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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15) - -Author: Abbé de Mably - -Release Date: October 14, 2016 [EBook #53279] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL 1 *** - - - - -Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, - et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules les erreurs - clairement introduites par le typographe ont été corrigées. La - liste de ces corrections se trouve à la fin du texte. - - Cependant la ponctuation, les erreurs u/n et les erreurs æ/œ en - latin ont été tacitement corrigées à certains endroits. - - Les notes ont été renumérotées de a à n, les _Remarques et - Preuves_ de 1 à 97. - - - - - COLLECTION - _COMPLETE_ - DES ŒUVRES - DE - L’ABBÉ DE MABLY. - - TOME PREMIER. - - - - - COLLECTION - - _COMPLETE_ - - DES ŒUVRES - - DE - - L’ABBÉ DE MABLY. - - - TOME PREMIER, - - - Contenant les Observations sur l’histoire de France. - - - A PARIS, - - De l’imprimerie de Ch. DESBRIERE, rue et place _Croix_, - chaussée du _Montblanc_, ci-devant d’_Antin_. - - _L’An III de la République_, - (1794 à 1795.) - - - - - AVIS - SUR CETTE ÉDITION. - - -Voici enfin tous les ouvrages de Mably, tels qu’ils sont sortis de sa -plume. L’éditeur ne s’est pas permis d’y rien ajouter, ni d’en rien -retrancher. Il en est un auquel il mettoit la dernière main, quand -la mort vint l’enlever à ses amis, aux lettres, à la philosophie -et à toutes les sociétés politiques; c’est _le Cours et la Marche -des passions dans la société_. Le lecteur n’oubliera pas cette -circonstance, en lisant ce traité. - -Les lumières répandues dans ces ouvrages sur les gouvernemens, sur les -lois, sur la morale, en rendent la lecture nécessaire à tous ceux qui -sont appelés à l’administration des affaires publiques. - -Pour gouverner les hommes, et les conduire au bonheur que leur nature -comporte, il faut les connoître, il faut avoir porté le flambeau dans -les profondeurs du cœur humain; il faut des talens, des connoissances -et des vertus. Mably nous présente cette heureuse réunion; il a médité -pour nous, il a écrit pour nous; ses écrits sont l’héritage qu’il nous -a légué, c’est à nous à le faire valoir. Notre félicité a été l’objet -de ses longs travaux; il nous a tracé la marche qui y conduit, c’est à -nous à la suivre; pour parvenir à ce but, garantissons-nous de l’erreur -et du vice qui nous en éloigneroient. Quand les destinées d’une nation -sont entre les mains de l’ignorance et de la corruption, le peuple est -en proie à tous les maux; il n’a alors d’autre ressource que d’appeler -à son secours, la sagesse du philosophe, les lumières du législateur, -la prudence et la vertu de l’administrateur. Les maladies politiques -ne sont pas l’ouvrage de la nature ni du peuple, elles sont celui -des législateurs et des administrateurs; leur guérison demande des -remèdes efficaces; des palliatifs ne feroient qu’empirer le mal. Les -ouvrages de Mably contiennent ces remèdes. Heureux les peuples, dont -les gouverneurs auront la prudence, la sagesse et le courage de les -employer! - -Les peuples aiment autant la vérité, que les gouverneurs la craignent; -la cacher, est une trahison, la crainte de la dire, une lâcheté. Les -révolutions qui entraînent tant de maux après elles, ne sont que -l’effet d’une injuste et odieuse administration. Quand les peuples sont -gouvernés avec justice, ils sont tranquilles et heureux; ils aiment le -gouvernement, ils aiment les lois, ils respectent les magistrats, ils -leur obéissent, et les magistrats obéissent aux lois. - -Si les magistrats flattent le peuple, c’est qu’ils veulent le corrompre -et l’asservir. Un peuple trompé, peut tout bouleverser, et du sein de -la liberté, il passe aux horreurs du despotisme. Toutes ces tristes -vérités se trouvent consignées, avec une effrayante évidence, dans -les ouvrages de Mably. Que les magistrats en fassent le sujet de leurs -sérieuses méditations; le bonheur ou le malheur des peuples sont dans -leurs mains, ils répondent au temps présent et à la postérité, de tous -les maux qu’ils auroient pu éviter. - -La nature a donné à l’homme, des besoins, le sentiment du juste et de -l’injuste, le désir du bonheur; ces premiers élémens de la société, -mis en œuvre par les lumières et la sagesse, feront la gloire des -magistrats et la félicité publique, qui est le but de toute bonne -politique. - -Je devois à la mémoire de Mably, je devois à l’amitié qu’il avoit -pour moi, et comme un de ses exécuteurs testamentaires, je devois à -toutes les sociétés politiques, la publication de tous ses ouvrages; en -remplissant ce devoir, j’ai encore versé des larmes sur la perte de ce -grand homme. - - ARNOUX. - - - - - ÉLOGE HISTORIQUE - DE - L’ABBÉ DE MABLY, - - _Discours qui a partagé le prix au jugement de l’Académie des - inscriptions et belles lettres, en 1787._ - - PAR L’ABBÉ BRIZARD. - - _Non ego, Te, meis - Chartis, inornatum silebo._ - - HORACE, lib. IV, Ode VIII. - - -Les anciens croyoient que la politique n’étoit que l’art de rendre les -peuples heureux, et qu’un peuple ne peut être heureux qu’autant qu’il -a des mœurs: ils n’ont jamais séparé la morale de la politique, et -leurs législateurs croyoient assez faire pour le bonheur des hommes, -que de les former libres et vertueux. Voilà ce qui a rendu la Grèce si -florissante, et Rome maîtresse du monde. Platon, Cicéron, tous ceux -qui se sont occupés des lois et de la félicité publique, ont tenu -le même langage: cette doctrine respire dans tous leurs écrits; la -Grèce et Rome ne sont tombées que pour s’en être écartées: avec les -mœurs a péri la liberté. Le débordement et les ravages des barbares -nous avoient fait perdre jusqu’à la trace de cette grande vérité. -Pendant quinze siècles une épaisse nuit étendit son voile sur la -nature entière; toutes les lumières furent éteintes: on corrompit les -sources de la morale; on honora du nom de politique l’art d’asservir -et de tromper les hommes; on réduisit en maximes cet art funeste, et -des écrivains pervers enseignèrent aux ambitieux à être injustes par -principe, et perfides avec méthode. Si quelques hommes, par la force -de leur génie, s’élevèrent au-dessus de la corruption générale, ils ne -purent réformer leur siècle, et tous leurs projets périrent avec eux. -L’ambition continua de nous égarer. La découverte d’un nouveau monde, -le commerce, les arts nous donnèrent, avec de nouvelles richesses, -de plus grands besoins et des vices nouveaux. Les peuples, après -avoir placé leur gloire dans l’ambition et dans les conquêtes, mirent -leur félicité dans l’avarice et dans les jouissances du luxe: on ne -connut plus de frein; l’or devint le dieu de l’Europe; la vertu ne -fut plus qu’un vain nom, et les mœurs, tombées dans l’oubli, parurent -un sujet de mépris et de ridicule. Un homme est venu, qui, nourri de -la lecture des anciens, retrouva dans leurs écrits les traces de ce -type céleste, de ce beau dont nous avions perdu tout sentiment: il -en étudia les élémens, et l’un des premiers parmi les modernes, nous -dévoila l’alliance intime de la morale et de la politique, et démontra -que les mœurs sont la source et la base de la félicité publique: il -rappela tous les hommes et toutes les sociétés à cette idée simple et -sublime par sa simplicité même. Toute sa vie, tous ses écrits, publiés -dans l’espace de quarante ans, furent employés à développer cette utile -et féconde vérité. L’exemple de tous les âges et de tous les peuples -vint sous sa plume à l’appui de ses maximes: il y a dans tout ce qu’il -a écrit une unité, je ne dirai pas de systême, mais de doctrine, dont -il ne s’est jamais écarté. Ses principes étoient sûrs; il s’y tint -opiniâtrément attaché: on ne le vit jamais ni varier ni flotter au gré -des opinions vulgaires. Il dit des vérités sévères; il les dit avec -force, avec énergie, et quelquefois avec une certaine brusquerie, qui -n’est que l’indignation de la vertu qu’irrite l’aspect du vice et de -l’injustice; et dans un siècle essentiellement frivole et corrompu, il -trouva pourtant des amis et des lecteurs. - -Tel fut l’homme sage et vertueux que nous regrettons: son éloge est -le premier qui se fasse entendre dans ce Lycée, sans que l’écrivain -y ait pris place pendant sa vie, et peut-être on devoit cet honorable -exemple aux lettres, aux mœurs et à la vertu. L’auteur de tant d’écrits -profonds et lumineux appartenoit naturellement à cette académie, et -étoit digne d’y recevoir le premier, le prix public de ses travaux et -l’hommage de la nation. Il s’y étoit dérobé pendant sa vie; il étoit -juste du moins qu’après sa mort son nom retentît dans ces murs, au -milieu de ceux qui furent les émules de ses travaux et de sa gloire: -recevoir un laurier de leurs mains, c’est être couronné par ses pairs. - -Puisqu’on a choisi cette compagnie savante pour juge, on a voulu -sans doute écarter de cet éloge l’exagération, les faux ornemens, -et tout cet échafaudage d’éloquence qui a un peu décrédité ce genre -d’écrire. Pour moi, interprête de la voix publique, mes paroles seront -simples et modestes, comme celui qui en est le sujet; l’austère vérité -formera toute mon éloquence, comme elle formoit son caractère; et -dans cet examen que je vais faire de sa personne et de ses écrits, je -n’oublierai pas que c’est un sage que je loue, et que c’est devant des -sages que je parle. - -_Gabriel Bonnot de Mably_ naquit vers le commencement du siècle.[1] -Le vœu de sa famille le portoit à la fortune; on lui fit prendre -des engagemens qui, pour l’ordinaire, y mènent. Un parent, cardinal -et ministre, sembloit lui ouvrir et lui tracer sa carrière; il y fit -un premier pas, et ce fut un sacrifice; mais bientôt, impatient du -joug, il dédaigna cette brillante servitude; il ne savoit ni flatter, -ni ramper, ni fléchir; il se dégagea de tous ces liens importuns, et -reprit sa liberté. Les lettres lui offroient un asyle, il se réfugia -dans leur sein; il préféra l’étude, son cabinet, ses livres, une -pauvreté noble et libre, à toutes les séductions de la fortune, et -aussi tôt qu’il eut pris son parti, on ne le vit jamais jeter un regard -en arrière. N’ayant rien à prétendre ni rien à perdre, ses sentimens -étoient à lui: il ne fut point obligé d’enchaîner ses idées aux idées -des autres, d’adopter leurs opinions, et de recevoir, pour ainsi dire, -ses pensées toutes façonnées de leurs mains: il crut qu’il falloit être -soi. Il se sépara de la multitude, et marcha presque seul dans l’étroit -sentier qu’il s’étoit tracé. Ses principes et son caractère, ses écrits -et sa conduite tranchèrent toujours avec le goût dominant et le ton -général de son siècle. - -Dans ses principes austères, il ne regardoit point les lettres -comme un simple amusement, mais comme un instrument donné à l’homme -pour perfectionner sa raison et contribuer à son bonheur. Aussi -rechercha-t-il moins, dans la culture des lettres, ce qu’elles offrent -d’agréable et de séduisant, que ce qu’elles ont de solide et d’utile. -Il y cherchoit, non pas seulement des modèles de style et de langage, -mais des leçons et des exemples de morale et de vertu. En se pénétrant -des beautés mâles des anciens et des grands modèles,[2] il passoit des -mots aux choses, et, suivant l’expression de Montaigne, de l’écorce -à la moelle, et se nourrissoit de vérités plus substantielles, et de -ces sentimens sublimes qui échauffent leurs écrits. Il ne croyoit pas -que les rares talens, l’éloquence, les beaux vers fussent uniquement -destinés à flatter l’oreille par des sons harmonieux, mais à parler au -cœur, à éclairer l’esprit, à faire passer dans l’ame le sentiment du -beau, l’amour du juste et du vrai, à y graver les grandes vérités de la -morale et les leçons de la vertu. Par ce noble emploi des lettres, il -sembloit qu’il voulût les venger du reproche qu’on leur a fait d’avoir -accéléré la décadence des mœurs, et certes, si tous les écrivains en -avoient fait un pareil usage, jamais le philosophe de Genève n’eût -pensé à les flétrir de ce reproche, et jamais leur histoire ne seroit -venue prêter des armes à son éloquence. - -La plus noble des études, et la plus nécessaire au bonheur, celle -de l’homme, de sa nature, de sa destination, de ses droits et de ses -devoirs; tous les grands objets qui intéressent la félicité publique, -la politique, la morale, la législation, ont été constamment le sujet -de ses méditations, le but de ses veilles et de ses travaux: mais il ne -se pressa point d’écrire. Peu jaloux d’une gloire facile et précoce, -il ne fatiguoit point le public de productions éphémères; il laissa -mûrir son talent. Long-temps renfermé dans le silence et la retraite, -où s’alimentent les ames fières et fortes, il interrogea les sages de -tous les siècles, les lois de tous les peuples, l’histoire de tous les -pays; il recueillit ses propres idées, et se repliant sur lui-même, -il sonda les abîmes du cœur humain, étudia la nature et la marche des -passions dans chaque individu, et leur développement dans la société: -de ces méditations combinées, il a tiré un petit nombre de résultats, -de principes éternels et constans, qui lui ont donné les bases de la -morale et la clef de toutes les associations politiques; et de ces -principes, dont il ne s’est jamais écarté, découlent toutes ces vérités -lumineuses qu’il a jettées dans ses écrits. - -Il a vu que la destination de l’homme et son premier besoin est -d’être heureux; que l’établissement des sociétés n’a d’autre but que -de remplir ce vœu de la nature; mais il crut que l’homme ne pouvoit -être heureux sans mœurs, qu’il ne pouvoit avoir de mœurs sans un bon -gouvernement, ni un bon gouvernement sans lois justes et impartiales: -il puisa ces principes dans la nature même des choses; mais il en -chercha la preuve et l’application dans l’histoire, et sur-tout dans -celle des anciens, dont il fit sa principale étude. - -Mais quand de ces contemplations il descendit aux constitutions -modernes, quand il voulut connoître sur quelles bases les états de -l’Europe avoient appuyé le bonheur des peuples, et quelles étoient les -lois politiques et les intérêts des diverses sociétés qui composent -cette grande famille du genre humain, il ne trouva qu’un chaos. Il fut -étonné de cet amas de volumes; et manquant de fil pour se conduire -dans ce dédale, il conçut le projet de renverser ce monument gothique, -afin d’édifier sur un nouveau plan: il tira la vérité de dessous ces -décombres, fouilla dans les archives de toutes les nations, étudia les -grandes transactions passées entre les peuples, forma un corps régulier -de tous ces membres épars, et donna son _Droit public de l’Europe, -fondé sur des traités_.[a] - - [a] Voy. pour cet ouvrage et les suivans, la _notice des - ouvrages de l’abbé Mably_, dans les notes historiques sur cet - éloge Nº. III[3]. - -Tant que l’anarchie féodale avoit embrassé de ses chaînes d’airain -tous les états de l’Europe, il n’y eut entre ces états de relation -que celle que nécessite le vol, la guerre, et le brigandage. Chaque -état, concentré en lui-même, n’avoit de rapport avec ses voisins que -par le mal qu’il en craignoit, ou qu’il pouvoit lui faire. Ils ne -connoissoient d’autre droit que les armes, d’autre loi que la force; -tout leur code étoit dans la tête du despote, et leurs expéditions -lointaines, sans but comme sans politique, n’étoient que des incursions -de barbares. Aux convulsions du régime féodal succédèrent les guerres -plus atroces de la religion, et l’Europe fut long-temps un vaste -cimetière où se promena le glaive du fanatisme. Affoiblis encore plus -que lassés, les états prirent enfin une assiette plus tranquille. -Quelques génies bienfaisans vinrent consoler la terre. Henri IV eut le -premier des idées de balance et d’équilibre; il vouloit fixer la paix, -trop long-temps exilée de ce triste univers: mais enlevé trop tôt au -monde, c’est au règne de Richelieu, ou plutôt au traité de Westphalie, -qu’on posa les fondemens de la politique qui enchaîne encore -aujourd’hui tous les états de l’Europe. Toutes les sociétés partielles -de cette grande république se trouvèrent liées entr’elles, et dès-lors -tous leurs mouvemens et leurs intérêts particuliers se trouvèrent -subordonnés aux intérêts et aux mouvemens de la confédération générale. - -C’est à ce premier anneau que _Mably_ attacha cette longue chaîne de -traités dont il a suivi les variations et le développement jusqu’à nos -jours, et qui servent de base aux intérêts si compliqués de l’Europe. -Chaque nation y put lire ses titres écrits, ses droits discutés, les -conventions qui fondent sa sécurité, et toutes, la réunion des lois -politiques qui entretiennent l’harmonie générale. Débrouiller ce chaos, -c’étoit rendre un vrai service à l’humanité; car il en est des grandes -querelles qui déchirent l’Europe, comme des procès qui ruinent les -particuliers; c’est le plus souvent faute de s’entendre qu’on devient -ennemis. C’est bien moins le véritable intérêt des états, que des -prétentions mal fondées ou de vains prétextes qui font entreprendre -les guerres: éclaircir ces prétentions, ou détruire ces prétextes, -c’est ôter un grand aliment à l’injustice et à l’ambition des hommes; -c’est apprendre aux états jusqu’où s’étendent leurs droits et leurs -devoirs réciproques; c’est poser les limites au-delà desquelles les -prétentions seroient des injustices, et les entreprises des crimes; -c’est les avertir, sous peine d’être odieux, de ne pas franchir ces -limites; c’est les prémunir contre le délire des conquêtes: en les -rappelant à la justice, à la modération, à la foi due à des engagemens -sacrés, c’est leur crier d’épargner le sang humain. On dira que les -cabinets des rois ne se décident pas d’après les maximes de la froide -raison, de l’exacte probité, et les écrits des philosophes: sans doute, -il est trop vrai que l’on consulte rarement les leçons de la sagesse -et les droits de l’humanité; mais est-ce aux sages à flatter les -passions des princes et des peuples? Au lieu de s’en rendre complices, -ne doivent-ils pas plutôt tonner contre ces crimes publics, jusqu’à -ce qu’on les entende? S’ils éclairoient l’Europe sur les démarches -d’un ambitieux, peut-être il craindroit de s’attirer la haine et les -reproches de l’univers, peut-être il s’arrêteroit sur le point de -commettre une injustice bien manifeste. Si l’écrivain retenoit César -sur les bords du Rubicon, s’il faisoit naître des scrupules au fond de -son cœur, s’il prévenoit une seule guerre injuste, ne seroit-ce pas le -plus grand bienfait qu’un simple citoyen pût exercer envers sa patrie -et envers l’humanité? - -C’est la conséquence et la morale qui résultent du droit public de -l’Europe. L’auteur y démontre la nécessité de garder la foi des -traités, les dangers qu’il y a toujours à les enfreindre; il y -prouve que, pour leur propre sûreté, les princes devroient être -justes et religieux observateurs de leurs sermens. Il montre, par -l’exemple de tous les siècles et de tous les peuples, qu’au bout des -conquêtes il se trouve un abîme; que le véritable intérêt des états -est de se conserver, et jamais de s’agrandir. C’est à inspirer cet -esprit de modération et de concorde, qu’il borne tous les secrets -de la politique; et ses principes des négociations ne sont que la -démonstration de cette vérité, et pour ainsi dire, l’art d’entretenir -la paix et l’union parmi les hommes. - -La politique, il faut l’avouer, n’a que trop souvent dégénéré de cette -noble et sainte origine; trop souvent elle n’a été que la science -de tromper les mortels, le secret d’envelopper dans ses pièges la -bonne foi, la candeur et la vertu, l’art odieux de mettre le crime en -pratique lorsqu’il est utile: telle étoit la politique des Borgia, des -Ferdinand, dont Machiavel avoit tracé les funestes leçons, et dont -Philippe II, Médicis et les Ultramontains avoient si long-temps effrayé -l’Europe. - -Porter toujours un double masque, se tendre des pièges, chercher -à s’enlacer mutuellement, à tromper, à embarrasser ses rivaux, -s’envelopper de mystère, d’astuce et de mensonge; se jouer et se -déjouer tour-à-tour; opposer sans cesse le manége à la ruse, et la -ruse au manége, c’étoit toute la science de ces négociateurs impies. -_Mably_ s’indigne avec raison qu’on ait prostitué le nom de politique à -ce tissu de fourberies, plus dignes de brigands que d’hommes d’état; ce -n’est que l’art usé des foibles et la ressource des lâches. Pour lui, -il professe hautement une doctrine différente; il est persuadé qu’une -conduite noble, franche et loyale peut applanir plus de difficultés -dans une négociation épineuse, que tous les détours de la finesse et de -la ruse. - -Il trace les qualités que doit avoir un grand ministre de la paix -et sur-tout le ministre d’une puissance prépondérante. C’est à lui -de surveiller l’Europe entière: il doit être attentif à tous les -mouvemens, pour les prévenir, connoître toutes les passions, pour les -enchaîner; tenir dans ses mains tous les fils de la politique, sans -qu’ils se mêlent ou qu’ils se brisent; être le lien commun de tous les -intérêts divers: mais envain espère-t-il de réussir, s’il n’inspire -la confiance, qui est la première des négociatrices. S’il donne de sa -modération et de sa franchise une idée égale à celle de ses talens et -de ses lumières, alors toutes les voies de conciliation s’applaniront -devant lui; on ne craindra point de pièges cachés sous des propositions -modérées, ni de trames de la perfidie sous les apparences de la bonne -foi; on le choisira pour juge des différends, les ennemis même s’en -remettront à son arbitrage; il sera le modérateur de l’Europe: son -influence se fera sentir, sans qu’on apperçoive ses ressorts, comme -la providence qui gouverne le monde en nous cachant ses moyens. Il ne -se servira de son ascendant que pour entretenir la paix, éteindre les -haines nationales, rapprocher les peuples rivaux, faire des traités -d’union et de commerce, appaiser les troubles, prévenir les ruptures, -éloigner le fléau de la guerre, et toutes les nations, en jouissant -des douceurs de la paix, le nommeront leur bienfaiteur et leur ange -tutélaire. Voilà l’homme habile et vertueux dont _Mably_ nous a tracé -l’image. - -L’auteur ne se contente pas de déconseiller les haines, la vengeance, -l’ambition, les conquêtes; il prouve combien elles sont funestes -aux États, et qu’il n’est pour eux de solide bonheur que dans la -modération; que chercher à s’agrandir, c’est hâter sa ruine; que le -véritable moyen de se faire respecter de ses voisins, est de se rendre -invulnérable chez soi, d’augmenter sa force intérieure, de travailler -à se donner un bon gouvernement, à perfectionner ses lois; d’établir -par-tout l’ordre et l’économie, de n’être point écrasé de dettes et -d’impôts, de se ménager des ressources dans la confiance et dans -l’amour des peuples, de se faire un rempart du patriotisme, et d’être -plus jaloux d’avoir des citoyens que de commander à des esclaves. Plût -à Dieu que toutes les puissances fussent convaincues de ces vérités, et -que, lassées de leurs brillantes chimères, elles connussent enfin le -secret de leurs forces et leurs vrais intérêts! - -Le droit public de l’Europe étoit le premier ouvrage de _Mably_, car -nous ne comptons pas celui que, malgré les éloges, il a lui-même rayé -du nombre de ses productions. Il avoit alors près de quarante ans; -c’est l’âge auquel Rousseau donna son premier chef-d’œuvre! On sait -que Montesquieu passa vingt années à méditer l’esprit des lois: ce -n’est qu’aux travaux opiniâtres et aux longues méditations que sont -attachés les succès durables. _Mably_ se montra le rival des Grotius et -des Puffendorf, et vainquit ses rivaux; son livre fit époque dans la -science du droit public; le grand Fréderic l’honora de son suffrage; -des hommes d’état l’appelèrent le Manuel des politiques; ce livre -devint classique d’un bout de l’Europe à l’autre, et la France put -dès-lors s’enorgueillir d’un écrivain de plus. - -Il avoit ouvert les portes du temple, il voulut pénétrer jusques dans -le sanctuaire. Pour mieux apprécier les gouvernemens d’Europe, il se -transporte chez les anciens; c’est là qu’il va chercher ses objets de -comparaison, et c’est à l’école d’Athènes, de Sparte et de Rome qu’il -étudie les causes auxquelles les états doivent leur grandeur et leur -décadence. - -Dans ses observations sur les Grecs, il examine quels ont été le -gouvernement, les mœurs et la politique de cette patrie des héros et -des sages; comme se sont formées ces républiques; à quelles causes -elles dûrent leur gloire, leur prospérité, leurs grands hommes, leurs -vertus, et quelles furent les lois qui firent fleurir dans ces climats -les mœurs et la liberté. - -Tant que la Grèce fut libre, qu’elle fut enflammée de l’amour de -la patrie et de l’enthousiasme de la vertu, tant qu’elle préféra -la pauvreté au luxe, et l’égalité aux richesses, il nous la montre -heureuse, florissante, respectée; tous ses citoyens sont des héros, et -tout le peuple est citoyen. Mais lorsque les richesses de l’Orient, -rompant les digues que lui avoient opposées de sages législateurs, se -furent débordées dans la Grèce à la suite des armées de Perses, et -que le luxe asiatique eut germé dans ces mêmes plaines de Marathon et -de Platée qui avoient vu triompher Miltiade et la liberté; qu’avec -l’avarice entrèrent l’ambition, l’orgueil, le mépris des mœurs -antiques et l’amour des voluptés; aussi tôt qu’Athènes, corrompue par -Périclès et les arts, cessa d’estimer la pauvreté vertueuse, quitta -la place publique pour des histrions, et convertit à l’usage des -fêtes, et des spectacles le trésor destiné à l’entretien de la flotte -et des armées; que Corinthe rendit plus d’honneurs à ses bouffons et -à ses courtisanes, qu’à ses généraux; que Sparte, éblouie par l’or -et le faste du grand roi, commença à les priser plus que les sages -institutions de Lycurgue; alors tout fut perdu. Les Grecs, irrités par -la soif de l’or, le délire de l’ambition et des besoins renaissans du -luxe, oublient les lois et la patrie. Leurs passions exaltées prennent -un autre cours; au lieu de l’égalité, règne l’esprit d’oppression et de -tyrannie: tous veulent commander, quand personne ne veut plus obéir; -ils tournent leurs armes les uns contre les autres. Corinthe, fatiguée -de la liberté, appelle la tyrannie; la gloire de Thèbes naît et meurt -avec Epaminondas; Athènes brave Sparte, Sparte détruit Athènes; -vingt tyrans se disputent la patrie de Lycurgue et celle d’Aristide: -Philippe verse de l’or et la corruption pour gagner les orateurs et les -sophistes. Les Grecs avoient triomphé des armes des Perses, mais ils ne -peuvent supporter leurs richesses; ils avoient bravé les dangers et la -mort, ils sont vaincus par le luxe, les plaisirs et la volupté: les -ames dégradées s’ouvrent à toutes les passions, et les cœurs à tous -les crimes. La liberté expirante n’a plus d’asyle: envain les derniers -des Grecs tentent de la ranimer; envain la ligue Achéenne lui rend -un moment de vie: fatiguée de ce dernier effort, la Grèce retombe et -attend dans la mollesse, la langueur, les jouissances des arts et de la -volupté, le joug que daignent enfin lui imposer les Romains. - -Ces vainqueurs du monde s’emparent de la scène. _Mably_ suit la -fortune de Rome, dont les progrès, sous sa plume, nous offrent un -spectacle non moins instructif et plus imposant encore. Il remonte aux -causes de la grandeur et de la décadence des Romains; il venoit après -Montesquieu; il n’eut point la prétention de lutter contre ce grand -homme, et sa seule modestie lui eut fait juger le combat trop inégal; -mais il entroit dans son plan d’examiner la constitution qui avoit -rendu Rome maîtresse du monde, et comment elle avoit perdu son empire; -c’en étoit une suite nécessaire, et nous ne parlons nous-mêmes de ses -observations sur les Romains, que pour ne pas rompre la chaîne de ses -idées. Il y poursuivoit une vérité unique, qu’il regardoit comme la -clef de toutes les autres et qu’il cherchoit à démontrer par les faits; -c’est que les mœurs sont le principe de la prospérité des états; -que toutes les républiques, et Rome elle-même, n’avoient perdu leur -liberté, leur gloire et leur bonheur, qu’en perdant leurs mœurs. Enfin, -_Mably_ présente par-tout la vertu comme le feu élémentaire et le -principe conservateur des états bien constitués, sous quelques formes -qu’ils soient modifiés; et c’est en quoi il diffère de l’auteur de -l’esprit des lois, qui croit que la vertu n’est nécessaire que dans les -républiques. Les faits viennent à l’appui de ses raisonnemens. Quand -il n’y eut plus de vertu dans Rome, tous les liens se relâchèrent, -les lois furent foulées aux pieds: les excès du luxe, une monstrueuse -inégalité, et le fardeau des impôts croissant avec la misère publique, -le pouvoir arbitraire, le despotisme des armées, éteignirent tout -sentiment de citoyen; il n’y eut plus de patrie: et quand les barbares -se sont présentés, les peuples, las du joug des tyrans, leur ouvrirent -les portes de l’Empire; ils les reçurent comme des libérateurs, et le -luxe et les barbares vengèrent le monde de l’ambition et de l’avarice -de Rome. - -Ce colosse s’étoit écroulé sous sa propre grandeur. Vingt états -s’élèvent sur ses débris, et donnent naissance aux constitutions -modernes. Mais si l’on en veut suivre les progrès et les révolutions, -de quel contraste on est frappé! En parcourant les beaux siècles -de la Grèce et de Rome, _Mably_ avoit vu des vertus et des hommes -extraordinaires. Leurs institutions, leurs lois, leur amour de -l’égalité, de la patrie, de la vertu, le mépris de la mort et des -richesses, tous ces traits d’héroïsme, de désintéressement, d’amour -du bien public, ces élans de la liberté, qui embellissent chaque page -de leur histoire, élevèrent son ame, et le remplirent d’admiration -pour les législateurs qui savoient former de tels hommes, et imprimer -de tels sentimens dans les cœurs. Le respect religieux qu’il conçut -dès-lors pour les lois de Lycurgue et le gouvernement de Rome dans les -beaux jours de la république, en le rendant plus sévère, laissèrent -dans son esprit des traces qui ne s’effacèrent jamais; et de ces belles -institutions, il en fit comme le modèle commun sur lequel il mesura -tous les gouvernemens modernes. - -Mais quand, au sortir de ces belles contrées de la Grèce et de -l’Italie, il rentra dans les champs stériles et dévastés des peuplades -du nord; quand il vint à jeter les yeux sur ces hordes de brigands -qui désolèrent la terre, et qu’il voulut lier les causes de la chûte -de l’Empire Romain à l’établissement et aux lois des barbares; enfin, -quand il voulut descendre jusqu’à la racine de ce grand arbre de la -féodalité, dont les branches couvrirent l’Europe entière, pendant tant -de siècles; quelle différence dans ses résultats! que d’obstacles et -de dégoûts pour pénétrer dans ce chaos! Il y avoit loin, sans doute, -des lois de Lycurgue à celles des Wisigoths, et des institutions de -Solon ou de Numa, aux lois Ripuaires et aux formules de Marculphe. -_Mably_ résolut de marcher entre les ronces et les épines; mais c’est -principalement sa patrie qu’il avoit en vue; c’est sur elle qu’il -ramena ses études et ses regards; il entreprit de tracer le tableau des -révolutions qu’avoit éprouvées la France dans son gouvernement, depuis -les premiers temps de la monarchie, jusqu’à nos jours. - -Ce plan étoit beau, magnifique et neuf encore. Nous avions sur -l’histoire nationale trente mille volumes, et pas une histoire. On -avoit ramassé d’immenses matériaux, entassé des faits et des dates, -raconté des siéges et des batailles, laborieusement compilé les faits -et gestes des rois, les chartes des églises, leurs légendes et leurs -miracles: des chroniques de moines avoient tout appris, hors ce qu’il -est essentiel de savoir; et de graves historiens, moins excusables -d’ignorer les vrais principes de la société et des gouvernemens, -n’avoient fait que reproduire et propager ces erreurs. Mais remonter -aux causes des événemens, approfondir les principes constitutifs de -la monarchie, examiner la nature du gouvernement et le caractère de -sa législation, fixer l’idée qu’on doit avoir des lois fondamentales, -débrouiller les intérêts de tous les ordres de l’état, poser les -limites des prétentions des corps, tirer de dessous les débris du -colosse féodal, les chartes de la liberté et des droits des citoyens, -marquer la naissance et les progrès du pouvoir, et à chaque période, -déterminer quelle fut l’influence des lois sur les mœurs, et des mœurs -sur les lois; c’est ce qu’on avoit presque totalement négligé, et cette -partie de l’histoire de la nation restoit encore à faire. - -_Mably_ tenta cette entreprise, et au lieu de se traîner sur les pas -des autres, d’ajouter de nouvelles erreurs aux anciennes, d’adopter -ou de bâtir des systêmes, il eut le courage de soumettre le tout à -un nouvel examen, d’écarter tous ces décombres, de s’enfermer dans -ces ruines, d’étudier les monumens mêmes et les pièces de ce grand -procès entre les rois et la nation, afin de n’offrir que des résultats -certains et lumineux. C’est ainsi que toujours sous le titre modeste -d’observations, il nous donna la meilleure et même la seule histoire -que nous ayons encore du gouvernement de la France. - -Il nous est impossible, dans le court espace qui nous est prescrit, de -suivre le développement de ses idées et l’enchaînement de ses preuves; -mais dans cette longue succession d’hommes, de siècles et d’événemens, -deux idées neuves et brillantes ont frappé tous les esprits. - -La première est le tableau que l’auteur nous trace d’une république -des Francs, qui, quoiqu’on en ait dit, n’est nullement imaginaire. On -y voit la liberté sortir avec eux des forêts de la Germanie, et venir -arracher les Gaules à l’oppression et au joug des Romains. Clovis -n’est que le général et le premier magistrat du peuple libérateur; et -c’est sur une constitution libre et républicaine, que _Mably_ place, -pour ainsi dire, le berceau de la monarchie. Cette découverte anime -d’un intérêt, jusqu’alors inconnu, ces premiers temps si obscurs et -si dédaignés. C’est un jet de lumière qui colore ce vaste horizon, -autrefois perdu dans les ténèbres, et dont la chaleur va fertiliser -toutes ces landes de notre ancienne histoire. - -La seconde est la législation de Charlemagne: c’est à ce grand homme, -qu’il regarde comme un phénomène en politique, que _Mably_ s’est -arrêté avec le plus de complaisance. Il offre un modèle à tous les -rois: il nous montre dans Charlemagne, le philosophe, le patriote, -le législateur. Il nous fait voir ce monarque abjurant le pouvoir -arbitraire, toujours funeste aux princes: Charles reconnoît les droits -imprescriptibles de l’homme, qui étoient tombés dans l’oubli. Convaincu -qu’il ne peut faire le bonheur du peuple, sans le faire intervenir -dans la législation, il lui r’ouvre le Champ de Mars, fermé depuis si -long-temps, et le rappelle à ces assemblées de la nation, dont les -grands et le clergé l’avoient exclu. Il savoit, ce sage politique, -qu’il n’y a que ce moyen de l’affectionner au bien public; qu’il ne -peut y avoir de patrie où il n’y a point de liberté; et il crut qu’il -étoit plus grand, plus glorieux d’être appelé chef d’une nation libre, -que de commander à un peuple d’esclaves. Sa conduite noble, franche -et généreuse rapprocha les différens ordres de l’état; il leur fit -sentir qu’ils ne pouvoient maintenir leurs droits, qu’en unissant -leurs intérêts. Chacun d’eux fit des sacrifices au bien commun; «et -les Français étonnés comprirent qu’une classe de citoyens pouvoit être -heureuse, sans opprimer les autres». - -Pourquoi ne fût-ce qu’un moment brillant dans nos annales? A la mort -de ce grand homme tout change; le gouvernement se dénature, et prend -une forme inconnue à toute l’antiquité. Il faut voir avec quelle -justesse et quelle sagacité, _Mably_ trace la naissance et les progrès -du régime féodal, et à quelles causes il assigne sa décadence. -Ce n’est point ici une histoire des rois, des guerres, des siéges -et des batailles; mais c’est le tableau et le développement de la -constitution même de l’état, qui influe si puissamment sur le bonheur -ou sur le malheur des peuples; c’est l’histoire du droit public de -la nation, de ses lois, de ses mœurs, de ses assemblées, des progrès -du pouvoir et des combats de la liberté. A cette lecture, l’ame d’un -Français s’élève, il se compte pour quelque chose; l’orgueil national -y gagne, l’esprit public se ranime; on sent une émanation de ces -grands sentimens de liberté, de patrie et de vertu, qui règnent dans -ses écrits. En effet, ce qui distingue cette histoire nationale de la -foule des autres, c’est sur-tout l’esprit libre et patriotique qui l’a -dirigée; c’est que l’auteur s’est plus attaché à faire connoître les -droits du peuple que les caprices des rois, à éclairer les erreurs -des divers ordres de l’état, qu’à pallier leurs fautes; qu’il n’a -point trahi la vérité; qu’il s’est également élevé contre l’anarchie -et contre le despotisme. Ses principes ont été adoptés par tous ceux -qui n’ont point l’ame servile, les bons citoyens, tous les Français -qui aiment encore la patrie; et il nous semble que cet ouvrage est -généralement regardé comme le meilleur qui ait encore paru sur notre -constitution, et celui qui a jeté le plus de jour et d’intérêt sur nos -antiquités. - -L’auteur s’est arrêté au règne de Philippe-de-Valois, et l’on en -devine assez les raisons: mais que ceux qui aiment encore l’état, et -qui ne craignent pas la vérité, se consolent; nous leur apprenons que -la suite des _observations_ existe[b], et sans doute, ils n’en seront -pas privés. Nous pouvons d’avance les assurer que _Mably_ n’a point -trahi son auguste ministère d’historien de vérité; qu’il n’a point eu -de lâches ménagemens pour le vice; que l’intérêt croît à mesure qu’il -approche davantage de notre époque; que plusieurs morceaux, y sont -décrits avec la vigueur et l’énergie de Tacite: et le seul regret que -nous ayons est de ne pouvoir, par des citations, justifier nos éloges. - - [b] _Note des Éditeurs._ La suite dont parle ici l’abbé Brizard, - est contenue dans les trois derniers volumes de cette édition. - -Mais il est, en effet, des vérités que la prudence force quelquefois, -non point à dissimuler, mais à renvoyer à d’autres temps. Nous -ressemblons plus ou moins à ces despotes d’Asie, auxquels on ne peut -faire parvenir la vérité qu’en l’enveloppant sous l’emblême des fables -ou de l’allégorie. - -C’est le parti que prit _Mably_. Pour mieux frapper ses contemporains, -pour leur être impunément utile, pour donner plus d’autorité à ses -leçons et un plus beau développement à ses idées, il osa prendre l’un -des noms les plus révérés de l’antiquité. S’il emprunta la voix de -_Phocion_, s’il fit revivre ce sévère et vertueux disciple de Platon, -c’étoit pour imprimer la sanction d’un grand homme aux instructions -de morale et de politique qu’il vouloit donner à ses concitoyens. -Il choisit son héros dans Athènes; il le plaça immédiatement après -le grand siècle de Périclès, au moment où la république, sortant du -plus haut degré de gloire, étoit encore éblouie de l’éclat de son -administration; mais où, déjà épuisée de sa magnificence, amollie par -le luxe et les arts, corrompue par les sophismes et perdue de mœurs, -enivrée de ses spectacles et de ses courtisanes, elle marchoit à grands -pas, mais gaiement, vers sa décadence. C’est en ce moment, en effet, -que Phocion, le Caton des Grecs, ne se laissant imposer ni par un faste -menteur, ni par les dehors de l’élégance, ni par les arts, ni par -l’apparence de la prospérité, opposoit presque seul ses leçons et son -exemple au torrent des mœurs publiques. Il paroissoit dans l’assemblée -des citoyens; et bravant les flots irrités et les ris moqueurs de -la multitude, il faisoit entendre sa voix sévère sur les maux dont -ils étoient menacés: il leur montroit l’austère vérité, en dévoilant -tout ce qu’ils avoient à craindre de leurs richesses, de leurs vices -brillans, de leur amour effréné des spectacles, du luxe, de la perte -des mœurs, de l’oubli de la patrie, du mépris des lois et des Dieux, du -brigandage des finances, de l’éloquence vénale de Démosthène, et de la -politique de Philippe. - -Voilà celui que _Mably_ a choisi pour donner des leçons aux modernes -Athéniens. Que ne puis-je, à mon tour, recueillir toutes les paroles de -ce grand homme! - -Phocion s’entretient avec ses amis des maux qui affligent la patrie; -il remonte à la cause de ces maux; il ose en chercher les remèdes, et -cet excellent citoyen n’a point encore tout-à-fait désespéré de la -république. - -Il a vu que la Perse, l’Égypte et la Grèce même n’ont été libres, -heureuses et florissantes, que par la sagesse de leurs lois; mais que -bientôt les meilleures lois périssent, si elles ne sont mises sous -la sauve-garde des mœurs. Dans tout pays les mœurs sont le rempart -des lois; il faut donc, tandis que la politique règle la forme et la -constitution des états, que la morale règle la conduite et les actions -des particuliers: ce sont les vertus domestiques qui préparent les -vertus publiques. Le législateur le plus habile est donc celui qui -sait faire germer ces vertueux penchans innés au cœur de l’homme; -qui, connoissant tout le pouvoir des bonnes institutions sur l’esprit -et les habitudes des citoyens, a l’art d’imprimer en leurs ames les -sentimens dont il a besoin pour les rendre plus heureux, en les rendant -meilleurs; enfin, qui sait le mieux saisir les rapports secrets et -l’alliance intime de la morale privée avec la politique, qui est la -morale des états; cette alliance est telle, que si l’un de ces liens -vient à se relâcher, elles perdent en même-temps leur force et leur -empire. L’oubli des mœurs entraîne l’oubli des lois; le mépris des -lois achève la perte des mœurs: il n’est plus de frein, et la porte -est ouverte au luxe, à l’inégalité, à la discorde, à l’avarice, à -l’ambition, à tous les vices qui précipitent la ruine de la république. - -S’il est prouvé qu’un peuple ne peut être heureux sans mœurs, -c’est-à-dire, s’il ne fait régner au-dedans l’ordre et la justice entre -tous les concitoyens; si la prudence ne dirige ses démarches au-dehors; -s’il ne joint au courage la modération et l’amour du travail; si -l’égalité ne lui est chère; si l’amour de la patrie n’est l’ame de -toutes les actions des citoyens, et s’il ne se fortifie chaque jour -dans l’exercice de ces vertus par la surveillance d’un magistrat -suprême, je veux dire l’amour et le respect pour les Dieux; puis-je -douter que toute la politique ne soit fondée sur la morale, et que -la vertu ne soit la base certaine et constante de la prospérité des -états? Que doit donc faire un législateur habile? Pourquoi n’iroit-il -pas réveiller dans le cœur de l’homme, ces affections sociales qui -y sont empreintes de la main même de l’Auteur de toutes choses? -pourquoi n’en feroit-il pas la base de ses institutions? pourquoi -n’enteroit-il pas ses lois sur les lois éternelles de la nature? Elles -seroient indestructibles comme elle. Tous les vrais plaisirs, les -plaisirs purs de l’homme ne sont-ils pas dans le développement de ces -qualités natives, dans l’exercice des vertus sociales, dans ce penchant -irrésistible qui nous porte à chérir, à soulager, à secourir nos -semblables? L’éternelle bienfaisance nous a fait une loi des premières -et des plus saintes affections de la nature. Elle a placé nos plus -douces jouissances dans l’accomplissement des devoirs sacrés de père, -de fils, d’époux, d’ami, de citoyen: c’est à ce prix que cette tendre -mère a mis notre bonheur; et c’est à développer ces germes heureux, à -diriger nos plus doux penchans, que doivent tendre les lois de toute -société bien ordonnée. Les principes de cette politique sont sûrs et -invariables: il est vrai que cette science est trop simple pour vos -sophistes, car, elle se réduit à rendre facile la pratique des vertus. - -Mais, s’écrie Phocion, si tous les sentimens généreux sont prêts -à s’éteindre, si la corruption a gagné jusqu’au cœur de l’état, -cherchez-y la dernière étincelle de la vertu; pour l’exciter, -servez-vous de cet amour inné de la gloire, de toutes les passions -nobles, celle qui meurt la dernière chez un peuple corrompu. Commencez -par ranimer celle-là, pour donner de nouveaux ressorts et créer de -nouveaux organes à la machine entière, et tâchez, de vertus en vertus, -de remonter jusqu’aux bonnes mœurs. Mais, Athéniens, poursuit Phocion, -est-ce là ce que vous faites? Soyez vous-mêmes vos propres juges. -Vous avez oublié les sages institutions de vos ancêtres; les goûts -simples de la nature n’ont plus pour vous de charmes: vous vous êtes -abandonnés à tous les délires du luxe; vous avez brisé tous les liens -qui unissent les citoyens; la vertu vous importune; vous avez fait -mourir Socrate, et forcé Aristide à languir dans l’exil: vous souriez -avec dédain à ceux qui osent encore prononcer le vieux mot de patrie: -la gloire ne vous enflamme plus; elle n’est plus qu’un vain nom: vos -rhéteurs et vos sophistes vous ont affranchi de tout devoir; vos laïs -et vos histrions ont fait le reste. L’amour des plaisirs, la mollesse -et le luxe ont fondu vos ames; le mépris des lois a suivi le mépris des -Dieux: l’argent est le seul Dieu de la Grèce. Qu’est-il devenu ce temps -où une branche de laurier suffisoit à l’ambition d’un grand homme? -Nos pères ont fait de grandes choses avec de petits moyens; et nous, -qu’avons-nous fait avec tous les trésors de la Perse? «Ah! si l’argent -est aussi puissant que le disent les Athéniens, que n’achetons-nous un -Miltiade, un Thémistocle, des citoyens et des héros[c].» - - [c] _Entretiens de Phocion_, p. 148. - -O Minerve? souffriras-tu qu’Athènes soit livrée aux barbares? Quel -est le génie puissant qui pourra nous régénérer? O ma chère patrie! -«combien nous aurions besoin d’un Lycurgue qui nous fît une sainte -violence et nous arrachât par force à nos vices![d]» - - [d] _Ibid._ p. 183. - -Ainsi parloit Phocion; ainsi, dans ses entretiens, il développoit -à ses disciples et à ses concitoyens les leçons de la sagesse, les -principes de la morale, et ses rapports secrets avec la politique. Son -style s’animoit, quand il parloit de la patrie et de la vertu; il -s’enflammoit d’une sainte indignation quand il gourmandoit les vices. -On sait comment les Athéniens reconnurent son zèle. Ils traitèrent -Phocion comme ils avoient traité Socrate; tant il étoit dangereux de -dire la vérité à ce peuple aimable et léger! Ils s’en repentirent, -mais trop tard. Déjà tout étoit perdu: Athènes devint successivement -l’esclave de Lacédémone, des trente tyrans et de Rome. - -Phocion avoit fait notre histoire; le voile étoit léger; on devina -Nicoclès. Personne ne crut l’ouvrage antique; mais, à la morale qui y -respire, à l’amour du beau, du juste et de l’honnête, à ce goût sévère -qui y règne, on le jugea digne des anciens. Il a toute la pureté du -trait et la simplicité des formes antiques. La raison même y parloit -par la bouche de Phocion, et l’on croyoit encore entendre le disciple -de Platon, qui avoit recueilli les leçons de la sagesse, de la bouche -même de Socrate. - -Aussitôt que l’ouvrage parut, il fut placé au rang des meilleurs écrits -du siècle. Une république, célèbre par la sagesse de ses loix, de -son propre mouvement, le proclama comme la production d’un écrivain -supérieur et d’un excellent citoyen. Elle invita Nicoclès à laisser -tomber le voile: alors seulement on apprit que c’étoit à l’auteur -du droit public qu’on devoit les entretiens de Phocion. Cet hommage -si honorable fut le premier de cette nature, et il acquit peut-être -encore un nouveau prix quand, deux ans après, une pareille couronne fut -décernée de la même manière à l’immortel auteur du traité des délits -et des peines. Grâces vous soient rendues, ô vénérables citoyens de -Berne, d’avoir ainsi acquitté la dette sacrée de l’humanité! _Mably_, -Beccaria, que vos noms ne soient jamais séparés dans ses fastes! - -Dès-lors, si _Mably_ l’eût voulu, tous les corps littéraires se -seroient empressés de l’adopter; les portes de toutes les académies lui -eussent été ouvertes; mais il lui suffisoit qu’on l’en jugeât digne. -Ne chérissant rien tant que cette douce obscurité pour sa personne, et -cette précieuse indépendance si chère au génie, redoutant toute espèce -de chaînes, il se déroboit à sa renommée, il s’abandonnoit librement à -ses vertueux penchans, loin du bruit, des querelles, des partis et des -prôneurs. Il est si doux de pouvoir, sans intrigue et sur-tout sans -protecteurs, cultiver en paix sa raison, de s’entourer d’illusions -aimables et consolantes, d’exercer son ame, de perfectionner son être, -de se livrer à des occupations délicieuses qui sont le charme de la -vie! Tandis que tant d’intrigans subalternes poursuivent le bonheur -et le cherchent où il n’est pas, il vient s’asseoir dans le cabinet -d’un sage, d’un savant modeste, qui n’a d’autre ambition que d’être -utile aux hommes et d’éclairer ses semblables: l’estime publique et la -considération personnelle vont l’y chercher; c’est le noble fruit et -la douce récompense de ses travaux. Il peut se dire à lui-même avec un -modeste orgueil: je ne dois rien qu’à moi seul: j’ai payé à mon pays -ma dette de bon citoyen; j’ai marqué honorablement la trace de mon -passage sur la terre; j’ai lié mon existence à des vérités utiles et -profitables à ma patrie; j’ai attaché mon nom à des ouvrages qui ne -mourront point; je n’ai point à rougir de l’emploi de mes talens, et -j’ai confié le dépôt de ma renommée, et commis le soin de ma gloire à -la reconnoissance de mes concitoyens. - -Sparte moderne venoit d’adopter la politique bienfaisante et la morale -éclairée du moderne Phocion; une autre république lui rendit un -hommage encore plus flatteur. La Pologne, fatiguée des convulsions de -l’anarchie, s’adressoit à _Mably_ pour lui demander des loix, comme -autrefois les Athéniens, lassés des orages de la liberté, s’adressèrent -à Solon pour régénérer la république. - -La Pologne, prête à périr, avoit encore dans son sein des ames -élevées et patriotiques, de grands citoyens qui désiroient ardemment -de remédier aux maux de l’état. Ils s’étoient fortifiés par les liens -d’une confédération, unique et dernier rempart contre la servitude. -Ils avoient juré de soutenir la république sur le bord de sa ruine, et -l’excès du malheur leur avoit rendu toute leur énergie. Tandis que d’un -côté ces braves Polonois, le sabre à la main, défendoient les restes -de leur liberté, de l’autre ils sollicitoient les lumières des sages -et des politiques, pour chercher le remède à tant de maux, et donner -une nouvelle constitution à la république. Ils jetèrent en même temps -les yeux sur deux hommes célèbres, avec des talens bien différens, mais -qui, sous un point de vue cependant, avoient un mérite commun, celui -d’avoir le mieux connu et le mieux développé les vrais principes de -tout gouvernement; l’auteur du contrat social, et celui des entretiens -de Phocion. Cette déférence d’un peuple libre à l’égard de deux hommes -qui n’avoient que du génie et de la vertu, nous transporte dans ces -temps où les sages et les philosophes étoient choisis pour être les -législateurs des nations; et si une pareille confiance est le plus bel -hommage qu’on puisse rendre aux talens unis à la vertu, peut-être la -concurrence avec le citoyen de Genève dût-elle secrètement flatter -l’auteur de Phocion, autant que le suffrage de la république. - -_Jean-Jacques_ et _Mably_ travaillèrent chacun de leur côté, et nous -avons leurs ouvrages: l’amour du bien public a dirigé leur plume. Il -s’agissoit de donner à la Pologne, non les meilleures lois possibles, -mais les meilleures qu’elle pût supporter. Combien ne seroit-il pas -utile de comparer les moyens différens que ces deux philosophes ont -indiqués pour parvenir au même but; de suivre la marche que chacun -d’eux propose pour arriver à la réforme désirée; de rapprocher leurs -principes, et développer le plan qu’ils ont tracé pour bien pondérer -tous les pouvoirs de la république! Mais le temps et l’espace nous -manquent également pour cette intéressante discussion. - -Tous deux attendent beaucoup de l’amour de la patrie, de cet élan -que la vertu peut donner à des hommes libres. Rousseau y porta cette -chaleur de sentiment, cette force de persuasion, en un mot, l’ame -et l’éloquence qu’il lui étoit impossible de ne pas mettre dans ses -immortels écrits. _Mably_, plus circonspect, plus méthodique, et qui -d’ailleurs avoit fait le voyage de Pologne pour examiner les choses de -plus près, a peut-être tracé un plan plus régulier; mais tous deux, -sans s’être communiqués, s’accordent sur les bases fondamentales, -les rapports de la morale et de la politique, les principes propres -à régénérer la Pologne. Tous deux s’élèvent avec force contre l’abus -intolérable du _liberum veto_, le défaut de discipline, les désordres -de l’anarchie, le trop grand pouvoir des magnats. Tous deux leur -crient d’armer leurs cœurs contre la corruption des nations voisines, -proscrivent cette politique d’argent qui mine tous les états modernes, -rejettent les récompenses pécuniaires; les troupes mercenaires; ils -veulent que les défenseurs de l’état soient des citoyens, et qu’ils -ne coûtent rien à la république. L’un et l’autre insistent sur la -force des loix, l’empire des mœurs, la nécessité d’une éducation -nationale qui en resserre les liens et en perpétue l’esprit. Mais le -point essentiel sur lequel leurs voix se réunissent avec le plus de -force et d’éloquence, c’est lorsqu’ils plaident la cause de l’humanité -contre l’oppression, et qu’ils parlent en faveur du peuple esclave -et de la liberté. Tant que vos paysans et vos malheureux vassaux -gémiront dans les fers de la servitude, point de patrie pour eux, -point de gouvernement pour la Pologne: adoucissez peu-à-peu leur -joug; montrez-leur en perspective le prix qui les attend; préparez -ces ames avilies par la servitude, à supporter le bienfait de la -liberté, sans cette précaution, ils ne pourroient en soutenir l’éclat. -«N’affranchissez leurs corps qu’après avoir affranchi leurs ames,» -s’écrie Rousseau. «On ne viole point impunément les loix de la nature, -dit _Mably_; la terre veut être cultivée par des mains libres; la -servitude frappe les hommes et les terres de stérilité.» En un mot, -faites aimer vos loix, et vous aurez une patrie et des citoyens; c’est -par l’espoir d’un meilleur sort, c’est par l’amour qu’il faut attacher -les hommes à la patrie; et de bonnes loix peuvent seules opérer ce -miracle. Les points mêmes sur lesquels les deux philosophes diffèrent, -peuvent infiniment éclairer la nation sur ses vrais intérêts. Leurs -raisons respectives méritent bien d’être pesées, et peuvent jeter un -grand jour sur cette discussion, d’où dépend peut-être tout le malheur -ou le bonheur des Polonois. - -Si les leçons de ces sages n’ont pas produit tous les bons effets -qu’on étoit en droit d’en attendre, c’est que des causes étrangères -ont disposé trop impérieusement des événemens; c’est que l’ambition et -l’avarice ont rencontré des ames vénales; c’est que les préjugés de -la noblesse polonoise parlent encore trop haut pour laisser entendre -la voix de la raison; enfin c’est que les lumières, concentrées chez -quelques grands, ne sont pas généralement répandues, et que le -flambeau de la philosophie n’a pas encore éclairé ces contrées. La -Pologne est, à plusieurs égards, ce qu’étoit l’Europe entière il y -a dix siècles; c’est une nation qui est encore à créer: sans doute -un moment viendra où les braves Polonois mettront à profit des avis -si salutaires, où ils examineront plus à froid les institutions qui -leur sont proposées; ces semences germeront, dans peu d’années, où la -république n’existera plus, où elle se régénèrera d’après les leçons -réunies des deux sages. Alors, sans doute, ils élèveront un monument à -leurs législateurs, et les noms de _Jean-Jacques_ et de _Mably_ seront -associés par la reconnoissance publique sur les bords de la Vistule. - -Les princes, ainsi que les républiques, réclamoient les lumières d’un -écrivain qui