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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: La femme affranchie vol. 2 of 2 - Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte - et aux autres novateurs modernes - -Author: Jenny P. d'Héricourt - -Release Date: October 18, 2016 [EBook #53310] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AFFRANCHIE VOL. 2 OF 2 *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et -n'a pas été harmonisée. - -Cette version intègre les corrections de l'errata. - - - - - LA - - FEMME AFFRANCHIE - - - - -Bruxelles.--Typ. de A. LACROIX, VAN MEENEN ET CIE, imprimeurs-éditeurs. - - - - - LA - - FEMME AFFRANCHIE - - RÉPONSE A MM. MICHELET, PROUDHON, É. DE GIRARDIN, A. COMTE - - ET AUX AUTRES NOVATEURS MODERNES - - PAR MME JENNY P. D'HÉRICOURT - - - TOME II - - BRUXELLES | PARIS - A LACROIX, VAN MEENEN ET Cie, ÉDITEURS | CHEZ TOUS LES LIBRAIRES - RUE DE LA PUTTERIE, 33 | - - 1860 - - Tous droits réservés. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - -Droit et Devoir; objections contre le Droit des Femmes; la Femme devant -les mÅ“urs et le Code civile. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -BASES ET FORMULES DES DROITS ET DES DEVOIRS. - - -I - -Avant de dire quelle part de droit et de devoir nous réclamons pour la -femme, nous avons à définir ces deux notions inséparables qui se -supposent, s'expliquent et se complètent. - -Fille de mon siècle, élève des doctrines résumées par notre glorieuse -Révolution, je n'irai pas chercher les sources du Droit et du Devoir dans -le monde du Surnaturalisme. Non; je laisse aux derniers échos du monde -ancien l'irrationnelle fantaisie d'employer leur argumentation, basée sur -l'inconnu, à prouver que le Droit nous est _octroyé_, le Devoir imposé -par un Dieu quelconque. - -Je dis au contraire que l'un et l'autre _ont en nous leur origine_; -qu'_ils ressortent de l'ensemble de nos facultés, de notre destinée, des -rapports nécessaires que nous soutenons avec nous-mêmes, avec nos -semblables, avec la nature_. - -Je dis que si l'origine, l'explication, la loi, la formule du Droit et du -Devoir ne sont pas contenues dans ces faits et ces rapports, c'est que le -Droit et le Devoir n'existent pas. - -Mais c'est parce que je crois fermement qu'elles y sont contenues, que -j'essaierai de les en dégager. - -Il est temps enfin que se vulgarise cette vérité, précieuse et féconde, -que nous avons des Droits et des Devoirs, indépendamment de toute -doctrine religieuse. - -Quoi! diront quelques personnes timorées, vous, une femme, vous osez -éliminer Dieu des questions de Droit et de Devoir!... Ah! il ne vous -manque plus que de répéter cette phrase impie: - - Dieu, c'est le mal! - -Lecteur, c'est une pensée _vraie_, cachée sous une forme paradoxale. -Dieu, dans son concept absolu, n'est pas le mal; mais l'humanité pense -que Dieu sous sa face _relative_, Dieu formulé par notre intelligence, -Dieu caché sous le symbole inventé par nous, de _bien_ qu'il apparaissait -à l'origine, devient le _mal_, lorsque l'humanité qui progresse, a -dépassé en science et en moralité l'objet immobile de son ancienne -adoration. - -Demandez aux chrétiens des premiers siècles, héritiers de deux croyances -philosophiques symbolisées par Paul dans l'unité de Dieu et celle de la -race humaine, si les dieux des nations qui leur semblaient diviser cette -double unité, ne leur apparaissaient pas comme le _mal_....? Certes oui, -puisque, de ces dieux de leurs ancêtres ils ont fait des démons. - -Il est vrai que j'élimine Dieu des questions de Droit et du Devoir; mais -c'est parce qu'au point de vue rationnel, il n'est pas le fondement de -ces deux notions; et que, les rattacher à la divinité, c'est les livrer à -toutes les chances de mort que subit nécessairement le dogme religieux. - -Que font en effet les peuples qui voient en Dieu la source du Droit et du -Devoir? Quand Dieu tombe du piédestal qu'ils lui avaient dressé, le Droit -et le Devoir disparaissent avec lui du sanctuaire de la conscience. -L'histoire nous montre ces peuples livrant le Droit au despotisme qui le -dévore; l'histoire nous les montre en même temps livrés aux passions -égoïstes, se vautrant dans les orgies du sensualisme, c'est à dire ayant -perdu l'idée du Devoir et de la dignité de leur nature. - -Si Dieu parle, c'est dans les lois de l'univers physique, intellectuel et -moral. Son verbe sur la terre, c'est l'humanité se révélant à elle-même, -non pas la vérité absolue, mais la vérité _indéfiniment progressive_. - -C'est donc dans les lois et les rapports qui sont en nous et hors de nous -que nous pouvons constater, et que nous devons chercher la vérité sur le -Droit et le Devoir. - -Cependant ne croyez pas, lecteurs, que je méconnaisse l'utilité du -sentiment religieux, que je nie l'existence _objective_ des faits -inconnus qui servent de fondement aux dogmes; non, car je ne comprendrais -plus pourquoi notre espèce est religieuse; - -Pourquoi elle s'est développée dans le sein des religions; - -Pourquoi les sociétés humaines se dissolvent, lorsque tout dogme a perdu -son empire sur les âmes. - -Je ne comprendrais plus la grande loi biologique qui institue les -penchants et tendances des êtres, en vue d'objets qui y correspondent. - -Si, à nos instincts nutritifs, correspondent les substances alimentaires; - -Si, à notre besoin de connaître, correspond la nature; - -Si, à notre besoin d'aimer, de nous associer, correspondent nos -semblables; - -L'unité de loi n'exige-t-elle pas qu'à nos instincts religieux, -correspondent des réalités? - -Que ces réalités échappent à nos moyens de vérification, qu'elles ne -soient point _objet de connaissance_, ce n'est pas un motif pour les -nier; mais c'en est un suffisant pour savoir que toutes les idées que -nous nous en formons, n'ont de valeur que pour nous et que, sous peine de -nous montrer absurdes et de fausser notre sens moral, nous devons les -mettre en harmonie avec la science et la morale de notre époque; car si -elles sont au dessus de ces choses, elles ne doivent pas les contredire. - -Ces quelques lignes prouveront aux personnes qui, du rationalisme dont -sont empreints mes précédents travaux, ont cru pouvoir conclure à mon -matérialisme et peut-être à mon athéisme, qu'elles se sont trompées sur -mon compte. Le Matérialisme et l'Athéisme ne sont point des crimes, mais, -à mon sentiment, de tristes erreurs, et je ne les partage pas. - -J'appartiens à ce petit nombre qui, ne pouvant s'arrêter dans la négation -stérile, cherchent une affirmation supérieure et féconde. - -J'appartiens à ce petit nombre qui, ne trouvant pas la satisfaction de -leurs besoins religieux dans les enseignements d'un dogme vieilli et -rétrograde, la trouvent dans un dogme plus large que peut accepter la -conscience et la Raison. - -J'appartiens à ce petit nombre _vraiment religieux_, qui appellent de -toutes les aspirations du cÅ“ur, la nouvelle doctrine générale, seule -capable de nous relier dans l'amour et la communauté de but. - -Mais pour moi, la _Religion, n'est point une base; elle est un -couronnement_. - -Pour moi, la _Religion n'est pas une racine; elle est une fleur_. - -Pour moi, la Religion n'explique ni la Science, ni la Morale, n'est le -fondement ni du Droit ni du Devoir; elle est la _résultante_ de toutes -ces saintes choses; elle en est l'épanouissement poétique, le parfum. Si -elle ne sort d'elles comme la fleur de sa tige, elle n'a pas d'autre -raison d'être qu'une aberration de l'instinct religieux, abruti par -l'ignorance, affolé par une imagination déréglée. - -Après cette déclaration de principes que j'ai cru devoir à mes amis et à -mes ennemis, passons à l'objet de ce chapitre. - - -II - -Le Droit et le Devoir ressortant de nos besoins, de notre destinée, des -rapports que nous soutenons; et supposant l'intelligence et le libre -arbitre, ne peuvent être conçus que par l'être humain, parce que seul, il -est capable de constater les rapports qui lient les choses, de découvrir -les lois de ces rapports; - -Parce que seul il se distingue très nettement de ce qui n'est pas lui; - -Parce que seul il peut, jusqu'à certaines limites, violer les lois qu'il -connaît; - -Parce que seul, enfin, il peut découvrir le but général des lois ou la -destinée. - -_La formule_ des Droits et des Devoirs est donc une création humaine; - -Le Droit et le Devoir sont donc des découvertes de l'intelligence -humaine; - -La Justice qui les résume est donc comme la Science une Å“uvre humaine, -ainsi que l'affirment admirablement Feuerbach et après lui Proudhon. - -Par cette création, l'humanité fait un monde à part, le monde moral, le -monde de la Justice, composé comme notre planète de différentes couches; -monde de plus en plus en opposition avec le monde physique qui est celui -de la hiérarchie et de la fatalité. - -Au point de développement où en est arrivé la Justice, comment -définirons-nous le Droit et le Devoir sous leur aspect le plus général? - -Nous dirons: _le Droit est la prétention légitime de tout être humain au -développement et à l'exercice de ses facultés, conséquemment à la -possession des objets qui en sont les excitants propres, dans les limites -de l'égalité_. - -Le Devoir, corrélatif au Droit, et qui en est l'explication et la -justification, est _l'emploi de nos facultés et de leurs excitants en vue -et dans le sens de notre destinée_. - -Tous les Droits et Devoirs particuliers dérivent de ce Droit et de ce -Devoir fondamentaux, ou n'existent que pour les garantir. - -Le Droit, tel que nous venons de le définir, est donc l'exercice même de -la vie, la condition _sine qua non_ de l'accomplissement du Devoir ou de -la réalisation de la destinée. - -On ne peut donc valablement l'aliéner, même en partie, sans amoindrir sa -vie, fausser sa destinée. - -Et si l'ignorance, la force nous en ravissent une partie, nous pouvons, -nous _devons_ en poursuivre la revendication: _car il n'y a pas de Droit -contre le Droit, et on ne prescrit pas contre lui_. - -Par l'ensemble de nos besoins et pour remplir notre destinée, nous -soutenons trois sortes de rapports principaux: - - 1º Avec nous-mêmes; - 2º Avec la nature; - 3º Avec nos semblables. - -De là trois formes du Droit et du Devoir, que nous ne pouvons comprendre -qu'en nous formant une idée nette de notre Destinée. - - -III - -La destinée de l'être organisé est donnée dans l'ensemble de ses -facultés. - -Quelle sera donc celle de l'être humain, animal intelligent, aimant, -sociable, doué du sens de la justice, de libre arbitre, d'idéalité, -d'aptitudes nombreuses par lesquelles il modifie tout ce qui l'entoure, -afin de satisfaire à son désir de bien être et de bonheur? - -Qui, laissé au seuil de l'animalité par la nature, _se crée lui-même -humanité_, en développant peu à peu ce qui le distingue des espèces -inférieures? - -Évidemment, pour quiconque réfléchit, cette destinée sera d'organiser -progressivement une société fondée sur la Justice et la Bienveillance où -chacun, ne dépendant que de soi-même, trouvera dans la science, la -satisfaction de ses besoins intellectuels, et les principes propres à -diriger ses facultés productrices; dans ses semblables, la satisfaction -de ses besoins d'aimer, de s'associer, de perpétuer son espèce; dans la -culture des arts, des sciences, de l'industrie, la satisfaction de ses -aptitudes; et dans les produits qu'il obtient de leur exercice, celle de -ses besoins matériels et de ses plaisirs. - -Et comme il ne pourra remplir cette tâche d'intérêt humain, sans -l'harmoniser lui-même, sans agir profondément sur son globe, sans -_l'humaniser_ par l'emploi de son activité, en lui imprimant -progressivement le cachet de sa Raison, ou principe d'ordre, il en -résulte que la destinée de notre espèce peut être définie: _la création -de l'Ordre dans l'Humanité et sur le globe qui lui est soumis_. - -Cette tâche imposée à l'espèce, requiert une multitude d'aptitudes trop -différentes pour qu'elles se trouvent réunies en chacun de nous. Aussi, -sous les caractères généraux qui font de nous une seule espèce, se -cachent de si profondes dissemblances, qu'on peut établir en principe -qu'il y a autant d'hommes différents qu'il y a d'individus masculins, -autant de femmes différentes que d'individus féminins. Cette diversité -devient évidente en raison de la culture: tout le monde sait que deux -paysans se ressemblent bien plus que deux hommes instruits. - -De là il suit que la jouissance du droit individuel est la garantie du -progrès social, puisque ce progrès dépend du libre développement des -aptitudes, et qu'elles ne peuvent se développer que par la liberté: donc -quiconque est ennemi de la liberté et l'entrave, s'il n'est un aveugle, -est un ennemi de la destinée collective et du Droit. - - -IV - -J'ai dit qu'il est dans la nécessité de notre destinée de soutenir trois -sortes de rapports: avec nous-même, avec la nature, avec nos semblables. - -Examinons les premiers. - -Chacun de nous se présente à l'analyse comme une _Société de facultés_ -qui, toutes, ont _droit_ de fonctionner, parce que toutes sont -_nécessaires_ à l'harmonie de l'ensemble. - -Certaines de nos impulsions sont antagoniques; et celles qui ont pour but -la satisfaction de nos besoins égoïstes, ont une propension constante à -dépasser leurs limites légitimes, conséquemment à opprimer celles qui -nous relient à nos semblables. - -Quand nous sommes tiraillés en sens contraire, quand la dissidence est en -nous, qui fera cesser le conflit en déterminant l'option? Évidemment -notre libre arbitre, influencé par une autre faculté. - -Mais pour nous décider en vue de notre destinée, quelle doit être la -faculté rectrice, sinon la Raison ou principe d'ordre en chacun de nous? - -C'est donc en établissant en nous la _hiérarchie des facultés_ en vue de -la destinée, et sous le gouvernement de la Raison, qu'aucune de nos -facultés ne sera sacrifiée; que toutes s'harmoniseront selon -l'expression de M. Proudhon pour le bien et la gloire de l'ensemble. - -C'est dans l'établissement et le maintien de cette hiérarchie que -consiste le grand devoir Autonomique, ou de gouvernement de soi par soi. - -Ainsi, dans ce premier ordre de rapports, il y a _Droit_ de chaque -faculté à s'exercer; - -_Droit_ de chacune d'elles à son excitant propre; - -Mais en même temps _Devoir_ pour chacune de ne s'exercer que pour le bien -de l'ensemble; c'est à dire de ne jamais dépasser ses limites et pour -cela d'obéir à la Raison. - -Ainsi celui qui donne la prédominance à ses instincts nutritifs, opprime -habituellement en lui les facultés intellectuelles, et développe les -instincts égoïstes aux dépens des instincts de Justice et de Sociabilité: -il viole son Devoir autonomique. - -Celui qui, par une exaltation vicieuse de son imagination, refuse à ses -facultés nutritives l'exercice auquel elles ont droit, affaiblit la -Raison, exalte l'orgueil jusqu'à l'intolérance, met la folie dans le -domaine intellectuel et moral: celui là viole aussi le Devoir -autonomique. - -La Sagesse et le Devoir sont, je le répète, de soumettre notre être tout -entier à la Raison: l'exaltation même du sens de la Justice, le plus -élevé de tous, est un mal. - - -V - -Quelle sera la règle du Droit et du Devoir dans nos rapports avec la -nature, avec les êtres sensibles des espèces inférieures? L'être humain, -Raison, Justice, Liberté, a Droit sur les créatures de son globe à deux -titres: d'abord pour sa conservation, puis comme pouvoir harmonisant. - -D'éminents penseurs m'arrêteront ici pour me dire: vous confondez le -_fait_ avec le _Droit_. Ce dernier est une création de la Conscience -humaine; il n'existe que de l'être humain à son semblable parce qu'il -suppose la réciprocité, et la possibilité d'une revendication devant une -autre conscience. - -Je réponds: oui le Droit est une création de l'humanité, mais seulement -en tant que notion et formules. Nos formules exposent la vérité des -rapports, mais ne sont point ces rapports, pas plus que la formule de la -loi d'attraction n'est l'attraction. Une notion est nécessairement tirée -des choses qui la contiennent et conséquemment lui étaient antécédentes, -car notre esprit ne crée ni les faits ni les rapports, ni les lois, il ne -fait que les découvrir, les définir et les systématiser. Avant de -_savoir_ que nous avons des droits, nous le _sentons_; si nous ne le -sentions pas, nous ne le saurions jamais. - -Oui, le Droit suppose la réciprocité dans les rapports humains, mais ne -soutenons-nous de rapports qu'avec nos semblables? N'en soutenons-nous -pas avec nous-même, en tant que Société de facultés? N'en soutenons-nous -pas avec les êtres inférieurs? - -Prétendre, par exemple, qu'entre l'animal et nous il n'y a ni Droit ni -Justice, n'est-ce pas affirmer qu'il y a tout un ordre de rapports d'où -peut être bannie la notion double et corrélative de Droit et de Devoir? - -Eh! bien, je ne puis accepter cela. Pourquoi, s'il en était ainsi, -dirait-on: c'est mal, quand on voit quelqu'un torturer une bête ou la -faire mourir de faim? Une chose n'est mal que quand elle est contraire au -Devoir, et elle n'a ce caractère que quand elle est la violation d'un -Droit. Je ne comprends pas, s'il n'y a pas de Justice entre l'animal et -nous, pourquoi l'on applaudit aux lois protectrices des animaux. Si les -animaux n'ont pas de Droit, on viole celui de leur propriétaire, en -réglant la manière dont il doit se servir de ces êtres sensibles. - -Je sais que l'on explique ces lois par l'obligation d'empêcher l'homme de -s'endurcir, et de le préparer à être bon pour ses semblables. _On en a -dit probablement autant des lois protectrices des esclaves._ Mais la -conscience qui est tout autant émue par le Sentiment qu'éclairée par la -Raison, va plus loin sans le savoir elle-même. Si elle analysait, elle -comprendrait _que, sous toute loi de protection, il y a la reconnaissance -implicite d'un Droit_. - -On peut m'objecter encore qu'en transportant la notion du Droit au delà -de l'humanité, j'anthropomorphise les animaux et que, si je le fais, je -suis tenue, pour être conséquente, de respecter leur vie, leur -progéniture et l'exercice de toutes leurs facultés. - -Je n'anthropomorphise pas les animaux: je n'assimile pas leur Droit au -nôtre; mais leur reconnaissant un Droit, admettant qu'entre eux et nous -il y a Justice, je suis tenue de m'expliquer rationnellement la -différence que je mets entre eux et nous sous le rapport du Droit, et de -fixer le principe en vertu duquel je puis légitimement disposer d'eux et -en éliminer. Alors je me dis: notre race est la Raison et la Justice du -globe: c'est elle qui en a le gouvernement pour l'harmoniser: elle est -aux autres créatures, ce que notre Raison et notre Justice personnelles -sont à nos autres facultés. - -Or personne de nous ne conteste que notre Raison et notre Justice ne -puissent _légitimement_ supprimer ceux de nos actes ou désirs qui -seraient contraires à notre harmonie personnelle. - -Donc l'espèce humaine, Raison et Justice de la terre, a le droit -d'éliminer tout ce qui nuit à son harmonie avec la création qui lui est -confiée et dont elle fait une partie de son organisme. Mais lorsque nous -conservons des êtres sensibles qui se font nos auxiliaires, deviennent en -quelque sorte un de nos organes, et accomplissent ainsi inconsciemment un -Devoir, c'est à nous de leur reconnaître leur Droit naturel dans la -mesure exigée par l'Ordre. L'animal _sent_ son Droit, car il regimbe, se -révolte, faut-il l'en dépouiller parce qu'il ne le _connaît_ pas; parce -qu'il ne peut le formuler; parce que, comme l'esclave abruti, il n'a que -notre voix pour le revendiquer? - -Oui, de nous à l'animal, il y a Justice; Justice faite par nous seuls, au -nom de la Raison, seul juge de la mesure des rapports. Celui qui fait -souffrir une créature sensible sans nécessité évidente; qui en abuse -comme d'une chose, qui ne la rend pas aussi heureuse que possible, qui ne -la fait pas progresser, est non seulement un être cruel, mais souvent un -lâche qui abuse de sa supériorité intellectuelle pour violer le droit le -plus sacré: celui des faibles; c'est le même qui, dans l'ancienne Rome, -jetait son esclave au vivier pour engraisser ses murènes, qui l'attachait -dans son vestibule avec cet écriteau au dessus de sa tête: prenez garde -au chien! qui se servait du sein de l'esclave femelle, comme d'une -pelotte, pour y piquer ses épingles pendant la toilette. - -J'ajouterai, pour compléter ma pensée et justifier ma manière de voir, -qu'à mes yeux, il n'y a pas un acte ou un rapport humain qui ne doive -être soumis à la notion du Devoir corrélative à celle du Droit: car notre -espèce n'est pas l'humanité en dehors de cette double notion; elle ne -serait plus qu'une famille animale: en conséquence nos rapports avec la -nature ne peuvent être exclus de la théorie du Droit. - -Je demande pardon à mes adversaires de différer d'avis avec eux sur ce -point si grave de Philosophie: mais ils comprendront qu'une femme qui ne -consent pas à être un daguerréotype masculin, doit oser dire sa pensée et -avoir confiance en sa Raison. - - -VI - -Dans les deux premiers ordres de rapports que nous avons envisagés, le -Droit et le Devoir tendent à fonder l'harmonie ou l'Ordre par la -_Hiérarchie_. - -Pourquoi? - -Parce que le Droit et le Devoir sont, en tant que notions et -systématisation, des créations de la Raison humaine qui, légitimement, se -subordonne tout. - -Parce qu'en chacun de nous, cette subordination doit exister, puisque -chacun de nous n'a qu'une Raison. - -Parce qu'en dehors de l'Humanité sur ce globe, il ne peut y avoir entre -elle et les êtres inférieurs que des rapports de subordination. - -Entre nos facultés d'espèces différentes, il faut un Régulateur; - -Entre nous et les créatures inférieures, il faut un régulateur encore; - -Dans le premier cas c'est la Raison individuelle qui gouverne; - -Dans le second c'est la Raison de l'humanité. - -Mais cette loi de _Hiérarchie_ peut-elle rationnellement s'appliquer aux -rapports des êtres humains entre eux? - -Non; car ils sont de la même espèce; - -Car chacun d'eux a sa raison, son sens moral, son libre-arbitre, sa -volonté; - -Car chacun d'eux n'est qu'un élément de destinée collective; un être -incomplet au point de vue de cette destinée, et n'a pas plus la faculté -de classer les autres, que les autres de le classer; - -Car chacun d'eux est progressif en lui-même et dans sa race et peut, par -la culture, monter du dernier rang au plus élevé sous le rapport de -l'utilité. - -Qu'à l'origine des sociétés, l'homme, se distinguant à peine des autres -espèces sur lesquelles il établissait son Droit par la ruse et la force, -ait transporté cette notion brutale dans les rapports humains, ait -confondu le semblable faible d'esprit ou de corps avec l'animal, se soit -cru, au même titre, droit de possession sur eux, et n'ait reconnu comme -libres et égaux à lui que les forts et les intelligents, les choses ne -pouvaient se passer autrement peut-être. - -Que, plus développée, l'humanité ait transformé la notion de Droit sur le -modèle du gouvernement de soi-même, ait, en conséquence, établi la -hiérarchie et subordonné certaines classes, certaines castes, aux -individus qu'elle considérait comme les représentants de la Raison et de -la Justice, les choses ne pouvaient peut-être encore se passer autrement. - - -Mais nous, français, enfants de 89, disciples d'une philosophie qui -établit ses axiomes, non plus sur les _a priori_ de la fantaisie, mais -sur les faits et les lois de la nature et de l'humanité, nous concevons -parfaitement aujourd'hui que l'être humain ne peut être comparé ni à une -chose, ni à quelqu'une de nos facultés; - -Qu'étant d'espèce identique, nous avons un droit identique; - -Qu'il ne s'agit que d'_équilibrer_ nos droits individuels; - -Que la loi d'équilibre, c'est l'_égalité_; - -Que l'égalité c'est la _Justice_; - -Qu'en dehors de l'égalité, il n'y a plus Raison ni Justice, mais règne de -la _force_, retour à la brutalité de la nature qui est si inférieure à -nous par l'absence de moralité et de bonté. - -A la lumière de cette Révélation de la conscience de la France, la notion -de la société se transforme. La société n'est plus une hiérarchie, ce -n'est plus un être de raison, incarné dans un ou quelques-uns; c'est -quelque chose de bien autrement grand et beau; c'est _un ensemble -organisé d'êtres humains, associés pour se garantir mutuellement -l'exercice de leur Droit individuel, se faciliter la pratique du Devoir, -échanger équitablement leurs produits, et travailler de concert à la -réalisation progressive de la destinée humaine_. - -C'est une autonomie collective, gouvernée par la Loi, synthèse de la -Raison, de la Justice et de l'Amour de tous. - -L'État n'est plus que l'ensemble des organes sociaux, fonctionnant au -profit de tous. - -Le Pouvoir n'est plus qu'une fonction déléguée par la volonté nationale. - - -Conçue ainsi, la société élabore progressivement quatre formes du Droit: -Droit naturel, Droit Civil, Droit Politique, Droit Économique. - - -VII - -Par _Droit naturel_, la Société ne peut plus entendre la satisfaction des -seuls besoins animaux: car l'être humain n'est pas une brute: il est une -Intelligence, une Raison, une Justice; il est aussi l'art, l'industrie, -la Liberté. - -Donc, de Droit naturel, toute créature humaine est libre, autonome, doit -développer ses facultés, exercer ses aptitudes sans autre limite que -l'Égalité, ou le respect du droit identiquement le même en autrui. - -Quand la Raison générale sera suffisamment pénétrée de ces notions, elle -formulera non seulement des lois pour protéger également la vie, -l'honneur, la propriété légitime des associés, contre quiconque -pénétrerait dans la sphère d'autrui pour la troubler ou la détruire; -mais, de plus, elle mettra à la disposition de tous, les moyens de -développement qu'elle pourra généraliser: tels que l'enseignement des -sciences, des arts, de l'industrie, des lois, etc. Elle comprendra que -c'est son _Devoir_ et son intérêt. - -Son devoir, parce que la société poursuit la réalisation d'une destinée -dont chacun de ses membres est un élément; - -Son devoir, parce que tous les co-associés ont un droit égal aux -avantages sociaux; - -Son devoir, parce qu'ils sont réunis pour se garantir la jouissance de -leurs droits, et se faciliter la pratique du Devoir. - -Son intérêt, parce qu'en travaillant à rendre possible à chacun de ses -membres la puissance de se bien gouverner, elle assure la sécurité de -tous. - -La Raison générale, modifiée par la notion moderne de la société, -réformera profondément son Droit Civil. Devant ce Droit, tous les -individus majeurs et sains d'esprit, seront reconnus aptes à concourir -aux actes de la vie civile, à disposer de leur travail, de leur fortune. -La société se contentera de sauvegarder les intérêts des mineurs et des -interdits et d'empêcher que, dans aucun contrat, puisse s'introduire une -clause attentatoire à la dignité de la personne et à l'exercice de ses -droits. Toutes les fonctions étant du ressort du Droit Civil, la société -respectera la manifestation de l'activité de chacun, et soumettra les -fonctions publiques à l'élection ou au concours. - -Le Travail est notre grand Devoir: c'est par lui que se réalise la -destinée humaine; c'est par lui que se produit le bien-être; c'est le -père de tout bien, l'auxiliaire de la vertu. La Raison générale, éclairée -par la science Économique qui se forme, comprendra que le _travail est un -Droit_, puisque vivre, pour l'individu social, est un Droit; elle -transformera donc le grand atelier national, et parviendra -progressivement à introduire l'égalité, c'est à dire l'équité, dans le -domaine de l'échange. Le Droit Économique n'existe pas: l'humanité le -tirera de ses entrailles souffrantes et de son cerveau, comme elle en a -tiré tous les autres. - -Chacun devant avoir des Droits naturels, civils et économiques égaux, et -un intérêt égal à ce que les lois et les institutions soient au profit de -tous, a, par cela même, un Droit égal à concourir aux actes politiques -qui sauvegardent ses autres droits, et à l'aide desquels les progrès -réalisés dans les esprits s'incarnent dans les faits sociaux. La Raison -générale, bien pénétrée de ces vérités, organisera sous la loi d'égalité, -le concours de tous à la vie politique, concours par lequel seul on peut -se réputer libre, en n'obéissant qu'à la loi qu'on a faite ou consentie. - -Tel est l'idéal de la société fondée par la Révolution Française; idéal -qui confond toutes les races, tous les peuples devant le Droit. - -A l'aide de cet idéal supérieur, glorieux Credo de la foi de nos pères, -nous comprenons que les individualités, les nations et les races -supérieures ne sont pas des _maîtres_, mais des frères aînés, des -_éducateurs_; qu'elles commettent une lâcheté, un crime de lèse-humanité -lorsqu'elles oppriment et abrutissent au profit de leurs passions -égoïstes, ceux que la Raison leur confie comme élèves; - -Nous comprenons que, devant le dogme de la Perfectibilité, tombent tous -leurs hypocrites prétextes de domination; - -Qu'enfin, en violant les droits de leurs semblables, elles nient les -leurs propres; qu'en les traitant comme s'ils étaient des brutes, elles -se rangent elles-mêmes au rang des brutes qui n'ont pour loi que la force -et la ruse. - -Si la notion du Droit se transforme avec l'idéal social de 89, combien, -en même temps, se précise, se purifie, s'élève la sublime notion du -Devoir! - -Respecter les Droits d'autrui égaux à ceux qu'on se reconnaît; - -Protéger quiconque est opprimé quand la société n'est pas présente _ou -n'a pas pourvu_; - -Faire respecter sa dignité, son Droit; car ne pas punir celui qui, -sciemment et méchamment, y attente, c'est se rendre complice de ses -mauvaises passions, du mal qu'il fait, de celui qu'il peut faire par -suite de l'impunité de sa première faute; - -Travailler, non pas seulement dans son intérêt particulier, mais en vue -de la destinée collective, observant, autant qu'il est en soi, la bonne -foi et l'équité dans l'échange des produits; - -S'efforcer de connaître sa propre capacité, non pour en tirer vanité, ce -qui est puéril; mais afin de rendre tous les services dont on est -capable, au grand corps dont on est un organe; - -Contribuer selon ses forces, son intelligence, au Progrès d'autrui, à -l'établissement de la Justice, à la vulgarisation des idées vraies et -morales, à la destruction des idées fausses; - -Se considérer comme instituteur des ignorants, comme Justicier, comme -solidaire de tous; - -Aimer la patrie dans l'Humanité et la famille dans la Patrie; - -Chérir par dessus tout la Justice. - -Tels sont les principaux devoirs de ceux qui acceptent l'idéal nouveau; -de ceux qui ne sont plus des esclaves, mais des organes de la société -qu'ont fondée et scellée de leur sang nos glorieux pères. - -Et l'on ne peut remplir ces devoirs sans travailler à s'harmoniser -soi-même: admirable économie de ressort, qui met d'accord notre -perfectionnement propre avec le bien général, l'amour et le respect de -nos semblables et de l'Ordre. - - -VIII - -Plusieurs fois, lectrices, nous avons prononcé le mot Liberté; j'espère -qu'aucune ne s'est méprise sur le sens que nous lui attribuons. La -liberté n'est pas le pouvoir de faire tout ce qu'on veut et qu'on est -capable de faire: cela, c'est la licence; la liberté, c'est l'exercice -des facultés dans les limites de l'égalité ou du Droit identique en -autrui, dans les limites du Devoir. - -Jusqu'à quel point la société a-t-elle le droit de s'immiscer dans le -gouvernement de nous-même et de limiter notre liberté? - -C'est quand par des actes, et seulement par des actes, nous transportons -dans la sphère d'autrui le trouble que nous avons établi dans la nôtre: -car nous ne pouvons en agir ainsi sans violer le Droit de quelqu'un. - -Quant aux actes qui ne nuisent qu'à nous-même, la société n'a pas à les -régler par la loi. Ce qu'elle doit faire, c'est de nous instruire, et de -s'organiser de telle sorte, que nous n'ayons pas besoin de les commettre. - -Il est de même bien entendu qu'en parlant de l'égalité, nous n'avons pas -prétendu que nous fussions égaux ou même équivalents en valeur physique, -intellectuelle, morale et fonctionnelle: non seulement nous différons -tous; mais encore, dans la même série de travaux, les uns excellent, -d'autres sont médiocres, d'autres encore, inférieurs. - -Ce n'est pas parce que vous êtes égales en beauté, en forces, en -intelligence, en bonté, en talent, ni entre vous, ni avec vos frères, -Mesdames, que vous êtes égales à eux et à vos sÅ“urs devant l'héritage: -c'est parce que, sur ce point, on veut bien reconnaître que vous -appartenez à l'espèce humaine et que, sans déchoir dans l'opinion, vos -parents peuvent avouer que vous êtes, dans leur tendresse, les égales de -Messieurs vos frères. - -De même ce n'est pas par l'égalité de valeur que les êtres humains -socialisés doivent être égaux en Droit, c'est parce que tous, -quelqu'humbles qu'ils soient, ont le Droit semblable de se développer, -d'agir librement, d'accomplir leur destinée. - -Travaillons donc à la création de la liberté dans l'égalité. Incarnons -ces saintes choses dans la loi, les institutions sociales, la pratique -générale et notre pratique particulière. - -Que chacun puise dans un même milieu les éléments qui conviennent à sa -nature. L'un sera Cèdre ou Chêne, l'autre un arbrisseau modeste ou bien -une simple fleur, c'est possible, c'est probable même; mais personne -n'aura le droit de se plaindre; car chacun sera et fera tout ce qu'il -pourra être et faire. Il n'y aura plus, comme aujourd'hui, ce qui est le -crime de quelques uns et la faute de tous, des créatures humaines qui -meurent sans se connaître, sans avoir pu se développer et rendre les -services auxquels les appelait leur organisation. - -L'histoire nous dit: l'exercice du Droit est tellement lié au Progrès, -que de nouveaux progrès ont été faits par l'Humanité, chaque fois que la -société des libres a élargi ses rangs pour y admettre de nouveaux -émancipés, ou chaque fois qu'elle a proclamé la reconnaissance de -nouveaux droits et mis ses institutions en accord avec eux. - -Par sottise ou par égoïsme, ne restons pas sourds à cet enseignement: car -nous sommes coupables de tout le mal et de tout le malheur qui se -produisent par l'absence de Liberté et d'Égalité, et la culpabilité est -comme le sommet des hauts édifices: elle attire la foudre. - - -IX - -Et maintenant, lecteurs, résumons ce chapitre. - -Les notions de Droit et de Devoir, qui sont inséparables, ne peuvent être -conçues que par l'être humain. - -Le Droit fondamental, pour chacun de nous, est la prétention légitime que -nous avons à nous développer, à exercer nos facultés et à posséder les -choses au moyen desquelles et sur lesquelles elles agissent. - -Le Devoir fondamental, corrélatif au Droit, est l'emploi de nos facultés -et de leurs excitants en vue, et dans le sens de la destinée. - -Toute destinée est donnée par l'ensemble des facultés: d'après ce -principe, celle de notre espèce est de fonder une société basée sur la -Justice et la Bonté; de satisfaire à tous nos besoins par la création de -la science, de l'industrie, de l'art; de nous harmoniser individuellement -et collectivement, et d'harmoniser progressivement notre globe à mesure -que nous mettons l'ordre en nous. - -Le Droit, pour chacun de nous, comprend non seulement la vie matérielle, -la liberté de nos mouvements, notre sécurité, mais le développement de -notre Raison, de notre intelligence, de notre moralité, de notre amour, -de nos facultés productrices, de notre autonomie. - -Notre Devoir est d'employer toutes nos facultés à la réalisation de notre -tâche particulière, tâche qui nous est dévolue par nos attractions, qui -est précisée et dirigée par la Raison, rendue possible par l'éducation, -et qui est accomplie par l'activité et la liberté. - -Dans nos rapports avec nous-même, comme ensemble de facultés; _Droit_ -légitime de chacune d'elles à s'exercer; _Devoir_ de toutes de se -soumettre à l'approbation et au contrôle de la Raison, en chacun de nous -principe d'Ordre. - -Dans nos rapports avec la nature, _Droit_ de possession concédé par nos -besoins et par notre titre de pouvoir harmonisant du globe; _Devoir_ -envers les créatures sensibles qui sont en notre puissance. - -Dans nos rapports avec nos semblables, _Droit_ et _Devoir réciproques_; -limitation de la liberté individuelle par la liberté individuelle, égale -en autrui, ou formation de l'équilibre des droits semblables dans -l'égalité. En conséquence, reconnaissance des principes suivants: - -Tout être humain est, de Droit, libre et autonome, jusqu'à la limite de -la liberté et de l'autonomie d'autrui; - -Tout être humain a un droit égal aux éléments intellectuels acquis à la -société, et aux institutions générales; - -Tout être humain a Droit à la rémunération équitable du travail qui -pourvoit à ses besoins; - -Tout être humain majeur a la même dignité civile. Toutes les fonctions -publiques lui sont accessibles sans autre formalité que le concours, ou -le choix des co-associés. - -Dans aucune de ses stipulations, l'être humain ne peut traiter de sa -personne, de sa liberté. Ses engagements sont _personnels_. - -Tout être humain étant égal aux autres devant le Droit naturel, civil et -économique, est, en principe, égal aux autres devant le Droit politique, -créé pour sauvegarder les précédents, faire descendre dans les faits -sociaux les progrès réalisés dans les idées, et empêcher que nul ne -subisse la loi qu'il n'a pas contribué à formuler. - -Tels sont, Mesdames, les principes du Droit moderne, proclamés du haut de -ce nouveau Sinaï, la France, notre chère et glorieuse patrie, au milieu -des éclairs et des tonnerres de notre Révolution. - -Ah! Bénie soit elle cette Révolution qui a dit à l'esclave: Relève ton -front, brise tes chaînes: car tu es un homme. Devant moi, génie de -l'Humanité moderne, il n'y a pas de noirs, de blancs, de jaunes, de -cuivrés; il n'y a pas d'Allemands, d'Anglais, de Français, d'Italiens, il -y a des êtres humains, tous égaux devant le Droit, tous égaux devant moi, -parce qu'ils sont tous égaux devant la Raison. - -Relevez-vous tous, hommes courbés sous le sceptre, sous la houlette, sous -le fouet ou sous le bâton, car vous n'avez pas de maîtres; les aînés -d'entre vous ne sont que vos instituteurs, et votre éducation aura son -terme. - -Relevez-vous tous, hommes frères: écoutez ma voix qui vous crie: l'être -humain ne peut être heureux et vertueux, ne peut être digne et utile, ne -peut être une créature humaine, enfin, _que par la liberté individuelle -dans l'égalité collective_. - -Et on l'a stupidement maudite cette voix sainte qui venait substituer la -justice à la force, rappeler l'humanité au sentiment de sa dignité, la -remettre dans la voie de ses sublimes destinées! - -On l'a stupidement maudite, cette voix consolante qui promettait le -bonheur par le travail et la liberté; qui électrisait d'un pôle à -l'autre tout ce qui souffrait, tout ce qui pleurait, tout cet immense -troupeau d'hommes et de femmes mis au rang des brutes par les passions -odieusement égoïstes et perverses d'une poignée de privilégiés! - -Révolution sainte, qu'ils te jettent leurs derniers anathèmes, les -disciples du principe qui se meurt! Tu as crié: Délivrance universelle! -Ils s'obstinent à barrer la route du Progrès; mais l'humanité leur -passera sur le corps pour obéir à son génie: _Car la Femme commence à -comprendre_. - - - - -CHAPITRE II - -OBJECTIONS CONTRE L'ÉMANCIPATION DES FEMMES. - - -I - -De quels arguments se servent les adversaires de l'Émancipation des -femmes, pour nier l'égalité des sexes devant le Droit? - -Les uns, théosophes de vieille roche, prétendent que la moitié de -l'humanité est condamnée par Dieu même à se soumettre à l'autre parce -que, disent-ils, la première femme a péché. - -Ne voulant point sortir du terrain solide de la Justice, de la Raison et -des faits prouvés, nous ne discuterons point avec cette classe -d'adversaires. - -Les autres, qui prétendent relever de l'esprit moderne, et affichent plus -ou moins la prétention d'être disciples des doctrines de liberté, -condamnent la femme à l'infériorité et à l'obéissance parce que, -disent-ils, elle est plus faible physiquement, et intellectuellement que -l'homme; - -Parce qu'elle remplit des fonctions d'un ordre inférieur; - -Parce qu'elle produit moins que l'homme au point de vue industriel; - -Parce que son tempérament particulier l'empêche de remplir certaines -fonctions; - -Parce qu'elle n'est propre qu'à la vie d'intérieur; que sa vocation est -d'être mère et ménagère, de se consacrer entièrement à son mari et à ses -enfants; - -Parce que l'homme la protège et la nourrit; - -Parce que l'homme est son mandataire, et exerce le droit pour elle et -pour lui; - -Parce que la femme n'a pas plus le temps que la capacité d'exercer -certains droits. - -Les droits de la femme sont dans sa beauté et notre amour, ajoutent -quelques-uns, faisant la bouche en cÅ“ur. - -La femme ne réclame pas; beaucoup de femmes mêmes sont scandalisées de la -revendication faite par quelques-unes, continuent d'autres mâles. - -Et l'on ne ménage ni les railleries, ni les calomnies, ni les injures aux -femmes courageuses qui plaident la cause du Droit, et aux hommes qui les -soutiennent, espérant, par là , intimider les premières et dégoûter les -seconds. - -Vain espoir; les temps ne sont plus où l'on pouvait nous intimider. S'il -est permis de redouter l'opinion de ceux qu'on croit plus justes et plus -intelligents que soi, ce serait folie que de se troubler devant ceux -auxquels on se sent en mesure de démontrer leur irrationalité et leur -injustice. - -Cette double démonstration, nous allons essayer de la faire, en reprenant -un à un les arguments de ces Messieurs. - -1º La femme ne peut avoir les mêmes droits que l'homme, parce qu'elle lui -est inférieure en facultés intellectuelles, dites-vous, Messieurs. De -cette proposition, nous sommes en droit d'induire que vous considérez les -_facultés humaines comme base du Droit_; - -Que la loi, proclamant l'égalité de Droit pour votre sexe, vous êtes tous -égaux en qualités, tous aussi forts, aussi intelligents les uns que les -autres. - -Qu'enfin, pas une femme n'est aussi forte, aussi intelligente que vous; -je ne puis dire: que le moindre d'entre vous, puisque, si le droit est -fondé sur les qualités, comme il est égal, il faut que vos qualités -soient égales. - -Or, Messieurs que deviennent ces prétentions en présence des _faits_, qui -vous montrent tous inégaux en force et en intelligence? Que deviennent -ces prétentions en présence des _faits_, qui nous montrent une foule de -femmes plus fortes que beaucoup d'hommes; une foule de femmes plus -intelligentes que la grande masse des hommes? - -Étant inégaux de force et d'intelligence, et cependant déclarés égaux en -Droit, il est donc évident que vous n'avez pas fondé le Droit sur les -qualités. - -Et si vous n'avez pas tenu compte de ces qualités quand il s'est agi de -votre Droit, pourquoi donc en parlez vous si haut quand il est question -de celui de la femme? - -Si les facultés étaient la base du Droit, Messieurs, comme les qualités -sont inégales, le droit serait inégal; et, pour être juste, il faudrait -accorder le Droit à ceux qui justifient des facultés nécessaires et en -exclure les autres: à ce compte beaucoup de femmes seraient appelées et -une infinité d'hommes exclus. Voyez où l'on va quand on n'a pas l'énergie -intellectuelle de se rendre compte des principes! Vous n'avez qu'un moyen -de nous évincer de l'égalité, c'est de prouver que nous n'appartenons pas -à la même espèce que vous. - -2º La femme, ajoutez-vous, ne peut avoir les mêmes droits que l'homme -parce que, mère et ménagère, elle ne remplit que des fonctions d'un ordre -inférieur. - -De cette seconde proposition, nous sommes en droit d'induire que _les -fonctions sont la base du Droit_; - -Que vos fonctions sont équivalentes, puisque le droit est égal; - -Que les fonctions de la femme ne sont pas équivalentes à celles de -l'homme. - -Vous avez donc à prouver, Messieurs, que les fonctions _individuellement_ -remplies par chacun de vous s'équivalent; que, par exemple, Cuvier, -Geoffroy St-Hilaire, Arago, Fulton, Jacquard, un certain nombre -d'inventeurs et de savants n'ont pas plus fait, ne font pas plus pour -l'humanité et la Civilisation qu'un nombre égal de fabricants de têtes -d'épingles. - -Vous avez à prouver ensuite que les travaux de la maternité, ceux du -ménage auxquels le travailleur doit sa vie, sa santé, sa force, la -possibilité d'accomplir sa tâche; que ces fonctions sans lesquelles il -n'y aurait pas d'humanité, ne sont pas équivalentes, c'est à dire aussi -utiles au corps social que celles du fabricant de bijoux ou de jouets -d'enfants. - -Vous avez à prouver enfin que les fonctions d'institutrice, de -négociante, de teneuse de livres, de commise, de couturière, de modiste, -de cuisinière, de femme de chambre, etc., n'équivalent pas à celles -d'instituteur, de négociant, de comptable, de commis, de tailleur, de -chapelier, de cuisinier, de valet de chambre, etc.; - -Je conviens qu'il est fâcheux pour votre triomphante argumentation, de se -casser le nez contre les milliers de _faits_ qui nous montrent la femme -_réelle_ remplissant, en concurrence avec vous, des fonctions très -nombreuses; mais enfin les choses sont ainsi, et il faut bien en tenir -compte. - -Messieurs, je vous accroche aux cornes de ce dilemme: si les fonctions -sont la base du Droit, comme le Droit est égal, les fonctions sont -équivalentes, et alors la femme n'en remplit point d'inférieures, -puisqu'il n'y en a point. Celles qu'elle remplit sont alors équivalentes -aux vôtres et, par cette équivalence, elle rentre dans l'égalité. - -Ou bien les fonctions ne sont pas la base du Droit; vous n'en avez pas -tenu compte lorsqu'il s'est agi d'établir votre Droit: alors pourquoi -parlez-vous des fonctions quand il est question du Droit de la femme? - -Tirez-vous de là comme vous pourrez: ce n'est pas moi qui vous -décrocherai. - - -II - -3º La femme produit moins que l'homme industriellement, dites-vous. -Admettons que cela soit vrai; comptez-vous pour rien la grande fonction -maternelle? Les risques que court la femme en l'accomplissant? - -Comptez-vous pour rien les travaux du ménage, les soins qui vous sont -prodigués et auxquels vous devez propreté et santé? - -Si la quantité du produit est l'origine de l'égalité de Droit, pourquoi -ceux qui ne produisent que peu de chose, ceux qui ne produisent rien, et -vous tous qui produisez inégalement avez-vous un Droit égal? - -Pourquoi tant de femmes qui produisent, tandis que leurs maris ou leurs -fils s'amusent et dissipent, n'ont elles pas des droits et ces derniers -en ont-ils? - -Vous ne faites pas entrer la question du produit dans celle du Droit -quand il s'agit de l'homme, pourquoi donc l'y faites-vous entrer quand il -s'agit de la femme? - -Vous le voyez, Messieurs, toujours irréfléchis, irrationnels, injustes. - -4º La femme ne peut être l'égale de l'homme, parce que son tempérament -particulier lui interdit certaines fonctions. - -Bien, Messieurs; alors un législateur pourrait, sans déraison, décréter -que tous les hommes qui, par tempérament, sont impropres au métier des -armes, par exemple, sont hors de l'égalité de Droit? - -Le tempérament, source de Droit! - -Si une femme avait écrit pareille sottise, elle serait tympanisée d'un -bout du monde à l'autre. - -Pourquoi, Messieurs, n'excluez-vous pas de l'égalité tous les hommes -faibles, tous ceux qui sont incapables de remplir les fonctions que vous -_préjugez_ la femme incapable de remplir? - -Lorsqu'il s'agit de vous, vous admettez bien que le droit de remplir -toute fonction ne suppose ni la faculté ni la volonté d'en user; pourquoi -ne raisonnez-vous pas de même lorsqu'il est question de nous? Que -penseriez-vous des femmes si, ayant vos droits et vous le servage, elles -vous tenaient dans une position inférieure sous le prétexte que vous ne -pouvez pas accomplir la grande fonction de la gestation et de -l'allaitement? - -L'homme, diraient-elles, ne pouvant être mère et nourrice, n'aura pas le -droit d'être instruit comme nous, d'avoir comme nous une dignité civile. -Son tempérament grossier le rend incapable d'être témoin dans un acte de -naissance et de mort; il est évident que sa maladresse l'exclut -juridiquement des fonctions diplomatiques; donc nous ne pouvons lui -reconnaître le Droit de les briguer, etc. - -Eh! bien, Messieurs, vous raisonnez de la même manière, en excluant la -femme de l'égalité sous le prétexte, qu'en général, elle est d'un -tempérament moins fort que le vôtre: c'est à dire que vous raisonnez -d'une manière absurde. - -5º La femme ne peut être l'égale de l'homme en Droit parce qu'il la -protège et la nourrit. - -Si c'est parce que vous nous protégez et nous nourrissez, que nous ne -devons pas avoir notre Droit, Messieurs, rendez donc leur Droit aux -filles majeures et aux veuves que vous ne nourrissez ni ne protégez. - -Rendez donc leur Droit aux épouses qui n'ont nul besoin de votre -protection, puisque la loi les protège, même contre vous; aux épouses que -vous ne nourrissez pas, puisqu'elles vous apportent soit une dot soit une -profession, soit des services que vous seriez obligés de rétribuer, si -tout autre vous les rendait. - -Et si, être nourri par quelqu'un suffit pour se voir enlever son Droit, -ôtez le donc à cette foule d'hommes nourris par les revenus ou le travail -de leurs femmes. - -6º L'homme, pour l'exercice de certains droits, est le mandataire de la -femme. - -Messieurs, un mandataire est librement choisi et ne s'impose pas: je ne -vous accepte pas pour mandataires: je suis assez intelligente pour faire -mes affaires moi-même, et je vous prie de me rendre, ainsi qu'à toutes -les femmes qui pensent comme moi, un mandat dont vous abusez indignement. -Si les femmes mariées, pour avoir la paix, veulent bien vous continuer -leur mandat, c'est leur affaire; mais aucun de vous ne peut légitimement -conserver celui des veuves et des filles majeures. - -7º La femme n'a pas besoin des mêmes droits que l'homme, parce qu'elle -n'a pas plus le temps que la capacité de les exercer. - -La femme a-t-elle moins de temps et de capacité que vos ouvriers cloués -douze heures par jour sur leurs travaux morcelés et abrutissants? -Affirmez donc, si vous l'osez! - -Faut-il moins de temps et de capacité pour déposer dans un procès -criminel, comme le fait la femme, que pour être témoin d'un acte civil ou -d'un contrat notarié, droit que la femme n'a pas? - -Faut-il moins de temps et de capacité pour être tutrice de ses fils et -administrer leur fortune, comme le fait la femme, que pour être tutrice -d'un étranger et d'un neveu et administrer la leur, droit que la femme -n'a pas? - -Faut-il moins de temps et de capacité pour diriger une fabrique, une -maison de commerce, des ouvriers, comme le font tant de femmes, que pour -être à la tête d'un bureau, d'une administration publique et en diriger -les employés, droit que la femme n'a pas? - -Faut-il moins de temps et de capacité pour se livrer à l'enseignement -dans une pension nombreuse, comme le font tant de femmes, que dans une -chaire de faculté, comme l'homme seul en a le droit? - -La femme prouve, par _ses Å“uvres_, que la capacité et le temps ne lui -manquent pas plus qu'à vous. Les faits étranglent des affirmations dont -vous devriez rougir. Fi! Je ne voudrais pas être homme, de peur de dire -de semblables choses, et d'être conduit à prétendre qu'une institutrice, -une femme de lettres, une artiste, une habile négociante, n'ont pas la -capacité d'un portefaix ou d'un chiffonnier, parce qu'elles n'ont pas de -barbe au menton. - -8º Les Droits de la femme sont dans sa beauté et dans l'amour de l'homme. - -Des droits basés sur la beauté, et sur cette chose fragile qu'on appelle -un amour d'homme! Qu'est-ce que cela, je vous prie, Messieurs? - -Alors la femme aura des Droits si elle est belle et autant qu'elle le -sera; si elle est aimée et autant qu'elle le sera? Vieille, laide, -délaissée, il faudra la mettre dans la hotte du relève-chiffons pour la -transporter aux gémonies? - -Si une femme disait de telles choses, quel _tolle_ universel! - -Et les hommes prétendent qu'ils sont rationnels! Nous félicitons les -femmes d'avoir trop de sens commun, pour l'être jamais de cette manière. - -Après tous ces arguments qui ne soutiennent pas l'analyse, arrive enfin -la triomphante objection: les femmes ne revendiquent pas leurs Droits: -beaucoup d'entre elles sont même scandalisées des réclamations faites par -quelques-unes au nom de toutes. - -Les femmes ne réclament pas, Messieurs? - -Que font donc, à l'heure qu'il est, une foule d'Américaines? - -Que font donc déjà quelques femmes anglaises? - -Qu'ont fait ici en 1848 Jeanne Deroin, Pauline Roland et plusieurs -autres? - -Que fais-je aujourd'hui, au nom d'une légion de femmes dont je suis -l'interprète? - -_Toutes_ les femmes ne réclament pas, non; mais ne savez-vous pas que -toute revendication de Droit se pose d'abord isolément? - -Que les esclaves, habitués à leurs chaînes, ne les sentent que lorsque -les initiateurs leur montrent les meurtrissures qu'elles ont empreintes -dans leur chair? - -Quelques-unes seulement réclament, dites-vous; mais est-ce donc d'après -le principe ou le nombre, que l'on juge de la bonté d'une cause? - -Avez-vous attendu que _toute_ la population mâle revendiquât son droit au -suffrage universel pour le décréter? - -Avez-vous attendu la revendication de _tous_ les esclaves de vos colonies -pour les émanciper? - -Oui, c'est vrai, Messieurs, beaucoup de femmes sont contre l'Émancipation -de leur sexe. Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il y a des créatures -humaines assez abaissées pour avoir perdu tout sentiment de dignité; mais -non pas que le Droit n'est pas le Droit. - -Parmi les noirs, il y en a beaucoup qui haïssent, dénoncent, livrent au -fouet et à la mort ceux d'entre eux qui méditent de briser leurs fers: -qui a raison, qui a le sentiment de la dignité humaine, de ces derniers -ou des autres? - -Nous revendiquons notre place à vos côtés, Messieurs, parce que -l'identité d'espèce nous donne le Droit de l'occuper. - -Nous revendiquons notre Droit, parce que l'infériorité dans laquelle nous -sommes tenues, est une des causes les plus actives de la dissolution des -mÅ“urs. - -Nous revendiquons notre Droit, parce que nous sommes persuadées que la -femme a son cachet propre à poser sur la Science, la Philosophie, la -Justice et la Politique. - -Nous revendiquons notre Droit, enfin, parce que nous sommes convaincues -que les questions générales, dont le défaut de solution menace de ruine -notre Civilisation moderne, ne peuvent être résolues qu'avec le concours -de la femme, délivrée de ses fers et laissée libre dans son génie. - -N'est-ce pas, Messieurs, que c'est une grande preuve de notre insanité, -de notre _impureté_, que cet immense désir éprouvé par nous, d'arrêter la -corruption des mÅ“urs, de travailler au triomphe de la Justice, à -l'avènement du règne du Devoir et de la Raison, à l'établissement d'un -ordre de choses où l'humanité, plus digne et plus heureuse, poursuivra -ses glorieuses destinées sans accompagnement de canon, sans effusion de -sang versé? - -N'est-ce pas que les femmes de l'Émancipation sont des _impures que le -péché a rendues folles, des êtres incapables de comprendre la justice et -les Å“uvres de conscience_? - - -III - -Concluons, Messieurs. - -Lors même qu'il serait vrai, ce que je nie, que la femme vous soit -inférieure; lors même qu'il serait vrai, ce que les _faits_ démontrent -faux, qu'elle ne peut remplir aucune des fonctions que vous remplissez, -qu'elle n'est propre qu'à la maternité et au ménage, elle n'en serait pas -moins votre égale devant le Droit, parce que le Droit ne se base ni sur -la supériorité des facultés, ni sur celle des fonctions qui en -ressortent, mais sur l'identité d'espèce. - -Créature humaine comme vous, ayant comme vous une intelligence, une -volonté, un libre-arbitre, des aptitudes diverses, la femme a le Droit, -comme vous, d'être libre, autonome, de développer librement ses facultés, -d'exercer librement son activité: lui tracer sa route, la réduire en -servage, comme vous le faites, est donc une violation du Droit humain -dans la personne de la femme: c'est un odieux abus de la force. - -Au point de vue des faits, cette violation de Droit revêt la forme d'une -déplorable inconséquence: car il se trouve que beaucoup de femmes sont -très supérieures à la plupart des hommes; d'où il résulte que le Droit -est accordé à ceux qui ne devraient pas l'avoir, d'après votre doctrine, -et refusé à celles qui, d'après la même doctrine, devraient le posséder, -puisqu'elles justifient des qualités requises. - -Il se trouve que vous reconnaissez le Droit aux qualités et fonctions, -_parce qu'on est homme_, et que vous cessez de le reconnaître dans le -même cas, _parce qu'on est femme_. - -Et vous vantez votre haute Raison, et vous vous vantez de posséder le -sens de la Justice! - -Prenez garde, Messieurs! Nos droits ont le même fondement que les vôtres; -en niant les premiers, vous niez en principe les derniers. - -Encore un mot à vous, prétendus disciples des doctrines de 89, et nous -aurons fini. - -Savez-vous pourquoi tant de femmes prirent parti pour notre grande -Révolution, armèrent les hommes et bercèrent leurs enfants au chant de la -_Marseillaise_? C'est parce que, sous la Déclaration des Droits de -l'Homme et du Citoyen, elles croyaient voir la Déclaration des Droits de -la Femme et de la Citoyenne. - -Quand l'Assemblée se fut chargée de les détromper, en manquant de logique -à leur égard, en fermant leurs réunions, elles abandonnèrent la -Révolution, et vous savez ce qui advint. - -Savez-vous pourquoi, en 1848, tant de femmes, surtout parmi le peuple, se -déclarèrent pour la Révolution? C'est qu'elles espérèrent que l'on serait -plus conséquent à leur égard que par le passé. - -Lorsque, dans leur sot orgueil et leur inintelligence, les représentants, -non seulement leur interdirent de se réunir, mais les _chassèrent_ des -assemblées d'hommes, les femmes abandonnèrent la Révolution, en -détachèrent leurs maris et leurs fils, et vous savez encore ce qui -advint. - -Comprenez-vous enfin, Messieurs les inconséquents? - -Je vous le dis en vérité, toutes vos luttes sont vaines, si la femme ne -marche pas avec vous. - -Un ordre de choses peut s'établir par un coup de main; mais il ne se -maintient que par l'adhésion des majorités; et ces majorités, Messieurs, -c'est nous, femmes, qui les formons par l'influence que nous avons sur -les hommes, par l'éducation que nous leur donnons avec notre lait. - -Nous pouvons leur inspirer, dès le berceau, amour, haine ou indifférence -pour certains principes: c'est là qu'est notre force; et vous êtes des -aveugles de ne pas comprendre que si la femme est d'un côté, l'homme de -l'autre, l'humanité est condamnée à faire l'Å“uvre de Pénélope. - -Messieurs, la femme est mûre pour la liberté civile, et nous vous -déclarons que nous considérerons désormais comme _ennemi_ du Progrès et -de la Révolution quiconque s'élèvera contre notre légitime revendication; -tandis que nous rangerons parmi les _amis_ du Progrès et de la Révolution -ceux qui se prononceront pour notre émancipation civile, FUT-CE VOS -ADVERSAIRES. - -Si vous refusez d'écouter nos légitimes réclamations, nous vous -accuserons devant la postérité du crime que vous reprochez aux -possesseurs d'esclaves. - -Nous vous accuserons devant la postérité d'avoir nié les facultés de la -femme, parce que vous avez eu peur de sa concurrence. - -Nous vous accuserons devant la postérité de lui avoir refusé justice, -afin d'en faire votre servante et votre jouet. - -Nous vous accuserons devant la postérité d'être les ennemis du Droit et -du Progrès. - -Et notre accusation demeurera debout et vivante devant les générations -futures qui, plus éclairées, plus justes, plus morales que vous, -détourneront avec dédain, avec mépris, les yeux de la tombe de leurs -pères. - - - - -CHAPITRE III. - -ÉTAT DE LA FEMME FRANÇAISE DEVANT LES MÅ’URS ET LA LÉGISLATION. - -DIALOGUE ENTRE UNE JEUNE FEMME ET L'AUTEUR. - - -I - -L'AUTEUR. Que concluez-vous, Madame, des principes et des faits que nous -avons établis dans les deux précédents chapitres? - -LA JEUNE FEMME. Que la femme étant, comme l'homme, un être humain, un -élément de destinée collective, un membre du corps social, la logique -exige qu'elle soit considérée comme son égale devant le droit. Qu'en -conséquence, elle doit trouver dans la loi et la pratique sociales le -respect de son autonomie, les mêmes ressources que l'homme pour son -développement intellectuel, l'emploi de son activité, la même protection -pour sa dignité, sa moralité. - -L'AUTEUR. Fort bien. Voyons donc comment se comportent, à l'égard de la -femme, notre société et notre législation. - -Nous avons de nombreux lycées, des écoles spéciales, des académies. Ce -sont des institutions _nationales_: la femme y a donc _droit_. Or, vous -savez qu'elle ne peut s'y présenter; que le Collége de France même lui -est interdit. - -Je sais que, pour justifier ce déni de justice, on dit que la femme n'a -pas besoin de haut enseignement pour remplir les fonctions qui lui sont -dévolues par la nature; que n'ayant ni la vocation, ni le temps, il est -inutile que les portes des écoles spéciales s'ouvrent devant elle, etc. - -LA JEUNE FEMME. Nous, jeune génération de femmes, nous protestons contre -ces allégations au nom de la justice, du sens commun et des faits. - -Si la femme est évincée des établissements soutenus par le budget de -l'État, qu'on l'exempte aussi de l'impôt. Je ne vois pas pourquoi nous -contribuerions à payer les frais d'institutions dont nous ne profitons -pas. - -Si la femme n'a pas vocation, il est inutile de lui fermer les écoles, -elle ne les fréquentera pas plus que les hommes qui n'y vont pas. Si la -femme n'a pas le temps de les fréquenter, il est évident que -l'interdiction est ridicule: on ne fait pas ce qu'on n'a pas le temps de -faire. - -Mais ces allégations sont-elles de bonne foi? Non certes; car dire que la -femme, pour remplir ses modestes fonctions, n'a nul besoin d'être aussi -instruite que l'homme, c'est supposer qu'elle se borne à celles-là ; et -l'on sait bien que cela n'est pas vrai. C'est oublier ensuite que, -destinée à exercer sur l'homme époux et fils une influence qui les dirige -et les transforme, il faut mettre la femme en état de rendre cette -influence bonne et élevée. - -En définitive, d'ailleurs, comme les hommes ne fondent pas leur droit de -participer aux bienfaits de l'éducation nationale sur leur vocation et -sur leur temps, je ne vois pas que notre temps et notre vocation puissent -être pour nous la base du même droit. - -L'AUTEUR. Et cependant, Madame, la société prend son parti de ce déni de -justice, et la masse des femmes se déclarent contre celles qui, d'une -trempe vigoureuse, protestent contre cet état de choses. - -LA JEUNE FEMME. Notre jeune génération est trop impatiente du joug, pour -ne pas se ranger avec vous. Il n'y en a plus guère parmi nous qui -s'imaginent, comme nos grand'-mères, que la femme est plus créée pour -l'homme que lui pour elle; - -Que la femme est inférieure à l'homme et doit lui obéir; - -Que la femme ne doit pas recevoir la même éducation que l'homme; - -Qu'une femme ne peut avoir de vocations identiques à celles de l'homme. - -Nous commençons à trouver fort surprenant qu'un prosateur barbu, dont les -Å“uvres n'ont pas franchi la frontière, un faiseur de tartines -quotidiennes, puissent attacher la rosette à leur habit, tandis que G. -Sand, dont le nom est universel, ne saurait être décorée; - -Qu'un paysagiste puisse être récompensé de la croix qu'on ne songerait -pas à donner à cette admirable femme, Rosa Bonheur, qui nous fait -communier avec les animaux, et, par les yeux, nous rend meilleurs pour -tout ce qui vit. - -Si une femme obtient une distinction, c'est en qualité de garde-malade... -parce que les hommes n'envient pas la fonction de sÅ“ur de charité. - - -II - -EMPLOI DE L'ACTIVITÉ. - -L'AUTEUR. Non seulement la femme ne trouve point accès dans les -établissements d'instruction nationale, mais une foule de fonctions -privées lui sont interdites; les hommes s'emparent de celles qui lui -conviendraient le mieux, et souvent lui laissent celles qui -conviendraient mieux aux hommes: c'est ainsi que des femmes portent des -fardeaux, tandis que, selon la plaisante expression de Fourier, des -hommes _voiturent une tasse de café avec des bras velus_. - -Il y a plus: si des hommes et des femmes sont en concurrence de fonction, -l'homme est mieux rétribué que la femme pour le même travail; et la -société trouve cela tout simple et fort juste. - -Fort juste de payer l'accoucheuse moins que l'accoucheur. - -L'institutrice que l'instituteur, - -La femme professeur que son concurrent mâle, - -_La_ comptable que _le_ comptable, - -La commise que le commis, - -La cuisinière que le cuisinier, etc., etc. - -Cette dépréciation du travail de la femme fait que, dans les professions -qu'elle exerce, elle ne gagne, le plus souvent en s'exténuant, que de -quoi mourir lentement de faim. - -Pourquoi, je vous le demande, à égalité de fonction et de travail, -rétribuer moins la femme que l'homme? - -Pourquoi la rétribuer, comme on le fait, contre toute équité, dans les -travaux qu'elle exécute seule? - -LA JEUNE FEMME. Vous savez, Madame, que, pour justifier cela, on prétend -que nous avons moins de besoins que l'homme; puis que l'équilibre se -rétablit dans le ménage par le gain supérieur de ce dernier. - -L'AUTEUR. Je connais ces prétextes inventés pour endormir la conscience; -mais vous, femme de la génération nouvelle, les acceptez-vous? - -LA JEUNE FEMME. Non: car la femme, devant être l'égale de l'homme en -tout, doit l'être dans le droit industriel comme dans les autres. - -Il n'est pas vrai d'abord que nous ayons moins de besoins que l'homme: -nous nous résignons mieux aux privations, voilà tout. - -Il n'est pas vrai davantage que, d'une manière générale, l'équilibre dans -le ménage se rétablisse: il faudrait pour cela que toute femme fût -mariée: or, on se marie de moins en moins, il y a donc beaucoup de -filles, beaucoup de veuves chargées d'enfants; une foule innombrable de -femmes mariées à des hommes qui divisent leur gain entre deux ménages ou -le dissipent au cabaret, au jeu, etc. - -D'où il résulte qu'on rétribue moins une fille, une veuve, une femme -abandonnée de son mari, parce que, dans le ménage, qui n'existe pas -alors, l'équilibre se rétablit. Oh! suprême bon sens! - -L'AUTEUR. Et comme la médiocrité de nos besoins et le magnifique -équilibre dont on parle, n'existent que dans l'imagination, la femme -_réelle_, trouvant que la faim et les privations sont des hôtes -incommodes, se vend à l'homme et se hâte de vivre, parce qu'elle sait -que, vieille, elle n'aurait pas de quoi manger. Et l'équilibre se -rétablit par la démoralisation des deux sexes, la désolation des -familles, la ruine des fortunes, l'étiolement de la génération présente -et future. - -LA JEUNE FEMME. En vérité, Madame, quoique le moyen âge fût bien -travaillé par des doctrines contraires à la dignité de la femme, les -barons féodaux lui étaient moins opposés que les fils de leurs serfs -émancipés: Si j'ai bonne mémoire, plusieurs femmes ont porté le bonnet de -docteur dans ces temps anciens, et ont occupé, surtout en Italie, des -chaires de Philosophie, de Droit, de Mathématique, et ont excité -l'admiration et l'enthousiasme. Si j'ai bonne mémoire encore, plusieurs -femmes ont été reçues docteur en médecine, et c'étaient la plupart du -temps les châtelaines qui exerçaient autour d'elles l'art de guérir; -beaucoup d'entre elles savaient préparer des baumes. Aujourd'hui l'une -des fonctions, surtout, qu'on ne confie pas à notre sexe est l'exercice -de la médecine. Il me semble cependant qu'une société faisant quelque cas -de la pudeur, ne devrait pas hésiter à en confier l'exercice aux femmes -qui ont aptitude. Que les hommes soient traités par les hommes, cela se -conçoit; mais qu'une femme confie les secrets de son tempérament à un -homme, que cet homme, cet étranger, pose ses yeux et sa main sur son -corps, c'est une impudeur, c'est une honte! - -L'AUTEUR. N'est-ce pas la faute des hommes qui persuadent aux femmes que -leur sexe, n'ayant pas aptitude à la science, il n'y aurait pas sécurité -pour elles à se mettre entre les mains d'un médecin de leur sexe? -N'est-ce pas la faute des hommes qui exigent de leurs femmes qu'elles se -fassent assister par un accoucheur au lieu d'une accoucheuse? - -Ce qu'il y a de curieux, c'est que les honnêtes femmes hésitent moins à -se laisser visiter et toucher par un médecin que celles dites non -chastes... à moins que celles-ci ne chôment de consolateurs: Vous direz -que ce souci n'est pas interdit aux femmes honnêtes... Inclinons-nous -donc, Madame, devant l'honorable confiance et le charmant caractère de -Messieurs les maris dont les femmes ont de fréquentes vapeurs, et des -affections plus on moins utérines. - -LA JEUNE FEMME. Un sentiment de M. E. Legouvé m'a frappée: c'est la -confiance qu'il exprime en notre perspicacité et en notre délicatesse -pour le traitement des affections nerveuses, si nous étions appelées à -exercer la médecine. - -L'AUTEUR. Il a l'intuition de la vérité; si l'homme, en général, comprend -mieux le muscle et l'os, nous comprenons mieux le nerf et la vie. La -femme médecin a généralement un élément de diagnostic qui manque à -l'homme: c'est une disposition à _sentir_ l'état de son malade: voilà -pourquoi les névroses ne seront prévenues et _réellement_ guéries, que -lorsque les femmes s'en mêleront scientifiquement. Ajoutons que ce sera -seulement alors que les enfants seront convenablement traités dans leurs -maladies, parce que la femme a l'intuition de l'état de l'enfant; elle -l'aime, se met en communion avec lui; devant être mère, elle est -organisée pour être avec l'enfant dans un rapport bien autrement intime -que l'homme. - -LA JEUNE FEMME. _A priori_, ce que vous dites là me semble vrai. - -L'AUTEUR. De même, Madame, que l'on ne peut pratiquer la Justice qu'en -_sentant_ les autres en soi, l'on ne peut, croyez-le, pratiquer avec -succès la Médecine, qu'en _sentant_ ceux que l'on traite: la science -n'est rien sans cette communion: il faut aimer ses semblables pour -pouvoir les guérir, parce que les ressources thérapeutiques varient selon -l'état _individuel_ des sujets. Donc, de même que l'amour seul ne peut -suffire, la science seule ne suffit pas, puisqu'il faut, pour guérir, -que, dans sa généralité, elle s'individualise; ce qui ne peut se faire -que par l'intuition, fille de la bienveillance et de la délicatesse -nerveuse. - -Mais laissons ce sujet qui nous conduirait trop loin, et redisons que la -femme cultivée, laissée libre dans la manifestation de son génie, est -destinée à transformer la Médecine comme toute chose, en y mettant son -propre cachet. - -Maintenant résumons-nous, Madame. Nous venons de voir que notre sexe ne -peut, qu'exceptionnellement, trouver dans l'emploi de son activité les -moyens de suffire à ses besoins, c'est à dire les moyens de rester moral. -Que, traité comme serf, on lui interdit non seulement plusieurs -carrières, mais encore que, lorsqu'il se rencontre en concurrence avec -l'autre, il est généralement moins bien rétribué que ce dernier. De telle -sorte que la femme, réputée _plus faible_, est obligée de travailler -_plus fort_, _pour ne pas gagner davantage_. - -Que pensez-vous de notre raison et de notre équité? - - -III - -CHASTETÉ DE LA FEMME. - -L'AUTEUR. Notre idéal du Droit étant la Liberté dans l'Égalité suppose -l'unité de loi Morale et une égale protection pour tous. - -LA JEUNE FEMME. En effet, dans une société, il ne peut pas plus y avoir -deux Morales que deux sortes de Droits fondamentaux, quand l'Égalité est -à la base. - -L'AUTEUR. Nos mÅ“urs et notre législation n'ont pas votre brutale -logique, Madame. - -Il y a deux Morales: une peu exigeante, facile; c'est celle de l'homme. -L'autre sévère, difficile; c'est celle de la femme. La Société -rationnelle..... comme elle l'est toujours, a chargé du lourd fardeau les -épaules de l'être réputé faible, inconsistant, et a placé le fardeau -léger sur celles du fort, sans doute parce qu'il est réputé le sage, le -courageux: n'est-ce pas équitable? - -LA JEUNE FEMME. Cela me semble au contraire très injuste et fort peu -raisonnable. - -Si la femme est faible, imparfaite et l'homme fort et raisonnable, on -doit moins exiger de la première que du dernier. Prétendre que la femme -peut et doit être supérieure à l'homme en moralité, c'est avouer qu'elle -possède plus que lui les facultés qui élèvent notre espèce au dessus des -autres: c'est donc une contradiction. - -Le sens moral donnant la puissance de se gouverner en vue d'un idéal de -perfection, si la femme le possède plus que l'homme, que devient -l'excellence de celui-ci qui avoue ne pouvoir vaincre ses instincts -brutaux? - -L'AUTEUR. Vous êtes trop curieuse, Madame; la Société se contredit, mais -ne s'explique pas; elle n'est pas du tout philosophe. Elle a décidé que -l'excellence de l'homme ne l'oblige point à vaincre toutes les passions -qui nuisent à autrui, mais seulement celles qui ont pour point de mire la -pièce de monnaie. S'il vous dérobe votre montre ou votre mouchoir, c'est -un coquin digne de la prison; mais s'il vous dérobe votre joie, en -séduisant votre fille, s'il la jette dans une voie de désordres et de -honte, et vous expose à mourir de douleur, c'est un charmant garçon. -Est-ce que vous vous seriez mis dans l'esprit que la moralité, l'honneur -et l'avenir de votre fille eussent autant de valeur que votre montre ou -votre mouchoir? - -Dans une faute contre ce qu'on nomme la chasteté, l'unité de morale et la -logique exigent qu'il y ait deux coupables, et l'équité prononce que le -provocateur est plus coupable que le provoqué. Notre société modèle -prétend qu'il n'y a qu'un coupable, le faible, le crédule, le provoqué; -l'autre est un délicieux conquérant auquel sourient toutes les mères. - -Ceci bien entendu, le Code déclare qu'une fille de _quinze_ ans est seule -responsable de ce qu'on nomme son honneur. - -Il ne punit point le séducteur; donc il ne le reconnaît point coupable. - -Si l'on enlève une mineure, si on la viole, si on la corrompt pour le -compte d'autrui, on est puni, à la vérité, mais d'une manière fort -insuffisante. - -Une pauvre enfant de seize ou dix-sept ans est-elle devenue enceinte, le -séducteur, presque toujours, l'abandonne. Que reste-t-il à l'imprudente? -une vie brisée, un veuvage éternel, un enfant à élever. Si, pour apaiser -son père furieux, elle lui montre des lettres qui prouvent la paternité -du misérable, l'engagement qu'il a pris de reconnaître l'enfant et de -pourvoir en partie à ses besoins, une promesse de mariage peut-être, le -père répète ces dures paroles de la loi: - -_Toute promesse de mariage est nulle._ - -_Tout enfant naturel reste à la charge de la mère._ - -_La recherche de la paternité est interdite._ - -Ainsi donc, Messieurs, ne vous gênez pas, séduisez les filles en leur -promettant le mariage, signez cette promesse de votre plus beau paraphe; -soyez, de fait, pères de plusieurs enfants et laissez aux filles, qui -gagnent si peu, la charge de les élever; vous n'avez rien à craindre. La -femme est condamnée par la loi et par l'opinion à porter le fardeau de -ses fautes et des vôtres; car c'est une créature tout à la fois bien -faible et bien forte: faible, pour qu'on puisse l'opprimer, forte, plus -forte que vous, pour qu'on puisse la condamner: elle a le sort de toutes -les victimes. - -LA JEUNE FEMME. A ces critiques, j'ai souvent entendu répondre: Que les -mères gardent leurs filles! Et j'ai dit: garder ses filles est facile aux -privilégiées; mais est-ce que les ouvrières peuvent garder les leurs qui -vont en apprentissage à onze ou douze ans? Est-ce qu'elles peuvent les -accompagner dans leurs ateliers, lorsqu'elles vont essayer ou reporter de -l'ouvrage? Si l'on convient que les filles ont besoin d'être gardées, et -qu'il n'y ait qu'une imperceptible minorité de mères qui puissent exercer -cette surveillance, il est clair que le devoir social est de faire des -lois pour les protéger toutes. - -L'AUTEUR. Parfaitement raisonné, Madame; mais pour transformer la loi, il -faut travailler à transformer l'opinion. Vous voyez que les femmes -acceptent les deux Morales; qu'elles ne se sentent pas monter la honte au -front de ce que leur sexe est sacrifié à la dégoûtante lubricité de -l'autre. Loin de là , ces esclaves sans pensée jettent la pierre à la -pauvre fille séduite et abandonnée, tout en ouvrant à deux battants leur -porte au suborneur. Elles font plus, elles lui confient l'avenir de leur -fille sous le couvert de l'écharpe municipale. Elles méprisent la lorette -et la pensionnaire du lupanar, mais elles reçoivent ceux dont les vices, -l'égoïsme et l'argent entretiennent ces deux plaies. Elles ne sentent pas -que recevoir chez soi, le sachant, un homme qui a séduit et délaissé une -fille, un homme qui entretient une lorette, ou un homme qui fréquente les -lieux infâmes, c'est se rendre complice de leurs actes et de la -dégradation, de l'oppression de leur propre sexe. - -LA JEUNE FEMME. Ah! bon Dieu, si nous suivions vos principes, combien peu -d'hommes nous devrions admettre dans notre société! - -L'AUTEUR. Soyez conséquente, Madame; si vous ne vous croyez pas permis de -recevoir une prostituée, vous ne pouvez logiquement vous permettre de -recevoir le prostitué qui la paie. Les hommes seraient plus chastes, si -les honnêtes femmes étaient plus sévères et élevaient leurs fils dans la -chasteté, au lieu de répéter comme de cruelles idiotes: _J'ai lâché mon -coq, cachez vos poules. Il faut que les jeunes gens jettent la gourme du -cÅ“ur._ Ce qui, traduit en bon français, signifie: mon fils a le droit de -prendre vos filles, et de traiter le sexe auquel j'appartiens comme un -égout, ou comme un jouet qu'on brise sans scrupule. - -LA JEUNE FEMME. Vous reconnaîtrez, j'espère, que nous, femmes de la jeune -génération, nous sommes moins inconséquentes que nos mères, puisque nous -n'admettons pas deux Morales, mais une seule. - -L'AUTEUR. Oui, vous êtes plus logiques, mais vous manquez d'idéal; et, -au lieu de purifier la Morale et d'y soumettre les deux sexes, comme des -esclaves révoltées, vous vous soumettez à la Morale relâchée ou plutôt à -l'immoralité de l'autre sexe. Vous oubliez que la liberté doit produire -des fruits de salut et non pas la décomposition. Vous comprenez l'égalité -comme les Romaines de la décadence, dans le vice. - -Pauvres enfants, est-ce bien votre faute? La loi qui abandonne votre -chasteté aux passions de l'homme, a-t-elle pu vous donner une grande -estime pour cette vertu? Ne devez-vous pas croire, au contraire, que ce -qui est licite pour l'homme, peccadille pour lui, l'est pour vous; au -lieu de penser que ce qui ne vous est pas permis, ne le lui est pas -davantage? - -Ah! vous êtes toujours les esclaves de l'homme, vous qui vous soumettez à -sa loi Morale au lieu de l'élever à la vôtre! - -Arrêtez-vous donc, en voyant les fruits amers d'une semblable erreur. -Regardez: partout l'adultère, la prostitution sous toutes les formes, -l'abandon de milliers d'enfants, l'infanticide à tous ses degrés, la -corruption s'exerçant au grand jour à la porte de certaines fabriques, -l'enregistrement de filles de seize ans dans la grande armée de la -prostitution, une foule d'hommes, assez bas descendus pour jouer le rôle -d'_hommes entretenus_, et l'amour fuyant de la terre pour céder la place -à la passion bestiale, effrénée, qui dévore les âmes et les corps: voilà -ce que vous avez accepté en acceptant l'immoralité masculine! - -Oui, il n'y a qu'une Morale, mais ce n'est pas la chose hideuse qui amène -ces épouvantables résultats. Ne vous avilissez donc pas en prenant les -hommes pour modèles. - -LA JEUNE FEMME. Comment échapper à la dégradation, si les mÅ“urs et la -loi donnent à l'homme le droit du seigneur? Si, d'autre part, nous sommes -obligées de vivre des passions de l'homme, parce que nous ne pouvons nous -suffire par notre travail? Si enfin notre activité inquiète ne trouve pas -d'emploi, parce que l'homme, s'emparant de tout, nous condamne à la -misère et au désÅ“uvrement? - -L'AUTEUR. C'est pour sortir de cette situation que vous devez réclamer -énergiquement et constamment vos droits; vous emparer résolûment, quand -cela se peut, des situations contestées; avoir une initiative, au lieu de -songer, comme vous le faites, à vous parer et à exploiter l'homme. - -Croyez-vous donc que ceux qui ont conquis leurs Droits, l'ont fait par la -paresse, la futilité, le vice? Non certes; mais par le travail, la -constance, le courage; en comptant sur eux et non sur les autres. - - -IV - -DROIT POLITIQUE. - -L'AUTEUR. Nous avons établi que le Droit étant absolument égal pour les -deux sexes, le Droit politique appartient en principe à la femme, comme -tout autre Droit. - -Or vous savez, Madame, que si vous contribuez comme l'homme aux charges -publiques; - -Que si vous êtes de moitié dans la reproduction et la conservation des -citoyens; - -Que si, par votre travail, vous contribuez comme l'homme à la production -de la richesse nationale; - -Qu'enfin si, par vos intérêts et vos affections, les questions générales -vous importent tout autant qu'à l'homme, - -Cependant vous n'avez aucun Droit politique: on semble croire que les -affaires générales ne vous regardent pas. - -LA JEUNE FEMME. J'ai entendu dire que, dans les choses d'intérêt général, -l'homme a une double représentation. - -L'AUTEUR. Il représente la femme comme le monarque ses sujets, le maître -ses esclaves. - -Si l'homme peut représenter sa femme et lui, il ne peut représenter les -filles majeures et les veuves; pourquoi celles-ci ne se -représentent-elles pas elles-mêmes comme les hommes non mariés? - -LA JEUNE FEMME. Souvent l'on a prétendu devant moi que la femme est -renfermée dans un cercle d'idées trop étroites, par suite de ses -occupations habituelles, pour être capable de fournir un vote -intelligent. - -L'AUTEUR. N'aviez vous pas à répondre à cela que les ouvriers, renfermés -dans les minimes détails de leur métier, ne sauraient s'élever mieux que -les femmes à la compréhension des questions générales? - -Que tous les votants ne sont pas des philosophes? - -Que, par la grâce de la barbe, nos paysans, nos mineurs, nos tisseurs, -nos casseurs de pierres, nos balayeurs, nos chiffonniers, n'ont pas, à -jour fixe, l'intuition des besoins du pays? - -Que les femmes, à l'heure qu'il est, ne s'occupent pas moins ni plus mal -de politique que les hommes, qu'elles en discutent avec eux, et ont -souvent une grande influence sur le vote de leurs maris? - -Qu'enfin, puisqu'on reconnaît le Droit politique à l'homme, -indépendamment de son degré d'intelligence et d'instruction, de la nature -de ses occupations et de l'état de sa santé, vous ne comprenez pas -pourquoi l'on tiendrait compte de ces choses quand il s'agit du Droit -politique de la femme? - -N'auriez vous pu ajouter: il est assez singulier que tant d'imbéciles -aillent voter, tandis que des femmes intelligentes, célèbres même, sont -repoussées de l'urne électorale. - -Il est assez outrecuidant de la part des hommes de supposer que des -femmes artistes, des négociantes, des institutrices, sont moins capables, -au point de vue politique, que des cureurs d'égoût, des porteurs d'eau, -des charbonniers et des balayeurs. - -Toute française majeure a le Droit de réclamer sa 36 millionième part du -vote général: elle est serve politique, tant qu'elle en est dépouillée, -parce qu'elle subit des lois qu'elle n'a pas concouru à faire, et paie -des impôts qu'elle n'a pas concouru à fixer. - -LA JEUNE FEMME. Je n'ai rien à dire à cela, sinon que je ne me sens pas -portée à réclamer mon Droit politique. Cette revendication me laisserait -froide, tandis que celle du Droit civil me trouve prête à la soutenir -chaudement. - -L'AUTEUR. Vous ne me surprenez pas, Madame; la route de l'humanité se -divise par étapes; vous sentez, sans vous en rendre compte, qu'elle n'en -peut fournir deux à la fois. Vous êtes prête pour le droit civil, dont la -jouissance et la pratique vous mûriront pour le Droit politique. - -Il est dans la pratique de l'Humanité, que les majeurs de l'espèce ne -reconnaissent de Droits aux mineurs, en dehors des plus simples droits -naturels, que lorsque ceux-ci les revendiquent jusqu'à la révolte: les -majeurs en ceci n'ont qu'un tort, c'est de trop attendre, et de ne pas -travailler à faire mûrir leurs cadets pour la pratique du Droit.--Mais en -principe toutes les fois que l'exercice d'un droit compromettrait -gravement des intérêts plus au moins généraux, il est bon de ne -l'accorder qu'à ceux qui le réclament, car quand ils ne le font pas, -c'est qu'il n'en sentent pas l'importance, et il y aurait à craindre -qu'ils n'en fissent un mauvais usage. - -Mais quand ce Droit est revendiqué, que sa privation entraîne des -douleurs et des désordres, il faut le reconnaître, sous peine -d'oppression, de déni de Justice. - -Or la privation du Droit civil est pour les femmes une source de -douleurs, de malheurs, de corruption, d'humiliation; la revendication de -ce Droit se pose, elles sont mûres pour l'obtenir: ce serait donc un déni -de Justice que de refuser de le reconnaître. - -Il n'en est pas de même pour le Droit politique: elles ne le désirent ni -ne le réclament. - -Rappelez-vous, Madame, que dans tout sujet il y a la théorie et la -pratique. L'une est l'absolu, l'idéal qu'on se propose de réaliser, -l'autre est la mesure dans laquelle il est sage et prudent d'introduire -l'idéal dans un milieu donné. - -Ainsi, de Droit absolu, nous sommes en tout les égales des hommes; mais -si nous prétendions réaliser cet absolu dans notre milieu actuel, bien -loin de marcher en avant, il y aurait recul et anarchie: le Droit -dévorerait le Droit. Le bon sens exige qu'une réforme ne soit appliquée -qu'à des éléments préparés à s'y soumettre. - - -V - -FONCTIONS PUBLIQUES. - -L'AUTEUR. Le principe posé par l'idéal nouveau est que tous les membres -du corps social sont aptes à briguer les fonctions publiques. Comparons -ce principe aux décisions de la loi française. - -La femme est déclarée _incapable_ de remplir aucune fonction publique. - -Il lui est interdit d'être _témoin_ dans les actes de l'État civil, dans -les testaments, et tout autre acte reçu par officier public. - -A l'exception de la mère et des ascendantes, elle est exclue de la -tutelle et du conseil de famille. - -Par une magnifique inconséquence, ces lois gouvernent le pays où la plus -haute des fonctions, la Régence, peut échoir à une femme. - -Remarquez, Madame, que si nous sommes _incapables_ à tant de points de -vue, nous devenons tout à coup très capables, quand il s'agit de répondre -de nos actes au criminel et au correctionnel; très _croyables_, quand il -s'agit d'envoyer, par notre témoignage, un homme aux galères ou à la -mort; très _capables_, très _responsables_ dans les transactions que nous -fesons et signons comme filles majeures ou veuves. - -Des gens qui se sont donné la difficile tâche de nous dorer cette amère -pilulle qu'on nomme le Code Civil, nous disent: mais, Mesdames, le -législateur savait, qu'étant mères et ménagères, vous ne pouviez remplir -des fonctions publiques: Vous conviendrez vous-mêmes qu'une femme -enceinte ou nourrice, une femme retenue par les soins de l'intérieur, ne -peut être ni ministre, ni juré, ni député, ni..... etc. - -LA JEUNE FEMME. Mais, Messieurs leur répondrons-nous, les femmes ne sont -pas constamment enceintes, perpétuellement nourrices, puisque beaucoup -n'ont pas d'enfants, restent filles, et ne s'occupent pas plus que vous -des soins de l'intérieur. - -L'âge où vous entrez dans les fonctions publiques, est celui où, nos -fonctions maternelles étant remplies, nous n'avons plus qu'à nous ennuyer -prodigieusement, si notre fortune nous en laisse le loisir. - -L'AUTEUR. Ces Messieurs prétendent que la maternité nous a pris trop de -temps pour que nous ayons pu cultiver les facultés nécessaires aux -fonctions publiques: ils prétendent aussi que cette maternité arrête -l'essor de nos hautes facultés. - -LA JEUNE FEMME. A ceci nous leur répondrons que l'amour et le libertinage -leur font perdre bien plus de temps qu'à nous la maternité, et arrêtent -bien autrement l'essor de leurs hautes facultés. - -Quoi! il faut que les filles, les veuves, les femmes de quarante ans ne -puissent remplir aucune fonction publique, parce que la majorité des -femmes est occupée de vingt à trente cinq ans, à renouveler la -population! En vérité, c'est plaisant! - -Les hommes conviennent qu'il n'y a qu'un petit nombre d'entre eux qui -remplissent les fonctions publiques; puis, quand il s'agit des femmes, il -semble aussitôt que _toutes_ prétendent les remplir, et qu'il n'y en a -pas une qui n'en soit empêchée par la maternité et le mariage. - -On dit que le peuple français est spirituel, que, né malin, il inventa le -Vaudeville; je n'y contredis pas; mais serais-je indiscrète de m'informer -s'il a inventé le sens commun et la logique? - -Ah! qu'ils se taisent ces malheureux interprètes du Code; nous n'avons -pas besoin de leurs gloses, pour que les auteurs de leurs lois aient le -contraire de notre amour. - - -VI - -LA FEMME DANS LE MARIAGE. - -L'AUTEUR. Voyons comment la société, qui doit veiller à ce que chacun de -ses membres n'aliène ni sa personne, ni sa liberté, ni sa dignité, -remplit ce devoir envers la femme mariée. - -Nous savons que la fille majeure et la veuve sont capables de tous les -actes de propriété; qu'elles sont libres, et ne doivent obéissance qu'à -la loi. - -La femme se marie-t-elle? Tout change: ce n'est plus proprement une femme -libre, c'est une _serve_. - -La loi, en déclarant qu'elle suit la condition de son mari, c'est à dire -qu'elle est réputée de la même nation que lui, dénationalise la femme -française qui se marie avec un étranger. - -L'article 213 oblige la femme à _l'obéissance_. - -L'article 214 lui enjoint de _suivre son mari partout où il juge à propos -de résider_. - -Plusieurs autres articles statuent que la femme ne peut plaider sans -l'autorisation du mari, lors-même qu'elle serait marchande, et quelle que -soit la forme de son contrat; - -Que, même séparée de biens et non commune, elle ne peut ni aliéner, ni -hypothéquer, ni acquérir à titre gratuit ou onéreux sans le consentement -du mari dans l'acte ou par écrit; - -Qu'elle ne peut ni donner, ni recevoir entre vifs, sans le dit -consentement. - -Dans tous ces cas, si le mari refuse d'autoriser, la femme peut avoir -recours au président. - -LA JEUNE FEMME. Et si le mari est interdit, absent, frappé d'une peine -afflictive ou infamante, s'il est mineur et sa femme majeure? - -L'AUTEUR. Alors la femme se fait autoriser par le président. - -LA JEUNE FEMME. Mais la femme est donc en tutelle lorsqu'elle est mariée; -elle ne peut donc échapper à la tutelle du mari que pour tomber sous -celle du tribunal? N'est-ce pas pour la femme française le rétablissement -restreint de la loi romaine? - -Cesser d'être de son pays, s'absorber corps et biens dans un homme, obéir -et suivre comme un chien! Et cela dans un pays où la femme travaille, -gagne, administre, est journellement appelée à défendre ses intérêts et -ceux de ses enfants, souvent contre son mari! Mais cela est révoltant, -Madame. - -L'AUTEUR. Je ne vous en verrai jamais assez révoltée. - -LA JEUNE FEMME. Supposons que les parents de la jeune fille n'aient -consenti à la marier qu'à la condition qu'elle ne quittera pas le pays; -supposons encore qu'il soit établi par les gens de l'art que la contrée -où le mari veut la conduire compromettra sa santé, la tuera peut-être, la -femme, dans ces cas, ne serait-elle pas dispensée de suivre son mari? - -L'AUTEUR. Non certainement: d'une part on ne peut faire de conventions -valables contre la loi; de l'autre, cette même loi ne met aucune -restriction à l'obligation où est la femme de suivre le mari. - -LA JEUNE FEMME. Ainsi un mari serait assez scélérat pour vouloir tuer sa -femme quand elle lui aurait donné un enfant, et garder sa dot par la -tutelle, il le pourrait sans courir aucun risque en choisissant bien le -climat? Et si elle se réfugiait auprès de la mère qui l'a portée dans son -sein, le mari aurait le droit de venir l'arracher de ses bras? - -L'AUTEUR. Il pourrait même s'éviter cette peine, en envoyant la -gendarmerie chercher sa femme. Tout le monde condamnerait cet homme, la -conscience publique se soulèverait..... Mais la loi lui a livré la -victime, elle ne peut rien contre lui. - -LA JEUNE FEMME. Ah! je ne m'étonne plus qu'il y ait aujourd'hui tant de -jeunes filles qui reculent devant le mariage! Moi-même, j'aurais connu -ces lois, qu'il est certain que je ne me serais pas mariée. Heureusement -les hommes valent généralement mieux que les lois. - -L'AUTEUR. Pourquoi vous étonner de l'Å“uvre du législateur, Madame, il -n'a fait qu'appliquer dans tous ses détails la doctrine de l'apôtre Paul. -Si vous avez reçu la bénédiction d'un pasteur chrétien, à quelque secte -qu'il appartienne, il vous a rappelé que la _femme doit être soumise à -son mari comme l'Église à Jésus-Christ_. - -LA JEUNE FEMME. Mais saint Paul ne m'interdit pas de recevoir quelque -chose d'une amie, ni de faire une rente à ma vieille gouvernante qui ne -peut attendre mon testament. - -L'AUTEUR. Eh! qui peut assurer au législateur que vous ne soyez pas -capable de recevoir..... d'un ami? La femme, descendante d'Ève, -n'est-elle pas, selon la pittoresque expression de saints auteurs, _un -nid d'esprits immondes_, _la porte de l'enfer_, un être si corrompu que -_le baiser même d'une mère n'est pas pur_? En conséquence, ne doit-elle -pas être tenue en perpétuelle suspicion? - -LA JEUNE FEMME. Voilà d'infâmes paroles. Ainsi la loi ne ferait que -continuer la tradition du Moyen Age, et son article 934 ne serait que -l'expression du mépris attaché par les hommes au front de leurs mères! - -Ah! ça Madame, ne pouvons-nous, par un contrat, nous soustraire aux -dispositions légales qui abaissent notre dignité ou nous réduisent en -servage? - -L'AUTEUR. Vous ne le pouvez pas: la loi frapperait ce contrat de nullité. -Vous avez deux ressources: ne point vous marier, ou vous marier sous un -régime qui vous laisse le plus indépendantes possible, en attendant que -nous ayons fait réformer la loi. - -L'union volontaire, non sanctionnée par la société, offre de tels -inconvénients pour le bonheur et l'intérêt des enfants et de la femme, -que je n'oserais la conseiller à personne. Reste donc à parler du choix -du régime sous lequel on doit se marier. - - - - -CHAPITRE IV - -(Suite du précédent.) - - -VII - -CONTRAT DE MARIAGE. - -L'AUTEUR. On peut faire un contrat de mariage sous l'un de ces quatre -régimes: Communauté, Dotal, Sans séparation de biens, Séparation de -biens. - -Suivez avec la plus grande attention le sommaire que je vais vous donner -de chacun d'eux. - -Sous le régime de la Communauté, le mari administre _seul_ les biens -communs. - -Ces biens se composent du mobilier, même de celui qui échoit par -succession ou donation, à moins que le donataire n'ait exprimé une -volonté contraire; - -Deuxièmement: de tous les fruits, intérêts de quelque nature qu'ils -soient; - -Troisièmement: de tous les immeubles acquis pendant le mariage. - -Le mari peut vendre, aliéner, hypothéquer toutes ces choses, _sans le -concours de la femme_; il a même la faculté de disposer par _don_ des -effets mobiliers. - -_Il administre encore les biens personnels de la femme et peut, avec son -consentement, aliéner ses immeubles._ - -La femme a-t-elle une dette antérieure sans titre authentique ou date -certaine? Ce n'est pas sur les biens de la communauté que cette dette est -payée, mais sur l'immeuble propre à la femme; si cette dette provient -d'une succession immobilière, l'on n'en poursuit le recouvrement que sur -les immeubles de la succession; si la dette est celle du mari, l'on peut -s'adresser aux biens de la communauté. - -Les amendes encourues par le mari peuvent se poursuivre contre les biens -de la communauté; celles de la femme ne le sont que sur la nue propriété -de ses biens personnels. - -Tous les actes faits par l'homme engagent la communauté, mais ceux de la -femme, même autorisée par justice, n'engagent pas les biens communs, si -ce n'est pour le commerce qu'elle exerce avec l'autorisation du mari. - -Enfin, en l'absence du mari, c'est à dire quand on ne sait s'il est -vivant ou mort, la femme ne peut ni s'obliger, ni engager les biens -communs. - -Voilà , Madame le _droit commun de la France_, le régime sous lequel on -est réputé marié quand on n'a pas fait de contrat. - -LA JEUNE FEMME. Je vois que sous votre droit commun de la France, la -femme est une nullité, une exploitée, une paria; - -Que son mari peut faire don du mobilier commun à sa maîtresse et mettre -l'épouse sur la paille; - -Que le mari peut lui ôter ses vêtements de rechange, ses bijoux, pour en -parer sa maîtresse; - -Et comme on lui ordonne l'obéissance, et qu'on la met sous le pouvoir de -l'homme qui peut être brutal, il est clair qu'elle ne s'avisera pas de -refuser l'engagement, l'aliénation, la vente de ses biens personnels, et -exposera de la sorte elle et ses enfants à manquer de tout. - -Et comme la femme n'est pas la nullité que suppose la loi; qu'au -contraire, elle travaille et augmente l'avoir commun; que c'est souvent à -elle qu'il est dû, le mari peut disposer du fruit de ce travail pour -payer ses dettes, ses amendes, entretenir des femmes et se livrer à tous -les désordres. - -Parmi le peuple, on ne fait guère de contrat: donc un mari brutal et -mauvais sujet peut vendre le petit ménage et les modestes ornements de la -femme, autant de fois que celle-ci aura pu s'en procurer de nouveaux par -son labeur personnel. - -L'AUTEUR. Je ne le nie pas; mais ne pourrait-on dire que le législateur -n'a pu supposer un mari capable d'abuser de son pouvoir légal? - -LA JEUNE FEMME. Nous ne pouvons admettre une aussi pitoyable raison. - -Les lois sont faites pour prévenir le mal: elles supposent donc la -possibilité de le commettre: on n'en ferait pas pour des saints. - -Quand une loi autorise la tyrannie, et l'exploitation du faible, c'est -une loi détestable; car elle démoralise le fort, en l'exposant à devenir -despote et cruel; elle démoralise le faible, en le forçant à -l'hypocrisie, en lui ôtant le sentiment de sa valeur et en brisant en lui -tout ressort. - -Elle éteint chez tous les deux la notion du droit et de la corrélation du -droit et du devoir dans les rapports entre semblables. - -L'AUTEUR. Vous avez parfaitement raison. - -Pour finir ce que nous avons à dire du régime de la communauté, ajoutons -qu'il est permis à la femme de stipuler dans son contrat qu'en cas de -dissolution de la communauté, elle pourra reprendre non seulement ses -biens réservés propres, mais encore tout ou partie de ceux qu'elle à mis -en commun, déduction faite de ses dettes personnelles. - -Lorsque cette stipulation n'existe pas au contrat, la femme, lors de la -dissolution de la communauté, a le droit d'y renoncer, et, si elle l'a -imprudemment acceptée, elle n'est tenue de payer les dettes que jusqu'à -concurrence de la portion du bien qu'elle en retirerait. - -LA JEUNE FEMME. Cette lueur de justice n'est qu'une illusion puisque, en -cas de dettes faites par le mari, la femme peut perdre tout ou partie de -ce qui lui reviendrait; puisque, d'autre part, elle peut perdre son avoir -personnel en signant l'aliénation de ses biens pour aider son mari. - -Renonçons à ce régime, Madame; dans la communauté entre époux, telle que -l'entend la loi, la femme est livrée pieds et poings liés à l'homme quel -qu'il soit. Marions-nous sans communauté. - -L'AUTEUR. Entendons-nous: si le contrat porte que _les époux se marient -sans communauté_, voici ce qui a lieu. - -Le mari administre seul les biens meubles et immeuble de sa femme, -absolument comme sous le régime de la communauté; - -Les revenus de ces biens sont affectés aux dépenses du ménage; - -Les immeubles de la femme peuvent être aliénés avec l'autorisation du -mari ou de la justice, comme sous le régime de la communauté. - -La seule compensation est que la femme peut statuer qu'elle pourra, sur -ses seules quittances, recevoir annuellement une certaine portion de ses -revenus pour ses besoins personnels. - -Si elle ne participe point aux dettes, elle ne participe point aux gains -que ses revenus ont pu mettre son mari en état de réaliser. Avec ces -revenus, il peut s'enrichir et se faire une fortune à part, à laquelle sa -femme n'aura jamais aucun droit. Convenez que c'est payer un peu cher -l'avantage d'avoir quelque somme en propre, et de ne pas s'humilier à -tendre la main au détenteur de votre fortune, comme on est obligée de le -faire sous le régime de la communauté où la femme peut manquer de tout au -milieu d'une fortune qui est la sienne propre. - -LA JEUNE FEMME. Ce régime ne vaut rien. Passons à celui de la séparation -de biens. N'est-il pas meilleur? - -L'AUTEUR. En effet; car, sous ce régime, la femme administre seule ses -biens meubles et immeubles, dispose de ses revenus, à moins de -stipulations contraires, et en donne un tiers pour soutenir les frais du -ménage. - -Mais elle ne peut ni aliéner, ni hypothéquer ses immeubles sans -l'autorisation de son mari ou de la justice. - -Si, d'autre part, c'est le mari qui administre ses biens, ce qu'il serait -fort difficile d'empêcher, lorsqu'il le voudrait, il n'est comptable -envers elle que des fruits présents. - -LA JEUNE FEMME. Est-ce que le régime dotal vaut mieux pour nous que celui -de la séparation de biens? - -L'AUTEUR. Vous allez en juger vous-même. - -Quand on déclare, et _il faut le déclarer_, qu'on se marie sous le régime -dotal, il n'y a de dotal que le bien déclaré tel; les autres sont dits -_paraphernaux_ ou extra-dotaux. - -En principe, et à moins qu'il ne soit autrement convenu, les biens dotaux -sont inaliénables; le mari seul les administre, et, comme dans le contrat -sans communauté, la femme peut toucher certaines sommes sur ses seules -quittances. - -Les biens paraphernaux sont, comme dans le contrat sous le régime de la -séparation de biens, administrés par la femme, qui en touche seule les -revenus, et ils peuvent être aliénés avec l'autorisation du mari ou de la -justice. - -Si le mari administre ces biens sur une procuration de sa femme, il est -tenu envers elle comme tout autre mandataire; - -S'il administre sans mandat et sans opposition, il n'est tenu de -représenter, quand il en est requis, que les fruits existants; - -S'il administre, malgré l'opposition de la femme, il doit compte de tous -les fruits depuis l'époque de sa gestion usurpée. - -Les époux peuvent stipuler une société d'_acquêts_, c'est à dire une -association pour choses acquises pendant la durée du mariage. Je n'ai -pas besoin de vous dire que cette communauté est administrée par le mari -seul. - -LA JEUNE FEMME. Mais pour se marier sous le régime de la séparation de -biens ou sous le régime dotal, ne faut-il pas des immeubles? - -L'AUTEUR. Non; le bien dotal et le bien séparé peuvent être de l'argent. - -LA JEUNE FEMME. Les femmes, traitées en serves sous le régime de la -communauté, le sont en mineures sous le régime dotal avec paraphernaux et -sous celui de la séparation de biens. - -Si un mari était assez raisonnable pour rougir à la pensée de flétrir sa -compagne du stigmate de la servitude, n'y aurait-il pas moyen de faire -d'autres stipulations? - -L'AUTEUR. L'homme ne peut réhabiliter sa compagne; la loi le lui interdit -par l'article 1388, qui déclare que les époux ne peuvent déroger _aux -droits résultant de la puissance maritale sur la personne de la femme et -des enfants, ou qui appartiennent au mari comme chef_. - -Aussi un notaire qui rédigerait le contrat suivant: - -Art. 1er. Les époux se reconnaissent une dignité égale, parce qu'ils sont -au même titre des créatures humaines. - -Art. 2. Ils se reconnaissent mutuellement les mêmes droits sur les -enfants qui naîtront d'eux et, dans leurs différends, prendront des -arbitres. - -Art. 3. Chacun des époux se réserve une partie de ses biens dont il -disposera sans l'autorisation de l'autre; - -Art. 4. Les époux mettent en commun telle part déterminée de leur apport -pour soutenir les frais du ménage, pourvoir à l'éducation des enfants et -aux nécessités du travail commun; - -Art. 5. Ce bien commun ne peut être engagé sans le consentement des -époux; - -Art. 6. Convaincus en leur âme et conscience qu'on ne peut aliéner sa -personne, sa dignité, son libre arbitre, les époux ne se reconnaissent -aucune puissance l'un sur l'autre; ils confient la durée et le respect du -lien qui les unit à l'affection qui peut seule le légitimer. - -Un notaire, dis-je, qui aurait rédigé ce contrat, serait dépouillé de sa -charge, puis confié aux aliénistes, et le contrat serait nul comme -contraire à la loi, aux bonnes mÅ“urs et à l'ordre public. - -Comprenez-vous, Madame, pourquoi les femmes, beaucoup plus intelligentes -et indépendantes qu'autrefois, se marient beaucoup moins? - -Comprenez-vous pourquoi les filles du peuple, qui ont vu si souvent leurs -mères malheureuses et dépouillées de leur pauvre avoir, se soucient -beaucoup moins de se marier? - -On blâme les femmes!... C'est la loi qu'il faut blâmer et réformer. - -Car les mauvaises lois produisent les mauvaises mÅ“urs. - -LA JEUNE FEMME. Ce que vous dites là est bien vrai: sur vingt ménages, il -n'y en a quelquefois pas un où l'on n'entende dire à la femme: Ah! si -j'avais su! - -Si l'on nous mariait moins jeunes et que nous connussions la loi, -assurément les mariages deviendraient de moins en moins nombreux. - -Pour en finir avec cet examen de la loi, encore une question, Madame. -Est-ce que l'apport de la femme n'a pas hypothèque sur les biens du mari? - -L'AUTEUR. Sur quels biens la femme ouvrière reprendra-t-elle son ménage -vendu? - -Sur quels biens les femmes de négociants dont la dot a servi à payer le -fonds du mari, reprendront-elles cette dot en cas de mauvaises affaires? - -Demandez aux femmes légalement séparées la valeur de cette hypothèque, ou -plutôt de cette disposition de la loi: elles vous en diront de belles! - -LA JEUNE FEMME. J'ai connu des femmes de commerçants en faillite: elles -se plaignent que la loi les traite plus rigoureusement que les autres. - -L'AUTEUR. Le Mariage étant donné ce qu'il est, le législateur a -parfaitement fait d'empêcher qu'il ne se transformât en une ligue contre -l'intérêt de tous. - -LA JEUNE FEMME. Jusqu'à ce que la loi qui régit le contrat de mariage -soit réformée, sous lequel de ces deux régimes: le dotal ou celui de la -séparation de biens, conseillez-vous aux femmes de se marier? - -L'AUTEUR. Si les conjoints ne sont pas dans les affaires et que la femme -apporte des biens-fonds considérables, le mieux peut-être serait qu'elle -se mariât sous le régime dotal avec autorisation de recevoir une forte -somme annuelle; si les parents lui connaissaient de la fermeté, ils -pourraient lui constituer en outre des paraphernaux, et stipuler toujours -une société d'acquêts. - -Dans tout autre situation, je conseille aux femmes de se marier sous le -régime de la séparation de biens. La femme, maîtresse de ses fonds, peut -les confier à son mari et s'associer avec lui comme avec tout autre. J'ai -connu une jeune femme commerçante qui s'y est prise ainsi: elle s'est -constitué son apport en argent comme bien propre, puis, quand elle a été -mariée, elle a prêté cette somme à son mari qui s'est engagé à payer tant -d'intérêts. Comme elle avait en outre un emploi dans la maison, elle -reçut des émoluments proportionnés. - -LA JEUNE FEMME. Mais si la femme est ouvrière? - -L'AUTEUR. Il n'y a pas de différence. C'est presque toujours la femme qui -apporte le petit ménage, et elle y tient d'autant plus qu'il lui a coûté -bien des jours et des nuits de labeur; il est donc très important que le -mari ne puisse ni le vendre, ni le donner; comme il est important qu'il -ne puisse la contraindre à lui donner l'argent qu'elle a confié franc à -franc à la caisse d'épargne. Il faut donc qu'elle ne se marie pas, comme -elle le fait, sans contrat; car elle serait à la merci de son conjoint, -étant réputée mariée sous le régime de la communauté. - -Des notaires se permettent de résister, quand on déclare vouloir se -marier sous tout autre régime que celui de la communauté: ils n'en ont -pas le droit; vous pouvez les forcer; officiers de la loi, ils ne sont -pas là pour la critiquer. - -Mesdames, riches et pauvres, il est de votre intérêt et de celui de vos -enfants de connaître les affaires; de rester maîtresses de votre avoir: -votre dignité l'exige. Votre devoir est d'instruire vos filles de la -situation que leur fait la loi dans le mariage, afin qu'elles évitent -leur ruine, et qu'elles travaillent à la réforme qui doit mettre la -femme à la place qu'elle a le droit d'occuper. - - -VIII - -LA FEMME MÈRE ET TUTRICE. - -L'AUTEUR. Examinons maintenant comment la loi comprend les droits de la -mère et de la tutrice. - -L'article 372 met l'enfant sous l'autorité des parents jusqu'à sa -majorité ou à son émancipation; mais comme la femme est absorbée dans le -mari, l'article 373 réduit le mot _parents_ à signifier le _père_, qui -_seul exerce l'autorité paternelle pendant le mariage_. La mère tutrice -n'exerce pas, remarquez-le, l'autorité _maternelle_, la loi n'en -reconnaît pas. - -Ainsi la femme qui, seule dans la reproduction, peut dire: _je sais_, est -effacée devant l'homme qui ne peut dire que: _je crois_. - -Pourquoi cela? Parce que c'est un moyen d'assouplir la femme, d'assurer -l'autorité du mari sur elle. Une femme, trop malheureuse, peut encourir -le scandale d'une séparation publique pour échapper à son bourreau; mais -on sait qu'elle se résout rarement à quitter ses enfants: elle restera -donc, épuisera le calice amer jusqu'à la lie pour demeurer auprès d'eux. -Elle ira même jusqu'à subir l'outrage de les voir élever dans sa propre -maison par l'indigne favorite de son mari. Souffrez, cédez, -humiliez-vous, signez ce contrat d'aliénation de vos biens, ou je vous -enlève vos enfants: voilà ce que le mari a le droit de dire à sa femme. - -La femme exaspérée se résout-elle à demander la séparation? Pendant le -procès, c'est le mari qui garde l'administration des enfants, à moins -que, sur la demande de la famille, le juge ne trouve des motifs sérieux -pour les adjuger à la mère. - -Ce n'est pas tout: l'enfant peut donner de graves sujets de plainte à ses -parents. S'il n'a pas seize ans, le père peut le faire détenir, sans que -le président ait le droit de refuser: il n'a ce droit, que lorsque -l'enfant a des biens personnels ou a plus de seize années. - -Remarquez que, dans ce cas si grave, la mère _n'est pas même consultée_. - -La puissance _paternelle_ de la mère sera-t-elle égale, sur ce point, à -celle du père, si elle reste veuve et