fonctions différentes.</p>
-
-<p>Enfin, faites-leur honte de l'indigne habitude où elles sont de
-déprécier les qualités supérieures qu'elles n'ont pas, quand elles
-les rencontrent chez une personne de leur sexe: dites-leur, ce
-qui est vrai, qu'elles s'attirent ainsi le dédain des hommes qui
-ont, en général, trop de bon sens pour ne pas reconnaître et
-avouer la supériorité d'une femme, et éprouvent naturellement
-<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
-de la pitié pour celles qui, au lieu de s'en honorer par un sentiment
-naturel de solidarité, refusent de la reconnaître.</p>
-
-<p>Femmes françaises, plus particulièrement mes s&oelig;urs, à vous
-mes dernières paroles.</p>
-
-<p>Le génie de la Gaule, mis dans les fers par l'épée de Rome
-et la foi de l'Asie, s'est réveillé en 1789. Pourquoi, filles de la
-Gaule, laissez-vous pâlir le divin flambeau de la Résurrection?</p>
-
-<p>Parmi nos peuplades héroïques qui ne croyaient pas à la mort
-et adoraient la gloire et la liberté, vous étiez prêtresses;</p>
-
-<p>Vous occupiez le sommet de la hiérarchie religieuse;</p>
-
-<p>Vous étiez profondément respectées;</p>
-
-<p>Votre pureté était protégée par la loi;</p>
-
-<p>Fières, courageuses, chastes, bonnes éducatrices, vous-mêmes
-éleviez les hommes qui faisaient trembler Rome et la Grèce;</p>
-
-<p>Réunies en conseil, vous terminiez les différends qui s'élevaient
-entre les peuples;</p>
-
-<p>Et notre vieille Gaule ne s'est pas réveillée tout entière; elle
-vous a laissées dans l'ombre parce que, pendant son long sommeil,
-vous les saintes, les prêtresses, avez été dépouillées de
-votre auréole; vos fils corrompus et dégénérés vous ont déclarées
-<i>impures</i>; vous ont fait descendre au rôle <i>d'intermédiaires
-entre l'homme et l'animal</i>; vous ont traitées de <i>nids d'esprits
-immondes</i>; vous ont ôté tout respect, toute personnalité dans
-le mariage; dépouillées de toute influence sur les affaires du
-pays; la Gaule s'est relevée de sa tombe en gardant des lambeaux
-du suaire dans lequel l'avaient enveloppée ses oppresseurs;
-est-ce pour cela que vous la méconnaissez?</p>
-
-<p>Femmes françaises, mes s&oelig;urs, vous avez à choisir entre le
-<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
-génie de notre race qui dit: respect à la dignité de la femme,
-place pour elle dans la Cité, dans l'État, dans le Sacerdoce, et
-le vieux génie étranger qui nous exclut et nous dégrade.</p>
-
-<p>Vous avez à choisir, et il faut vous décider, pour que le monde
-moderne n'avorte pas en bouton.</p>
-
-<p>N'employez donc plus votre redoutable influence contre le
-Progrès et vos intérêts les plus chers.</p>
-
-<p>N'élevez-donc plus vos fils et vos filles dans la haine ou l'indifférence
-des institutions que nous ont conquises nos pères au prix
-de tant de sang, de larmes et de douleurs.</p>
-
-<p>Ah! vous seriez bien coupables, si vous saviez ce que vous
-faites! Mais, hélas! Des servantes, des meubles de luxe, des
-esclaves: Voilà ce qu'on s'efforce incessamment de faire de
-vous; et vous abaissez à votre tour le c&oelig;ur et la moralité de
-l'autre sexe qui ne comprend pas que, sans vous, on ne peut rien
-fonder, rien maintenir.</p>
-
-<p>Quand donc ouvrira-t-on les yeux!</p>
-
-<p>Messieurs les prétendus progressistes, un dernier mot.