avoit si bien approfondi la science des gouvernemens, et -démontré l’alliance toujours nécessaire de la morale avec la politique. -On voulut former au grand art de régner un jeune Bourbon, et aux leçons -tracées par les Bossuet et les Fénélon, on désira joindre celles -de _Mably_, et il fit pour le prince de Parme son livre de l’étude -de l’histoire. Il fut comme le mentor de ce jeune Télémaque, et le -conduisait d’états en états, il lui fit observer les mœurs, les lois, -les usages de tous les pays, la forme de toutes les constitutions -anciennes et modernes, en lui faisant sentir les avantages et les -inconvéniens de chacune. Cet ouvrage, sous un titre peut-être trop -modeste, est l’un des plus importans qui soient sortis de sa plume, -et par le but que l’auteur s’y propose, et par la manière dont il -l’a traité: c’est le résultat de l’expérience de trente siècles; on -pourroit l’intituler morale de l’histoire: et toutes ces vérités -semées à longs intervalles dans l’espace immense des temps, il les a -rassemblées dans un petit volume, pour servir d’instruction aux hommes -et de modèle aux princes. - -En effet, si l’histoire, dont le but constant est de nous rendre -meilleurs, est un cours de morale en action pour tous les hommes, elle -est encore une école de politique pour tous les princes destinés à -régner. Quand la voix des flatteurs les adule et les trompe, la voix -de l’histoire leur dit sans lâches ménagemens, que leur mémoire sera -flétrie s’ils vivent dans la mollesse et l’oisiveté, et qu’ils seront -l’exécration de la postérité, s’ils sont les fléaux et les tyrans de -leurs peuples. Elle les avertit que rien n’échappe à son œil vigilant; -qu’elle immortalise leurs crimes ainsi que leurs vertus, et que chaque -vice du prince est une calamité publique. Elle leur répète à chaque -page qu’ils sont institués pour faire le bonheur des hommes; que c’est -leur devoir, qu’ils ne sont que les agens de la société, et que les -rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois. - -En posant d’abord les fondemens de toute société bien ordonnée, -_Mably_ réduit à un petit nombre d’élémens toute la clef de cette -science politique dont des charlatans et d’étroits génies ont fait -tant d’étalage; puis il fait passer sous les yeux de son élève -tous les états, les peuples, les empires, non pour satisfaire une -vaine curiosité, mais pour servir à l’application de ses principes, -pour démêler à quelles causes ces états ont dû leur force et leur -prospérité, quels vices ont amené leur décadence et consommé leur -ruine. En méditant sur ces causes et en découvrant ces vices, il -trouve par-tout les mêmes résultats: ce n’est point au hasard que sont -arrivées ces révolutions; tous ont fini par les excès du luxe et de -l’inégalité, le mépris des lois, l’abus du pouvoir, l’oppression, la -révolte: toujours les mêmes causes ont produit les mêmes effets, et -les états se sont plus ou moins rapprochés du bonheur, à mesure qu’ils -se sont plus ou moins rapprochés de ce grand principe qui nous crie -d’étendre l’empire des lois, et de restreindre le pouvoir des hommes. - -Après avoir soumis à cet examen sévère, et pour ainsi dire, à cette -pierre de touche, les gouvernemens actuels de l’Europe; marqué la -période où ils se trouvent de leur splendeur ou de leur décadence, -et assigné le rang qu’ils occupent dans l’échelle des constitutions -politiques, il ramène l’attention de son jeune élève sur ses propres -états, et l’invite à entreprendre une réforme nécessaire. Il lui -trace les premiers pas dans la carrière; il le presse par toutes les -considérations qui peuvent toucher une ame bien née et un souverain -sensible; il pique d’émulation un jeune cœur qui n’est point encore -corrompu par la voix de la flatterie; il l’excite par l’exemple des -grands hommes, et lui montre la gloire immortelle qui attend un -législateur, les hommages et les respects de l’univers, qui volent -au-devant de lui, et la postérité occupée à bénir sa mémoire. - -Un tel livre devroit être le manuel des souverains. Je ne crois pas -que la vérité ait jamais pris un plus fier langage, un ton plus ferme -et plus énergique, sans s’écarter de la décence et des égards qu’on -doit au rang et à la naissance. S’il a fait retentir les droits de -l’homme à l’oreille superbe des rois, ce n’est point l’auteur, ce -sont les événemens qui viennent instruire et parler. Cet ouvrage est -peut-être le premier qu’on devroit mettre entre les mains d’un jeune -prince; c’est dans de tels livres que les héritiers du trône devroient -apprendre à lire. Sans doute il ne sera point oublié dans l’éducation -de l’auguste enfant sur qui repose l’espoir d’un grand empire. Faisons -des vœux pour qu’il laisse dans cette ame neuve et tendre de longs et -profonds souvenirs; ce sera le gage du bonheur des générations futures. - -Ce livre n’est pas assez connu. Nous osons réclamer contre -l’indifférence et la frivolité de la plupart des lecteurs; tandis -qu’ils s’égarent dans cette foule de productions sans caractère, nous -osons les rappeller à une lecture facile, propre à les instruire des -droits et de la dignité de l’homme, à élever leur ame, à nourrir leur -esprit de vérités substantielles, digne enfin d’être méditée par toutes -les classes de citoyens d’une nation éclairée et sensible, qui cherche -à sortir de sa trop longue léthargie. - -_Mably_ avoit dit et prouvé que la prospérité des états est fondée -sur les lois, et les lois sur les mœurs qui sont la vertu publique; -en l’annonçant aux princes, aux républiques, à tous les hommes, il -avoit regretté de ne pouvoir poser lui-même les bases de ces lois. Il -crut cette vérité d’une assez grande importance, et la matière assez -belle pour devoir l’approfondir et en faire l’objet d’un traité -particulier; il avoit même annoncé dans les derniers chapitres de -l’étude de l’histoire, que si ses forces le lui permettoient, il auroit -le courage d’entreprendre un tel ouvrage. Il recueillit donc toutes -ses facultés, rassembla les leçons qu’il avoit puisées à l’école des -Platon, des Xénophon, des Ciceron, et de tous les sages de l’antiquité: -il y joignit ses propres méditations et les vérités éparses dans ses -précédens écrits; il sut les enchaîner et les présenter dans cet ordre -qui prête une nouvelle lumière à la raison, et de nouvelles forces à la -vérité; il en fit un tout où il embrassa la science entière de rendre -les hommes bons, sages et heureux. Il s’éleva, pour ainsi dire, au -ton et à la dignité de législateur, et donna son livre des principes -des loix ou de la législation. Malgré notre envie d’abréger, nous ne -pouvons nous dispenser d’en présenter les idées générales, et d’entrer -dans quelques détails: forcés de nous resserrer, nous serons encore -trop longs; sans doute nous avons besoin d’un peu d’attention, et de -beaucoup d’indulgence. - -Si, comme on n’en peut douter, le bonheur ou le malheur des hommes -tient à une bonne ou à une mauvaise législation, il n’est rien de plus -important à étudier que les principes qui doivent servir de bases à un -législateur; c’est, en d’autres termes, examiner quels moyens sont -donnés à l’homme pour rendre la société heureuse et florissante; c’est -la première des études; c’est la plus nécessaire des connoissances. - -Mais quel spectacle frappe d’abord un observateur qui s’élève au-dessus -des idées vulgaires, quand il considère quelle est la condition de -l’homme, et à quels caprices sont livrées les lois qui enchaînent les -sociétés? Quel contraste entre les vues de la nature et l’ouvrage de -l’homme! «L’homme est né libre, et il est par-tout dans les fers[e].» -La nature nous avoit fait égaux, et le genre humain rampe sous les -pieds de quelques individus; elle nous avoit donné à tous les mêmes -droits au bonheur, et le malheur couvre la surface de la terre; l’homme -est né bon, et les hommes sont méchans: d’où vient ce renversement des -choses? C’est que toutes les sociétés se sont plus ou moins éloignées -des vues de la nature. - - [e] _Jean-Jacques Rousseau._ - -En effet, tous les maux de l’homme ne viennent que de sa négligence à -se conformer à ces vues éternelles: l’égalité dans la fortune, et celle -des conditions, étoit la première loi peut-être, à laquelle cette mère -commune avoit attaché le bonheur des individus et la prospérité des -états, et nous avons tout fait pour détruire cette précieuse égalité. -Les mêmes organes, la même intelligence, les mêmes penchans, les mêmes -besoins déceloient la même origine, et il nous a plu d’élever entre les -enfans de la mère commune un mur de séparation, qui nous rend étrangers -les uns aux autres, et qui, d’un peuple de frères, fait un peuple -d’ennemis. Nous avions tous, aux fruits et aux productions spontanées -de la terre, le même droit qu’à l’air que nous respirons, qu’à la -lumière qui nous éclaire; et voilà que nous avons partagé la terre; -nous en avons donné la propriété à quelques familles privilégiées, et -nous avons déshérité le reste du genre humain du patrimoine commun -de la nature. Nous avons tout donné aux uns et tout ôté aux autres; -puis nous avons livré ceux-ci sans défense, leurs bras, leur sang, -leurs vies, leur existence entière à la merci des premiers; et parce -que de quelques-uns il nous a plu de faire des Dieux, les autres ne -sont pas même des hommes. Après avoir ainsi perverti les intentions -de la nature, avons-nous droit de nous en plaindre, et n’est-ce pas -la calomnier que de lui reprocher les maux dont nous sommes seuls les -auteurs? - -Mais si les lois de la nature sont oubliées, si les droits de l’homme -sont foulés aux pieds, ils n’en sont pas moins imprescriptibles; et de -temps à autres quelques philosophes, stipulant pour l’espèce humaine, -ont élevé la voix, et protestant contre la surprise, l’oppression et la -violence, ont attesté la première des lois, celle qui est antérieure -à toutes les autres: ainsi de nos jours ont fait le sage Locke, -Montesquieu, Beccaria, le citoyen de Genève et l’abbé de _Mably_. Ils -ont réclamé les droits sacrés de la nature; et pour me servir d’une -expression déjà consacrée, le genre humain avoit perdu ses titres, et -ils les ont retrouvés; ils les ont lus sur le front de l’homme, et -mieux encore au fond de son cœur, où ils étoient écrits en caractères -indélébiles: on peut les obscurcir, mais jamais les effacer. - -Tous ces maux sont donc notre ouvrage. Dès qu’un homme, se jugeant -d’une nature supérieure, s’est cru en droit d’assujettir la volonté -d’un autre à la sienne; dès qu’il s’est arrogé une portion exclusive -dans les biens communs, et que la propriété a été établie, les -passions, irritées par la jouissance, n’ont plus connu ni frein ni -bornes; toutes les idées d’égalité ont été détruites. L’ambition -et l’avarice ont partagé le monde. Il y a eu des puissans et des -foibles, des riches et des pauvres, des grands et des petits; et les -lois, qui devoient garantir à l’homme son égalité primitive et son -indépendance, ont appesanti le joug, consacré l’injustice et légitimé -les usurpations. On en est venu au point d’imaginer, ou plutôt on -a feint de croire qu’il y avoit des races privilégiées destinées à -commander, et d’autres déshéritées par la nature, qui étoient nées -pour obéir. Nous avons supposé à cette mère commune les caprices et -les préférences d’une marâtre: de là, nous avons accumulé sur la tête -des uns les faveurs, les dignités, les distinctions, le pouvoir, les -richesses, comme leur apanage héréditaire; et, par une conséquence tout -aussi juste, nous avons jugé que la misère, le dénuement, le travail, -l’opprobre et le mépris étoient le partage nécessaire des autres. -D’un côté, le temps, la force et la ruse; de l’autre, l’ignorance, -l’habitude et les préjugés ont tellement obscurci la raison primitive -et les lumières naturelles, que les uns se sont crus de bonne foi nés -avec les chaînes de la servitude, et les autres avec un sceptre ou une -verge de fer; et ces idées éternelles d’égalité et de liberté se sont -tellement éteintes dans ces races dégradées, qu’elles ont perdu jusqu’à -la trace de leur noble et céleste origine. L’égalité a été traitée de -chimère et de paradoxe, et a fini par devenir un problême qu’on donnoit -à résoudre aux savans et aux académies. - -Plus ces lois partiales ont favorisé certaines familles au détriment -des autres, et plus d’abus ont infecté les sociétés; moins elles -ont connu l’innocence et le bonheur. D’un côté ont germé l’orgueil, -l’ambition, l’avarice, la dureté, le mépris de l’homme, et tous les -attentats de la violence et de l’oppression; et de l’autre, tous les -vices des esclaves, la corruption, l’opprobre, l’oubli de la vertu, -et tous ces crimes bas qu’enfantent l’extrême misère, l’avilissement, -et la nécessité qui n’a point de loi. De là cette lutte perpétuelle, -cette guerre sourde entre toutes les classes de la société, cette -conspiration du luxe contre la misère, du fort contre le foible, des -grands contre les petits, de celui qui a tout contre celui qui n’a -rien; l’oppression du puissant qu’il appelle justice, les réclamations -des foibles qu’on appelle révoltes; enfin la haine, les dissensions, la -guerre ouverte, les combats qui ensanglantent la terre, et font de ce -triste globe un champ de meurtres et de carnage. Nous n’avons que trop -expié le crime d’avoir méprisé la voix et perverti les intentions de la -nature. - -Les institutions les plus sages seroient donc celles qui, prévenant -de si funestes abus, combleroient l’intervalle immense qui sépare un -homme d’un autre homme, et qui nous rappelleroient aux loix éternelles -de la nature; mais comme il est impossible de rétrograder, que jamais -la société ne pourra remonter à ces lois primitives, que l’égalité -parfaite est maintenant une chimère, et qu’on ne pourroit pas plus la -réaliser que l’âge d’or des poëtes, ou la république de Platon; dans -l’état des choses, que doit donc faire, et quel but doit se proposer un -habile législateur? - -Chercher quelle est la mesure de bonheur auquel l’homme peut aspirer -dans une société bien ordonnée, et à quelle condition il nous est -permis d’être heureux. L’homme a consenti de sacrifier une partie de -ses droits et de sa liberté pour assurer le reste; il s’est imposé -des lois; il a fallu armer des magistrats de la force publique, pour -faire exécuter ces lois: ce n’est donc plus l’égalité primitive, mais -l’égalité politique, qui peut régner entre les citoyens du même état: -et la liberté civile qui n’est autre que le droit de faire tout ce -que les lois permettent[f], ce n’est plus au titre de la nature, mais -en vertu du pacte social, que nous en devons jouir. Si les lois ne -sont que l’expression de la volonté générale; si l’on a eu la sagesse -de leur donner l’autorité qu’ailleurs on a imprudemment confiée aux -hommes, si personne n’est au-dessus de ces lois; si elles répriment -l’ambition des particuliers, qui détruiroit cette égalité, et celle -des magistrats, qui détruiroit la république; si ceux-ci ne peuvent -jamais abuser de leur pouvoir et sont comptables à l’état de leurs -actions; si, depuis le plus élevé jusqu’au dernier des citoyens, tous -ont un droit égal à la protection des lois, et qu’aucun ne puisse être -impunément opprimé par l’autre, quel que soit son rang et sa dignité, -alors régnera cette égalité politique qui assure les biens, la liberté -et la vie de chaque individu, la seule à laquelle nous puissions -aspirer, mais dont la perte tendroit à dissoudre la société entière. -Que seroit-ce, en effet, s’il y avoit un pays où un homme irréprochable -pût trembler pour sa liberté; et qu’à un coupable souillé du sang d’un -citoyen, au lieu d’épouvanter les méchans par son supplice, on vînt à -prodiguer des récompenses, des dignités, des honneurs et de l’argent? -Si on pouvoit citer un pareil exemple dans les annales d’un peuple, -seroit-il besoin de demander si, dans ce pays, il y a des lois et une -patrie? - - [f] Montesquieu. - -Ces lois doivent être aussi vigilantes à enchaîner l’avarice, qu’à -mettre un frein à l’ambition: si elles sont tellement dirigées, -qu’elles gênent l’accumulation des richesses et la trop grande -inégalité des fortunes; si elles s’attachent à rapprocher les -degrés extrêmes, à diminuer la distance qu’il y a entre le riche et -l’indigent, et tendent à diviser les propriétés en portions plus -égales; si la république flétrit les fortunes scandaleuses ou trop -rapides, et sait honorer la pauvreté vertueuse; si d’un côté elle -proscrit le luxe qui dévore tout, et de l’autre la mendicité, cette -lèpre des états modernes, et qu’elle soit plus occupée à diminuer les -besoins qu’à augmenter la recette, à prévenir la déprédation qu’à lui -fournir de nouveaux alimens; si les subsides nécessaires portent sur -la classe opulente; si le fruit des sueurs du pauvre, le plus pur sang -des peuples, ne devient pas la proie des favoris, des aigles et des -vautours; si les ames ne sont point vénales; si les citoyens ne croyent -pas que l’argent soit le prix de tout, que tout peut s’acheter, même -le mérite, la réputation et la vertu; si la fortune n’est pas l’unique -idole; si l’état ne souffre pas qu’à toutes les grandes places, qu’à -toutes les dignités de la cour, de la magistrature, de l’église et -de l’armée, soient attachés des profits énormes qui font désirer ces -places, non pour l’honneur de servir la patrie, mais pour les vils -gains qui y sont attachés: alors on peut espérer de voir fleurir avec -l’égalité politique, la modération, l’innocence des mœurs, la piété -fraternelle, les antiques vertus. Autant l’extrême inégalité dégrade -l’ame et l’avilit, autant l’égalité l’agrandit et l’élève; ce sentiment -de la dignité de l’homme l’ennoblit à ses propres yeux. Il l’imprégnera -d’une force et d’une énergie qu’il ne peut déployer sous la verge du -despotisme, le préparera à toutes les impressions honnêtes qu’on voudra -lui donner, et lui rendra facile la pratique de toutes les vertus: tels -sont les premiers élémens du code qu’a tracé _Mably_. - -Ce n’est donc point dans la vaine distinction des climats, ce n’est -point en consultant le thermomètre, c’est dans la nature même des -choses et dans le cœur de l’homme qu’il va puiser les principes qui -doivent servir de base à une législation sage et éclairée. Dans tout -pays, dans tout climat, l’homme qui n’est point dégradé chérit sa -conservation, a le désir et le sentiment du bonheur, aime sa liberté. -Toutes les lois qui lui assureront ces biens, qu’il tient des mains -de la nature, lui seront chères et précieuses. Que ces lois soient -claires, précises, en petit nombre, et sur-tout qu’elles soient -impartiales; car il n’y a que celles-là de justes. Si le foible y -trouve une égide et un refuge, si le puissant n’y peut dérober sa tête; -si sous leur empire, ma maison, mon champ, ma personne, mon honneur -et ma liberté sont sacrés, je chérirai ces lois protectrices qui -m’assurent tous les biens que m’avoit promis la nature. - -Mais si ces lois sont vicieuses, ou leur interprétation arbitraire; si -elles élèvent au-dessus de ma tête une classe d’oppresseurs, et lui -livrent toutes les autres classes de la société: si elles n’enchaînent -que le foible et l’infortuné, et prêtent de nouvelles armes au plus -fort ou au plus méchant; si ces lois impuissantes m’abandonnent -lâchement au moment que j’en réclame la protection; si l’oppresseur, -loin de trouver en elles un frein et un juge, y cherche un asyle et -l’impunité; et qu’au lieu de la protéger, elles accablent l’innocence: -comment pourrois-je aimer ces lois, et croire que la patrie qui les a -adoptées, soit la mère commune des citoyens? - -Pour intéresser à leur conservation, il faut encore qu’elles soient -douces et humaines; il faut, si je l’ose dire, planter la racine des -loix dans le cœur des citoyens. Mais la plupart des législateurs n’ont -su qu’imprimer la terreur; ils ont oublié que les lois ne sont pas -seulement vengeresses des crimes, mais conservatrices de l’innocence et -de la vertu. Ils en ont fait l’instrument de leurs passions, de leurs -vengeances et de leurs caprices. De là ces lois féroces, nées dans des -siècles d’ignorance et de barbarie, qui ont gouverné si longtemps -l’Europe; de là les cachots, les instructions secrètes, la torture, -l’inquisition civile et religieuse, les procédures mystérieuses, ce -langage inintelligible qui a fait des lois autant de logogriphes; les -amendes, les confiscations, tous restes d’un siècle barbare dans un -temps de lumières, et qui attendent la main d’un législateur humain et -bienfaisant. Il semble que ce soit le bourreau qui ait fait l’ancien -code criminel de presque tous les états de l’Europe. - -Si ces lois ne règnent en effet que par la crainte et la terreur; -si elles ont totalement négligé d’intéresser les cœurs et l’ame des -citoyens; si elles n’ont point cherché à développer les affections -naturelles et les qualités sociales de l’homme; si elles n’ont songé -qu’à punir, et jamais à prévenir le crime, jamais à encourager la -vertu; si ces lois ont été l’ouvrage de la force et l’instrument de -l’oppression; si la juste proportion entre les délits et les peines -n’y est point observée; si elles ne pèsent que sur le foible, et que -ce soit une prérogative du rang et de la naissance de pouvoir les -éluder; si elles se font un jeu d’accabler l’innocence et d’effrayer -la vertu; enfin, si elles ne veulent régner que par des châtimens sur -des esclaves, et non par l’amour sur de libres citoyens; ceux qui en -profitent ou qui en abusent, peuvent fort bien les aimer, mais jamais -ceux qui en sont ou qui peuvent en être les victimes. - -Ce n’est pas tout encore; et vos lois fussent-elles aussi sages que -celles du sage Platon, quel bien produiront-elles, si le législateur -n’a l’art de mettre les lois sous la sauvegarde des mœurs, comme il -a mis les mœurs sous la sauvegarde des lois? Si elles ne sont pas -appropriées au génie, au caractère, aux besoins de la nation à laquelle -elles sont destinées, le torrent des mœurs publiques emportera toutes -les digues qu’on voudra lui opposer; l’édifice une fois ébranlé -s’écroulera de toutes parts. Il n’y a pas un peuple corrompu qui n’ait -dans ses archives les plus belles lois du monde; il ne leur manque rien -que d’être exécutées. - -Mais comment donner des mœurs à un peuple? En commençant par lui donner -une patrie; et jamais vous ne lui donnerez de patrie, s’il n’a d’abord -une bonne constitution politique: car ce ne sont ni les murailles d’une -cité, ni le sol d’un pays, mais un bon gouvernement fondé sur des -lois justes, qui font le citoyen et la patrie. Dans toutes les villes -d’Orient il n’est pas un seul citoyen; et quand, avant la bataille de -Salamine, les Athéniens se sauvèrent sur la mer, ils emportoient avec -eux leurs lois et leur patrie; tout Athènes étoit sur leurs vaisseaux. -Une bonne constitution est donc au corps politique ce qu’elle est au -corps physique; c’est la santé des états: elle résiste à toutes les -attaques. Dans un corps débile, énervé, vous pouvez avoir quelques -jours heureux, quelques jouissances passagères; mais point de bonheur -constant sans une constitution saine et robuste. - -Si au contraire tous les membres du corps politique jouissent d’un -entier développement, se correspondent, se prêtent une force mutuelle, -et participant tous au suc nourricier de la vie, concourent à -l’harmonie générale, on peut dire que l’état jouit d’une santé forte -et vigoureuse, et que les lois qui sont l’ame de ce grand corps, et -lui impriment le mouvement, sont sagement combinées. Or, quand un -peuple libre a fait lui-même ses propres lois, ou les a consenties par -un pacte volontaire, il s’attache à ces loix, et parce qu’elles font -son bonheur, et parce qu’elles sont son ouvrage; il s’identifie avec -elles; il ploie insensiblement ses inclinations et ses habitudes sous -ce joug salutaire, et ses mœurs sont le fruit heureux des lois. Si des -institutions sociales resserrent encore ses liens et favorisent les -plus doux penchans de la nature; si les premiers biens de l’homme et -ses premiers droits, c’est-à-dire, l’égalité, la liberté, sa sûreté, -lui sont garantis par le contrat social, sans doute il aimera mieux -vivre sous l’empire de ces lois que sous aucun autre; il ne pourroit -que perdre au change; il sera intéressé à leur conservation; il -trouvera beau et glorieux de mourir pour elles; rien ne lui sera plus -cher que son pays; il le défendra jusqu’à son dernier soupir; alors, il -aura véritablement une patrie et des mœurs. - -Une telle constitution donne de la permanence aux mœurs, et les mœurs à -la constitution; mais pour assurer ces fruits heureux, pour donner plus -de force à leurs institutions, il est d’autres ressorts que les sages -législateurs n’ont point négligé d’employer; les deux plus puissans -sont l’éducation et le culte public. - -Quand au premier de ces mobiles, quel avantage les anciens -n’avoient-ils pas sur nous par leur éducation publique? La patrie -s’emparoit de l’enfant au moment de sa naissance, et ne le quittoit -plus qu’elle ne l’eût fait homme et citoyen. Alors elle le rendoit -à la république; elle lui avoit créé un caractère; elle lui avoit -imprimé une marque nationale qui le suivoit par-tout; elle avoit fait -germer dans le cœur d’un enfant toutes les vertus dont elle avoit -besoin, lorsqu’il seroit homme, elle les enflammoit tous de ce saint -enthousiasme, de cet amour pour la patrie, qui lui faisoit de leurs -vies un rempart plus fort que les murailles et les bataillons; elle -transmettoit, des pères aux enfans, cette riche succession de mœurs -et de vertus; elle allumoit en ces ames tendres ce feu sacré, éteint -depuis si long-temps dans la plupart des états modernes. Là, au milieu -de leurs jeux, se retraçoit l’image de leurs devoirs; on leur apprenoit -la justice, la tempérance, l’amour du travail et les règles de la -vertu, comme ailleurs on apprend les règles de la grammaire et celles -de l’éloquence. Là, leurs oreilles étoient continuellement frappées -de la louange des grands hommes, et leurs yeux, de l’éclat de leurs -triomphes. Les spectacles, leurs poëmes, leurs tableaux, leurs fêtes, -leurs jeux, leurs statues leur retraçoient ces saintes et immortelles -images; tout retentissoit de ces noms révérés. Ils recevoient, pour -ainsi dire, par tous les sens, l’amour de la patrie, des lois et de -la vertu. Les trophées décernés aux héros tourmentoient les jeunes -citoyens; leur faisoient verser des larmes d’impatience; leur éducation -étoit toute en exemples et en action, tandis que la nôtre est toute en -préceptes et en vain babil. - -Il ne paroît donc pas que les modernes législateurs aient senti toute -l’influence que peut avoir une éducation uniforme, qu’un même esprit -dirige au même but. L’instruction publique, qui ne doit être que -l’apprentissage des devoirs de citoyen, est sans doute la meilleure -base des mœurs: du moins a-t-on su mieux employer un ressort peut-être -plus puissant encore pour attacher les cœurs et les ames aux lois et à -la patrie. - -Ce seroit ici le lieu d’examiner, avec _Mably_, si nos législateurs -ont connu tout le pouvoir de la religion sur les esprits, ou s’ils ont -abusé de ce pouvoir; jusqu’à quel point il faut frapper les yeux et -l’imagination de la multitude: ou s’ils ne se sont point égarés sur les -moyens; si, riches d’une morale sublime et céleste, ils n’ont point -perverti ce don précieux, et abandonné les vertus réelles et sociales -pour des vertus factices et de convention; quel seroit l’avantage d’un -culte national, sa liaison nécessaire avec les institutions politiques, -et quelle influence il auroit sur les mœurs? Je regrette que la forme -et la destination de cet écrit ne me permettent pas d’approfondir ces -questions intéressantes, et beaucoup d’autres encore, qui s’offrent en -foule sur cette matière. Mais je m’arrête... Il suffit sans doute, et -même il est plus sage de laisser parler les faits. - -L’expérience prouve combien ils sont rares, ces législateurs qui ont -su joindre la morale à la politique, combien peu de nations ont connu -la force des institutions sociales et publiques. Presque toutes ont -négligé les premières règles de la raison; toutes se sont écartées des -lois de la nature; leurs codes, pour la plupart, sont l’ouvrage du -hasard, ou de la superstition. «Des aveugles ont conduit des aveugles; -les passions, les caprices, les préjugés et l’ignorance sont les -législateurs du monde[g].» - - [g] De la législation, page 262, de la seconde partie. - -Mais, quand le mal est au comble, quand des obstacles presque -invincibles s’opposent à toute réforme, comment se rapprocher des -vues de la nature? comment faire entendre la voix de la froide raison -à une multitude aveugle et passionnée? Peut-on espérer d’avoir des -lois justes et impartiales, et de pouvoir remonter jusqu’aux bonnes -mœurs? Il ne faut pas se le dissimuler; ce ne sont pas seulement nos -vices, c’est la forme et l’étendue des états, qui s’opposent à cette -régénération salutaire. Comment imprimer le mouvement et la vie à -ces masses énormes, à ces machines si compliquées des gouvernemens -modernes? Qui ne sent le malheur attaché aux grands états, et -l’avantage inestimable des petits où tous les citoyens sont sous l’œil -des magistrats, et les magistrats sous l’œil de la loi? Les grandes -républiques mêmes offrent une grande résistance à la réforme. Ou les -intérêts particuliers y sont suspendus dans une balance égale, et alors -aucun n’a une voix assez prépondérante pour entraîner la majorité vers -le bien général; ou des citoyens trop puissans maîtrisant les autres, -la république flotte entre la corruption et la tyrannie, jusqu’à ce -qu’un seul, triomphant de ses rivaux, s’élève sur la ruine de tous. -Quant aux états despotiques, ils ne laissent point d’espérance; les -ames y sont tellement engourdies, qu’elles n’ont pas même le désir de -sortir de cette léthargie, et ils ne peuvent attendre de changement, -que de grandes et inespérées révolutions. Il en résulte que, de toutes -les formes du gouvernement, la monarchie tempérée est peut-être encore -celle qui offre un succès plus certain au législateur qui voudroit -régénérer sa nation. - -«Un grand homme peut naître sur le trône d’une monarchie modérée[h];» -et alors quel avantage le pouvoir légitime dont il est revêtu, ne -lui donne-t-il pas pour tenter la réforme, aplanir les obstacles, et -marcher à grand pas vers la félicité publique? S’il a su inspirer une -grande idée de ses talens et une entière confiance dans sa justice, -il n’a qu’à vouloir, et les cœurs voleront au-devant de lui. Mais -pour descendre jusqu’à la racine des abus, il usera d’une extrême -précaution; il saura préparer à l’avance l’opinion publique, répandre -à propos les lumières, manier les passions, attaquer les préjugés; -il consultera l’esprit de son siècle, le caractère de son peuple, -le besoin et le vœu général. Toujours une nation vive, éclairée et -sensible devance les vues du législateur, lui annonce le vœu de tous, -et lui trace la marche qu’il doit suivre. Qu’il écoute cette voix, -et toutes les volontés se réuniront dans la sienne. Il faut encore -que ses coopérateurs soient dignes de lui, qu’on ne puisse jamais -soupçonner dans leurs projets le dessein caché de voiler des abus et -d’alimenter l’audace des déprédateurs; il faut que leurs intentions -soient pures; et sur-tout qu’on puisse croire à leur probité. Alors, -que le prince agisse de concert avec la nation; qu’il l’intéresse -à ses vues d’ordre et d’économie; qu’il l’associe à ses projets de -bienfaisance; qu’il expose ses motifs, qu’il prenne le ton d’un père -au milieu de ses enfans, ou d’un ami qui consulte son ami; qu’une -communication intime et une confiance réciproque s’établissent entre -les peuples et le souverain; qu’on s’apperçoive enfin que le roi et la -nation ne sont qu’un, qu’ils n’ont qu’un seul et même intérêt: alors -il embrasera tous les cœurs du feu sacré du patriotisme, et avec ce -mobile si puissant sur les ames sensibles, il n’y a point de grandes -et belles conceptions en politique qu’il ne puisse réaliser. Mais il -ne laisseroit point sa gloire imparfaite, il ne se borneroit pas à -des bienfaits passagers, à un bonheur qui périroit avec lui. Les bons -rois meurent, une bonne constitution reste. Convaincu que l’autorité -n’est jamais mieux affermie que lorsqu’elle a pour base les lois, et -pour rempart le cœur des citoyens, il seroit assez grand pour mettre -des bornes au pouvoir arbitraire: s’il ne se réservoit que le droit -illimité d’être juste et bon, ce seroit encore un assez bel empire. -Il n’y auroit pas de monarque plus absolu sur la terre: par-là il -éterniseroit sa gloire et la reconnoissance de son peuple; le bonheur -des générations futures seroit son ouvrage; alors il mériteroit en -effet le nom de législateur et de restaurateur de la patrie. - - [h] De la législation, seconde partie, page 45. - -C’est ainsi que _Mably_, s’abandonnant aux illusions d’une ame -vertueuse, traçoit les élémens d’une législation plus impartiale, -plus humaine, plus conforme aux besoins, aux droits, au bonheur et à -la destination de l’homme, et cherchoit à nous rapprocher des lois -éternelles de la nature. Après avoir fait voir combien l’homme s’est -éloigné de ces vues primitives, il lui a montré du moins la route qui -pouvoit encore l’y ramener; mais, il faut l’avouer, l’auteur a senti -combien d’obstacles s’opposent à cette heureuse régénération; il a -prévu que ces vérités seroient traitées de chimères; que cette vieille -morale n’étoit plus de saison: il a connu son siècle, et cependant il -a écrit; et, dût-on appeler aussi son livre les rêves d’un homme de -bien, cette considération n’a pu lui arracher la plume; il n’a pas cru -devoir lui sacrifier des vérités qu’il croyoit utiles: il a moins pensé -au jugement qu’on porteroit de son ouvrage, qu’au bien qu’il pourroit -produire, s’il se trouvoit enfin des hommes d’état capables de le -méditer, et dignes de l’entendre. - -Plusieurs regardent ce livre de _Mably_ comme le plus profond et le -meilleur de ses ouvrages. Le public a semblé donner la préférence aux -entretiens de Phocion; les connoisseurs balancent: le premier n’est pas -aussi séduisant peut-être; les principes et le style en sont encore -plus sévères; la lecture n’en est pas également piquante pour toutes -sortes d’esprits; il ne devoit pas avoir un succès aussi brillant; -mais peut-être en a-t-il un plus solide encore et plus durable. Pour -goûter ce bel ouvrage, pour en sentir tout le prix, il faut déjà -de l’instruction: ce n’est point un aliment propre à des lecteurs -frivoles et légers; mais s’il tombe entre des mains déjà exercées, -s’il est lu par des esprits supérieurs, et médité dans le silence -des passions; si on tient la chaîne des grandes vérités morales et -politiques qui en font la base; si on veut en embrasser l’ensemble et -les développemens, je ne doute pas qu’on ne lui donne la préférence. -Quelle foule d’idées ce livre feroit germer dans la tête d’un prince -courageux qu’animeroit le noble désir d’être le législateur de sa -nation! Combien de vérités il pourroit y puiser! Les principes des lois -seroient son guide et son flambeau. - -Chacun de nous doit être à soi-même son propre législateur; il restoit -donc à _Mably_, pour embrasser son plan tout entier, de faire en faveur -des individus ce qu’il venoit d’exécuter pour la grande société, de -tracer les principes qui doivent servir de base à nos devoirs, et -de mesure à nos vertus, de redresser les méprises des moralistes -vulgaires, comme il avoit redressé celles des politiques; en un mot, -de tracer un code de morale privée, comme il venoit d’en tracer un de -législation, qui est la morale publique. - -Nous ne pouvons que dire un mot de ce nouvel ouvrage. Des enthousiastes -et des illuminés ayant totalement négligé d’approfondir le cœur de -l’homme et la nature des passions, avoient perdu la morale, dénaturé -les vertus, confondu l’ordre de nos devoirs, et sous prétexte d’une -perfection chimérique, au lieu de les resserrer, avoient brisé tous -les liens de la société. _Mably_ osa renverser ces rapports mal -combinés; et au premier rang se retrouvèrent les qualités sociales qui -rapprochent, qui réunissent les humains; il les classa suivant les -intentions et le vœu de la nature; il assigna l’ordre et la prééminence -des vertus, l’importance et la chaîne de nos devoirs, suivant qu’ils -sont plus ou moins intimement liés, plus ou moins nécessaires au -maintien et au bonheur de la société. - -Cette hardiesse, et quelques passages qui s’éloignoient des opinions -vulgaires, ont excité des réclamations: cependant nous savons que -le sacrifice d’une page de ce livre, d’une ligne même, d’une seule -expression, peut-être auroit désarmé ces censeurs. Nous ne serons pas -plus sévères: en faveur des esprits timides, qu’un sentiment hardi, -énoncé trop cruement, pourroit effaroucher, nous sommes prêts à -déchirer cette page de _Mably_; mais après ce sacrifice, s’il nous est -permis de hasarder notre opinion particulière, nous n’hésiterons pas à -mettre les principes de morale à la tête de ses meilleurs ouvrages, et -peut-être le premier de tous. C’est du moins le plus rempli de vraies -beautés, de leçons de morale et de philosophie les plus sublimes, des -vérités pratiques qui nous sont plus immédiatement utiles, enfin de -maximes analogues à notre nature, à nos besoins, et les plus propres à -nous conduire au bonheur par le chemin de la raison et de la vertu. - -C’est à regret que nous supprimons cette partie de son éloge; mais la -vie de _Mably_ est si pleine, et ses ouvrages présentent des vérités -si importantes, que nous pouvons à peine les indiquer. Nous n’avons -rien dit de ses doutes, adressés à une secte qui nous a un instant -menacés de renaître de ses cendres; nous n’avons pas le temps de parler -d’un manuscrit sur les droits et les devoirs du citoyen, où respirent -la liberté la plus courageuse et la philosophie la plus éclairée, ni -d’autres écrits qui n’ont point encore vu le jour; nous ne voulons pas -d’ailleurs prévenir le jugement des lecteurs. Ce n’est point de nous, -mais du public et de la postérité que de tels écrits doivent recevoir -leur sanction. Nous nous contenterons d’arrêter un instant nos regards -sur le livre de _Mably_, non le plus célèbre, mais celui qui a fait le -plus de bruit, en raison de ce que l’amour-propre de quelques écrivains -y étoit plus intéressé: nous parlons de son traité sur la manière -d’écrire l’histoire. - -Cet ouvrage est le fruit de ses observations sur un art dont il a -fait toute sa vie son étude. Il n’est pas étonnant qu’un homme si -profond, nourri des grandes vérités du droit naturel, des principes -de la politique et des leçons de la morale, admirateur passionné des -anciens, n’ait pas été satisfait de la manière dont la plupart des -modernes ont écrit l’histoire. Il les a jugés avec sévérité, disons -même, quelquefois avec dureté; il n’a pas traité sans doute avec assez -d’égards l’homme universel, le poëte-historien, idole d’une partie -de la nation; mais qu’importe, après tout, ses jugemens purement -littéraires? Ses préceptes n’en sont pas moins excellens; toute la -partie didactique de son ouvrage est pleine de raison et de sagesse; -ses ennemis mêmes y ont trouvé des vues neuves et lumineuses; c’est, si -j’ose le dire, la poëtique de l’histoire. - -_Mably_ exige des connoissances préliminaires, qui sont en effet -indispensables à ceux qui se destinent à ce genre d’écrire. Si -l’historien n’a pas des idées justes de la dignité de l’homme, du -droit naturel, de l’ordre et de la fin des sociétés, des principes -constitutifs des états, des vraies causes de la prospérité ou de -la décadence des nations; s’il n’a des règles sûres de morale pour -apprécier les hommes et les actions; il louera ce qu’il faut blâmer, -et blâmera ce qu’il faut louer; on le verra errer au hasard; il -s’égarera sans cesse: il se laissera entraîner au caprice des hommes et -des événemens; et, sans ancre et sans boussole, au milieu de cet océan -des passions humaines, cette mer ne sera fameuse que par ses naufrages. - -Quel n’est pas, au contraire, l’avantage d’un écrivain, qui avant -de prendre la plume, a long-temps médité sur son art? Lorsqu’il en -a séparément étudié toutes les parties, qu’il l’a considéré sous -toutes les faces, qu’il s’est pénétré des grands principes, qu’il -s’est fait des bases certaines et invariables, et qu’il a nourri son -esprit et sa pensée de toutes les connoissances préliminaires; alors -il s’élance avec confiance dans la carrière: fidelle au plan qu’il -s’est tracé, il dispose son action, il en tient tous les fils dans sa -main, il les démêle sans peine et sans efforts; devant lui se déroule -sans confusion cette longue série de siècles et de révolutions. Il -domine son sujet, et dirige les événemens, au lieu d’être emporté par -l’abondance et la complication des matières. De là naît cette démarche -libre et rapide, que rien n’embarrasse, ce beau développement, ce -_lucidus ordo_, qui est la majesté de l’histoire. De cette plénitude -de connoissances, de cet amas de lumières naissent encore ces -réflexions courtes et profondes, ces éclairs rapides qui étonnent et -font suspendre la lecture. C’est faute d’avoir fait ces études et ces -méditations préparatoires, de s’être nourri des grands principes, -d’avoir des règles certaines pour apprécier les actions et les hommes, -que la plupart des historiens modernes sont vagues, arides, maigres -et décharnés; ils manquent de cette ame, de ce mouvement, de cette -surabondance de sentimens qui vivifient les écrits des anciens; ils ne -sont, à l’exception du petit nombre, que de froids discoureurs, quand -les autres sont éloquens et sensibles. - -Ce que l’auteur a dit de la connoissance du cœur humain est également -bien senti et bien développé. L’art d’intéresser et de remuer les -passions n’est pas moins nécessaire à l’historien qu’à l’auteur -dramatique; c’est par la peinture du cœur humain que les anciens sont -sur-tout admirables. Si vous ne savez pas faire agir, penser et parler -vos personnages sur la scène de l’histoire comme sur celle du théâtre, -je reste froid et tranquille à vos récits inanimés. L’histoire est un -long drame où tous les acteurs viennent se peindre eux-mêmes, agir et -parler. J’assiste à leurs conseils; je suis présent à leurs actions; -je vois au fond de leur cœur; j’espère, je crains, je délibère, -je me passionne avec eux; je lis dans leurs pensées, je pénètre -dans les replis les plus cachés de leur ame. Je ressens tour-à-tour -l’amitié, la haine, la pitié, la terreur, la vengeance et l’amour. -Un grand intérêt me remue; mon cœur n’est point froid, il est plein, -et l’ennui n’y peut pénétrer. S’il ne suffisoit que d’entasser des -faits, d’accumuler des événemens et des dates, de faire un tableau -sans proportion, sans couleur et sans vie, rien sans doute ne seroit -si facile que de réussir. Mais dans ce grand drame de l’histoire, de -transporter sous nos yeux, d’animer ces grands personnages qui ont -fait le destin des nations, de conserver la vérité des caractères, et -cette unité d’intérêt, charmes secrets de tous les bons ouvrages et de -tous les bons esprits, de faire de l’histoire une scène instructive -pour tous les états, une leçon perpétuelle de morale et de philosophie -pour tous les hommes; l’expérience ne prouve que trop combien cet art -exige d’études et de talens, combien il est rare et difficile d’être un -grand peintre des passions. La France a ses Sophocle et ses Euripide; -elle a ses Platon, ses Pline et ses Démosthènes; nous avons plus -qu’Aristophane et que Térence; mais a-t-elle un Tacite? a-t-elle son -Tite-Live? a-t-elle son Plutarque? - -Tous les préceptes, je le sais, qui tiennent à l’art d’écrire, sont -insuffisans. Dans tous les arts il y a, pour ainsi dire, la partie -méchanique qu’on peut enseigner, qu’on est à-peu-près sûr d’apprendre -avec un peu d’aptitude et beaucoup de patience. Mais il est une -partie rebelle à tous les préceptes, contre laquelle toutes les -leçons des maîtres et l’opiniâtreté des élèves viendront échouer. Eh! -qui me donnera ce feu céleste, ce souffle créateur qui inspire les -chefs-d’œuvres, le génie? voilà ce que l’art n’enseignera jamais; et -quand je ne sais quel d’Aubignac traçoit laborieusement les règles de -la tragédie, Corneille avoit déjà créé et le Cid et Cinna, et Polieucte -et les Horaces: les poëmes immortels d’Homère ont précédé toutes les -règles du poëme épique; et il en est de même de tous les genres qui -ont besoin des émanations du génie. Quand il a expliqué les règles -matérielles de son art, que doit donc faire un maître, et que doit-il -dire à ses élèves? - -Consultez votre talent, lisez les grands modèles; portent-ils le -trouble dans votre ame? leur gloire vous touche-t-elle? versez-vous -des larmes d’admiration à leurs récits? calculez-vous les années qui -vous restent encore pour la gloire? portez-vous un cœur sensible? Si la -vertu vous enflamme; si l’injustice vous soulève; si Caton, déchirant -ses entrailles, vous imprime autant de respect que le crime heureux -vous indigne et vous irrite: alors saisissez vos crayons, et vous -aussi vous êtes peintre; burinez en traits ineffaçables l’ame d’un -Tibère, d’un Borgia; dévouez-les à l’exécration de la postérité la plus -reculée; qu’en sortant de dessous vos pinceaux leur image fasse frémir -et reculer d’horreur; qu’elle soit abhorrée; que leur nom devienne -une injure; qu’il serve d’épouvantail aux tyrans. Mais si la fortune -vous présente quelques-uns de ces êtres qui sont l’éternel honneur -de l’humanité, peignez-les de ces couleurs qui font chérir, qui font -adorer la vertu; faites-les respirer dans vos peintures; offrez-les -à la vénération de l’univers; dites qu’ils étoient hommes; mais -n’affoiblissez pas ces traits de caractère, de bonté, de justice et de -bienfaisance, qui les rendent adorables; offrez-moi des modèles, et -qu’en peignant Aristide dans l’exil, Socrate buvant la ciguë, Phocion -dans les fers, Henri IV assassiné, un grand homme proscrit; j’envie -leur sort, leurs fers, leurs souffrances et leur mort; que leurs -saintes images me transportent, qu’elles élèvent mon ame, et me donnent -le courage de professer comme eux la vertu et la vérité aux dépens de -mon repos, de mon bonheur, et même de ma vie. - -En un mot, que votre histoire ne cesse jamais d’être une école de -morale en action. Quand les lois sont oubliées, quand les mœurs se -corrompent, l’historien réveille encore dans les cœurs les idées de -justice et de vertu; il pèse dans la balance les actions des hommes et -les fautes des peuples; il fait pâlir le crime sur le trône; il flétrit -un despote, malgré ses gardes et ses soldats; il exerce une sorte de -magistrature; il cite à son tribunal les hommes de tous les âges et de -tous les pays; et le jugement qu’il va prononcer sera l’arrêt de la -postérité et la leçon de ses contemporains. Si ses concitoyens sont -amollis par le luxe et les richesses, s’ils se précipitent au-devant du -joug, s’ils courent à la corruption, alors il saisit ses crayons, il -écrit l’histoire d’une nation libre et vertueuse; il trace les mœurs -des Germains. - -Mais où prendra-t-il ses couleurs? Dans la sensibilité de son cœur et -l’élévation de son ame. Respectez par-tout les mœurs, faites aimer -la vertu, haïr le crime, détester l’oppression; vengez les droits de -l’homme, et ne plaisantez point sur les maux de l’humanité; c’est -à-peu-près à quoi se réduit la poëtique de l’histoire. Voilà ce qu’a -dit, ce qu’a répété l’abbé de _Mably_; et au lieu d’être frappé de la -sagesse de ses leçons, on a fermé les yeux à cette foule de beautés, -pour ne voir que quelques négligences, et relever quelques jugemens -littéraires. On ne lui pardonna pas de ne s’être point affilié à la -secte dominante; on lui en fit un crime. _Mably_ prit le parti que la -vertu outragée doit prendre; il dédaigna les critiques et garda le -silence. - -Tandis que l’esprit de secte, toujours intolérant, exerçoit ses -vengeances, un nouvel hommage venoit le consoler de cette légère -disgrace: il étoit consulté par l’un des sages envoyés des États-Unis -d’Amérique. - -C’est un grand et beau spectacle de voir la liberté planter son -étendard dans le nouveau monde, et y appeler tous ceux qui seroient -opprimés dans l’ancien. Des philosophes ont été les législateurs des -nouvelles républiques, et les Brutus de l’Amérique en étoient aussi -les Solon. Il a enfin été permis, en traçant ces lois constitutives, -d’écouter la voix de la sagesse et de la raison, et les droits sacrés -de l’homme. Elles n’ont point été formées au hasard, comme presque -toutes les constitutions modernes; et les lumières qui, depuis un -siècle, ont éclairé nos erreurs et nos fautes, n’ont point été perdues -pour l’Amérique. On a enfin connu les vrais fondemens de la société, -qui posent sur le libre consentement des peuples. Si en effet ces -républiques ont adopté les principes les plus conformes aux vues de la -nature; si, en proscrivant les rangs et les distinctions héréditaires, -elles ont pris pour base de leur code l’égalité; si on y montre -par-tout un respect religieux pour les droits et la dignité de l’homme; -si la tolérance y a établi son bienfaisant empire, grâces en soient -rendues aux écrivains et aux sages qui ont éclairé l’univers! ce n’est -pas le moindre service qu’aient rendu aux hommes les lettres et la -philosophie. - -_Mably_ mêloit ses applaudissemens à ceux de l’Europe; il admiroit -dans les législateurs du nouveau monde des vues pleines de sagesse: il -étoit pénétré de vénération pour ces hommes célèbres. Il étoit sur-tout -frappé de cette profonde connoissance des droits de la nature, qu’ils -avoient développée dans leurs lois, et de l’habileté avec laquelle ils -avoient lié toutes les parties de la confédération américaine. Mais -en leur donnant de justes éloges, il a porté ses regards plus loin; -il a proposé ses doutes; il a manifesté ses craintes pour l’avenir; -il a tout examiné avec la sévérité d’un homme que les succès ne -peuvent éblouir, dont rien ne peut corrompre le jugement, ni fléchir -l’austérité. Incapable de trahir la vérité, et pressé de la dire, il -l’a dite courageusement et avec la franchise que l’on doit à un peuple -libre. Il applique donc ses principes aux constitutions des États-Unis; -il pose par-tout les mœurs pour base aux lois; c’est sur cette échelle -qu’il mesure la durée et la prospérité des empires. Or, il a trouvé -chez eux des germes de corruption; il les croit déjà trop vieux; il -craint, pour l’Amérique, les richesses, le luxe et les vices d’Europe. -Je sais tout ce que l’on peut dire en faveur du luxe et du commerce; -qu’on ne doit pas appliquer à de grandes républiques, et dans un siècle -d’opulence, des principes sévères qui ne conviennent, dit-on, qu’à des -siècles grossiers, à des mœurs simples et à de petits états. Il est -certain que si l’on met la richesse avant la liberté, et l’or avant les -mœurs, on trouvera sa politique désespérante, et ses principes trop -austères. Mais il n’a point cru devoir s’en écarter: il n’a point deux -politiques et deux manières de voir. Il a jugé les lois constitutives -de l’Amérique comme il a jugé celles de Sparte, de Rome et d’Athènes; -sa politique ne varie pas plus que sa morale; l’une et l’autre sont -fondées sur une base éternelle. Si l’on vouloit s’abandonner au torrent -des opinions, il étoit inutile de le consulter; et le luxe, et les -richesses, et le pouvoir de l’or trouveront assez d’apologistes, sans -qu’il soit besoin d’y joindre la voix austère de Phocion ou d’Aristide. -Au reste, plût à Dieu qu’il se fût trompé dans ses conjectures! -Puissions-nous voir long-temps l’égalité, la concorde et la paix -régner avec les mœurs dans ces heureux climats; et puisse, dans tous -les temps, l’Amérique offrir un asyle à la liberté, lorsqu’elle sera -bannie du reste de la terre! A la lecture des observations de _Mably_, -le ministre célèbre auquel elles sont adressées[i] s’écria: «ce livre -fera un jour la gloire ou la honte des Américains.» - - [i] John Adams, successeur de Francklin. - -C’est un sujet digne de remarque que le nom d’un simple et modeste -citoyen se trouve lié à tous les états qui aspirent encore à la -liberté, ou qui craignent de la perdre. Berne avoit adopté ses maximes; -la Pologne lui avoit demandé des lois; la Corse avoit réclamé ses -lumières; Genève en avoit reçu des conseils capables de la garantir -de l’oppression; et les sages de l’Amérique avoient sollicité son -suffrage: tant est puissant l’empire et le charme des talens unis à la -vertu! _Mably_ a pleinement joui de ce double triomphe. - -Nous avons tâché de suivre l’histoire de ses pensées, de voir comment -elles se sont liées dans son esprit et dans son imagination, comment -il les a développées dans ses ouvrages, et par quelle chaîne de -principes ses écrits ont mérité de devenir le code des états libres. -Mais entraînés par l’abondance des matières et l’importance des -objets, nous n’avons pas eu le temps de nous arrêter sur la forme et -le mérite littéraire de chacun de ses écrits. On n’a pas cru devoir -insister sur ce mérite; on a préféré d’en extraire la substance. En -général les compositions de _Mably_ sont sérieuses et mêmes sévères; -son style est austère et grave, comme les sujets qu’il a traités: on -n’y trouve ni cette recherche d’esprit, ni cette enluminure, ni ces -défauts brillans qui caractérisent les productions du jour; c’est -un Spartiate qui écrit dans Athènes. Ses écrits n’intéressent ni la -frivolité, ni les passions; ils parlent plus à la raison qu’aux sens: -il faut déjà valoir quelque chose pour s’y plaire; il faut avoir l’ame -calme et pure pour en goûter le charme. Ils ne seront recherchés ni -par les esprits frivoles, ni par les courtisans, ni par les hommes à -la mode, ni par cette foule de lecteurs oisifs, qui ne cherchent qu’à -se débarrasser du poids du temps; mais ils seront lus avec fruit par -les bons esprits, par les patriotes, par les gens de bien; ils seront -médités par les sages et par les hommes d’état, et peut-être ils -tomberont entre les mains d’un prince épris de la vraie gloire, qui -voudroit être le restaurateur des mœurs et le réformateur de ses états. -Quels fruits heureux ne peuvent-ils pas produire, si la semence qu’a -jettée le philosophe, tombe enfin dans une terre neuve et féconde! et -quelle gloire pour lui d’avoir ainsi préparé le bonheur des générations -à venir! - -C’est ainsi que, pendant quarante ans, _Mably_ n’a cessé de travailler -pour son siècle, et de semer pour la postérité: sa vie est pleine, -et sa carrière honorablement remplie. Il n’a jamais varié, on ne l’a -jamais vu flottant dans ses opinions: toujours d’accord avec lui-même, -rien ne l’a pu faire départir de l’austérité de sa morale, et de la -sévérité de ses principes; ils tenoient à son caractère[4]. - -Ce caractère étoit fièrement prononcé, et l’homme, chez lui, n’offroit -point de scandaleux contrastes avec l’écrivain; il étoit dans sa -conduite tel qu’il s’étoit montré dans ses écrits, et tout ce qu’il -avoit tracé de préceptes en morale, il le mettoit en action. - -Il a fui les honneurs, la fortune, les places, les distinctions, avec -autant de soin que les autres les recherchent: la modération de l’ame -étoit son trésor; il pouvoit l’augmenter, sans nuire aux droits et aux -prétentions de qui que ce fût; il ne rencontroit personne sur sa route, -et son bonheur ne coûtoit rien à celui des autres. Il n’affectoit point -de se montrer sur la scène; il ne cherchoit nullement à se répandre. -Solitaire au milieu de Paris, son nom étoit très-connu, et sa personne -l’étoit très-peu. Il dédaignoit les brigues, les prôneurs, autant -qu’il redoutoit les protecteurs; il ne pouvoit se plier au manége de -l’intrigue; il n’avoit point la souplesse nécessaire pour se faire des -partisans et des prosélytes. Il repoussoit, et même avec humeur, ce -commerce d’éloges dont l’amour-propre est si facilement la dupe. Nous -savons qu’il se mit un jour véritablement en colère contre un homme qui -le comparoit à Platon, et qui, pour prix de sa complaisance, attendoit -peut-être que Platon le comparât à Socrate. - -Mettant la liberté au rang des biens, il voulut être pauvre pour -pouvoir être libre; c’est à ce prix qu’il acheta le droit de dire -la vérité. Comment, en effet, avoir le courage de la professer, -lorsqu’on est dans la dépendance de la fortune, et que ses chaînes nous -atteignent de toutes parts, quand on a tant à craindre, tant d’abus à -caresser, de protecteurs à ménager, tant de choses à perdre? Si _Mably_ -nous parla souvent de mœurs et de modération, ce n’est point, comme -Sénèque, en nageant dans l’opulence et les délices: il vécut jusqu’à -soixante ans avec un revenu au dessous du médiocre, et il en avoit de -reste pour faire du bien. - -Il retraçoit la simplicité des mœurs antiques; mais, sous ces dehors -simples et modestes, il avoit une ame grande et fière; il conserva -toujours la dignité d’homme de lettres: on ne le vit jamais prostituer -sa plume, ni à la faveur, ni à l’esprit de parti. Il ne s’abaissa -point, pour plaire à la multitude, à prendre le goût à la mode, le ton -du jour, à caresser les opinions dominantes; il préféra les vérités -sévères à des choses agréables. Il ne prit jamais la plume que dans -l’espoir d’être utile. Il dédaigna les louanges banales et les lecteurs -vulgaires: il n’écrivit que pour les honnêtes gens, les ames pures et -élevées. Il osa être sérieux, grave et solide dans un siècle frivole; -il parla de mœurs et de vertu dans un siècle corrompu. Il étoit, dans -sa conversation comme dans ses écrits, simple, sans apprêt, mais ferme -et vrai; et il poussa quelquefois la franchise jusqu’à la rudesse. -On lui reprochoit une dureté qui n’étoit que l’indignation d’une ame -vertueuse. Il ne manquoit aucune occasion de venger le mérite modeste -et la vertu, des sarcasmes et des mépris, de l’orgueil et de la -sottise. Un grand, parlant un jour devant lui d’un homme d’un mérite -très-distingué, mais qui avoit le tort de n’être ni riche ni d’une -haute naissance, dit, avec dédain: qu’il l’avoit tiré de son grenier. -_Mably_ ne craignit pas d’élever la voix: «Monsieur le comte, dit-il, -ce sont les gens de mérite qui logent dans des greniers, et les -sots.... habitent dans des hôtels». - -Il me semble qu’il est aussi une règle pour mesurer les ames: nos -goûts, notre inclination, nos caractères nous portent vers les objets -qui nous sont analogues, vers tel homme plutôt que vers tel autre, -parce que son ame répond à la nôtre; des éloges involontaires, des -expressions échappées nous décèlent. L’homme que Jean-Jacques a le plus -loué, c’est Fénélon. Celui qui obtint tous les hommages de _Mably_, -c’est Caton; et le gouvernement qu’il loua le plus, c’est Lacédémone. -Aussi comme une femme d’un mérite rare lui applaudissoit sur ce qu’il -montroit du caractère:--Du caractère, Madame, on n’en peut avoir dans -certains pays, mais si j’étois né à Sparte, je sens que j’aurois été -quelque chose. - -C’est ce caractère indomptable, cet amour pour la liberté et -l’indépendance, qui lui faisoient chérir sa médiocrité. Il ne vouloit -prendre d’engagement d’aucune espèce, ni avec la fortune, ni avec les -préjugés, ni avec les corps. Il redoutoit toutes sortes de chaînes; il -ne fut d’aucune secte, d’aucun parti, d’aucune cabale. L’amour-propre -des autres n’étoit point intéressé à vanter son mérite. Non-seulement -il ne fit jamais de démarches pour entrer dans aucun corps littéraire, -mais il s’opposa à toutes celles que ses amis auroient pu faire -pour lui. Quand on lui proposoit de l’admettre dans quelque société -particulière, il répondoit: «je suis déjà d’une grande société dont -j’ai bien de la peine à remplir tous les devoirs.» En aucun genre il ne -vouloit prendre l’engagement de penser en tout point comme son confrère. - -Il ne fut donc d’aucune académie. Toutes les fois qu’il y avoit des -places vacantes, le public se plaisoit à le désigner. La malignité dit -quelquefois de certains écrivains: pourquoi sont-ils de l’académie? -Peut-être l’orgueil de _Mably_ étoit-il secrétement flatté de ce qu’on -demandoit: «pourquoi n’est-il pas de l’académie?» La réponse est sans -doute la même qu’on a faite à l’occasion d’autres hommes de lettres, -également nommés par la voix publique: «il ne s’est pas présenté.» -Je sais qu’une compagnie célèbre se seroit empressée de le recevoir -dans son sein, et que toutes se seroient honorées de l’adopter, s’il -avoit fait les premières avances. Me seroit-il permis, à ce sujet, de -hasarder une réflexion? Si l’on fait un juste reproche aux princes -de ne pas aller au-devant du mérite, ne seroit-on pas en droit, -et avec plus de justice encore, de faire le même reproche à des -corps littéraires, et qui sont essentiellement fondés sur le mérite -personnel? Pourquoi faire dépendre l’honneur de leur adoption de la -nécessité de le solliciter? Et pourquoi forcer un savant timide et -modeste à venir vous dire: «je vaux mieux que tous mes concurrens, et -vous me devez la préférence?» Il nous semble qu’il seroit glorieux -à une compagnie littéraire de donner l’honorable exemple d’aller -au-devant du savoir modeste et de la vertu qui se cachent. Au reste, -c’est une question que je soumets à l’académie même, qui m’honore de -son attention. Je lui présente mes doutes: je me confie à l’intégrité -de mes juges. Jamais les souverains ne se sont montrés plus grands, que -lorsque, dans les causes douteuses entre eux et leurs sujets, ils n’ont -point hésité à prononcer contre leurs propres intérêts. - -Quoi qu’il en soit, pourroit-on blâmer _Mably_ d’avoir conservé son -caractère, ces traits primitifs, que la nature avoit gravés dans son -ame; de ne s’être point abandonné à cette facilité de mœurs, qui prend -toutes les formes et toutes les empreintes, sans en garder aucune? En -convenant même qu’il a peut-être quelquefois porté trop loin cette -roideur et cette austérité de mœurs et de principes, n’est-elle -pas préférable à cette nullité qui n’offre que des masques et des -surfaces? N’avons-nous pas assez d’ames dégradées et jetées dans le -même moule? Avons-nous peur de manquer d’écrivains qui soient aux gages -de nos passions? Craignons-nous que les maximes d’un sage et l’exemple -d’un seul homme ne deviennent contagieux? Eh! s’il a gourmandé nos -vices, avons-nous bonne grâce de nous en plaindre? Certes, si jamais il -fut permis de rapeller les grands et éternels principes de la sagesse -et de la morale, c’est dans un siècle où ils sont si scandaleusement -méconnus; dans un temps où l’intérêt personnel, la soif de l’or, les -délires du luxe, l’oubli de toute vertu, l’effronterie des mœurs ont -perverti toutes notions naturelles; où le vil égoïsme a frappé de -stérilité tous les sentimens honnêtes, a dénaturé toutes les qualités -sociales, desséché tous les cœurs, et su rendre ridicules jusqu’aux -noms de vertu et de patrie; dans un siècle où il a fallu inventer -des mots nouveaux pour peindre une perversité nouvelle. A cette -vue, comment en effet se défendre d’un mouvement d’indignation? et -pourroit-on ne pas pardonner un peu d’humeur à un homme nourri de -principes sévères, habitué à réfléchir sur les causes qui amènent la -décadence des états; à un sage qui, regardant le luxe, les richesses, -les arts, la mollesse, la perte des mœurs comme les avant-coureurs de -la chute des empires, auroit voulu nous retenir sur le bord de l’abîme -déjà entr’ouvert sous nos pas? Ce vœu n’est-il pas le produit d’une -probité rigide et d’un grand caractère? Si c’est un tort, c’est celui -de Caton et celui de la vertu. - -Mais cet homme qui s’élevoit si courageusement contre les abus -corrupteurs, que les vices publics irritoient, qui s’indignoit -contre les prévarications dont tout un peuple est victime, et qui -cachoit rarement son indignation, étoit indulgent pour les fautes qui -n’altèrent point l’ordre général; il étoit presque indifférent aux -injustices qui n’avoient que lui pour objet. Il étoit bon, humain, -généreux, compatissant; mais où il déployoit sa sensibilité, c’est -dans le commerce intime de l’amitié; il en connut tout le prix: c’est -un plaisir réservé aux ames pures; elles seules en éprouvent toutes -les jouissances délicieuses; elles seules en savent goûter tout le -charme. _Mably_, incapable de se plier aux convenances d’une société -qui laisse le cœur vide, lui qui fuyoit le joug des liaisons sans -intimité, aimoit à s’abandonner aux doux épanchemens de l’amitié; il en -remplissoit affectueusement tous les devoirs. Il aimoit à se réfugier -dans son sein; mais il étoit d’autant plus sévère dans le choix de -ses amis: il connoissoit trop tout ce qu’exige ce titre sacré, pour en -jamais prodiguer le nom et les démonstrations; il y cherchoit l’entière -confiance, la liberté, l’accord des ames, et la douce égalité, sans -laquelle il n’y a point de parfaite amitié. Il y cherchoit plus encore -les qualités du cœur que celles de l’esprit. Heureux ceux qui lui -ont inspiré ce sentiment! Leur seul titre d’amis d’un homme de bien -est aujourd’hui pour eux un éloge. Aussi, quand il a été enlevé aux -lettres, à la vertu, à l’amitié, ont-ils amèrement pleuré sa perte. Sa -gloire leur en est devenue plus chère; leurs sentimens et leurs regrets -l’ont suivi bien au-delà du tombeau[5]. - -Peut-être eux seuls étoient dignes de nous révéler ces vertus sociales -et domestiques, qui ne se développent que dans l’intimité; de nous -retracer cette probité journalière qui s’étend sur toutes les actions -et sur tous les instans de la vie; ce caractère que rien ne pouvoit -ébranler, inaccessible à la crainte comme aux espérances; cette ame -stoïque et pure qui ne gauchit jamais dans le sentier de la vertu. -Ils nous auroient fait sentir le rapport intime de sa morale avec -ses actions, de ses maximes avec sa conduite, de ses vertus avec ses -écrits, et jusqu’à quel point ses ouvrages ont pris la teinte de son -caractère. Dans leurs peintures vives et fidelles auroient respiré tous -ses traits: le langage de l’amitié a je ne sais quoi de touchant et -d’affectueux qui entraîne et persuade; on ne peut résister à ses doux -accens. Sans doute l’éloge de leur ami y auroit gagné; mais cet éloge -appartenoit à tous les gens de bien: c’est une dette nationale qu’il -falloit acquitter, un tribut public qu’il falloit payer à un ami de -l’ordre et des mœurs. - -O toi, qui as si bien mérité de la patrie, philosophe aussi vertueux -qu’éclairé! s’il est vrai que tu n’as eu d’autre passion que celle -d’être utile, d’autre motif que le noble orgueil de faire le bien et -de nous arracher à nos vices; si tes travaux, tous les instans de -ta vie ont été consacrés à l’instruction, au bonheur et à l’utilité -de tes semblables; si tu n’as cessé d’opposer, presque seul, ton -inflexible sévérité au torrent des mœurs publiques, et de nous rappeler -aux antiques vertus, aux grandes vérités morales et politiques qui -font la félicité des hommes et la splendeur des états; si tous tes -écrits respirent les leçons de la sagesse, l’amour des lois, la haine -du despotisme; si tu n’as cessé de plaider courageusement la cause -des peuples, des foibles et des infortunés, contre les puissans, -les riches et les oppresseurs; en un mot, s’il est vrai que tu te -sois montré, dans tous les temps et par-tout, l’organe de la vérité, -l’apôtre des mœurs, le défenseur de la liberté, le vengeur des droits -et de la dignité de l’homme; sans doute tu méritois un hommage public -dans ta patrie, l’estime de l’Europe et la reconnoissance de l’humanité -entière! - -Heureux celui qui, chargé de ce dépôt sacré, s’acquittera dignement -d’un si noble emploi, et dont l’écrit, interprête fidelle des sentimens -particuliers et du vœu général, pourra mériter également le suffrage de -ses amis qui le pleurent, des sages qui l’apprécient, et de tous les -gens de bien qui chérissent sa mémoire! - - - NOTES HISTORIQUES. - - Note Ire, pag. 4 de l’Éloge. - - _Naissance et jeunesse de l’abbé_ MABLY. - - [1] L’abbé de _Mably_ naquit à Grenoble le 14 Mars 1709, d’une - famille honorable. Il avoit pour frère l’abbé de Condillac: ses - neveux, fils de M. de _Mably_, grand prévôt de Lyon, ont eu - l’honneur d’avoir quelque temps _Jean-Jacques_ pour instituteur; - c’est pour l’un d’eux que Rousseau fit le petit écrit qui a pour - titre: Projet pour l’éducation du jeune Sainte-Marie; c’est - peut-être à ce premier essai que nous avons dû l’Emile. - - Le jeune _Mably_ fit ses humanités à Lyon, chez les Jésuites, école - célèbre, d’où sont sortis tant d’illustres disciples, et dont - peut-être on sent trop aujourd’hui le vide. - - Sa famille étoit alliée des Tencin. Une dame qui a rendu ce - nom célèbre réunissoit alors chez elle l’élite des gens de - lettres; outre ses dîners de beaux esprits, elle avoit des dîners - politiques; Montesquieu en étoit; _Mably_ y fut admis. Il venoit de - donner le parallèle des Romains et des Français, dont on disoit du - bien. Madame de Tencin, entendant le jeune abbé parler des affaires - publiques, et raisonner avec beaucoup de sagacité sur les événemens - politiques, jugea que c’étoit l’homme qu’il falloit à son frère, - qui commençoit à entrer en faveur et dans la carrière du ministère. - - Le cardinal, occupé jusqu’alors des affaires d’église, étoit fort - peu instruit des intérêts de l’Europe. C’est pour l’instruction - particulière de ce ministre, pour l’endoctriner, que le jeune abbé - fit l’abrégé des traités depuis la paix de Westphalie jusqu’à nos - jours; ce travail, perfectionné depuis, a produit le droit public - de l’Europe. - - Le cardinal sentoit sa foiblesse dans le conseil: pour le tirer - d’embarras, l’abbé de _Mably_ lui persuada de demander au roi - la permission de donner ses avis par écrit: c’étoit _Mably_ qui - préparoit ses rapports et faisoit ses mémoires. Il avoit souvent - communication des instructions et des dépêches des ambassadeurs. Ce - fut lui qui, en 1743, négocia secrétement à Paris avec le ministre - du roi de Prusse, et dressa le traité que Voltaire alla porter à - ce prince. Frédéric, qui ne l’ignoroit pas, conçut dès-lors une - grande estime pour l’abbé _Mably_: c’est une singularité bien digne - de remarque, que deux hommes de lettres, sans caractère public, - fussent chargés de cette négociation importante, qui alloit changer - la face de l’Europe. - - On détermina Louis XV à se mettre à la tête de ses troupes. - Le conseil vouloit établir les armées sur le Rhin; c’étoit le - sentiment de Noailles et de Tencin: _Mably_ soutint qu’il falloit - faire la campagne dans les Pays-Bas; il se trouva que le roi de - Prusse demanda la même chose. _Mably_ eut la gloire de s’être - rencontré avec le monarque: il avoit jugé juste. - - Ce fut encore lui qui dressa les mémoires qui devoient servir de - base aux négociations du congrès ouvert à Breda au mois d’avril - 1746: ces divers travaux décidèrent sa vocation pour la politique. - - Mais peu de temps après il se brouilla avec le cardinal, pour une - querelle qu’ils eurent à l’occasion d’un mariage protestant que - Tencin vouloit casser. Il disoit qu’il vouloit agir en cardinal, en - évêque, en prêtre. _Mably_ lui soutenoit qu’il devoit agir en homme - d’état. Le cardinal ajouta qu’il se déshonoreroit s’il suivoit son - avis; l’abbé, indigné, le quitta brusquement, et ne le revit plus. - - Pour complaire à sa famille, l’abbé de _Mably_ étoit entré de bonne - heure dans les ordres; mais il s’en tint au sous-diaconat, et on - ne put jamais l’engager plus avant. Il ne vouloit point se mettre, - par son état, en contradiction avec ses principes. En quittant le - cardinal, il sacrifia sa fortune à sa liberté; il s’adonna tout - entier à l’étude, et vécut dans la retraite. - - - Note II, page 6 de l’Éloge. - - _Son amour pour les anciens._ - - [2] _Mably_ s’est nourri dans tous les temps de la lecture des - anciens: il savoit presque par cœur Platon, Thucidide, Xénophon, - Plutarque, et les ouvrages philosophiques de Cicéron. - - Il fut toujours leur admirateur passionné; et véritablement les - anciens sont encore et seront toujours nos maîtres: ils sont et - seront les législateurs du goût, de la morale et de la vertu, tant - qu’il y aura des hommes éclairés et sensibles sur la terre. L’étude - de l’antiquité n’est pas moins indispensable pour les littérateurs - que pour les artistes. Ils nous ont donné des modèles que nous - n’avons pas encore surpassés; ils étoient plus près de la nature: - et c’est sans contredit une des plus belles et des plus utiles - institutions des peuples modernes, que d’avoir établi dans leur - sein une société d’hommes choisis, qui fussent, en quelque sorte, - les dépositaires des beautés et des trésors des anciens, dont la - principale occupation fût de nous conserver et de nous transmettre - les lumières qui brillent dans leurs écrits, comme le feu sacré de - Vesta: ce sont les prêtres du temple; ils veillent sans cesse à - ce que ce sacré foyer ne s’éteigne ou ne s’évapore dans un siècle - futile ou chez un peuple frivole. C’est à cette école des anciens, - et sur-tout dans l’histoire et les écrits des peuples libres, que - l’on puise avec leur génie, des leçons de morale, de grandeur - d’ame, d’amour de la patrie, des lois et de la liberté; ceux qui - ne voient que du grec et du latin dans cette étude, s’abusent - étrangement: tant qu’on pourra puiser à cette source pure, - l’ignorance et la servitude ne s’empareront pas tout-à-fait de - l’univers; il y aura toujours de l’espoir. C’est là que s’est formé - _Mably_; et il a peut-être encore plus cherché dans ces saintes - émanations les traces de leurs vertus que le feu de leur génie. - - On lui a reproché d’avoir outré cette admiration pour les anciens; - mais s’il l’a poussée trop loin, ce dont on peut douter, s’il - est vrai que cet amour de l’antiquité l’ait rendu quelquefois - trop sévère envers ses contemporains, il faut avouer aussi que - l’engouement du public pour certaines nouveautés, l’oubli des bons - principes, le torrent qui nous précipite dans un goût et dans - les mœurs dépravées, dont nous ne pouvons prévoir le terme, ne - justifient que trop peut-être ses craintes et ses alarmes. - - - Note IIIe. relative aux pag. 8 et 80 de l’Éloge. - - _Notice des ouvrages de l’abbé_ MABLY, _par ordre chronologique_. - - [3] L’abbé de _Mably_ n’est pas encore assez connu. Nous avions - d’abord formé le projet de donner l’analyse raisonnée de tous - ses ouvrages: peut-être seroit-il agréable et intéressant de - lire dans une centaine de pages l’extrait de vingt volumes: ce - travail est à peu près fini; mais il auroit pu paroître prématuré - avant le jugement de l’académie, et il ne doit appartenir qu’à - celui que son suffrage en aura déclaré le plus digne. Nous nous - contenterons de donner ici une notice chronologique de ses - ouvrages. - - - 1º. _Parallèle des Romains et des Français._ - - Deux volumes in-12, 1740. - - (Page 15 de l’Éloge.) Le public accueillit l’ouvrage, et encouragea - le jeune auteur. Un critique sévère trouvoit ce livre noblement - écrit, et, en plusieurs endroits, avec beaucoup d’esprit et de - génie. (Observations sur les écrits modernes, année 1740.) Un autre - disoit: Je ne sais si Sparte et Athènes ont eu quelque citoyen - plus éclairé que l’abbé de _Mably_ sur leurs intérêts. (Mercure - d’octobre 1740, page 2210, 2217). - - L’auteur fut plus sévère que le public. Il trouva le livre mauvais, - et il le dit: «Pour moi, quand je vins à revoir mon ouvrage de - sang froid, je trouvai qu’un plan qui m’avoit paru très-judicieux, - n’étoit en aucune façon raisonnable: nul ordre, nulle liaison dans - les idées, des objets présentés sous un faux jour: ce n’étoient pas - là les seuls défauts où m’avoit fait tomber la manie du parallèle, - &c.». (Avertissement des observations sur les Romains.) - - Il est rare de trouver une contradiction de cette nature entre un - auteur et ses critiques: au reste, cet aveu noble et courageux - annonçoit dès-lors un ami de la vérité, un homme droit et austère, - et peut-être la conscience du talent qui se sent en état de - mieux faire. «Au lieu de corriger mon parallèle incorrigible, - ajoute-t-il, j’en fis deux ouvrages séparés et absolument - nouveaux.» Ce sont les observations sur les Romains et les - observations sur l’histoire de France. - - _Mably_ étoit tellement honteux du succès de son livre, qu’un jour, - le trouvant chez M. le comte d’Egmont, il s’en saisit malgré ceux - qui étoient présens, et le mit en pièces. - - - 2º. _Droit public de l’Europe, fondé sur les traités, depuis la - paix de Westphalie, en 1648, jusqu’à nos jours._ - - (La première édition est de 1748, en deux volumes; la seconde de - 1754, en 3 vol.; la meilleure est celle de Genève 1764, aussi en - 3 volumes). - - (Page 8 de l’Éloge.) Le droit public de l’Europe parut la même - année que l’esprit des lois. - - Cette science du droit public, jusqu’alors hérissée de difficultés, - parut claire, méthodique et facile sous la plume de l’auteur. - Le succès n’en fut pas douteux. Ce livre écrit pour des hommes - d’état, et même pour de simples citoyens, s’ils savent penser[j], - est dans tous les cabinets de l’Europe, depuis la cour de - Pétersbourg jusqu’à la république de Lucques. On l’enseigne - publiquement dans les universités d’Angleterre. Il est traduit - dans toutes les langues, et il plaça l’auteur au rang des premiers - publicistes de l’Europe. - - [j] V. Préface du Droit public. - - Ce n’est pas sans éprouver d’obstacles qu’il enrichit la France de - cet ouvrage nécessaire; quand _Mably_ voulut le faire imprimer, - l’homme en place à qui il s’adressa, le reçut fort mal, et lui dit: - Qui êtes-vous, M. l’abbé, pour écrire sur les intérêts de l’Europe? - êtes-vous ministre ou ambassadeur? Il auroit pu faire la même - réponse que Rousseau fit à ceux qui demandoient s’il étoit prince - ou législateur, pour écrire sur la politique.--«Si j’étois prince - ou législateur, je ne perdrois pas mon temps à dire ce qu’il faut - faire, je le ferois ou je me tairois.» (Contrat Social, pag. 2.) - - La permission d’imprimer, lui fut donc durement refusée; l’abbé de - _Mably_ contint son imagination, et se retira sans rien dire. Il - fit imprimer son livre chez l’étranger, mais il fallut toute la - protection d’un autre ministre moins timide[k], pour empêcher qu’on - n’en saisit les exemplaires. - - [k] M. d’Argenson. - - L’esprit des lois, et quelques autres livres qui honorent la langue - et la nation, ont été arrêtés par les mêmes obstacles, qu’ils - n’éprouveroient certainement pas aujourd’hui sous un ministère - ami des lettres, qui loin de les redouter, semble solliciter les - lumières des esprits supérieurs. - - - 3º. _Observation sur les Grecs._ - - Un volume, Genève, 1749. - - ..... _Rerum cognoscere causas._ VIRGILE. - - (Page 16 de l’Éloge.) Dans une épitre dédicatoire à un ami, et il - n’en fit jamais d’autres, l’auteur donne lui-même ses motifs. «Je - cherche les causes de la prospérité et de la décadence de la Grèce. - L’histoire, envisagée sous ce point de vue, devient une école de - philosophie; on y apprend à connoître les hommes; on y enrichit, on - y étend sa raison, en mettant à profit la sagesse et les erreurs - des siècles passés.» - - C’étoit faire pour les Grecs ce qu’un grand homme venoit d’exécuter - pour les Romains. Aussi dit-on alors de cet ouvrage que c’étoit une - espèce de pendant de Montesquieu. (Voyez les 5 années littéraires, - tom. 1, pag. 268.) - - Ce en quoi il s’est le plus éloigné de son modèle, dont il ne parle - d’ailleurs qu’avec les égards que l’on doit même aux erreurs d’un - homme de génie, c’est à l’occasion du systême des climats, systême - plus brillant que solide, imaginé par Bodin, et que l’auteur de - l’esprit des lois a revêtu de tout l’éclat de son imagination vive - et féconde. - - En effet, tous les climats ont vu tour-à-tour naître, tomber et - renaître la liberté et l’oppression: le despotisme a successivement - promené sa faulx dévorante sur la surface du globe, et sur - le sol brûlant de l’Asie et dans les marais glacés du Nord. - La constitution politique, l’éducation et les lois ont fait - alternativement germer dans le même pays ou des héros ou des - esclaves, et il n’est point de lieux que la liberté n’ait honorés - de sa présence. - - - 4º. _Observation sur les Romains._ - - Un volume, Genève, 1751. - - (Page 18 de l’Éloge.) Cet ouvrage sentoit encore plus l’imitation - que le précédent; ce n’est pas que l’auteur prétendît lutter contre - Montesquieu; il avoit une intention différente, et malgré les - désavantages de la comparaison, son livre a obtenu des éloges. - - Ce n’étoit pas une petite entreprise de dire des choses nouvelles - sur un sujet que Montesquieu venoit de traiter, ni une gloire - médiocre pour l’auteur, de se faire lire après ce grand homme, - comme ce ne seroit pas un médiocre éloge pour un peintre, quel - qu’il fût, d’attirer encore les regards près d’un tableau de - Raphaël, de Michel-Ange ou de David. - - - 5º. _Principes des négociations._ - - Un volume, la Haye, 1757. - - (Il y en a une seconde édition de 1767.) - - ..... _Humanis quæ sit fiducia rebus - Admonet._ - - VIRGILE. - - (Page 12 de l’Éloge.) Cet ouvrage de _Mably_ est proprement une - introduction à son droit public de l’Europe; c’est la connoissance - et l’exposé des vrais principes par lesquels doivent se conduire - les nations à l’égard les unes des autres, pour entretenir - entr’elles la concorde et la paix. - - Une chose sur laquelle nous n’avons pas assez insisté dans - l’éloge, c’est le courage avec lequel l’auteur s’élève contre ces - traités, ouvrage de la mauvaise foi, où, par des équivoques et - des obscurités affectées, on se ménage des prétextes de rompre à - la première occasion. Il démontre qu’un traité cauteleux est une - semence de discorde et de haine; qu’il peut procurer un succès - passager, mais qu’il rend à jamais odieux, et traîne après soi - des craintes et des inquiétudes qui empoisonnent les jouissances - de l’ambition; il fait voir que la fourberie a ses revers, et la - mauvaise foi ses remords. - - S’exprimer clairement et franchement dans un traité, c’est souvent - prévenir une guerre; et le temps n’est pas loin que des articles - obscurs et louches ont été un flambeau de discorde qui a incendié - les deux mondes. Il proscrit également les traités secrets qui - ne sont que de misérables palliatifs qu’on met à la hâte sur les - plaies de l’état, et qui se changent en poisons: d’un autre côté, - dicter des conditions injustes ou trop dures, c’est inviter à les - enfreindre; et la seule base sur laquelle une puissance victorieuse - puisse asseoir une paix durable, c’est la bonne foi, la justice, - et la modération qui désarme les haines et sait gagner les cœurs. - Cette politique n’est pas tout-à-fait celle que prêche Machiavel, - mais c’est celle qu’a professée _Mably_; et l’expérience démontre - que c’est encore la plus sûre et la plus utile. - - On y voit avec le même plaisir que c’est encore notre adorable - Henri IV, qui, le premier chez les nations modernes, connut et - pratiqua ces vrais principes: sa manière franche et noble de - négocier, et ses instructions à ses ambassadeurs y sont proposées - pour modèles, ainsi que les dépêches du cardinal d’Ossat, son - fidelle et vertueux ministre. - - - 6º. _Entretiens de Phocion._ - - Un volume, Amsterdam, - - ..... _Quid leges sine moribus - Vanæ proficiunt?_ - - HORACE. - - (Page 26 de l’Éloge.) Cette production en paroissant, fut estimée - l’une des meilleures du siècle; et quand la société de Berne lui - décerna la couronne, ce n’est point suivant l’usage ordinaire - des académies, qui ne proclament que les ouvrages dont elles ont - elles-mêmes donné le sujet; ce fut un choix fait sur la foule des - livres qui paroissent journellement en Europe, et qui se fixa sur - celui qu’on regarda comme le plus utile à l’humanité entière: - c’étoit le premier exemple d’un pareil concours. - - La même chose s’est renouvelée en 1765. La république décerna une - semblable couronne à l’auteur du traité des délits et des peines, - comme une marque d’estime due à un bon citoyen, qui ose élever sa - voix en faveur de l’humanité contre les préjugés les plus affermis. - - On ne se rappelle pas que d’autres écrits aient depuis partagé le - même honneur. - - Nous n’ajouterons qu’une seule remarque sur les entretiens mêmes de - Phocion, donnés sous le nom de Nicoclès, l’un des disciples de ce - grand homme. - - Il y est dit: que l’amour de la patrie doit être subordonné à - l’amour de l’humanité. Peut-être cette maxime, ainsi énoncée, - est-elle le seul passage qui décèle l’ouvrage d’un moderne. - L’amour de la patrie, chez les anciens, étouffoit, ou du moins - diminuoit tout autre sentiment. L’auteur l’a senti; aussi dans les - notes prétend-il que Phocion a puisé cette doctrine à l’école de - Platon son maître, qui la tenoit de Socrate, qui, le premier des - philosophes, appliquant la philosophie à l’étude des mœurs, se - crut citoyen de tous les lieux où il y a des hommes.» (V. Entr. de - Phocion, p. 122, 123, 124.) - - Il est certain que ce sentiment de bienveillance universelle, tout - sublime qu’il est, doit affoiblir l’amour de la patrie, qui, comme - toutes les sortes d’amours, n’est qu’un sentiment de préférence. - - - 7º. _Observations sur l’histoire de France._ - - Deux volumes, Genève, 1765. - - (Page 22 de l’Éloge.) L’auteur éprouva pour ces observations - les mêmes difficultés que pour le droit public. Chaque ouvrage - utile est une conquête qu’il faut remporter sur les préjugés. - Des courtisans ne manquèrent pas de trouver ce livre dangereux, - comme contenant des vérités trop palpables. C’est l’histoire des - réverbères de Duclos; et sans la protection d’un ministre qui ne - craignoit pas les réverbères[l], cet excellent ouvrage auroit été - étouffé dès sa naissance. - - [l] Le duc de Choiseuil. - - Quelques personnes qui en avoient une autre idée, désiroient - que l’auteur donnât à son livre le titre d’histoire de notre - ancien gouvernement, et de ses révolutions: sa modestie ne lui a - pas permis d’adopter un titre aussi ambitieux, quoiqu’il avouât - lui-même avec candeur qu’il regardoit ces observations, comme - l’histoire jusqu’alors inconnue de notre ancien droit public. - (Préface des observations.) - - En effet, ses preuves marchent d’un pas égal avec ses raisonnemens; - sa critique est sûre, ses exemples bien choisis, ses citations - précieuses et décisives: également éloigné des systêmes de Dubos - et des paradoxes de Boulainviliers, il les combat tous deux avec - avantage; il cherche et trouve souvent la vérité. Les points - les plus obscurs sont ceux auxquels il s’attache de préférence: - il n’élude jamais les difficultés; tout ce qu’il traite, il - l’éclaircit. Aux connoissances du savant, il joint le mérite plus - rare d’un jugement sain, d’une érudition bien digérée, d’une - critique lumineuse. Cet ouvrage doit être le guide de tous ceux qui - veulent étudier à fond notre histoire. Il y a plus; si jamais la - France a son Tite-Live, et peut enfin s’enorgueillir d’une histoire - nationale, c’est sur-tout dans les écrits de _Mably_ qu’il faudra - puiser les principes sûrs, les idées justes, les vues patriotiques, - enfin l’esprit général qui doit animer ce bel ouvrage, encore - à faire, le seul peut-être que les Français aient à envier aux - Romains. - - Ce qui reste à imprimer des observations, formera trois volumes - égaux aux premiers. Parmi les nombreux morceaux qui peuvent exciter - l’intérêt, nous nous contenterons d’indiquer le chapitre intitulé: - «des causes par lesquelles le gouvernement a pris en Angleterre une - forme différente qu’en France;» la peinture des désordres du règne - de Charles VI, et de la sombre politique de Louis XI, qui nous ont - paru des tableaux dignes du pinceau de Tacite; ce que l’écrivain - dit des états-généraux, des trois ordres, des prétentions des - corps, de la politique de Richelieu &c. &c., &c. - - L’auteur s’est arrêté au commencement du règne de Louis XIV: il - a seulement ajouté quelques réflexions générales sur la dernière - révolution de la magistrature, et sur le caractère des ministres - qui l’ont opérée. L’abbé de _Mably_ affectionnoit singulièrement - cette suite des observations, comme y ayant déposé des vérités qui - deviendroient un jour utiles à ses concitoyens; et nous en parlant - vers les derniers temps de sa vie, il nous dit: «cet ouvrage est - mon testament.» - - - 8º. _Doutes proposés aux économistes, sur l’ordre naturel et - essentiel des sociétés._ - - Un volume, 1768. - - (Page 69 de l’Éloge.) On a appelé les économistes, les - convulsionnaires de la politique; nous sommes bien éloignés - d’adopter cette dénomination; d’ailleurs nous ne voulons point - insulter aux morts: nous dirons seulement que, sous le titre - modeste de _doutes_, l’abbé de _Mably_ bat en ruine un systême - qu’il a cru dangereux autant que ridicule. Cette critique n’est - que l’ouvrage des circonstances; mais l’auteur en prend occasion - de remonter aux vrais principes et aux fondemens de la société; - de développer des vérités très-importantes; de relever la dignité - de l’homme, avilie par des sophismes, et de combattre des erreurs - dont les conséquences pourroient être dangereuses. Sa logique est - pressante et ses raisonnemens concluans: il y mêla quelquefois une - ironie fine et délicate, mais point d’injures, arme de ceux qui ont - tort; point de sarcasmes ni de personnalités. Il usa de ménagemens - et d’égards; il donna même des éloges à l’auteur qu’il critiquoit: - c’est ainsi qu’en devroient toujours user les gens de lettres; ils - ne se rendroient pas la fable des sots; eux, le public et la vérité - y gagneroient. - - - 9º. _Du gouvernement de Pologne._ - - Un volume écrit en 1770 et 1771, et imprimé seulement en 1781. - - (Page 36 de l’Éloge.) C’est M. le comte Wielhorski qui fut chargé - par les confédérés de Pologne de consulter en France le philosophe - de Genève et l’abbé de _Mably_. Jean-Jacques en fait un bel éloge; - et c’est à lui que _Mably_ adressa son ouvrage: on n’en fit tirer - qu’un très-petit nombre d’exemplaires, que l’auteur donnoit à ses - amis et à ceux qu’il honoroit d’une confiance particulière. - - En 1770 l’abbé de _Mably_ avoit fait avec cet excellent patriote - un voyage en Pologne, pour mieux étudier la nation sur laquelle il - avoit à travailler: il y demeura plus d’un an avec lui. - - Son ouvrage pour cette république, et son séjour dans le pays, y - ont laissé un tendre souvenir d’estime et de reconnoissance. Nous - avons vu une lettre du prince Potocki, où tous ces sentimens sont - exprimés d’une manière bien honorable pour l’abbé de _Mably_. - Nous citerons une partie de cette lettre, datée de Warsovie le 2 - septembre 1777. - - «Monsieur, vous jouissez du privilége des hommes célèbres: - connu dans les pays les plus éloignés, vous ignorez ceux - qui vous lisent et que vous éclairez. On a toujours cherché, - consulté et quelquefois ennuyé les philosophes: souffrez, à - ce titre, les désagrémens de votre état. Le conseil préposé - à l’éducation nationale, m’a chargé, monsieur, de suppléer - aux livres élémentaires pour lesquels il n’a plus jugé de - publier la concurrence: de ce nombre est la logique. Comme je - connois votre ouvrage, et que le conseil a suivi vos principes - dans le systême de l’instruction publique pour les écoles - Palatinales, personne assurément ne sauroit mieux que vous - remplir cette importante tâche. Vous avez travaillé pour un - prince souverain, refuseriez-vous d’appliquer votre ouvrage à - l’usage d’une nation qui devroit l’être?.... Si vos occupations - ne vous permettoient pas d’entreprendre cet ouvrage, vous me - feriez un plaisir bien sensible de m’indiquer la personne que - vous croiriez en France, aidée de vos lumières et de votre - direction, en état de répondre à nos vues: ce ne sera toujours - qu’un de vos élèves. Il est à souhaiter pour l’humanité que - vous en ayez dans toutes les nations. Je suis, etc. - - Ignace POTOCKI.» - - - 10º. _De la législation ou principes des loix._ - - Deux volumes en un, Amsterdam, 1776. - - _Ad respublicas firmandas et ad stabiliendas vires, sanandos - populos, omnis nostra pergit oratio._ - - CICERON, _de Leg._ - - (Page 45 de l’Éloge.) Plusieurs personnes regardent cet ouvrage - de _Mably_ comme un chef-d’œuvre. Il n’est point de sujet plus - important, puisque les principes qui doivent servir de base à la - législation, embrassent le bonheur possible de tous les hommes, de - tous les lieux et de tous les temps. - - Mais prétendroit-on, avec certains critiques, que ces savantes - théories sont inutiles; et l’écrivain qui se sent pressé de dire - des vérités qu’il croit utiles, doit-il les renfermer dans son - sein? Nous ne le croyons pas: il est toujours bon de montrer le - but où nous devons aspirer, même lorsqu’on ne peut y atteindre. - Ces vérités générales, semées comme au hasard, peuvent enfin - germer dans la tête d’un législateur; et l’exemple récent d’un - prince plus grand par son génie que par ses états, qui n’a pas - craint d’avouer qu’il avoit puisé en partie dans nos écrits ces - principes d’humanité qu’il a transportés dans son code, en seroit - une nouvelle preuve, s’il en étoit besoin. Léopold (nom heureux - dans les fastes de l’humanité!), Léopold qui sait également mériter - et refuser des statues[m], vient de donner un modèle à l’Italie - et un grand exemple à l’Europe; et peut-être à notre tour il nous - prendra un jour envie de l’imiter. D’ailleurs ces leçons de morale, - de politique et de philosophie, présentées par un écrivain sage, - qui instruit sans aigreur, qui ne prend le ton, ni d’un énergumène - ni d’un inspiré, qui se contente de parler le langage de la - raison, préparent doucement les esprits, prémunissent contre nombre - d’erreurs, augmentent la masse des connoissances, entretiennent une - nation dans l’espoir d’une réforme salutaire, et quand un grand - homme se présente, il trouve la matière toute préparée; l’opinion - publique le précède ou le seconde; il peut alors s’élancer dans la - carrière, s’abandonner à son génie, à son amour pour le bien public - et à cette passion, le besoin des grandes ames, d’immortaliser - son nom et ses bienfaits. Le philosophe sème, c’est aux états à - recueillir. - - [m] Le grand duc de Toscane a refusé une statue que ses sujets, - d’un vœu unanime, lui offroient en reconnoissance du nouveau - code criminel qu’il vient de publier, et le produit de ces - souscriptions volontaires doit être employé à des fontaines - publiques. (Voyez gazette de France, du 23 février 1787.) - - - 11º. _De l’étude de l’histoire._ - - Un volume, 1778. - - (Page 40 de l’Éloge.) Un prince à jamais regrettable, le Dauphin, - père de notre auguste monarque, appeloit l’histoire la leçon des - princes et l’école de la politique: il ajoutoit que l’histoire - est la ressource des peuples contre les erreurs des rois. On n’en - pouvoit donner une plus belle définition: il semble que _Mably_ ait - entrepris de la justifier. - - Son traité de l’étude de l’histoire avoit d’abord été imprimé dans - le cours d’études de l’abbé de Condillac son frère; il a été fait - pour l’instruction du jeune prince, devenu duc de Parme et de - Plaisance, en 1765. - - _Mably_ lui adresse la parole, comme Bossuet, dans l’Histoire - Universelle, au grand dauphin. Le commencement en est admirable: - Voulez-vous être un grand homme, lui dit-il, oubliez que vous êtes - prince? &c. &c. Sans prétendre en aucune façon comparer la hauteur - du génie et l’éloquence entraînante et sublime de l’aigle de Meaux - à la sagesse de l’écrivain moderne, nous oserions dire que l’écrit - du dernier, s’il étoit bien médité, est plus propre encore à former - un prince à ses devoirs, à lui inspirer les sentimens de justice, - à le prémunir contre l’empire des passions, et sur-tout à lui - enseigner la route qu’il faut suivre pour faire le bonheur de ses - peuples, que le chef-d’œuvre de l’éloquence française. - - Il nous seroit facile de justifier par des citations tous les - éloges que nous avons faits de ce traité; mais nous aimons mieux - espérer qu’enfin on le lira: d’ailleurs ces notes sont déjà trop - longues. Un écrivain qui paroît avoir beaucoup médité sur ces - matières, dit, en parlant de ce livre de l’étude de l’histoire: - «Nous croyons que la première partie de ce petit ouvrage est ce - que M. l’abbé de _Mably_ a jamais imprimé de plus neuf et de plus - utile.» (Jugement sur l’ouvrage de Pierre Chabrit, par M. Garat.) - - - 12º. _De la manière d’écrire l’histoire._ - - Un volume, 1775. - - (Page 70 de l’Éloge.) A l’exception des jugemens, sans doute trop - sévères et même, nous osons le dire, injustes à plusieurs égards, - que _Mably_ a portés contre Voltaire et l’illustre Robertson, - nous pourrions peut-être le justifier avec avantage sur tous les - reproches qu’on lui a faits; mais par de justes égards que nous - croyons devoir à l’homme de lettres estimable d’ailleurs, et - qui, trop jeune encore, s’est laissé emporter à l’impulsion du - moment, ou à des impressions étrangères, et que son zèle a égaré - en l’attaquant, nous nous interdirons toute discussion sur cette - querelle. Nous pensons qu’on ne sauroit faire trop de sacrifices - au bien de la paix et à l’honneur des lettres. Seulement qu’il - nous soit permis d’opposer aux détracteurs de l’abbé de _Mably_, - s’il en étoit encore, un suffrage qui vaut mieux que le nôtre, - et dont on peut être orgueilleux. _Mably_ n’avoit encore fait ni - les entretiens de Phocion, ni les observations sur l’histoire - de France, ni le gouvernement de Pologne, ni les principes des - lois, ni ceux de morale, ni l’étude de l’histoire, qu’il étoit - déjà cité par un écrivain, après Fénélon, l’abbé de Saint-Pierre, - Montesquieu, l’ami des hommes, &c. au nombre des bons Français et - des gens éclairés, qui n’ont pas craint de dire des vérités utiles, - et de dévoiler les fautes de la législation; et cet écrivain c’est - Jean-Jacques. Voyez sa réponse à un écrit anonyme, à la suite de sa - lettre à d’Alembert sur les spectacles. - - - 13º. _Principes de morale._ - - Un volume, 1784. - - (Page 68 de l’Éloge.) Ce livre n’a pas excité moins d’orages que - le précédent: le même motif du bien de la paix nous engage au même - silence. - - Le grand Condé, arrachant quelques feuillets de son histoire où - l’on racontoit ses exploits contre son pays, est l’image de ce - que je voudrois faire pour l’auteur de cet excellent écrit. Je - le représenterois, par égard pour les esprits timides, arrachant - quelques pages de ces principes de morale, et je croirois par ce - sacrifice avoir acquis le droit de dire tout le bien que j’en - pense. - - Au reste, dans toutes les attaques qu’on a portées à l’abbé de - _Mably_, ses amis ont pu chercher à le venger, (voyez les lettres - sur la censure de la Sorbonne); mais pour lui, il n’a jamais écrit - une seule ligne pour sa défense. - - - 14º. _Observations sur les États-Unis d’Amérique._ - - Un volume, 1784. - - (Page 77 de l’Éloge.) Ce sont quatre lettres adressées à l’un - des envoyés des États-Unis, M. John Adams, qui avoit désiré les - remarques de l’auteur sur les constitutions de l’Amérique: c’est - ce qui avoit induit en erreur, et fait dire dans le temps, que les - Colonies Angloises l’avoient choisi pour leur législateur. - - Ses observations parurent sévères, mais il crut pouvoir dire la - vérité toute entière. «Les Américains, dit-il, ne sont plus sujets - du roi d’Angleterre: ils sont aujourd’hui des hommes libres; et si - mon opinion leur paroissoit aussi dure et aussi sauvage qu’elle - peut le paroître en Europe, je ne pourrois m’empêcher d’en tirer un - mauvais augure pour l’avenir.» (Observations, page 76.) - - Aussi, est-il très-faux qu’on ait brûlé en Amérique, ou traîné dans - la boue l’ouvrage de _Mably_, comme on l’a prétendu dans quelques - papiers publics: il étoit plus digne d’un peuple si sage d’y - répondre. - - C’est ce que vient de faire M. Adams dans un ouvrage intitulé: - Apologie des constitutions des États-Unis de l’Amérique. Nous - n’avons pas encore vu ce livre, qui n’est qu’annoncé; mais nous - connoissons une lettre imprimée de M. Adams (Journal Encyclop. du - mois de Mai 1787, pag. 113 et suiv.), où il semble se défendre - d’avoir invité l’abbé de _Mably_ à écrire ce qu’il pensoit sur les - constitutions Américaines; il invoque le témoignage de MM. les - abbés de Chalut et Arnoux, amis communs de M. Adams et de l’abbé de - _Mably_; et nous, nous sommes prêts à donner, s’il en est besoin, - la déclaration de ces deux Messieurs, que nous avons entre les - mains, et qui éclaircit pleinement la question à l’avantage de - l’abbé de _Mably_. - - Au reste, s’il avoit besoin de justification pour avoir regardé les - Américains comme étant déjà trop vieux, et sur ce qu’il sembloit - redouter pour eux du commerce et des vices de l’ancien monde, nous - la trouverions dans l’ouvrage même du sage ministre qui a succédé, - en France, au John Adams et au Francklin. M. Jefferson, dans ses - observations sur la Virginie[n], craint aussi, pour l’Amérique, que - les étrangers n’y apportent leurs vices, leurs préjugés et leur - servilité d’Europe; et les semences de discorde qui commencent à - éclater, les mécontentemens, les réclamations armées, &c. sont peu - propres, peut-être, à nous rassurer sur ces craintes. - - [n] _Notes on Virginia._ Voyez Merc. du 2 Juin 1787, p. 28. - - - 15º. OUVRAGES MANUSCRITS. - - - 1º. _Des droits et des devoirs du citoyen._ - - Petit in-folio, pouvant faire deux volumes in-12. - - (Page 69 de l’Éloge). Ce sont des entretiens que l’auteur suppose - avoir eus avec milord _Stanhope_. Ce livre fait connoître à l’homme - ses devoirs, ses droits et sa dignité. Il éclaire l’esprit, il - échauffe le cœur; l’ame s’élève à la lecture de ces lettres: c’est - le catéchisme du citoyen. - - Il y a des pensées grandes et fières, à la manière de Montesquieu. - Par exemple: «La pompe des noms et des titres n’impose plus à mon - imagination: dans les hommes les plus humiliés par la fortune, je - crois voir des princes détrônés qu’on retient dans les fers. - - «Tout peuple qui n’est pas barbare, a une religion; et Dieu ne - manque jamais d’avoir révélé aux prêtres ses volontés; c’est ce - qu’on appelle ordinairement lois divines.» - -Nous regrettons de ne pouvoir en citer davantage; mais le temps nous -instruira mieux, et nous dévoilera ce que nous devons penser de cette -production. - - - 2º. La suite des observations sur l’histoire de France, dont nous - avons fait mention sous le nº. 7 de cette notice. - - - 3º. &c. Un traité du beau, et d’autres traités des talens, des - passions, &c. &c., dont nous n’avons pas une connnoissance - particulière. - - - Note IVe. page 82 de l’Éloge. - - _Sa personne et son caractère._ - - [4] En faisant dans plusieurs de ses écrits l’éloge d’un - philosophe pratique, sans faste, et qui fuit toute espèce - d’ostentation, même celle de la vertu, _Mably_ semble avoir - tracé son portrait: voilà pourquoi l’on a peu d’anecdotes sur sa - personne. Sa vie est toute entière dans ses écrits, comme l’éloge - d’un législateur est tout entier dans ses lois. - - Nous ajouterons seulement ici quelques traits de caractère à ceux - que nous avons déjà cités. - - Son désintéressement étoit tel qu’il ne retira jamais rien de ses - ouvrages; à peine exigeoit-il quelques exemplaires pour les présens - d’usage; bien différent de ces littérateurs qui n’estiment dans le - commerce des muses que le profit que ce commerce leur rapporte. - Riche du retranchement de tous les besoins factices, il pouvoit - s’écrier comme Socrate, en se promenant dans Athènes: «que de - choses dont je n’ai que faire!» - - Il n’eut jamais qu’un seul domestique; et sur la fin de ses - jours, il se priva de ces commodités de la vie que son âge - et ses infirmités lui rendoient cependant plus nécessaires, - afin d’accroître la petite fortune de ce serviteur fidelle. Il - pratiquoit à la lettre cette maxime si douce et si humaine, «de - regarder ses domestiques comme des amis malheureux.» - - Faire sa cour, est une expression qui n’étoit point à son usage. - On voulut un jour l’entraîner chez un ministre qui même l’avoit - invité; on ne put jamais l’y déterminer: mais il dit qu’il le - verroit volontiers, lorsqu’il ne seroit plus en place. - - M. le maréchal de Richelieu pressoit un jour l’abbé de _Mably_ - de se mettre sur les rangs pour l’académie française; _Mably_ - refusa. «Mais, lui dit le vainqueur de Mahon, si je faisois toutes - les démarches, et que vous fussiez agréé, refuseriez-vous?...» - Le maréchal le pressa tant, il y mit tant de grâces, que, vaincu - par ce noble procédé, _Mably_ n’osa persister, et fut comme forcé - de promettre. Mais aussi-tôt qu’il fut sorti, il courut chez son - frère de Condillac, lui raconta comment la chose s’étoit passée, - et le conjura de le dégager, à quelque prix que ce fût. «Mais - pourquoi cette grande résistance?» lui dit son frère.--«Pourquoi? - Si j’acceptois, je serois obligé de louer le cardinal de Richelieu, - ce qui est contre mes principes; ou si je ne le louois pas, devant - tout à son petit neveu dans cette circonstance, je serois coupable - d’ingratitude.» - - Condillac se chargea de la négociation, et les choses en - demeurèrent là. Nous tenons cette anecdote d’un ami particulier de - l’abbé de _Mably_, et lui-même est membre de l’académie française. - - Le bruit avoit couru qu’on lui proposeroit l’éducation de - l’héritier d’un grand empire; il dit hautement, que la base de son - éducation seroit: «que les rois sont faits pour les peuples, et non - les peuples pour les rois,» et que ce seroit la chose sur laquelle - il reviendroit sans cesse: il ne fut point nommé. - - Il aimoit à répéter cet adage de Leibnitz, «le temps présent est - gros de l’avenir;» et son propre exemple en prouve la justesse et - la profondeur. Il s’étoit tellement exercé à étudier le jeu et - la marche des passions, et à rechercher dans les révolutions des - Empires les causes et la chaîne des événemens; il avoit acquis une - telle expérience des hommes et des choses, que cette connoissance - du passé avoit, pour ainsi dire, déchiré pour lui le voile de - l’avenir: il a en quelque sorte tiré l’horoscope des états. Dès - la paix de 1762, et au moment où l’Empire Britannique étoit à - son plus haut période de gloire et de puissance, _Mably_ prédit - la révolution de l’Amérique; il prévoyoit dès-lors la défection - des Colonies Anglaises. «Si un jour elles se rendent libres et - indépendantes, dit-il, etc. (Voyez le droit public de l’Europe, - tom. 2, page 422, édit. de 1764; et tom. 3, pag. 412 et 414, et - principes des négociations, édit. de 1767, pag. 90.») Ce qui s’est - passé à Genève, il l’avoit également prévu. (Voyez principes des - lois, Iere. part. pag. 169.) Et si l’on veut savoir ce qui se - passe aujourd’hui en Hollande, il faut voir les principes des - négociations (pag. 162.) et le traité de l’étude de l’histoire - (pag. 213, 214.) Cette expérience lui donnoit quelquefois de - l’humeur; ses amis lui en faisoient le reproche, et l’appeloient en - plaisantant, «prophète du malheur.» «Il est vrai, répondoit-il, que - je connois assez les hommes pour ne pas espérer facilement le bien.» - - - Note V et dernière, page 90 de l’Éloge. - - _Sa mort et son épitaphe._ - - [5] Ses amis, la France et l’Europe le perdirent le 23 avril 1785, - étant âgé de 76 ans. - - Son épitaphe, ouvrage de l’amitié éclairée, contient tout son - éloge; nous ne pouvons nous refuser au plaisir de la copier. - - D. O. M. - - HIC JACET - GABRIEL BONNOT DE MABLY, - GRATIANOPOLITANUS, - JURIS NATURÆ ET GENTIUM - INDICATOR INDEFESSUS, AUDAX, FELIX - DIGNITATIS HUMANÆ VINDEX, - ORBIS UTRIUSQUE SUFFRAGIIS ORNATUS, - POLITICIS SCRIPTIS NULLI SECUNDUS; - EVENTUM PRÆTERITORUM CAUSAS DETEXIT, - FUTUROS PRÆNUNCIAVIT, - QUÆ AD PRÆPARANDOS, QUÆ AD AVERTENDOS - DOCUIT; - RECTI PERVICAX - QUID PULCHRUM, QUID TURPE, - QUID UTILE, QUID NON, - DIXIT: - VIR PAUCORUM HOMINUM, - CENSU BREVI NIHIL RERUM INDIGUS - HONORES, DIVITIAS, - OMNIMODA SERVITII VINCULA - CONSTANTER ASPERNATUS; - VITA INNOCUUS, RELIGIONIS CULTOR, - ÆQUISSIMO ANIMO - OBIIT 23â. D. APR. 1785. NAT. 14â. - D. MART. 1709. - H. M. - MODICUM ET MANSURUM, - AMICO ÆTERNUM FLEBILI, - TESTAMENTI CURATORES POSUERE. - - Les mêmes amis de l’abbé de _Mably_, qui ont si bien caractérisé - son ame et ses écrits, avoient formé le projet de consacrer à sa - mémoire un modeste monument dans l’église où il a été inhumé; - tout alloit être exécuté, quand des ordres émanés des supérieurs - ecclésiastiques ont tout arrêté. On a refusé un tombeau au moderne - Phocion; c’est une ressemblance de plus avec le Phocion d’Athènes. - - Ces amis, vraiment dignes de ce nom, ont voulu perpétuer - ses traits: on ne pouvoit du moins leur envier cette douce - satisfaction. L’abbé de _Mably_, différent des gens de lettres, qui - commencent par gratifier le public de leurs gravures, en attendant - qu’ils soient illustres, n’avoit pas souffert qu’on gravât son - portrait pendant sa vie; mais après sa mort, ils le firent exécuter - par un artiste habile, Pugos, et ce portrait est parfaitement - ressemblant. Tous les traits de l’homme de bien y sont vivans; la - vertu sévère y respire: au bas, on lit ce vers de _Juvénal_, qui - semble fait pour lui: - - ACER ET INDOMITUS, LIBERTATISQUE MAGISTER. - - (Satyre 2, v. 78.) - - Ainsi donc, après que l’éloge public qui lui a été décerné, aura - obtenu le suffrage et la sanction de l’académie, et qu’elle aura - ainsi imprimé à son nom, le sceau de l’immortalité, il ne manquera - plus rien à sa gloire, qu’une statue à côté de celles de ces grands - citoyens qui ont bien mérité de la patrie. - - - FIN DE L’ÉLOGE. - - - - - AVERTISSEMENT - DE LA PREMIÈRE ÉDITION. - - -Je me propose dans cet ouvrage de faire connoître les différentes -formes du gouvernement auxquelles les Français ont obéi depuis leur -établissement dans les Gaules; et de découvrir les causes, qui, en -empêchant que rien n’ait été stable chez eux, les ont livrés, pendant -une longue suite de siècles, à de continuelles révolutions. Cette -partie intéressante de notre histoire, est entièrement inconnue des -lecteurs qui se bornent à étudier nos annalistes anciens, et nos -historiens modernes. Je l’ai éprouvé par moi-même; dès que je remontai -aux véritables sources de notre histoire, c’est-à-dire, à nos lois, -aux capitulaires, aux formules anciennes, aux chartes, aux diplômes, -aux traités de paix et d’alliance, etc. Je découvris les erreurs -grossières et sans nombre où j’étois tombé dans mon parallèle des -Romains et des Français. Je vis paroître devant mes yeux une nation -toute différente de celle que je croyois connoître. J’appris trop tard -combien la lecture de nos anciennes annales est peu instructive, si on -n’y joint pas l’étude des pièces; je vis qu’il ne faut lire qu’avec une -extrême circonspection nos historiens modernes, qui, tous ont négligé -l’origine de nos lois et de nos usages, pour ne s’occuper que de siéges -et de batailles; et qui, en faisant le tableau des siècles reculés, ne -peignent jamais que les mœurs, les préjugés et les coutumes de leur -temps. - -Les Français n’eurent point de lois, tant qu’ils habitèrent la -Germanie; et quand ils s’établirent en-deçà du Rhin, leur politique -se borna à rédiger des coutumes qui ne pouvoient plus suffire à un -peuple qui avoit acquis des demeures fixes, et jeté les fondemens -d’un grand empire. La férocité de leurs anciennes mœurs les attachoit -autant que l’habitude et leur ignorance aux usages Germaniques; mais -les vices nouveaux que leur donna le commerce des Gaulois, de nouveaux -besoins et de nouveaux intérêts les forcèrent malgré eux de recourir -à des nouveautés. Ils firent des lois avant que de connoître l’esprit -qui doit les dicter, et la fin qu’elles doivent se proposer; et ces -lois, souvent injustes et toujours insuffisantes, n’acquirent presque -aucun crédit. Les Français continuèrent de se laisser conduire au gré -de leurs passions et des événemens; et confondant la licence avec la -liberté, le pouvoir des lois avec la tyrannie, ne formèrent qu’une -société sans règle et sans principe. Ils se familiarisèrent dans -l’anarchie, avec les désordres auxquels ils n’avoient pas l’art de -remédier; l’intérêt du plus fort sembla toujours décider de l’intérêt -public, et jusqu’au règne de Philippe-de-Valois, les droits de la -souveraineté appartinrent tour-à-tour, ou à-la-fois, à tous ceux qui -purent ou voulurent s’en emparer. Si j’ai réussi à développer la suite -et l’enchaînement de ces révolutions, causes à la fois et effets les -unes des autres, j’ai composé l’histoire inconnue de notre ancien -droit public. Quelques personnes ont désiré que je donnasse à mes -observations le titre d’histoire de notre gouvernement; je n’ai pas osé -suivre leur conseil; je sens combien mon ouvrage est inférieur à ce -qu’auroit promis un pareil titre. Je n’ai fait qu’un essai; et c’est -assez pour moi, s’il peut être de quelque secours aux personnes qui -veulent approfondir notre histoire. - -Rien n’est plus propre à nous faire aimer et respecter le gouvernement -auquel nous obéissons, qu’une peinture fidelle des malheurs que nos -pères ont éprouvés, pendant qu’ils ont vécu dans l’anarchie. Quel -danger peut-il y avoir à faire connoître nos anciennes coutumes et -notre ancien droit? Qui ne sait pas que les lois, les mœurs et les -coutumes des peuples n’ont rien de stable? Personne n’est assez -ignorant pour confondre les premières lois qu’ait eues une nation, avec -ses lois fondamentales: la loi fondamentale d’un état n’est point un -amas de lois proscrites, oubliées ou négligées, mais la loi qui règle, -prescrit et constitue la forme du gouvernement. - -En se rappellant la situation déplorable du prince, du clergé, de la -noblesse et du peuple, jusqu’aux premiers Valois, on ressemblera à ces -voyageurs qui, après avoir échoué contre cent écueils et essuyé de -violentes tempêtes, abordent enfin, au rivage, et jouissent du repos. -En voyant la peinture de nos erreurs et de nos calamités, quel lecteur -ne connoîtra pas le prix d’une sage subordination? Loin de regretter -des coutumes barbares et contraires aux premières notions de l’ordre -et de la société, on s’applaudira de vivre sous la protection d’une -autorité assez forte, pour réprimer les passions, donner aux lois la -puissance qui leur appartient, et conserver la tranquillité publique. -C’est, sans doute, ce qu’ont pensé des ministres éclairés, quand ils -ont invité des savans à fouiller dans la poussière de nos archives, et -à publier ces recueils précieux de pièces, dont mon travail n’est que -le résultat. - -Les observations que je donne aujourd’hui ne s’étendront pas au-delà -du règne de Philippe-de-Valois, ou de la ruine du gouvernement féodal. -Avant que de poursuivre un ouvrage très-laborieux, il est prudent, je -crois, de consulter le goût du public, et de lui demander s’il pense -que la manière dont j’envisage notre histoire, soit utile. Si on goûte -cet essai, ce sera pour moi, un encouragement, et j’avoue que j’en ai -besoin pour mettre en ordre les matériaux que j’ai entre les mains, -et qu’il est infiniment plus difficile de rédiger, que de recueillir. -Je continuerai à examiner notre histoire sous Philippe-de-Valois et -ses successeurs. Je ferai voir combien les lumières qui commençoient -à se répandre dans la nation, instruite par ses malheurs, étoient -encore incapables de lui faire connoître ses vrais intérêts, et combien -nous avons eu de peine à triompher des préjugés et des passions, que -plusieurs siècles de barbarie et le bizarre gouvernement des fiefs -avoient fait naître. - -Il n’est pas juste qu’on m’en croie sur ma parole, quand je contredirai -les idées reçues sur notre ancien gouvernement, et qu’on a prises dans -des écrivains qui ont travaillé, avant moi, à débrouiller l’histoire de -France. Il est essentiel à mon ouvrage d’y joindre les autorités sur -lesquelles je fonde mon opinion, et même d’exposer quelquefois, dans un -certain détail, les raisons par lesquelles je me détermine à prendre -tel ou tel sentiment. Mais j’ai cru, qu’à l’exception des savans, -accoutumés à la fatigue pesante de l’érudition, on ne verroit qu’avec -peine suspendre le fil de mon récit, pour entendre des dissertations -critiques, ou lire des morceaux barbarement écrits de nos anciennes -lois. J’ai renvoyé ces espèces de discussions à des remarques indiquées -par des chiffres, dans le corps de mon ouvrage. Leur nombre et sur-tout -leur longueur, m’ayant empêché de les placer au bas des pages, elles -formeront un corps à part, à la suite de mes observations, et serviront -de pièces justificatives. - - - - - OBSERVATIONS - SUR - L’HISTOIRE DE FRANCE. - - LIVRE PREMIER. - - CHAPITRE PREMIER. - - _Des mœurs et du gouvernement des Français en Germanie.