tutrice? Non, la mère, pour faire -enfermer l'enfant, est toujours tenue de présenter au président une -requête appuyée par deux proches parents du défunt. - -Le père remarié garde, de droit, la tutelle de ses enfants; la la mère la -perd si elle se remarie sans s'être préalablement fait continuer la -tutelle par le conseil de famille. - -LA JEUNE FEMME. Ainsi donc, Madame, aux yeux du législateur, l'enfant -appartient plus à son père qu'à sa mère; il est moins cher à la famille -maternelle qu'à la paternelle; la mère est réputée moins tendre, moins -sage que le père; l'homme est présumé si bon, si juste, si raisonnable, -qu'une marâtre même ne saurait l'influencer... En vérité, tout cela est -odieux et absurde. - -L'AUTEUR. Je ne dis pas non. - -Vous savez que le consentement des parents est nécessaire pour le -mariage de leurs enfants mineurs; vous savez encore qu'en cas de -dissidence entre le père et la mère ou l'aïeul et l'aïeule, si les -premiers sont morts, les articles 148 et 150 déclarent que le -consentement du père ou de l'aïeul suffit. - -LA JEUNE FEMME. Je connais cette leçon légale d'ingratitude donnée aux -enfants. Mais revenons sur la tutelle, Madame. - -L'AUTEUR. Volontiers. La loi dit bien que la tutelle des enfants -appartient de droit à l'époux qui survit; que le père ou la mère exerce -l'autorité paternelle; que l'un comme l'autre a le droit d'administrer -les biens du pupille et de s'en attribuer les revenus jusqu'à ce qu'il -ait dix-huit ans: mais voyez la différence. Vous savez déjà que les -formalités pour faire enfermer l'enfant ne sont pas les mêmes pour la -mère tutrice que pour le père tuteur; vous savez que le père qui se -remarie n'a pas besoin de se faire continuer la tutelle par le conseil de -famille, tandis que la mère la perd par l'omission de cette formalité. - -De plus, le père a le droit de nommer à sa femme survivante un conseil de -tutelle pour ses enfants mineurs; la femme n'a pas ce droit. - -L'époux survivant peut nommer un tuteur dans la prévision de son décès -avant la majorité des pupilles: la nomination faite par le père est -valable; celle qui est faite par la mère ne l'est que lorsqu'elle est -confirmée par le conseil de famille. - -La famille maternelle participe du dédain de la loi pour la femme: ainsi -l'enfant doublement orphelin tombe de droit sous la tutelle de son aïeul -paternel et, à son défaut, sous celle du maternel, et ainsi en remontant, -dit l'article 402, _de manière que_ l'ascendant _paternel soit toujours -préféré à l'ascendant maternel du même degré_. - -Pendant que nous parlons de tutelle, ajoutons que le mari est tuteur de -droit de sa femme interdite, mais que la femme d'un interdit n'a que la -faculté d'être tutrice et, si elle est nommée, le conseil de famille -règle la forme et les conditions de son administration. - -LA JEUNE FEMME. Enfin, Madame, je vois que la loi nous considère et nous -traite comme des êtres inférieurs; qu'elle sacrifie à l'homme non -seulement notre dignité de créatures humaines, nos intérêts de -travailleuses et de propriétaires, mais encore notre dignité maternelle. - -Un fils, suffisamment imbu de la religion du Code civil, doit -nécessairement considérer son père comme plus raisonnable, plus sage, -plus capable que sa mère. Je ne vois pas trop ce que celle-ci aurait à -lui répondre, s'il lui disait: il est vrai que vous avez risqué votre vie -pour me mettre au jour, que vous avez passé bien des nuits près de mon -berceau, que vous m'avez enveloppé de votre tendresse, appris ce qui est -bien et aidé à le pratiquer; il est vrai que je suis votre bonheur et -votre joie; mais mon père est vivant; il a seul autorité sur moi; je n'ai -donc pas à vous consulter; d'ailleurs à quoi bon? Des hommes sages, des -législateurs qui ont bien étudié votre imparfaite, votre débile nature, -ont porté des lois qui me prouvent que vous n'êtes propre qu'à mettre au -monde des enfants, et à vous occuper des soins du pot au feu. - -On vous a toutes jugées si peu sages, si peu prudentes, si peu capables, -qu'on vous refuse le droit de rien régir; qu'on vous soumet en tout à la -volonté de l'homme et que, quand le mari n'est pas là , le juge et la -famille interviennent. - -Un tel discours, quelque révoltant qu'il paraisse, ne serait-il pas -conforme aux sentiments que doit inspirer l'étude du Code civil? - -L'AUTEUR. Parfaitement, Madame: et si, en général, le cÅ“ur humain ne -valait pas mieux que ce code, les femmes, pour être respectées de leurs -enfants, n'auraient qu'un parti à prendre: celui de ne mettre au monde -que des bâtards. N'est-il pas surprenant, dites-moi, que des lois faites -pour moraliser et contenir, tendent à produire tout le contraire? - -LA JEUNE FEMME. Et l'on fait si grand bruit de notre Code civil! Que sont -donc ceux des autres nations? - - -IX - -RUPTURE DE L'ASSOCIATION CONJUGALE. - -L'AUTEUR. On a reconnu de tout temps qu'il y a des cas où les époux -doivent être séparés. La révolution établit le divorce; le premier empire -le maintint en le restreignant; la Restauration, déterminée par l'Église -que cela ne regarde pas, l'abolit le 8 mai 1816. - -L'expérience prouve surabondamment que l'indissolubilité du mariage est -la source permanente de désordres sans nombre; le plus actif dissolvant -de la famille; et que la séparation du corps, loin de remédier à quelque -chose, contribue à la destruction des mÅ“urs. Toutes les phrases -creuses, tous les raisonnements sonores, ne peuvent détruire la -signification des faits. - -Nous ne répéterons pas ce qu'ont dit les nombreux écrivains qui ont -demandé le rétablissement du divorce; nous nous contentons de nous -joindre à eux ici, nous réservant de revenir plus loin sur ce grave -sujet. - -Il s'agit pour nous, en ce moment, de constater la différence mise par la -loi entre le mari et la femme qui plaident en séparation. - -Les époux peuvent demander la séparation si l'un d'eux est condamné à une -peine infamante, pour cause d'injures graves, de sévices et d'adultère de -la femme. Arrêtons-nous sur ce dernier délit. - -Vous croyez sans doute que l'adultère est le manque de fidélité d'un -époux envers l'autre, et que la punition est semblable pour un délit -semblable, chez l'homme et chez la femme? Vous vous trompez. - -La femme commet le délit d'adultère partout; on peut en fournir la preuve -par lettres et témoins, et ce délit est puni de trois mois à deux ans de -réclusion, que le mari peut faire cesser en reprenant sa femme. - -Dans le flagrant délit, le mari est _excusable_ de tuer l'adultère et son -complice. - -_L'homme n'est adultère nulle part._ Qu'il loue dans sa maison un -appartement à sa maîtresse; qu'il passe ses journées chez elle; que de -nombreuses lettres prouvent son infidélité; que mille témoins attestent -ces choses, cet honnête mari n'est point adultère. - -S'il poussait l'impudence jusqu'à entretenir sa maîtresse dans le -domicile commun, serait-il adultère? Non: il y aurait _injure grave_ -envers sa femme qui pourrait l'attaquer en justice, et il serait prié de -payer une amende de quelques centaines de francs. - -En réalité l'homme n'est puni de l'adultère que comme complice d'une -femme mariée. - -Pour justifier la différence qu'on établit entre l'infidélité du mari et -celle de la femme, on attribue plus de gravité à la faute de cette -dernière..... - -LA JEUNE FEMME. Permettez-moi de vous arrêter ici. Il est facile de -démontrer que l'infidélité du mari est plus grave que celle de la femme. - -La femme, ne pouvant disposer de son avoir sans l'autorisation du mari, -ne peut guère compromettre sa fortune pour un amant. - -Au contraire, le mari peut vendre et dissiper tout ce qu'il possède; -employer même l'avoir de la communauté, le fruit du travail et de la -bonne administration de sa femme, à entretenir sa maîtresse: je connais -plusieurs cas de cette espèce. - -Donc l'adultère du mari est plus nuisible aux intérêts de la famille que -celui de la femme. - -La femme adultère peut introduire de faux héritiers dans la famille du -mari: c'est mal, j'en conviens; ce n'est pas moi qui la justifierai; mais -en définitive, ces enfants adultérins ont une famille, de la tendresse, -des soins. - -Si le mari a des enfants hors du mariage, ils sont ou d'une femme mariée -ou d'une femme libre. Dans le premier cas, en introduisant de faux -héritiers chez son voisin, il agit comme l'épouse adultère. Dans le -second, il soigne ses enfants ou les abandonne. S'il les soigne, il nuit -aux intérêts de l'épouse et des enfants légitimes; s'il les laisse à la -charge de la mère, il met une femme dans l'embarras, brise souvent sa -vie; l'enfant placé à l'hospice, est sans famille, sans tendresse et va -grossir la population des prisons, des bagnes et des lupanars. - -Dans tout cela, d'ailleurs, n'y a-t-il qu'une question de filiation et -d'héritage? Et le cÅ“ur d'une femme, et sa dignité, et son bonheur, qu'en -fait-on? Songe-t-on à ce que nous devons souffrir de l'infidélité, du -dédain, de l'abandon de notre mari? - -Songe-t-on que cet abandon, joint au besoin d'aimer et au fatal exemple -qui nous est donné, nous pousse à payer de retour l'amour qu'on nous -témoigne; et qu'ainsi l'adultère toléré dans le mari produit l'adultère -de la femme? - -L'adultère des deux sexes est un grand mal. Au point de vue moral, la -faute est la même; mais au point de vue social et familial, mais au point -de vue de la position des enfants, elle est évidemment beaucoup plus -grave commise par l'homme que par la femme, parce que le premier a tout -pouvoir pour ruiner la famille, mettre avec impunité le trouble et la -douleur dans sa maison et créer une population malheureuse, vouée à -l'abandon, le plus souvent au vice. - -Voilà ce que nous pensons aujourd'hui, nous, jeunes femmes, qui -réfléchissons; et tous les dithyrambes intéressés des hommes ne peuvent -plus nous faire prendre le change. - -Ils disent: mais souvent ce ne n'est pas le mari de la femme adultère qui -est adultère. Nous répondons: la société ne se soucie pas des -individualités; il suffit que l'adultère de l'homme ait des fruits plus -amers que celui de la femme, pour qu'il soit sévèrement et non moins -sévèrement puni que celui de cette dernière. - -Ils disent: c'est une chose indigne et cruelle que de mettre la douleur -dans le cÅ“ur d'un honnête homme. Nous répondons: c'est une chose tout -aussi indigne que de mettre la douleur dans le cÅ“ur d'une honnête femme. - -Ils disent: c'est un vol que de forcer un homme à travailler pour des -enfants qui ne sont pas siens. Nous répondons: C'est un vol d'employer -les revenus ou le fruit du travail de sa femme à nourrir des enfants qui -lui sont étrangers, et à soutenir la femme qui la désole; c'est un vol -que de détourner sa propre fortune ou le fruit de son propre travail de -la maison qu'ils doivent soutenir, pour les porter à une femme étrangère. - -Et vous êtes non seulement plus coupables que nous, Messieurs, parce que -le résultat de votre adultère est pire que le résultat du nôtre; mais -parce que, vous posant en chefs et en modèles, vous nous devez l'exemple. - -Et vous êtes à la fois iniques et stupides d'exiger, de celles que vous -nommez vos inférieures en raison, en sagesse, en prudence, en justice, -qu'elles soient plus raisonnables, plus sages, plus prudentes et plus -justes que vous. - -Voilà , Madame, ce que nous pensons et disons. - -L'AUTEUR. Vous parlez d'or; ce n'est pas moi qui vous contredirai; j'aime -à voir la jeunesse se dresser résolument contre les préjugés, et -protester contre eux au nom de l'unité de la morale. - -Mais nous voilà , je crois, bien loin de notre sujet, le procès en -séparation de corps. Revenons-y donc, s'il vous plaît. - -La demande en séparation étant admise, le juge autorise la femme à -quitter le domicile conjugal; et elle va résider dans la maison désignée -par ce magistrat qui fixe la provision alimentaire que devra fournir le -mari. Presque prisonnière sur parole, elle est tenue de justifier de sa -résidence dans la maison choisie, sous peine d'être privée de sa pension, -et d'être déclarée, même _demanderesse_, non recevable à continuer ses -poursuites. - -LA JEUNE FEMME. Mais pourquoi cet esclavage et cette menace d'un refus de -justice? - -L'AUTEUR. Parce que le mari, réputé père de l'enfant qu'elle peut -concevoir pendant le procès, doit avoir la possibilité de la surveiller. -Comme l'a si bien dit M. de Girardin, la paternité légale est la source -principale du servage de la femme mariée. - -Pendant le procès, le mari reste détenteur des biens de la femme, qu'il -soit demandeur ou défendeur; il a l'administration des enfants, sauf -décision contraire du juge. Si, dans le cas de communauté, la femme a -fait faire inventaire du mobilier, c'est le mari qui en est gardien. - -Enfin la séparation est prononcée; la femme rentre comme elle peut, à -force de papier timbré, dans ce qui lui reste. Croyez-vous qu'elle soit -libre pour cela? Point du tout: le mari a toujours droit de surveillance -sur elle à cause des enfants qui peuvent survenir, et elle ne peut se -passer de l'autorisation du mari ou de la justice pour disposer de ses -biens, les hypothéquer, etc. Il n'y a de rompu que l'obligation de vivre -ensemble et la communauté d'intérêts. - -LA JEUNE FEMME. Je comprends aujourd'hui comment l'indissolubilité du -mariage, n'ayant pour palliatif que le triste remède de la séparation, -met le concubinage en honneur et produit des crimes odieux. Certaines -consciences faibles ne peuvent-elles en effet faire naufrage à la vue -d'une chaîne qui doit durer autant que leur vie, et ne pas être tentées -de la rompre par le fer et par le poison? Il est probable que, si les -maris ne laissaient pas la liberté à leurs épouses séparées, les crimes -contre les personnes se multiplieraient. - -Et si l'on se sépare jeune, est-il de la nature humaine de rester dans -l'isolement? Faut-il être puni toute sa vie de ce qu'on s'est trompé? - -Dans de tels cas, quelle autre ressource que le concubinage, et qui -oserait le blâmer? - -Et l'on appelle la séparation un remède! - -Tout à l'heure vous m'avez laissé entrevoir que le mari peut, en certains -cas, désavouer l'enfant de sa femme. Je croyais qu'il n'y a pas de -bâtards dans le mariage. - -L'AUTEUR. Vous êtes dans l'erreur. Si le mari ou ses héritiers prouvent -que depuis le trois centième au cent quatre-vingtième jour, c'est à dire -depuis le dixième ou sixième mois avant la naissance de l'enfant, le mari -était absent ou empêché par quelqu'accident physique d'en être le père; -ou bien si la naissance a été cachée, la paternité peut être désavouée. -Elle peut encore l'être pour l'enfant né avant le cent quatre-vingtième -jour du mariage, à moins que le mari n'ait eu connaissance de la -grossesse, n'ait assisté à l'acte de naissance, ne l'ait signé ou si -l'enfant est déclaré non viable. - -LA JEUNE FEMME. Comment se fait ce désaveu? - -L'AUTEUR. Le mari ou ses héritiers attaquent la légitimité de l'enfant -dans un délai déterminé, et le tribunal statue d'après les preuves -administrées. - -LA JEUNE FEMME. Ainsi l'honneur de la femme et l'avenir de l'enfant sont -offerts en holocauste à une question d'héritage? - -L'AUTEUR. Parfaitement. Quant à ce que vous nommez l'honneur de la femme, -la loi ne s'en soucie guère, elle qui interdit la recherche de la -paternité, excepté dans le cas d'enlèvement de la mère mineure; elle qui -permet la recherche de la maternité, pourvu que l'enfant prouve qu'il est -le même que celui dont la femme est accouchée, et qu'il apporte un -commencement de preuves par écrit. - -LA JEUNE FEMME. Il me paraît peu probable qu'on puisse constater la -maternité au bout de quinze ou vingt ans. D'autre part, si les preuves -par écrit suffisent pour la recherche de la maternité, pourquoi ne -suffiraient-elles pas à celle de la paternité? - -Dites-moi, est-il permis à l'enfant de rechercher sa mère si elle est -mariée? - -L'AUTEUR. Certainement: et cette recherche n'est interdite qu'aux enfants -adultérins et incestueux. - -LA JEUNE FEMME. Ainsi donc on peut troubler à tout jamais l'avenir d'une -femme par la recherche de la maternité? - -L'AUTEUR. Oui: mais vous ne le déplorerez pas en songeant que l'honneur -d'une femme n'est pas de ne pas faire d'enfant, mais bien de les élever -et de les guider dans la vie. Les enfants nés hors mariage ont une -situation légale très malheureuse; le législateur, imbu de la croyance -au péché originel, les rend responsables de la faute de leurs parents. -Or, Madame, devant l'humanité et devant la conscience, il n'y a point de -bâtards; donc il ne doit pas y en avoir devant la société. Lorsque la -femme y aura sa place, elle poursuivra la réforme des lois qui portent -l'empreinte de dogmes surannés; en attendant, combattons celles qui -rappellent l'anathème lancé sur nous en conséquence du mythe d'Ève. - - -X - -RÉSUMÉ ET CONSEILS. - -LA JEUNE FEMME. Avant d'aller plus loin, récapitulons ce que nous avons -dit jusqu'ici. - -Devant l'idéal du Droit, nous devons être libres, égales aux hommes; donc -nous avons droit comme eux à tous les moyens de développement, droit -comme eux à faire de nos facultés l'emploi qui nous convient, droit comme -eux à tout ce qui constitue la dignité du citoyen. - -Or, dans l'état actuel, la femme est serve, sacrifiée à l'homme; - -Elle n'a pas de droits politiques; - -Elle est infériorisée dans la cité, bannie de l'exercice des fonctions -publiques; - -Elle est moins rétribuée que l'homme à égalité de travail; - -Dans le mariage, elle est absorbée, humiliée, mise à la merci de son -conjoint, dépouillée de ses droit maternels; - -Dans la famille, elle est mineure; ses droits de tutelle sont inférieurs -à ceux de l'homme; - -Au point de vue des mÅ“urs, elle est presque abandonnée aux passions de -l'autre sexe: elle en porte seule les conséquences. - -Jugée faible, inintelligente, incapable, quand il s'agit de droits et de -fonctions, elle est, par une contradiction flagrante, réputée forte, -intelligente, capable, lorsqu'il s'agit de morale, lorsqu'il s'agit -d'être punie quand, fille majeure ou veuve, il est question de se -gouverner et de régir sa fortune. Et des gens, dont le cerveau s'est -crétinisé dans la vase du moyen âge, en présence de notre situation, -osent s'écrier: Les femmes! Mais elles sont libres! Elles sont heureuses! - -_Que signifient donc les réclamations des plus braves d'entre elles?_ - -Ces Messieurs sont maîtres de notre fortune, de notre dignité, de nos -enfants; ils peuvent nous ôter notre nationalité, dissiper notre bien, le -produit de notre travail et de notre bonne administration avec des -maîtresses; nous torturer sans témoins, nous faire mourir de douleur et -de honte; nous conduire sous le canon ou sur le bord d'un marais dont -l'air nous tuera; nous contraindre à subir mille affronts, à leur livrer -les biens que notre contrat nous avait réservés, soit en nous intimidant, -soit en nous menaçant d'éloigner nos enfants; ils ne nous laissent -d'emplois que ceux qui les ennuient ou ne leur semblent pas assez -lucratifs, et puis, après cela, ils sont étonnés de nos plaintes, de nos -protestations, de notre révolte! - -L'AUTEUR. Ne vous passionnez pas contre eux: riez-en, Madame; ce sont les -mêmes hommes qui veulent être libres; ce sont les mêmes hommes qui -blâment les planteurs et trouvent légitimes les réclamations des -esclaves; ce sont les mêmes hommes qui ont trouvé fort juste que leurs -pères serfs et bourgeois prissent les droits que leur refusaient la -noblesse et le clergé. Plaignez leur inintelligence, leur manque de -cÅ“ur, leur défaut de justice: ils ne comprennent pas qu'ils jouent à -l'égard de la femme le rôle des planteurs, des seigneurs et des prêtres. - -Quand les femmes le voudront fortement, la loi sera transformée. Toute -mère doit d'abord instruire sa fille de la position qui lui est faite -dans le mariage; des risques terribles et nombreux qu'elle court dans -l'amour. - -LA JEUNE FEMME. Un certain nombre d'entre nous, effrayées du servage que -subit la femme mariée, ne voulant point passer sous les fourches caudines -du mariage, introduisent de plus en plus dans nos mÅ“urs une forme -d'union durable et honnête qu'on peut nommer _mariage libre_; liaison -qu'il n'est pas permis de confondre avec ces rapprochements passagers si -déshonorants pour les deux sexes. - -L'AUTEUR. Beaucoup d'inconvénients sont attachés au mariage libre. -D'abord les mÅ“urs ne blâmeront pas l'homme qui abandonnera sa compagne, -même après vingt ans d'union, même avec des enfants. Il y a mieux: cette -action indigne ne l'empêchera pas de trouver des mères qui n'hésiteront -pas à l'accepter pour gendre. D'autre part, la femme, quelle que soit la -chasteté de sa conduite, rencontrera constamment sur sa route des collets -montés ou d'hypocrites adultères qui lui témoigneront du dédain, qui lui -fermeront leur porte, quoiqu'elles l'ouvrent à son conjoint. Souvent elle -verra l'homme auquel elle fait le sacrifice de sa réputation oublier de -la faire respecter, consentir à fréquenter les personnes chez lesquelles -elle n'est pas admise. - -Cependant la répugnance pour le mariage légal est si grande chez -certaines femmes dignes et réfléchies, qu'elles préfèrent encourir toutes -les mauvaises chances que de s'enchaîner. Qu'elles rendent alors leur -situation le moins périlleuse possible: elles peuvent y réussir par un -contrat d'association qui assure leurs droits dans le travail commun, et -garantisse l'avenir des enfants. L'homme les respectera davantage, quand -il aura des obligations à remplir envers elles comme associées: S'il -refusait de signer un tel contrat, la femme serait une insensée -d'accepter sa compagnie, car il serait certain qu'il n'est qu'un égoïste -et conserve une arrière-pensée d'exploitation et d'abandon. - -LA JEUNE FEMME. Une autre classe de femmes, n'ayant pas moins de -répugnance pour la cérémonie légale que les précédentes, mais qui la -subissent parce qu'elles craignent l'opinion, n'osent déplaire à leur -famille et n'ont pas foi en la constance de l'homme, s'inquiètent comment -elles pourraient concilier leur dignité avec la situation que leur fait -la loi. - -L'AUTEUR. Deux faits identiques, qui se sont passés il y a quelques -années aux États-Unis, diront à ces femmes-là ce qu'elles ont à faire. - -Miss Lucy Stone et Miss Antoinette Brown, deux femmes du parti de -l'émancipation qui parcourent l'Amérique du Nord en faisant des -_lectures_, étaient recherchées par deux frères, les Messieurs Blackwell. -En Amérique, comme partout, la loi subordonne la femme mariée. La -position était difficile pour les émancipatrices: se marier sous la loi -d'infériorité, c'était violer leurs principes; s'unir librement, c'était -nuire à leur considération et s'ôter le pouvoir d'agir. Elle s'en -tirèrent fort habilement. Chacune d'elles, de concert avec son fiancé, -rédigea une protestation contre la loi qui régit le mariage; protestation -suivie de conventions par lesquelles les futurs conjoints se -reconnaissaient mutuellement égaux et libres, déclarant ne se marier -devant le magistrat que par respect pour l'opinion. Puis, après la -cérémonie légale, les époux publièrent dans les journaux cet engagement -réciproque. - -Que les femmes qui ont le sentiment de leur dignité fassent signer et -signent un tel acte. Devant la loi, il est nul; mais il ne le sera pas -devant la conscience des témoins qui y auront assisté. Si la femme est ce -qu'elle doit être, honnête et sérieuse, et que le mari viole ses -promesses, il sera réputé un _malhonnête_ homme. Du reste, le respect de -sa signature lui sera facilité, si la femme se marie, comme nous le -conseillons, sous le régime dotal avec paraphernaux et société d'acquêts, -ou sous celui de la séparation de biens. - -LA JEUNE FEMME. Ainsi dans le _mariage libre_, contrat d'association -enregistré; dans le _mariage légal_, protestation devant témoins contre -la loi qui subalternise la femme, contrat sous le régime dotal avec -paraphernaux ou sous celui de la séparation de biens, tels sont les -moyens par lesquels vous jugez que la femme française peut protester -contre la loi du mariage actuel, en attendant que le législateur la -réforme. - -L'AUTEUR. Oui, Madame; si cette forme de protestation est insuffisante, -elle n'est pas immorale comme celle qui se produit aujourd'hui par -l'adultère, la profanation du mariage devenu un ignoble marché où l'on -se vend à une femme pour tant de dot. La mesure que nous proposons aux -femmes fera réfléchir le législateur; la forme de protestation qu'on se -permet aujourd'hui détruit la famille, les mÅ“urs et la santé publique. - -En attendant que les réformes légales soient obtenues, nous ferions bien -aussi de venir en aide aux femmes ouvrières, malheureuses en ménage, et -qui ne peuvent plaider en séparation parce qu'elles n'ont pas d'argent. - -Il est temps d'apprendre aux maris ouvriers qu'_on n'est pas maître, -comme ils le croient et le disent, de battre sa femme_, de la mettre sur -la paille avec ses enfants. N'oublions pas, Madame, que, dans tous les -rangs, il y a de détestables maris, et que notre Å“uvre, à nous, est de -défendre contre eux leurs femmes, surtout lorsqu'elles manquent des -moyens nécessaires pour le faire elles-mêmes convenablement. - - - - - TROISIÈME PARTIE - - Nature et fonctions de la femme; Amour et mariage; Réformes légales. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -NATURE ET FONCTIONS DE LA FEMME. - -I - - -Pour toute conscience de bonne foi, nous croyons avoir suffisamment, -quoique sommairement établi, que le droit social est identique pour les -deux sexes, parce qu'ils sont d'espèce identique. La question de droit, -mise hors de discussion, nous pouvons maintenant rechercher quel usage la -femme fera de son droit; en d'autres termes, quelles fonctions elle est -apte à remplir d'après l'ensemble de sa nature. - -Marquons d'abord la différence profonde qui existe entre le droit et la -fonction, puis définissons et divisons cette dernière. - -Le _Droit_ est la condition _sine qua non_ du développement et des -manifestations de l'être humain: il est absolu, général pour toute -l'espèce, parce que les individus qui la composent, doivent légitimement -pouvoir se développer et se manifester. - -La _Fonction_ est l'emploi des facultés de l'individu en vue d'un but -utile à lui-même et aux autres: la fonction est donc une production -d'utilité et, en dernière analyse, la manifestation des aptitudes -prédominantes chez chacun de nous, soit naturellement, soit par suite de -l'éducation et de l'habitude. - -La société, ayant des besoins de toute espèce, a des fonctions de toute -nature et de portée diverse: on pourrait classer ainsi ces fonctions: - - 1º Fonctions scientifiques et philosophiques; - - 2º Fonctions industrielles; - - 3º Fonctions artistiques; - - 4º Fonctions d'éducation; - - 5º Fonctions médicales; - - 6º Fonctions de sûreté; - - 7º Fonctions judiciaires; - - 8º Fonctions d'échange et de circulation; - - 9º Fonctions administratives et gouvernementales; - - 10º Fonctions législatives; - - 11º Fonctions de solidarité ou de bienfaisance sociale et - d'institutions préventives. - -Cette classification très imparfaite et insuffisante, si nous faisions un -traité d'organisme social, étant tout ce qu'il faut par rapport à l'usage -que nous devons en faire, nous nous y tiendrons ici. - -Les hommes, et les femmes à leur suite, ont jugé convenable jusqu'ici de -classer l'homme et la femme séparément; de définir chaque type, et de -déduire de cet idéal les fonctions propres à chaque sexe. Ni les uns ni -les autres n'ont voulu voir que des faits nombreux démentent leur -classification. - -Quoi! s'écrient les classificateurs, niez-vous que les sexes ne -diffèrent? - -Niez-vous que, s'ils diffèrent, ils n'aient des fonctions différentes? - -Si notre classification ne vous paraît pas bonne, critiquez-là , rien de -mieux; mais pour la remplacer par une meilleure. - -Critiquer votre classification, Mesdames et Messieurs, ainsi ferai-je; -mais si les éléments me manquent pour en établir une meilleure, -pouvez-vous, devez-vous même m'engager à vous en présenter une? - -Me croyez-vous un homme pour exiger de moi l'abus de l'_à priori_, et les -procédés par grand écart et à coups de sabre? - -Proudhon a raison, murmurent ces Messieurs: la femme est incapable -d'abstraire, de généraliser, _de se connaître_..... - -Vraiment, Messieurs, vous pensez que c'est par incapacité que je ne veux -pas vous présenter une classification des sexes, une théorie de la nature -de la femme?..... Expédions-nous donc pour prouver le contraire: au lieu -d'une théorie, je vous en donnerai _quatre_. - -PREMIÈRE ESQUISSE. L'homme et la femme ne forment série que sous le -rapport de la reproduction de l'espèce; tous les autres caractères par -lesquels on a tenté de les différencier, ne sont que des généralités -contredites par une multitude de faits: or, comme une généralité n'est -pas une loi, l'on ne peut rien en induire, rien en déduire d'absolu au -point de vue de la fonction. - -D'autre part, les espèces zoologiques ont leur plus grande différence -radicale dans le système nerveux, surtout dans la plus ou moins grande -masse et complexité de l'encéphale: or, l'anatomie admet, après -expériences nombreuses, que, relativement à la masse totale du corps, le -cerveau de la femme égale en volume celui de l'homme; que la composition -de tous deux est la même et, selon la Phrénologie, que les organes du -cerveau sont les mêmes dans les deux sexes. - -Enfin il est de principe en Biologie, que les organes se développent par -l'exercice et s'atrophient par le repos continu: or, l'homme et la femme -n'exercent pas de la même manière leurs organes encéphaliques; la -gymnastique éducationnelle, les mÅ“urs, les préjugés, les habitudes -imposées, tendent à développer dans la tête masculine ce qu'on atrophie -dans la tête féminine; d'où il résulte que les différences constatées -empiriquement ne sont nullement le résultat de la nature, mais celui des -causes accidentelles qui les ont produites. - -Conclusion: donc les deux sexes, élevés de même, se développeront de même -et seront aptes aux mêmes fonctions, excepté en ce qui concerne la -reproduction de l'espèce. - -Voilà , Messieurs, une théorie de toute pièce, très soutenable au point de -vue Anatomo-Biologique, et que je vous défie de prouver fausse: car -j'aurais réponse à toutes vos objections. - - -II - -DEUXIÈME ESQUISSE. Nous reconnaissons en principe que les sexes forment -série sous le rapport physique, intellectuel, moral, conséquemment -fonctionnel. - -Nous croyons qu'ils doivent se subordonner l'un à l'autre en raison de -leur excellence relative; et nous prenons pour pierre de touche de leur -valeur respective la destinée de l'espèce. - -Si nous comparons les sexes entre eux, nous constatons d'une manière -générale que l'homme n'est qu'une femme enlaidie sous tous les rapports; -nous constatons en second lieu qu'il est bien plus animal que la femme, -puisque son système pileux est plus développé et qu'il respire de plus -bas; en sorte qu'il est très évidemment un intermédiaire entre la femme -et les grandes espèces de singes. - -La femme seule renferme et développe le germe humain; elle est créatrice -et conservatrice de la race. - -Il n'est pas bien sûr que le concours de l'homme soit nécessaire pour -l'Å“uvre de la reproduction; _c'est un moyen qu'a choisi la nature_; mais -la science humaine parviendra, nous l'espérons, à délivrer la femme de -cette sujétion insupportable. - -L'analogie nous autorise à croire que la femme, seule dépositaire du -germe humain, l'est également de tous les germes intellectuels et moraux: -d'où il résulte qu'elle est l'inspiratrice de toute science, de toute -découverte, de toute justice; la mère de toute vertu. Nos inductions -analogiques sont confirmées par les faits: la femme fait usage de son -intelligence dans le concret; elle est fine observatrice; l'homme n'est -propre qu'à construire des paradoxes et à se perdre dans l'abîme -métaphysique: la science n'est sortie des limbes de l'_a priori_ sans -confirmation, que depuis l'avènement de la forme de l'esprit féminin dans -ce domaine: aussi dirons-nous que les vrais savants sont des esprits -féminisés. - -Sous le rapport moral, l'homme et la femme diffèrent beaucoup: le premier -est dur, brutal, sans délicatesse, dépourvu de sensibilité, de pudeur: -ses rapports habituels avec l'autre sexe ont beaucoup de peine à le -modifier; la femme est naturellement douce, aimante, sensible, équitable, -pudique; c'est à elle que l'homme doit la justice et ses autres vertus, -quand il en a: d'où il résulte que c'est vraiment à la femme seule qu'est -dû le progrès social: voilà pourquoi chaque pas fait vers la civilisation -est marqué par un pas de la femme vers la liberté. - -Si nous considérons chacun des sexes dans leur rapport avec la destinée -humaine, nous sommes obligés de nous avouer que, si la prédominance de -l'homme a eu sa raison d'être dans la nécessité d'ébaucher cette -destinée, la prééminence de la femme est assurée sous le règne futur du -droit et de la paix. - -Il a fallu lutter et combattre pour établir la justice et soumettre la -nature à l'humanité; ce devait être le rôle de l'homme qui représente la -force musculaire, l'esprit de lutte; mais comme on peut déjà prévoir dans -un avenir prochain l'avènement de la paix, la substitution du travail -pacifique et des négociations à la guerre, il est clair que la femme -devra prendre la direction des affaires humaines auxquelles l'appelleront -alors ses facultés mieux adaptées à la fin désormais poursuivie. - -La femme a dû se développer socialement et se manifester socialement la -dernière, par la même raison que l'espèce humaine est la dernière -création de notre globe: l'être le plus parfait apparaît toujours après -ceux qui ont servi à le préparer. - -Comme il est démontré d'autre part, que, dans l'échelle des organismes -divers, l'organe qui se surajoute aux autres pour constituer un -changement d'espèce, gouverne ceux que l'individu tient des espèces -inférieures, de même la femme, complétement développée dans un corps -social organisé pour la paix et le travail pacifique, sera l'organe -nouveau qui gouvernera le corps social. - -Est-ce à dire que la femme doive opprimer l'homme? Non certes; elle -méconnaîtrait les services rendus et faillirait à sa douce nature; mais -elle lui fera comprendre que _sa gloire est d'obéir_, de se subordonner à -l'autre sexe, parce qu'il est moins parfait, et que ses qualités ne sont -plus nécessaires au bien général. - -Vous riez, Messieurs, de cette seconde théorie; vous la trouvez -absurde..... C'est vrai: car elle est la contre partie de la femme -thétique de M. Proudhon. Passons donc au troisième exercice. - - -III - -TROISIÈME ESQUISSE. Toute classification de l'espèce humaine est une pure -création subjective, c'est à dire qui n'a de raison d'être que dans la -forme donnée à la perception par l'intelligence; la conception même de -l'humanité avec l'énumération des caractères qui sont réputés la -distinguer des autres espèces, est bouffie de subjectivité. - -La vérité est que pas un être humain ne se ressemble; qu'il y a autant -d'hommes et de femmes différents que d'hommes et de femmes pour composer -l'espèce. - -Les classifications, en toutes choses, sont des erreurs de l'esprit, -parce que la nature hait l'identité et ne se répète jamais: il n'y a pas -deux grains de sable, deux gouttes d'eau, deux feuilles qui se -ressemblent; et très probablement le soleil, depuis qu'il existe, n'a -pas apparu deux fois identiquement le même à son lever. Et c'est malgré -l'évidence de ces vérités, malgré la conviction où nous sommes des -illusions des sens, de la débilité de notre intelligence qui ne peut rien -connaître de la nature intime des êtres; qui ne saisit que quelques -lignes fugitives de leurs caractères personnels; et c'est malgré toutes -ces choses que nous osons établir des séries, leur attribuer des -caractères que viennent contredire les faits, et violenter, torturer les -seuls êtres qui existent, les individus, au nom de cette autre chose qui -n'existe que dans notre cerveau malade: le genre, la classe! - -Les fruits amers qu'a produits notre manie de classification devraient -cependant nous en guérir. N'est-ce pas cette maladie qui, poussant les -théocrates, les législateurs à diviser l'humanité en castes, en classes, -a causé la plupart des malheurs de notre espèce? N'est-ce pas grâce à ces -exécrables divisions que nous avons un passé hideux dont les échos ne -renvoient à notre oreille épouvantée que des sanglots, des cris de -colère, de révolte, de malédiction, de vengeance, de sinistres bruits -d'armes et de chaînes? - -N'est-ce pas grâce à elles encore que, sur les pages de notre histoire, -toutes maculées de sang et de larmes, et qui exhalent une odeur de -charnier, on ne lit que tyrannie, abrutissement, démoralisation? - -N'est-ce pas encore grâce à elles que le roi et le sujet, le maître et le -serf, le blanc et le nègre, l'homme et la femme se démoralisent par -l'oppression, l'injustice, la cruauté d'une part; la ruse, la bassesse, -la vengeance de l'autre? - -Est-ce que le mal et le malheur ne sont pas partout, parce que -l'inégalité, fille de classifications insensées, est partout? - -Ah! qui nous délivrera donc de notre déraison! - -Classons les animaux, les végétaux, les minéraux, si nous voulons! nos -erreurs n'ont aucune influence sur eux et ne peuvent les troubler; mais -respectons l'espèce humaine qui échapperait à toute classification, lors -même que ce procédé serait raisonnable, parce que chaque être humain est -mobile, progressif, et diffère bien plus de ses semblables, que l'animal -le plus élevé ne diffère des siens. - -Laissons donc chacun faire sa propre loi d'autonomie, se manifester selon -sa nature, et veillons seulement à ce que le droit soit égal pour tous; à -ce que le fort n'opprime pas le faible; à ce que toute fonction soit -confiée à celui qui prouve être le plus apte à la remplir: voilà tout ce -que nous pouvons, tout ce que nous devons faire, si nous tenons à nous -montrer sages et justes. - -L'harmonie existe dans la nature, parce que chaque être y suit -paisiblement les lois qui régissent son individualité: il en sera de même -dans l'humanité, lorsque la raison collective comprendra que l'ordre -humain est préétabli dans le concours des facultés individuelles laissées -libres dans leurs manifestations; et que c'est retarder l'avènement de -l'ordre, de la paix et du bonheur que d'établir un ordre factice, tout de -fantaisie: c'est à dire un véritable désordre. - -Gardons-nous donc de toute classification des facultés et des fonctions -selon les sexes: outre qu'elle serait fausse, elle nous conduirait à la -cruauté; car nous opprimerions ceux et celles qui ne seraient ni assez -souples pour s'y soumettre, ni assez hypocrites pour le paraître; et nous -le ferions sans profit pour la destinée humaine, mais, tout au contraire, -à son détriment. - -Voilà , Messieurs, une théorie _nominaliste_; et je vous défie de la -renverser par des raisons suffisantes: car j'aurais, comme pour la -première, réponse à toutes vos objections. - -Arrivons à notre dernière théorie qui est la vôtre pour les majeures et -les mineures; mais est le contraire pour les conclusions. - - -IV - -Tous les appareils d'un même organisme se modifient les uns les autres -et, par ce fait, les fonctions se modifient mutuellement. - -Or l'homme et la femme diffèrent l'un de l'autre par un appareil -important. - -Donc chacun des deux sexes doit différer l'un de l'autre, non seulement -par l'appareil qui les distingue, mais par toutes les modifications -qu'amène la présence de cet appareil. - -Voilà , Messieurs, mon premier syllogisme: je sais que nous nous n'aurons -pas maille à partir là dessus: c'est de la Biologie classique. - -Recherchons anatomiquement les différences organiques que la sexualité -fait subir à l'homme et à la femme. - -_Système nerveux._ Les nerfs, dit du sentiment, sont plus développés chez -la femme que chez l'homme; ceux du mouvement le sont moins; le cervelet -est plus développé dans la tête de l'homme que dans celle de la femme; -chez celle-ci le diamètre antéro-postérieur du cerveau l'emporte sur le -bi-latéral qui est relativement plus grand dans le sexe masculin: on -remarque aussi que les organes de l'observation, de la circonspection, de -la ruse et de la philogéniture sont plus volumineux dans la tête de la -femme que dans celle de l'homme, chez lequel prédominent les organes -rationnels, ceux du combat et de la destruction. - -_Système locomoteur._ L'homme est plus grand que la femme, a les os plus -compacts, les muscles plus gros et mieux nourris, les tendons plus forts; -son thorax a une direction opposée à celui de la femme: dans celui de la -femme, la plus grande largeur est entre les épaules, chez l'homme, elle -est à la base; le bassin est plus large, plus évasé dans le sexe féminin -que chez l'autre. - -_Systèmes épidermique et cellulaire._ L'homme a la peau plus pileuse que -la femme; ce qu'on nomme la graisse est moins abondant dans l'organisme -masculin que dans le féminin; généralement la peau de l'homme est plus -rude et toutes ses formes sont moins arrondies; la femme a les cheveux -plus longs, plus soyeux. - -_Organes splanchniques._ La masse cérébrale est relativement la même chez -les deux sexes, ainsi que les organes du cerveau, sauf les prédominances -que nous avons signalées; le système respiratoire diffère un peu: la -femme respire de plus haut que l'homme: chez celui-ci la circulation est -plus active, plus énergique. - -A ces différences physiques correspondent les différences intellectuelles -et morales. - -La femme, ayant les nerfs du sentiment plus développés, est plus -impressionnable et plus mobile que l'homme. - -Étant plus faible et aussi volontaire, elle obtient par l'adresse et la -ruse ce qu'elle ne peut obtenir par la force; sa faiblesse lui donne de -la timidité, de la circonspection, le besoin de se sentir protégée. - -Les travaux qui exigent de la force lui répugnent. - -Sa destination maternelle la rend ennemie de la destruction, de la -guerre; et son organisation plus délicate lui fait redouter et fuir la -lutte. Cette même destination maternelle imprime un cachet particulier à -son intelligence: elle aime le concret, et tend toujours à faire passer -l'idée dans les faits, à l'incarner, à lui donner une forme arrêtée; son -raisonnement est l'intuition ou l'aperception rapide d'un rapport -général, d'une vérité que l'homme ne dégage qu'avec beaucoup de peine, à -l'aide des échasses logiques. - -La femme est meilleure observatrice que l'homme, et pousse plus loin que -lui l'induction; elle est en conséquence plus pénétrante, et bien -meilleur juge de la valeur morale et intellectuelle de ceux qui -l'entourent. - -Plus que l'homme, elle a le sentiment du beau, la délicatesse du cÅ“ur, -l'amour du bien, le respect de la pudeur, la vénération pour tout ce qui -est supérieur. - -Plus prévoyante que lui, elle a plus d'ordre et d'économie, et surveille -les détails administratifs avec une conscience qui va souvent jusqu'à la -puérilité. - -La femme est adroite, appliquée: elle excelle dans les travaux de goût, -et possède de grandes tendances artistiques. - -Plus douce, plus tendre, plus patiente que l'homme, elle aime tout ce qui -est faible, protége tout ce qui souffre; toute douleur, toute misère met -une larme dans ses yeux, tire un soupir de sa poitrine. - -Voilà bien la femme, telle que vous la dépeignez, Messieurs. - -Puis tous ajoutez: - -La vocation de la femme est donc l'amour, la maternité, le ménage, les -occupations sédentaires. - -Elle est trop faible pour les travaux qui exigent la force et pour ceux -de la guerre. - -Elle est trop impressionnable et trop sensible, trop bonne, trop douce -pour être législateur, juge et juré. - -Son goût pour les détails d'intérieur, la vie retirée et les graves -fonctions de la maternité indiquent assez qu'elle n'est pas faite pour -des emplois publics. - -Elle est trop mobile pour cultiver utilement la science; trop faible et -trop occupée ailleurs, pour suivre des expériences soutenues. - -Son genre de rationalité la rend impropre à l'élaboration des théories; -et elle aime trop le concret et les détails, pour s'intéresser -sérieusement aux idées générales, ce qui l'éloigne de toutes les hautes -fonctions professorales et de celles qui exigent des études sérieuses. - -Sa place est donc au foyer pour améliorer l'homme, le soutenir, le -soigner, lui procurer les joies de la paternité et remplir l'office d'une -bonne ménagère. - -Voilà vos conclusions: voici les miennes, en admettant, par hypothèse, ce -que j'affirme avec vous de la femme. - - -V - -1º La femme portant dans la Philosophie et la Science sa finesse -d'observation, son amour du concret, corrigera la tendance exagérée de -l'homme à l'abstraction, et démontrera la fausseté des théories -construites sur l'_a priori_, sur quelques faits seulement. C'est alors -que disparaîtra l'ontologie; que l'on reconnaîtra qu'une hypothèse n'est -qu'un point d'interrogation; que la vérité est toujours de nature -intelligible, quelqu'inconnue qu'elle puisse être; on ne généralisera que -des faits connus, l'on évitera soigneusement d'ériger de simples -généralités en lois, et nous aurons ainsi une véritable philosophie, de -vraies sciences humaines, parce qu'elles porteront l'empreinte des deux -sexes. - -2º La femme portant ses facultés propres dans l'industrie, y introduira -de plus en plus l'art, la perfection dans les détails. Cultivée dans le -sens de ses aptitudes, elle trouvera d'ingénieux moyens d'application des -découvertes scientifiques. - -3º Patiente, douce, bonne, plus morale que l'homme, elle est éducatrice -née de l'enfance, moralisatrice de l'homme fait; la plupart des fonctions -éducationnelles lui reviennent de droit; et elle a sa place marquée dans -l'enseignement spécial. - -4º Par sa vive intuition, sa finesse d'observation, la femme seule peut -découvrir la thérapeutique des névroses; son adresse la rendra précieuse -dans toutes les opérations chirurgicales délicates. C'est à elle que doit -incomber le soin de traiter les affections des femmes et des enfants, -parce qu'elle seule est capable de les bien comprendre; elle a sa place -marquée dans les hôpitaux, non seulement pour la cure des maladies, mais -pour l'exécution et la surveillance des détails d'administration et des -soins à donner aux malades. - -6º La présence de la femme dans les fonctions judiciaires, comme juré et -arbitre, sera pour tous une garantie de véritable justice humaine, c'est -à dire d'équité. - -La femme seule par sa douceur, sa miséricorde, ses dispositions -sympathiques et sa finesse d'observation, peut bien comprendre que, dans -toute faute commise, la société a sa part de culpabilité: car elle doit -s'organiser plus pour prévenir le mal que pour le punir. Ce point de vue, -surtout féminin, transformera le système pénitentiaire et suscitera de -nombreuses institutions. C'est alors seulement que tous comprendront que -la peine infligée au coupable doit être un moyen de réparation et de -régénération; la société ne tuera plus comme quelqu'un de faible qui a -peur: elle amendera l'assassin au lieu de l'imiter; elle forcera le -voleur à travailler pour restituer ce qu'il a pris; elle ne se croira -plus le droit, lorsqu'elle enferme un condamné, de lui ôter sa raison, de -le pousser au désespoir, au suicide, par le régime cellulaire; de le -priver complétement du mariage, de l'accoupler avec plus corrompu que -lui. Connaissant bien sa part de culpabilité, la société réparera les -torts de son incurie dans les pénitenciers: elle sera ferme, mais bonne -et moralisatrice: elle fera là , l'éducation qu'elle aurait dû faire -dehors, et préparera des maisons de travail pour les libérés, afin que le -mépris et la peur dont les poursuivent des gens souvent pires qu'eux, ne -les poussent pas à la récidive. - -7º La femme, portant, dans le ménage social son esprit d'ordre et -d'économie, son amour des détails et son horreur des paperasses et des -dépenses folles, réformera l'administration: elle simplifiera tout; -supprimera les sinécures, le cumul des emplois, et produira beaucoup avec -peu, au lieu de produire, comme l'homme, peu avec beaucoup: la bourse des -contribuables ne s'en plaindra pas. - -8º Sous l'influence directe de la femme législateur, nous aurons un -remaniement de toutes les lois: d'abord et avant tout, nous aurons des -moyens préventifs, une éducation obligatoire; puis le code de procédure -sera simplifié; du code civil refondu, disparaîtront toutes les lois -concernant les enfants naturels et l'inégalité des sexes; les lois sur -les mÅ“urs seront plus sévères, le code pénal plus rationnel et plus -équitable. - -Par les réformes administratives nées de l'instinct économique de la -femme, les impôts seront diminués; son horreur du sang et de la guerre -réduira de beaucoup l'affreux impôt du sang. Ayant voix délibérative, et -sachant, par ses douleurs et son amour, ce que vaut un homme, ce ne sera -qu'à bon escient qu'elle votera des levées de citoyens pour ces -boucheries qu'on nomme des guerres: elle ne le fera que lorsque le -territoire sera menacé, ou qu'il faudra protéger les nationalités -opprimées; dans tout autre cas, elle emploira le système de la -conciliation. - -9º La femme, qui est bien plus économe et bien meilleure analyste que -l'homme, sérieusement instruite, aura bientôt reconnu que les nations, -comme les individus, diffèrent d'aptitudes, et que le but de ces -différences est l'union et la fraternité par l'échange des produits: elle -détournera donc son pays de cultiver certaines branches d'industrie dans -lesquelles d'autres peuples sont supérieurs et produisent à meilleur -compte; elle le guérira de la folle prétention de se suffire à lui-même, -et le détournera de sacrifier l'intérêt de la masse des consommateurs à -celui de quelques producteurs: ainsi peu à peu tomberont les barrières et -les douanes qui séparent les divers organes de l'humanité: il y aura des -traités d'échange, et tout le monde y gagnera par le bon marché, et la -suppression des dépenses faites pour soutenir une administration -douanière, trop souvent vexatoire. - -Les qualités et facultés de la femme en font non seulement une -éducatrice, mais lui assurent la prépondérance dans toutes les fonctions -qui relèvent de la solidarité sociale: elle seule sait consoler, -encourager, moraliser doucement, soulager avec délicatesse; elle a le -génie de la charité; c'est donc à elle que doivent revenir la -surveillance et la direction des hôpitaux, des prisons de femme, -l'administration des bureaux de secours, la surveillance des enfants -abandonnés, etc. C'est à elle qu'on devra les institutions qui donneront -du travail aux ouvriers sans ouvrage, et sauveront les libérés de la -paresse et de la récidive. - -Voilà , Messieurs, sans sortir des données de votre théorie, la femme -placée partout à côté de l'homme, excepté dans les rudes travaux dont les -machines vous dispenseront vous-mêmes, et dans les institutions -militaires qui disparaîtront un jour selon toute probabilité. - -Jusqu'ici les institutions, les lois, les sciences, la philosophie -portent surtout l'empreinte masculine: toutes ces choses ne sont humaines -qu'à demi; pour qu'elles le deviennent tout à fait, il faut que la femme -s'y associe ostensiblement et légalement; conséquemment qu'elle soit -cultivée comme vous: la culture ne la rendra pas semblable à vous, ne le -craignez pas: la rose et l'Å“illet croissant dans le même sol, sous le -même ciel, sous le même soleil, avec les soins du même jardinier, restent -rose et Å“illet: ils sont d'autant plus beaux que les éléments qu'ils -transforment sont plus abondants, et qu'ils sont mieux cultivés: si -l'homme et la femme diffèrent, l'éducation semblable ne fera que les -différencier davantage, parce que chacun d'eux s'en servira pour -développer ce qui lui est particulier. - -Dans l'intérêt de toutes choses et de tous, il faut que la femme entre -dans tous les emplois; ait sa fonction dans toutes les fonctions: _après_ -l'intérêt général de l'humanité, vient celui de la famille: il ne peut -passer _avant_. - -Puisque la femme, à l'heure qu'il est, est, en général, mère et ménagère -tout en remplissant une foule d'autres fonctions, elle ne le sera pas -moins en se chargeant de quelques-unes de plus; et d'ailleurs l'époque où -l'on entre dans certaines fonctions importantes est celle où la femme a -terminé sa tâche maternelle. Quelques femmes fonctionnaires publics -n'empêcheront pas l'immense majorité de leurs compagnes de rester dans la -vie privée, pas plus que quelques hommes dans le même cas, n'empêchent la -masse des hommes d'y demeurer en général. - - -VI - -Vous admettez enfin une classification, me dites vous, Messieurs; et vous -convenez, de plus, qu'il y a des fonctions masculines et des fonctions -féminines. - ---Vous vous méprenez, Messieurs: vous m'accusiez d'être incapable de -vous donner une théorie complète, je vous ai donné l'ébauche de quatre; -ébauche qu'il me serait facile d'étendre et de parfaire. Mais je n'admets -pas une seule de ces théories dans son ensemble. - ---Vous êtes donc éclectique? - ---Que les Dieux m'en gardent: j'ai autant de répugnance pour l'éclectisme -que pour le nombre _trois_ et l'_androgynie_. - -Je n'admets pas la théorie de l'identité des sexes, parce que je crois -avec la Biologie qu'une différence organique essentielle modifie l'être -tout entier; qu'ainsi la femme doit différer de l'homme. - -Je n'admets pas la théorie de la supériorité d'un sexe ni de l'autre, -parce qu'elle est absurde: l'humanité est homme-femme ou femme-homme; on -ne sait ce que serait un sexe, s'il n'était pas incessamment modifié par -ses rapports avec l'autre, et nous ne les connaissons qu'ainsi modifiés: -ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils sont ensemble la condition d'être -de l'humanité; qu'ils sont également nécessaires, également utiles l'un à -l'autre et à la société. - -Je n'admets pas ma troisième théorie parce qu'elle est d'un nominalisme -outré; s'il est bien vrai que tous les individus des deux sexes diffèrent -de l'un à l'autre d'une manière bien autrement notable que ceux des -autres espèces, il n'en est pas moins vrai qu'une classification, fondée -sur un caractère anatomique constant, est légitime, et que le principe de -classification est dans la nature des choses; car si les choses nous -apparaissent classées, c'est qu'elles le sont: les lois de l'esprit sont -les mêmes que celles de la nature en ce qui touche la connaissance: il -faut l'admettre, à moins d'être sceptique ou idéaliste, or je ne suis ni -l'un ni l'autre; je ne suis pas non plus réaliste dans l'acception -philosophique du mot, car je ne crois pas que l'espèce soit quelque chose -en dehors des individus en qui elle se manifeste: elle est en eux et par -eux, ce qui revient à dire qu'il y a des individus identiques sous un ou -plusieurs rapports, quoique différents sous tous les autres. - -Enfin je n'admets pas la quatrième théorie, quoique son principe soit -vrai, parce que les faits nombreux qui contredisent les caractères -différentiels, ne me permettent pas de croire que ces caractères soient -des lois établies par la sexualité. - -En effet, il y des cerveaux d'hommes sur des têtes de femme et _vice -versâ_. - -Des hommes mobiles, impressionnables; des femmes fermes et insensibles. - -Des femmes grandes, fortes, musclées, soulevant un homme comme une plume; -des hommes petits, frêles, d'une extrême délicatesse de constitution. - -Des femmes qui ont une voix de stentor, des manières rudes; des hommes -qui ont la voix douce, des manières gracieuses. - -Des femmes qui ont les cheveux courts, raides, sont barbues, ont la peau -rude, les formes anguleuses; des hommes qui ont les cheveux longs, -soyeux, sont imberbes, gras, replets. - -Des femmes qui ont une circulation énergique; des hommes qui en ont une -faible et lente. - -Des femmes franches, étourdies, hardies; des hommes rusés, dissimulés, -timides. - -Des femmes violentes, qui aiment la lutte, la guerre, la dispute; qui -éprouvent le besoin de tempêter à tout propos; des hommes doux, patients, -ayant horreur de la lutte et très poltrons. - -Des femmes qui aiment l'abstraction, généralisent et synthétisent -beaucoup, qui n'ont d'intuition d'aucune sorte; des hommes intuitifs, -fins observateurs, bons analystes, incapables de généraliser...... J'en -connais bon nombre. - -Des femmes insensibles aux Å“uvres d'art, qui ne sentent pas le beau; des -hommes remplis d'enthousiasme pour l'un et l'autre. - -Des femmes immorales, impudiques, sans respect pour rien ni personne; des -hommes moraux, chastes, vénérants. - -Des femmes dissipatrices, désordonnées; des hommes économes et -parcimonieux jusqu'à l'avarice. - -Des femmes profondément égoïstes, sèches, disposées à exploiter la -faiblesse, la bonté, la sottise ou la misère d'autrui; des hommes pleins -de générosité, de mansuétude, prêts à se sacrifier. - -Que résulte-t-il de ces faits indéniables? C'est que la loi des -différences sexuelles ne se manifeste pas par les caractères généraux -qu'on a établis. - -C'est que ces caractères peuvent fort bien n'être que le résultat de -l'éducation, de la différence des préjugés, de celle des occupations, -etc. - -C'est que, de ces généralités pouvant être le fruit d'une différence de -gymnastique et de milieu, l'on ne peut rien légitimement conclure quant -aux fonctions de la femme: ne serait-il pas absurde, en effet, de -prétendre qu'une femme organisée pour la philosophie et les sciences, ne -_peut_, ne doit pas s'en occuper parce qu'elle est femme, tandis qu'au -homme incapable, mais assez sot et assez vaniteux pour ignorer son -incapacité, peut et doit s'en occuper parce qu'il est homme? - -Les fonctions appartiennent à ceux qui prouvent leur aptitude et non pas -à une abstraction qu'on appelle sexe: car en définitive toute fonction -est individuelle dans sa totalité ou dans ses éléments. - - -VII - -Nous avons dit pourquoi nous repoussons les théories que nous avons -esquissées; disons pourquoi nous ne donnons ni ne voulons donner une -classification des sexes. - -Nous ne donnons pas une classification, parce que nous n'en avons ni ne -pouvons en avoir une; les éléments manquent pour l'établir. Une induction -biologique nous permet d'affirmer qu'elle existe; mais dans le milieu -actuel, il est impossible d'en dégager la loi: le véritable cachet -féminin ne sera connu qu'après un ou deux siècles d'éducation semblable -et de droits égaux: alors point ne sera besoin de faire une -classification, car la fonction ira naturellement au fonctionnaire sous -un régime d'égalité où les éléments sociaux se classeront d'eux-mêmes. - -Mes croyances et mes espérances en ce qui concerne cet avenir, je ne les -dirai pas; car je puis être dans l'erreur, puisque je n'ai pas de faits -pour contrôler mes intuitions, et tout ce qui est purement utopie a -toujours un côté dangereux. D'ailleurs, n'ai-je pas dit qu'eussé-je une -classification, je ne la donnerais pas? Pourquoi? Parce qu'on en ferait, -comme toujours, un détestable usage, si elle était adoptée. - -Jusqu'ici ne s'est-on pas servi de classifications basées sur des -caractères qu'on a reconnus purement transitoires plus tard, pour -opprimer, déformer et calomnier ceux qu'on reléguait dans les rangs -inférieurs? - -L'histoire est là pour nous donner ce salutaire enseignement. - -La _ville pédaille_, la _gent taillable et corvéable à merci_, n'était -bonne qu'à battre l'eau des étangs et à se laisser tondre jusqu'au vif: -où est-elle aujourd'hui? elle invente, gouverne, légifère et transforme -peu à peu notre globe, dévasté par l'espèce _supérieure seule capable_, -en un séjour riant et paisible. - -Sur toute classification de l'espèce humaine soit en castes, en classes, -en sexes, reposent trois iniquités. - -La première est de faire un crime à l'individu rejeté dans la série -inférieure, de ne point ressembler au type de convention qu'on s'en est -formé, tandis qu'on permet fort bien à l'être, dit supérieur, de ne pas -ressembler à son type: c'est ainsi qu'un homme faible, lâche, -inintelligent, un _modiste_, un _brodeur_, n'en sont pas moins des -hommes, tandis qu'une virago, une femme ferme, courageuse, une grande -souveraine, une philosophe ne sont pas des femmes, mais des _hommes_ -qu'on n'aime pas, et qu'on livre en pâture aux bêtes et aux femmelettes -jalouses qui les déchirent. - -La seconde iniquité est de se servir du type de convention pour déformer -l'être classé dans la série inférieure, pour tuer ses énergies, empêcher -son progrès. Alors, pour arriver au but, on organise l'éducation, le -milieu social, on invente des préjugés et l'on réussit en général si -bien que l'opprimé, qui s'ignore, se croit réellement de nature -inférieure, se résigne à ses fers et va jusqu'à s'indigner de la révolte -de ceux de sa série qui sont trop énergiques et personnels pour n'avoir -pas réagi contre ce que l'imbécillité sociale prétendait faire d'eux. - -La troisième iniquité est de se servir de l'état d'abaissement où l'on a -réduit l'opprimé pour le calomnier et nier ses droits: on s'écrie: -regardez: Voilà le serf! Voilà l'esclave! Voilà le nègre! Voilà -l'ouvrier! Voilà la femme! Quels droits voulez-vous reconnaître à ces -natures inférieures et débiles? _Ils sont incapables de se connaître et -de se régir_: nous devons donc penser, vouloir et gouverner pour eux. - -Eh! non, Messieurs, ce ne sont pas là des hommes et des femmes: ce sont -les tristes produits de votre égoïsme, de votre affreux esprit de -domination, de votre imbécillité..... S'il y avait des dieux infernaux, -je vous y dévouerais sans pitié et de tout mon cÅ“ur! Au lieu de -calomnier vos semblables pour conserver vos priviléges, donnez leur -l'instruction, la liberté; alors seulement vous aurez le droit de vous -prononcer sur leur nature: car on ne peut connaître la nature d'une -créature humaine que lorsqu'elle se développe en toute liberté dans -l'égalité. - -J'ai justifié, je crois, ma répugnance à donner une classification des -sexes, et par l'impossibilité d'en établir actuellement une raisonnable, -et par la crainte bien légitime de l'usage qu'on en ferait. - -Mais on m'objectera, non sans raison, qu'il faut une classification pour -la pratique sociale. - -J'y consens de tout mon cÅ“ur, puisque j'ai fait toutes mes réserves, et -prouvé l'inanité des classifications actuelles. - -Comme mon principe est que la fonction doit aller au fonctionnaire qui -prouve sa capacité, je dis qu'à l'heure qu'il est, par la différence -d'éducation, l'homme et la femme ont des fonctions distinctes; et qu'il -faut donner à cette dernière la place qu'en général elle mérite. - -J'ajoute que c'est une violation du droit naturel de la femme que de la -former en vue des fonctions qu'on lui destine: elle doit, sous tous les -rapports, être dans le droit commun: pas plus qu'à l'homme, on ne peut -légitimement lui dire: ton sexe ne peut faire cela, ne peut prétendre à -cela: si elle le fait et y prétend, c'est que son sexe peut le faire et y -prétendre: s'il ne le pouvait, il ne le ferait pas; le premier droit est -la liberté, le premier devoir la culture de ses aptitudes, le -développement de sa raison, de sa puissance d'utilité: un Dieu dit-il le -contraire, ce ne serait pas la conscience, mais ce Dieu qui aurait menti. - -Que la femme donc prenne la place qui convient à son développement -actuel, mais qu'elle se rappelle sans cesse que cette place n'est point -fixe et qu'elle doit tendre à monter toujours, jusqu'au jour où sa nature -spéciale se révélant par l'égalité d'éducation, d'instruction, de Droit -et de Devoir, elle prendra partout sa place légitime à côté de l'homme et -sur la même ligne que lui. - -Qu'elle rie de toutes les folles utopies élaborées sur sa nature, ses -fonctions déterminées pour l'éternité, et se rappelle qu'elle est, non -pas ce que la nature, mais ce que l'esclavage, les préjugés, -l'ignorance, l'ont faite: qu'elle se délivre de toutes ces chaînes et ne -se laisse plus intimider et abrutir. - -Ainsi Messieurs, toute ma pensée sur la nature et les fonctions de la -femme peut se résumer dans les quelques propositions suivantes: - -Je _crois_, parce qu'une induction physiologique m'y autorise que, sur le -fonds général de l'humanité, commun aux deux sexes, la sexualité imprime -un cachet. - -En _fait_, j'ignore; et vous n'en savez pas plus que moi, quels sont les -véritables caractères ressortant de la distinction des sexes, et je crois -qu'ils ne peuvent se révéler que par la liberté dans l'égalité, la parité -d'instruction et d'éducation. - -Dans la pratique sociale, les fonctions doivent appartenir à qui peut les -remplir: donc la femme doit remplir les fonctions auxquelles elle se -montre apte, et l'on doit s'organiser pour que cela ait lieu. - -Quelles sont ces fonctions relatives à son degré de développement actuel? -Je vous le dirai plus loin, Messieurs. - - - - -CHAPITRE II. - -L'AMOUR, SA FONCTION DANS L'HUMANITÉ. - -I - - -Vous dites à l'enfant qui ment: c'est mal de tromper: tu ne voudrais pas -qu'on te trompât. - -Vous dites à l'enfant qui dérobe: c'est mal de voler: tu ne voudrais pas -qu'on te volât. - -Vous dites à l'enfant qui abuse de sa force, de son intelligence pour -tourmenter son compagnon plus jeune: tu ne voudrais pas qu'on te fît ces -choses; tu es un méchant et un lâche. - -Voilà de bonnes leçons. Pourquoi donc alors, quand l'enfant est devenu -jeune homme, dites-vous: _il faut que les jeunes gens jettent la gourme -du cÅ“ur_? - -_Jeter la gourme du cÅ“ur_, c'est tromper des jeunes filles, perdre leur -avenir, pratiquer l'adultère, entretenir des lorettes, fréquenter le -lupanar. - -Et ce sont des mères, ce sont des femmes, qui consentent ainsi à la -profanation de leur sexe! - -Ce sont les mêmes qui ont défendu à leurs fils de voler un jouet, qui -leur permettent de voler l'honneur et le repos des autres! - -Ce sont les mêmes qui ont fait honte à leurs fils du mensonge, qui leur -permettent de tromper de pauvres filles! - -Ce sont les mêmes qui ont fait à leurs fils un crime d'opprimer plus -faibles qu'eux, qui leur permettent d'être oppresseurs et lâches envers -les femmes! - -Puis elles se plaignent ensuite que leurs fils se comportent mal envers -elles; qu'ils se déshonorent et se ruinent; - -Qu'ils souhaitent la mort de leurs parents, afin d'enrichir les usuriers -auxquels ils ont emprunté pour entretenir le luxe de leurs maîtresses; - -Elles se plaignent qu'ils détruisent leur santé et ne donnent à leurs -mères que des petits fils étiolés, pour l'existence desquels elles seront -dans de continuelles angoisses. - -Eh! Mesdames, vous n'avez que ce que vous méritez: portez le poids d'une -solidarité que vous ne pouvez fuir. Vous avez autorisé Messieurs vos fils -à jeter la gourme du cÅ“ur, subissez en les conséquences. - -Mais une mère ne peut être la confidente de son fils, dit-on. - -Pourquoi cela, Madame, si vous l'avez élevé de manière à ne vous point -faire de confidences déshonorantes? - -Il n'aurait pas à vous en faire, si vous l'aviez habitué à se vaincre, à -respecter toute femme comme sa mère, toute petite fille comme sa sÅ“ur; à -traiter autrui comme il trouve juste d'être traité; si tous lui aviez -bien inculqué qu'il n'y a qu'une morale, à laquelle les deux sexes sont -également astreints d'obéir; si vous lui aviez fait honorer, aimer et -pratiquer le travail; si vous lui aviez dit que nous vivons pour nous -perfectionner, pratiquer la Justice et la Bienveillance, et rendre à -l'humanité ce qu'elle fait pour nous en nous protégeant, nous éclairant, -nous moralisant, nous entourant de sécurité et de bien-être; qu'enfin -notre gloire est de nous soumettre à la grande loi du Devoir. - -Si vous l'aviez ainsi élevé, Madame, en surprenant chez votre fils les -premiers signes du vif attrait que l'homme éprouve vers l'autre sexe, -bien loin d'abandonner aux hasards de l'inexpérience l'éducation de cet -instinct, vous feriez ce que vous avez fait pour les autres: vous -apprendriez au jeune homme à le soumettre à une sage discipline. - -Au lieu de répéter cette parole niaisement atroce: _il faut que les -jeunes gens jettent la gourme du cÅ“ur_, vous prendriez affectueusement -les mains de votre fils et, les yeux fixés sur les siens, vous lui -diriez: Mon enfant, la nature veut qu'une femme t'attire désormais plus -que moi, et maintienne ou détruise ce que j'ai si laborieusement élevé: -Je n'en murmure pas: il faut que les choses soient ainsi. Mais ma -tendresse et mon devoir exigent que je t'éclaire en cette grave -circonstance. Dis-moi, si un jeune homme, pour satisfaire l'instinct qui -s'éveille en toi maintenant, corrompait ta sÅ“ur, sacrifiait sa vie, que -penserais-tu de lui? Que ferais-tu? - -Le jeune homme, habitué dès l'enfance à pratiquer la Justice, ne -manquerait pas de répondre: je penserais qu'il est pervers et lâche... -Est-ce qu'on ne le punirait pas, ma Mère? - ---Non, mon fils, le séducteur n'est pas puni par la loi. - ---Eh! bien je le tuerais: car je rentre dans mon droit de justicier, -quand la loi n'a pas pourvu. - ---Bien, mon enfant. Ainsi tu ne seras à l'égard d'aucune jeune fille ni -pervers ni lâche; tu ne mériteras pas de subir l'arrêt que tu as -prononcé, c'est à dire d'être tué. Tu respecteras donc toutes les jeunes -filles comme tu veux qu'on respecte ta sÅ“ur, comme tu voudrais qu'on -respectât ta fille. - -Autre question: que penserais-tu d'un homme qui m'aurait entraînée à -trahir ton père; lui aurait enlevé mon cÅ“ur et mes soins; m'aurait -détournée des graves devoirs de la maternité? Que penserais-tu de celui -qui se conduirait ainsi à l'égard de ta propre compagne? - ---Je le jugerais comme l'autre et ne le traiterais pas mieux. - ---Bien encore. Ainsi donc tu respecteras toutes les femmes mariées comme -tu veux qu'on respecte ta mère et ta femme; et si tu en rencontres -quelqu'une pour laquelle tu te sentes de l'inclination, quelqu'autre -assez déloyale pour chercher à te plaire, tu les fuiras: car le seul -remède contre la passion, c'est la fuite. - -Une multitude de femmes, d'abord innocentes, ont été détournées de la -droite voie par des hommes qui ne pensent pas comme toi. Aujourd'hui -elles se vengent sur ton sexe du mal qu'il leur a fait. Elles corrompent -et ruinent les hommes qui, dans leur compagnie, perdent le sens moral, -apprennent à rire de ce que tu crois et vénères, compromettent et perdent -leur santé. Te sens-tu le triste courage de t'exposer à de semblables -risques? - -Le jeune homme, exercé dès l'enfance à soumettre ses penchants à la -Raison et à la Justice, répondra: - ---Non, ma mère, je ne ferai pas ce que je ne voudrais pas qu'eût fait ma -compagne; je ne veux ni me dégrader moralement, ni perdre ma santé, ni -contribuer pour ma part à perpétuer un état de choses qui dégrade le sexe -auquel appartiennent ma femme, ma mère, ma sÅ“ur et mes filles, si j'ai -le bonheur d'en avoir. - -Je t'avoue très sincèrement que je prévois en moi une lutte violente; -mais grâce à la gymnastique morale à laquelle tu m'as habitué, grâce à -l'idéal de destinée que tu m'as donné, que j'ai accepté dans la plénitude -de ma Raison et qui me trace mon Devoir, je ne désespère pas de me -vaincre. - ---Cette victoire te sera moins difficile à obtenir, si tu t'occupes -utilement et sérieusement: car alors tu appelleras la vitalité dans les -régions supérieures du cerveau. Tu feras sagement d'ajouter à cela -beaucoup d'exercice physique; de t'abstenir d'une nourriture trop -substantielle, et surtout de boissons excitantes: tu connais les -réactions du physique sur le moral. Évite avec soin les lectures -licencieuses, les conversations déplacées; donne place dans ton esprit à -la vierge qui doit s'unir à toi: pense et agis comme si tu étais en sa -présence, cela te gardera et te purifiera. Ce doux idéal te rendra fort -contre la tentation, et contribuera beaucoup à te rendre froid auprès des -femmes à qui tu ne dois donner aucune place dans ton cÅ“ur. - -L'amour, mon enfant, est une chose fort grave par ses conséquences; car -les êtres qu'il unit se modifient l'un par l'autre: il laisse des traces, -quelque peu de durée qu'il ait eue. - -Son but, c'est le Mariage dont une des fins est la continuité de -l'espèce. Or tu connais les effets de la solidarité du sang; il est donc -très important que tu ne choisisses pour compagne, qu'une femme dont le -caractère, les mÅ“urs, les principes soient d'accord avec les tiens; non -seulement pour ton bonheur propre, mais pour l'_organisation_ même de tes -enfants, l'unité de leur nature et de leur conduite. - -Si la passion ne te laisse pas suffisamment libre, viens à moi: j'y -verrai à ta place, et si je te dis: mon fils, cette femme t'abaissera, te -fera commettre des fautes; de son fait, tes enfants auront telles -mauvaises inclinations; elle n'est pas douée pour les élever en vue de -ton idéal qu'elle n'acceptera jamais, parce qu'elle est vaine et égoïste; -si je te dis cela, je sais, mon fils, que, quelle que soit ta souffrance, -tu renonceras à une femme que tu n'aimerais plus au bout de quelques mois -d'union, et que tu préféreras une douleur passagère à une vie de malheur. - - -II - -Cette même mère qui vient de montrer à son fils pourquoi l'Amour doit -être soumis à la Raison, à la Justice; qui vient de lui indiquer ce qu'il -doit faire pour en vaincre le côté bestial, s'aperçoit également de -l'éveil de cet instinct chez sa fille. Elle s'empare de son attention, -gagne sa confiance, en lui révélant ce qui se passe en elle; en lui -disant qu'à son âge, elle sentait de même. - ---Jusqu'ici, continue-t-elle, tu n'as été qu'une enfant; maintenant -commence ta carrière de femme. Tu désires l'affection d'un homme et ton -cÅ“ur s'émeut à la douce pensée d'être mère. N'en rougis pas, ma fille: -c'est légitime, à condition que tes désirs soient soumis à la Raison et à -la loi du Devoir. - -Bien des piéges vont être tendus sous tes pas; car les hommes de tout âge -adressent à une jeune fille mille paroles flatteuses, et l'entourent -d'hommages qui la rendent vaine et coquette, si elle a la faiblesse de -s'en laisser enivrer. Persuade-toi bien que toutes ces adorations ne -s'adressent pas personnellement à toi, mais à ta jeunesse, au brillant de -tes yeux, au velouté de ta peau, et que fusses-tu beaucoup meilleure que -tu n'es, très supérieure en intelligence, ces mêmes hommes seraient -strictement et froidement polis, si tu avais trente ans de plus. Cette -pensée, présente à ton esprit, te fera sourire de leur jargon frivole et -banal, et te préservera de plusieurs faiblesses, telles que la rivalité -de toilette, les petites jalousies, le défaut ridicule de faire la petite -fille à cinquante ans. - -Ne devant épouser qu'un homme, il te suffit donc d'être aimée d'un seul -de la manière que tu le souhaites. Une femme qui se comporte -volontairement de manière à capter le cÅ“ur de plusieurs hommes, et leur -laisse croire qu'ils sont préférés chacun en particulier, est une indigne -coquette qui pèche contre la Justice et la Bienveillance: contre la -Justice, en ce qu'elle demande un sentiment qu'elle ne paie pas de -retour; qu'elle agit à l'égard d'autrui comme elle trouverait inéquitable -qu'on agît envers elle; contre la Bienveillance, en ce qu'elle risque de -faire souffrir des cÅ“urs sincères, et sacrifie leur repos à une -jouissance de vanité: une telle femme, mon enfant, est méprisable: elle -est une dangereuse ennemie de son sexe: d'abord parce qu'elle en donne -une mauvaise opinion, puis parce qu'elle est l'ennemie du repos des -autres femmes: je te sais trop simple, trop vraie, trop digne, pour -craindre de te voir tomber dans de pareils écarts. - -Tu m'as avoué que ta jeune imagination rêvait un homme. Bien loin de -chasser cet idéal, aie-le toujours présent à ton esprit, beaucoup moins -sous son aspect physique que sous celui de l'intelligence, de la -moralité, du travail. Cette image-là te préservera mieux que tous mes -conseils, que toute la surveillance que je pourrais, mais ne voudrai -jamais exercer, parce que ce serait indigne de toi et de moi. - -N'oublie pas toutefois qu'un idéal est un absolu; que la réalité est -toujours défectueuse: ne cherche donc pas dans l'homme auquel tu donneras -ton cÅ“ur, un idéal réalisé; mais les qualités et facultés qui lui -permettront, avec ton aide, de se rapprocher de ce que tu désires le -voir. Toi-même es l'idéal d'un homme, non telle que tu es, mais telle -qu'il t'aidera à devenir. - -J'insiste sur ce point, ma fille, parce que rien n'est plus dangereux que -de prétendre trouver l'idéal dans la réalité: cela nous rend trop -difficiles, peu indulgents; et si nous avons l'imagination vive et peu de -Raison, nous rend malheureux et nous entraîne dans mille écarts. - -Tu sais et sens que le but de l'amour, c'est le Mariage: or un de tes -devoirs d'amante et d'épouse, est le perfectionnement de celui auquel tu -seras liée. Tu seras avec lui dans deux rapports différents: d'abord sa -fiancée, puis son épouse. Ta puissance modificatrice, dans le premier -cas, s'exercera en raison directe du désir qu'il aura de te plaire et de -te mériter; dans le second, en proportion de sa confiance, de son estime -et de sa tendresse pour toi. Dans le premier cas, il _voudra_ se -modifier; dans le second, il se modifiera sans le savoir. - ---Comment, ma mère, est-ce qu'il ne m'aimera pas toujours de même! - ---L'amour, ma fille, subit des transformations auxquelles nous devons -nous attendre et nous soumettre: au début, c'est une fièvre de l'âme; -mais la fièvre est un état qui ne pourrait durer sans nuire à l'ensemble -de la vie. Ton mari, tout en t'aimant plus profondément peut-être, -t'aimera moins vivement qu'avant le Mariage. Ton amour se transformera, -pourquoi le sien ne ferait-il pas de même? - -Tu ne saurais imaginer que de désordres sont la suite de l'ignorance des -femmes sur ce point, et de la vaine poursuite de l'idéal en amour. Ainsi -beaucoup de femmes, croyant que leur mari ne les aime plus, parce qu'il -les aime autrement, se détachent de lui, souffrent et trahissent leurs -devoirs; d'autres rêvant la perfection dans l'homme aimé, croyant l'y -trouver et se désabusant après la fièvre, s'éloignent de lui, l'accusant -de les avoir trompées: elles en aiment d'autres avec la même illusion, -suivie de la même désillusion, jusqu'à ce qu'arrive la vieillesse qui ne -les guérit pas de leur chimère. Enfin il y en a d'autres qui, ne -comprenant de l'amour que la première période, cessent d'aimer l'homme -qui l'a franchie et courent après un autre amour qui leur apporte la même -fièvre: celles-là , tu le comprends, n'ont pas la moindre idée des graves -devoirs de la femme dans l'amour. - -Ce que je viens de te dire des femmes est également vrai des hommes. Tu -éviteras ces écueils, toi, ma fille, qui t'es habituée dès l'enfance à -te soumettre à la Raison; qui sais que toute réalité est imparfaite; que -l'habitude amortit les sentiments. Tu prendras donc l'homme qui te -convient, tel qu'il est, te proposant de l'améliorer, de le rendre -heureux; sachant d'avance que son amour se transformera sans s'éteindre, -si tu sais si bien t'emparer de sa tendresse, de sa confiance et de son -estime, qu'il trouve auprès de toi bon conseil, paix, aide et sécurité. - -Tu es trop pure, ma fille, pour prévoir tous les piéges qui te seront -tendus. C'est donc à moi d'armer ta jeune prudence: tu trouveras -peut-être sur ta route des hommes mariés ou engagés à d'autres femmes -qui, selon l'expression consacrée _te feront la cour_, et te débiteront -mille sophismes pour justifier leur conduite. - ---Leurs sophismes, ma mère, échouraient contre cette simple réponse: -Monsieur, comme je serais désespérée qu'une femme m'enlevât celui que -j'aime, que je la mépriserais et la haïrais, tous vos compliments ne -pourront me persuader que je doive faire ce que je ne voudrais pas qu'on -me fît. Si vous y revenez, je préviens la personne intéressée. - ---C'est bien, mon enfant: mais si un jeune homme libre te parlait de -tendresse, t'écrivait en secret? - ---Ne pourrait-il avoir de bonnes raisons pour en agir ainsi, ma Mère? - ---Aucune, mon enfant. Il faut que tu saches qu'aujourd'hui les hommes -sont très corrompus; qu'une foule d'entre eux fuient le mariage, -voltigent de femme en femme, abusent de notre crédulité, et se servent du -langage le plus passionné pour nous jeter dans une voie de honte et de -perdition. Or, mon enfant, sache le bien encore, c'est nous qui portons -le poids des fautes de l'homme et des nôtres: les promesses verbales et -écrites d'un homme ne l'engagent pas. Si, te laissant entraîner, tu -devenais mère, l'enfant resterait à ta charge: il n'y aurait plus de -mariage pour toi: je ne te parle point de notre douleur et de notre -honte, ni des risques terribles auxquels tu exposerais ton frère, qui -pourrait périr en punissant le vil séducteur que la loi ne punit pas. Si -donc un homme te recherchait en se cachant de nous, c'est que ses -intentions sont mauvaises, sois-en sure; c'est qu'il te considère comme -un hochet qu'il se propose de briser quand il ne lui plaira plus. Or, ma -fille, tu sais que la femme est créée pour être la digne compagne de -l'homme, son égale; qu'elle n'est pas née pour lui être sacrifiée comme -un objet de plaisir. Bien loin donc de te laisser séduire, profite de -l'influence que ta jeunesse et ta grâce te donnent sur les hommes pour -les rappeler à leurs devoirs: tu sauveras peut-être ainsi plusieurs -femmes; tu donneras de ton sexe une meilleure opinion, et tu prépareras -un bon exemple à ta fille en le donnant à tes compagnes, dont plusieurs -le suivront afin de partager l'estime qui t'entourera: rappelle-toi -toujours qu'aucun de nos actes ne nuit pas qu'à nous-mêmes; mais que nous -sommes solidaires; qu'en conséquence, nul ne peut se perdre ni se sauver -seul. - -Encore un mot, mon enfant. Dans tes incertitudes, n'hésite pas à venir me -confier ce qui te trouble: ne dis pas: ma mère est trop raisonnable pour -que je lui fasse part de cela. N'est-ce pas en me refaisant enfant pour -te comprendre, que j'ai pu remplir ma sainte tâche d'éducatrice? sois -persuadée qu'il ne me sera pas plus difficile de me refaire jeune fille -pour te comprendre, tout en demeurant mère tendre et expérimentée pour te -conseiller. - -Tu es libre: je ne suis pas ton censeur, mais ta sÅ“ur aînée qui t'aime -avec dévouement, et veut ton bonheur par dessus toute chose. Pour me -récompenser de mon amour et de mes longs soins, je ne te demande que -d'être ta meilleure amie, c'est à dire celle devant laquelle on pense et -sent tout haut. Est-ce trop te demander, à toi qui es ma joie et ma -couronne? - -Voilà , Mesdames, comme la femme _majeure_ travaille à faire l'éducation -de l'Amour. - - -III - -Jeune homme et jeune fille fréquentent la société. La mère prudente sait -qu'on insinue doucement à son fils qu'elle est un _collet monté_, une -_radoteuse_ qui ne connaît rien aux passions; qui ne se doute pas que -_tout est bon_ dans la nature et doit être respecté; et qui a si mal lu -l'histoire de notre espèce, qu'elle n'a pas su voir que l'humanité a -toutes les formes de l'amour: le _polygamique_ et le _polyandrique_ et -même... l'_ambigu_. - -Elle sait qu'on lui dit encore que la satisfaction de l'instinct brutal -est une nécessité de _santé_ pour l'homme, et que les lupanars sont des -lieux d'utilité publique. - -Elle sait, enfin, que de jeunes évaporées sans principes solides, font à -sa fille de dangereuses confidences. - -Il est temps, contre ces doctrines affaiblissantes, et des exemples -pernicieux, de donner à ses enfants la philosophie de l'Amour. Selon sa -méthode, elle la leur fait formuler elle-même. - -Mon fils, dit-elle, quel est le but de l'attraction des molécules -minérales les unes vers les autres? - -LE FILS. C'est de _produire_ un corps ayant une forme déterminée. - -LA MÈRE. Quel est le but de l'attraction de la plante pour la chaleur, la -lumière, l'air, les éléments qu'elle absorbe? - -LE FILS. La _production_ de son propre corps, le développement de ses -organes, de ses propriétés, sa conservation. - -LA MÈRE. Et toi, ma fille, sais-tu quel est le but de l'attraction du -pistil et des étamines de la plante? - -LA FILLE. La _production_ d'un être semblable à ses parents. - -LA MÈRE. Pourquoi éprouvons-nous, et les animaux éprouvent-ils attrait ou -attraction pour certains aliments? - -LE FILS. Il est clair que c'est pour être incité à mettre en mouvement -les organes qui procurent à l'organisme les éléments propres à _produire_ -le sang. - -LA MÈRE. Pourquoi les deux sexes d'une même espèce éprouvent-ils -attraction l'un vers l'autre? - -LA FILLE. Pour la _production_ des petits qui perpétuent l'espèce. - -LA MÈRE. Pourquoi les femelles des animaux, et souvent les mâles, -éprouvent-ils attrait ou attraction pour soigner les jeunes? - -LA FILLE. Afin de les conserver, et de leur donner l'éducation dont ils -sont capables pour qu'ils puissent se pourvoir eux-mêmes. - -LA MÈRE. Êtes-vous bien sûrs, mes enfants, que les attraits n'aient pas -pour but l'attrait même, un plaisir à se procurer? - -LE FILS. Le plaisir ne me semble que le moyen de porter l'être à remplir -une fonction nécessaire ou utile. Ainsi le but de nos attraits ou -attractions scientifiques, artistiques, industrielles, n'est pas le -plaisir que nous avons à les satisfaire, mais la _production_ de la -science, de l'art, de l'industrie. - -LA FILLE. C'est à dire l'augmentation, le progrès de notre intelligence -par la connaissance des lois de la nature, afin de modifier cette nature -en vue de nos besoins et de nos plaisirs. - -LA MÈRE. A quel attrait ou attraction est due la Société? - -LE FILS. A notre attrait pour nos semblables. - -LA FILLE. Cet attrait est père de la Justice et de la Bonté: il les -_produit_. - -LA MÈRE. Voulez-vous généraliser le caractère de l'attrait ou attraction, -d'après ce que nous venons de dire? - -LE FILS. Le but de toute attraction ou attrait est la _production_, le -_progrès_, la _conservation_ des êtres. - -LA MÈRE. Tous les instincts qui ne sont que des attraits ou attractions, -sont-ils bons? - -LE FILS. Pour les animaux, soumis à la fatalité, oui, parce qu'ils vont -directement au but, sans paraître dévier jamais. Dans notre espèce, ils -sont bons en principe, si nous considérons leur fin; mais ils peuvent -devenir mauvais par les déviations que leur fait subir notre liberté. - -LA MÈRE. A quelle marque pouvons-nous reconnaître que notre instinct est -dans sa voie? - -LA FILLE. En en comparant l'usage avec le but; en s'assurant que cet -usage ne nuit pas à la pratique de la Justice, qu'il ne lèse en nous le -droit d'aucune faculté, c'est à dire qu'il ne trouble pas plus notre -harmonie individuelle que celle d'autrui; car c'est dans ces conditions -seulement qu'il peut concourir à la réalisation de l'idéal social. - -LA MÈRE. Très bien. Maintenant appliquez cette doctrine générale à -l'amour humain, mes enfants. - -LE FILS. Puisque l'amour est une des formes de l'attraction, et que le -but général de l'attraction est la production, le progrès, la -conservation des êtres et des espèces, il est évident que l'amour humain -doit avoir ces caractères. Sa principale fonction me paraît être la -reproduction de l'espèce. - -LA FILLE. Il me semble, frère, que tu lui fais une part insuffisante, -puisque, ce but rempli, deux honnêtes époux ne cessent pas de s'aimer, et -que l'on peut s'aimer sans avoir d'enfants. - -LA MÈRE. Tu as raison, ma fille; nos facultés étant plus nombreuses, plus -développées que celles des animaux, notre amour ne saurait être incomplet -comme le leur; il ne saurait non plus être le même dans notre espèce -progressive que dans les espèces fatales et improgressives par -elles-mêmes. Chez nous, chaque faculté, convenablement employée, aide au -perfectionnement de toutes les autres; mal employée, rompt notre harmonie -et nous fait descendre: il en est de même de notre amour. Que dis-je, -cette passion est surtout celle qui nous fait grandir ou déchoir. - -Vous le savez, mes enfants, l'humanité ne s'avance qu'en se formulant un -idéal de perfection et en s'efforçant de le réaliser. Chaque passion a -son idéal qui se modifie par celui de l'ensemble. A l'origine, l'homme -animal donnait pour but à l'amour le plaisir résultant de la -satisfaction d'un besoin tout physique: il ne se souciait pas du but le -plus évident: la progéniture. Un peu plus tard, l'homme, moins grossier, -aima la femme pour sa beauté et sa fécondité: c'est l'âge patriarcal de -l'amour. Plus tard encore les races septentrionales transformèrent cet -instinct: l'amour se décomposa, si je puis ainsi dire: l'amant eut -l'amour de l'âme; la femme fut aimée non seulement pour sa beauté, mais -comme inspiratrice de hauts faits: l'époux n'eut que le corps et les -enfants furent le fruit du mariage: c'est l'âge chevaleresque de l'amour. -Depuis que le travail pacifique s'est organisé et a prévalu dans -l'opinion, l'amour est entré dans une nouvelle phase: beaucoup de -modernes le considèrent comme initiateur du travail. Les uns regardent -l'attrait du plaisir comme jouant le principal rôle dans la production -industrielle, et laissent toute liberté à l'attraction, quelque -inconstante qu'elle puisse être; d'autres conservent le couple, -transforment la femme en mobile d'action: c'est l'amour qu'elle inspire -qui excite les efforts du travailleur. - -Ce qui est donc acquis jusqu'ici à l'humanité, c'est que l'amour a pour -fin la perpétuité de l'espèce, la modification de l'homme par la femme et -la production du travail. - -Dans un idéal supérieur de Justice, les sexes étant égaux devant le -Droit, l'amour aura un but plus élevé: les époux se réuniront parce qu'il -y aura conformité de principes, union des cÅ“urs, mariage des -intelligences, travail commun: l'amour les unira pour doubler leurs -forces, pour les modifier l'un par l'autre: du choc de leur cÅ“ur, -jailliront des sentiments qu'aucun d'eux n'aurait eus seul; de l'union de -leur intelligence, naîtront des pensées qu'aucun d'eux n'aurait eues -seul; du concours qu'ils se prêteront dans leur travail commun, sortiront -des Å“uvres qu'aucun d'eux n'aurait accomplies seul, comme de l'union de -tout leur être, naîtront des générations nouvelles plus parfaites que les -précédentes, parce qu'elles seront le produit d'une harmonie aussi -parfaite que possible. Ce ne sera donc que quand la femme prendra sa -légitime place, que l'humanité verra l'amour dans toute sa splendeur, et -que cette passion, subversive aujourd'hui dans l'inégalité et -l'incohérence, deviendra ce qu'elle doit être: un des grands instruments -de Progrès. - -Nous, mes enfants, qui sommes trop raisonnables pour prendre le moyen par -lequel la nature nous porte à remplir ses intentions pour ses intentions -mêmes, nous nous garderons bien de croire que l'amour a le plaisir pour -but; d'autre part, nous avons trop le respect de l'égalité, pour nous -imaginer qu'il n'est fait qu'au profit d'un sexe. Nous resterons fidèles -à l'idéal de nos grandes destinées, en définissant l'amour: l'attraction -réciproque de l'homme et de la femme dans le but de perpétuer l'espèce, -d'améliorer les conjoints l'un par l'autre sous le rapport de -l'intelligence et du sentiment et de faire progresser la science, l'art, -l'industrie par le travail du couple. - - -IV - -Des sophistes t'ont dit, mon fils, que tous nos penchants sont dans la -nature, qu'ils sont bons et doivent être respectés. - -Tu leur as demandé sans doute si le penchant au vol, à l'assassinat, au -viol, à l'anthropophagie, qui sont dans la nature, sont de bons -penchants et pourquoi, loin de les respecter, la société en punit la -manifestation. - -Tu leur as démontré, je pense, qu'il n'y a rien de respectable dans -l'exagération ou la perversion des penchants. - -Tu leur a démontré, je l'espère, que la nature est une fatalité brutale -contre laquelle nous sommes tenus de lutter en nous et hors de nous; que -notre Justice et notre vertu ne se composent que des conquêtes faites sur -elle en nous; comme tout ce qui constitue notre bien-être physique, n'est -que le résultat des conquêtes faites sur elle hors de nous. - -Ces sophistes t'ont dit que l'amour vient et s'en va sans qu'on sache ni -comment, ni pourquoi; qu'on ne peut pas plus lui commander de naître que -de durer. - -Ceci est vrai, mon fils, du désir brutal de la chair, qui n'est que la -passion des brutes et s'éteint par la possession. - -Ceci est encore vrai de cette passion complexe qui a son siége dans -l'imagination et dans les sens, et finit avec l'illusion toujours peu -durable. - -Mais cela n'est pas vrai de l'amour proprement dit. Celui-là voit les -défauts et les qualités de l'être aimé; seulement il pâlit les premiers -et exalte les dernières; et il espère faire cesser peu à peu ce qui le -blesse. - -Ce sentiment qui remplit le cÅ“ur est patient; il craint de s'effacer; il -s'entoure de précautions pour demeurer constant; s'il s'éteint, ce n'est -pas sans qu'on le sache: car on souffre de cruelles tortures avant de se -résoudre à ne plus aimer. - -On t'a dit que l'amour est incompressible: sommes-nous donc des êtres de -fatalité? Ce sophisme rend l'homme lâche, le déprave: car à quoi bon -lutter contre ce que l'on dit invincible, et pourquoi ne pas lui -sacrifier les meilleures de nos tendances? Examine, mon fils, la conduite -des partisans d'une telle doctrine. - -L'idéal humain exige qu'ils ne fassent point à autrui ce qu'ils ne -trouveraient pas juste qu'on leur fît; et ils séduisent les filles, les -rendent mères, les abandonnent sans se soucier des enfants nés de ces -unions; sans se soucier que la jeune mère se suicide, meure de douleur ou -se corrompe; sans se soucier que les parents descendent dans la tombe. - -Comme d'immondes reptiles, ils se glissent au foyer domestique d'autrui, -ravissent à leur ami l'affection de sa femme, et le forcent à travailler -pour les enfants de l'adultère. - -La femme qui croit à l'amour incompressible manque à ses engagements -envers son mari; se fait une vie de ruse; met le désordre et la douleur -dans l'intérieur d'autres femmes dont elle brise la vie. - -Voilà comment ceux qui pratiquent le sophisme remplissent leur devoir -d'être justes, de ne point contrister leurs semblables, de travailler au -bonheur, à l'amélioration de ceux qui les entourent, de préserver le -faible de l'oppression et du mal. A cette incompressibilité prétendue de -l'amour, ils sacrifient la Justice, la bonté, le bonheur, le repos, -l'honneur des autres; s'engagent dans une voie de désordres, mettent la -dissolution dans la famille et la Société: en un mot, ils offrent en -holocauste à l'instinct bestial, le sens moral et la Raison. - -On t'a dit encore que tout amour est dans la nature: le polygamique et le -polyandrique aussi bien que celui du couple constant. - -Oui, mon enfant, tout amour est dans la nature humaine, comme y sont tout -vice et toute vertu. Mais tu sais qu'il ne suffit pas qu'une chose soit -en nous, pour qu'elle soit bien: il faut qu'elle soit conforme à l'idéal -de notre destinée, conforme à notre harmonie: elle est mal dans le cas -contraire. - -L'amour, tel que nous l'avons défini, a besoin de durée et d'égalité; de -durée parce qu'on ne se modifie pas en quelques mois; qu'on n'accomplit -pas de grandes Å“uvres en quelques mois; qu'on n'élève pas des enfants en -quelques mois: la durée est si bien une aspiration de l'amour, qu'il -s'imagine que l'éternité aura peine à lui suffire. Il lui faut l'égalité; -le partage lui est odieux: donc il veut un pour une et une pour un. Or, -la polygamie et la polyandrie sont la négation de l'égalité, de la -dignité dans l'amour. - -Considérons dans leurs effets ces deux déviations de l'instinct. - -La polygamie orientale inégalise profondément les créatures humaines, -transforme la femme en bétail, mutile des millions d'hommes pour garder -les harems, déprave le possesseur de femmes par le despotisme et la -cruauté; concentre toute sa vitalité sur un seul instinct aux dépens de -l'intelligence, de la Raison, de l'activité; d'où il résulte qu'il est -perdu pour la science, l'art, l'industrie, la Société selon le Droit; -qu'il se soumet sans répugnance au despotisme, et tend passivement le cou -au cordon. Là pas d'influence de la femme qu'on soumet a un -amoindrissement calculé; qui se déprave d'une manière hideuse aussi bien -que l'eunuque son gardien. Ainsi l'inégalité devant l'amour et devant le -Droit, l'abandon des arts, des sciences, de l'industrie, l'énervement -intellectuel et physique, l'abaissement du sens moral sont les vices -inhérents à la polygamie de l'Orient. Tu le vois, nous voilà loin de -l'idéal de nos destinées. - -Dans notre Occident, la Polygamie de fait produit le bétail du lupanar, -des légions de courtisanes qui ruinent les familles. Comme beaucoup de -ces femmes ne sont pas saines, elles communiquent à ceux qui les -fréquentent d'affreuses maladies qui minent leur tempérament, et -préparent ainsi des générations faibles, conséquemment des âmes peu -fortes, des intelligences abaissées. J'en appelle à l'épreuve de la -conscription: jamais on ne vit tant d'exemptions pour insuffisance de -taille, et cependant on est moins exigeant que par le passé: jamais on -n'en vit tant par vices de constitution et maladies organiques. - -Vicier la génération dans son germe, n'est pas le seul crime de notre -polygamie; elle énerve la population qui la pratique; car rien ne porte -aux excès, conséquemment à l'affaiblissement, comme le changement de -relations. D'autre part nos polygames se transforment en machines à -sensation; leur intelligence s'abaisse; ils deviennent hébétés, égoïstes. -Regarde, mon fils, ces tristes jeunes gens d'aujourd'hui, étiolés par les -vices de leurs pères et les leurs: ils sont railleurs, sans foi, riant -des choses les plus saintes, méprisant, non seulement leurs dignes -compagnes, les femmes corrompues, mais encore tout le sexe auquel -appartiennent leurs mères: regarde-les, ils sont grossiers à faire lever -le cÅ“ur: plus rien n'attire leur respect: ils jettent la femme en -cheveux blancs dans le ruisseau pour garder le haut du pavé; ils rudoient -le vieillard, ils font rougir la jeune fille par leurs cyniques discours: -la polygamie les a rendus ignobles, et a tué l'urbanité française aussi -bien que toute dignité. - -Ils te diront que les femmes ne valent guère mieux qu'eux. Mais ce -résultat devient inévitable dans un pays où les femmes ne sont pas -enfermées. La Polyandrie y est la compagne obligée de la Polygamie; car -puisque les hommes se croient permis d'avoir plusieurs femmes, pourquoi -les femmes se croiraient-elles interdit d'avoir plusieurs hommes? - -En somme, mon fils, les résultats de l'amour incompressible, de la -Polygamie et de la Polyandrie dans notre Occident sont: - -La séduction et la corruption des femmes; - -L'adultère, l'abaissement des caractères, l'amoindrissement moral et -intellectuel des deux sexes; - -L'affaiblissement, l'abâtardissement de la race; - -La fausseté, la ruse, la cruauté, les injustices de toutes natures, -l'exploitation de la femme par l'homme pour sa beauté; celle de l'homme -par la femme pour son argent ou son crédit; - -La dissolution et la ruine de la famille; - -Chaque année quelques milliers d'enfants naturels, sans compter les -grossesses supprimées: - -Voilà la valeur des théories mises en pratique. - -N'est-ce pas que tout cela est bien conforme à notre idéal de l'amour -humain? Bien conforme à notre idéal de la destinée humaine qui exige que -nous progressions, et fassions progresser les autres dans le bien; que -nous pratiquions la Justice et la Bonté? - -Encore un mot, et nous aurons fini. - -Quand Rome eut cessé de croire à la chasteté, à la religion du serment; -quand elle se vautra dans les mÅ“urs polygamiques et polyandriques; -quand elle prit le plaisir pour but, la tyrannie se montra. Rien de plus -naturel: l'homme n'enchaîne que celui qui s'est enchaîné lui même sous le -joug de l'instinct bestial: celui qui sait se gouverner, n'obéit pas à -l'homme: il ne s'incline que devant la loi, lorsqu'elle est l'expression -de la Raison. - -Rappelle-toi, mon fils, qu'on n'est puissant que par la chasteté: c'est -seulement alors qu'on peut produire de grandes choses dans la science, -l'art, l'industrie; c'est seulement alors qu'on peut pratiquer la -Justice, être digne de la liberté. En dehors de la chasteté, il n'y a que -dégradation, injustice, impuissance, esclavage; et toute nation qui -l'abandonne tombe des bras du despotisme dans la tombe. - -Ne te laisse donc pas ébranler par les sophismes modernes; aie toujours -devant ta pensée tes obligations de créature morale et libre, tes devoirs -de membre de l'humanité; soumets tout en toi à la Raison, à la Justice, -au sentiment de ta dignité et vis en homme, non pas en brute. [Blank -Page] - - - - -CHAPITRE III. - -MARIAGE (DIALOGUE). - - -I - -LA JEUNE FEMME. Nous allons parler du Mariage au point de vue de l'idéal -moderne: comment le définirez-vous? - -L'AUTEUR. L'amour, sanctionné par la Société. - -LA JEUNE FEMME. Considérez-vous le Mariage comme indissoluble? - -L'AUTEUR. Devant la loi, non; mais au moment de leur union les époux -doivent avoir pleine confiance que le lien ne se dissoudra pas. - -Je crois que le Mariage est appelé à devenir indissoluble par la seule -volonté des époux; qu'il ne peut l'être que de cette manière. - -LA JEUNE FEMME. Quelle part faites-vous à la Société dans le Mariage? - -L'AUTEUR. Vous la fixerez vous-même, en vous rappelant nos principes. - -Si l'homme et la femme sont des êtres libres, dans aucune période de leur -vie, ils ne peuvent _légalement et valablement_ perdre leur liberté. - -Si l'homme et la femme sont des êtres socialement égaux, dans aucun de -leurs rapports, ils ne peuvent _légalement_, _valablement_ être -subordonnés l'un à l'autre. - -Si le but constant de l'être humain est de se perfectionner par la -liberté et de chercher le bonheur, aucune loi ne peut _légitimement_, -_valablement_ le détourner de cette voie. - -Si le but de la Société doit être d'_égaliser_ les individus, elle ne -peut, sans forfaire à sa mission, constituer l'inégalité des personnes et -des droits. - -Si la Société ne peut, sans iniquité, entrer dans le domaine de la -liberté individuelle, elle ne peut _légitimement_, _valablement_, -prescrire des devoirs qui ne relèvent que du for intérieur, et annuler la -liberté morale. - -Concluez maintenant. - -LA JEUNE FEMME. De ces principes il résulte que, dans le Mariage, l'homme -et la femme doivent demeurer libres, égaux; que la Société n'a le droit -d'intervenir dans leur association que pour les égaliser; qu'elle n'a pas -le droit de leur prescrire des devoirs qui ne relèvent que de l'amour ni, -conséquemment, d'en punir la violation, qu'elle ne peut, en principe, -prononcer ou refuser le divorce, parce, qu'aux époux seuls il appartient -de savoir, s'il n'est pas utile pour leur bonheur et leur progrès de se -séparer l'un de l'autre. - -L'AUTEUR. Bien conclu, Madame; mais si la Société n'a de droit ni sur le -corps ni sur l'âme des époux, en tant qu'époux; si elle ne peut, sans -abus de pouvoir, s'immiscer dans aucun de leurs rapports intimes, elle a -le droit et le devoir d'intervenir dans le Mariage au point de vue des -intérêts et au point de vue des enfants. - -LA JEUNE FEMME. En effet dans l'union des sexes, il n'y a pas seulement -association de deux personnes libres et égales, il y a encore association -de capital et de travail; puis, des époux, proviennent des enfants, à -l'éducation, à la profession, à la subsistance desquels il faut pourvoir. - -L'AUTEUR. Or, la protection générale des intérêts et des jeunes -générations incombe de droit à la Société. Aux yeux de la loi, les époux -ne doivent être considérés que comme des associés, s'obligeant à employer -tel apport et leur travail à telle ou telle chose définie. La Société -n'enregistre qu'un contrat d'intérêt dont elle garantit l'exécution, -comme celle de tout autre contrat, et dont elle publie la rupture, s'il y -a lieu, par la volonté des conjoints: D'autre part, c'est une question de -vie et de mort pour la Société que l'éducation des jeunes générations. -Les enfants, étant des êtres libres en développement et devant, d'après -la direction qu'ils auront reçue, nuire ou être utiles à leurs -concitoyens, la Société a le droit de veiller sur eux, d'assurer leur -existence matérielle, leur avenir moral, de fixer l'âge du Mariage, de -confier les enfants, en cas de séparation, à l'époux le plus digne et, -s'ils sont indignes tous deux, de les leur enlever. - -LA JEUNE FEMME. Vous allez peut-être un peu loin, Madame; d'une part, les -enfants n'appartiennent-ils pas à leurs parents? De l'autre, la société -ne peut-elle se tromper sur les meilleurs principes à leur donner? - -L'AUTEUR. Les enfants n'appartiennent pas à leurs parents, Madame, parce -qu'ils ne sont pas des CHOSES: A ceux qui s'obstineraient à croire qu'ils -sont une _propriété_ nous dirions: la Société a le droit d'exproprier -pour cause d'utilité publique. Ensuite le droit social sur les enfants se -borne, en fait de principes, à ceux de la Morale: La Société n'a pas de -droit sur les croyances religieuses qui sont du domaine du for intérieur. -Un pouvoir qui enlèverait des enfants à leurs parents parce qu'ils n'ont -pas telle foi religieuse, ferait du despotisme et mériterait l'exécration -universelle. Que vous disiez: la Société n'a pas le droit d'imposer un -dogme aux enfants, vous serez dans le vrai; mais je ne concevrais pas que -vous eussiez la pensée de lui interdire le droit de leur enseigner, même -contre la volonté des parents, la science qui éclaire, la morale qui -purifie: Est-ce que le devoir de la Société n'est pas de faire progresser -ses membres, et quelqu'un peut-il avoir le droit de tenir une créature -humaine dans l'ignorance et le mal? - -LA JEUNE FEMME. Vous avez raison, Madame, et je passe condamnation. -Revenons au Mariage. Je vois avec plaisir que vous vous éloignez de -l'opinion de plusieurs novateurs modernes qui nient la légitimité de -l'intervention sociale dans l'union des sexes. - -L'AUTEUR. Si cette union restait sans garantie, qui en souffrirait? Ce ne -sont pas les hommes, mais bien les femmes et les enfants. - -Personne ne peut obliger un homme à demeurer avec une femme qu'il n'aime -plus; mais il faut qu'il soit contraint à remplir ses devoirs à l'égard -des enfants nés de son union, à tenir ses engagements d'intérêts: en -faisant tort à sa compagne, en échappant aux charges de la paternité, il -userait de sa liberté pour nuire à autrui: la société a le droit de ne le -pas souffrir. - -LA JEUNE FEMME. Ainsi, Madame, vous ne reconnaissez pas à la Société le -droit de lier les âmes ni les corps; mais celui d'être garante du contrat -de Mariage, et de l'obligation des époux envers les enfants futurs; de -les forcer, en cas de séparation, à remplir cette dernière obligation? - -L'AUTEUR. Oui, Madame; ainsi, en cas de rupture, la Société n'aurait qu'à -constater publiquement les charges des époux, le nombre des enfants, le -nom de celui des deux auquel la tutelle en est restée, soit de -consentement mutuel, soit d'autorité sociale. En se bornant à ce rôle, la -société ferait plus pour empêcher la séparation des époux que tout ce -qu'elle a follement imaginé jusqu'ici. Les ex-conjoints seraient libres -de se remarier: mais quelle femme voudrait s'unir à un homme chargé de -plusieurs enfants, ou qui se serait mal comporté avec sa première -compagne? Quel homme consentirait à s'unir à une femme qui se trouverait -dans le même cas? - -Pensez-vous que la difficulté qu'on éprouverait à contracter un nouveau -mariage, ne serait pas un frein à l'inconstance et aux mauvais procédés -qui conduisent à une rupture? - -LA JEUNE FEMME. Je crois en effet que le mariage, tel que vous le -concevez, aurait plus de chances de durée que le nôtre: d'abord parce -qu'il est dans notre nature de tenir davantage à ce qu'on peut perdre. Je -me suis demandé souvent pourquoi beaucoup d'hommes demeurent fidèles à -leur maîtresse et ont envers elle de bons procédés, tandis qu'ils en -manquent à l'égard de leur femme et leur sont infidèles; je me suis -demandé encore pourquoi beaucoup de couples, longtemps heureux lorsqu'ils -étaient librement unis, sont malheureux, souvent obligés de se séparer -légalement, lorsqu'ils ont fini par se marier, et je n'ai pu voir -d'autres raisons à ces choses que celles-ci: nous tenons à ce que nous -savons pouvoir nous échapper. L'homme a plus d'égards pour une femme qui -n'est pas sa propriété légale, son inférieure, que pour celle ainsi -transformée par la loi. Cependant il faut l'avouer, vos idées, Madame, -sembleront excentriques. - -L'AUTEUR. Et cependant elles ne sont qu'une application des lois -françaises; en effet nos lois n'établissent-elles pas que les conventions -ne peuvent avoir pour objet que des _choses_, non des _personnes_? Que la -Société ne _reconnaît pas les vÅ“ux_ et n'en _poursuit pas la violation_? - -Or, la loi du mariage actuel _aliène_ les conjoints l'un à l'autre; la -femme _appartient_ à son mari; elle est en sa _puissance_. Qu'est-ce -qu'un tel contrat, sinon la violation du principe qui déclare que toute -convention ne peut avoir pour objet les personnes? Serait-il plus permis -d'aliéner sa personne par un contrat de Mariage que par un contrat -d'esclavage? - -Quelques-uns disent qu'il est permis de disposer de sa liberté comme on -l'entend, même pour y renoncer. En effet, on peut le faire, comme on peut -se donner la mort; mais user de sa liberté pour y renoncer ou se tuer, -est beaucoup moins user d'un droit que violer les lois de la nature -morale ou physique: ce sont des actes de folie qu'on doit plaindre, mais -qu'il n'est pas permis d'ériger en loi. - -Pourquoi la Société ne reconnaît-elle pas les vÅ“ux et n'en poursuit-elle -pas la violation, si ce n'est parce qu'elle reconnaît qu'il lui est -interdit, à elle, de pénétrer dans le for intérieur? Si ce n'est parce -qu'elle n'admet pas qu'un individu puisse aliéner son être moral et -intellectuel plus que son corps, et se vouer à l'immobilité lorsque son -devoir est, au contraire, de progresser? - -Je demande alors si cette même Société n'est pas inconséquente d'exiger -des époux des vÅ“ux perpétuels, d'exiger de la femme vÅ“u d'obéissance, -vÅ“u tacite de livrer sa personne aux désirs de l'époux? - -Est-ce que la liberté morale des époux n'est pas aussi respectable que -celle des religieuses, des prêtres, des moines? - -Est-ce qu'aux yeux de la nature et de la Raison, les individus mariés ont -plus le droit d'aliéner leur être moral et intellectuel, leur liberté et -leur personne que les gens en religion? - -Autre inconséquence de la loi: elle déclare le Mariage une Société; -l'acte de mariage est donc un acte de Société: Or, je le demande, dans un -seul acte de ce genre, est-il enjoint par la loi à l'un des associés, -d'_obéir_, de se soumettre à une _minorité perpétuelle_, d'être -_absorbé_? Je ne doute pas que la loi ne déclarât un tel acte nul entre -associés libres; pourquoi donc