-L'Église attire la femme, la rapproche de l'autel, la divinise en
-Marie; un des siens va même jusqu'à réclamer pour elle le droit
-politique.</p>
-
-<p>Vous, que faites-vous? Vous reprenez contre nous le langage
-que tenait autrefois l'Église, et dont elle voudrait peut-être bien
-ne s'être jamais servie. Prétendez-vous donc construire l'avenir
-avec les ruines du passé? Vous faites tant de maladroits efforts
-pour nous livrer aux inspirations de ce qui en reste, qu'en vérité
-nous serions tentées de le croire.</p>
-
-<p>Mais nous ne vous laisserons pas faire, Messieurs; nous ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
-laisserons pas les femmes prendre en haine les principes sacrés
-du Droit humain, parce qu'il tous plaît de les subordonner à
-vos petites passions, à vos mesquins égoïsmes, à vos vieux préjugés
-d'éducation.</p>
-
-<p><i>Nous séparons de vous la Révolution.</i></p>
-
-<p>Nous protestons contre vos doctrines Moyen Age.</p>
-
-<p>Nous, femmes du Progrès, nous voulons réagir contre le
-monde social et moral que votre incurie a laissé s'organiser:
-car nous avons honte de cette génération d'avortons égoïstes
-qui a perdu le sens des grandes et nobles choses.</p>
-
-<p>Nous avons honte de ces fils qui font orgie sur la tombe de
-leurs pères et outragent leurs grandes ombres éplorées de leur
-rire incrédule et cynique.</p>
-
-<p>Nous avons honte de cette masculinité décrépite qui conduit
-la France, notre France, au cercueil entre l'armée du coffre-fort
-et une procession de courtisanes.</p>
-
-<p>Nous ne voulons pas que nos fils la continuent.</p>
-
-<p>Nous ne voulons pas que nos filles soient des éléments de
-dissolution.</p>
-
-<p>Nos pères ont promis la liberté au monde: vous, Messieurs,
-qui niez le droit de la moitié de l'humanité, n'êtes pas propres à
-dégager leur promesse. Place donc à la femme, afin que, délivrée
-de ses honteux liens, elle mette la paix où vous mettez la
-guerre, l'équité où vous mettez le privilége.</p>
-
-<p>Vous n'avez plus de Morale, plus d'idéal: place, place à la
-femme, Messieurs, afin qu'elle vous redonne l'un et l'autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span></p>
-
-<h2 class="normal">TABLE DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME.</h2>
-
-<table id="ToC" summary="contents">
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">DEUXIÈME PARTIE.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td>&nbsp;</td>
-<td class="tdr">Pages</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Droit et Devoir; objections contre le Droit des Femmes, la
-Femme devant les m&oelig;urs et le Code civil</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> I<sup>er</sup>. Bases et formules des Droits et Devoirs</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_7">7</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> II. Objections contre l'émancipation des Femmes</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_33">33</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> III. État de la Femme dans les m&oelig;urs et la législation.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td> I. Dialogue entre une jeune femme et l'auteur</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_48">48</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td> II. Emploi de l'autorité</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_51">51</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td> III. Charité de la Femme</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_53">53</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td> IV. Droit politique</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_61">61</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td> V. Fonctions publiques</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td> VI. La Femme dans le mariage</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_67">67</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> IV. Suite du précédent.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td> VII. Contrat de mariage</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td> VIII. La Femme mère et tutrice</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_81">81</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td> IX. Rupture de l'association conjugale</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td> X. Résumé et conseils</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">TROISIÈME PARTIE.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Nature et fonctions de la Femme, amour et mariage; Réformes
-légales</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_99">99</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> I<sup>er</sup>. Nature et fonctions de la Femme</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_101">101</a>
-<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> II. L'amour, sa fonction dans l'humanité</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_127">127</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> III. Mariage (dialogue)</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_151">151</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> IV. Résumé, Réformes proposées</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_177">177</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">QUATRIÈME PARTIE.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">&OElig;uvres de l'époque transitoire; Apostolat de la Femme;
-Profession de foi, Éducation rationnelle</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> I<sup>er</sup>. Appel aux Femmes, Apostolat, Profession de
-foi, etc.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td> I. Appel aux Femmes</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_201">201</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td> II. Profession de foi</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_204">204</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td> III. Comité encyclopédique</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_210">210</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td> IV. Institut</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td> V. Journal</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td> VI. Ateliers</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_219">219</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> II. Éducation rationnelle, Lettres à une institutrice</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> III. Éducation rationnelle (suite)</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_245">245</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> IV. Résumé et Conclusion</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_271">271</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<div class="topspace section">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span></p>
-<p class="subh">ERRATA.</p>
-</div>
-<p>Page 30, ligne 5, au lieu de: <i>à se soumettre</i>, lisez: <i>de se soumettre</i>.</p>
-
-<p>Page 48, au lieu de: <i>état de la femme française dans</i>, lisez: <i>devant</i>.</p>
-
-<p>Page 58, ligne 20, au lieu de: <i>n'y a</i>, lisez: <i>n'y ait</i>.</p>
-
-<p>Page 89, ligne 13, au lieu de: <i>le désole</i>, lisez: <i>la désole</i>.</p>
-
-<p>Page 119, ligne 21, au lieu de: <i>nominaliste</i>, lisez: <i>nominalisme</i>.</p>
-
-<p>Page 134, ligne 16, au lieu de: <i>et l'idéal</i>, lisez: <i>es l'idéal</i>.</p>
-
-<p>Page 145, ligne 23, au lieu de: <i>l'honneur des autres les</i>, lisez: <i>l'honneur des autres; s'</i>.</p>
-
-<p>Page 167, ligne 18, au lieu de: <i>ils deviennes</i>, lisez: <i>ils deviennent</i>.</p>
-
-<p>Page 204, ligne 2, au lieu de: <i>numaines</i>, lisez: <i>humaines</i>.</p>
-
-<p>Page 218, ligne 27, au lieu de: <i>ses camps</i>, lisez: <i>ses coups</i>.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La femme affranchie vol. 2 of 2, by
-Jenny P. d'Héricourt
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AFFRANCHIE VOL. 2 OF 2 ***
-
-***** This file should be named 53310-h.htm or 53310-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/3/3/1/53310/
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Books project.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-
-</pre>
-
-</body>
-</html>
diff --git a/old/53310-h/images/cover.jpg b/old/53310-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index 58a5371..0000000
--- a/old/53310-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