--Leur - établissement dans les Gaules._ - - -On ne peut faire que des conjectures sur l’origine des Français: s’ils -ne sont pas Germains, il est sûr du moins, soit qu’ils viennent de -Pannonie, du Nord, ou des provinces voisines des Palus Méotides, qu’ils -habitèrent assez long-temps la Germanie pour en prendre les mœurs et -le gouvernement. On diroit que les lois Saliques et Ripuaires sont -l’ouvrage de ces Germains mêmes dont Tacite nous a tracé le portrait, -tant elles supposent les mêmes coutumes, les mêmes préjugés, les mêmes -vices et les mêmes vertus. Cet attachement des peuples Germaniques -à leurs principes, seroit une espèce de prodige chez des nations où -l’oisiveté, l’avarice, les richesses et le luxe affoiblissent l’empire -des lois, et en exigent sans cesse de nouvelles; mais chez des peuples -encore à demi sauvages, et assez heureux, pour avoir peu de besoins, la -pauvreté et l’ignorance sont un obstacle aux révolutions. - -La guerre et la chasse étoient les seules occupations des Français; -leurs troupeaux et les esclaves qui en avoient soin, faisoient toutes -leurs richesses. L’Empire Romain qui craignoit leur valeur farouche, -tenta de les civiliser, pour les amollir. Après avoir obtenu, par -hasard, quelqu’avantage sur eux, il put exiger qu’ils se soumissent à -cultiver la terre. Il voulut les attacher aux pays qu’ils habitoient, -pour les forcer à aimer le repos; mais dès que leurs forces furent -réparées, ils regardèrent cette loi comme un affront, continuèrent à -croire que tout appartient aux plus braves et aux plus forts, et qu’il -ne convient qu’à des lâches de ne pas conquérir leur subsistance. Les -Gaules, qu’ils regardoient comme un pays ennemi, parce qu’elles leur -offroient un riche butin, furent continuellement pillées, ou obligées -de se racheter du pillage, en achetant la paix par des traités qui -étoient bientôt violés. Comment les Français auroient-ils soupçonné -qu’il pût y avoir un droit des gens, que deux nations voisines -eussent des devoirs réciproques à remplir, et qu’il leur importoit -de respecter la foi des traités? A peine savoient-ils qu’ils étoient -citoyens, et qu’ils formoient une société. - -En effet, au lieu de lois, ils n’avoient pour toute règle que des -coutumes grossières, conservées par tradition, et dont un père -instruisoit ses enfans, en leur apprenant à se servir de son épée et de -sa francisque. On les accoutumoit à tout oser, et à tout attendre de -leur courage. Quelque soldat distingué par sa valeur ou son expérience, -formoit-il une entreprise hasardeuse, il devenoit le capitaine de tous -ceux à qui il avoit communiqué son audace et ses espérances; et l’on -vit souvent de ces bandes d’aventuriers, se séparer de leur nation, -infester les mers, piller des provinces d’Espagne et d’Italie, et -porter leurs ravages jusques sur les côtes même de l’Asie Mineure. -Chaque famille formoit, en quelque sorte, une république séparée, qui -avoit ses intérêts particuliers; et qui, se réunissant, pour venger les -injures ou les dommages faits à quelqu’un de ses membres, se faisoit -elle-même justice par la voie des armes. Cet état de guerre empêchoit -qu’il ne se formât parmi les Français, les liens les plus nécessaires -à l’ordre de la société; et leurs querelles particulières les auroient -infailliblement ruinés, si les maux mêmes qu’elles produisoient, ne -les eussent forcés de se plier à une sorte de police favorable aux -foibles, et qui peint cependant encore mieux que tout le reste, leur -ignorance et la barbarie de leurs mœurs. - -Quand, après avoir fait une injure, on ne se sentoit pas en état de -se défendre contre son ennemi, on étoit le maître de se soustraire à -son ressentiment, en lui donnant, selon la nature de l’offense, une -certaine quantité de bœufs ou de moutons; c’est ce que nos anciennes -lois appellent une composition, et il n’étoit pas permis à l’offensé -de la refuser. Les magistrats, si l’on peut donner ce nom auguste, au -général d’une nation de brigands, et aux capitaines de chaque bourgade, -étoient obligés de prendre sous leur protection, les coupables, dont -un ennemi trop vindicatif n’auroit pas voulu recevoir la composition, -pour se réserver le droit de les punir à son gré. Ils ne venoient au -secours de l’offensé, que quand il étoit trop foible pour se venger, -et contraindre son ennemi à lui payer une composition, ou que l’auteur -de l’offense étoit inconnu. Le juge alors, comme capitaine du canton, -menaçoit de la guerre l’aggresseur, et le forçoit à satisfaire sa -partie; ou si on ne faisoit que soupçonner un citoyen d’avoir commis -le délit, il l’obligeoit à se justifier, soit en subissant l’épreuve -ridicule du fer chaud ou de l’eau bouillante; soit en produisant, selon -la nature de l’accusation, un plus grand, ou un moindre nombre de -témoins, qui affirmoient avec lui son innocence. - -Il est aussi indifférent de savoir si le chef de la nation française -fut appelé du nom de roi ou de duc, qu’il importe de connoître -l’étendue et les bornes de son autorité. Tacite nous apprend que -le gouvernement des Germains étoit une démocratie, tempérée par le -pouvoir du prince[6] et des grands. Quand on ne retrouveroit pas -dans les monumens les plus anciens et les plus respectables de notre -histoire, une assemblée générale, appelée le Champ de Mars, en qui -résidoit la puissance législative, et un conseil composé du roi et -des grands, qui n’étoit chargé que du pouvoir exécutif, ou de décider -provisionnellement les affaires les moins importantes ou les plus -pressées; on jugera sans peine, après ce que j’ai dit de la fortune et -des mœurs des Français, qu’ils devoient être souverainement libres. Un -peuple fier, brutal, sans patrie, sans loi, dont chaque citoyen soldat -ne vivoit que de butin, qui ne vouloit être gêné par aucun châtiment, -et ne punissoit de mort que la trahison, ou l’assassinat, et la -poltronnerie, devoit avoir un capitaine, et non pas un monarque. Les -Français pouvoient tolérer, de la part de leur chef, quelques violences -atroces même, parce qu’elles étoient dans l’ordre des mœurs publiques; -mais une autorité suivie, raisonnée et soutenue, eût été impraticable. -De quelque titre que le général des Français fût revêtu, la coutume ne -lui donnoit que quelques prérogatives, qu’il eût été dangereux pour lui -de vouloir étendre. Il recevoit les respects d’une cour sauvage, qui ne -pouvant ni le corrompre par ses flatteries, ni être elle-même corrompue -par ses libéralités, le jugeoit toujours avec justice. En un mot, le -prince, comme roi, n’avoit point de sujets; puisque, comme général, -il ne commandoit que des soldats qui combattoient pour leurs propres -intérêts. - -En effet, le butin que faisoit une armée, appartenoit à l’armée; et -le roi lui-même n’avoit que la part que le sort lui assignoit. On se -rappelle sans doute, que Clovis, après la bataille[7] de Soissons, -n’osa disposer, sans le consentement de ses soldats, d’un vase précieux -qu’ils avoient pris sur le territoire de Rheims, et que l’évêque de -cette église lui redemandoit. Suivez-moi jusqu’à Soissons, dit-il à -l’envoyé du prélat, c’est là que se doit faire le partage de notre -butin; et je vous satisferai. Dès qu’on se fut disposé à faire les -lots, le prince supplia son armée de lui accorder, outre sa part, -le vase enlevé à l’église de Rheims; mais un soldat, choqué de -cette demande, quoique faite dans les termes les plus propres à ne -pas révolter, l’avertit, avec toute la brutalité germanique, de se -contenter de ce qui lui écherroit en partage, et déchargea, en même -temps, un coup de sa francisque, sur le vase. Si Clovis eût été le -souverain, et non pas simplement le général de son armée, pourquoi -n’auroit-il pas usé du droit de la souveraineté? Si le soldat, qui fut -choqué de sa demande, eût été coupable, sans doute, que le prince fier, -emporté et victorieux, auroit vengé sur-le-champ son autorité méprisée. -Il sentit vivement, dit Grégoire de Tours, l’injure qu’on lui faisoit, -l’armée la désapprouvoit; et cependant, il attendit, pour se livrer à -son ressentiment, que le soldat lui eût fourni un prétexte de le punir, -en commettant une faute contre la discipline. - -Les Français avoient déjà erré dans différentes provinces de la -Germanie, lorsqu’ils s’établirent sur la rive droite du Rhin. L’Empire -Romain subsistoit encore, parce que les barbares, accoutumés à ne -faire que des courses, et qui ne vouloient que du butin, faisoient -la guerre sans être conquérans. Mais les circonstances changèrent -bientôt; les provinces appauvries et presque désertes ne valurent -plus la peine d’être pillées; et les empereurs, dont les finances -étoient épuisées, ne furent plus en état d’acheter la paix, ni de -mettre leurs frontières en sûreté, en payant une espèce de solde ou -de tribut à quelques nations Germaniques, dont ils mendioient depuis -long-temps la protection. Cependant les barbares, qui s’étoient fait -de nouveaux besoins par le commerce qu’ils avoient avec les Romains, -devoient peu-à-peu se dégoûter de cette nouvelle situation; il falloit -qu’ils prissent de nouvelles mœurs, et se fissent une nouvelle -politique. La guerre ne pouvant plus suffire à leur subsistance, ils -devoient employer leurs esclaves à cultiver la terre; et dès qu’ils -consentiroient à avoir une patrie et des demeures fixes, il étoit -naturel qu’ils voulussent abandonner les forêts et les marais de la -Germanie, pour s’établir sur des terres fertiles, et sous un ciel moins -sauvage. L’exemple de leurs pères, les préjugés de leur éducation, -et la force de l’habitude, empêchoient seuls cette révolution, qu’un -événement imprévu rendit enfin nécessaire. - -Quelques jeunes Huns chassoient sur les bords des Palus Méotides; une -biche qu’ils avoient lancée, traversa un marais qu’ils regardoient -comme une mer impratiquable; et en suivant témérairement leur proie, -ils furent étonnés de se trouver dans un nouveau monde. Ces chasseurs, -impatiens de raconter à leurs familles les merveilles qu’ils avoient -vues, retournèrent dans leurs habitations, et les récits par lesquels -ils piquoient la curiosité de leurs compatriotes, devoient changer la -face des nations. Jamais peuple ne fut plus terrible que les Huns; -ils se répandirent dans l’Europe, par le chemin qu’ils venoient de -découvrir, et tous les barbares qu’ils attaquèrent furent détruits, ou -devinrent esclaves. Ils s’avancèrent dans la Germanie, et la terreur -s’empara des Goths, des Alains, des Vandales, des Suèves, etc. qui, ne -se trouvant plus en sûreté dans leurs anciennes habitations, se virent -contraints, pour sauver leur liberté, de conquérir un asyle dans les -provinces de l’empire. - -Cet exemple donna de l’émulation aux Français, et ce fut sous la -conduite de Clodion qu’ils passèrent le Rhin, s’ouvrirent Tournay, -et y placèrent le siége de leur nouvelle république. Aëtius tenta -inutilement de les chasser de cette conquête; et ce qu’il ne fit pas, -aucun des généraux qui commandèrent après lui les armées Romaines -dans les Gaules ne put l’exécuter. L’histoire ne dit presque rien de -Mérovée: occupée des entreprises importantes des Huns, des Visigoths -et des Vandales, qui fondoient de grandes monarchies, elle passe sous -silence les courses et les ravages que ce prince fit dans les Gaules. -Sous Chilpéric, son successeur, les Français n’étendirent pas leur -domination au-delà du Tournésis. Peut-être faut-il l’attribuer à leur -manière ancienne de faire la guerre, qu’ils avoient conservée, ou à la -mollesse de leur roi, qui commençant à se familiariser avec des vices -inconnus dans la Germanie, étoit plus flatté d’enlever les femmes de -ses sujets que des provinces aux Romains, et fut chassé par sa nation, -qui le crut indigne d’elle. Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’après la -ruine entière de l’Empire d’Occident, que les Français prirent un -nouveau génie, étendirent leurs vues, et devinrent conquérans. - -Dans la situation déplorable où se trouvoit l’Empire, il étoit -indifférent pour les peuples qui vouloient s’y établir, que le trône -des empereurs subsistât, ou fût renversé; mais les barbares, qui ne -connoissoient, ni ce qui fait la force, ni ce qui fait la foiblesse -d’un état, se laissoient tromper par je ne sais quel air de grandeur, -ou plutôt de faste et d’orgueil, que les empereurs avoient conservé -dans leur décadence, et ce fantôme leur imposoit. Odoacre, pour -concevoir, et consommer l’entreprise aisée de détrôner Augustule, dut -être un audacieux: la révolution, dont il fut l’auteur, causa une -fermentation générale chez les barbares. Toutes les nations s’agitèrent -à la fois, chacun regarda quelque province de l’Empire comme sa proie; -et l’on vit se former et se détruire en même temps mille nouvelles -monarchies. Je me borne à parler de ce qui regarde les Français. Ils -touchoient aux provinces septentrionales des Gaules, qui étoient -restées sous la domination des empereurs, tandis que celles du midi -avoient passé sous l’obéissance des Visigoths et des Bourguignons; -et ces provinces, consternées de n’avoir, en quelque sorte, plus de -maître, et qu’une longue habitude du joug avoit rendues incapables -de recouvrer leur liberté, devoient obéir à quiconque voudroit les -gouverner. - -Peu de princes, dans ces circonstances, ont été aussi propres que -Clovis, je ne dis pas seulement à conquérir, mais à former un Empire. -Sous cette férocité qui caractérise son siècle et les héros de la -Germanie, ce prince, supérieur à sa nation et à ses contemporains, -avoit des lumières, des talens, et même des vertus, qui auroient honoré -le trône des Empereurs Romains. Dans une nation policée, la cruauté -et la fourberie annoncent une ame foible, lâche et timide: chez un -peuple encore sauvage, elles s’associent souvent avec une ame grande, -noble et fière. A qui ne connoît pas les bornes étroites qui séparent -la vertu du vice, la violence peut paroître du courage, et la perfidie -de la prudence. Clovis qui n’avoit pour toute règle de morale que -les préjugés de sa nation, son estime ou sa censure, se permit, pour -réussir dans ses desseins, tout ce qui ne devoit pas le rendre odieux. -Mais la manière différente dont il se comporta, suivant la différence -des conjectures, avec les Gaulois, les Français, les Bourguignons, les -Visigoths, les empereurs d’Orient, et les peuples de Germanie, fait -voir en lui un génie aussi droit et ferme dans ses vues, que fécond en -ressources, et un courage propre à réussir dans tous les temps, et trop -supérieur aux événemens, pour recourir par nécessité à des moyens bas -et honteux. - -Il commença ses conquêtes par la défaite de Siagrius, qui avoit pris le -titre de roi, et fait reconnoître son autorité sur les frontières de -la Gaule, quand l’Empire fut détruit par Odoacre. Ce premier avantage -ouvrit un pays considérable aux Français, et Soissons devint leur -capitale. Je ne réfute pas ici un écrivain célèbre, qui a prétendu -que les Français, amis, alliés et auxiliaires des empereurs, dont ils -recevoient une solde, ne se sont pas emparés des Gaules, les armes à la -main. L’abbé du Bos ne fait de Clovis, qu’un officier de l’Empire, un -maître de la milice, qui tenoit son pouvoir de Zénon et d’Anastase. Il -imagine une république Armorique, des confédérations, des alliances, -des traités; il se livre à des conjectures jamais analogues aux -coutumes ni aux mœurs du temps dont il parle, et toujours démenties par -les monumens les plus sûrs de notre histoire, qu’il ne cite jamais, -ou dont il abuse. Il suppose que les Français, aussi patiens et aussi -dociles que des soldats mercenaires, n’ont vaincu que pour l’avantage -de leur capitaine, et n’auront pas regardé leur conquête comme leur -bien, et le droit d’y commander comme une partie de leur butin. En -un mot, ce roman, qui n’a pour toute base, qu’une hardiesse extrême -à conjecturer, et quelques passages obscurs et mal-entendus, ne peut -avoir d’autorité que sur des esprits qu’il est presqu’inutile de -détromper. - -La bataille de Soissons, et la conquête de la cité de Tongres, -répandirent une terreur générale dans les Gaules. Quoique Clovis fût -obligé d’y suspendre ses progrès pour faire la guerre aux Allemands, -peuple puissant et belliqueux de Germanie, qui vouloit faire des -conquêtes, et qu’il étoit important de tenir au-delà du Rhin, cette -diversion ne nuisit point à sa première entreprise. On eût dit que les -Gaulois avoient été battus à Tolbiac, tant ils s’empressèrent de se -soumettre au joug du vainqueur des Allemands. Mais Clovis, dont les -succès rendoient l’ambition toujours plus agissante, ne se contenta pas -de posséder les provinces de la Gaule, soumises aux derniers empereurs -d’Occident. Il avoit eu le bonheur, lorsqu’il se convertit à la -religion chrétienne, d’être instruit dans nos mystères, par un évêque -orthodoxe; et cet avantage seul, le rendit redoutable aux Visigoths -et aux Bourguignons, encore mal affermis sur leurs conquêtes. Ces -barbares infectés depuis long-tems des erreurs de l’Arianisme, qu’ils -cherchoient à étendre dans les Gaules par la voie de la force, étoient -regardés comme des impies par le peuple, et comme des tyrans par le -clergé, dont ils gênoient la doctrine et qu’ils dépouilloient de ses -biens. Clovis profita habilement de cette disposition des esprits; -les évêques favorisèrent son entreprise, il ruina la puissance des -Visigoths au-delà de la Loire; et après avoir rendu les Bretons ses -tributaires, il ébranla à un tel point la monarchie des Bourguignons, -que ses fils en firent aisément la conquête. - - - - - CHAPITRE II. - - _Quelle fut la condition des Gaulois et des autres peuples - soumis à la domination des Français._ - - -Le moment où les Français établirent leur empire dans les Gaules, dut -paroître effrayant aux naturels du pays; je ne parle pas des violences -qui se commirent dans le cours de la conquête, on imagine aisément les -ravages d’une armée dont chaque soldat combat pour s’enrichir, et croit -que le droit du vainqueur est le droit de tout faire impunément. La -conduite des Français ne fut pas vraisemblablement moins dure, quand -ils commencèrent à vouloir profiter des avantages de la victoire, et -fixer leur fortune jusqu’alors incertaine. Depuis que Clodion avoit -occupé Tournay, et que le commerce plus fréquent des Romains leur -avoit appris à connoître le prix des richesses, ils étoient devenus -d’une avidité insatiable; et le gouvernement qu’ils avoient apporté de -Germanie, étoit plus propre à favoriser les passions, qu’à les réprimer. - -Rien ne nous instruit de la manière dont ils acquirent des terres; -si, à l’exemple des Visigoths et des Bourguignons, ils avoient forcé -chaque propriétaire à leur abandonner une certaine partie de ses -possessions, nous en trouverions infailliblement quelque trace dans nos -anciens monumens. Le silence de nos lois et de Grégoire de Tours, sur -un trait si important, permet de conjecturer qu’ils se répandirent sans -ordre dans les provinces qu’ils avoient subjuguées, et s’emparèrent -sans règle d’une partie des possessions des Gaulois. Terres, maisons, -esclaves, troupeaux, chacun prit ce qui se trouvoit à sa bienséance, et -se fit des domaines plus ou moins considérables, suivant son avarice, -ses forces, ou le crédit qu’il avoit dans sa nation. - -Si les Gaules ne furent pas réduites en servitude, c’est que les -Français n’avoient d’idée que de la liberté, qu’ils traitoient, ainsi -que les autres Germains, leurs esclaves comme des hommes, et que la -tyrannie, bien différente du brigandage et de la violence, demande -des vues et un art dont ils étoient bien éloignés. La victoire les -rendit insolens et brutaux; ils s’accoutumèrent à faire des injures -aux Gaulois: et quand ils écrivirent leurs coutumes et les rédigèrent -en lois, ils établirent une différence[8] humiliante entre eux et les -vaincus. Le Gaulois fut jugé un homme vil, son sang fut estimé une fois -moins que celui d’un Français; et dans tous les cas, on ne lui paya -que la moitié de la composition qu’on devoit à celui-ci. - -Il ne faut que jeter les yeux sur nos lois saliques et ripuaires, pour -voir combien les Français étoient attachés aux coutumes dans lesquelles -ils avoient été élevés. Ils étoient en même-temps trop ignorans et -trop heureux dans leurs entreprises, pour se douter de ce qui leur -manquoit dans leur nouvelle situation. Cet attachement pour les usages -les moins importans, est la preuve la plus forte que leur gouvernement -ne souffrit d’abord aucune altération dans ses principes les plus -essentiels. La nation toujours libre, et formant une vraie république, -dont le prince n’étoit que le premier magistrat, régnoit en corps sur -les différens peuples qui habitoient ses conquêtes. Le champ de mars -fut encore assemblé; les grands continuèrent à former le conseil du -prince, et les cités des Gaules furent gouvernées comme l’avoient été -les bourgades de Germanie: les anciens Grafions, sous les noms nouveaux -de ducs ou de comtes, étoient à-la-fois capitaines et juges des -habitans de leur ressort. - -Il n’est pas douteux que cet assemblage de nouveautés ne dût paroître -le comble des maux pour les Gaulois, dont les mœurs et les lois étoient -si différentes, et que le despotisme des empereurs avoit accoutumés à -s’effrayer de tout changement. Je crois cependant qu’après être revenus -de leur première terreur, et s’être familiarisés avec leurs maîtres, -ils n’eurent bientôt plus lieu de regretter leur ancienne situation. - -L’avarice des empereurs, et l’insolence de leurs officiers, avoient -accoutumé les Gaulois aux injustices, aux affronts et à la patience. -Ils ne sentoient point l’avilissement où la domination des Français -les jetoit, comme l’auroit fait un peuple libre. Le titre de citoyens -Romains qu’ils portoient, n’appartenoit depuis long-temps qu’à des -esclaves; et à force d’avoir été pillés et battus par les barbares, -ils avoient appris à les respecter. Ils virent passer une partie de -leurs biens entre les mains des Français, mais ils s’attendoient -vraisemblablement à souffrir des pertes encore plus considérables; et -ce qui leur resta, servit à les consoler de ce qu’ils avoient perdu. -Comme le pillage se fit au hasard, plusieurs citoyens n’en souffrirent -point, et les autres en furent dédommagés par la suppression des -anciens impôts. - -Ces douanes[9], ces cens, ces capitations, et, pour le dire en un -mot, tous ces tributs que l’avarice et le faste des empereurs avoient -exigés de leurs sujets, tombèrent dans l’oubli sous le gouvernement -des Français. Le prince eut pour subsister[10] ses domaines, les dons -libres que lui faisoient ses sujets, en se rendant à l’assemblée du -champ de mars, les amendes, les confiscations, et les autres droits -que la loi lui attribuoit. Au lieu d’une société toujours pauvre, -parce que les sujets mercenaires s’y devoient faire payer pour remplir -les devoirs de citoyen, les Gaulois se trouvèrent dans un état riche, -parce que le courage et la liberté en étoient l’ame. Comme les Français -ne vendoient point leurs services à la patrie, ils n’imaginèrent -pas d’acheter ceux des Gaulois ni des barbares qui se soumirent à -leur autorité. Toute imposition devint donc inutile, et les sujets -simplement obligés, ainsi que leurs maîtres, de faire la guerre à leurs -dépens, quand leur cité étoit[11] commandée, ne contribuèrent comme eux -qu’à fournir des voitures aux officiers publics qui passoient dans leur -province, et à les défrayer; c’étoit moins les assujettir à un impôt, -que les associer à la pratique de l’hospitalité, vertu extrêmement -précieuse aux Germains, et ils ne furent tenus qu’aux mêmes devoirs que -les Français. - -Non-seulement les Gaulois eurent la satisfaction de conserver leurs[12] -lois nationales, avantage dont jouirent également tous les autres -peuples soumis à la domination française; mais ils se virent encore -élever à une sorte de magistrature. En effet, les ducs, les comtes -et leurs centeniers ou vicaires, distribués en différens endroits de -leurs gouvernemens pour y rendre la justice, ne pouvoient prononcer -un jugement sans prendre, parmi les citoyens les plus notables, sept -assesseurs, connus sous les noms de Rachinbourgs, ou de Scabins; et -ces assesseurs, toujours choisis dans la nation de celui contre qui le -procès étoit intenté, faisoient la sentence, le chef du tribunal la -prononçoit seulement. Les Gaulois se trouvèrent par-là leurs propres -juges, prérogative que la vénalité des magistrats, sous le gouvernement -de l’empire, rendoit bien précieuse; et ils ne durent plus s’en prendre -qu’à leur propre corruption, si la justice fut encore vendue ou mal -administrée. - -Il semble que plus les Français seroient attachés à leurs anciennes -coutumes, plus le sort des vaincus seroit malheureux; et il arriva au -contraire que, par une suite même de cet attachement, ils abandonnèrent -aux Gaulois une grande partie de l’autorité publique. Tacite remarque -que les Germains avoient un extrême respect pour les ministres de leur -religion: les prêtres jouissoient chez eux des prérogatives les plus -considérables; c’est à eux qu’appartenoit la manutention de l’ordre -et de la police dans les assemblées générales de la nation. Ils -reprenoient, arrêtoient et châtioient un citoyen qui y manquoit à son -devoir; et cette juridiction devoit leur donner un crédit d’autant plus -étendu, qu’on les croyoit inspirés par les Dieux dont ils étoient les -ministres. - -Comment les Français, en embrassant le christianisme, n’auroient-ils -pas conservé, pour les prêtres de leur nouvelle religion, les sentimens -de vénération auxquels ils étoient accoutumés à l’égard des prêtres de -leurs idoles? Ils trouvèrent dans les Gaules un clergé que la liberté -des empereurs avoit comblé de priviléges, qui avoit des mœurs au milieu -des richesses qu’il devoit à la piété des fidelles, qui faisoit des -miracles, ou qui avoit la réputation d’en faire, et qui profitant, dans -la décadence de l’empire, de la foiblesse du gouvernement, s’étoit -attribué une autorité favorable au bien public, à laquelle il eût été -dangereux de vouloir porter atteinte, et qui fut utile à Clovis même, -quand il fit la guerre aux Visigoths et aux Bourguignons. - -Des prêtres qui convertissent une nation, en sont les maîtres s’ils -veulent l’être. Les évêques se contentèrent d’être chez les Français -chrétiens, ce que les prêtres de leurs faux-dieux avoient été chez les -Français idolâtres. Quoique pendant long-temps ils fussent encore -tous Gaulois de naissance, et se gouvernassent par conséquent par les -lois romaines, non-seulement ils entrèrent dans les assemblées de la -nation, mais y occupèrent même la première[13] place. Sous le règne de -Clotaire I, ils travaillèrent, de concert avec les Français, à corriger -les lois saliques et ripuaires, et obtinrent, par ces lois mêmes, des -distinctions supérieures à celles de tous les autres citoyens. Ils -exercèrent une sorte d’intendance sur tous les tribunaux de la nation; -et dans l’absence du roi, à qui on appeloit des jugemens rendus par les -comtes et les ducs, on s’adresssa aux évêques, qui eurent, comme lui, -le droit de châtier les juges qui malversoient dans l’exercice de leur -emploi, de casser et de réformer leurs sentences. - -Il est vraisemblable que les ecclésiastiques, encore plus accrédités -par leurs lumières, quoique fort ignorans, que par le rang qu’ils -occupoient, servirent de lien entre les deux nations, et employèrent -leur crédit et leur autorité pour empêcher l’oppression de leurs -compatriotes et de leurs parens. C’est à leur prière sans doute -que les Gaulois, d’abord humiliés, méprisés et traités en vaincus, -obtinrent le privilége qu’avoit tout barbare établi sur les terres de -la domination française, de s’incorporer à la nation victorieuse[14], -et de se naturaliser français. C’est-à-dire, qu’un Gaulois, après avoir -déclaré devant le prince, ou en présence du duc et du comte dans le -ressort duquel il avoit son domicile, qu’il renonçoit à la loi romaine -pour vivre sous la loi salique ou ripuaire, commençoit à jouir des -prérogatives propres aux Français, obtenoit les mêmes compositions, de -sujet devenoit citoyen, avoit place dans les assemblées du champ de -mars, et entroit en part de la souveraineté et de l’administration de -l’état. - -Malgré tant d’avantages attachés à la qualité de français, il -est vrai que la plupart des pères de famille, soit Gaulois, soit -barbares établis dans les Gaules, ne s’incorporèrent pas à la nation -française, et continuèrent à être sujets. On ne concevroit point cette -indifférence à profiter de la faveur de leurs maîtres, si on ne faisoit -attention que la liberté que tout Gaulois et tout barbare avoit de -devenir français, levoit la honte ou le reproche de ne l’être pas. -Le long despotisme des empereurs, en affaissant les esprits, avoit -accoutumé les uns à ne pas même désirer d’être libres, et les autres, -par une vanité mal entendue, conservoient le plus grand attachement -pour les lois et les usages particuliers de leur nation. L’habitude a -des chaînes qu’il est difficile de rompre; il parut sans doute trop -dur aux Gaulois de renoncer à leurs lois, à leurs mœurs et à leurs -coutumes, pour se soumettre à un code aussi barbare que celui des -vainqueurs. Les devoirs qu’ils devoient à l’état, n’auroient été ni -moins nombreux, ni moins étendus; ils n’auroient même évité aucune -injure de la part des Français naturels, qui, toujours désunis, -féroces, brutaux et emportés, se traitoient en ennemis, sans égard pour -leur origine commune. - -Ce qui détermina principalement les Gaulois et les autres sujets des -Français à préférer de vivre sous leurs lois nationales, aux avantages -que leur promettoit la naturalisation, c’est que les principes du -gouvernement populaire apporté de Germanie, furent ébranlés et détruits -presqu’aussitôt que les Gaules furent conquises. Les grands et le -prince, comme on va le voir, s’étant emparés de toute l’autorité -publique, au préjudice du reste de la nation, les étrangers d’une -fortune obscure, ou même médiocre, auroient renoncé à leurs coutumes -pour suivre la loi salique ou la loi ripuaire, sans cesser d’être -sujets. - - - - - CHAPITRE III. - - _Des causes qui contribuèrent à ruiner les principes du - gouvernement démocratique des Français.--Comment les - successeurs de Clovis s’emparèrent d’une autorité plus grande - que celle qui leur étoit attribuée par la loi.--Tyrannie des - grands.--Établissement des seigneuries._ - - -Les Français ayant enfin une patrie, des terres et des habitations -fixes, ne tardèrent pas à éprouver l’insuffisance des lois germaniques. -Leurs anciennes mœurs, qui les portoient au brigandage, étoient -en contradiction avec leur nouvelle situation. Faute de principes -économiques et politiques, ils étoient embarrassés, comme citoyens, -de leur fortune domestique, et comme souverains, de tous ces peuples -différens qui leur obéissoient sans avoir de liaison entre eux, et avec -des préjugés opposés. - -Les Français auroient eu besoin d’un discernement profond pour se -déterminer avec sagesse dans le choix des nouveautés qu’un ordre de -choses tout nouveau rendoit nécessaires; mais leur ignorance les -forçoit à adopter indifféremment tous les moyens que le bonheur ou le -malheur des conjonctures leur suggéroient. Attachés par habitude à -leurs coutumes, mais fatigués des désordres qu’elles produisoient, ils -essayèrent de chercher dans les lois romaines un remède aux maux qu’ils -éprouvoient. Le code même des ripuaires en offre une preuve certaine; -et quoiqu’il nous reste peu d’ordonnances faites sous les premiers -Mérovingiens, nous voyons qu’avant la fin du sixième siècle, les -Français avoient déjà adopté la doctrine salutaire des Romains au sujet -de la prescription; et que, renonçant à cette humanité cruelle qui les -enhardissoit au mal, ils infligèrent peine de mort contre l’inceste, le -vol et le meurtre, qui jusques-là n’avoient été punis que par l’exil, -ou dont on se rachetoit par une composition. - -Les Français, en réformant quelques-unes de leurs lois civiles, -portèrent la sévérité aussi loin que leurs pères avoient poussé -l’indulgence; et, faute de proportionner les châtimens à la nature -des délits, ils firent souvent des lois absurdes, tyranniques, et par -conséquent impraticables. Mais quand elles auroient été plus sages -que celles des Romains, elles n’auroient produit aucun bien solide; à -quoi sert de régler avec prudence les droits respectifs des citoyens, -et de leur prescrire une conduite favorable à l’ordre public, si ces -lois n’ont pour base un gouvernement propre à les protéger et les faire -observer? - -Une démocratie tempérée par le conseil des grands et l’autorité du -prince, avoit donné aux Français, tandis qu’ils ne vivoient que de -pillage, tout ce qui est nécessaire pour la sûreté et les progrès d’une -société de brigands. On sait que les politiques ont regardé cette -forme de gouvernement comme la plus capable d’éclairer une nation -sur ses intérêts, et d’aiguiser l’esprit et le courage des citoyens. -Vraisemblablement elle auroit encore fait naître parmi les Français les -qualités et les institutions nécessaires à un peuple qui a une fortune -et des établissemens fixes, s’ils avoient travaillé à l’affermir; -mais à peine avoient-ils été établis dans les Gaules, que l’amour de -la liberté n’avoit plus été leur première passion. Leurs conquêtes -relâchèrent les ressorts de leur gouvernement; de nouveaux besoins -et de nouvelles circonstances, leur donnant des idées différentes -de celles qu’ils avoient apportées de Germanie, les détachèrent -insensiblement de leurs anciens principes politiques. - -Au lieu de s’établir dans une même contrée, les Français s’étoient -répandus çà et là dans toute l’étendue de leurs conquêtes; ne -conservant ainsi aucune relation entre eux, les forces de la nation -semblèrent en quelque sorte s’évanouir; les citoyens n’eurent plus un -même intérêt, et ne purent éclairer et régler avec la même vigilance -qu’autrefois la conduite de leurs chefs. Le besoin de butiner avoit -attaché autrefois chaque particulier au corps de la nation, parce -qu’aucun n’avoit une fortune qui lui suffit: ce lien ne subsista plus -après la conquête, chaque Français crut avoir tout fait, quand il -eut acquis un patrimoine, et se livra au plaisir de faire valoir ses -nouvelles possessions, ou de troubler ses voisins dans les leurs. Le -bien public fut sacrifié à l’intérêt particulier, et ce changement dans -les mœurs annonçoit une révolution prochaine dans le gouvernement. - -Tacite a remarqué que les Germains étoient peu exacts à se rendre à -leurs assemblées publiques; peut-être étoient-ils excusables, car la -pauvreté tient lieu de bien des vertus et de bien des lois; et des -hommes qui ont peu de besoins, et à qui on ne peut ôter que la vie, -sont toujours libres quand ils veulent l’être. Mais les Français -étoient devenus riches, sans se douter que leurs richesses étoient un -appas capable de tenter la cupidité des plus puissans d’entre eux, et -que leurs nouveaux besoins étoient autant de chaînes dont on pouvoit -les garroter. Le gouvernement, qui toléroit leurs injustices, parce -qu’il ignoroit l’art de les réprimer et d’établir l’ordre, leur inspira -une sécurité dangereuse. Moins les lois civiles conservoient de force -sur les citoyens, plus les Français auroient dû craindre pour la perte -de leur fortune domestique et de leur liberté; mais ils étoient encore -trop loin de cette vérité pour l’entrevoir. Confondant, au contraire, -la licence la plus extrême avec la liberté, ils crurent qu’ils -seroient toujours libres, parce qu’on ne pouvoit pas les réprimer; ils -s’abandonnèrent avec sécurité à l’avarice et à leur paresse naturelle, -et négligèrent de se rendre aux assemblées du champ de mars, qui ne se -tinrent plus régulièrement, et qu’on cessa bientôt de[15] convoquer. - -Toute l’autorité dont le corps entier de la nation avoit joui, se -trouva ainsi renfermée dans le conseil composé du prince et des grands, -qui n’avoit jusqu’alors possédé que la puissance exécutrice. Mais cette -aristocratie naissante ne portoit elle-même sur aucun fondement solide; -les fils de Clovis étoient devenus trop riches et trop ambitieux -pour se contenter du pouvoir borné de leurs pères; et depuis que les -lois avoient admis les évêques à l’administration des affaires, et -que quelques Gaulois avoient même été élevés à la dignité de Leudes, -les grands, qui n’avoient plus un même esprit, avoient des intérêts -opposés. Ils ne connoissoient ni l’étendue, ni les bornes de leur -autorité; et tandis que les uns n’aspiroient qu’à devenir des tyrans, -les autres ne demandoient qu’à être esclaves. - -Les évêques, accoutumés au pouvoir arbitraire sous des empereurs qui ne -respectoient aucune loi, n’avoient joui qu’en tremblant des immunités -qu’ils tenoient de la piété de Constantin et de quelques-uns de ses -successeurs; et ne les avoient conservées qu’en avouant toujours qu’on -pouvoit les leur ôter. Le clergé, plus instruit des matières de la -religion que de celles de la politique, et dont le caractère propre est -de conserver, par une sorte de tradition, le même langage, crut être -encore sujet dans une monarchie, quand il étoit devenu le premier corps -d’une république. Il ne s’apperçut pas que la nature de ses priviléges -avoit changé avec le gouvernement des Gaules; et que les prérogatives -qu’il ne possédoit que d’une manière précaire sous les empereurs -romains, il les tenoit actuellement de la constitution française, et -qu’elles étoient devenues des droits aussi sacrés que ceux de tous les -autres ordres de la nation. - -Saint Paul avoit recommandé l’obéissance la plus entière aux -puissances, c’est-à-dire, aux lois dans les gouvernemens libres, -et au monarque dans les monarchies; car la religion chrétienne n’a -rien voulu changer à l’ordre politique des sociétés: mais les -évêques ne faisoient pas cette distinction nécessaire; parce que le -premier magistrat des Français s’appeloit roi, ils imaginèrent que -le gouvernement étoit, ou devoit être monarchique. N’entendant pas -mieux Samuel que Saint Paul, ils crurent qu’il étoit de l’essence -de tout roi de faire tout ce qu’il vouloit, que c’étoit un péché -de ne pas respecter aveuglément ses caprices; et que Dieu, par le -plus incompréhensible de tous les mystères, trouvoit mauvais que des -hommes qui s’étoient fait un chef de leur égal, pour faire observer -les lois, et y obéissant lui-même, osassent lui demander compte de -l’administration dont ils l’avoient chargé pour le bien public. - -Si Clotaire veut imposer une taxe sur les biens de l’église, l’évêque -Injuriosus ne s’y oppose point comme à une entreprise contraire à la -liberté de la nation, mais comme à un sacrilége. Il oublie qu’il est -citoyen, pour ne parler qu’en évêque[16], qui croit que les possessions -de l’église sont le patrimoine de Dieu et des pauvres. Dans mille -endroits des écrits de Grégoire de Tours, on voit avec étonnement que -ce prélat raconte des faits qui prouvent la liberté des Français, avec -les tours et les expressions d’un homme qui ne connoît que le pouvoir -arbitraire. Ne croiroit-on pas qu’il parle à un empereur romain, -revêtu de tout le pouvoir de sa nation, lorsqu’il dit à Chilpéric: «si -quelqu’un de nous s’écarte des règles de la justice, vous pouvez le -corriger; mais si vous les violez vous-même, qui vous reprendra? Nous -vous faisons des remontrances, et vous les écoutez, si vous le jugez à -propos; mais si vous les rejetez, Dieu seul est en droit de vous juger.» - -Il est vraisemblable cependant que les successeurs de Clovis n’auroient -attaqué, ni si promptement ni si hardiment les libertés de la nation, -si les grands, qu’on appeloit Leudes[17], fidelles, ou Antrustions, -eussent encore été tels dans les Gaules qu’ils avoient été en Germanie. -Ce n’étoit qu’après s’être distingué par quelqu’acte éclatant de -courage, qu’un Français étoit autrefois admis à prêter le serment de -fidélité au prince. Par cette cérémonie, on étoit tiré de la classe -commune des citoyens, pour entrer dans un ordre supérieur, dont tous -les membres, revêtus d’une noblesse personnelle, avoient des priviléges -particuliers, tels que d’occuper dans les assemblées générales une -place distinguée, de posséder seuls les places publiques, de former -le conseil toujours subsistant de la nation, ou cette cour de justice -dont le roi étoit président, et qui réformoit les jugemens rendus par -les ducs et les comtes. Les Leudes ne pouvoient être jugés dans leurs -différends que par le prince, et ils exigeoient une composition plus -considérable que les simples citoyens, quand on les avoit offensés. - -Après la conquête des Gaules, la fortune commença à tenir lieu de -mérite. Ce ne furent plus les citoyens les plus dignes de l’estime -publique, qui composèrent seuls l’ordre des Leudes; les plus riches -ou les plus adroits à plaire y furent associés: c’étoit accréditer -l’avarice et la flatterie. Les princes admirent au serment des Gaulois -qui s’étoient naturalisés Français, et ces nouveaux Leudes ne furent -pas moins indifférens sur la liberté, ni moins courtisans que les -évêques. Toute émulation fut éteinte, quand des esclaves même que -leurs maîtres venoient d’affranchir, furent scandaleusement élevés aux -dignités dont on récompensoit autrefois les services et les talens les -plus distingués. - -Les prédécesseurs de Clovis, et vraisemblablement ce prince lui-même, -s’étoient fait respecter des grands, en ne leur donnant que quelque -présent médiocre, tel qu’un cheval de bataille[18], un javelot, une -francisque ou une épée. Ces récompenses, alors si précieuses, parurent -viles après les changemens survenus dans la fortune des Français et -les mœurs des Leudes. Les rois Mérovingiens, toujours intéressés -à ménager ces derniers, pour agrandir la prérogative royale sans -soulever le reste de la nation, imaginèrent donc un nouveau genre de -libéralités plus propre à leur plaire; ils donnèrent quelque portion -de leur domaine même; et c’est ce que nos anciens monumens appellent -indifféremment bénéfice ou fisc, et que quelques écrivains modernes ont -eu tort de confondre avec les possessions qu’on a appellées depuis des -fiefs. - -Soit par défaut de connoissances ou d’économie, soit par une suite -des partages survenus dans les successions, les Français voyoient -diminuer de jour en jour la fortune que leurs pères avoient acquise. Le -prince, qui réparoit ces disgraces, ne parut plus le simple ministre -des lois. Sous une vaine apparence d’aristocratie, les fils de Clovis, -qui avoient subjugué le conseil de la nation par leurs bienfaits, s’en -trouvèrent les maîtres; ils s’emparèrent d’autant plus aisément de -toute la puissance publique, que, pour s’assurer de la reconnoissance -des courtisans, et s’attacher par l’espérance ceux-mêmes à qui ils -n’accordoient aucune grâce, ils avoient eu la précaution de se réserver -le droit de reprendre à leur gré les bénéfices qu’ils avoient accordés. - -Rien ne pouvoit résister à des princes qui savoient si bien user de -leur fortune. Loin de s’opposer à leurs injustices, des Leudes qui -vouloient les enrichir pour les piller, et les rendre puissans pour -abuser de leur puissance, les encourageoient à mépriser les lois, et -leur apprenoient l’art de se faire de nouvelles prérogatives. Je ne -crois pas qu’il soit impossible de distinguer les entreprises inspirées -par les Leudes Gaulois d’origine, de celles qui étoient l’ouvrage -des Français. L’établissement des douanes, des capitations, et des -impôts sur les terres; ces préceptions odieuses, ou ces diplômes par -lesquels le prince accordoit des priviléges particuliers, dispensoit -de la loi, et ordonnoit même quelquefois de la violer de la manière la -plus criminelle, ont une analogie évidente avec l’ancien gouvernement -des empereurs, et supposent des connoissances et un raffinement que -les Français n’avoient pas. S’emparer, au préjudice des héritiers -légitimes, de la succession de ceux qui mouroient sans testament; -autoriser les fermiers des domaines royaux à faire paître leurs -troupeaux sur les terres de leurs voisins; se croire le maître de tout, -parce qu’on est le plus fort et le plus injuste: tout cela ne demande -que l’insolence et la brutalité que les Français avoient apportées de -Germanie. - -Cependant les rois Mérovingiens ne sachant point agrandir leur -autorité avec méthode, et forcer toutes les parties de l’état à se -courber à la fois sous le poids de leur sceptre; plusieurs grands, -qui conservoient encore l’ancien esprit de la nation, ou qui étoient -les plus riches et les plus puissans, eurent le courage et le bonheur -d’échapper au joug qu’on leur avoit préparé. Soit qu’ils craignissent -les forces de la cour et fussent intimidés par l’indifférence avec -laquelle le peuple voyoit la décadence du gouvernement, soit qu’ils -aimassent moins la liberté publique que leur propre élévation, ils -n’entreprirent rien en faveur des lois, et profitèrent au contraire -des exemples d’injustice qu’on leur donnoit. Les nouveautés, avec -lesquelles les Français commençoient à se familiariser, et les -désordres qui en résultoient, sembloient autoriser toutes les -violences; on essaya ses forces; on tenta des entreprises, et dès que -quelques grands espérèrent de pouvoir devenir impunément des tyrans, -ils se firent des droits sur leurs voisins qui possédoient des terres -avec la même indépendance qu’eux, et donnèrent ainsi naissance à nos -seigneuries[19] patrimoniales. - -Quoique la plupart des premières seigneuries doivent vraisemblablement -leur origine à l’injustice des Leudes qui, abusant de leur crédit ou -de leurs forces, exigèrent des corvées et des redevances de leurs -voisins, les gênèrent par des péages, et se rendirent les arbitres de -leurs querelles, pour percevoir à leur profit les mêmes droits que les -plaideurs devoient à leurs juges naturels: je ne doute pas cependant -que d’autres n’aient été le fruit d’une protection justement accordée, -et de la reconnoissance qu’elle méritoit. - -En effet, les différens princes qui, après le règne de Clovis, -partagèrent entre eux les provinces de la domination Française, étoient -continuellement en guerre les uns contre les autres, ou contre leurs -voisins. Tandis que leurs armées, sans discipline, traversoient les -Gaules en ravageant tout sur leur passage, ne distinguoient point -si elles étoient en pays ami ou ennemi, et regardoient les hommes -mêmes comme une partie du butin; les habitans de la campagne, pour se -mettre à l’abri du pillage, et même de la servitude, se réfugioient -avec leurs effets les plus précieux, dans les châteaux de quelques -Leudes puissans, ou dans les églises, dont le patron, célèbre par ses -miracles, avoit sur-tout la réputation d’être peu patient[20] et fort -vindicatif. Ils s’ouvroient ces asyles par des présens; et ce qui ne -fut d’abord que le gage de la reconnoissance envers leurs protecteurs, -devint, avec le temps, la dette d’un sujet à son seigneur. - -Les ducs, les comtes et les centeniers avoient tous acheté leur -emploi, ou s’en étoient rendus dignes par quelque lâcheté, depuis que -le prince s’étoit attribué le pouvoir d’en disposer sans consulter le -champ de Mars; et ses magistrats, chargés de toutes les parties du -gouvernement dans leurs provinces, faisoient un commerce scandaleux de -l’administration de la justice. Après avoir violé toutes les lois, dont -les préceptions ou les ordres particuliers du roi tenoient la place, -on en étoit venu jusqu’à ne plus daigner s’en tenir aux formalités -ordinaires. Pour se soustraire à la tyrannie de ces tribunaux -iniques, de malheureux citoyens se soumirent dans leurs différends, à -l’arbitrage de ceux qui les avoient protégés contre l’avarice et la -cruauté des soldats. Bientôt ils ne reconnurent plus d’autre juge. -Malgré les efforts des comtes et des ducs, la nouvelle juridiction -des seigneurs fit chaque jour des progrès, et quand cette coutume eut -acquis une certaine force, et fut assez étendue pour qu’on n’osât plus -tenter de la détruire, l’assemblée des Leudes défendit expressément aux -magistrats publics d’exercer aucun acte de[21] juridiction dans les -terres des seigneurs. - -Je ne m’arrêterai pas à faire le tableau des maux que produisirent -les nouveautés dont je viens de parler; les plaintes de nos anciens -historiens ne sont point exagérées à cet égard. A quel excès ne doivent -pas se livrer les Français, puisqu’ils avoient joint aux vices féroces -qu’ils apportèrent de Germanie, les vices lâches qu’ils avoient -trouvés dans les Gaules? Effarouchés par les obstacles, enhardis par -les succès, ils s’accoutumèrent à commetre de sang froid des actions -atroces, que l’emportement le plus furieux ne pourroit justifier. Les -lois de l’humanité, les droits du sang furent violés sans remords; -aucune bienséance ne suppléoit aux règles inconnues de la morale; la -perfidie étoit respectée; et les rois, comme leurs sujets, ne mettoient -aucun art à déguiser leurs plus grands attentats. Si Childebert II veut -se défaire de Magnovalde, il le flatte, le caresse, l’attire à sa cour -sous prétexte d’une fête, et le fait assassiner au milieu du spectacle. -On jette son cadavre par les fenêtres du palais; et en se saisissant -de ses biens, le prince ne daigne pas même faire connoître les motifs -d’un forfait qui rompt tous les liens de la société. Marculfe nous -a conservé le modèle des lettres par lesquelles les Mérovingiens -mettoient sous leur sauvegarde un assassin qu’ils avoient chargé du -soin de les servir. - -Je dois le remarquer avec soin, ces attentats infâmes dont nos -chroniques sont souillées, sont devenus entre les mains de quelques -écrivains modernes autant d’argumens pour prouver que le gouvernement -des Français étoit et devoit être purement arbitraire: ils ont conclu -du fait au droit; ils ont pris l’abus des mœurs pour la loi politique, -et pour la constitution naturelle de l’état, la contorsion forcée -dans laquelle la violence d’une part, et la foiblesse de l’autre, -tenoient le corps entier de la nation. Mais les faits ne supposent, ni -ne donnent aucun droit, s’ils ne sont reconnus pour les actes d’une -autorité légitime. La loi qui les condamne est violée, et non pas -détruite; et cette loi, qui n’a pas été la règle de quelques princes ou -de quelques citoyens avares, sanguinaires et ambitieux, doit au moins -en servir aux philosophes qui jugent leurs actions. Qui veut peindre -avec fidélité les révolutions de notre gouvernement sous la première -race, doit dire que dans l’anarchie où le mépris des lois fit tomber -les Français, la nation fut au pillage. Les Leudes, les princes, chacun -usurpa de nouveaux droits, et l’empire de la force subsista jusqu’à ce -qu’enfin les évènemens ramenèrent des lois sous le règne de Pepin. - - - - - CHAPITRE IV. - - _De la conduite et des intérêts des différens ordres de - l’état.--Comment les bénéfices conférés par les rois - Mérovingiens deviennent héréditaires.