légitime-t-elle une telle monstruosité -dans la Société des époux? Reste de barbarie, Madame, si l'on veut bien y -réfléchir. - -LA JEUNE FEMME. J'espère que, par raison et par nécessité, l'on réformera -la loi dans un temps plus ou moins proche: mais ce qui ne sera pas -réformé, ce sont les formules du Mariage religieux qui prescrivent aux -époux les mêmes vÅ“ux que le Code, et soumettent, comme lui, la femme à -l'homme. - -L'AUTEUR. Eh! Que nous importe, Madame, puisque, grâce à la liberté, le -Mariage religieux n'est qu'une bénédiction dont on peut se passer. Celles -dont le tempérament est d'aller à l'Église, au Temple, à la Synagogue -doivent avoir toute liberté de se faire bénir par leurs prêtres -respectifs: cela ne regarde pas la Société. Ce qu'il faut, c'est que si, -plus tard, leurs vÅ“ux ne leur semblent pas valables, l'autorité sociale -ne les leur rende pas obligatoires: Elles ont le droit d'être absurdes, -mais la Société n'a pas le droit de leur imposer l'absurdité: Son devoir -est, au contraire, de les éclairer et de les rendre libres. - - -II - -LA JEUNE FEMME. Ceux qui ont subordonné la femme dans le Mariage, -s'appuient sur ce que, disent-ils, il faut unité de direction dans la -famille, conséquemment une autorité; or évidemment votre théorie ruine -cette autorité. - -L'AUTEUR. Qu'est ce que l'autorité? Dans la pratique, elle se manifeste -par la fonction du gouvernement. Autrefois elle reposait sur deux -principes reconnus aujourd'hui radicalement faux: le _Droit divin_ et -l'_Inégalité_. Elle était un _Droit_ pour ceux qui l'exerçaient, qu'ils -s'appelassent rois, aristocrates, prêtres, hommes: alors le Peuple, -l'Église, la Femme avaient le _Devoir_ d'obéir aux élus de Dieu, à leurs -supérieurs par la grâce du droit octroyé d'en haut. - -Mais, dans l'opinion moderne, l'autorité n'est plus qu'une fonction -déléguée par les intéressés pour exécuter leur volonté. - -Nous n'avons pas à examiner ici si cette conception moderne s'est -incarnée dans les faits; si le principe ancien n'est pas en lutte contre -le principe nouveau; si les dépositaires de l'autorité politique et -familiale n'ont pas de folles prétentions de droit divin; nous avons -seulement à constater ce qu'est devenue la notion de l'autorité dans la -pensée et le sentiment actuels. - -Que serait l'autorité dans le Mariage, d'après l'opinion moderne, sinon -la délégation faite par l'un des époux à l'autre, du gouvernement des -affaires et de la famille, sinon une délégation de fonction, non plus un -droit? - -Et si l'homme et la femme sont, en principe, socialement égaux, si les -aptitudes, raison d'être de toute fonction, ne dépendent pas du sexe, de -quel droit la Société interviendrait-elle pour donner l'autorité soit à -l'homme soit à la femme? - -S'il y a besoin d'une autorité dans le ménage, est-ce que les époux ne -sauront pas bien en charger celui des deux qui saura le mieux et le plus -utilement l'exercer? - -Mais, entre conjoints, y a-t-il vraiment place pour l'autorité? Non: il -n'y a place que pour la division du travail, la bonne entente sur des -intérêts communs. Se consulter, se mettre d'accord, se partager la tâche, -rester maître chacun dans son département: voilà ce qu'ont à faire et ce -que font généralement les époux. - -La loi est si peu dans nos mÅ“urs, que voici ce qui se passe aujourd'hui: -beaucoup de dames riches traduisent ainsi deux articles du Code: _le mari -obéira à sa femme, et la suivra partout où elle jugera convenable d'aller -résider ou se promener_. Et les maris obéissent, parce qu'on doit ménager -une femme bien dotée; parce que ce serait un scandale que de contrarier -sa femme; parce qu'on a besoin d'elle, ne pouvant, sans se déshonorer, -entretenir une maîtresse. - -Les maris des grands centres de population échappent à l'obéissance par -l'amour hors du mariage; ils ne commandent pas; Madame est libre. - -Parmi les travailleurs de la bourgeoisie et du peuple, il est admis dans -la pratique que personne ne commande, et qu'un mari ne doit rien faire -sans consulter sa femme et avoir son consentement. - -Dans tous les rangs, si quelque mari est assez naïf pour prendre au -sérieux son prétendu droit, il est cité comme un méchant homme, un -despote intolérable que sa femme peut haïr et tromper en sûreté de -conscience; et ce qu'il y a de curieux, c'est que les séparations légales -n'ont, la plupart, au fond d'autre motif que l'exercice des droits et -prérogatives concédés par la loi à Messieurs les maris. - -Je vous le demande maintenant, Madame, à quoi bon maintenir contre la -raison et les mÅ“urs, une autorité qui n'existe pas, ou qui passe à -l'époux condamné à la subir? - -LA JEUNE FEMME. Sur ce point, je suis tout à fait de votre avis; pas une -femme de la nouvelle génération ne prend au sérieux les droits du mari. -Mais votre théorie n'attaque pas que son autorité; elle attaque aussi -l'indissolubilité du Mariage qui, dit-on, est nécessaire à la dignité de -ce lien; au bonheur, à l'avenir des enfants, à la moralité de la famille. - -L'AUTEUR. Je prétends, au contraire, que ma théorie assure, autant qu'il -est humainement possible, la perpétuité et la pureté du Mariage. -Aujourd'hui, quand ce lien est serré, les époux, ne craignant plus de se -perdre, trouvent, dans cette absence de crainte, le germe d'un -refroidissement réciproque; ils peuvent se quereller, manquer de -procédés, s'être infidèles; il y aura scandale, séparation légale -peut-être; mais ils sont rivés l'un à l'autre: ils ne peuvent se devenir -étrangers. Mettez en perspective de ce tableau celui d'un ménage où le -lien est dissoluble: tout change; l'époux despote et brutal réprime ses -mauvais penchants, parce qu'il sait que sa compagne, qu'il aime après -tout, le quitterait, porterait à un autre les soins dont il est comblé, -et qu'une femme honorable ne voudrait pas la remplacer. - -Le mari, disposé à être infidèle, reste dans le devoir, parce que son -abandon, ses outrages éloigneraient sa femme, nuiraient à sa réputation -et l'empêcheraient de former un lien honorable. - -L'homme blasé n'épouserait plus la dot d'une jeune fille, parce qu'il -saurait que, promptement désillusionnée, au lieu de recourir à -l'adultère, la jeune femme romprait une union mal assortie. - -La femme qui se prévaut de sa dot, de la nécessité où est son mari de lui -être fidèle pour le tyranniser, craindrait un divorce qui attirerait sur -elle le blâme et la jetterait dans l'isolement. - -Une femme acariâtre n'oserait plus faire souffrir son mari, une coquette -le tromper ou le désoler; qui les épouserait après une rupture? - -Ne voyez-vous pas les mariages libres plus heureux et plus durables que -les autres? - -N'êtes-vous pas convenue vous-même qu'il suffit souvent, pour que les -conjoints se séparent, qu'ils aient été légalement mariés? - -J'ai connu pour mon compte une union libre, très heureuse pendant -_vingt-deux_ ans, qui se rompit au bout de trois ans de mariage légal par -la séparation; j'en ai connu d'autres de moins longue durée que la -légalité a contribué à dissoudre au lieu de les éterniser. - -On ne saurait croire combien d'époux, en 1848, rentrèrent dans une -meilleure voie lorsqu'ils craignirent que la loi du Divorce ne fût votée. -Si le Divorce, simple expédient, peut produire de bons résultats, que ne -devrait-on pas attendre d'une loi rationnelle! - -Il n'y a qu'à réfléchir pour comprendre que la dissolubilité volontaire, -sans intervention sociale, rendrait les unions mieux assorties, car l'on -aurait intérêt, pour sa propre réputation, de ne se prendre qu'avec la -conviction morale de pouvoir se garder; alors seulement il n'y aurait -plus d'excuse à l'infidélité; la loyauté entrerait dans les rapports des -époux. La loi de la perpétuité a tout faussé, tout corrompu: du côté de -la femme, elle favorise, elle nécessite la ruse; du côté de l'homme, elle -favorise la brutalité, le despotisme; elle provoque des deux côtés -l'adultère, l'empoisonnement, l'assassinat et conduit à ces séparations -dont chaque jour augmente le nombre, qui, en donnant un démenti à la -nécessité de l'indissolubilité du Mariage, jettent les conjoints dans une -situation douloureuse, périlleuse, et traînent à leur suite une foule de -désordres. - -En effet, si les époux sont séparés jeunes, le concubinage est leur -refuge. L'homme, dans cette fausse position, trouve beaucoup de gens qui -l'excusent; mais la femme est obligée de se cacher, de trembler à la -pensée d'une grossesse et... de la faire disparaître. La séparation -légale conduit les époux non seulement au concubinage, à la haine -réciproque mais provoque la naissance d'une foule d'enfants dont l'avenir -est compromis, perdu par le fait de leur illégitimité. - -Que les époux, selon leur droit, soient libres et tout rentrera dans -l'ordre, parce que tout se fera dans la lumière et la vérité. - -LA JEUNE FEMME. Mais l'avenir des enfants, Madame? - -L'AUTEUR. La moralité des enfants est plus assurée sous le régime de la -liberté que sous celui de l'indissolubilité, car ils n'assisteraient pas -longtemps à ces cruels démêlés, à ces désordres qui, aujourd'hui, les -rendent dissimulés, vicieux, leur font prendre en mépris ou en haine l'un -de leurs auteurs, quelquefois tous les deux quand ils ne les prennent pas -pour modèles: si la vie commune devient impossible aux parents, ce qui -sera plus rare sous la loi de liberté, les enfants ne seront pas soumis à -la puissance de gens qui violent les lois de la morale reçue: ils verront -peut-être ces parents contracter un nouveau lien, _comme aujourd'hui_, -mais ce lien sera honoré de tous. - -De ces unions pourront naître des enfants _comme aujourd'hui_; mais ces -enfants, au lieu d'être jetés à l'hospice, partageront avec les premiers -la tendresse et l'héritage de leur père ou de leur mère. Les enfants, -dits légitimes, perdront en fortune, c'est vrai; mais ils gagneront en -bons exemples; beaucoup d'enfants qui sont aujourd'hui dans la catégorie -des illégitimes, passeront dans la première et ne seront plus condamnés -par l'abandon à mourir jeunes, ou bien à croupir dans l'ignorance, le -vice, la misère; à se voir imprimer au front, comme leur faute propre, -la faute de leurs parents, par une foule d'imbéciles et de gens sans -cÅ“ur qui n'ont eux-mêmes de garantie de ce qu'ils nomment leur -légitimité, que la présomption que leur accorde la loi. - - -III - -LA JEUNE FEMME. De longtemps encore, peut-être, la Raison collective ne -comprendra comme vous la liberté dans l'union des sexes, et l'on se -croira le droit, non seulement de lier les intérêts, mais l'âme et le -corps des époux. - -L'AUTEUR. Autant qu'il peut nous être permis de prévoir, la Société, pour -réaliser notre conception, doit fournir préalablement deux étapes: elle -doit décréter d'abord le divorce _motivé_; plus tard, elle décrétera le -divorce prononcé à huis-clos, sur la demande des époux ou de l'un d'eux. -Nous ne nous occuperons pas de cette dernière forme de rupture du lien -conjugal, mais de celle qui est le plus près de nous: le divorce motivé. - -Pour vous, jeune femme, quelles seraient les raisons valables d'une -demande en divorce? - -LA JEUNE FEMME. D'abord celles qui, aujourd'hui, donnent lieu à la -séparation de corps et de biens: adultère de la femme, sévices, injures -graves, condamnation d'un époux à une peine afflictive on infamante, -mauvaise gérance du mari quant aux biens; de plus l'infidélité du mari, -qualifiée adultère, l'incompatibilité d'humeur, des vices notables, tels -que l'ivrognerie, la passion du jeu, etc. - -L'AUTEUR. Très bien; ces motifs suffisent. - -LA JEUNE FEMME. Pendant l'instance en Divorce, la femme devrait être -aussi libre que l'homme. L'enfant qui naîtrait d'elle, après plus de dix -mois de séparation, serait réputé naturel, lors même que le divorce ne -serait pas prononcé; il porterait son nom et hériterait d'elle comme un -de ses enfants légitimes. - -L'AUTEUR. Qui administrera les enfants et les biens pendant l'instance? - -LA JEUNE FEMME. Le tribunal doit décider qui administrera les enfants -d'après les motifs de la demande en Divorce et le témoignage de parents, -amis et voisins. - -L'AUTEUR. Mais si les époux ne demandent à divorcer que pour -incompatibilité d'humeur et sont tous deux honorables? - -LA JEUNE FEMME. Ils seront invités à s'entendre pour se partager les -enfants, ou les confier à l'un d'eux, ou donner les filles et les garçons -tout jeunes à la mère, laissant au père les garçons au dessus de quinze -ans. Le tribunal, en outre, nommerait dans la famille maternelle une -subrogée tutrice pour les enfants laissés au père; et dans la famille -paternelle, un subrogé tuteur pour les enfants demeurés à la mère. Cette -subrogée tutelle, toute morale, ne cesserait qu'à la majorité des -enfants. - -L'AUTEUR. Et dans le cas où les parents seraient également indignes? - -LA JEUNE FEMME. Dans ce cas rare, le président, au nom de la Société, -leur enlèverait l'administration des enfants et les confierait à la -tutelle de l'un des membres d'une famille, mettant la subrogée tutelle -dans l'autre. - -L'AUTEUR. Très bien; je vois avec plaisir que vous vous êtes guérie de -cette fausse croyance que les enfants _appartiennent_ aux parents, et que -vous comprenez la haute fonction de la Société comme protectrice des -mineurs. - -Pendant le procès en divorce, qui aura l'administration des biens? - -LA JEUNE FEMME. Si le contrat est fait sous le régime de la séparation de -biens, et pour les paraphernaux, il n'y a pas lieu à poser la question: -chacun administre ses propres. - -Mais je serais assez embarrassée de vous répondre pour le cas de -communauté, pour le cas où les fonds sont engagés dans un négoce commun, -administrés par un seul des époux. La loi d'aujourd'hui ne me semble pas -sauvegarder suffisamment les les intérêts de la femme dans les cas de -séparation. - -L'AUTEUR. Sans nous embarrasser dans une foule de cas particuliers qui se -modifient ou se contredisent, établissons que dans les cas de communauté, -l'administration des biens sera enlevée à l'époux si la demande en -divorce est fondée sur sa mauvaise gérance, ses habitudes dissipatrices -ou sur sa condamnation à une peine afflictive et infamante; que, dans -tout autre cas, il sera fait inventaire des biens et de l'état des -affaires, et qu'un subrogé tuteur de la famille de l'époux évincé de -l'administration sera nommé pour surveiller la gérance de l'époux nommé -administrateur qui sera tenu de payer à l'autre une pension alimentaire -jusqu'à ce que le Divorce soit prononcé. - -LA JEUNE FEMME. Et s'il n'y a aucune fortune, Madame? - -L'AUTEUR. Jusqu'à ce que les époux soient étrangers, ils se doivent -assistance: le tribunal pourra donc forcer l'époux qui gagne le plus à -venir en aide à celui qui gagne le moins. - -LA JEUNE FEMME. Combien de temps devrait s'écouler entre la déposition de -la demande et l'arrêt de divorce? - -L'AUTEUR. Une année, afin que les époux aient le temps de réfléchir. - -LA JEUNE FEMME. Le divorce est prononcé, chacun des ex-conjoints est -rentré dans sa liberté, leur permettrons-nous de se marier à d'autres? - -L'AUTEUR. Mais assurément, Madame; que signifierait sans cela notre -critique de la séparation? - -LA JEUNE FEMME. Quoi! l'époux adultère, brutal, celui qui aurait fait -souffrir son conjoint, qui aurait eu tous les torts, jouirait comme -l'autre du privilége de pouvoir se remarier? J'avoue que cela me choque. - -L'AUTEUR. Parce que vous n'êtes pas suffisamment imbue des doctrines de -liberté et du sentiment du Droit: le Mariage est de droit naturel pour -tout adulte; la société n'a donc pas le droit de l'interdire ou d'en -faire un privilége; d'autre part, dans tout divorce, des deux côtés, il y -a des torts ou insuffisance de l'un par rapport à l'autre; celui ou celle -qui commet adultère, sera peut-être un modèle de fidélité avec un -conjoint qui répondra mieux à son tempérament et à son humeur; celui qui -a été brutal, violent, sera peut-être tout autre avec une femme ayant un -caractère différent; enfin, répétons-le, interdire le mariage, c'est -vouloir le libertinage, et la société n'a pas d'intérêt à se pervertir. -Donc les deux ex-conjoints ont le droit de se marier; mais la loi doit -veiller à ce que tous soient avertis des charges qui pèsent sur eux par -suite de leur premier mariage, et sachent qu'ils sont divorcés. En -conséquence, la Société a le droit de publier l'acte de divorce, et -d'exiger que les divorcés pourvoient aux besoins de leurs enfants mineurs -et que l'acte de divorce, joint à celui qui constate cette obligation, -accompagne la publication des bans d'un nouveau mariage: en cela, point -d'injustice ni d'abus de pouvoir: car chacun subira la conséquence des -actions qu'il a faites en parfaite liberté. - -LA JEUNE FEMME. Et l'on ne fixerait pas le nombre de fois qu'un divorcé -pourrait se marier? - -L'AUTEUR. Pourquoi faire? fixez-vous le nombre de fois que peut se marier -un veuf et une veuve? - -LA JEUNE FEMME. Mais un libertin, un méchant homme pourrait se marier dix -fois et rendre ainsi dix femmes malheureuses... - -L'AUTEUR. Que dites-vous là , Madame! Vous croyez sérieusement qu'il y -aura une femme assez insensée pour épouser un homme _neuf fois_ divorcé, -un homme obligé d'accompagner la publication de ses bans de neuf actes de -divorce, de neuf jugements qui le condamnent à payer tant de pension pour -sept, huit et plus d'enfants! Vous croyez sérieusement qu'une femme -consente à devenir la compagne d'un homme semblable! Cet homme pourrait -bien se marier deux fois, mais trois, pensez-vous que ce soit possible? - -LA JEUNE FEMME. Vous avez raison, et, en réfléchissant, les mesures que -vous indiquez paraîtront peut-être sévères. - -L'AUTEUR. Je le sais; mais notre but n'est pas de favoriser le divorce ni -les unions subséquentes; c'est, tout au contraire, d'empêcher, autant que -possible, l'un par la difficulté de former les autres. Or, pour cela, il -n'est pas besoin de gêner la liberté individuelle, mais de la rendre -responsable de ses actes, et de la river tellement à la chaîne -qu'elle-même s'est forgée, qu'elle ne puisse ni la rejeter, ni la faire -porter à d'autres sans qu'ils n'en soient dûment avertis et qu'ils n'y -consentent. - - -IV - -LA JEUNE FEMME. La société devrait-elle permettre les unions -disproportionnées sous le rapport de l'âge? N'est-ce pas exposer une -femme à l'adultère, que de lui faire épouser à dix-sept ou dix-huit ans -un homme de trente, quarante et même cinquante ans? Quels rapports de -sentiments et de manière de voir peuvent exister alors entre les époux? -La femme voit en son mari une sorte de père qu'elle ne peut cependant -aimer ni respecter comme un père, et elle reste toute sa vie mineure. - -L'AUTEUR. Ces unions sont très fâcheuses pour la femme et pour la -génération, et elles seraient pour la plupart évitées, si la loi fixait -l'âge du mariage pour les deux sexes à vingt-quatre ou vingt-cinq ans. A -dix-sept ans, nous nous marions pour être appelées Madame, pour porter -une robe magnifique et une couronne de fleurs d'oranger; certes nous ne -le ferions pas à vingt-cinq. - -Si la fleur n'est appelée à former son fruit que quand elle est parfaite, -il doit en être de même de l'homme et de la femme: or, dans nos climats, -l'organisation de l'un et de l'autre n'est complète qu'à l'âge de -vingt-quatre ou vingt-cinq ans. - -La femme donne plus et fatigue plus dans la grande Å“uvre de la -reproduction; la mettre dans le cas d'être prématurément mère, est donc -l'exposer à de plus grands maux. - -D'abord on la force à partager entre elle et son fruit les éléments qui -sont nécessaires à sa propre nutrition, ce qui affaiblit elle et -l'enfant. - -On arrête son développement, on altère sa constitution, on la prédispose -aux affections utérines, et on l'expose à devenir valétudinaire à l'âge -où elle devrait jouir d'une santé vigoureuse. - -L'affaiblissement physique entraîne celui du caractère: la femme devient -nerveuse, irritable, souvent fantasque; elle n'a pu nourrir ses enfants; -elle ne sera pas capable de les élever; elle en fera des poupées, et -favorisera le développement des défauts qui, plus tard, devenant des -vices, désoleront la famille et la société. - -Cette femme, mère avant l'âge, non seulement ne sera pas la compagne -sérieuse, la conseillère de son mari qui, étant beaucoup plus âgé -qu'elle, s'en amusera comme d'une petite fille, mais toute sa vie elle -sera sa pupille et rusera pour faire sa propre volonté. - -Ainsi affaiblir la femme sous tous les rapports, abréger sa vie, la -mettre en tutelle, préparer des générations étiolées et mal élevées, tels -sont les résultats les plus clairs du mariage précoce des femmes. - -Il suffirait, pour tenir les femmes dans un servage volontaire et pour -organiser le harem parmi nous, de profiter de la permission de la loi qui -autorise leur mariage à quinze ans. - -Pour qu'une femme ne soit pas esclave, puisse être mère sans dommage pour -sa santé, et au profit de la bonne organisation des enfants; pour -qu'elle soit une épouse digne et sérieuse, prête à remplir tous ses -devoirs, je le répète, il ne faut pas la marier avant vingt-quatre ou -vingt-cinq ans; il ne faut pas lui faire épouser un homme plus âgé -qu'elle. - -LA JEUNE FEMME. Mais on prétend que le mari doit avoir dix ans de plus -que la femme, parce que celle-ci vieillit plus vite: qu'il est nécessaire -qu'il ait l'expérience de la vie pour apprécier sa femme et la rendre -heureuse. - -L'AUTEUR. Erreurs et préjugés que tout cela, Madame. La femme ne vieillit -plus que l'homme que par le mariage et la maternité prématurés: un homme -et une femme bien conservés ne sont pas plus vieux l'un que l'autre au -même âge. Seulement la femme consent à vieillir, l'homme y consent -beaucoup moins, puisqu'il ne rougit pas, lorsqu'il a les cheveux gris, -d'épouser une jeune fille et d'afficher la ridicule prétention d'en être -aimé d'amour. Il faut déshabituer les hommes de se croire perpétuellement -dans le bel âge de plaire; de s'imaginer qu'ils sont tout aussi agréables -à nos yeux quand ils sont vieux ou laids que s'ils étaient des Adonis. Il -faut leur redire sans cesse que ce qui est malséant pour nous l'est pour -eux; et qu'une vieille femme ne serait pas plus ridicule de rechercher -l'amour d'un jeune homme, qu'un vieillard de prétendre à celui d'une -jeune femme. - -Le mari et la femme doivent être à peu près du même âge; d'abord pour se -traiter plus facilement en égaux, puis parce qu'il y a plus d'harmonie -dans la manière de sentir et de voir et dans le tempérament, toutes -choses très nécessaires à l'organisation des enfants. - -Il le faut encore, pour que la femme ne soit pas tentée d'infidélité: -vous savez que de désordres naissent des unions disproportionnées sous -le rapport de l'âge. - -Il faut, dit-on, que l'homme ait _vécu_; c'est l'opinion des gens qui -permettent à leurs fils de _jeter la gourme du cÅ“ur_; qui croient que -l'homme peut se vautrer dans la fange des mauvais lieux et qu'il y a deux -morales. Or, Madame, nous ne sommes pas de ces gens-là . Vous ne donnerez -pas à votre fille un homme qui ait _vécu_, parce qu'il serait blasé, la -pervertirait ou l'exposerait, par la désillusion, à chercher dans un -autre ce que ne lui donne pas son mari. - -Ce que nous avons dit pour votre fille, nous le dirons pour votre fils: -il ne faut pas qu'il épouse une femme plus jeune que lui; car vous ne -devez pas plus vouloir une situation désavantageuse pour votre -belle-fille que pour votre fille: toutes deux vous sont chères et -respectables devant la solidarité du sexe. - -LA JEUNE FEMME. J'élèverai mon fils, Madame, de manière à ce qu'il -comprenne que la formule du mariage prescrite par le Code n'est qu'un -reste de barbarie; que sa femme ne doit obéissance qu'au Devoir; qu'elle -est un être libre, son égale; qu'il n'a de droits sur sa personne que -ceux qu'elle-même lui accorde. Je lui dirai que l'amour est une plante -délicate qu'on doit cultiver pour qu'elle ne meure pas; que le sans-gêne -et la malpropreté la flétrissent; qu'il doit donc soigner sa personne, -étant marié, comme il le faisait pour être agréable aux yeux de sa -fiancée. Je lui dirai: ne demande rien qu'à l'amour de ta femme; -rappelle-toi que plus d'un mari a excité la répulsion par la brutalité -d'une première nuit de noces. Le mariage, mon fils, est une chose grave -et sainte: la pureté en est le plus bel ornement; sache que beaucoup -d'hommes ont dû l'adultère de leur femme aux tristes soins qu'ils ont -pris de dépraver leur imagination. Bien loin d'user de ton influence sur -celle qui sera la moitié de toi-même, pour la rendre docile à tes -volontés, pour en faire ton écho, développe en elle la Raison, le -caractère: en l'élevant, tu t'amélioreras et te prépareras un conseil et -un soutien. Je t'ai marié sous le régime de la séparation de biens afin -que ta femme soit armée contre toi, si tu manques à tes principes; et si -jamais tu me donnes la douleur d'y manquer, ta femme deviendra doublement -ma fille; je serai sa compagne, sa consolatrice, et je te fermerai mes -bras et ma maison. - -L'AUTEUR. Très bien, Madame, et vous ferez bien d'ajouter: intéresse ta -femme à ton travail; fais qu'elle veuille toujours être occupée, parce -que le travail est le conservateur de la chasteté. - -LA JEUNE FEMME. A ma fille, je dirai: l'ordre social dans lequel nous -vivons exige, mon enfant, que tu administres ta maison; c'est une -fonction dont notre sexe ne sera relevé que dans un ordre de choses -encore loin de nous. N'oublie pas que la prospérité de la famille dépend -de l'esprit d'ordre et d'économie de la femme. Ce que ta fortune ou ton -travail spécial te dispensent de faire, règle-le et surveille-le. -Aujourd'hui, le luxe de la toilette et de l'ameublement dépasse toutes -les bornes. Le luxe en soi n'est pas un mal, mais, actuellement, il est -un grand mal relatif, parce qu'on n'a pas encore résolu le problème -d'augmenter, de varier les produits, sans augmenter en même temps la -misère et l'abrutissement des travailleurs. Sois donc simple: cela -n'exclut pas l'élégance, mais seulement ces monceaux de soie, de -dentelles qui traînent dans la poussière du macadam; mais ces diamants, -ces pierres précieuses qui font la fortune de quelques-uns aux dépens de -la moralité de beaucoup d'autres, et qui ne sont que des capitaux -enfouis, dont la mobilisation ferait grand bien. Ne te laisse pas prendre -à ce sophisme: il faut que les honnêtes femmes se parent pour empêcher -les hommes de passer leur temps avec les filles de joie. Ne serais-tu pas -honteuse de lutter de toilette avec des femmes que tu n'estimes pas; et -l'homme qui serait retenu par de semblables moyens, en vaudrait-il la -peine? - -Je t'ai instruite de ta situation légale comme épouse, mère, et -propriétaire; je te marie sous le régime de la séparation de biens pour -épargner à ton mari la tentation de se considérer comme ton maître; pour -qu'il soit obligé de prendre ton avis, et de voir en toi son associée. -Malgré ces précautions, tu seras mineure, puisque la loi le veut ainsi. -Mais notre loi n'est pas la Raison: n'oublie jamais que tu es une -créature humaine, c'est à dire un être doué, comme ton mari, -d'intelligence, de sentiments, de libre arbitre, de volonté; que tu ne -dois de soumission qu'à la Raison et à ta conscience; que s'il est de ton -devoir de faire des sacrifices à la paix dans les petites choses, et de -tolérer les défauts de ton mari, comme il doit tolérer les tiens, il -n'est pas moins de ton devoir de résister résolument à un brutal: _je le -veux!_ - -Tu seras mère, je l'espère; nourris toi-même tes enfants; élève-les dans -les principes de Droit et de Devoir que j'ai déposés dans ton -intelligence et dans ton cÅ“ur, afin d'en faire, non seulement des -femmes et des hommes justes, bons, chastes, mais des ouvriers de la -grande Å“uvre du Progrès. - -Tu connais la grande Destinée de notre espèce; tu connais tes Droits et -tes Devoirs: je n'ai donc pas à te répéter que la femme n'est pas plus -faite pour l'homme que celui-ci pour celle-là ; qu'en conséquence, la -femme ne peut, sans manquer à son devoir, se perdre et s'absorber dans -l'homme: car elle doit aimer avec lui ses enfants, la patrie, l'humanité; -elle doit plus à ses enfants qu'à lui-même; et, entre l'égoïsme de la -famille et les sentiments généraux d'un ordre plus élevé, la femme ne -doit pas plus hésiter que l'homme à sacrifier les premiers à la Justice. - -L'AUTEUR. On dira, Madame, que vous enseignez bien virilement votre -fille. - -LA JEUNE FEMME. Puisque de nos jours les hommes jouent de la mandoline, -ne faut-il pas que les femmes parlent sérieusement? - -Puisque des hommes, au nom de leur naïf égoïsme, prétendent confisquer la -femme à leur profit, lui vantent les charmes du gynécée, suppriment ses -droits et lui prêchent les douceurs de l'absorption, ne faut-il pas que -les femmes réagissent contre ces doctrines soporifiques, et rappellent -leurs filles au sentiment de la dignité et de la personnalité? - -L'AUTEUR. Je vous approuve de tout mon cÅ“ur: - -Maintenant que nous sommes d'accord à peu près sur tous les points, nous -n'avons plus qu'à nous résumer et à donner l'ébauche des principales -réformes nécessaires à opérer pour que la femme soit placée dans une -situation plus conforme au Droit et à la Justice. [Blank Page] - - - - -CHAPITRE IV. - -RÉSUMÉ, RÉFORMES PROPOSÉES. - - -I - -L'AUTEUR. L'identité de Droit étant fondée sur l'identité d'espèce, et la -femme étant de la même espèce que l'homme, que doit-elle être devant la -dignité civile, dans l'emploi de son activité et le Mariage? - -LA JEUNE FEMME. L'égale de l'homme. - -L'AUTEUR. Comment sera-t-elle l'égale de l'homme en dignité civile? - -LA JEUNE FEMME. Lorsqu'elle sera membre du conseil de famille, aura place -au jury et près de tout fonctionnaire civil; sera membre des conseils de -Prud'hommes, des tribunaux de commerce; lorsqu'elle sera témoin dans tous -les cas où est requis le témoignage de l'homme. - -L'AUTEUR. Pourquoi le témoignage de la femme doit-il être admis dans tous -les cas où est requis celui de l'homme? - -LA JEUNE FEMME. Parce que la femme est aussi croyable que l'homme; -qu'elle est, comme lui, une personne civile. - -L'AUTEUR. Pourquoi doit-elle être membre, comme l'homme, du conseil de -famille? - -LA JEUNE FEMME. Parce qu'une tante, une parente, une amie ont autant -d'intérêt aux choses qui s'y passent qu'un oncle, un parent, un ami; - -Parce que la famille est composée de deux sexes et non d'un. - -L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place au jury? - -LA JEUNE FEMME. Parce que le Code la déclarant l'égale de l'homme devant -la culpabilité, le délit, le crime et la punition, elle est, par ce fait, -déclarée comprendre comme l'homme le mal en autrui; - -Parce que le jury étant une garantie pour _le_ coupable, _la_ coupable -doit en avoir une semblable; - -Parce que, si le criminel est mieux compris par les hommes, la criminelle -le sera mieux par les femmes; - -Parce que la Société tout entière étant offensée par le crime, il faut -que cette Société, composée de deux sexes, soit représentée par les deux -pour le juger et le condamner. - -Parce qu'enfin, pour ce qui tient à l'appréciation du sens moral, -l'élément féminin est d'autant plus nécessaire que les hommes prétendent -que notre sexe, en général, est plus moral et plus miséricordieux que le -leur. - -L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place auprès des -fonctionnaires civils? - -LA JEUNE FEMME. Parce que la Société, représentée par ces fonctionnaires, -est composée des deux sexes; - -Parce que, dans plusieurs fonctions civiles, même aujourd'hui, il y a un -département plus spécial à la femme; - -Parce que, dans l'acte de célébration du Mariage, par exemple, si la -femme n'apparaît pas comme magistrat, non seulement la Société n'est pas -suffisamment représentée, mais l'épouse peut se considérer comme livrée -au pouvoir d'un homme par tous les hommes du pays. - -L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place dans les conseils de -Prud'hommes et les tribunaux de commerce? - -LA JEUNE FEMME. Parce qu'elle est de moitié dans la production -industrielle; - -Parce qu'elle est de moitié dans le commerce; - -Parce qu'elle s'entend aussi bien que l'homme, si ce n'est mieux, aux -transactions et aux contrats; - -Parce que, dans toute question d'intérêt, elle doit se représenter -elle-même. - -L'AUTEUR. Comment la femme sera-t-elle l'égale de l'homme dans l'emploi -de son activité et de ses autres facultés? - -LA JEUNE FEMME. Lorsqu'il y aura pour elle des colléges, des académies, -des écoles spéciales et que toutes les carrières lui seront accessibles. - -L'AUTEUR. Pourquoi les femmes doivent-elles recevoir la même éducation -nationale que les hommes? - -LA JEUNE FEMME. Parce qu'elles exercent une immense influence sur les -idées, les sentiments et la conduite des hommes, et qu'il est de -l'intérêt social que cette influence soit salutaire; - -Parce qu'il est de l'intérêt de tous d'agrandir les vues et d'élever les -sentiments des femmes pour qu'elles se servent de leur ascendant naturel -au profit du Progrès, du vrai, du bien, du beau moral; - -Parce que la femme a le droit, comme l'homme, de cultiver son -intelligence, et d'acquérir les connaissances que donne l'État; - -Parce qu'enfin, payant sa part des frais de l'éducation nationale, c'est -un vol qu'on lui fait, que de lui interdire d'y participer. - -L'AUTEUR. Pourquoi la femme doit-elle être admise dans les académies, les -écoles professionnelles? - -LA JEUNE FEMME. Parce que la Société, n'ayant le droit de nier aucune -aptitude chez aucun de ses membres, n'a conséquemment pas le droit -d'empêcher celui qui prétend les posséder de les cultiver, ni de lui -fermer les trésors de science et de pratique dont elle dispose; - -Parce qu'il y a des femmes nées chimistes, médecins, mathématiciennes, -etc.; et que ces femmes ont le droit de trouver dans les institutions -sociales les mêmes ressources que les hommes pour la culture de leurs -aptitudes; - -Parce qu'il y a des professions exercées par les femmes qui ont besoin -des enseignements qu'on leur interdit. - -L'AUTEUR. Pourquoi toutes les carrières doivent-elles être accessibles -aux femmes? - -LA JEUNE FEMME. Parce que la femme est une créature libre, dont on n'a le -droit ni de contester ni de gêner la vocation; - -Parce qu'elle n'entrera pas plus que l'homme dans les carrières que lui -interdisent son tempérament, son défaut d'aptitude et de temps; qu'il est -donc tout aussi inutile de les lui interdire qu'on ne le fait à certains -hommes. - -L'AUTEUR. Vous n'interdisez pas même les carrières où il faut de la -force, où l'on s'expose à des périls? - -LA JEUNE FEMME. On n'interdit pas aux femmes d'être charpentiers, -couvreurs, et elles ne le sont pas, parce que leur nature s'y oppose; -c'est précisément parce que la nature s'y oppose, que je trouverais la -Société peu raisonnable de s'en mêler. Ce qui est impossible, on n'a pas -besoin de l'interdire et, si ce que l'on a déclaré impossible, se fait, -c'est que c'était possible: or la Société n'a pas le droit d'interdire le -possible à aucun de ses membres; cela lui parût-il même excentrique, -lorsqu'il est question de vocation. - -L'AUTEUR. Que chacun remplisse sa fonction privée à ses risques et -périls: c'est bien; mais n'y a-t-il pas certaines fonctions publiques qui -ne conviennent pas aux femmes? - -LA JEUNE FEMME. Nul ne le sait puisqu'on ne les développe pas pour les -remplir; et, en fût-il ainsi, l'interdiction serait inutile: le concours -ferait justice de prétentions mal fondées. - -L'AUTEUR. Comment la femme sera-t-elle l'égale de l'homme dans le -mariage? - -LA JEUNE FEMME. Quand la personne des époux ne sera pas engagée par le -mariage; lorsque les engagements seront réciproques et que la femme ne -sera pas traitée en mineure et absorbée par l'homme. Et il faut qu'il en -soit ainsi: - -Parce qu'il n'est pas licite d'aliéner sa personnalité; qu'une semblable -aliénation est _immorale_ et _nulle_ de soi; - -Parce que la femme, individu distinct, ne peut être sérieusement absorbée -par l'homme, et qu'une loi est absurde quand elle repose sur une fiction -et suppose une chose impossible; - -Parce qu'enfin la femme, devant être l'égale de l'homme devant la -Société, ne peut, sous aucun prétexte, perdre cette égalité par suite -d'une association plus intime avec lui. - -L'AUTEUR. Il y a deux questions dans le Mariage, outre celle de la -personne; c'est celle des biens et des enfants. Ne pensez-vous pas que la -femme mariée doive être comme la fille majeure maîtresse de ses biens, -libre d'exercer toute profession qui lui conviendra, maîtresse de vendre, -d'acheter, de donner, de recevoir, de plaider? - -LA JEUNE FEMME. L'homme marié ayant tous ces droits, il est évident que -la femme mariée doit les posséder sous la loi d'égalité. N'êtes-vous pas -de cet avis? - -L'AUTEUR. Dans toute association, l'on engage une part de liberté sur -certains points convenus. Or les époux sont associés, donc ils ne peuvent -être aussi complétement libres que des étrangers à l'égard l'un de -l'autre: seulement il faut, répétons-le, que la situation soit la même et -les engagements réciproques: Si la femme ne peut ni vendre, ni aliéner, -ni donner, ni recevoir, ni ester en jugement sans le consentement du -mari, il n'est pas permis au mari de faire ces choses sans le -consentement de sa femme; s'il n'est pas permis à la femme d'exercer une -profession sans le consentement du mari, il n'est pas permis à celui-ci -d'en exercer une sans le consentement de la femme; si la femme ne peut -engager la communauté sans le mandat du mari, celui-ci ne peut l'engager -sans le mandat de la femme. Je vais plus loin, je n'admettrais pas -volontiers que la femme, avant vingt-cinq ans accomplis, donnât à son -mari l'autorisation d'aliéner rien de ce qui appartient à l'un des deux: -le mari a trop d'influence sur elle pour qu'elle soit réellement libre -avant cet âge. - -LA JEUNE FEMME. Mais si l'un des deux s'oppose par caprice, ou par de -mauvais motifs à ce que l'autre fasse une chose convenable et -avantageuse? - -L'AUTEUR. Dans les différends qui surviennent entre associés, souvent -l'on prend des arbitres: l'arbitre général entre les époux est la -Société, représentée par le pouvoir judiciaire; mais nous croyons qu'il -serait bon d'établir entre eux un arbitre perpétuel qui aurait un premier -degré de juridiction: ce serait le conseil de famille, organisé tout -autrement qu'il ne l'est aujourd'hui. Devant ce tribunal intime, mieux à -même d'apprécier que tout autre, les époux porteraient, non seulement les -différends survenus entre eux touchant les questions d'intérêt, mais ceux -qui auraient rapport à l'éducation, à la profession et au mariage des -enfants. Ce tribunal statuerait en premier ressort, et bien des scandales -seraient évités par ses décisions, dont on pourrait du reste toujours -appeler devant le tribunal social. - -Je n'ai nul besoin d'ajouter que le droit du père et de la mère sur les -enfants est absolument égal; que si le droit de l'un des deux pouvait -être contesté, ce ne serait pas celui de la mère qui seule peut dire je -_sais_, je suis _certaine_ que ces enfants sont à moi. - -LA JEUNE FEMME. En effet, il est révoltant que la plénitude du droit se -trouve du côté de la simple présomption légale, de l'acte de foi, de -l'incertitude. - -Considérant le mariage comme une association d'égaux, ne penseriez-vous -pas qu'il serait utile de marquer cette égalité et la distinction des -personnalités dans le nom porté par les époux et leurs enfants? - -L'AUTEUR. Certainement, Madame; le jour du mariage, chacun des époux -joindrait à son nom celui de son conjoint: cela se fait déjà dans -certains cantons de la Suisse et même en France chez quelques -particuliers. - -Les enfants, jusqu'à leur mariage, devraient porter le double nom de -leurs parents; ce jour-là les filles ne garderaient que le nom de la mère -et les fils celui du père; ou bien, si l'on veut introduire dans cette -question le régime de liberté il serait statué qu'à la majorité, l'enfant -choisirait lui-même celui des deux noms qu'il veut porter et transmettre. - - -II - -LA JEUNE FEMME. Maintenant, Madame, revenons, comme vous me l'avez -promis, sur le droit politique. - -L'AUTEUR. Une nation est une association d'individus libres et égaux, -concourant, par leur travail et leurs contributions, au maintien de -l'Å“uvre commune; ils ont le droit incontestable de faire tout ce qui est -nécessaire pour que leurs personnes, leurs droits et leurs biens ne -soient pas lésés. L'homme a des droits politiques parce qu'il est libre, -l'égal de ses co-associés; selon d'autres parce qu'il est producteur et -contribuable; or la femme, étant, par identité d'espèce, libre et l'égale -de l'homme; étant de fait productrice et contribuable, ayant les mêmes -intérêts généraux que l'homme, il est évident qu'elle a les mêmes droits -politiques que lui. - -Voilà les principes, passons à l'application. - -Nous avons dit ailleurs qu'il ne suffit pas qu'une chose soit vraie d'une -manière absolue, qu'il faut, sous peine de changer le bien en mal, qu'on -tienne compte du milieu dans lequel on prétend l'introduire: c'est ce que -les hommes oublient beaucoup trop. La vérité _pratique_ dans notre -question est qu'il n'est bon de reconnaître le droit politique que _dans -la mesure où il est réclamé_, parce que ceux qui ne le réclament pas sont -intellectuellement incapables de s'en servir et que, s'ils l'exercent, -c'est, dans la plupart des cas, contre leurs propres intérêts: La -prudence exigerait que l'on s'assurât que le possesseur du droit est -réellement émancipé, qu'il ne sera pas l'instrument aveugle d'un homme ou -d'un parti. - -Or, dans l'état actuel, non seulement les femmes ne réclament pas leurs -droits politiques, mais elles rient lorsqu'on leur en parle: elles se -font l'honneur de se croire ineptes sur ce qui regarde les intérêts -généraux: elles se reconnaissent donc incapables. - -D'autre part, elles sont mineures civilement, esclaves des préjugés, -dépourvues d'instruction générale, soumises pour la plupart à l'influence -du mari, de l'amant ou du confesseur, en ce qui concerne la politique; -engagées en majorité dans les voies du passé. Si donc elles entraient -sans préparation dans la vie politique, ou elles doubleraient les hommes, -ou elles feraient reculer l'humanité. - -Vous comprenez maintenant, Madame, pourquoi beaucoup de femmes plus -capables qu'une infinité d'hommes de concourir aux grands actes -politiques, aiment mieux y renoncer que de compromettre la cause du -Progrès par l'extension du Droit à toutes les femmes. - -LA JEUNE FEMME. Personnellement, je suis de votre avis; mais il faut -prévoir et résoudre les objections qui pourront vous être faites par des -femmes fort intelligentes: ces femmes là vous diront: songez-y, la -négation du Droit est une iniquité, car c'est la négation de l'égalité et -de la nature humaine. Il est aussi faux que dangereux de poser en -principe la reconnaissance du Droit seulement dans la mesure où il est -réclamé; car il est notoire que ce ne sont pas, en général, les esclaves -qui songent à réclamer leurs Droits: votre affirmation condamne donc -l'émancipation des esclaves, des serfs, et le suffrage universel. - -Ce que vous objectez contre le Droit, à l'occasion de l'incapacité des -femmes, et du vilain rôle qu'elles joueraient, peut tout aussi bien -l'être contre les hommes qui ne sont guère plus émancipés qu'elles; qui -sont souvent la doublure de leur femme ou de leur confesseur, ou n'ont -d'autre opinion que celle de leur comité électoral. - -Dans le Droit, comme en toute chose, il faut un apprentissage: les femmes -s'en serviront d'abord mal, puis mieux, puis bien; car c'est beaucoup -plus en jouant d'un instrument qu'on apprend à s'en servir, qu'en en -apprenant la théorie. - -L'exercice du Droit donne de l'élévation, de la dignité, grandit -l'individu dans sa propre estime, et lui fait étudier les questions qu'il -aurait négligées s'il n'eût dû s'en mêler pour concourir à les résoudre. -Voulez-vous donc que les femmes prennent à cÅ“ur les intérêts généraux? -Donnez-leur le Droit politique. - -Voilà , Madame, ce que l'on pourra vous objecter. - -L'AUTEUR. C'est ce que m'objectaient en 1848 plusieurs femmes éminentes -et plusieurs hommes dévoués au triomphe des principes nouveaux. - -Je leur répondais alors, et je leur répondrais encore aujourd'hui: Nous -serions bien vite d'accord, si notre Société moderne n'était pas le -théâtre de la lutte de deux principes diamétralement opposés. - -La question n'est pas de décider si le Droit politique appartient à la -femme, s'il la développerait, la grandirait, etc.; mais bien de savoir si -elle en userait pour faire triompher le principe qui dit à l'humanité: en -avant! Ou bien pour faire triompher celui qui lui dit: en arrière! - -Quel est le but du Droit politique? Évidemment, c'est d'accomplir un -grand Devoir dans le sens du Progrès. Eh bien! n'est-il pas dangereux de -l'accorder à ceux qui s'en serviraient contre le but? - -Quoi! Vous luttez pour le Droit, afin d'obtenir le triomphe d'une sainte -cause, et vous n'éprouveriez aucune hésitation à l'accorder à ceux qui, -certainement, se serviraient du Droit pour tuer le Droit! - -Vous me reprochez de faire comme les Jésuites qui tiennent beaucoup moins -compte de la Justice que de l'utilité. Eh! Messieurs, si vous aviez eu -moitié de leur habileté, il y a longtemps que vous auriez réussi. Vous, -comme de vrais sauvages, vous vous croiriez déshonorés si vous aviez de -la prudence, de l'esprit pratique; si vous vous présentiez au combat -autrement que le corps nu: cela peut être très beau, très courageux, mais -sensé, c'est autre chose. - -Je ne commets pas l'iniquité de nier le Droit, puisque je ne le nie pas; -seulement je ne veux pas qu'on le revendique, parce qu'il se suiciderait. -Je ne pose pas en principe que _tout espèce_ de Droit ne doit être -reconnu que dans la mesure où il est réclamé, puisque je ne vous parle -que du Droit politique: il y a des droits qui se posent d'eux-mêmes: tels -que ceux de vivre, de se développer, de jouir du fruit de son travail, et -il est honteux pour une société de ne pas les reconnaître dans toute leur -étendue. Mais on ne s'éveille que plus tard au sentiment du Droit civil, -et plus tard encore à celui du Droit politique: tenez donc compte de la -marche logique de l'humanité, et ne restez pas dans l'absolu. - -Je sais que ce que j'objecte à l'endroit de l'incapacité des femmes est -tout aussi vrai de celle des hommes; mais est-ce une raison, parce que -vous avez reconnu le Droit des masses ignorantes qui ne le réclamaient -pas, pour que l'on se montre aussi peu sage à l'égard des femmes qui sont -dans la même situation? Je me corrigerai, Messieurs, de ce que vous -nommez mon intelligence _aristocrate_, si je vois vos émancipés -politiques comprendre les tendances de la civilisation, et se servir de -leur Droit pour faire triompher la liberté et l'égalité, de manière à -désespérer les fauteurs du passé. Jusque-là , permettez-moi de garder mon -opinion. - -Et j'ai gardé mon opinion, Madame; qui est celle-ci: l'exercice du Droit -politique n'est un moyen de réforme et de Progrès que si ceux qui en -jouissent croient au Progrès, s'inquiètent des réformes: dans des -dispositions contraires, le vote ne peut être que l'expression des -préjugés, des erreurs, des passions; au lieu d'apprendre, comme on dit, -à l'exercer en s'en servant, on l'emploiera tout simplement à se mutiler -les doigts. - -LA JEUNE FEMME. Ne pourrait-on vous objecter que, d'après votre théorie -du Droit, tous étant égaux, personne ne peut s'arroger la fonction de -distribuer les droits? - -L'AUTEUR. La théorie, c'est l'idéal vers lequel doit tendre la pratique; -si l'on n'avait pas cet idéal, on ne saurait en vertu de quels principes -se diriger; mais dans la _réalité_ sociale, il y a des majeurs, et des -mineurs destinés à devenir majeurs. - -Si je disais que les majeurs ont le droit d'accorder ou de refuser le -droit aux mineurs, je manquerais essentiellement à mes principes: c'est -la _loi_, expression des consciences les plus avancées, en attendant -qu'elle le soit de la conscience de tous, qui prononce sur la majorité -politique et en fixe les conditions. Le droit est virtuel en chacun de -nous: donc nul n'a le droit de le donner, de l'ôter, de le contester: il -se _reconnaît_ quand on est en état de l'exercer et qu'on le revendique; -et l'on prouve que l'on est en état de l'exercer, quand on satisfait aux -conditions fixées par la loi. - -LA JEUNE FEMME. Quelles seraient, d'après vous, ces conditions pour la -jouissance du Droit politique? - -L'AUTEUR. Vingt-cinq ans d'âge et un certificat qui atteste qu'on sait -lire, écrire, calculer; qu'on possède élémentairement l'histoire et la -géographie de son pays; de plus, une bonne théorie du Droit et du Devoir -et de la destinée de l'humanité sur cette terre. L'assimilation d'un -petit volume suffirait, comme vous le voyez, pour que tout homme et toute -femme de vingt-cinq ans et sains d'esprit, pussent jouir de leurs droits -politiques, après avoir subi une initiation par la jouissance des droits -civils. Mais, je vous le demande, que peuvent faire du Droit politique -ceux qui confondent la liberté avec la licence, qui savent à peine ce que -c'est qu'un Droit et un Devoir et sont même incapables d'écrire leur -bulletin! Les hommes ont leurs droits, qu'ils les gardent: un droit -reconnu ne se retranche pas; qu'ils se rendent aptes à les exercer. Quant -aux femmes, qu'elles s'émancipent d'abord civilement et qu'elles -s'instruisent: leur tour viendra. - -LA JEUNE FEMME. Il est bien important, Madame, que les hommes comprennent -que vous ne niez pas, mais que vous ajournez seulement les droits -politiques de notre sexe. - -L'AUTEUR. Soyez tranquille; ils ne s'y tromperont pas, ils ne prendront -pas un conseil dicté par la prudence pour un aveu d'infériorité et une -démission. - - -III - -LA JEUNE FEMME. Voudriez-vous maintenant formuler les réformes légales -que nous devons demander successivement. - -L'AUTEUR. En ce qui concerne la vie civile nous devons demander: - -Que l'étrangère puisse se faire naturaliser française autrement que par -le mariage. - -Que la femme ne perde pas sa nationalité par le même sacrement civil. - -Que la femme soit admise à signer, comme témoin, les actes de l'état -civil et tous ceux qui lui ont été interdits jusqu'ici. - -Vous savez que déjà , en dérogation à la loi, les sages-femmes signent -les actes de naissance des enfants naturels non reconnus, et que, dans -certains actes de notoriété, rédigés par le juge de paix, le témoignage -des femmes est admis. - -Nous demanderons que les industrielles, les négociantes fassent partie -des conseils de Prud'hommes, et plus tard des tribunaux de commerce; que -dans tout jugement criminel, les femmes aient place au jury; qu'aux -femmes soient confiées l'administration et la surveillance des hôpitaux, -des prisons de femmes, des bureaux de charité. - -Que, dans chaque commune, soit nommée une _mairesse_ pour surveiller les -écoles de filles, les crèches et les nourrices. - -Vous savez, Madame, que déjà , toujours en dérogation à la loi, des femmes -remplissent des emplois publics, puisque le professorat et l'inspection -des écoles de filles et des crèches et asiles, fondés par les communes, -leur sont confiés et que d'autres femmes ont des bureaux de poste, de -papier timbré, etc. - -LA JEUNE FEMME. Voilà pour le Droit civil en général; quelles réformes -demanderons-nous en ce qui concerne la femme mariée? - -L'AUTEUR. Nous demanderons que le domicile conjugal soit celui -qu'habitent _ensemble_ les époux, non plus l'homme seul. - -Que l'on supprime les articles qui prescrivent à la femme d'obéir à son -mari et de le suivre partout où il juge à propos de résider. - -Que l'interdiction de vendre, hypothéquer, recevoir, donner, plaider, -etc., sans le consentement du mari ou de la justice, soit étendue à -l'homme relativement à la femme. - -Que le _mariage sous le régime de la séparation de biens devienne le -droit public de la France_. - -LA JEUNE FEMME. Quelles réformes demanderez-vous quant au conseil de -famille et à la tutelle? - -L'AUTEUR. Nous demanderons que le conseil de famille soit composé de -vingt personnes: dix hommes et dix femmes, parents, alliés, amis, choisis -par les époux. - -Que les attributions de ce conseil, présidé par le juge de paix, soient -déterminées de manière à ce qu'il décide en premier ressort les -différends survenus entre les époux quant aux enfants, aux biens, à la -tutelle, etc. - -Nous demanderons que toute femme puisse être nommée tutrice et subrogée -tutrice. - -Que la tutelle de l'époux interdit soit déférée toujours par le conseil -de famille. - -Que la femme puisse nommer, comme l'homme, un tuteur définitif et un -conseil de tutelle à son mari survivant. - -Que les époux puissent nommer, de leur vivant, en cas de prédécès, le -père un subrogé tuteur de sa famille, la mère une subrogée tutrice de la -sienne, afin que les enfants soient toujours sous l'influence des deux -sexes. - -Que la subrogée tutelle, en l'absence d'une volonté manifestée, -appartienne de droit à un membre de la famille du défunt, du même sexe -que lui. - -Qu'en cas de second mariage, si l'enfant est lésé ou malheureux, le -subrogé tuteur ou la subrogée tutrice puisse se le faire adjuger par le -conseil de famille, sauf recours du tuteur à la justice. - -Qu'en cas de mort du père et de la mère, la tutelle appartienne de droit -à l'ascendant le plus proche, et la subrogée tutelle à l'ascendante la -plus proche de l'autre ligne. - -S'il y a concurrence entre les deux lignes, que le conseil de famille -choisisse le tuteur dans l'une et le subrogé tuteur dans l'autre et dans -le sexe différent. - -Que les devoirs de tutelle et de subrogée tutelle comprennent, non -seulement les intérêts matériels, mais aussi les intérêts moraux et -intellectuels des pupilles. - -Que le père tuteur perde de droit la tutelle des enfants s'il se remarie -sans se l'être fait préalablement continuer par le conseil de famille. - -Qu'enfin l'état organise une Société de tutelle pour les enfants -délaissés, de manière à ce que les garçons soient sous le patronage des -hommes et les filles sous celui des femmes: cette société serait un grand -conseil de famille. - -LA JEUNE FEMME. J'aime mieux votre conception que celle de la loi, non -seulement parce que la femme y est l'égale de l'homme, mais parce que les -pupilles seront mieux protégés: j'ai connu des hommes qui ont fait -interdire leur femme, exaltée par leurs mauvais traitements, afin de -rester maîtres de leurs biens; d'autre part, vous savez que d'enfants -sont malheureux et lésés par le second mariage de leur père! Une marâtre -a tout pouvoir pour faire souffrir les pauvres petits. - -Mais vous n'avez pas parlé, Madame, de l'autorité des parents sur leurs -enfants. - -L'AUTEUR. L'autorité des parents sur leurs enfants est la même: -l'expression autorité paternelle est incomplète; la véritable serait -autorité _parentale_. Sur ce chapitre, nous demanderons que, s'il y a -dissidence entre le père et la mère au sujet des enfants, le conseil de -famille décide en premier ressort. - -Que le père et la mère ne puissent faire enfermer l'enfant qu'_étant -d'accord tous deux_. - -Que le père tuteur et la mère tutrice ne puissent avoir recours à cette -mesure qu'avec le concours du subrogé tuteur ou de la subrogée tutrice, -ou, en cas de dissidence, avec l'approbation du conseil de famille; sauf -toujours le recours à la justice. - -Que la majorité d'âge du mariage soit fixée à vingt-cinq ans pour les -deux sexes, et que les actes respectueux soient supprimés. - -LA JEUNE FEMME. Demanderons-nous que la séparation de biens et celle de -corps qui entraîne l'autre, soient supprimées? - -L'AUTEUR. Non: Mais nous demanderons que le _Divorce soit rétabli_. - -Qu'on puisse divorcer pour adultère de l'un des époux, sévices, injure -grave, condamnation à une peine afflictive et infamante, vices notables, -incompatibilité d'humeur, consentement mutuel. - -Que, pendant le procès en séparation de corps ou en Divorce, -l'administration des enfants soit confiée à l'époux le plus digne et que, -si tous deux sont indignes, il soit nommé un tuteur et un subrogé tuteur -de sexes différents. - -Que si tous deux sont dignes, ils s'arrangent à l'amiable devant le -conseil de famille. - -Que les époux mariés sous le régime dotal ou celui de la séparation de -biens régissent leurs biens propres. - -Que, si la demande a pour motif la mauvaise gérance des biens communs, -l'administration en soit enlevée à l'époux, pour être confiée à la femme. - - -Que, si la demande a pour motif la condamnation à une peine infamante, -l'autre époux reste administrateur. - -Que, dans tout autre cas, il soit fait inventaire, et que l'époux le plus -utile soit nommé conservateur sous la surveillance d'un ou deux membres -de la famille de l'autre époux, avec obligation de lui fournir une -provision alimentaire. - -Que l'arrêt prononçant le divorce ou la séparation porte le nombre, le -nom et l'âge des enfants issus du mariage; la somme annuelle que chaque -époux est tenu de fournir pour leur entretien et leur éducation. - -Que cet arrêt énonce à qui les enfants sont confiés soit de consentement -mutuel, soit d'autorité familiale ou judiciaire. - -Qu'il soit affiché au tribunal civil, au tribunal de commerce, à la porte -de la mairie et inséré dans les principaux journaux du département. - -Que cet acte accompagne la publication des bans d'un mariage subséquent -sous des peines très graves. - -LA JEUNE FEMME. Ces mesures sont sévères: s'il est facile de divorcer, il -ne sera pas facile de se marier ensuite. - -L'AUTEUR. Je ne le nie pas, Madame; mais il vaut mieux empêcher le -divorce par la difficulté de se marier ensuite, qu'en y mettant des -restrictions: dans le premier cas, l'empêchement vient des entraves qu'on -s'est créé soi-même: on s'est fait son sort; dans le second la liberté -individuelle est atteinte par l'autorité sociale: ce qui est un abus de -pouvoir. - -LA JEUNE FEMME. Abordons les réformes légales concernant les mÅ“urs. - -L'AUTEUR. Nous demanderons que toute promesse de mariage, si elle n'est -pas remplie, soit punie d'une amende et de dommages-intérêts. - -Que tout homme, qu'une fille mère pourra prouver par témoins ou par -lettres, devoir être le père de son enfant, soit soumis aux charges de la -paternité. - -Que la recherche de la paternité soit autorisée comme celle de la -maternité. - -Que la séduction d'une fille de moins de vingt-cinq ans soit sévèrement -punie. - -Qu'une fille ne puisse être enregistrée au bureau des mÅ“urs qu'après -vingt-cinq ans accomplis, et qu'elle soit mise en correction avant cet -âge, si elle se livre à la prostitution. - -Que toute femme de mauvaises mÅ“urs soit punie de la prison et de -l'amende, si elle a reçu un homme au dessous de vingt-cinq ans, et que la -peine soit terrible si elle n'est pas saine. - -LA JEUNE FEMME. On dira que la paternité ne peut être prouvée, Madame. - -L'AUTEUR. Je ne nie pas qu'il ne soit possible que le père attribué à -l'enfant naturel ne soit pas le vrai père: mais ce qui doit être établi -par des preuves, c'est qu'il s'est mis dans le cas d'être réputé tel; -c'est la probabilité de la paternité dans le mariage, étendue à la -paternité hors du mariage. Tant pis pour les hommes qui s'y laisseront -prendre: c'est une honte que d'attacher l'impunité au plus désordonné, au -plus subversif des penchants égoïstes: il faut que les femmes ne -supportent plus seules la charge des enfants naturels et ne soient plus -tentées de les abandonner. - -LA JEUNE FEMME. Mais s'il est établi qu'un homme marié s'est mis dans le -cas d'être père hors du ménage? - -L'AUTEUR. Ce doit être d'abord un cas de divorce, puis de punition pour -lui et sa complice. Quant à l'enfant, l'homme doit en subir la charge de -concert avec la mère. - -LA JEUNE FEMME. Voilà des lois bien draconiennes! - -L'AUTEUR. Ne voyez-vous pas, Madame, que la corruption nous enserre âme -et corps; que si nous ne réagissons pas énergiquement contre elle par la -sévérité des lois, par la réforme de l'éducation et le réveil de l'idéal, -notre société ne sera bientôt plus qu'un immense lupanar? - -LA JEUNE FEMME. Hélas! Ce n'est que trop vrai. - -L'AUTEUR. Demandons donc, Madame, non seulement une réforme rationnelle -de l'éducation nationale, mais encore que les lycées soient doublés pour -les filles. - -Que tous les établissements de haut enseignement dépendant de l'État, -leur soient ouverts comme aux garçons. - -Qu'elles soient admises à recevoir les mêmes grades universitaires, les -mêmes diplômes de capacité que les hommes. - -Que toutes les carrières s'ouvrent devant elles comme devant les hommes; - -Afin que relevées dans l'opinion par l'égalité, leur activité ne soit -plus rétribuée d'une manière dérisoire; qu'elles puissent vivre de leur -travail et que la misère, le découragement, le suicide ne terminent plus -leur vie, quand elles ne choisissent pas le triste rôle d'éléments de -démoralisation. [Blank Page] - - - - -QUATRIÈME PARTIE - - Å’uvres de l'époque transitoire; Apostolat de la Femme; - Profession de foi; Éducation rationnelle. - - - - -CHAPITRE I. - -APPEL AUX FEMMES, APOSTOLAT, PROFESSION DE FOI, ETC. - - -I - -APPEL AUX FEMMES. - -Femmes de Progrès, c'est à vous que j'adresse la dernière partie de ce -livre. Prêtez l'oreille à mes paroles au nom du bien général, au nom de -vos filles et de vos fils. - -Vous dites: les mÅ“urs se corrompent; les lois, en ce qui concerne notre -sexe, ont besoin d'une réforme. - -C'est vrai: mais pensez-vous que constater le mal, suffise pour le -guérir? - -Vous dites: tant que la femme sera mineure dans la Cité, l'État, le -Mariage, elle le sera dans l'atelier social, elle sera forcée de vivre de -l'homme: c'est à dire de l'avilir en s'abaissant elle-même. - -C'est vrai: mais croyez-vous que, constater ces choses, suffise pour -remédier à notre abaissement? - -Vous dites: l'éducation que reçoivent les deux sexes est déplorable au -point de vue de la destinée de l'humanité. - -C'est vrai: mais croyez-vous qu'affirmer cela, suffise pour améliorer, -transformer les méthodes d'éducation? - -Est-ce que les paroles, les plaintes, les protestations peuvent changer -quelque chose? - -Ce n'est pas se lamenter qu'il faut: c'est agir. - -Ce n'est pas seulement demander justice et réforme qu'il faut: c'est -travailler soi-même à la réforme, c'est prouver _par ses Å“uvres_ qu'on -est digne d'obtenir justice; c'est prendre résolument la place contestée; -en un mot, c'est avoir de l'intelligence, du courage et de l'activité. - -Sur qui donc auriez-vous le droit de compter, si vous vous abandonnez -vous-mêmes? - -Est-ce sur les hommes? Votre incurie, votre silence ont en partie -découragé ceux qui soutenaient votre Droit: c'est à peine s'ils vous -défendent contre ceux qui, pour vous opprimer, appellent à leur aide -toutes les ignorances, tous les despotismes, tous les égoïsmes, tous les -paradoxes qu'ils méprisent eux-mêmes lorsqu'il s'agit de leur sexe. - -L'on vous insulte, l'on vous outrage, l'on vous nie ou l'on vous plaint, -afin de vous asservir, et c'est à peine si vous vous en indignez! - -Quand donc aurez-vous honte du rôle auquel on vous condamne? - -Quand donc répondrez-vous à l'appel que des hommes intelligents et -généreux vous ont fait? - -Quand donc cesserez-vous d'être des photographies masculines, et vous -déciderez-vous à compléter la Révélation de l'humanité, en faisant enfin -entendre le Verbe de la Femme dans la Religion, la Justice, la Politique -et la Science? - -Que faire? Dites-vous. - -Que faire, Mesdames? Eh! Ce que font des femmes de foi. Regardez celles -qui ont donné leur âme à un dogme; elles s'organisent, enseignent, -écrivent, agissent sur leur milieu et sur les jeunes générations, afin de -faire triompher la foi qui a l'adhésion de leur conscience. Pourquoi n'en -faites-vous pas autant? - -Vos rivales écrivent des livres tout empreints de surnaturalisme et de -morale individualiste, pourquoi n'en écrivez-vous pas qui portent le -cachet du rationalisme, de la Morale solidaire et d'une sainte foi au -Progrès? - -Vos rivales fondent des maisons d'éducation, forment des professeurs, -afin de s'emparer des générations nouvelles au profit de leurs dogmes et -de leurs pratiques, pourquoi n'en faites-vous pas autant au profit des -idées nouvelles? - -Vos rivales organisent des ateliers, pourquoi ne les imitez-vous pas? - -Est-ce que ce qui leur est licite, ne vous le serait pas? - -Est-ce qu'un gouvernement qui dit relever des principes de 89 et est issu -du droit Révolutionnaire, pourrait avoir la pensée d'entraver les -héritières directes des principes posés par 89, tandis qu'il laisserait -agir librement celles qui leur sont plus ou moins hostiles? Aucune de -vous n'admet une telle possibilité, n'est-ce pas? - -Que faire! - -Vous avez à fonder un journal pour soutenir vos réclamations. - -Vous avez à constituer un comité encyclopédique, qui rédige une suite de -traités sur les principales branches des connaissances humaines, afin -d'éclairer les femmes et le peuple. - -Vous avez à fonder un Institut polytechnique pour les femmes. - -Vous avez à aider vos sÅ“urs ouvrières à s'organiser en ateliers d'après -des principes économiques plus équitables que ceux d'aujourd'hui. - -Vous avez à faciliter le retour au bien des femmes égarées qui vous -demanderont aide et conseil. - -Vous avez à travailler de toutes vos forces à la réforme des méthodes -d'éducation. - -Et, en présence d'une tâche si complexe, vous demandez: que faire? - -Ah! si vous avez du cÅ“ur et du courage, femmes majeures, levez-vous! - -Levez-vous! Et que les plus intelligentes, les plus instruites et celles -qui ont du temps et de la liberté constituent l'_Apostolat de la Femme_. - -Qu'autour de cet Apostolat, se rangent toutes les femmes de Progrès, afin -que chacune serve la cause commune selon ses moyens. - -Et rappelez-vous, rappelez-vous surtout que l'_Union fait la force_. - - -II - -PROFESSION DE FOI. - -L'union fait la force, oui; mais à condition qu'elle soit fondée sur des -principes communs, non sur le dévouement à une ou plusieurs personnes. -Car les personnes passent et peuvent changer: les principes restent. - -Donc votre noyau de cristallisation, Mesdames, doit être moins -l'Apostolat que les principes qu'il professe, que son Credo, sa -profession de foi; car il lui en faut une pour rallier les intelligences -et les cÅ“urs, et les diriger vers un but unique. - -Permettez-moi, Mesdames, d'essayer ici l'ébauche de ce Credo, que nous -diviserons en six titres et vingt quatre articles. - - 1º LOI DE L'HUMANITÉ. - -1º _La loi de l'humanité est le Progrès._ - -2º Nous nommons Progrès le développement de l'individu et de l'espèce en -vue de la réalisation d'un idéal de Justice et de bonheur, idéal de moins -en moins imparfait et qui est le produit des facultés humaines. - -3º La loi de Progrès n'est pas purement fatale, comme les lois du monde; -elle se combine avec notre loi propre ou libre-arbitre; d'où il résulte -que l'humanité peut, pendant un certain temps, comme l'individu, demeurer -stationnaire et même rétrograder. - - 2º INDIVIDU, SA LOI, SES MOBILES. - -4º Chacun de nous est un ensemble de facultés destinées à former une -harmonie sous la présidence de la Raison ou principe d'ordre. - -5º La Raison reconnaît à chacune des facultés le droit de s'exercer en -vue du bien de l'ensemble, et dans la mesure du droit égal posé par les -autres facultés. - -6º Chacun de nous a pour aiguillon de ses actes le désir du bien-être et -du bonheur, et doit se proposer pour fin le triomphe de notre liberté sur -ce que les lois générales de l'univers ont de blessant pour notre -organisme; et, dans l'ordre moral, le triomphe sur la tendance incessante -de nos instincts égoïstes à se sacrifier les instincts plus élevés de la -Justice et de la Sociabilité. - -7º La destinée de l'individu s'accomplit par le développement de ses -facultés, le travail, la Liberté dans l'Égalité. - - 3º BIEN ET MAL PHYSIQUES. - -8º La souffrance n'est qu'un désaccord mis en nous ou par notre faute, ou -par celle d'un mauvais milieu, ou par la solidarité du sang. C'est un -produit de notre insuffisance, de nos erreurs ou de celles de nos -prédécesseurs dans la vie. - -9º La souffrance et le mal sont des stimulants au Progrès, par la lutte -qu'on soutient pour en guérir et en garantir soi et ses successeurs: si -l'on ne souffrait pas, l'on ne progresserait pas, parce que rien ne -tiendrait en éveil et en action l'intelligence et les autres facultés. - -10º Se résigner à la souffrance qu'on peut éviter sans commettre le mal -moral, c'est affaiblir son être; c'est un mal, une erreur ou une lâcheté. - -11º S'imposer des souffrances, excepté celles que nécessite la lutte -contre l'exagération des penchants, est un acte de folie qui tend à -désharmoniser notre être, et le rend impropre à remplir sa fonction dans -l'humanité. - - 4º MAL MORAL ET BIEN MORAL. - -12º Le mal et le bien, dans le sens moral, ne sont pas des substances, -des êtres en soi, mais l'expression de rapports jugés vrais au faux entre -l'acte de notre libre-arbitre et l'idéal du bien posé par la conscience. - -13º L'âme d'une nation, c'est le Bien et le Juste: ce qui est prouvé par -ces deux faits: chute des civilisations et des empires par -l'affaiblissement du sens moral; décadence, par ce seul fait, malgré le -progrès littéraire, artistique, scientifique et industriel. - -14º L'affaiblissement du sens moral est le résultat de l'absence d'un -idéal élevé du Bien et de la Justice, et produit la prédominance -croissante des facultés égoïstes sur les facultés sociales. - -15º La lutte est en nous par la constitution même de notre être, parce -qu'il y a antagonisme entre les instincts qui tendent à notre -satisfaction propre, et ceux qui nous relient à nos semblables; parce -que, d'autre part, les premiers nous sont donnés dans toute leur âpre -vigueur, tandis que les autres ne nous sont donnés qu'en germe pour que -nous ayons la gloire de nous élever nous-mêmes de l'animalité à -l'Humanité. De ces faits, il résulte que la vertu, c'est à dire -l'exercice du libre-arbitre et de la force morale contre les empiètements -des facultés égoïstes, est et sera toujours nécessaire pour les maintenir -dans leurs limites légitimes, et les empêcher d'opprimer les facultés -supérieures. - - 5º HUMANITÉ, SA DESTINÉE. - -16º L'humanité est une. Les races et nations qui la composent n'en sont -que les organes ou éléments d'organe, et elles ont leur tâche spéciale. -L'idéal moderne est de les relier dans une intime solidarité, comme sont -reliés entre eux les organes d'un même corps. - -17º L'humanité est elle-même l'auteur de son Progrès, de sa Justice, de -son idéal qu'elle perfectionne à mesure qu'elle devient plus sensible, -plus rationnelle et comprend mieux l'univers, ses lois et elle-même. - -18º L'étude attentive de l'histoire de notre espèce nous montre que la -destinée collective de l'Humanité est de s'élever au dessus de -l'animalité, en cultivant les facultés qui lui sont spéciales, et de -créer en même temps les arts, les sciences, l'industrie, la Société, afin -d'assurer de plus en plus et à un nombre toujours plus grand, la liberté, -les moyens de se perfectionner et le bien-être. - -19º L'histoire nous dit encore que le Progrès est en raison du degré de -liberté, du nombre des libres et de la pratique de l'Égalité. D'où il -résulte que la Liberté individuelle dans l'Égalité sociale est un droit -imprescriptible, le seul moyen de donner à chaque individu puissance -d'accomplir sa destinée qui est un élément de la destinée collective: -Voilà pourquoi la France depuis 89 se propose pour idéal le triomphe de -la Liberté et de l'Égalité. - - 6º ÉGALITÉ DES SEXES. - -20º Les deux sexes, étant d'espèce identique, sont, devant la Justice, et -doivent être devant la loi et la Société, parfaitement égaux en Droit. - -21º Le couple est une Société formée par l'Amour; une association de deux -êtres distincts et égaux, qui ne sauraient s'absorber, devenir un seul -être, un androgyne. - -22º La femme n'a pas à réclamer ses droits _en tant que femme_, mais -uniquement comme _personne humaine et membre du corps social_. - -23º La femme doit protester en tant qu'épouse, personne humaine et -citoyenne contre les lois qui la subordonnent, et revendiquer ses droits -jusqu'à ce qu'on les ait reconnus. - -24º Ce que quelques-uns ont nommé l'émancipation de la femme dans -l'Amour, est son esclavage, la perte de la civilisation, la -dégénérescence physique et morale de l'espèce. La femme, tristement -émancipée de cette manière, bien loin d'être libre, est l'esclave de ses -instincts, et l'esclave des passions de l'homme. - - * * * * * - -Quelqu'incomplète et imparfaite que soit cette profession de foi -provisoire, si vous vous groupiez autour d'elle, Mesdames, vous -redonneriez un idéal à votre sexe qui se corrompt et conduit l'autre à -l'abîme. - -Vous imprimeriez à l'éducation un cachet de Justice, d'unité, de -rationalité qu'elle n'a jamais eu jusqu'ici. - -Vous agrandiriez et transformeriez la Morale. - -Pénétrées d'une vive foi en la solidarité humaine, vous travailleriez -sérieusement à la réforme des mÅ“urs. - -Au lieu de mépriser les égarés des deux sexes, vous emploieriez tout pour -les remettre dans la droite voie: _car pas un de nous ne peut se croire -innocent, tant qu'il y a des coupables_. - -Vous moraliseriez le travail et les travailleuses. - -En un mot, vous prouveriez par vos Å“uvres, que vous êtes dignes de jouir -des droits que vous revendiquez; et vous fermeriez la bouche à ces -insipides babillards qui déblatèrent en vers et en prose contre -l'activité de la femme, la capacité de la femme, la science de la femme, -la rationalité et l'esprit pratique de la femme. - -Mille ans de dénégations ne valent pas contre eux, croyez-moi, Mesdames, -cinq années bien remplies de travaux utiles et de dévouement actif. - - III - - COMITÉ ENCYCLOPÉDIQUE. - -Revenons, Mesdames, sur quelques-unes des Å“uvres collectives que je vous -ai signalées, et parlons tout d'abord du Comité Encyclopédique. - -Le but de ce Comité devrait être de vulgariser les connaissances acquises -jusqu'ici par l'Humanité, en se conformant à la doctrine générale -esquissée dans le paragraphe précédent. - -Le Comité se composerait d'un nombre illimité de femmes, cultivant -chacune quelque spécialité artistique, scientifique, littéraire; elles -se classeraient en autant de sections qu'il y aurait de branches de -connaissances à traiter, et les membres de chaque section s'entendraient -entre elles pour se diviser le travail. - -Les membres du Comité ne perdraient pas de vue que leurs ouvrages -s'adressent à la classe des lecteurs peu ou point instruits; que, -conséquemment, elles doivent se préserver du style scientifique, -s'exprimer simplement, méthodiquement, et ne pas laisser sans définition -très claire les termes techniques dont elles seraient parfois obligées de -se servir. - -Le travail individuel achevé, devrait venir celui de la section qui -l'examinerait quant au fond; puis celui du Comité réuni qui n'aurait à -s'occuper que de la clarté, dont il pourrait mieux juger que les -spécialités, trop habituées au langage de la science qu'elles cultivent -pour s'apercevoir suffisamment quand il ne peut être compris de tous. - -Outre ce rôle de public d'épreuve, le Comité devrait veiller -scrupuleusement à ce que l'auteur respecte les principes généraux qui -sont la base de la profession de foi. Ainsi par exemple, un auteur qui -traiterait de la formation de notre globe et des manifestations -successives de la vie sur la planète, ne devrait pas s'écarter de la -méthode rationnelle, et ne pourrait, en conséquence, présenter un -créateur posant les assises de la terre et soufflant la vie dans des -narines quelconques. Un auteur qui traiterait d'histoire universelle, -n'aurait pas à subordonner les grands faits de l'humanité à la venue et à -la mission d'un homme, comme l'a fait Bossuet; mais à faire ressortir la -loi de Progrès, à tout subordonner au développement de la Justice et des -facultés qui nous sont spéciales. Le Comité devrait bien comprendre qu'il -n'est pas là pour continuer le passé, pour expliquer les faits par -l'inconnu, mais pour préparer l'avenir, et expliquer les faits par les -lois qui n'en sont que la généralisation. - -L'ouvrage, approuvé par le Comité, serait livré à l'impression et -porterait en tête du titre: _Comité des femmes du Progrès_; et, au -dessous du titre, le nom de l'auteur ou des auteurs. - -En s'organisant et travaillant de cette manière, en livrant au meilleur -compte possible leurs traités, les femmes, en peu d'années, auraient fait -une encyclopédie populaire qui réformerait la Raison, développerait le -sens moral du peuple et de leur sexe, vulgariserait, ferait aimer les -principes du monde moderne que le monde ancien tâche d'étouffer. En -agissant ainsi, les femmes instruites feraient plus pour le Progrès, plus -contre les révolutions sanglantes, les désordres qui les accompagnent et -les réactions qui les terminent, que toutes les mesures de répression qui -sont si fort du goût masculin et dont le résultat infaillible est une -nouvelle tempête. - -Outre l'avantage immense de rendre possible une encyclopédie rationnelle -et populaire à bon marché, le Comité offrirait à ses membres le moyen de -s'instruire. Bien peu d'entre nous ont des connaissances générales -suffisantes, quelque fortes d'ailleurs que nous soyons sur une -spécialité: notre éducation a été si défectueuse! Dans le sein du Comité, -chacune agrandirait sa propre sphère en agrandissant celle de ses -compagnes: les travaux particuliers en vaudraient mieux, parce que toutes -les connaissances se tiennent. Ainsi en se dévouant à l'éducation -nationale, les membres du Comité compléteraient la leur. - - IV - - INSTITUT. - -Nous réclamons le doublement des lycées, des écoles spéciales: mais la -routine est si tenace, les préjugés si grands, qu'il se passera bien du -temps, peut-être, avant qu'on ait fait droit à nos légitimes -réclamations; il faut donc nous passer des hommes jusqu'à ce qu'ils aient -honte de leur injustice et de leur déraison. - -Comment nous y prendrons-nous en ce qui touche l'instruction? - -Nous n'avons qu'une chose à faire; c'est de fonder un Institut -polytechnique pour cultiver les vocations dites exceptionnelles, et -former des institutrices d'après les principes modernes. - -A cette proposition, plusieurs objections sont faites. Pourquoi, -dira-t-on, cultiver chez les femmes des spécialités qui ne peuvent être -des professions pour elles? Vous les exposez à des déboires, à des -souffrances. Nous pourrions répondre: épouse d'un astronome, la -mathématicienne partagera ses travaux; La chimiste, épouse d'un chimiste, -lui aidera; épouse d'un manufacturier, elle lui rendra de grands -services. - -La physicienne, la mécanicienne, la femme médecin, etc., épouseront de -préférence le physicien, le mécanicien, le médecin, et le travail commun -donnera des résultats supérieurs. - -Nous pourrions encore répondre que la femme dispensée du travail par la -richesse ou l'aisance, a toujours du temps de reste; qu'il est plus sain -pour elle de l'employer à la culture d'une science ou d'un art, qu'à -courir les magasins, à faire des visites oiseuses, à s'occuper de -chiffons ou, pour se préserver des bâillements, à filer quelqu'intrigue -avec un amant qui ne l'amuse guère. - -Voilà ce que nous pourrions répondre, si nous étions purement -utilitaires, mais comme avant l'utilité est le Droit, nous disons: - -Les femmes qui ont des vocations, dites exceptionnelles, ont le droit de -les cultiver comme les hommes. - -Si elles ne se préparaient pas à prendre leur place, si elles ne -sentaient pas vivement qu'elles ont le droit de la prendre, si elles ne -souffraient pas de leur injuste exclusion, cette place, elles ne -l'auraient jamais. - -Il faut donc qu'elles souffrent et s'indignent: c'est de là que sortira -la reconnaissance de leur Droit. - -D'ailleurs la jeune Amérique est là : nous aurons le moyen d'y trouver de -l'emploi pour les vocations exceptionnelles. Ce ne sera pas la première -fois que la France aura forcé ses enfants à mettre leur intelligence et -leur industrie au service d'autres pays. - -D'autres nous disent: Ne trouvez-vous donc pas les institutrices -suffisamment instruites, que vous voulez en former par d'autres méthodes? -Nous répondons: leur instruction est morcelée, incomplète, littéraire, si -l'on veut, mais dépourvue de toute philosophie, de tout point de vue -général; on leur inculque une foule de notions fausses et -contradictoires; elles n'ont pas la fermeté de refuser d'enseigner ce -qu'elles ne croient pas, et ménagent des préjugés, qu'au fond du cÅ“ur, -elles ne partagent point. - -L'élève de l'Institut serait, au contraire, une rationaliste, une -progressiste, solidement imbue de l'Idéal qu'on lui aurait fait vérifier -par l'étude de l'histoire, des religions et des lois; elle ne dirait que -ce qu'elle penserait; ne ferait pratiquer que ce qu'elle croirait et -pratiquerait elle-même. Digne, morale, vraie, autant par principe que par -habitude, méthodiquement et philosophiquement instruite, sentant -l'importance de la vie, la gravité de son rôle, portant dans tous ses -rapports l'idée du Droit et du Devoir, la fille de l'Institut saurait -partout remplir la tâche que lui imposent ses aptitudes et son titre de -membre de l'humanité. - -Ce ne serait pas elle, à la vérité, qui dirait langoureusement et -sottement à son mari: toi, rien que toi, toujours toi; mon enfant c'est -encore toi; car on lui aurait appris que c'est manquer à ce qu'on se -doit, que de s'absorber dans un être toujours faible, souvent vicieux et -despote; que ce serait manquer à son devoir envers l'humanité, que de -mettre une affection particulière au dessus des affections générales, et -de se disposer ainsi à sacrifier la justice et l'univers à un sentiment -égoïste. - -A l'instruction solide et méthodique, nécessaire à l'institutrice, -l'élève de l'Institut joindrait les connaissances anatomiques, -physiologiques et hygiéniques si nécessaires à ceux qui dirigent -l'éducation, et la meilleure méthode d'enseignement, celle de FrÅ“bel -modifiée, par exemple. - -Pense-t-on que des institutrices ainsi formées, manqueraient -d'occupation? Je ne le crois pas. - -Sur toute la surface de l'Europe, des familles dévouées à l'idée -nouvelle, aujourd'hui assez embarrassées pour donner une institutrice à -leurs enfants, ne manqueraient pas d'en demander une à l'Institut. - -La supériorité de connaissances et de méthode engagerait, d'autre part, -une foule de gens à préférer les élèves de l'Institut pour les leçons -particulières. - -Enfin, les élèves de la maison mère fonderaient en France et à l'étranger -des pensions qui ne seraient, par l'esprit et l'enseignement, que des -succursales de l'Institut; pensions dans lesquelles les parents qui -partagent notre foi ne manqueraient pas de placer leurs filles; tandis -que les parents qui n'ont aucun principe arrêté, et qui forment la grande -majorité, y enverraient les leurs à cause de la variété des -connaissances, et de la solidité des principes qu'elles y puiseraient. - -Toutes ces enfants de l'Institut et leurs élèves formeraient bientôt une -pépinière de réformatrices qui régénéreraient la famille, et -prépareraient la transformation pacifique de la Société, l'extension du -Droit et le progrès de la Justice. - -On demande qui formerait le corps enseignant de l'Institut. Nous -répondons: autant que possible, des membres du Comité encyclopédique: car -ce qui est important, c'est l'unité de Doctrine. - -On dit encore: mais y aura-t-il assez de femmes capables pour remplir -cette double tâche? Nous répondons de nouveau: oui; car en toute branche -des connaissances, sont, parmi nous, des spécialistes distinguées: que -toutes ces femmes _veuillent_, et les choses s'organiseront promptement. - - - V - - JOURNAL. - -Depuis quelque temps, dans les rangs des femmes avancées se fait sentir -le besoin d'une feuille périodique, non seulement pour soutenir la cause -de leur Droit et travailler à la réforme des mÅ“urs et de l'éducation, -mais pour créer une critique et une littérature nouvelles, et trouver le -placement d'articles sérieux que les journaux masculins, même dirigés par -des hommes de Progrès, repoussent de leurs colonnes, dans lesquelles ils -admettent les travaux souvent médiocres de gens qui ne sont pas dans le -courant de la Réforme. - -Nous n'apprécierons pas cette conduite de quelques-uns de ceux qui se -disent nos frères: mais puisque beaucoup d'entr'eux nous refusent -l'hospitalité, au lieu de nous en lamenter et de nous en étonner, -bâtissons-nous une maison qui soit à nous. - -Pour rendre des services et réussir, le journal ne devrait arborer le -drapeau d'aucune secte sociale, et devrait éliminer les questions -politiques et religieuses proprement dites: car il ne saurait descendre -dans l'arène des passions de sectes et de partis sans nuire à la cause -qu'il défendrait. - -La rédaction devrait être pénétrée de cette vérité: que la bonne foi, -l'honneur, le dévouement se rencontrent sous toutes les bannières; que -l'habitude, l'éducation, les relations de famille nous classent bien plus -que notre volonté. C'est en se tenant à ce point de vue élevé, qu'il lui -serait possible de rester juste, équitable, et même indulgente envers les -personnes, tout en combattant les doctrines erronées. - -Le journal devrait être le drapeau d'une nouvelle École fondée, non plus -sur le Mysticisme ou la Métaphysique, mais sur la Raison qui déduit nos -Droits et nos Devoirs de nos facultés, de nos besoins, de nos rapports. - -L'Å“uvre de ce journal serait de modifier l'opinion par la critique -rationnelle des lois, des institutions, des mÅ“urs qui oppriment la -femme; - -De poursuivre, par voie de pétition, les réformes mûres dans les esprits; - -De signaler les faits de misère et de corruption fruits de l'ignorance, -de l'oisiveté et de la situation précaire des femmes; - -D'intéresser les particuliers et le gouvernement à des mesures spéciales -propres à diminuer l'ignorance et la misère; - -D'élaborer les méthodes d'éducation au point de vue moderne; - -De critiquer les Å“uvres d'art et de littérature, non pas seulement au -point de vue de la forme, car l'art pour l'art est une niaiserie; mais au -point de vue du fond et de la portée morale; - -De rendre compte des ouvrages sérieux; - -De mettre la science à la portée de tous; - -De travailler à l'élaboration de la morale solidaire; - -Enfin, de soutenir la polémique que soulèveraient ses doctrines, _en -mesurant ses coups sur ceux des adversaires_; car il le faut dans notre -spirituel pays de France, où l'on a toujours raison quand on est -battant, toujours tort quand on est battu. - -Que celles qui me lisent y réfléchissent: si elles veulent sincèrement le -triomphe de leur cause, la réforme pacifique de la Société, il faut -qu'elles deviennent une puissance; et elles ne le seront que par un -organe périodique de publicité. Un livre, quelque bon et fort qu'il -puisse être, ne produit qu'une impression fugitive sur le public: mais -une feuille qui vient à époques rapprochées et à jour fixe frapper les -mêmes cordes du cerveau, leur fait contracter l'habitude de vibrer d'une -certaine manière: ce qui, une première fois, semble étrange, quelquefois -inadmissible, finit par paraître très admissible et très normal quand on -s'y est accoutumé. Une cause est gagnée quand l'opinion est pour elle: or -cette opinion, en ce qui concerne notre droit, c'est à nous de la former -et, je le répète, c'est beaucoup moins par des livres que par un journal -que nous y parviendrons. - - VI - - ATELIERS. - -Une question était à l'ordre du jour en 1848; elle est toujours -palpitante au fond des choses: c'est le Droit au travail, dont se sont -raillés une foule de gens à courte vue, parce qu'ils n'ont pas compris -que le Droit au travail est celui de vivre, dont ne peut être éliminé -celui qui est né; parce qu'ils n'ont pas compris que le Droit au travail -est le droit à la dignité, à la vertu; que c'est la Justice entrant dans -le domaine de l'activité et de l'échange; c'est à dire la Justice -entrant dans sa quatrième phase pour constituer le Droit industriel. - -Nous n'avons point à nous arrêter sur cette grave et brûlante question -qui n'est pas près d'être résolue; seulement nous voudrions que les -femmes de progrès s'occupassent d'organiser des ateliers d'après les -principes de l'association, de manière à ce que le salaire des -travailleuses augmentât: tout le monde sait que cela se peut. - -Ce qui se peut encore, c'est de fonder des ateliers d'apprentissage où -les jeunes filles seraient préservées de la corruption qui les atteint -dans les ateliers dépendant de l'industrie privée: à ce sujet nous -pourrions faire de bien tristes révélations. - -Ce qui se peut, enfin, c'est de faire voter aux associées de ces ateliers -un règlement qui expulse toute femme de mÅ“urs condamnables, comme sont -éliminés d'une association d'hommes actuellement existante, ceux qui se -sont enivrés trois fois. - -L'Apostolat ne pourrait-il encore organiser ce qui l'est parmi des -ouvrières Américaines, _des associations de chasteté_? - -C'est dans ces ateliers de travailleuses et d'apprenties, c'est dans ces -associations de femmes, que l'Apostolat pourrait le mieux rappeler -l'ouvrière au sentiment de sa valeur, de sa dignité, la relever à ses -propres yeux, lui parler de ses devoirs de femme, de mère et d'épouse, -lui révéler nos grandes destinées, lui inculquer la meilleure méthode -d'élever ses enfants, la rendre enfin un instrument de salut social. - -Ah! Ce ne sont pas les travailleuses, Mesdames, qu'on trouve jalouses des -supériorités qui se rencontrent dans leur sexe. Comme elles en sont -fières, au contraire; comme elles les aiment, quand elles sentent -qu'elles en sont aimées, estimées; qu'on ne désire rien tant que de les -éclairer, de les instruire. Comme l'apôtre de leur sexe les verrait, la -figure souriante, attacher leurs regards attentifs sur elle, lorsqu'elle -leur dirait: mes bonnes amies, voilà la droite voie; celle que vous devez -suivre pour respecter en vous le noble caractère de l'humanité. -Travailleuses de la pensée, travailleuses des bras, nous sommes toutes -utiles à l'accomplissement de l'Å“uvre commune. Par vous seules, femmes -du peuple, la France peut être régénérée et sauvée, si vous savez -comprendre et remplir vos grandes fonctions de mères et d'épouses. -Instruisez doucement et fraternellement vos enfants et vos maris comme je -vous instruis moi-même; répétez-leur sans cesse que les _Droits sont la -condition de l'accomplissement des devoirs; que le Devoir est leur raison -d'être, leur justification_. Jusqu'ici les révolutionnaires ont parlé des -droits, et ont laissé les devoirs dans l'ombre; c'est à vous, femmes, à -rétablir l'harmonie; car le Droit seul c'est la licence, l'oppression; le -Devoir seul c'est la servitude. Apprenez à tout ce qui vous entoure que -l'on ne doit pas sacrifier la patrie à la famille, pas plus que la -dignité personnelle et la Justice au bien-être. C'est en agissant comme -je vous le conseille, que vous vous montrerez dignes de nos braves grands -pères qui combattaient nu pieds et sans pain pour la défense du sol -national et de la Liberté. - -Femmes de la bourgeoisie, entendez-moi bien, c'est en aimant vos sÅ“urs -du peuple et le peuple lui-même d'un amour de mère, c'est en vous -dévouant à les éclairer, à les moraliser, c'est en vous élevant au dessus -des passions masculines qui divisent, et non pas en les partageant et, -ce qui est plus odieux, en les excitant, que vous rapprocherez les cÅ“urs -et fusionnerez les intérêts; que vous travaillerez à faire de la France, -la véritable Grande Nation, digne de servir d'exemple à l'Univers. - - - - -CHAPITRE II. - -ÉDUCATION RATIONNELLE; LETTRES A UNE INSTITUTRICE. - - -I - -Nous sommes convenues, Madame, que l'éducation privée est toujours -défectueuse, parce que l'enfant, ne vivant pas dans la société de ses -égaux, ne s'habitue pas à la vie sociale, et qu'il s'imprègne de tous les -préjugés de la famille. - -Nous sommes convenues encore que la fonction d'éducateur, requérant des -facultés spéciales, ne peut pas être remplie par tous les pères et toutes -les mères; ce qui conduit encore à la nécessité de l'éducation -collective. - -Vous voulez fonder, dites-vous, une maison modèle et vous me demandez mes -conseils. Je vous les donnerai bien volontiers; mais vous tâcherez de me -comprendre à demi-mots; car je ne puis vous donner ici que des -indications très générales. - -Nous définirons l'Éducation: _l'art de développer l'être humain en vue de -sa destinée particulière, mise en harmonie avec la destinée collective de -notre espèce_. - -Vous et vos collaboratrices devez donc vous être formé l'Idéal de cette -destinée, et avoir en elle foi complète. - -En outre, vous et vos collaboratrices devez connaître la nature humaine -en général, et vous faire une idée nette de celle de chacune de vos -élèves. - -Enfin, il faut que vous possédiez une bonne méthode, c'est à dire une -méthode rationnelle de direction. - -Parmi les définitions qui ont été données de notre nature, se trouvent -celles-ci: - -L'homme est un composé d'esprit et de matière; - -L'homme est une intelligence servie par des organes; - -L'homme est sensation--sentiment--connaissance; - -L'homme est une liberté organisée. - -Mais ni vous ni moi ne savons ce que c'est que la matière, ce que c'est -que l'esprit ou l'âme, où finit l'un où commence l'autre; ces -définitions, fussent-elles vraies, ne nous peuvent servir à rien. - -La troisième est incomplète, puisqu'elle néglige le libre arbitre, la -meilleure arme de l'éducateur. - -La quatrième, qui est de P. J. Proudhon, flatterait assez notre penchant; -mais nous sommes bien obligées de nous dire qu'elle n'est pas exacte, -puisqu'une partie de notre vie se passe dans la fatalité de l'instinct. - -Vous vous rappelez que nous avons défini l'être humain: un ensemble de -facultés destinées à s'harmoniser par la liberté sous la présidence de la -Raison; mais cette définition a besoin d'être développée par l'éducateur; -c'est à dire qu'il doit bien connaître nos divers groupes de facultés, -l'âge de leur prépondérance, leur antagonisme, etc. - -Il doit considérer chacun de nous comme une synthèse vivante, où -l'organe et la fonction sont inséparablement unis; tellement dépendants -l'un de l'autre, qu'on ne peut opprimer, exalter l'un, sans opprimer, -exalter l'autre; qu'en un mot toute manifestation de ce qu'on nomme -l'âme, se révèle comme fonction d'une partie de notre corps, -conséquemment que, cultiver le corps, c'est cultiver l'âme et -réciproquement. - -Ceci bien entendu, vous devez avoir toujours présent à la pensée que la -vie n'est pas un être en soi, qu'elle est le produit d'un rapport: ainsi -il n'y aurait pas de vie végétative au cerveau, si cet organe n'était -excité par la présence du sang, s'il n'était pas mis en contact, en -rapport avec lui; il n'y aurait point d'images dans le cerveau, s'il -n'était mis en rapport, par les sens, avec les corps qui les -_occasionnent_, pas plus qu'il n'y aurait vie de l'estomac, s'il n'était -mis en rapport avec le bol alimentaire. - -De ces observations, vous devez conclure qu'il suffit, pour développer un -organe et le rendre fort et vivant, de l'exposer, dans une juste mesure -et _graduellement_, à l'action de ses excitants propres: que tout organe -grandit vitalement par la lutte et s'étiole par le repos. - -L'exercice soutenu d'un organe quelconque, outre qu'il le développe, le -rend plus fort, plus vivant, produit l'_habitude_. L'habitude qui, vous -le savez, modifie profondément notre être, nous imprime un cachet -particulier, nous rend indifférentes, agréables, nécessaires mêmes, des -impressions et des choses d'abord désagréables ou nuisibles; nous rend -facile ce que nous croyions impossible; nous fait, en un mot, une seconde -nature, transmissible par la génération. - -Toutes ces lois physiologiques sont vos armes: c'est à vous de savoir -convenablement les employer. - -Il y a en nous deux domaines: celui de l'instinct et celui du libre -arbitre: le premier, qui est le plus étendu, comprend nos impulsions -simples et involontaires. - -Ces impulsions sont aveugles, et se divisent en plusieurs groupes: celles -qui sont les premières éveillées, se rapportent à la conservation de -nous-mêmes: l'enfant est un égoïsme organisé. Vient ensuite le groupe des -impulsions sociales qui nous relient à nos semblables; puis les -impulsions conservatrices de l'espèce qui s'éveillent dans la jeunesse, -et entrent en lutte contre les facultés sociales. - -Avec ces groupes qui se rapportent à notre conservation individuelle, à -celle de l'espèce et de la société, il y en a d'autres qui nous mettent -en rapport avec la nature pour la connaître et la modifier: telles sont -les facultés intellectuelles, scientifiques, artistiques, industrielles, -la tendance à l'idéal, etc. - -Toutes ces impulsions ont pour ministre la _volonté_, qu'il faut bien se -garder de confondre avec le _libre-arbitre, ou faculté de choisir, entre -deux incitations contemporaines, celle à laquelle on obéira de -préférence_. - -Une division et une analyse philosophique de nos facultés, de l'influence -que chacune d'elles exerce sur toutes les autres, ne saurait trouver -place dans ces indications générales; nous dirons seulement que vous -devez donner une grande force, par un exercice continuel, aux instincts -sociaux et à la Raison qui juge de la vérité des rapports, afin que les -facultés égoïstes et celles de la conservation de l'espèce demeurent dans -leurs limites légitimes: car elles sont naturellement plus nombreuses et -plus fortes que celles qui nous relient à nos semblables. - -Dans l'idéal qui doit avoir la foi de vos élèves, l'humanité est son -Å“uvre propre: ce qu'elle a produit et produira de bien est et sera le -résultat du développement de ses facultés, du triomphe de sa volonté, de -sa Raison, de sa liberté sur les fatalités naturelles. Un tel idéal vous -oblige, non seulement à cultiver la Raison de vos élèves, mais encore à -respecter en elles _la liberté_, _la volonté_, _l'instinct de lutte_: -vous persuadant bien que les êtres de volonté faible ne sont bons qu'à -porter des fers et ne peuvent être vertueux. - -Pour se respecter et, par suite, respecter autrui, il faut se sentir -libre et digne; donc vous ne devez pas amoindrir dans vos élèves le -sentiment de leur valeur et de leur dignité. - -Tous nos progrès étant dus à la culture de notre intelligence, de notre -Raison et de notre Sensibilité, vos soins doivent tendre à les développer -chez vos élèves; à les habituer à ne rien croire de ce qui contredit la -science; car tout serait perdu si vous placiez en elles la contradiction. - -La régularité et la justesse de nos fonctions dépendant du bon état de -nos organes, vous devez prendre tous les moyens pour que la santé de vos -élèves soit solide, vigoureuse. Une santé faible fait autant d'esclaves -que le défaut de volonté ou de dignité, ou que la prédominance des -instincts égoïstes. - -Nous voilà donc bien loin déjà de la méthode ancienne, puisque vous ne -devez ni humilier, ni frapper vos élèves, ni _briser leur volonté, ni -leur ordonner de croire_, ni les punir en nuisant à leur santé, _ni leur -tolérer la soumission au mal physique ou moral qu'elles peuvent -empêcher_. - -Ces généralités dites, arrêtons-nous sur l'éducation physique. - - - II - -L'éducation commence dès le berceau; je vous conseille donc d'avoir un -établissement préparatoire annexe pour les enfants de six mois à cinq -ans. Vous les feriez diriger et surveiller par des jeunes filles -préalablement instruites de la méthode de FrÅ“bel un peu modifiée. - -Loin de soustraire ces jeunes enfants à l'influence du froid, de la -chaleur, etc., accoutumez-les graduellement à les subir, le premier -surtout. - -Tous les jours, à moins de contre-indications qui ne peuvent être que -temporaires, l'enfant doit prendre un bain d'eau froide de quelques -minutes, puis être promené à l'air quand il ne pleut pas. - -Jamais il ne doit être tenu dans une salle chauffée au poêle. - -Aussitôt qu'il peut s'asseoir, vous le ferez mettre sur une couverture et -le laisserez se rouler, essayer ses forces. - -Vous recommanderez aux mères de s'abstenir d'emmailloter leurs enfants; -d'avoir le soin de leur laisser les membres et la poitrine libres, la -tête nue ou très légèrement couverte; de tourner leur petit lit de -manière à ce qu'ils aient la lumière directement en face si elle est peu -vive, et directement opposée si elle l'est beaucoup, afin d'éviter le -strabisme, la fatigue des yeux ou leur différence de force; vous leur -recommanderez aussi de les coucher plus longtemps sur le côté gauche que -sur le droit, parce que l'enfant fort jeune a le foie très développé. - -Quand l'enfant marchera seul, vous prescrirez qu'on lui laisse prendre -tout le mouvement qu'il lui plaira, en le soumettant, par l'imitation, à -certains mouvements réglés, afin de développer et d'égaliser la force de -ses muscles, et de le préparer à une gymnastique sérieuse à laquelle vous -soumettrez toutes vos élèves de cinq à seize ou dix-sept ans. - -Aux exercices gymnastiques, vous ajouterez la natation et des promenades -auxquelles vous donnerez toujours un but utile. - -Je vous recommande d'éviter la flanelle sur la peau, les vêtements trop -chauds; point de corsets; que vos élèves soient vêtues de pantalons, de -tuniques flottantes, retenues à la taille par une ceinture quand elles -sortiront, et d'un chapeau rond contre la pluie et le soleil. Ne les -harcelez pas des éternels: prends garde, tu vas prendre froid, tu vas te -mouiller, tu vas gagner un coup de soleil, tu vas déchirer ou salir ta -robe, ton pantalon: laissez-les libres et acquérir de l'expérience à -leurs dépens; il n'y a que celle-là dont on profite. - -Vous n'aurez pas non plus la maladresse de leur interdire de grimper aux -arbres, de franchir les fossés, de lutter ensemble, sous prétexte que ce -sont des exercices masculins: jamais ne dites à vos enfants: une fille ne -doit pas faire cela: c'est bon pour un garçon. Quelles bonnes raisons -auriez-vous à lui en donner? l'_usage_ n'est pas une réponse convaincante -pour une rationaliste. - -Accoutumez vos enfants à l'ordre et à la propreté, car on transporte le -goût de l'ordre physique dans les choses morales et intellectuelles. Et, -comme vous voulez qu'elles sachent que chacun est tenu de subir les -conséquences de ses propres actes, et n'a le droit de compter que sur soi -pour réparer ses fautes et sa maladresse; que, devant la Justice, -personne ne nous doit rien pour rien; que c'est un acte de pure bonté que -de rendre un service sans compensation, habituez-les de bonne heure à se -suffire selon leurs forces, à nettoyer elles-mêmes les taches qu'elles se -font, à raccommoder leur linge puis, peu à peu, à faire leur lit, à -nettoyer leur chambre, leurs vêtements, leurs chaussures, à aider par -escouades aux travaux de la cuisine, de la buanderie, etc. - -Déclarez aux mères qui vous confient l'éducation de leurs filles, que -vous les élevez de manière à ce qu'elles ne servent aucun homme: que, de -retour dans leur famille, elles ne rendront à leurs frères aucun service -sans équivalent, parce qu'elles se considéreront comme leurs égales. - -Les enfants sont exigeants, despotes, parce qu'ils ne comprennent pas la -Justice. Vous devez donc vous attendre à voir les plus jeunes de vos -filles exiger des grandes et des domestiques les services qu'elles ne -peuvent se rendre, et se montrer insolentes et colères lorsqu'on -refusera. Ne vous épuisez pas à faire de la morale: demandez-leur -tranquillement ce qu'elles donnent en échange des services qu'elles -demandent. Rien, seront-elles forcées de vous répondre. - -Eh! bien, leur direz-vous, vous n'avez donc rien à exiger. Vous êtes -faibles, bien à plaindre de ne pouvoir vous suffire, d'avoir besoin des -gens qui n'ont nul besoin de vous: tout ce que l'on fait pour vous est -donc pure bonté; or, mes chères enfants, ne trouveriez-vous pas que ce -serait une sotte manière de vous rendre bonnes pour les autres, que de -s'y prendre à votre égard comme vous vous y prenez à l'égard de telles et -telles? Rendriez-vous un service que vous ne devez pas, à celles qui -l'exigeraient insolemment? Elles seront bien forcées de vous répondre que -non. Alors, leur direz-vous, demandez ce service comme vous trouveriez -juste qu'on vous le demandât. - -Quelque jeune que soit une enfant, ne cédez jamais à ses caprices et à -ses exigeances: rappelez-vous qu'un enfant n'est fort que de la faiblesse -de ceux qui l'entourent: il ne pleure ni ne crie à crédit. Toutefois que -votre résistance soit calme; ne grondez pas, n'élevez pas la voix, -n'essayez pas d'intimider l'enfant: il faut qu'il cède à la nécessité ou -à la raison, non pas à la peur qui affaiblit l'âme. - -Disons quelques mots du régime alimentaire. Les jeunes mères qui -porteront leurs enfants à votre maison annexe, vous demanderont souvent -des conseils sur ce point: dites-leur que toute mère doit nourrir son -enfant, à moins qu'il ne soit constaté qu'elle est trop faible ou -atteinte d'une affection organique; qu'après le lait de la mère, celui -qui convient le mieux, est celui d'une autre femme ayant à peu près le -même âge, la même carnation, la même couleur d'yeux et de cheveux; mais, -qu'en général, si elles ne sont pas bien sûres de la nourrice, il vaut -mieux élever l'enfant au biberon: le meilleur lait pour cet usage serait -celui de la jument; mais comme il est difficile de se le procurer, il -faut avoir celui de la même vache: le lait de chèvre rend les enfants -vifs, capricieux, mobiles: il faut l'éviter. Peu à peu l'on ajoute à -cette nourriture de la panade faite avec de la croûte de pain desséchée -au four. En général l'alimentation doit être réglée sur la dentition: -plus celle-ci est difficile et tardive, moins la nourriture doit être -substantielle, et plus l'allaitement doit se prolonger. - -Quand l'enfant mange seul, comme il faut éviter la prédominance de -l'instinct nutritif qui pousse à l'égoïsme et empêche la culture d'un -idéal élevé, la nourriture doit être simple: le lait, les Å“ufs, les -légumes, les fruits cuits ou bien mûrs et le pain à discrétion: telle -doit être la base de l'alimentation de l'enfant; la viande doit être -donnée en très petite quantité et toujours bien cuite: un régime de -viandes presque crues, rend dur et arrogant. Je vous recommande par -dessus tout d'éviter pour vos élèves, le thé, le café, les liqueurs, les -épices et le vin pur. Rappelez-vous que les excitants sont souvent le -germe des terribles habitudes qui tuent l'enfance. Vous éviterez aussi -avec soin les bonbons et les pâtisseries qui gâtent l'estomac, et vous ne -promettrez jamais ces choses en récompense, pas plus que vous ne donnerez -du pain sec comme punition. Vos enfants sont des êtres humains que vous -devez conduire par l'honneur non par les papilles nerveuses de la langue. - -Revenons aux qualités morales. - - - III - -L'enfant est naturellement voleur parce qu'il est égoïste, et ne comprend -pas la Justice; - -Il est naturellement menteur parce qu'il sait ce qui déplaît, veut le -faire pour se contenter, mais ne veut pas être grondé et puni; - -Il est naturellement colère parce qu'il s'aime, et s'irrite qu'on résiste -à ce qui lui plaît; - -Faible, il est rusé, fort il frappe sans pitié; rarement il est généreux -parce qu'il ne sent que lui-même; - -En général, il est très tendre au mal et se lamente pour la moindre -chose; - -Selon son degré de force, il est tyran ou lâche et sournois. - -Mais il a l'imagination vive, la mémoire bonne, un trésor de foi -inépuisable, une admirable logique, l'instinct d'imitation, et la -divination des sentiments qu'éprouvent pour lui ceux qui l'entourent. - -Défendez, sous peine de renvoi immédiat, à vos collaboratrices et à vos -domestiques de dire à vos élèves des contes de sorciers, de revenants, de -loups-garous, de croquemitaine: il vaudrait mieux qu'elles fissent mille -fautes, que d'être retenues d'en faire une seule par la crainte d'une de -ces absurdités; que jamais les contes de fée ne trouvent d'accès dans -votre maison: cela fausse l'esprit: que rien n'entre dans la pensée de -vos élèves qui ne puisse y demeurer; ne les trompez jamais: s'il n'est -pas possible de satisfaire à une question, il vaut mieux leur dire -qu'elles ne sont pas en état de comprendre la réponse. - -Vos enfants étant observatrices et imitatrices, vous veillerez à ce que -rien de ce qu'elles verront et entendront ne puisse être imité: vos -exemples vaudront toujours mieux que des leçons. - -Agissez de manière à ce que vos enfants sentent que vous les aimez, afin -qu'elles vous aiment et aient pleine confiance en vous; mais en même -temps qu'elles soient convaincues de votre Raison et de votre fermeté. - -Rappelez-vous surtout que, lorsqu'elles sont jeunes, vous ne les -corrigerez qu'en en appelant à leur égoïsme. - -A celles qui sont voleuses, point de morale; prenez-leur la chose -qu'elles préfèrent. Quand elles s'en lamenteront, dites-leur simplement: -pourquoi avez-vous fait à votre compagne ce que vous êtes désolées qu'on -vous ait fait? Rendez ce que vous avez pris et dites à celle que vous -avez lésée: je suis fâchée de t'avoir fait ce que je ne voudrais pas que -tu me fisses. Si vous récidivez, vous aurez la honte de rester à la -maison, tandis que vos compagnes viendront avec moi faire une promenade -pour s'instruire sur telle chose: la voleuse mérite d'être ignorante. - -A celles qui sont menteuses, point de morale; prenez l'air sérieux; et -quand elles vous disent quelque chose: je ne sais si cela est vrai, -répondrez-vous; comment voulez-vous que je croie quelqu'un qui a été -assez lâche pour ne pas dire la vérité. La menteuse témoignera de la -honte et du chagrin, vous promettra de ne plus recommencer: alors revenez -franchement à elle et ne lui reparlez plus de sa faute que pour lui dire: -tu n'avais pas songé que mentir accuse de la crainte, que la crainte est -une lâcheté, que tu ne devais pas mentir aux autres, parce que tu ne -voudrais pas qu'on te mentît; je suis sûre que, maintenant que tu as -réfléchi, tu ne commettras pas cette vilaine action. - -Si votre élève est colère et frappe, exigez que la personne frappée le -lui rende, afin qu'elle sache ce que c'est; puis enfermez-la dans une -chambre sans dire un mot. Lorsqu'elle sera revenue au calme, dites-lui -tranquillement qu'elle s'est fait passer pour folle, a excité la pitié, -donné un mauvais exemple et offensé quelqu'un; qu'il ne lui sera permis -de rentrer au milieu des autres que lorsqu'elle aura fait ses excuses à -la personne qu'elle a offensée, et dit à ses compagnes: je suis fâchée -d'avoir fait ce que je n'aurais pas voulu qu'on me fît, et d'avoir donné -un exemple que j'aurais trouvé mauvais qu'on me donnât. Si l'enfant est -volontaire, obstinée, demandez-lui pourquoi elle veut ou ne veut pas -faire telle chose: elle vous le dira. Démontrez-lui qu'elle se trompe et -pourquoi elle se trompe, faites l'en convenir et dites-lui doucement: -qu'il n'y a rien de mieux que de renoncer à vouloir une chose que, par -erreur, on a d'abord voulue; rien de faible et de déraisonnable, comme de -persister à vouloir ce qu'on ne croit pas le mieux; que, du reste, elle -est libre, mais que vous éprouverez du chagrin, vous qui l'aimez, si elle -préfère son orgueil à votre appréciation. - -Si elle frappe plus faible qu'elle, immédiatement rendez-le lui; et quand -elle pleurera, ajoutez: moi qui représente la Justice, je t'ai punie sans -colère, pour te faire rentrer en toi-même et t'exciter à comprendre qu'on -est une lâche de frapper qui ne peut se défendre; présente tes excuses et -ne fais pas à plus faible que toi, le mal que tu ne voudrais pas que plus -fort te fît. - -Dans votre établissement annexe, recommandez aux surveillantes de ne pas -laisser la jeune enfant frapper l'objet contre lequel elle s'est heurtée -et, si elle le fait, de l'appeler petite sotte et de ne pas faire -attention à ses pleurs, à moins qu'elle ne se soit blessée, auquel cas on -devrait la soigner sans la plaindre. - -Recommandez-leur pareillement de ne pas permettre que les enfants -tourmentent les animaux que vous aurez, pour cultiver leur sympathie -envers tout ce qui vit. - -Si une élève est lâche, se laisse battre, faites-lui en une grande honte; -obligez-la à se défendre vigoureusement; car il faut qu'elle s'habitue à -se croire aussi respectable que les autres, à résister à l'oppression, à -défendre plus faible qu'elle; il n'y a de tyrans que parce qu'il y a des -majorités de lâches. - -Si l'élève est malade, soignez-la tranquillement: ne la plaignez pas et, -quand elle pourra raisonner, demandez-lui si ses plaintes la guériront, -et pourquoi elle risque d'ennuyer les autres sans profit pour elle. - -Ne souffrez jamais qu'une élève vous fasse un rapport secret; mais exigez -que les élèves s'avertissent mutuellement; punissez les grandes qui ne le -font pas, et prescrivez que l'on amène devant vous celle, qui plusieurs -fois, aura commis une action blâmable, et que celles qui l'ont avertie -soient ses accusatrices. Chassez sans miséricorde de votre établissement -l'élève qui aura exposé sa classe à se faire punir pour sa faute non -avouée: car cela révèle un caractère orgueilleux, injuste et poltron. - -Vos élèves, par l'amour d'elles-mêmes, arriveront de la sorte à pratiquer -et à comprendre la Justice, à sentir qu'elles n'ont droit à rien attendre -d'autrui quand elles ne donnent rien en échange: c'est encore à leur -égoïsme que vous devez vous adresser pour les rendre sensibles et bonnes. -Elles savent qu'en leur rendant des soins et des services pour lesquels -elles ne donnent rien, on use de bonté non de Justice à leur égard; -faites-leur comprendre que le moyen de s'acquitter, est de se montrer -polies envers ceux et celles qui ont été bons pour elles, de leur rendre -tous les services qu'elles pourront, et d'agir à l'égard des faibles -comme les forts ont agi envers elles. - -Il n'y a qu'un seul cas où tous soyez autorisée à les faire jeûner; c'est -quand elles ont préféré employer leur argent en dépenses frivoles, qu'à -le donner aux pauvres qui leur demandaient l'aumône. Alors faites-leur -sentir dans leur chair la souffrance de leurs semblables. C'est en -s'habituant à se sentir en autrui qu'on devient bon: la sensibilité et la -bonté ne sont que l'extension de l'égoïsme, qui devient d'autant plus -prépondérant à la circonférence qu'il l'est moins à son centre ou -personnalité. - -Je ne saurais trop insister, Madame, sur le chapitre de la toilette: -votre devoir est de faire comprendre aux mères que vous ne voulez pas que -vos élèves soient des poupées de luxe, parce que vous voulez en faire des -femmes sérieuses, éteindre, autant qu'il est en vous, les germes de -vanité qui sont dans l'enfant bien vêtu, et les germes de haine, d'envie, -de révolte que la vue de ces enfants développe dans l'âme des filles du -pauvre. Dites à ces mères étourdies que quand vous leur rendrez leurs -filles, elles préféreront se parer avec simplicité et consacrer le -surplus à vêtir une pauvre travailleuse sans ouvrage, que de l'exciter à -se pervertir par la vue de ses dentelles et de ses vingt mètres de soie. - -En habituant vos enfants à se servir elles-mêmes et à échanger leurs -services, vous les avez accoutumées à l'égalité; vous leur avez fait -pressentir que la société est fondée sur l'échange des services, et que -toutes les fonctions utiles sont honorables. Ne perdez jamais de vue une -seule occasion de faire ressortir cette dernière vérité, en leur -démontrant quand elles seront en âge, que les fonctions les plus élevées -ont pour base celles qui le paraissent le moins, et ne sont rendues -possibles que par l'existence de ces dernières: ainsi, leur direz-vous, -si les domestiques n'employaient pas leur temps comme ils le font, je -n'aurais pas celui de vous élever. Que serait-ce si j'étais obligée de -bâtir ma maison, de fabriquer mes meubles, de tisser, de tailler, de -coudre mes vêtements, mon linge? Vous le voyez, mes enfants, toute -fonction utile est honorable et nécessaire pour l'accomplissement des -autres; nous devons donc égard et respect à tous ceux qui en remplissent, -quelque humbles qu'elles soient. Rappelez-vous qu'on ne vaut dans la -société que par le travail, puisque la société est basée sur le travail: -notre devoir est donc de nous mettre en état de remplir une fonction -utile à nous et aux autres, et qui donne lieu à l'échange des services. - -Vous ne permettrez pas, Madame, que vos élèves renoncent jamais à faire -une chose possible qui n'est pas au dessus de leurs forces, ni qu'elles -se soumettent à ce qu'elles peuvent éviter: rappelez-vous que la -résignation au mal physique et moral dont on peut triompher, n'est pas -sagesse, mais lâcheté; que cette résignation là est l'ennemie du Progrès -et l'auxiliaire de la tyrannie. - -Je n'ai nul besoin de vous rappeler que vous devez ménager beaucoup la -dignité de vos élèves et ne leur faire de réprimandes publiques que dans -des cas rares et exceptionnels. Presque toujours, pour ne pas dire -toujours, prenez à part l'élève qui a fait une faute, et demandez-lui -avec calme et bonté pourquoi elle a commis un acte répréhensible; -dites-lui qu'elle s'imagine avoir eu raison; que vous êtes prête à -l'entendre; forcez-la, par une suite d'interrogations mises à sa portée, -à convenir de son tort et à trouver le moyen de le réparer. S'il est -question d'un défaut habituel, ajoutez: que ce défaut la rendra -malheureuse et fera souffrir ceux qu'elle aime le plus; que si elle le -veut, elle peut s'en corriger, que vous l'estimez assez pour savoir -qu'elle le voudra et qu'elle en aura la force; que vous l'y aiderez en la -prévenant et en la dirigeant; qu'enfin vous êtes prête à vous charger de -cette tâche parce que vous l'aimez de tout votre cÅ“ur, et que vous -désirez vivement qu'elle soit estimée et chérie de tous. Vous verrez -alors comme ce brave petit être, relevé dans sa propre estime, laissé -libre dans sa volonté, vous aimant et ayant confiance en vous, fera tous -ses efforts pour obtenir votre approbation. - -Si elle retombe, ne la grondez pas, plaignez-la et dites-lui doucement: -courage, ma fille, moi-même j'avais tel défaut; quand j'eus pris la -résolution de m'en corriger, j'y retombai vingt-cinq fois le premier -mois, vingt le second, quinze le troisième et ainsi toujours en diminuant -jusqu'à ce que j'en fusse guérie. Fais de même et tu vaincras: _car tout -est possible, dans le domaine moral, à la toute puissance de la volonté_. - - - IV - -Une habitude que vous devez faire prendre de bonne heure à vos élèves, -c'est de faire tous les soirs leur examen de conscience: rien n'aide à la -correction de soi-même comme cette sage pratique. Aussitôt donc qu'elles -auront cinq ou six ans, vous ou vos collaboratrices les prendrez à part -avant de les coucher et on leur dira: Voyons ce que nous avons fait de -bien et de mal aujourd'hui. Vous leur rappellerez alors une à une leurs -fautes sans les leur reprocher, ajoutant à chacune: cela n'est pas bien -parce que nous avons fait ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait. -Avez-vous réparé cela autant que vous l'avez pu? Avez-vous fait vos -excuses? - -Et comme il ne faut pas que l'enfant évite seulement le mal, mais encore -qu'elle fasse le bien, vous ajouterez: nous aurions dû donner un sou à ce -pauvre, parce que, si nous étions malheureux, nous voudrions qu'on nous -donnât; nous aurions dû défendre telle petite compagne que nous avons -laissé battre, parce que nous voudrions qu'on nous défendît, etc., etc. -Demain nous ferons telle réparation qui nous est possible et veillerons -mieux sur nous. - -Quand l'élève pourra faire seule son examen et aura la conscience assez -ferme pour ne pas se faire d'illusions, ne lui dites que ce mot, quand -elle commet une faute: je te renvoie ce soir devant ta conscience. - -Habituez surtout votre élève à respecter son juge interne, à ne pas se -croire permis de penser et de faire ce qu'elle n'oserait avouer. Votre -principale tâche, sous le rapport moral, est de lui faire sentir que, si -son imperfection doit la rendre modeste et indulgente, son devoir est de -s'améliorer, et de croire en sa force et en l'efficacité de sa volonté. - -Remarquez, Madame, que je vous parle de _modestie_, non pas d'_humilité_; -la modestie consiste à ne pas s'exagérer sa valeur et sa puissance -d'action; l'humilité est un sentiment vil qui porte à s'abaisser, à se -méconnaître, à se mettre au dessous de tous et à souffrir de tous; or -rien n'est plus opposé à notre idéal que ce vice qui favorise la paresse, -la lâcheté, est une négation de la justice, de l'ordre et de la -solidarité, une préparation à la tyrannie, et est le fond du caractère de -l'esclave: garantissez avec soin vos élèves de cette débilité morale. - -Jusqu'ici l'élève, n'étant qu'une égoïste, vous avez dû prendre pour -mesure de ses actes envers les autres, l'amour qu'elle se porte à -elle-même et lui donner pour critère cette maxime: fais ou ne fais pas ce -que tu _voudrais_ ou _ne voudrais pas_ qu'on te fît. Elle ne s'est pas -aperçue, qu'en défendant plus faible qu'elle, par exemple, si elle -faisait en un point ce qu'elle voudrait qu'on fît pour elle afin de -n'être point accablée, d'un autre côté, en frappant celle qui frappe, -elle lui fait ce qu'elle ne voudrait pas qu'on lui fît. Il est temps que -vous réformiez ce que les maximes basées sur l'égoïsme ont de faux, en le -transformant ainsi: fais à autrui ce que tu trouverais juste et équitable -qu'on te fît; ne lui fais pas ce que tu trouverais injuste et inéquitable -qui te fût fait. Sans cette transformation des maximes primitives, vos -élèves ne comprendraient pas que la société se permît d'être justicière, -ni qu'aucun de nous eût le droit et le devoir de l'être, quand la société -n'est pas présente ou n'a pas pourvu. - -Or, remarquez, Madame, que notre conception de la société exige -impérieusement la modification que je vous indique. Les formules tirées -de l'amour de soi étaient bonnes quand le pouvoir était cru délégué d'en -haut, et la justice émanée de Dieu, dont le roi et le prêtre étaient les -ministres: alors tout redressement appartenait à Dieu et à ceux qu'il -avait commis à cet effet. Mais aujourd'hui nous savons que toute justice -émane de nous, et que la société qui n'est que la collection organisée -des individus qui la composent, ne saurait avoir d'autre Morale ni -d'autres droits que les leurs. - -Si donc la vieille Morale disait: à Dieu et à ses lieutenants appartient -le droit de justice; quant à vous, individus, aimez vos ennemis; -lorsqu'on vous soufflette sur une joue, tendez l'autre; lorsqu'on vous -enlève votre tunique, donnez encore votre manteau; vous ne sauriez trop -vous abaisser, trop souffrir des autres; laissez la justice à Dieu et, -par votre humiliation, frayez-vous une route vers le ciel; si dis-je la -vieille Morale dit cela, vous, prêtresse de la Morale nouvelle, sortie de -l'idéal nouveau, vous êtes au contraire tenue de dire à vos élèves: tant -que vous ne connaissez pas la loi Morale, vous n'êtes ni bonnes ni -méchantes; quand vous la connaissez, par votre libre choix, vous pouvez -être l'un ou l'autre. En vous est la force nécessaire pour triompher de -l'exagération de vos instincts. Vous êtes les égales de tous; cherchez à -vous bien connaître, afin de remplir, s'il se peut, la fonction à -laquelle vous appellent vos facultés; ne souffrez pas, si cela vous est -possible, qu'une incapacité vous supplante: vous vous le devez à -vous-mêmes et au corps social. Créatures progressives, ne tentez pas de -justifier vos fautes par votre faiblesse, car vous êtes obligées de vous -améliorer et d'améliorer les autres. Votre devoir étant d'empêcher le mal -en vous et hors de vous, vous ne devez ni commettre ni souffrir -l'injustice et la méchanceté, car vous êtes responsables, non seulement -du mal que vous faites et du bien que vous négligez d'accomplir, mais -encore des vices d'autrui et du mal qui en résulte, si, pouvant les -corriger ou les contenir, vous ne l'avez pas fait. - -Et pour que cette morale ne rende pas vos élèves dures, peu indulgentes, -orgueilleuses, habituez-les à compter et à peser leurs défauts, à -connaître leurs imperfections, à ne pas se montrer plus sévères envers -autrui qu'elles ne le sont pour elles-mêmes; à tolérer des défauts qui ne -causent pas un mal réel, comme elles trouvent bon qu'on tolère les leurs: -à se bien persuader, qu'en maintes circonstances, on nous blesse bien -plus par étourderie que de propos délibéré, et qu'il serait absurde de -nous en fâcher, puisqu'il est notoire que souvent nous en avons fait -autant; qu'enfin, il n'y a pas de défaut plus insupportable que la -susceptibilité, parce qu'elle met à la torture ceux qui nous entourent, -empêche l'épanchement, et qu'un caractère méticuleux perd ses amis les -meilleurs, car il n'y a pas de société possible avec un buisson d'épines. - -Faites-leur bien comprendre que, ne pas tolérer le mal en autrui, ne -signifie pas s'ériger en censeurs et professeurs de Morale, mais ne pas -consentir pour soi et les autres à devenir victime d'une injustice ou -d'un défaut capital. - -Ainsi élevées, vos élèves, dès l'âge de douze ans, sauront, par leur -pratique journalière, en se rendant les services d'ordre et de propreté, -que tout travail utile est honorable. - -En échangeant leurs services, elles ont appris que la société est basée -sur le travail et l'échange; - -En recevant et rendant des services gratuits, elles ont appris la bonté; - -En défendant contre leurs compagnes leur dignité, leurs droits et ceux -des faibles, elles ont appris la justice et la solidarité; - -En triomphant des obstacles que vous avez su mesurer à leurs forces, -elles ont appris qu'on ne doit jamais se résigner au mal qu'on peut -supprimer ou diminuer; - -En luttant contre leurs défauts, en triomphant de plusieurs, elles ont -appris qu'elles sont des êtres progressifs, et que la volonté est toute -puissante; - -Par votre calme, votre impartialité, votre justice, votre équité, votre -indulgence, elles ont pris une haute idée du pouvoir social que vous -représentez auprès d'elles: elles savent qu'il doit éclairer, moraliser, -punir selon l'intention et dans le but de faire réfléchir, d'améliorer; - -Elles ne possèdent que trois axiomes: fais aux autres ce que tu voudrais -qui te fut fait dans les limites de la justice et de l'équité; - -Ne fais pas aux autres ce que tu ne trouverais ni juste ni équitable -qu'ils te fissent; - -Ne souffre pas des autres, ni contre les autres, ce qui n'est ni juste ni -équitable; - -Mais ces axiomes sont dans leur pratique: c'est l'âme de leur vie, le -criterium de l'examen de conscience qu'elles font chaque soir. - -Ce ne sont pas, à la vérité, de profondes théoriciennes que vos élèves; -mais ce sont de bonnes et sincères praticiennes, plus fortes en -Sociologie et en Morale que tous nos phraseurs: elles sont prêtes à faire -de leur pratique une doctrine. - - - - -CHAPITRE III. - -ÉDUCATION RATIONNELLE (SUITE). - - -V - -L'enfant abstrait et généralise plus que nous, mais pas de la même -manière, parce qu'il ne comprend que le concret: sa généralisation -exagérée le dispose à confondre les espèces et à mal voir les individus. -Pour qu'il ne soit pas toute sa vie dans l'à peu près, il faut mettre -tous ses soins à développer en lui l'esprit d'analyse, combiné sans cesse -avec la comparaison. - -A peine l'enfant meut-il les bras avec intention, qu'il veut tout voir et -tout toucher; c'est alors que vous feriez bien de l'amuser méthodiquement -avec les jouets de FrÅ“bel, de manière à ce qu'il applique à chaque chose -tous les sens qui y sont applicables. Arrête-t-il ses yeux sur autre -chose? Suivez la même méthode. Regarde-t-il une rose, par exemple? -dites-lui, en lui montrant chaque détail: rose--tige--feuilles -vertes--épines qui piquent; et en la portant à ses narines: elle sent -bon. Ayez soin, autant que vous le pouvez, pour faire ressortir -l'analyse, de mettre immédiatement après quelque chose d'opposé; ainsi à -l'odeur de la rose opposez celle du souci; à la forme de la boule, -opposez celle du cube. - -Quand l'enfant parlera, ne lui laissez pas prendre l'habitude d'appeler -un cheval dada, un chien toutou, des friandises nanan; mais accoutumez-le -à nommer chaque chose par son nom, et prenez grand soin de lui faire -décrire l'objet dont il vous parle pour la première fois: s'il vous parle -d'une chèvre, par exemple, aidez-le à vous dire qu'elle a un corps, un -cou, une tête et quatre pattes, des poils de telle couleur, de gros yeux, -une barbe et des cornes; qu'elle marchait ou grimpait, ou broutait -l'herbe; qu'elle baissait la tête et présentait les cornes quand on -l'approchait; qu'elle ne sentait pas bon; que son poil était doux ou -rude, etc. En habituant ainsi l'enfant à l'analyse, il acquerra, de ce -qu'il voit, des idées nettes; établira des groupes par comparaison, et ne -sera disposé de sa vie à se contenter d'expressions vagues, de notions -mal définies, vice intellectuel de la plupart d'entre nous. - -L'enfant, avons-nous dit, ne comprend que le concret; c'est donc un -contre-sens que de meubler sa mémoire de mots qui représentent des -notions abstraites ou des sentiments qu'il ne peut éprouver: rien n'est -affligeant comme de le voir transformé en oiseau jaseur, récitant une -fable de La Fontaine, une page d'histoire ou de grammaire. - -Dans votre maison annexe ou établissement préparatoire, vos élèves ont -appris en jouant à lire, écrire, calculer et un peu dessiner; aussitôt -qu'elles sont avec vous, il faut, peu à peu, leur faire comprendre que le -travail n'est pas un _jeu_, mais un _devoir_. Permettez-moi, Madame, -d'insister ici sur l'ordre et la succession des études, autant que sur la -méthode d'enseignement. - -L'histoire, la littérature doivent n'être un objet spécial d'étude -qu'assez tard; il faut que la Raison et le goût soient développés avant -d'y songer; j'en dis autant de la Philosophie théorique. Mais toute -l'éducation doit être une philosophie pratique: l'élève doit être -philosophe sans le savoir, comme elle est moraliste sans le savoir: et -ses grandes études historiques doivent être jalonnées sans qu'elle s'en -doute. - -Soyez assez bonne, Madame, pour me suivre avec attention dans les -indications sommaires que je vais vous donner, afin d'éclaircir ma -pensée. - -Votre élève doit savoir sa langue: il faut donc qu'elle apprenne la -grammaire, la syntaxe, l'orthographe. Au lieu de commencer, avec elle, -par la grammaire particulière, ainsi que le fait tout le monde, commencez -par la grammaire générale ou philosophique et l'analyse logique; dites à -l'élève: tout mot qui représente une personne ou une chose est un nom; -tout mot qui représente une qualité est un adjectif; tout mot qui -représente l'existence simultanée d'un nom et d'une qualité est un verbe; -tout mot qui marque les rapports de situation, direction, cause, etc., -est une préposition, le sujet est l'objet de la qualité; le régime est ce -qui est sous la dépendance de la qualité. Montrez de nombreux exemples de -ces mots; faites soigneusement distinguer une proposition principale -d'une incidente, une proposition directe d'une inverse; faites mettre -chaque mot à sa place logique, retrouver le verbe _être_ dans toutes les -combinaisons. - -Pour apprendre l'orthographe d'usage, il suffit que l'élève connaisse les -variations du temps et du genre, et lise chaque page des dictées qu'elle -fera, jusqu'à ce qu'elle soit à peu près sûre de l'écrire sans faute sous -la dictée: car la dictée n'est pas pour apprendre l'orthographe, mais -pour s'assurer qu'on la retient, et signaler les mots que l'on a besoin -d'écrire dix ou quinze fois, jusqu'à ce qu'on n'y laisse plus de fautes. - -Quand votre élève est forte en grammaire générale, en analyse logique et -en orthographe d'usage, passez à la grammaire particulière; divisez le -nom en Nom et prénom; l'adjectif en Adjectif, participe, adverbe, -article, etc.; donnez sur chaque chose les plus grands détails; exigez -des analyses grammaticales raisonnées, et faites faire de nombreux -exercices de syntaxe. - -Pour l'Arithmétique, expliquez bien les principes; exigez que les élèves -rendent compte de tous les détails de leurs opérations; de l'arithmétique -passez à l'algèbre, puis à la Géométrie, dont elles ont pris le goût avec -les jouets de FrÅ“bel. - -Chaque semaine, conduisez vos élèves une fois au cabinet zoologique; une -autre, dans les galeries minéralogiques; une autre, enfin, au jardin -botanique. - -Excitez leur curiosité, leur attention, de manière à ce que chacune -retienne bien une chose. De retour, faites-les dessiner ce qu'elles ont -vu, puis donnez à chacune, tout haut, le nom du pays natal de l'animal, -de la plante, du minéral qu'elle a remarqué; les mÅ“urs de l'un, les -usages auxquels sont employés les autres dans l'industrie, la médecine, -etc. Nommez les acclimateurs, les inventeurs, afin que les élèves sentent -le progrès en toutes choses. Profitez de ces leçons pour donner -l'esquisse de la géographie naturelle et politique du pays, et engagez -l'élève à en faire la carte, à relater tout ce que vous lui en avez dit, -à rechercher et à décrire tous les animaux, toutes les plantes, tous les -minéraux de ce pays. - -Comme à chaque instant vous êtes obligée de dire à l'élève: cet animal, -cette plante sont de tel ordre, de telle famille, elle sera désireuse -d'apprendre la classification des sciences qu'elle étudie, ce qui -abrégera beaucoup votre tâche, et vous donnera occasion de faire observer -que les classifications ne sont que des méthodes artificielles, créées -par l'esprit humain, à cause de son insuffisance; qu'elles ne tiennent -compte que de certains points de ressemblance, et négligent les -différences souvent très nombreuses; qu'en conséquence, elles ne -représentent pas la nature, mais certains rapports généraux découverts -par nous. - -A celles qui ont franchi ces premières études et les continuent sur -planche, vous ferez voir des expériences de chimie, de physique et des -machines. - -Les explications que vous donnerez sur les cas particuliers, vous -conduiront à parler des lois et des classifications de ces sciences, et -la curiosité des élèves, l'intérêt que vous aurez excité, feront le -reste. N'oubliez jamais de prendre la science à son début, d'en montrer -le progrès, d'en nommer les inventeurs et ceux qui l'ont perfectionnée, -augmentée; car il faut que l'élève sente et voie le progrès partout. - -Profitez des belles nuits pour faire connaître à vos enfants le nom des -constellations. Devant le magique spectacle d'un ciel calme et étoilé, -donnez-leur vos leçons d'astronomie, la théorie de la formation des -globes, et les lois de la mécanique céleste: tout naturellement cela les -conduira à vous interroger sur le nôtre et ses vicissitudes; sur les -créations successives de la planète, manifestes dans les couches -géologiques qu'elles ont étudiées. Dites-leur la théorie des savants sur -toutes ces choses, et montrez-leur les créations terrestres s'élevant du -minéral à nous par une série de transformations progressives, de manière -à se présenter comme nos ébauches, comme notre espèce arrêtée à divers -points de son développement. Elles verront alors que nous sommes la -synthèse de notre planète, et qu'il n'y a pas moins progrès dans les -Å“uvres de la nature que dans les nôtres. - -Pour compléter les études précédentes, vous aurez soin de donner à vos -élèves des notions d'anatomie comparée sur squelette et sur planche et, -en même temps, des notions de physiologie, terminant le tout par un cours -d'hygiène. Ici, comme dans les études précédentes, vous leur ferez -toucher du doigt le progrès dans la série des espèces, dans le -développement individuel, et dans celui de la science que nous avons de -ces choses: vous signalerez à leur reconnaissance les savants qui ont -découvert et classé les faits, et élaboré les théories qui mettent en -évidence les lois. - - - VI - -L'élève sait que les classifications ne sont que des méthodes -artificielles: elle a pu s'en assurer en voyant les différences qu'elles -négligent, et par les variations et modifications qu'elles ont subies. -Vous n'avez pas négligé les remarques à cet égard pour lui faire -observer qu'elles sont le produit de nos facultés: nous _observons_ les -phénomènes concrets, lui avez-vous dit; nous les _comparons_ et, par là , -nous en constatons les ressemblances et les différences; par notre -faculté d'_abstraire_, nous détachons les similitudes individuelles, et -nous en formons une sorte d'être de raison qu'on appelle une espèce, un -groupe, une famille, etc.; mais en réalité, dans la nature, il n'y a que -des individus plus ou moins dissemblants ou ressemblants: _les -abstractions ne sont pas des choses_. - -Vous avez eu bien soin aussi de l'empêcher de se créer des idoles -scientifiques, et de se méprendre sur la portée du langage de la science. -Ainsi vous lui avez démontré que toute idée générale et abstraite n'a de -réalité que dans les faits: que, par exemple, la couleur bleue n'existe -pas en dehors des objets qui ont cette coloration, pas plus que la pensée -en dehors des cerveaux qui pensent, et les lois en dehors des individus -d'où on les a abstraites. Vous lui avez bien dit qu'une idée abstraite ou -générale n'exprime qu'une qualité des choses; que lorsque l'on dit, par -exemple: par la loi d'attraction, les corps tendent vers le centre de la -terre, cela ne signifie pas qu'il y a, en dehors des corps, quelque chose -qu'on nomme _loi d'attraction_, mais seulement que tous les corps ont une -qualité faisant partie d'eux-mêmes, qui les fait se diriger vers le -centre du globe, lequel centre a la propriété de les attirer; qu'en -conséquence dire: voilà la loi de telle série, cela signifie: tous les -êtres de telle série ont telle qualité active. Personnifier une -abstraction, en faire un être à part pour la commodité du langage, c'est -bien: mais il ne faut pas s'y laisser tromper. - -Voulant faire de votre élève une créature rationnelle, vous lui avez -démontré que le seul objet de notre connaissance est ce que nous pouvons -observer, soit en nous soit hors de nous; que cet objet de l'observation -externe ou interne, ne nous est connu que parce qu'il _apparaît_, c'est à -dire est un _phénomène_ ou bien une loi des phénomènes; vous lui avez -fait soigneusement distinguer les phénomènes physiques, ou d'observation -externe, d'avec les phénomènes intellectuels et moraux, ou d'observation -interne. - -A mesure que sa raison se développera, vous lui ferez découvrir à -elle-même que rien de ce qui occupe notre pensée n'est _simple_; que -tout, au contraire, est une _synthèse_. Pour les phénomènes physiques, -rien ne lui paraîtra plus évident, puisqu'il n'y en a pas un qui ne soit -une réunion de qualités; pour nos phénomènes internes, cela ne lui sera -pas plus difficile, parce qu'elle ne sera pas imbue d'idées -métaphysiques: en effet, en se repliant sur elle-même pour s'examiner, -elle conviendra que l'_idée_ des corps se représente comme une synthèse; -que la plus simple des idées abstraites qui se rapportent à eux, se -compose au moins de deux termes: ainsi elle ne peut songer à une couleur, -sans songer en même temps à une portion d'étendue qui la supporte. Quant -aux facultés intellectuelles et morales, elle avouera qu'elles n'existent -pas hors d'une synthèse. Qu'est-ce, en effet, que l'imagination en dehors -des images qui la manifestent? La mémoire sans les choses qui la -remplissent? L'amour ou la haine sans un moi aimant ou haïssant, et la -chose aimée ou haïe? Qu'est-ce même que ce moi sans la suite des -phénomènes de mémoire qui le constituent? - -Votre élève, habituée à l'analyse, à la réflexion, au raisonnement, vous -dira sans doute: dans tous les phénomènes, il y a deux aspects: la -_fixité_ et la _mobilité_ ou le _devenir_. Je suis bien la même personne -du berceau jusqu'à la tombe, et cependant je sais bien que, pas une -minute je ne suis la même; que je me modifie incessamment dans mon corps -et dans mes facultés. Il me paraît en être de même, à des degrés -différents, pour tout ce que je connais. Qu'est-ce que cette chose fixe -qui fait l'unité individuelle des êtres, leur identité et que je ne puis -saisir? - -Répondez sans hésiter, Madame: tu me poses la question qui tourmente le -plus les esprits élevés depuis l'origine de notre espèce; et à laquelle -on ne peut répondre qu'à l'aide d'hypothèses invérifiables. Tu le sais, -notre Raison n'est faite que pour connaître les phénomènes et leurs lois, -non pour connaître l'essence des choses ni les causes premières qui ne -sont pas du domaine de la science. - -De ce que nous ne pouvons connaître le côté fixe des phénomènes, -s'ensuit-il que nous devions le nier? Ce serait absurde: puisque cette -fixité est un phénomène perçu par la Raison. - -Nous est-il interdit de former une hypothèse sur cette chose dont la -nature se dérobe à la connaissance? Non; mais prends garde! Rappelle-toi -qu'une hypothèse ne peut être tout au plus qu'une _probabilité_. N'oublie -pas non plus que la Raison et la Science te démontrent que tout est -_composé_, conséquemment _étendu_, _divisible_, _limité_, en _relation_; -que la _diversité est la condition de l'unité_, et qu'_un être est -d'autant plus parfait qu'il est plus composé_. D'autre part, ton -sentiment te dit que les lois qui régissent l'ensemble des choses ne se -contredisent pas; que les lois qui régissent ta pensée sont identiques à -celles de l'univers: tu ne peux donc accepter ou créer une hypothèse -fondée sur le _simple_, _l'inétendu_, _l'indivisible_, _l'absolu_, -_l'infini_. Ces mots n'ont aucun sens pour la pensée, et sont -contradictoires à la Raison et à la Science. Il serait absurde, tu dois -le comprendre, de prétendre les justifier, en alléguant l'existence d'un -ordre de choses régi par des lois _opposées_ à celles de la Raison et de -l'univers. Qui a vu cet ordre de choses? Qui oserait prétendre, sans -preuves possibles, que cet univers, que nous croyons un, est -contradictoire à lui-même? - -C'est en dirigeant ainsi vos élèves, Madame, en les préservant avec soin -de la maladie métaphysique, que vous les préserverez en même temps des -vices intellectuels en si grande vogue aujourd'hui. Ce ne seront pas -elles qui prendront des lois pour des êtres en soi; discuteront gravement -sur les causes premières et les essences, comme si elles avaient reçu -leurs confidences intimes; généraliseront des faits exceptionnels; -rangeront sous une loi des phénomènes qui n'y sont pas soumis; nieront -des faits bien observés, sous prétexte qu'ils ne rentrent pas dans le -cadre des lois connues; tireront d'un fait des conséquences qu'il ne -contient pas; introduiront la classification dans ce qui ne saurait la -comporter; établiront de fausses séries; bâtiront des hypothèses sur des -pointes d'aiguille. Non, elles considéreront toute théorie scientifique -comme une solution provisoire, un point d'interrogation, et toute -hypothèse ou théorie contradictoire à la Raison et aux faits prouvés, -n'attirera que leur dédain. - -Vos élèves observent bien, raisonnent bien, ont une idée générale et -précise des sciences naturelles, de la Physique, de la Chimie, de -l'Anatomie, de la Physiologie, de l'hygiène; elles savent leur langue, -ont de bonnes notions d'Astronomie, de Mathématiques; peuvent classer un -animal, une plante, un minéral et connaissent sommairement la géographie -et l'histoire des peuples des contrées dont elles ont étudié les -produits: elles ont la Philosophie, la Morale et la Sociologie pratiques; -elles croient à la loi du Progrès; elles savent ce qu'est l'humanité, ce -qu'elles lui doivent, car vous leur avez dit: si c'est la nature qui a -créé ces animaux, c'est le génie et le travail de notre espèce qui les -ont domptés; - -Si c'est la nature qui a créé toute ces substances solides, c'est le -génie et le travail de notre espèce qui les ont transformés en édifices, -et en maisons pour nous abriter; - -Si c'est la nature qui fournit le marbre et la pierre, c'est le génie et -le travail de notre espèce qui en font des statues, des ornements, des -objets d'utilité; - -Si c'est la nature qui a créé le lin, le chanvre, si c'est elle qui -fournit les matériaux dont on extrait les couleurs, c'est le génie et le -travail humains qui les transforment en vêtements, en riches peintures; - -Si c'est la nature qui donne les métaux, c'est le génie et le travail -humain qui les épurent, les façonnent, et en font des remplaçants de nos -forces musculaires, des aides infatigables, des ornements; - -Si c'est la nature qui a créé nos facultés, c'est notre génie et notre -travail qui les ont développées, de plus en plus perfectionnées, et créé -par elles, l'art, la science, l'industrie, la Société, la Justice -progressive. - -Vous le voyez, mes enfants, nous sommes plus grands que la nature: car -nous avons puissance de la dompter, de la façonner: notre arme, contre -elle, _c'est le travail_: c'est lui qui fait notre puissance et notre -gloire, et nous rend dignes d'occuper une place dans l'humanité. - -Vous le voyez encore, chacun de nous reçoit tout de l'espèce: la vie, -nous la devons à nos parents; - -Notre nourriture, nous la devons aux cultivateurs, à ceux qui font leurs -instruments de travail; - -Nos vêtements, nous les devons aux nombreux ouvriers qui fournissent les -matières premières, les filent, les tissent, les teignent, les taillent, -les cousent; - -Notre abri, nous le devons à ceux qui extraient la pierre, la chaux, le -fer, le plâtre; préparent la brique, coulent le verre, coupent le bois; à -tous ceux qui peignent, tapissent, décorent et meublent nos demeures, -pour qu'elles nous soient commodes; - -Notre science, nous la devons à ceux qui ont assemblé ces collections, -rempli ces musées, planté ces jardins, inventé ces machines, fait ces -classifications, ces méthodes que nous admirons; à ceux qui ont réfléchi -sur les faits, trouvé leurs lois, et leurs applications dans l'industrie -et l'art; - -Notre sécurité, la possibilité de jouir en paix du fruit de nos labeurs, -de ne pas être dépouillés, opprimés, tués par plus forts que nous, nous -les devons encore an génie de l'humanité qui a tiré de lui-même et -formulé les principes de Justice et d'équité. - -Tout ce que nous sommes, nous le devons donc à notre espèce qui a pensé -et travaillé, pense et travaille pour nous; notre devoir est donc, au -point de vue de la Justice, de rendre, autant qu'il est en nous, à -l'humanité ce qu'elle a fait et fait pour nous, en travaillant à son -profit et au nôtre. - -Ainsi préparées, Madame, vos élèves sont en état d'étudier avec fruit -l'histoire de leur espèce. - - - VII - -Nous voici, Madame, sur un terrain neuf et mouvant: celui de l'Histoire -dont la science n'est pas faite encore. - -Vous avez montré en tout la loi de Progrès; il faut lui donner une -éclatante confirmation dans l'enseignement de l'histoire. - -Montrez d'abord notre espèce placée, à son origine, sur un globe inculte, -tourmenté par les volcans et les inondations; plus malheureuse que les -autres, parce qu'elle est plus sensible et plus désarmée; ayant de grands -besoins et de faibles moyens; des passions égoïstes très fortes, des -facultés supérieures à peine ébauchées; afin que vos élèves comprennent -ce qu'il a dû falloir de temps à l'humanité pour apprendre à cultiver la -terre, à se construire des habitations, à tirer parti des forces -naturelles qui la tuaient auparavant, à s'organiser en diverses sociétés, -à créer les sciences, les arts, l'industrie, et à tout modifier en se -modifiant elle-même. Elles comprendront alors que l'espèce a dû franchir -bien des obstacles pour arriver où elle en est; qu'elle a dû souvent -s'égarer; que le mouvement progressif, ne pouvant se faire que d'ensemble -pour chaque nation, il est impossible d'y procéder par grand écart, c'est -à dire de franchir les époques ou nuances intermédiaires entre la -situation intellectuelle et morale où se trouvent les masses, et l'idéal -posé par les natures plus élevées; faites-leur bien comprendre alors que -notre devoir n'est pas de réaliser l'idéal entier dans les faits sociaux, -mais de travailler à nous en rapprocher de quelques pas, et d'élever nos -successeurs de manière à ce qu'ils s'en rapprochent encore plus que nous. - -Comme toute science se compose de faits reliés par une loi, vous devez -donner à vos élèves la loi de l'Histoire: cette loi est le développement -de la Morale sous l'influence de la Philosophie, de la Religion, des -Sciences, des Arts et de l'Industrie. - -Vous considérerez donc chaque peuple comme un organe Moral de l'humanité, -et vous le montrerez descendant plus ou moins vite dans la tombe, -lorsqu'il renonce à la Morale ou qu'il ne progresse plus. - -Vous comprenez que, dans un tel plan, ne peuvent entrer des fables, des -détails puérils, des masses de faits entassés pêle mêle sans méthode, -sans critique, sans moralité générale, sans loi; que toutes ces choses ne -sont pas plus l'Histoire, que des plantes non classées ne sont la -Botanique. - -Il m'est impossible, vous le concevez, de vous tracer un plan d'Histoire: -cela nous conduirait trop loin: mais un simple exemple vous fera -comprendre mon idée: il s'agit pour l'élève d'étudier l'histoire de -France et d'Angleterre, par exemple. Or la loi de la première est, au -point de vue de la Justice, le développement de l'unité dans la Justice -ou de l'Égalité, comme la loi de l'histoire d'Angleterre est, sous le -même rapport, le développement de la diversité dans la Justice ou de la -liberté individuelle. Ces deux lois posées, vous divisez chaque histoire -en autant de périodes qu'il est nécessaire pour la démonstration de la -loi; ayant le soin de les trancher assez pour que chacune ait un aspect -propre; groupant autour de l'idée principale la philosophie, la religion, -les sciences, les arts, etc., en notant avec le plus grand soin le rôle -de ces éléments pour ou contre le Progrès: la vie des personnages ne doit -valoir que comme preuve vivante et le fait des vérités avancées par vous. -Chaque période se compose d'éléments Critiques, Conservateurs, -Réformateurs et Indifférents qui se trouvent représentés par des -doctrines et des hommes, du conflit et du mélange desquels sort l'ordre -ascendant ou descendant de la période suivante qui donne naissance aux -quatre éléments précités, mais transformés. - -Deux observations sont ici nécessaires: Vous ne devez pas représenter les -doctrines et les hommes comme _exclusivement_ bons ou mauvais, -conservateurs ou novateurs, etc., mais comme _principalement_ une de ces -choses. - -La seconde observation est que l'élève doit s'habituer à juger la valeur -morale d'un événement ou d'un personnage sur la doctrine morale de -l'époque où s'est passé l'un et a vécu l'autre: l'équité est un devoir -envers les morts aussi bien qu'envers les vivants. Comme le Progrès -s'accélère, avant trois cents ans d'ici, nos descendants pourront juger -bien immorales, bien injustes, certaines lois et opinions dont nous nous -enorgueillissons aujourd'hui; soyons donc équitables envers le passé, -afin que l'avenir ne nous soit pas trop sévère. - -Espérons, Madame, qu'une section du Comité encyclopédique vous donnera, -sur l'Histoire, une suite de traités qui vous épargneront le travail -philosophique que vous seriez obligée de faire. - -Un mot sur le rôle de la Philosophie et de la Religion. La première doit -être représentée à vos élèves comme fille surtout de la Raison, et ayant -un rôle principalement critique; la seconde est surtout fille du -sentiment religieux, et joue principalement le rôle d'élément -conservateur. - -Vous représenterez à vos élèves le sentiment religieux comme inhérent à -la nature humaine; comme une aspiration indéfinie à nous relier avec -l'univers et nos semblables; comme une disposition à sentir qu'il y a des -rapports entre nous et les lois dont nous voyons les résultats, sans que -nous puissions en atteindre les causes. Vous marquerez avec soin les -diverses transformations de ce sentiment sous l'influence du -développement intellectuel et moral, jusqu'au moment où l'humanité, -arrivant à la conception de sa propre loi, la loi morale, à la nécessité -de l'accord qui doit exister entre la Vertu et le bonheur, fournit sa -dernière étape sentimentale, en ajoutant à la croyance en la Divinité -celle en l'Immortalité de la conscience individuelle, Immortalité qui, -selon la belle expression de M. Charles Renouvier, est _le droit au -Progrès_. - -Insistez beaucoup pour faire comprendre à vos élèves que le sentiment -religieux ne saurait être une loi de notre être sans en être une de -l'univers. Sans régir des rapports dont un des termes, quoiqu'inconnu, -n'en existe pas moins; que la Divinité et l'Immortalité ne sauraient être -les objets de la foi humaine, sans avoir une réalité objective, parce que -la voix de la nature ne trompe jamais; et séparez le sentiment religieux -d'avec les religions. - -Les Religions, dites-leur, sont construites avec la science et la -moralité des époques où elles apparaissent: elles donnent les formules -et les représentations des objets du sentiment religieux: le philosophe -pur croit en la Divinité, mais il ne la définit pas; il croit presque -toujours en l'immortalité du Moi, mais il ne cherche pas à se figurer ce -qu'elle sera: il pense seulement qu'au delà de la tombe, se trouvera la -sanction des actes moraux: le philosophe de notre époque, faisant un pas -de plus, pensera que, dans notre transformation, il y aura progrès. - -Le croyant se fait une idée précise de Dieu, de la nature de ce qui -persiste en nous, de ce que nous ferons dans l'existence qui suivra -celle-ci, des peines et des récompenses, etc. - -Le philosophe trouve dans sa foi sentimentale, indéfinie, l'appui, mais -non la source et la raison du Droit et du Devoir; pour le croyant, -jusqu'ici, la morale n'a d'autre source que la Religion; s'il cessait de -croire à celle-ci, l'autre n'aurait plus de base. - -Le vice de toute religion positive, jusqu'à nos jours, a été -d'immobiliser l'humanité; le service qu'elles ont rendu, a été de -vulgariser certaines notions parmi les masses. Elles sont toutes, pendant -un certain temps, le soutien des principes moraux les plus avancés. Mais -comme elles se prétendent immuables et que l'humanité progresse, arrive -l'instant où elles sont dépassées en Rationalité, en Science et en -Moralité: il faut alors qu'elles disparaissent, sans quoi l'humanité -mourrait: Toujours la lutte contre elles est rude et longue, et elle ne -cesse que quand un idéal religieux nouveau s'est emparé des majorités: -car _les religions ne cèdent la place qu'aux religions_, non aux -philosophies. Un tel changement est toujours précédé d'un changement de -principes, autant que d'un progrès dans les doctrines morales: jamais -Rome et la Grèce n'eussent accepté le Dieu, roi unique, si d'abord elles -n'eussent accepté l'unité du pouvoir dans les mains d'un César: car les -nations ont une tendance invincible à modeler leur gouvernement et leurs -lois sur leurs conceptions religieuses, et _vice versâ_: il résulte de -cela, qu'un pays qui change de principes et de lois, tend invinciblement -à changer de Religion. - -Voilà , Madame, l'enseignement que vos élèves doivent retirer de l'étude -des religions: car c'est surtout par l'étude des religions et des -philosophies, qu'elles peuvent connaître le génie des peuples. - -N'oubliez pas de leur faire faire la critique rationnelle des -Philosophies, à mesure que vous leur présenterez l'ensemble de chaque -doctrine. Qu'elles admirent les hommes de génie, à la bonne heure; -qu'elles respectent Platon et Spinosa, Aristote et Hegel, Descartes et -Leibniz, rien de mieux; mais montrez-leur en quoi ils ont fait fausse -route; car vos enfants ne doivent pas plus avoir de fétiches parmi les -hommes que parmi les choses: elles doivent rester elles-mêmes, et n'être -le daguerréotype de personne. - -Dans le cours de vos études historiques, vous ne négligerez pas non plus -de vous arrêter suffisamment sur les doctrines économiques et sociales, -les différentes formes politiques et les lois, et le rapport de ces -choses, avec la justice. - -Dans ces études, vos élèves doivent trouver leur critère dans la Doctrine -que vous leur avez inculquée touchant les destinées humaines, et la -théorie des Droits et des Devoirs. - -Vous me direz, Madame, que le plan que je viens d'ébaucher sur votre -demande, exige un ensemble de connaissances que vous ne possédez pas. Je -le sais: aussi vous conseillé-je de vous entourer de collaboratrices qui -aient une ou deux spécialités: mais votre devoir est d'assister aux -leçons, et de veiller à ce que jamais on ne s'éloigne de la direction -rationnelle. - -Vous serez peut-être obligée, au début, d'employer quelques professeurs -de l'autre sexe; mais vous rechercherez celles d'entre vos enfants qui -ont des vocations spéciales; vous les cultiverez et au bout de quelques -années, votre établissement n'aura que des professeurs femmes. - -Le genre d'éducation que je vous propose d'appliquer, Madame, fera de vos -élèves des femmes simples, fortes, vigoureuses, sérieuses et -raisonneuses, plus instruites que la plupart des hommes instruits -d'aujourd'hui; elles seront en état de réformer la famille, de faire -transformer les lois qui subalternisent leur sexe. - -Elles prouveront, par leurs Å“uvres, ce qui est la meilleure et la plus -sûre des preuves, que la rationalité est égale chez les deux sexes; que -la chose doit être ainsi pour qu'ils soient socialement égaux. Le -Sentiment et la Raison n'égalisent pas les êtres, parce que le premier -doit être dirigé, contenu, réformé par la seconde. En conséquence ceux -qui prétendent que, chez l'homme, prédomine la Raison et chez la femme le -Sentiment, bien loin d'égaliser les sexes par l'équivalence, doivent -continuer à subordonner la femme à l'homme. La Raison étant en toute -créature humaine ce qui juge de la vérité des rapports, ce qui établit -l'ordre, si l'homme en était doué plus que la femme, il serait -réellement son chef, ce que vos élèves n'admettront jamais, parce -qu'elles se sauront, comme beaucoup de femmes se savent déjà , la preuve -vivante du contraire, et qu'elles jugeront fausse une théorie contredite -par les faits. - - - VIII - -Toutes les religions, dites positives et naturelles, étant des créations -de la conscience humaine, vous me demanderez sans doute, Madame, s'il -vous est permis d'en inculquer une à vos élèves; s'il est même possible -qu'elles y croient lorsqu'elles seront rationnellement élevées. - -Il n'y a que les esprits sans portée, les cÅ“urs sans chaleur qui ne se -posent pas d'hypothèse sur l'Univers, la Divinité, l'Immortalité -individuelle, l'accord de la Justice et du bonheur, etc., etc. Or, vos -élèves ne seront pas de ce nombre: cette hypothèse, origine d'une -religion positive, elles se la poseront et la résoudront, si vous ne la -posez et ne la résolvez pour elles. - -La femme est trop vivante, elle qui donne la vie, et vos enfants auront -une trop forte personnalité, pour croire à l'anéantissement de leur être. - -Vous leur aurez appris que toute tendance existe en vue d'une fin; elles -sentiront et comprendront qu'en elles se trouvent une foule d'aptitudes -et de besoins qu'une seule vie ne peut développer et satisfaire: elles en -induiront une vie future, que leur vif sentiment de la justice ne leur -permettra pas de concevoir autrement que comme la conséquence logique de -l'emploi de celle-ci. - -Anti _substantialistes_ et anti _réalistes_ par éducation, elles ne -croiront qu'aux individus; les phénomènes seront pour elles les seules -choses en soi; les espèces qui n'existent que dans et par les individus, -seront soupçonnées de n'être que des étapes progressives, des -manifestations, des formes de la loi de Progrès inhérente à tout ce qui -est. De ces inductions, sortira la négation de la mort qui ne sera plus -pour vos enfants qu'une transformation plus profonde de l'individu, du -principe ou loi d'unité de chaque être. - -Vos élèves sauront que si la justice est la loi de la conscience morale, -c'est qu'elle est une loi de l'univers; que si cette même conscience -regarde la félicité comme une conséquence obligée de la justice, c'est -qu'il est dans la nature des choses que cette harmonie existe: or, comme -l'étude de l'Histoire et l'expérience leur prouveront que cette harmonie -n'existe pas sur cette terre, elles en induiront qu'elle doit exister -ailleurs. - -Ces inductions et beaucoup d'autres dont nous n'avons pas à parler ici, -parce que nous ne traitons pas de dogmes, étant légitimes pour une -conscience droite, conduiront vos enfants à se formuler une croyance; -c'est pour cela que j'estime que vous pouvez sans scrupule en déposer une -dans leurs jeunes cÅ“urs. - -Quant à votre crainte de voir la religion ébranlée dans l'esprit de vos -élèves par la certitude qu'elles auront plus tard que toute religion -positive est un produit de la conscience, vous n'avez pas à vous en -préoccuper, si vous avez pris le soin de mettre l'hypothèse religieuse en -accord parfait avec la science, la morale et la raison. Nous n'avons nul -besoin d'une Révélation divine pour croire. - -Est-ce que le savant ne croit pas à sa théorie? Vos élèves d'ailleurs, ne -sauront-elles pas que la base de toute certitude est dans la foi? Est-ce -que, pour acquérir des connaissances, nous ne devons pas, préalablement, -faire acte de foi envers l'existence des corps extérieurs, la constance -des lois qui régissent les choses, l'existence de nos facultés et la -valeur positive de leur appréciation? Vos élèves ne savent-elles pas que, -même ces choses admises sans preuve, tout repose, pour l'avenir sur la -probabilité? Qui pourrait _prouver_ que le soleil se lèvera demain, que -le fer ne deviendra pas mou comme du coton, que ce qui était nourriture -hier ne sera pas poison demain? Personne ni rien, sinon notre foi que -l'univers et les lois qui régissent les choses demeurent, sont -persistants? La raison de vos élèves ne saurait être ni révoltée, ni -effrayée d'avoir la foi pour couronnement puisqu'elle l'a pour base. Être -suspendus entre deux abîmes de foi, ne nous épouvante pas: ce qui nous -fait reculer, c'est de trouver la contradiction sur le terrain où les -deux abîmes se rencontrent: c'est cette contradiction que vous devez -éviter par dessus toutes choses. - -Donnez donc de bonne heure une religion positive à vos enfants, mais -entendez-le bien, une religion qui ne soit que l'épanouissement poétique -de tous vos enseignements. - -Vous leur aurez démontré que tout est limité, composé, relatif; que le -degré de perfection des êtres est en raison de leur complication; vous ne -pourriez donc, sans contradiction, leur représenter la Divinité comme -simple, infinie, absolue. - -L'étude de la Biologie leur aura prouvé que, si elles sont supérieures -aux animaux, c'est parce qu'elles sont plus composées qu'eux et ont un -plus grand nombre de facultés; vous ne pourriez donc, sans contradiction, -leur enseigner que ce qui persistera en elles sera d'autant plus parfait -qu'il sera plus simple. - -Toutes leurs études leur auront démontré que l'humanité progressive, -s'est élevée et s'élève incessamment de l'animalité et du mal vers -l'humanité et le bien; qu'elle est l'auteur de sa justice, de sa vertu, -aussi bien que de ses sciences, de ses arts, de son industrie, vous ne -pourriez leur enseigner, sans contradiction, que cette humanité est -déchue, incapable de rien par elle-même et reçoit d'en haut la Justice. - -Elles sauront qu'avec la pratique du bien, notre tâche ici bas est la -culture du globe, les créations scientifiques, industrielles et -artistiques; le perfectionnement de la société et des lois, afin de -créer, pour tous, la plus grande somme de bien-être et de liberté, vous -ne pourriez donc leur enseigner, sans contradiction, que la terre est une -vallée de larmes dont elles doivent se détourner avec horreur; que le -monde ou la société est haïssable; qu'il faut le mépriser et le fuir, et -que la science, qui est le certain, doit être subordonnée au dogme, qui -n'est que l'hypothèse. - -Elles seront convaincues que le travail est notre gloire; que c'est par -lui que nous remplissons notre destinée, et que nous nous rendons -semblables aux puissances qui régissent l'univers; que plus l'être est -parfait, plus il travaille; vous ne pourriez donc, sans contradiction, -leur enseigner que le travail est un _châtiment_, une marque de -dégradation. - -Elles seront assez développées sous le rapport de la Justice, pour savoir -que toute faute est personnelle, que toute punition a pour but -l'amendement du coupable, et doit être proportionnée à l'intention et à -la gravité du délit; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur -représenter la Divinité vouant la race humaine au malheur et au crime -pour le péché d'un seul; sévissant dans un but de vengeance, non -d'amélioration, condamnant la créature punie _à vouloir_ éternellement le -mal, ce qui équivaut, dans le législateur _tout puissant_, à l'amour du -mal. - -Elles sauront que le bien et le mal moral sont des faits de liberté et -que chacun doit, logiquement, subir les conséquences de ses actes pour -qu'il y ait Justice; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur -enseigner que, quelles que soient leurs Å“uvres, elles sont prédestinées -par la volonté divine, à un bonheur ou à un malheur éternel. - -Elles seront persuadées que nous sommes solidaires, que nul ne saurait -pécher sans que la société ne soit en partie coupable, conséquemment en -partie responsable; que toute faute est à la fois individuelle et -sociale; que nous sommes liés comme les organes d'un même corps; vous ne -pourriez donc, sans les démoraliser et contredire tous vos enseignements, -leur dire qu'on peut se sauver seul, et que, si elles sont sauvées, elles -auront _du bonheur_ à voir souffrir à leurs semblables des supplices -atroces et sans fin. - -Dans ce qu'elles voient, savent, connaissent, elles constateront la loi -de progrès, c'est à dire de mouvement ascendant; la récompense des -efforts de la nature et de l'humanité dans un accroissement de puissance -et de travail; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur proposer -pour idéal de récompense future la contemplation, le repos, la diminution -de leurs énergies. - -Elles sauront que la base du Droit est la liberté et l'égalité, elles -aimeront et pratiqueront cette doctrine; vous ne pourriez donc, sans -contradiction, leur représenter le monde futur comme une royauté -despotique avec une hiérarchie de sujets. - -Songez sérieusement à ce que je viens de vous dire, Madame; car votre -responsabilité est des plus graves: il ne vous est permis, sous aucun -prétexte, de contribuer à mettre la contradiction et le désordre dans la -société, en les mettant dans l'intelligence et le cÅ“ur de vos élèves. Il -faut que tout, en elles, converge vers un même but: donnez-leur donc une -Religion qui, bien qu'au dessus de la Raison, ne lui soit pas -contradictoire; qui, bien que n'étant _la source d'aucun Droit ni d'aucun -Devoir_, appuie cependant l'un et l'autre. - -Quelle que soit la vivacité de leur foi, vos élèves seront tolérantes et -préservées de la folie mystique, car une nuance raisonnable de doute -planera sur leur croyance: elles se diront sagement: je _crois_, mais je -ne _sais_ pas; et l'humanité a déjà passé par tant d'hypothèses! Les -autres consciences individuelles ont, comme moi, l'aspiration religieuse, -la croyance en l'immortalité personnelle; nous varions sur les détails; -absolument parlant, qui se trompe? Tous nous croyons avoir raison; vivons -donc en paix jusqu'à la démonstration de l'erreur par les faits; ou, si -nous discutons, que ce soit en frères. - -Vos élèves seront assez imbues de l'idéal social moderne, pour comprendre -que la Religion est une manifestation individuelle, non une manifestation -sociale; que l'État, qui représente la collectivité, ne peut légitimement -s'inféoder à une secte quelconque; qu'en un mot, l'État ne doit pas -avoir une religion positive, afin qu'aucune conscience ne soit opprimée. - -Elles croiront assez à l'égalité et à la dignité humaines pour repousser -tout sacerdoce organisé; on enseigne une science, non pas une hypothèse: -on propose celle-ci, et jamais aucun prêtre ne se contenterait de ce sage -et modeste rôle: c'est l'instituteur qui dirige l'enfant; l'adulte doit -se diriger lui-même. - -Donnez, Madame, donnez à vos enfants une religion qui les soutienne dans -la sainte lutte de la vertu et du dévouement; une religion qui élève leur -esprit et leur cÅ“ur, et exalte leur courage. Si l'on peut légitimement -hésiter à s'offrir en holocauste, lorsque la mort apparaît comme le néant -de la conscience, tous les dévouements sont possibles lorsqu'on se -considère comme un des rouages de l'Ordre de Justice, et qu'on ne voit -dans la mort qu'une transformation, un agrandissement du moi humain. - -Que vos enfants trouvent dans une religion admise par leur raison et leur -sentiment, un port assuré contre les tempêtes de l'âme; dans leurs frères -divins des amis, des témoins de leurs victoires, une pensée fortifiante: -celle de ne pas travailler sans témoin au bien général, si elles sont -méconnues de leurs contemporains. Oh! croyez-le, elles seront meilleures, -plus dévouées, plus grandes, si elles sont bien persuadées qu'ayant servi -dans leur vie présente l'Ordre de Justice et de Bonté, elles seront -reçues vivantes dans son sein pour continuer à le servir encore, et y -trouver l'harmonie de la Justice et du Bonheur. - - - - -CHAPITRE IX. - -RÉSUMÉ ET CONCLUSION. - - -Sur quelques points du globe, un certain nombre de femmes protestent -contre les lois qui placent leur sexe en minorité, en demandent -l'abrogation ou la réforme, et revendiquent leur légitime part de droit -humain. - -Des esprits futiles et sans portée rient de ce mouvement qui commence et -ira grandissant sans cesse. - -Des esprits sérieux, mais retenus dans les liens des vieux préjugés, s'en -effraient et s'en étonnent; en cherchent naïvement la raison où ils ne -peuvent la trouver, et conçoivent la gigantesque espérance d'arrêter -court le mouvement émancipateur. - -Une fois pour toutes, il faut les détourner de ce labeur ingrat, en leur -faisant toucher du doigt les réalités. - -La domination de l'homme sur la femme, et la minorité civile de celle-ci -avaient leur prétexte quasi légitime lorsque la femme, maintenue dans -l'ignorance, était réellement inférieure à l'homme en intelligence, en -caractère, en activité; - -Lorsqu'elle n'avait et ne se croyait pour fonction que la maternité et -les soins du ménage; - -Lorsqu'elle trouvait un soutien légitime qui l'aimait, la protégeait; - -Lorsque, inférieure par l'éducation elle se croyait aussi de nature -inférieure, et considérait comme son devoir envers Dieu l'obéissance à -son mari. - -Les choses étaient-elles bien ainsi? Je n'en discuterai pas: préfère le -passé qui veut; moi j'aime mieux l'avenir où je vois l'amour complet dans -l'égalité, la fusion des âmes, la confiance entière et réciproque, -l'effort commun pour une Å“uvre commune, l'union sainte, pure, entière -jusqu'au tombeau qui ne sera pour le survivant qu'un berceau -d'immortalité. - -Il n'est question ni de ce que nous préférons, ni de ce que nous rêvons -les uns ou les autres: mais seulement de ce qui peut être, d'après l'état -des esprits et des choses: c'est folie que de vouloir ramener le monde en -arrière: la sagesse consiste à régler sa marche en avant. - -Pourquoi la femme revendique-t-elle son droit à la liberté et à -l'égalité? - -C'est d'abord parce que, beaucoup plus instruite que par le passé, elle -sent mieux sa dignité et les droits de sa personnalité. C'est parce que -les leçons et l'exemple des hommes l'ont éloignée de la foi complète au -dogme ancien, qu'elle n'accepte plus que sous bénéfice d'inventaire; -c'est à dire en repoussant ce qui heurte ses sentiments nouveaux. Elle -sent trop ce qu'elle vaut aujourd'hui, pour se croire inférieure à -l'homme et tenue de lui obéir: elle ne croit pas plus au droit divin de -l'autre sexe sur elle, que ce sexe ne croit au droit divin du prince et -du prêtre sur les peuples. - -Sous l'influence du principe d'Émancipation générale, posé par la -Révolution française, la femme, mêlée à toutes les luttes comme actrice -ou martyr; comme mère, épouse, amante, fille, sÅ“ur, s'est modifiée -profondément dans ses sentiments et ses pensées: il eût été absurde -qu'elle voulût la liberté et l'égalité pour les hommes, parce qu'ils sont -des créatures humaines, sans élever son cÅ“ur, et sans rêver son -affranchissement propre, puisqu'elle aussi est une créature humaine: -l'esprit révolutionnaire a rendu la femme indépendante: il faut en -prendre son parti. - -La femme n'étant plus enfermée dans les soins du ménage et des enfants, -mais, au contraire, prenant une part toujours croissante à la production -de la richesse nationale et individuelle, il est évident qu'elle a besoin -de liberté et d'indépendance, et qu'elle doit avoir, dans la famille et -les affaires une tout autre place que par le passé: elle le sent et le -sait, il faut encore en prendre son parti, et lui faire cette place: le -bon sens et la justice l'exigent. - -La femme ne pouvant plus se marier sans une dot ou une profession, ne -peut plus considérer le mariage comme son état naturel; elle est de plus -en plus mise dans la nécessité triste ou heureuse de se suffire à -elle-même, de se considérer, non plus comme le complément de l'homme, -mais comme un être parfaitement distinct. - -Cette situation faite à la femme exige donc de profondes réformes légales -et sociales: elle le sait ou le sent: il faut encore en prendre son -parti, et travailler à ces réformes, sous peine de voir la civilisation -moderne périr par la minorité de la femme, comme la civilisation ancienne -a péri par l'esclavage. - -L'homme n'aime plus la femme: il cherche en elle un complément obligé de -dot, un associé commode, un moyen de se procurer quelques sensations ou -distractions, une servante, une garde malade non rétribuée; la femme ne -l'ignore pas; et, à son tour, elle n'aime plus l'homme; cette désolante -situation des sexes en face l'un de l'autre, exige que la femme soit -délivrée de la tutelle de l'homme qui la heurte, l'irrite, la ruine trop -souvent; qui se sert durement de droits sans fondement dans la nature des -choses: droits qu'elle ne veut plus subir parce qu'elle est trop -intelligente aujourd'hui; et parce qu'elle aime beaucoup moins son -conjoint dont elle se sait n'être plus suffisamment aimée. - -L'on n'ignore pas ce qu'est devenu le mariage, et quel usage une infinité -d'hommes font des privilèges qu'ils ont comme chefs de la communauté. Par -leurs passions, leurs vices, leur incurie, ils désolent souvent leur -femme et compromettent leur avenir et celui de leurs enfants. La femme -commence à ne plus vouloir de cette situation humiliante et dangereuse: -elle murmure, elle s'insurge dans son cÅ“ur, et beaucoup de jeunes femmes -déjà préfèrent renoncer à l'union légale que de subir les conséquences du -mariage actuel: que peut faire la société pour parer à ce danger, sinon -réformer le mariage? - -Ainsi la femme ne veut plus être mineure parce qu'elle ne l'est plus -devant l'intelligence; - -Parce qu'elle ne l'est plus devant la production; - -Parce que la situation qui lui est faite exige son égalité avec l'homme. - -Et nous disons, et nous répétons qu'il faut en prendre son parti et -opérer progressivement des réformes, si l'on ne veut que la civilisation -périsse. - -Pour que le mouvement dont on s'étonne ne se produisît pas, il ne fallait -pas cultiver l'esprit de la femme; - -Il ne fallait pas lui donner une large et lourde part dans le travail; - -Il ne fallait pas permettre que l'homme pût se vendre à la femme pour une -dot, ou que celle-ci fût son égale ou sa supérieure en utilité dans le -travail du couple; - -Il ne fallait pas proclamer l'égalité de Droit pour tout être humain; - -Il ne fallait pas ruiner dans le cÅ“ur de la femme la doctrine qui -divinise l'autorité et la subordination. - -Mais puisqu'on a fait, laissé faire et laissé passer, il faut subir les -conséquences de la situation présente, et ne pas blâmer la femme -lorsqu'elle témoigne avoir profité des leçons qu'on lui donne; on ne peut -plus ressusciter le passé, ni rendre à la femme ses naïves croyances, ses -niaises soumissions, son ignorance et son existence cachée: on l'a -développée pour la liberté et l'égalité, qu'on lui donne donc l'une et -l'autre; car elle ne formera des hommes libres qu'à la condition d'être -libre elle-même. - -Dans l'ouvrage que vous terminez, lecteur, je n'ai posé et soutenu qu'une -thèse: celle de l'égalité de Droit pour les deux sexes; je n'avais donc -pas à me préoccuper des fonctions de la femme, c'est à dire de l'usage -que, par suite de sa nature particulière, si elle en a une, elle sera -librement conduite à faire de son droit. - -Je me serais même interdit de répondre à cette simple question: Y a-t-il -dans la Société des fonctions masculines et des fonctions féminines? Si, -par une inconcevable aberration, certaines gens n'eussent fait des -fonctions qu'ils attribuent à la femme, des causes d'infériorité devant -le Droit. - -J'ai dû dire alors: ne confondons pas le droit et la fonction: le Droit -est la condition, la faculté générale et absolue; la Fonction est la -manifestation des aptitudes individuelles qui sont limitées: personne n'a -la puissance d'user de tous ses droits, et chacun en use selon sa nature -propre, et les circonstances dans lesquelles il se trouve: il se peut que -les femmes n'aient pas aptitude pour une foule de fonctions; que la -maternité et les soins de l'intérieur pour lesquels la majorité d'entre -elles sont formées aujourd'hui, les empêchent d'entrer dans une foule de -carrières: cela ne signifie rien quant à la question de Droit: elles ne -sont pas plus obligées d'être autres qu'elles ne sont, que l'immense -majorité des hommes ne se trouve obligée d'user de tous ses droits. Si, -comme on le croit, la femme n'est pas apte à remplir certaines fonctions -privées ou publiques, ou qu'elle n'en ait pas le temps, on n'a nul besoin -de les lui interdire; si, au contraire, on lui croit l'aptitude et le -temps, en l'empêchant de se manifester, on commet une iniquité, un acte -d'odieuse tyrannie: le droit est absolu, il ne se scinde pas, il est un: -quand il se différencie, ce n'est plus le Droit, c'est le privilége, -c'est à dire l'injustice. - -Toutefois, pour qu'on ne m'accuse pas d'éluder ou de tourner les -questions, parce que je ne puis ou ne veux pas les résoudre, j'ai déclaré -nettement ma pensée et j'ai dit: en principe, je n'admets pas que, devant -le Droit, on puisse légitimement classer les fonctions en masculines et -féminines, quoique j'admette qu'elles se classent dans la pratique selon -le degré de développement des sexes et leurs aptitudes actuelles. - -Je ne puis admettre en principe une classification devant le Droit, parce -que cela supposerait qu'on a trouvé la _loi_ permanente des caractères -qui distinguent radicalement les sexes; - -Parce que cela supposerait que les sexes sont immobiles, improgressifs. - -Or les théories qui établissent une classification, sont loin de révéler -la loi, puisqu'elles sont contredites par une multitude innombrable de -faits. Et si leur caractère empirique suffit pour les rejeter, que -sera-ce, si l'on considère les tristes conséquences qu'elles entraînent! - -Elles faussent l'éducation, détruisent la spontanéité du sexe jugé -inférieur; - -Elles conduisent à l'oppression de la minorité vigoureuse qui ne s'est -pas soumise a l'étiolement calculé; - -Elles font établir le privilége dans le Droit; - -Elles empêchent l'humanité de se développer librement, et la privent de -la moitié de ses forces. - -Elles conduisent à calomnier la nature et à nier la valeur de ceux qu'on -a comprimés, refoulés, auxquels on a donné une nature factice. - -Ces motifs sont assez graves pour que nous repoussions toutes les -théories, toutes les classifications en vogue, et pour que nous ne nous -permettions pas la fantaisie d'en essayer une, qui ne serait pas -meilleure que celles des autres, puisque les éléments nous manquent, et -ne peuvent être donnés que par le libre développement des deux sexes dans -l'égalité. - -Non pas, je l'ai dit, que je nie la différence fonctionnelle des sexes: -non: une induction légitime m'autorise à croire que la différence -sexuelle modifie tout l'être, conséquemment le jeu des facultés: c'est -pour cela que la femme doit être partout et, à côté de l'homme: car je ne -cesserai de le répéter: tout ce qui est de l'humanité n'aura réellement -ce caractère, que lorsqu'il sera frappé de l'empreinte des deux sexes: -si, pour procréer un être humain, les deux sont nécessaires, pour mettre -au monde une loi viable, un jugement vraiment équitable, il faut l'homme -et la femme. Tout existe dans l'humanité par les deux sexes; si tout est -imparfait, c'est parce que l'influence de la femme est indirecte; il faut -qu'elle devienne directe pour hâter le Progrès. - -Repoussant en principe toute classification devant le Droit, et laissant -à la Liberté et à l'Égalité la tâche de manifester les véritables -caractères différentiels des deux moitiés de l'humanité, je n'ai pas dû -m'arrêter sur la prétendue mission, sur la prétendue vocation propre à -chaque sexe, ni discuter la valeur des affirmations suivantes et autres -semblables: - -La femme est gardienne des sentiments, de la morale; - -La vocation de la femme est de plaire à l'homme et de s'en faire aimer; - -La femme est une religion; c'est une pureté; etc., etc. - -Cela nous aurait menée trop loin de définir d'abord les termes, puis de -faire comprendre l'inanité et le danger de semblables idées. - -Disons seulement en passant que la première affirmation est dangereuse en -ce qu'elle conduit à juger plus sévèrement la femme que l'homme au point -de vue de la morale, conséquemment porte à maintenir les fausses -appréciations que nous avons combattues dans le chapitre de l'Amour et du -Mariage: quand un seul sexe est réputé gardien des mÅ“urs, les mÅ“urs se -corrompent: car l'un ne pèche pas sans l'autre. - -D'autre part c'est une triste idée que de prétendre que la vocation de la -femme est de plaire a l'homme et de s'en faire aimer: c'est avec cette -morale là que l'on fait de la femme un être futile, rusé; qu'on la -prépare à l'adultère quand elle est malheureuse en ménage; au libertinage -quand elle est pauvre: la vocation de la femme est d'être un être social, -digne, utile et moral, une épouse sage et bonne, une mère tendre, -attentive, éclairée capable de faire des citoyens et des citoyennes -honorables: sa vocation ne diffère pas en général de celle de l'homme -qui, lui aussi, doit être un époux sage et bon, un père tendre ne donnant -à ses enfants que de sages exemples et de bonnes leçons, tout en -remplissant lui-même sa tâche de citoyen et de producteur. Si la femme -doit plaire à l'homme et s'en faire aimer, l'homme doit également plaire -à la femme et s'en faire aimer: à cette condition seule, remplie des -deux parts, est le bonheur et l'harmonie du ménage. - -Mais laissons toutes ces questions incidentelles: mon livre est écrit, -non pour suivre les classificateurs sur le terrain de l'imagination, pour -discuter à perte de vue sur le rôle des sexes; non pas même pour poser le -Droit de la femme en conséquence de sa différence et de son utilité autre -que celle de l'homme; mais écrit uniquement pour poser le Droit de la -femme à la Liberté dans l'Égalité parce qu'elle est, comme l'homme, une -créature humaine; parce qu'ainsi que le dit P. Leroux, il n'y a plus ni -esclaves ni serfs devant le Droit français. - -Je n'apporte pas une idée nouvelle: je ne fais que continuer la tradition -de la majorité des hommes de Progrès, et je me contente de la développer, -de l'expliquer, de la soutenir et de l'amender. - -J'aurais négligé peut-être de relever l'opinion surannée de la minorité, -si ceux qui la représentent, n'avaient le privilége de se faire écouter -d'un nombreux public. Mais comme ce privilége rend leurs erreurs -dangereuses et que, de leur fait, beaucoup de femmes prennent en aversion -les principes de 89, je ne me suis pas crue libre de laisser compromettre -ces principes sacrés auprès du sexe qui, par l'éducation et l'influence, -dispose en grande partie de l'avenir de la Démocratie. J'ai donc dû -prouver à la maladroite minorité progressiste qu'elle abuse de l'_a -priori_, construit des théories d'asservissement sur des lois -imaginaires, manque de méthode, se met constamment en contradiction -flagrante avec les faits, avec la science, avec la logique, avec ses -propres principes sur le Droit. - -Cette preuve, je l'ai faite durement, sans ménagement aucun: c'était mon -droit et mon devoir. Loin de m'en repentir, je suis prête à la -parachever, si ces Messieurs ne la trouvent pas suffisante; car jamais, -tant que je pourrai tenir une plume, je ne permettrai à personne de -présenter les doctrines du Moyen Age sous l'étiquette de notre glorieuse -Révolution, sans faire entendre une protestation énergique. - -Le résumé du livre qu'on vient de lire est dans les deux syllogismes -suivants: - -La femme doit être libre et l'égale de l'homme devant le Droit, parce -qu'elle est un être humain; - -Or elle est mineure, opprimée, souvent sacrifiée; - -Donc il y a lieu d'opérer de nombreuses réformes afin que, partout, elle -prenne à côté de l'homme sa place légitime. - -Toute réforme dans les lois doit être préparée par une réforme dans -l'éducation et dans les mÅ“urs; - -Or les mÅ“urs se dépravent, le mariage se corrompt, l'éducation des -filles n'a ni base ni portée; - -Donc il faut travailler à l'éducation de l'amour et de la femme, et -réformer le mariage, tout en posant et soutenant la revendication des -droits de la femme. - -Et, développant ma pensée, j'ai dit: - -L'égalité de Droit entre les hommes, décrétée par le législateur, et -admise par la conscience moderne, n'est évidemment pas basée sur -l'égalité ou l'équivalence des hommes entre eux, puisque l'expérience -nous les montre tous inégaux en facultés intellectuelles, en sentiment, -en activité, en force, etc. - -Sur quoi donc est appuyée cette égalité devant le Droit? Ce ne peut être -que sur les caractères qui leur sont communs; sur les caractères -spécifiques qui les rangent dans une même espèce. - -Or la femme est-elle d'espèce identique à l'homme? possède-t-elle les -caractères spécifiques de l'humanité? Très évidemment, oui. - -Donc l'égalité de Droit, étant fondée sur l'identité des caractères -spécifiques, non sur des variétés individuelles, il s'ensuit logiquement -que la femme à laquelle, sans folie, on ne peut contester ces caractères, -est, en principe et très légitimement, l'égale de l'homme devant le droit -social. - -Puisqu'il en est ainsi, la femme est donc, de droit, libre et autonome; -maîtresse, en conséquence, de manifester comme l'homme son activité dans -toutes les carrières privées. - -Tout ce qui est socialisé pour le développement intellectuel et moral des -membres du corps social, doit être aussi bien à son profit qu'à celui de -l'homme. - -Sous aucun prétexte, on ne peut l'éloigner des fonctions publiques, plus -qu'on ne les interdit à l'homme. - -Sa dignité civile est la même que celle de l'homme, et tous les droits -qui en ressortent sont les mêmes. - -Dans le Mariage, elle doit être l'égale, c'est à dire l'associée de -l'homme. - -Dans le domaine politique, elle a les mêmes droits que lui. - -C'est donc une iniquité que de l'évincer de l'éducation nationale, de -nier et refouler ses aptitudes, de lui fermer les écoles spéciales, de -lui refuser certains diplômes et de lui interdire certaines carrières. - -C'est donc une iniquité que de l'inférioriser civilement, de la repousser -des emplois, de la déclarer _incapable_. - -C'est donc une iniquité de l'absorber dans le mariage, d'en faire une -serve, ou tout au moins une mineure. - -C'est donc une iniquité que de lui ôter sa dignité et son autorité -maternelles, lorsque le mari est vivant. - -C'est donc un surcroît d'iniquité, après l'avoir déclarée faible, -incapable, mineure sous tant de rapports, de la réputer très forte et -très capable, très majeure, lorsqu'il s'agit d'être jugée, condamnée, -punie et de payer les impôts; plus forte et plus capable que l'homme, -lorsqu'il s'agit de pureté, et de lui laisser la charge des enfants -naturels, le fardeau de sa faute et de celle de l'homme. - -Voilà ce que nous pensons, ce que nous disons; et nous le redirons bien -haut et sans cesse; et nous le redirons si haut et si souvent, que celles -qui dorment dans un bonheur relatif tout égoïste, ou dans l'immoralité où -toute dignité s'oublie, seront bien forcées de se réveiller, et de songer -à la situation et à l'avenir de leurs filles. - -Jusqu'à ce que notre sang soit glacé par la mort, nous demanderons -Justice pour la moitié du genre humain; - -Nous demanderons que l'on donne une éducation nationale aux filles; - -Que toutes les carrières leur soient accessibles, tous les diplômes -accordés; - -Que la dignité civile leur soit pleinement reconnue; - -Que le Mariage soit une société fondée sur l'égalité, sous la protection -du conseil de famille; - -Que le père et la mère aient un droit égal sur les enfants; - -Que la pureté de la femme soit suffisamment protégée contre l'homme et -contre elle-même; - -Que la femme prenne progressivement, à mesure qu'elle se développera, sa -place légitime partout à côté de l'homme, dans la législation, -l'administration, la Justice, la Science, la Philosophie, comme elle l'a -déjà dans l'Industrie et l'Art. - -Et nous disons aux femmes de Progrès: constituez un Apostolat; - -Modifiez l'opinion par une feuille périodique; - -Travaillez par vos écrits, à éclairer, à moraliser le peuple et les -femmes; - -Fondez et dirigez un vaste établissement d'éducation pour les filles, -afin d'avoir une pépinière de réformatrices; - -Associez et moralisez les ouvrières; - -Relevez les femmes égarées; - -Travaillez à faire l'éducation de l'Amour, à placer le Mariage sur sa -véritable base: car lorsque l'Amour n'est plus que la recherche d'une -sensation, et que le Mariage tombe en désuétude, la société marche à sa -dissolution. - -Vous toutes qui avez à cÅ“ur l'Å“uvre sainte de l'émancipation générale -de l'humanité, reliez-vous sur tous les points du globe; enfermez le -monde civilisé dans un réseau, afin de centraliser vos efforts, de donner -de l'unité aux doctrines, et de préparer le règne de la fraternité -humaine par l'extinction des haines et des préjugés de nations et de -races. - -Éloignez toutes les questions oiseuses sur la nature et les fonctions de -chaque sexe: devant le Droit, elles ne signifient rien: chacun fait et -ne doit faire que les choses auxquelles il est apte; et l'on ne brigue -pas des fonctions pour lesquelles on manque de capacité ou de temps. - -Faites-bien comprendre aux femmes mineures par l'intelligence que, -réclamer l'égalité de Droit, ce n'est pas prétendre à la similitude de -fonctions; qu'elles ne seront pas plus contraintes d'être autre chose -qu'elles ne sont sous un régime d'égalité, que sous celui que nous avons -à l'heure qu'il est; que toute la différence, sous ce rapport, consistera -en ce que celles qui, aujourd'hui, ne peuvent faire certaines choses -_parce qu'elles sont femmes_, seront admises à les faire, parce qu'elles -seront des êtres humains. - -Faites-leur bien comprendre qu'elles sont absurdes de se poser en types -et modèles de leur sexe, et de prétendre que toutes les autres femmes ne -doivent avoir que leurs aptitudes, leurs goûts: faites-leur remarquer que -nous différons tous; que nous devons respecter l'individualité d'autrui -comme nous trouvons juste qu'on respecte la nôtre; que si l'on regarde -comme légitime et naturel qu'elles n'aient d'autre vocation que les soins -du ménage, fonction très nécessaire, très utile et très respectable, -elles doivent trouver tout aussi légitime et naturel que d'autres femmes -préfèrent des fonctions différentes. - -Enfin, faites-leur honte de l'indigne habitude où elles sont de déprécier -les qualités supérieures qu'elles n'ont pas, quand elles les rencontrent -chez une personne de leur sexe: dites-leur, ce qui est vrai, qu'elles -s'attirent ainsi le dédain des hommes qui ont, en général, trop de bon -sens pour ne pas reconnaître et avouer la supériorité d'une femme, et -éprouvent naturellement de la pitié pour celles qui, au lieu de s'en -honorer par un sentiment naturel de solidarité, refusent de la -reconnaître. - -Femmes françaises, plus particulièrement mes sÅ“urs, à vous mes dernières -paroles. - -Le génie de la Gaule, mis dans les fers par l'épée de Rome et la foi de -l'Asie, s'est réveillé en 1789. Pourquoi, filles de la Gaule, -laissez-vous pâlir le divin flambeau de la Résurrection? - -Parmi nos peuplades héroïques qui ne croyaient pas à la mort et adoraient -la gloire et la liberté, vous étiez prêtresses; - -Vous occupiez le sommet de la hiérarchie religieuse; - -Vous étiez profondément respectées; - -Votre pureté était protégée par la loi; - -Fières, courageuses, chastes, bonnes éducatrices, vous-mêmes éleviez les -hommes qui faisaient trembler Rome et la Grèce; - -Réunies en conseil, vous terminiez les différends qui s'élevaient entre -les peuples; - -Et notre vieille Gaule ne s'est pas réveillée tout entière; elle vous a -laissées dans l'ombre parce que, pendant son long sommeil, vous les -saintes, les prêtresses, avez été dépouillées de votre auréole; vos fils -corrompus et dégénérés vous ont déclarées _impures_; vous ont fait -descendre au rôle _d'intermédiaires entre l'homme et l'animal_; vous ont -traitées de _nids d'esprits immondes_; vous ont ôté tout respect, toute -personnalité dans le mariage; dépouillées de toute influence sur les -affaires du pays; la Gaule s'est relevée de sa tombe en gardant des -lambeaux du suaire dans lequel l'avaient enveloppée ses oppresseurs; -est-ce pour cela que vous la méconnaissez? - -Femmes françaises, mes sÅ“urs, vous avez à choisir entre le génie de -notre race qui dit: respect à la dignité de la femme, place pour elle -dans la Cité, dans l'État, dans le Sacerdoce, et le vieux génie étranger -qui nous exclut et nous dégrade. - -Vous avez à choisir, et il faut vous décider, pour que le monde moderne -n'avorte pas en bouton. - -N'employez donc plus votre redoutable influence contre le Progrès et vos -intérêts les plus chers. - -N'élevez-donc plus vos fils et vos filles dans la haine ou l'indifférence -des institutions que nous ont conquises nos pères au prix de tant de -sang, de larmes et de douleurs. - -Ah! vous seriez bien coupables, si vous saviez ce que vous faites! Mais, -hélas! Des servantes, des meubles de luxe, des esclaves: Voilà ce qu'on -s'efforce incessamment de faire de vous; et vous abaissez à votre tour le -coeur et la moralité de l'autre sexe qui ne comprend pas que, sans vous, -on ne peut rien fonder, rien maintenir. - -Quand donc ouvrira-t-on les yeux! - -Messieurs les prétendus progressistes, un dernier mot. L'Église attire la -femme, la rapproche de l'autel, la divinise en Marie; un des siens va -même jusqu'à réclamer pour elle le droit politique. - -Vous, que faites-vous? Vous reprenez contre nous le langage que tenait -autrefois l'Église, et dont elle voudrait peut-être bien ne s'être jamais -servie. Prétendez-vous donc construire l'avenir avec les ruines du passé? -Vous faites tant de maladroits efforts pour nous livrer aux inspirations -de ce qui en reste, qu'en vérité nous serions tentées de le croire. - -Mais nous ne vous laisserons pas faire, Messieurs; nous ne laisserons -pas les femmes prendre en haine les principes sacrés du Droit humain, -parce qu'il tous plaît de les subordonner à vos petites passions, à vos -mesquins égoïsmes, à vos vieux préjugés d'éducation. - -_Nous séparons de vous la Révolution._ - -Nous protestons contre vos doctrines Moyen Age. - -Nous, femmes du Progrès, nous voulons réagir contre le monde social et -moral que votre incurie a laissé s'organiser: car nous avons honte de -cette génération d'avortons égoïstes qui a perdu le sens des grandes et -nobles choses. - -Nous avons honte de ces fils qui font orgie sur la tombe de leurs pères -et outragent leurs grandes ombres éplorées de leur rire incrédule et -cynique. - -Nous avons honte de cette masculinité décrépite qui conduit la France, -notre France, au cercueil entre l'armée du coffre-fort et une procession -de courtisanes. - -Nous ne voulons pas que nos fils la continuent. - -Nous ne voulons pas que nos filles soient des éléments de dissolution. - -Nos pères ont promis la liberté au monde: vous, Messieurs, qui niez le -droit de la moitié de l'humanité, n'êtes pas propres à dégager leur -promesse. Place donc à la femme, afin que, délivrée de ses honteux liens, -elle mette la paix où vous mettez la guerre, l'équité où vous mettez le -privilége. - -Vous n'avez plus de Morale, plus d'idéal: place, place à la femme, -Messieurs, afin qu'elle vous redonne l'un et l'autre. - - - - -TABLE DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME. - - - DEUXIÈME PARTIE. - - Pages - - Droit et Devoir; objections contre le Droit des Femmes, la - Femme devant les mÅ“urs et le Code civil 5 - - CHAPITRE Ier. Bases et formules des Droits et Devoirs 7 - - CHAPITRE II. Objections contre l'émancipation des Femmes 33 - - CHAPITRE III. État de la Femme dans les mÅ“urs et la législation. - - I. Dialogue entre une jeune femme et l'auteur 48 - - II. Emploi de l'autorité 51 - - III. Charité de la Femme 53 - - IV. Droit politique 61 - - V. Fonctions publiques 65 - - VI. La Femme dans le mariage 67 - - CHAPITRE IV. Suite du précédent. - - VII. Contrat de mariage 71 - - VIII. La Femme mère et tutrice 81 - - IX. Rupture de l'association conjugale 85 - - X. Résumé et conseils 93 - - - TROISIÈME PARTIE. - - Nature et fonctions de la Femme, amour et mariage; Réformes - légales 99 - - CHAPITRE Ier. Nature et fonctions de la Femme 101 - - CHAPITRE II. L'amour, sa fonction dans l'humanité 127 - - CHAPITRE III. Mariage (dialogue) 151 - - CHAPITRE IV. Résumé, Réformes proposées 177 - - - QUATRIÈME PARTIE. - - Å’uvres de l'époque transitoire; Apostolat de la Femme; - Profession de foi, Éducation rationnelle 199 - - CHAPITRE Ier. Appel aux Femmes, Apostolat, Profession de - foi, etc. - - I. Appel aux Femmes 201 - - II. Profession de foi 204 - - III. Comité encyclopédique 210 - - IV. Institut 215 - - V. Journal 217 - - VI. Ateliers 219 - - CHAPITRE II. Éducation rationnelle, Lettres à une institutrice 223 - - CHAPITRE III. Éducation rationnelle (suite) 245 - - CHAPITRE IV. Résumé et Conclusion 271 - - - - -ERRATA. - - - Page 30, ligne 5, au lieu de: _à se soumettre_, lisez: _de se - soumettre_. - Page 48, au lieu de: _état de la femme française dans_, lisez: _devant_. - Page 58, ligne 20, au lieu de: _n'y a_, lisez: _n'y ait_. - Page 89, ligne 13, au lieu de: _le désole_, lisez: _la désole_. - Page 119, ligne 21, au lieu de: _nominaliste_, lisez: _nominalisme_. - Page 134, ligne 16, au lieu de: _et l'idéal_, lisez: _es l'idéal_. - Page 145, ligne 23, au lieu de: _l'honneur des autres les_, lisez: - _l'honneur des autres; s'_. - Page 167, ligne 18, au lieu de: _ils deviennes_, lisez: _ils - deviennent_. - Page 204, ligne 2, au lieu de: _numaines_, lisez: _humaines_. - Page 218, ligne 27, au lieu de: _ses camps_, lisez: _ses coups_. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La femme affranchie vol. 2 of 2, by -Jenny P. d'Héricourt - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AFFRANCHIE VOL. 2 OF 2 *** - -***** This file should be named 53310-0.txt or 53310-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/3/1/53310/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: La femme affranchie vol. 2 of 2 - Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte - et aux autres novateurs modernes - -Author: Jenny P. d'Héricourt - -Release Date: October 18, 2016 [EBook #53310] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AFFRANCHIE VOL. 2 OF 2 *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - - - - - -</pre> - - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_1"> 1</a></span></p> -<h1><span class="large">LA</span><br /> -<span class="xxlarge">FEMME AFFRANCHIE</span></h1> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_2"> 2</a></span></p> - -<hr class="deco" /> -<div class="frontmatter"> -<p>Bruxelles.—Typ. de <span class="smallc">A. Lacroix, Van Meenen et</span> C<sup>ie</sup>, imprimeurs-éditeurs.</p> -</div> -<hr class="deco" /> - -<div class="titlepage"> -<p><span class="medium">LA</span><br /> -<span class="xlarge">FEMME AFFRANCHIE</span></p> -</div> -<hr class="deco" /> -<div class="titlepage"> -<p><span class="small">RÉPONSE A MM. MICHELET, PROUDHON, É. DE GIRARDIN, A. COMTE</span><br /> -<span class="small">ET AUX AUTRES NOVATEURS MODERNES</span></p> -<p><span class="medium">PAR M<sup>ME</sup> JENNY P. D'HÉRICOURT</span></p> -</div> - -<hr class="deco" /> -<p class="subh">TOME II</p> -<hr class="deco" /> -<div class="topspace titlepage"> -<p><span class="large">BRUXELLES</span><br /> -<span class="small">A. LACROIX, VAN MEENEN ET C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS</span><br /> -<span class="xs">RUE DE LA PUTTERIE, 33</span></p> - -<p><span class="large">PARIS</span><br /> -<span class="medium">CHEZ TOUS LES LIBRAIRES</span></p> - -<p><span class="medium">1860</span><br /> -<span class="xs">Tous droits réservés.</span></p> -</div> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_4"> 4</a></span> -<span class="pagenumh"><a id="Page_5"> 5</a></span></p> - -<p class="extra">DEUXIÈME PARTIE</p> - -<p class="subh">Droit et Devoir; objections contre le Droit des Femmes; -la Femme devant les mœurs et le Code civile.</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_6"> 6</a></span> -<span class="pagenumh"><a id="Page_7"> 7</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<h2 class="normal">CHAPITRE PREMIER.<br /> -<span class="medium">BASES ET FORMULES DES DROITS ET DES DEVOIRS.</span></h2> -</div> - -<p class="subh">I</p> - -<p>Avant de dire quelle part de droit et de devoir nous réclamons -pour la femme, nous avons à définir ces deux notions inséparables -qui se supposent, s'expliquent et se complètent.</p> - -<p>Fille de mon siècle, élève des doctrines résumées par notre -glorieuse Révolution, je n'irai pas chercher les sources du Droit -et du Devoir dans le monde du Surnaturalisme. Non; je laisse -aux derniers échos du monde ancien l'irrationnelle fantaisie d'employer -leur argumentation, basée sur l'inconnu, à prouver que -le Droit nous est <i>octroyé</i>, le Devoir imposé par un Dieu quelconque.</p> - -<p>Je dis au contraire que l'un et l'autre <i>ont en nous leur origine</i>; -qu'<i>ils ressortent de l'ensemble de nos facultés, de notre destinée, -des rapports nécessaires que nous soutenons avec nous-mêmes, -avec nos semblables, avec la nature</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span> -Je dis que si l'origine, l'explication, la loi, la formule du -Droit et du Devoir ne sont pas contenues dans ces faits et ces -rapports, c'est que le Droit et le Devoir n'existent pas.</p> - -<p>Mais c'est parce que je crois fermement qu'elles y sont contenues, -que j'essaierai de les en dégager.</p> - -<p>Il est temps enfin que se vulgarise cette vérité, précieuse et -féconde, que nous avons des Droits et des Devoirs, indépendamment -de toute doctrine religieuse.</p> - -<p>Quoi! diront quelques personnes timorées, vous, une femme, -vous osez éliminer Dieu des questions de Droit et de Devoir!... -Ah! il ne vous manque plus que de répéter cette phrase -impie:</p> - -<p class="titre">Dieu, c'est le mal!</p> - -<p>Lecteur, c'est une pensée <i>vraie</i>, cachée sous une forme paradoxale. -Dieu, dans son concept absolu, n'est pas le mal; mais -l'humanité pense que Dieu sous sa face <i>relative</i>, Dieu formulé -par notre intelligence, Dieu caché sous le symbole inventé par -nous, de <i>bien</i> qu'il apparaissait à l'origine, devient le <i>mal</i>, lorsque -l'humanité qui progresse, a dépassé en science et en moralité -l'objet immobile de son ancienne adoration.</p> - -<p>Demandez aux chrétiens des premiers siècles, héritiers de -deux croyances philosophiques symbolisées par Paul dans l'unité -de Dieu et celle de la race humaine, si les dieux des nations qui -leur semblaient diviser cette double unité, ne leur apparaissaient -pas comme le <i>mal</i>....? Certes oui, puisque, de ces dieux de leurs -ancêtres ils ont fait des démons.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span> -Il est vrai que j'élimine Dieu des questions de Droit et du -Devoir; mais c'est parce qu'au point de vue rationnel, il n'est -pas le fondement de ces deux notions; et que, les rattacher à la -divinité, c'est les livrer à toutes les chances de mort que subit -nécessairement le dogme religieux.</p> - -<p>Que font en effet les peuples qui voient en Dieu la source du -Droit et du Devoir? Quand Dieu tombe du piédestal qu'ils lui -avaient dressé, le Droit et le Devoir disparaissent avec lui du -sanctuaire de la conscience. L'histoire nous montre ces peuples -livrant le Droit au despotisme qui le dévore; l'histoire nous les -montre en même temps livrés aux passions égoïstes, se vautrant -dans les orgies du sensualisme, c'est à dire ayant perdu l'idée du -Devoir et de la dignité de leur nature.</p> - -<p>Si Dieu parle, c'est dans les lois de l'univers physique, intellectuel -et moral. Son verbe sur la terre, c'est l'humanité se révélant -à elle-même, non pas la vérité absolue, mais la vérité -<i>indéfiniment progressive</i>.</p> - -<p>C'est donc dans les lois et les rapports qui sont en nous et -hors de nous que nous pouvons constater, et que nous devons -chercher la vérité sur le Droit et le Devoir.</p> - -<p>Cependant ne croyez pas, lecteurs, que je méconnaisse l'utilité -du sentiment religieux, que je nie l'existence <i>objective</i> des faits -inconnus qui servent de fondement aux dogmes; non, car je ne -comprendrais plus pourquoi notre espèce est religieuse;</p> - -<p>Pourquoi elle s'est développée dans le sein des religions;</p> - -<p>Pourquoi les sociétés humaines se dissolvent, lorsque tout -dogme a perdu son empire sur les âmes.</p> - -<p>Je ne comprendrais plus la grande loi biologique qui institue -<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span> -les penchants et tendances des êtres, en vue d'objets qui y correspondent.</p> - -<p>Si, à nos instincts nutritifs, correspondent les substances alimentaires;</p> - -<p>Si, à notre besoin de connaître, correspond la nature;</p> - -<p>Si, à notre besoin d'aimer, de nous associer, correspondent nos -semblables;</p> - -<p>L'unité de loi n'exige-t-elle pas qu'à nos instincts religieux, -correspondent des réalités?</p> - -<p>Que ces réalités échappent à nos moyens de vérification, qu'elles -ne soient point <i>objet de connaissance</i>, ce n'est pas un motif pour les -nier; mais c'en est un suffisant pour savoir que toutes les idées -que nous nous en formons, n'ont de valeur que pour nous et que, -sous peine de nous montrer absurdes et de fausser notre sens -moral, nous devons les mettre en harmonie avec la science et la -morale de notre époque; car si elles sont au dessus de ces choses, -elles ne doivent pas les contredire.</p> - -<p>Ces quelques lignes prouveront aux personnes qui, du rationalisme -dont sont empreints mes précédents travaux, ont cru pouvoir -conclure à mon matérialisme et peut-être à mon athéisme, -qu'elles se sont trompées sur mon compte. Le Matérialisme et -l'Athéisme ne sont point des crimes, mais, à mon sentiment, de -tristes erreurs, et je ne les partage pas.</p> - -<p>J'appartiens à ce petit nombre qui, ne pouvant s'arrêter dans -la négation stérile, cherchent une affirmation supérieure et -féconde.</p> - -<p>J'appartiens à ce petit nombre qui, ne trouvant pas la satisfaction -de leurs besoins religieux dans les enseignements d'un -<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span> -dogme vieilli et rétrograde, la trouvent dans un dogme plus large -que peut accepter la conscience et la Raison.</p> - -<p>J'appartiens à ce petit nombre <i>vraiment religieux</i>, qui appellent -de toutes les aspirations du cœur, la nouvelle doctrine générale, -seule capable de nous relier dans l'amour et la communauté -de but.</p> - -<p>Mais pour moi, la <i>Religion, n'est point une base; elle est un -couronnement</i>.</p> - -<p>Pour moi, la <i>Religion n'est pas une racine; elle est une fleur</i>.</p> - -<p>Pour moi, la Religion n'explique ni la Science, ni la Morale, -n'est le fondement ni du Droit ni du Devoir; elle est la <i>résultante</i> -de toutes ces saintes choses; elle en est l'épanouissement -poétique, le parfum. Si elle ne sort d'elles comme la fleur de sa -tige, elle n'a pas d'autre raison d'être qu'une aberration de -l'instinct religieux, abruti par l'ignorance, affolé par une imagination -déréglée.</p> - -<p>Après cette déclaration de principes que j'ai cru devoir à mes -amis et à mes ennemis, passons à l'objet de ce chapitre.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Le Droit et le Devoir ressortant de nos besoins, de notre -destinée, des rapports que nous soutenons; et supposant l'intelligence -et le libre arbitre, ne peuvent être conçus que par l'être -humain, parce que seul, il est capable de constater les rapports -qui lient les choses, de découvrir les lois de ces rapports;</p> - -<p>Parce que seul il se distingue très nettement de ce qui n'est -pas lui;</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span> -Parce que seul il peut, jusqu'à certaines limites, violer les lois -qu'il connaît;</p> - -<p>Parce que seul, enfin, il peut découvrir le but général des lois -ou la destinée.</p> - -<p><i>La formule</i> des Droits et des Devoirs est donc une création -humaine;</p> - -<p>Le Droit et le Devoir sont donc des découvertes de l'intelligence -humaine;</p> - -<p>La Justice qui les résume est donc comme la Science une -œuvre humaine, ainsi que l'affirment admirablement Feuerbach -et après lui Proudhon.</p> - -<p>Par cette création, l'humanité fait un monde à part, le monde -moral, le monde de la Justice, composé comme notre planète de -différentes couches; monde de plus en plus en opposition avec le -monde physique qui est celui de la hiérarchie et de la fatalité.</p> - -<p>Au point de développement où en est arrivé la Justice, comment -définirons-nous le Droit et le Devoir sous leur aspect le -plus général?</p> - -<p>Nous dirons: <i>le Droit est la prétention légitime de tout être -humain au développement et à l'exercice de ses facultés, conséquemment -à la possession des objets qui en sont les excitants propres, -dans les limites de l'égalité</i>.</p> - -<p>Le Devoir, corrélatif au Droit, et qui en est l'explication et la -justification, est <i>l'emploi de nos facultés et de leurs excitants en -vue et dans le sens de notre destinée</i>.</p> - -<p>Tous les Droits et Devoirs particuliers dérivent de ce Droit et -de ce Devoir fondamentaux, ou n'existent que pour les garantir.</p> - -<p>Le Droit, tel que nous venons de le définir, est donc l'exercice -<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span> -même de la vie, la condition <i>sine qua non</i> de l'accomplissement -du Devoir ou de la réalisation de la destinée.</p> - -<p>On ne peut donc valablement l'aliéner, même en partie, sans -amoindrir sa vie, fausser sa destinée.</p> - -<p>Et si l'ignorance, la force nous en ravissent une partie, nous -pouvons, nous <i>devons</i> en poursuivre la revendication: <i>car il n'y -a pas de Droit contre le Droit, et on ne prescrit pas contre lui</i>.</p> - -<p>Par l'ensemble de nos besoins et pour remplir notre destinée, -nous soutenons trois sortes de rapports principaux:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Avec nous-mêmes;</p> -<p>2<sup>o</sup> Avec la nature;</p> -<p>3<sup>o</sup> Avec nos semblables.</p> - -<p>De là trois formes du Droit et du Devoir, que nous ne pouvons -comprendre qu'en nous formant une idée nette de notre -Destinée.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>La destinée de l'être organisé est donnée dans l'ensemble de ses -facultés.</p> - -<p>Quelle sera donc celle de l'être humain, animal intelligent, -aimant, sociable, doué du sens de la justice, de libre arbitre, -d'idéalité, d'aptitudes nombreuses par lesquelles il modifie tout -ce qui l'entoure, afin de satisfaire à son désir de bien être et de -bonheur?</p> - -<p>Qui, laissé au seuil de l'animalité par la nature, <i>se crée lui-même -humanité</i>, en développant peu à peu ce qui le distingue des -espèces inférieures?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span> -Évidemment, pour quiconque réfléchit, cette destinée sera -d'organiser progressivement une société fondée sur la Justice et -la Bienveillance où chacun, ne dépendant que de soi-même, -trouvera dans la science, la satisfaction de ses besoins intellectuels, -et les principes propres à diriger ses facultés productrices; -dans ses semblables, la satisfaction de ses besoins d'aimer, de -s'associer, de perpétuer son espèce; dans la culture des arts, des -sciences, de l'industrie, la satisfaction de ses aptitudes; et dans -les produits qu'il obtient de leur exercice, celle de ses besoins -matériels et de ses plaisirs.</p> - -<p>Et comme il ne pourra remplir cette tâche d'intérêt humain, -sans l'harmoniser lui-même, sans agir profondément sur son -globe, sans <i>l'humaniser</i> par l'emploi de son activité, en lui imprimant -progressivement le cachet de sa Raison, ou principe -d'ordre, il en résulte que la destinée de notre espèce peut être -définie: <i>la création de l'Ordre dans l'Humanité et sur le globe -qui lui est soumis</i>.</p> - -<p>Cette tâche imposée à l'espèce, requiert une multitude d'aptitudes -trop différentes pour qu'elles se trouvent réunies en -chacun de nous. Aussi, sous les caractères généraux qui font de -nous une seule espèce, se cachent de si profondes dissemblances, -qu'on peut établir en principe qu'il y a autant d'hommes différents -qu'il y a d'individus masculins, autant de femmes différentes -que d'individus féminins. Cette diversité devient évidente en -raison de la culture: tout le monde sait que deux paysans se ressemblent -bien plus que deux hommes instruits.</p> - -<p>De là il suit que la jouissance du droit individuel est la -garantie du progrès social, puisque ce progrès dépend du libre -<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span> -développement des aptitudes, et qu'elles ne peuvent se développer -que par la liberté: donc quiconque est ennemi de la liberté et -l'entrave, s'il n'est un aveugle, est un ennemi de la destinée collective -et du Droit.</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>J'ai dit qu'il est dans la nécessité de notre destinée de soutenir -trois sortes de rapports: avec nous-même, avec la nature, avec -nos semblables.</p> - -<p>Examinons les premiers.</p> - -<p>Chacun de nous se présente à l'analyse comme une <i>Société de -facultés</i> qui, toutes, ont <i>droit</i> de fonctionner, parce que toutes -sont <i>nécessaires</i> à l'harmonie de l'ensemble.</p> - -<p>Certaines de nos impulsions sont antagoniques; et celles qui -ont pour but la satisfaction de nos besoins égoïstes, ont une propension -constante à dépasser leurs limites légitimes, conséquemment -à opprimer celles qui nous relient à nos semblables.</p> - -<p>Quand nous sommes tiraillés en sens contraire, quand la dissidence -est en nous, qui fera cesser le conflit en déterminant -l'option? Évidemment notre libre arbitre, influencé par une autre -faculté.</p> - -<p>Mais pour nous décider en vue de notre destinée, quelle doit -être la faculté rectrice, sinon la Raison ou principe d'ordre en -chacun de nous?</p> - -<p>C'est donc en établissant en nous la <i>hiérarchie des facultés</i> en -vue de la destinée, et sous le gouvernement de la Raison, -qu'aucune de nos facultés ne sera sacrifiée; que toutes s'harmoniseront -<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span> -selon l'expression de M. Proudhon pour le bien et la gloire -de l'ensemble.</p> - -<p>C'est dans l'établissement et le maintien de cette hiérarchie -que consiste le grand devoir Autonomique, ou de gouvernement -de soi par soi.</p> - -<p>Ainsi, dans ce premier ordre de rapports, il y a <i>Droit</i> de -chaque faculté à s'exercer;</p> - -<p><i>Droit</i> de chacune d'elles à son excitant propre;</p> - -<p>Mais en même temps <i>Devoir</i> pour chacune de ne s'exercer que -pour le bien de l'ensemble; c'est à dire de ne jamais dépasser ses -limites et pour cela d'obéir à la Raison.</p> - -<p>Ainsi celui qui donne la prédominance à ses instincts nutritifs, -opprime habituellement en lui les facultés intellectuelles, -et développe les instincts égoïstes aux dépens des instincts -de Justice et de Sociabilité: il viole son Devoir autonomique.</p> - -<p>Celui qui, par une exaltation vicieuse de son imagination, -refuse à ses facultés nutritives l'exercice auquel elles ont droit, -affaiblit la Raison, exalte l'orgueil jusqu'à l'intolérance, met la -folie dans le domaine intellectuel et moral: celui là viole aussi le -Devoir autonomique.</p> - -<p>La Sagesse et le Devoir sont, je le répète, de soumettre notre -être tout entier à la Raison: l'exaltation même du sens de la Justice, -le plus élevé de tous, est un mal.</p> - - -<h3>V</h3> - -<p>Quelle sera la règle du Droit et du Devoir dans nos rapports -avec la nature, avec les êtres sensibles des espèces inférieures? -L'être humain, Raison, Justice, Liberté, a Droit sur les créatures -<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span> -de son globe à deux titres: d'abord pour sa conservation, puis -comme pouvoir harmonisant.</p> - -<p>D'éminents penseurs m'arrêteront ici pour me dire: vous confondez -le <i>fait</i> avec le <i>Droit</i>. Ce dernier est une création de la -Conscience humaine; il n'existe que de l'être humain à son semblable -parce qu'il suppose la réciprocité, et la possibilité d'une -revendication devant une autre conscience.</p> - -<p>Je réponds: oui le Droit est une création de l'humanité, mais -seulement en tant que notion et formules. Nos formules exposent -la vérité des rapports, mais ne sont point ces rapports, pas plus que -la formule de la loi d'attraction n'est l'attraction. Une notion est -nécessairement tirée des choses qui la contiennent et conséquemment -lui étaient antécédentes, car notre esprit ne crée ni les -faits ni les rapports, ni les lois, il ne fait que les découvrir, les -définir et les systématiser. Avant de <i>savoir</i> que nous avons des -droits, nous le <i>sentons</i>; si nous ne le sentions pas, nous ne le -saurions jamais.</p> - -<p>Oui, le Droit suppose la réciprocité dans les rapports humains, -mais ne soutenons-nous de rapports qu'avec nos semblables? -N'en soutenons-nous pas avec nous-même, en tant que Société -de facultés? N'en soutenons-nous pas avec les êtres inférieurs?</p> - -<p>Prétendre, par exemple, qu'entre l'animal et nous il n'y a ni -Droit ni Justice, n'est-ce pas affirmer qu'il y a tout un ordre de -rapports d'où peut être bannie la notion double et corrélative de -Droit et de Devoir?</p> - -<p>Eh! bien, je ne puis accepter cela. Pourquoi, s'il en était ainsi, -dirait-on: c'est mal, quand on voit quelqu'un torturer une bête -<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span> -ou la faire mourir de faim? Une chose n'est mal que quand elle -est contraire au Devoir, et elle n'a ce caractère que quand elle est -la violation d'un Droit. Je ne comprends pas, s'il n'y a pas de -Justice entre l'animal et nous, pourquoi l'on applaudit aux lois -protectrices des animaux. Si les animaux n'ont pas de Droit, on -viole celui de leur propriétaire, en réglant la manière dont il -doit se servir de ces êtres sensibles.</p> - -<p>Je sais que l'on explique ces lois par l'obligation d'empêcher -l'homme de s'endurcir, et de le préparer à être bon pour ses -semblables. <i>On en a dit probablement autant des lois protectrices -des esclaves.</i> Mais la conscience qui est tout autant émue par le -Sentiment qu'éclairée par la Raison, va plus loin sans le savoir -elle-même. Si elle analysait, elle comprendrait <i>que, sous toute -loi de protection, il y a la reconnaissance implicite d'un Droit</i>.</p> - -<p>On peut m'objecter encore qu'en transportant la notion du -Droit au delà de l'humanité, j'anthropomorphise les animaux et -que, si je le fais, je suis tenue, pour être conséquente, de respecter -leur vie, leur progéniture et l'exercice de toutes leurs facultés.</p> - -<p>Je n'anthropomorphise pas les animaux: je n'assimile pas -leur Droit au nôtre; mais leur reconnaissant un Droit, admettant -qu'entre eux et nous il y a Justice, je suis tenue de m'expliquer -rationnellement la différence que je mets entre eux et nous -sous le rapport du Droit, et de fixer le principe en vertu duquel -je puis légitimement disposer d'eux et en éliminer. Alors je me -dis: notre race est la Raison et la Justice du globe: c'est elle -qui en a le gouvernement pour l'harmoniser: elle est aux autres -créatures, ce que notre Raison et notre Justice personnelles sont -à nos autres facultés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span> -Or personne de nous ne conteste que notre Raison et notre -Justice ne puissent <i>légitimement</i> supprimer ceux de nos actes ou -désirs qui seraient contraires à notre harmonie personnelle.</p> - -<p>Donc l'espèce humaine, Raison et Justice de la terre, a le -droit d'éliminer tout ce qui nuit à son harmonie avec la création -qui lui est confiée et dont elle fait une partie de son organisme. -Mais lorsque nous conservons des êtres sensibles qui se font nos -auxiliaires, deviennent en quelque sorte un de nos organes, et -accomplissent ainsi inconsciemment un Devoir, c'est à nous de -leur reconnaître leur Droit naturel dans la mesure exigée par -l'Ordre. L'animal <i>sent</i> son Droit, car il regimbe, se révolte, -faut-il l'en dépouiller parce qu'il ne le <i>connaît</i> pas; parce qu'il -ne peut le formuler; parce que, comme l'esclave abruti, il n'a -que notre voix pour le revendiquer?</p> - -<p>Oui, de nous à l'animal, il y a Justice; Justice faite par nous -seuls, au nom de la Raison, seul juge de la mesure des rapports. -Celui qui fait souffrir une créature sensible sans nécessité -évidente; qui en abuse comme d'une chose, qui ne la rend pas -aussi heureuse que possible, qui ne la fait pas progresser, est -non seulement un être cruel, mais souvent un lâche qui abuse -de sa supériorité intellectuelle pour violer le droit le plus sacré: -celui des faibles; c'est le même qui, dans l'ancienne Rome, -jetait son esclave au vivier pour engraisser ses murènes, qui -l'attachait dans son vestibule avec cet écriteau au dessus de sa -tête: prenez garde au chien! qui se servait du sein de l'esclave -femelle, comme d'une pelotte, pour y piquer ses épingles pendant -la toilette.</p> - -<p>J'ajouterai, pour compléter ma pensée et justifier ma manière -<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span> -de voir, qu'à mes yeux, il n'y a pas un acte ou un rapport -humain qui ne doive être soumis à la notion du Devoir corrélative -à celle du Droit: car notre espèce n'est pas l'humanité en -dehors de cette double notion; elle ne serait plus qu'une famille -animale: en conséquence nos rapports avec la nature ne peuvent -être exclus de la théorie du Droit.</p> - -<p>Je demande pardon à mes adversaires de différer d'avis avec -eux sur ce point si grave de Philosophie: mais ils comprendront -qu'une femme qui ne consent pas à être un daguerréotype masculin, -doit oser dire sa pensée et avoir confiance en sa Raison.</p> - - -<h3>VI</h3> - -<p>Dans les deux premiers ordres de rapports que nous avons -envisagés, le Droit et le Devoir tendent à fonder l'harmonie ou -l'Ordre par la <i>Hiérarchie</i>.</p> - -<p>Pourquoi?</p> - -<p>Parce que le Droit et le Devoir sont, en tant que notions et -systématisation, des créations de la Raison humaine qui, légitimement, -se subordonne tout.</p> - -<p>Parce qu'en chacun de nous, cette subordination doit exister, -puisque chacun de nous n'a qu'une Raison.</p> - -<p>Parce qu'en dehors de l'Humanité sur ce globe, il ne peut y -avoir entre elle et les êtres inférieurs que des rapports de subordination.</p> - -<p>Entre nos facultés d'espèces différentes, il faut un Régulateur;</p> - -<p>Entre nous et les créatures inférieures, il faut un régulateur -encore;</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span> -Dans le premier cas c'est la Raison individuelle qui gouverne;</p> - -<p>Dans le second c'est la Raison de l'humanité.</p> - -<p>Mais cette loi de <i>Hiérarchie</i> peut-elle rationnellement s'appliquer -aux rapports des êtres humains entre eux?</p> - -<p>Non; car ils sont de la même espèce;</p> - -<p>Car chacun d'eux a sa raison, son sens moral, son libre-arbitre, -sa volonté;</p> - -<p>Car chacun d'eux n'est qu'un élément de destinée collective; -un être incomplet au point de vue de cette destinée, et n'a pas -plus la faculté de classer les autres, que les autres de le -classer;</p> - -<p>Car chacun d'eux est progressif en lui-même et dans sa race -et peut, par la culture, monter du dernier rang au plus élevé -sous le rapport de l'utilité.</p> - -<p>Qu'à l'origine des sociétés, l'homme, se distinguant à peine -des autres espèces sur lesquelles il établissait son Droit par la -ruse et la force, ait transporté cette notion brutale dans les -rapports humains, ait confondu le semblable faible d'esprit ou -de corps avec l'animal, se soit cru, au même titre, droit de possession -sur eux, et n'ait reconnu comme libres et égaux à lui que -les forts et les intelligents, les choses ne pouvaient se passer -autrement peut-être.</p> - -<p>Que, plus développée, l'humanité ait transformé la notion de -Droit sur le modèle du gouvernement de soi-même, ait, en conséquence, -établi la hiérarchie et subordonné certaines classes, -certaines castes, aux individus qu'elle considérait comme les -représentants de la Raison et de la Justice, les choses ne pouvaient -peut-être encore se passer autrement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span> -Mais nous, français, enfants de 89, disciples d'une philosophie -qui établit ses axiomes, non plus sur les <i>a priori</i> de la fantaisie, -mais sur les faits et les lois de la nature et de l'humanité, nous -concevons parfaitement aujourd'hui que l'être humain ne peut -être comparé ni à une chose, ni à quelqu'une de nos facultés;</p> - -<p>Qu'étant d'espèce identique, nous avons un droit identique;</p> - -<p>Qu'il ne s'agit que d'<i>équilibrer</i> nos droits individuels;</p> - -<p>Que la loi d'équilibre, c'est l'<i>égalité</i>;</p> - -<p>Que l'égalité c'est la <i>Justice</i>;</p> - -<p>Qu'en dehors de l'égalité, il n'y a plus Raison ni Justice, mais -règne de la <i>force</i>, retour à la brutalité de la nature qui est si -inférieure à nous par l'absence de moralité et de bonté.</p> - -<p>A la lumière de cette Révélation de la conscience de la France, -la notion de la société se transforme. La société n'est plus une -hiérarchie, ce n'est plus un être de raison, incarné dans un ou -quelques-uns; c'est quelque chose de bien autrement grand et -beau; c'est <i>un ensemble organisé d'êtres humains, associés pour se -garantir mutuellement l'exercice de leur Droit individuel, se faciliter -la pratique du Devoir, échanger équitablement leurs produits, -et travailler de concert à la réalisation progressive de la destinée -humaine</i>.</p> - -<p>C'est une autonomie collective, gouvernée par la Loi, synthèse -de la Raison, de la Justice et de l'Amour de tous.</p> - -<p>L'État n'est plus que l'ensemble des organes sociaux, fonctionnant -au profit de tous.</p> - -<p>Le Pouvoir n'est plus qu'une fonction déléguée par la volonté -nationale.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span> -Conçue ainsi, la société élabore progressivement quatre formes -du Droit: Droit naturel, Droit Civil, Droit Politique, Droit -Économique.</p> - - -<h3>VII</h3> - -<p>Par <i>Droit naturel</i>, la Société ne peut plus entendre la satisfaction -des seuls besoins animaux: car l'être humain n'est pas une -brute: il est une Intelligence, une Raison, une Justice; il est -aussi l'art, l'industrie, la Liberté.</p> - -<p>Donc, de Droit naturel, toute créature humaine est libre, autonome, -doit développer ses facultés, exercer ses aptitudes sans -autre limite que l'Égalité, ou le respect du droit identiquement -le même en autrui.</p> - -<p>Quand la Raison générale sera suffisamment pénétrée de ces -notions, elle formulera non seulement des lois pour protéger -également la vie, l'honneur, la propriété légitime des associés, -contre quiconque pénétrerait dans la sphère d'autrui pour la -troubler ou la détruire; mais, de plus, elle mettra à la disposition -de tous, les moyens de développement qu'elle pourra généraliser: -tels que l'enseignement des sciences, des arts, de l'industrie, -des lois, etc. Elle comprendra que c'est son <i>Devoir</i> et son intérêt.</p> - -<p>Son devoir, parce que la société poursuit la réalisation d'une -destinée dont chacun de ses membres est un élément;</p> - -<p>Son devoir, parce que tous les co-associés ont un droit égal aux -avantages sociaux;</p> - -<p>Son devoir, parce qu'ils sont réunis pour se garantir la jouissance -de leurs droits, et se faciliter la pratique du Devoir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span> -Son intérêt, parce qu'en travaillant à rendre possible à chacun -de ses membres la puissance de se bien gouverner, elle assure la -sécurité de tous.</p> - -<p>La Raison générale, modifiée par la notion moderne de la -société, réformera profondément son Droit Civil. Devant ce -Droit, tous les individus majeurs et sains d'esprit, seront reconnus -aptes à concourir aux actes de la vie civile, à disposer de leur -travail, de leur fortune. La société se contentera de sauvegarder -les intérêts des mineurs et des interdits et d'empêcher que, dans -aucun contrat, puisse s'introduire une clause attentatoire à la -dignité de la personne et à l'exercice de ses droits. Toutes les -fonctions étant du ressort du Droit Civil, la société respectera la -manifestation de l'activité de chacun, et soumettra les fonctions -publiques à l'élection ou au concours.</p> - -<p>Le Travail est notre grand Devoir: c'est par lui que se réalise -la destinée humaine; c'est par lui que se produit le bien-être; -c'est le père de tout bien, l'auxiliaire de la vertu. La Raison -générale, éclairée par la science Économique qui se forme, comprendra -que le <i>travail est un Droit</i>, puisque vivre, pour l'individu -social, est un Droit; elle transformera donc le grand atelier -national, et parviendra progressivement à introduire l'égalité, -c'est à dire l'équité, dans le domaine de l'échange. Le Droit -Économique n'existe pas: l'humanité le tirera de ses entrailles -souffrantes et de son cerveau, comme elle en a tiré tous les autres.</p> - -<p>Chacun devant avoir des Droits naturels, civils et économiques -égaux, et un intérêt égal à ce que les lois et les institutions soient -au profit de tous, a, par cela même, un Droit égal à concourir -aux actes politiques qui sauvegardent ses autres droits, et à -<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span> -l'aide desquels les progrès réalisés dans les esprits s'incarnent -dans les faits sociaux. La Raison générale, bien pénétrée de ces -vérités, organisera sous la loi d'égalité, le concours de tous à la -vie politique, concours par lequel seul on peut se réputer libre, -en n'obéissant qu'à la loi qu'on a faite ou consentie.</p> - -<p>Tel est l'idéal de la société fondée par la Révolution Française; -idéal qui confond toutes les races, tous les peuples devant -le Droit.</p> - -<p>A l'aide de cet idéal supérieur, glorieux Credo de la foi de -nos pères, nous comprenons que les individualités, les nations et -les races supérieures ne sont pas des <i>maîtres</i>, mais des frères aînés, -des <i>éducateurs</i>; qu'elles commettent une lâcheté, un crime de lèse-humanité -lorsqu'elles oppriment et abrutissent au profit de leurs -passions égoïstes, ceux que la Raison leur confie comme élèves;</p> - -<p>Nous comprenons que, devant le dogme de la Perfectibilité, -tombent tous leurs hypocrites prétextes de domination;</p> - -<p>Qu'enfin, en violant les droits de leurs semblables, elles nient -les leurs propres; qu'en les traitant comme s'ils étaient des -brutes, elles se rangent elles-mêmes au rang des brutes qui n'ont -pour loi que la force et la ruse.</p> - -<p>Si la notion du Droit se transforme avec l'idéal social de 89, -combien, en même temps, se précise, se purifie, s'élève la -sublime notion du Devoir!</p> - -<p>Respecter les Droits d'autrui égaux à ceux qu'on se reconnaît;</p> - -<p>Protéger quiconque est opprimé quand la société n'est pas -présente <i>ou n'a pas pourvu</i>;</p> - -<p>Faire respecter sa dignité, son Droit; car ne pas punir celui -qui, sciemment et méchamment, y attente, c'est se rendre complice -<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span> -de ses mauvaises passions, du mal qu'il fait, de celui qu'il -peut faire par suite de l'impunité de sa première faute;</p> - -<p>Travailler, non pas seulement dans son intérêt particulier, -mais en vue de la destinée collective, observant, autant qu'il est -en soi, la bonne foi et l'équité dans l'échange des produits;</p> - -<p>S'efforcer de connaître sa propre capacité, non pour en tirer -vanité, ce qui est puéril; mais afin de rendre tous les services -dont on est capable, au grand corps dont on est un organe;</p> - -<p>Contribuer selon ses forces, son intelligence, au Progrès d'autrui, -à l'établissement de la Justice, à la vulgarisation des idées -vraies et morales, à la destruction des idées fausses;</p> - -<p>Se considérer comme instituteur des ignorants, comme Justicier, -comme solidaire de tous;</p> - -<p>Aimer la patrie dans l'Humanité et la famille dans la Patrie;</p> - -<p>Chérir par dessus tout la Justice.</p> - -<p>Tels sont les principaux devoirs de ceux qui acceptent l'idéal -nouveau; de ceux qui ne sont plus des esclaves, mais des organes -de la société qu'ont fondée et scellée de leur sang nos glorieux -pères.</p> - -<p>Et l'on ne peut remplir ces devoirs sans travailler à s'harmoniser -soi-même: admirable économie de ressort, qui met d'accord -notre perfectionnement propre avec le bien général, l'amour et -le respect de nos semblables et de l'Ordre.</p> - - -<h3>VIII</h3> - -<p>Plusieurs fois, lectrices, nous avons prononcé le mot Liberté; -j'espère qu'aucune ne s'est méprise sur le sens que nous lui attribuons. -<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span> -La liberté n'est pas le pouvoir de faire tout ce qu'on veut -et qu'on est capable de faire: cela, c'est la licence; la liberté, -c'est l'exercice des facultés dans les limites de l'égalité ou du -Droit identique en autrui, dans les limites du Devoir.</p> - -<p>Jusqu'à quel point la société a-t-elle le droit de s'immiscer -dans le gouvernement de nous-même et de limiter notre liberté?</p> - -<p>C'est quand par des actes, et seulement par des actes, nous -transportons dans la sphère d'autrui le trouble que nous avons -établi dans la nôtre: car nous ne pouvons en agir ainsi sans -violer le Droit de quelqu'un.</p> - -<p>Quant aux actes qui ne nuisent qu'à nous-même, la société n'a -pas à les régler par la loi. Ce qu'elle doit faire, c'est de nous -instruire, et de s'organiser de telle sorte, que nous n'ayons pas -besoin de les commettre.</p> - -<p>Il est de même bien entendu qu'en parlant de l'égalité, nous -n'avons pas prétendu que nous fussions égaux ou même équivalents -en valeur physique, intellectuelle, morale et fonctionnelle: -non seulement nous différons tous; mais encore, dans la -même série de travaux, les uns excellent, d'autres sont médiocres, -d'autres encore, inférieurs.</p> - -<p>Ce n'est pas parce que vous êtes égales en beauté, en forces, -en intelligence, en bonté, en talent, ni entre vous, ni avec vos -frères, Mesdames, que vous êtes égales à eux et à vos sœurs -devant l'héritage: c'est parce que, sur ce point, on veut bien -reconnaître que vous appartenez à l'espèce humaine et que, -sans déchoir dans l'opinion, vos parents peuvent avouer que -vous êtes, dans leur tendresse, les égales de Messieurs vos -frères.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span> -De même ce n'est pas par l'égalité de valeur que les êtres -humains socialisés doivent être égaux en Droit, c'est parce -que tous, quelqu'humbles qu'ils soient, ont le Droit semblable -de se développer, d'agir librement, d'accomplir leur -destinée.</p> - -<p>Travaillons donc à la création de la liberté dans l'égalité. -Incarnons ces saintes choses dans la loi, les institutions sociales, -la pratique générale et notre pratique particulière.</p> - -<p>Que chacun puise dans un même milieu les éléments qui conviennent -à sa nature. L'un sera Cèdre ou Chêne, l'autre un -arbrisseau modeste ou bien une simple fleur, c'est possible, c'est -probable même; mais personne n'aura le droit de se plaindre; -car chacun sera et fera tout ce qu'il pourra être et faire. Il n'y -aura plus, comme aujourd'hui, ce qui est le crime de quelques -uns et la faute de tous, des créatures humaines qui meurent sans -se connaître, sans avoir pu se développer et rendre les services -auxquels les appelait leur organisation.</p> - -<p>L'histoire nous dit: l'exercice du Droit est tellement lié au -Progrès, que de nouveaux progrès ont été faits par l'Humanité, -chaque fois que la société des libres a élargi ses rangs pour y -admettre de nouveaux émancipés, ou chaque fois qu'elle a proclamé -la reconnaissance de nouveaux droits et mis ses institutions -en accord avec eux.</p> - -<p>Par sottise ou par égoïsme, ne restons pas sourds à cet enseignement: -car nous sommes coupables de tout le mal et de tout -le malheur qui se produisent par l'absence de Liberté et d'Égalité, -et la culpabilité est comme le sommet des hauts édifices: -elle attire la foudre.</p> - -<h3><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span> -IX</h3> - -<p>Et maintenant, lecteurs, résumons ce chapitre.</p> - -<p>Les notions de Droit et de Devoir, qui sont inséparables, ne -peuvent être conçues que par l'être humain.</p> - -<p>Le Droit fondamental, pour chacun de nous, est la prétention -légitime que nous avons à nous développer, à exercer nos facultés -et à posséder les choses au moyen desquelles et sur lesquelles -elles agissent.</p> - -<p>Le Devoir fondamental, corrélatif au Droit, est l'emploi de -nos facultés et de leurs excitants en vue, et dans le sens de la -destinée.</p> - -<p>Toute destinée est donnée par l'ensemble des facultés: d'après -ce principe, celle de notre espèce est de fonder une société basée -sur la Justice et la Bonté; de satisfaire à tous nos besoins par -la création de la science, de l'industrie, de l'art; de nous harmoniser -individuellement et collectivement, et d'harmoniser -progressivement notre globe à mesure que nous mettons l'ordre -en nous.</p> - -<p>Le Droit, pour chacun de nous, comprend non seulement la -vie matérielle, la liberté de nos mouvements, notre sécurité, -mais le développement de notre Raison, de notre intelligence, -de notre moralité, de notre amour, de nos facultés productrices, -de notre autonomie.</p> - -<p>Notre Devoir est d'employer toutes nos facultés à la réalisation -de notre tâche particulière, tâche qui nous est dévolue par -nos attractions, qui est précisée et dirigée par la Raison, rendue -<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span> -possible par l'éducation, et qui est accomplie par l'activité et la -liberté.</p> - -<p>Dans nos rapports avec nous-même, comme ensemble de -facultés; <i>Droit</i> légitime de chacune d'elles à s'exercer; <i>Devoir</i> -de toutes à se soumettre à l'approbation et au contrôle de la -Raison, en chacun de nous principe d'Ordre.</p> - -<p>Dans nos rapports avec la nature, <i>Droit</i> de possession concédé -par nos besoins et par notre titre de pouvoir harmonisant du -globe; <i>Devoir</i> envers les créatures sensibles qui sont en notre -puissance.</p> - -<p>Dans nos rapports avec nos semblables, <i>Droit</i> et <i>Devoir réciproques</i>; -limitation de la liberté individuelle par la liberté individuelle, -égale en autrui, ou formation de l'équilibre des droits -semblables dans l'égalité. En conséquence, reconnaissance des -principes suivants:</p> - -<p>Tout être humain est, de Droit, libre et autonome, jusqu'à la -limite de la liberté et de l'autonomie d'autrui;</p> - -<p>Tout être humain a un droit égal aux éléments intellectuels -acquis à la société, et aux institutions générales;</p> - -<p>Tout être humain a Droit à la rémunération équitable du -travail qui pourvoit à ses besoins;</p> - -<p>Tout être humain majeur a la même dignité civile. Toutes les -fonctions publiques lui sont accessibles sans autre formalité que -le concours, ou le choix des co-associés.</p> - -<p>Dans aucune de ses stipulations, l'être humain ne peut traiter -de sa personne, de sa liberté. Ses engagements sont <i>personnels</i>.</p> - -<p>Tout être humain étant égal aux autres devant le Droit naturel, -civil et économique, est, en principe, égal aux autres devant -<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span> -le Droit politique, créé pour sauvegarder les précédents, faire -descendre dans les faits sociaux les progrès réalisés dans les -idées, et empêcher que nul ne subisse la loi qu'il n'a pas contribué -à formuler.</p> - -<p>Tels sont, Mesdames, les principes du Droit moderne, proclamés -du haut de ce nouveau Sinaï, la France, notre chère et -glorieuse patrie, au milieu des éclairs et des tonnerres de notre -Révolution.</p> - -<p>Ah! Bénie soit elle cette Révolution qui a dit à l'esclave: -Relève ton front, brise tes chaînes: car tu es un homme. Devant -moi, génie de l'Humanité moderne, il n'y a pas de noirs, de -blancs, de jaunes, de cuivrés; il n'y a pas d'Allemands, d'Anglais, -de Français, d'Italiens, il y a des êtres humains, tous égaux -devant le Droit, tous égaux devant moi, parce qu'ils sont tous -égaux devant la Raison.</p> - -<p>Relevez-vous tous, hommes courbés sous le sceptre, sous la -houlette, sous le fouet ou sous le bâton, car vous n'avez pas de -maîtres; les aînés d'entre vous ne sont que vos instituteurs, et -votre éducation aura son terme.</p> - -<p>Relevez-vous tous, hommes frères: écoutez ma voix qui vous -crie: l'être humain ne peut être heureux et vertueux, ne peut -être digne et utile, ne peut être une créature humaine, enfin, -<i>que par la liberté individuelle dans l'égalité collective</i>.</p> - -<p>Et on l'a stupidement maudite cette voix sainte qui venait -substituer la justice à la force, rappeler l'humanité au sentiment -de sa dignité, la remettre dans la voie de ses sublimes destinées!</p> - -<p>On l'a stupidement maudite, cette voix consolante qui promettait -le bonheur par le travail et la liberté; qui électrisait -<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span> -d'un pôle à l'autre tout ce qui souffrait, tout ce qui pleurait, tout -cet immense troupeau d'hommes et de femmes mis au rang des -brutes par les passions odieusement égoïstes et perverses d'une -poignée de privilégiés!</p> - -<p>Révolution sainte, qu'ils te jettent leurs derniers anathèmes, -les disciples du principe qui se meurt! Tu as crié: Délivrance -universelle! Ils s'obstinent à barrer la route du Progrès; mais -l'humanité leur passera sur le corps pour obéir à son génie: <i>Car -la Femme commence à comprendre</i>.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE II<br /> -<span class="medium">OBJECTIONS CONTRE L'ÉMANCIPATION DES FEMMES.</span></h2> -</div> - -<h3>I</h3> - -<p>De quels arguments se servent les adversaires de l'Émancipation -des femmes, pour nier l'égalité des sexes devant le -Droit?</p> - -<p>Les uns, théosophes de vieille roche, prétendent que la -moitié de l'humanité est condamnée par Dieu même à se soumettre -à l'autre parce que, disent-ils, la première femme a -péché.</p> - -<p>Ne voulant point sortir du terrain solide de la Justice, de la -Raison et des faits prouvés, nous ne discuterons point avec cette -classe d'adversaires.</p> - -<p>Les autres, qui prétendent relever de l'esprit moderne, et -affichent plus ou moins la prétention d'être disciples des doctrines -de liberté, condamnent la femme à l'infériorité et à l'obéissance -parce que, disent-ils, elle est plus faible physiquement, -et intellectuellement que l'homme;</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span> -Parce qu'elle remplit des fonctions d'un ordre inférieur;</p> - -<p>Parce qu'elle produit moins que l'homme au point de vue -industriel;</p> - -<p>Parce que son tempérament particulier l'empêche de remplir -certaines fonctions;</p> - -<p>Parce qu'elle n'est propre qu'à la vie d'intérieur; que sa vocation -est d'être mère et ménagère, de se consacrer entièrement à -son mari et à ses enfants;</p> - -<p>Parce que l'homme la protège et la nourrit;</p> - -<p>Parce que l'homme est son mandataire, et exerce le droit -pour elle et pour lui;</p> - -<p>Parce que la femme n'a pas plus le temps que la capacité -d'exercer certains droits.</p> - -<p>Les droits de la femme sont dans sa beauté et notre amour, -ajoutent quelques-uns, faisant la bouche en cœur.</p> - -<p>La femme ne réclame pas; beaucoup de femmes mêmes sont -scandalisées de la revendication faite par quelques-unes, continuent -d'autres mâles.</p> - -<p>Et l'on ne ménage ni les railleries, ni les calomnies, ni les -injures aux femmes courageuses qui plaident la cause du Droit, -et aux hommes qui les soutiennent, espérant, par là, intimider -les premières et dégoûter les seconds.</p> - -<p>Vain espoir; les temps ne sont plus où l'on pouvait nous intimider. -S'il est permis de redouter l'opinion de ceux qu'on croit -plus justes et plus intelligents que soi, ce serait folie que de se -troubler devant ceux auxquels on se sent en mesure de démontrer -leur irrationalité et leur injustice.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span> -Cette double démonstration, nous allons essayer de la faire, -en reprenant un à un les arguments de ces Messieurs.</p> - -<p>1<sup>o</sup> La femme ne peut avoir les mêmes droits que l'homme, -parce qu'elle lui est inférieure en facultés intellectuelles, dites-vous, -Messieurs. De cette proposition, nous sommes en droit -d'induire que vous considérez les <i>facultés humaines comme base du -Droit</i>;</p> - -<p>Que la loi, proclamant l'égalité de Droit pour votre sexe, -vous êtes tous égaux en qualités, tous aussi forts, aussi intelligents -les uns que les autres.</p> - -<p>Qu'enfin, pas une femme n'est aussi forte, aussi intelligente -que vous; je ne puis dire: que le moindre d'entre vous, puisque, -si le droit est fondé sur les qualités, comme il est égal, il faut -que vos qualités soient égales.</p> - -<p>Or, Messieurs que deviennent ces prétentions en présence -des <i>faits</i>, qui vous montrent tous inégaux en force et en intelligence? -Que deviennent ces prétentions en présence des <i>faits</i>, -qui nous montrent une foule de femmes plus fortes que beaucoup -d'hommes; une foule de femmes plus intelligentes que la grande -masse des hommes?</p> - -<p>Étant inégaux de force et d'intelligence, et cependant déclarés -égaux en Droit, il est donc évident que vous n'avez pas fondé -le Droit sur les qualités.</p> - -<p>Et si vous n'avez pas tenu compte de ces qualités quand il -s'est agi de votre Droit, pourquoi donc en parlez vous si haut -quand il est question de celui de la femme?</p> - -<p>Si les facultés étaient la base du Droit, Messieurs, comme les -qualités sont inégales, le droit serait inégal; et, pour être juste, -<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span> -il faudrait accorder le Droit à ceux qui justifient des facultés -nécessaires et en exclure les autres: à ce compte beaucoup de -femmes seraient appelées et une infinité d'hommes exclus. Voyez -où l'on va quand on n'a pas l'énergie intellectuelle de se rendre -compte des principes! Vous n'avez qu'un moyen de nous évincer -de l'égalité, c'est de prouver que nous n'appartenons pas à la -même espèce que vous.</p> - -<p>2<sup>o</sup> La femme, ajoutez-vous, ne peut avoir les mêmes droits -que l'homme parce que, mère et ménagère, elle ne remplit que -des fonctions d'un ordre inférieur.</p> - -<p>De cette seconde proposition, nous sommes en droit d'induire -que <i>les fonctions sont la base du Droit</i>;</p> - -<p>Que vos fonctions sont équivalentes, puisque le droit est -égal;</p> - -<p>Que les fonctions de la femme ne sont pas équivalentes à -celles de l'homme.</p> - -<p>Vous avez donc à prouver, Messieurs, que les fonctions <i>individuellement</i> -remplies par chacun de vous s'équivalent; que, par -exemple, Cuvier, Geoffroy St-Hilaire, Arago, Fulton, Jacquard, -un certain nombre d'inventeurs et de savants n'ont pas -plus fait, ne font pas plus pour l'humanité et la Civilisation -qu'un nombre égal de fabricants de têtes d'épingles.</p> - -<p>Vous avez à prouver ensuite que les travaux de la maternité, -ceux du ménage auxquels le travailleur doit sa vie, sa santé, sa -force, la possibilité d'accomplir sa tâche; que ces fonctions sans -lesquelles il n'y aurait pas d'humanité, ne sont pas équivalentes, -c'est à dire aussi utiles au corps social que celles du fabricant de -bijoux ou de jouets d'enfants.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span> -Vous avez à prouver enfin que les fonctions d'institutrice, de -négociante, de teneuse de livres, de commise, de couturière, de -modiste, de cuisinière, de femme de chambre, etc., n'équivalent -pas à celles d'instituteur, de négociant, de comptable, de -commis, de tailleur, de chapelier, de cuisinier, de valet de -chambre, etc.;</p> - -<p>Je conviens qu'il est fâcheux pour votre triomphante argumentation, -de se casser le nez contre les milliers de <i>faits</i> qui nous -montrent la femme <i>réelle</i> remplissant, en concurrence avec -vous, des fonctions très nombreuses; mais enfin les choses sont -ainsi, et il faut bien en tenir compte.</p> - -<p>Messieurs, je vous accroche aux cornes de ce dilemme: si les -fonctions sont la base du Droit, comme le Droit est égal, les -fonctions sont équivalentes, et alors la femme n'en remplit -point d'inférieures, puisqu'il n'y en a point. Celles qu'elle -remplit sont alors équivalentes aux vôtres et, par cette équivalence, -elle rentre dans l'égalité.</p> - -<p>Ou bien les fonctions ne sont pas la base du Droit; vous n'en -avez pas tenu compte lorsqu'il s'est agi d'établir votre Droit: -alors pourquoi parlez-vous des fonctions quand il est question -du Droit de la femme?</p> - -<p>Tirez-vous de là comme vous pourrez: ce n'est pas moi qui -vous décrocherai.</p> - -<h3>II</h3> - -<p>3<sup>o</sup> La femme produit moins que l'homme industriellement, -dites-vous. Admettons que cela soit vrai; comptez-vous pour -<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span> -rien la grande fonction maternelle? Les risques que court la -femme en l'accomplissant?</p> - -<p>Comptez-vous pour rien les travaux du ménage, les soins -qui vous sont prodigués et auxquels vous devez propreté et santé?</p> - -<p>Si la quantité du produit est l'origine de l'égalité de Droit, -pourquoi ceux qui ne produisent que peu de chose, ceux qui ne -produisent rien, et vous tous qui produisez inégalement avez-vous -un Droit égal?</p> - -<p>Pourquoi tant de femmes qui produisent, tandis que leurs -maris ou leurs fils s'amusent et dissipent, n'ont elles pas des -droits et ces derniers en ont-ils?</p> - -<p>Vous ne faites pas entrer la question du produit dans celle du -Droit quand il s'agit de l'homme, pourquoi donc l'y faites-vous -entrer quand il s'agit de la femme?</p> - -<p>Vous le voyez, Messieurs, toujours irréfléchis, irrationnels, -injustes.</p> - -<p>4<sup>o</sup> La femme ne peut être l'égale de l'homme, parce que -son tempérament particulier lui interdit certaines fonctions.</p> - -<p>Bien, Messieurs; alors un législateur pourrait, sans déraison, -décréter que tous les hommes qui, par tempérament, sont impropres -au métier des armes, par exemple, sont hors de l'égalité -de Droit?</p> - -<p>Le tempérament, source de Droit!</p> - -<p>Si une femme avait écrit pareille sottise, elle serait tympanisée -d'un bout du monde à l'autre.</p> - -<p>Pourquoi, Messieurs, n'excluez-vous pas de l'égalité tous les -hommes faibles, tous ceux qui sont incapables de remplir les -fonctions que vous <i>préjugez</i> la femme incapable de remplir?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span> -Lorsqu'il s'agit de vous, vous admettez bien que le droit de -remplir toute fonction ne suppose ni la faculté ni la volonté d'en -user; pourquoi ne raisonnez-vous pas de même lorsqu'il est -question de nous? Que penseriez-vous des femmes si, ayant vos -droits et vous le servage, elles vous tenaient dans une position -inférieure sous le prétexte que vous ne pouvez pas accomplir la -grande fonction de la gestation et de l'allaitement?</p> - -<p>L'homme, diraient-elles, ne pouvant être mère et nourrice, -n'aura pas le droit d'être instruit comme nous, d'avoir comme -nous une dignité civile. Son tempérament grossier le rend incapable -d'être témoin dans un acte de naissance et de mort; il est -évident que sa maladresse l'exclut juridiquement des fonctions -diplomatiques; donc nous ne pouvons lui reconnaître le Droit de -les briguer, etc.</p> - -<p>Eh! bien, Messieurs, vous raisonnez de la même manière, -en excluant la femme de l'égalité sous le prétexte, qu'en général, -elle est d'un tempérament moins fort que le vôtre: c'est à dire -que vous raisonnez d'une manière absurde.</p> - -<p>5<sup>o</sup> La femme ne peut être l'égale de l'homme en Droit parce -qu'il la protège et la nourrit.</p> - -<p>Si c'est parce que vous nous protégez et nous nourrissez, que -nous ne devons pas avoir notre Droit, Messieurs, rendez donc -leur Droit aux filles majeures et aux veuves que vous ne nourrissez -ni ne protégez.</p> - -<p>Rendez donc leur Droit aux épouses qui n'ont nul besoin de -votre protection, puisque la loi les protège, même contre vous; -aux épouses que vous ne nourrissez pas, puisqu'elles vous -apportent soit une dot soit une profession, soit des services -<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span> -que vous seriez obligés de rétribuer, si tout autre vous les -rendait.</p> - -<p>Et si, être nourri par quelqu'un suffit pour se voir enlever son -Droit, ôtez le donc à cette foule d'hommes nourris par les revenus -ou le travail de leurs femmes.</p> - -<p>6<sup>o</sup> L'homme, pour l'exercice de certains droits, est le mandataire -de la femme.</p> - -<p>Messieurs, un mandataire est librement choisi et ne s'impose -pas: je ne vous accepte pas pour mandataires: je suis assez -intelligente pour faire mes affaires moi-même, et je vous prie de -me rendre, ainsi qu'à toutes les femmes qui pensent comme moi, -un mandat dont vous abusez indignement. Si les femmes mariées, -pour avoir la paix, veulent bien vous continuer leur mandat, -c'est leur affaire; mais aucun de vous ne peut légitimement -conserver celui des veuves et des filles majeures.</p> - -<p>7<sup>o</sup> La femme n'a pas besoin des mêmes droits que l'homme, -parce qu'elle n'a pas plus le temps que la capacité de les exercer.</p> - -<p>La femme a-t-elle moins de temps et de capacité que vos -ouvriers cloués douze heures par jour sur leurs travaux morcelés -et abrutissants? Affirmez donc, si vous l'osez!</p> - -<p>Faut-il moins de temps et de capacité pour déposer dans un -procès criminel, comme le fait la femme, que pour être témoin -d'un acte civil ou d'un contrat notarié, droit que la femme n'a -pas?</p> - -<p>Faut-il moins de temps et de capacité pour être tutrice de ses -fils et administrer leur fortune, comme le fait la femme, que pour -être tutrice d'un étranger et d'un neveu et administrer la leur, -droit que la femme n'a pas?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span> -Faut-il moins de temps et de capacité pour diriger une fabrique, -une maison de commerce, des ouvriers, comme le font tant de -femmes, que pour être à la tête d'un bureau, d'une administration -publique et en diriger les employés, droit que la femme -n'a pas?</p> - -<p>Faut-il moins de temps et de capacité pour se livrer à l'enseignement -dans une pension nombreuse, comme le font tant de -femmes, que dans une chaire de faculté, comme l'homme seul en -a le droit?</p> - -<p>La femme prouve, par <i>ses œuvres</i>, que la capacité et le temps -ne lui manquent pas plus qu'à vous. Les faits étranglent des -affirmations dont vous devriez rougir. Fi! Je ne voudrais pas -être homme, de peur de dire de semblables choses, et d'être -conduit à prétendre qu'une institutrice, une femme de lettres, -une artiste, une habile négociante, n'ont pas la capacité d'un -portefaix ou d'un chiffonnier, parce qu'elles n'ont pas de barbe -au menton.</p> - -<p>8<sup>o</sup> Les Droits de la femme sont dans sa beauté et dans l'amour -de l'homme.</p> - -<p>Des droits basés sur la beauté, et sur cette chose fragile qu'on -appelle un amour d'homme! Qu'est-ce que cela, je vous prie, -Messieurs?</p> - -<p>Alors la femme aura des Droits si elle est belle et autant -qu'elle le sera; si elle est aimée et autant qu'elle le sera? Vieille, -laide, délaissée, il faudra la mettre dans la hotte du relève-chiffons -pour la transporter aux gémonies?</p> - -<p>Si une femme disait de telles choses, quel <i>tolle</i> universel!</p> - -<p>Et les hommes prétendent qu'ils sont rationnels! Nous félicitons -<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span> -les femmes d'avoir trop de sens commun, pour l'être jamais -de cette manière.</p> - -<p>Après tous ces arguments qui ne soutiennent pas l'analyse, -arrive enfin la triomphante objection: les femmes ne revendiquent -pas leurs Droits: beaucoup d'entre elles sont même -scandalisées des réclamations faites par quelques-unes au nom -de toutes.</p> - -<p>Les femmes ne réclament pas, Messieurs?</p> - -<p>Que font donc, à l'heure qu'il est, une foule d'Américaines?</p> - -<p>Que font donc déjà quelques femmes anglaises?</p> - -<p>Qu'ont fait ici en 1848 Jeanne Deroin, Pauline Roland et -plusieurs autres?</p> - -<p>Que fais-je aujourd'hui, au nom d'une légion de femmes dont -je suis l'interprète?</p> - -<p><i>Toutes</i> les femmes ne réclament pas, non; mais ne savez-vous -pas que toute revendication de Droit se pose d'abord isolément?</p> - -<p>Que les esclaves, habitués à leurs chaînes, ne les sentent que -lorsque les initiateurs leur montrent les meurtrissures qu'elles ont -empreintes dans leur chair?</p> - -<p>Quelques-unes seulement réclament, dites-vous; mais est-ce -donc d'après le principe ou le nombre, que l'on juge de la bonté -d'une cause?</p> - -<p>Avez-vous attendu que <i>toute</i> la population mâle revendiquât -son droit au suffrage universel pour le décréter?</p> - -<p>Avez-vous attendu la revendication de <i>tous</i> les esclaves de -vos colonies pour les émanciper?</p> - -<p>Oui, c'est vrai, Messieurs, beaucoup de femmes sont contre -l'Émancipation de leur sexe. Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il y -<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span> -a des créatures humaines assez abaissées pour avoir perdu tout -sentiment de dignité; mais non pas que le Droit n'est pas le -Droit.</p> - -<p>Parmi les noirs, il y en a beaucoup qui haïssent, dénoncent, -livrent au fouet et à la mort ceux d'entre eux qui méditent de -briser leurs fers: qui a raison, qui a le sentiment de la dignité -humaine, de ces derniers ou des autres?</p> - -<p>Nous revendiquons notre place à vos côtés, Messieurs, parce -que l'identité d'espèce nous donne le Droit de l'occuper.</p> - -<p>Nous revendiquons notre Droit, parce que l'infériorité dans -laquelle nous sommes tenues, est une des causes les plus actives -de la dissolution des mœurs.</p> - -<p>Nous revendiquons notre Droit, parce que nous sommes persuadées -que la femme a son cachet propre à poser sur la Science, -la Philosophie, la Justice et la Politique.</p> - -<p>Nous revendiquons notre Droit, enfin, parce que nous sommes -convaincues que les questions générales, dont le défaut de solution -menace de ruine notre Civilisation moderne, ne peuvent -être résolues qu'avec le concours de la femme, délivrée de ses -fers et laissée libre dans son génie.</p> - -<p>N'est-ce pas, Messieurs, que c'est une grande preuve de notre -insanité, de notre <i>impureté</i>, que cet immense désir éprouvé par -nous, d'arrêter la corruption des mœurs, de travailler au triomphe -de la Justice, à l'avènement du règne du Devoir et de la Raison, -à l'établissement d'un ordre de choses où l'humanité, plus digne -et plus heureuse, poursuivra ses glorieuses destinées sans accompagnement -de canon, sans effusion de sang versé?</p> - -<p>N'est-ce pas que les femmes de l'Émancipation sont des -<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span> -<i>impures que le péché a rendues folles, des êtres incapables de comprendre -la justice et les œuvres de conscience</i>?</p> - -<h3>III</h3> - -<p>Concluons, Messieurs.</p> - -<p>Lors même qu'il serait vrai, ce que je nie, que la femme vous -soit inférieure; lors même qu'il serait vrai, ce que les <i>faits</i> -démontrent faux, qu'elle ne peut remplir aucune des fonctions -que vous remplissez, qu'elle n'est propre qu'à la maternité et au -ménage, elle n'en serait pas moins votre égale devant le Droit, -parce que le Droit ne se base ni sur la supériorité des facultés, -ni sur celle des fonctions qui en ressortent, mais sur l'identité -d'espèce.</p> - -<p>Créature humaine comme vous, ayant comme vous une intelligence, -une volonté, un libre-arbitre, des aptitudes diverses, la -femme a le Droit, comme vous, d'être libre, autonome, de développer -librement ses facultés, d'exercer librement son activité: -lui tracer sa route, la réduire en servage, comme vous le faites, -est donc une violation du Droit humain dans la personne de la -femme: c'est un odieux abus de la force.</p> - -<p>Au point de vue des faits, cette violation de Droit revêt la -forme d'une déplorable inconséquence: car il se trouve que -beaucoup de femmes sont très supérieures à la plupart des -hommes; d'où il résulte que le Droit est accordé à ceux qui ne -devraient pas l'avoir, d'après votre doctrine, et refusé à celles -qui, d'après la même doctrine, devraient le posséder, puisqu'elles -justifient des qualités requises.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span> -Il se trouve que vous reconnaissez le Droit aux qualités et -fonctions, <i>parce qu'on est homme</i>, et que vous cessez de le reconnaître -dans le même cas, <i>parce qu'on est femme</i>.</p> - -<p>Et vous vantez votre haute Raison, et vous vous vantez de -posséder le sens de la Justice!</p> - -<p>Prenez garde, Messieurs! Nos droits ont le même fondement -que les vôtres; en niant les premiers, vous niez en principe les -derniers.</p> - -<p>Encore un mot à vous, prétendus disciples des doctrines de -89, et nous aurons fini.</p> - -<p>Savez-vous pourquoi tant de femmes prirent parti pour notre -grande Révolution, armèrent les hommes et bercèrent leurs -enfants au chant de la <i>Marseillaise</i>? C'est parce que, sous la -Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, elles -croyaient voir la Déclaration des Droits de la Femme et de la -Citoyenne.</p> - -<p>Quand l'Assemblée se fut chargée de les détromper, en manquant -de logique à leur égard, en fermant leurs réunions, elles -abandonnèrent la Révolution, et vous savez ce qui advint.</p> - -<p>Savez-vous pourquoi, en 1848, tant de femmes, surtout -parmi le peuple, se déclarèrent pour la Révolution? C'est -qu'elles espérèrent que l'on serait plus conséquent à leur égard -que par le passé.</p> - -<p>Lorsque, dans leur sot orgueil et leur inintelligence, les -représentants, non seulement leur interdirent de se réunir, mais -les <i>chassèrent</i> des assemblées d'hommes, les femmes abandonnèrent -la Révolution, en détachèrent leurs maris et leurs fils, et -vous savez encore ce qui advint.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span> -Comprenez-vous enfin, Messieurs les inconséquents?</p> - -<p>Je vous le dis en vérité, toutes vos luttes sont vaines, si la -femme ne marche pas avec vous.</p> - -<p>Un ordre de choses peut s'établir par un coup de main; mais -il ne se maintient que par l'adhésion des majorités; et ces majorités, -Messieurs, c'est nous, femmes, qui les formons par l'influence -que nous avons sur les hommes, par l'éducation que nous -leur donnons avec notre lait.</p> - -<p>Nous pouvons leur inspirer, dès le berceau, amour, haine ou -indifférence pour certains principes: c'est là qu'est notre force; -et vous êtes des aveugles de ne pas comprendre que si la femme -est d'un côté, l'homme de l'autre, l'humanité est condamnée à -faire l'œuvre de Pénélope.</p> - -<p>Messieurs, la femme est mûre pour la liberté civile, et nous -vous déclarons que nous considérerons désormais comme <i>ennemi</i> -du Progrès et de la Révolution quiconque s'élèvera contre notre -légitime revendication; tandis que nous rangerons parmi les -<i>amis</i> du Progrès et de la Révolution ceux qui se prononceront -pour notre émancipation civile, <span class="smallc">FUT-CE VOS ADVERSAIRES</span>.</p> - -<p>Si vous refusez d'écouter nos légitimes réclamations, nous -vous accuserons devant la postérité du crime que vous reprochez -aux possesseurs d'esclaves.</p> - -<p>Nous vous accuserons devant la postérité d'avoir nié les -facultés de la femme, parce que vous avez eu peur de sa concurrence.</p> - -<p>Nous vous accuserons devant la postérité de lui avoir refusé -justice, afin d'en faire votre servante et votre jouet.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span> -Nous vous accuserons devant la postérité d'être les ennemis du -Droit et du Progrès.</p> - -<p>Et notre accusation demeurera debout et vivante devant -les générations futures qui, plus éclairées, plus justes, plus -morales que vous, détourneront avec dédain, avec mépris, les -yeux de la tombe de leurs pères.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE III.<br /> -<span class="medium">ÉTAT DE LA FEMME FRANÇAISE DANS LES MŒURS ET LA LÉGISLATION.</span><br /> -<span class="small">DIALOGUE ENTRE UNE JEUNE FEMME ET L'AUTEUR.</span></h2> -</div> - -<h3>I</h3> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Que concluez-vous, Madame, des principes et des -faits que nous avons établis dans les deux précédents chapitres?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Que la femme étant, comme l'homme, un -être humain, un élément de destinée collective, un membre du -corps social, la logique exige qu'elle soit considérée comme son -égale devant le droit. Qu'en conséquence, elle doit trouver dans -la loi et la pratique sociales le respect de son autonomie, les -mêmes ressources que l'homme pour son développement intellectuel, -l'emploi de son activité, la même protection pour sa dignité, -sa moralité.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Fort bien. Voyons donc comment se comportent, à -l'égard de la femme, notre société et notre législation.</p> - -<p>Nous avons de nombreux lycées, des écoles spéciales, des académies. -Ce sont des institutions <i>nationales</i>: la femme y a donc -<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span> -<i>droit</i>. Or, vous savez qu'elle ne peut s'y présenter; que le Collége -de France même lui est interdit.</p> - -<p>Je sais que, pour justifier ce déni de justice, on dit que la -femme n'a pas besoin de haut enseignement pour remplir les -fonctions qui lui sont dévolues par la nature; que n'ayant ni la -vocation, ni le temps, il est inutile que les portes des écoles spéciales -s'ouvrent devant elle, etc.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Nous, jeune génération de femmes, nous -protestons contre ces allégations au nom de la justice, du sens -commun et des faits.</p> - -<p>Si la femme est évincée des établissements soutenus par le -budget de l'État, qu'on l'exempte aussi de l'impôt. Je ne vois pas -pourquoi nous contribuerions à payer les frais d'institutions dont -nous ne profitons pas.</p> - -<p>Si la femme n'a pas vocation, il est inutile de lui fermer les -écoles, elle ne les fréquentera pas plus que les hommes qui n'y -vont pas. Si la femme n'a pas le temps de les fréquenter, il est -évident que l'interdiction est ridicule: on ne fait pas ce qu'on -n'a pas le temps de faire.</p> - -<p>Mais ces allégations sont-elles de bonne foi? Non certes; car -dire que la femme, pour remplir ses modestes fonctions, n'a nul -besoin d'être aussi instruite que l'homme, c'est supposer qu'elle -se borne à celles-là; et l'on sait bien que cela n'est pas vrai. C'est -oublier ensuite que, destinée à exercer sur l'homme époux et fils -une influence qui les dirige et les transforme, il faut mettre la -femme en état de rendre cette influence bonne et élevée.</p> - -<p>En définitive, d'ailleurs, comme les hommes ne fondent pas -leur droit de participer aux bienfaits de l'éducation nationale sur -<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span> -leur vocation et sur leur temps, je ne vois pas que notre temps -et notre vocation puissent être pour nous la base du même droit.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Et cependant, Madame, la société prend son parti -de ce déni de justice, et la masse des femmes se déclarent contre -celles qui, d'une trempe vigoureuse, protestent contre cet état de -choses.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Notre jeune génération est trop impatiente -du joug, pour ne pas se ranger avec vous. Il n'y en a plus guère -parmi nous qui s'imaginent, comme nos grand'-mères, que la -femme est plus créée pour l'homme que lui pour elle;</p> - -<p>Que la femme est inférieure à l'homme et doit lui obéir;</p> - -<p>Que la femme ne doit pas recevoir la même éducation que -l'homme;</p> - -<p>Qu'une femme ne peut avoir de vocations identiques à celles de -l'homme.</p> - -<p>Nous commençons à trouver fort surprenant qu'un prosateur -barbu, dont les œuvres n'ont pas franchi la frontière, un faiseur -de tartines quotidiennes, puissent attacher la rosette à leur habit, -tandis que G. Sand, dont le nom est universel, ne saurait être -décorée;</p> - -<p>Qu'un paysagiste puisse être récompensé de la croix qu'on ne -songerait pas à donner à cette admirable femme, Rosa Bonheur, -qui nous fait communier avec les animaux, et, par les yeux, nous -rend meilleurs pour tout ce qui vit.</p> - -<p>Si une femme obtient une distinction, c'est en qualité de garde-malade... -parce que les hommes n'envient pas la fonction de -sœur de charité.</p> - -<h3><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span> -II<br /> -<span class="small">EMPLOI DE L'ACTIVITÉ.</span></h3> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Non seulement la femme ne trouve point accès -dans les établissements d'instruction nationale, mais une foule de -fonctions privées lui sont interdites; les hommes s'emparent de -celles qui lui conviendraient le mieux, et souvent lui laissent -celles qui conviendraient mieux aux hommes: c'est ainsi que -des femmes portent des fardeaux, tandis que, selon la plaisante -expression de Fourier, des hommes <i>voiturent une tasse de café -avec des bras velus</i>.</p> - -<p>Il y a plus: si des hommes et des femmes sont en concurrence -de fonction, l'homme est mieux rétribué que la femme pour le -même travail; et la société trouve cela tout simple et fort juste.</p> - -<p>Fort juste de payer l'accoucheuse moins que l'accoucheur.</p> - -<p>L'institutrice que l'instituteur,</p> - -<p>La femme professeur que son concurrent mâle,</p> - -<p><i>La</i> comptable que <i>le</i> comptable,</p> - -<p>La commise que le commis,</p> - -<p>La cuisinière que le cuisinier, etc., etc.</p> - -<p>Cette dépréciation du travail de la femme fait que, dans les -professions qu'elle exerce, elle ne gagne, le plus souvent en -s'exténuant, que de quoi mourir lentement de faim.</p> - -<p>Pourquoi, je vous le demande, à égalité de fonction et de travail, -rétribuer moins la femme que l'homme?</p> - -<p>Pourquoi la rétribuer, comme on le fait, contre toute équité, -dans les travaux qu'elle exécute seule?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span> -<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Vous savez, Madame, que, pour justifier -cela, on prétend que nous avons moins de besoins que l'homme; -puis que l'équilibre se rétablit dans le ménage par le gain supérieur -de ce dernier.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je connais ces prétextes inventés pour endormir la -conscience; mais vous, femme de la génération nouvelle, les -acceptez-vous?</p> - -<p><span class="smallc">La jeune femme.</span> Non: car la femme, devant être l'égale de -l'homme en tout, doit l'être dans le droit industriel comme dans -les autres.</p> - -<p>Il n'est pas vrai d'abord que nous ayons moins de besoins -que l'homme: nous nous résignons mieux aux privations, voilà -tout.</p> - -<p>Il n'est pas vrai davantage que, d'une manière générale, l'équilibre -dans le ménage se rétablisse: il faudrait pour cela que toute -femme fût mariée: or, on se marie de moins en moins, il y a -donc beaucoup de filles, beaucoup de veuves chargées d'enfants; -une foule innombrable de femmes mariées à des hommes qui -divisent leur gain entre deux ménages ou le dissipent au cabaret, -au jeu, etc.</p> - -<p>D'où il résulte qu'on rétribue moins une fille, une veuve, une -femme abandonnée de son mari, parce que, dans le ménage, qui -n'existe pas alors, l'équilibre se rétablit. Oh! suprême bon sens!</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Et comme la médiocrité de nos besoins et le magnifique -équilibre dont on parle, n'existent que dans l'imagination, -la femme <i>réelle</i>, trouvant que la faim et les privations sont des -hôtes incommodes, se vend à l'homme et se hâte de vivre, parce -qu'elle sait que, vieille, elle n'aurait pas de quoi manger. Et -<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span> -l'équilibre se rétablit par la démoralisation des deux sexes, la -désolation des familles, la ruine des fortunes, l'étiolement de -la génération présente et future.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> En vérité, Madame, quoique le moyen âge -fût bien travaillé par des doctrines contraires à la dignité de la -femme, les barons féodaux lui étaient moins opposés que les fils -de leurs serfs émancipés: Si j'ai bonne mémoire, plusieurs -femmes ont porté le bonnet de docteur dans ces temps anciens, -et ont occupé, surtout en Italie, des chaires de Philosophie, de -Droit, de Mathématique, et ont excité l'admiration et l'enthousiasme. -Si j'ai bonne mémoire encore, plusieurs femmes ont été -reçues docteur en médecine, et c'étaient la plupart du temps les -châtelaines qui exerçaient autour d'elles l'art de guérir; beaucoup -d'entre elles savaient préparer des baumes. Aujourd'hui -l'une des fonctions, surtout, qu'on ne confie pas à notre sexe est -l'exercice de la médecine. Il me semble cependant qu'une société -faisant quelque cas de la pudeur, ne devrait pas hésiter à en -confier l'exercice aux femmes qui ont aptitude. Que les hommes -soient traités par les hommes, cela se conçoit; mais qu'une -femme confie les secrets de son tempérament à un homme, que -cet homme, cet étranger, pose ses yeux et sa main sur son corps, -c'est une impudeur, c'est une honte!</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> N'est-ce pas la faute des hommes qui persuadent -aux femmes que leur sexe, n'ayant pas aptitude à la science, il -n'y aurait pas sécurité pour elles à se mettre entre les mains d'un -médecin de leur sexe? N'est-ce pas la faute des hommes qui -exigent de leurs femmes qu'elles se fassent assister par un accoucheur -au lieu d'une accoucheuse?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span> -Ce qu'il y a de curieux, c'est que les honnêtes femmes -hésitent moins à se laisser visiter et toucher par un médecin que -celles dites non chastes... à moins que celles-ci ne chôment de -consolateurs: Vous direz que ce souci n'est pas interdit aux -femmes honnêtes... Inclinons-nous donc, Madame, devant l'honorable -confiance et le charmant caractère de Messieurs les -maris dont les femmes ont de fréquentes vapeurs, et des affections -plus on moins utérines.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Un sentiment de M. E. Legouvé m'a -frappée: c'est la confiance qu'il exprime en notre perspicacité et -en notre délicatesse pour le traitement des affections nerveuses, -si nous étions appelées à exercer la médecine.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Il a l'intuition de la vérité; si l'homme, en général, -comprend mieux le muscle et l'os, nous comprenons mieux le -nerf et la vie. La femme médecin a généralement un élément de -diagnostic qui manque à l'homme: c'est une disposition à <i>sentir</i> -l'état de son malade: voilà pourquoi les névroses ne seront prévenues -et <i>réellement</i> guéries, que lorsque les femmes s'en mêleront -scientifiquement. Ajoutons que ce sera seulement alors que -les enfants seront convenablement traités dans leurs maladies, -parce que la femme a l'intuition de l'état de l'enfant; elle l'aime, -se met en communion avec lui; devant être mère, elle est organisée -pour être avec l'enfant dans un rapport bien autrement -intime que l'homme.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> <i>A priori</i>, ce que vous dites là me semble -vrai.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> De même, Madame, que l'on ne peut pratiquer la -Justice qu'en <i>sentant</i> les autres en soi, l'on ne peut, croyez-le, -<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span> -pratiquer avec succès la Médecine, qu'en <i>sentant</i> ceux que l'on -traite: la science n'est rien sans cette communion: il faut aimer -ses semblables pour pouvoir les guérir, parce que les ressources -thérapeutiques varient selon l'état <i>individuel</i> des sujets. Donc, -de même que l'amour seul ne peut suffire, la science seule ne -suffit pas, puisqu'il faut, pour guérir, que, dans sa généralité, -elle s'individualise; ce qui ne peut se faire que par l'intuition, -fille de la bienveillance et de la délicatesse nerveuse.</p> - -<p>Mais laissons ce sujet qui nous conduirait trop loin, et redisons -que la femme cultivée, laissée libre dans la manifestation -de son génie, est destinée à transformer la Médecine comme -toute chose, en y mettant son propre cachet.</p> - -<p>Maintenant résumons-nous, Madame. Nous venons de voir -que notre sexe ne peut, qu'exceptionnellement, trouver dans -l'emploi de son activité les moyens de suffire à ses besoins, c'est -à dire les moyens de rester moral. Que, traité comme serf, on -lui interdit non seulement plusieurs carrières, mais encore que, -lorsqu'il se rencontre en concurrence avec l'autre, il est généralement -moins bien rétribué que ce dernier. De telle sorte que la -femme, réputée <i>plus faible</i>, est obligée de travailler <i>plus fort</i>, -<i>pour ne pas gagner davantage</i>.</p> - -<p>Que pensez-vous de notre raison et de notre équité?</p> - -<h3>III<br /> -<span class="small">CHASTETÉ DE LA FEMME.</span></h3> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Notre idéal du Droit étant la Liberté dans l'Égalité -suppose l'unité de loi Morale et une égale protection pour tous.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span> -<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> En effet, dans une société, il ne peut pas -plus y avoir deux Morales que deux sortes de Droits fondamentaux, -quand l'Égalité est à la base.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Nos mœurs et notre législation n'ont pas votre -brutale logique, Madame.</p> - -<p>Il y a deux Morales: une peu exigeante, facile; c'est celle de -l'homme. L'autre sévère, difficile; c'est celle de la femme. La -Société rationnelle..... comme elle l'est toujours, a chargé du -lourd fardeau les épaules de l'être réputé faible, inconsistant, et -a placé le fardeau léger sur celles du fort, sans doute parce qu'il -est réputé le sage, le courageux: n'est-ce pas équitable?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Cela me semble au contraire très injuste et -fort peu raisonnable.</p> - -<p>Si la femme est faible, imparfaite et l'homme fort et raisonnable, -on doit moins exiger de la première que du dernier. -Prétendre que la femme peut et doit être supérieure à l'homme -en moralité, c'est avouer qu'elle possède plus que lui les facultés -qui élèvent notre espèce au dessus des autres: c'est donc une -contradiction.</p> - -<p>Le sens moral donnant la puissance de se gouverner en vue -d'un idéal de perfection, si la femme le possède plus que -l'homme, que devient l'excellence de celui-ci qui avoue ne pouvoir -vaincre ses instincts brutaux?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous êtes trop curieuse, Madame; la Société se -contredit, mais ne s'explique pas; elle n'est pas du tout philosophe. -Elle a décidé que l'excellence de l'homme ne l'oblige -point à vaincre toutes les passions qui nuisent à autrui, mais -seulement celles qui ont pour point de mire la pièce de monnaie. -<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span> -S'il vous dérobe votre montre ou votre mouchoir, c'est un -coquin digne de la prison; mais s'il vous dérobe votre joie, en -séduisant votre fille, s'il la jette dans une voie de désordres et de -honte, et vous expose à mourir de douleur, c'est un charmant -garçon. Est-ce que vous vous seriez mis dans l'esprit que la -moralité, l'honneur et l'avenir de votre fille eussent autant de -valeur que votre montre ou votre mouchoir?</p> - -<p>Dans une faute contre ce qu'on nomme la chasteté, l'unité de -morale et la logique exigent qu'il y ait deux coupables, et -l'équité prononce que le provocateur est plus coupable que le -provoqué. Notre société modèle prétend qu'il n'y a qu'un coupable, -le faible, le crédule, le provoqué; l'autre est un délicieux -conquérant auquel sourient toutes les mères.</p> - -<p>Ceci bien entendu, le Code déclare qu'une fille de <i>quinze</i> ans -est seule responsable de ce qu'on nomme son honneur.</p> - -<p>Il ne punit point le séducteur; donc il ne le reconnaît point -coupable.</p> - -<p>Si l'on enlève une mineure, si on la viole, si on la corrompt -pour le compte d'autrui, on est puni, à la vérité, mais d'une -manière fort insuffisante.</p> - -<p>Une pauvre enfant de seize ou dix-sept ans est-elle devenue -enceinte, le séducteur, presque toujours, l'abandonne. Que -reste-t-il à l'imprudente? une vie brisée, un veuvage éternel, un -enfant à élever. Si, pour apaiser son père furieux, elle lui -montre des lettres qui prouvent la paternité du misérable, l'engagement -qu'il a pris de reconnaître l'enfant et de pourvoir en -partie à ses besoins, une promesse de mariage peut-être, le père -répète ces dures paroles de la loi:</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span> -<i>Toute promesse de mariage est nulle.</i></p> - -<p><i>Tout enfant naturel reste à la charge de la mère.</i></p> - -<p><i>La recherche de la paternité est interdite.</i></p> - -<p>Ainsi donc, Messieurs, ne vous gênez pas, séduisez les filles en -leur promettant le mariage, signez cette promesse de votre plus -beau paraphe; soyez, de fait, pères de plusieurs enfants et laissez -aux filles, qui gagnent si peu, la charge de les élever; vous -n'avez rien à craindre. La femme est condamnée par la loi et par -l'opinion à porter le fardeau de ses fautes et des vôtres; car c'est -une créature tout à la fois bien faible et bien forte: faible, pour -qu'on puisse l'opprimer, forte, plus forte que vous, pour qu'on -puisse la condamner: elle a le sort de toutes les victimes.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> A ces critiques, j'ai souvent entendu -répondre: Que les mères gardent leurs filles! Et j'ai dit: garder -ses filles est facile aux privilégiées; mais est-ce que les ouvrières -peuvent garder les leurs qui vont en apprentissage à onze ou -douze ans? Est-ce qu'elles peuvent les accompagner dans leurs -ateliers, lorsqu'elles vont essayer ou reporter de l'ouvrage? Si -l'on convient que les filles ont besoin d'être gardées, et qu'il n'y -ait qu'une imperceptible minorité de mères qui puissent exercer -cette surveillance, il est clair que le devoir social est de faire des -lois pour les protéger toutes.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Parfaitement raisonné, Madame; mais pour transformer -la loi, il faut travailler à transformer l'opinion. Vous -voyez que les femmes acceptent les deux Morales; qu'elles ne se -sentent pas monter la honte au front de ce que leur sexe est -sacrifié à la dégoûtante lubricité de l'autre. Loin de là, ces -esclaves sans pensée jettent la pierre à la pauvre fille séduite et -<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span> -abandonnée, tout en ouvrant à deux battants leur porte au -suborneur. Elles font plus, elles lui confient l'avenir de leur -fille sous le couvert de l'écharpe municipale. Elles méprisent la -lorette et la pensionnaire du lupanar, mais elles reçoivent ceux -dont les vices, l'égoïsme et l'argent entretiennent ces deux -plaies. Elles ne sentent pas que recevoir chez soi, le sachant, un -homme qui a séduit et délaissé une fille, un homme qui entretient -une lorette, ou un homme qui fréquente les lieux infâmes, -c'est se rendre complice de leurs actes et de la dégradation, de -l'oppression de leur propre sexe.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span>Ah! bon Dieu, si nous suivions vos principes, -combien peu d'hommes nous devrions admettre dans notre -société!</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Soyez conséquente, Madame; si vous ne vous -croyez pas permis de recevoir une prostituée, vous ne pouvez -logiquement vous permettre de recevoir le prostitué qui la paie. -Les hommes seraient plus chastes, si les honnêtes femmes étaient -plus sévères et élevaient leurs fils dans la chasteté, au lieu de -répéter comme de cruelles idiotes: <i>J'ai lâché mon coq, cachez vos -poules. Il faut que les jeunes gens jettent la gourme du cœur.</i> Ce -qui, traduit en bon français, signifie: mon fils a le droit de -prendre vos filles, et de traiter le sexe auquel j'appartiens comme -un égout, ou comme un jouet qu'on brise sans scrupule.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Vous reconnaîtrez, j'espère, que nous, -femmes de la jeune génération, nous sommes moins inconséquentes -que nos mères, puisque nous n'admettons pas deux -Morales, mais une seule.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Oui, vous êtes plus logiques, mais vous manquez -<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span> -d'idéal; et, au lieu de purifier la Morale et d'y soumettre les deux -sexes, comme des esclaves révoltées, vous vous soumettez à la -Morale relâchée ou plutôt à l'immoralité de l'autre sexe. Vous -oubliez que la liberté doit produire des fruits de salut et non -pas la décomposition. Vous comprenez l'égalité comme les -Romaines de la décadence, dans le vice.</p> - -<p>Pauvres enfants, est-ce bien votre faute? La loi qui abandonne -votre chasteté aux passions de l'homme, a-t-elle pu vous -donner une grande estime pour cette vertu? Ne devez-vous pas -croire, au contraire, que ce qui est licite pour l'homme, peccadille -pour lui, l'est pour vous; au lieu de penser que ce qui ne -vous est pas permis, ne le lui est pas davantage?</p> - -<p>Ah! vous êtes toujours les esclaves de l'homme, vous qui -vous soumettez à sa loi Morale au lieu de l'élever à la vôtre!</p> - -<p>Arrêtez-vous donc, en voyant les fruits amers d'une semblable -erreur. Regardez: partout l'adultère, la prostitution sous toutes -les formes, l'abandon de milliers d'enfants, l'infanticide à tous -ses degrés, la corruption s'exerçant au grand jour à la porte de -certaines fabriques, l'enregistrement de filles de seize ans dans -la grande armée de la prostitution, une foule d'hommes, assez -bas descendus pour jouer le rôle d'<i>hommes entretenus</i>, et l'amour -fuyant de la terre pour céder la place à la passion bestiale, -effrénée, qui dévore les âmes et les corps: voilà ce que vous -avez accepté en acceptant l'immoralité masculine!</p> - -<p>Oui, il n'y a qu'une Morale, mais ce n'est pas la chose hideuse -qui amène ces épouvantables résultats. Ne vous avilissez donc -pas en prenant les hommes pour modèles.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Comment échapper à la dégradation, si les -<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span> -mœurs et la loi donnent à l'homme le droit du seigneur? Si, -d'autre part, nous sommes obligées de vivre des passions de -l'homme, parce que nous ne pouvons nous suffire par notre travail? -Si enfin notre activité inquiète ne trouve pas d'emploi, -parce que l'homme, s'emparant de tout, nous condamne à la -misère et au désœuvrement?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> C'est pour sortir de cette situation que vous devez -réclamer énergiquement et constamment vos droits; vous emparer -résolûment, quand cela se peut, des situations contestées; -avoir une initiative, au lieu de songer, comme vous le faites, à -vous parer et à exploiter l'homme.</p> - -<p>Croyez-vous donc que ceux qui ont conquis leurs Droits, l'ont -fait par la paresse, la futilité, le vice? Non certes; mais par le -travail, la constance, le courage; en comptant sur eux et non -sur les autres.</p> - -<h3>IV<br /> -<span class="small">DROIT POLITIQUE.</span></h3> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Nous avons établi que le Droit étant absolument -égal pour les deux sexes, le Droit politique appartient en principe -à la femme, comme tout autre Droit.</p> - -<p>Or vous savez, Madame, que si vous contribuez comme -l'homme aux charges publiques;</p> - -<p>Que si vous êtes de moitié dans la reproduction et la conservation -des citoyens;</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span> -Que si, par votre travail, vous contribuez comme l'homme à -la production de la richesse nationale;</p> - -<p>Qu'enfin si, par vos intérêts et vos affections, les questions -générales vous importent tout autant qu'à l'homme,</p> - -<p>Cependant vous n'avez aucun Droit politique: on semble -croire que les affaires générales ne vous regardent pas.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> J'ai entendu dire que, dans les choses -d'intérêt général, l'homme a une double représentation.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Il représente la femme comme le monarque ses -sujets, le maître ses esclaves.</p> - -<p>Si l'homme peut représenter sa femme et lui, il ne peut -représenter les filles majeures et les veuves; pourquoi celles-ci -ne se représentent-elles pas elles-mêmes comme les hommes non -mariés?</p> - -<p><span class="smallc">La jeune femme.</span> Souvent l'on a prétendu devant moi que la -femme est renfermée dans un cercle d'idées trop étroites, par -suite de ses occupations habituelles, pour être capable de fournir -un vote intelligent.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> N'aviez vous pas à répondre à cela que les -ouvriers, renfermés dans les minimes détails de leur métier, ne -sauraient s'élever mieux que les femmes à la compréhension des -questions générales?</p> - -<p>Que tous les votants ne sont pas des philosophes?</p> - -<p>Que, par la grâce de la barbe, nos paysans, nos mineurs, nos -tisseurs, nos casseurs de pierres, nos balayeurs, nos chiffonniers, -n'ont pas, à jour fixe, l'intuition des besoins du pays?</p> - -<p>Que les femmes, à l'heure qu'il est, ne s'occupent pas moins -ni plus mal de politique que les hommes, qu'elles en discutent -<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span> -avec eux, et ont souvent une grande influence sur le vote de -leurs maris?</p> - -<p>Qu'enfin, puisqu'on reconnaît le Droit politique à l'homme, -indépendamment de son degré d'intelligence et d'instruction, de -la nature de ses occupations et de l'état de sa santé, vous ne -comprenez pas pourquoi l'on tiendrait compte de ces choses -quand il s'agit du Droit politique de la femme?</p> - -<p>N'auriez vous pu ajouter: il est assez singulier que tant d'imbéciles -aillent voter, tandis que des femmes intelligentes, célèbres -même, sont repoussées de l'urne électorale.</p> - -<p>Il est assez outrecuidant de la part des hommes de supposer -que des femmes artistes, des négociantes, des institutrices, -sont moins capables, au point de vue politique, que des cureurs -d'égoût, des porteurs d'eau, des charbonniers et des balayeurs.</p> - -<p>Toute française majeure a le Droit de réclamer sa 36 millionième -part du vote général: elle est serve politique, tant -qu'elle en est dépouillée, parce qu'elle subit des lois qu'elle n'a -pas concouru à faire, et paie des impôts qu'elle n'a pas concouru -à fixer.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Je n'ai rien à dire à cela, sinon que je ne -me sens pas portée à réclamer mon Droit politique. Cette revendication -me laisserait froide, tandis que celle du Droit civil me -trouve prête à la soutenir chaudement.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous ne me surprenez pas, Madame; la route de -l'humanité se divise par étapes; vous sentez, sans vous en rendre -compte, qu'elle n'en peut fournir deux à la fois. Vous êtes prête -pour le droit civil, dont la jouissance et la pratique vous mûriront -pour le Droit politique.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span> -Il est dans la pratique de l'Humanité, que les majeurs de -l'espèce ne reconnaissent de Droits aux mineurs, en dehors des -plus simples droits naturels, que lorsque ceux-ci les revendiquent -jusqu'à la révolte: les majeurs en ceci n'ont qu'un tort, c'est -de trop attendre, et de ne pas travailler à faire mûrir leurs -cadets pour la pratique du Droit.—Mais en principe toutes les fois -que l'exercice d'un droit compromettrait gravement des intérêts -plus au moins généraux, il est bon de ne l'accorder qu'à ceux -qui le réclament, car quand ils ne le font pas, c'est qu'il n'en -sentent pas l'importance, et il y aurait à craindre qu'ils n'en -fissent un mauvais usage.</p> - -<p>Mais quand ce Droit est revendiqué, que sa privation entraîne -des douleurs et des désordres, il faut le reconnaître, sous peine -d'oppression, de déni de Justice.</p> - -<p>Or la privation du Droit civil est pour les femmes une source -de douleurs, de malheurs, de corruption, d'humiliation; la -revendication de ce Droit se pose, elles sont mûres pour l'obtenir: -ce serait donc un déni de Justice que de refuser de le reconnaître.</p> - -<p>Il n'en est pas de même pour le Droit politique: elles ne le -désirent ni ne le réclament.</p> - -<p>Rappelez-vous, Madame, que dans tout sujet il y a la théorie -et la pratique. L'une est l'absolu, l'idéal qu'on se propose de -réaliser, l'autre est la mesure dans laquelle il est sage et prudent -d'introduire l'idéal dans un milieu donné.</p> - -<p>Ainsi, de Droit absolu, nous sommes en tout les égales des -hommes; mais si nous prétendions réaliser cet absolu dans notre -milieu actuel, bien loin de marcher en avant, il y aurait recul et -<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span> -anarchie: le Droit dévorerait le Droit. Le bon sens exige -qu'une réforme ne soit appliquée qu'à des éléments préparés à s'y -soumettre.</p> - -<h3>V<br /> -<span class="small">FONCTIONS PUBLIQUES.</span></h3> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Le principe posé par l'idéal nouveau est que tous -les membres du corps social sont aptes à briguer les fonctions -publiques. Comparons ce principe aux décisions de la loi -française.</p> - -<p>La femme est déclarée <i>incapable</i> de remplir aucune fonction -publique.</p> - -<p>Il lui est interdit d'être <i>témoin</i> dans les actes de l'État civil, -dans les testaments, et tout autre acte reçu par officier public.</p> - -<p>A l'exception de la mère et des ascendantes, elle est exclue de -la tutelle et du conseil de famille.</p> - -<p>Par une magnifique inconséquence, ces lois gouvernent le -pays où la plus haute des fonctions, la Régence, peut échoir à -une femme.</p> - -<p>Remarquez, Madame, que si nous sommes <i>incapables</i> à tant -de points de vue, nous devenons tout à coup très capables, -quand il s'agit de répondre de nos actes au criminel et au -correctionnel; très <i>croyables</i>, quand il s'agit d'envoyer, par -notre témoignage, un homme aux galères ou à la mort; très -<i>capables</i>, très <i>responsables</i> dans les transactions que nous fesons -et signons comme filles majeures ou veuves.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span> -Des gens qui se sont donné la difficile tâche de nous dorer -cette amère pilulle qu'on nomme le Code Civil, nous disent: -mais, Mesdames, le législateur savait, qu'étant mères et ménagères, -vous ne pouviez remplir des fonctions publiques: Vous -conviendrez vous-mêmes qu'une femme enceinte ou nourrice, -une femme retenue par les soins de l'intérieur, ne peut être ni -ministre, ni juré, ni député, ni..... etc.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais, Messieurs leur répondrons-nous, les -femmes ne sont pas constamment enceintes, perpétuellement -nourrices, puisque beaucoup n'ont pas d'enfants, restent filles, -et ne s'occupent pas plus que vous des soins de l'intérieur.</p> - -<p>L'âge où vous entrez dans les fonctions publiques, est celui -où, nos fonctions maternelles étant remplies, nous n'avons plus -qu'à nous ennuyer prodigieusement, si notre fortune nous en -laisse le loisir.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Ces Messieurs prétendent que la maternité -nous a pris trop de temps pour que nous ayons pu cultiver -les facultés nécessaires aux fonctions publiques: ils prétendent -aussi que cette maternité arrête l'essor de nos hautes -facultés.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> A ceci nous leur répondrons que l'amour -et le libertinage leur font perdre bien plus de temps qu'à nous la -maternité, et arrêtent bien autrement l'essor de leurs hautes -facultés.</p> - -<p>Quoi! il faut que les filles, les veuves, les femmes de quarante -ans ne puissent remplir aucune fonction publique, parce -que la majorité des femmes est occupée de vingt à trente cinq -ans, à renouveler la population! En vérité, c'est plaisant!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span> -Les hommes conviennent qu'il n'y a qu'un petit nombre d'entre -eux qui remplissent les fonctions publiques; puis, quand il -s'agit des femmes, il semble aussitôt que <i>toutes</i> prétendent les -remplir, et qu'il n'y en a pas une qui n'en soit empêchée par la -maternité et le mariage.</p> - -<p>On dit que le peuple français est spirituel, que, né malin, il -inventa le Vaudeville; je n'y contredis pas; mais serais-je -indiscrète de m'informer s'il a inventé le sens commun et la -logique?</p> - -<p>Ah! qu'ils se taisent ces malheureux interprètes du Code; -nous n'avons pas besoin de leurs gloses, pour que les auteurs de -leurs lois aient le contraire de notre amour.</p> - -<h3>VI<br /> -<span class="small">LA FEMME DANS LE MARIAGE.</span></h3> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Voyons comment la société, qui doit veiller à ce -que chacun de ses membres n'aliène ni sa personne, ni sa liberté, -ni sa dignité, remplit ce devoir envers la femme mariée.</p> - -<p>Nous savons que la fille majeure et la veuve sont capables de -tous les actes de propriété; qu'elles sont libres, et ne doivent -obéissance qu'à la loi.</p> - -<p>La femme se marie-t-elle? Tout change: ce n'est plus proprement -une femme libre, c'est une <i>serve</i>.</p> - -<p>La loi, en déclarant qu'elle suit la condition de son mari, c'est -à dire qu'elle est réputée de la même nation que lui, dénationalise -la femme française qui se marie avec un étranger.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span> -L'article 213 oblige la femme à <i>l'obéissance</i>.</p> - -<p>L'article 214 lui enjoint de <i>suivre son mari partout où il juge -à propos de résider</i>.</p> - -<p>Plusieurs autres articles statuent que la femme ne peut plaider -sans l'autorisation du mari, lors-même qu'elle serait marchande, -et quelle que soit la forme de son contrat;</p> - -<p>Que, même séparée de biens et non commune, elle ne peut -ni aliéner, ni hypothéquer, ni acquérir à titre gratuit ou onéreux -sans le consentement du mari dans l'acte ou par écrit;</p> - -<p>Qu'elle ne peut ni donner, ni recevoir entre vifs, sans le dit -consentement.</p> - -<p>Dans tous ces cas, si le mari refuse d'autoriser, la femme peut -avoir recours au président.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Et si le mari est interdit, absent, frappé -d'une peine afflictive ou infamante, s'il est mineur et sa femme -majeure?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Alors la femme se fait autoriser par le président.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais la femme est donc en tutelle lorsqu'elle -est mariée; elle ne peut donc échapper à la tutelle du -mari que pour tomber sous celle du tribunal? N'est-ce pas -pour la femme française le rétablissement restreint de la loi -romaine?</p> - -<p>Cesser d'être de son pays, s'absorber corps et biens dans un -homme, obéir et suivre comme un chien! Et cela dans un pays -où la femme travaille, gagne, administre, est journellement -appelée à défendre ses intérêts et ceux de ses enfants, souvent -contre son mari! Mais cela est révoltant, Madame.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je ne vous en verrai jamais assez révoltée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span> -<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Supposons que les parents de la jeune fille -n'aient consenti à la marier qu'à la condition qu'elle ne quittera -pas le pays; supposons encore qu'il soit établi par les gens -de l'art que la contrée où le mari veut la conduire compromettra -sa santé, la tuera peut-être, la femme, dans ces cas, ne serait-elle -pas dispensée de suivre son mari?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Non certainement: d'une part on ne peut faire -de conventions valables contre la loi; de l'autre, cette même loi -ne met aucune restriction à l'obligation où est la femme de -suivre le mari.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ainsi un mari serait assez scélérat pour -vouloir tuer sa femme quand elle lui aurait donné un enfant, et -garder sa dot par la tutelle, il le pourrait sans courir aucun -risque en choisissant bien le climat? Et si elle se réfugiait -auprès de la mère qui l'a portée dans son sein, le mari aurait le -droit de venir l'arracher de ses bras?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Il pourrait même s'éviter cette peine, en envoyant -la gendarmerie chercher sa femme. Tout le monde condamnerait -cet homme, la conscience publique se soulèverait..... -Mais la loi lui a livré la victime, elle ne peut rien contre lui.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ah! je ne m'étonne plus qu'il y ait -aujourd'hui tant de jeunes filles qui reculent devant le mariage! -Moi-même, j'aurais connu ces lois, qu'il est certain que je ne -me serais pas mariée. Heureusement les hommes valent généralement -mieux que les lois.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi vous étonner de l'œuvre du législateur, -Madame, il n'a fait qu'appliquer dans tous ses détails la doctrine -de l'apôtre Paul. Si vous avez reçu la bénédiction d'un -<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span> -pasteur chrétien, à quelque secte qu'il appartienne, il vous a -rappelé que la <i>femme doit être soumise à son mari comme l'Église -à Jésus-Christ</i>.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais saint Paul ne m'interdit pas de -recevoir quelque chose d'une amie, ni de faire une rente à ma -vieille gouvernante qui ne peut attendre mon testament.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Eh! qui peut assurer au législateur que vous ne -soyez pas capable de recevoir..... d'un ami? La femme, descendante -d'Ève, n'est-elle pas, selon la pittoresque expression -de saints auteurs, <i>un nid d'esprits immondes</i>, <i>la porte de l'enfer</i>, -un être si corrompu que <i>le baiser même d'une mère n'est pas pur</i>? -En conséquence, ne doit-elle pas être tenue en perpétuelle suspicion?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Voilà d'infâmes paroles. Ainsi la loi ne -ferait que continuer la tradition du Moyen Age, et son article -934 ne serait que l'expression du mépris attaché par les -hommes au front de leurs mères!</p> - -<p>Ah! ça Madame, ne pouvons-nous, par un contrat, nous -soustraire aux dispositions légales qui abaissent notre dignité ou -nous réduisent en servage?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous ne le pouvez pas: la loi frapperait ce contrat -de nullité. Vous avez deux ressources: ne point vous marier, -ou vous marier sous un régime qui vous laisse le plus indépendantes -possible, en attendant que nous ayons fait réformer la loi.</p> - -<p>L'union volontaire, non sanctionnée par la société, offre de -tels inconvénients pour le bonheur et l'intérêt des enfants et -de la femme, que je n'oserais la conseiller à personne. Reste -donc à parler du choix du régime sous lequel on doit se marier.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE IV<br /> -<span class="medium">(Suite du précédent.)</span></h2> -</div> - -<h3>VII<br /> -<span class="small">CONTRAT DE MARIAGE.</span></h3> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> On peut faire un contrat de mariage sous l'un de -ces quatre régimes: Communauté, Dotal, Sans séparation de -biens, Séparation de biens.</p> - -<p>Suivez avec la plus grande attention le sommaire que je -vais vous donner de chacun d'eux.</p> - -<p>Sous le régime de la Communauté, le mari administre <i>seul</i> les -biens communs.</p> - -<p>Ces biens se composent du mobilier, même de celui qui échoit -par succession ou donation, à moins que le donataire n'ait -exprimé une volonté contraire;</p> - -<p>Deuxièmement: de tous les fruits, intérêts de quelque nature -qu'ils soient;</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span> -Troisièmement: de tous les immeubles acquis pendant le -mariage.</p> - -<p>Le mari peut vendre, aliéner, hypothéquer toutes ces choses, -<i>sans le concours de la femme</i>; il a même la faculté de disposer par -<i>don</i> des effets mobiliers.</p> - -<p><i>Il administre encore les biens personnels de la femme et peut, -avec son consentement, aliéner ses immeubles.</i></p> - -<p>La femme a-t-elle une dette antérieure sans titre authentique -ou date certaine? Ce n'est pas sur les biens de la communauté -que cette dette est payée, mais sur l'immeuble propre à la -femme; si cette dette provient d'une succession immobilière, -l'on n'en poursuit le recouvrement que sur les immeubles de la -succession; si la dette est celle du mari, l'on peut s'adresser aux -biens de la communauté.</p> - -<p>Les amendes encourues par le mari peuvent se poursuivre -contre les biens de la communauté; celles de la femme ne le -sont que sur la nue propriété de ses biens personnels.</p> - -<p>Tous les actes faits par l'homme engagent la communauté, -mais ceux de la femme, même autorisée par justice, n'engagent -pas les biens communs, si ce n'est pour le commerce qu'elle -exerce avec l'autorisation du mari.</p> - -<p>Enfin, en l'absence du mari, c'est à dire quand on ne sait s'il -est vivant ou mort, la femme ne peut ni s'obliger, ni engager les -biens communs.</p> - -<p>Voilà, Madame le <i>droit commun de la France</i>, le régime -sous lequel on est réputé marié quand on n'a pas fait de -contrat.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Je vois que sous votre droit commun -<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span> -de la France, la femme est une nullité, une exploitée, une -paria;</p> - -<p>Que son mari peut faire don du mobilier commun à sa maîtresse -et mettre l'épouse sur la paille;</p> - -<p>Que le mari peut lui ôter ses vêtements de rechange, ses -bijoux, pour en parer sa maîtresse;</p> - -<p>Et comme on lui ordonne l'obéissance, et qu'on la met sous -le pouvoir de l'homme qui peut être brutal, il est clair qu'elle ne -s'avisera pas de refuser l'engagement, l'aliénation, la vente de -ses biens personnels, et exposera de la sorte elle et ses enfants à -manquer de tout.</p> - -<p>Et comme la femme n'est pas la nullité que suppose la loi; -qu'au contraire, elle travaille et augmente l'avoir commun; que -c'est souvent à elle qu'il est dû, le mari peut disposer du fruit -de ce travail pour payer ses dettes, ses amendes, entretenir des -femmes et se livrer à tous les désordres.</p> - -<p>Parmi le peuple, on ne fait guère de contrat: donc un mari -brutal et mauvais sujet peut vendre le petit ménage et les -modestes ornements de la femme, autant de fois que celle-ci -aura pu s'en procurer de nouveaux par son labeur personnel.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je ne le nie pas; mais ne pourrait-on dire que le -législateur n'a pu supposer un mari capable d'abuser de son -pouvoir légal?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Nous ne pouvons admettre une aussi -pitoyable raison.</p> - -<p>Les lois sont faites pour prévenir le mal: elles supposent -donc la possibilité de le commettre: on n'en ferait pas pour des -saints.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span> -Quand une loi autorise la tyrannie, et l'exploitation du faible, -c'est une loi détestable; car elle démoralise le fort, en l'exposant -à devenir despote et cruel; elle démoralise le faible, en le forçant -à l'hypocrisie, en lui ôtant le sentiment de sa valeur et en -brisant en lui tout ressort.</p> - -<p>Elle éteint chez tous les deux la notion du droit et de la corrélation -du droit et du devoir dans les rapports entre semblables.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous avez parfaitement raison.</p> - -<p>Pour finir ce que nous avons à dire du régime de la communauté, -ajoutons qu'il est permis à la femme de stipuler dans son -contrat qu'en cas de dissolution de la communauté, elle pourra -reprendre non seulement ses biens réservés propres, mais encore -tout ou partie de ceux qu'elle à mis en commun, déduction faite -de ses dettes personnelles.</p> - -<p>Lorsque cette stipulation n'existe pas au contrat, la femme, -lors de la dissolution de la communauté, a le droit d'y renoncer, -et, si elle l'a imprudemment acceptée, elle n'est tenue de payer -les dettes que jusqu'à concurrence de la portion du bien qu'elle -en retirerait.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Cette lueur de justice n'est qu'une illusion -puisque, en cas de dettes faites par le mari, la femme peut perdre -tout ou partie de ce qui lui reviendrait; puisque, d'autre part, -elle peut perdre son avoir personnel en signant l'aliénation de -ses biens pour aider son mari.</p> - -<p>Renonçons à ce régime, Madame; dans la communauté entre -époux, telle que l'entend la loi, la femme est livrée pieds et -poings liés à l'homme quel qu'il soit. Marions-nous sans communauté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span> -<span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Entendons-nous: si le contrat porte que <i>les époux -se marient sans communauté</i>, voici ce qui a lieu.</p> - -<p>Le mari administre seul les biens meubles et immeuble -de sa femme, absolument comme sous le régime de la communauté;</p> - -<p>Les revenus de ces biens sont affectés aux dépenses du -ménage;</p> - -<p>Les immeubles de la femme peuvent être aliénés avec l'autorisation -du mari ou de la justice, comme sous le régime de la -communauté.</p> - -<p>La seule compensation est que la femme peut statuer qu'elle -pourra, sur ses seules quittances, recevoir annuellement une -certaine portion de ses revenus pour ses besoins personnels.</p> - -<p>Si elle ne participe point aux dettes, elle ne participe point -aux gains que ses revenus ont pu mettre son mari en état de -réaliser. Avec ces revenus, il peut s'enrichir et se faire une fortune -à part, à laquelle sa femme n'aura jamais aucun droit. -Convenez que c'est payer un peu cher l'avantage d'avoir quelque -somme en propre, et de ne pas s'humilier à tendre la main au -détenteur de votre fortune, comme on est obligée de le faire -sous le régime de la communauté où la femme peut manquer de -tout au milieu d'une fortune qui est la sienne propre.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ce régime ne vaut rien. Passons à celui de -la séparation de biens. N'est-il pas meilleur?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> En effet; car, sous ce régime, la femme administre -seule ses biens meubles et immeubles, dispose de ses revenus, à -moins de stipulations contraires, et en donne un tiers pour soutenir -les frais du ménage.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span> -Mais elle ne peut ni aliéner, ni hypothéquer ses immeubles -sans l'autorisation de son mari ou de la justice.</p> - -<p>Si, d'autre part, c'est le mari qui administre ses biens, ce -qu'il serait fort difficile d'empêcher, lorsqu'il le voudrait, il n'est -comptable envers elle que des fruits présents.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Est-ce que le régime dotal vaut mieux pour -nous que celui de la séparation de biens?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous allez en juger vous-même.</p> - -<p>Quand on déclare, et <i>il faut le déclarer</i>, qu'on se marie sous le -régime dotal, il n'y a de dotal que le bien déclaré tel; les autres -sont dits <i>paraphernaux</i> ou extra-dotaux.</p> - -<p>En principe, et à moins qu'il ne soit autrement convenu, les -biens dotaux sont inaliénables; le mari seul les administre, et, -comme dans le contrat sans communauté, la femme peut toucher -certaines sommes sur ses seules quittances.</p> - -<p>Les biens paraphernaux sont, comme dans le contrat sous le -régime de la séparation de biens, administrés par la femme, qui -en touche seule les revenus, et ils peuvent être aliénés avec -l'autorisation du mari ou de la justice.</p> - -<p>Si le mari administre ces biens sur une procuration de sa -femme, il est tenu envers elle comme tout autre mandataire;</p> - -<p>S'il administre sans mandat et sans opposition, il n'est tenu -de représenter, quand il en est requis, que les fruits existants;</p> - -<p>S'il administre, malgré l'opposition de la femme, il doit -compte de tous les fruits depuis l'époque de sa gestion usurpée.</p> - -<p>Les époux peuvent stipuler une société d'<i>acquêts</i>, c'est à dire -une association pour choses acquises pendant la durée du -<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span> -mariage. Je n'ai pas besoin de vous dire que cette communauté -est administrée par le mari seul.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais pour se marier sous le régime de la -séparation de biens ou sous le régime dotal, ne faut-il pas des -immeubles?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Non; le bien dotal et le bien séparé peuvent être -de l'argent.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Les femmes, traitées en serves sous le -régime de la communauté, le sont en mineures sous le régime -dotal avec paraphernaux et sous celui de la séparation de -biens.</p> - -<p>Si un mari était assez raisonnable pour rougir à la pensée de -flétrir sa compagne du stigmate de la servitude, n'y aurait-il pas -moyen de faire d'autres stipulations?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> L'homme ne peut réhabiliter sa compagne; la loi -le lui interdit par l'article 1388, qui déclare que les époux ne -peuvent déroger <i>aux droits résultant de la puissance maritale sur -la personne de la femme et des enfants, ou qui appartiennent au -mari comme chef</i>.</p> - -<p>Aussi un notaire qui rédigerait le contrat suivant:</p> - -<p>Art. 1<sup>er</sup>. Les époux se reconnaissent une dignité égale, parce -qu'ils sont au même titre des créatures humaines.</p> - -<p>Art. 2. Ils se reconnaissent mutuellement les mêmes droits -sur les enfants qui naîtront d'eux et, dans leurs différends, prendront -des arbitres.</p> - -<p>Art. 3. Chacun des époux se réserve une partie de ses biens -dont il disposera sans l'autorisation de l'autre;</p> - -<p>Art. 4. Les époux mettent en commun telle part déterminée -<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span> -de leur apport pour soutenir les frais du ménage, pourvoir à -l'éducation des enfants et aux nécessités du travail commun;</p> - -<p>Art. 5. Ce bien commun ne peut être engagé sans le consentement -des époux;</p> - -<p>Art. 6. Convaincus en leur âme et conscience qu'on ne peut -aliéner sa personne, sa dignité, son libre arbitre, les époux ne se -reconnaissent aucune puissance l'un sur l'autre; ils confient la -durée et le respect du lien qui les unit à l'affection qui peut -seule le légitimer.</p> - -<p>Un notaire, dis-je, qui aurait rédigé ce contrat, serait -dépouillé de sa charge, puis confié aux aliénistes, et le contrat -serait nul comme contraire à la loi, aux bonnes mœurs et à -l'ordre public.</p> - -<p>Comprenez-vous, Madame, pourquoi les femmes, beaucoup -plus intelligentes et indépendantes qu'autrefois, se marient -beaucoup moins?</p> - -<p>Comprenez-vous pourquoi les filles du peuple, qui ont vu si -souvent leurs mères malheureuses et dépouillées de leur pauvre -avoir, se soucient beaucoup moins de se marier?</p> - -<p>On blâme les femmes!... C'est la loi qu'il faut blâmer et -réformer.</p> - -<p>Car les mauvaises lois produisent les mauvaises mœurs.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ce que vous dites là est bien vrai: sur -vingt ménages, il n'y en a quelquefois pas un où l'on n'entende -dire à la femme: Ah! si j'avais su!</p> - -<p>Si l'on nous mariait moins jeunes et que nous connussions la -loi, assurément les mariages deviendraient de moins en moins -nombreux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span> -Pour en finir avec cet examen de la loi, encore une question, -Madame. Est-ce que l'apport de la femme n'a pas hypothèque -sur les biens du mari?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Sur quels biens la femme ouvrière reprendra-t-elle -son ménage vendu?</p> - -<p>Sur quels biens les femmes de négociants dont la dot a servi à -payer le fonds du mari, reprendront-elles cette dot en cas de -mauvaises affaires?</p> - -<p>Demandez aux femmes légalement séparées la valeur de cette -hypothèque, ou plutôt de cette disposition de la loi: elles vous -en diront de belles!</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> J'ai connu des femmes de commerçants en -faillite: elles se plaignent que la loi les traite plus rigoureusement -que les autres.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Le Mariage étant donné ce qu'il est, le législateur -a parfaitement fait d'empêcher qu'il ne se transformât en une -ligue contre l'intérêt de tous.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Jusqu'à ce que la loi qui régit le contrat de -mariage soit réformée, sous lequel de ces deux régimes: le -dotal ou celui de la séparation de biens, conseillez-vous aux -femmes de se marier?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Si les conjoints ne sont pas dans les affaires et que -la femme apporte des biens-fonds considérables, le mieux peut-être -serait qu'elle se mariât sous le régime dotal avec autorisation -de recevoir une forte somme annuelle; si les parents lui -connaissaient de la fermeté, ils pourraient lui constituer en -outre des paraphernaux, et stipuler toujours une société d'acquêts.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span> -Dans tout autre situation, je conseille aux femmes de se -marier sous le régime de la séparation de biens. La femme, maîtresse -de ses fonds, peut les confier à son mari et s'associer avec -lui comme avec tout autre. J'ai connu une jeune femme commerçante -qui s'y est prise ainsi: elle s'est constitué son apport -en argent comme bien propre, puis, quand elle a été mariée, elle -a prêté cette somme à son mari qui s'est engagé à payer tant -d'intérêts. Comme elle avait en outre un emploi dans la maison, -elle reçut des émoluments proportionnés.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais si la femme est ouvrière?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Il n'y a pas de différence. C'est presque toujours -la femme qui apporte le petit ménage, et elle y tient d'autant -plus qu'il lui a coûté bien des jours et des nuits de labeur; il est -donc très important que le mari ne puisse ni le vendre, ni le -donner; comme il est important qu'il ne puisse la contraindre à -lui donner l'argent qu'elle a confié franc à franc à la caisse -d'épargne. Il faut donc qu'elle ne se marie pas, comme elle le -fait, sans contrat; car elle serait à la merci de son conjoint, -étant réputée mariée sous le régime de la communauté.</p> - -<p>Des notaires se permettent de résister, quand on déclare vouloir -se marier sous tout autre régime que celui de la communauté: -ils n'en ont pas le droit; vous pouvez les forcer; officiers -de la loi, ils ne sont pas là pour la critiquer.</p> - -<p>Mesdames, riches et pauvres, il est de votre intérêt et de -celui de vos enfants de connaître les affaires; de rester maîtresses -de votre avoir: votre dignité l'exige. Votre devoir est -d'instruire vos filles de la situation que leur fait la loi dans le -mariage, afin qu'elles évitent leur ruine, et qu'elles travaillent à -<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span> -la réforme qui doit mettre la femme à la place qu'elle a le droit -d'occuper.</p> - -<h3>VIII<br /> -<span class="small">LA FEMME MÈRE ET TUTRICE.</span></h3> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Examinons maintenant comment la loi comprend -les droits de la mère et de la tutrice.</p> - -<p>L'article 372 met l'enfant sous l'autorité des parents jusqu'à -sa majorité ou à son émancipation; mais comme la femme est -absorbée dans le mari, l'article 373 réduit le mot <i>parents</i> à signifier -le <i>père</i>, qui <i>seul exerce l'autorité paternelle pendant le -mariage</i>. La mère tutrice n'exerce pas, remarquez-le, l'autorité -<i>maternelle</i>, la loi n'en reconnaît pas.</p> - -<p>Ainsi la femme qui, seule dans la reproduction, peut dire: <i>je -sais</i>, est effacée devant l'homme qui ne peut dire que: <i>je crois</i>.</p> - -<p>Pourquoi cela? Parce que c'est un moyen d'assouplir la -femme, d'assurer l'autorité du mari sur elle. Une femme, trop -malheureuse, peut encourir le scandale d'une séparation publique -pour échapper à son bourreau; mais on sait qu'elle se résout -rarement à quitter ses enfants: elle restera donc, épuisera le -calice amer jusqu'à la lie pour demeurer auprès d'eux. Elle ira -même jusqu'à subir l'outrage de les voir élever dans sa propre -maison par l'indigne favorite de son mari. Souffrez, cédez, -humiliez-vous, signez ce contrat d'aliénation de vos biens, ou -je vous enlève vos enfants: voilà ce que le mari a le droit de -dire à sa femme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span> -La femme exaspérée se résout-elle à demander la séparation? -Pendant le procès, c'est le mari qui garde l'administration des -enfants, à moins que, sur la demande de la famille, le juge ne -trouve des motifs sérieux pour les adjuger à la mère.</p> - -<p>Ce n'est pas tout: l'enfant peut donner de graves sujets de -plainte à ses parents. S'il n'a pas seize ans, le père peut le faire -détenir, sans que le président ait le droit de refuser: il n'a ce -droit, que lorsque l'enfant a des biens personnels ou a plus de -seize années.</p> - -<p>Remarquez que, dans ce cas si grave, la mère <i>n'est pas même -consultée</i>.</p> - -<p>La puissance <i>paternelle</i> de la mère sera-t-elle égale, sur -ce point, à celle du père, si elle reste veuve et tutrice? Non, -la mère, pour faire enfermer l'enfant, est toujours tenue de -présenter au président une requête appuyée par deux proches -parents du défunt.</p> - -<p>Le père remarié garde, de droit, la tutelle de ses enfants; la -la mère la perd si elle se remarie sans s'être préalablement fait -continuer la tutelle par le conseil de famille.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ainsi donc, Madame, aux yeux du législateur, -l'enfant appartient plus à son père qu'à sa mère; il est -moins cher à la famille maternelle qu'à la paternelle; la mère est -réputée moins tendre, moins sage que le père; l'homme est -présumé si bon, si juste, si raisonnable, qu'une marâtre même -ne saurait l'influencer... En vérité, tout cela est odieux et -absurde.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je ne dis pas non.</p> - -<p>Vous savez que le consentement des parents est nécessaire -<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span> -pour le mariage de leurs enfants mineurs; vous savez encore -qu'en cas de dissidence entre le père et la mère ou l'aïeul et -l'aïeule, si les premiers sont morts, les articles 148 et 150 -déclarent que le consentement du père ou de l'aïeul suffit.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Je connais cette leçon légale d'ingratitude -donnée aux enfants. Mais revenons sur la tutelle, -Madame.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Volontiers. La loi dit bien que la tutelle des -enfants appartient de droit à l'époux qui survit; que le père ou -la mère exerce l'autorité paternelle; que l'un comme l'autre a le -droit d'administrer les biens du pupille et de s'en attribuer les -revenus jusqu'à ce qu'il ait dix-huit ans: mais voyez la différence. -Vous savez déjà que les formalités pour faire enfermer -l'enfant ne sont pas les mêmes pour la mère tutrice que pour le -père tuteur; vous savez que le père qui se remarie n'a pas besoin -de se faire continuer la tutelle par le conseil de famille, tandis -que la mère la perd par l'omission de cette formalité.</p> - -<p>De plus, le père a le droit de nommer à sa femme survivante -un conseil de tutelle pour ses enfants mineurs; la femme n'a pas -ce droit.</p> - -<p>L'époux survivant peut nommer un tuteur dans la prévision -de son décès avant la majorité des pupilles: la nomination faite -par le père est valable; celle qui est faite par la mère ne l'est -que lorsqu'elle est confirmée par le conseil de famille.</p> - -<p>La famille maternelle participe du dédain de la loi pour la -femme: ainsi l'enfant doublement orphelin tombe de droit sous -la tutelle de son aïeul paternel et, à son défaut, sous celle du -maternel, et ainsi en remontant, dit l'article 402, <i>de manière que</i> -<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span> -l'ascendant <i>paternel soit toujours préféré à l'ascendant maternel -du même degré</i>.</p> - -<p>Pendant que nous parlons de tutelle, ajoutons que le mari -est tuteur de droit de sa femme interdite, mais que la femme -d'un interdit n'a que la faculté d'être tutrice et, si elle est -nommée, le conseil de famille règle la forme et les conditions de -son administration.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Enfin, Madame, je vois que la loi nous -considère et nous traite comme des êtres inférieurs; qu'elle -sacrifie à l'homme non seulement notre dignité de créatures -humaines, nos intérêts de travailleuses et de propriétaires, mais -encore notre dignité maternelle.</p> - -<p>Un fils, suffisamment imbu de la religion du Code civil, doit -nécessairement considérer son père comme plus raisonnable, -plus sage, plus capable que sa mère. Je ne vois pas trop ce que -celle-ci aurait à lui répondre, s'il lui disait: il est vrai que vous -avez risqué votre vie pour me mettre au jour, que vous avez -passé bien des nuits près de mon berceau, que vous m'avez -enveloppé de votre tendresse, appris ce qui est bien et aidé à le -pratiquer; il est vrai que je suis votre bonheur et votre joie; -mais mon père est vivant; il a seul autorité sur moi; je n'ai -donc pas à vous consulter; d'ailleurs à quoi bon? Des hommes -sages, des législateurs qui ont bien étudié votre imparfaite, -votre débile nature, ont porté des lois qui me prouvent que vous -n'êtes propre qu'à mettre au monde des enfants, et à vous -occuper des soins du pot au feu.</p> - -<p>On vous a toutes jugées si peu sages, si peu prudentes, si peu -capables, qu'on vous refuse le droit de rien régir; qu'on vous -<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span> -soumet en tout à la volonté de l'homme et que, quand le mari -n'est pas là, le juge et la famille interviennent.</p> - -<p>Un tel discours, quelque révoltant qu'il paraisse, ne serait-il -pas conforme aux sentiments que doit inspirer l'étude du Code -civil?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Parfaitement, Madame: et si, en général, le -cœur humain ne valait pas mieux que ce code, les femmes, pour -être respectées de leurs enfants, n'auraient qu'un parti à -prendre: celui de ne mettre au monde que des bâtards. N'est-il -pas surprenant, dites-moi, que des lois faites pour moraliser et -contenir, tendent à produire tout le contraire?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Et l'on fait si grand bruit de notre Code -civil! Que sont donc ceux des autres nations?</p> - -<h3>IX<br /> -<span class="small">RUPTURE DE L'ASSOCIATION CONJUGALE.</span></h3> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> On a reconnu de tout temps qu'il y a des cas où -les époux doivent être séparés. La révolution établit le divorce; -le premier empire le maintint en le restreignant; la Restauration, -déterminée par l'Église que cela ne regarde pas, l'abolit -le 8 mai 1816.</p> - -<p>L'expérience prouve surabondamment que l'indissolubilité du -mariage est la source permanente de désordres sans nombre; le -plus actif dissolvant de la famille; et que la séparation du corps, -loin de remédier à quelque chose, contribue à la destruction des -<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span> -mœurs. Toutes les phrases creuses, tous les raisonnements -sonores, ne peuvent détruire la signification des faits.</p> - -<p>Nous ne répéterons pas ce qu'ont dit les nombreux écrivains -qui ont demandé le rétablissement du divorce; nous nous contentons -de nous joindre à eux ici, nous réservant de revenir plus -loin sur ce grave sujet.</p> - -<p>Il s'agit pour nous, en ce moment, de constater la différence -mise par la loi entre le mari et la femme qui plaident en séparation.</p> - -<p>Les époux peuvent demander la séparation si l'un d'eux est -condamné à une peine infamante, pour cause d'injures graves, -de sévices et d'adultère de la femme. Arrêtons-nous sur ce dernier -délit.</p> - -<p>Vous croyez sans doute que l'adultère est le manque de fidélité -d'un époux envers l'autre, et que la punition est semblable -pour un délit semblable, chez l'homme et chez la femme? Vous -vous trompez.</p> - -<p>La femme commet le délit d'adultère partout; on peut en -fournir la preuve par lettres et témoins, et ce délit est puni de -trois mois à deux ans de réclusion, que le mari peut faire cesser -en reprenant sa femme.</p> - -<p>Dans le flagrant délit, le mari est <i>excusable</i> de tuer l'adultère -et son complice.</p> - -<p><i>L'homme n'est adultère nulle part.</i> Qu'il loue dans sa maison -un appartement à sa maîtresse; qu'il passe ses journées chez -elle; que de nombreuses lettres prouvent son infidélité; que -mille témoins attestent ces choses, cet honnête mari n'est point -adultère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span> -S'il poussait l'impudence jusqu'à entretenir sa maîtresse dans -le domicile commun, serait-il adultère? Non: il y aurait <i>injure -grave</i> envers sa femme qui pourrait l'attaquer en justice, -et il serait prié de payer une amende de quelques centaines de -francs.</p> - -<p>En réalité l'homme n'est puni de l'adultère que comme complice -d'une femme mariée.</p> - -<p>Pour justifier la différence qu'on établit entre l'infidélité du -mari et celle de la femme, on attribue plus de gravité à la faute -de cette dernière.....</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Permettez-moi de vous arrêter ici. Il est -facile de démontrer que l'infidélité du mari est plus grave que -celle de la femme.</p> - -<p>La femme, ne pouvant disposer de son avoir sans l'autorisation -du mari, ne peut guère compromettre sa fortune pour -un amant.</p> - -<p>Au contraire, le mari peut vendre et dissiper tout ce qu'il -possède; employer même l'avoir de la communauté, le fruit du -travail et de la bonne administration de sa femme, à entretenir -sa maîtresse: je connais plusieurs cas de cette espèce.</p> - -<p>Donc l'adultère du mari est plus nuisible aux intérêts de la -famille que celui de la femme.</p> - -<p>La femme adultère peut introduire de faux héritiers dans la -famille du mari: c'est mal, j'en conviens; ce n'est pas moi qui la -justifierai; mais en définitive, ces enfants adultérins ont une -famille, de la tendresse, des soins.