--Atteinte que cette - nouveauté porte à l’autorité que ces princes avoient acquise._ - - -Si les fils de Clovis avoient été les seuls maîtres de l’état, il -est vraisemblable que les Français, quoiqu’ils regardassent chaque -violence en particulier comme un événement commun, ordinaire et -analogue à la férocité des mœurs publiques, n’auroient pas souffert -patiemment cette longue suite d’injustices et de vexations, qui, en -menaçant également tous les ordres du royaume, devoit faire craindre -à chaque citoyen en particulier d’être la victime du mépris des lois. -La multitude ne se souleva pas, parce qu’elle ne connoissoit plus ses -forces depuis la cessation des assemblées du champ de Mars; d’ailleurs, -elle n’eut ni ne put espérer aucun chef. On a vu que la plupart des -Leudes tenoient de la libéralité du prince, des bénéfices amovibles -qu’ils craignoient de perdre, ou ne cherchoient qu’à s’en rendre -dignes par des complaisances. Les grands qui n’étoient pas courtisans, -s’occupoient à se faire des seigneuries particulières, et croyoient -qu’il étoit de leur intérêt d’humilier le peuple et de l’accoutumer à -la patience; tandis que ceux à qui on avoit donné des duchés, et des -comtés, ne pouvant en sous-ordre exercer un pouvoir arbitraire dans -leurs provinces, qu’autant qu’ils favoriseroient l’ambition du prince, -étoient eux-mêmes les plus grands ennemis des lois. - -Les nouveaux seigneurs, qui se faisoient des principautés, en quelque -sorte indépendantes, dans le cœur de l’état, ne pouvoient affermir -leur autorité qu’en prescrivant des bornes à l’autorité royale. Si -on laissoit le temps au prince d’acquérir de trop grandes forces et -d’accoutumer ses courtisans et le peuple à regarder ses prétentions -comme autant de droits, il étoit naturel qu’il tournât toute sa -puissance contre les seigneurs, et qu’en les forçant de renoncer à -leurs usurpations, il les mît dans la nécessité d’obéir. Cet intérêt -étoit facile à démêler; et si ces seigneurs l’avoient connu, sans -doute que leur inquiétude et leurs révoltes, en divisant l’état, -auroient ouvert l’entrée des Gaules aux barbares de la Germanie, et -causé la ruine entière du nom Français. Heureusement ils se croyoient -trop puissans pour avoir quelque crainte. Ils ne prévirent rien; -l’inconsidération fut toujours le vice fondamental de notre nation; et -ils auroient été bientôt punis de leur imprudence et de leur tyrannie, -si les Mérovingiens, aussi inconsidérés qu’eux, n’avoient fait une -faute encore plus grande, et qui devint le principe de la décadence -de leur autorité, avant qu’ils eussent atteint le but qu’ils se -proposoient. - -Je ne sais par quelle fatalité les hommes injustes nuisent presque -toujours à leurs intérêts, en multipliant sans besoin les moyens de -réussir. Tout favorisoit les entreprises des rois de France; et le -temps seul auroit affermi le gouvernement monarchique, s’ils n’avoient -admis à l’honneur de leur prêter le serment que les Français, dont le -crédit et les talens pouvoient servir à l’agrandissement et au maintien -de leur pouvoir; ils reçurent, au contraire, comme Leudes, tous ceux -qui, pour échapper à l’oppression publique, ou se mettre à portée -d’obtenir des bénéfices, voulurent se faire courtisans. Ils crurent -augmenter par cette politique le nombre de leurs créatures et devenir -plus puissans, et ils se trompèrent. Plus les Leudes se multiplioient, -moins leur état étoit avantageux. Tous ne purent pas obtenir des -bénéfices ou des emplois publics, et les produits de l’injustice furent -enfin trop petits pour le nombre des tyrans; des espérances trompées -firent naître des plaintes et des murmures; et pour les étouffer, -le prince, qui n’avoit été jusques-là que libéral, fut obligé d’être -prodigue. - -Tandis que les Leudes mettoient impitoyablement à contribution -l’orgueil des Mérovingiens et leur envie de dominer, les -ecclésiastiques, qui songeoient de leur côté à tirer parti des autres -passions de ces princes, avoient soin de leur mettre sous les yeux -toute la rigueur des jugemens de Dieu, et par je ne sais quelle -inconséquence, pensoient cependant qu’on peut désarmer sa colère à -force de fondations pieuses. On croyoit en quelque sorte dans ces -siècles grossiers, que l’avarice étoit le premier attribut de Dieu, -et que les saints faisoient un commerce de leur crédit et de leur -protection. De là les richesses immenses données aux églises par des -hommes dont les mœurs déshonoroient la religion; et de là le bon mot de -Clovis, «que Saint-Martin ne servoit pas mal ses amis, mais qu’il se -faisoit payer trop cher de ses peines.» Les richesses de la couronne -ainsi mises au pillage,[22] furent bientôt épuisées; et les rois, -dégradés par leur pauvreté, n’auroient plus été que d’odieux prête-noms -d’une injustice dont les Leudes et le clergé auroient retiré tout -l’avantage, s’ils n’eussent eu recours à l’artifice pour se soutenir. - -Ils opposèrent les partis les uns aux autres, devinrent chefs de -cabales, et par leurs intrigues fournissent une pâture à l’inquiétude -de leur cour. Avoit-on quelque raison de moins ménager un grand, on -lui enlevoit ses bénéfices, son comté ou son duché, pour les donner -à celui qui, lassé d’attendre inutilement des faveurs, commençoit à -se faire craindre. C’est en cela que Gontran[23] apprit à son neveu, -Childebert II, que consistoit principalement l’art de régner. On fit -quelquefois périr un Leude riche, pour donner ses dépouilles à deux ou -trois autres. Il dut être bien dangereux d’avoir une grande fortune, -sans être assez fort pour la défendre; puisque les princes, pressés par -la nécessité des circonstances, en vinrent souvent jusqu’à piller les -monastères, et redemander aux églises les domaines qu’ils leur avoient -donnés. - -Cette odieuse politique réussit jusqu’à ce que tous les grands en -eussent été successivement les dupes; mais, indignés enfin de la -manière arbitraire dont le prince donnoit, retiroit, rendoit et -reprenoit ses bénéfices, ce qui ne leur donnoit que des espérances et -des craintes, jamais une fortune solide, ils songèrent à remédier à -cet abus. Nous ignorons tous les détails de leur conduite; mais quelle -qu’elle ait été, il est sûr que, s’étant rendus les maîtres du roi -par ses propres bienfaits, ils réussirent à s’en faire craindre; et -qu’étant assemblés à Andely pour traiter de la paix entre Gontran et -Childebert, ils forcèrent ces princes à convenir dans leur traité, -qu’ils ne seroient plus libres de retirer à leur gré les bénéfices -qu’ils avoient conférés, ou qu’ils conféreroient dans la suite aux -églises et aux Leudes. On rendit les bénéfices à ceux qui en avoient -été dépouillés à la mort des derniers rois; il est très-vraisemblable -que les grands qui avoient négocié les articles de la paix, crurent -même avoir rendu les bénéfices[24] héréditaires dans les familles qui -les possédoient. - -Ce traité, en établissant une espèce de règle, n’étoit propre qu’à -perpétuer les désordres et aigrir les esprits. Il dut avoir pour -ennemis les deux princes qui l’avoient contracté, et tous les Leudes -qui, dans le moment de sa conclusion, ne possédoient aucun bénéfice, -ou qui en furent dépouillés. Un intérêt commun les réunit sans doute -contre ceux qui s’étoient emparés de la plupart des domaines de la -couronne, et qui de leur côté durent se lier, et furent plus attentifs -que jamais à défendre leurs nouveaux droits; de sorte que l’hérédité, -ou du moins la possession assurée des bénéfices, toujours attaquée par -une cabale considérable, et toujours défendue par un parti puissant, -devint le principal mobile de tous les mouvemens des Français. Le -traité d’Andely, violé quand les circonstances le permirent, et exécuté -quand il fut impossible de le violer, ne causa pas une révolution -subite dans l’état, mais la rendit nécessaire, en ne laissant aucune -voie d’accommodement entre les grands. - -Telle étoit la situation des Français, lorsque Brunehaud se vit à -la tête des affaires des royaumes d’Austrasie et de Bourgogne, dont -Théodebert II et Thieri II, ses petits-fils, étoient rois. Cette -princesse, fière, hardie, avare, ambitieuse, qui avoit des talens -pour commander, et à qui d’ailleurs un crime ne coûtoit rien pour -trancher les difficultés qui l’arrêtoient, fut incapable de se prêter -aux ménagemens sans lesquels son ambition ne pouvoit réussir. Elle se -comporta comme si le traité d’Andely eut été oublié; et soit qu’elle ne -tentât pas de persuader aux royalistes qu’elle ne vouloit rentrer dans -les domaines de la couronne, et n’être encore maîtresse d’en disposer -que pour les enrichir; soit que le parti opposé fût plus fort que le -sien; il éclata une révolte contre elle en Austrasie; et elle n’échappa -au danger qui la menaçoit, qu’en se retirant avec précipitation à la -cour de Thieri. - -Sa disgrace irrita ses passions au lieu de les modérer, et continuant à -gouverner la Bourgogne comme elle avoit gouverné l’Austrasie, elle eut -pour ministre et pour amant, Protadius[25], homme avare, qui élevoit -sa fortune sur les ruines de celle des grands, dont il partageoit les -dépouilles avec Brunehaud. Cette conduite souleva à un tel point les -Leudes bénéficiers d’Austrasie et de Bourgogne, qu’après la mort de -Thieri, ils refusèrent d’élever sur le trône les fils de ce prince, -dans la crainte que Brunehaud n’exerçât encore leur autorité. Ils -déférèrent la couronne à Clotaire II, déjà roi de Neustrie, qui, pour -marquer sa reconnoissance aux conjurés, poursuivit Brunehaud leur -ennemi, se rendit son accusateur, et donna à son armée le spectacle -d’une reine condamnée à périr par le supplice le plus cruel et le plus -ignominieux. - -La mort de Brunehaud étoit l’ouvrage des partisans du traité d’Andely; -et ils furent sans doute secondés dans cette entreprise par les -possesseurs des seigneuries, qui craignoient que leurs droits encore -équivoques ne fussent détruits, et n’attendoient qu’une révolution -pour les faire autoriser. Ils comprirent que par la condamnation d’une -reine puissante au dernier supplice, ils avoient dégradé la royauté, et -que le prince ne pourroit plus leur résister. Ils profitèrent de leur -avantage, et Clotaire II se sentant en quelque sorte frappé du coup -qu’il avoit porté à Brunehaud, fut obligé d’obéir à des hommes dont il -avoit trop bien servi la vengeance. - -La célèbre assemblée que les évêques et les Leudes ennemis de Brunehaud -tinrent à Paris en 615, décida irrévocablement[26] la question de -l’hérédité des bénéfices, et légitima les droits que les seigneurs -avoient acquis dans leurs terres. C’étoit l’avarice des grands, et -non l’amour du bien public, qui dicta les lois portées dans cette -assemblée; ainsi ils ne songèrent point à donner une forme constante et -durable au gouvernement, et s’ils l’avoient tenté, il est vraisemblable -qu’ils n’auroient pris que des mesures fausses et inutiles. - -Satisfaits d’avoir fait décider en leur faveur une question d’où -dépendoit leur fortune, les bénéficiers et les seigneurs n’ôtèrent -à Clotaire que les droits nouvellement établis sous les régences -de Frédégonde et de Brunehaud, et lui laissèrent la jouissance de -tous ceux que ses prédécesseurs s’étoient faits jusqu’à la fin des -règnes de Gontran, de Chilpéric et de Childebert. L’usage funeste des -préceptions fut conservé; et les évêques exigèrent seulement que les -rois s’engageassent à ne plus donner de ces rescrits pour autoriser -quelques-uns de leurs courtisans à enlever des religieuses de leurs -monastères, et à les épouser. Il n’est point parlé de la nomination aux -duchés et aux comtés dans l’ordonnance que l’assemblée de Paris publia. -Peut-être que cette importante matière étoit réglée dans les articles -qui ne sont pas venus jusqu’à nous. Il est cependant plus vraisemblable -que les grands ne réclamèrent pas le privilége[27] de les conférer; -puisque Clotaire, de son autorité privée et sans le consentement -des évêques ni des Leudes, éleva à la dignité de maire du palais de -Bourgogne, Varnachaire, qui avoit été le chef de la conjuration contre -Brunehaud, et que ce ministre disposa à son gré des premières dignités. -Le clergé consentit que l’abus par lequel les prédécesseurs de Clotaire -s’étoient souvent arrogé le droit de nommer aux prélatures vacantes, -et d’en faire la récompense des vices de leurs courtisans, devînt une -loi du royaume. Quelque jaloux que fussent les évêques du pouvoir -arbitraire qu’ils affectoient sur le clergé du second ordre, ils le -déposèrent en quelque sorte entre les mains du prince, en s’engageant -à ne point punir un ecclésiastique, quelle que fût sa faute, quand il -reviendroit avec une lettre de recommandation de la part du roi. - -L’autorité qu’on avoit laissée à Clotaire II étoit encore bien étendue; -et il semble qu’il auroit dû lui être aisé de s’en servir pour prendre -ce qu’on lui avoit ôté. Cependant ce reste de pouvoir étoit prêt à -s’évanouir. Quelque union qu’il parut entre Clotaire et l’assemblée de -Paris, ils se craignoient et se haïssoient malgré eux, et l’état devoit -dès-lors éprouver de nouvelles agitations. Tandis que les familles -qui s’étoient enrichies aux dépens de la couronne étoient pleines de -défiance à son égard, il étoit naturel que Clotaire vît avec chagrin -ses domaines aliénés pour toujours. On devoit le soupçonner de vouloir -les recouvrer, et par conséquent les grands devoient se tenir sur leurs -gardes, et tout tenter pour empêcher que les articles de l’assemblée -de 615 n’eussent le même sort que le traité d’Andely. On attaque, -parce qu’on craint d’être attaqué; telle est la marche ordinaire des -passions: dès que des grands inquiets, jaloux et soupçonneux formoient -des entreprises contre l’autorité royale, quelles ressources le prince -pouvoit-il trouver pour se défendre? L’hérédité des bénéfices lui avoit -ôté le moyen le plus efficace d’acheter des créatures; il avoit aliéné -les royalistes en trahissant ses propres intérêts; ses droits n’étoient -encore établis que sur des coutumes nouvelles; et quand les lois -auroient parlé en sa faveur, les Français n’étoient-ils pas accoutumés -à les mépriser? - -En effet, la prérogative royale diminua de jour en jour: cette -révolution n’est ignorée de personne; mais les détails nous en sont -entièrement inconnus. Nos historiens ne nous fournissent aucune lumière -satisfaisante, et le temps nous a dérobé les ordonnances qui furent -vraisemblablement faites dans les[28] assemblées des évêques et des -Leudes, qui se tinrent encore quelquefois dans les dernières années du -règne de Clotaire II. Ce prince perdit, les uns après les autres, tous -les droits que l’assemblée de Paris lui avoit conservés. Il n’est plus -le maître de disposer de la mairie même du palais, sans le consentement -des[29] grands, ou plutôt il est réduit au frivole honneur d’installer -dans cet office celui qu’ils ont choisi. Clotaire se voit contraint de -céder toutes les fois qu’il est attaqué, et ne laisse à ses successeurs -qu’une autorité expirante dont les grands sont jaloux, qu’ils usurpent, -et qu’ils voient échapper de leurs mains dans le moment qu’ils croient -en jouir. - - - - - CHAPITRE V. - - _De l’origine de la noblesse parmi les Français.--Comment cette - nouveauté contribua à l’abaissement de l’autorité royale, et - confirma la servitude du peuple.--Digression sur le service - militaire rendu par les gens d’église._ - - -Tant que les bénéfices ne furent pas héréditaires, les distinctions -accordées aux Leudes ne furent que personnelles. Leur noblesse, qui -ne se transmettoit pas par le sang, laissoit leurs enfans dans la -classe commune des citoyens, jusqu’à ce qu’ils prêtassent le serment de -fidélité entre les mains du prince. Les citoyens, en un mot, formoient -deux classes différentes; mais les familles étoient toutes du même[30] -ordre. - -Quand au contraire les bénéfices changèrent de nature en devenant -héréditaires, les fils d’un bénéficier, par le droit même de leur -naissance, qui les appeloit à la succession de leur père, se trouvèrent -eux-mêmes sous la truste ou la foi du roi, et furent d’avance ses -obligés ou ses protégés. La naissance leur donnant une prérogative -qu’on n’acquéroit auparavant que par la prestation du serment de -fidélité, on s’accoutuma à penser qu’ils naissoient Leudes. La vanité, -toujours adroite à profiter de ses avantages, est encore plus attentive -à les étendre sur le plus léger prétexte. Ces Leudes d’une nouvelle -espèce se crurent supérieurs aux autres, et on commença à prendre -de la noblesse l’idée que nous en avons aujourd’hui: les familles -bénéficiaires, qu’on me permette cette expression, formèrent une classe -séparée, non-seulement de celles qui n’avoient pas prêté le serment de -fidélité au prince, mais des familles mêmes dont le chef avoit été fait -Leude suivant l’usage ancien. - -On ne balancera point à regarder ce que je dis ici de l’origine de -la noblesse chez les Français, comme une vérité incontestable, si on -remarque que la prestation du serment de fidélité, qu’on exigea dans la -suite indifféremment[31] de tout le monde, et qui ne fut qu’un gage de -l’obéissance, ne valut presque dès-lors aucune distinction, ou du moins -ne donna pas une certaine prérogative de dignité et de prééminence, -dont les seules familles bénéficiaires jouissoient. Cette prérogative -est réelle, puisque les familles distinguées par leur illustration, -leurs alliances et leurs richesses, mais qui dans le moment de la -révolution ne se trouvèrent pourvues d’aucun bénéfice, se crurent -dégradées, et cherchèrent par d’autres voies que la prestation du -serment de fidélité, à réparer le tort que l’hérédité des bénéfices -leur avoit fait. De quoi se seroient-elles plaintes, si elles n’avoient -pas vu que les familles bénéficiaires formoient dans l’état un ordre -distingué de citoyens, et que la loi, la coutume ou le préjugé leur -accordoient quelque droit ou quelque honneur particulier? - -Leur jalousie fut extrême, et pour satisfaire leur orgueil alarmé, il -fallut avoir recours à une des plus étranges bisarreries dont parle -notre histoire; ce fut, ainsi que nous l’apprend Marculfe, de changer -ses propres, ou, comme on parloit alors, son aleu en[32] bénéfice: -c’est-à-dire, que le propriétaire d’une terre la donnoit au prince, -qui, après l’avoir reçue en don, la rendoit au donateur en bénéfice. -Cette mode de faire changer de nature à ses biens auroit été la manie -la plus extravagante, si les bénéfices n’avoient communiqué une -prérogative particulière aux familles qui les possédoient. C’eût été -rendre sa fortune incertaine et s’exposer à perdre une partie de son -patrimoine même, si quelque événement imprévu rendoit au prince ses -anciens droits sur les bénéfices. - -Soit que l’abaissement de la puissance royale, d’où les bénéfices -tiraient leur origine, les dégradât et les avilît; soit que les -esprits s’accoutumassent peu-à-peu à ne regarder dans les bénéfices que -les droits seigneuriaux qui donnoient une autorité réelle; il arriva, -par une seconde révolution, que toutes les seigneuries indistinctement -communiquèrent à leurs possesseurs les priviléges, les droits et la -dignité qui n’avoient d’abord appartenu qu’aux seuls bénéfices. En -effet, on négligea sur la fin de la première race de conserver les -titres primordiaux de ses possessions. Étoient-elles dans leur origine -un bénéfice ou un aleu? Cette question devint inutile. Sans doute -que la possession d’un bénéfice ne conféra plus aucune prérogative -particulière; elle fut même si peu un titre de noblesse quand les -seigneuries formèrent, sous les successeurs de Clotaire II, l’usage -général du royaume, que les seigneurs employèrent au contraire toutes -sortes d’artifices pour dénaturer ces possessions et persuader qu’elles -étoient des propres. - -Dès qu’il y eut dans l’état des citoyens qui possédoient des priviléges -particuliers, et ne les tenoient que de leur seule naissance, ils -durent mépriser ceux qui ne furent plus leurs égaux, se réunir, ne -former qu’un corps, et avoir des intérêts également séparés de ceux du -prince et du peuple. A la qualité de juges, les seigneurs joignirent -celle de capitaines des hommes de leurs terres, ou plutôt ils ne -séparèrent point des fonctions qui jusques-là avoient toujours été -unies dans le prince, les ducs, les comtes et les autres magistrats -publics de la nation, et qui pendant plusieurs siècles encore ne -formèrent qu’un seul et même emploi. La noblesse, par-là également -redoutable au peuple par son droit de justice, et au prince par la -milice qu’elle commandoit, s’étoit rendue maîtresse des lois, et tenoit -entre ses mains toutes les forces de l’état. Il n’en falloit pas -davantage pour ruiner l’autorité royale et ôter aux Mérovingiens toute -espérance de la relever. Les seigneurs auroient de même affermi leur -empire sur le peuple, si par leur modération ils lui avoient appris à -le regarder comme légitime; mais ils ne savoient pas que rien n’est -stable sans le secours des lois; s’étant élevés en les violant, ils -continuèrent à n’avoir d’autre règle que leur avarice, leur orgueil et -leur emportement. - -Tant de changemens survenus dans la fortune des Français produisirent -une nouveauté encore plus extraordinaire, et qui ne fut pas moins -funeste à la nation. Les évêques et les abbés qui s’étoient fait des -seigneuries, voyant que les seigneurs laïcs étoient les capitaines -de leurs terres, et ne souffroient plus que leurs sujets allassent -à la guerre, sous la bannière du comte ou du duc dans la juridiction -duquel ils étoient autrefois compris, crurent que leurs domaines et -la dignité du clergé seroient dégradées s’ils ne jouissoient pas de -la même prérogative, ils allèrent donc à la guerre et commandèrent en -personne la milice de leurs terres. A consulter les canons, c’étoit une -chose monstrueuse de voir les successeurs des apôtres, et des hommes -consacrés au silence et à la solitude, profaner ainsi la sainteté -du ministère de paix et de charité, ou, par une espèce d’apostasie, -violer les vœux qu’ils avoient faits à Dieu. Mais les barbares, avides -et jaloux des richesses du clergé, commençoient depuis quelque temps -à être admis à la cléricature, et ils avoient corrompu la discipline -ecclésiastique. Dès prélats nommés pour la plupart par le prince, et -qui avoient acheté l’apostolat à prix d’argent ou à force de lâchetés, -avoient enfin accoutumé les esprits à voir sans étonnement les abus les -plus scandaleux. - -Indépendamment du tort que cette conduite du clergé fit aux mœurs -publiques, en accréditant l’injustice, la force et la violence, -elle lui donna des intérêts opposés à ceux du prince et du peuple. -Des évêques usurpateurs, guerriers, et assez puissans pour n’avoir -plus besoin d’une protection étrangère, ne devoient plus voir dans -Saint-Paul cette obéissance aveugle qu’ils avoient autrefois prêchée. -Qui ne sait pas respecter les lois, méprise nécessairement les droits -du peuple. Les ecclésiastiques favorisèrent les entreprises de la -noblesse, et profanèrent la religion, jusqu’à en faire l’instrument de -leur avarice et de leur ambition. - -Le simple exposé de la manière dont les gens d’église s’engagèrent -à porter les armes suffit, si je ne me trompe, pour faire connoître -que leur service militaire fut dans son origine une prérogative -seigneuriale, et non pas, ainsi que des écrivains obscurs l’ont -avancé dans ces derniers temps, une charge de l’état qu’ils fussent -obligés d’acquitter. Quelque peu raisonnable qu’ait été la conduite -des Français, jamais cependant ils n’auroient imaginé d’enlever des -pasteurs à leurs églises, et des solitaires à leurs cloîtres, pour en -faire de mauvais capitaines. Au contraire, il ne faut point douter que -si les évêques et les abbés eussent permis à leurs sujets d’aller à la -guerre, sous les ordres du duc ou du comte qui les commandoit avant -l’établissement des seigneuries, ou en eussent grossi les milices de -quelque seigneur voisin, la noblesse l’eût regardé comme une faveur. - -Qu’on me permette de m’étendre sur une matière si importante et -très-propre à répandre de la lumière sur nos antiquités. Si les évêques -avoient été obligés au service militaire par la constitution primitive -de l’état, pourquoi, dans le temps que Grégoire de Tours composoit son -histoire, n’y auroit-il encore eu qu’un Falonius, évêque d’Embrun, et -un Sagittaire, évêque de Gap, qui se fussent acquittés de ce devoir? -Pourquoi cet écrivain, qui occupoit lui-même un des premiers siéges -des Gaules, leur reprocheroit-il le scandale qu’ils donnoient à -l’église en portant les armes, s’ils n’avoient fait que remplir une -des fonctions de leur état? Pourquoi les traiteroit-il de scélérats, -et rapporteroit-il, pour justifier ses reproches, que ces prélats -n’avoient point eu honte de servir dans l’armée que Mummole conduisit -contre les Lombards? Grégoire de Tours, qui connoissoit les devoirs de -l’épiscopat et de la vie religieuse, se seroit contenté de s’en prendre -à la barbarie du gouvernement et des lois, et d’inviter les Français à -corriger un abus aussi contraire à l’état qu’à la religion même. Quand -nos pères auroient été assez grossiers pour exiger le service militaire -des évêques, comme ils l’exigeoient peut-être des prêtres de leurs -faux Dieux en Germanie, est-il vraisemblable que les conciles qui se -tinrent dans les Gaules sous le règne de Clovis ne s’y fussent pas -opposés? Pourquoi leurs représentations à cet égard auroient-elles été -inutiles dans un temps que la nation se convertissoit, et accordoit au -clergé la plus grande autorité? - -Rapportons-nous-en au siècle de Charlemagne, plus à portée sans -doute que le nôtre de juger de la nature des fonctions militaires -que faisoient les évêques et les abbés. Si leur service eut été une -dette qu’ils eussent acquitté, et non pas une prérogative seigneuriale -dont ils eussent joui, je demande par quelle raison les chefs du -clergé, eux qui avoient le premier rang dans l’état et la plus grande -influence dans les affaires de la nation, auroient été tenus à remplir -des devoirs dont les capitulaires mêmes nous apprennent que les -derniers clercs[33] étoient exempts? Quand le gouvernement prit enfin -une meilleure forme sous le règne de Charlemagne, et que la nation, -éclairée par les lumières et les vertus de ce prince, sentit combien -il étoit contraire aux principes de la religion, au caractère de -l’épiscopat, à l’honnêteté des mœurs publiques et à la vigueur de la -discipline militaire, que des évêques et des moines fissent dans des -camps le métier de soldats; ce ne fut pas une exemption de porter -les armes qu’on leur accorda, on leur fit une défense[34] de faire la -guerre; et cette loi fut portée sur la requête et les remontrances -de quelques prélats qui connoissoient leurs devoirs et les anciennes -règles de l’église, et qui firent appuyer leur demande par les -seigneurs les plus accrédités. - -Tant s’en faut qu’on regardât alors cette défense comme une faveur -accordée aux évêques, que le public crut au contraire qu’on les avoit -dépouillés d’un privilége, et que le corps entier du clergé en seroit -dégradé. Il fallut que l’assemblée qui en avoit porté la loi en fît -connoître les véritables motifs. «Ce n’est, dit Charlemagne[35], que -par une méchanceté digne du démon même, que quelques personnes mal -intentionnées ont pu penser que j’aie voulu offenser la dignité du -clergé et nuire à ses intérêts temporels, en faisant la loi qu’il m’a -lui-même demandée, et qui lui défend de porter les armes et de faire -la guerre; j’ai des sentimens tout opposés. Il n’en deviendra que plus -respectable, lorsqu’il s’attachera tout entier aux fonctions divines de -son état.» - - - - - CHAPITRE VI. - - _Progrès de la fortune des maires du palais sous les - successeurs de Clotaire II.--Inconsidérations de la noblesse - à leur égard.--Ils s’emparent de toute l’autorité.--Charles - Martel établit de nouveaux bénéfices.--Pepin monte sur le - trône._ - - -Les maires du palais, qui n’avoient été dans leur origine que les chefs -des officiers domestiques du prince, joignirent d’abord à l’intendance -générale du palais la qualité de juges de toutes les personnes qui -l’habitoient. Leur emploi devint plus important à mesure que les -rois agrandissoient eux-mêmes leur puissance. Ces courtisans habiles -corrompirent leurs maîtres pour les dominer; en leur apprenant à -négliger dans les plaisirs les soins pénibles du gouvernement, ils en -attiroient à eux toutes les fonctions. Ils gouvernèrent les finances, -commandèrent les armées et présidèrent enfin ce tribunal suprême -où le roi devoit rendre lui-même la justice aux Leudes, et juger -définitivement les procès qui y étoient portés par appel de toutes -les provinces du royaume. Étant parvenus à se rendre les dépositaires -de toute la puissance royale, il doit paroître surprenant qu’au -lieu d’être accablés les premiers sous ses ruines, quand l’hérédité -des bénéfices rendit la noblesse maîtresse absolue du royaume, leur -fortune, au contraire, fasse de nouveaux progrès et ne connoisse -plus de bornes; ils ne font que changer leur qualité de ministres, -de capitaines et de favoris du prince, en celle de ministres, de -capitaines et de favoris de la nation. - -Si la conduite que les grands avoient tenue jusques-là, et qu’ils -tinrent encore dans la suite, permettoit qu’on pût raisonnablement -les soupçonner d’agir par des vues réfléchies, de prévoir l’avenir -et d’embrasser à la fois tout un systême de gouvernement, peut-être -pourroit-on croire que pour détruire plus facilement et plus sûrement -le pouvoir du roi, ils lui débauchèrent son ministre, et laissèrent -au maire du palais son crédit et son autorité, pour s’en faire un -protecteur plus puissant. Mais il est vraisemblable que la fortune, les -circonstances et les événemens tinrent lieu de politique aux familles -bénéficiaires et aux seigneurs. Si quelque prudence se mêla dans cette -affaire, elle vint toute de la part des maires, qui, pour n’être pas -les victimes de la royauté en décadence, trahirent les intérêts de -Clotaire II et de ses successeurs, au lieu de les secourir, et se -mirent à la tête de la conjuration. - -Varnachaire, selon les apparences, n’accepta, après le supplice de -Brunehaud, la mairie du royaume de Bourgogne, que dans le dessein -d’éclairer de plus près la conduite de Clotaire II, et de le perdre, ou -du moins d’empêcher qu’il ne tentât de reprendre les droits qu’il avoit -perdus. Cet homme ambitieux, implacable dans ses haines, et accoutumé -aux mouvemens des partis et des cabales, n’auroit pas exigé de Clotaire -qu’il lui promît par serment de ne lui jamais ôter sa dignité, s’il -n’avoit eu que des vues favorables à l’autorité royale. Il ne songea -qu’à ses intérêts particuliers: il écrivit à tous les grands pour -leur promettre qu’il seroit en toute occasion leur protecteur. Il ne -travailla qu’à étendre son pouvoir, et sa conduite servit de modèle à -ses successeurs. - -Il seroit difficile de dire quel fut le gouvernement des Français, -depuis que le clergé et la noblesse s’étoient emparés de la -puissance publique. En ôtant à la royauté les prérogatives acquises -insensiblement par adresse, et que les anciennes lois de Germanie ne -lui attribuoient pas, on ne lui avoit pas même laissé ce qui devoit -raisonnablement lui appartenir. Réduite à n’être qu’une magistrature -impuissante, ce n’étoit plus qu’un vain titre. D’ailleurs, les rois, -presque toujours enfans, ou corrompus par une éducation qui les -rendoit méprisables, étoient prisonniers dans leur palais, et inconnus -de leur nation. - -Les seigneuries, dont le nombre devoit être encore très-médiocre, -quand les bénéfices devinrent héréditaires, se multiplièrent fort -rapidement dans les dernières années du règne de Clotaire II et sous -ses premiers successeurs. Chaque gentilhomme, chaque évêque, chaque -monastère, se crut en droit de devenir le tyran de ses voisins. Les -assemblées des grands ne se tinrent que très-rarement, et, sans doute, -elles offroient l’image d’une bande de brigands qui, après avoir volé -une caravane, partage le butin. La noblesse ne formant point un corps -régulier qui eût ses lois, sa police, ses magistrats, ses syndics et -ses assemblées réglées, chaque seigneur voulut jouir en particulier, -dans ses terres, de tout le pouvoir de son ordre. Quoique les justices -seigneuriales restreignissent, de jour en jour, la juridiction des ducs -et des comtes, et diminuassent, par conséquent, les droits de leurs -gouvernemens, ils ne s’opposèrent pas aux progrès de l’usurpation. Ils -profitèrent eux-mêmes de l’anarchie et de leur crédit, pour se faire -de grandes terres dont les droits les dédommageoient de ce qu’ils -perdoient en qualité de ducs et de comtes; et il étoit naturel qu’ils -sacrifiassent les intérêts d’une dignité qui n’étoit pas héréditaire à -ceux de leurs terres, qui étoient le patrimoine de leurs enfans. Enfin, -à la tête de ce gouvernement monstrueux étoit un maire du palais, comme -premier magistrat, qui avoit soin que toutes les lois fussent détruites -et violées; et que, sous le nom de coutumes, toutes les passions et -tous les caprices de la noblesse, des évêques et des moines fussent -respectés. - -Ces désordres étoient si agréables aux seigneurs, qu’abandonnant leur -fortune au zèle que leur marquoient les maires, ils ne prirent aucune -précaution pour les empêcher d’abuser de leur crédit: ces officiers -ne tardèrent pas à s’apercevoir de cette imprudence grossière. Après -avoir humilié les rois, ils formèrent le projet d’asservir les grands. -Jamais entreprise ne fut moins hardie; ils pouvoient tout se promettre -du mépris où les lois étoient tombées, de la tyrannie extrême que les -seigneurs exerçoient sur le peuple, de leur désunion, et sur-tout, de -l’ignorance où ils étoient de leurs intérêts. Tandis que les grands -croyoient l’autorité royale anéantie sans retour, elle se trouvoit déjà -toute entière, sous un autre nom, entre les mains des maires, qu’ils -regardoient, par habitude, comme les tuteurs de la liberté publique; -mais ces nouveaux rois, après avoir affermi, avec art, leur autorité, -ne tardèrent pas à vouloir en abuser, et firent bientôt éprouver à la -noblesse, qu’elle avoit un maître. - -La pesanteur du joug la tira, enfin, de son erreur, mais en voulant -essayer ses forces, elle ne sentit que sa foiblesse. Les maires, en -autorisant toutes sortes de vexations, avoient affoibli ou détruit les -seigneurs qui leur étoient suspects, et s’étoient faits des courtisans -et des flatteurs, personnages toujours prêts à servir d’instrument à -la tyrannie. Dans ce haut degré de fortune, ils eurent la foiblesse -d’envier aux rois, leur pompe inutile et les vains respects qu’on -leur rendoit; ou plutôt, s’ils formèrent le projet de les chasser de -leur trône, pour s’y placer, ce n’est pas qu’ils y gagnassent rien -personnellement, mais ils vouloient, selon les apparences, affermir -la fortune de leur maison: la royauté étoit héréditaire, et la mairie -n’étoit qu’élective. - -A la mort de Sigebert II, qui portoit le nom de roi, en Austrasie, -Grimoald, son maire, fit disparoître le légitime héritier, dont il -publia la mort, et mit la couronne sur la tête de son fils. Soit -qu’il eût des ennemis puissans, ou que les Français, par une sorte de -contradiction assez ordinaire dans le cœur humain, conservassent encore -quelque reste d’attachement[36] pour la postérité de Clovis qu’ils -laissoient opprimer; soit par quelqu’autre motif dont le temps nous -a dérobé la connoissance, les Austrasiens se soulevèrent contre leur -maire, refusèrent de reconnoître son fils, et demandèrent des secours à -Archambaud qui gouvernoit la Neustrie. Ce maire assembla avec diligence -une armée, et eut la générosité de punir les usurpateurs, quoiqu’il fût -de l’intérêt de son ambition de les favoriser, et que leur succès en -Austrasie fût devenu un titre pour lui en Neustrie. Childéric, fils de -Clovis II, succéda à Sigebert; et Pepin de Heristal, qui fut élevé à la -dignité de maire, jeta les fondemens de la grandeur où son petit-fils -parvint. - -Pepin, aussi ambitieux que son prédécesseur et ses collègues, mais -sage et patient dans ses entreprises, se fit une politique bien -extraordinaire, pour le siècle et la nation où il vivoit, et dont -il étoit impossible que les Français, toujours aveugles dans leurs -espérances, toujours dupes des événemens présens, et toujours emportés -dans leur conduite, fussent capables de démêler les ressorts. Pepin -jugea que si les premiers maires avoient pu se permettre les plus -grandes injustices, pour se rendre puissans, il n’y avoit plus que -la modération et la justice qui pussent justifier leur ambition, -et affermir la haute fortune où il étoit élevé. Ce fut à force de -prudence, de douceur, de courage et de ménagemens, qu’il tenta de -gagner le clergé et la noblesse, qui, souffrant avec impatience, le -gouvernement injuste des maires, auroient voulu rendre au prince -l’autorité qu’il avoit perdue. - -Rien n’est plus dangereux qu’un tyran qui a quelques vertus, ou qui -sait en emprunter le masque: aussi, les Austrasiens tombèrent-ils -grossièrement dans le piége que Pepin leur avoit tendu. Ils regardèrent -comme solidement affermi, un bonheur qu’ils ne devoient qu’aux qualités -personnelles de leur maire, et n’imaginèrent pas qu’il pouvoit avoir -un successeur indigne de lui. Pepin eut un crédit sans bornes, et -quand Thieri III fut tiré du monastère de Saint-Denis, pour succéder à -ses frères Clotaire et Childeric, il refusa de le reconnoître. Il ne -tenoit qu’à lui de se faire proclamer roi dans un des trois royaumes -que comprenoit la domination française; mais il ne permit aux Français -Austrasiens, que de lui donner le titre de duc dans leur royaume; et -même, pour n’exciter aucune envie, ou du moins ne s’exposer qu’à une -partie de ses traits, il voulut avoir un collègue. - -La conduite toute différente des maires de Bourgogne et de Neustrie, -annonçoit dans ces deux royaumes une révolution prochaine. Leur -tyrannie étoit telle, que les grands désespérant de pouvoir -défendre leur liberté, n’avoient plus que le choix des plus extrêmes -résolutions. Tous les jours exposés à des injures et à des violences, -les uns étoient chassés de leurs terres, les autres les abandonnoient -pour prévenir l’oppression, et tous cherchoient un asyle en Austrasie; -où, par leurs plaintes, ils fournirent à Pepin, un prétexte de -satisfaire son ambition, en feignant de n’être que le vengeur des -opprimés. Il assembla une armée, qu’il fit marcher contre Bertaire, qui -se trouvoit à-la-fois maire de Bourgogne et de Neustrie. Si ce tyran -eût été vainqueur, les Français auroient été traités comme les esclaves -les plus vils; ou du moins il ne leur restoit d’autre ressource que -ce désespoir subit et violent, que le sentiment de la liberté excite -quelquefois dans un peuple qui n’est pas encore accoutumé au joug, ni -familiarisé avec les affronts. Heureusement Bertaire fut défait, et il -périt dans la déroute de ses troupes. - -Pepin, qui s’étoit fait une habitude de sa modération, ne sentit -peut-être pas, dans le moment qu’il en recueilloit le fruit, tout -ce qu’il pouvoit se promettre de sa victoire, de l’attachement des -Austrasiens, et de la reconnoissance inconsidérée des Français de -Bourgogne et de Neustrie. Peut-être aussi jugea-t-il qu’il étoit égal -pour ses intérêts que Thieri III fût roi ou moine. L’ambition éclairée -se contente de l’autorité, et dédaigne des titres qui la rendent -presque toujours odieuse ou suspecte; Pepin laissa à Thieri, son nom, -ses palais et son oisiveté, et ne prit pour lui que la mairie des deux -royaumes qu’il avoit délivrés de leur tyran. - -Il étoit en état, s’il eût aimé véritablement le public, de corriger -une partie des abus, et de donner, enfin, une forme constante à un -gouvernement, dont toutes les parties avoient éprouvé de continuelles -révolutions. Pepin avoit des lumières supérieures, on ne peut en -douter; et une longue suite de malheurs avoit appris aux Français qu’on -ne peut cesser d’être l’esclave des passions des hommes, qu’en se -soumettant à l’autorité des lois. Mais on diroit que Pepin, plus jaloux -de commander arbitrairement, que de mériter la gloire d’un législateur -équitable, voulût qu’il subsistât des désordres, dans la vue, sans -doute, de se rendre plus nécessaire, et d’occuper continuellement les -esprits de ses entreprises. Il rendit une sorte de dignité aux grands -qui avoient perdu leur crédit en cessant d’être unis. Il en convoqua, -il est vrai, assez souvent les assemblées, pour faire croire qu’il en -étoit autorisé, mais trop rarement pour qu’il en fût gêné. Il gouverna -avec un pouvoir absolu, qu’on ne lui contesta point, parce qu’il sut -le déguiser en politique, aussi adroit qu’ambitieux. Il eut l’art, -enfin, de se rendre tellement propre l’autorité que les maires avoient -usurpée, qu’il accoutuma les Français à regarder le duché d’Austrasie -et les mairies de Bourgogne et de Neustrie, comme une portion de -son patrimoine même; et sans le secours d’aucune loi, ses dignités -devinrent héréditaires dans sa famille. - -Tant de puissance devoit être le partage de Charles-Martel; mais -soit que Pepin voulût punir, sur ce fils, les chagrins domestiques -que sa mère lui avoit causés, soit que cet homme, qui gouvernoit -arbitrairement les Français, fût lui-même gouverné plus arbitrairement -par sa seconde femme, il revêtit de toutes ses dignités son petit-fils -Théodebald; de sorte qu’à la honte de toute la nation, Dagobert III, -encore enfant, eut pour maire un autre enfant, qui étoit sous la -tutelle de Plectonde sa grand’mère et veuve de Pepin. - -Cette régente se trouvoit dans la situation la plus critique. -L’élévation de son petit-fils étoit, par sa bizarrerie même, une preuve -certaine qu’il n’y avoit ni principe, ni règle dans le gouvernement; -et que les seigneurs se conduisant au hasard, ne savoient plus ce -qu’ils pensoient de la royauté, de la mairie, ni de leur propre état. -Après toutes les révolutions que les Français avoient éprouvées, rien -ne devoit paroître extraordinaire; mais au milieu des caprices de la -fortune, dont le royaume étoit le jouet, si on pouvoit tout oser et -tout entreprendre avec quelque espérance de succès, on devoit craindre -aussi de trouver, à chaque pas, un écueil inconnu. Ne pouvant se tracer -un plan fixe et suivi de conduite qui prévînt tous les dangers, le -gouvernement se voyoit réduit à changer la politique, à mesure que -les événemens changeroient, et couroit, par conséquent, à sa perte. -Tout ce que put faire l’espèce de souveraine qui gouvernoit à-la-fois, -l’Austrasie, la Neustrie et la Bourgogne, ce fut de faire arrêter -Charles-Martel, dont elle craignoit l’esprit hardi, ambitieux et -entreprenant; mais cette démarche ne procura qu’un calme bien court. Il -se préparoit d’un autre côté, une révolution, et elle auroit coûté une -guerre cruelle aux Français, si Plectonde avoit eu quelque demi-talent, -pour défendre la dignité de son petit-fils, qui fut conférée à Rainfroi. - -Charles-Martel, cependant, eut le bonheur de s’échapper de sa prison; -et l’Austrasie, où il se réfugia, le reconnut aussitôt pour son duc. -C’étoit un homme qui avoit toutes les qualités de l’esprit, dans le -degré le plus éminent; son ambition brillante, audacieuse et sans -bornes, ne craignoit aucun péril. Aussi dur et inflexible envers ses -ennemis, que généreux et prodigue pour ses amis, il força tout le -monde à rechercher sa protection. Il crut que Rainfroi occupoit une -place qui lui appartenoit; il lui fit la guerre, le défit, et prit, -comme son père, le titre de maire de Bourgogne et de Neustrie. Pepin -avoit été un tyran adroit et rusé; Charles Martel ne voulut mériter -que l’amitié de ses soldats, et se fit craindre de tout le reste. -Il traita les Français avec une extrême dureté; il fit plus, il les -méprisa. Ne trouvant par-tout que des lois oubliées ou violées, il mit -à leur place, sa volonté. Sûr d’être le maître, tant qu’il auroit une -armée affectionnée à son service, il l’enrichit, sans scrupule, des -dépouilles du clergé, que ses mauvaises mœurs rendoient peu puissant, -qui possédoit la plus grande partie des richesses de l’état, et qui -fut alors traité comme les Gaulois l’avoient été dans le temps de la -conquête. - -Charles Martel n’ignoroit pas que les rois Mérovingiens avoient d’abord -dû leur fortune, et ensuite, leur décadence à leurs bénéfices. Il en -créa de nouveaux, pour se rendre aussi puissant qu’eux; mais il leur -donna une forme toute nouvelle, pour empêcher qu’ils ne causassent la -ruine de ses successeurs. Les dons que les fils de Clovis avoient -faits de quelques portions de leurs domaines, n’étoient que de purs -dons, qui n’imposoient aucun devoir particulier[37], et ne conféroient -aucune qualité distinctive. Ceux qui les recevoient, n’étant obligés -qu’à une reconnoissance générale et indéterminée, pouvoient aisément -n’en avoir aucune, tandis que les bienfaiteurs en exigeoient une trop -grande; et de-là devoient naître des plaintes, des reproches, des -haines, des injustices et des révolutions. - -Les bénéfices de Charles Martel furent, au contraire, ce qu’on appela -depuis des fiefs, c’est-à-dire, des dons faits, à la charge de -rendre au bienfaiteur, conjointement ou séparément, des services[38] -militaires et domestiques. Par cette politique adroite, le maire -s’acquit un empire plus ferme sur les bénéficiers; et leurs devoirs -désignés les attachèrent plus étroitement à leur maître. Cette -dernière expression paroîtra peut-être trop dure; c’est cependant -l’expression propre; puisque ces nouveaux bénéficiers furent appelés du -nom de vassaux, qui signifioit alors, et qui signifia encore pendant -long-temps, des officiers domestiques. - -Charles Martel, toujours victorieux et sûr de la fidélité de son -armée, regarda les capitaines qui le suivoient, comme le corps entier -de la nation. Il méprisa trop les rois Dagobert, Childéric et -Thieri-de-Chelles, dont il avoit fait ses premiers sujets, pour leur -envier leur titre. A la mort de ce dernier, il voulut que les Français -se passassent d’un roi, et en mourant il n’appela pas les grands de -la nation, mais ses[39] vassaux, c’est-à-dire, les capitaines de ses -bandes et les officiers de son palais, pour être témoins du partage -qu’il fit entre ses fils Carloman et Pepin, de toutes les provinces -de la domination française, qu’il regardoit comme sa conquête et son -patrimoine. - -Un gouvernement aussi long et aussi arbitraire que celui de Charles -Martel avoit effarouché tous les esprits; et c’est sans doute pour les -calmer, que Pepin, moins hardi que Carloman, qui gouverna l’Austrasie -en son nom, jusqu’au moment qu’il embrassa la vie monastique, fit -proclamer Childéric III, roi de Bourgogne et de Neustrie; et cette -vaine cérémonie produisit l’effet que le maire en attendoit. Parce -qu’il n’avoit pas les vices de son père, on crut qu’il auroit les -vertus de son aïeul. Le peuple qui, depuis long-temps, ne prenoit aucun -intérêt à la chose publique, parce qu’il étoit trop éloigné de rien -espérer de favorable, crut, sur la parole de Pepin, qu’il alloit être -moins opprimé. La noblesse qui, en sentant sur elle, une main moins -pesante que celle de Charles Martel, auroit été capable de se soulever, -si Pepin ne l’eût flattée, ne fut qu’inquiète et orgueilleuse. Les uns -étoient las de la mairie, dont les inconvéniens étoient présens, sans -savoir ce qu’il falloit substituer à sa place; les autres regrettoient -l’ancienne royauté, dont on n’avoit presqu’aucun souvenir; et personne -ne songeoit que pour rétablir l’ordre, il falloit qu’il n’y eût que les -lois qui eussent un pouvoir absolu. - -Le clergé occupé de la restitution des biens qu’on lui avoit volés, -rendoit la mémoire de Charles Martel odieuse, et publioit sa damnation, -pour obliger son fils à réparer ses injustices. Mais Pepin se bornoit -à croire qu’il lui suffisoit de désapprouver la conduite de son père, -pour n’être pas son complice. Il étoit trop ambitieux et trop habile, -pour ne pas ménager les soldats de Charles Martel, qui faisoient toute -sa force, et qui, malgré les exhortations et les menaces des évêques -et des moines, avoient pris le parti de ne point abandonner leurs -usurpations. Le clergé voyant, enfin, que ses plaintes ne produisoient -aucun effet salutaire sur la conscience endurcie des ravisseurs, se mit -sous la protection spéciale de Pepin, qui le flatta, le consola, et, -en lui donnant des espérances pour l’avenir, l’attacha à sa fortune. - -Tout préparoit une révolution dans le gouvernement; les Français la -désiroient, les uns, parce qu’ils étoient attachés à Pepin, les autres, -par inconstance ou par lassitude de l’administration présente, et le -maire profita de cette disposition des esprits, pour s’emparer de la -couronne. Mais il voulut la recevoir comme un don de son peuple, et -le peuple ne la donna qu’après avoir consulté le pape Zacharie sur -les droits de Pepin et de Childéric. Le pontife, qui avoit tout à -redouter de l’un, et rien à craindre de l’autre, décida que le maire -pouvoit prendre le titre de roi, puisqu’il en faisoit les fonctions; et -Childéric, dégradé par ce jugement, fut relégué avec son fils, dans un -cloître. Ainsi finirent dans l’humiliation, les derniers princes d’une -maison, dont le chef avoit fondé l’empire des Français dans les Gaules. -Cette révolution ne changea rien à l’autorité réelle de Pepin, ni au -sort de la nation; et la royauté, après avoir éprouvé les disgraces -les plus entières, se trouva encore en possession de tous les droits -qu’elle avoit eus, avant le règne de Clotaire II. - - - - - CHAPITRE VII. - - _Pourquoi la nation française n’a pas été détruite sous la - régence des rois Mérovingiens._ - - -Pendant que les princes Mérovingiens regnèrent dans les Gaules, -l’Europe fut accablée du poids des barbares qui la déchiroient. Ce -que Tacite[40] avoit prévu, arriva; la ruine de l’Empire Romain avoit -allumé des guerres civiles entre toutes les nations, et les barbares, -avides de faire des conquêtes, mais gênés les uns par les autres, ne -pouvoient prendre une assiette assurée dans le pays qu’ils avoient -envahi. Les révolutions se succédèrent rapidement; des débris d’une -puissance, il s’en formoit plusieurs; et si quelqu’une d’entre elles -sembloit menacer les autres de les engloutir, elle s’affoiblissoit par -ses propres victoires, et tomboit en décadence, dès qu’elle vouloit -jouir de ses avantages. - -Le royaume des Hérules, si fameux par la fin d’Augustule et de l’Empire -d’Occident, ne subsista lui-même que quatorze ans, et fit place à la -monarchie des Ostrogoths, que Théodoric fonda, et qui, bientôt après, -fut détruite par Narsez. L’histoire ne parle plus des Huns, des Alains, -des Suéves, etc. Les Vandales, qui ont traversé la Gaule et l’Espagne -en conquérans, établissent leur domination en Afrique, et se voient -enlever leur proie par Bélisaire. Le royaume de Bourgogne devient une -province des Français. Les Lombards fondent, l’épée à la main, un -nouvel empire en Italie, qui sera bientôt renversé par Charlemagne, -après avoir été menacé de sa ruine par Pepin. Les Visigoths, chassés -des terres qu’ils occupoient dans les Gaules, voient anéantir leur -puissance en Espagne, par un peuple sorti de l’Arabie, qui combattoit -pour conquérir des royaumes, et étendre sa religion. Les Sarrasins, -ambitieux et fanatiques, avoient déjà changé la face de l’Asie et de -l’Afrique, et se répandant des Pyrénées dans les Gaules, préparoient -aux états des Mérovingiens, une servitude aussi prompte que funeste, -tandis que la Germanie, si redoutable jusqu’alors, et si féconde en -soldats, menaçoit encore tous ses voisins. Les Bavarois, les Allemands, -les Turingiens et les Saxons, surtout, plus puissans que ne l’avoient -été les Français, sous le règne de Clovis, étoient las d’habiter -leurs forêts, et à l’exemple des peuples qui les avoient précédés, ne -méditoient que des conquêtes. Chaque nation, en un mot, se trouvoit -dans un état de crise, et il sembloit qu’un peuple ne pût subsister -qu’en détruisant ses voisins. - -Par quelle cause la nation française est-elle presque la seule qui -n’ait pas subi le même sort qu’éprouvèrent ces tribus de barbares qui -pénétrèrent dans les provinces de l’Empire Romain? Dire qu’elle fut, -ou plus brave, ou plus sage, ce seroit lui donner un éloge qu’elle ne -mérite pas. On sait que tous les peuples qui venoient de Germanie, -avoient un courage égal; et ce que j’ai dit du gouvernement des -Français, toujours conduits au hasard par les événemens, doit faire -juger qu’il étoit bien difficile d’avoir plus de vices et moins de -prudence qu’eux. Les Français, en effet, ne furent que plus heureux. -Tout le malheur de quelques peuples, fut de paroître les premiers sur -les terres de l’Empire. En subjuguant des provinces où ils n’étoient -connus que par la terreur, que leurs courses et leurs ravages y avoient -répandue, ils y inspirèrent une haine violente contre eux; de sorte -que, se trouvant entourés d’ennemis, au milieu de leurs conquêtes, il -leur fut d’autant moins facile d’y affermir leur puissance, qu’ils -laissoient derrière eux, des peuples nombreux, à qui ils avoient ouvert -le chemin, que leur exemple encourageoit, et qui étoient assez forts -pour les chasser de leurs nouvelles possessions. - -Quand les Français, au contraire, s’établirent en deçà du Rhin, les -Gaulois commençoient à se familiariser avec les mœurs et les coutumes -Germaniques. Le temps leur avoit appris à trouver, en quelque sorte, -tolérable, ce qui leur avoit d’abord paru monstrueux. Clovis et ses -sujets, quoique païens, étoient moins odieux que les Bourguignons et -les Visigoths, qui avoient apporté les erreurs de l’arianisme dans les -Gaules. Les Français abjurèrent sans peine, leur religion, pour prendre -celle des vaincus, qui les regardèrent alors comme les protecteurs et -les vengeurs de la foi. - -Clovis, en s’établissant tard dans les Gaules, laissa derrière lui, des -ennemis moins puissans et moins nombreux. Les premiers barbares étoient -toujours allés en avant, sans songer à se faire des établissemens -solides, parce qu’ils étoient poussés par d’autres barbares qui -marchoient à leur suite, et qu’ils n’avoient à vaincre devant eux, -que des Romains consternés, et qui ne savoient pas se défendre. -Les Français, au contraire, bornés dans les provinces méridionales -et occidentales des Gaules, par les Bourguignons, les Visigoths et -les Bretons, aux dépens de qui il étoit beaucoup plus difficile de -s’agrandir, conservèrent le pays qu’ils possédoient en Germanie. Ils -y portèrent souvent la guerre, et, en soumettant les Allemands, les -Bavarois et les Frisons, qui auroient pu les subjuguer, si on avoit -négligé de les contenir au-delà du Rhin, ils s’en firent un rempart -contre les autres peuples de Germanie. - -Il est assez curieux d’observer que les vices mêmes de la constitution -des Français contribuèrent au salut de leur empire. A ne considérer -que la différence qu’il y avoit entre la férocité des Français et -les mœurs plus douces et plus humaines des Gaulois, il n’est pas -douteux que la conduite de la nation qui rédigea les lois Saliques et -Ripuaires, ne paroisse d’abord moins sage que celle des Bourguignons -et des Visigoths, qui ne composèrent qu’un même peuple avec les -vaincus, en faisant des lois[41] communes, générales et impartiales, -qui confondoient leurs droits. Mais c’étoit prendre en partie les mœurs -des vaincus. Les Visigoths et les Bourguignons pouvoient emprunter -plusieurs choses utiles des Gaulois, mais il leur étoit impossible -de les estimer assez, pour se mêler et se confondre avec eux, sans -qu’ils en fussent amollis, et sans perdre cette valeur, à laquelle ils -avoient dû leurs premiers avantages. - -Les Français, au contraire, en forçant leurs sujets de renoncer aux -lois romaines, pour adopter les coutumes germaniques, s’ils vouloient -participer aux priviléges de la nation conquérante, donnèrent aux -Gaulois, les mœurs de leurs vainqueurs. On vit disparoître des Gaules -cette paresse, ce découragement, cet affaissement des esprits qui -avoient été nécessaires aux empereurs pour établir leur despotisme. -Dans les circonstances où se trouvoient alors les barbares, un état -devoit tirer bien moins d’avantages d’un commencement de police qui -auroit été très-imparfait, que de cette férocité brutale qui conservoit -la fierté de la valeur germanique, et préparoit les Gaulois à devenir -des soldats aguerris. - -Que les provinces de la domination française n’eussent pas d’abord été -partagées en autant de royaumes qu’un roi laissoit de fils; que ces -partages, au lieu d’être enclavés les uns dans les autres, et de donner -souvent à deux princes différens, une même[42] ville, eussent été faits -suivant les règles d’une sage politique; les Français moins divisés -entre eux par des haines et des intérêts domestiques, auroient commencé -à être plus citoyens que soldats; et n’auroient pas, cependant, -été assez bons citoyens, pour mettre leur pays en sûreté contre les -étrangers. Que dans leurs guerres, ils eussent cessé d’être des -brigands, que tout ne fût pas devenu la proie et le butin du vainqueur; -ils se seroient bientôt lassés de porter les armes, la guerre ne leur -eût paru qu’un métier dur et pénible, il auroit fallu avoir une armée -mercenaire, la payer des impôts levés sur les peuples; et les Français, -amollis comme les Vandales, les Visigoths, &c. n’auroient plus été en -état de contenir les Germains au-delà du Rhin, et les Sarrasins au-delà -des Pyrénées. Le génie tout militaire que les Français répandirent dans -les Gaules, leur conserva leur conquête; il les rendit plus forts que -leurs ennemis, dont le gouvernement n’étoit pas moins vicieux que celui -des rois Mérovingiens. - - - _Fin du livre premier._ - - - - - OBSERVATIONS - SUR - L’HISTOIRE DE FRANCE. - - LIVRE SECOND. - - CHAPITRE PREMIER. - - _Origine du sacre des rois de France.--Du gouvernement et de la - politique de Pepin.--Il s’établit un nouvel ordre de succession - au trône._ - - -Jusqu’à Pepin, l’inauguration des rois de France n’avoit été qu’une -cérémonie purement civile. Le prince, élevé sur un bouclier, recevoit -l’hommage de son armée, et étoit ainsi revêtu de toute l’autorité de -ses pères. Pepin, pour rendre son couronnement plus respectable aux -yeux de ses sujets, y intéressa la religion, et transporta chez les -Français, une coutume qui n’avoit été connue que chez les Juifs. Sacré -d’abord par Boniface, évêque de Mayence, dont la sainteté étoit alors -célèbre, il fit réitérer cette cérémonie par le pape Etienne III, qui -vint implorer sa protection contre les Lombards. - -Le pontife, qui sacra aussi les fils de Pepin, ne manqua point de les -appeler, ainsi que leur père, les oints du Seigneur. Il confondit -toutes les idées, et appliquant les principes du gouvernement tout -divin, dont les ressorts étoient autant de miracles, au gouvernement -des Français, que Dieu abandonnoit au droit naturel et commun à tous -les hommes; Etienne compara la dignité de Pepin à la royauté de David, -qui étoit une espèce de sacerdoce, et contre laquelle les Juifs ne -pouvoient attenter, sans sacrilège. Les Français venoient d’élire Pepin -librement, et sans qu’aucun prophète l’eût ordonné de la part de Dieu; -le pontife leur dit cependant, que ce prince ne tenoit sa couronne que -de Dieu seul, par l’intercession de Saint Pierre et de Saint Paul, et -les menaça des censures de l’église, s’ils se départoient jamais de la -fidélité et de l’obéissance qu’ils dévoient à Pepin et à sa postérité. - -Quoique les Français n’eussent osé dépouiller les Mérovingiens, sans -consulter le pape Zacharie, et qu’ils ne fussent guères capables -de distinguer ce que Dieu fait par une volonté expresse, par une -révélation marquée, comme dans le choix de Saül et de David, de ce -qu’il permet et autorise seulement, comme protecteur général de l’ordre -et des lois de la société; Pepin craignit que ses nouveaux sujets ne -le détrônassent, s’il leur déplaisoit, ainsi qu’ils avoient détrôné -Childéric, qui étoit aussi l’ouvrage de Dieu. Il ne compta pas sur la -protection de Saint Pierre et de Saint Paul; et crut que, s’il étoit -malheureux, un nouveau Zacharie pourroit faire changer de résolution -aux deux apôtres, et leur apprendre à céder à la nécessité. - -Quelque violente passion que Pepin eût eue de se faire roi, il comprit -que le nouveau titre dont il étoit décoré, pouvoit affermir la fortune -de sa famille, mais ne lui donnoit pas un pouvoir plus étendu que la -mairie, dont le nom étoit odieux. Il ne se laissa point enivrer par -la faveur inconstante de sa nation; pour la conserver, il voulut la -mériter. Il falloit ne pas effaroucher des esprits fiers et hardis, -que les dernières révolutions avoient rendus inquiets et soupçonneux. -Les seigneurs avoient acquis le plus grand empire dans leurs terres, -pendant la régence des premiers maires du palais; et après avoir -éprouvé différentes vexations de la part du gouvernement, ils étoient -d’autant plus jaloux de l’espèce de liberté qu’ils avoient recouvrée -à la mort de Charles Martel, que commençant, à son exemple, à donner -des bénéfices[43] et se faire des vassaux, ils avoient attaché à leurs -intérêts toute la petite noblesse, que les malheurs du gouvernement -avoient ruinée. Pepin s’écarta donc plus que jamais des principes -despotiques de son père, pour gouverner avec la même modération que -son aïeul. Il ne songea qu’à se rendre agréable à sa nation, et à la -distraire de ses divisions intestines, en l’occupant au-dehors par de -grandes entreprises. Il convoqua souvent les assemblées des évêques -et des seigneurs, corrigea les abus qu’on lui permit de corriger, -respecta ceux que la noblesse chérissoit, appliqua, en un mot, plus de -palliatifs que de vrais remèdes, aux maux de l’état; et c’est de cette -circonspection, ordinaire dans un gouvernement nouveau, que naquit une -seconde nouveauté chez les Français. - -Sous les premiers rois Mérovingiens, la couronne fut, en quelque sorte, -patrimoniale, puisque le royaume se partagea, d’abord, en autant de -parties différentes, qu’un prince laissoit d’enfans mâles. Les Français -avoient apporté cette coutume de Germanie; et c’est, sans doute, ce -qui les avoit divisés en plusieurs tribus, que Clovis réunit. Soit que -les Français sentissent enfin, combien cet ordre de succession les -affoiblissoit, et que des partages toujours nouveaux et arbitraires, -n’étoient propres qu’à causer des troubles domestiques; soit qu’il -faille, selon les apparences, l’attribuer à quelqu’événement, ou à -quelqu’autre motif moins sage, que nous ignorons, les idées changèrent, -à cet égard, après la mort de[44] Caribert; et à la place de ces -royaumes de Metz, d’Orléans, de Paris, de Soissons, tout le pays -de la domination française ne fut plus divisé qu’en trois parties, -connues sous les noms de royaumes d’Austrasie, de Bourgogne et de -Neustrie. Clotaire II, qui les avoit réunis, conféra l’Austrasie à son -fils Dagobert; et l’exemple qu’il donna de retenir la Neustrie et la -Bourgogne, fut suivi par ses successeurs, qui ne les séparèrent jamais. -Ne subsistant, en quelque sorte, que deux royaumes, on oublia, peu à -peu, que tout prince, par le droit de sa naissance, devoit être roi; et -on ne fut point étonné que Thieri, le dernier des trois fils de Clovis -II, n’eût d’abord aucune part à la succession de son père. - -Il n’en falloit pas davantage chez un peuple à qui son indifférence -pour les lois et son goût pour les nouveautés, n’avoient laissé aucune -tenue dans le caractère, pour que les droits de la naissance fussent -peu respectés. On y eut encore moins d’égard, après que l’Austrasie se -fut mise sous la régence d’un duc, et que les maires, sans autre motif -que leur intérêt particulier, élevèrent les princes sur le trône, ou -les reléguèrent dans un cloître. Ce défaut de règle, en avilissant la -race de Clovis, avoit, sans doute, contribué à l’élévation de Pepin; -mais il pouvoit nuire à sa postérité. Ce prince ne s’en reposa point -sur le serment des Français, la cérémonie du sacre, et les menaces du -pape Etienne. Quand il sentit approcher sa fin, il assembla les grands -à Saint Denis; et, en demandant leur[45] consentement, pour partager -ses états entre ses fils Charles et Carloman, il sembla reconnoître que -la naissance ne conféroit point le droit de régner. De ces exemples -récens, joints au souvenir des coutumes anciennes, il se forma un -nouvel ordre de succession: le trône fut héréditaire dans la famille de -Pepin, mais électif par rapport aux princes de cette maison. - - - - - CHAPITRE II. - - _Règne de Charlemagne.--De la forme de gouvernement établie - par ce prince.--Réforme qu’il fait dans l’état.--Ses lois, ses - mœurs._ - - -Malgré les précautions que Pepin avoit prises pour assurer la -tranquillité publique, sa mort fut suivie de quelques divisions au -sujet du partage de son royaume entre Charles et Carloman. Mais -celui-ci ne survécut pas long-temps à son père, et le premier se -trouvant seul à la tête de la nation française, fut en état de former -et d’exécuter les grands projets qui ont fait de son règne, le -morceau le plus curieux, le plus intéressant et le plus instructif de -l’histoire moderne. Du milieu de la barbarie où le royaume des Français -étoit plongé, on va voir sortir un prince à la fois philosophe, -législateur, patriote et conquérant. Que ne peut-on retrancher de sa -vie quelques excès de cruauté où le porta un zèle indiscret, pour -étendre la religion, qu’il n’est permis que de prêcher! Les mœurs -publiques étoient atroces. Les Français, dans leur ignorance grossière, -pensoient que Dieu avoit besoin de leur épée, pour étendre son culte, -comme leur roi, pour agrandir son empire. Les évêques eux-mêmes, -éloignés du chemin que leur avoient tracé les apôtres, sembloient avoir -entièrement oublié qu’ils vivoient sous la loi de grâce, et que Dieu -n’ordonnoit plus que les Saxons fussent traités comme les Philistins -et les Amalécites. Tout autre prince, dans ces circonstances, seroit -excusable d’avoir pensé que la violence peut être un instrument de la -grâce, mais on ne pardonne point à un aussi grand homme que Charles, -les erreurs de son siècle; et à cette faute près, sa politique doit -servir de leçon aux rois qui règnent sur les peuples et dans les temps -les plus éclairés. - -Les Français étoient perdus, si Charles, que j’appellerai désormais -Charlemagne, eût eu moins de vertu que de génie. Les peuples également -opprimés par les seigneurs ecclésiastiques et laïcs, les détestoient -également. Le clergé, dont les mœurs[46] scandalisoient tout le -royaume, auroit voulu écraser la noblesse, qui n’étoit riche que de -ses dépouilles; et la noblesse, pour se débarrasser des plaintes -injurieuses et éternelles des évêques et des moines, vouloit achever -de les ruiner. Les révolutions qui avoient fait oublier les lois, -n’avoient pas même établi à leur place des coutumes fixes et uniformes. -On n’avoit consulté que les conjonctures et les convenances, pour agir; -et on ne savoit encore obéir que quand on étoit trop foible pour oser -se révolter. En un mot, tous les ordres de l’état, sans patrie, sans se -douter même qu’il y a un bien public, et ennemis les uns des autres, -étoient dans cette situation déplorable que désire, que cherche, que -fait naître l’ambition d’un prince assez peu instruit de ses intérêts, -pour penser que le comble du bonheur consiste à jouir d’un pouvoir sans -bornes. - -Charlemagne n’avoit qu’à ne pas s’opposer au cours des événemens que -devoient produire les vices des Français, et la nation alloit se -trouver asservie au gouvernement le plus arbitraire. C’eût été un jeu -pour un génie aussi grand et aussi fécond en ressources que le sien, -que de tourner à son profit les divisions de ses sujets, d’humilier -les différens ordres de l’état, les uns par les autres, et d’élever la -prérogative royale sur la ruine commune de leurs priviléges. - -Il n’est pas extrêmement difficile de remédier aux maux d’un peuple -dont le gouvernement n’est pas altéré dans le principe fondamental -de l’obéissance et de la subordination: quand il subsiste encore une -puissance législative, ou qu’on en reconnoît du moins la nécessité, les -esprits ont un point de réunion. Les désordres eux-mêmes, deviennent -autant de leçons utiles, et il suffit alors de faire à propos quelques -règlemens sages, on y obéira. Mais quand les troubles de l’état portent -avec eux les simptômes d’une anarchie générale, qu’importe de faire -des lois, que le foible se fait un art d’éluder, et le puissant, une -gloire de violer? Quelque salutaires qu’elles soient en elles-mêmes, -elles deviennent inutiles et augmentent souvent la confusion. C’est à -la source du mal qu’il faut alors remonter; et avant que de recommander -des choses justes, il faut avoir mis le citoyen dans la nécessité -d’obéir. - -Bien des princes, en pareil cas, ont cru qu’ils devoient se rendre -tout-puissans pour donner de la force aux lois, mais souvent en -aigrissant les esprits, ils n’ont éprouvé qu’une plus grande -résistance. S’ils ont réussi, ils ont presque toujours abruti leurs -sujets par la crainte; ou s’ils ont été assez éclairés, pour ne pas -abuser du pouvoir qu’ils ont acquis, ils l’ont laissé à des successeurs -indignes d’eux: et le bien passager qu’ils ont produit contre les -règles et par force, est devenu l’instrument d’une longue calamité. -Charlemagne, dont les vues embrassoient également l’avenir et le -présent, ne voulut pas faire le bonheur de ses contemporains, aux -dépens de la génération qui lui succéderoit: il apprit aux Français à -obéir aux lois, en les rendant eux-mêmes leurs propres législateurs. - -Pepin avoit commencé la réforme, en se faisant une règle de convoquer -tous les ans, au mois de mai, les évêques, les abbés et les chefs -de la noblesse, pour conférer sur la situation et les besoins de -l’état. Charlemagne perfectionna cet établissement; il voulut que les -assemblées fussent convoquées deux[47] fois l’an, au commencement de -l’été et à la fin de l’automne; et la première loi qu’on publia, fut -de s’y rendre avec exactitude. Ce prince ne crut pas qu’il suffît -d’y appeler les grands; quelqu’humilié que fût le peuple depuis -l’établissement des seigneuries et d’une noblesse héréditaire, il -en connoissoit les droits imprescriptibles, et avoit pour lui cette -compassion mêlée de respect avec laquelle les hommes ordinaires -voient un prince fugitif et dépouillé de ses états. Ce ne fut point -seulement par esprit de justice qu’il fit tous ses efforts pour lui -faire restituer une partie de sa première dignité; il savoit encore que -c’étoit le seul moyen de l’intéresser au bien public, de rapprocher -la noblesse et le clergé du prince, et de les préparer sans effort à -renoncer à la tyrannie qu’ils affectoient et qui faisoit le malheur -du royaume. Enfin Charlemagne fut assez heureux pour que les grands -consentissent à laisser entrer le peuple[48] dans le champ de Mars, qui -par-là redevint véritablement l’assemblée de la nation. - -Tant que le champ de Mars avoit subsisté sous les premiers successeurs -de Clovis, tout homme libre qui vivoit sous la loi salique ou sous -la loi ripuaire, avoit le privilége de s’y rendre, et y occupoit une -place. Mais depuis que les Français possédoient un pays très-étendu, et -s’étoient extrêmement multipliés par la naturalisation des étrangers, -cette méthode n’auroit plus été praticable; et pour prévenir le trouble -et la confusion d’une assemblée trop nombreuse, Charlemagne établit à -cet égard un nouvel ordre. Il fut réglé que chaque comté députeroit -au champ de Mars douze représentans, choisis dans la classe des -rachinbourgs, ou, à leur défaut, parmi les citoyens les plus notables -de la Cité, et que les avoués des églises, qui n’étoient encore alors -que des hommes du peuple, les accompagneroient. - -Je ne puis m’empêcher de copier Hincmar en cet endroit. L’assemblée, -dit-il, qui se tenoit à la fin de l’automne, après que la campagne -étoit finie, n’étoit composée que des seigneurs[49] les plus -expérimentés dans les affaires. Elle régloit les gratifications qui -devoient se distribuer; et jetant les yeux sur l’avenir, préparoit les -matières qui devoient faire l’objet des délibérations dans l’assemblée -suivante. On y discutoit les intérêts du royaume relativement aux -puissances voisines; on revoyoit les traités; on examinoit avec -attention s’il étoit à propos de les renouveler, ou s’il étoit plus -avantageux de donner de l’inquiétude à quelque voisin. De-là on passoit -à l’examen de l’intérieur de l’état; on cherchoit la cause des abus -présens, et on travailloit à prévenir les maux dont on pouvoit être -menacé. Jamais le public n’étoit instruit des vues, des débats, des -projets, ni des résolutions de cette assemblée. Un secret inviolable -empêchoit que les étrangers ne pussent se précautionner contre les -entreprises dont ils étoient menacés, et que, dans l’intérieur même -du royaume, des mécontens ou des esprits jaloux et inquiets ne -s’opposassent par leurs intrigues au bien public. - -C’étoit l’assemblée générale du mois de Mai suivant, composée des -évêques, des abbés, des comtes, des seigneurs et des députés du peuple, -qui recueilloit le fruit de cette première assemblée. C’est là que se -régloit l’état de tout le royaume pour l’année courante; et ce qu’on -y avoit une fois arrêté, n’étoit jamais changé, à moins de quelque -événement imprévu, et qui, par son importance, auroit intéressé le sort -général de la nation. Pendant que les trois ordres étoient occupés -à régler les affaires, Charlemagne qui, par respect pour la liberté -publique, n’assistoit pas à leurs délibérations, mais qui en étoit -l’ame par le ministère de quelques prélats et de quelques seigneurs -bien intentionnés, auxquels il avoit communiqué une partie de ses vues -et de ses lumières, recevoit les présens qu’on lui apportoit, suivant -l’usage ancien. Il saluoit les grands, dit Hincmar, que je copie -toujours, conversoit avec ceux qu’il voyoit rarement, témoignoit de la -bonté aux vieillards, et étoit gai et enjoué avec les jeunes gens. - -Quelquefois les trois chambres, séparées du clergé, de la noblesse et -du peuple se réunissoient, soit pour se communiquer les règlemens que -chaque ordre avoit faits par rapport à sa police ou à ses intérêts -particuliers, soit pour discuter les affaires mixtes, c’est-à-dire, -qui tenoient à-la-fois au spirituel et au temporel, ou qui, par leur -nature, étoient relatives à deux ou à tous les ordres de l’état. Le -prince ne se rendoit à l’assemblée que quand il y étoit appelé, et -c’étoit toujours pour y servir de médiateur, lorsque les contestations -étoient trop animées, ou pour donner son consentement aux arrêtés de -l’assemblée. Alors il proposoit quelquefois lui-même ce qu’il croyoit -le plus avantageux à l’état; et, avant que de se séparer, on portoit -enfin ces lois connues sous le nom de capitulaires, qui, soit qu’elles -fussent l’ouvrage de la nation, soit qu’elle les eût simplement -adoptées, conservèrent l’usage[50] nouvellement établi d’être publiées -sous le nom du prince, qui y prend le titre de législateur suprême. - -«Nous voulons, nous ordonnons, nous commandons,» dit Charlemagne dans -ses capitulaires; mais ces expressions, qui ont fait croire à plusieurs -écrivains que la puissance législative appartenoit toute entière au -prince, ne présentoient point alors à l’esprit les mêmes idées que nous -y avons attachées depuis; la forme seule du gouvernement les modifioit, -et la conduite même de Charlemagne leur ôtoit cette âpreté despotique -dont il étoit ennemi, et qui eût blessé des oreilles libres. C’est -ainsi que les trois colléges de l’empire d’Allemagne ne sont point -offensés aujourd’hui de ces mêmes expressions, dont la chancellerie -impériale conserve l’usage, et ne se doutent pas qu’elles puissent être -un titre contre la liberté Germanique. Charlemagne vouloit, ordonnoit, -commandoit, parce que la nation avoit voulu, ordonné et commandé, et -le chargeoit de publier ses lois, de les observer et d’en être le -protecteur et le vengeur. - -Il n’est pas permis en effet de douter que la puissance législative -ne résidât dans le corps de la nation. Charlemagne et Louis le -Débonnaire[51] en avertissent eux-mêmes; et les capitulaires disent -positivement que la loi n’est autre chose que la volonté de la nation -publiée sous le nom du prince. Si Charlemagne a le privilége de faire -des règlemens provisoires dans les cas extraordinaires et urgens, sur -lesquels la loi n’a rien prononcé, on les distingue[52] formellement -des lois, et ils n’en acquièrent la force et l’autorité que quand le -champ de Mai les a adoptés. Tel est la doctrine qu’enseignent par-tout -les monumens les plus respectables de notre histoire. - -Qu’on examine de près la conduite de Charlemagne, et on le verra -toujours scrupuleusement attentif à respecter la liberté qu’il avoit -rendue à sa nation, dans la vue d’y détruire l’esprit de servitude et -de tyrannie, de l’intéresser au bien public et d’en faire l’instrument -des grandes choses qu’il méditoit. Il ne se crut jamais exempt d’obéir -au champ de Mai; il observa toujours les lois, parce qu’elles servoient -de fondemens à sa grandeur, et pour apprendre à ses sujets à les -respecter. - -Si Tassilon, duc de Bavarois, est condamné à mort par la nation, à -cause de ses infidélités, Charlemagne, qui est son parent, et qui, -par son humanité, vouloit gagner le cœur des peuples tributaires -des Français, ne lui accorde point la vie de son autorité privée, -il demande sa grâce à l’assemblée, la sollicite, et l’obtient.[53] -Veut-il retenir à sa cour l’évêque Hildebold, l’ecclésiastique qu’il -jugeoit le plus propre à remplir dans son palais l’emploi important -d’apocrisiaire, il s’adresse au pape pour faire exempter ce prélat des -canons qui ordonnent la résidence, et à l’assemblée de la nation pour -l’affranchir de la loi qui défendoit aux évêques d’être absens de leur -diocèse pendant plus de trois semaines de suite. Ce prince ne commande -jamais; il propose, il conseille, il insinue. «Je vous envoie, écrit-il -aux évêques assemblés, des commissaires qui, en mon nom, concourront -avec vous à corriger les abus qui méritent d’être réformés. Je les -ai chargés de vous communiquer quelques projets de règlemens que je -crois nécessaires. Mais, de grâce, ne prenez point en mauvaise part des -conseils qui ne sont que le fruit de mon zèle pour tout ce qui vous -touche. J’ai lu dans l’écriture que Josias, ce prince recommandable -par sa piété, ne négligeoit rien pour établir le culte du vrai Dieu; -et quoique je sente combien je suis inférieur à ce saint roi, je dois -tâcher de suivre son exemple.» - -Les Français étoient encore aussi barbares, mais plus vicieux que -quand ils s’établirent dans les Gaules. Accoutumés à se laisser -conduire au gré de leurs passions et des événemens, sans rien prévoir -ni rien craindre, ils ignoroient par où devoit commencer la réforme, -et par quels principes il falloit procéder dans cette entreprise -importante. Les assemblées générales d’une nation qui possède plusieurs -grandes provinces, sont peu propres à l’éclairer. On y voit tout -nécessairement d’une manière trop vague, trop confuse, trop sommaire, -trop indéterminée. Charlemagne craignoit avec raison que les lois ne -fussent sans force à leur naissance même, ou ne tombassent bientôt dans -l’oubli, s’il ne mettoit les Français dans la nécessité de connoître -en détail par eux-mêmes tous leurs besoins. Il partagea donc tous les -pays de sa domination en différens districts ou légations, dont chacun -contenoit plusieurs comtés, et renonçant à l’usage ancien, il n’en -confia point l’administration à un duc. Il sentoit qu’un magistrat -unique, à la tête de chaque province, négligeroit ses devoirs ou -abuseroit de son autorité. Des officiers, au nombre de trois ou quatre, -choisis dans l’ordre des prélats et de la noblesse, et qu’on nomma -envoyés royaux, furent chargés du gouvernement de chaque légation, et -obligés de la visiter exactement de trois en trois mois. - -Outre les assises, qui ne regardoient que l’administration de la -justice entre les citoyens,[54] ces espèces de censeurs tenoient, tous -les ans, dans leur province, des états particuliers où les évêques, les -abbés, les comtes, les seigneurs, les avoués des églises, les vicaires -des comtés, les centeniers et les rachinbourgs étoient obligés de -se trouver en personne, ou par leurs représentans, si quelque cause -légitime les retenoit ailleurs. On traitoit dans ces assemblées de -toutes les affaires de la province; tous les objets y étoient vus -dans leur juste proportion; on examinoit la conduite des magistrats -et les besoins des particuliers. Quelque loi avoit-elle été violée ou -négligée? on punissoit les coupables. Les abus en naissant étoient -réprimés, ou du moins ils n’avoient jamais le temps d’acquérir assez -de force pour lutter avec avantage contre les lois. Les envoyés faisant -le rapport au prince et à l’assemblée générale, de tout ce qu’ils -avoient vu, l’attention publique, quelque vaste que fût l’étendue -de l’empire Français, se fixoit en quelque sorte sur chacune de ses -parties. Rien n’étoit oublié, rien n’étoit négligé. La nation entière -avoit les yeux continuellement ouverts sur chaque homme public. Les -magistrats, qu’on observoit, apprirent à se respecter eux-mêmes. Les -mœurs, sans lesquelles la liberté dégénère toujours en une licence -dangereuse, se corrigèrent, et l’amour du bien public, uni à la -liberté, la rendit de jour en jour plus agissante et plus salutaire. - -Le champ de Mai apprit à se défier de la prospérité, à craindre pour -l’avenir, à préparer des obstacles aux abus, à remonter à la source -du mal, et fut en état de s’élever jusqu’aux principes d’un bon -gouvernement, ou du moins de les connoître et de les saisir quand -Charlemagne les lui présentoit. De-là cet amour de la patrie et de la -gloire qui parut pour la première fois chez les Français, et en fit une -nation toute nouvelle. A mesure que les différens ordres de l’état, -traitant ensemble par la médiation de Charlemagne, se rapprochoient et -oublioient leurs anciennes inimitiés, ils sentoient accroître leur -bonheur particulier et leur attachement pour l’ordre. En divisant -tout, dit un tyran, je me rendrai tout-puissant. Soyez unis, disoit -Charlemagne à ses peuples, et nous serons tous heureux. Agissant enfin -avec ce zèle que donne la liberté, et avec cette union qui multiplie -les forces, rien ne put résister aux Français. Ils soumirent une partie -de l’Espagne, l’Italie, toutes ces vastes contrées qui s’étendent -jusqu’à la Vistule et à la mer Baltique; et la gloire du nom Français, -pareille à celle des anciens Romains, passa jusqu’en Afrique et en Asie. - -Carloman, frère de Pepin et oncle de Charlemagne, avoit tenté le -grand ouvrage de la réconciliation du clergé et de la noblesse, par -l’établissement des[55] précaires; c’est-à-dire, qu’en considération -des guerres étrangères dont le royaume étoit menacé de tout côté, et -des dépenses extraordinaires des seigneurs, on régla que les terres -enlevées à l’église sous la régence de Charles Martel, resteroient -entre les mains des ravisseurs, qui payeroient un cens modique -aux anciens propriétaires. Pour ne pas ôter toute espérance aux -ecclésiastiques, et leur laisser cependant le temps de s’accoutumer -peu à peu à leurs pertes, on étoit convenu qu’ils rentreroient en -possession de leurs biens à la mort des usufruitiers, à moins que les -besoins de l’état n’obligeassent à continuer les précaires. On avoit -recommandé d’avoir surtout attention que les églises et les monastères -dépouillés ne manquassent pas des choses nécessaires; et on devoit même -leur restituer sur le champ leurs terres, s’ils ne pouvoient absolument -s’en passer. - -Ce traité, dicté par la mauvaise foi, et fait pour établir la paix, -n’avoit été propre qu’à perpétuer les divisions. Les ecclésiastiques -prétendoient être toujours dans le cas où la restitution devoit avoir -lieu, et les seigneurs vouloient qu’il fût toujours de l’intérêt de -l’état de renouveler les précaires. Les monastères exposoient leurs -besoins, et la noblesse croyoit en avoir de plus grands. Ces querelles -éternelles, et d’autant plus capables de produire d’extrêmes désordres, -que la forme du gouvernement donnoit plus de chaleur et d’activité aux -esprits, furent enfin terminées par Charlemagne. - -On fit comprendre aux évêques et aux moines qu’il n’étoit pas -raisonnable que, sous prétexte d’être les économes des pauvres, ils -ruinassent tous les citoyens, possédassent toutes les terres, et -vécussent dans un luxe condamné par leurs maximes. On leur dit sans -doute que Dieu méprise les richesses, et n’estime dans les offrandes -que la pureté de cœur qui les accompagne et les présente aux pieds des -autels. La noblesse, persuadée de son côté que ses usurpations avoient -été injustes, quoique les gens d’église fussent condamnables d’avoir -abusé de la piété du peuple pour se faire des domaines immenses, pensa -que le moyen le moins propre pour légitimer ses nouvelles possessions, -étoit d’aigrir et d’irriter sans cesse le clergé, dont les plaintes -continuelles empêchoient qu’on ne pût enfin lui opposer la loi de la -prescription. - -On fit des sacrifices de part et d’autre. Les anciens canons, au -sujet de la liberté dans les élections ecclésiastiques, furent remis -en vigueur, et Charlemagne renonça au privilége qu’on avoit accordé -à Clotaire II, de nommer[56] aux prélatures vacantes. On consola -l’avarice du clergé en flattant sa vanité; on le combla d’honneurs, et -on ne nomma aucune commission des officiers appelés envoyés royaux, -sans y mettre à la tête un ou deux prélats. Par la célèbre ordonnance -de 615, dont j’ai déjà fait connoître quelques articles, en parlant -de la révolution arrivée sous le règne de Clotaire II, les évêques -avoient simplement obtenu que le juge séculier ne connoîtroit point -des différens que les clercs auroient entre eux en matière civile, -et qu’en matière criminelle il ne pourroit les juger, à moins que le -délit ne fût évidemment prouvé. Dans ce cas-là même, lorsque l’action -seroit intentée contre un prêtre ou un diacre, le procès devoit être -instruit selon les règles canoniques. Les affaires entre les clercs -et les laïcs devoient encore être jugées par un tribunal mi-parti, -composé d’ecclésiastiques et de séculiers; et toute la prérogative des -affranchis, qui avoient obtenu leur liberté par un acte passé dans -l’église, se bornoit à ne pouvoir être jugés par le magistrat laïc, -sans que l’évêque ou son délégué fût présent au jugement. - -Ces bornes, dans lesquelles la juridiction ecclésiastique étoit -resserrée, furent levées. Les clercs, dans aucune occasion, ne -reconnurent d’autre juge que leur évêque; et tout ce qui étoit sous la -protection particulière du clergé jouit du même avantage. On ordonna -que les comtes, les juges subalternes et tout le peuple obéiroient -avec respect aux évêques. Les justices temporelles ou seigneuriales, -que les églises possédoient dans leurs terres, n’eurent pas une -compétence moins étendue que celle des autres seigneurs, et leurs juges -condamnèrent à mort. Enfin la loi mit spécialement sous sa protection -tous les biens et tous les priviléges du clergé. - -Les seigneurs consentirent de contribuer aux réparations des églises -dont ils tenoient quelques terres en forme de précaires, et de leur -payer[57] la dixme. Ils se départirent même de mille droits onéreux -auxquels ils avoient assujetti les prêtres de la campagne, sous -prétexte de la protection qu’ils leur accordèrent dans les temps de -désordre où les seigneuries se formèrent. Cette générosité piqua -d’honneur les évêques. Au lieu de prétendre encore que tous les biens -que l’église acquéroit par donation, par achat ou autrement, dussent -être affranchis des redevances et des servitudes dont ils étoient -grevés, ils se soumirent raisonnablement à ne plus acquérir aucune -possession sans en acquitter les charges. - -Je ne mets pas au nombre des dédommagemens que reçut le clergé le -droit de lever la dixme sur les fruits de la terre. Quoiqu’une foule -de chrétiens, se croyant liée par les lois des Juifs, regarda dès-lors -comme un devoir indispensable d’offrir à Dieu la dixième partie de ses -récoltes; je crois que ces chrétiens, par leur libéralité, faisoient -un acte de piété, et n’acquittoient pas encore une dette de citoyen. -Charlemagne put favoriser cette dévotion et en donner l’exemple; mais -on ne trouve, dans aucun de nos monumens, qu’elle ait été convertie -sous son règne en tribut nécessaire. Si quelque loi eut parlé en faveur -du clergé, pourquoi ne se seroit-il pas servi de cette autorité pour -exiger la perception d’un droit qu’il se contentoit de prêcher? - -On n’a recours à la fraude qu’au défaut d’un titre solide; et les -moines fabriquèrent grossièrement une lettre de Jésus-Christ aux -fidelles, par laquelle le Sauveur menaçoit les payens, les sorciers -et ceux qui ne payent pas la dixme, de frapper leurs champs de -stérilité, de les accabler d’infirmités, et d’envoyer dans leurs -maisons des serpens ailés, qui dévoreront le sein de leurs femmes. -Les ecclésiastiques firent même intervenir le Diable en leur faveur; -et, violant toute règle de vraisemblance, le représentèrent dans une -assemblée générale de la nation, comme une espèce de missionnaire et -d’apôtre, qui prenoit intérêt au salut des Français, qui étoit fâché -de les voir dans la route de la damnation, et tâchoit chrétiennement -de les rappeler à leur devoir par des châtimens salutaires. Ouvrez -enfin les yeux, disoit le clergé, et renoncez à une avarice criminelle -qui vous jette dans la misère! C’est le Diable lui-même qui a causé la -dernière famine dont vous vous plaignez. C’est lui-même qui a dévoré -les grains dans les épis. Il vous punit de vos péchés, n’en doutez pas, -puisqu’il l’a déclaré lui-même avec des hurlemens affreux au milieu des -campagnes; sa rage ne s’appaisera point; et il vous menace d’exercer -encore le même châtiment sur les chrétiens endurcis qui refusent de -payer la dixme. - -Il étoit moins difficile de contenter le peuple: accoutumé presque -par-tout à être malheureux et à ne point penser, il ne faut en quelque -sorte que lui donner de la pâture pour l’intéresser au bien public. -Il avoit été traité avec tant d’inhumanité depuis l’établissement des -seigneuries et la ruine de l’ancien gouvernement, qu’ayant perdu toute -idée de sa dignité et de ses droits, et ne se croyant destiné qu’à -servir les passions des grands, il étoit disposé à recevoir, comme une -grâce, tout le mal qu’on voudroit ne lui pas faire. Charlemagne donna -l’exemple, et renonçant à tous les droits établis par la tyrannie des -maires, il ne voulut jouir que de ceux qu’un usage immémorial avoit[58] -légitimés. Les grands, à leur tour, commencèrent à avoir honte de leurs -injustices et de leurs violences, et la loi vint au secours du peuple -opprimé. - -On restreignit les charges, les travaux, les corvées que les seigneurs -exigeoient des hommes de leurs terres. On pourvut à l’avenir, en -ordonnant que l’autorité des coutumes, jusqu’alors trop étendue, -toujours équivoque, souvent fondée sur un seul exemple, et par -conséquent toujours tyrannique, seroit subordonnée au pouvoir des -lois. S’il ne fut pas possible d’anéantir tous les péages, ni toutes -ces espèces de douane que la force avoit établis, et qui gênoient -prodigieusement le commerce des villes et de la campagne, on y mit du -moins de l’ordre. Les plus récens de ces droits furent abolis, de même -que ceux dont le public étoit foule sans en retirer aucun avantage. La -perception du droit supposa dans le seigneur le devoir de réparer et -d’entretenir les chemins et les ponts. On fut libre de faire prendre -à ses denrées la route qu’on voulut; et le particulier qui ne les -transportoit pas pour les vendre, ne fut sujet à aucune taxe. - -L’iniquité des comtes, des seigneurs et des autres magistrats -subalternes dans l’administration de la justice, étoit devenue un fléau -d’autant plus redoutable pour le peuple, que leur tyrannie s’exerçoit -à l’ombre et par le secours des lois. Soit qu’ils refusassent de -juger, ou jugeassent mal, les opprimés étoient obligés de souffrir ces -injustices; il étoit trop difficile et trop dispendieux de se pourvoir -en déni de justice, ou en cassation par-devant le tribunal du prince. -Si on y portoit enfin ses plaintes, on n’y trouvoit pour juges que des -courtisans corrompus, prêts également à refuser ou à vendre la justice, -et toujours disposés, par leur propre intérêt, à condamner les plus -foibles. Les assises, que les envoyés royaux tenoient quatre fois par -an dans leurs légations, remédièrent à la plupart de ces abus. La -conduite des juges fut éclairée; ils furent obligés d’obéir aux lois, -dont ils ne furent plus que les organes. Cette cour suprême du roi, où -il étoit presqu’impossible de parvenir, fut à-la-fois présente dans -chaque province; et la foiblesse du peuple y trouva un asyle toujours -ouvert contre la puissance des grands. - -Tandis que les envoyés royaux rétablissoient ou maintenoient l’ordre -dans les tribunaux subalternes, Charlemagne s’honoroit autant de la -qualité de premier juge de la nation, que de celle de général. On -peut voir dans Hincmar avec quelle sagesse ce prince rendoit lui-même -la justice dans son palais. Quelque nombreuses et importantes que -fussent ses occupations, on ne portoit point d’affaire difficile à -sa cour, qu’il n’en prît connoissance[59] par lui-même. Ce n’étoient -que les procès ordinaires et d’une discussion aisée qu’il abandonnoit -à l’apocrisiaire et au comte du palais, qui présidoient sous lui son -tribunal, l’un pour juger les affaires des ecclésiastiques, et l’autre -celles des laïcs. - -Le moyen le plus efficace pour mettre le peuple en état de subsister -aisément, étoit de remédier aux abus qui s’étoient introduits dans -le service militaire, et qui ruinoient successivement une partie -considérable des citoyens. Tout homme libre, ainsi que je l’ai déjà -fait remarquer, étoit soldat, et quand son canton étoit commandé -pour la guerre, il devoit marcher à ses dépens[60] sous les ordres -de son comte ou de son seigneur. Cependant, n’étant pas raisonnable -de dégarnir un pays de tous ses habitans, à l’exception des serfs -chargés de la culture des terres, et plusieurs citoyens devant -même avoir des raisons pour se faire dispenser du service dans de -certaines circonstances, les comtes et les seigneurs commettoient les -injustices les plus criantes, sous pretexte d’établir à cet égard -un ordre avantageux. Ils s’étoient attribué le pouvoir de désigner -arbitrairement, avant l’ouverture de chaque campagne, ceux qui -serviroient, et ceux qui resteroient dans le sein de leur famille. -Dès-lors les plus riches citoyens s’étoient exemptés du service, en -achetant la faveur de leur comte ou de leur seigneur; mais ils furent -les premiers punis de l’injustice qu’on leur avoit chèrement vendue. -Il fallut permettre à des soldats qui n’avoient rien et que l’état ne -payoit pas, de commencer par piller leur canton, pour avoir de quoi -fournir aux frais de la campagne. Des hommes ramassés dans la lie de -la nation, incapables d’agir par amour de la gloire, et qui, sans -fortune particulière, ne prenoient aucun intérêt à la fortune publique, -ravageoient tout sur leur passage, et étoient chargés de butin avant -que d’avoir joint les ennemis. - -Charlemagne fit régler par l’assemblée de la nation, qu’il faudroit au -moins posséder trois manoirs[61] de terre, c’est-à-dire, trente-six -de nos arpens, pour être obligé de faire la guerre en personne et -à ses frais. N’avoit-t-on que deux manoirs? on se joignoit à un -citoyen qui n’en possédoit qu’un, et celui des deux qui paroissoit le -plus propre à supporter les fatigues de la guerre, marchoit, et son -compagnon contribuoit à sa dépense pour un ou deux troisièmes, suivant -qu’il étoit possesseur d’un ou de deux manoirs. Trois hommes qui ne -jouissoient chacun que d’un manoir, s’associoient de même; et les deux -qui ne faisoient pas le service personnellement, contribuoient chacun -pour un tiers à la dépense de l’autre. Six hommes dont chacun n’avoit -qu’un demi-manoir, ne fournissoient à l’état qu’un soldat, en suivant -la même cotisation; et avec une moindre possession, on fut exempt de -tout service et de toute charge militaire. - -Bien loin de continuer à faire un commerce de leur pouvoir, les comtes -et les seigneurs, assujettis à une loi[62], qui marquoit en détail tous -les cas d’exemption de service, furent eux-mêmes condamnés à payer -l’amende pour les citoyens auxquels ils auroient accordé injustement -une dispense d’aller à la guerre. Les campagnes ne furent ni pillées, -ni dévastées. Les citoyens riches ne furent plus des hommes oisifs à -qui la paix devoit ôter toute habitude de courage. La qualité de soldat -redevint un titre honorable, et les armées, qu’il fut aisé de plier à -une sage discipline, protégèrent la nation sans lui faire jamais aucun -tort, et ne furent redoutables qu’aux ennemis. - -Les Français étonnés, comprirent par leur propre expérience qu’une -classe de citoyens pouvoit être heureuse sans opprimer les autres. -C’est par ce sage gouvernement, dont je n’ai développé que les -principes généraux, que Charlemagne retira en quelque sorte sa nation -du chaos où elle se trouvoit. Aux lois, il joignit son exemple, -peut-être encore plus efficace. Qu’on voie dans Hincmar le tableau -qu’il nous a laissé de l’ordre admirable qui régnoit dans le palais. -Charlemagne ne vouloit pas avoir pour officiers ou pour ministres des -courtisans, mais des hommes qui aimassent la vérité et l’état, qui -fussent connus par leur expérience, leur discrétion, leur exactitude, -leur sobriété, et assez fermes dans la pratique de leur devoir, -non-seulement pour être inaccessibles aux présens, mais pour ne -pouvoir pas même être éblouis, et trompés par la flatterie, l’amitié et -les liaisons du sang. - -Croira-t-on que je parle de la cour d’un roi, si je dis que les -officiers du palais étoient chargés d’aider de leurs conseils les -malheureux qui venoient y chercher du secours contre la misère, -l’oppression et la calomnie, ou ceux qui s’étant acquittés de leurs -devoirs avec distinction, avoient été oubliés dans la distribution des -récompenses? Il étoit ordonné à chaque officier de pourvoir à leurs -besoins, de faire passer leurs requêtes jusqu’au prince, et de se -rendre leur solliciteur. Qu’il est beau de voir les vertus les plus -précieuses à l’humanité, devenir les fonctions ordinaires d’une charge; -et, par une espèce de prodige, les courtisans changés en instrumens du -bien public, et en ministre de la bienfaisance du prince! - -La cour, loin d’être alors un écueil pour la vertu qui y seroit -arrivée, étoit une école où les Français apprenoient à connoître le -prix de l’honneur, de la justice et de la générosité. N’en doutons -pas, car l’auguste simplicité du prince faisoit ignorer aux courtisans -tous ces besoins superflus et ridicules, qui en les appauvrissant dans -le sein de l’abondance, n’en font presque toujours que des esclaves -prostitués à la fortune. La magnificence, le luxe, la pompe, la -prodigalité des cours détruisent les mœurs publiques; ce sont autant de -preuves certaines de la misère des peuples, et d’avant-coureurs de la -décadence des empires. - -Que c’est un spectacle agréable pour qui connoît les devoirs de la -société, d’examiner le ménage de Charlemagne! Sa femme, impératrice -et reine de presque toute l’Europe, comme une simple mère de famille, -avoit soin des meubles du palais et de la garderobe de son mari, payoit -les gages des officiers, régloit les dépenses de la bouche et des -écuries, et faisoit à temps les provisions nécessaires à sa maison. De -son côté, Charlemagne, vainqueur des Saxons et des Lombards, craint des -empereurs de Constantinople, et respecté des Sarrasins en Asie et en -Afrique, gouvernoit ses domaines avec autant de prudence que l’état, -veilloit avec économie à ce qu’ils fussent cultivés avec soin, et -ordonnoit de vendre les légumes qu’il ne pouvait consommer. - -Ce seroit entreprendre un grand ouvrage, que de vouloir faire connoître -en détail toute la législation de ce prince. Ses capitulaires -embrassent à-la-fois toutes les parties relatives au bien de la -société. Si quelques articles nous en paroissent aujourd’hui puérils, -ne nous hâtons pas témérairement de les condamner; on les admireroit -sans doute en considérant l’ensemble de toute la grande machine dont -ils faisoient partie. Si d’autres nous paroissent, et sont en effet -barbares, concluons-en seulement que les Français, à peine délivrés des -désordres qui avoient ruiné la famille de Clovis, formoient encore un -peuple grossier, qui ne pouvoit ouvrir les yeux qu’à quelques vérités. - -Les hommes ne changent pas d’idées en un jour; plus nos préjugés sont -bizarres et absurdes, plus ils ont de force contre notre raison. Les -passions ont leur habitude, qu’on ne détruit que très-lentement. Les -progrès vers le bien doivent être souvent interrompus. Si Charlemagne -eût voulu arracher brusquement les Français à leurs habitudes et à -leurs préjugés, il n’eût fait que les révolter au lieu de les éclairer. -Il ne s’agissoit pas de leur donner des lois parfaites en elles-mêmes, -mais les meilleures qu’ils pussent exécuter. Voilà le chef-d’œuvre de -la raison humaine, quand de la théorie elle passe à la pratique. Il -faut louer dans le législateur des Français jusqu’aux efforts qu’il -fit pour se rabaisser jusqu’à eux, et n’être sage qu’autant qu’il le -falloit pour être utile. - - - - - CHAPITRE III. - - _Réflexions sur le gouvernement établi par Charlemagne.--Des - principes de décadence qu’il portoit en lui-même._ - - -Charlemagne n’avoit fait que ramener les Français aux anciens principes -du gouvernement que leurs pères avoient apportés de Germanie; et, -s’il eût succédé à Clovis, il lui auroit été facile de les fixer -et d’en prévenir la décadence, en établissant de sages proportions -entre les différens ordres de l’état. Il auroit empêché que ses -sujets n’usurpassent des droits qui devoient les diviser; et tous, -aussi unis par l’amour de la liberté qu’ils devinrent ennemis par les -injures qu’ils se firent et les prétentions qu’ils formèrent, auroient -travaillé de concert à faire le bien général. Mais quand ce prince -monta sur le trône, il ne trouva, comme on l’a vu, que des citoyens -pleins de haine et de mépris les uns pour les autres et qui n’étoient -occupés que de leurs avantages particuliers. La noblesse croyoit que -tout devoit lui appartenir; avec le même projet d’accroître ses biens, -le clergé aspiroit à tenir seul les rênes du gouvernement; le peuple -opprimé ne pouvoit point avoir de patrie; et ces trois ordres, par -la nature même de leur constitution actuelle, étoient, en un mot, -incapables de se rapprocher, de se confondre, de consentir à n’avoir -que les mêmes intérêts, et de former un seul corps. - -Dans les circonstances même les plus favorables, les lois d’un -gouvernement libre ne s’affermissent qu’avec une extrême difficulté; -parce que la liberté, rendant les esprits plus fiers, plus courageux, -plus entreprenans, excite toujours quelques orages dans le pays où elle -s’établit. Il ne suffit pas d’ordonner à un peuple d’être libre, pour -qu’il le soit; il ne suffit pas de porter des lois, il faut changer -dans les citoyens la manière de voir, de sentir et de penser, ou -leurs anciens préjugés triompheront de la sagesse des magistrats. Si -quelques législateurs ont réussi à affermir un gouvernement libre en -même temps qu’ils l’ont établi, ils ne donnoient sans doute des lois -qu’à une poignée d’hommes renfermée dans une même ville; et Charlemagne -gouvernoit une nation nombreuse, répandue dans toute l’étendue des -Gaules, dans quelques provinces de Germanie, mêlée même avec plusieurs -peuples qui avoient leurs coutumes particulières. - -Charlemagne ne se flatta pas de porter à sa perfection l’ouvrage dont -il jetoit les fondemens. En partageant l’autorité, en associant tous -les citoyens au gouvernement, il ne voulut que les distraire de -leurs intérêts personnels. Il espéra que la rivalité du clergé, de la -noblesse et du peuple les forceroit d’abord à observer mutuellement, -qu’ils s’imposeroient, se tiendroient en équilibre; que chaque ordre, -gêné par les deux autres, apprendroit peu à peu à les craindre et les -respecter; et que tous s’accoutumant enfin à avoir moins d’ambition, -quelques idées communes sur le bien public les prépareroient à y -travailler de concert. Pour que ce nouveau gouvernement pût s’affermir, -il falloit que les Français en prissent l’esprit; et ce fut l’objet -de la politique de Charlemagne pendant tout son règne. Tandis qu’il -tendoit une main secourable au peuple, pour le tenir au-dessus -de l’oppression et lui rendre quelque courage et ses droits, il -appesentissoit l’autre sur les grands, pour les empêcher de s’élever -trop haut, et leur apprendre qu’ils n’étoient placés au-dessus du -peuple, qu’ils méprisoient, que pour être les artisans[63] de son -bonheur. - -Mais cet édifice devoit s’écrouler, si Charlemagne, qui étoit l’ame -des Français sans le paroître, n’avoit pas un successeur capable -d’en soutenir la masse. Son règne, quoique long, ne l’avoit pas été -assez pour changer les préjugés et les passions de ses sujets, et son -gouvernement, qui n’avoit pas encore pris une certaine consistance, -devoit être détruit, si les rênes en étoient confiées à des mains -ignorantes. - -Dès que le peuple seroit privé de l’appui qui le soutenoit, il -devoit retomber dans son néant: l’habitude ne lui avoit pas assez -fait connoître ses forces. Les anciennes prérogatives du prince et -des seigneurs n’étoient pas oubliées, et les nouvelles n’étoient pas -marquées d’une manière assez fixe et assez constante, pour qu’ils ne -cherchassent pas encore à les étendre. L’ambition assoupie devoit -se réveiller; et les grands, trop puissans pour ne pas écraser le -peuple que le prince cesseroit de protéger, devoient bientôt troubler -l’état; si le prince de son côté étoit ambitieux, il lui restoit assez -d’autorité pour reprendre celle que Charlemagne avoit restituée à la -nation. - -Le champ de Mai possédoit, il est vrai, la puissance législative; -mais, si on y fait bien attention, ce n’étoit en quelque sorte que -d’une manière précaire; parce que l’extrême ignorance et les vices des -Français n’avoient pas permis à Charlemagne de se désaisir de quelques -parties de la puissance exécutrice. Celles qu’il n’auroit pas retenues -entre ses mains auroient été mal administrées, et seroient devenues un -obstacle à ses desseins. Pour prévenir cet inconvénient, qui l’auroit -empêché d’établir les principes de son gouvernement, il y laissoit un -défaut qui pouvoit les renverser sous un prince moins sage que lui. - -En effet, pour peu qu’on soit instruit des causes qui, dans tous les -temps et dans tous les pays libres ont occasionné des désordres et -des révolutions, on jugera sans peine que rien n’est plus dangereux -que de confier à la même personne l’exécution des lois dans toutes -les branches différentes de la société. Il n’est pas possible que -cette masse énorme d’autorité ne donne enfin au simple protecteur des -lois le droit de les éluder, de les violer et d’en faire à son gré de -nouvelles. Il acquerra une considération qui insensiblement le fera -regarder comme un maître. D’ailleurs, la puissance législative ne -pouvant pas faire des lois qui aient tout prévu, il faut nécessairement -qu’elle voie languir une foule d’affaires, multiplier les abus, et -perdre les conjonctures les plus favorables pour agir; ou qu’elle -abandonne à la puissance exécutrice le privilége de donner des ordres -particuliers et de faire des réglemens provisoires. - -Charlemagne ne se servit jamais de ce pouvoir que pour le bien de la -nation. Mais une pareille prérogative pouvoit devenir d’autant plus -dangereuse entre les mains de son successeur, qu’il seroit assez -riche pour se faire des créatures, et s’emparer de toute l’autorité -que les fils de Clovis avoient possédée. Sans parler des bénéfices de -Charles Martel, qui étoient devenus le patrimoine de la couronne depuis -l’élévation de Pepin au trône, les conquêtes de Charlemagne avoient -prodigieusement augmenté ses domaines, et comme ce prince, pour gagner -les grands et les engager à concourir avec lui au bien public, étoit -obligé de se les attacher par des bienfaits toujours nouveaux, il avoit -converti une grande partie de ses nouvelles possessions en bénéfices. - -Il est vrai qu’il les conféroit à vie[64], et que n’ayant pas laissé -à ses successeurs le droit de les reprendre arbitrairement, les abus -devoient être moins considérables qu’ils ne l’avoient été sous les -Mérovingiens; cependant, si le prince n’a pas l’ame assez grande pour -résister à ce charme secret qui porte les hommes à étendre encore -leur pouvoir, quand ils en sont même embarrassés; si ces bénéfices, -au lieu d’être la récompense du mérite, deviennent au contraire un -moyen de séduire, et une monnoie pour acheter des flatteurs, les -rois Carlovingiens seront bientôt entourés de courtisans intéressés -à les corrompre. Les ordres particuliers du prince apprendront qu’un -citoyen peut avoir un autre protecteur que la loi[65], et une autre -sauvegarde que son innocence. On mettra les réglemens provisoires à la -place des lois impartiales et souvent trop gênantes. Le champ de Mai -ne présentera qu’une vaine cérémonie; et les fils d’un prince, qui ne -vouloit que publier et protéger la loi, seront bientôt regardés comme -les législateurs. - -On dira peut-être que Charlemagne auroit prévenu ces malheurs et -affermi la puissance du champ de Mai, en ne laissant pas à ses -bénéfices la même forme que son aïeul, Charles Martel, avoit donnée aux -siens; mais quand ce prince se seroit dépouillé du droit de conférer -en bénéfices les terres de son domaine dont il pouvoit se passer, et -l’auroit abandonné au champ de Mai, de même que la prérogative de -disposer des comtés et des autres magistratures, il ne faut point -penser que ces grâces, qui servirent entre les mains du prince à ruiner -le gouvernement, eussent contribué à rendre plus solide l’autorité du -champ de Mai, qui en auroit été le dispensateur, ni que les serviteurs -du prince fussent devenus les serviteurs de l’état. - -Dans cette supposition, ce n’eût pas été la trop grande puissance des -Carlovingiens qui auroit anéanti celle du champ de Mai, mais leur -trop grande foiblesse. Charlemagne, qui n’auroit eu aucun bienfait à -répandre, n’auroit pas paru à sa nation aussi grand qu’il l’étoit: -qu’on n’oublie pas que les Français étoient encore trop barbares pour -le connoître et lui rendre justice. Ses réformes et ses lois n’auroient -paru qu’une contrainte gênante et inutile, à laquelle on ne se seroit -pas soumis. Mille cabales formées pour distribuer et obtenir les -récompenses de l’état, n’auroient fait du champ de Mai qu’une cohue où -l’intrigue auroit dominé, tel eût été vraisemblablement le sort de la -nation française sous Charlemagne même, à quels désordres n’auroit-elle -pas été exposée sous des princes moins habiles que lui? - -Une nouvelle cause de la décadence prochaine du gouvernement, c’est que -l’assemblée du champ de Mai n’étoit astreinte à aucune forme fixe et -constante dans la manière de délibérer et procéder à l’établissement -des lois. Autant qu’on peut le conjecturer à l’aide de nos anciens -monumens, souvent elle prévenoit le prince, et le prioit de mettre -le sceau royal aux règlemens qu’elle avoit dressés. Quelquefois le -prince proposoit lui-même une loi, et requéroit la nation d’y donner -son consentement. Tantôt les trois ordres de l’état dressoient leurs -articles à part, et tantôt ils se réunissoient pour ne faire qu’une -seule ordonnance. Il ne paroît pas qu’il y eût des termes prescrits -pour délibérer à plusieurs reprises sur un même objet. Quelques -lois ne furent portées qu’après plusieurs longs débats, et d’autres -furent proposées, reçues et publiées sur le champ, par une espèce -d’acclamation. - -Charlemagne avoit laissé subsister cette manière indéterminée d’agir -dans le champ de Mai, parce que l’extrême ignorance des Français ne lui -permettoit pas de les tenir assemblés, sans qu’il veillât par lui-même -à leur conduite, et la dirigeât; et des formalités, en le gênant, -auroient été un obstacle éternel au bien. D’ailleurs, la nécessité -où il étoit de se transporter d’une frontière de son vaste empire à -l’autre, ne lui laissant la liberté de convoquer la nation que pendant -un temps très-court, il falloit se hâter de décider les affaires; et le -génie de Charlemagne tranchoit en un moment les difficultés, que des -formes auroient rendues plus épineuses, et que ses sujets n’auroient -jamais pu résoudre. - -Si ce grand homme ne rendit pas son gouvernement inébranlable, n’en -accusons que l’ascendant fatal des circonstances sur la prudence -humaine. Son règne n’a produit qu’un bien passager; et s’il fût né -deux siècles plutôt, ou quatre siècles plus tard, ses lois auroient -vraisemblablement égalé sa réputation en durée. En voulant faire plus -qu’il n’a fait, il n’auroit pas commencé à policer sa nation; il ne -l’auroit pas mise sur la voie de connoître, de désirer, d’aimer et -de faire le bien sous ses ordres. Ce qu’il auroit fallu tenter pour -affermir sa constitution, l’auroit empêché d’en jeter les premiers -fondemens. - - - - -CHAPITRE IV. - - _Foiblesse de Louis-le-Débonnaire.