</p> - -<p>Si le mari a des enfants hors du mariage, ils sont ou d'une -femme mariée ou d'une femme libre. Dans le premier cas, en -<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span> -introduisant de faux héritiers chez son voisin, il agit comme -l'épouse adultère. Dans le second, il soigne ses enfants ou les -abandonne. S'il les soigne, il nuit aux intérêts de l'épouse et des -enfants légitimes; s'il les laisse à la charge de la mère, il met -une femme dans l'embarras, brise souvent sa vie; l'enfant placé -à l'hospice, est sans famille, sans tendresse et va grossir la population -des prisons, des bagnes et des lupanars.</p> - -<p>Dans tout cela, d'ailleurs, n'y a-t-il qu'une question de filiation -et d'héritage? Et le cœur d'une femme, et sa dignité, et -son bonheur, qu'en fait-on? Songe-t-on à ce que nous devons -souffrir de l'infidélité, du dédain, de l'abandon de notre mari?</p> - -<p>Songe-t-on que cet abandon, joint au besoin d'aimer et au -fatal exemple qui nous est donné, nous pousse à payer de retour -l'amour qu'on nous témoigne; et qu'ainsi l'adultère toléré dans -le mari produit l'adultère de la femme?</p> - -<p>L'adultère des deux sexes est un grand mal. Au point de vue -moral, la faute est la même; mais au point de vue social et -familial, mais au point de vue de la position des enfants, elle est -évidemment beaucoup plus grave commise par l'homme que par -la femme, parce que le premier a tout pouvoir pour ruiner la -famille, mettre avec impunité le trouble et la douleur dans sa -maison et créer une population malheureuse, vouée à l'abandon, -le plus souvent au vice.</p> - -<p>Voilà ce que nous pensons aujourd'hui, nous, jeunes femmes, -qui réfléchissons; et tous les dithyrambes intéressés des hommes -ne peuvent plus nous faire prendre le change.</p> - -<p>Ils disent: mais souvent ce ne n'est pas le mari de la femme -adultère qui est adultère. Nous répondons: la société ne se -<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span> -soucie pas des individualités; il suffit que l'adultère de l'homme -ait des fruits plus amers que celui de la femme, pour qu'il -soit sévèrement et non moins sévèrement puni que celui de cette -dernière.</p> - -<p>Ils disent: c'est une chose indigne et cruelle que de mettre la -douleur dans le cœur d'un honnête homme. Nous répondons: -c'est une chose tout aussi indigne que de mettre la douleur dans -le cœur d'une honnête femme.</p> - -<p>Ils disent: c'est un vol que de forcer un homme à travailler -pour des enfants qui ne sont pas siens. Nous répondons: C'est -un vol d'employer les revenus ou le fruit du travail de sa -femme à nourrir des enfants qui lui sont étrangers, et à soutenir -la femme qui la désole; c'est un vol que de détourner sa propre -fortune ou le fruit de son propre travail de la maison qu'ils doivent -soutenir, pour les porter à une femme étrangère.</p> - -<p>Et vous êtes non seulement plus coupables que nous, Messieurs, -parce que le résultat de votre adultère est pire que le -résultat du nôtre; mais parce que, vous posant en chefs et en -modèles, vous nous devez l'exemple.</p> - -<p>Et vous êtes à la fois iniques et stupides d'exiger, de celles que -vous nommez vos inférieures en raison, en sagesse, en prudence, -en justice, qu'elles soient plus raisonnables, plus sages, plus -prudentes et plus justes que vous.</p> - -<p>Voilà, Madame, ce que nous pensons et disons.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous parlez d'or; ce n'est pas moi qui vous -contredirai; j'aime à voir la jeunesse se dresser résolument -contre les préjugés, et protester contre eux au nom de l'unité -de la morale.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span> -Mais nous voilà, je crois, bien loin de notre sujet, le procès -en séparation de corps. Revenons-y donc, s'il vous plaît.</p> - -<p>La demande en séparation étant admise, le juge autorise la -femme à quitter le domicile conjugal; et elle va résider dans la -maison désignée par ce magistrat qui fixe la provision alimentaire -que devra fournir le mari. Presque prisonnière sur parole, -elle est tenue de justifier de sa résidence dans la maison choisie, -sous peine d'être privée de sa pension, et d'être déclarée, même -<i>demanderesse</i>, non recevable à continuer ses poursuites.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais pourquoi cet esclavage et cette -menace d'un refus de justice?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Parce que le mari, réputé père de l'enfant qu'elle -peut concevoir pendant le procès, doit avoir la possibilité de -la surveiller. Comme l'a si bien dit M. de Girardin, la paternité -légale est la source principale du servage de la femme mariée.</p> - -<p>Pendant le procès, le mari reste détenteur des biens de la -femme, qu'il soit demandeur ou défendeur; il a l'administration -des enfants, sauf décision contraire du juge. Si, dans le cas de -communauté, la femme a fait faire inventaire du mobilier, c'est -le mari qui en est gardien.</p> - -<p>Enfin la séparation est prononcée; la femme rentre comme -elle peut, à force de papier timbré, dans ce qui lui reste. Croyez-vous -qu'elle soit libre pour cela? Point du tout: le mari a toujours -droit de surveillance sur elle à cause des enfants qui -peuvent survenir, et elle ne peut se passer de l'autorisation du -mari ou de la justice pour disposer de ses biens, les hypothéquer, -etc. Il n'y a de rompu que l'obligation de vivre ensemble -et la communauté d'intérêts.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span> -<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Je comprends aujourd'hui comment l'indissolubilité -du mariage, n'ayant pour palliatif que le triste -remède de la séparation, met le concubinage en honneur et produit -des crimes odieux. Certaines consciences faibles ne peuvent-elles -en effet faire naufrage à la vue d'une chaîne qui doit durer -autant que leur vie, et ne pas être tentées de la rompre par le -fer et par le poison? Il est probable que, si les maris ne laissaient -pas la liberté à leurs épouses séparées, les crimes contre les -personnes se multiplieraient.</p> - -<p>Et si l'on se sépare jeune, est-il de la nature humaine de -rester dans l'isolement? Faut-il être puni toute sa vie de ce -qu'on s'est trompé?</p> - -<p>Dans de tels cas, quelle autre ressource que le concubinage, -et qui oserait le blâmer?</p> - -<p>Et l'on appelle la séparation un remède!</p> - -<p>Tout à l'heure vous m'avez laissé entrevoir que le mari -peut, en certains cas, désavouer l'enfant de sa femme. Je -croyais qu'il n'y a pas de bâtards dans le mariage.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous êtes dans l'erreur. Si le mari ou ses héritiers -prouvent que depuis le trois centième au cent quatre-vingtième -jour, c'est à dire depuis le dixième ou sixième mois avant la naissance -de l'enfant, le mari était absent ou empêché par quelqu'accident -physique d'en être le père; ou bien si la naissance a -été cachée, la paternité peut être désavouée. Elle peut encore -l'être pour l'enfant né avant le cent quatre-vingtième jour du -mariage, à moins que le mari n'ait eu connaissance de la grossesse, -n'ait assisté à l'acte de naissance, ne l'ait signé ou si l'enfant -est déclaré non viable.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span> -<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Comment se fait ce désaveu?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Le mari ou ses héritiers attaquent la légitimité de -l'enfant dans un délai déterminé, et le tribunal statue d'après -les preuves administrées.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ainsi l'honneur de la femme et l'avenir de -l'enfant sont offerts en holocauste à une question d'héritage?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Parfaitement. Quant à ce que vous nommez l'honneur -de la femme, la loi ne s'en soucie guère, elle qui interdit la -recherche de la paternité, excepté dans le cas d'enlèvement de la -mère mineure; elle qui permet la recherche de la maternité, -pourvu que l'enfant prouve qu'il est le même que celui dont la -femme est accouchée, et qu'il apporte un commencement de -preuves par écrit.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Il me paraît peu probable qu'on puisse -constater la maternité au bout de quinze ou vingt ans. D'autre -part, si les preuves par écrit suffisent pour la recherche de la -maternité, pourquoi ne suffiraient-elles pas à celle de la paternité?</p> - -<p>Dites-moi, est-il permis à l'enfant de rechercher sa mère si -elle est mariée?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Certainement: et cette recherche n'est interdite -qu'aux enfants adultérins et incestueux.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ainsi donc on peut troubler à tout jamais -l'avenir d'une femme par la recherche de la maternité?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Oui: mais vous ne le déplorerez pas en songeant -que l'honneur d'une femme n'est pas de ne pas faire d'enfant, -mais bien de les élever et de les guider dans la vie. Les enfants -nés hors mariage ont une situation légale très malheureuse; le -<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span> -législateur, imbu de la croyance au péché originel, les rend responsables -de la faute de leurs parents. Or, Madame, devant -l'humanité et devant la conscience, il n'y a point de bâtards; -donc il ne doit pas y en avoir devant la société. Lorsque la femme -y aura sa place, elle poursuivra la réforme des lois qui portent -l'empreinte de dogmes surannés; en attendant, combattons celles -qui rappellent l'anathème lancé sur nous en conséquence du -mythe d'Ève.</p> - -<h3>X<br /> -<span class="small">RÉSUMÉ ET CONSEILS.</span></h3> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Avant d'aller plus loin, récapitulons ce que -nous avons dit jusqu'ici.</p> - -<p>Devant l'idéal du Droit, nous devons être libres, égales aux -hommes; donc nous avons droit comme eux à tous les moyens -de développement, droit comme eux à faire de nos facultés l'emploi -qui nous convient, droit comme eux à tout ce qui constitue -la dignité du citoyen.</p> - -<p>Or, dans l'état actuel, la femme est serve, sacrifiée à l'homme;</p> - -<p>Elle n'a pas de droits politiques;</p> - -<p>Elle est infériorisée dans la cité, bannie de l'exercice des fonctions -publiques;</p> - -<p>Elle est moins rétribuée que l'homme à égalité de travail;</p> - -<p>Dans le mariage, elle est absorbée, humiliée, mise à la merci -de son conjoint, dépouillée de ses droit maternels;</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span> -Dans la famille, elle est mineure; ses droits de tutelle sont -inférieurs à ceux de l'homme;</p> - -<p>Au point de vue des mœurs, elle est presque abandonnée aux -passions de l'autre sexe: elle en porte seule les conséquences.</p> - -<p>Jugée faible, inintelligente, incapable, quand il s'agit de droits -et de fonctions, elle est, par une contradiction flagrante, réputée -forte, intelligente, capable, lorsqu'il s'agit de morale, lorsqu'il -s'agit d'être punie quand, fille majeure ou veuve, il est question -de se gouverner et de régir sa fortune. Et des gens, dont le cerveau -s'est crétinisé dans la vase du moyen âge, en présence de -notre situation, osent s'écrier: Les femmes! Mais elles sont -libres! Elles sont heureuses!</p> - -<p><i>Que signifient donc les réclamations des plus braves d'entre -elles?</i></p> - -<p>Ces Messieurs sont maîtres de notre fortune, de notre dignité, -de nos enfants; ils peuvent nous ôter notre nationalité, dissiper -notre bien, le produit de notre travail et de notre bonne administration -avec des maîtresses; nous torturer sans témoins, nous -faire mourir de douleur et de honte; nous conduire sous le -canon ou sur le bord d'un marais dont l'air nous tuera; nous -contraindre à subir mille affronts, à leur livrer les biens que notre -contrat nous avait réservés, soit en nous intimidant, soit en nous -menaçant d'éloigner nos enfants; ils ne nous laissent d'emplois -que ceux qui les ennuient ou ne leur semblent pas assez lucratifs, -et puis, après cela, ils sont étonnés de nos plaintes, de nos -protestations, de notre révolte!</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Ne vous passionnez pas contre eux: riez-en, -Madame; ce sont les mêmes hommes qui veulent être libres; -<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span> -ce sont les mêmes hommes qui blâment les planteurs et trouvent -légitimes les réclamations des esclaves; ce sont les mêmes hommes -qui ont trouvé fort juste que leurs pères serfs et bourgeois prissent -les droits que leur refusaient la noblesse et le clergé. Plaignez -leur inintelligence, leur manque de cœur, leur défaut de justice: -ils ne comprennent pas qu'ils jouent à l'égard de la femme le rôle -des planteurs, des seigneurs et des prêtres.</p> - -<p>Quand les femmes le voudront fortement, la loi sera transformée. -Toute mère doit d'abord instruire sa fille de la position qui -lui est faite dans le mariage; des risques terribles et nombreux -qu'elle court dans l'amour.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Un certain nombre d'entre nous, effrayées -du servage que subit la femme mariée, ne voulant point passer -sous les fourches caudines du mariage, introduisent de plus en -plus dans nos mœurs une forme d'union durable et honnête qu'on -peut nommer <i>mariage libre</i>; liaison qu'il n'est pas permis de -confondre avec ces rapprochements passagers si déshonorants -pour les deux sexes.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Beaucoup d'inconvénients sont attachés au mariage -libre. D'abord les mœurs ne blâmeront pas l'homme qui abandonnera -sa compagne, même après vingt ans d'union, même avec -des enfants. Il y a mieux: cette action indigne ne l'empêchera -pas de trouver des mères qui n'hésiteront pas à l'accepter pour -gendre. D'autre part, la femme, quelle que soit la chasteté de -sa conduite, rencontrera constamment sur sa route des collets -montés ou d'hypocrites adultères qui lui témoigneront du dédain, -qui lui fermeront leur porte, quoiqu'elles l'ouvrent à son conjoint. -Souvent elle verra l'homme auquel elle fait le sacrifice de sa réputation -<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span> -oublier de la faire respecter, consentir à fréquenter les -personnes chez lesquelles elle n'est pas admise.</p> - -<p>Cependant la répugnance pour le mariage légal est si grande -chez certaines femmes dignes et réfléchies, qu'elles préfèrent encourir -toutes les mauvaises chances que de s'enchaîner. Qu'elles rendent -alors leur situation le moins périlleuse possible: elles peuvent -y réussir par un contrat d'association qui assure leurs droits -dans le travail commun, et garantisse l'avenir des enfants. -L'homme les respectera davantage, quand il aura des obligations -à remplir envers elles comme associées: S'il refusait de signer -un tel contrat, la femme serait une insensée d'accepter sa compagnie, -car il serait certain qu'il n'est qu'un égoïste et conserve -une arrière-pensée d'exploitation et d'abandon.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Une autre classe de femmes, n'ayant pas -moins de répugnance pour la cérémonie légale que les précédentes, -mais qui la subissent parce qu'elles craignent l'opinion, -n'osent déplaire à leur famille et n'ont pas foi en la constance de -l'homme, s'inquiètent comment elles pourraient concilier leur -dignité avec la situation que leur fait la loi.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Deux faits identiques, qui se sont passés il y a -quelques années aux États-Unis, diront à ces femmes-là ce -qu'elles ont à faire.</p> - -<p>Miss Lucy Stone et Miss Antoinette Brown, deux femmes du -parti de l'émancipation qui parcourent l'Amérique du Nord en -faisant des <i>lectures</i>, étaient recherchées par deux frères, les -Messieurs Blackwell. En Amérique, comme partout, la loi subordonne -la femme mariée. La position était difficile pour les -émancipatrices: se marier sous la loi d'infériorité, c'était violer -<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span> -leurs principes; s'unir librement, c'était nuire à leur considération -et s'ôter le pouvoir d'agir. Elle s'en tirèrent fort habilement. -Chacune d'elles, de concert avec son fiancé, rédigea une -protestation contre la loi qui régit le mariage; protestation suivie -de conventions par lesquelles les futurs conjoints se reconnaissaient -mutuellement égaux et libres, déclarant ne se marier -devant le magistrat que par respect pour l'opinion. Puis, après -la cérémonie légale, les époux publièrent dans les journaux cet -engagement réciproque.</p> - -<p>Que les femmes qui ont le sentiment de leur dignité fassent -signer et signent un tel acte. Devant la loi, il est nul; mais il -ne le sera pas devant la conscience des témoins qui y auront -assisté. Si la femme est ce qu'elle doit être, honnête et sérieuse, -et que le mari viole ses promesses, il sera réputé un <i>malhonnête</i> -homme. Du reste, le respect de sa signature lui sera facilité, si la -femme se marie, comme nous le conseillons, sous le régime dotal -avec paraphernaux et société d'acquêts, ou sous celui de la séparation -de biens.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ainsi dans le <i>mariage libre</i>, contrat d'association -enregistré; dans le <i>mariage légal</i>, protestation devant -témoins contre la loi qui subalternise la femme, contrat sous le -régime dotal avec paraphernaux ou sous celui de la séparation -de biens, tels sont les moyens par lesquels vous jugez que la -femme française peut protester contre la loi du mariage actuel, -en attendant que le législateur la réforme.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Oui, Madame; si cette forme de protestation est -insuffisante, elle n'est pas immorale comme celle qui se produit -aujourd'hui par l'adultère, la profanation du mariage devenu un -<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span> -ignoble marché où l'on se vend à une femme pour tant de dot. -La mesure que nous proposons aux femmes fera réfléchir le -législateur; la forme de protestation qu'on se permet aujourd'hui -détruit la famille, les mœurs et la santé publique.</p> - -<p>En attendant que les réformes légales soient obtenues, nous -ferions bien aussi de venir en aide aux femmes ouvrières, malheureuses -en ménage, et qui ne peuvent plaider en séparation -parce qu'elles n'ont pas d'argent.</p> - -<p>Il est temps d'apprendre aux maris ouvriers qu'<i>on n'est pas -maître, comme ils le croient et le disent, de battre sa femme</i>, de la -mettre sur la paille avec ses enfants. N'oublions pas, Madame, -que, dans tous les rangs, il y a de détestables maris, et que notre -œuvre, à nous, est de défendre contre eux leurs femmes, surtout -lorsqu'elles manquent des moyens nécessaires pour le faire elles-mêmes -convenablement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span></p> - -<p class="space extra">TROISIÈME PARTIE</p> - -<p class="subh">Nature et fonctions de la femme; Amour et mariage; -Réformes légales.</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_100"> 100</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE PREMIER.<br /> -<span class="medium">NATURE ET FONCTIONS DE LA FEMME.</span></h2> -</div> - -<h3>I</h3> - -<p>Pour toute conscience de bonne foi, nous croyons avoir suffisamment, -quoique sommairement établi, que le droit social est -identique pour les deux sexes, parce qu'ils sont d'espèce identique. -La question de droit, mise hors de discussion, nous pouvons -maintenant rechercher quel usage la femme fera de son -droit; en d'autres termes, quelles fonctions elle est apte à remplir -d'après l'ensemble de sa nature.</p> - -<p>Marquons d'abord la différence profonde qui existe entre le -droit et la fonction, puis définissons et divisons cette dernière.</p> - -<p>Le <i>Droit</i> est la condition <i>sine qua non</i> du développement et -des manifestations de l'être humain: il est absolu, général pour -toute l'espèce, parce que les individus qui la composent, doivent -légitimement pouvoir se développer et se manifester.</p> - -<p>La <i>Fonction</i> est l'emploi des facultés de l'individu en vue d'un -but utile à lui-même et aux autres: la fonction est donc une -production d'utilité et, en dernière analyse, la manifestation des -<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span> -aptitudes prédominantes chez chacun de nous, soit naturellement, -soit par suite de l'éducation et de l'habitude.</p> - -<p>La société, ayant des besoins de toute espèce, a des fonctions -de toute nature et de portée diverse: on pourrait classer ainsi -ces fonctions:</p> - -<p>1<sup>o</sup> Fonctions scientifiques et philosophiques;</p> - -<p>2<sup>o</sup> Fonctions industrielles;</p> - -<p>3<sup>o</sup> Fonctions artistiques;</p> - -<p>4<sup>o</sup> Fonctions d'éducation;</p> - -<p>5<sup>o</sup> Fonctions médicales;</p> - -<p>6<sup>o</sup> Fonctions de sûreté;</p> - -<p>7<sup>o</sup> Fonctions judiciaires;</p> - -<p>8<sup>o</sup> Fonctions d'échange et de circulation;</p> - -<p>9<sup>o</sup> Fonctions administratives et gouvernementales;</p> - -<p>10<sup>o</sup> Fonctions législatives;</p> - -<p>11<sup>o</sup> Fonctions de solidarité ou de bienfaisance sociale et -d'institutions préventives.</p> - -<p>Cette classification très imparfaite et insuffisante, si nous faisions -un traité d'organisme social, étant tout ce qu'il faut par -rapport à l'usage que nous devons en faire, nous nous y tiendrons -ici.</p> - -<p>Les hommes, et les femmes à leur suite, ont jugé convenable -jusqu'ici de classer l'homme et la femme séparément; de définir -chaque type, et de déduire de cet idéal les fonctions propres à -chaque sexe. Ni les uns ni les autres n'ont voulu voir que des -faits nombreux démentent leur classification.</p> - -<p>Quoi! s'écrient les classificateurs, niez-vous que les sexes ne -diffèrent?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span> -Niez-vous que, s'ils diffèrent, ils n'aient des fonctions différentes?</p> - -<p>Si notre classification ne vous paraît pas bonne, critiquez-là, -rien de mieux; mais pour la remplacer par une meilleure.</p> - -<p>Critiquer votre classification, Mesdames et Messieurs, ainsi -ferai-je; mais si les éléments me manquent pour en établir -une meilleure, pouvez-vous, devez-vous même m'engager à vous -en présenter une?</p> - -<p>Me croyez-vous un homme pour exiger de moi l'abus de l'<i>à -priori</i>, et les procédés par grand écart et à coups de sabre?</p> - -<p>Proudhon a raison, murmurent ces Messieurs: la femme est -incapable d'abstraire, de généraliser, <i>de se connaître</i>.....</p> - -<p>Vraiment, Messieurs, vous pensez que c'est par incapacité -que je ne veux pas vous présenter une classification des sexes, -une théorie de la nature de la femme?..... Expédions-nous donc -pour prouver le contraire: au lieu d'une théorie, je vous en -donnerai <i>quatre</i>.</p> - -<p><span class="cap">P</span><span class="smallc">REMIÈRE ESQUISSE.</span> L'homme et la femme ne forment série -que sous le rapport de la reproduction de l'espèce; tous les -autres caractères par lesquels on a tenté de les différencier, ne -sont que des généralités contredites par une multitude de faits: -or, comme une généralité n'est pas une loi, l'on ne peut rien -en induire, rien en déduire d'absolu au point de vue de la -fonction.</p> - -<p>D'autre part, les espèces zoologiques ont leur plus grande -différence radicale dans le système nerveux, surtout dans la plus -ou moins grande masse et complexité de l'encéphale: or, l'anatomie -admet, après expériences nombreuses, que, relativement -<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span> -à la masse totale du corps, le cerveau de la femme égale en -volume celui de l'homme; que la composition de tous deux est la -même et, selon la Phrénologie, que les organes du cerveau sont -les mêmes dans les deux sexes.</p> - -<p>Enfin il est de principe en Biologie, que les organes se développent -par l'exercice et s'atrophient par le repos continu: or, -l'homme et la femme n'exercent pas de la même manière leurs -organes encéphaliques; la gymnastique éducationnelle, les -mœurs, les préjugés, les habitudes imposées, tendent à développer -dans la tête masculine ce qu'on atrophie dans la tête -féminine; d'où il résulte que les différences constatées empiriquement -ne sont nullement le résultat de la nature, mais celui -des causes accidentelles qui les ont produites.</p> - -<p>Conclusion: donc les deux sexes, élevés de même, se développeront -de même et seront aptes aux mêmes fonctions, excepté -en ce qui concerne la reproduction de l'espèce.</p> - -<p>Voilà, Messieurs, une théorie de toute pièce, très soutenable -au point de vue Anatomo-Biologique, et que je vous défie de -prouver fausse: car j'aurais réponse à toutes vos objections.</p> - -<h3>II</h3> - -<p><span class="cap">D</span><span class="smallc">EUXIÈME ESQUISSE.</span> Nous reconnaissons en principe que les -sexes forment série sous le rapport physique, intellectuel, moral, -conséquemment fonctionnel.</p> - -<p>Nous croyons qu'ils doivent se subordonner l'un à l'autre en -raison de leur excellence relative; et nous prenons pour pierre -de touche de leur valeur respective la destinée de l'espèce.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span> -Si nous comparons les sexes entre eux, nous constatons d'une -manière générale que l'homme n'est qu'une femme enlaidie sous -tous les rapports; nous constatons en second lieu qu'il est bien -plus animal que la femme, puisque son système pileux est plus -développé et qu'il respire de plus bas; en sorte qu'il est très -évidemment un intermédiaire entre la femme et les grandes -espèces de singes.</p> - -<p>La femme seule renferme et développe le germe humain; elle -est créatrice et conservatrice de la race.</p> - -<p>Il n'est pas bien sûr que le concours de l'homme soit nécessaire -pour l'œuvre de la reproduction; <i>c'est un moyen qu'a choisi -la nature</i>; mais la science humaine parviendra, nous l'espérons, -à délivrer la femme de cette sujétion insupportable.</p> - -<p>L'analogie nous autorise à croire que la femme, seule dépositaire -du germe humain, l'est également de tous les germes intellectuels -et moraux: d'où il résulte qu'elle est l'inspiratrice de -toute science, de toute découverte, de toute justice; la mère de -toute vertu. Nos inductions analogiques sont confirmées par les -faits: la femme fait usage de son intelligence dans le concret; -elle est fine observatrice; l'homme n'est propre qu'à construire -des paradoxes et à se perdre dans l'abîme métaphysique: la -science n'est sortie des limbes de l'<i>a priori</i> sans confirmation, que -depuis l'avènement de la forme de l'esprit féminin dans ce -domaine: aussi dirons-nous que les vrais savants sont des esprits -féminisés.</p> - -<p>Sous le rapport moral, l'homme et la femme diffèrent beaucoup: -le premier est dur, brutal, sans délicatesse, dépourvu de -sensibilité, de pudeur: ses rapports habituels avec l'autre sexe -<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span> -ont beaucoup de peine à le modifier; la femme est naturellement -douce, aimante, sensible, équitable, pudique; c'est à elle que -l'homme doit la justice et ses autres vertus, quand il en a: d'où -il résulte que c'est vraiment à la femme seule qu'est dû le -progrès social: voilà pourquoi chaque pas fait vers la civilisation -est marqué par un pas de la femme vers la liberté.</p> - -<p>Si nous considérons chacun des sexes dans leur rapport avec -la destinée humaine, nous sommes obligés de nous avouer que, -si la prédominance de l'homme a eu sa raison d'être dans la -nécessité d'ébaucher cette destinée, la prééminence de la femme -est assurée sous le règne futur du droit et de la paix.</p> - -<p>Il a fallu lutter et combattre pour établir la justice et soumettre -la nature à l'humanité; ce devait être le rôle de l'homme -qui représente la force musculaire, l'esprit de lutte; mais comme -on peut déjà prévoir dans un avenir prochain l'avènement de la -paix, la substitution du travail pacifique et des négociations à la -guerre, il est clair que la femme devra prendre la direction des -affaires humaines auxquelles l'appelleront alors ses facultés -mieux adaptées à la fin désormais poursuivie.</p> - -<p>La femme a dû se développer socialement et se manifester -socialement la dernière, par la même raison que l'espèce -humaine est la dernière création de notre globe: l'être le -plus parfait apparaît toujours après ceux qui ont servi à le -préparer.</p> - -<p>Comme il est démontré d'autre part, que, dans l'échelle des -organismes divers, l'organe qui se surajoute aux autres pour -constituer un changement d'espèce, gouverne ceux que l'individu -tient des espèces inférieures, de même la femme, complétement -<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span> -développée dans un corps social organisé pour la paix et le travail -pacifique, sera l'organe nouveau qui gouvernera le corps social.</p> - -<p>Est-ce à dire que la femme doive opprimer l'homme? Non -certes; elle méconnaîtrait les services rendus et faillirait à sa -douce nature; mais elle lui fera comprendre que <i>sa gloire est -d'obéir</i>, de se subordonner à l'autre sexe, parce qu'il est moins -parfait, et que ses qualités ne sont plus nécessaires au bien -général.</p> - -<p>Vous riez, Messieurs, de cette seconde théorie; vous la -trouvez absurde..... C'est vrai: car elle est la contre partie de -la femme thétique de M. Proudhon. Passons donc au troisième -exercice.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p><span class="cap">T</span><span class="smallc">ROISIÈME ESQUISSE.</span> Toute classification de l'espèce humaine -est une pure création subjective, c'est à dire qui n'a de raison -d'être que dans la forme donnée à la perception par l'intelligence; -la conception même de l'humanité avec l'énumération -des caractères qui sont réputés la distinguer des autres espèces, -est bouffie de subjectivité.</p> - -<p>La vérité est que pas un être humain ne se ressemble; qu'il y -a autant d'hommes et de femmes différents que d'hommes et de -femmes pour composer l'espèce.</p> - -<p>Les classifications, en toutes choses, sont des erreurs de -l'esprit, parce que la nature hait l'identité et ne se répète -jamais: il n'y a pas deux grains de sable, deux gouttes d'eau, -deux feuilles qui se ressemblent; et très probablement le soleil, -<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span> -depuis qu'il existe, n'a pas apparu deux fois identiquement le -même à son lever. Et c'est malgré l'évidence de ces vérités, -malgré la conviction où nous sommes des illusions des sens, de -la débilité de notre intelligence qui ne peut rien connaître de la -nature intime des êtres; qui ne saisit que quelques lignes fugitives -de leurs caractères personnels; et c'est malgré toutes ces -choses que nous osons établir des séries, leur attribuer des -caractères que viennent contredire les faits, et violenter, torturer -les seuls êtres qui existent, les individus, au nom de cette -autre chose qui n'existe que dans notre cerveau malade: le -genre, la classe!</p> - -<p>Les fruits amers qu'a produits notre manie de classification -devraient cependant nous en guérir. N'est-ce pas cette maladie -qui, poussant les théocrates, les législateurs à diviser l'humanité -en castes, en classes, a causé la plupart des malheurs de notre -espèce? N'est-ce pas grâce à ces exécrables divisions que nous -avons un passé hideux dont les échos ne renvoient à notre -oreille épouvantée que des sanglots, des cris de colère, de -révolte, de malédiction, de vengeance, de sinistres bruits -d'armes et de chaînes?</p> - -<p>N'est-ce pas grâce à elles encore que, sur les pages de notre -histoire, toutes maculées de sang et de larmes, et qui exhalent -une odeur de charnier, on ne lit que tyrannie, abrutissement, -démoralisation?</p> - -<p>N'est-ce pas encore grâce à elles que le roi et le sujet, le -maître et le serf, le blanc et le nègre, l'homme et la femme se -démoralisent par l'oppression, l'injustice, la cruauté d'une part; -la ruse, la bassesse, la vengeance de l'autre?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span> -Est-ce que le mal et le malheur ne sont pas partout, parce -que l'inégalité, fille de classifications insensées, est partout?</p> - -<p>Ah! qui nous délivrera donc de notre déraison!</p> - -<p>Classons les animaux, les végétaux, les minéraux, si nous -voulons! nos erreurs n'ont aucune influence sur eux et ne peuvent -les troubler; mais respectons l'espèce humaine qui échapperait -à toute classification, lors même que ce procédé serait raisonnable, -parce que chaque être humain est mobile, progressif, -et diffère bien plus de ses semblables, que l'animal le plus élevé -ne diffère des siens.</p> - -<p>Laissons donc chacun faire sa propre loi d'autonomie, se -manifester selon sa nature, et veillons seulement à ce que le -droit soit égal pour tous; à ce que le fort n'opprime pas le faible; -à ce que toute fonction soit confiée à celui qui prouve être le -plus apte à la remplir: voilà tout ce que nous pouvons, tout ce -que nous devons faire, si nous tenons à nous montrer sages et -justes.</p> - -<p>L'harmonie existe dans la nature, parce que chaque être y suit -paisiblement les lois qui régissent son individualité: il en sera -de même dans l'humanité, lorsque la raison collective comprendra -que l'ordre humain est préétabli dans le concours des facultés -individuelles laissées libres dans leurs manifestations; et que -c'est retarder l'avènement de l'ordre, de la paix et du bonheur -que d'établir un ordre factice, tout de fantaisie: c'est à dire un -véritable désordre.</p> - -<p>Gardons-nous donc de toute classification des facultés et -des fonctions selon les sexes: outre qu'elle serait fausse, elle -nous conduirait à la cruauté; car nous opprimerions ceux et -<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span> -celles qui ne seraient ni assez souples pour s'y soumettre, ni -assez hypocrites pour le paraître; et nous le ferions sans profit -pour la destinée humaine, mais, tout au contraire, à son détriment.</p> - -<p>Voilà, Messieurs, une théorie <i>nominaliste</i>; et je vous défie de -la renverser par des raisons suffisantes: car j'aurais, comme -pour la première, réponse à toutes vos objections.</p> - -<p>Arrivons à notre dernière théorie qui est la vôtre pour les -majeures et les mineures; mais est le contraire pour les conclusions.</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>Tous les appareils d'un même organisme se modifient les uns -les autres et, par ce fait, les fonctions se modifient mutuellement.</p> - -<p>Or l'homme et la femme diffèrent l'un de l'autre par un appareil -important.</p> - -<p>Donc chacun des deux sexes doit différer l'un de l'autre, non -seulement par l'appareil qui les distingue, mais par toutes les -modifications qu'amène la présence de cet appareil.</p> - -<p>Voilà, Messieurs, mon premier syllogisme: je sais que nous -nous n'aurons pas maille à partir là dessus: c'est de la Biologie -classique.</p> - -<p>Recherchons anatomiquement les différences organiques que -la sexualité fait subir à l'homme et à la femme.</p> - -<p><i>Système nerveux.</i> Les nerfs, dit du sentiment, sont plus développés -chez la femme que chez l'homme; ceux du mouvement le -<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span> -sont moins; le cervelet est plus développé dans la tête de -l'homme que dans celle de la femme; chez celle-ci le diamètre -antéro-postérieur du cerveau l'emporte sur le bi-latéral qui est -relativement plus grand dans le sexe masculin: on remarque -aussi que les organes de l'observation, de la circonspection, de -la ruse et de la philogéniture sont plus volumineux dans la tête -de la femme que dans celle de l'homme, chez lequel prédominent -les organes rationnels, ceux du combat et de la destruction.</p> - -<p><i>Système locomoteur.</i> L'homme est plus grand que la femme, a -les os plus compacts, les muscles plus gros et mieux nourris, les -tendons plus forts; son thorax a une direction opposée à celui de -la femme: dans celui de la femme, la plus grande largeur est -entre les épaules, chez l'homme, elle est à la base; le bassin est -plus large, plus évasé dans le sexe féminin que chez l'autre.</p> - -<p><i>Systèmes épidermique et cellulaire.</i> L'homme a la peau plus -pileuse que la femme; ce qu'on nomme la graisse est moins -abondant dans l'organisme masculin que dans le féminin; généralement -la peau de l'homme est plus rude et toutes ses formes -sont moins arrondies; la femme a les cheveux plus longs, plus -soyeux.</p> - -<p><i>Organes splanchniques.</i> La masse cérébrale est relativement la -même chez les deux sexes, ainsi que les organes du cerveau, -sauf les prédominances que nous avons signalées; le système -respiratoire diffère un peu: la femme respire de plus haut que -l'homme: chez celui-ci la circulation est plus active, plus énergique.</p> - -<p>A ces différences physiques correspondent les différences intellectuelles -et morales.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span> -La femme, ayant les nerfs du sentiment plus développés, est -plus impressionnable et plus mobile que l'homme.</p> - -<p>Étant plus faible et aussi volontaire, elle obtient par l'adresse -et la ruse ce qu'elle ne peut obtenir par la force; sa faiblesse lui -donne de la timidité, de la circonspection, le besoin de se sentir -protégée.</p> - -<p>Les travaux qui exigent de la force lui répugnent.</p> - -<p>Sa destination maternelle la rend ennemie de la destruction, -de la guerre; et son organisation plus délicate lui fait redouter -et fuir la lutte. Cette même destination maternelle imprime un -cachet particulier à son intelligence: elle aime le concret, et -tend toujours à faire passer l'idée dans les faits, à l'incarner, à -lui donner une forme arrêtée; son raisonnement est l'intuition -ou l'aperception rapide d'un rapport général, d'une vérité que -l'homme ne dégage qu'avec beaucoup de peine, à l'aide des -échasses logiques.</p> - -<p>La femme est meilleure observatrice que l'homme, et pousse -plus loin que lui l'induction; elle est en conséquence plus pénétrante, -et bien meilleur juge de la valeur morale et intellectuelle -de ceux qui l'entourent.</p> - -<p>Plus que l'homme, elle a le sentiment du beau, la délicatesse -du cœur, l'amour du bien, le respect de la pudeur, la vénération -pour tout ce qui est supérieur.</p> - -<p>Plus prévoyante que lui, elle a plus d'ordre et d'économie, et -surveille les détails administratifs avec une conscience qui va -souvent jusqu'à la puérilité.</p> - -<p>La femme est adroite, appliquée: elle excelle dans les travaux -de goût, et possède de grandes tendances artistiques.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span> -Plus douce, plus tendre, plus patiente que l'homme, elle aime -tout ce qui est faible, protége tout ce qui souffre; toute douleur, -toute misère met une larme dans ses yeux, tire un soupir de sa -poitrine.</p> - -<p>Voilà bien la femme, telle que vous la dépeignez, Messieurs.</p> - -<p>Puis tous ajoutez:</p> - -<p>La vocation de la femme est donc l'amour, la maternité, le -ménage, les occupations sédentaires.</p> - -<p>Elle est trop faible pour les travaux qui exigent la force et -pour ceux de la guerre.</p> - -<p>Elle est trop impressionnable et trop sensible, trop bonne, -trop douce pour être législateur, juge et juré.</p> - -<p>Son goût pour les détails d'intérieur, la vie retirée et les graves -fonctions de la maternité indiquent assez qu'elle n'est pas faite -pour des emplois publics.</p> - -<p>Elle est trop mobile pour cultiver utilement la science; trop -faible et trop occupée ailleurs, pour suivre des expériences soutenues.</p> - -<p>Son genre de rationalité la rend impropre à l'élaboration des -théories; et elle aime trop le concret et les détails, pour s'intéresser -sérieusement aux idées générales, ce qui l'éloigne de -toutes les hautes fonctions professorales et de celles qui exigent -des études sérieuses.</p> - -<p>Sa place est donc au foyer pour améliorer l'homme, le soutenir, -le soigner, lui procurer les joies de la paternité et remplir -l'office d'une bonne ménagère.</p> - -<p>Voilà vos conclusions: voici les miennes, en admettant, par -hypothèse, ce que j'affirme avec vous de la femme.</p> - -<h3><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span> -V</h3> - -<p>1<sup>o</sup> La femme portant dans la Philosophie et la Science sa -finesse d'observation, son amour du concret, corrigera la tendance -exagérée de l'homme à l'abstraction, et démontrera la -fausseté des théories construites sur l'<i>a priori</i>, sur quelques -faits seulement. C'est alors que disparaîtra l'ontologie; que l'on -reconnaîtra qu'une hypothèse n'est qu'un point d'interrogation; -que la vérité est toujours de nature intelligible, quelqu'inconnue -qu'elle puisse être; on ne généralisera que des faits connus, l'on -évitera soigneusement d'ériger de simples généralités en lois, et -nous aurons ainsi une véritable philosophie, de vraies sciences -humaines, parce qu'elles porteront l'empreinte des deux sexes.</p> - -<p>2<sup>o</sup> La femme portant ses facultés propres dans l'industrie, -y introduira de plus en plus l'art, la perfection dans les détails. -Cultivée dans le sens de ses aptitudes, elle trouvera d'ingénieux -moyens d'application des découvertes scientifiques.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Patiente, douce, bonne, plus morale que l'homme, elle est -éducatrice née de l'enfance, moralisatrice de l'homme fait; la -plupart des fonctions éducationnelles lui reviennent de droit; et -elle a sa place marquée dans l'enseignement spécial.</p> - -<p>4<sup>o</sup> Par sa vive intuition, sa finesse d'observation, la femme -seule peut découvrir la thérapeutique des névroses; son adresse -la rendra précieuse dans toutes les opérations chirurgicales -délicates. C'est à elle que doit incomber le soin de traiter les -affections des femmes et des enfants, parce qu'elle seule est -capable de les bien comprendre; elle a sa place marquée dans les -<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span> -hôpitaux, non seulement pour la cure des maladies, mais pour -l'exécution et la surveillance des détails d'administration et des -soins à donner aux malades.</p> - -<p>6<sup>o</sup> La présence de la femme dans les fonctions judiciaires, -comme juré et arbitre, sera pour tous une garantie de véritable -justice humaine, c'est à dire d'équité.</p> - -<p>La femme seule par sa douceur, sa miséricorde, ses dispositions -sympathiques et sa finesse d'observation, peut bien comprendre -que, dans toute faute commise, la société a sa part de -culpabilité: car elle doit s'organiser plus pour prévenir le mal -que pour le punir. Ce point de vue, surtout féminin, transformera -le système pénitentiaire et suscitera de nombreuses institutions. -C'est alors seulement que tous comprendront que la -peine infligée au coupable doit être un moyen de réparation et -de régénération; la société ne tuera plus comme quelqu'un de -faible qui a peur: elle amendera l'assassin au lieu de l'imiter; -elle forcera le voleur à travailler pour restituer ce qu'il a pris; -elle ne se croira plus le droit, lorsqu'elle enferme un condamné, -de lui ôter sa raison, de le pousser au désespoir, au suicide, par -le régime cellulaire; de le priver complétement du mariage, de -l'accoupler avec plus corrompu que lui. Connaissant bien sa part -de culpabilité, la société réparera les torts de son incurie dans -les pénitenciers: elle sera ferme, mais bonne et moralisatrice: -elle fera là, l'éducation qu'elle aurait dû faire dehors, et préparera -des maisons de travail pour les libérés, afin que le -mépris et la peur dont les poursuivent des gens souvent pires -qu'eux, ne les poussent pas à la récidive.</p> - -<p>7<sup>o</sup> La femme, portant, dans le ménage social son esprit d'ordre -<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span> -et d'économie, son amour des détails et son horreur des paperasses -et des dépenses folles, réformera l'administration: elle -simplifiera tout; supprimera les sinécures, le cumul des emplois, -et produira beaucoup avec peu, au lieu de produire, comme -l'homme, peu avec beaucoup: la bourse des contribuables ne -s'en plaindra pas.</p> - -<p>8<sup>o</sup> Sous l'influence directe de la femme législateur, nous -aurons un remaniement de toutes les lois: d'abord et avant tout, -nous aurons des moyens préventifs, une éducation obligatoire; -puis le code de procédure sera simplifié; du code civil refondu, -disparaîtront toutes les lois concernant les enfants naturels et -l'inégalité des sexes; les lois sur les mœurs seront plus sévères, -le code pénal plus rationnel et plus équitable.</p> - -<p>Par les réformes administratives nées de l'instinct économique -de la femme, les impôts seront diminués; son horreur -du sang et de la guerre réduira de beaucoup l'affreux impôt du -sang. Ayant voix délibérative, et sachant, par ses douleurs et -son amour, ce que vaut un homme, ce ne sera qu'à bon escient -qu'elle votera des levées de citoyens pour ces boucheries qu'on -nomme des guerres: elle ne le fera que lorsque le territoire sera -menacé, ou qu'il faudra protéger les nationalités opprimées; -dans tout autre cas, elle emploira le système de la conciliation.</p> - -<p>9<sup>o</sup> La femme, qui est bien plus économe et bien meilleure analyste -que l'homme, sérieusement instruite, aura bientôt reconnu -que les nations, comme les individus, diffèrent d'aptitudes, et -que le but de ces différences est l'union et la fraternité par -l'échange des produits: elle détournera donc son pays de cultiver -certaines branches d'industrie dans lesquelles d'autres peuples -<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span> -sont supérieurs et produisent à meilleur compte; elle le guérira -de la folle prétention de se suffire à lui-même, et le détournera de -sacrifier l'intérêt de la masse des consommateurs à celui de quelques -producteurs: ainsi peu à peu tomberont les barrières et les -douanes qui séparent les divers organes de l'humanité: il y -aura des traités d'échange, et tout le monde y gagnera par le -bon marché, et la suppression des dépenses faites pour soutenir -une administration douanière, trop souvent vexatoire.</p> - -<p>Les qualités et facultés de la femme en font non seulement -une éducatrice, mais lui assurent la prépondérance dans toutes -les fonctions qui relèvent de la solidarité sociale: elle seule sait -consoler, encourager, moraliser doucement, soulager avec délicatesse; -elle a le génie de la charité; c'est donc à elle que -doivent revenir la surveillance et la direction des hôpitaux, des -prisons de femme, l'administration des bureaux de secours, la -surveillance des enfants abandonnés, etc. C'est à elle qu'on -devra les institutions qui donneront du travail aux ouvriers sans -ouvrage, et sauveront les libérés de la paresse et de la récidive.</p> - -<p>Voilà, Messieurs, sans sortir des données de votre théorie, la -femme placée partout à côté de l'homme, excepté dans les rudes -travaux dont les machines vous dispenseront vous-mêmes, et -dans les institutions militaires qui disparaîtront un jour selon -toute probabilité.</p> - -<p>Jusqu'ici les institutions, les lois, les sciences, la philosophie -portent surtout l'empreinte masculine: toutes ces choses ne sont -humaines qu'à demi; pour qu'elles le deviennent tout à fait, il -faut que la femme s'y associe ostensiblement et légalement; -conséquemment qu'elle soit cultivée comme vous: la culture ne -<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span> -la rendra pas semblable à vous, ne le craignez pas: la rose et -l'œillet croissant dans le même sol, sous le même ciel, sous le -même soleil, avec les soins du même jardinier, restent rose et -œillet: ils sont d'autant plus beaux que les éléments qu'ils transforment -sont plus abondants, et qu'ils sont mieux cultivés: si -l'homme et la femme diffèrent, l'éducation semblable ne fera -que les différencier davantage, parce que chacun d'eux s'en servira -pour développer ce qui lui est particulier.</p> - -<p>Dans l'intérêt de toutes choses et de tous, il faut que la femme -entre dans tous les emplois; ait sa fonction dans toutes les fonctions: -<i>après</i> l'intérêt général de l'humanité, vient celui de la -famille: il ne peut passer <i>avant</i>.</p> - -<p>Puisque la femme, à l'heure qu'il est, est, en général, mère et -ménagère tout en remplissant une foule d'autres fonctions, elle -ne le sera pas moins en se chargeant de quelques-unes de plus; -et d'ailleurs l'époque où l'on entre dans certaines fonctions -importantes est celle où la femme a terminé sa tâche maternelle. -Quelques femmes fonctionnaires publics n'empêcheront pas -l'immense majorité de leurs compagnes de rester dans la vie -privée, pas plus que quelques hommes dans le même cas, n'empêchent -la masse des hommes d'y demeurer en général.</p> - -<h3>VI</h3> - -<p>Vous admettez enfin une classification, me dites vous, Messieurs; -et vous convenez, de plus, qu'il y a des fonctions masculines -et des fonctions féminines.</p> - -<p>—Vous vous méprenez, Messieurs: vous m'accusiez d'être -<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span> -incapable de vous donner une théorie complète, je vous ai donné -l'ébauche de quatre; ébauche qu'il me serait facile d'étendre et -de parfaire. Mais je n'admets pas une seule de ces théories -dans son ensemble.</p> - -<p>—Vous êtes donc éclectique?</p> - -<p>—Que les Dieux m'en gardent: j'ai autant de répugnance -pour l'éclectisme que pour le nombre <i>trois</i> et l'<i>androgynie</i>.</p> - -<p>Je n'admets pas la théorie de l'identité des sexes, parce que je -crois avec la Biologie qu'une différence organique essentielle -modifie l'être tout entier; qu'ainsi la femme doit différer de -l'homme.</p> - -<p>Je n'admets pas la théorie de la supériorité d'un sexe ni de -l'autre, parce qu'elle est absurde: l'humanité est homme-femme -ou femme-homme; on ne sait ce que serait un sexe, s'il n'était -pas incessamment modifié par ses rapports avec l'autre, et nous -ne les connaissons qu'ainsi modifiés: ce qu'il y a de certain, c'est -qu'ils sont ensemble la condition d'être de l'humanité; qu'ils -sont également nécessaires, également utiles l'un à l'autre et à -la société.</p> - -<p>Je n'admets pas ma troisième théorie parce qu'elle est d'un -nominalisme outré; s'il est bien vrai que tous les individus des -deux sexes diffèrent de l'un à l'autre d'une manière bien autrement -notable que ceux des autres espèces, il n'en est pas moins -vrai qu'une classification, fondée sur un caractère anatomique -constant, est légitime, et que le principe de classification est -dans la nature des choses; car si les choses nous apparaissent -classées, c'est qu'elles le sont: les lois de l'esprit sont les mêmes -que celles de la nature en ce qui touche la connaissance: il faut -<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span> -l'admettre, à moins d'être sceptique ou idéaliste, or je ne suis -ni l'un ni l'autre; je ne suis pas non plus réaliste dans l'acception -philosophique du mot, car je ne crois pas que l'espèce -soit quelque chose en dehors des individus en qui elle se manifeste: -elle est en eux et par eux, ce qui revient à dire qu'il y a -des individus identiques sous un ou plusieurs rapports, quoique -différents sous tous les autres.</p> - -<p>Enfin je n'admets pas la quatrième théorie, quoique son principe -soit vrai, parce que les faits nombreux qui contredisent les -caractères différentiels, ne me permettent pas de croire que ces -caractères soient des lois établies par la sexualité.</p> - -<p>En effet, il y des cerveaux d'hommes sur des têtes de femme -et <i>vice versâ</i>.</p> - -<p>Des hommes mobiles, impressionnables; des femmes fermes -et insensibles.</p> - -<p>Des femmes grandes, fortes, musclées, soulevant un homme -comme une plume; des hommes petits, frêles, d'une extrême -délicatesse de constitution.</p> - -<p>Des femmes qui ont une voix de stentor, des manières rudes; -des hommes qui ont la voix douce, des manières gracieuses.</p> - -<p>Des femmes qui ont les cheveux courts, raides, sont barbues, -ont la peau rude, les formes anguleuses; des hommes qui ont -les cheveux longs, soyeux, sont imberbes, gras, replets.</p> - -<p>Des femmes qui ont une circulation énergique; des hommes -qui en ont une faible et lente.</p> - -<p>Des femmes franches, étourdies, hardies; des hommes -rusés, dissimulés, timides.</p> - -<p>Des femmes violentes, qui aiment la lutte, la guerre, la dispute; -<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span> -qui éprouvent le besoin de tempêter à tout propos; des -hommes doux, patients, ayant horreur de la lutte et très -poltrons.</p> - -<p>Des femmes qui aiment l'abstraction, généralisent et synthétisent -beaucoup, qui n'ont d'intuition d'aucune sorte; des -hommes intuitifs, fins observateurs, bons analystes, incapables -de généraliser...... J'en connais bon nombre.</p> - -<p>Des femmes insensibles aux œuvres d'art, qui ne sentent pas -le beau; des hommes remplis d'enthousiasme pour l'un et -l'autre.</p> - -<p>Des femmes immorales, impudiques, sans respect pour rien ni -personne; des hommes moraux, chastes, vénérants.</p> - -<p>Des femmes dissipatrices, désordonnées; des hommes économes -et parcimonieux jusqu'à l'avarice.</p> - -<p>Des femmes profondément égoïstes, sèches, disposées à exploiter -la faiblesse, la bonté, la sottise ou la misère d'autrui; des -hommes pleins de générosité, de mansuétude, prêts à se sacrifier.</p> - -<p>Que résulte-t-il de ces faits indéniables? C'est que la loi des -différences sexuelles ne se manifeste pas par les caractères généraux -qu'on a établis.</p> - -<p>C'est que ces caractères peuvent fort bien n'être que le résultat -de l'éducation, de la différence des préjugés, de celle des -occupations, etc.</p> - -<p>C'est que, de ces généralités pouvant être le fruit d'une différence -de gymnastique et de milieu, l'on ne peut rien légitimement -conclure quant aux fonctions de la femme: ne serait-il -pas absurde, en effet, de prétendre qu'une femme organisée pour -la philosophie et les sciences, ne <i>peut</i>, ne doit pas s'en occuper -<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span> -parce qu'elle est femme, tandis qu'au homme incapable, mais -assez sot et assez vaniteux pour ignorer son incapacité, peut et -doit s'en occuper parce qu'il est homme?</p> - -<p>Les fonctions appartiennent à ceux qui prouvent leur aptitude -et non pas à une abstraction qu'on appelle sexe: car en -définitive toute fonction est individuelle dans sa totalité ou dans -ses éléments.</p> - -<h3>VII</h3> - -<p>Nous avons dit pourquoi nous repoussons les théories que nous -avons esquissées; disons pourquoi nous ne donnons ni ne voulons -donner une classification des sexes.</p> - -<p>Nous ne donnons pas une classification, parce que nous n'en -avons ni ne pouvons en avoir une; les éléments manquent pour -l'établir. Une induction biologique nous permet d'affirmer qu'elle -existe; mais dans le milieu actuel, il est impossible d'en dégager -la loi: le véritable cachet féminin ne sera connu qu'après un ou -deux siècles d'éducation semblable et de droits égaux: alors -point ne sera besoin de faire une classification, car la -fonction ira naturellement au fonctionnaire sous un régime -d'égalité où les éléments sociaux se classeront d'eux-mêmes.</p> - -<p>Mes croyances et mes espérances en ce qui concerne cet -avenir, je ne les dirai pas; car je puis être dans l'erreur, puisque -je n'ai pas de faits pour contrôler mes intuitions, et tout ce qui est -purement utopie a toujours un côté dangereux. D'ailleurs, -n'ai-je pas dit qu'eussé-je une classification, je ne la donnerais -<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span> -pas? Pourquoi? Parce qu'on en ferait, comme toujours, un -détestable usage, si elle était adoptée.</p> - -<p>Jusqu'ici ne s'est-on pas servi de classifications basées sur des -caractères qu'on a reconnus purement transitoires plus tard, -pour opprimer, déformer et calomnier ceux qu'on reléguait dans -les rangs inférieurs?</p> - -<p>L'histoire est là pour nous donner ce salutaire enseignement.</p> - -<p>La <i>ville pédaille</i>, la <i>gent taillable et corvéable à merci</i>, n'était -bonne qu'à battre l'eau des étangs et à se laisser tondre jusqu'au -vif: où est-elle aujourd'hui? elle invente, gouverne, légifère et -transforme peu à peu notre globe, dévasté par l'espèce <i>supérieure -seule capable</i>, en un séjour riant et paisible.</p> - -<p>Sur toute classification de l'espèce humaine soit en castes, en -classes, en sexes, reposent trois iniquités.</p> - -<p>La première est de faire un crime à l'individu rejeté dans la -série inférieure, de ne point ressembler au type de convention -qu'on s'en est formé, tandis qu'on permet fort bien à l'être, dit -supérieur, de ne pas ressembler à son type: c'est ainsi qu'un -homme faible, lâche, inintelligent, un <i>modiste</i>, un <i>brodeur</i>, n'en -sont pas moins des hommes, tandis qu'une virago, une femme -ferme, courageuse, une grande souveraine, une philosophe ne -sont pas des femmes, mais des <i>hommes</i> qu'on n'aime pas, et qu'on -livre en pâture aux bêtes et aux femmelettes jalouses qui les -déchirent.</p> - -<p>La seconde iniquité est de se servir du type de convention pour -déformer l'être classé dans la série inférieure, pour tuer ses -énergies, empêcher son progrès. Alors, pour arriver au but, on -organise l'éducation, le milieu social, on invente des préjugés -<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span> -et l'on réussit en général si bien que l'opprimé, qui s'ignore, se -croit réellement de nature inférieure, se résigne à ses fers et va -jusqu'à s'indigner de la révolte de ceux de sa série qui sont trop -énergiques et personnels pour n'avoir pas réagi contre ce que -l'imbécillité sociale prétendait faire d'eux.</p> - -<p>La troisième iniquité est de se servir de l'état d'abaissement -où l'on a réduit l'opprimé pour le calomnier et nier ses droits: -on s'écrie: regardez: Voilà le serf! Voilà l'esclave! Voilà le -nègre! Voilà l'ouvrier! Voilà la femme! Quels droits voulez-vous -reconnaître à ces natures inférieures et débiles? <i>Ils sont incapables -de se connaître et de se régir</i>: nous devons donc penser, -vouloir et gouverner pour eux.</p> - -<p>Eh! non, Messieurs, ce ne sont pas là des hommes et des -femmes: ce sont les tristes produits de votre égoïsme, de votre -affreux esprit de domination, de votre imbécillité..... S'il y avait -des dieux infernaux, je vous y dévouerais sans pitié et de tout -mon cœur! Au lieu de calomnier vos semblables pour conserver -vos priviléges, donnez leur l'instruction, la liberté; alors seulement -vous aurez le droit de vous prononcer sur leur -nature: car on ne peut connaître la nature d'une créature -humaine que lorsqu'elle se développe en toute liberté dans -l'égalité.</p> - -<p>J'ai justifié, je crois, ma répugnance à donner une classification -des sexes, et par l'impossibilité d'en établir actuellement -une raisonnable, et par la crainte bien légitime de l'usage qu'on -en ferait.</p> - -<p>Mais on m'objectera, non sans raison, qu'il faut une classification -pour la pratique sociale.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span> -J'y consens de tout mon cœur, puisque j'ai fait toutes mes -réserves, et prouvé l'inanité des classifications actuelles.</p> - -<p>Comme mon principe est que la fonction doit aller au fonctionnaire -qui prouve sa capacité, je dis qu'à l'heure qu'il est, par la -différence d'éducation, l'homme et la femme ont des fonctions -distinctes; et qu'il faut donner à cette dernière la place qu'en -général elle mérite.</p> - -<p>J'ajoute que c'est une violation du droit naturel de la femme -que de la former en vue des fonctions qu'on lui destine: elle -doit, sous tous les rapports, être dans le droit commun: pas plus -qu'à l'homme, on ne peut légitimement lui dire: ton sexe ne -peut faire cela, ne peut prétendre à cela: si elle le fait et y prétend, -c'est que son sexe peut le faire et y prétendre: s'il ne le -pouvait, il ne le ferait pas; le premier droit est la liberté, le -premier devoir la culture de ses aptitudes, le développement -de sa raison, de sa puissance d'utilité: un Dieu dit-il le -contraire, ce ne serait pas la conscience, mais ce Dieu qui aurait -menti.</p> - -<p>Que la femme donc prenne la place qui convient à son développement -actuel, mais qu'elle se rappelle sans cesse que cette -place n'est point fixe et qu'elle doit tendre à monter toujours, -jusqu'au jour où sa nature spéciale se révélant par l'égalité -d'éducation, d'instruction, de Droit et de Devoir, elle prendra -partout sa place légitime à côté de l'homme et sur la même ligne -que lui.</p> - -<p>Qu'elle rie de toutes les folles utopies élaborées sur sa nature, -ses fonctions déterminées pour l'éternité, et se rappelle qu'elle -est, non pas ce que la nature, mais ce que l'esclavage, les préjugés, -<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span> -l'ignorance, l'ont faite: qu'elle se délivre de toutes ces -chaînes et ne se laisse plus intimider et abrutir.</p> - -<p>Ainsi Messieurs, toute ma pensée sur la nature et les fonctions -de la femme peut se résumer dans les quelques propositions -suivantes:</p> - -<p>Je <i>crois</i>, parce qu'une induction physiologique m'y autorise que, -sur le fonds général de l'humanité, commun aux deux sexes, la -sexualité imprime un cachet.</p> - -<p>En <i>fait</i>, j'ignore; et vous n'en savez pas plus que moi, quels -sont les véritables caractères ressortant de la distinction des sexes, -et je crois qu'ils ne peuvent se révéler que par la liberté dans -l'égalité, la parité d'instruction et d'éducation.</p> - -<p>Dans la pratique sociale, les fonctions doivent appartenir à qui -peut les remplir: donc la femme doit remplir les fonctions auxquelles -elle se montre apte, et l'on doit s'organiser pour que cela -ait lieu.</p> - -<p>Quelles sont ces fonctions relatives à son degré de développement -actuel? Je vous le dirai plus loin, Messieurs.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span></p> -<h2>CHAPITRE II.<br /> -L'AMOUR, SA FONCTION DANS L'HUMANITÉ.</h2> -</div> - -<h3>I</h3> - -<p>Vous dites à l'enfant qui ment: c'est mal de tromper: tu ne -voudrais pas qu'on te trompât.</p> - -<p>Vous dites à l'enfant qui dérobe: c'est mal de voler: tu ne -voudrais pas qu'on te volât.</p> - -<p>Vous dites à l'enfant qui abuse de sa force, de son intelligence -pour tourmenter son compagnon plus jeune: tu ne -voudrais pas qu'on te fît ces choses; tu es un méchant et un -lâche.</p> - -<p>Voilà de bonnes leçons. Pourquoi donc alors, quand l'enfant -est devenu jeune homme, dites-vous: <i>il faut que les jeunes gens -jettent la gourme du cœur</i>?</p> - -<p><i>Jeter la gourme du cœur</i>, c'est tromper des jeunes filles, perdre -leur avenir, pratiquer l'adultère, entretenir des lorettes, fréquenter -le lupanar.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span> -Et ce sont des mères, ce sont des femmes, qui consentent ainsi -à la profanation de leur sexe!</p> - -<p>Ce sont les mêmes qui ont défendu à leurs fils de voler un -jouet, qui leur permettent de voler l'honneur et le repos des -autres!</p> - -<p>Ce sont les mêmes qui ont fait honte à leurs fils du mensonge, -qui leur permettent de tromper de pauvres filles!</p> - -<p>Ce sont les mêmes qui ont fait à leurs fils un crime d'opprimer -plus faibles qu'eux, qui leur permettent d'être oppresseurs et -lâches envers les femmes!</p> - -<p>Puis elles se plaignent ensuite que leurs fils se comportent -mal envers elles; qu'ils se déshonorent et se ruinent;</p> - -<p>Qu'ils souhaitent la mort de leurs parents, afin d'enrichir les -usuriers auxquels ils ont emprunté pour entretenir le luxe de leurs -maîtresses;</p> - -<p>Elles se plaignent qu'ils détruisent leur santé et ne donnent à -leurs mères que des petits fils étiolés, pour l'existence desquels -elles seront dans de continuelles angoisses.</p> - -<p>Eh! Mesdames, vous n'avez que ce que vous méritez: portez -le poids d'une solidarité que vous ne pouvez fuir. Vous avez -autorisé Messieurs vos fils à jeter la gourme du cœur, subissez -en les conséquences.</p> - -<p>Mais une mère ne peut être la confidente de son fils, dit-on.</p> - -<p>Pourquoi cela, Madame, si vous l'avez élevé de manière à ne -vous point faire de confidences déshonorantes?</p> - -<p>Il n'aurait pas à vous en faire, si vous l'aviez habitué à se -vaincre, à respecter toute femme comme sa mère, toute petite -fille comme sa sœur; à traiter autrui comme il trouve juste d'être -<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span> -traité; si tous lui aviez bien inculqué qu'il n'y a qu'une morale, -à laquelle les deux sexes sont également astreints d'obéir; si vous -lui aviez fait honorer, aimer et pratiquer le travail; si vous lui -aviez dit que nous vivons pour nous perfectionner, pratiquer la -Justice et la Bienveillance, et rendre à l'humanité ce qu'elle fait -pour nous en nous protégeant, nous éclairant, nous moralisant, -nous entourant de sécurité et de bien-être; qu'enfin notre -gloire est de nous soumettre à la grande loi du Devoir.</p> - -<p>Si vous l'aviez ainsi élevé, Madame, en surprenant chez votre -fils les premiers signes du vif attrait que l'homme éprouve vers -l'autre sexe, bien loin d'abandonner aux hasards de l'inexpérience -l'éducation de cet instinct, vous feriez ce que vous avez -fait pour les autres: vous apprendriez au jeune homme à le soumettre -à une sage discipline.</p> - -<p>Au lieu de répéter cette parole niaisement atroce: <i>il faut que -les jeunes gens jettent la gourme du cœur</i>, vous prendriez affectueusement -les mains de votre fils et, les yeux fixés sur les siens, -vous lui diriez: Mon enfant, la nature veut qu'une femme -t'attire désormais plus que moi, et maintienne ou détruise ce -que j'ai si laborieusement élevé: Je n'en murmure pas: il faut -que les choses soient ainsi. Mais ma tendresse et mon devoir -exigent que je t'éclaire en cette grave circonstance. Dis-moi, si -un jeune homme, pour satisfaire l'instinct qui s'éveille en toi -maintenant, corrompait ta sœur, sacrifiait sa vie, que penserais-tu -de lui? Que ferais-tu?</p> - -<p>Le jeune homme, habitué dès l'enfance à pratiquer la Justice, -ne manquerait pas de répondre: je penserais qu'il est pervers et -lâche... Est-ce qu'on ne le punirait pas, ma Mère?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span> -—Non, mon fils, le séducteur n'est pas puni par la loi.</p> - -<p>—Eh! bien je le tuerais: car je rentre dans mon droit de justicier, -quand la loi n'a pas pourvu.</p> - -<p>—Bien, mon enfant. Ainsi tu ne seras à l'égard d'aucune -jeune fille ni pervers ni lâche; tu ne mériteras pas de subir -l'arrêt que tu as prononcé, c'est à dire d'être tué. Tu respecteras -donc toutes les jeunes filles comme tu veux qu'on respecte -ta sœur, comme tu voudrais qu'on respectât ta fille.</p> - -<p>Autre question: que penserais-tu d'un homme qui m'aurait -entraînée à trahir ton père; lui aurait enlevé mon cœur et mes -soins; m'aurait détournée des graves devoirs de la maternité? Que -penserais-tu de celui qui se conduirait ainsi à l'égard de ta propre -compagne?</p> - -<p>—Je le jugerais comme l'autre et ne le traiterais pas mieux.</p> - -<p>—Bien encore. Ainsi donc tu respecteras toutes les femmes -mariées comme tu veux qu'on respecte ta mère et ta femme; et -si tu en rencontres quelqu'une pour laquelle tu te sentes de -l'inclination, quelqu'autre assez déloyale pour chercher à te -plaire, tu les fuiras: car le seul remède contre la passion, c'est -la fuite.</p> - -<p>Une multitude de femmes, d'abord innocentes, ont été détournées -de la droite voie par des hommes qui ne pensent pas comme -toi. Aujourd'hui elles se vengent sur ton sexe du mal qu'il leur a -fait. Elles corrompent et ruinent les hommes qui, dans leur -compagnie, perdent le sens moral, apprennent à rire de ce que -tu crois et vénères, compromettent et perdent leur santé. -Te sens-tu le triste courage de t'exposer à de semblables -risques?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span> -Le jeune homme, exercé dès l'enfance à soumettre ses penchants -à la Raison et à la Justice, répondra:</p> - -<p>—Non, ma mère, je ne ferai pas ce que je ne voudrais pas -qu'eût fait ma compagne; je ne veux ni me dégrader moralement, -ni perdre ma santé, ni contribuer pour ma part à perpétuer -un état de choses qui dégrade le sexe auquel appartiennent -ma femme, ma mère, ma sœur et mes filles, si j'ai le bonheur -d'en avoir.</p> - -<p>Je t'avoue très sincèrement que je prévois en moi une lutte -violente; mais grâce à la gymnastique morale à laquelle tu m'as -habitué, grâce à l'idéal de destinée que tu m'as donné, que j'ai -accepté dans la plénitude de ma Raison et qui me trace mon -Devoir, je ne désespère pas de me vaincre.</p> - -<p>—Cette victoire te sera moins difficile à obtenir, si tu t'occupes -utilement et sérieusement: car alors tu appelleras la vitalité -dans les régions supérieures du cerveau. Tu feras sagement -d'ajouter à cela beaucoup d'exercice physique; de t'abstenir -d'une nourriture trop substantielle, et surtout de boissons excitantes: -tu connais les réactions du physique sur le moral. Évite -avec soin les lectures licencieuses, les conversations déplacées; -donne place dans ton esprit à la vierge qui doit s'unir à toi: -pense et agis comme si tu étais en sa présence, cela te gardera -et te purifiera. Ce doux idéal te rendra fort contre la tentation, -et contribuera beaucoup à te rendre froid auprès des femmes à -qui tu ne dois donner aucune place dans ton cœur.</p> - -<p>L'amour, mon enfant, est une chose fort grave par ses conséquences; -car les êtres qu'il unit se modifient l'un par l'autre: -il laisse des traces, quelque peu de durée qu'il ait eue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span> -Son but, c'est le Mariage dont une des fins est la continuité -de l'espèce. Or tu connais les effets de la solidarité du sang; il -est donc très important que tu ne choisisses pour compagne, -qu'une femme dont le caractère, les mœurs, les principes soient -d'accord avec les tiens; non seulement pour ton bonheur propre, -mais pour l'<i>organisation</i> même de tes enfants, l'unité de leur -nature et de leur conduite.</p> - -<p>Si la passion ne te laisse pas suffisamment libre, viens à moi: -j'y verrai à ta place, et si je te dis: mon fils, cette femme -t'abaissera, te fera commettre des fautes; de son fait, tes -enfants auront telles mauvaises inclinations; elle n'est pas douée -pour les élever en vue de ton idéal qu'elle n'acceptera jamais, -parce qu'elle est vaine et égoïste; si je te dis cela, je sais, mon -fils, que, quelle que soit ta souffrance, tu renonceras à une femme -que tu n'aimerais plus au bout de quelques mois d'union, et que -tu préféreras une douleur passagère à une vie de malheur.</p> - -<h3>II</h3> - -<p>Cette même mère qui vient de montrer à son fils pourquoi -l'Amour doit être soumis à la Raison, à la Justice; qui vient de -lui indiquer ce qu'il doit faire pour en vaincre le côté bestial, -s'aperçoit également de l'éveil de cet instinct chez sa fille. Elle -s'empare de son attention, gagne sa confiance, en lui révélant -ce qui se passe en elle; en lui disant qu'à son âge, elle sentait -de même.</p> - -<p>—Jusqu'ici, continue-t-elle, tu n'as été qu'une enfant; maintenant -commence ta carrière de femme. Tu désires l'affection -<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span> -d'un homme et ton cœur s'émeut à la douce pensée d'être mère. -N'en rougis pas, ma fille: c'est légitime, à condition que tes -désirs soient soumis à la Raison et à la loi du Devoir.</p> - -<p>Bien des piéges vont être tendus sous tes pas; car les hommes -de tout âge adressent à une jeune fille mille paroles flatteuses, -et l'entourent d'hommages qui la rendent vaine et coquette, si -elle a la faiblesse de s'en laisser enivrer. Persuade-toi bien -que toutes ces adorations ne s'adressent pas personnellement à -toi, mais à ta jeunesse, au brillant de tes yeux, au velouté de ta -peau, et que fusses-tu beaucoup meilleure que tu n'es, très supérieure -en intelligence, ces mêmes hommes seraient strictement -et froidement polis, si tu avais trente ans de plus. Cette pensée, -présente à ton esprit, te fera sourire de leur jargon frivole et -banal, et te préservera de plusieurs faiblesses, telles que la -rivalité de toilette, les petites jalousies, le défaut ridicule de -faire la petite fille à cinquante ans.</p> - -<p>Ne devant épouser qu'un homme, il te suffit donc d'être aimée -d'un seul de la manière que tu le souhaites. Une femme qui se -comporte volontairement de manière à capter le cœur de plusieurs -hommes, et leur laisse croire qu'ils sont préférés chacun -en particulier, est une indigne coquette qui pèche contre la -Justice et la Bienveillance: contre la Justice, en ce qu'elle -demande un sentiment qu'elle ne paie pas de retour; qu'elle agit -à l'égard d'autrui comme elle trouverait inéquitable qu'on agît -envers elle; contre la Bienveillance, en ce qu'elle risque de faire -souffrir des cœurs sincères, et sacrifie leur repos à une jouissance -de vanité: une telle femme, mon enfant, est méprisable: elle -est une dangereuse ennemie de son sexe: d'abord parce qu'elle -<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span> -en donne une mauvaise opinion, puis parce qu'elle est l'ennemie -du repos des autres femmes: je te sais trop simple, trop vraie, -trop digne, pour craindre de te voir tomber dans de pareils -écarts.</p> - -<p>Tu m'as avoué que ta jeune imagination rêvait un homme. -Bien loin de chasser cet idéal, aie-le toujours présent à ton -esprit, beaucoup moins sous son aspect physique que sous celui -de l'intelligence, de la moralité, du travail. Cette image-là te -préservera mieux que tous mes conseils, que toute la surveillance -que je pourrais, mais ne voudrai jamais exercer, parce que -ce serait indigne de toi et de moi.</p> - -<p>N'oublie pas toutefois qu'un idéal est un absolu; que la réalité -est toujours défectueuse: ne cherche donc pas dans l'homme -auquel tu donneras ton cœur, un idéal réalisé; mais les qualités -et facultés qui lui permettront, avec ton aide, de se rapprocher -de ce que tu désires le voir. Toi-même es l'idéal d'un homme, -non telle que tu es, mais telle qu'il t'aidera à devenir.</p> - -<p>J'insiste sur ce point, ma fille, parce que rien n'est plus dangereux -que de prétendre trouver l'idéal dans la réalité: cela -nous rend trop difficiles, peu indulgents; et si nous avons -l'imagination vive et peu de Raison, nous rend malheureux et -nous entraîne dans mille écarts.</p> - -<p>Tu sais et sens que le but de l'amour, c'est le Mariage: or -un de tes devoirs d'amante et d'épouse, est le perfectionnement -de celui auquel tu seras liée. Tu seras avec lui dans deux rapports -différents: d'abord sa fiancée, puis son épouse. Ta puissance -modificatrice, dans le premier cas, s'exercera en raison directe -du désir qu'il aura de te plaire et de te mériter; dans le second, -<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span> -en proportion de sa confiance, de son estime et de sa tendresse -pour toi. Dans le premier cas, il <i>voudra</i> se modifier; dans le -second, il se modifiera sans le savoir.</p> - -<p>—Comment, ma mère, est-ce qu'il ne m'aimera pas toujours -de même!</p> - -<p>—L'amour, ma fille, subit des transformations auxquelles -nous devons nous attendre et nous soumettre: au début, c'est -une fièvre de l'âme; mais la fièvre est un état qui ne pourrait -durer sans nuire à l'ensemble de la vie. Ton mari, tout en -t'aimant plus profondément peut-être, t'aimera moins vivement -qu'avant le Mariage. Ton amour se transformera, pourquoi le -sien ne ferait-il pas de même?</p> - -<p>Tu ne saurais imaginer que de désordres sont la suite de l'ignorance -des femmes sur ce point, et de la vaine poursuite de l'idéal -en amour. Ainsi beaucoup de femmes, croyant que leur mari ne -les aime plus, parce qu'il les aime autrement, se détachent de lui, -souffrent et trahissent leurs devoirs; d'autres rêvant la perfection -dans l'homme aimé, croyant l'y trouver et se désabusant -après la fièvre, s'éloignent de lui, l'accusant de les avoir trompées: -elles en aiment d'autres avec la même illusion, suivie de la -même désillusion, jusqu'à ce qu'arrive la vieillesse qui ne les -guérit pas de leur chimère. Enfin il y en a d'autres qui, ne comprenant -de l'amour que la première période, cessent d'aimer -l'homme qui l'a franchie et courent après un autre amour qui -leur apporte la même fièvre: celles-là, tu le comprends, n'ont -pas la moindre idée des graves devoirs de la femme dans l'amour.</p> - -<p>Ce que je viens de te dire des femmes est également vrai des -hommes. Tu éviteras ces écueils, toi, ma fille, qui t'es habituée -<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span> -dès l'enfance à te soumettre à la Raison; qui sais que toute -réalité est imparfaite; que l'habitude amortit les sentiments. Tu -prendras donc l'homme qui te convient, tel qu'il est, te proposant -de l'améliorer, de le rendre heureux; sachant d'avance que -son amour se transformera sans s'éteindre, si tu sais si bien -t'emparer de sa tendresse, de sa confiance et de son estime, -qu'il trouve auprès de toi bon conseil, paix, aide et sécurité.</p> - -<p>Tu es trop pure, ma fille, pour prévoir tous les piéges qui te -seront tendus. C'est donc à moi d'armer ta jeune prudence: tu -trouveras peut-être sur ta route des hommes mariés ou engagés à -d'autres femmes qui, selon l'expression consacrée <i>te feront la -cour</i>, et te débiteront mille sophismes pour justifier leur conduite.</p> - -<p>—Leurs sophismes, ma mère, échouraient contre cette simple -réponse: Monsieur, comme je serais désespérée qu'une femme -m'enlevât celui que j'aime, que je la mépriserais et la haïrais, -tous vos compliments ne pourront me persuader que je doive -faire ce que je ne voudrais pas qu'on me fît. Si vous y revenez, -je préviens la personne intéressée.</p> - -<p>—C'est bien, mon enfant: mais si un jeune homme libre te -parlait de tendresse, t'écrivait en secret?</p> - -<p>—Ne pourrait-il avoir de bonnes raisons pour en agir ainsi, -ma Mère?</p> - -<p>—Aucune, mon enfant. Il faut que tu saches qu'aujourd'hui -les hommes sont très corrompus; qu'une foule d'entre eux fuient -le mariage, voltigent de femme en femme, abusent de notre -crédulité, et se servent du langage le plus passionné pour nous -jeter dans une voie de honte et de perdition. Or, mon enfant, -<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span> -sache le bien encore, c'est nous qui portons le poids des fautes -de l'homme et des nôtres: les promesses verbales et écrites d'un -homme ne l'engagent pas. Si, te laissant entraîner, tu devenais -mère, l'enfant resterait à ta charge: il n'y aurait plus de -mariage pour toi: je ne te parle point de notre douleur et de -notre honte, ni des risques terribles auxquels tu exposerais ton -frère, qui pourrait périr en punissant le vil séducteur que la loi -ne punit pas. Si donc un homme te recherchait en se cachant -de nous, c'est que ses intentions sont mauvaises, sois-en sure; -c'est qu'il te considère comme un hochet qu'il se propose de -briser quand il ne lui plaira plus. Or, ma fille, tu sais que la -femme est créée pour être la digne compagne de l'homme, son -égale; qu'elle n'est pas née pour lui être sacrifiée comme un objet -de plaisir. Bien loin donc de te laisser séduire, profite de l'influence -que ta jeunesse et ta grâce te donnent sur les hommes -pour les rappeler à leurs devoirs: tu sauveras peut-être ainsi -plusieurs femmes; tu donneras de ton sexe une meilleure opinion, -et tu prépareras un bon exemple à ta fille en le donnant -à tes compagnes, dont plusieurs le suivront afin de partager -l'estime qui t'entourera: rappelle-toi toujours qu'aucun de nos -actes ne nuit pas qu'à nous-mêmes; mais que nous sommes solidaires; -qu'en conséquence, nul ne peut se perdre ni se sauver -seul.</p> - -<p>Encore un mot, mon enfant. Dans tes incertitudes, n'hésite -pas à venir me confier ce qui te trouble: ne dis pas: ma mère -est trop raisonnable pour que je lui fasse part de cela. N'est-ce -pas en me refaisant enfant pour te comprendre, que j'ai pu -remplir ma sainte tâche d'éducatrice? sois persuadée qu'il ne me -<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span> -sera pas plus difficile de me refaire jeune fille pour te comprendre, -tout en demeurant mère tendre et expérimentée pour te -conseiller.</p> - -<p>Tu es libre: je ne suis pas ton censeur, mais ta sœur aînée -qui t'aime avec dévouement, et veut ton bonheur par dessus toute -chose. Pour me récompenser de mon amour et de mes longs soins, -je ne te demande que d'être ta meilleure amie, c'est à dire celle -devant laquelle on pense et sent tout haut. Est-ce trop te demander, -à toi qui es ma joie et ma couronne?</p> - -<p>Voilà, Mesdames, comme la femme <i>majeure</i> travaille à faire -l'éducation de l'Amour.</p> - -<h3>III</h3> - -<p>Jeune homme et jeune fille fréquentent la société. La mère -prudente sait qu'on insinue doucement à son fils qu'elle est un -<i>collet monté</i>, une <i>radoteuse</i> qui ne connaît rien aux passions; qui -ne se doute pas que <i>tout est bon</i> dans la nature et doit être respecté; -et qui a si mal lu l'histoire de notre espèce, qu'elle n'a -pas su voir que l'humanité a toutes les formes de l'amour: le -<i>polygamique</i> et le <i>polyandrique</i> et même... l'<i>ambigu</i>.</p> - -<p>Elle sait qu'on lui dit encore que la satisfaction de l'instinct -brutal est une nécessité de <i>santé</i> pour l'homme, et que les lupanars -sont des lieux d'utilité publique.</p> - -<p>Elle sait, enfin, que de jeunes évaporées sans principes solides, -font à sa fille de dangereuses confidences.</p> - -<p>Il est temps, contre ces doctrines affaiblissantes, et des -exemples pernicieux, de donner à ses enfants la philosophie de -<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span> -l'Amour. Selon sa méthode, elle la leur fait formuler elle-même.</p> - -<p>Mon fils, dit-elle, quel est le but de l'attraction des molécules -minérales les unes vers les autres?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> C'est de <i>produire</i> un corps ayant une forme déterminée.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Quel est le but de l'attraction de la plante pour la -chaleur, la lumière, l'air, les éléments qu'elle absorbe?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> La <i>production</i> de son propre corps, le développement -de ses organes, de ses propriétés, sa conservation.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Et toi, ma fille, sais-tu quel est le but de l'attraction -du pistil et des étamines de la plante?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> La <i>production</i> d'un être semblable à ses parents.</p> - -<p><span class="smallc">La mère.</span> Pourquoi éprouvons-nous, et les animaux éprouvent-ils -attrait ou attraction pour certains aliments?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> Il est clair que c'est pour être incité à mettre en -mouvement les organes qui procurent à l'organisme les éléments -propres à <i>produire</i> le sang.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Pourquoi les deux sexes d'une même espèce éprouvent-ils -attraction l'un vers l'autre?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> Pour la <i>production</i> des petits qui perpétuent l'espèce.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Pourquoi les femelles des animaux, et souvent les -mâles, éprouvent-ils attrait ou attraction pour soigner les -jeunes?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> Afin de les conserver, et de leur donner l'éducation -dont ils sont capables pour qu'ils puissent se pourvoir eux-mêmes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span> -<span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span>> Êtes-vous bien sûrs, mes enfants, que les attraits -n'aient pas pour but l'attrait même, un plaisir à se procurer?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> Le plaisir ne me semble que le moyen de porter -l'être à remplir une fonction nécessaire ou utile. Ainsi le but de -nos attraits ou attractions scientifiques, artistiques, industrielles, -n'est pas le plaisir que nous avons à les satisfaire, mais la <i>production</i> -de la science, de l'art, de l'industrie.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> C'est à dire l'augmentation, le progrès de notre -intelligence par la connaissance des lois de la nature, afin de -modifier cette nature en vue de nos besoins et de nos plaisirs.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> A quel attrait ou attraction est due la Société?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> A notre attrait pour nos semblables.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> Cet attrait est père de la Justice et de la Bonté: -il les <i>produit</i>.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Voulez-vous généraliser le caractère de l'attrait ou -attraction, d'après ce que nous venons de dire?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> Le but de toute attraction ou attrait est la <i>production</i>, -le <i>progrès</i>, la <i>conservation</i> des êtres.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Tous les instincts qui ne sont que des attraits ou -attractions, sont-ils bons?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> Pour les animaux, soumis à la fatalité, oui, parce -qu'ils vont directement au but, sans paraître dévier jamais. -Dans notre espèce, ils sont bons en principe, si nous considérons -leur fin; mais ils peuvent devenir mauvais par les déviations -que leur fait subir notre liberté.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> A quelle marque pouvons-nous reconnaître que -notre instinct est dans sa voie?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> En en comparant l'usage avec le but; en s'assurant -<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span> -que cet usage ne nuit pas à la pratique de la Justice, qu'il ne -lèse en nous le droit d'aucune faculté, c'est à dire qu'il ne -trouble pas plus notre harmonie individuelle que celle d'autrui; -car c'est dans ces conditions seulement qu'il peut concourir à la -réalisation de l'idéal social.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Très bien. Maintenant appliquez cette doctrine -générale à l'amour humain, mes enfants.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">E FILS.</span> Puisque l'amour est une des formes de l'attraction, -et que le but général de l'attraction est la production, le progrès, -la conservation des êtres et des espèces, il est évident que -l'amour humain doit avoir ces caractères. Sa principale fonction -me paraît être la reproduction de l'espèce.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A FILLE.</span> Il me semble, frère, que tu lui fais une part insuffisante, -puisque, ce but rempli, deux honnêtes époux ne cessent -pas de s'aimer, et que l'on peut s'aimer sans avoir d'enfants.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A MÈRE.</span> Tu as raison, ma fille; nos facultés étant plus nombreuses, -plus développées que celles des animaux, notre amour -ne saurait être incomplet comme le leur; il ne saurait non plus -être le même dans notre espèce progressive que dans les espèces -fatales et improgressives par elles-mêmes. Chez nous, chaque -faculté, convenablement employée, aide au perfectionnement de -toutes les autres; mal employée, rompt notre harmonie et nous -fait descendre: il en est de même de notre amour. Que dis-je, -cette passion est surtout celle qui nous fait grandir ou déchoir.</p> - -<p>Vous le savez, mes enfants, l'humanité ne s'avance qu'en se -formulant un idéal de perfection et en s'efforçant de le réaliser. -Chaque passion a son idéal qui se modifie par celui de l'ensemble. -A l'origine, l'homme animal donnait pour but à l'amour le plaisir -<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span> -résultant de la satisfaction d'un besoin tout physique: il ne -se souciait pas du but le plus évident: la progéniture. Un peu -plus tard, l'homme, moins grossier, aima la femme pour sa beauté -et sa fécondité: c'est l'âge patriarcal de l'amour. Plus tard -encore les races septentrionales transformèrent cet instinct: -l'amour se décomposa, si je puis ainsi dire: l'amant eut l'amour -de l'âme; la femme fut aimée non seulement pour sa beauté, -mais comme inspiratrice de hauts faits: l'époux n'eut que le -corps et les enfants furent le fruit du mariage: c'est l'âge chevaleresque -de l'amour. Depuis que le travail pacifique s'est organisé -et a prévalu dans l'opinion, l'amour est entré dans une nouvelle -phase: beaucoup de modernes le considèrent comme initiateur -du travail. Les uns regardent l'attrait du plaisir comme -jouant le principal rôle dans la production industrielle, et laissent -toute liberté à l'attraction, quelque inconstante qu'elle puisse -être; d'autres conservent le couple, transforment la femme -en mobile d'action: c'est l'amour qu'elle inspire qui excite les -efforts du travailleur.</p> - -<p>Ce qui est donc acquis jusqu'ici à l'humanité, c'est que -l'amour a pour fin la perpétuité de l'espèce, la modification de -l'homme par la femme et la production du travail.</p> - -<p>Dans un idéal supérieur de Justice, les sexes étant égaux -devant le Droit, l'amour aura un but plus élevé: les époux se -réuniront parce qu'il y aura conformité de principes, union des -cœurs, mariage des intelligences, travail commun: l'amour les -unira pour doubler leurs forces, pour les modifier l'un par l'autre: -du choc de leur cœur, jailliront des sentiments qu'aucun d'eux -n'aurait eus seul; de l'union de leur intelligence, naîtront des -<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span> -pensées qu'aucun d'eux n'aurait eues seul; du concours qu'ils se -prêteront dans leur travail commun, sortiront des œuvres qu'aucun -d'eux n'aurait accomplies seul, comme de l'union de tout -leur être, naîtront des générations nouvelles plus parfaites que -les précédentes, parce qu'elles seront le produit d'une harmonie -aussi parfaite que possible. Ce ne sera donc que quand la femme -prendra sa légitime place, que l'humanité verra l'amour dans -toute sa splendeur, et que cette passion, subversive aujourd'hui -dans l'inégalité et l'incohérence, deviendra ce qu'elle doit être: -un des grands instruments de Progrès.</p> - -<p>Nous, mes enfants, qui sommes trop raisonnables pour -prendre le moyen par lequel la nature nous porte à remplir ses -intentions pour ses intentions mêmes, nous nous garderons bien -de croire que l'amour a le plaisir pour but; d'autre part, nous -avons trop le respect de l'égalité, pour nous imaginer qu'il n'est -fait qu'au profit d'un sexe. Nous resterons fidèles à l'idéal de -nos grandes destinées, en définissant l'amour: l'attraction réciproque -de l'homme et de la femme dans le but de perpétuer l'espèce, -d'améliorer les conjoints l'un par l'autre sous le rapport -de l'intelligence et du sentiment et de faire progresser la science, -l'art, l'industrie par le travail du couple.</p> - -<h3>IV</h3> - -<p>Des sophistes t'ont dit, mon fils, que tous nos penchants sont -dans la nature, qu'ils sont bons et doivent être respectés.</p> - -<p>Tu leur as demandé sans doute si le penchant au vol, à l'assassinat, -au viol, à l'anthropophagie, qui sont dans la nature, sont -<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span> -de bons penchants et pourquoi, loin de les respecter, la société -en punit la manifestation.</p> - -<p>Tu leur as démontré, je pense, qu'il n'y a rien de respectable -dans l'exagération ou la perversion des penchants.</p> - -<p>Tu leur a démontré, je l'espère, que la nature est une fatalité -brutale contre laquelle nous sommes tenus de lutter en nous et -hors de nous; que notre Justice et notre vertu ne se composent -que des conquêtes faites sur elle en nous; comme tout ce qui -constitue notre bien-être physique, n'est que le résultat des conquêtes -faites sur elle hors de nous.</p> - -<p>Ces sophistes t'ont dit que l'amour vient et s'en va sans qu'on -sache ni comment, ni pourquoi; qu'on ne peut pas plus lui commander -de naître que de durer.</p> - -<p>Ceci est vrai, mon fils, du désir brutal de la chair, qui n'est que -la passion des brutes et s'éteint par la possession.</p> - -<p>Ceci est encore vrai de cette passion complexe qui a son siége -dans l'imagination et dans les sens, et finit avec l'illusion toujours -peu durable.</p> - -<p>Mais cela n'est pas vrai de l'amour proprement dit. Celui-là -voit les défauts et les qualités de l'être aimé; seulement il pâlit -les premiers et exalte les dernières; et il espère faire cesser peu à -peu ce qui le blesse.</p> - -<p>Ce sentiment qui remplit le cœur est patient; il craint de -s'effacer; il s'entoure de précautions pour demeurer constant; -s'il s'éteint, ce n'est pas sans qu'on le sache: car on souffre de -cruelles tortures avant de se résoudre à ne plus aimer.</p> - -<p>On t'a dit que l'amour est incompressible: sommes-nous -donc des êtres de fatalité? Ce sophisme rend l'homme lâche, le -<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span> -déprave: car à quoi bon lutter contre ce que l'on dit invincible, -et pourquoi ne pas lui sacrifier les meilleures de nos tendances? -Examine, mon fils, la conduite des partisans d'une telle -doctrine.</p> - -<p>L'idéal humain exige qu'ils ne fassent point à autrui ce qu'ils -ne trouveraient pas juste qu'on leur fît; et ils séduisent les filles, -les rendent mères, les abandonnent sans se soucier des enfants -nés de ces unions; sans se soucier que la jeune mère se suicide, -meure de douleur ou se corrompe; sans se soucier que les parents -descendent dans la tombe.</p> - -<p>Comme d'immondes reptiles, ils se glissent au foyer domestique -d'autrui, ravissent à leur ami l'affection de sa femme, et -le forcent à travailler pour les enfants de l'adultère.</p> - -<p>La femme qui croit à l'amour incompressible manque à ses -engagements envers son mari; se fait une vie de ruse; met le -désordre et la douleur dans l'intérieur d'autres femmes dont elle -brise la vie.</p> - -<p>Voilà comment ceux qui pratiquent le sophisme remplissent -leur devoir d'être justes, de ne point contrister leurs semblables, -de travailler au bonheur, à l'amélioration de ceux qui les entourent, -de préserver le faible de l'oppression et du mal. A cette -incompressibilité prétendue de l'amour, ils sacrifient la Justice, -la bonté, le bonheur, le repos, l'honneur des autres, -s'engagent dans une voie de désordres, mettent la dissolution dans -la famille et la Société: en un mot, ils offrent en holocauste à -l'instinct bestial, le sens moral et la Raison.</p> - -<p>On t'a dit encore que tout amour est dans la nature: le polygamique -et le polyandrique aussi bien que celui du couple constant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span> -Oui, mon enfant, tout amour est dans la nature humaine, -comme y sont tout vice et toute vertu. Mais tu sais qu'il ne -suffit pas qu'une chose soit en nous, pour qu'elle soit bien: il -faut qu'elle soit conforme à l'idéal de notre destinée, conforme à -notre harmonie: elle est mal dans le cas contraire.</p> - -<p>L'amour, tel que nous l'avons défini, a besoin de durée et -d'égalité; de durée parce qu'on ne se modifie pas en quelques -mois; qu'on n'accomplit pas de grandes œuvres en quelques -mois; qu'on n'élève pas des enfants en quelques mois: la durée -est si bien une aspiration de l'amour, qu'il s'imagine que l'éternité -aura peine à lui suffire. Il lui faut l'égalité; le partage lui -est odieux: donc il veut un pour une et une pour un. Or, la -polygamie et la polyandrie sont la négation de l'égalité, de la -dignité dans l'amour.</p> - -<p>Considérons dans leurs effets ces deux déviations de l'instinct.</p> - -<p>La polygamie orientale inégalise profondément les créatures -humaines, transforme la femme en bétail, mutile des millions -d'hommes pour garder les harems, déprave le possesseur de -femmes par le despotisme et la cruauté; concentre toute sa vitalité -sur un seul instinct aux dépens de l'intelligence, de la Raison, -de l'activité; d'où il résulte qu'il est perdu pour la science, -l'art, l'industrie, la Société selon le Droit; qu'il se soumet sans -répugnance au despotisme, et tend passivement le cou au cordon. -Là pas d'influence de la femme qu'on soumet a un amoindrissement -calculé; qui se déprave d'une manière hideuse aussi bien -que l'eunuque son gardien. Ainsi l'inégalité devant l'amour et -devant le Droit, l'abandon des arts, des sciences, de l'industrie, -l'énervement intellectuel et physique, l'abaissement du sens -<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span> -moral sont les vices inhérents à la polygamie de l'Orient. Tu le -vois, nous voilà loin de l'idéal de nos destinées.</p> - -<p>Dans notre Occident, la Polygamie de fait produit le bétail -du lupanar, des légions de courtisanes qui ruinent les familles. -Comme beaucoup de ces femmes ne sont pas saines, elles communiquent -à ceux qui les fréquentent d'affreuses maladies qui -minent leur tempérament, et préparent ainsi des générations -faibles, conséquemment des âmes peu fortes, des intelligences -abaissées. J'en appelle à l'épreuve de la conscription: jamais on -ne vit tant d'exemptions pour insuffisance de taille, et cependant -on est moins exigeant que par le passé: jamais on n'en vit -tant par vices de constitution et maladies organiques.</p> - -<p>Vicier la génération dans son germe, n'est pas le seul crime -de notre polygamie; elle énerve la population qui la pratique; -car rien ne porte aux excès, conséquemment à l'affaiblissement, -comme le changement de relations. D'autre part nos polygames -se transforment en machines à sensation; leur intelligence -s'abaisse; ils deviennent hébétés, égoïstes. Regarde, mon fils, ces -tristes jeunes gens d'aujourd'hui, étiolés par les vices de leurs -pères et les leurs: ils sont railleurs, sans foi, riant des choses les -plus saintes, méprisant, non seulement leurs dignes compagnes, -les femmes corrompues, mais encore tout le sexe auquel appartiennent -leurs mères: regarde-les, ils sont grossiers à faire lever -le cœur: plus rien n'attire leur respect: ils jettent la femme en -cheveux blancs dans le ruisseau pour garder le haut du pavé; ils -rudoient le vieillard, ils font rougir la jeune fille par leurs -cyniques discours: la polygamie les a rendus ignobles, et a tué -l'urbanité française aussi bien que toute dignité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span> -Ils te diront que les femmes ne valent guère mieux qu'eux. -Mais ce résultat devient inévitable dans un pays où les femmes -ne sont pas enfermées. La Polyandrie y est la compagne obligée -de la Polygamie; car puisque les hommes se croient permis -d'avoir plusieurs femmes, pourquoi les femmes se croiraient-elles -interdit d'avoir plusieurs hommes?</p> - -<p>En somme, mon fils, les résultats de l'amour incompressible, -de la Polygamie et de la Polyandrie dans notre Occident -sont:</p> - -<p>La séduction et la corruption des femmes;</p> - -<p>L'adultère, l'abaissement des caractères, l'amoindrissement -moral et intellectuel des deux sexes;</p> - -<p>L'affaiblissement, l'abâtardissement de la race;</p> - -<p>La fausseté, la ruse, la cruauté, les injustices de toutes -natures, l'exploitation de la femme par l'homme pour sa beauté; -celle de l'homme par la femme pour son argent ou son crédit;</p> - -<p>La dissolution et la ruine de la famille;</p> - -<p>Chaque année quelques milliers d'enfants naturels, sans -compter les grossesses supprimées:</p> - -<p>Voilà la valeur des théories mises en pratique.</p> - -<p>N'est-ce pas que tout cela est bien conforme à notre idéal de -l'amour humain? Bien conforme à notre idéal de la destinée -humaine qui exige que nous progressions, et fassions progresser -les autres dans le bien; que nous pratiquions la Justice et la -Bonté?</p> - -<p>Encore un mot, et nous aurons fini.</p> - -<p>Quand Rome eut cessé de croire à la chasteté, à la religion -du serment; quand elle se vautra dans les mœurs polygamiques -<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span> -et polyandriques; quand elle prit le plaisir pour but, la tyrannie -se montra. Rien de plus naturel: l'homme n'enchaîne que celui -qui s'est enchaîné lui même sous le joug de l'instinct bestial: -celui qui sait se gouverner, n'obéit pas à l'homme: il ne -s'incline que devant la loi, lorsqu'elle est l'expression de la -Raison.</p> - -<p>Rappelle-toi, mon fils, qu'on n'est puissant que par la chasteté: -c'est seulement alors qu'on peut produire de grandes -choses dans la science, l'art, l'industrie; c'est seulement alors -qu'on peut pratiquer la Justice, être digne de la liberté. En -dehors de la chasteté, il n'y a que dégradation, injustice, impuissance, -esclavage; et toute nation qui l'abandonne tombe des -bras du despotisme dans la tombe.</p> - -<p>Ne te laisse donc pas ébranler par les sophismes modernes; -aie toujours devant ta pensée tes obligations de créature morale -et libre, tes devoirs de membre de l'humanité; soumets tout en -toi à la Raison, à la Justice, au sentiment de ta dignité et vis en -homme, non pas en brute.</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_150"> 150</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span></p> -<h2>CHAPITRE III.<br /> -<span class="medium">MARIAGE (DIALOGUE).</span></h2> -</div> - -<h3>I</h3> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Nous allons parler du Mariage au point -de vue de l'idéal moderne: comment le définirez-vous?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> L'amour, sanctionné par la Société.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Considérez-vous le Mariage comme indissoluble?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Devant la loi, non; mais au moment de leur union -les époux doivent avoir pleine confiance que le lien ne se dissoudra -pas.</p> - -<p>Je crois que le Mariage est appelé à devenir indissoluble par -la seule volonté des époux; qu'il ne peut l'être que de cette -manière.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Quelle part faites-vous à la Société dans le -Mariage?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous la fixerez vous-même, en vous rappelant nos -principes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span> -Si l'homme et la femme sont des êtres libres, dans aucune -période de leur vie, ils ne peuvent <i>légalement et valablement</i> -perdre leur liberté.</p> - -<p>Si l'homme et la femme sont des êtres socialement égaux, dans -aucun de leurs rapports, ils ne peuvent <i>légalement</i>, <i>valablement</i> -être subordonnés l'un à l'autre.</p> - -<p>Si le but constant de l'être humain est de se perfectionner par -la liberté et de chercher le bonheur, aucune loi ne peut <i>légitimement</i>, -<i>valablement</i> le détourner de cette voie.</p> - -<p>Si le but de la Société doit être d'<i>égaliser</i> les individus, elle -ne peut, sans forfaire à sa mission, constituer l'inégalité des personnes -et des droits.</p> - -<p>Si la Société ne peut, sans iniquité, entrer dans le domaine de -la liberté individuelle, elle ne peut <i>légitimement</i>, <i>valablement</i>, -prescrire des devoirs qui ne relèvent que du for intérieur, et -annuler la liberté morale.</p> - -<p>Concluez maintenant.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> De ces principes il résulte que, dans le -Mariage, l'homme et la femme doivent demeurer libres, égaux; -que la Société n'a le droit d'intervenir dans leur association que -pour les égaliser; qu'elle n'a pas le droit de leur prescrire des -devoirs qui ne relèvent que de l'amour ni, conséquemment, d'en -punir la violation, qu'elle ne peut, en principe, prononcer ou -refuser le divorce, parce, qu'aux époux seuls il appartient de -savoir, s'il n'est pas utile pour leur bonheur et leur progrès de -se séparer l'un de l'autre.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Bien conclu, Madame; mais si la Société n'a de -droit ni sur le corps ni sur l'âme des époux, en tant qu'époux; si -<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span> -elle ne peut, sans abus de pouvoir, s'immiscer dans aucun de -leurs rapports intimes, elle a le droit et le devoir d'intervenir -dans le Mariage au point de vue des intérêts et au point de -vue des enfants.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> En effet dans l'union des sexes, il n'y a pas -seulement association de deux personnes libres et égales, il y a -encore association de capital et de travail; puis, des époux, proviennent -des enfants, à l'éducation, à la profession, à la subsistance -desquels il faut pourvoir.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Or, la protection générale des intérêts et des -jeunes générations incombe de droit à la Société. Aux yeux de -la loi, les époux ne doivent être considérés que comme des associés, -s'obligeant à employer tel apport et leur travail à telle ou -telle chose définie. La Société n'enregistre qu'un contrat -d'intérêt dont elle garantit l'exécution, comme celle de tout -autre contrat, et dont elle publie la rupture, s'il y a lieu, par la -volonté des conjoints: D'autre part, c'est une question de vie et -de mort pour la Société que l'éducation des jeunes générations. -Les enfants, étant des êtres libres en développement et devant, -d'après la direction qu'ils auront reçue, nuire ou être utiles à -leurs concitoyens, la Société a le droit de veiller sur eux, d'assurer -leur existence matérielle, leur avenir moral, de fixer l'âge du -Mariage, de confier les enfants, en cas de séparation, à l'époux -le plus digne et, s'ils sont indignes tous deux, de les leur enlever.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Vous allez peut-être un peu loin, Madame; -d'une part, les enfants n'appartiennent-ils pas à leurs parents? -De l'autre, la société ne peut-elle se tromper sur les meilleurs -principes à leur donner?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span> -<span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span>. Les enfants n'appartiennent pas à leurs parents, -Madame, parce qu'ils ne sont pas des <span class="smallc">CHOSES</span>: A ceux qui s'obstineraient -à croire qu'ils sont une <i>propriété</i> nous dirions: la -Société a le droit d'exproprier pour cause d'utilité publique. -Ensuite le droit social sur les enfants se borne, en fait de principes, -à ceux de la Morale: La Société n'a pas de droit sur les -croyances religieuses qui sont du domaine du for intérieur. Un -pouvoir qui enlèverait des enfants à leurs parents parce qu'ils n'ont -pas telle foi religieuse, ferait du despotisme et mériterait l'exécration -universelle. Que vous disiez: la Société n'a pas le droit d'imposer -un dogme aux enfants, vous serez dans le vrai; mais je ne -concevrais pas que vous eussiez la pensée de lui interdire le droit -de leur enseigner, même contre la volonté des parents, la science -qui éclaire, la morale qui purifie: Est-ce que le devoir de la -Société n'est pas de faire progresser ses membres, et quelqu'un -peut-il avoir le droit de tenir une créature humaine dans l'ignorance -et le mal?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Vous avez raison, Madame, et je passe -condamnation. Revenons au Mariage. Je vois avec plaisir que -vous vous éloignez de l'opinion de plusieurs novateurs modernes -qui nient la légitimité de l'intervention sociale dans l'union des -sexes.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Si cette union restait sans garantie, qui en souffrirait? -Ce ne sont pas les hommes, mais bien les femmes et les -enfants.</p> - -<p>Personne ne peut obliger un homme à demeurer avec une -femme qu'il n'aime plus; mais il faut qu'il soit contraint à remplir -ses devoirs à l'égard des enfants nés de son union, à tenir -<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span> -ses engagements d'intérêts: en faisant tort à sa compagne, en -échappant aux charges de la paternité, il userait de sa liberté -pour nuire à autrui: la société a le droit de ne le pas souffrir.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ainsi, Madame, vous ne reconnaissez pas -à la Société le droit de lier les âmes ni les corps; mais celui -d'être garante du contrat de Mariage, et de l'obligation des époux -envers les enfants futurs; de les forcer, en cas de séparation, à -remplir cette dernière obligation?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Oui, Madame; ainsi, en cas de rupture, la Société -n'aurait qu'à constater publiquement les charges des époux, le -nombre des enfants, le nom de celui des deux auquel la tutelle -en est restée, soit de consentement mutuel, soit d'autorité -sociale. En se bornant à ce rôle, la société ferait plus pour -empêcher la séparation des époux que tout ce qu'elle a follement -imaginé jusqu'ici. Les ex-conjoints seraient libres de -se remarier: mais quelle femme voudrait s'unir à un homme -chargé de plusieurs enfants, ou qui se serait mal comporté avec -sa première compagne? Quel homme consentirait à s'unir à une -femme qui se trouverait dans le même cas?</p> - -<p>Pensez-vous que la difficulté qu'on éprouverait à contracter -un nouveau mariage, ne serait pas un frein à l'inconstance et -aux mauvais procédés qui conduisent à une rupture?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Je crois en effet que le mariage, tel que -vous le concevez, aurait plus de chances de durée que le nôtre: -d'abord parce qu'il est dans notre nature de tenir davantage à -ce qu'on peut perdre. Je me suis demandé souvent pourquoi -beaucoup d'hommes demeurent fidèles à leur maîtresse et ont -envers elle de bons procédés, tandis qu'ils en manquent à l'égard -<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span> -de leur femme et leur sont infidèles; je me suis demandé encore -pourquoi beaucoup de couples, longtemps heureux lorsqu'ils -étaient librement unis, sont malheureux, souvent obligés de -se séparer légalement, lorsqu'ils ont fini par se marier, et je n'ai -pu voir d'autres raisons à ces choses que celles-ci: nous tenons -à ce que nous savons pouvoir nous échapper. L'homme a plus -d'égards pour une femme qui n'est pas sa propriété légale, son -inférieure, que pour celle ainsi transformée par la loi. Cependant -il faut l'avouer, vos idées, Madame, sembleront excentriques.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Et cependant elles ne sont qu'une application des -lois françaises; en effet nos lois n'établissent-elles pas que les -conventions ne peuvent avoir pour objet que des <i>choses</i>, non -des <i>personnes</i>? Que la Société ne <i>reconnaît pas les vœux</i> et n'en -<i>poursuit pas la violation</i>?</p> - -<p>Or, la loi du mariage actuel <i>aliène</i> les conjoints l'un à l'autre; -la femme <i>appartient</i> à son mari; elle est en sa <i>puissance</i>. Qu'est-ce -qu'un tel contrat, sinon la violation du principe qui déclare -que toute convention ne peut avoir pour objet les personnes? -Serait-il plus permis d'aliéner sa personne par un contrat de -Mariage que par un contrat d'esclavage?