--Il étend la prérogative - royale.--Comment la division qui règne entre ses fils ruine - l’autorité du prince, et rend les seigneurs tout-puissans._ - - -Louis-le-Débonnaire vouloit le bien, mais faute d’élévation et de -lumière dans l’esprit, et de fermeté dans le cœur, il ne put jamais le -faire. Sa vue, qui auroit dû s’étendre sur tout le royaume, se bornoit -dans l’enceinte de sa cour. C’étoit certainement une chose très-louable -que d’en bannir le scandale, et de forcer ses sœurs à respecter le -public, et à se respecter elles-mêmes; mais il ne falloit pas regarder -la réforme de quelques galanteries comme le chef-d’œuvre d’un bon -gouvernement. Les bonnes mœurs d’un peuple sont sans doute la première -cause de sa prospérité; mais les bonnes mœurs consistent à estimer la -justice, la frugalité, le désintéressement, le travail et la gloire. -Une attention extrême portée sur les détails des plus petits objets, -est quelquefois, comme dans Charlemagne, la preuve d’un génie vaste -qui embrasse tout; dans Louis-le-Débonnaire, qui ne s’élevoit point -au-dessus de ces détails, elle décèle un prince qui n’étoit propre qu’à -remplir les fonctions subalternes d’un centenier, ou de l’avoué de -quelque monastère. - -Les Français, dont le gouvernement n’avoit pas encore assez éclairé -l’esprit, loin de pouvoir suppléer à ce qui manquoit au prince, avoient -encore besoin de suivre un guide pour ne pas s’égarer. Ils sentirent la -perte qu’ils avoient faite, regrettèrent Charlemagne, et ne tardèrent -pas à se défier de la capacité de son fils qui ne connoissant en -effet, ni les devoirs, ni l’étendue, ni les bornes du pouvoir dont il -avoit hérité, confondit le crédit immense que la confiance publique -avoit donné à Charlemagne, et l’autorité limitée que les lois lui -avoient conférée. Toujours jaloux de tout ce qui l’environnoit, il -vouloit tout faire en ne faisant rien, et ne sut jamais qu’on est bien -éloigné d’établir une réforme avantageuse à la société, quand on veut -l’entreprendre contre les règles. - -Un roi qui avoue une faute, et qui la répare, s’attire l’estime -générale de sa nation; mais convenir stupidement de ses erreurs sans -se corriger, c’est se rendre méprisable. Il semble même que ce soit -le dernier degré d’avilissement pour un prince. Il en est un cependant -plus humiliant encore, c’est de s’avouer coupable d’une faute qu’on n’a -pas faite, et de l’aggraver en voulant la réparer. On peut se rappeler -que Bernard, roi d’Italie, qui avoit fait hommage de son royaume à -Louis-le-Débonnaire son oncle, ne fut pas long-temps sans trahir le -serment qu’il lui avoit prêté. Soit qu’il ne vît qu’avec jalousie[66] -la fortune de Louis; soit qu’il en connut assez la foiblesse pour -espérer de s’agrandir à ses dépens, il prit les armes et lui déclara la -guerre; mais le succès ne répondit pas à ses espérances. Battu et fait -prisonnier, il comparut devant une assemblée de la nation, qui lui fit -son procès, et le condamna à mort. Louis, touché de compassion, commua -la peine, et fit arracher les yeux au coupable, qui mourut des suites -de cette opération cruelle. - -L’empereur n’avoit rien à se reprocher, le procès de Bernard avoit été -fait juridiquement; si on avoit commis à son égard quelqu’injustice, -la nation seule étoit coupable. Cependant, Louis-le-Débonnaire eut -des remords; et paroissant dans l’assemblée qui se tint à Attigny -sur Aisne, sous l’habit d’un pénitent, il confessa publiquement sa -prétendue faute avec une componction, qui devint une injure mortelle -pour tous les membres du champ de Mai qui avoient jugé Bernard. Les -évêques qui prirent cette indécente lâcheté pour un acte d’humilité -chrétienne, furent édifiés d’un spectacle qui sembloit leur annoncer le -plus grand crédit; mais la noblesse, plus judicieuse méprisa un prince -qui vouloit être méprisé. - -Les assemblées générales de la nation, et les états particuliers des -provinces étoient encore convoqués; les envoyés royaux exerçoient -toujours les mêmes fonctions; on voyoit subsister dans le palais et -dans les provinces les mêmes magistratures et les mêmes tribunaux; -mais, sous la forme apparente du même gouvernement, c’étoit déjà un -fond de gouvernement tout différent, et aussi différent de celui que -j’ai fait connoître que Louis l’étoit de Charlemagne. Cependant le -cours que ce prince avoit imprimé aux affaires, le souvenir de ses -grandes actions, le respect que l’on conservoit pour sa mémoire, et les -sentimens d’honneur et de vertu que ses exemples avoient inspirés à -quelques personnes, tenoient encore unies toutes les parties de l’état, -ou du moins empêchoient qu’elles ne se séparassent avec tumulte; mais -les ressorts du gouvernement se relâchoient de jour en jour. - -Quand le prince néglige le bien public, ou y travaille sans succès, -chaque citoyen ne s’occupe que de ses intérêts particuliers. Les lois -ne furent plus observées avec la même obéissance et le même zèle -qu’autrefois. Après les avoir négligées, on les viola ouvertement. -Chaque ordre de l’état devient bientôt suspect aux autres; les soupçons -font revivre les anciennes haines; tout se divise, se réunit. A mesure -que les abus se multiplient, Louis, qui fait des efforts impuissans -pour les réprimer, sent malgré lui son incapacité. Il se trouve gêné -en servant de spectacle aux assemblées d’une nation qu’il ne sait pas -gouverner. Il les craint, les hait, et les convoque cependant. On y -publie de nouveaux capitulaires, dans lesquels on ne fait que refondre -ceux de Charlemagne; preuve certaine de la décadence du gouvernement, -et ressource impuissante qui découvre les besoins de l’état, sans -remédier à ses maux. - -Tant de foiblesse et d’incapacité de la part du prince auroit dû -anéantir la prérogative royale, et Louis cependant l’avoit étendue -beaucoup au-delà des bornes que Charlemagne s’étoit prescrites à -lui-même. Plus il augmentoit sa puissance, moins il étoit capable d’en -user, et plus il croyoit nécessaire de l’augmenter encore. L’art de -disposer les esprits à obéir, est de toutes les parties de la politique -la plus utile et la plus ignorée, Louis, qui voyoit recevoir ses -ordres avec négligence, multiplia ses bienfaits pour s’attacher les -grands; et après les avoir corrompus, prit leur complaisance pour -une approbation, et tenta des entreprises plus hardies. Abusant du -privilège de donner des ordres particuliers et de faire des réglemens -provisoires, il voulut mettre son autorité et son nom à la place -des[67] lois, affecta le pouvoir le plus despotique, et se réserva de -punir arbitrairement les coupables. - -Cette conduite, si contraire aux principes de Charlemagne, et au -caractère même de Louis-le-Débonnaire, porté par instinct à respecter -l’ordre et les lois établies, étoit l’ouvrage des vassaux qui le -servoient dans le palais, de ses ministres, des évêques et des moines -qui fréquentoient la cour, hommes avares et ambitieux, qui, pour être -plus puissans, vouloient que leur maître fût au-dessus des lois. -Personne ne s’opposoit à ces dangereuses nouveautés. Les comtes et -les autres magistrats en voyoient avec plaisir les progrès, parce que -leur puissance en devenoit plus arbitraire, et que la confusion de -toutes les idées, sur la nature des lois et des rescrits particuliers -du prince, les autorisoit, ainsi que nous l’apprend Hincmar, à faire -pencher à leur gré la balance de la justice. Les seigneurs ne -craignoient point cet excès de pouvoir dans les mains d’un prince -qu’ils méprisoient. Déjà plus avares que jaloux de leur liberté, ils ne -songeoient qu’à étendre ou multiplier leurs droits dans leurs terres, -tandis que le peuple, menacé de tout côté d’une oppression prochaine -par une foule de tyrans, gémissoit du mépris où les lois étoient -tombées, et désiroit qu’il s’élevât un maître commun, dont il espéroit -d’être protégé. - -Les princes foibles font souvent de grandes fautes, en faisant les -mêmes choses qu’ont faites de grands princes. Charlemagne avoit affermi -son Empire en conférant des royaumes à ses fils; parce qu’il sut se -faire obéir par des rois qui n’étoient en effet que ses[68] lieutenans. -Quelqu’ambitieux qu’eussent été ces princes, ils auroient été retenus -dans le devoir par la forme même du gouvernement. Ils ne pouvoient -être tentés de se soulever contre leur père, qui s’étoit rendu le -maître de toutes les volontés, sans prévoir qu’ils seroient accablés -par la nation entière. Louis, trompé par cet exemple, crut de même -multiplier les ressorts d’une bonne police, en associant Lothaire, son -fils aîné, à l’Empire, peu d’années après qu’il y fut parvenu. Il créa -en même temps Pepin roi d’Aquitaine, et donna à Louis, son troisième -fils, le royaume de Bavière. Mais plus méprisé que craint, il ne fit -que des rivaux ou des ennemis de son autorité, en faisant des rois. -L’élévation de ses fils fut le signal de la discorde, parce qu’il les -rendoit puissans, en même temps qu’il donnoit sa principale confiance à -Judith, sa seconde femme et leur belle-mère, qui ne cherchoit qu’à les -ruiner pour faire une plus grande fortune à son fils, connu dans notre -histoire sous le nom de Charles-le-Chauve. - -Cette princesse ne gouverna pas son mari par cet ascendant que les -lumières et le courage donnent sur une ame foible, mais par la passion -qu’elle lui inspiroit, et par cette sorte d’inquiétude, d’activité et -d’intrigue, qu’un esprit paresseux et borné ne manque jamais de prendre -pour du génie. Gouvernée elle-même à son tour par Bernard, comte de -Barcelone, son amant, homme injuste, avare et violent, elle en prit -tous les vices, et les auroit communiqués à son mari, s’il eût été -capable de prendre et de conserver un caractère. - -Dire que les fils de Louis-le-Débonnaire comprirent, par les premiers -torts qu’on leur fit, ce qu’ils avoient à craindre de leur belle-mère, -ce seroit, je crois, juger trop avantageusement de princes qui, dans -tout le cours de leur vie, ne surent jamais se rendre raison de leurs -entreprises, ni profiter de leurs fautes pour se corriger. Ils se -soulevèrent par emportement, par vengeance et par inquiétude; et -après avoir contraint l’impératrice à se réfugier dans un monastère, -ils voulurent forcer leur père à se consacrer de même à la vie -religieuse. Il étoit naturel qu’une guerre excitée par des tracasseries -domestiques, fût terminée par une intrigue ridicule. Les moines se -présentèrent comme médiateurs. Quelqu’atteinte que la révolte eût -portée à l’autorité de Louis, il leur étoit plus utile de conserver -sur le trône un prince qui les aimoit, et les croyoit tels qu’ils -devoient être, que d’en faire un religieux dont l’élévation passée, -l’humiliation présente et la bigoterie timide les gêneroient. Ils -se mirent en mouvement, et réussirent si bien à diviser les princes -révoltés, en les rendant suspects les uns aux autres, que Lothaire, -abandonné de ses frères, ne fut plus en situation avec ses seules -forces de consommer son attentat. - -Louis, cependant, qui ne savoit ni pourquoi il s’étoit formé une -tempête contre lui, ni comment il y avoit échappé, se trouvoit avec -surprise sur le trône, et confondu également par sa bonne et sa -mauvaise fortune, étoit plus timide que jamais. Ses fils, Pepin et -Louis, voulurent être les dépositaires de l’autorité qu’ils lui -avoient conservée; mais l’impératrice, qui s’étoit fait relever de ses -vœux, fut d’autant plus avide de gouverner, qu’elle vouloit se venger -de ses ennemis. Il falloit perdre les fils de son mari les uns par -les autres, puisqu’ils s’étoient en quelque sorte emparés de toutes -les forces de l’état. Pour assurer le succès de son entreprise en les -divisant de plus en plus, Judith augmenta les domaines de Pepin et -de Louis, en même temps qu’elle fit déclarer Lothaire déchu de son -association à l’Empire. - -L’histoire nous a conservé un fait bien propre à faire connoître -l’esprit de petitesse et de superstition par lequel la cour étoit -gouvernée. Lothaire, qui désiroit de se réconcilier avec son père, -chargea de cette négociation Angelbert, archevêque de Milan. L’empereur -reçut ce prélat avec distinction; et un jour en sortant de table, -«Salut, archevêque, lui dit-il, comment doit-on traiter son ennemi? -Le seigneur, répondit Angelbert, a ordonné, dans son évangile, de -l’aimer et de lui faire du bien. Mais si je n’obéis pas à ce précepte? -reprit Louis: vous n’obtiendrez point la vie éternelle, répliqua le -prélat». L’empereur fâché d’être obligé de renoncer à sa vengeance -ou au paradis, convint avec l’archevêque d’avoir le lendemain une -conférence à ce sujet; et il s’y fit accompagner par tout ce qu’il y -avoit de plus savant à sa cour. «Seigneurs, dit ce prélat en entamant -la controverse, savez-vous que nous sommes tous frères en Jésus-Christ? -Oui, répondirent les assistans; car nous avons tous le même père dans -les cieux. L’homme libre, continua Angelbert, le serf, le père, le -fils, sont donc frères. Or, l’apôtre S. Jean n’a-t-il pas dit que qui -hait son frère est homicide? Et un homicide peut-il entrer dans la -béatitude éternelle?» A ces mots, tous les savans de l’empereur se -trouvèrent confondus; et ce prince, se prosternant le front contre -terre, demanda pardon à Dieu du doute qu’il avoit eu, et rendit son -amitié à Lothaire. - -Je ne m’arrête pas sur les événemens de ce règne foible et malheureux: -personne n’ignore que Louis-le-Débonnaire, toujours esclave des -caprices et des passions de ceux qui le gouvernoient, fut enfin la -victime de l’ambition de Judith et de l’inquiétude de ses fils. Pepin -et Louis, plus jaloux du crédit de l’impératrice dont ils avoient -pénétré les intentions, que reconnoissans de ses perfides bienfaits, -se liguèrent une seconde fois avec Lothaire. Ces princes se jouèrent -de la religion, qui servoit de voile à leur perfidie. Des évêques, qui -n’étoient que leurs instrumens, parurent les auteurs de la disgrace de -Louis. Flattés de se voir les dépositaires des droits des nations, -et les juges d’un empereur, ils le dépouillèrent de sa dignité, et le -reléguèrent dans l’abbaye de Saint-Médard de Soissons. - -Ce prince y auroit été oublié, si l’union de ses fils avoit pu -subsister; mais Lothaire, qui, dès qu’il se crut le maître de l’empire, -ne sentit plus le besoin qu’il avoit de ses frères, voulut les réduire -à n’être que ses lieutenans. Ces princes indignés prirent les armes, et -remplacèrent leur père sur le trône, où, n’éprouvant jusqu’à sa mort -que de nouvelles disgraces, il fut continuellement occupé à rendre -ridicule, par sa foiblesse, la dignité auguste dont il étoit revêtu, à -craindre les trahisons de ses fils, et à leur pardonner leurs révoltes. -Tandis que l’autorité royale s’anéantissoit, Louis fomentoit, sans le -savoir, les haines de ses fils, et portoit ainsi le dernier coup au -gouvernement. En prenant de bonne foi les mesures qu’il croyoit les -plus propres à les réunir, il perpétuoit leurs divisions, et souffloit -le feu des guerres civiles qui devoient perdre sa maison. - -Charlemagne, qui connoissoit le poids énorme de la royauté, parce -qu’il en avoit rempli tous les devoirs, comprit qu’il devoit y -avoir une certaine proportion entre l’étendue d’un état et celle de -l’esprit humain, sans quoi la politique trop foible ne peut embrasser -toutes les parties de l’empire, et voir naître rapidement des abus -auxquels il n’est bientôt plus possible de remédier. Dans le point de -grandeur où la puissance des Français étoit parvenue, tandis que leurs -connoissances étoient si médiocres et leurs vices si grands, il étoit -heureux que l’usage de partager le royaume entre les fils du prince, -subsistât encore. Il eût été dangereux de ne faire qu’un seul empire -des trois royaumes que Charlemagne forma; et dont chacun en particulier -étoit non-seulement en état de résister à ses ennemis, mais même de les -subjuguer, ou du moins de contenir dans leurs habitations ces restes de -barbares qui continuoient à infester les mers, et à faire des descentes -et des courses dans les différentes provinces de l’Europe. - -Bien loin d’assujettir les trois royaumes des Français à des devoirs -réciproques, Charlemagne les rendit absolument indépendans les uns des -autres. Au lieu de songer à confondre leurs intérêts, il voulut qu’ils -n’eussent rien à démêler ensemble, et disposa leurs provinces de façon -qu’ils ne pussent avoir aucune querelle au sujet de leur territoire, -que leurs frontières se trouvassent naturellement fortifiées, et que, -sans avoir sujet de s’offenser, ils pussent cependant se secourir -contre les attaques des étrangers. - -Il étoit défendu[69] à chaque prince de recevoir dans ses états quelque -sujet mécontent de l’un de ses frères, et d’interposer même ses bons -offices en sa faveur. Charlemagne craignoit que des transfuges ne -communiquassent leur chagrin, ou leur inquiétude au prince chez lequel -ils se retireroient. Il vouloit empêcher qu’une cour ne s’exposât à -des refus humilians en sollicitant des grâces, ou n’extorquât, à force -de négociations, des complaisances propres à produire de l’aigreur, ou -du moins un ressentiment secret, souvent nuisible au bien de la paix. -Il ne fut point permis de recevoir des bénéfices d’un autre prince que -celui dont on étoit sujet. Charlemagne ordonna enfin qu’aucun de ses -enfans ne pût acquérir quelque espèce de possession que ce fût dans les -royaumes de ses frères, et permit cependant à leurs sujets de former -entre eux des alliances par le mariage. - -Louis-le-Débonnaire voulut être plus sage que Charlemagne, et tout -fut perdu sans ressource. Croyant, parce qu’il étoit extrêmement -foible, timide et borné, qu’un état ne pouvoit jamais être trop étendu -ni trop puissant, il ne forma qu’un seul corps politique des trois -royaumes qu’il donna à ses trois fils, Lothaire, Louis-le-Germanique et -Charles-le-Chauve. Il établit entre eux une sorte de subordination[70] -domestique, fondée sur l’âge et les degrés de parenté des princes qui -les gouverneroient. Lothaire, en qualité de fils aîné, devoit avoir sur -ses frères et sur leurs états la même autorité que Louis-le-Débonnaire -prétendoit s’être réservée en donnant d’abord des royaumes à ses -enfans, mais dont il n’avait jamais pu jouir, et qui causa la plupart -des malheurs de son règne. - -Tous les ans Lothaire, Louis-le-Germanique et Charles-le-Chauve, -devoient conférer ensemble sur les affaires générales et particulières -de leurs royaumes. Il étoit ordonné que les deux derniers se rendroient -chez leur frère aîné, lui porteroient des présens; et que celui-ci, -après les avoir reçus avec bonté, les renverroit avec des marques de sa -libéralité. Louis et Charles ne pouvoient ni se marier, ni entreprendre -une guerre étrangère, ni faire la paix sans le consentement de -Lothaire. Ils avoient enfin les uns sur les autres un droit pernicieux -d’inspection et de correction, qui s’étendoit même jusqu’à déposer -un prince qui, ayant abusé de son pouvoir, refuseroit de réparer ses -injustices. - -Il pouvoit ce faire que les arrangemens politiques de Charlemagne, -les plus sages qu’il fût alors possible de prendre, ne fussent pas -cependant capables de prévenir des soupçons, des haines, et même des -ruptures ouvertes entre des princes avares, inquiets et ambitieux; mais -les dispositions de Louis-le-Débonnaire en devoient nécessairement -produire entre les princes même les plus modérés. Aussi les règnes de -Lothaire, de Louis-le-Germanique et de Charles-le-Chauve, déjà ennemis -les uns des autres avant la mort de leur père, ne furent-ils qu’une -longue suite de guerres civiles. - -Les premiers troubles qui avoient agité le gouvernement de -Louis-le-Débonnaire, lui firent perdre les prérogatives qu’il s’étoit -attribuées et les droits qui lui appartenoient le plus légitimement. -L’audace de ses fils rendit tout le monde audacieux; il ne fut plus -question de craindre les lois, mais de se faire craindre; et dans -l’anarchie où l’état se précipitoit, la justice fut obligée de céder -à la force. Des princes tels que Lothaire et ses frères, tombèrent -dans le dernier mépris. Toujours acharnés à se perdre, se susciter -des ennemis, se tendre des piéges, et se débaucher mutuellement leurs -créatures par les plus basses complaisances, ils mirent en honneur -la révolte et la perfidie. Ils furent obligés de dissimuler les -entreprises qu’on formoit contre eux, de tout pardonner, parce qu’ils -ne pouvoient rien punir; et de traiter continuellement avec la noblesse -et le clergé pour avoir des secours qui leur étoient dus, qu’on ne -leur accordoit presque jamais, ou qui les rendoient plus ambitieux, -plus entreprenans, plus injustes, plus téméraires, et par conséquent -plus foibles, s’ils avoient l’adresse de les obtenir. - -Si Lothaire ne fut plus en état de repousser les Sarrasins qui -infestoient la Méditerranée et l’Italie, Louis-le-Germanique de -contenir dans le devoir les peuples de Germanie qui étoient ses -tributaires, et Charles-le-Chauve d’humilier les Bretons qui -affectoient une entière indépendance dans l’Armorique; si leurs -royaumes furent ouverts aux courses des Normands, la nation française -ne manquoit pas des forces nécessaires pour se faire respecter, mais -de l’art de les réunir, et sur-tout de les employer avec avantage. -Personne ne sachant commander, personne ne savoit obéir. C’est -l’anarchie et non pas la bataille de Fontenay qui fit la foiblesse -de l’état. Quoiqu’il périt cent mille Français à cette journée, elle -ne laissoit pas la nation sans ressources. Les historiens n’ont pas -fait attention que cent mille hommes de plus ou de moins dans trois -royaumes qui embrassoient la plus grande partie de l’Europe, et dont -tout citoyen étoit soldat, ne pouvoient les jeter dans l’anéantissement -où ils tombèrent. Un plus grand fléau avoit frappé les Français; c’est -la ruine des lois, qui entraînoit celle de leur domination; c’est -l’indépendance des grands, c’est la servitude, c’est la misère du -peuple qui faisoient chanceler l’état. - -Soit qu’au milieu des guerres civiles on ne convoquât plus les -assemblées de la nation, soit qu’elles ne fussent que des conventicules -de factieux ou de flatteurs, il cessa en quelque sorte d’y avoir une -puissance souveraine dans l’état; et les Français se trouvèrent à peu -près dans la même situation où leurs pères avoient été après le règne -de Clotaire II. Le germe de division qui subsistoit toujours entre les -différens ordres des citoyens, se développa promptement et produisit -des maux encore plus grands. Je parlerai bientôt de la servitude -déplorable où le peuple étoit réduit, quand Hugues Capet parvint à la -couronne. Si le clergé avoit recouvré des richesses immenses, si on lui -avoit donné de grandes[71] terres, si, par je ne sais quelle dévotion -mal entendue, des familles sans nombre se rendoient esclaves de ses -maisons, son sort n’en étoit pas plus heureux. Les évêques et les abbés -n’étant point en état de défendre leurs possessions, depuis que la -force décidoit de tout en France, et qu’ils avoient cessé de s’occuper -du métier des armes, leurs plus grands domaines devinrent la proie[72] -de l’avarice des seigneurs. On vit des laïcs s’établir, les armes à la -main, dans les abbayes, prendre même le titre d’abbés, et ne laisser à -leurs moines que la liberté de prier Dieu pour la prospérité de leurs -persécuteurs. - -La France étoit ravagée à la fois par les armes des Normands, et -par les guerres particulières des seigneurs. On ne voyoit de toutes -parts que des bourgs et des hameaux en feu, et des hommes errans, qui -n’avoient aucune retraite. Tant de désordres concentrèrent, si je puis -parler ainsi, l’attention de chaque particulier sur lui-même. Comme -on n’attendoit aucune protection d’un gouvernement qui ne subsistoit -plus, chacun ne pensa qu’à sa propre défense, et devint insensible aux -maux publics. Les fils de Louis-le-Débonnaire demandoient-ils quelques -secours à leurs sujets pour faire la guerre et repousser les Normands? -Je suis esclave, devoit répondre le peuple, rompez les chaînes dont les -seigneurs m’ont chargé, et je vous sacrifierai mes bras. Le clergé, -occupé de ses seules pertes, éclatoit en murmures, en reproches et en -menaces; et regardoit les ravages des Normands comme le juste châtiment -des Français qui pilloient les biens de l’église. Si les seigneurs -avoient encore quelque déférence pour les ordres du prince, ce n’étoit -que pour en obtenir quelque diplome inutile, qui favorisât leurs -usurpations. - - - - - CHAPITRE V. - - _Ruine entière de l’ancien gouvernement sous le règne de - Charles-le-Chauve.--Ce prince rend les bénéfices et les comtés - héréditaires.--Naissance du gouvernement féodal._ - - -Charles-le-Chauve, trompé par les flatteries de ses courtisans, et -les vaines marques de respect qu’on rendoit à sa dignité, se croyoit -tout-puissant. Parce qu’il n’y avoit plus de champ de Mai, il se -regarda comme le législateur revêtu de toute la puissance souveraine; -mais si on ne lui contestoit point le droit de commander en maître, -c’est qu’on avoit celui de lui désobéir impunément; et son prétendu -despotisme n’étoit que la preuve de sa foiblesse. - -Ses états éprouvant enfin tous les jours de nouvelles disgraces de la -part des Normands, sans qu’il pût leur opposer une armée, il ouvrit les -yeux, malgré lui, sur sa situation, cependant il ne connut pas d’abord -toute l’étendue du mal. Il espéra qu’en convoquant une assemblée -générale des seigneurs, car le peuple n’étoit plus compté pour rien, -il réuniroit les ordres divisés de la nation, et qu’elle formeroit -encore sous sa conduite un corps qui n’auroit qu’un même intérêt et un -même mouvement. Il se trompoit. Il ne se rendit à ses ordres que des -prélats, qui se plaignirent de tous les torts et de toutes les injures -que la noblesse leur avoit faites, et qui dévoilant par-là même toute -leur foiblesse, n’étoient guères propres à donner du crédit au prince, -et du poids aux règlemens qu’il feroit. - -Charles s’humilia, dès que n’étant plus soutenu par de folles -espérances, il ne put se déguiser qu’il étoit abandonné de la plupart -des grands. Au lieu de faire des menaces, il publia qu’il étoit prêt -à oublier tout le passé, à pardonner les injures qu’on lui avoit -faites[73], et les infidélités qu’on avoit commises à son égard. Il -proteste qu’il honorera les grands, qu’il satisfera à leurs demandes, -qu’il se conduira par leurs conseils. Rien de tout cela n’est écouté. -On méprise l’amnistie d’un prince qui est obligé lui-même de demander -grâce; on dédaigne la protection d’un roi qu’on a réduit à tout -craindre. Si quelques seigneurs consentent enfin à venir lui rendre -hommage, et lui promettent par serment de le servir avec fidélité, il -s’oblige lui-même à son tour à les respecter, à les protéger, tant que -Dieu lui conservera l’usage de la raison, et à réparer sans délai les -torts qu’il pourroit leur faire par surprise ou par inadvertance. - -Une conduite ferme et courageuse, de la part d’un prince tel que -Charles-le-Chauve, ne lui auroit vraisemblablement valu que de nouveaux -mépris; mais il est certain aussi qu’en ne cherchant qu’à exciter -la pitié, il accréditoit les abus auxquels il prétendoit remédier. -Puisque Charles étoit incapable de suivre l’exemple de son aïeul, et de -rétablir son autorité en rétablissant celle des lois, il ne lui restoit -d’autre ressource que de s’ensevelir sous les ruines de l’état. Mais -il étoit trop lâche pour supporter cette pensée, et ne pas toujours se -flatter qu’à force de complaisance ou de bienfaits, il gagneroit enfin -la noblesse, et la ramèneroit à l’obéissance. - -Depuis plusieurs années, ses propres vassaux, fatigués de leur -service, n’avoient cherché qu’à le diminuer, ou ne l’acquittoient -qu’avec une extrême tiédeur. Charles, lassé de leurs plaintes, et sans -doute intimidé par leur mauvaise volonté, les avoit dispensés de le -suivre[74] à la guerre, à moins que le royaume ne fût menacé d’une -invasion de la part des étrangers. Pour réparer le tort que lui avoit -fait cette première complaisance, il en eut une seconde encore plus -contraire à ses intérêts. Louis-le-Débonnaire, cédant à la nécessité, -avoit déjà aliéné pour toujours quelques-uns de ses bénéfices[75], -et Charles consentit à rendre tous les siens héréditaires. Il voulut -même que les seigneurs qui en étoient en possession pussent, au -défaut d’enfans, en disposer en faveur de quelqu’un de leurs parens. -Il comptoit que la reconnoissance alloit donner un nouveau zèle à -ses vassaux pour ses intérêts; mais ils furent peu touchés de cette -libéralité, parce que le prince n’étoit plus assez fort pour reprendre -ses bénéfices. - -Charles n’ayant plus rien à donner, rendit enfin les comtes[76] -héréditaires; et il ne fit encore que des ingrats. Les comtes avoient -commencé, sous le règne précédent, à conférer en leur nom les bénéfices -royaux qui étoient situés dans leurs ressorts. Ils s’étoient fait des -amis et des créatures; et les divisions du clergé, de la noblesse et du -peuple les rendoient si indépendans du prince, qu’il eût été dangereux -de les vouloir dépouiller de leur magistrature. De ce degré de pouvoir -à l’hérédité, la distance est courte et se franchit aisément; ainsi -on peut dire que l’ordonnance de Charles-le-Chauve ne causa pas une -révolution, mais hâta seulement un événement nécessaire, qui devoit -établir un ordre de choses tout nouveau chez les Français. - -Dès que les comtés devinrent le patrimoine de quelques familles, tout -ce qui subsistoit encore de l’ancien gouvernement disparut en peu de -temps. Il seroit difficile de peindre la confusion anarchique où se -trouvèrent tous les ordres de l’état, et l’anéantissement sur-tout -dans lequel tombèrent des princes sans soldats, sans argent, et qui -n’ayant plus de lois à faire parler pour eux, ni de grâces à accorder, -ne devoient rencontrer que des sujets infidelles et désobéissans. -Jusqu’alors Charles-le-Chauve avoit toujours été aidé des secours -de quelques comtes disposés à le suivre à la guerre avec les hommes -de leurs provinces; et ces forces le mettoient en état de se faire -craindre des seigneurs, ou de les contraindre du moins à se conduire -à son égard avec quelques ménagemens. Après la révolution, les comtes -furent presque toujours cités inutilement par le roi. Leur nouvelle -fortune leur donnoit de nouveaux intérêts, et les occupa entièrement. - -Le prince convoqua encore des assemblées de la nation, mais il ne -s’y rendit que des hommes qui étoient, comme lui, les victimes des -désordres publics. On y faisoit un tableau touchant des malheurs -de l’état, on parloit des courses et des pillage des Normands; des -vexations des seigneurs, de la ruine du clergé et de la misère du -peuple; on faisoit des plaintes inutiles, et par un règlement auquel -on dût obéir, les lois saliques, ripuaires, &c. les capitulaires de -Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire n’ayant plus de protecteur, -tombèrent dans le plus profond oubli. Au lieu de n’être encore que les -simples ministres des lois, les comtes, qui avoient secoué le joug -des envoyés royaux et refusé de reconnoître l’ordonnance par laquelle -Charles-le-Chauve commettoit chaque évêque[77] pour en exercer les -fonctions dans l’étendue de son diocèse, devinrent les maîtres, ou -plutôt les tyrans des lois dans leurs comtés. - -Une volonté arbitraire décida de tous les droits. Chaque seigneur -rendit sa justice souveraine[78], et ne permettant plus que ses -jugemens fussent portés par appel à la justice du roi, le Français -réclama inutilement les lois saliques ou ripuaires, le Gaulois les -lois romaines, le Bourguignon les lois de Gondebaud, &c.; il fallut -n’en plus reconnoître d’autres que les ordres du comte ou de son -seigneur. Tous les peuples qui, à la faveur de leurs codes différens, -avoient été jusqu’alors séparés les uns des autres, oublièrent leur -origine. N’ayant plus qu’une même loi, ou plutôt qu’une même servitude, -ils se confondirent; et les caprices de leurs maîtres furent leur -droit public et civil, jusqu’à ce que le temps eût enfin consacré les -coutumes que la violence établissoit. - -Il ne faut pas penser que les comtes devinrent absolus dans toute -l’étendue de leur comté; ils n’acquirent en propre que leur ville -et les bourgs, villages et hameaux où ils avoient eu l’habileté -d’empêcher qu’il ne se formât quelque seigneur particulier. Ce n’est -que dans ces territoires qu’ils devinrent tout-puissans; car les -seigneurs de chaque province, aussi adroits à profiter des désordres -publics et de l’anéantissement des lois que les comtes, s’étoient déjà -cantonnés dans leurs terres, et y jouissoient de tous les droits que -nos jurisconsultes modernes appellent régaliens, qu’on nommoit alors -simplement seigneuriaux, et qui constituent en effet la souveraineté. - -Après ce que j’ai dit de l’administration injuste et pusillanime de -Charle-le-Chauve, on ne sera pas surpris des progrès rapides que fit -la tyrannie des particuliers à la faveur de l’anarchie générale, si on -se rappelle la peinture que l’histoire nous fait des successeurs de -ce prince. Louis-le-Bègue, qui à peine auroit été capable d’être le -magistrat d’une nation heureuse et tranquille, ne régna que dix-huit -mois, et laissa, pour lui succéder, Louis III et Carloman, qui étoient -encore dans leur première jeunesse, et dans qui l’âge ne développa -aucun talent. Charles-le-Gros, fils de Louis le germanique, et qui, -avec le titre d’empereur, étoit roi d’Italie et de Germanie, fut placé -sur le trône de France. Il réunissoit ainsi sous sa domination tous -les pays qui avoient formé le vaste empire de Charlemagne; et il n’en -parut que plus foible et plus méprisable. L’Italie n’étoit pas dans une -meilleure situation que la France, son roi ne portoit qu’un vain titre. -La Germanie, il est vrai, étoit moins malheureuse; les lois n’y étoient -pas tombées dans le même mépris qu’en France, et le prince y conservoit -encore quelqu’autorité; mais Charles-le-Gros n’étoit pas capable de -s’en servir pour se faire respecter des Français, et former un nouvel -édifice des ruines de l’ancien. Ce prince, toujours accablé sous le -poids des titres qu’il portoit, éprouva le sort qui l’attendoit dans -une nation qui ne connoît plus de règle. On lui ôta ses couronnes, et -il finit ses jours dans une prison. Je ne parle pas de ses successeurs, -à peine méritent-ils que l’histoire conserve leur nom. - -On doit être au contraire étonné qu’au milieu des révolutions qui -changèrent la face du royaume, les Français aient conservé l’usage du -serment de fidélité et de l’hommage dont ils auroient pu s’affranchir. -Si on eût secoué le joug de Charles-le-Chauve et de ses successeurs, -pour les punir d’avoir abusé tyranniquement de leur pouvoir, la -révolution se seroit faite avec un emportement qui eût fait franchir -toutes les bornes du devoir. Mais comme on les dépouilloit de leurs -prérogatives, parce qu’ils ne savoient pas les conserver; qu’on -agissoit par ambition et par avarice, et non par haine, les esprits ne -reçurent point de ces secousses violentes, qui, en les échauffant, les -portent aux dernières extrémités. Au milieu de toutes les nouveautés -que produisoit la licence de tout faire, on se laissoit encore conduire -par les idées que l’ancien gouvernement avoit données. On ne refusoit -pas de prêter la foi et l’hommage, parce qu’on y étoit accoutumé; mais -on violoit ses engagemens sans scrupule, parce qu’on pouvoit le faire -impunément. - -D’ailleurs, les comtes crurent faire une assez grande fortune, en -acquérant tous les droits dont avoient joui les ducs des Bavarois, des -Allemands, des Bretons, &c. qui étant chefs de leurs nations, sous la -protection des rois de France, ne leur rendoient qu’un simple hommage, -et n’étoient obligés qu’à les suivre à la guerre. Il n’étoit pas même -de l’intérêt de ces nouveaux souverains de s’affranchir de tout devoir -à l’égard du prince. Refuser de reconnoître sa supériorité, c’eut -été révolter l’esprit général et dominant de la nation. Les comtes, -par cette conduite, auroient donné aux seigneurs qui possédoient des -terres dans leur province, l’exemple et le prétexte d’aspirer à la même -indépendance; et ils y auroient perdu leur suzeraineté, droit souvent -inutile, mais titre brillant, que la vanité estimoit alors beaucoup. - -Il y eut, il est vrai, des seigneurs assez puissans ou assez heureux -pour ne reconnoître aucune supériorité dans leur comte. Ils refusèrent -de lui prêter hommage, et ne relevèrent, ainsi qu’on s’exprima -bientôt après, que de Dieu et de leur épée. Leurs terres devinrent -des principautés absolument indépendantes, et on les appella des -Alleux[79], ou des terres allodiales. Mais en général les seigneurs -firent hommage à leur comte; les uns parce qu’ils n’étoient pas assez -forts pour oser le lui refuser; les autres parce qu’ils étoient -accoutumés par l’ancien gouvernement à le regarder comme le magistrat -public dans sa province, et qu’il avoit conservé une sorte de -jurisdiction[80] sur leurs terres. - -Quand il n’y eut plus d’autre lien entre les parties désunies de -l’état que la foi et l’hommage, on manqua d’expressions pour rendre -les idées toutes nouvelles que présentoit à l’esprit un gouvernement -tout nouveau. On se servit de celles qui étoient les plus propres -à se faire entendre. On appela par analogie, du nom de vassal, tout -seigneur qui devoit l’hommage: on nomma fief, toute possession en -vertu de laquelle on y étoit tenu; et gouvernement féodal, les droits -et les devoirs fondés sur la foi donnée et reçue. Ces expressions, -qu’on n’avoit autrefois employées qu’à signifier l’espèce de bénéfices -établis par Charles Martel, et le gouvernement économique des familles, -signifièrent alors le gouvernement politique, et le droit public -et général de la nation: s’il est permis de donner ces noms à une -constitution monstrueuse, destructive de tout ordre et de toute police, -et contraire aux notions les plus communes de la société. - -Sans doute que les nouveaux vassaux dont je parle, toujours conduits -par l’ancien esprit de la nation, furent d’abord obligés de remplir, à -l’égard du seigneur auquel ils rendirent hommage, les mêmes devoirs que -les vassaux établis par Charles Martel devoient à leurs bienfaiteurs, -et que le suzerain à son tour leur promettoit sa protection. La manière -dont Charles-le-Chauve rendit les comtés héréditaires, et le serment -que ce prince et les grands se firent réciproquement de s’aider et de -se défendre, l’indiquent assez clairement. Mais il est plus certain -encore qu’on ne reconnut bientôt cette obligation, qu’autant qu’on -fut trop foible pour ne la pas remplir. Tous les droits devoient -paroître équivoques et douteux, tous les intérêts étoient opposés, et -les passions qui n’étoient retenues par aucun frein, devoient sans -cesse exciter de nouvelles querelles. Comme il n’y avoit dans ce chaos -d’injustices et d’usurpations, aucune puissance publique et générale, -dont les suzerains et les vassaux pussent implorer la protection ou -la vengeance, et que les grands vassaux qui relevoient de la couronne -étoient assez puissans pour ne pas craindre les arrêts rendus contre -eux par la cour du roi, et que peut-être même elle ne tint pas ses -assises dans ce temps de foiblesse et de confusion, la force fut le -seul droit en vigueur, et le succès le seul titre respecté. - -Les guerres continuelles que se firent les seigneurs, depuis le règne -de Louis-le-Bègue jusqu’à l’avénement de Hugues Capet au trône, durent -empêcher que le gouvernement féodal ne prit une forme constante et -uniforme. Des événemens nouveaux, bizarres, imprévus et contraires, -changeoient continuellement les coutumes naissantes, et étendoient ou -restreignoient les droits des suzerains et les devoirs des vassaux. -Aujourd’hui on relevoit d’un seigneur, et demain d’un autre. Quelques -comtes en forcèrent d’autres à leur prêter hommage, quoique tous -dans leur origine tinssent également leur fief du roi, et dussent par -conséquent être vassaux immédiats de la couronne. Quelques seigneurs -firent revivre le titre de duc; d’autres, en possédant un duché, -préférèrent la qualité de comte. Plusieurs terres possédées en alleu -durent consentir à rendre hommage pour se faire un protecteur dans -une conjoncture difficile; d’autres, au contraire, tenues en fiefs, -parvinrent, par quelques succès, à ne reconnoître aucun seigneur. -Enfin, la fortune, toujours capricieuse lorsqu’elle n’est pas domptée -par des lois fermes et sages, décida du droit ainsi que des événemens, -jusqu’au règne des premiers Capétiens. - -Depuis l’établissement des seigneuries, dont les prérogatives étoient -si propres à énerver la puissance publique et à donner le goût de -l’indépendance et de la tyrannie aux familles qui en étoient en -possession, il semble que tout portoit les Français à la monstrueuse -anarchie du gouvernement féodal. Il est vraisemblable que, dès la -première race, ils en auroient éprouvé les désordres, si la famille des -Pepins, en produisant plusieurs grands hommes qui se succédèrent les -uns aux autres, n’étoit venue au secours de l’état prêt à se démembrer. -Les qualités personnelles de Charles Martel et de son père suppléèrent -à ce qui manquoit au gouvernement. Ils surent tenir la nation unie, -en se faisant obéir par les seigneurs, qui dès-lors ne travailloient -qu’à se cantonner dans leurs terres. Sous les Carlovingiens, les mêmes -passions portoient les Français à la même indépendance, mais avec plus -de force, parce que la puissance des seigneurs étoit plus grande, et la -France ne produisit aucun homme de génie qui pût se mettre à la tête -des affaires, protéger les lois, ou du moins en prendre la place, et -faire respecter son autorité. Robert-le-Fort acquit de la réputation -contre les Normands, mais il n’avoit de talent que pour la guerre. Ses -descendans surent se frayer un chemin au trône, c’est-à-dire, profiter -des désordres de l’état, mais non pas le gouverner. - - - - - CHAPITRE VI. - - _Démembrement que souffrit l’empire de Charlemagne.--Ruine de - sa maison.--Avénement de Hugues-Capet au trône._ - - -La guerre, allumée entre les trois fils de Louis-le-Débonnaire, avoit -été terminée en 845 par un nouveau partage dont ils convinrent. -Lothaire avoit été reconnu en qualité d’empereur; et outre le royaume -d’Italie et les provinces qui s’étendent depuis les Alpes jusqu’au -Rhône et à la Saône, il occupa dans l’Austrasie tout le pays dont -son second fils, nommé aussi Lothaire, forma le royaume de Lorraine. -Louis-le-Germanique posséda au-delà du Rhin l’ancienne Germanie, et en -deçà de ce fleuve, quelques villes avec leur territoire, telles que -Spire, Mayence, &c. Charles-le-Chauve n’eut dans son partage que le -pays qui avoit autrefois composé le royaume de Neustrie, une partie de -la Bourgogne et l’Aquitaine. Tout le monde sait comment les états de la -succession de Lothaire[81] et de son frère Louis-le-Germanique furent -usurpés par des étrangers sur la maison de Charlemagne, et commencèrent -à former des puissances entièrement indépendantes de la France. C’est -à l’histoire du royaume de Charles-le-Chauve qu’est désormais bornée -celle de la nation française, qui, après avoir fait de si grandes -conquêtes, se trouvoit resserrée dans des bornes plus étroites qu’elle -ne l’avoit été sous les derniers rois de la première race, et ne -retiroit d’autre avantage de ses travaux, que de voir former de ses -débris, par la défection des vaincus, des puissances qui étoient -devenues ses ennemis. - -Tandis que les princes Carlovingiens, qui ne régnoient plus que dans -la France proprement dite, tomboient de jour en jour dans le plus grand -avilissement, les rois de Germanie, plus dignes de leur place, et qui -tiroient encore quelque force du crédit que les lois conservoient chez -les Allemands, portèrent leurs armes en Italie, et réprimèrent une -foule de petits tyrans qui aspiroient à l’empire, et que l’imbécillité -des empereurs Lothaire et Louis II y avoit laissé naître. Ils -protégèrent l’église de Rome, et méritèrent que les papes, presque -souverains et déjà reconnus par Charles-le-Chauve pour dispensateurs -de la dignité impériale, l’unissent pour toujours à la couronne[82] -de Germanie. Le préjugé avoit attaché au titre d’empereur un rang -supérieur à celui de roi, et Louis-le-Débonnaire avoit fortifié ce -préjugé, en voulant que l’empereur eût une sorte de juridiction sur les -différens royaumes de sa succession. Si Charles-le-Chauve, de concert -avec Louis-le-Germanique, n’eut pas fait la guerre assez heureusement -pour forcer l’empereur Lothaire son frère à reconnoître l’indépendance -de sa couronne et le traiter comme son[83] égal, la dignité impériale, -qui devoit être chez les Français un monument éternel de leur gloire et -de leur courage, n’auroit servi qu’à les rendre dépendans de la nation -allemande qu’ils avoient vaincue. - -Les Français voyoient sans chagrin ces diverses révolutions. Occupés -de leurs troubles domestiques et des intérêts particuliers de leurs -familles, il leur importoit peu que le roi perdît ou conservât le -titre d’empereur, et que des peuples que Charlemagne avoit subjugués, -se rendissent indépendans d’une maison dont ils ne vouloient plus -eux-mêmes reconnoître l’autorité. Quand Arnoul fut couronné empereur -et roi de Germanie, à la place de Charles-le-Gros qu’il avoit fait -déposer, Eudes, fils de Robert-le-Fort, s’empara sans opposition de la -couronne de France, qui appartenoit à Charles-le-Simple comme au seul -mâle de la maison Carlovingienne. Ce prince ne recouvra une partie du -bien de ses pères que pour éprouver des disgraces. Peu s’en fallut -qu’au lieu d’être en état de réclamer les lois de la succession, et -de faire valoir ses droits sur la Germanie, l’Empire et l’Italie, il -ne se vît encore enlever la couronne de France par Robert, frère du -roi Eudes. Ayant été assez heureux pour rassembler quelques forces -et battre cet ennemi, qui fut tué dans la déroute de ses troupes, il -ne tira aucun avantage de cette victoire. Ce prince n’échappoit à un -écueil que pour échouer contre un autre. Héribert, comte de Vermandois, -le retint prisonnier dans le château de Péronne pendant les sept -dernières années de sa vie; et Raoul, duc de Bourgogne, profita de -cette espèce de vacance du trône pour se faire couronner roi de France; -ce titre ne lui donna aucune autorité nouvelle, et son règne dura -quatorze ans. - -Hugues-le-Blanc pouvoit suivre l’exemple d’usurpation qu’Eudes et -Raoul lui avoient donné; mais, soit que son ambition fût satisfaite -d’être un des plus grands seigneurs du royaume, soit qu’il crût que la -royauté dépouillée de toutes ses prérogatives, en le rendant suspect -à la plupart des grands vassaux, ne lui donneroit que des prétentions -qu’il seroit dangereux de vouloir faire revivre, il plaça sur le trône -Louis IV, surnommé d’Outremer. Il le protégea, lui fit la guerre, le -tint renfermé dans un château, ou lui donna la liberté, selon qu’il -importoit à ses intérêts. Lothaire ne fut aussi couronné que de son -consentement. Mais, quoique Hugues fût le maître absolu du prince, -parce qu’il avoit des forces beaucoup plus considérables que lui, et -que leurs domaines se touchoient, il faut bien se garder d’en conclure -avec quelques historiens, qui n’ont pas remarqué les révolutions -arrivées dans l’état, et la forme bizarre que le gouvernement avoit -prise, qu’il pût disposer de la nation comme les Pepins et Charles -Martel en avoient autrefois disposé. Ceux-ci étoient maires du -palais; et quoique leur autorité fût odieuse, elle étoit reconnue dans -toute l’étendue et par tous les ordres du royaume. Hugues-le-Blanc -n’étoit que duc de France; et cette qualité ne lui donnoit que, dans -la province de ce nom, le même pouvoir que les autres grands vassaux -avoient dans les provinces qui leur étoient tombées en partage. - -Louis V, surnommé le Fainéant, ne régna qu’un an; et Hugues-Capet -s’empara du trône au préjudice de Charles, duc de Lorraine, seul -prince de la maison de Charlemagne, second fils de Louis d’Outremer, -et oncle de Louis V. Quelques historiens ont dit que Charles fut -rejeté par sa nation, à laquelle il s’étoit rendu odieux, en se -dégradant au point de se rendre vassal de l’empereur. Si cela est -ainsi, il faut convenir que les Français furent, dans le moment de la -révolution, bien différens de ce qu’ils avoient été jusqu’alors, et -de ce qu’ils furent encore un moment après. S’ils étoient si jaloux -de la gloire de leur prince; s’ils croyoient que la plus légère tache -le rendît indigne de régner sur eux, pourquoi avoient-ils donc fait -eux-mêmes, aux derniers Carlovingiens, les affronts les plus humilians? -Pourquoi souffroient-ils qu’on les retînt dans les prisons? Pourquoi -les avoient-ils réduits à une telle misère, que les fils puînés de -ces rois sans domaine, n’ayant pas même à espérer un château de la -succession de leur père, étoient obligés d’aller chercher fortune hors -du royaume? et c’en étoit une sans doute très-considérable pour le -second fils de Louis d’Outremer, que d’être fait duc de Lorraine par -l’empereur. - -Mais les Français étoient bien éloignés de penser que l’hommage et la -vassalité avilissent un prince. Ils avoient vu les rois de Provence -et de Bourgogne se déclarer vassaux de l’Empire, sans perdre l’éclat -de leur dignité. Jamais on n’imaginera que les ducs de Normandie, de -France, d’Aquitaine, de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Toulouse, -de Troyes, de Vermandois, &c. regardassent l’hommage comme une -bassesse, et l’eussent cependant prêté à des rois aussi puissans que -Charles-le-Simple, Louis d’Outremer, Lothaire et Louis-le-Fainéant. Si -Charles est jugé incapable de porter la couronne, parce qu’il relève -de l’Empire pour la Lorraine, pourquoi donc Hugues-Capet, après avoir -été fait roi, et ses fils, rendent-ils les devoirs du vasselage[84] à -différens seigneurs de leur royaume, pour les fiefs particuliers qu’ils -possédoient dans l’étendue de leurs terres? C’est une étrange absurdité -qu’on assujettisse ces rois à un hommage qui avoit rendu le duc de -Lorraine inhabile à monter sur le trône de ses pères. - -Ne cherchons point à nous tromper; ce ne furent, ni les lois, qui ne -subsistoient plus, ni la nation divisée, qui décidèrent entre Charles -et Hugues-Capet; la force seule fit le droit de celui-ci. Il étoit, -par ses possessions[85] et ses alliances, le plus puissant du royaume, -et Charles n’y possédoit rien. La loi de la succession déjà violée en -Allemagne, en Italie, dans la moitié des Gaules et en France même, -devoit donc se taire devant Hugues-Capet. Il étoit à la tête d’un parti -puissant, et chef d’une famille qui depuis long-temps avoit formé son -plan d’élévation; son rival descendoit, il est vrai, de Charlemagne, -mais Charlemagne étoit oublié, et on n’avoit sous les yeux que les -derniers princes qui avoient déshonoré sa maison. - -La nation française ne déféra pas la couronne à Hugues-Capet, comme -elle l’avoit donnée à Pepin. Les historiens contemporains ne disent -point qu’il se tint à ce sujet une assemblée[86] générale des grands; -et quand ils le diroient, il ne faudroit pas le croire. Ces assemblées -étoient déjà fort rares sous le fils de Louis-le-Débonnaire. Qui -ne voit pas qu’elles étoient impraticables depuis que les comtes -s’étoient rendus souverains dans leurs gouvernemens, et les seigneurs -dans leurs terres? L’anarchie où le royaume étoit plongé, prouve -évidemment que toute puissance publique y étoit détruite. Par quel -prodige se seroit-il formé presqu’autant de coutumes différentes qu’il -y avoit de seigneuries, si la nation eut toujours tenu ses assemblées? -Comment toutes les lois auroient-elles été oubliées? Pourquoi le -gouvernement féodal auroit-il été si long-temps à prendre une forme -constante? - -D’ailleurs, je demande en vertu de quel titre Hugues-Capet, simple -vassal de la couronne, auroit convoqué les états, et ordonné à ses -pairs, les vassaux immédiats du roi, de s’y rendre? Mais ce qui tranche -toutes les difficultés, c’est que l’intervalle de la mort de Louis V, -au couronnement de Hugues-Capet, fut trop court pour assembler les -grands du royaume. Hugues se contenta d’appeler auprès de lui ses -parens, ses amis et ses vassaux; il en composa, si l’on veut, une -espèce d’assemblée, telle que celles qui avoient élevé Eudes et Raoul -sur le trône, se fit reconnoître pour roi par ses partisans, et se mit -en état de défendre sa dignité contre les seigneurs qui épouseroient -les intérêts du dernier Carlovingien. - -La prérogative royale étoit si peu de chose, et les grands tellement -indépendans du prince, ainsi qu’on le verra bientôt quand je parlerai -des droits et des devoirs respectifs des suzerains et des vassaux, -que l’élévation de Hugues-Capet et les droits de son compétiteur -ne pouvoient pas former une question bien importante, lorsqu’elle -fut agitée. Il paroissoit presqu’indifférent aux seigneurs français -d’avoir un roi ou de n’en point avoir. Ceux qui servirent Charles par -générosité crurent bientôt en avoir trop fait en sa faveur. Ceux qui -ne lui étoient attachés que pour nuire à Hugues-Capet, se laissèrent -gagner par des bienfaits ou des promesses; et Charles, abandonné de ses -partisans, ne laissa aucun héritier de ses droits. - -L’extinction de la maison de Charlemagne devint un événement de -la plus grande importance. Il étoit heureux pour les royaumes qui -s’étoient formés des débris de la puissance française, que la postérité -de Charles-le-Chauve ne subsistât plus. Les anciennes lois de la -succession pouvoient servir de prétexte à des mécontens ou à des -ambitieux, pour augmenter les troubles, les désordres, les calamités -dont l’anarchie féodale menaçoit tous les peuples de la chrétienté. - -Quelque irrégulière que fût la manière dont Hugues-Capet étoit monté -sur le trône, il devint un roi légitime, parce que les grands du -royaume, en traitant enfin avec lui, reconnurent sa dignité, et -consentirent à lui prêter hommage et remplir à son égard les devoirs de -la vassalité. Ce fut un vrai contrat entre le prince et ses vassaux. -L’intention présumée de ceux-ci, en se soumettant à reconnoître un -seigneur au-dessus d’eux, n’étoit pas sans doute de se faire un ennemi -qui eût le droit de les dépouiller de leurs priviléges; et Hugues-Capet -fut censé consentir à la conservation des coutumes féodales, que des -exemples réitérés et le temps commençoient à consacrer. Mais je prie -de le remarquer; ce contrat étoit subordonné à un devoir primitif, et -dont rien ne peut exempter les hommes. Ce devoir consiste à faire tous -ses efforts pour délivrer sa patrie de ses vices, et y faire régner -l’ordre, la paix et la sûreté: falloit-il donc respecter l’absurde et -tyrannique gouvernement des fiefs? - - - _Fin du livre second._ - - - - - OBSERVATIONS - SUR - L’HISTOIRE DE FRANCE. - - LIVRE TROISIÈME. - - CHAPITRE PREMIER. - - _De la situation du peuple à l’avénement de Hugues-Capet - au trône.