</p> - -<p>Quelques-uns disent qu'il est permis de disposer de sa liberté -comme on l'entend, même pour y renoncer. En effet, on peut le -faire, comme on peut se donner la mort; mais user de sa liberté -pour y renoncer ou se tuer, est beaucoup moins user d'un droit -que violer les lois de la nature morale ou physique: ce sont des -actes de folie qu'on doit plaindre, mais qu'il n'est pas permis -d'ériger en loi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span> -Pourquoi la Société ne reconnaît-elle pas les vœux et n'en -poursuit-elle pas la violation, si ce n'est parce qu'elle reconnaît -qu'il lui est interdit, à elle, de pénétrer dans le for intérieur? -Si ce n'est parce qu'elle n'admet pas qu'un individu puisse aliéner -son être moral et intellectuel plus que son corps, et se vouer -à l'immobilité lorsque son devoir est, au contraire, de progresser?</p> - -<p>Je demande alors si cette même Société n'est pas inconséquente -d'exiger des époux des vœux perpétuels, d'exiger de la -femme vœu d'obéissance, vœu tacite de livrer sa personne aux -désirs de l'époux?</p> - -<p>Est-ce que la liberté morale des époux n'est pas aussi respectable -que celle des religieuses, des prêtres, des moines?</p> - -<p>Est-ce qu'aux yeux de la nature et de la Raison, les individus -mariés ont plus le droit d'aliéner leur être moral et intellectuel, -leur liberté et leur personne que les gens en religion?</p> - -<p>Autre inconséquence de la loi: elle déclare le Mariage une -Société; l'acte de mariage est donc un acte de Société: Or, je -le demande, dans un seul acte de ce genre, est-il enjoint par la -loi à l'un des associés, d'<i>obéir</i>, de se soumettre à une <i>minorité -perpétuelle</i>, d'être <i>absorbé</i>? Je ne doute pas que la loi ne déclarât -un tel acte nul entre associés libres; pourquoi donc légitime-t-elle -une telle monstruosité dans la Société des époux? Reste de -barbarie, Madame, si l'on veut bien y réfléchir.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> J'espère que, par raison et par nécessité, -l'on réformera la loi dans un temps plus ou moins proche: mais -ce qui ne sera pas réformé, ce sont les formules du Mariage religieux -qui prescrivent aux époux les mêmes vœux que le Code, -et soumettent, comme lui, la femme à l'homme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span> -<span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Eh! Que nous importe, Madame, puisque, grâce -à la liberté, le Mariage religieux n'est qu'une bénédiction dont -on peut se passer. Celles dont le tempérament est d'aller à -l'Église, au Temple, à la Synagogue doivent avoir toute liberté -de se faire bénir par leurs prêtres respectifs: cela ne regarde pas -la Société. Ce qu'il faut, c'est que si, plus tard, leurs vœux ne -leur semblent pas valables, l'autorité sociale ne les leur rende -pas obligatoires: Elles ont le droit d'être absurdes, mais la -Société n'a pas le droit de leur imposer l'absurdité: Son devoir -est, au contraire, de les éclairer et de les rendre libres.</p> - -<h3>II</h3> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ceux qui ont subordonné la femme dans -le Mariage, s'appuient sur ce que, disent-ils, il faut unité de -direction dans la famille, conséquemment une autorité; or évidemment -votre théorie ruine cette autorité.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Qu'est ce que l'autorité? Dans la pratique, elle se -manifeste par la fonction du gouvernement. Autrefois elle reposait -sur deux principes reconnus aujourd'hui radicalement faux: le -<i>Droit divin</i> et l'<i>Inégalité</i>. Elle était un <i>Droit</i> pour ceux qui -l'exerçaient, qu'ils s'appelassent rois, aristocrates, prêtres, -hommes: alors le Peuple, l'Église, la Femme avaient le <i>Devoir</i> -d'obéir aux élus de Dieu, à leurs supérieurs par la grâce du droit -octroyé d'en haut.</p> - -<p>Mais, dans l'opinion moderne, l'autorité n'est plus qu'une -fonction déléguée par les intéressés pour exécuter leur -volonté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span> -Nous n'avons pas à examiner ici si cette conception moderne -s'est incarnée dans les faits; si le principe ancien n'est pas en -lutte contre le principe nouveau; si les dépositaires de l'autorité -politique et familiale n'ont pas de folles prétentions de droit -divin; nous avons seulement à constater ce qu'est devenue la -notion de l'autorité dans la pensée et le sentiment actuels.</p> - -<p>Que serait l'autorité dans le Mariage, d'après l'opinion -moderne, sinon la délégation faite par l'un des époux à l'autre, du -gouvernement des affaires et de la famille, sinon une délégation -de fonction, non plus un droit?</p> - -<p>Et si l'homme et la femme sont, en principe, socialement -égaux, si les aptitudes, raison d'être de toute fonction, ne dépendent -pas du sexe, de quel droit la Société interviendrait-elle pour -donner l'autorité soit à l'homme soit à la femme?</p> - -<p>S'il y a besoin d'une autorité dans le ménage, est-ce que les -époux ne sauront pas bien en charger celui des deux qui saura le -mieux et le plus utilement l'exercer?</p> - -<p>Mais, entre conjoints, y a-t-il vraiment place pour l'autorité? -Non: il n'y a place que pour la division du travail, la bonne -entente sur des intérêts communs. Se consulter, se mettre d'accord, -se partager la tâche, rester maître chacun dans son département: -voilà ce qu'ont à faire et ce que font généralement les -époux.</p> - -<p>La loi est si peu dans nos mœurs, que voici ce qui se passe -aujourd'hui: beaucoup de dames riches traduisent ainsi deux -articles du Code: <i>le mari obéira à sa femme, et la suivra partout -où elle jugera convenable d'aller résider ou se promener</i>. Et les -maris obéissent, parce qu'on doit ménager une femme bien dotée; -<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span> -parce que ce serait un scandale que de contrarier sa femme; -parce qu'on a besoin d'elle, ne pouvant, sans se déshonorer, -entretenir une maîtresse.</p> - -<p>Les maris des grands centres de population échappent à l'obéissance -par l'amour hors du mariage; ils ne commandent pas; -Madame est libre.</p> - -<p>Parmi les travailleurs de la bourgeoisie et du peuple, il est -admis dans la pratique que personne ne commande, et qu'un -mari ne doit rien faire sans consulter sa femme et avoir son consentement.</p> - -<p>Dans tous les rangs, si quelque mari est assez naïf pour -prendre au sérieux son prétendu droit, il est cité comme un -méchant homme, un despote intolérable que sa femme peut haïr -et tromper en sûreté de conscience; et ce qu'il y a de curieux, -c'est que les séparations légales n'ont, la plupart, au fond -d'autre motif que l'exercice des droits et prérogatives concédés -par la loi à Messieurs les maris.</p> - -<p>Je vous le demande maintenant, Madame, à quoi bon maintenir -contre la raison et les mœurs, une autorité qui n'existe pas, -ou qui passe à l'époux condamné à la subir?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Sur ce point, je suis tout à fait de votre -avis; pas une femme de la nouvelle génération ne prend au -sérieux les droits du mari. Mais votre théorie n'attaque pas que -son autorité; elle attaque aussi l'indissolubilité du Mariage qui, -dit-on, est nécessaire à la dignité de ce lien; au bonheur, à -l'avenir des enfants, à la moralité de la famille.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je prétends, au contraire, que ma théorie assure, -autant qu'il est humainement possible, la perpétuité et la pureté -<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span> -du Mariage. Aujourd'hui, quand ce lien est serré, les époux, ne -craignant plus de se perdre, trouvent, dans cette absence de -crainte, le germe d'un refroidissement réciproque; ils peuvent -se quereller, manquer de procédés, s'être infidèles; il y aura -scandale, séparation légale peut-être; mais ils sont rivés l'un à -l'autre: ils ne peuvent se devenir étrangers. Mettez en perspective -de ce tableau celui d'un ménage où le lien est dissoluble: -tout change; l'époux despote et brutal réprime ses mauvais -penchants, parce qu'il sait que sa compagne, qu'il aime après -tout, le quitterait, porterait à un autre les soins dont il est -comblé, et qu'une femme honorable ne voudrait pas la remplacer.</p> - -<p>Le mari, disposé à être infidèle, reste dans le devoir, parce -que son abandon, ses outrages éloigneraient sa femme, nuiraient -à sa réputation et l'empêcheraient de former un lien honorable.</p> - -<p>L'homme blasé n'épouserait plus la dot d'une jeune fille, -parce qu'il saurait que, promptement désillusionnée, au lieu de -recourir à l'adultère, la jeune femme romprait une union mal -assortie.</p> - -<p>La femme qui se prévaut de sa dot, de la nécessité où est son -mari de lui être fidèle pour le tyranniser, craindrait un divorce -qui attirerait sur elle le blâme et la jetterait dans l'isolement.</p> - -<p>Une femme acariâtre n'oserait plus faire souffrir son mari, -une coquette le tromper ou le désoler; qui les épouserait après -une rupture?</p> - -<p>Ne voyez-vous pas les mariages libres plus heureux et plus -durables que les autres?</p> - -<p>N'êtes-vous pas convenue vous-même qu'il suffit souvent, pour -<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span> -que les conjoints se séparent, qu'ils aient été légalement mariés?</p> - -<p>J'ai connu pour mon compte une union libre, très heureuse -pendant <i>vingt-deux</i> ans, qui se rompit au bout de trois ans de -mariage légal par la séparation; j'en ai connu d'autres de moins -longue durée que la légalité a contribué à dissoudre au lieu de -les éterniser.</p> - -<p>On ne saurait croire combien d'époux, en 1848, rentrèrent -dans une meilleure voie lorsqu'ils craignirent que la loi du -Divorce ne fût votée. Si le Divorce, simple expédient, peut produire -de bons résultats, que ne devrait-on pas attendre d'une loi -rationnelle!</p> - -<p>Il n'y a qu'à réfléchir pour comprendre que la dissolubilité -volontaire, sans intervention sociale, rendrait les unions mieux -assorties, car l'on aurait intérêt, pour sa propre réputation, de -ne se prendre qu'avec la conviction morale de pouvoir se garder; -alors seulement il n'y aurait plus d'excuse à l'infidélité; la -loyauté entrerait dans les rapports des époux. La loi de la perpétuité -a tout faussé, tout corrompu: du côté de la femme, elle -favorise, elle nécessite la ruse; du côté de l'homme, elle favorise -la brutalité, le despotisme; elle provoque des deux côtés -l'adultère, l'empoisonnement, l'assassinat et conduit à ces séparations -dont chaque jour augmente le nombre, qui, en donnant -un démenti à la nécessité de l'indissolubilité du Mariage, jettent -les conjoints dans une situation douloureuse, périlleuse, et traînent -à leur suite une foule de désordres.</p> - -<p>En effet, si les époux sont séparés jeunes, le concubinage est -leur refuge. L'homme, dans cette fausse position, trouve beaucoup -de gens qui l'excusent; mais la femme est obligée de se -<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span> -cacher, de trembler à la pensée d'une grossesse et... de la faire -disparaître. La séparation légale conduit les époux non seulement -au concubinage, à la haine réciproque mais provoque la -naissance d'une foule d'enfants dont l'avenir est compromis, -perdu par le fait de leur illégitimité.</p> - -<p>Que les époux, selon leur droit, soient libres et tout rentrera -dans l'ordre, parce que tout se fera dans la lumière et la vérité.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais l'avenir des enfants, Madame?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> La moralité des enfants est plus assurée sous le -régime de la liberté que sous celui de l'indissolubilité, car ils -n'assisteraient pas longtemps à ces cruels démêlés, à ces désordres -qui, aujourd'hui, les rendent dissimulés, vicieux, leur font -prendre en mépris ou en haine l'un de leurs auteurs, quelquefois -tous les deux quand ils ne les prennent pas pour modèles: si la -vie commune devient impossible aux parents, ce qui sera plus -rare sous la loi de liberté, les enfants ne seront pas soumis à -la puissance de gens qui violent les lois de la morale reçue: ils -verront peut-être ces parents contracter un nouveau lien, <i>comme -aujourd'hui</i>, mais ce lien sera honoré de tous.</p> - -<p>De ces unions pourront naître des enfants <i>comme aujourd'hui</i>; -mais ces enfants, au lieu d'être jetés à l'hospice, partageront -avec les premiers la tendresse et l'héritage de leur père ou de -leur mère. Les enfants, dits légitimes, perdront en fortune, -c'est vrai; mais ils gagneront en bons exemples; beaucoup d'enfants -qui sont aujourd'hui dans la catégorie des illégitimes, passeront -dans la première et ne seront plus condamnés par -l'abandon à mourir jeunes, ou bien à croupir dans l'ignorance, -le vice, la misère; à se voir imprimer au front, comme leur faute -<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span> -propre, la faute de leurs parents, par une foule d'imbéciles et -de gens sans cœur qui n'ont eux-mêmes de garantie de ce qu'ils -nomment leur légitimité, que la présomption que leur accorde -la loi.</p> - -<h3>III</h3> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> De longtemps encore, peut-être, la Raison -collective ne comprendra comme vous la liberté dans l'union -des sexes, et l'on se croira le droit, non seulement de lier les -intérêts, mais l'âme et le corps des époux.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Autant qu'il peut nous être permis de prévoir, la -Société, pour réaliser notre conception, doit fournir préalablement -deux étapes: elle doit décréter d'abord le divorce <i>motivé</i>; -plus tard, elle décrétera le divorce prononcé à huis-clos, sur la -demande des époux ou de l'un d'eux. Nous ne nous occuperons -pas de cette dernière forme de rupture du lien conjugal, mais de -celle qui est le plus près de nous: le divorce motivé.</p> - -<p>Pour vous, jeune femme, quelles seraient les raisons valables -d'une demande en divorce?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> D'abord celles qui, aujourd'hui, donnent -lieu à la séparation de corps et de biens: adultère de la femme, -sévices, injures graves, condamnation d'un époux à une peine -afflictive on infamante, mauvaise gérance du mari quant aux -biens; de plus l'infidélité du mari, qualifiée adultère, l'incompatibilité -d'humeur, des vices notables, tels que l'ivrognerie, la -passion du jeu, etc.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Très bien; ces motifs suffisent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span> -<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Pendant l'instance en Divorce, la femme -devrait être aussi libre que l'homme. L'enfant qui naîtrait -d'elle, après plus de dix mois de séparation, serait réputé -naturel, lors même que le divorce ne serait pas prononcé; il -porterait son nom et hériterait d'elle comme un de ses enfants -légitimes.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Qui administrera les enfants et les biens pendant -l'instance?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Le tribunal doit décider qui administrera -les enfants d'après les motifs de la demande en Divorce et le -témoignage de parents, amis et voisins.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Mais si les époux ne demandent à divorcer que -pour incompatibilité d'humeur et sont tous deux honorables?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ils seront invités à s'entendre pour se -partager les enfants, ou les confier à l'un d'eux, ou donner les -filles et les garçons tout jeunes à la mère, laissant au père les garçons -au dessus de quinze ans. Le tribunal, en outre, nommerait -dans la famille maternelle une subrogée tutrice pour les enfants -laissés au père; et dans la famille paternelle, un subrogé tuteur -pour les enfants demeurés à la mère. Cette subrogée tutelle, -toute morale, ne cesserait qu'à la majorité des enfants.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Et dans le cas où les parents seraient également -indignes?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Dans ce cas rare, le président, au nom de -la Société, leur enlèverait l'administration des enfants et les -confierait à la tutelle de l'un des membres d'une famille, mettant -la subrogée tutelle dans l'autre.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Très bien; je vois avec plaisir que vous vous êtes -<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span> -guérie de cette fausse croyance que les enfants <i>appartiennent</i> -aux parents, et que vous comprenez la haute fonction de la -Société comme protectrice des mineurs.</p> - -<p>Pendant le procès en divorce, qui aura l'administration des -biens?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Si le contrat est fait sous le régime de la -séparation de biens, et pour les paraphernaux, il n'y a pas lieu -à poser la question: chacun administre ses propres.</p> - -<p>Mais je serais assez embarrassée de vous répondre pour le cas -de communauté, pour le cas où les fonds sont engagés dans un -négoce commun, administrés par un seul des époux. La loi -d'aujourd'hui ne me semble pas sauvegarder suffisamment les -les intérêts de la femme dans les cas de séparation.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Sans nous embarrasser dans une foule de cas particuliers -qui se modifient ou se contredisent, établissons que dans -les cas de communauté, l'administration des biens sera enlevée -à l'époux si la demande en divorce est fondée sur sa mauvaise -gérance, ses habitudes dissipatrices ou sur sa condamnation à -une peine afflictive et infamante; que, dans tout autre cas, il -sera fait inventaire des biens et de l'état des affaires, et qu'un -subrogé tuteur de la famille de l'époux évincé de l'administration -sera nommé pour surveiller la gérance de l'époux nommé -administrateur qui sera tenu de payer à l'autre une pension alimentaire -jusqu'à ce que le Divorce soit prononcé.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Et s'il n'y a aucune fortune, Madame?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Jusqu'à ce que les époux soient étrangers, ils se -doivent assistance: le tribunal pourra donc forcer l'époux qui -gagne le plus à venir en aide à celui qui gagne le moins.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span> -<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Combien de temps devrait s'écouler entre -la déposition de la demande et l'arrêt de divorce?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Une année, afin que les époux aient le temps de -réfléchir.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Le divorce est prononcé, chacun des -ex-conjoints est rentré dans sa liberté, leur permettrons-nous de -se marier à d'autres?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Mais assurément, Madame; que signifierait sans -cela notre critique de la séparation?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Quoi! l'époux adultère, brutal, celui qui -aurait fait souffrir son conjoint, qui aurait eu tous les torts, -jouirait comme l'autre du privilége de pouvoir se remarier? -J'avoue que cela me choque.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Parce que vous n'êtes pas suffisamment imbue des -doctrines de liberté et du sentiment du Droit: le Mariage est de -droit naturel pour tout adulte; la société n'a donc pas le droit de -l'interdire ou d'en faire un privilége; d'autre part, dans tout -divorce, des deux côtés, il y a des torts ou insuffisance de l'un par -rapport à l'autre; celui ou celle qui commet adultère, sera peut-être -un modèle de fidélité avec un conjoint qui répondra mieux -à son tempérament et à son humeur; celui qui a été brutal, -violent, sera peut-être tout autre avec une femme ayant un -caractère différent; enfin, répétons-le, interdire le mariage, -c'est vouloir le libertinage, et la société n'a pas d'intérêt à se -pervertir. Donc les deux ex-conjoints ont le droit de se marier; -mais la loi doit veiller à ce que tous soient avertis des charges -qui pèsent sur eux par suite de leur premier mariage, et sachent -qu'ils sont divorcés. En conséquence, la Société a le droit de -<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span> -publier l'acte de divorce, et d'exiger que les divorcés pourvoient -aux besoins de leurs enfants mineurs et que l'acte de divorce, -joint à celui qui constate cette obligation, accompagne la publication -des bans d'un nouveau mariage: en cela, point d'injustice -ni d'abus de pouvoir: car chacun subira la conséquence des -actions qu'il a faites en parfaite liberté.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Et l'on ne fixerait pas le nombre de fois -qu'un divorcé pourrait se marier?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi faire? fixez-vous le nombre de fois que -peut se marier un veuf et une veuve?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais un libertin, un méchant homme -pourrait se marier dix fois et rendre ainsi dix femmes malheureuses...</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Que dites-vous là, Madame! Vous croyez sérieusement -qu'il y aura une femme assez insensée pour épouser un -homme <i>neuf fois</i> divorcé, un homme obligé d'accompagner la -publication de ses bans de neuf actes de divorce, de neuf jugements -qui le condamnent à payer tant de pension pour sept, -huit et plus d'enfants! Vous croyez sérieusement qu'une femme -consente à devenir la compagne d'un homme semblable! Cet -homme pourrait bien se marier deux fois, mais trois, pensez-vous -que ce soit possible?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Vous avez raison, et, en réfléchissant, les -mesures que vous indiquez paraîtront peut-être sévères.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je le sais; mais notre but n'est pas de favoriser le -divorce ni les unions subséquentes; c'est, tout au contraire, -d'empêcher, autant que possible, l'un par la difficulté de former -les autres. Or, pour cela, il n'est pas besoin de gêner la liberté -<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span> -individuelle, mais de la rendre responsable de ses actes, et de la -river tellement à la chaîne qu'elle-même s'est forgée, qu'elle -ne puisse ni la rejeter, ni la faire porter à d'autres sans qu'ils -n'en soient dûment avertis et qu'ils n'y consentent.</p> - -<h3>IV</h3> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> La société devrait-elle permettre les -unions disproportionnées sous le rapport de l'âge? N'est-ce pas -exposer une femme à l'adultère, que de lui faire épouser à dix-sept -ou dix-huit ans un homme de trente, quarante et même -cinquante ans? Quels rapports de sentiments et de manière de -voir peuvent exister alors entre les époux? La femme voit en -son mari une sorte de père qu'elle ne peut cependant aimer ni -respecter comme un père, et elle reste toute sa vie mineure.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Ces unions sont très fâcheuses pour la femme et -pour la génération, et elles seraient pour la plupart évitées, si la -loi fixait l'âge du mariage pour les deux sexes à vingt-quatre -ou vingt-cinq ans. A dix-sept ans, nous nous marions pour être -appelées Madame, pour porter une robe magnifique et une couronne -de fleurs d'oranger; certes nous ne le ferions pas à vingt-cinq.</p> - -<p>Si la fleur n'est appelée à former son fruit que quand elle est -parfaite, il doit en être de même de l'homme et de la femme: or, -dans nos climats, l'organisation de l'un et de l'autre n'est complète -qu'à l'âge de vingt-quatre ou vingt-cinq ans.</p> - -<p>La femme donne plus et fatigue plus dans la grande œuvre de -<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span> -la reproduction; la mettre dans le cas d'être prématurément -mère, est donc l'exposer à de plus grands maux.</p> - -<p>D'abord on la force à partager entre elle et son fruit les éléments -qui sont nécessaires à sa propre nutrition, ce qui affaiblit -elle et l'enfant.</p> - -<p>On arrête son développement, on altère sa constitution, on la -prédispose aux affections utérines, et on l'expose à devenir valétudinaire -à l'âge où elle devrait jouir d'une santé vigoureuse.</p> - -<p>L'affaiblissement physique entraîne celui du caractère: la -femme devient nerveuse, irritable, souvent fantasque; elle n'a -pu nourrir ses enfants; elle ne sera pas capable de les élever; -elle en fera des poupées, et favorisera le développement des -défauts qui, plus tard, devenant des vices, désoleront la famille -et la société.</p> - -<p>Cette femme, mère avant l'âge, non seulement ne sera pas la -compagne sérieuse, la conseillère de son mari qui, étant beaucoup -plus âgé qu'elle, s'en amusera comme d'une petite fille, -mais toute sa vie elle sera sa pupille et rusera pour faire sa -propre volonté.</p> - -<p>Ainsi affaiblir la femme sous tous les rapports, abréger sa vie, -la mettre en tutelle, préparer des générations étiolées et mal -élevées, tels sont les résultats les plus clairs du mariage précoce -des femmes.</p> - -<p>Il suffirait, pour tenir les femmes dans un servage volontaire -et pour organiser le harem parmi nous, de profiter de la permission -de la loi qui autorise leur mariage à quinze ans.</p> - -<p>Pour qu'une femme ne soit pas esclave, puisse être mère sans -dommage pour sa santé, et au profit de la bonne organisation des -<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span> -enfants; pour qu'elle soit une épouse digne et sérieuse, prête à -remplir tous ses devoirs, je le répète, il ne faut pas la marier -avant vingt-quatre ou vingt-cinq ans; il ne faut pas lui faire -épouser un homme plus âgé qu'elle.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais on prétend que le mari doit avoir dix -ans de plus que la femme, parce que celle-ci vieillit plus vite: -qu'il est nécessaire qu'il ait l'expérience de la vie pour apprécier -sa femme et la rendre heureuse.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Erreurs et préjugés que tout cela, Madame. La -femme ne vieillit plus que l'homme que par le mariage et la -maternité prématurés: un homme et une femme bien conservés -ne sont pas plus vieux l'un que l'autre au même âge. Seulement -la femme consent à vieillir, l'homme y consent beaucoup moins, -puisqu'il ne rougit pas, lorsqu'il a les cheveux gris, d'épouser -une jeune fille et d'afficher la ridicule prétention d'en être aimé -d'amour. Il faut déshabituer les hommes de se croire perpétuellement -dans le bel âge de plaire; de s'imaginer qu'ils sont tout -aussi agréables à nos yeux quand ils sont vieux ou laids que -s'ils étaient des Adonis. Il faut leur redire sans cesse que ce qui -est malséant pour nous l'est pour eux; et qu'une vieille femme -ne serait pas plus ridicule de rechercher l'amour d'un jeune -homme, qu'un vieillard de prétendre à celui d'une jeune femme.</p> - -<p>Le mari et la femme doivent être à peu près du même âge; -d'abord pour se traiter plus facilement en égaux, puis parce qu'il -y a plus d'harmonie dans la manière de sentir et de voir et dans -le tempérament, toutes choses très nécessaires à l'organisation -des enfants.</p> - -<p>Il le faut encore, pour que la femme ne soit pas tentée d'infidélité: -<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span> -vous savez que de désordres naissent des unions disproportionnées -sous le rapport de l'âge.</p> - -<p>Il faut, dit-on, que l'homme ait <i>vécu</i>; c'est l'opinion des gens -qui permettent à leurs fils de <i>jeter la gourme du cœur</i>; qui -croient que l'homme peut se vautrer dans la fange des mauvais -lieux et qu'il y a deux morales. Or, Madame, nous ne sommes -pas de ces gens-là. Vous ne donnerez pas à votre fille un homme -qui ait <i>vécu</i>, parce qu'il serait blasé, la pervertirait ou l'exposerait, -par la désillusion, à chercher dans un autre ce que ne lui -donne pas son mari.</p> - -<p>Ce que nous avons dit pour votre fille, nous le dirons pour -votre fils: il ne faut pas qu'il épouse une femme plus jeune que -lui; car vous ne devez pas plus vouloir une situation désavantageuse -pour votre belle-fille que pour votre fille: toutes deux -vous sont chères et respectables devant la solidarité du sexe.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> J'élèverai mon fils, Madame, de manière à -ce qu'il comprenne que la formule du mariage prescrite par le -Code n'est qu'un reste de barbarie; que sa femme ne doit obéissance -qu'au Devoir; qu'elle est un être libre, son égale; qu'il -n'a de droits sur sa personne que ceux qu'elle-même lui accorde. -Je lui dirai que l'amour est une plante délicate qu'on doit -cultiver pour qu'elle ne meure pas; que le sans-gêne et la malpropreté -la flétrissent; qu'il doit donc soigner sa personne, -étant marié, comme il le faisait pour être agréable aux yeux de -sa fiancée. Je lui dirai: ne demande rien qu'à l'amour de ta -femme; rappelle-toi que plus d'un mari a excité la répulsion par -la brutalité d'une première nuit de noces. Le mariage, mon fils, -est une chose grave et sainte: la pureté en est le plus bel -<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span> -ornement; sache que beaucoup d'hommes ont dû l'adultère de -leur femme aux tristes soins qu'ils ont pris de dépraver leur -imagination. Bien loin d'user de ton influence sur celle qui sera -la moitié de toi-même, pour la rendre docile à tes volontés, -pour en faire ton écho, développe en elle la Raison, le caractère: -en l'élevant, tu t'amélioreras et te prépareras un conseil -et un soutien. Je t'ai marié sous le régime de la séparation de -biens afin que ta femme soit armée contre toi, si tu manques à -tes principes; et si jamais tu me donnes la douleur d'y manquer, -ta femme deviendra doublement ma fille; je serai sa -compagne, sa consolatrice, et je te fermerai mes bras et ma -maison.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Très bien, Madame, et vous ferez bien d'ajouter: -intéresse ta femme à ton travail; fais qu'elle veuille toujours -être occupée, parce que le travail est le conservateur de la -chasteté.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> A ma fille, je dirai: l'ordre social dans -lequel nous vivons exige, mon enfant, que tu administres ta -maison; c'est une fonction dont notre sexe ne sera relevé que -dans un ordre de choses encore loin de nous. N'oublie pas que la -prospérité de la famille dépend de l'esprit d'ordre et d'économie -de la femme. Ce que ta fortune ou ton travail spécial te dispensent -de faire, règle-le et surveille-le. Aujourd'hui, le luxe de la -toilette et de l'ameublement dépasse toutes les bornes. Le luxe -en soi n'est pas un mal, mais, actuellement, il est un grand mal -relatif, parce qu'on n'a pas encore résolu le problème d'augmenter, -de varier les produits, sans augmenter en même temps la -misère et l'abrutissement des travailleurs. Sois donc simple: -<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span> -cela n'exclut pas l'élégance, mais seulement ces monceaux de -soie, de dentelles qui traînent dans la poussière du macadam; -mais ces diamants, ces pierres précieuses qui font la fortune de -quelques-uns aux dépens de la moralité de beaucoup d'autres, et -qui ne sont que des capitaux enfouis, dont la mobilisation ferait -grand bien. Ne te laisse pas prendre à ce sophisme: il faut que -les honnêtes femmes se parent pour empêcher les hommes de -passer leur temps avec les filles de joie. Ne serais-tu pas honteuse -de lutter de toilette avec des femmes que tu n'estimes pas; -et l'homme qui serait retenu par de semblables moyens, en vaudrait-il -la peine?</p> - -<p>Je t'ai instruite de ta situation légale comme épouse, mère, -et propriétaire; je te marie sous le régime de la séparation de -biens pour épargner à ton mari la tentation de se considérer -comme ton maître; pour qu'il soit obligé de prendre ton avis, et -de voir en toi son associée. Malgré ces précautions, tu seras -mineure, puisque la loi le veut ainsi. Mais notre loi n'est pas la -Raison: n'oublie jamais que tu es une créature humaine, c'est -à dire un être doué, comme ton mari, d'intelligence, de sentiments, -de libre arbitre, de volonté; que tu ne dois de soumission -qu'à la Raison et à ta conscience; que s'il est de ton devoir -de faire des sacrifices à la paix dans les petites choses, et de tolérer -les défauts de ton mari, comme il doit tolérer les tiens, il -n'est pas moins de ton devoir de résister résolument à un brutal: -<i>je le veux!</i></p> - -<p>Tu seras mère, je l'espère; nourris toi-même tes enfants; -élève-les dans les principes de Droit et de Devoir que j'ai déposés -dans ton intelligence et dans ton cœur, afin d'en faire, non -<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span> -seulement des femmes et des hommes justes, bons, chastes, mais -des ouvriers de la grande œuvre du Progrès.</p> - -<p>Tu connais la grande Destinée de notre espèce; tu connais tes -Droits et tes Devoirs: je n'ai donc pas à te répéter que la femme -n'est pas plus faite pour l'homme que celui-ci pour celle-là; -qu'en conséquence, la femme ne peut, sans manquer à son -devoir, se perdre et s'absorber dans l'homme: car elle doit aimer -avec lui ses enfants, la patrie, l'humanité; elle doit plus à ses -enfants qu'à lui-même; et, entre l'égoïsme de la famille et les -sentiments généraux d'un ordre plus élevé, la femme ne doit pas -plus hésiter que l'homme à sacrifier les premiers à la Justice.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> On dira, Madame, que vous enseignez bien virilement -votre fille.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Puisque de nos jours les hommes jouent -de la mandoline, ne faut-il pas que les femmes parlent sérieusement?</p> - -<p>Puisque des hommes, au nom de leur naïf égoïsme, prétendent -confisquer la femme à leur profit, lui vantent les charmes du -gynécée, suppriment ses droits et lui prêchent les douceurs de -l'absorption, ne faut-il pas que les femmes réagissent contre ces -doctrines soporifiques, et rappellent leurs filles au sentiment de -la dignité et de la personnalité?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Je vous approuve de tout mon cœur:</p> - -<p>Maintenant que nous sommes d'accord à peu près sur tous les -points, nous n'avons plus qu'à nous résumer et à donner -l'ébauche des principales réformes nécessaires à opérer pour que -la femme soit placée dans une situation plus conforme au Droit -et à la Justice.</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_176"> 176</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE IV.<br /> -<span class="medium">RÉSUMÉ, RÉFORMES PROPOSÉES.</span></h2> -</div> - -<h3>I</h3> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> L'identité de Droit étant fondée sur l'identité -d'espèce, et la femme étant de la même espèce que l'homme, -que doit-elle être devant la dignité civile, dans l'emploi de son -activité et le Mariage?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> L'égale de l'homme.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Comment sera-t-elle l'égale de l'homme en dignité -civile?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Lorsqu'elle sera membre du conseil de -famille, aura place au jury et près de tout fonctionnaire civil; -sera membre des conseils de Prud'hommes, des tribunaux de -commerce; lorsqu'elle sera témoin dans tous les cas où est requis -le témoignage de l'homme.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi le témoignage de la femme doit-il être -admis dans tous les cas où est requis celui de l'homme?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce que la femme est aussi croyable que -l'homme; qu'elle est, comme lui, une personne civile.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span> -<span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi doit-elle être membre, comme l'homme, -du conseil de famille?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce qu'une tante, une parente, une amie -ont autant d'intérêt aux choses qui s'y passent qu'un oncle, un -parent, un ami;</p> - -<p>Parce que la famille est composée de deux sexes et non d'un.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place au jury?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce que le Code la déclarant l'égale de -l'homme devant la culpabilité, le délit, le crime et la punition, -elle est, par ce fait, déclarée comprendre comme l'homme le -mal en autrui;</p> - -<p>Parce que le jury étant une garantie pour <i>le</i> coupable, <i>la</i> coupable -doit en avoir une semblable;</p> - -<p>Parce que, si le criminel est mieux compris par les hommes, la -criminelle le sera mieux par les femmes;</p> - -<p>Parce que la Société tout entière étant offensée par le crime, -il faut que cette Société, composée de deux sexes, soit représentée -par les deux pour le juger et le condamner.</p> - -<p>Parce qu'enfin, pour ce qui tient à l'appréciation du sens -moral, l'élément féminin est d'autant plus nécessaire que les -hommes prétendent que notre sexe, en général, est plus moral -et plus miséricordieux que le leur.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place auprès -des fonctionnaires civils?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce que la Société, représentée par ces -fonctionnaires, est composée des deux sexes;</p> - -<p>Parce que, dans plusieurs fonctions civiles, même aujourd'hui, -il y a un département plus spécial à la femme;</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span> -Parce que, dans l'acte de célébration du Mariage, par exemple, -si la femme n'apparaît pas comme magistrat, non seulement la -Société n'est pas suffisamment représentée, mais l'épouse peut se -considérer comme livrée au pouvoir d'un homme par tous les -hommes du pays.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi la femme doit-elle avoir sa place dans -les conseils de Prud'hommes et les tribunaux de commerce?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce qu'elle est de moitié dans la production -industrielle;</p> - -<p>Parce qu'elle est de moitié dans le commerce;</p> - -<p>Parce qu'elle s'entend aussi bien que l'homme, si ce n'est -mieux, aux transactions et aux contrats;</p> - -<p>Parce que, dans toute question d'intérêt, elle doit se représenter -elle-même.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Comment la femme sera-t-elle l'égale de l'homme -dans l'emploi de son activité et de ses autres facultés?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Lorsqu'il y aura pour elle des colléges, des -académies, des écoles spéciales et que toutes les carrières lui -seront accessibles.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi les femmes doivent-elles recevoir la même -éducation nationale que les hommes?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce qu'elles exercent une immense -influence sur les idées, les sentiments et la conduite des hommes, -et qu'il est de l'intérêt social que cette influence soit salutaire;</p> - -<p>Parce qu'il est de l'intérêt de tous d'agrandir les vues et -d'élever les sentiments des femmes pour qu'elles se servent de -leur ascendant naturel au profit du Progrès, du vrai, du bien, du -beau moral;</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span> -Parce que la femme a le droit, comme l'homme, de cultiver -son intelligence, et d'acquérir les connaissances que donne -l'État;</p> - -<p>Parce qu'enfin, payant sa part des frais de l'éducation -nationale, c'est un vol qu'on lui fait, que de lui interdire d'y participer.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi la femme doit-elle être admise dans les -académies, les écoles professionnelles?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce que la Société, n'ayant le droit de -nier aucune aptitude chez aucun de ses membres, n'a conséquemment -pas le droit d'empêcher celui qui prétend les posséder de -les cultiver, ni de lui fermer les trésors de science et de -pratique dont elle dispose;</p> - -<p>Parce qu'il y a des femmes nées chimistes, médecins, mathématiciennes, -etc.; et que ces femmes ont le droit de trouver dans -les institutions sociales les mêmes ressources que les hommes -pour la culture de leurs aptitudes;</p> - -<p>Parce qu'il y a des professions exercées par les femmes qui -ont besoin des enseignements qu'on leur interdit.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Pourquoi toutes les carrières doivent-elles être -accessibles aux femmes?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Parce que la femme est une créature -libre, dont on n'a le droit ni de contester ni de gêner la -vocation;</p> - -<p>Parce qu'elle n'entrera pas plus que l'homme dans les carrières -que lui interdisent son tempérament, son défaut d'aptitude -et de temps; qu'il est donc tout aussi inutile de les lui -interdire qu'on ne le fait à certains hommes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span> -<span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vous n'interdisez pas même les carrières où il faut -de la force, où l'on s'expose à des périls?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> On n'interdit pas aux femmes d'être charpentiers, -couvreurs, et elles ne le sont pas, parce que leur nature -s'y oppose; c'est précisément parce que la nature s'y oppose, -que je trouverais la Société peu raisonnable de s'en mêler. Ce -qui est impossible, on n'a pas besoin de l'interdire et, si ce que -l'on a déclaré impossible, se fait, c'est que c'était possible: or -la Société n'a pas le droit d'interdire le possible à aucun de ses -membres; cela lui parût-il même excentrique, lorsqu'il est question -de vocation.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Que chacun remplisse sa fonction privée à ses risques -et périls: c'est bien; mais n'y a-t-il pas certaines fonctions -publiques qui ne conviennent pas aux femmes?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Nul ne le sait puisqu'on ne les développe -pas pour les remplir; et, en fût-il ainsi, l'interdiction serait inutile: -le concours ferait justice de prétentions mal fondées.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Comment la femme sera-t-elle l'égale de l'homme -dans le mariage?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Quand la personne des époux ne sera pas -engagée par le mariage; lorsque les engagements seront réciproques -et que la femme ne sera pas traitée en mineure et -absorbée par l'homme. Et il faut qu'il en soit ainsi:</p> - -<p>Parce qu'il n'est pas licite d'aliéner sa personnalité; qu'une -semblable aliénation est <i>immorale</i> et <i>nulle</i> de soi;</p> - -<p>Parce que la femme, individu distinct, ne peut être sérieusement -absorbée par l'homme, et qu'une loi est absurde quand elle -repose sur une fiction et suppose une chose impossible;</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span> -Parce qu'enfin la femme, devant être l'égale de l'homme -devant la Société, ne peut, sous aucun prétexte, perdre cette égalité -par suite d'une association plus intime avec lui.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Il y a deux questions dans le Mariage, outre celle -de la personne; c'est celle des biens et des enfants. Ne pensez-vous -pas que la femme mariée doive être comme la fille majeure -maîtresse de ses biens, libre d'exercer toute profession qui lui -conviendra, maîtresse de vendre, d'acheter, de donner, de recevoir, -de plaider?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> L'homme marié ayant tous ces droits, il -est évident que la femme mariée doit les posséder sous la loi -d'égalité. N'êtes-vous pas de cet avis?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Dans toute association, l'on engage une part de -liberté sur certains points convenus. Or les époux sont associés, -donc ils ne peuvent être aussi complétement libres que des -étrangers à l'égard l'un de l'autre: seulement il faut, répétons-le, -que la situation soit la même et les engagements réciproques: -Si la femme ne peut ni vendre, ni aliéner, ni donner, ni recevoir, -ni ester en jugement sans le consentement du mari, il n'est -pas permis au mari de faire ces choses sans le consentement de -sa femme; s'il n'est pas permis à la femme d'exercer une profession -sans le consentement du mari, il n'est pas permis à celui-ci -d'en exercer une sans le consentement de la femme; si la -femme ne peut engager la communauté sans le mandat du mari, -celui-ci ne peut l'engager sans le mandat de la femme. Je vais -plus loin, je n'admettrais pas volontiers que la femme, avant -vingt-cinq ans accomplis, donnât à son mari l'autorisation d'aliéner -rien de ce qui appartient à l'un des deux: le mari a trop -<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span> -d'influence sur elle pour qu'elle soit réellement libre avant -cet âge.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais si l'un des deux s'oppose par caprice, -ou par de mauvais motifs à ce que l'autre fasse une chose convenable -et avantageuse?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Dans les différends qui surviennent entre associés, -souvent l'on prend des arbitres: l'arbitre général entre les époux -est la Société, représentée par le pouvoir judiciaire; mais nous -croyons qu'il serait bon d'établir entre eux un arbitre perpétuel -qui aurait un premier degré de juridiction: ce serait le conseil -de famille, organisé tout autrement qu'il ne l'est aujourd'hui. -Devant ce tribunal intime, mieux à même d'apprécier que tout -autre, les époux porteraient, non seulement les différends survenus -entre eux touchant les questions d'intérêt, mais ceux qui -auraient rapport à l'éducation, à la profession et au mariage des -enfants. Ce tribunal statuerait en premier ressort, et bien des -scandales seraient évités par ses décisions, dont on pourrait du -reste toujours appeler devant le tribunal social.</p> - -<p>Je n'ai nul besoin d'ajouter que le droit du père et de la mère -sur les enfants est absolument égal; que si le droit de l'un des -deux pouvait être contesté, ce ne serait pas celui de la mère -qui seule peut dire je <i>sais</i>, je suis <i>certaine</i> que ces enfants sont -à moi.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> En effet, il est révoltant que la plénitude -du droit se trouve du côté de la simple présomption légale, de -l'acte de foi, de l'incertitude.</p> - -<p>Considérant le mariage comme une association d'égaux, ne -penseriez-vous pas qu'il serait utile de marquer cette égalité et -<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span> -la distinction des personnalités dans le nom porté par les époux -et leurs enfants?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Certainement, Madame; le jour du mariage, -chacun des époux joindrait à son nom celui de son conjoint: cela -se fait déjà dans certains cantons de la Suisse et même en France -chez quelques particuliers.</p> - -<p>Les enfants, jusqu'à leur mariage, devraient porter le double -nom de leurs parents; ce jour-là les filles ne garderaient que le -nom de la mère et les fils celui du père; ou bien, si l'on veut -introduire dans cette question le régime de liberté il serait statué -qu'à la majorité, l'enfant choisirait lui-même celui des deux -noms qu'il veut porter et transmettre.</p> - -<h3>II</h3> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Maintenant, Madame, revenons, comme -vous me l'avez promis, sur le droit politique.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Une nation est une association d'individus libres -et égaux, concourant, par leur travail et leurs contributions, au -maintien de l'œuvre commune; ils ont le droit incontestable de -faire tout ce qui est nécessaire pour que leurs personnes, leurs -droits et leurs biens ne soient pas lésés. L'homme a des droits -politiques parce qu'il est libre, l'égal de ses co-associés; selon -d'autres parce qu'il est producteur et contribuable; or la femme, -étant, par identité d'espèce, libre et l'égale de l'homme; étant -de fait productrice et contribuable, ayant les mêmes intérêts -généraux que l'homme, il est évident qu'elle a les mêmes droits -politiques que lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span> -Voilà les principes, passons à l'application.</p> - -<p>Nous avons dit ailleurs qu'il ne suffit pas qu'une chose soit -vraie d'une manière absolue, qu'il faut, sous peine de changer le -bien en mal, qu'on tienne compte du milieu dans lequel on prétend -l'introduire: c'est ce que les hommes oublient beaucoup -trop. La vérité <i>pratique</i> dans notre question est qu'il n'est bon -de reconnaître le droit politique que <i>dans la mesure où il est -réclamé</i>, parce que ceux qui ne le réclament pas sont intellectuellement -incapables de s'en servir et que, s'ils l'exercent, c'est, -dans la plupart des cas, contre leurs propres intérêts: La prudence -exigerait que l'on s'assurât que le possesseur du droit est -réellement émancipé, qu'il ne sera pas l'instrument aveugle d'un -homme ou d'un parti.</p> - -<p>Or, dans l'état actuel, non seulement les femmes ne réclament -pas leurs droits politiques, mais elles rient lorsqu'on leur en -parle: elles se font l'honneur de se croire ineptes sur ce qui -regarde les intérêts généraux: elles se reconnaissent donc incapables.</p> - -<p>D'autre part, elles sont mineures civilement, esclaves des -préjugés, dépourvues d'instruction générale, soumises pour la -plupart à l'influence du mari, de l'amant ou du confesseur, en -ce qui concerne la politique; engagées en majorité dans les voies -du passé. Si donc elles entraient sans préparation dans la vie -politique, ou elles doubleraient les hommes, ou elles feraient -reculer l'humanité.</p> - -<p>Vous comprenez maintenant, Madame, pourquoi beaucoup de -femmes plus capables qu'une infinité d'hommes de concourir -aux grands actes politiques, aiment mieux y renoncer que de -<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span> -compromettre la cause du Progrès par l'extension du Droit à -toutes les femmes.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Personnellement, je suis de votre avis; mais -il faut prévoir et résoudre les objections qui pourront vous être -faites par des femmes fort intelligentes: ces femmes là vous -diront: songez-y, la négation du Droit est une iniquité, car c'est -la négation de l'égalité et de la nature humaine. Il est aussi -faux que dangereux de poser en principe la reconnaissance du -Droit seulement dans la mesure où il est réclamé; car il est -notoire que ce ne sont pas, en général, les esclaves qui songent -à réclamer leurs Droits: votre affirmation condamne donc l'émancipation -des esclaves, des serfs, et le suffrage universel.</p> - -<p>Ce que vous objectez contre le Droit, à l'occasion de l'incapacité -des femmes, et du vilain rôle qu'elles joueraient, peut tout -aussi bien l'être contre les hommes qui ne sont guère plus émancipés -qu'elles; qui sont souvent la doublure de leur femme ou -de leur confesseur, ou n'ont d'autre opinion que celle de leur -comité électoral.</p> - -<p>Dans le Droit, comme en toute chose, il faut un apprentissage: -les femmes s'en serviront d'abord mal, puis mieux, puis -bien; car c'est beaucoup plus en jouant d'un instrument qu'on -apprend à s'en servir, qu'en en apprenant la théorie.</p> - -<p>L'exercice du Droit donne de l'élévation, de la dignité, grandit -l'individu dans sa propre estime, et lui fait étudier les questions -qu'il aurait négligées s'il n'eût dû s'en mêler pour concourir -à les résoudre. Voulez-vous donc que les femmes prennent à -cœur les intérêts généraux? Donnez-leur le Droit politique.</p> - -<p>Voilà, Madame, ce que l'on pourra vous objecter.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span> -<span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> C'est ce que m'objectaient en 1848 plusieurs -femmes éminentes et plusieurs hommes dévoués au triomphe des -principes nouveaux.</p> - -<p>Je leur répondais alors, et je leur répondrais encore aujourd'hui: -Nous serions bien vite d'accord, si notre Société -moderne n'était pas le théâtre de la lutte de deux principes diamétralement -opposés.</p> - -<p>La question n'est pas de décider si le Droit politique appartient -à la femme, s'il la développerait, la grandirait, etc.; mais -bien de savoir si elle en userait pour faire triompher le principe -qui dit à l'humanité: en avant! Ou bien pour faire triompher -celui qui lui dit: en arrière!</p> - -<p>Quel est le but du Droit politique? Évidemment, c'est d'accomplir -un grand Devoir dans le sens du Progrès. Eh bien! -n'est-il pas dangereux de l'accorder à ceux qui s'en serviraient -contre le but?</p> - -<p>Quoi! Vous luttez pour le Droit, afin d'obtenir le triomphe -d'une sainte cause, et vous n'éprouveriez aucune hésitation à -l'accorder à ceux qui, certainement, se serviraient du Droit pour -tuer le Droit!</p> - -<p>Vous me reprochez de faire comme les Jésuites qui tiennent -beaucoup moins compte de la Justice que de l'utilité. Eh! Messieurs, -si vous aviez eu moitié de leur habileté, il y a longtemps -que vous auriez réussi. Vous, comme de vrais sauvages, vous -vous croiriez déshonorés si vous aviez de la prudence, de l'esprit -pratique; si vous vous présentiez au combat autrement que le -corps nu: cela peut être très beau, très courageux, mais sensé, -c'est autre chose.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span> -Je ne commets pas l'iniquité de nier le Droit, puisque je ne le -nie pas; seulement je ne veux pas qu'on le revendique, parce -qu'il se suiciderait. Je ne pose pas en principe que <i>tout espèce</i> -de Droit ne doit être reconnu que dans la mesure où il est réclamé, -puisque je ne vous parle que du Droit politique: il y a des droits -qui se posent d'eux-mêmes: tels que ceux de vivre, de se développer, -de jouir du fruit de son travail, et il est honteux pour -une société de ne pas les reconnaître dans toute leur étendue. -Mais on ne s'éveille que plus tard au sentiment du Droit civil, -et plus tard encore à celui du Droit politique: tenez donc compte -de la marche logique de l'humanité, et ne restez pas dans -l'absolu.</p> - -<p>Je sais que ce que j'objecte à l'endroit de l'incapacité des -femmes est tout aussi vrai de celle des hommes; mais est-ce -une raison, parce que vous avez reconnu le Droit des masses -ignorantes qui ne le réclamaient pas, pour que l'on se montre -aussi peu sage à l'égard des femmes qui sont dans la même situation? -Je me corrigerai, Messieurs, de ce que vous nommez mon -intelligence <i>aristocrate</i>, si je vois vos émancipés politiques comprendre -les tendances de la civilisation, et se servir de leur -Droit pour faire triompher la liberté et l'égalité, de manière à -désespérer les fauteurs du passé. Jusque-là, permettez-moi de -garder mon opinion.</p> - -<p>Et j'ai gardé mon opinion, Madame; qui est celle-ci: l'exercice -du Droit politique n'est un moyen de réforme et de Progrès -que si ceux qui en jouissent croient au Progrès, s'inquiètent des -réformes: dans des dispositions contraires, le vote ne peut être -que l'expression des préjugés, des erreurs, des passions; au lieu -<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span> -d'apprendre, comme on dit, à l'exercer en s'en servant, on l'emploiera -tout simplement à se mutiler les doigts.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ne pourrait-on vous objecter que, d'après -votre théorie du Droit, tous étant égaux, personne ne peut -s'arroger la fonction de distribuer les droits?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> La théorie, c'est l'idéal vers lequel doit tendre la -pratique; si l'on n'avait pas cet idéal, on ne saurait en vertu de -quels principes se diriger; mais dans la <i>réalité</i> sociale, il y a des -majeurs, et des mineurs destinés à devenir majeurs.</p> - -<p>Si je disais que les majeurs ont le droit d'accorder ou de -refuser le droit aux mineurs, je manquerais essentiellement à mes -principes: c'est la <i>loi</i>, expression des consciences les plus avancées, -en attendant qu'elle le soit de la conscience de tous, qui -prononce sur la majorité politique et en fixe les conditions. Le -droit est virtuel en chacun de nous: donc nul n'a le droit de le -donner, de l'ôter, de le contester: il se <i>reconnaît</i> quand on est -en état de l'exercer et qu'on le revendique; et l'on prouve que -l'on est en état de l'exercer, quand on satisfait aux conditions -fixées par la loi.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Quelles seraient, d'après vous, ces conditions -pour la jouissance du Droit politique?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Vingt-cinq ans d'âge et un certificat qui atteste -qu'on sait lire, écrire, calculer; qu'on possède élémentairement -l'histoire et la géographie de son pays; de plus, une bonne théorie -du Droit et du Devoir et de la destinée de l'humanité sur cette -terre. L'assimilation d'un petit volume suffirait, comme vous le -voyez, pour que tout homme et toute femme de vingt-cinq ans -et sains d'esprit, pussent jouir de leurs droits politiques, après -<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span> -avoir subi une initiation par la jouissance des droits civils. Mais, -je vous le demande, que peuvent faire du Droit politique ceux -qui confondent la liberté avec la licence, qui savent à peine ce que -c'est qu'un Droit et un Devoir et sont même incapables d'écrire leur -bulletin! Les hommes ont leurs droits, qu'ils les gardent: un -droit reconnu ne se retranche pas; qu'ils se rendent aptes à les -exercer. Quant aux femmes, qu'elles s'émancipent d'abord civilement -et qu'elles s'instruisent: leur tour viendra.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Il est bien important, Madame, que les -hommes comprennent que vous ne niez pas, mais que vous -ajournez seulement les droits politiques de notre sexe.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Soyez tranquille; ils ne s'y tromperont pas, ils ne -prendront pas un conseil dicté par la prudence pour un aveu -d'infériorité et une démission.</p> - -<h3>III</h3> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Voudriez-vous maintenant formuler les -réformes légales que nous devons demander successivement.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> En ce qui concerne la vie civile nous devons -demander:</p> - -<p>Que l'étrangère puisse se faire naturaliser française autrement -que par le mariage.</p> - -<p>Que la femme ne perde pas sa nationalité par le même sacrement -civil.</p> - -<p>Que la femme soit admise à signer, comme témoin, les actes de -l'état civil et tous ceux qui lui ont été interdits jusqu'ici.</p> - -<p>Vous savez que déjà, en dérogation à la loi, les sages-femmes -<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span> -signent les actes de naissance des enfants naturels non reconnus, -et que, dans certains actes de notoriété, rédigés par le juge -de paix, le témoignage des femmes est admis.</p> - -<p>Nous demanderons que les industrielles, les négociantes fassent -partie des conseils de Prud'hommes, et plus tard des tribunaux -de commerce; que dans tout jugement criminel, les femmes -aient place au jury; qu'aux femmes soient confiées l'administration -et la surveillance des hôpitaux, des prisons de femmes, des -bureaux de charité.</p> - -<p>Que, dans chaque commune, soit nommée une <i>mairesse</i> pour -surveiller les écoles de filles, les crèches et les nourrices.</p> - -<p>Vous savez, Madame, que déjà, toujours en dérogation à la -loi, des femmes remplissent des emplois publics, puisque le professorat -et l'inspection des écoles de filles et des crèches et asiles, -fondés par les communes, leur sont confiés et que d'autres -femmes ont des bureaux de poste, de papier timbré, etc.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Voilà pour le Droit civil en général; quelles -réformes demanderons-nous en ce qui concerne la femme mariée?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Nous demanderons que le domicile conjugal soit -celui qu'habitent <i>ensemble</i> les époux, non plus l'homme seul.</p> - -<p>Que l'on supprime les articles qui prescrivent à la femme -d'obéir à son mari et de le suivre partout où il juge à propos de -résider.</p> - -<p>Que l'interdiction de vendre, hypothéquer, recevoir, donner, -plaider, etc., sans le consentement du mari ou de la justice, soit -étendue à l'homme relativement à la femme.</p> - -<p>Que le <i>mariage sous le régime de la séparation de biens -devienne le droit public de la France</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span> -<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Quelles réformes demanderez-vous quant -au conseil de famille et à la tutelle?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> Nous demanderons que le conseil de famille soit -composé de vingt personnes: dix hommes et dix femmes, parents, -alliés, amis, choisis par les époux.</p> - -<p>Que les attributions de ce conseil, présidé par le juge de paix, -soient déterminées de manière à ce qu'il décide en premier ressort -les différends survenus entre les époux quant aux enfants, -aux biens, à la tutelle, etc.</p> - -<p>Nous demanderons que toute femme puisse être nommée -tutrice et subrogée tutrice.</p> - -<p>Que la tutelle de l'époux interdit soit déférée toujours par le -conseil de famille.</p> - -<p>Que la femme puisse nommer, comme l'homme, un tuteur -définitif et un conseil de tutelle à son mari survivant.</p> - -<p>Que les époux puissent nommer, de leur vivant, en cas de prédécès, -le père un subrogé tuteur de sa famille, la mère une -subrogée tutrice de la sienne, afin que les enfants soient toujours -sous l'influence des deux sexes.</p> - -<p>Que la subrogée tutelle, en l'absence d'une volonté manifestée, -appartienne de droit à un membre de la famille du -défunt, du même sexe que lui.</p> - -<p>Qu'en cas de second mariage, si l'enfant est lésé ou malheureux, -le subrogé tuteur ou la subrogée tutrice puisse se le faire -adjuger par le conseil de famille, sauf recours du tuteur à la justice.</p> - -<p>Qu'en cas de mort du père et de la mère, la tutelle appartienne -de droit à l'ascendant le plus proche, et la subrogée tutelle à -l'ascendante la plus proche de l'autre ligne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span> -S'il y a concurrence entre les deux lignes, que le conseil de -famille choisisse le tuteur dans l'une et le subrogé tuteur dans -l'autre et dans le sexe différent.</p> - -<p>Que les devoirs de tutelle et de subrogée tutelle comprennent, -non seulement les intérêts matériels, mais aussi les intérêts -moraux et intellectuels des pupilles.</p> - -<p>Que le père tuteur perde de droit la tutelle des enfants s'il se -remarie sans se l'être fait préalablement continuer par le conseil -de famille.</p> - -<p>Qu'enfin l'état organise une Société de tutelle pour les enfants -délaissés, de manière à ce que les garçons soient sous le patronage -des hommes et les filles sous celui des femmes: cette -société serait un grand conseil de famille.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> J'aime mieux votre conception que celle -de la loi, non seulement parce que la femme y est l'égale de -l'homme, mais parce que les pupilles seront mieux protégés: j'ai -connu des hommes qui ont fait interdire leur femme, exaltée par -leurs mauvais traitements, afin de rester maîtres de leurs biens; -d'autre part, vous savez que d'enfants sont malheureux et lésés -par le second mariage de leur père! Une marâtre a tout pouvoir -pour faire souffrir les pauvres petits.</p> - -<p>Mais vous n'avez pas parlé, Madame, de l'autorité des parents -sur leurs enfants.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> -même: l'expression autorité paternelle est incomplète; la véritable -serait autorité <i>parentale</i>. Sur ce chapitre, nous demanderons -que, s'il y a dissidence entre le père et la mère au sujet des -enfants, le conseil de famille décide en premier ressort.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span> -Que le père et la mère ne puissent faire enfermer l'enfant -qu'<i>étant d'accord tous deux</i>.</p> - -<p>Que le père tuteur et la mère tutrice ne puissent avoir recours -à cette mesure qu'avec le concours du subrogé tuteur ou de la -subrogée tutrice, ou, en cas de dissidence, avec l'approbation -du conseil de famille; sauf toujours le recours à la justice.</p> - -<p>Que la majorité d'âge du mariage soit fixée à vingt-cinq ans -pour les deux sexes, et que les actes respectueux soient supprimés.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> -biens et celle de corps qui entraîne l'autre, soient supprimées?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> -<i>Mais nous demanderons que la divorce soit rétabli</i>.</p> - -<p>Qu'on puisse divorcer pour adultère de l'un des époux, sévices, -injure grave, condamnation à une peine afflictive et infamante, -vices notables, incompatibilité d'humeur, consentement -mutuel.</p> - -<p>Que, pendant le procès en séparation de corps ou en Divorce, -l'administration des enfants soit confiée à l'époux le plus digne -et que, si tous deux sont indignes, il soit nommé un tuteur et un -subrogé tuteur de sexes différents.</p> - -<p>Que si tous deux sont dignes, ils s'arrangent à l'amiable -devant le conseil de famille.</p> - -<p>Que les époux mariés sous le régime dotal ou celui de la -séparation de biens régissent leurs biens propres.</p> - -<p>Que, si la demande a pour motif la mauvaise gérance des -biens communs, l'administration en soit enlevée à l'époux, pour -être confiée à la femme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span> -Que, si la demande a pour motif la condamnation à une peine -infamante, l'autre époux reste administrateur.</p> - -<p>Que, dans tout autre cas, il soit fait inventaire, et que l'époux -le plus utile soit nommé conservateur sous la surveillance d'un -ou deux membres de la famille de l'autre époux, avec obligation -de lui fournir une provision alimentaire.</p> - -<p>Que l'arrêt prononçant le divorce ou la séparation porte le -nombre, le nom et l'âge des enfants issus du mariage; la somme -annuelle que chaque époux est tenu de fournir pour leur entretien -et leur éducation.</p> - -<p>Que cet arrêt énonce à qui les enfants sont confiés soit de -consentement mutuel, soit d'autorité familiale ou judiciaire.</p> - -<p>Qu'il soit affiché au tribunal civil, au tribunal de commerce, -à la porte de la mairie et inséré dans les principaux journaux du -département.</p> - -<p>Que cet acte accompagne la publication des bans d'un mariage -subséquent sous des peines très graves.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Ces mesures sont sévères: s'il est facile -de divorcer, il ne sera pas facile de se marier ensuite.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> -empêcher le divorce par la difficulté de se marier ensuite, qu'en -y mettant des restrictions: dans le premier cas, l'empêchement -vient des entraves qu'on s'est créé soi-même: on s'est fait son -sort; dans le second la liberté individuelle est atteinte par l'autorité -sociale: ce qui est un abus de pouvoir.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Abordons les réformes légales concernant -les mœurs.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> -<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span> -si elle n'est pas remplie, soit punie d'une amende et de dommages-intérêts.</p> - -<p>Que tout homme, qu'une fille mère pourra prouver par témoins -ou par lettres, devoir être le père de son enfant, soit soumis aux -charges de la paternité.</p> - -<p>Que la recherche de la paternité soit autorisée comme celle de -la maternité.</p> - -<p>Que la séduction d'une fille de moins de vingt-cinq ans soit -sévèrement punie.</p> - -<p>Qu'une fille ne puisse être enregistrée au bureau des mœurs -qu'après vingt-cinq ans accomplis, et qu'elle soit mise en correction -avant cet âge, si elle se livre à la prostitution.</p> - -<p>Que toute femme de mauvaises mœurs soit punie de la prison -et de l'amende, si elle a reçu un homme au dessous de -vingt-cinq ans, et que la peine soit terrible si elle n'est pas -saine.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> On dira que la paternité ne peut être -prouvée, Madame.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> -attribué à l'enfant naturel ne soit pas le vrai père: mais ce qui -doit être établi par des preuves, c'est qu'il s'est mis dans le cas -d'être réputé tel; c'est la probabilité de la paternité dans le -mariage, étendue à la paternité hors du mariage. Tant pis pour -les hommes qui s'y laisseront prendre: c'est une honte que -d'attacher l'impunité au plus désordonné, au plus subversif des -penchants égoïstes: il faut que les femmes ne supportent plus -seules la charge des enfants naturels et ne soient plus tentées -de les abandonner.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span> -<span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Mais s'il est établi qu'un homme marié -s'est mis dans le cas d'être père hors du ménage?</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> -punition pour lui et sa complice. Quant à l'enfant, l'homme -doit en subir la charge de concert avec la mère.</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Voilà des lois bien draconiennes!</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> -nous enserre âme et corps; que si nous ne réagissons pas énergiquement -contre elle par la sévérité des lois, par la réforme de -l'éducation et le réveil de l'idéal, notre société ne sera bientôt -plus qu'un immense lupanar?</p> - -<p><span class="cap">L</span><span class="smallc">A JEUNE FEMME.</span> Hélas! Ce n'est que trop vrai.</p> - -<p><span class="cap">L'</span><span class="smallc">AUTEUR.</span> -réforme rationnelle de l'éducation nationale, mais encore que les -lycées soient doublés pour les filles.</p> - -<p>Que tous les établissements de haut enseignement dépendant -de l'État, leur soient ouverts comme aux garçons.</p> - -<p>Qu'elles soient admises à recevoir les mêmes grades universitaires, -les mêmes diplômes de capacité que les hommes.</p> - -<p>Que toutes les carrières s'ouvrent devant elles comme devant -les hommes;</p> - -<p>Afin que relevées dans l'opinion par l'égalité, leur activité ne -soit plus rétribuée d'une manière dérisoire; qu'elles puissent -vivre de leur travail et que la misère, le découragement, le suicide -ne terminent plus leur vie, quand elles ne choisissent pas -le triste rôle d'éléments de démoralisation.</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_198"> 198</a></span> -<span class="pagenumh"><a id="Page_199"> 199</a></span></p> - -<p class="extra">QUATRIÈME PARTIE</p> - -<p class="subh">Œuvres de l'époque transitoire; Apostolat de la Femme; -Profession de foi; Éducation rationnelle.</p> - -<p><span class="pagenumh"><a id="Page_200"> 200</a></span></p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE I.<br /> -<span class="medium">APPEL AUX FEMMES, APOSTOLAT, PROFESSION DE FOI, ETC.</span></h2> -</div> - -<h3>I<br /> -<span class="small">APPEL AUX FEMMES.</span></h3> - -<p>Femmes de Progrès, c'est à vous que j'adresse la dernière -partie de ce livre. Prêtez l'oreille à mes paroles au nom du bien -général, au nom de vos filles et de vos fils.</p> - -<p>Vous dites: les mœurs se corrompent; les lois, en ce qui concerne -notre sexe, ont besoin d'une réforme.</p> - -<p>C'est vrai: mais pensez-vous que constater le mal, suffise -pour le guérir?</p> - -<p>Vous dites: tant que la femme sera mineure dans la Cité, -l'État, le Mariage, elle le sera dans l'atelier social, elle sera -forcée de vivre de l'homme: c'est à dire de l'avilir en s'abaissant -elle-même.</p> - -<p>C'est vrai: mais croyez-vous que, constater ces choses, suffise -pour remédier à notre abaissement?</p> - -<p>Vous dites: l'éducation que reçoivent les deux sexes est -déplorable au point de vue de la destinée de l'humanité.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span> -C'est vrai: mais croyez-vous qu'affirmer cela, suffise pour -améliorer, transformer les méthodes d'éducation?</p> - -<p>Est-ce que les paroles, les plaintes, les protestations peuvent -changer quelque chose?</p> - -<p>Ce n'est pas se lamenter qu'il faut: c'est agir.</p> - -<p>Ce n'est pas seulement demander justice et réforme qu'il faut: -c'est travailler soi-même à la réforme, c'est prouver <i>par ses -œuvres</i> qu'on est digne d'obtenir justice; c'est prendre résolument -la place contestée; en un mot, c'est avoir de l'intelligence, -du courage et de l'activité.</p> - -<p>Sur qui donc auriez-vous le droit de compter, si vous vous -abandonnez vous-mêmes?</p> - -<p>Est-ce sur les hommes? Votre incurie, votre silence ont en -partie découragé ceux qui soutenaient votre Droit: c'est à peine -s'ils vous défendent contre ceux qui, pour vous opprimer, -appellent à leur aide toutes les ignorances, tous les despotismes, -tous les égoïsmes, tous les paradoxes qu'ils méprisent eux-mêmes -lorsqu'il s'agit de leur sexe.</p> - -<p>L'on vous insulte, l'on vous outrage, l'on vous nie ou l'on -vous plaint, afin de vous asservir, et c'est à peine si vous vous -en indignez!</p> - -<p>Quand donc aurez-vous honte du rôle auquel on vous condamne?</p> - -<p>Quand donc répondrez-vous à l'appel que des hommes intelligents -et généreux vous ont fait?</p> - -<p>Quand donc cesserez-vous d'être des photographies masculines, -et vous déciderez-vous à compléter la Révélation de -l'humanité, en faisant enfin entendre le Verbe de la Femme dans -la Religion, la Justice, la Politique et la Science?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span> -Que faire? Dites-vous.</p> - -<p>Que faire, Mesdames? Eh! Ce que font des femmes de foi. -Regardez celles qui ont donné leur âme à un dogme; elles -s'organisent, enseignent, écrivent, agissent sur leur milieu et -sur les jeunes générations, afin de faire triompher la foi qui a -l'adhésion de leur conscience. Pourquoi n'en faites-vous pas -autant?</p> - -<p>Vos rivales écrivent des livres tout empreints de surnaturalisme -et de morale individualiste, pourquoi n'en écrivez-vous -pas qui portent le cachet du rationalisme, de la Morale solidaire -et d'une sainte foi au Progrès?</p> - -<p>Vos rivales fondent des maisons d'éducation, forment des professeurs, -afin de s'emparer des générations nouvelles au profit de -leurs dogmes et de leurs pratiques, pourquoi n'en faites-vous -pas autant au profit des idées nouvelles?</p> - -<p>Vos rivales organisent des ateliers, pourquoi ne les imitez-vous -pas?</p> - -<p>Est-ce que ce qui leur est licite, ne vous le serait pas?</p> - -<p>Est-ce qu'un gouvernement qui dit relever des principes de -89 et est issu du droit Révolutionnaire, pourrait avoir la pensée -d'entraver les héritières directes des principes posés par 89, -tandis qu'il laisserait agir librement celles qui leur sont plus ou -moins hostiles? Aucune de vous n'admet une telle possibilité, -n'est-ce pas?</p> - -<p>Que faire!</p> - -<p>Vous avez à fonder un journal pour soutenir vos réclamations.</p> - -<p>Vous avez à constituer un comité encyclopédique, qui rédige -<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span> -une suite de traités sur les principales branches des connaissances -humaines, afin d'éclairer les femmes et le peuple.</p> - -<p>Vous avez à fonder un Institut polytechnique pour les femmes.</p> - -<p>Vous avez à aider vos sœurs ouvrières à s'organiser en ateliers -d'après des principes économiques plus équitables que ceux -d'aujourd'hui.</p> - -<p>Vous avez à faciliter le retour au bien des femmes égarées -qui vous demanderont aide et conseil.</p> - -<p>Vous avez à travailler de toutes vos forces à la réforme des -méthodes d'éducation.</p> - -<p>Et, en présence d'une tâche si complexe, vous demandez: que -faire?</p> - -<p>Ah! si vous avez du cœur et du courage, femmes majeures, -levez-vous!</p> - -<p>Levez-vous! Et que les plus intelligentes, les plus instruites et -celles qui ont du temps et de la liberté constituent l'<i>Apostolat -de la Femme</i>.</p> - -<p>Qu'autour de cet Apostolat, se rangent toutes les femmes de -Progrès, afin que chacune serve la cause commune selon ses moyens.</p> - -<p>Et rappelez-vous, rappelez-vous surtout que l'<i>Union fait la force</i>.</p> - -<h3>II<br /> -<span class="small">PROFESSION DE FOI.</span></h3> - -<p>L'union fait la force, oui; mais à condition qu'elle soit fondée -sur des principes communs, non sur le dévouement à une ou -plusieurs personnes. Car les personnes passent et peuvent changer: -les principes restent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span> -Donc votre noyau de cristallisation, Mesdames, doit être -moins l'Apostolat que les principes qu'il professe, que son Credo, -sa profession de foi; car il lui en faut une pour rallier les intelligences -et les cœurs, et les diriger vers un but unique.</p> - -<p>Permettez-moi, Mesdames, d'essayer ici l'ébauche de ce -Credo, que nous diviserons en six titres et vingt quatre articles.</p> - -<p class="titre">1<sup>o</sup> LOI DE L'HUMANITÉ.</p> - -<p>1<sup>o</sup> <i>La loi de l'humanité est le Progrès.</i></p> - -<p>2<sup>o</sup> Nous nommons Progrès le développement de l'individu et -de l'espèce en vue de la réalisation d'un idéal de Justice et de -bonheur, idéal de moins en moins imparfait et qui est le produit -des facultés humaines.</p> - -<p>3<sup>o</sup> La loi de Progrès n'est pas purement fatale, comme les -lois du monde; elle se combine avec notre loi propre ou libre-arbitre; -d'où il résulte que l'humanité peut, pendant un certain -temps, comme l'individu, demeurer stationnaire et même rétrograder.</p> - -<p class="titre">2<sup>o</sup> INDIVIDU, SA LOI, SES MOBILES.</p> - -<p>4<sup>o</sup> Chacun de nous est un ensemble de facultés destinées à -former une harmonie sous la présidence de la Raison ou principe -d'ordre.</p> - -<p>5<sup>o</sup> La Raison reconnaît à chacune des facultés le droit de -s'exercer en vue du bien de l'ensemble, et dans la mesure du -droit égal posé par les autres facultés.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span> -6<sup>o</sup> Chacun de nous a pour aiguillon de ses actes le désir du -bien-être et du bonheur, et doit se proposer pour fin le triomphe -de notre liberté sur ce que les lois générales de l'univers ont de -blessant pour notre organisme; et, dans l'ordre moral, le -triomphe sur la tendance incessante de nos instincts égoïstes à -se sacrifier les instincts plus élevés de la Justice et de la Sociabilité.</p> - -<p>7<sup>o</sup> La destinée de l'individu s'accomplit par le développement -de ses facultés, le travail, la Liberté dans l'Égalité.</p> - -<p class="titre">3<sup>o</sup> BIEN ET MAL PHYSIQUES.</p> - -<p>8<sup>o</sup> La souffrance n'est qu'un désaccord mis en nous ou par -notre faute, ou par celle d'un mauvais milieu, ou par la solidarité -du sang. C'est un produit de notre insuffisance, de nos -erreurs ou de celles de nos prédécesseurs dans la vie.</p> - -<p>9<sup>o</sup> La souffrance et le mal sont des stimulants au Progrès, par -la lutte qu'on soutient pour en guérir et en garantir soi et ses -successeurs: si l'on ne souffrait pas, l'on ne progresserait pas, -parce que rien ne tiendrait en éveil et en action l'intelligence et -les autres facultés.</p> - -<p>10<sup>o</sup> Se résigner à la souffrance qu'on peut éviter sans commettre -le mal moral, c'est affaiblir son être; c'est un mal, une -erreur ou une lâcheté.</p> - -<p>11<sup>o</sup> S'imposer des souffrances, excepté celles que nécessite la -lutte contre l'exagération des penchants, est un acte de folie qui -tend à désharmoniser notre être, et le rend impropre à remplir -sa fonction dans l'humanité.</p> - -<p class="titre"><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span><br /> -4<sup>o</sup> MAL MORAL ET BIEN MORAL.</p> - -<p>12<sup>o</sup> Le mal et le bien, dans le sens moral, ne sont pas des -substances, des êtres en soi, mais l'expression de rapports jugés -vrais au faux entre l'acte de notre libre-arbitre et l'idéal du bien -posé par la conscience.</p> - -<p>13<sup>o</sup> L'âme d'une nation, c'est le Bien et le Juste: ce qui est -prouvé par ces deux faits: chute des civilisations et des empires -par l'affaiblissement du sens moral; décadence, par ce seul fait, -malgré le progrès littéraire, artistique, scientifique et industriel.</p> - -<p>14<sup>o</sup> L'affaiblissement du sens moral est le résultat de l'absence -d'un idéal élevé du Bien et de la Justice, et produit la prédominance -croissante des facultés égoïstes sur les facultés -sociales.</p> - -<p>15<sup>o</sup> La lutte est en nous par la constitution même de notre -être, parce qu'il y a antagonisme entre les instincts qui tendent -à notre satisfaction propre, et ceux qui nous relient à nos semblables; -parce que, d'autre part, les premiers nous sont donnés -dans toute leur âpre vigueur, tandis que les autres ne nous sont -donnés qu'en germe pour que nous ayons la gloire de -nous élever nous-mêmes de l'animalité à l'Humanité. De ces -faits, il résulte que la vertu, c'est à dire l'exercice du libre-arbitre -et de la force morale contre les empiètements des facultés -égoïstes, est et sera toujours nécessaire pour les maintenir -dans leurs limites légitimes, et les empêcher d'opprimer les -facultés supérieures.</p> - -<p class="titre"><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span> -5<sup>o</sup> HUMANITÉ, SA DESTINÉE.</p> - -<p>16<sup>o</sup> L'humanité est une. Les races et nations qui la composent -n'en sont que les organes ou éléments d'organe, et elles ont -leur tâche spéciale. L'idéal moderne est de les relier dans une -intime solidarité, comme sont reliés entre eux les organes d'un -même corps.</p> - -<p>17<sup>o</sup> L'humanité est elle-même l'auteur de son Progrès, de -sa Justice, de son idéal qu'elle perfectionne à mesure qu'elle -devient plus sensible, plus rationnelle et comprend mieux l'univers, -ses lois et elle-même.</p> - -<p>18<sup>o</sup> L'étude attentive de l'histoire de notre espèce nous -montre que la destinée collective de l'Humanité est de s'élever -au dessus de l'animalité, en cultivant les facultés qui lui sont -spéciales, et de créer en même temps les arts, les sciences, -l'industrie, la Société, afin d'assurer de plus en plus et à un -nombre toujours plus grand, la liberté, les moyens de se perfectionner -et le bien-être.</p> - -<p>19<sup>o</sup> L'histoire nous dit encore que le Progrès est en raison -du degré de liberté, du nombre des libres et de la pratique de -l'Égalité. D'où il résulte que la Liberté individuelle dans -l'Égalité sociale est un droit imprescriptible, le seul moyen de -donner à chaque individu puissance d'accomplir sa destinée qui -est un élément de la destinée collective: Voilà pourquoi la -France depuis 89 se propose pour idéal le triomphe de la Liberté -et de l'Égalité.</p> - -<p class="titre"><span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span> -6<sup>o</sup> ÉGALITÉ DES SEXES.</p> - -<p>20<sup>o</sup> Les deux sexes, étant d'espèce identique, sont, devant la -Justice, et doivent être devant la loi et la Société, parfaitement -égaux en Droit.</p> - -<p>21<sup>o</sup> Le couple est une Société formée par l'Amour; une association -de deux êtres distincts et égaux, qui ne sauraient s'absorber, -devenir un seul être, un androgyne.</p> - -<p>22<sup>o</sup> La femme n'a pas à réclamer ses droits <i>en tant que femme</i>, -mais uniquement comme <i>personne humaine et membre du corps -social</i>.</p> - -<p>23<sup>o</sup> La femme doit protester en tant qu'épouse, personne -humaine et citoyenne contre les lois qui la subordonnent, et -revendiquer ses droits jusqu'à ce qu'on les ait reconnus.</p> - -<p>24<sup>o</sup> Ce que quelques-uns ont nommé l'émancipation de la -femme dans l'Amour, est son esclavage, la perte de la civilisation, -la dégénérescence physique et morale de l'espèce. La -femme, tristement émancipée de cette manière, bien loin d'être -libre, est l'esclave de ses instincts, et l'esclave des passions de -l'homme.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Quelqu'incomplète et imparfaite que soit cette profession de -foi provisoire, si vous vous groupiez autour d'elle, Mesdames, -vous redonneriez un idéal à votre sexe qui se corrompt et conduit -l'autre à l'abîme.</p> - -<p>Vous imprimeriez à l'éducation un cachet de Justice, d'unité, -de rationalité qu'elle n'a jamais eu jusqu'ici.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span> -Vous agrandiriez et transformeriez la Morale.</p> - -<p>Pénétrées d'une vive foi en la solidarité humaine, vous travailleriez -sérieusement à la réforme des mœurs.</p> - -<p>Au lieu de mépriser les égarés des deux sexes, vous emploieriez -tout pour les remettre dans la droite voie: <i>car pas un de -nous ne peut se croire innocent, tant qu'il y a des coupables</i>.</p> - -<p>Vous moraliseriez le travail et les travailleuses.</p> - -<p>En un mot, vous prouveriez par vos œuvres, que vous êtes -dignes de jouir des droits que vous revendiquez; et vous fermeriez -la bouche à ces insipides babillards qui déblatèrent en -vers et en prose contre l'activité de la femme, la capacité de la -femme, la science de la femme, la rationalité et l'esprit pratique -de la femme.</p> - -<p>Mille ans de dénégations ne valent pas contre eux, croyez-moi, -Mesdames, cinq années bien remplies de travaux utiles et de -dévouement actif.</p> - -<h3>III<br /> -<span class="small">COMITÉ ENCYCLOPÉDIQUE.</span></h3> - -<p>Revenons, Mesdames, sur quelques-unes des œuvres collectives -que je vous ai signalées, et parlons tout d'abord du Comité -Encyclopédique.</p> - -<p>Le but de ce Comité devrait être de vulgariser les connaissances -acquises jusqu'ici par l'Humanité, en se conformant à la -doctrine générale esquissée dans le paragraphe précédent.</p> - -<p>Le Comité se composerait d'un nombre illimité de femmes, -cultivant chacune quelque spécialité artistique, scientifique, -<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span> -littéraire; elles se classeraient en autant de sections qu'il -y aurait de branches de connaissances à traiter, et les membres -de chaque section s'entendraient entre elles pour se diviser le -travail.</p> - -<p>Les membres du Comité ne perdraient pas de vue que leurs -ouvrages s'adressent à la classe des lecteurs peu ou point -instruits; que, conséquemment, elles doivent se préserver du -style scientifique, s'exprimer simplement, méthodiquement, et -ne pas laisser sans définition très claire les termes techniques -dont elles seraient parfois obligées de se servir.</p> - -<p>Le travail individuel achevé, devrait venir celui de la section -qui l'examinerait quant au fond; puis celui du Comité réuni -qui n'aurait à s'occuper que de la clarté, dont il pourrait mieux -juger que les spécialités, trop habituées au langage de la science -qu'elles cultivent pour s'apercevoir suffisamment quand il ne -peut être compris de tous.</p> - -<p>Outre ce rôle de public d'épreuve, le Comité devrait -veiller scrupuleusement à ce que l'auteur respecte les principes -généraux qui sont la base de la profession de foi. Ainsi par -exemple, un auteur qui traiterait de la formation de notre globe -et des manifestations successives de la vie sur la planète, ne -devrait pas s'écarter de la méthode rationnelle, et ne pourrait, -en conséquence, présenter un créateur posant les assises de la -terre et soufflant la vie dans des narines quelconques. Un -auteur qui traiterait d'histoire universelle, n'aurait pas à subordonner -les grands faits de l'humanité à la venue et à la mission -d'un homme, comme l'a fait Bossuet; mais à faire ressortir la loi -de Progrès, à tout subordonner au développement de la Justice -<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span> -et des facultés qui nous sont spéciales. Le Comité devrait bien -comprendre qu'il n'est pas là pour continuer le passé, pour -expliquer les faits par l'inconnu, mais pour préparer l'avenir, et -expliquer les faits par les lois qui n'en sont que la généralisation.</p> - -<p>L'ouvrage, approuvé par le Comité, serait livré à l'impression -et porterait en tête du titre: <i>Comité des femmes du Progrès</i>; -et, au dessous du titre, le nom de l'auteur ou des auteurs.</p> - -<p>En s'organisant et travaillant de cette manière, en livrant au -meilleur compte possible leurs traités, les femmes, en peu d'années, -auraient fait une encyclopédie populaire qui réformerait la -Raison, développerait le sens moral du peuple et de leur sexe, -vulgariserait, ferait aimer les principes du monde moderne que -le monde ancien tâche d'étouffer. En agissant ainsi, les femmes -instruites feraient plus pour le Progrès, plus contre les révolutions -sanglantes, les désordres qui les accompagnent et les réactions -qui les terminent, que toutes les mesures de répression qui -sont si fort du goût masculin et dont le résultat infaillible est une -nouvelle tempête.</p> - -<p>Outre l'avantage immense de rendre possible une encyclopédie -rationnelle et populaire à bon marché, le Comité offrirait à ses -membres le moyen de s'instruire. Bien peu d'entre nous ont des -connaissances générales suffisantes, quelque fortes d'ailleurs que -nous soyons sur une spécialité: notre éducation a été si défectueuse! -Dans le sein du Comité, chacune agrandirait sa propre -sphère en agrandissant celle de ses compagnes: les travaux particuliers -en vaudraient mieux, parce que toutes les connaissances -se tiennent. Ainsi en se dévouant à l'éducation nationale, les -membres du Comité compléteraient la leur.</p> - -<h3><span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span> -IV<br /> -<span class="small">INSTITUT.</span></h3> - -<p>Nous réclamons le doublement des lycées, des écoles spéciales: -mais la routine est si tenace, les préjugés si grands, qu'il -se passera bien du temps, peut-être, avant qu'on ait fait droit à -nos légitimes réclamations; il faut donc nous passer des hommes -jusqu'à ce qu'ils aient honte de leur injustice et de leur -déraison.</p> - -<p>Comment nous y prendrons-nous en ce qui touche l'instruction?</p> - -<p>Nous n'avons qu'une chose à faire; c'est de fonder un Institut -polytechnique pour cultiver les vocations dites exceptionnelles, -et former des institutrices d'après les principes modernes.</p> - -<p>A cette proposition, plusieurs objections sont faites. Pourquoi, -dira-t-on, cultiver chez les femmes des spécialités qui ne -peuvent être des professions pour elles? Vous les exposez à des -déboires, à des souffrances. Nous pourrions répondre: épouse -d'un astronome, la mathématicienne partagera ses travaux; -La chimiste, épouse d'un chimiste, lui aidera; épouse d'un -manufacturier, elle lui rendra de grands services.</p> - -<p>La physicienne, la mécanicienne, la femme médecin, etc., -épouseront de préférence le physicien, le mécanicien, le médecin, -et le travail commun donnera des résultats supérieurs.</p> - -<p>Nous pourrions encore répondre que la femme dispensée du -travail par la richesse ou l'aisance, a toujours du temps de reste; -<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span> -qu'il est plus sain pour elle de l'employer à la culture d'une -science ou d'un art, qu'à courir les magasins, à faire des visites -oiseuses, à s'occuper de chiffons ou, pour se préserver des bâillements, -à filer quelqu'intrigue avec un amant qui ne l'amuse -guère.</p> - -<p>Voilà ce que nous pourrions répondre, si nous étions purement -utilitaires, mais comme avant l'utilité est le Droit, nous -disons:</p> - -<p>Les femmes qui ont des vocations, dites exceptionnelles, ont -le droit de les cultiver comme les hommes.</p> - -<p>Si elles ne se préparaient pas à prendre leur place, si elles ne -sentaient pas vivement qu'elles ont le droit de la prendre, si elles -ne souffraient pas de leur injuste exclusion, cette place, elles ne -l'auraient jamais.</p> - -<p>Il faut donc qu'elles souffrent et s'indignent: c'est de là que -sortira la reconnaissance de leur Droit.</p> - -<p>D'ailleurs la jeune Amérique est là: nous aurons le moyen -d'y trouver de l'emploi pour les vocations exceptionnelles. Ce -ne sera pas la première fois que la France aura forcé ses enfants -à mettre leur intelligence et leur industrie au service d'autres -pays.</p> - -<p>D'autres nous disent: Ne trouvez-vous donc pas les institutrices -suffisamment instruites, que vous voulez en former par -d'autres méthodes? Nous répondons: leur instruction est morcelée, -incomplète, littéraire, si l'on veut, mais dépourvue de -toute philosophie, de tout point de vue général; on leur inculque -une foule de notions fausses et contradictoires; elles n'ont -pas la fermeté de refuser d'enseigner ce qu'elles ne croient pas, -<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span> -et ménagent des préjugés, qu'au fond du cœur, elles ne partagent -point.</p> - -<p>L'élève de l'Institut serait, au contraire, une rationaliste, -une progressiste, solidement imbue de l'Idéal qu'on lui aurait -fait vérifier par l'étude de l'histoire, des religions et des lois; -elle ne dirait que ce qu'elle penserait; ne ferait pratiquer que ce -qu'elle croirait et pratiquerait elle-même. Digne, morale, vraie, -autant par principe que par habitude, méthodiquement et philosophiquement -instruite, sentant l'importance de la vie, la gravité -de son rôle, portant dans tous ses rapports l'idée du Droit -et du Devoir, la fille de l'Institut saurait partout remplir la tâche -que lui imposent ses aptitudes et son titre de membre de l'humanité.</p> - -<p>Ce ne serait pas elle, à la vérité, qui dirait langoureusement -et sottement à son mari: toi, rien que toi, toujours toi; mon -enfant c'est encore toi; car on lui aurait appris que c'est manquer -à ce qu'on se doit, que de s'absorber dans un être toujours -faible, souvent vicieux et despote; que ce serait manquer à son -devoir envers l'humanité, que de mettre une affection particulière -au dessus des affections générales, et de se disposer ainsi à -sacrifier la justice et l'univers à un sentiment égoïste.</p> - -<p>A l'instruction solide et méthodique, nécessaire à l'institutrice, -l'élève de l'Institut joindrait les connaissances anatomiques, physiologiques -et hygiéniques si nécessaires à ceux qui dirigent -l'éducation, et la meilleure méthode d'enseignement, celle de -Frœbel modifiée, par exemple.</p> - -<p>Pense-t-on que des institutrices ainsi formées, manqueraient -d'occupation? Je ne le crois pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span> -Sur toute la surface de l'Europe, des familles dévouées à l'idée -nouvelle, aujourd'hui assez embarrassées pour donner une institutrice -à leurs enfants, ne manqueraient pas d'en demander une -à l'Institut.</p> - -<p>La supériorité de connaissances et de méthode engagerait, -d'autre part, une foule de gens à préférer les élèves de l'Institut -pour les leçons particulières.</p> - -<p>Enfin, les élèves de la maison mère fonderaient en France et -à l'étranger des pensions qui ne seraient, par l'esprit et l'enseignement, -que des succursales de l'Institut; pensions dans lesquelles -les parents qui partagent notre foi ne manqueraient pas -de placer leurs filles; tandis que les parents qui n'ont aucun -principe arrêté, et qui forment la grande majorité, y enverraient -les leurs à cause de la variété des connaissances, et de la solidité -des principes qu'elles y puiseraient.</p> - -<p>Toutes ces enfants de l'Institut et leurs élèves formeraient -bientôt une pépinière de réformatrices qui régénéreraient la -famille, et prépareraient la transformation pacifique de la -Société, l'extension du Droit et le progrès de la Justice.</p> - -<p>On demande qui formerait le corps enseignant de l'Institut. -Nous répondons: autant que possible, des membres du Comité -encyclopédique: car ce qui est important, c'est l'unité de -Doctrine.</p> - -<p>On dit encore: mais y aura-t-il assez de femmes capables -pour remplir cette double tâche? Nous répondons de nouveau: -oui; car en toute branche des connaissances, sont, parmi nous, -des spécialistes distinguées: que toutes ces femmes <i>veuillent</i>, et -les choses s'organiseront promptement.</p> - -<h3><span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span> -V<br /> -<span class="small">JOURNAL.</span></h3> - -<p>Depuis quelque temps, dans les rangs des femmes avancées -se fait sentir le besoin d'une feuille périodique, non seulement -pour soutenir la cause de leur Droit et travailler à la réforme -des mœurs et de l'éducation, mais pour créer une critique et une -littérature nouvelles, et trouver le placement d'articles sérieux -que les journaux masculins, même dirigés par des hommes de -Progrès, repoussent de leurs colonnes, dans lesquelles ils admettent -les travaux souvent médiocres de gens qui ne sont pas dans -le courant de la Réforme.</p> - -<p>Nous n'apprécierons pas cette conduite de quelques-uns de -ceux qui se disent nos frères: mais puisque beaucoup d'entr'eux -nous refusent l'hospitalité, au lieu de nous en lamenter et de -nous en étonner, bâtissons-nous une maison qui soit à -nous.</p> - -<p>Pour rendre des services et réussir, le journal ne devrait arborer -le drapeau d'aucune secte sociale, et devrait éliminer les -questions politiques et religieuses proprement dites: car il ne -saurait descendre dans l'arène des passions de sectes et de partis -sans nuire à la cause qu'il défendrait.</p> - -<p>La rédaction devrait être pénétrée de cette vérité: que la bonne -foi, l'honneur, le dévouement se rencontrent sous toutes les -bannières; que l'habitude, l'éducation, les relations de famille -nous classent bien plus que notre volonté. C'est en se tenant à -<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span> -ce point de vue élevé, qu'il lui serait possible de rester juste, -équitable, et même indulgente envers les personnes, tout en combattant -les doctrines erronées.</p> - -<p>Le journal devrait être le drapeau d'une nouvelle École -fondée, non plus sur le Mysticisme ou la Métaphysique, mais sur -la Raison qui déduit nos Droits et nos Devoirs de nos facultés, -de nos besoins, de nos rapports.</p> - -<p>L'œuvre de ce journal serait de modifier l'opinion par la critique -rationnelle des lois, des institutions, des mœurs qui oppriment -la femme;</p> - -<p>De poursuivre, par voie de pétition, les réformes mûres dans -les esprits;</p> - -<p>De signaler les faits de misère et de corruption fruits de -l'ignorance, de l'oisiveté et de la situation précaire des -femmes;</p> - -<p>D'intéresser les particuliers et le gouvernement à des mesures -spéciales propres à diminuer l'ignorance et la misère;</p> - -<p>D'élaborer les méthodes d'éducation au point de vue moderne;</p> - -<p>De critiquer les œuvres d'art et de littérature, non pas seulement -au point de vue de la forme, car l'art pour l'art est une -niaiserie; mais au point de vue du fond et de la portée morale;</p> - -<p>De rendre compte des ouvrages sérieux;</p> - -<p>De mettre la science à la portée de tous;</p> - -<p>De travailler à l'élaboration de la morale solidaire;</p> - -<p>Enfin, de soutenir la polémique que soulèveraient ses doctrines, -<i>en mesurant ses coups sur ceux des adversaires</i>; car il le -faut dans notre spirituel pays de France, où l'on a toujours -<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span> -raison quand on est battant, toujours tort quand on est -battu.</p> - -<p>Que celles qui me lisent y réfléchissent: si elles veulent sincèrement -le triomphe de leur cause, la réforme pacifique de la -Société, il faut qu'elles deviennent une puissance; et elles ne le -seront que par un organe périodique de publicité. Un livre, -quelque bon et fort qu'il puisse être, ne produit qu'une impression -fugitive sur le public: mais une feuille qui vient à époques -rapprochées et à jour fixe frapper les mêmes cordes du cerveau, -leur fait contracter l'habitude de vibrer d'une certaine manière: -ce qui, une première fois, semble étrange, quelquefois inadmissible, -finit par paraître très admissible et très normal quand on s'y -est accoutumé. Une cause est gagnée quand l'opinion est pour -elle: or cette opinion, en ce qui concerne notre droit, c'est à -nous de la former et, je le répète, c'est beaucoup moins par des -livres que par un journal que nous y parviendrons.</p> - -<h3>VI<br /> -<span class="small">ATELIERS.</span></h3> - -<p>Une question était à l'ordre du jour en 1848; elle est toujours -palpitante au fond des choses: c'est le Droit au travail, -dont se sont raillés une foule de gens à courte vue, parce qu'ils -n'ont pas compris que le Droit au travail est celui de vivre, -dont ne peut être éliminé celui qui est né; parce qu'ils n'ont pas -compris que le Droit au travail est le droit à la dignité, à la -vertu; que c'est la Justice entrant dans le domaine de l'activité -<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span> -et de l'échange; c'est à dire la Justice entrant dans sa quatrième -phase pour constituer le Droit industriel.</p> - -<p>Nous n'avons point à nous arrêter sur cette grave et brûlante -question qui n'est pas près d'être résolue; seulement nous voudrions -que les femmes de progrès s'occupassent d'organiser des -ateliers d'après les principes de l'association, de manière à ce -que le salaire des travailleuses augmentât: tout le monde sait -que cela se peut.</p> - -<p>Ce qui se peut encore, c'est de fonder des ateliers d'apprentissage -où les jeunes filles seraient préservées de la corruption -qui les atteint dans les ateliers dépendant de l'industrie privée: -à ce sujet nous pourrions faire de bien tristes révélations.</p> - -<p>Ce qui se peut, enfin, c'est de faire voter aux associées de ces -ateliers un règlement qui expulse toute femme de mœurs condamnables, -comme sont éliminés d'une association d'hommes -actuellement existante, ceux qui se sont enivrés trois fois.</p> - -<p>L'Apostolat ne pourrait-il encore organiser ce qui l'est parmi -des ouvrières Américaines, <i>des associations de chasteté</i>?</p> - -<p>C'est dans ces ateliers de travailleuses et d'apprenties, c'est -dans ces associations de femmes, que l'Apostolat pourrait le -mieux rappeler l'ouvrière au sentiment de sa valeur, de sa -dignité, la relever à ses propres yeux, lui parler de ses devoirs -de femme, de mère et d'épouse, lui révéler nos grandes destinées, -lui inculquer la meilleure méthode d'élever ses enfants, la -rendre enfin un instrument de salut social.</p> - -<p>Ah! Ce ne sont pas les travailleuses, Mesdames, qu'on trouve -jalouses des supériorités qui se rencontrent dans leur sexe. -Comme elles en sont fières, au contraire; comme elles les -<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span> -aiment, quand elles sentent qu'elles en sont aimées, estimées; -qu'on ne désire rien tant que de les éclairer, de les instruire. -Comme l'apôtre de leur sexe les verrait, la figure souriante, -attacher leurs regards attentifs sur elle, lorsqu'elle leur dirait: -mes bonnes amies, voilà la droite voie; celle que vous devez -suivre pour respecter en vous le noble caractère de l'humanité. -Travailleuses de la pensée, travailleuses des bras, nous sommes -toutes utiles à l'accomplissement de l'œuvre commune. Par vous -seules, femmes du peuple, la France peut être régénérée et -sauvée, si vous savez comprendre et remplir vos grandes fonctions -de mères et d'épouses. Instruisez doucement et fraternellement -vos enfants et vos maris comme je vous instruis moi-même; -répétez-leur sans cesse que les <i>Droits sont la condition -de l'accomplissement des devoirs; que le Devoir est leur raison -d'être, leur justification</i>. Jusqu'ici les révolutionnaires ont parlé -des droits, et ont laissé les devoirs dans l'ombre; c'est à vous, -femmes, à rétablir l'harmonie; car le Droit seul c'est la licence, -l'oppression; le Devoir seul c'est la servitude. Apprenez à tout -ce qui vous entoure que l'on ne doit pas sacrifier la patrie à la -famille, pas plus que la dignité personnelle et la Justice au -bien-être. C'est en agissant comme je vous le conseille, que -vous vous montrerez dignes de nos braves grands pères qui combattaient -nu pieds et sans pain pour la défense du sol national -et de la Liberté.</p> - -<p>Femmes de la bourgeoisie, entendez-moi bien, c'est en aimant -vos sœurs du peuple et le peuple lui-même d'un amour de mère, -c'est en vous dévouant à les éclairer, à les moraliser, c'est en -vous élevant au dessus des passions masculines qui divisent, et -<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span> -non pas en les partageant et, ce qui est plus odieux, en les excitant, -que vous rapprocherez les cœurs et fusionnerez les intérêts; -que vous travaillerez à faire de la France, la véritable Grande -Nation, digne de servir d'exemple à l'Univers.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE II.<br /> -<span class="medium">ÉDUCATION RATIONNELLE; LETTRES A UNE INSTITUTRICE.</span></h2> -</div> - -<h3>I</h3> - -<p>Nous sommes convenues, Madame, que l'éducation privée est -toujours défectueuse, parce que l'enfant, ne vivant pas dans la -société de ses égaux, ne s'habitue pas à la vie sociale, et qu'il -s'imprègne de tous les préjugés de la famille.</p> - -<p>Nous sommes convenues encore que la fonction d'éducateur, -requérant des facultés spéciales, ne peut pas être remplie par -tous les pères et toutes les mères; ce qui conduit encore à la -nécessité de l'éducation collective.</p> - -<p>Vous voulez fonder, dites-vous, une maison modèle et vous -me demandez mes conseils. Je vous les donnerai bien volontiers; -mais vous tâcherez de me comprendre à demi-mots; car je ne -puis vous donner ici que des indications très générales.</p> - -<p>Nous définirons l'Éducation: <i>l'art de développer l'être humain -en vue de sa destinée particulière, mise en harmonie avec la destinée -collective de notre espèce</i>.</p> - -<p>Vous et vos collaboratrices devez donc vous être formé l'Idéal -de cette destinée, et avoir en elle foi complète.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span> -En outre, vous et vos collaboratrices devez connaître la -nature humaine en général, et vous faire une idée nette de celle -de chacune de vos élèves.</p> - -<p>Enfin, il faut que vous possédiez une bonne méthode, c'est à -dire une méthode rationnelle de direction.</p> - -<p>Parmi les définitions qui ont été données de notre nature, se -trouvent celles-ci:</p> - -<p>L'homme est un composé d'esprit et de matière;</p> - -<p>L'homme est une intelligence servie par des organes;</p> - -<p>L'homme est sensation—sentiment—connaissance;</p> - -<p>L'homme est une liberté organisée.</p> - -<p>Mais ni vous ni moi ne savons ce que c'est que la matière, ce -que c'est que l'esprit ou l'âme, où finit l'un où commence l'autre; -ces définitions, fussent-elles vraies, ne nous peuvent servir à -rien.</p> - -<p>La troisième est incomplète, puisqu'elle néglige le libre -arbitre, la meilleure arme de l'éducateur.</p> - -<p>La quatrième, qui est de P. J. Proudhon, flatterait assez -notre penchant; mais nous sommes bien obligées de nous dire -qu'elle n'est pas exacte, puisqu'une partie de notre vie se passe -dans la fatalité de l'instinct.</p> - -<p>Vous vous rappelez que nous avons défini l'être humain: un -ensemble de facultés destinées à s'harmoniser par la liberté sous -la présidence de la Raison; mais cette définition a besoin d'être -développée par l'éducateur; c'est à dire qu'il doit bien connaître -nos divers groupes de facultés, l'âge de leur prépondérance, leur -antagonisme, etc.</p> - -<p>Il doit considérer chacun de nous comme une synthèse -<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span> -vivante, où l'organe et la fonction sont inséparablement unis; -tellement dépendants l'un de l'autre, qu'on ne peut opprimer, -exalter l'un, sans opprimer, exalter l'autre; qu'en un mot toute -manifestation de ce qu'on nomme l'âme, se révèle comme fonction -d'une partie de notre corps, conséquemment que, cultiver le -corps, c'est cultiver l'âme et réciproquement.</p> - -<p>Ceci bien entendu, vous devez avoir toujours présent à la -pensée que la vie n'est pas un être en soi, qu'elle est le produit -d'un rapport: ainsi il n'y aurait pas de vie végétative au cerveau, -si cet organe n'était excité par la présence du sang, s'il -n'était pas mis en contact, en rapport avec lui; il n'y aurait -point d'images dans le cerveau, s'il n'était mis en rapport, par -les sens, avec les corps qui les <i>occasionnent</i>, pas plus qu'il n'y -aurait vie de l'estomac, s'il n'était mis en rapport avec le bol -alimentaire.</p> - -<p>De ces observations, vous devez conclure qu'il suffit, pour -développer un organe et le rendre fort et vivant, de l'exposer, -dans une juste mesure et <i>graduellement</i>, à l'action de ses excitants -propres: que tout organe grandit vitalement par la lutte -et s'étiole par le repos.</p> - -<p>L'exercice soutenu d'un organe quelconque, outre qu'il le -développe, le rend plus fort, plus vivant, produit l'<i>habitude</i>. -L'habitude qui, vous le savez, modifie profondément notre être, -nous imprime un cachet particulier, nous rend indifférentes, -agréables, nécessaires mêmes, des impressions et des choses -d'abord désagréables ou nuisibles; nous rend facile ce que nous -croyions impossible; nous fait, en un mot, une seconde nature, -transmissible par la génération.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span> -Toutes ces lois physiologiques sont vos armes: c'est à vous -de savoir convenablement les employer.</p> - -<p>Il y a en nous deux domaines: celui de l'instinct et celui du -libre arbitre: le premier, qui est le plus étendu, comprend nos -impulsions simples et involontaires.</p> - -<p>Ces impulsions sont aveugles, et se divisent en plusieurs -groupes: celles qui sont les premières éveillées, se rapportent à -la conservation de nous-mêmes: l'enfant est un égoïsme organisé. -Vient ensuite le groupe des impulsions sociales qui nous -relient à nos semblables; puis les impulsions conservatrices de -l'espèce qui s'éveillent dans la jeunesse, et entrent en lutte -contre les facultés sociales.</p> - -<p>Avec ces groupes qui se rapportent à notre conservation individuelle, -à celle de l'espèce et de la société, il y en a d'autres qui -nous mettent en rapport avec la nature pour la connaître et la -modifier: telles sont les facultés intellectuelles, scientifiques, -artistiques, industrielles, la tendance à l'idéal, etc.</p> - -<p>Toutes ces impulsions ont pour ministre la <i>volonté</i>, qu'il faut -bien se garder de confondre avec le <i>libre-arbitre, ou faculté de -choisir, entre deux incitations contemporaines, celle à laquelle on -obéira de préférence</i>.</p> - -<p>Une division et une analyse philosophique de nos facultés, -de l'influence que chacune d'elles exerce sur toutes les autres, -ne saurait trouver place dans ces indications générales; nous -dirons seulement que vous devez donner une grande force, par -un exercice continuel, aux instincts sociaux et à la Raison qui -juge de la vérité des rapports, afin que les facultés égoïstes et -celles de la conservation de l'espèce demeurent dans leurs -<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span> -limites légitimes: car elles sont naturellement plus nombreuses -et plus fortes que celles qui nous relient à nos semblables.</p> - -<p>Dans l'idéal qui doit avoir la foi de vos élèves, l'humanité est -son œuvre propre: ce qu'elle a produit et produira de bien est -et sera le résultat du développement de ses facultés, du triomphe -de sa volonté, de sa Raison, de sa liberté sur les fatalités naturelles. -Un tel idéal vous oblige, non seulement à cultiver la -Raison de vos élèves, mais encore à respecter en elles <i>la liberté</i>, -<i>la volonté</i>, <i>l'instinct de lutte</i>: vous persuadant bien que les êtres -de volonté faible ne sont bons qu'à porter des fers et ne peuvent -être vertueux.</p> - -<p>Pour se respecter et, par suite, respecter autrui, il faut se -sentir libre et digne; donc vous ne devez pas amoindrir dans -vos élèves le sentiment de leur valeur et de leur dignité.</p> - -<p>Tous nos progrès étant dus à la culture de notre intelligence, -de notre Raison et de notre Sensibilité, vos soins doivent tendre -à les développer chez vos élèves; à les habituer à ne rien croire -de ce qui contredit la science; car tout serait perdu si vous -placiez en elles la contradiction.</p> - -<p>La régularité et la justesse de nos fonctions dépendant du bon -état de nos organes, vous devez prendre tous les moyens pour -que la santé de vos élèves soit solide, vigoureuse. Une santé -faible fait autant d'esclaves que le défaut de volonté ou de -dignité, ou que la prédominance des instincts égoïstes.</p> - -<p>Nous voilà donc bien loin déjà de la méthode ancienne, -puisque vous ne devez ni humilier, ni frapper vos élèves, ni -<i>briser leur volonté, ni leur ordonner de croire</i>, ni les punir en -<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span> -nuisant à leur santé, <i>ni leur tolérer la soumission au mal physique -ou moral qu'elles peuvent empêcher</i>.</p> - -<p>Ces généralités dites, arrêtons-nous sur l'éducation physique.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>L'éducation commence dès le berceau; je vous conseille donc -d'avoir un établissement préparatoire annexe pour les enfants -de six mois à cinq ans. Vous les feriez diriger et surveiller par -des jeunes filles préalablement instruites de la méthode de -Frœbel un peu modifiée.</p> - -<p>Loin de soustraire ces jeunes enfants à l'influence du froid, -de la chaleur, etc., accoutumez-les graduellement à les subir, le -premier surtout.</p> - -<p>Tous les jours, à moins de contre-indications qui ne peuvent -être que temporaires, l'enfant doit prendre un bain d'eau froide -de quelques minutes, puis être promené à l'air quand il ne -pleut pas.</p> - -<p>Jamais il ne doit être tenu dans une salle chauffée au poêle.</p> - -<p>Aussitôt qu'il peut s'asseoir, vous le ferez mettre sur une couverture -et le laisserez se rouler, essayer ses forces.</p> - -<p>Vous recommanderez aux mères de s'abstenir d'emmailloter -leurs enfants; d'avoir le soin de leur laisser les membres et la -poitrine libres, la tête nue ou très légèrement couverte; de tourner -leur petit lit de manière à ce qu'ils aient la lumière directement -en face si elle est peu vive, et directement opposée si elle -l'est beaucoup, afin d'éviter le strabisme, la fatigue des yeux ou -leur différence de force; vous leur recommanderez aussi de les -<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span> -coucher plus longtemps sur le côté gauche que sur le droit, parce -que l'enfant fort jeune a le foie très développé.</p> - -<p>Quand l'enfant marchera seul, vous prescrirez qu'on lui laisse -prendre tout le mouvement qu'il lui plaira, en le soumettant, par -l'imitation, à certains mouvements réglés, afin de développer et -d'égaliser la force de ses muscles, et de le préparer à une gymnastique -sérieuse à laquelle vous soumettrez toutes vos élèves -de cinq à seize ou dix-sept ans.</p> - -<p>Aux exercices gymnastiques, vous ajouterez la natation et des -promenades auxquelles vous donnerez toujours un but utile.</p> - -<p>Je vous recommande d'éviter la flanelle sur la peau, les vêtements -trop chauds; point de corsets; que vos élèves soient -vêtues de pantalons, de tuniques flottantes, retenues à la taille -par une ceinture quand elles sortiront, et d'un chapeau rond -contre la pluie et le soleil. Ne les harcelez pas des éternels: -prends garde, tu vas prendre froid, tu vas te mouiller, tu vas -gagner un coup de soleil, tu vas déchirer ou salir ta robe, ton -pantalon: laissez-les libres et acquérir de l'expérience à leurs -dépens; il n'y a que celle-là dont on profite.</p> - -<p>Vous n'aurez pas non plus la maladresse de leur interdire de -grimper aux arbres, de franchir les fossés, de lutter ensemble, -sous prétexte que ce sont des exercices masculins: jamais ne -dites à vos enfants: une fille ne doit pas faire cela: c'est bon -pour un garçon. Quelles bonnes raisons auriez-vous à lui en -donner? l'<i>usage</i> n'est pas une réponse convaincante pour une -rationaliste.</p> - -<p>Accoutumez vos enfants à l'ordre et à la propreté, car on -transporte le goût de l'ordre physique dans les choses morales -<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span> -et intellectuelles. Et, comme vous voulez qu'elles sachent que -chacun est tenu de subir les conséquences de ses propres actes, -et n'a le droit de compter que sur soi pour réparer ses fautes et -sa maladresse; que, devant la Justice, personne ne nous doit -rien pour rien; que c'est un acte de pure bonté que de rendre un -service sans compensation, habituez-les de bonne heure à se -suffire selon leurs forces, à nettoyer elles-mêmes les taches -qu'elles se font, à raccommoder leur linge puis, peu à peu, à -faire leur lit, à nettoyer leur chambre, leurs vêtements, leurs -chaussures, à aider par escouades aux travaux de la cuisine, de -la buanderie, etc.</p> - -<p>Déclarez aux mères qui vous confient l'éducation de leurs -filles, que vous les élevez de manière à ce qu'elles ne servent -aucun homme: que, de retour dans leur famille, elles ne rendront -à leurs frères aucun service sans équivalent, parce qu'elles -se considéreront comme leurs égales.</p> - -<p>Les enfants sont exigeants, despotes, parce qu'ils ne comprennent -pas la Justice. Vous devez donc vous attendre à voir -les plus jeunes de vos filles exiger des grandes et des domestiques -les services qu'elles ne peuvent se rendre, et se montrer -insolentes et colères lorsqu'on refusera. Ne vous épuisez pas à -faire de la morale: demandez-leur tranquillement ce qu'elles -donnent en échange des services qu'elles demandent. Rien, -seront-elles forcées de vous répondre.</p> - -<p>Eh! bien, leur direz-vous, vous n'avez donc rien à exiger. -Vous êtes faibles, bien à plaindre de ne pouvoir vous suffire, -d'avoir besoin des gens qui n'ont nul besoin de vous: tout ce -que l'on fait pour vous est donc pure bonté; or, mes chères -<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span> -enfants, ne trouveriez-vous pas que ce serait une sotte manière -de vous rendre bonnes pour les autres, que de s'y prendre à -votre égard comme vous vous y prenez à l'égard de telles et -telles? Rendriez-vous un service que vous ne devez pas, à celles -qui l'exigeraient insolemment? Elles seront bien forcées de vous -répondre que non. Alors, leur direz-vous, demandez ce service -comme vous trouveriez juste qu'on vous le demandât.</p> - -<p>Quelque jeune que soit une enfant, ne cédez jamais à ses -caprices et à ses exigeances: rappelez-vous qu'un enfant n'est -fort que de la faiblesse de ceux qui l'entourent: il ne pleure ni -ne crie à crédit. Toutefois que votre résistance soit calme; ne -grondez pas, n'élevez pas la voix, n'essayez pas d'intimider -l'enfant: il faut qu'il cède à la nécessité ou à la raison, non pas -à la peur qui affaiblit l'âme.</p> - -<p>Disons quelques mots du régime alimentaire. Les jeunes -mères qui porteront leurs enfants à votre maison annexe, -vous demanderont souvent des conseils sur ce point: dites-leur -que toute mère doit nourrir son enfant, à moins qu'il ne soit -constaté qu'elle est trop faible ou atteinte d'une affection organique; -qu'après le lait de la mère, celui qui convient le mieux, -est celui d'une autre femme ayant à peu près le même âge, la -même carnation, la même couleur d'yeux et de cheveux; mais, -qu'en général, si elles ne sont pas bien sûres de la nourrice, il -vaut mieux élever l'enfant au biberon: le meilleur lait pour cet -usage serait celui de la jument; mais comme il est difficile de -se le procurer, il faut avoir celui de la même vache: le lait de -chèvre rend les enfants vifs, capricieux, mobiles: il faut l'éviter. -Peu à peu l'on ajoute à cette nourriture de la panade faite -<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span> -avec de la croûte de pain desséchée au four. En général l'alimentation -doit être réglée sur la dentition: plus celle-ci est -difficile et tardive, moins la nourriture doit être substantielle, et -plus l'allaitement doit se prolonger.</p> - -<p>Quand l'enfant mange seul, comme il faut éviter la prédominance -de l'instinct nutritif qui pousse à l'égoïsme et empêche la -culture d'un idéal élevé, la nourriture doit être simple: le lait, -les œufs, les légumes, les fruits cuits ou bien mûrs et le pain à -discrétion: telle doit être la base de l'alimentation de l'enfant; -la viande doit être donnée en très petite quantité et toujours -bien cuite: un régime de viandes presque crues, rend dur et -arrogant. Je vous recommande par dessus tout d'éviter pour vos -élèves, le thé, le café, les liqueurs, les épices et le vin pur. Rappelez-vous -que les excitants sont souvent le germe des terribles -habitudes qui tuent l'enfance. Vous éviterez aussi avec soin les -bonbons et les pâtisseries qui gâtent l'estomac, et vous ne promettrez -jamais ces choses en récompense, pas plus que vous ne -donnerez du pain sec comme punition. Vos enfants sont des êtres -humains que vous devez conduire par l'honneur non par les -papilles nerveuses de la langue.</p> - -<p>Revenons aux qualités morales.</p> - -<h3>III</h3> - -<p>L'enfant est naturellement voleur parce qu'il est égoïste, et -ne comprend pas la Justice;</p> - -<p>Il est naturellement menteur parce qu'il sait ce qui déplaît, veut -le faire pour se contenter, mais ne veut pas être grondé et puni;</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span> -Il est naturellement colère parce qu'il s'aime, et s'irrite qu'on -résiste à ce qui lui plaît;</p> - -<p>Faible, il est rusé, fort il frappe sans pitié; rarement il est -généreux parce qu'il ne sent que lui-même;</p> - -<p>En général, il est très tendre au mal et se lamente pour la -moindre chose;</p> - -<p>Selon son degré de force, il est tyran ou lâche et sournois.</p> - -<p>Mais il a l'imagination vive, la mémoire bonne, un trésor de -foi inépuisable, une admirable logique, l'instinct d'imitation, et -la divination des sentiments qu'éprouvent pour lui ceux qui -l'entourent.</p> - -<p>Défendez, sous peine de renvoi immédiat, à vos collaboratrices -et à vos domestiques de dire à vos élèves des contes de -sorciers, de revenants, de loups-garous, de croquemitaine: il vaudrait -mieux qu'elles fissent mille fautes, que d'être retenues d'en -faire une seule par la crainte d'une de ces absurdités; que jamais -les contes de fée ne trouvent d'accès dans votre maison: cela -fausse l'esprit: que rien n'entre dans la pensée de vos élèves qui -ne puisse y demeurer; ne les trompez jamais: s'il n'est pas possible -de satisfaire à une question, il vaut mieux leur dire qu'elles -ne sont pas en état de comprendre la réponse.</p> - -<p>Vos enfants étant observatrices et imitatrices, vous veillerez -à ce que rien de ce qu'elles verront et entendront ne puisse être -imité: vos exemples vaudront toujours mieux que des leçons.</p> - -<p>Agissez de manière à ce que vos enfants sentent que vous les -aimez, afin qu'elles vous aiment et aient pleine confiance en -vous; mais en même temps qu'elles soient convaincues de votre -Raison et de votre fermeté.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span> -Rappelez-vous surtout que, lorsqu'elles sont jeunes, vous ne -les corrigerez qu'en en appelant à leur égoïsme.</p> - -<p>A celles qui sont voleuses, point de morale; prenez-leur la -chose qu'elles préfèrent. Quand elles s'en lamenteront, dites-leur -simplement: pourquoi avez-vous fait à votre compagne ce -que vous êtes désolées qu'on vous ait fait? Rendez ce que vous -avez pris et dites à celle que vous avez lésée: je suis fâchée de -t'avoir fait ce que je ne voudrais pas que tu me fisses. Si vous -récidivez, vous aurez la honte de rester à la maison, tandis que -vos compagnes viendront avec moi faire une promenade pour -s'instruire sur telle chose: la voleuse mérite d'être ignorante.</p> - -<p>A celles qui sont menteuses, point de morale; prenez l'air -sérieux; et quand elles vous disent quelque chose: je ne sais si -cela est vrai, répondrez-vous; comment voulez-vous que je croie -quelqu'un qui a été assez lâche pour ne pas dire la vérité. La -menteuse témoignera de la honte et du chagrin, vous promettra -de ne plus recommencer: alors revenez franchement à elle et ne -lui reparlez plus de sa faute que pour lui dire: tu n'avais pas -songé que mentir accuse de la crainte, que la crainte est une -lâcheté, que tu ne devais pas mentir aux autres, parce que tu ne -voudrais pas qu'on te mentît; je suis sûre que, maintenant que -tu as réfléchi, tu ne commettras pas cette vilaine action.</p> - -<p>Si votre élève est colère et frappe, exigez que la personne -frappée le lui rende, afin qu'elle sache ce que c'est; puis enfermez-la -dans une chambre sans dire un mot. Lorsqu'elle sera -revenue au calme, dites-lui tranquillement qu'elle s'est fait passer -pour folle, a excité la pitié, donné un mauvais exemple et -offensé quelqu'un; qu'il ne lui sera permis de rentrer au milieu -<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span> -des autres que lorsqu'elle aura fait ses excuses à la personne -qu'elle a offensée, et dit à ses compagnes: je suis fâchée d'avoir -fait ce que je n'aurais pas voulu qu'on me fît, et d'avoir donné -un exemple que j'aurais trouvé mauvais qu'on me donnât. Si -l'enfant est volontaire, obstinée, demandez-lui pourquoi elle -veut ou ne veut pas faire telle chose: elle vous le dira. Démontrez-lui -qu'elle se trompe et pourquoi elle se trompe, faites l'en -convenir et dites-lui doucement: qu'il n'y a rien de mieux que -de renoncer à vouloir une chose que, par erreur, on a d'abord -voulue; rien de faible et de déraisonnable, comme de persister à -vouloir ce qu'on ne croit pas le mieux; que, du reste, elle est -libre, mais que vous éprouverez du chagrin, vous qui l'aimez, -si elle préfère son orgueil à votre appréciation.</p> - -<p>Si elle frappe plus faible qu'elle, immédiatement rendez-le lui; -et quand elle pleurera, ajoutez: moi qui représente la Justice, -je t'ai punie sans colère, pour te faire rentrer en toi-même et -t'exciter à comprendre qu'on est une lâche de frapper qui ne -peut se défendre; présente tes excuses et ne fais pas à plus faible -que toi, le mal que tu ne voudrais pas que plus fort te fît.</p> - -<p>Dans votre établissement annexe, recommandez aux surveillantes -de ne pas laisser la jeune enfant frapper l'objet contre -lequel elle s'est heurtée et, si elle le fait, de l'appeler petite -sotte et de ne pas faire attention à ses pleurs, à moins qu'elle -ne se soit blessée, auquel cas on devrait la soigner sans la -plaindre.</p> - -<p>Recommandez-leur pareillement de ne pas permettre que les -enfants tourmentent les animaux que vous aurez, pour cultiver -leur sympathie envers tout ce qui vit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span> -Si une élève est lâche, se laisse battre, faites-lui en une -grande honte; obligez-la à se défendre vigoureusement; car il -faut qu'elle s'habitue à se croire aussi respectable que les autres, -à résister à l'oppression, à défendre plus faible qu'elle; il n'y a -de tyrans que parce qu'il y a des majorités de lâches.</p> - -<p>Si l'élève est malade, soignez-la tranquillement: ne la plaignez -pas et, quand elle pourra raisonner, demandez-lui si ses -plaintes la guériront, et pourquoi elle risque d'ennuyer les autres -sans profit pour elle.</p> - -<p>Ne souffrez jamais qu'une élève vous fasse un rapport secret; -mais exigez que les élèves s'avertissent mutuellement; punissez -les grandes qui ne le font pas, et prescrivez que l'on amène -devant vous celle, qui plusieurs fois, aura commis une action -blâmable, et que celles qui l'ont avertie soient ses accusatrices. -Chassez sans miséricorde de votre établissement l'élève qui aura -exposé sa classe à se faire punir pour sa faute non avouée: car -cela révèle un caractère orgueilleux, injuste et poltron.</p> - -<p>Vos élèves, par l'amour d'elles-mêmes, arriveront de la sorte -à pratiquer et à comprendre la Justice, à sentir qu'elles n'ont -droit à rien attendre d'autrui quand elles ne donnent rien en -échange: c'est encore à leur égoïsme que vous devez vous adresser -pour les rendre sensibles et bonnes. Elles savent qu'en leur -rendant des soins et des services pour lesquels elles ne donnent -rien, on use de bonté non de Justice à leur égard; faites-leur -comprendre que le moyen de s'acquitter, est de se montrer polies -envers ceux et celles qui ont été bons pour elles, de leur rendre -tous les services qu'elles pourront, et d'agir à l'égard des faibles -comme les forts ont agi envers elles.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span> -Il n'y a qu'un seul cas où tous soyez autorisée à les faire jeûner; -c'est quand elles ont préféré employer leur argent en -dépenses frivoles, qu'à le donner aux pauvres qui leur demandaient -l'aumône. Alors faites-leur sentir dans leur chair la souffrance de -leurs semblables. C'est en s'habituant à se sentir en autrui qu'on -devient bon: la sensibilité et la bonté ne sont que l'extension -de l'égoïsme, qui devient d'autant plus prépondérant à la circonférence -qu'il l'est moins à son centre ou personnalité.</p> - -<p>Je ne saurais trop insister, Madame, sur le chapitre de la -toilette: votre devoir est de faire comprendre aux mères que -vous ne voulez pas que vos élèves soient des poupées de luxe, -parce que vous voulez en faire des femmes sérieuses, éteindre, -autant qu'il est en vous, les germes de vanité qui sont dans -l'enfant bien vêtu, et les germes de haine, d'envie, de révolte -que la vue de ces enfants développe dans l'âme des filles du -pauvre. Dites à ces mères étourdies que quand vous leur rendrez -leurs filles, elles préféreront se parer avec simplicité et -consacrer le surplus à vêtir une pauvre travailleuse sans ouvrage, -que de l'exciter à se pervertir par la vue de ses dentelles et de -ses vingt mètres de soie.</p> - -<p>En habituant vos enfants à se servir elles-mêmes et à échanger -leurs services, vous les avez accoutumées à l'égalité; vous leur -avez fait pressentir que la société est fondée sur l'échange des services, -et que toutes les fonctions utiles sont honorables. Ne perdez -jamais de vue une seule occasion de faire ressortir cette dernière -vérité, en leur démontrant quand elles seront en âge, que les -fonctions les plus élevées ont pour base celles qui le paraissent -le moins, et ne sont rendues possibles que par l'existence de ces -<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span> -dernières: ainsi, leur direz-vous, si les domestiques n'employaient -pas leur temps comme ils le font, je n'aurais pas celui -de vous élever. Que serait-ce si j'étais obligée de bâtir ma maison, -de fabriquer mes meubles, de tisser, de tailler, de coudre -mes vêtements, mon linge? Vous le voyez, mes enfants, toute -fonction utile est honorable et nécessaire pour l'accomplissement -des autres; nous devons donc égard et respect à tous ceux -qui en remplissent, quelque humbles qu'elles soient. Rappelez-vous -qu'on ne vaut dans la société que par le travail, puisque la -société est basée sur le travail: notre devoir est donc de nous -mettre en état de remplir une fonction utile à nous et aux autres, -et qui donne lieu à l'échange des services.</p> - -<p>Vous ne permettrez pas, Madame, que vos élèves renoncent -jamais à faire une chose possible qui n'est pas au dessus de leurs -forces, ni qu'elles se soumettent à ce qu'elles peuvent éviter: -rappelez-vous que la résignation au mal physique et moral dont -on peut triompher, n'est pas sagesse, mais lâcheté; que cette -résignation là est l'ennemie du Progrès et l'auxiliaire de la -tyrannie.</p> - -<p>Je n'ai nul besoin de vous rappeler que vous devez ménager -beaucoup la dignité de vos élèves et ne leur faire de réprimandes -publiques que dans des cas rares et exceptionnels. -Presque toujours, pour ne pas dire toujours, prenez à part l'élève -qui a fait une faute, et demandez-lui avec calme et bonté pourquoi -elle a commis un acte répréhensible; dites-lui qu'elle -s'imagine avoir eu raison; que vous êtes prête à l'entendre; -forcez-la, par une suite d'interrogations mises à sa portée, à -convenir de son tort et à trouver le moyen de le réparer. S'il est -<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span> -question d'un défaut habituel, ajoutez: que ce défaut la rendra -malheureuse et fera souffrir ceux qu'elle aime le plus; que si elle -le veut, elle peut s'en corriger, que vous l'estimez assez pour -savoir qu'elle le voudra et qu'elle en aura la force; que vous -l'y aiderez en la prévenant et en la dirigeant; qu'enfin vous êtes -prête à vous charger de cette tâche parce que vous l'aimez de -tout votre cœur, et que vous désirez vivement qu'elle soit estimée -et chérie de tous. Vous verrez alors comme ce brave petit -être, relevé dans sa propre estime, laissé libre dans sa volonté, -vous aimant et ayant confiance en vous, fera tous ses efforts -pour obtenir votre approbation.</p> - -<p>Si elle retombe, ne la grondez pas, plaignez-la et dites-lui doucement: -courage, ma fille, moi-même j'avais tel défaut; quand -j'eus pris la résolution de m'en corriger, j'y retombai vingt-cinq -fois le premier mois, vingt le second, quinze le troisième et ainsi -toujours en diminuant jusqu'à ce que j'en fusse guérie. Fais de -même et tu vaincras: <i>car tout est possible, dans le domaine moral, -à la toute puissance de la volonté</i>.</p> - -<h3>IV</h3> - -<p>Une habitude que vous devez faire prendre de bonne heure à -vos élèves, c'est de faire tous les soirs leur examen de conscience: -rien n'aide à la correction de soi-même comme cette sage pratique. -Aussitôt donc qu'elles auront cinq ou six ans, vous ou vos -collaboratrices les prendrez à part avant de les coucher et on leur -dira: Voyons ce que nous avons fait de bien et de mal aujourd'hui. -Vous leur rappellerez alors une à une leurs fautes sans les leur -<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span> -reprocher, ajoutant à chacune: cela n'est pas bien parce que -nous avons fait ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait. -Avez-vous réparé cela autant que vous l'avez pu? Avez-vous fait -vos excuses?</p> - -<p>Et comme il ne faut pas que l'enfant évite seulement le mal, -mais encore qu'elle fasse le bien, vous ajouterez: nous aurions -dû donner un sou à ce pauvre, parce que, si nous étions malheureux, -nous voudrions qu'on nous donnât; nous aurions dû -défendre telle petite compagne que nous avons laissé battre, -parce que nous voudrions qu'on nous défendît, etc., etc. Demain -nous ferons telle réparation qui nous est possible et veillerons -mieux sur nous.</p> - -<p>Quand l'élève pourra faire seule son examen et aura la -conscience assez ferme pour ne pas se faire d'illusions, ne lui -dites que ce mot, quand elle commet une faute: je te renvoie ce -soir devant ta conscience.</p> - -<p>Habituez surtout votre élève à respecter son juge interne, à -ne pas se croire permis de penser et de faire ce qu'elle n'oserait -avouer. Votre principale tâche, sous le rapport moral, est de -lui faire sentir que, si son imperfection doit la rendre modeste et -indulgente, son devoir est de s'améliorer, et de croire en sa force -et en l'efficacité de sa volonté.</p> - -<p>Remarquez, Madame, que je vous parle de <i>modestie</i>, non pas -d'<i>humilité</i>; la modestie consiste à ne pas s'exagérer sa valeur et -sa puissance d'action; l'humilité est un sentiment vil qui porte à -s'abaisser, à se méconnaître, à se mettre au dessous de tous et à -souffrir de tous; or rien n'est plus opposé à notre idéal que ce -vice qui favorise la paresse, la lâcheté, est une négation de la -<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span> -justice, de l'ordre et de la solidarité, une préparation à la tyrannie, -et est le fond du caractère de l'esclave: garantissez avec -soin vos élèves de cette débilité morale.</p> - -<p>Jusqu'ici l'élève, n'étant qu'une égoïste, vous avez dû prendre -pour mesure de ses actes envers les autres, l'amour qu'elle se -porte à elle-même et lui donner pour critère cette maxime: -fais ou ne fais pas ce que tu <i>voudrais</i> ou <i>ne voudrais pas</i> qu'on te -fît. Elle ne s'est pas aperçue, qu'en défendant plus faible qu'elle, -par exemple, si elle faisait en un point ce qu'elle voudrait qu'on -fît pour elle afin de n'être point accablée, d'un autre côté, en -frappant celle qui frappe, elle lui fait ce qu'elle ne voudrait -pas qu'on lui fît. Il est temps que vous réformiez ce que -les maximes basées sur l'égoïsme ont de faux, en le transformant -ainsi: fais à autrui ce que tu trouverais juste et équitable -qu'on te fît; ne lui fais pas ce que tu trouverais injuste et inéquitable -qui te fût fait. Sans cette transformation des maximes -primitives, vos élèves ne comprendraient pas que la société se -permît d'être justicière, ni qu'aucun de nous eût le droit et le -devoir de l'être, quand la société n'est pas présente ou n'a pas -pourvu.</p> - -<p>Or, remarquez, Madame, que notre conception de la société -exige impérieusement la modification que je vous indique. Les formules -tirées de l'amour de soi étaient bonnes quand le pouvoir était -cru délégué d'en haut, et la justice émanée de Dieu, dont le roi -et le prêtre étaient les ministres: alors tout redressement appartenait -à Dieu et à ceux qu'il avait commis à cet effet. Mais -aujourd'hui nous savons que toute justice émane de nous, et que -la société qui n'est que la collection organisée des individus qui -<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span> -la composent, ne saurait avoir d'autre Morale ni d'autres droits -que les leurs.</p> - -<p>Si donc la vieille Morale disait: à Dieu et à ses lieutenants -appartient le droit de justice; quant à vous, individus, aimez vos -ennemis; lorsqu'on vous soufflette sur une joue, tendez l'autre; -lorsqu'on vous enlève votre tunique, donnez encore votre manteau; -vous ne sauriez trop vous abaisser, trop souffrir des autres; -laissez la justice à Dieu et, par votre humiliation, frayez-vous -une route vers le ciel; si dis-je la vieille Morale dit cela, vous, -prêtresse de la Morale nouvelle, sortie de l'idéal nouveau, vous -êtes au contraire tenue de dire à vos élèves: tant que vous ne -connaissez pas la loi Morale, vous n'êtes ni bonnes ni méchantes; -quand vous la connaissez, par votre libre choix, vous pouvez être -l'un ou l'autre. En vous est la force nécessaire pour triompher de -l'exagération de vos instincts. Vous êtes les égales de tous; -cherchez à vous bien connaître, afin de remplir, s'il se peut, la -fonction à laquelle vous appellent vos facultés; ne souffrez pas, -si cela vous est possible, qu'une incapacité vous supplante: vous -vous le devez à vous-mêmes et au corps social. Créatures progressives, -ne tentez pas de justifier vos fautes par votre faiblesse, -car vous êtes obligées de vous améliorer et d'améliorer les autres. -Votre devoir étant d'empêcher le mal en vous et hors de vous, -vous ne devez ni commettre ni souffrir l'injustice et la -méchanceté, car vous êtes responsables, non seulement du mal -que vous faites et du bien que vous négligez d'accomplir, mais -encore des vices d'autrui et du mal qui en résulte, si, pouvant -les corriger ou les contenir, vous ne l'avez pas fait.</p> - -<p>Et pour que cette morale ne rende pas vos élèves dures, peu -<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span> -indulgentes, orgueilleuses, habituez-les à compter et à peser -leurs défauts, à connaître leurs imperfections, à ne pas se montrer -plus sévères envers autrui qu'elles ne le sont pour elles-mêmes; -à tolérer des défauts qui ne causent pas un mal réel, -comme elles trouvent bon qu'on tolère les leurs: à se bien persuader, -qu'en maintes circonstances, on nous blesse bien plus -par étourderie que de propos délibéré, et qu'il serait absurde de -nous en fâcher, puisqu'il est notoire que souvent nous en avons -fait autant; qu'enfin, il n'y a pas de défaut plus insupportable -que la susceptibilité, parce qu'elle met à la torture ceux qui nous -entourent, empêche l'épanchement, et qu'un caractère méticuleux -perd ses amis les meilleurs, car il n'y a pas de société possible -avec un buisson d'épines.</p> - -<p>Faites-leur bien comprendre que, ne pas tolérer le mal en -autrui, ne signifie pas s'ériger en censeurs et professeurs de -Morale, mais ne pas consentir pour soi et les autres à devenir -victime d'une injustice ou d'un défaut capital.</p> - -<p>Ainsi élevées, vos élèves, dès l'âge de douze ans, sauront, par -leur pratique journalière, en se rendant les services d'ordre -et de propreté, que tout travail utile est honorable.</p> - -<p>En échangeant leurs services, elles ont appris que la société -est basée sur le travail et l'échange;</p> - -<p>En recevant et rendant des services gratuits, elles ont appris -la bonté;</p> - -<p>En défendant contre leurs compagnes leur dignité, leurs -droits et ceux des faibles, elles ont appris la justice et la -solidarité;</p> - -<p>En triomphant des obstacles que vous avez su mesurer à leurs -<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span> -forces, elles ont appris qu'on ne doit jamais se résigner au mal -qu'on peut supprimer ou diminuer;</p> - -<p>En luttant contre leurs défauts, en triomphant de plusieurs, -elles ont appris qu'elles sont des êtres progressifs, et que la -volonté est toute puissante;</p> - -<p>Par votre calme, votre impartialité, votre justice, votre équité, -votre indulgence, elles ont pris une haute idée du pouvoir social -que vous représentez auprès d'elles: elles savent qu'il doit éclairer, -moraliser, punir selon l'intention et dans le but de faire -réfléchir, d'améliorer;</p> - -<p>Elles ne possèdent que trois axiomes: fais aux autres ce -que tu voudrais qui te fut fait dans les limites de la justice et de -l'équité;</p> - -<p>Ne fais pas aux autres ce que tu ne trouverais ni juste ni -équitable qu'ils te fissent;</p> - -<p>Ne souffre pas des autres, ni contre les autres, ce qui n'est ni -juste ni équitable;</p> - -<p>Mais ces axiomes sont dans leur pratique: c'est l'âme de leur -vie, le criterium de l'examen de conscience qu'elles font chaque -soir.</p> - -<p>Ce ne sont pas, à la vérité, de profondes théoriciennes que -vos élèves; mais ce sont de bonnes et sincères praticiennes, plus -fortes en Sociologie et en Morale que tous nos phraseurs: elles -sont prêtes à faire de leur pratique une doctrine.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE III.<br /> -<span class="medium">ÉDUCATION RATIONNELLE (SUITE).</span></h2> -</div> - -<h3>V</h3> - -<p>L'enfant abstrait et généralise plus que nous, mais pas de la -même manière, parce qu'il ne comprend que le concret: sa -généralisation exagérée le dispose à confondre les espèces et à -mal voir les individus. Pour qu'il ne soit pas toute sa vie dans -l'à peu près, il faut mettre tous ses soins à développer en lui -l'esprit d'analyse, combiné sans cesse avec la comparaison.</p> - -<p>A peine l'enfant meut-il les bras avec intention, qu'il veut -tout voir et tout toucher; c'est alors que vous feriez bien de -l'amuser méthodiquement avec les jouets de Frœbel, de manière -à ce qu'il applique à chaque chose tous les sens qui y sont applicables. -Arrête-t-il ses yeux sur autre chose? Suivez la même -méthode. Regarde-t-il une rose, par exemple? dites-lui, en lui -montrant chaque détail: rose—tige—feuilles vertes—épines -qui piquent; et en la portant à ses narines: elle sent bon. Ayez -soin, autant que vous le pouvez, pour faire ressortir l'analyse, de -<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span> -mettre immédiatement après quelque chose d'opposé; ainsi à -l'odeur de la rose opposez celle du souci; à la forme de la boule, -opposez celle du cube.</p> - -<p>Quand l'enfant parlera, ne lui laissez pas prendre l'habitude -d'appeler un cheval dada, un chien toutou, des friandises nanan; -mais accoutumez-le à nommer chaque chose par son nom, et -prenez grand soin de lui faire décrire l'objet dont il vous parle -pour la première fois: s'il vous parle d'une chèvre, par exemple, -aidez-le à vous dire qu'elle a un corps, un cou, une tête et quatre -pattes, des poils de telle couleur, de gros yeux, une barbe et des -cornes; qu'elle marchait ou grimpait, ou broutait l'herbe; -qu'elle baissait la tête et présentait les cornes quand on l'approchait; -qu'elle ne sentait pas bon; que son poil était doux ou -rude, etc. En habituant ainsi l'enfant à l'analyse, il acquerra, -de ce qu'il voit, des idées nettes; établira des groupes par comparaison, -et ne sera disposé de sa vie à se contenter d'expressions -vagues, de notions mal définies, vice intellectuel de la plupart -d'entre nous.</p> - -<p>L'enfant, avons-nous dit, ne comprend que le concret; c'est -donc un contre-sens que de meubler sa mémoire de mots qui -représentent des notions abstraites ou des sentiments qu'il ne -peut éprouver: rien n'est affligeant comme de le voir transformé -en oiseau jaseur, récitant une fable de La Fontaine, une page -d'histoire ou de grammaire.</p> - -<p>Dans votre maison annexe ou établissement préparatoire, -vos élèves ont appris en jouant à lire, écrire, calculer et un peu -dessiner; aussitôt qu'elles sont avec vous, il faut, peu à peu, leur -faire comprendre que le travail n'est pas un <i>jeu</i>, mais un <i>devoir</i>. -<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span> -Permettez-moi, Madame, d'insister ici sur l'ordre et la succession -des études, autant que sur la méthode d'enseignement.</p> - -<p>L'histoire, la littérature doivent n'être un objet spécial d'étude -qu'assez tard; il faut que la Raison et le goût soient développés -avant d'y songer; j'en dis autant de la Philosophie théorique. -Mais toute l'éducation doit être une philosophie pratique: -l'élève doit être philosophe sans le savoir, comme elle est moraliste -sans le savoir: et ses grandes études historiques doivent -être jalonnées sans qu'elle s'en doute.</p> - -<p>Soyez assez bonne, Madame, pour me suivre avec attention -dans les indications sommaires que je vais vous donner, afin -d'éclaircir ma pensée.</p> - -<p>Votre élève doit savoir sa langue: il faut donc qu'elle -apprenne la grammaire, la syntaxe, l'orthographe. Au lieu de -commencer, avec elle, par la grammaire particulière, ainsi que le -fait tout le monde, commencez par la grammaire générale ou -philosophique et l'analyse logique; dites à l'élève: tout mot qui -représente une personne ou une chose est un nom; tout mot qui -représente une qualité est un adjectif; tout mot qui représente -l'existence simultanée d'un nom et d'une qualité est un verbe; -tout mot qui marque les rapports de situation, direction, -cause, etc., est une préposition, le sujet est l'objet de la qualité; -le régime est ce qui est sous la dépendance de la qualité. -Montrez de nombreux exemples de ces mots; faites soigneusement -distinguer une proposition principale d'une incidente, une -proposition directe d'une inverse; faites mettre chaque mot à sa -place logique, retrouver le verbe <i>être</i> dans toutes les combinaisons.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span> -Pour apprendre l'orthographe d'usage, il suffit que l'élève -connaisse les variations du temps et du genre, et lise chaque -page des dictées qu'elle fera, jusqu'à ce qu'elle soit à peu près -sûre de l'écrire sans faute sous la dictée: car la dictée n'est pas -pour apprendre l'orthographe, mais pour s'assurer qu'on la -retient, et signaler les mots que l'on a besoin d'écrire dix ou -quinze fois, jusqu'à ce qu'on n'y laisse plus de fautes.</p> - -<p>Quand votre élève est forte en grammaire générale, en analyse -logique et en orthographe d'usage, passez à la grammaire -particulière; divisez le nom en Nom et prénom; l'adjectif en -Adjectif, participe, adverbe, article, etc.; donnez sur chaque -chose les plus grands détails; exigez des analyses grammaticales -raisonnées, et faites faire de nombreux exercices de syntaxe.</p> - -<p>Pour l'Arithmétique, expliquez bien les principes; exigez que -les élèves rendent compte de tous les détails de leurs opérations; -de l'arithmétique passez à l'algèbre, puis à la Géométrie, dont -elles ont pris le goût avec les jouets de Frœbel.</p> - -<p>Chaque semaine, conduisez vos élèves une fois au cabinet zoologique; -une autre, dans les galeries minéralogiques; une autre, -enfin, au jardin botanique.</p> - -<p>Excitez leur curiosité, leur attention, de manière à ce que -chacune retienne bien une chose. De retour, faites-les dessiner -ce qu'elles ont vu, puis donnez à chacune, tout haut, le nom du -pays natal de l'animal, de la plante, du minéral qu'elle a remarqué; -les mœurs de l'un, les usages auxquels sont employés les -autres dans l'industrie, la médecine, etc. Nommez les acclimateurs, -les inventeurs, afin que les élèves sentent le progrès en -toutes choses. Profitez de ces leçons pour donner l'esquisse de -<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span> -la géographie naturelle et politique du pays, et engagez l'élève -à en faire la carte, à relater tout ce que vous lui en avez dit, à -rechercher et à décrire tous les animaux, toutes les plantes, tous -les minéraux de ce pays.</p> - -<p>Comme à chaque instant vous êtes obligée de dire à l'élève: -cet animal, cette plante sont de tel ordre, de telle famille, elle -sera désireuse d'apprendre la classification des sciences qu'elle -étudie, ce qui abrégera beaucoup votre tâche, et vous donnera -occasion de faire observer que les classifications ne sont que des -méthodes artificielles, créées par l'esprit humain, à cause de son -insuffisance; qu'elles ne tiennent compte que de certains points -de ressemblance, et négligent les différences souvent très nombreuses; -qu'en conséquence, elles ne représentent pas la nature, -mais certains rapports généraux découverts par nous.</p> - -<p>A celles qui ont franchi ces premières études et les continuent -sur planche, vous ferez voir des expériences de chimie, de physique -et des machines.</p> - -<p>Les explications que vous donnerez sur les cas particuliers, -vous conduiront à parler des lois et des classifications de ces -sciences, et la curiosité des élèves, l'intérêt que vous aurez -excité, feront le reste. N'oubliez jamais de prendre la science -à son début, d'en montrer le progrès, d'en nommer les inventeurs -et ceux qui l'ont perfectionnée, augmentée; car il faut -que l'élève sente et voie le progrès partout.</p> - -<p>Profitez des belles nuits pour faire connaître à vos enfants le -nom des constellations. Devant le magique spectacle d'un ciel -calme et étoilé, donnez-leur vos leçons d'astronomie, la théorie -de la formation des globes, et les lois de la mécanique céleste: -<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span> -tout naturellement cela les conduira à vous interroger sur le -nôtre et ses vicissitudes; sur les créations successives de la planète, -manifestes dans les couches géologiques qu'elles ont étudiées. -Dites-leur la théorie des savants sur toutes ces choses, et -montrez-leur les créations terrestres s'élevant du minéral à nous -par une série de transformations progressives, de manière à se -présenter comme nos ébauches, comme notre espèce arrêtée à -divers points de son développement. Elles verront alors que -nous sommes la synthèse de notre planète, et qu'il n'y a -pas moins progrès dans les œuvres de la nature que dans les -nôtres.</p> - -<p>Pour compléter les études précédentes, vous aurez soin de -donner à vos élèves des notions d'anatomie comparée sur squelette -et sur planche et, en même temps, des notions de physiologie, -terminant le tout par un cours d'hygiène. Ici, comme dans -les études précédentes, vous leur ferez toucher du doigt le progrès -dans la série des espèces, dans le développement individuel, -et dans celui de la science que nous avons de ces choses: -vous signalerez à leur reconnaissance les savants qui ont découvert -et classé les faits, et élaboré les théories qui mettent en -évidence les lois.</p> - -<h3>VI</h3> - -<p>L'élève sait que les classifications ne sont que des méthodes -artificielles: elle a pu s'en assurer en voyant les différences -qu'elles négligent, et par les variations et modifications qu'elles -ont subies. Vous n'avez pas négligé les remarques à cet égard -<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span> -pour lui faire observer qu'elles sont le produit de nos facultés: -nous <i>observons</i> les phénomènes concrets, lui avez-vous dit; nous -les <i>comparons</i> et, par là, nous en constatons les ressemblances -et les différences; par notre faculté d'<i>abstraire</i>, nous détachons -les similitudes individuelles, et nous en formons une sorte d'être -de raison qu'on appelle une espèce, un groupe, une famille, etc.; -mais en réalité, dans la nature, il n'y a que des individus plus -ou moins dissemblants ou ressemblants: <i>les abstractions ne sont -pas des choses</i>.</p> - -<p>Vous avez eu bien soin aussi de l'empêcher de se créer des -idoles scientifiques, et de se méprendre sur la portée du langage -de la science. Ainsi vous lui avez démontré que toute idée générale -et abstraite n'a de réalité que dans les faits: que, par -exemple, la couleur bleue n'existe pas en dehors des objets qui -ont cette coloration, pas plus que la pensée en dehors des cerveaux -qui pensent, et les lois en dehors des individus d'où on les -a abstraites. Vous lui avez bien dit qu'une idée abstraite ou -générale n'exprime qu'une qualité des choses; que lorsque l'on -dit, par exemple: par la loi d'attraction, les corps tendent vers -le centre de la terre, cela ne signifie pas qu'il y a, en dehors des -corps, quelque chose qu'on nomme <i>loi d'attraction</i>, mais seulement -que tous les corps ont une qualité faisant partie d'eux-mêmes, -qui les fait se diriger vers le centre du globe, lequel -centre a la propriété de les attirer; qu'en conséquence dire: -voilà la loi de telle série, cela signifie: tous les êtres de telle -série ont telle qualité active. Personnifier une abstraction, en -faire un être à part pour la commodité du langage, c'est bien: -mais il ne faut pas s'y laisser tromper.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span> -Voulant faire de votre élève une créature rationnelle, vous -lui avez démontré que le seul objet de notre connaissance est ce -que nous pouvons observer, soit en nous soit hors de nous; -que cet objet de l'observation externe ou interne, ne nous est -connu que parce qu'il <i>apparaît</i>, c'est à dire est un <i>phénomène</i> ou -bien une loi des phénomènes; vous lui avez fait soigneusement -distinguer les phénomènes physiques, ou d'observation externe, -d'avec les phénomènes intellectuels et moraux, ou d'observation -interne.</p> - -<p>A mesure que sa raison se développera, vous lui ferez découvrir -à elle-même que rien de ce qui occupe notre pensée n'est -<i>simple</i>; que tout, au contraire, est une <i>synthèse</i>. Pour les phénomènes -physiques, rien ne lui paraîtra plus évident, puisqu'il n'y -en a pas un qui ne soit une réunion de qualités; pour nos phénomènes -internes, cela ne lui sera pas plus difficile, parce qu'elle -ne sera pas imbue d'idées métaphysiques: en effet, en se repliant -sur elle-même pour s'examiner, elle conviendra que l'<i>idée</i> des -corps se représente comme une synthèse; que la plus simple des -idées abstraites qui se rapportent à eux, se compose au moins -de deux termes: ainsi elle ne peut songer à une couleur, sans -songer en même temps à une portion d'étendue qui la supporte. -Quant aux facultés intellectuelles et morales, elle avouera -qu'elles n'existent pas hors d'une synthèse. Qu'est-ce, en effet, -que l'imagination en dehors des images qui la manifestent? La -mémoire sans les choses qui la remplissent? L'amour ou la haine -sans un moi aimant ou haïssant, et la chose aimée ou haïe? -Qu'est-ce même que ce moi sans la suite des phénomènes de -mémoire qui le constituent?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span> -Votre élève, habituée à l'analyse, à la réflexion, au raisonnement, -vous dira sans doute: dans tous les phénomènes, il y a -deux aspects: la <i>fixité</i> et la <i>mobilité</i> ou le <i>devenir</i>. Je suis bien -la même personne du berceau jusqu'à la tombe, et cependant -je sais bien que, pas une minute je ne suis la même; que je me -modifie incessamment dans mon corps et dans mes facultés. Il -me paraît en être de même, à des degrés différents, pour tout ce -que je connais. Qu'est-ce que cette chose fixe qui fait l'unité -individuelle des êtres, leur identité et que je ne puis saisir?</p> - -<p>Répondez sans hésiter, Madame: tu me poses la question -qui tourmente le plus les esprits élevés depuis l'origine de notre -espèce; et à laquelle on ne peut répondre qu'à l'aide d'hypothèses -invérifiables. Tu le sais, notre Raison n'est faite que pour -connaître les phénomènes et leurs lois, non pour connaître -l'essence des choses ni les causes premières qui ne sont pas du -domaine de la science.</p> - -<p>De ce que nous ne pouvons connaître le côté fixe des phénomènes, -s'ensuit-il que nous devions le nier? Ce serait absurde: -puisque cette fixité est un phénomène perçu par la Raison.</p> - -<p>Nous est-il interdit de former une hypothèse sur cette chose -dont la nature se dérobe à la connaissance? Non; mais prends -garde! Rappelle-toi qu'une hypothèse ne peut être tout au plus -qu'une <i>probabilité</i>. N'oublie pas non plus que la Raison et -la Science te démontrent que tout est <i>composé</i>, conséquemment -<i>étendu</i>, <i>divisible</i>, <i>limité</i>, en <i>relation</i>; que la <i>diversité -est la condition de l'unité</i>, et qu'<i>un être est d'autant plus parfait -qu'il est plus composé</i>. D'autre part, ton sentiment te dit que les -lois qui régissent l'ensemble des choses ne se contredisent pas; -<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span> -que les lois qui régissent ta pensée sont identiques à celles -de l'univers: tu ne peux donc accepter ou créer une hypothèse -fondée sur le <i>simple</i>, <i>l'inétendu</i>, <i>l'indivisible</i>, <i>l'absolu</i>, <i>l'infini</i>. -Ces mots n'ont aucun sens pour la pensée, et sont contradictoires -à la Raison et à la Science. Il serait absurde, tu dois le comprendre, -de prétendre les justifier, en alléguant l'existence d'un -ordre de choses régi par des lois <i>opposées</i> à celles de la Raison -et de l'univers. Qui a vu cet ordre de choses? Qui oserait prétendre, -sans preuves possibles, que cet univers, que nous croyons -un, est contradictoire à lui-même?</p> - -<p>C'est en dirigeant ainsi vos élèves, Madame, en les préservant -avec soin de la maladie métaphysique, que vous les préserverez -en même temps des vices intellectuels en si grande vogue aujourd'hui. -Ce ne seront pas elles qui prendront des lois pour des -êtres en soi; discuteront gravement sur les causes premières et -les essences, comme si elles avaient reçu leurs confidences -intimes; généraliseront des faits exceptionnels; rangeront sous -une loi des phénomènes qui n'y sont pas soumis; nieront des -faits bien observés, sous prétexte qu'ils ne rentrent pas dans le -cadre des lois connues; tireront d'un fait des conséquences qu'il -ne contient pas; introduiront la classification dans ce qui ne saurait -la comporter; établiront de fausses séries; bâtiront des hypothèses -sur des pointes d'aiguille. Non, elles considéreront toute -théorie scientifique comme une solution provisoire, un point -d'interrogation, et toute hypothèse ou théorie contradictoire à -la Raison et aux faits prouvés, n'attirera que leur dédain.</p> - -<p>Vos élèves observent bien, raisonnent bien, ont une idée -générale et précise des sciences naturelles, de la Physique, de la -<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span> -Chimie, de l'Anatomie, de la Physiologie, de l'hygiène; elles -savent leur langue, ont de bonnes notions d'Astronomie, de -Mathématiques; peuvent classer un animal, une plante, un -minéral et connaissent sommairement la géographie et l'histoire -des peuples des contrées dont elles ont étudié les produits: elles -ont la Philosophie, la Morale et la Sociologie pratiques; elles -croient à la loi du Progrès; elles savent ce qu'est l'humanité, ce -qu'elles lui doivent, car vous leur avez dit: si c'est la nature qui -a créé ces animaux, c'est le génie et le travail de notre espèce -qui les ont domptés;</p> - -<p>Si c'est la nature qui a créé toute ces substances solides, c'est -le génie et le travail de notre espèce qui les ont transformés en -édifices, et en maisons pour nous abriter;</p> - -<p>Si c'est la nature qui fournit le marbre et la pierre, c'est le -génie et le travail de notre espèce qui en font des statues, des -ornements, des objets d'utilité;</p> - -<p>Si c'est la nature qui a créé le lin, le chanvre, si c'est elle -qui fournit les matériaux dont on extrait les couleurs, c'est le -génie et le travail humains qui les transforment en vêtements, -en riches peintures;</p> - -<p>Si c'est la nature qui donne les métaux, c'est le génie et le -travail humain qui les épurent, les façonnent, et en font des -remplaçants de nos forces musculaires, des aides infatigables, -des ornements;</p> - -<p>Si c'est la nature qui a créé nos facultés, c'est notre génie et -notre travail qui les ont développées, de plus en plus perfectionnées, -et créé par elles, l'art, la science, l'industrie, la Société, -la Justice progressive.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span> -Vous le voyez, mes enfants, nous sommes plus grands que la -nature: car nous avons puissance de la dompter, de la façonner: -notre arme, contre elle, <i>c'est le travail</i>: c'est lui qui fait notre -puissance et notre gloire, et nous rend dignes d'occuper une -place dans l'humanité.</p> - -<p>Vous le voyez encore, chacun de nous reçoit tout de l'espèce: -la vie, nous la devons à nos parents;</p> - -<p>Notre nourriture, nous la devons aux cultivateurs, à ceux qui -font leurs instruments de travail;</p> - -<p>Nos vêtements, nous les devons aux nombreux ouvriers qui -fournissent les matières premières, les filent, les tissent, les -teignent, les taillent, les cousent;</p> - -<p>Notre abri, nous le devons à ceux qui extraient la pierre, la -chaux, le fer, le plâtre; préparent la brique, coulent le verre, -coupent le bois; à tous ceux qui peignent, tapissent, décorent et -meublent nos demeures, pour qu'elles nous soient commodes;</p> - -<p>Notre science, nous la devons à ceux qui ont assemblé ces -collections, rempli ces musées, planté ces jardins, inventé ces -machines, fait ces classifications, ces méthodes que nous admirons; -à ceux qui ont réfléchi sur les faits, trouvé leurs lois, et -leurs applications dans l'industrie et l'art;</p> - -<p>Notre sécurité, la possibilité de jouir en paix du fruit de nos -labeurs, de ne pas être dépouillés, opprimés, tués par plus forts -que nous, nous les devons encore an génie de l'humanité qui a -tiré de lui-même et formulé les principes de Justice et d'équité.</p> - -<p>Tout ce que nous sommes, nous le devons donc à notre espèce -qui a pensé et travaillé, pense et travaille pour nous; notre -devoir est donc, au point de vue de la Justice, de rendre, autant -<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span> -qu'il est en nous, à l'humanité ce qu'elle a fait et fait pour nous, -en travaillant à son profit et au nôtre.</p> - -<p>Ainsi préparées, Madame, vos élèves sont en état d'étudier -avec fruit l'histoire de leur espèce.</p> - -<h3>VII</h3> - -<p>Nous voici, Madame, sur un terrain neuf et mouvant: celui -de l'Histoire dont la science n'est pas faite encore.</p> - -<p>Vous avez montré en tout la loi de Progrès; il faut lui donner -une éclatante confirmation dans l'enseignement de l'histoire.</p> - -<p>Montrez d'abord notre espèce placée, à son origine, sur un -globe inculte, tourmenté par les volcans et les inondations; -plus malheureuse que les autres, parce qu'elle est plus sensible -et plus désarmée; ayant de grands besoins et de faibles moyens; -des passions égoïstes très fortes, des facultés supérieures à peine -ébauchées; afin que vos élèves comprennent ce qu'il a dû falloir -de temps à l'humanité pour apprendre à cultiver la terre, à se -construire des habitations, à tirer parti des forces naturelles qui -la tuaient auparavant, à s'organiser en diverses sociétés, à créer -les sciences, les arts, l'industrie, et à tout modifier en se modifiant -elle-même. Elles comprendront alors que l'espèce a dû -franchir bien des obstacles pour arriver où elle en est; qu'elle a -dû souvent s'égarer; que le mouvement progressif, ne pouvant -se faire que d'ensemble pour chaque nation, il est impossible d'y -procéder par grand écart, c'est à dire de franchir les époques -ou nuances intermédiaires entre la situation intellectuelle et -morale où se trouvent les masses, et l'idéal posé par les natures -<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span> -plus élevées; faites-leur bien comprendre alors que notre devoir -n'est pas de réaliser l'idéal entier dans les faits sociaux, mais de -travailler à nous en rapprocher de quelques pas, et d'élever nos -successeurs de manière à ce qu'ils s'en rapprochent encore plus -que nous.</p> - -<p>Comme toute science se compose de faits reliés par une loi, -vous devez donner à vos élèves la loi de l'Histoire: cette loi est -le développement de la Morale sous l'influence de la Philosophie, -de la Religion, des Sciences, des Arts et de l'Industrie.</p> - -<p>Vous considérerez donc chaque peuple comme un organe -Moral de l'humanité, et vous le montrerez descendant plus ou -moins vite dans la tombe, lorsqu'il renonce à la Morale ou qu'il -ne progresse plus.</p> - -<p>Vous comprenez que, dans un tel plan, ne peuvent entrer des -fables, des détails puérils, des masses de faits entassés pêle mêle -sans méthode, sans critique, sans moralité générale, sans loi; que -toutes ces choses ne sont pas plus l'Histoire, que des plantes non -classées ne sont la Botanique.</p> - -<p>Il m'est impossible, vous le concevez, de vous tracer un plan -d'Histoire: cela nous conduirait trop loin: mais un simple -exemple vous fera comprendre mon idée: il s'agit pour l'élève -d'étudier l'histoire de France et d'Angleterre, par exemple. Or -la loi de la première est, au point de vue de la Justice, le développement -de l'unité dans la Justice ou de l'Égalité, comme la loi de -l'histoire d'Angleterre est, sous le même rapport, le développement -de la diversité dans la Justice ou de la liberté individuelle. -Ces deux lois posées, vous divisez chaque histoire en autant de -périodes qu'il est nécessaire pour la démonstration de la loi; -<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span> -ayant le soin de les trancher assez pour que chacune ait un -aspect propre; groupant autour de l'idée principale la philosophie, -la religion, les sciences, les arts, etc., en notant avec le -plus grand soin le rôle de ces éléments pour ou contre le Progrès: -la vie des personnages ne doit valoir que comme preuve -vivante et le fait des vérités avancées par vous. Chaque période -se compose d'éléments Critiques, Conservateurs, Réformateurs -et Indifférents qui se trouvent représentés par des doctrines et -des hommes, du conflit et du mélange desquels sort l'ordre ascendant -ou descendant de la période suivante qui donne naissance -aux quatre éléments précités, mais transformés.</p> - -<p>Deux observations sont ici nécessaires: Vous ne devez pas -représenter les doctrines et les hommes comme <i>exclusivement</i> -bons ou mauvais, conservateurs ou novateurs, etc., mais comme -<i>principalement</i> une de ces choses.</p> - -<p>La seconde observation est que l'élève doit s'habituer à juger -la valeur morale d'un événement ou d'un personnage sur la doctrine -morale de l'époque où s'est passé l'un et a vécu l'autre: -l'équité est un devoir envers les morts aussi bien qu'envers les -vivants. Comme le Progrès s'accélère, avant trois cents ans -d'ici, nos descendants pourront juger bien immorales, bien -injustes, certaines lois et opinions dont nous nous enorgueillissons -aujourd'hui; soyons donc équitables envers le passé, afin -que l'avenir ne nous soit pas trop sévère.</p> - -<p>Espérons, Madame, qu'une section du Comité encyclopédique -vous donnera, sur l'Histoire, une suite de traités qui vous épargneront -le travail philosophique que vous seriez obligée de -faire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span> -Un mot sur le rôle de la Philosophie et de la Religion. La première -doit être représentée à vos élèves comme fille surtout de -la Raison, et ayant un rôle principalement critique; la seconde -est surtout fille du sentiment religieux, et joue principalement le -rôle d'élément conservateur.</p> - -<p>Vous représenterez à vos élèves le sentiment religieux comme -inhérent à la nature humaine; comme une aspiration indéfinie à -nous relier avec l'univers et nos semblables; comme une disposition -à sentir qu'il y a des rapports entre nous et les lois dont -nous voyons les résultats, sans que nous puissions en atteindre -les causes. Vous marquerez avec soin les diverses transformations -de ce sentiment sous l'influence du développement intellectuel -et moral, jusqu'au moment où l'humanité, arrivant à la -conception de sa propre loi, la loi morale, à la nécessité de -l'accord qui doit exister entre la Vertu et le bonheur, fournit sa -dernière étape sentimentale, en ajoutant à la croyance en la -Divinité celle en l'Immortalité de la conscience individuelle, -Immortalité qui, selon la belle expression de M. Charles Renouvier, -est <i>le droit au Progrès</i>.</p> - -<p>Insistez beaucoup pour faire comprendre à vos élèves que le -sentiment religieux ne saurait être une loi de notre être sans en -être une de l'univers. Sans régir des rapports dont un des -termes, quoiqu'inconnu, n'en existe pas moins; que la Divinité -et l'Immortalité ne sauraient être les objets de la foi humaine, -sans avoir une réalité objective, parce que la voix de la nature -ne trompe jamais; et séparez le sentiment religieux d'avec les -religions.</p> - -<p>Les Religions, dites-leur, sont construites avec la science et la -<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span> -moralité des époques où elles apparaissent: elles donnent les formules -et les représentations des objets du sentiment religieux: -le philosophe pur croit en la Divinité, mais il ne la définit pas; -il croit presque toujours en l'immortalité du Moi, mais il ne -cherche pas à se figurer ce qu'elle sera: il pense seulement -qu'au delà de la tombe, se trouvera la sanction des actes -moraux: le philosophe de notre époque, faisant un pas de plus, -pensera que, dans notre transformation, il y aura progrès.</p> - -<p>Le croyant se fait une idée précise de Dieu, de la nature de -ce qui persiste en nous, de ce que nous ferons dans l'existence -qui suivra celle-ci, des peines et des récompenses, etc.</p> - -<p>Le philosophe trouve dans sa foi sentimentale, indéfinie, -l'appui, mais non la source et la raison du Droit et du Devoir; -pour le croyant, jusqu'ici, la morale n'a d'autre source que la -Religion; s'il cessait de croire à celle-ci, l'autre n'aurait plus de -base.</p> - -<p>Le vice de toute religion positive, jusqu'à nos jours, a été -d'immobiliser l'humanité; le service qu'elles ont rendu, a été de -vulgariser certaines notions parmi les masses. Elles sont toutes, -pendant un certain temps, le soutien des principes moraux les -plus avancés. Mais comme elles se prétendent immuables et que -l'humanité progresse, arrive l'instant où elles sont dépassées en -Rationalité, en Science et en Moralité: il faut alors qu'elles -disparaissent, sans quoi l'humanité mourrait: Toujours la lutte -contre elles est rude et longue, et elle ne cesse que quand un -idéal religieux nouveau s'est emparé des majorités: car <i>les -religions ne cèdent la place qu'aux religions</i>, non aux philosophies. -Un tel changement est toujours précédé d'un changement -<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span> -de principes, autant que d'un progrès dans les doctrines morales: -jamais Rome et la Grèce n'eussent accepté le Dieu, roi unique, -si d'abord elles n'eussent accepté l'unité du pouvoir dans les -mains d'un César: car les nations ont une tendance invincible -à modeler leur gouvernement et leurs lois sur leurs conceptions -religieuses, et <i>vice versâ</i>: il résulte de cela, qu'un pays qui -change de principes et de lois, tend invinciblement à changer -de Religion.</p> - -<p>Voilà, Madame, l'enseignement que vos élèves doivent retirer -de l'étude des religions: car c'est surtout par l'étude des -religions et des philosophies, qu'elles peuvent connaître le -génie des peuples.</p> - -<p>N'oubliez pas de leur faire faire la critique rationnelle des -Philosophies, à mesure que vous leur présenterez l'ensemble de -chaque doctrine. Qu'elles admirent les hommes de génie, à la -bonne heure; qu'elles respectent Platon et Spinosa, Aristote et -Hegel, Descartes et Leibniz, rien de mieux; mais montrez-leur -en quoi ils ont fait fausse route; car vos enfants ne doivent pas -plus avoir de fétiches parmi les hommes que parmi les choses: -elles doivent rester elles-mêmes, et n'être le daguerréotype de -personne.</p> - -<p>Dans le cours de vos études historiques, vous ne négligerez -pas non plus de vous arrêter suffisamment sur les doctrines économiques -et sociales, les différentes formes politiques et les lois, -et le rapport de ces choses, avec la justice.</p> - -<p>Dans ces études, vos élèves doivent trouver leur critère dans -la Doctrine que vous leur avez inculquée touchant les destinées -humaines, et la théorie des Droits et des Devoirs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span> -Vous me direz, Madame, que le plan que je viens d'ébaucher -sur votre demande, exige un ensemble de connaissances que -vous ne possédez pas. Je le sais: aussi vous conseillé-je de vous -entourer de collaboratrices qui aient une ou deux spécialités: -mais votre devoir est d'assister aux leçons, et de veiller à ce que -jamais on ne s'éloigne de la direction rationnelle.</p> - -<p>Vous serez peut-être obligée, au début, d'employer quelques -professeurs de l'autre sexe; mais vous rechercherez celles -d'entre vos enfants qui ont des vocations spéciales; vous les -cultiverez et au bout de quelques années, votre établissement -n'aura que des professeurs femmes.</p> - -<p>Le genre d'éducation que je vous propose d'appliquer, Madame, -fera de vos élèves des femmes simples, fortes, vigoureuses, -sérieuses et raisonneuses, plus instruites que la plupart des -hommes instruits d'aujourd'hui; elles seront en état de réformer -la famille, de faire transformer les lois qui subalternisent leur -sexe.</p> - -<p>Elles prouveront, par leurs œuvres, ce qui est la meilleure et la -plus sûre des preuves, que la rationalité est égale chez les deux -sexes; que la chose doit être ainsi pour qu'ils soient socialement -égaux. Le Sentiment et la Raison n'égalisent pas les êtres, -parce que le premier doit être dirigé, contenu, réformé par la -seconde. En conséquence ceux qui prétendent que, chez l'homme, -prédomine la Raison et chez la femme le Sentiment, bien loin -d'égaliser les sexes par l'équivalence, doivent continuer à subordonner -la femme à l'homme. La Raison étant en toute créature -humaine ce qui juge de la vérité des rapports, ce qui établit -l'ordre, si l'homme en était doué plus que la femme, il serait -<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span> -réellement son chef, ce que vos élèves n'admettront jamais, -parce qu'elles se sauront, comme beaucoup de femmes se savent -déjà, la preuve vivante du contraire, et qu'elles jugeront fausse -une théorie contredite par les faits.</p> - -<h3>VIII</h3> - -<p>Toutes les religions, dites positives et naturelles, étant des -créations de la conscience humaine, vous me demanderez sans -doute, Madame, s'il vous est permis d'en inculquer une à vos -élèves; s'il est même possible qu'elles y croient lorsqu'elles -seront rationnellement élevées.</p> - -<p>Il n'y a que les esprits sans portée, les cœurs sans chaleur qui -ne se posent pas d'hypothèse sur l'Univers, la Divinité, l'Immortalité -individuelle, l'accord de la Justice et du bonheur, etc., etc. -Or, vos élèves ne seront pas de ce nombre: cette hypothèse, -origine d'une religion positive, elles se la poseront et la résoudront, -si vous ne la posez et ne la résolvez pour elles.</p> - -<p>La femme est trop vivante, elle qui donne la vie, et vos -enfants auront une trop forte personnalité, pour croire à l'anéantissement -de leur être.</p> - -<p>Vous leur aurez appris que toute tendance existe en vue -d'une fin; elles sentiront et comprendront qu'en elles se trouvent -une foule d'aptitudes et de besoins qu'une seule vie ne -peut développer et satisfaire: elles en induiront une vie future, -que leur vif sentiment de la justice ne leur permettra pas de -concevoir autrement que comme la conséquence logique de -l'emploi de celle-ci.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span> -Anti <i>substantialistes</i> et anti <i>réalistes</i> par éducation, elles ne -croiront qu'aux individus; les phénomènes seront pour elles les -seules choses en soi; les espèces qui n'existent que dans et par -les individus, seront soupçonnées de n'être que des étapes progressives, -des manifestations, des formes de la loi de Progrès -inhérente à tout ce qui est. De ces inductions, sortira la négation -de la mort qui ne sera plus pour vos enfants qu'une transformation -plus profonde de l'individu, du principe ou loi d'unité -de chaque être.</p> - -<p>Vos élèves sauront que si la justice est la loi de la conscience -morale, c'est qu'elle est une loi de l'univers; que si cette même -conscience regarde la félicité comme une conséquence obligée -de la justice, c'est qu'il est dans la nature des choses que cette -harmonie existe: or, comme l'étude de l'Histoire et l'expérience -leur prouveront que cette harmonie n'existe pas sur cette terre, -elles en induiront qu'elle doit exister ailleurs.</p> - -<p>Ces inductions et beaucoup d'autres dont nous n'avons pas -à parler ici, parce que nous ne traitons pas de dogmes, étant -légitimes pour une conscience droite, conduiront vos enfants à -se formuler une croyance; c'est pour cela que j'estime que vous -pouvez sans scrupule en déposer une dans leurs jeunes cœurs.</p> - -<p>Quant à votre crainte de voir la religion ébranlée dans l'esprit -de vos élèves par la certitude qu'elles auront plus tard que toute -religion positive est un produit de la conscience, vous n'avez -pas à vous en préoccuper, si vous avez pris le soin de mettre -l'hypothèse religieuse en accord parfait avec la science, la -morale et la raison. Nous n'avons nul besoin d'une Révélation -divine pour croire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span> -Est-ce que le savant ne croit pas à sa théorie? Vos élèves -d'ailleurs, ne sauront-elles pas que la base de toute certitude -est dans la foi? Est-ce que, pour acquérir des connaissances, -nous ne devons pas, préalablement, faire acte de foi envers -l'existence des corps extérieurs, la constance des lois qui régissent -les choses, l'existence de nos facultés et la valeur positive -de leur appréciation? Vos élèves ne savent-elles pas que, même -ces choses admises sans preuve, tout repose, pour l'avenir sur la -probabilité? Qui pourrait <i>prouver</i> que le soleil se lèvera demain, -que le fer ne deviendra pas mou comme du coton, que ce qui était -nourriture hier ne sera pas poison demain? Personne ni rien, -sinon notre foi que l'univers et les lois qui régissent les choses -demeurent, sont persistants? La raison de vos élèves ne -saurait être ni révoltée, ni effrayée d'avoir la foi pour couronnement -puisqu'elle l'a pour base. Être suspendus entre deux -abîmes de foi, ne nous épouvante pas: ce qui nous fait reculer, -c'est de trouver la contradiction sur le terrain où les deux -abîmes se rencontrent: c'est cette contradiction que vous -devez éviter par dessus toutes choses.</p> - -<p>Donnez donc de bonne heure une religion positive à vos -enfants, mais entendez-le bien, une religion qui ne soit que -l'épanouissement poétique de tous vos enseignements.</p> - -<p>Vous leur aurez démontré que tout est limité, composé, -relatif; que le degré de perfection des êtres est en raison de leur -complication; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur -représenter la Divinité comme simple, infinie, absolue.</p> - -<p>L'étude de la Biologie leur aura prouvé que, si elles sont supérieures -aux animaux, c'est parce qu'elles sont plus composées -<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span> -qu'eux et ont un plus grand nombre de facultés; vous ne pourriez -donc, sans contradiction, leur enseigner que ce qui persistera -en elles sera d'autant plus parfait qu'il sera plus simple.</p> - -<p>Toutes leurs études leur auront démontré que l'humanité -progressive, s'est élevée et s'élève incessamment de l'animalité et -du mal vers l'humanité et le bien; qu'elle est l'auteur de sa -justice, de sa vertu, aussi bien que de ses sciences, de ses arts, -de son industrie, vous ne pourriez leur enseigner, sans contradiction, -que cette humanité est déchue, incapable de rien par -elle-même et reçoit d'en haut la Justice.</p> - -<p>Elles sauront qu'avec la pratique du bien, notre tâche ici bas -est la culture du globe, les créations scientifiques, industrielles -et artistiques; le perfectionnement de la société et des lois, afin -de créer, pour tous, la plus grande somme de bien-être et de -liberté, vous ne pourriez donc leur enseigner, sans contradiction, -que la terre est une vallée de larmes dont elles doivent se -détourner avec horreur; que le monde ou la société est haïssable; -qu'il faut le mépriser et le fuir, et que la science, qui est -le certain, doit être subordonnée au dogme, qui n'est que l'hypothèse.</p> - -<p>Elles seront convaincues que le travail est notre gloire; que -c'est par lui que nous remplissons notre destinée, et que nous -nous rendons semblables aux puissances qui régissent l'univers; -que plus l'être est parfait, plus il travaille; vous ne pourriez -donc, sans contradiction, leur enseigner que le travail est un -<i>châtiment</i>, une marque de dégradation.</p> - -<p>Elles seront assez développées sous le rapport de la Justice, -pour savoir que toute faute est personnelle, que toute punition -<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span> -a pour but l'amendement du coupable, et doit être proportionnée -à l'intention et à la gravité du délit; vous ne pourriez donc, -sans contradiction, leur représenter la Divinité vouant la race -humaine au malheur et au crime pour le péché d'un seul; sévissant -dans un but de vengeance, non d'amélioration, condamnant -la créature punie <i>à vouloir</i> éternellement le mal, ce qui -équivaut, dans le législateur <i>tout puissant</i>, à l'amour du mal.</p> - -<p>Elles sauront que le bien et le mal moral sont des faits de -liberté et que chacun doit, logiquement, subir les conséquences -de ses actes pour qu'il y ait Justice; vous ne pourriez donc, -sans contradiction, leur enseigner que, quelles que soient leurs -œuvres, elles sont prédestinées par la volonté divine, à un bonheur -ou à un malheur éternel.</p> - -<p>Elles seront persuadées que nous sommes solidaires, que nul -ne saurait pécher sans que la société ne soit en partie coupable, -conséquemment en partie responsable; que toute faute est à la -fois individuelle et sociale; que nous sommes liés comme les -organes d'un même corps; vous ne pourriez donc, sans les démoraliser -et contredire tous vos enseignements, leur dire qu'on -peut se sauver seul, et que, si elles sont sauvées, elles auront <i>du -bonheur</i> à voir souffrir à leurs semblables des supplices atroces -et sans fin.</p> - -<p>Dans ce qu'elles voient, savent, connaissent, elles constateront -la loi de progrès, c'est à dire de mouvement ascendant; la -récompense des efforts de la nature et de l'humanité dans un -accroissement de puissance et de travail; vous ne pourriez donc, -sans contradiction, leur proposer pour idéal de récompense -future la contemplation, le repos, la diminution de leurs énergies.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span> -Elles sauront que la base du Droit est la liberté et l'égalité, -elles aimeront et pratiqueront cette doctrine; vous ne pourriez -donc, sans contradiction, leur représenter le monde futur -comme une royauté despotique avec une hiérarchie de -sujets.</p> - -<p>Songez sérieusement à ce que je viens de vous dire, Madame; -car votre responsabilité est des plus graves: il ne vous est permis, -sous aucun prétexte, de contribuer à mettre la contradiction -et le désordre dans la société, en les mettant dans l'intelligence -et le cœur de vos élèves. Il faut que tout, en elles, -converge vers un même but: donnez-leur donc une Religion qui, -bien qu'au dessus de la Raison, ne lui soit pas contradictoire; -qui, bien que n'étant <i>la source d'aucun Droit ni d'aucun Devoir</i>, -appuie cependant l'un et l'autre.</p> - -<p>Quelle que soit la vivacité de leur foi, vos élèves seront -tolérantes et préservées de la folie mystique, car une nuance -raisonnable de doute planera sur leur croyance: elles se diront -sagement: je <i>crois</i>, mais je ne <i>sais</i> pas; et l'humanité a déjà -passé par tant d'hypothèses! Les autres consciences individuelles -ont, comme moi, l'aspiration religieuse, la croyance en -l'immortalité personnelle; nous varions sur les détails; absolument -parlant, qui se trompe? Tous nous croyons avoir raison; -vivons donc en paix jusqu'à la démonstration de l'erreur par les -faits; ou, si nous discutons, que ce soit en frères.</p> - -<p>Vos élèves seront assez imbues de l'idéal social moderne, pour -comprendre que la Religion est une manifestation individuelle, -non une manifestation sociale; que l'État, qui représente la -collectivité, ne peut légitimement s'inféoder à une secte quelconque; -<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span> -qu'en un mot, l'État ne doit pas avoir une religion -positive, afin qu'aucune conscience ne soit opprimée.</p> - -<p>Elles croiront assez à l'égalité et à la dignité humaines pour -repousser tout sacerdoce organisé; on enseigne une science, -non pas une hypothèse: on propose celle-ci, et jamais aucun -prêtre ne se contenterait de ce sage et modeste rôle: c'est -l'instituteur qui dirige l'enfant; l'adulte doit se diriger lui-même.</p> - -<p>Donnez, Madame, donnez à vos enfants une religion qui les -soutienne dans la sainte lutte de la vertu et du dévouement; -une religion qui élève leur esprit et leur cœur, et exalte leur -courage. Si l'on peut légitimement hésiter à s'offrir en holocauste, -lorsque la mort apparaît comme le néant de la conscience, -tous les dévouements sont possibles lorsqu'on se considère -comme un des rouages de l'Ordre de Justice, et qu'on ne voit -dans la mort qu'une transformation, un agrandissement du moi -humain.</p> - -<p>Que vos enfants trouvent dans une religion admise par leur -raison et leur sentiment, un port assuré contre les tempêtes de -l'âme; dans leurs frères divins des amis, des témoins de leurs -victoires, une pensée fortifiante: celle de ne pas travailler sans -témoin au bien général, si elles sont méconnues de leurs contemporains. -Oh! croyez-le, elles seront meilleures, plus -dévouées, plus grandes, si elles sont bien persuadées qu'ayant -servi dans leur vie présente l'Ordre de Justice et de Bonté, -elles seront reçues vivantes dans son sein pour continuer à le servir -encore, et y trouver l'harmonie de la Justice et du Bonheur.</p> - -<div class="chapter"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span></p> -<h2 class="normal">CHAPITRE IX.<br /> -<span class="medium">RÉSUMÉ ET CONCLUSION.</span></h2> -</div> - -<p>Sur quelques points du globe, un certain nombre de femmes -protestent contre les lois qui placent leur sexe en minorité, en -demandent l'abrogation ou la réforme, et revendiquent leur légitime -part de droit humain.</p> - -<p>Des esprits futiles et sans portée rient de ce mouvement qui -commence et ira grandissant sans cesse.</p> - -<p>Des esprits sérieux, mais retenus dans les liens des vieux préjugés, -s'en effraient et s'en étonnent; en cherchent naïvement -la raison où ils ne peuvent la trouver, et conçoivent la gigantesque -espérance d'arrêter court le mouvement émancipateur.</p> - -<p>Une fois pour toutes, il faut les détourner de ce labeur ingrat, -en leur faisant toucher du doigt les réalités.</p> - -<p>La domination de l'homme sur la femme, et la minorité civile -de celle-ci avaient leur prétexte quasi légitime lorsque la femme, -<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span> -maintenue dans l'ignorance, était réellement inférieure à l'homme -en intelligence, en caractère, en activité;</p> - -<p>Lorsqu'elle n'avait et ne se croyait pour fonction que la -maternité et les soins du ménage;</p> - -<p>Lorsqu'elle trouvait un soutien légitime qui l'aimait, la protégeait;</p> - -<p>Lorsque, inférieure par l'éducation elle se croyait aussi de -nature inférieure, et considérait comme son devoir envers Dieu -l'obéissance à son mari.</p> - -<p>Les choses étaient-elles bien ainsi? Je n'en discuterai pas: -préfère le passé qui veut; moi j'aime mieux l'avenir où je vois -l'amour complet dans l'égalité, la fusion des âmes, la confiance -entière et réciproque, l'effort commun pour une œuvre commune, -l'union sainte, pure, entière jusqu'au tombeau qui ne sera -pour le survivant qu'un berceau d'immortalité.</p> - -<p>Il n'est question ni de ce que nous préférons, ni de ce que nous -rêvons les uns ou les autres: mais seulement de ce qui peut être, -d'après l'état des esprits et des choses: c'est folie que de vouloir -ramener le monde en arrière: la sagesse consiste à régler sa -marche en avant.</p> - -<p>Pourquoi la femme revendique-t-elle son droit à la liberté et -à l'égalité?</p> - -<p>C'est d'abord parce que, beaucoup plus instruite que par le -passé, elle sent mieux sa dignité et les droits de sa personnalité. -C'est parce que les leçons et l'exemple des hommes l'ont éloignée -de la foi complète au dogme ancien, qu'elle n'accepte plus -que sous bénéfice d'inventaire; c'est à dire en repoussant ce qui -heurte ses sentiments nouveaux. Elle sent trop ce qu'elle vaut -<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span> -aujourd'hui, pour se croire inférieure à l'homme et tenue de lui -obéir: elle ne croit pas plus au droit divin de l'autre sexe sur -elle, que ce sexe ne croit au droit divin du prince et du prêtre -sur les peuples.</p> - -<p>Sous l'influence du principe d'Émancipation générale, posé par -la Révolution française, la femme, mêlée à toutes les luttes -comme actrice ou martyr; comme mère, épouse, amante, fille, -sœur, s'est modifiée profondément dans ses sentiments et ses -pensées: il eût été absurde qu'elle voulût la liberté et l'égalité -pour les hommes, parce qu'ils sont des créatures humaines, sans -élever son cœur, et sans rêver son affranchissement propre, -puisqu'elle aussi est une créature humaine: l'esprit révolutionnaire -a rendu la femme indépendante: il faut en prendre son -parti.</p> - -<p>La femme n'étant plus enfermée dans les soins du ménage et -des enfants, mais, au contraire, prenant une part toujours croissante -à la production de la richesse nationale et individuelle, il -est évident qu'elle a besoin de liberté et d'indépendance, et -qu'elle doit avoir, dans la famille et les affaires une tout autre -place que par le passé: elle le sent et le sait, il faut encore en -prendre son parti, et lui faire cette place: le bon sens et la justice -l'exigent.</p> - -<p>La femme ne pouvant plus se marier sans une dot ou une -profession, ne peut plus considérer le mariage comme son état -naturel; elle est de plus en plus mise dans la nécessité triste -ou heureuse de se suffire à elle-même, de se considérer, non plus -comme le complément de l'homme, mais comme un être parfaitement -distinct.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span> -Cette situation faite à la femme exige donc de profondes -réformes légales et sociales: elle le sait ou le sent: il faut -encore en prendre son parti, et travailler à ces réformes, sous -peine de voir la civilisation moderne périr par la minorité de -la femme, comme la civilisation ancienne a péri par l'esclavage.</p> - -<p>L'homme n'aime plus la femme: il cherche en elle un -complément obligé de dot, un associé commode, un moyen de se -procurer quelques sensations ou distractions, une servante, une -garde malade non rétribuée; la femme ne l'ignore pas; et, à son -tour, elle n'aime plus l'homme; cette désolante situation des -sexes en face l'un de l'autre, exige que la femme soit délivrée de -la tutelle de l'homme qui la heurte, l'irrite, la ruine trop souvent; -qui se sert durement de droits sans fondement dans la -nature des choses: droits qu'elle ne veut plus subir parce qu'elle -est trop intelligente aujourd'hui; et parce qu'elle aime beaucoup -moins son conjoint dont elle se sait n'être plus suffisamment -aimée.</p> - -<p>L'on n'ignore pas ce qu'est devenu le mariage, et quel usage -une infinité d'hommes font des privilèges qu'ils ont comme chefs -de la communauté. Par leurs passions, leurs vices, leur incurie, -ils désolent souvent leur femme et compromettent leur -avenir et celui de leurs enfants. La femme commence à ne plus -vouloir de cette situation humiliante et dangereuse: elle murmure, -elle s'insurge dans son cœur, et beaucoup de jeunes -femmes déjà préfèrent renoncer à l'union légale que de subir -les conséquences du mariage actuel: que peut faire la société -pour parer à ce danger, sinon réformer le mariage?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span> -Ainsi la femme ne veut plus être mineure parce qu'elle ne -l'est plus devant l'intelligence;</p> - -<p>Parce qu'elle ne l'est plus devant la production;</p> - -<p>Parce que la situation qui lui est faite exige son égalité avec -l'homme.</p> - -<p>Et nous disons, et nous répétons qu'il faut en prendre son -parti et opérer progressivement des réformes, si l'on ne veut que -la civilisation périsse.</p> - -<p>Pour que le mouvement dont on s'étonne ne se produisît pas, -il ne fallait pas cultiver l'esprit de la femme;</p> - -<p>Il ne fallait pas lui donner une large et lourde part dans le -travail;</p> - -<p>Il ne fallait pas permettre que l'homme pût se vendre à la -femme pour une dot, ou que celle-ci fût son égale ou sa supérieure -en utilité dans le travail du couple;</p> - -<p>Il ne fallait pas proclamer l'égalité de Droit pour tout être -humain;</p> - -<p>Il ne fallait pas ruiner dans le cœur de la femme la doctrine -qui divinise l'autorité et la subordination.</p> - -<p>Mais puisqu'on a fait, laissé faire et laissé passer, il faut subir -les conséquences de la situation présente, et ne pas blâmer la -femme lorsqu'elle témoigne avoir profité des leçons qu'on lui -donne; on ne peut plus ressusciter le passé, ni rendre à la -femme ses naïves croyances, ses niaises soumissions, son ignorance -et son existence cachée: on l'a développée pour la liberté -et l'égalité, qu'on lui donne donc l'une et l'autre; car elle ne -formera des hommes libres qu'à la condition d'être libre elle-même.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span> -Dans l'ouvrage que vous terminez, lecteur, je n'ai posé et -soutenu qu'une thèse: celle de l'égalité de Droit pour les deux -sexes; je n'avais donc pas à me préoccuper des fonctions de la -femme, c'est à dire de l'usage que, par suite de sa nature particulière, -si elle en a une, elle sera librement conduite à faire -de son droit.</p> - -<p>Je me serais même interdit de répondre à cette simple question: -Y a-t-il dans la Société des fonctions masculines et des -fonctions féminines? Si, par une inconcevable aberration, certaines -gens n'eussent fait des fonctions qu'ils attribuent à la -femme, des causes d'infériorité devant le Droit.</p> - -<p>J'ai dû dire alors: ne confondons pas le droit et la fonction: -le Droit est la condition, la faculté générale et absolue; la -Fonction est la manifestation des aptitudes individuelles qui sont -limitées: personne n'a la puissance d'user de tous ses droits, et -chacun en use selon sa nature propre, et les circonstances dans -lesquelles il se trouve: il se peut que les femmes n'aient pas -aptitude pour une foule de fonctions; que la maternité et les -soins de l'intérieur pour lesquels la majorité d'entre elles sont -formées aujourd'hui, les empêchent d'entrer dans une foule de -carrières: cela ne signifie rien quant à la question de Droit: -elles ne sont pas plus obligées d'être autres qu'elles ne sont, -que l'immense majorité des hommes ne se trouve obligée d'user -de tous ses droits. Si, comme on le croit, la femme n'est pas -apte à remplir certaines fonctions privées ou publiques, ou -qu'elle n'en ait pas le temps, on n'a nul besoin de les lui interdire; -si, au contraire, on lui croit l'aptitude et le temps, en l'empêchant -de se manifester, on commet une iniquité, un acte -<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span> -d'odieuse tyrannie: le droit est absolu, il ne se scinde pas, il -est un: quand il se différencie, ce n'est plus le Droit, c'est le -privilége, c'est à dire l'injustice.</p> - -<p>Toutefois, pour qu'on ne m'accuse pas d'éluder ou de tourner -les questions, parce que je ne puis ou ne veux pas les résoudre, -j'ai déclaré nettement ma pensée et j'ai dit: en principe, je -n'admets pas que, devant le Droit, on puisse légitimement classer -les fonctions en masculines et féminines, quoique j'admette -qu'elles se classent dans la pratique selon le degré de développement -des sexes et leurs aptitudes actuelles.</p> - -<p>Je ne puis admettre en principe une classification devant le -Droit, parce que cela supposerait qu'on a trouvé la <i>loi</i> permanente -des caractères qui distinguent radicalement les sexes;</p> - -<p>Parce que cela supposerait que les sexes sont immobiles, -improgressifs.</p> - -<p>Or les théories qui établissent une classification, sont loin de -révéler la loi, puisqu'elles sont contredites par une multitude -innombrable de faits. Et si leur caractère empirique suffit pour -les rejeter, que sera-ce, si l'on considère les tristes conséquences -qu'elles entraînent!</p> - -<p>Elles faussent l'éducation, détruisent la spontanéité du sexe -jugé inférieur;</p> - -<p>Elles conduisent à l'oppression de la minorité vigoureuse qui -ne s'est pas soumise a l'étiolement calculé;</p> - -<p>Elles font établir le privilége dans le Droit;</p> - -<p>Elles empêchent l'humanité de se développer librement, et la -privent de la moitié de ses forces.</p> - -<p>Elles conduisent à calomnier la nature et à nier la valeur de -<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span> -ceux qu'on a comprimés, refoulés, auxquels on a donné une -nature factice.</p> - -<p>Ces motifs sont assez graves pour que nous repoussions toutes -les théories, toutes les classifications en vogue, et pour que -nous ne nous permettions pas la fantaisie d'en essayer une, qui -ne serait pas meilleure que celles des autres, puisque les éléments -nous manquent, et ne peuvent être donnés que par le libre développement -des deux sexes dans l'égalité.</p> - -<p>Non pas, je l'ai dit, que je nie la différence fonctionnelle des -sexes: non: une induction légitime m'autorise à croire que la -différence sexuelle modifie tout l'être, conséquemment le jeu des -facultés: c'est pour cela que la femme doit être partout et, à -côté de l'homme: car je ne cesserai de le répéter: tout ce qui -est de l'humanité n'aura réellement ce caractère, que lorsqu'il -sera frappé de l'empreinte des deux sexes: si, pour procréer un -être humain, les deux sont nécessaires, pour mettre au monde -une loi viable, un jugement vraiment équitable, il faut l'homme -et la femme. Tout existe dans l'humanité par les deux sexes; si -tout est imparfait, c'est parce que l'influence de la femme -est indirecte; il faut qu'elle devienne directe pour hâter le -Progrès.</p> - -<p>Repoussant en principe toute classification devant le Droit, et -laissant à la Liberté et à l'Égalité la tâche de manifester les -véritables caractères différentiels des deux moitiés de l'humanité, -je n'ai pas dû m'arrêter sur la prétendue mission, sur la prétendue -vocation propre à chaque sexe, ni discuter la valeur des -affirmations suivantes et autres semblables:</p> - -<p>La femme est gardienne des sentiments, de la morale;</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span> -La vocation de la femme est de plaire à l'homme et de s'en -faire aimer;</p> - -<p>La femme est une religion; c'est une pureté; etc., etc.</p> - -<p>Cela nous aurait menée trop loin de définir d'abord les -termes, puis de faire comprendre l'inanité et le danger de -semblables idées.</p> - -<p>Disons seulement en passant que la première affirmation -est dangereuse en ce qu'elle conduit à juger plus sévèrement -la femme que l'homme au point de vue de la morale, conséquemment -porte à maintenir les fausses appréciations que -nous avons combattues dans le chapitre de l'Amour et -du Mariage: quand un seul sexe est réputé gardien des -mœurs, les mœurs se corrompent: car l'un ne pèche pas sans -l'autre.</p> - -<p>D'autre part c'est une triste idée que de prétendre que la -vocation de la femme est de plaire a l'homme et de s'en faire -aimer: c'est avec cette morale là que l'on fait de la femme un -être futile, rusé; qu'on la prépare à l'adultère quand elle est -malheureuse en ménage; au libertinage quand elle est pauvre: -la vocation de la femme est d'être un être social, digne, utile et -moral, une épouse sage et bonne, une mère tendre, attentive, -éclairée capable de faire des citoyens et des citoyennes honorables: -sa vocation ne diffère pas en général de celle de l'homme -qui, lui aussi, doit être un époux sage et bon, un père tendre -ne donnant à ses enfants que de sages exemples et de bonnes -leçons, tout en remplissant lui-même sa tâche de citoyen et de -producteur. Si la femme doit plaire à l'homme et s'en faire -aimer, l'homme doit également plaire à la femme et s'en faire -<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span> -aimer: à cette condition seule, remplie des deux parts, est le -bonheur et l'harmonie du ménage.</p> - -<p>Mais laissons toutes ces questions incidentelles: mon livre est -écrit, non pour suivre les classificateurs sur le terrain de l'imagination, -pour discuter à perte de vue sur le rôle des sexes; non -pas même pour poser le Droit de la femme en conséquence de sa -différence et de son utilité autre que celle de l'homme; mais -écrit uniquement pour poser le Droit de la femme à la Liberté -dans l'Égalité parce qu'elle est, comme l'homme, une créature -humaine; parce qu'ainsi que le dit P. Leroux, il n'y a plus ni -esclaves ni serfs devant le Droit français.</p> - -<p>Je n'apporte pas une idée nouvelle: je ne fais que continuer -la tradition de la majorité des hommes de Progrès, et je me -contente de la développer, de l'expliquer, de la soutenir et de -l'amender.</p> - -<p>J'aurais négligé peut-être de relever l'opinion surannée de la -minorité, si ceux qui la représentent, n'avaient le privilége de se -faire écouter d'un nombreux public. Mais comme ce privilége -rend leurs erreurs dangereuses et que, de leur fait, beaucoup de -femmes prennent en aversion les principes de 89, je ne me suis -pas crue libre de laisser compromettre ces principes sacrés -auprès du sexe qui, par l'éducation et l'influence, dispose en -grande partie de l'avenir de la Démocratie. J'ai donc dû prouver -à la maladroite minorité progressiste qu'elle abuse de l'<i>a priori</i>, -construit des théories d'asservissement sur des lois imaginaires, -manque de méthode, se met constamment en contradiction flagrante -avec les faits, avec la science, avec la logique, avec ses -propres principes sur le Droit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span> -Cette preuve, je l'ai faite durement, sans ménagement aucun: -c'était mon droit et mon devoir. Loin de m'en repentir, je suis -prête à la parachever, si ces Messieurs ne la trouvent pas suffisante; -car jamais, tant que je pourrai tenir une plume, je ne -permettrai à personne de présenter les doctrines du Moyen Age -sous l'étiquette de notre glorieuse Révolution, sans faire entendre -une protestation énergique.</p> - -<p>Le résumé du livre qu'on vient de lire est dans les deux -syllogismes suivants:</p> - -<p>La femme doit être libre et l'égale de l'homme devant le -Droit, parce qu'elle est un être humain;</p> - -<p>Or elle est mineure, opprimée, souvent sacrifiée;</p> - -<p>Donc il y a lieu d'opérer de nombreuses réformes afin que, -partout, elle prenne à côté de l'homme sa place légitime.</p> - -<p>Toute réforme dans les lois doit être préparée par une réforme -dans l'éducation et dans les mœurs;</p> - -<p>Or les mœurs se dépravent, le mariage se corrompt, l'éducation -des filles n'a ni base ni portée;</p> - -<p>Donc il faut travailler à l'éducation de l'amour et de la -femme, et réformer le mariage, tout en posant et soutenant la -revendication des droits de la femme.</p> - -<p>Et, développant ma pensée, j'ai dit:</p> - -<p>L'égalité de Droit entre les hommes, décrétée par le législateur, -et admise par la conscience moderne, n'est évidemment -pas basée sur l'égalité ou l'équivalence des hommes entre eux, -puisque l'expérience nous les montre tous inégaux en facultés -intellectuelles, en sentiment, en activité, en force, etc.</p> - -<p>Sur quoi donc est appuyée cette égalité devant le Droit? Ce -<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span> -ne peut être que sur les caractères qui leur sont communs; -sur les caractères spécifiques qui les rangent dans une même -espèce.</p> - -<p>Or la femme est-elle d'espèce identique à l'homme? possède-t-elle -les caractères spécifiques de l'humanité? Très évidemment, -oui.</p> - -<p>Donc l'égalité de Droit, étant fondée sur l'identité des caractères -spécifiques, non sur des variétés individuelles, il s'ensuit -logiquement que la femme à laquelle, sans folie, on ne peut -contester ces caractères, est, en principe et très légitimement, -l'égale de l'homme devant le droit social.</p> - -<p>Puisqu'il en est ainsi, la femme est donc, de droit, libre et -autonome; maîtresse, en conséquence, de manifester comme -l'homme son activité dans toutes les carrières privées.</p> - -<p>Tout ce qui est socialisé pour le développement intellectuel et -moral des membres du corps social, doit être aussi bien à son -profit qu'à celui de l'homme.</p> - -<p>Sous aucun prétexte, on ne peut l'éloigner des fonctions -publiques, plus qu'on ne les interdit à l'homme.</p> - -<p>Sa dignité civile est la même que celle de l'homme, et tous -les droits qui en ressortent sont les mêmes.</p> - -<p>Dans le Mariage, elle doit être l'égale, c'est à dire l'associée -de l'homme.</p> - -<p>Dans le domaine politique, elle a les mêmes droits que lui.</p> - -<p>C'est donc une iniquité que de l'évincer de l'éducation nationale, -de nier et refouler ses aptitudes, de lui fermer les écoles -spéciales, de lui refuser certains diplômes et de lui interdire -certaines carrières.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span> -C'est donc une iniquité que de l'inférioriser civilement, de la -repousser des emplois, de la déclarer <i>incapable</i>.</p> - -<p>C'est donc une iniquité de l'absorber dans le mariage, d'en -faire une serve, ou tout au moins une mineure.</p> - -<p>C'est donc une iniquité que de lui ôter sa dignité et son -autorité maternelles, lorsque le mari est vivant.</p> - -<p>C'est donc un surcroît d'iniquité, après l'avoir déclarée faible, -incapable, mineure sous tant de rapports, de la réputer très -forte et très capable, très majeure, lorsqu'il s'agit d'être jugée, -condamnée, punie et de payer les impôts; plus forte et plus -capable que l'homme, lorsqu'il s'agit de pureté, et de lui laisser -la charge des enfants naturels, le fardeau de sa faute et de celle -de l'homme.</p> - -<p>Voilà ce que nous pensons, ce que nous disons; et nous le -redirons bien haut et sans cesse; et nous le redirons si haut et -si souvent, que celles qui dorment dans un bonheur relatif tout -égoïste, ou dans l'immoralité où toute dignité s'oublie, seront -bien forcées de se réveiller, et de songer à la situation et à -l'avenir de leurs filles.</p> - -<p>Jusqu'à ce que notre sang soit glacé par la mort, nous demanderons -Justice pour la moitié du genre humain;</p> - -<p>Nous demanderons que l'on donne une éducation nationale -aux filles;</p> - -<p>Que toutes les carrières leur soient accessibles, tous les -diplômes accordés;</p> - -<p>Que la dignité civile leur soit pleinement reconnue;</p> - -<p>Que le Mariage soit une société fondée sur l'égalité, sous la -protection du conseil de famille;</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span> -Que le père et la mère aient un droit égal sur les enfants;</p> - -<p>Que la pureté de la femme soit suffisamment protégée contre -l'homme et contre elle-même;</p> - -<p>Que la femme prenne progressivement, à mesure qu'elle se -développera, sa place légitime partout à côté de l'homme, dans -la législation, l'administration, la Justice, la Science, la Philosophie, -comme elle l'a déjà dans l'Industrie et l'Art.</p> - -<p>Et nous disons aux femmes de Progrès: constituez un Apostolat;</p> - -<p>Modifiez l'opinion par une feuille périodique;</p> - -<p>Travaillez par vos écrits, à éclairer, à moraliser le peuple et -les femmes;</p> - -<p>Fondez et dirigez un vaste établissement d'éducation pour les -filles, afin d'avoir une pépinière de réformatrices;</p> - -<p>Associez et moralisez les ouvrières;</p> - -<p>Relevez les femmes égarées;</p> - -<p>Travaillez à faire l'éducation de l'Amour, à placer le Mariage -sur sa véritable base: car lorsque l'Amour n'est plus que la -recherche d'une sensation, et que le Mariage tombe en désuétude, -la société marche à sa dissolution.</p> - -<p>Vous toutes qui avez à cœur l'œuvre sainte de l'émancipation -générale de l'humanité, reliez-vous sur tous les points du -globe; enfermez le monde civilisé dans un réseau, afin de centraliser -vos efforts, de donner de l'unité aux doctrines, et de -préparer le règne de la fraternité humaine par l'extinction des -haines et des préjugés de nations et de races.</p> - -<p>Éloignez toutes les questions oiseuses sur la nature et les -fonctions de chaque sexe: devant le Droit, elles ne signifient -<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span> -rien: chacun fait et ne doit faire que les choses auxquelles il -est apte; et l'on ne brigue pas des fonctions pour lesquelles on -manque de capacité ou de temps.</p> - -<p>Faites-bien comprendre aux femmes mineures par l'intelligence -que, réclamer l'égalité de Droit, ce n'est pas prétendre à -la similitude de fonctions; qu'elles ne seront pas plus contraintes -d'être autre chose qu'elles ne sont sous un régime d'égalité, -que sous celui que nous avons à l'heure qu'il est; que toute la -différence, sous ce rapport, consistera en ce que celles qui, -aujourd'hui, ne peuvent faire certaines choses <i>parce qu'elles sont -femmes</i>, seront admises à les faire, parce qu'elles seront des êtres -humains.</p> - -<p>Faites-leur bien comprendre qu'elles sont absurdes de se poser -en types et modèles de leur sexe, et de prétendre que toutes les -autres femmes ne doivent avoir que leurs aptitudes, leurs goûts: -faites-leur remarquer que nous différons tous; que nous devons -respecter l'individualité d'autrui comme nous trouvons juste -qu'on respecte la nôtre; que si l'on regarde comme légitime et -naturel qu'elles n'aient d'autre vocation que les soins du ménage, -fonction très nécessaire, très utile et très respectable, elles -doivent trouver tout aussi légitime et naturel que d'autres -femmes préfèrent des fonctions différentes.</p> - -<p>Enfin, faites-leur honte de l'indigne habitude où elles sont de -déprécier les qualités supérieures qu'elles n'ont pas, quand elles -les rencontrent chez une personne de leur sexe: dites-leur, ce -qui est vrai, qu'elles s'attirent ainsi le dédain des hommes qui -ont, en général, trop de bon sens pour ne pas reconnaître et -avouer la supériorité d'une femme, et éprouvent naturellement -<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span> -de la pitié pour celles qui, au lieu de s'en honorer par un sentiment -naturel de solidarité, refusent de la reconnaître.</p> - -<p>Femmes françaises, plus particulièrement mes sœurs, à vous -mes dernières paroles.</p> - -<p>Le génie de la Gaule, mis dans les fers par l'épée de Rome -et la foi de l'Asie, s'est réveillé en 1789. Pourquoi, filles de la -Gaule, laissez-vous pâlir le divin flambeau de la Résurrection?</p> - -<p>Parmi nos peuplades héroïques qui ne croyaient pas à la mort -et adoraient la gloire et la liberté, vous étiez prêtresses;</p> - -<p>Vous occupiez le sommet de la hiérarchie religieuse;</p> - -<p>Vous étiez profondément respectées;</p> - -<p>Votre pureté était protégée par la loi;</p> - -<p>Fières, courageuses, chastes, bonnes éducatrices, vous-mêmes -éleviez les hommes qui faisaient trembler Rome et la Grèce;</p> - -<p>Réunies en conseil, vous terminiez les différends qui s'élevaient -entre les peuples;</p> - -<p>Et notre vieille Gaule ne s'est pas réveillée tout entière; elle -vous a laissées dans l'ombre parce que, pendant son long sommeil, -vous les saintes, les prêtresses, avez été dépouillées de -votre auréole; vos fils corrompus et dégénérés vous ont déclarées -<i>impures</i>; vous ont fait descendre au rôle <i>d'intermédiaires -entre l'homme et l'animal</i>; vous ont traitées de <i>nids d'esprits -immondes</i>; vous ont ôté tout respect, toute personnalité dans -le mariage; dépouillées de toute influence sur les affaires du -pays; la Gaule s'est relevée de sa tombe en gardant des lambeaux -du suaire dans lequel l'avaient enveloppée ses oppresseurs; -est-ce pour cela que vous la méconnaissez?</p> - -<p>Femmes françaises, mes sœurs, vous avez à choisir entre le -<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span> -génie de notre race qui dit: respect à la dignité de la femme, -place pour elle dans la Cité, dans l'État, dans le Sacerdoce, et -le vieux génie étranger qui nous exclut et nous dégrade.</p> - -<p>Vous avez à choisir, et il faut vous décider, pour que le monde -moderne n'avorte pas en bouton.</p> - -<p>N'employez donc plus votre redoutable influence contre le -Progrès et vos intérêts les plus chers.</p> - -<p>N'élevez-donc plus vos fils et vos filles dans la haine ou l'indifférence -des institutions que nous ont conquises nos pères au prix -de tant de sang, de larmes et de douleurs.</p> - -<p>Ah! vous seriez bien coupables, si vous saviez ce que vous -faites! Mais, hélas! Des servantes, des meubles de luxe, des -esclaves: Voilà ce qu'on s'efforce incessamment de faire de -vous; et vous abaissez à votre tour le cœur et la moralité de -l'autre sexe qui ne comprend pas que, sans vous, on ne peut rien -fonder, rien maintenir.</p> - -<p>Quand donc ouvrira-t-on les yeux!</p> - -<p>Messieurs les prétendus progressistes, un dernier mot. -L'Église attire la femme, la rapproche de l'autel, la divinise en -Marie; un des siens va même jusqu'à réclamer pour elle le droit -politique.</p> - -<p>Vous, que faites-vous? Vous reprenez contre nous le langage -que tenait autrefois l'Église, et dont elle voudrait peut-être bien -ne s'être jamais servie. Prétendez-vous donc construire l'avenir -avec les ruines du passé? Vous faites tant de maladroits efforts -pour nous livrer aux inspirations de ce qui en reste, qu'en vérité -nous serions tentées de le croire.</p> - -<p>Mais nous ne vous laisserons pas faire, Messieurs; nous ne -<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span> -laisserons pas les femmes prendre en haine les principes sacrés -du Droit humain, parce qu'il tous plaît de les subordonner à -vos petites passions, à vos mesquins égoïsmes, à vos vieux préjugés -d'éducation.</p> - -<p><i>Nous séparons de vous la Révolution.</i></p> - -<p>Nous protestons contre vos doctrines Moyen Age.</p> - -<p>Nous, femmes du Progrès, nous voulons réagir contre le -monde social et moral que votre incurie a laissé s'organiser: -car nous avons honte de cette génération d'avortons égoïstes -qui a perdu le sens des grandes et nobles choses.</p> - -<p>Nous avons honte de ces fils qui font orgie sur la tombe de -leurs pères et outragent leurs grandes ombres éplorées de leur -rire incrédule et cynique.</p> - -<p>Nous avons honte de cette masculinité décrépite qui conduit -la France, notre France, au cercueil entre l'armée du coffre-fort -et une procession de courtisanes.</p> - -<p>Nous ne voulons pas que nos fils la continuent.</p> - -<p>Nous ne voulons pas que nos filles soient des éléments de -dissolution.</p> - -<p>Nos pères ont promis la liberté au monde: vous, Messieurs, -qui niez le droit de la moitié de l'humanité, n'êtes pas propres à -dégager leur promesse. Place donc à la femme, afin que, délivrée -de ses honteux liens, elle mette la paix où vous mettez la -guerre, l'équité où vous mettez le privilége.</p> - -<p>Vous n'avez plus de Morale, plus d'idéal: place, place à la -femme, Messieurs, afin qu'elle vous redonne l'un et l'autre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span></p> - -<h2 class="normal">TABLE DES MATIÈRES DU SECOND VOLUME.</h2> - -<table id="ToC" summary="contents"> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">DEUXIÈME PARTIE.</th> -</tr> -<tr> -<td> </td> -<td class="tdr">Pages</td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Droit et Devoir; objections contre le Droit des Femmes, la -Femme devant les mœurs et le Code civil</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> I<sup>er</sup>. Bases et formules des Droits et Devoirs</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_7">7</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> II. Objections contre l'émancipation des Femmes</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_33">33</a></td> -</tr> -<tr> -<th><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> III. État de la Femme dans les mœurs et la législation.</th> -</tr> -<tr> -<td> I. Dialogue entre une jeune femme et l'auteur</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_48">48</a></td> -</tr> -<tr> -<td> II. Emploi de l'autorité</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_51">51</a></td> -</tr> -<tr> -<td> III. Charité de la Femme</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_53">53</a></td> -</tr> -<tr> -<td> IV. Droit politique</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_61">61</a></td> -</tr> -<tr> -<td> V. Fonctions publiques</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td> -</tr> -<tr> -<td> VI. La Femme dans le mariage</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_67">67</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> IV. Suite du précédent.</th> -</tr> -<tr> -<td> VII. Contrat de mariage</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_71">71</a></td> -</tr> -<tr> -<td> VIII. La Femme mère et tutrice</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_81">81</a></td> -</tr> -<tr> -<td> IX. Rupture de l'association conjugale</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td> -</tr> -<tr> -<td> X. Résumé et conseils</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_93">93</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">TROISIÈME PARTIE.</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Nature et fonctions de la Femme, amour et mariage; Réformes -légales</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_99">99</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> I<sup>er</sup>. Nature et fonctions de la Femme</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_101">101</a> -<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> II. L'amour, sa fonction dans l'humanité</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_127">127</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> III. Mariage (dialogue)</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_151">151</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> IV. Résumé, Réformes proposées</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_177">177</a></td> -</tr> -<tr> -<th colspan="2" class="tdc">QUATRIÈME PARTIE.</th> -</tr> -<tr> -<td class="tdl">Œuvres de l'époque transitoire; Apostolat de la Femme; -Profession de foi, Éducation rationnelle</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_199">199</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> I<sup>er</sup>. Appel aux Femmes, Apostolat, Profession de -foi, etc.</td> -</tr> -<tr> -<td> I. Appel aux Femmes</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_201">201</a></td> -</tr> -<tr> -<td> II. Profession de foi</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_204">204</a></td> -</tr> -<tr> -<td> III. Comité encyclopédique</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_210">210</a></td> -</tr> -<tr> -<td> IV. Institut</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_215">215</a></td> -</tr> -<tr> -<td> V. Journal</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td> -</tr> -<tr> -<td> VI. Ateliers</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_219">219</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> II. Éducation rationnelle, Lettres à une institutrice</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_223">223</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> III. Éducation rationnelle (suite)</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_245">245</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="tdl"><span class="cap">C</span><span class="smallc">HAPITRE</span> IV. Résumé et Conclusion</td> -<td class="tdr"><a href="#Page_271">271</a></td> -</tr> -</table> - -<div class="topspace section"> -<p><span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span></p> -<p class="subh">ERRATA.</p> -</div> -<p>Page 30, ligne 5, au lieu de: <i>à se soumettre</i>, lisez: <i>de se soumettre</i>.</p> - -<p>Page 48, au lieu de: <i>état de la femme française dans</i>, lisez: <i>devant</i>.</p> - -<p>Page 58, ligne 20, au lieu de: <i>n'y a</i>, lisez: <i>n'y ait</i>.</p> - -<p>Page 89, ligne 13, au lieu de: <i>le désole</i>, lisez: <i>la désole</i>.</p> - -<p>Page 119, ligne 21, au lieu de: <i>nominaliste</i>, lisez: <i>nominalisme</i>.</p> - -<p>Page 134, ligne 16, au lieu de: <i>et l'idéal</i>, lisez: <i>es l'idéal</i>.</p> - -<p>Page 145, ligne 23, au lieu de: <i>l'honneur des autres les</i>, lisez: <i>l'honneur des autres; s'</i>.</p> - -<p>Page 167, ligne 18, au lieu de: <i>ils deviennes</i>, lisez: <i>ils deviennent</i>.</p> - -<p>Page 204, ligne 2, au lieu de: <i>numaines</i>, lisez: <i>humaines</i>.</p> - -<p>Page 218, ligne 27, au lieu de: <i>ses camps</i>, lisez: <i>ses coups</i>.</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La femme affranchie vol. 2 of 2, by -Jenny P. d'Héricourt - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AFFRANCHIE VOL. 2 OF 2 *** - -***** This file should be named 53310-h.htm or 53310-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/3/1/53310/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. 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Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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