--Droits privilégiés, état de la noblesse qui ne - possédoit pas des terres en fief._ - - -Quoiqu’à l’avénement de Hugues-Capet au trône on distinguât l’homme -libre du serf, cette distinction ne laissoit presque aucune différence -réelle entre eux. La souveraineté que les seigneurs avoient usurpée -dans leurs terres, ouvrage de l’avarice et de la vanité, étoit -devenue la tyrannie la plus insupportable. Pouvoit-elle avoir eu des -bornes sous les derniers Carlovingiens, puisque dans un temps bien -postérieur, où il sembloit qu’on commençât à sentir la nécessité -d’une police plus régulière et à penser avec plus d’humanité, les -seigneurs s’opiniâtroient à croire encore que tout leur avoit toujours -appartenu, et que le roturier, ne possédant ses habitations que d’une -manière précaire, les tenoit de leur libéralité? Étrange ignorance des -devoirs que la nature nous prescrit! Ils ne comprenoient pas que leurs -droits pussent être limités[87], ni que ce fût un vol, ou du moins une -injustice, d’exiger des redevances qui n’étoient pas établies par la -coutume ou par des chartes. - -Chaque terre fut une véritable prison pour ses habitans. Ici ces -prétendus hommes libres ne pouvoient disposer de leurs biens, ni -par testament, ni par actes entre-vifs, et leur seigneur étoit leur -héritier, au défaut d’enfans domiciliés dans son fief. Là, il ne leur -étoit permis de disposer que d’une partie médiocre de leurs immeubles -ou de leur mobilier. Ailleurs, ils ne pouvoient se marier qu’après en -avoir acheté la permission. Chargés par-tout de corvées fatigantes, -de devoirs humilians et de contributions ruineuses, ils avoient -continuellement à craindre quelque amende, quelque taxe arbitraire, -ou la confiscation entière de leurs biens. La qualité d’homme libre -étoit devenue à charge à une foule de citoyens. Les uns vendirent par -désespoir leur liberté à des maîtres qui furent du moins intéressés -à les faire[88] subsister, et d’autres qui s’étoient soumis pour eux -et pour leur postérité à des devoirs serviles envers une église ou un -monastère, consentirent sans peine que leur dévotion devînt un titre de -leur esclavage. - -Cette tyrannie des seigneurs avoit commencé, comme on l’a vu, dans -les campagnes, et elle en chassa les plus riches habitans, qui se -refugièrent dans les villes, où ils se flattoient de vivre sous la -protection des lois; mais les maux qu’ils fuyoient les y poursuivirent, -quand les comtes eurent changé leurs gouvernemens héréditaires en des -principautés souveraines. Ces nouveaux seigneurs exercèrent à leur tour -sur les bourgeois[89] la même autorité que les autres seigneurs avoient -acquise sur les villains de leurs terres. Les péages, les droits -d’entrée, d’escorte et de marche se multiplièrent à l’infini. Les -villes furent sujettes, comme les campagnes, à une taille arbitraire, -et obligées de défrayer leur seigneur et ses gens quand il y venoit. -Vivres, meubles, chevaux, voitures, tout étoit alors enlevé, et on -auroit dit que les maisons des bourgeois étoient au pillage. - -Il ne faut que parcourir les chartes par lesquelles les seigneurs -vendirent dans la suite à leurs villes le droit de commune, pour -se faire un tableau de la situation déplorable des bourgeois. Les -priviléges qu’on leur accorde supposent les vexations les plus atroces. -C’est par grâce qu’on permet à ces malheureux de s’accommoder, après -avoir commencé un procès juridiquement, tant on étoit éloigné de penser -que la magistrature fût établie pour l’utilité du peuple, et non pour -l’avantage du magistrat! Ils étoient réduits à demander, comme une -faveur, qu’il fût permis à leurs enfans d’apprendre à lire et à écrire, -et de n’être obligés de vendre à leur seigneur que les denrées ou les -effets qu’ils auroient mis en vente. Toute industrie étoit étouffée -entre des hommes qu’on vouloit rendre stupides. Les bourgeois n’osoient -faire aucun commerce, parce que les seigneurs s’étoient arrogé le droit -d’interdire dans leurs terres toute espèce de vente ou d’achat entre -les particuliers, lorsqu’ils vouloient vendre eux-mêmes les denrées -de leur cru ou celles qu’ils avoient achetées. Ces monopoles étoient -tellement accrédités, que le peuple prit pour un acte de générosité, -l’injustice moins criante par laquelle les seigneurs se réservoient -dans chaque année un temps fixe pour le débit des fruits de leurs -terres, en stipulant toutefois qu’ils les vendroient plus cher que de -coutume, et que les bourgeois n’exposeroient alors en vente que des -denrées altérées et corrompues. - -On devine aisément qu’elle espèce de crédit demandoit le comte de Poix -dans la charte qu’il accorde à ses sujets, lorsqu’il exige qu’il lui -fût permis d’acheter une fois en sa vie, à chaque marchand, sans payer -ni donner aucun gage, quelqu’effet qui n’excèderoit pas la valeur de -cinq sous. Autoriser le vol, le déni de payement, la banqueroute par -un traité, suppose d’étranges mœurs. Il seroit trop long de rapporter -seulement les noms des divers droits que les seigneurs avoient établis -à leur avantage, même sans aucun prétexte de bien public. Cette -tyrannie épidémique, si je puis parler ainsi, passa jusqu’à leurs -valets. Les marmitons de l’archevêque de Vienne avoient établi un impôt -sur les mariages; et ses domestiques, prenant sous leur protection des -voleurs et des bandits, dont ils partageoient, sans doute, le butin, -s’étoient fait une seigneurie en sous-ordre, et plus odieuse encore que -celle de leur maître. - -La seule différence essentielle qu’il y eût entre les hommes libres -et les serfs, dont la France étoit presqu’entièrement peuplée, c’est -que ceux-ci ne pouvoient s’affranchir que par la pure faveur de leur -maître, tandis que la coutume laissoit aux autres quelques moyens de se -soustraire au joug de leur seigneur. Les hommes libres n’avoient besoin -que du consentement de leur évêque, pour être admis à la cléricature, -qui, par une de ces contradictions ridicules auxquelles il faut -s’accoutumer, quand on étudie l’histoire de France, exemptoit de toute -charge[90] le patrimoine d’un clerc, quoiqu’on ne se fît aucun scrupule -de piller et de soumettre à des redevances, les terres de l’église, -qu’on regardoit comme le patrimoine de Dieu même. Les serfs n’avoient -pas le même avantage; s’ils étoient admis par surprise au nombre des -clercs, l’église, en les dégradant, étoit obligée de les rendre[91] au -maître qui les réclamoit avant qu’ils eussent reçu des ordres sacrés. - -Leurs enfans naissoient esclaves comme eux; et ces malheureux -communiquoient en quelque sorte leur disgrace à tout ce qui les -approchoit. Si un gentilhomme eût eu la bassesse de se marier à une -serve, ses enfans auroient été réduits à la condition[92] humiliante -de leur mère. Les alliances contractées avec une famille libre, ne -portoient, au contraire, aucune tache dans la maison d’un gentilhomme; -et ses fils, malgré la roture de leur mère, pouvoient être honorés -de la qualité de chevalier. Les hommes libres jouissoient même du -privilége de s’anoblir eux et leur postérité, soit en épousant la -fille d’un gentilhomme, soit en acquérant quelque fief. Dès lors, -ils n’étoient plus soumis à cette foule de devoirs, de corvées et de -charges qui rendoient le peuple malheureux. Il est même vraisemblable -que la noblesse de leur personne passoit jusqu’aux domaines qu’ils -possédoient en roture. - -Aucun monument, il est vrai, ne nous fait connoître les prérogatives -particulières dont la simple noblesse jouissoit à l’avénement de -Hugues-Capet au trône. Mais il est certain que sous les derniers -princes de la maison de Charlemagne, il y avoit un grand nombre de -familles autrement anoblies par leurs alliances ou la possession de -quelque seigneurie, et qui, par une suite des événemens qui changèrent -les fortunes domestiques, comme la fortune de l’état, ne possédoient -que des biens roturiers. Elles continuèrent pendant le cours de -la révolution qui donna naissance au gouvernement féodal, à être -distinguées des familles d’un ordre inférieur; et cette distinction, -dont on ne peut douter, suppose nécessairement la jouissance de quelque -privilége particulier qui passoit du père aux enfans. Sans ce signe -distinctif, comment tous les citoyens qui ne possédoient pas quelque -fief, n’auroient-ils point enfin, été confondus dans une même classe? - -Peut-être que cette noblesse se trouva assez nombreuse pour forcer -les seigneurs à la ménager. Sans doute, qu’elle les servit dans -les guerres privées qui revinrent en usage dans la décadence du -gouvernement, et mérita par là leur reconnoissance et leur protection; -pourquoi donc n’auroit-elle pas toujours joui dans ses patrimoines -roturiers, des mêmes franchises que la cléricature attachoit à ceux -des clercs? Tout paroît l’indiquer, mais il me semble du moins qu’on -ne peut s’empêcher de convenir que sous le règne de Hugues-Capet, -les simples gentilshommes n’eussent déjà les mêmes immunités, dont -on les voit en possession dans un temps bien postérieur. Bien loin -qu’ils aient pu alors acquérir quelques nouveaux priviléges, ils en -durent perdre plusieurs. On voit que les seigneurs, de jour en jour, -plus jaloux d’étendre leurs droits et leur autorité, s’appliquèrent -à dégrader la dignité même des petits fiefs qui relevoient d’eux. -Tandis qu’ils ne craignoient point d’offenser leurs vassaux, que, sans -égard pour les plaintes et les menaces des évêques, ils faisoient, -sans cesse, de nouvelles entreprises sur les possessions que les -ecclésiastiques tenoient de leurs pères, seroit-il vraisemblable qu’ils -eussent respecté la fortune d’une noblesse peu puissante, et qui -n’avoit aucun protecteur? - -Quoiqu’il en soit des immunités des simples gentilshommes, à -l’avénement de Hugues-Capet au trône, ils n’étoient sujets, quand S. -Louis écrivoit ses établissemens, à aucune imposition, en vendant -leurs denrées[93], ni en achetant les choses nécessaires à leur -usage particulier. Les terres que les gentilshommes faisoient valoir -par eux-mêmes, ne payoient pas la taille; et dans les affaires -personnelles, ils obéissoient à une jurisprudence, toute différente -de celle à laquelle les roturiers étoient soumis. C’est l’espérance -de pouvoir jouir un jour de tous ces avantages, qui empêchoit les -hommes libres de succomber sous le poids de leur malheur; tandis que -les serfs, ne voyant de toute part que leur servitude, ne pouvoient -s’affranchir du joug d’un maître, que pour passer sous celui d’un -seigneur. - - - - - CHAPITRE II. - - _Situation des seigneurs, à l’avénement de Hugues-Capet au - trône.--Des causes qui contribuèrent à établir une sorte de - règle et de droit public._ - - -Tous ces droits barbares des seigneurs, sur leurs sujets, furent -bientôt réglés: c’étoit la force qui imposoit la loi à la foiblesse. -Mais à l’égard des devoirs et des droits respectifs des seigneurs les -plus puissans, liés entre eux, par l’hommage et le serment de fidélité, -ce n’étoient encore, lorsque Hugues-Capet monta sur le trône, que des -prétentions incertaines et toujours contestées. Les coutumes[94] dont -nous trouvons le détail dans les établissemens de S. Louis, et les -écrits de Pierre de Fontaine et de Beaumanoir, n’existoient pas encore. -C’est le propre des coutumes de ne s’établir qu’avec lenteur, le temps -seul peut leur donner une certaine force; et de l’anarchie des derniers -rois Carlovingiens, à la forme de gouvernement connue sous S. Louis, le -passage suppose nécessairement une longue suite de révolutions et les -règnes de plusieurs princes actifs, courageux et entreprenans. - -Quand il seroit resté quelque espèce de règle et de subordination -dans l’état, l’usurpation de Hugues-Capet, les guerres qu’il soutint -contre quelques vassaux de la couronne, et les complaisances auxquelles -il fut forcé de se prêter, pour se rendre agréable, l’auroient fait -entièrement disparoître. Il faudroit, en effet, avoir bien peu de -connoissance des temps malheureux dont je parle, et des passions par -lesquelles les hommes seront éternellement gouvernés, pour croire -que les ducs de Normandie, d’Aquitaine, de Bourgogne, les comtes de -Toulouse, de Flandre, de Vermandois, de Troyes, &c. qui avoient vu -Hugues-Capet, simple duc de France, et leur égal, consentissent, par -amour seul de l’ordre et de la paix, à lui rendre les devoirs que -Charles-le-Chauve exigeoit inutilement de ses vassaux, sur la fin de -son règne, et que ses successeurs n’auroient pas osé demander. - -Les seigneurs du second ordre, j’entends les barons qui relevoient -immédiatement d’un suzerain, dont la seigneurie s’étendoit sur toute -une province, affectèrent également une entière indépendance. Toute -notre histoire est pleine de faits qui prouvent que les petits-fils -de Hugues-Capet ne pouvoient point encore accoutumer les seigneurs du -duché de France, à remplir les devoirs de la vassalité, et la même -anarchie règnoit dans les autres provinces du royaume. La souveraineté -que les barons exerçoient sur leurs sujets, leur avoit inspiré une -ambition dangereuse. Mettant à profit la foiblesse où se trouvoient -leurs suzerains divisés par des haines, des rivalités et des guerres -continuelles, ils étoient parvenus à s’en faire craindre, et ne -regardoient l’hommage que comme une vaine cérémonie qui n’emportoit -avec soi aucune obligation réelle de service et d’obéissance. - -Si on retrouvoit quelque trace de la subordination des fiefs et des -devoirs réciproques que se devoient les suzerains et leurs vassaux, et -que suppose le serment que Charles-le-Chauve et les seigneurs les plus -puissans du royaume se firent mutuellement, ce n’étoit plus qu’entre -les seigneurs d’une classe inférieure aux barons; ils se souvenoient -pour la plupart que leurs terres leur avoient été données en bénéfices; -leurs possessions étoient peu considérables, et n’ayant que de moindres -espérances ou de moindres prétentions, ils souffroient davantage -des désordres de l’anarchie, et n’avoient pas le même intérêt de ne -reconnoître d’autres lois que leurs caprices. - -Quoique ces seigneurs eussent, comme les barons mêmes, dont ils -relevoient, le droit de guerre, le pouvoir de faire des lois, ou -plutôt de publier des ordres dans l’étendue de leurs fiefs, et qu’ils -exerçassent sur leurs sujets un empire également despotique, ils ne -jouissoient pas cependant dans toute sa plénitude, de la puissance qui -constitue véritablement la souveraineté. Leurs justices, par exemple, -étoient souveraines, c’est-à-dire, jugeoient en dernier ressort et -sans[95] appel, toutes les affaires qui y étoient portées; mais elles -n’avoient quelquefois qu’une compétence bornée. Ces seigneurs d’un -ordre inférieur, n’étoient juges dans leurs terres, que des délits -ordinaires; tandis que le baron, dont ils relevoient, y avoit la -haute-justice, et connoissoit de tous les crimes qui, à l’exception -du vol, étoient punis de mort. Il est encore certain que dans le cours -des dernières révolutions, les barons ne permirent pas à leurs vassaux -de faire les mêmes usurpations qu’ils faisoient eux-mêmes. Abusant, au -contraire, de leurs forces et du crédit que leur avoit donné l’ancien -gouvernement, pour se saisir d’une partie de la souveraineté, dans les -seigneuries qui relevoient d’eux, ils s’arrogèrent le droit d’y régler -les poids et les mesures publiques, empêchèrent leurs vassaux d’avoir -une monnoie particulière, et les contraignirent à ne se servir que des -espèces fabriquées dans le chef-lieu de la baronnie. - -Les mêmes causes qui avoient empêché la plupart de ces seigneurs, -d’affecter une entière indépendance, les portèrent à se soumettre à -l’homme-lige; c’est-à-dire, qu’ils se crurent tenus à défendre les -possessions de leur suzerain, et à le suivre à la guerre, quand il -les convoquoit. D’ailleurs, ils n’avoient souvent qu’un château; -et craignant d’y être forcés après un premier échec, le droit de -guerre leur paroissoit plus nuisible qu’avantageux. Dans cet état de -foiblesse, il leur importoit que toutes les querelles ne se vidassent -pas les armes à la main. Ainsi, bien loin de profiter des désordres -de l’anarchie, pour ne plus reconnoître dans leur suzerain, cette -juridiction déjà en usage[96] sous le règne de Charlemagne et qui -rendoit chaque seigneur, juge de ses bénéficiers, ils la regardèrent -comme le rempart de leur fortune. - -C’est chez ces seigneurs d’une classe inférieure et à demi souverains, -que se conserva la tradition des devoirs auxquels les bénéfices établis -par Charles Martel avoient autrefois assujetti les vassaux; et c’est -l’élévation de Hugues-Capet au trône qui contribua à l’étendre et -lui donner une plus grande autorité. En qualité de duc de France, -de comte de Paris et d’Orléans, ce prince avoit de riches domaines, -et ses forces étoient égales à celles des principaux vassaux de la -couronne. Il fallut avoir pour ses fils des égards qu’on n’avoit -point eus pour les derniers princes de la maison de Charlemagne. La -foiblesse et la pauvreté des Carlovingiens avoient ouvert la porte -à l’anarchie: la force et les richesses des Capétiens devoient en -tempérer les désordres. A mesure qu’on espéroit moins d’avantages -de son indépendance, on devoit en être moins jaloux. Les intérêts -des principaux seigneurs et leurs passions changèrent donc avec la -situation de la monarchie. Les désastres de leurs guerres, souvent -aussi funestes au vainqueur qu’au vaincu, domptèrent leur vanité, et -les préparèrent à la paix; quand ils sentirent enfin, malgré eux, la -nécessité d’avoir une police, ils en trouvèrent le modèle dans les -fiefs des dernières classes. - -Nous voyons, en effet, par le traité que Henri I, roi d’Angleterre -et duc de Normandie, conclut le 10 mars 1101, avec Robert, comte de -Flandre, que les grands vassaux, déjà plus dociles sous Philippe I, -que sous Louis d’Outremer, Lothaire et Louis-le-Fainéant, se croyoient -obligés de suivre le roi à la guerre, sous peine de perdre leur[97] -fief. Il y avoit même des formalités de justice avouées et reconnues -entre Philippe I et ses vassaux; et cette cour suprême, où les rois -jugeoient autrefois les grands de l’état, étoit déjà sortie du néant -où la foiblesse des derniers Carlovingiens l’avoient laissée tomber. -Il étoit naturel que les premiers Capétiens offrissent leur médiation -à leurs vassaux, quelquefois fatigués de la guerre, ou qui n’étoient -pas en état de la faire; et que dans des circonstances fâcheuses, ils -soumissent eux-mêmes leurs propres querelles, à leur arbitrage; et -c’est vraisemblablement par cette conduite, que le prince reprit sa -qualité de juge, et que des vassaux qui avoient des forces égales aux -siennes, s’accoutumèrent à reconnoître l’autorité d’une cour féodale -et de ses jugemens. Dès que les vassaux les plus puissans consentirent -à remplir de certains devoirs, et à se soumettre au tribunal du -roi, leurs barons qui, à leur exemple, avoient affecté une entière -indépendance, mais plutôt par point d’honneur, que par ambition, furent -aussi, à leur exemple, moins indociles et moins révoltés, contre la -subordination de la vassalité. - -Plusieurs autres causes contribuèrent en même temps, à fixer la nature -du service des fiefs et des devoirs respectifs des suzerains et des -vassaux. Leurs guerres étoient terminées par des traités; et quoique -ces traités fussent peu respectés, ils ne laissoient pas d’être -regardés comme autant de titres, du moins par la partie à laquelle ils -étoient avantageux. On y régloit des prétentions incertaines, et les -articles, dont deux seigneurs étoient convenus, servirent de modèle à -plusieurs autres; les mêmes maximes s’étendoient; et en s’étendant, -elles acquéroient de l’autorité. - -Les seigneurs, continuellement en guerre les uns contre les autres, -ne tiroient presqu’aucun secours de leurs sujets, trop maltraités -pour être bons soldats; et ne pouvant exiger un service utile que de -leurs vassaux, ils se virent obligés de multiplier ces derniers, ou -pour acquérir des défenseurs à leurs terres, ou pour s’agrandir aux -dépens de leurs voisins. Ils démembrèrent donc quelques parties de -leurs domaines, qu’ils conférèrent en fief. Soit que les dangers se -multipliassent de jour en jour, soit qu’on ne jugeât de la dignité -d’une terre que par le nombre des fiefs qui en relevoient, la -politique, la vanité et la mode ne mirent alors aucune borne à la -libéralité des seigneurs. Au défaut de terres, on donna en fief, dit -un savant écrivain, «la gruerie des forêts, le droit d’y chasser, -une part dans le péage ou le roage d’un lieu, le conduit ou escorte -des marchands venant aux foires, la justice dans le palais du prince -ou haut-seigneur, les places de change, dans celles des villes où -il faisoit battre monnoie, les maisons et les loges des foires, les -maisons où étoient les étuves publiques, les fours banaux des villes, -enfin, jusqu’aux essaims des abeilles qui pouvoient être trouvés -dans les forêts. Quelques seigneurs, _ajoute ailleurs M. Brussel_, -s’avisèrent d’ériger en fief, l’affranchissement de certaines coutumes -et la cession de quelque droit; c’est-à-dire, qu’ils cédoient à -quelqu’un le droit de lever à son profit, l’impôt qu’ils s’étoient -attribué.» Les seigneurs convertirent en fiefs les charges de leur -maison, établissement analogue aux anciennes idées de vasselage -qu’avoient fait naître les bénéfices de Charles Martel. En armant un -gentilhomme chevalier, ils en firent leur homme; ils achetèrent même -des vassaux, en donnant une certaine somme d’argent, ou en payant une -pension annuelle. C’est ainsi, pour n’en citer qu’un exemple, qu’Henri -I, roi d’Angleterre, donnoit en fief à Robert, comte de Flandre, une -pension de quatre cents marcs d’argent. - -Ces nouveaux fiefs étant créés par des contrats, des chartes ou des -traités, les devoirs n’en pouvoient jamais être équivoques; et le -vassal étoit d’autant plus exact à les remplir, qu’il étoit très-facile -à son seigneur de le punir de sa félonie. Il n’étoit pas nécessaire de -recourir aux formalités d’un jugement, d’assembler ses vassaux, ni de -s’exposer aux événemens toujours incertains de la guerre; il ne falloit -que ne pas payer le terme échu d’une pension. Un four banal, des étuves -et des loges de marchands n’étoient pas des châteaux forts où un vassal -rebelle pût se défendre avec avantage. - -L’inconsidération éternelle des Français, jointe à l’ignorance la plus -profonde de leurs antiquités, leur persuada que ce qui se passoit sous -leurs yeux, étoit autant de coutumes qu’ils avoient reçues de leurs -premiers ancêtres. Pensant que tous les fiefs avoient la même origine, -ils crurent qu’ils étoient tous tenus par reconnoissance aux mêmes -devoirs. Cette erreur apprivoisa les esprits, que le droit de guerre -rendoit farouches. On se crut lié à son suzerain, par le bienfait qu’on -en avoit reçu. On s’accoutuma peu à peu à la subordination féodale, -on en convint du moins, quand on n’eut aucun intérêt présent de la -contester; et à l’avénement de Louis-le-Gros à la couronne, les devoirs -auxquels les nouveaux fiefs furent assujettis, étoient déjà devenus -une loi, ou, pour m’exprimer plus exactement, une coutume générale du -gouvernement féodal; et elle n’étoit désavouée par aucun seigneur. - - - - - REMARQUES ET PREUVES - DES - _Observations sur l’histoire de France_. - - LIVRE PREMIER. - - CHAPITRE PREMIER. - -[6] _Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt. Nec regibus -infinita aut libera potestas; et duces exemplo potiùs quàm imperio, -si prompti, si conspicui, si ante aciem agant, admiratione præsunt. -Cæterùm neque animadvertere, neque vincire, neque verberare quidem, -nisi sacerdotibus permissum; non quasi in pœnam nec ducis jussu, -sed velut Deo imperante, quem adesse bellantibus credunt._ (De Mor. -Ger. C. 7.) _De minoribus rebus principes consultant, de majoribus -omnes; ità tamen ut ea quoque quorum penès plebem arbitrium est, apud -principes pertractentur... Mox rex vel principes, prout ætas cuique, -prout nobilitas, prout decus bellorum, prout facundia est, audiuntur, -autoritate suadendi magis, quàm jubendi potestate. Si displicuit -sententia, fremitu aspernantur: sin placuit, frameas concutiunt._ (Ib. -c. II.) - -Nos monumens les plus anciens et les plus respectables disent la même -chose. _Dictaverunt Salicam Legem Proceres ipsius gentis, qui tunc -temporis apud eam erant rectores. Sunt autem electi de pluribus viris -quatuor.... Qui per tres Mallos convenientes, omnes causarum origines -sollicitò discurrendo, tractantes de singulis judicium decreverunt hoc -modo._ (Præf. Leg. Sal.) _Hoc decretum est apud regem et principes -ejus et apud cunctum populum christianum qui infrà regnum Merwengorum -consistunt._ Præf. Leg. Sal. _Placuit atque convenit inter Francos et -eorum Proceres, ut propter servandum inter se pacis studium, omnia -incrementa veterum rixarum resecare deberent._ Præf. Leg. Sal. _Cum in -Dei nomine nos omnes calendas Martias de quacumque conditione unà cum -nostris optimatibus pertractavimus._ Decret. _Childeberti circà annum -595_, (Art. 1.) _Pari conditione convenit calendas Martias omnibus -nobis adunatis_. (Ibid. art. 5.) Les rois Mérovingiens ne donnoient -aucun ordre particulier, aucun diplome, sans employer les formules -suivantes: _Unà cum nostris optimatibus: fidelibus pertractavimus. -De consensu fidelium nostrorum. In nostrâ et Procerum nostrorum -præsentiâ._ Voyez les ordonnances de ces princes, recueillies par M. -Baluze, ou par dom Bouquet. - -[7] _Eo tempore multæ Ecclesiæ à Chlodovechi exercitu deprædatæ sunt, -quia erat ille adhuc fanaticis erroribus involutus. Igitur de quâdam -ecclesiâ urceum miræ magnitudinis ac pulchritudinis hostes abstulerant, -cum reliquis ecclesiastici ministerii ornamentis. Episcopus autem -ecclesiæ illius missos ad regem dirigit, poscens, ut si aliud de -sacris vasis recipere non mereretur, saltem vel urceum ecclesiæ suæ -reciperet. Hæc audiens Rex, ait Nuncio: sequere nos usque Suessiones, -quia ibi cuncta quæ acquisita sunt, dividenda erunt, cumque mihi vas -istud sors dederit, quæ papa poscit, adimpleam. Dehinc adveniens -Suessiones, cuncto onere prædæ in medium posito, ait rex: Rogo vos, -fortissimi Præliatores, ut saltem mihi vas istud, hoc enim de urceo -suprâ memorato dicebat, extrà partem concedere non abnuatis. Hæc rege -dicente, illi quorum erat mens sanior, aiunt: omnia, gloriose rex, -quæ cernimus tua sint; sed ac nos ipsi tuo sumus dominio subjugati, -nunc quod tibi benè placitum videtur, facito; nullus enim potestati -tuæ resistere valet. Cùm illi hæc ità dixissent, unus levis, invidus -ac facilis, cum magnâ voce, elevatam bipennem urceo impulit, dicens: -nihil hic accipies, nisi quæ sors vera largitur. Ad hæc, obstupefactis -omnibus, rex injuriam suam patientiæ lenitate coercuit, acceptumque -urceum nuncio ecclesiastico reddidit, servans abditum sub pectore -vulnus; transacto vero anno, jussit omnem cum armorum apparatu advenire -Phalangem, ostensuram in campo Martis suorum armorum nitorem. Verùm -ubi cunctos circuire deliberat, venit ad urcei percussorem, cui ait: -nullus tam inculta, ut tu, arma detulit, nam neque tibi hasta, neque -gladius, neque securis est utilis; et adprehensam securim in terram -dejecit. At ille cum paululùm inclinatus fuisset ad colligendam eam, -rex, elevatis manibus, securim suam capiti ejus defixit. Sic, inquit, -tu apud Suessiones in urceo illo fecisti._ (Greg. Tur. l. 2. C. 27.) - -A travers la narration peu sensée de Grégoire de Tours, il est -facile de saisir l’esprit du fait qu’il rapporte. Il est évident que -Clovis n’avoit que sa part du butin, et que le sort en décidoit. Que -signifient les paroles ridicules que l’historien met dans la bouche -de ce prince? _Sequere nos usque Suessiones; quia ibi cuncta quæ -acquisita sunt, dividenda erunt. Cumque mihi vas istud sors dederit, -quæ papa poscit, adimpleam._ Il n’y a qu’un escamoteur qui puisse ainsi -répondre de la fortune. Le compliment de l’armée, tel que Grégoire de -Tours le suppose, ne peut être vrai; il n’a aucune analogie avec les -mœurs publiques. On avoit dit à l’historien que l’armée avoit consenti -à la demande de Clovis; et là-dessus, il imagine une réponse telle -que l’auroient faite des Gaulois, aussi accoutumés au gouvernement -despotique que les Français l’étoient à la liberté. Il ne s’apperçoit -pas qu’il est contradictoire que l’armée parle en mercenaire, et que -Clovis attende un an pour se venger de l’injure qu’il reçoit. - -Je ne sais pourquoi M. le comte de Boulainvilliers dit que Clovis n’osa -se saisir du vase, et le laissa au soldat. C’est altérer la vérité, et -il n’en avoit pas besoin pour son systême. Le P. Daniel appelle cet -événement une historiette; et c’est une preuve de son bon jugement. -L’abbé du Bos parle aussi de l’aventure du vase de Soissons, dans son -histoire critique de l’établissement de la monarchie Française dans les -Gaules, liv. 3. chap. 21. Voici de quelle façon il traduit le discours -de Clovis à son armée. _Rogo vos, ô fortissimi præliatores, ut saltem -mihi vas istud extrà partem concedere non abnuatis._ «Braves soldats, -trouvez bon qu’avant que de rien partager, je retire ce buire d’argent -de la masse, pour en disposer à mon plaisir.» Quelle traduction! Clovis -n’osant pas punir le soldat qui l’avoit offensé, en réclamant la -coutume de la nation, il attend, dit l’abbé du Bos, «une occasion où -il peut se venger, non point en particulier qui se livre au mouvement -impétueux d’une passion, mais en souverain qui se fait justice d’un -sujet insolent.» Cette réflexion n’est pas juste; ce n’est point comme -souverain que Clovis se fait justice d’un sujet insolent, puisqu’il -déguise sa vengeance, en prenant le prétexte de punir le soldat pour sa -négligence à tenir ses armes en bon état. Croira-t-on sans peine que la -patience et la modération fussent alors des qualités fort estimées chez -les Français, et qu’il fût plus honnête pour un grand roi d’assassiner -de sang froid un de ses soldats, que de le tuer par emportement? Je -ne saurois penser, sur la parole de l’abbé du Bos, «qu’une si grande -sagesse combla de gloire Clovis, et lui valut l’admiration de toutes -les Gaules.» - - - CHAPITRE II. - -[8] _Si quis ingenuum Francum aut hominem barbarum occiderit qui Lege -Salicâ vivit_, fol. 200, _culpabilis judicetur. Si quis eum occiderit -qui in Truste dominicà est_, fol. 600, _culpabilis judicetur. Si quis -Romanum hominem convivam regis occiderit_, fol. 300, _culpabilis -judicetur. Si Romanus homo possessor, id est, qui res, in pago ubi -commanet, proprias possidet, occisus fuerit, is qui cum occidisse -convincitur_, fol. 100, _culpabilis judicetur. Si quis Romanum -Tributarium occiderit_, fol. 45, _culpabilis judicetur_. (Leg. Sal. -Tit. 43.) _Si Romanus homo Francum expoliaverit, fol. 62, culpabilis -judicetur. Si verò Francus Romanum expoliaverit_, fol. 30, _culpabilis -judicetur_. (Ibid. Tit. 15.) _Si Romanus Francum ligaverit sine causâ_, -fol. 30, _culpabilis judicetur. Si autem Francus Romanum ligaverit sine -causâ_, fol. 15, _culpabilis judicetur_. (Ibid. Tit. 34,) _&c._ Les -lois Ripuaires établissent les mêmes proportions entre les Français et -les Gaulois, et je n’en rapporte pas ici le texte, pour abréger. - -Si ces autorités font voir avec quelle dureté les vainqueurs traitèrent -les vaincus, elles ne prouvent pas moins que les Gaulois ne furent pas -réduits en servitude, puisqu’on trouve parmi eux un ordre de citoyens, -les convives du roi, à qui la loi accorde une composition plus -considérable qu’aux Français d’une condition commune. Cent passages de -Grégoire de Tours attestent que des Gaulois furent élevés aux premières -dignités de l’état, sous les rois Mérovingiens. Pourquoi Loyseau, dans -son traité des seigneuries, (_chap. 1._ §. 55 et 69,) prétend-il donc -que les Francs ôtèrent aux Gaulois l’usage des armes, et en firent -leurs esclaves? Le comte de Boulainvilliers a bâti, sur cette prétendue -servitude, tout son systême de notre ancien gouvernement. Je réfuterai -cette erreur dans les notes suivantes, en parlant des franchises de la -nation Gauloise sous le gouvernement des Français. - -[9] L’abbé du Bos prétend, histoire critique, (_liv. 6. C. 14 et -15_,) que Clovis et ses successeurs eurent dans les Gaules les mêmes -revenus dont les empereurs Romains y avoient joui; qu’ils levèrent un -tribut sur les terres, exigèrent une capitation, eurent des douanes, -et que les Français furent soumis, ainsi que les Gaulois, à toutes -ces impositions. Il convient d’abord qu’aucun historien ne dit -«expressément et distinctement que nos rois ont eu dans les Gaules -les mêmes revenus dont jouissoient avant eux les empereurs Romains; -mais, continue-t-il, c’est qu’il étoit inutile de dire ce que tout le -monde voyoit.» J’abrège le style diffus de l’abbé du Bos. Il fonde son -opinion sur ce qu’il est de droit commun que le vainqueur se mette à -la place du vaincu. Quand, par exemple, ajoute l’abbé du Bos, on a dit -que Louis XIV conquit en 1684 le duché de Luxembourg, c’est avoir dit -suffisamment qu’il se mit en possession de tous les domaines, droits -et revenus dont Charles II jouissoit avant la conquête. Je conviens du -droit du vainqueur; mais quel étoit le vainqueur des Gaules? Étoit-ce -Clovis seul, ou la nation Française avec lui? Qu’on en juge par -l’aventure du Vase de Soissons, et par la forme même du gouvernement -que les Français conservèrent dans les Gaules. - -Mais si Louis XIV, au lieu d’avoir une administration à peu près -pareille à celle de Charles II, avoit été le chef de quelque horde -de Tartares, l’abbé du Bos se persuaderoit-il aisément que ce -nouveau Clovis et ses soldats, en s’établissant dans le duché de -Luxembourg, eussent été préparés à adopter subitement toutes les -idées des Espagnols? Je consens à cette espèce de prodige; quand les -Luxembourgeois vaincus n’auroient point changé de sort, comment le -prince auroit-il osé dire à ces Tartares: mes amis, voilà un peuple -subjugué par nos armes, qui me reconnoît pour son nouveau souverain, -et qui me payera désormais la taille, la capitation, &c. qu’il payoit -à ses anciens maîtres; puisque votre victoire m’a mis à la place de -Charles II, il est raisonnable que tout notre gouvernement prenne une -nouvelle forme. Enrichissez-vous des dépouilles des vaincus; mais -songez désormais à me donner les mêmes tributs que me donneront les -Luxembourgeois. Si le prince Tartare tenoit un pareil langage après la -victoire, est-il vraisemblable qu’il persuadât son armée? mon général, -lui répondroit-elle, nous ne comprenons rien à tout ce discours. Nous -ne combattons pas pour vous, mais vous combattez à notre tête pour -l’avantage commun. L’empire sur une province conquise nous appartient -comme à vous; et il seroit bizarre que nous fussions traités en -vaincus, parce que nous sommes vainqueurs: nous conserverons ici nos -anciennes coutumes, et nous y établirons notre gouvernement. - -Les mœurs des Français, leur attachement à leurs lois, leur -administration politique, tout concourt à la fois à prouver qu’ils -ne furent sujets à aucune sorte d’impôts. J’ajoute que les Gaulois -jouirent du même avantage; et c’est presque le démontrer, que de dire -que la plupart d’entre eux négligèrent de se naturaliser Français. Un -peuple accoutumé au gouvernement despotique, peut bien ne pas désirer -d’être libre; mais un peuple vexé par des impositions aussi énormes que -celles que levoient les empereurs Romains, saisira toujours les moyens -de s’en délivrer. Cependant la plus grande partie des Gaulois continua -à vivre sous la loi Romaine, tandis qu’il étoit permis aux étrangers -de se faire Français; il falloit donc que les Gaulois ne fussent pas -soumis à des charges plus considérables que les Français mêmes. - -Tout le monde a entre les mains l’esprit des lois. Je prie d’y lire, -liv. 30, le chapitre treizième, intitulé: «Quelles étoient les charges -des Romains et des Gaulois dans la monarchie des Francs. Le président -de Montesquieu prouve très-bien qu’un état qui n’avoit point de -besoins, ne levoit point d’impôts. En parlant des charges des hommes -libres, qui étoient obligés d’aller à la guerre à leurs dépens, sous -les ordres de leur comte, et de fournir des chevaux et des voitures -aux envoyés du roi et aux ambassadeurs qui partoient de sa cour -ou qui s’y rendoient; je voudrois seulement, pour une plus grande -exactitude, qu’il eût ajouté, sur l’autorité de la loi Ripuaire et de -Marculfe, que les citoyens étoient tenus de loger et de défrayer ces -envoyés à leur passage. _Si quis autem legatarium regis vel ad regem, -seu in utilitatem regis pergentem hospitio suscipere contempserit, -nisi emunitus regis hoc contradixerit, sexaginta solidis culpabilis -judicetur_, (Leg. Rip. Tit. 55.) Ille rex omnibus agentibus. _Dum et -nos in Dei nomine apostolicum virum illum necnon et illustrem virum -illum partibus illis legationis causâ direximus; ideò jubemus, ut locis -convenientibus, eisdem à vobis evectio simul et humanitas ministretur, -hoc est, veredos seu paraveredos tantos, panis nitidi modios tantos, -vini modios tantos, cerevisiæ modios tantos, lardi libras tantas, -carnis libras tantas._ Je supprime tout ce détail qui peut être -curieux, mais il faut être court. _Hæc omnia diebus tam ad ambulandum, -quam ad nos, in Dei nomine, revertendum, unusquisque vestrûm locis -consuetudinariis, eisdem ministrare et adimplere procuretis._ (Mars. -for. 11. liv. 1.) - -La grande source de toutes les erreurs de l’abbé du Bos, c’est d’avoir -cru que les mots _Census_ et _tributum_ signifient dans nos lois, -et dans nos historiens, la même chose qu’ils signifièrent chez les -Romains, ou qu’ils signifient aujourd’hui parmi nous. Il auroit dû -soupçonner avec le président Montesquieu, que quand les Français -voulurent rédiger par écrit leurs coutumes, et leur donner l’autorité -de lois, ils trouvèrent des difficultés à rendre leurs idées par les -expressions d’un peuple qui avoit des usages tout différens. Ils se -servirent des mots latins qui avoient le plus de rapport aux coutumes -germaniques, et de nouvelles idées furent attachées à ces mots. Voyez -l’esprit des lois, (_L. 30, C. 14_,) intitulé: de ce qu’on appeloit -_Census_. - -_Si quis romanum hominem convivam regis occiderit_, fol. 300, -_culpabilis judicetur. Si Romanus homo possessor, id est, qui res in -pago ubi commanet, proprias possidet, occisus fuerit, is qui eum -occidisse convincitur_, fol. 100, _culpabilis judicetur. Si quis -Romanum tributarium occiderit_, fol. 45, _culpabilis judicetur_. -(L. S. tit. 43.) Cette loi, que l’abbé du Bos ne pouvoit ignorer, -fait connoître ce que les premiers Français entendoient par les mots -_census_ et _tributum_. Si par _Romanum tributarium_, il faut entendre -un Gaulois assujetti à payer un cens, une capitation, un tribut -public, tout le systême de l’abbé du Bos est renversé; car il seroit -certain que les Gaulois qui avoient l’honneur d’être admis à la table -du roi, et ceux qui avoient des possessions, ne payoient pas ce cens -ou ce tribut, puisque la loi se sert de cette qualité distinctive -de _tributarium_, pour désigner un troisième ordre de Gaulois. En -réfléchissant sur ce texte, l’abbé du Bos auroit vu que la loi parle -ici des Gaulois, qui, étant libres par leur naissance, faisoient valoir -à ferme les biens des propriétaires. Il en auroit conclu que les mots -_census_ et _tributum_ ne signifient pas toujours un tribut public. -Cette première découverte l’auroit rendu plus circonspect, et il -n’auroit vu que des charges privées, économiques et domestiques dans -la plupart des passages qu’il emploie pour prouver le paradoxe qu’il -avance. Me permettra-t-on de le dire? Il me semble qu’on ne peut lire -l’ouvrage de l’abbé du Bos, sans être convaincu qu’il avoit d’abord -imaginé une histoire de France, et qu’ensuite il n’avoit lu nos anciens -monumens que pour y prendre ce qui pouvoit favoriser ses opinions. Il -cite rarement les lois, et ne consulte que des historiens à qui il est -aisé, à la faveur d’un commentaire, de faire dire tout ce qu’on veut. - -Le président de Montesquieu, L. 30, C. 15, dit que «ce qu’on appeloit -_census_, ne se levoit que sur les serfs, et non pas sur les hommes -libres.» Ce n’est pas s’exprimer avec exactitude. On appeloit aussi -du nom de _census_ ou de _tributum_, toutes les charges ou redevances -qu’un homme libre devoit acquitter. Montesquieu cite lui-même dans -son ouvrage plusieurs capitulaires dans lesquels on nomme _census_, -les voitures que les hommes libres devoient fournir aux envoyés du -roi. Il y avoit aussi dans les Gaules des terres, dont le possesseur -étoit soumis à de certaines charges, ou payoit une rente; et c’est de -ces charges ou de ces rentes, qu’il faut entendre ce que dit Grégoire -de Tours, en parlant de Théodebert et de Childebert. _Omne tributum -quod fisco suo ab ecclesiis in Arverno sitis reddebatur, clementer -indulsit._ (L. 3, C. 25.) _In supradictâ verò urbe Childebertus rex -omne tributum tam ecclesiis quàm monasteriis, vel reliquis Clericis, -qui ad ecclesiam pertinere videbantur, aut quicumque ecclesiæ -officium excolebant, largâ pietate concessit._ (_L. 10. C. 7._) Une -ordonnance de Clotaire II nous apprend en quoi consistoient ces -charges, ou rentes, qui commencèrent à être en usage à la naissance des -seigneuries: «_Agraria, pascuaria, vel decimas porcorum, ecclesiæ pro -fidei nostræ devotione concedimus._ (Cap. de Baluze. T. 1. page 8.) - -Quand les seigneuries furent devenues la coutume générale du royaume, -on nomma des noms de Cens ou de Tribut les redevances auxquelles -les seigneurs assujettirent les hommes libres de leurs terres. «_Ut -de rebus undè census ad partem regis exire solebat, si ad aliquam -ecclesiam traditæ sunt, aut traduntur propriis hæredibus, aut qui eas -retinuerit, vel censum illum persolvat_, Cap. 3, an. 812, art. 12. -_Quicumque terram tributariam, undè tributum ad partem nostram exire -solebat, vel ad ecclesiam vel cuilibet alteri tradiderit, is qui eam -susceperit, tributum quod indè solvebatur, omnimodò ad partem nostram -persolvat, nisi fortè talem firmitatem de parte dominicâ habeat per -quam ipsum tributum sibi perdonatum possit ostendere._» (Cap. 4. an. -819. article 2.) - -La plupart des lecteurs peu familiarisés avec le jargon barbare de nos -anciens monumens, et peu instruits des différentes formes qu’a prises -successivement le gouvernement des Français, ont adopté d’autant plus -aisément le sens dans lequel l’abbé du Bos entend les passages qu’il -cite, que quelques-uns désignent en effet une imposition publique et -fiscale, pareille à celles qui étoient en usage dans les Gaules sous -le gouvernement des empereurs. _Chlothacharius rex indixerat, ut omnes -ecclesiæ regni sui tertiam partem fructuum fisco dissolverent._ (Greg. -Tur. L. 4. C. 2.) Qui doute en effet que les fils de Clovis, qui -avoient autour d’eux plusieurs leudes gaulois d’origine, et instruits -de l’administration romaine, n’aient essayé d’établir des impôts? Ils -y étoient invités par l’exemple des Français, qui travailloient à -se faire les uns sur les autres des droits nouveaux; et le champ de -Mars ne se tenant plus régulièrement, la porte étoit ouverte à toutes -sortes d’abus. Il est sûr que Chilperic voulut lever une cruche de vin -sur chaque arpent de vigne. _Chilpericus verò rex descriptiones novas -et graves in omni regno suo fieri jussit.... Statutum enim fuerat ut -possessor de propriâ terrâ unam amphoram vini per aripennem redderet; -sed et aliæ functiones infligebantur multæ tam de reliquis terris -quàm de mancipiis quod impleri non poterat._ Mais ces entreprises ne -furent-elles pas regardées comme des nouveautés contraires au droit de -la nation, et que le prince fut obligé d’abandonner? - -Le roi Chilperic, dit l’abbé du Bos, en traduisant ce passage de -Grégoire de Tours, «ordonna que dans tous ses états il fût dressé une -nouvelle description, et que les taxes y fussent ensuite imposées, -sur un pied plus haut que celui sur lequel on s’étoit réglé dans -les descriptions précédentes.» Cela ne s’appelle pas traduire, mais -commenter un texte et en changer le sens. _Descriptiones novas_ ne doit -pas se traduire par une nouvelle description, mais par une description -qui étoit une nouveauté. _Amphora_ a-t-il jamais signifié un tonneau? -L’abbé du Bos n’a pas voulu traduire ce mot par ceux de cruche ou -de bouteille, parce que la modicité de cette imposition auroit fait -juger que ce devoit être une nouveauté, et non pas l’augmentation -d’une ancienne taxe. En effet, ajoute l’abbé du Bos, en continuant de -traduire à sa façon, «suivant le pied sur lequel on s’étoit réglé en -assayant les taxes, en conséquence de la nouvelle description, celui -qui possédoit une vigne en toute propriété, se trouvoit taxé à un -tonneau de vin par arpent.» - -En 815, Louis-le-Débonnaire accorda une charte aux Espagnols qui -s’étoient réfugiés sur les terres de la domination Française, pour -éviter le joug des Sarrasins. _Sicut cæteri liberi homines, cum comite -suo in exercitum pergant, et in marchâ nostrâ juxtà rationabilem -ejusdem comitis ordinationem atque admonitionem, explorationes et -excubias, quod usitato vocabulo wactas dicunt, facere non negligant, -et missis nostris aut filiis nostris, quos pro rerum opportunitate, -illas in partes miserimus, aut legatis, qui de partibus Hispaniæ ad nos -transmissi fuerint, paratas faciant, et ad subventionem eorum veredos -donent. Alius verò census ab eis neque à comite, neque à junioribus et -ministerialibus ejus exigatur._ - -Voilà qui est décisif; on voit par cette charte à quelles charges les -hommes libres, soit français, soit étrangers, étoient assujettis. -Il est donc évident que sous le règne de Louis-le-Débonnaire, on ne -levoit aucune imposition publique ou fiscale, quoique les comtes et -les officiers subalternes de leurs gouvernemens cherchassent à établir -de nouveaux droits. Si les rois Mérovingiens avoient eu les revenus -que leur donne M. l’abbé du Bos, par quelle avanture leurs successeurs -les auroient-ils perdus? Seroit-il aisé, en parcourant notre histoire, -de trouver l’époque de la suppression des impôts? Seroit-ce quand la -maison de Pepin monta sur le trône? Non, sans doute; car les lois de ce -prince et celle de Charlemagne nous avertissent qu’ils ne renoncèrent -qu’aux droits nouveaux et équivoques, qui avoient été établis sous la -régence des derniers Mérovingiens. - -_Ut illi Franci qui censum de suo capite vel de suis rebus ad partem -regiam debent, sine nostrâ licentiâ ad casam Dei vel ad alterius -cujuscumque servitium se non tradant._ (Edict. Pist. art. 28.) Par -_censum de suo capite_, M. l’abbé du Bos entend la capitation, et par -_illi Franci_, les Français qui n’avoient pas obtenu une exemption -particulière du prince. M. le président de Montesquieu entend au -contraire les hommes serfs de naissance, qui avoient été affranchis par -des lettres du roi, et qui, n’acquérant pas ordinairement une entière -et pleine liberté, payoient encore une certaine redevance au prince; -et c’est ce que Marculfe (_L. 2. Form. 32._) appelle _libertinitatis -obsequium_. L’un n’établit son explication sur aucun titre; il devine -et arrange les faits à son gré, ou suppose éternellement ce qui est -en question. L’autre apporte des autorités, cite les formules de -Marculfe, les capitulaires de Charlemagne, et l’édit même de Pistes, -qui favorise, ou plutôt qui démontre la vérité de son sentiment. - -Pour prouver l’existence des douanes, M. l’abbé du Bos cite d’abord -une charte de Charle-le-Chauve en faveur de l’abbaye de St-Maur; et -l’on voit en effet par cette pièce qu’on exigeoit dans des bureaux -différens droits. Chacun avoit son nom particulier, «droit de rivage, -de charrois, de pont, d’heureux abord, &c. Il n’y a point d’apparence», -dit notre critique, après cette énumération, «que tous ces droits -eussent été établis sous la seconde ni même sous la première race. -Tant d’impositions différentes sur les mêmes choses ne paroissent -pas l’ouvrage d’une nation barbare»; et de-là il conclud qu’il faut -qu’elles aient été imaginées et créées dans le temps des empereurs. - -Je l’avoue, on ne s’attend point à un pareil raisonnement. Il est assez -singulier que M. l’abbé du Bos prétende que les Français comprirent, -en entrant dans les Gaules, tout le détail embarassé et compliqué -des douanes romaines, et furent assez habiles pour conserver cet -établissement précieux qu’il regarde comme la preuve de la politesse -et des lumières des Romains; et qu’il soutienne en même temps que ces -Français établis depuis trois siècles et demi dans leurs conquêtes, -et qui avoient eu mille occasions et mille moyens de s’instruire des -finances romaines, ne devoient pas être assez éclairés pour établir -des bureaux de douanes et y percevoir cinq ou six sortes de droits, ou -un même impôt sous cinq ou six noms différens. En vérité, de pareils -paradoxes ne méritent pas une réfutation sérieuse. Pour faire ce que -M. l’abbé du Bos juge impossible, il suffisoit que les Français fussent -avares; et l’avarice a sans doute produit en peu d’années des choses -bien plus extraordinaires que l’invention de cinq ou six noms pour -faire une maltote misérable. - -Je pourrois prouver qu’il est très-vraisemblable que Clovis ne trouva -aucun bureau de douanes dans les provinces qu’il conquit. Mais il -faut finir cette remarque; et je me borne à dire que cette imposition -ne fut point connue des premiers Français, et que M. l’abbé du Bos -n’a pas mieux entendu le mot de _Teloneum_ que ceux de _Census_ et -de _Tributum_. _Teloneum_ ne signifie pas dans nos anciens monumens -une douane, mais un péage. Les droits qu’on y payoit, n’étoient point -une imposition publique et fiscale; des seigneurs les avoient établis -dans l’étendue de leurs terres, sous prétexte des dépenses nécessaires -pour entretenir les chemins, et réparer les ponts et les chaussées. -On n’en doutera pas après avoir lu les deux autorités suivantes, -auxquelles j’en pourrois joindre mille autres. _De teloneis placet -nobis ut antiqua et justa telonea à negociatoribus exigantur, tam de -pontibus, quàmquæ et de navigiis seu mercatis; nova verò sive injusta, -vel ubi funes tenduntur, vel cum navibus sub pontibus transitur, seu -his similia, in quibus nullum adjutorium iterantibus præstatur, ut non -exigantur._ (Capit. 2, an. 805, art. 13.) _Ut nullus cogatur ad pontem -ire ad fluvium transeundum propter Telonei causas, quandò ille in alio -loco compendiosiùs illud flumen transire potest. Similiter et in pleno -campo, ubi nec pons nec trajectus est, ibi omni modo præcipimus ut non -Teloneum exigatur._ (L. Capit. 3, art. 54.) - -Le roi avoit quelques-uns de ces péages dans ses domaines; mais les -seigneurs particuliers en possédoient aussi, et c’étoient des biens -propres et domestiques: je le prouve par deux autorités auxquelles -on ne peut rien opposer. _Si fortè quilibet voluerit ex propriis -facultatibus eumdem pontem emendare vel reficere, quamvis de suis -propriis rebus eumdem pontem emendet vel reficiat, non tamen de eodem -ponte majorem censum exigere præsumat, nisi sicut consuetudo fuit -et justum esse dignoscitur._ (Capit. an. 821. art. 3.) _De pontibus -restaurandis, videlicet ut secundùm capitularia avi et patris sui, ubi -antiquitùs fuerunt, reficiantur ab his qui illos honores tenent, de -quibus antè pontes facti vel restaurati fuerunt._ (Capit. an. 854. art. -4.) - -[10] Il est visible, dit M. le président de Montesquieu, (L. 30, C. -13.) «que les revenus des rois consistoient alors dans leurs domaines;» -et il ajoute dans une note: «ils levoient encore quelques droits sur -les rivières, lorsqu’il y avoit un pont ou un passage.» Cela n’est -pas exact: 1º. tous les péages, comme on l’a vu dans la remarque -précédente, n’appartenoient pas au roi, et il est très-vraisemblable -qu’on n’en connut l’usage qu’après l’établissement des seigneuries; 2º. -les Merovingiens avoient plusieurs autres branches de revenu; je vais -les faire connoître, en rapportant les textes qui les établissent. - -_Si quis legibus in utilitatem regis, sive in hoste, seu in reliquam -utilitatem bannitus fuerit, et minimè adimpleverit, si ægritudo eum -non detinuerit sexaginta solidis mulctetur._ (Leg. Rip. Tit. 65.) Un -homme ajourné devant la justice du roi, perdoit tous ses biens, s’il -n’obéissoit pas: _Omnes res suæ erunt in fisco, aut cui fiscus dare -voluerit._ (Leg. Sal. Tit. 59.) _Si quis homo regi infidelis extiterit, -de vitâ componat, et omnes res ejus fisco censeantur._ (Leg. Rip. Tit. -69.) _Si quis autem proximum sanguinis interfecerit, vel incestum -commiserit, exilium sustineat, et omnes res ejus fisco censeantur._ -(Ibid.) _Si alicujus pater occisus fuerit, medietatem compositionis -filii colligent, aliam medietatem parentes qui proximiores fuerint tam -de paternâ, quàm de maternâ generatione, dividant. Quòd si de unâ parte -vel paternâ vel maternâ nullus proximus fuerit, portio illa ad fiscum -perveniat, vel cui fiscus concesserit._ (Leg. Sal. Tit. 65.) _Si quis -de parentillâ tollere se voluerit, si autem ille occiditur vel moritur, -compositio aut hæreditas ejus non ad hæredes ejus, sed ad fiscum -pertineat, aut cui fiscus dare voluerit._ (Ibid. Tit. 63.) _Si autem -homo denariatus_ (homme affranchi en présence du roi) _absque liberis -discesserit, non alium nisi fiscum nostrum hæredem relinquat_. (Leg. -Rip. Tit. 57.) _Si quis servum suum libertum fecerit et civem romanum, -portasque apertas conscripserit, si sine liberis discesserit, non alium -nisi fiscum nostrum habeat hæredem._ (Ibid. Tit. 61.) - -La branche la plus considérable des revenus du prince consistoit en -ce qu’on appeloit _fredus_ ou _fredum_. Ce _frede_ étoit une espèce -de taxe que tout homme condamné à payer une composition donnoit au -juge; cette taxe étoit la troisième partie de la composition même; -par exemple, un Français qui payoit une composition de 30 sous à une -personne qu’il avoit offensée, devoit un frede de 10 sous au juge, qui -de son côté en rendoit la troisième partie au roi; _tertiam partem -coram testibus fisco tribuat_. (Leg. Rip. Tit. 89.) Il faut encore -ajouter à tous ces droits, les dons que les grands faisoient au prince, -en se rendant à l’assemblée du champ de mars. C’est une coutume que les -Français apportèrent de Germanie; ces dons libres dans leur origine et -présentés comme une marque de respect, devinrent dans la suite des -tributs forcés. _Bona verò tua_, écrivoit Charlemagne à Fulrad, _quæ ad -placitum nostrum nobis præsentare debes, nobis mense maio transmitte ad -locum ubicumque tunc fuerimus_. (Recueil des hist. de France, par D. -Bouquet. T. 5, p. 633.) - -[11] Je ne fais ici une remarque que pour réfuter M. l’abbé du Bos, -qui prétend, (L. 6, C. 12,) que les cités des Gaules avoient droit de -guerre les unes contre les autres, sous les rois mérovingiens. - -Grégoire de Tours rapporte qu’après la mort de Chilpéric, les habitans -de la cité d’Orléans et du Blésois entrèrent à main armée dans le -Dunois, ravagèrent le plat pays, et rapportèrent chez eux beaucoup -de butin; mais que ceux du Dunois, avec le secours de quelques-uns -de leurs voisins, se vengèrent de cette violence, en entrant à leur -tour sur le territoire d’Orléans et de Blois. Les comtes d’Orléans -et de Chartres réussirent à calmer les esprits irrités. On convint -que le parti qui seroit jugé avoir tort, donneroit satisfaction à -l’autre, et la tranquillité fut rétablie. _Cum adhuc inter se jurgia -commoventes desævirent, et Aurelianenses contrà hos arma concuterent, -intercedentibus comitibus pax usque in audientiam data est, scilicet -ut in die quo judicium erat futurum, pars quæ contrà partem injustè -exarserat, justitiâ mediante, componeret; et sic à bello cessatum est._ -(L. 7, C. 22.) - -Voilà le texte de Grégoire de Tours; voyez la traduction de l’abbé -du Bos. «Cette guerre auroit eu de longues suites, si le comte de -la cité de Chartres et le comte de la cité d’Orléans ne se fussent -pas entremis, et s’ils n’eussent fait convenir les deux partis, -premièrement d’une cessation d’armes durable jusqu’à ce qu’on eût -prononcé sur les prétentions réciproques, et secondement d’un compromis -qui obligeroit celui des deux partis qui seroit jugé avoir eu tort, à -indemniser l’autre du ravage fait sur son territoire. C’est ainsi que -finit la guerre.» - -Avec cette liberté de rendre un auteur, est-il surprenant qu’on lui -fasse dire tout ce qu’on veut? Grégoire de Tours introduit sur la scène -les comtes d’Orléans et de Chartres, comme des juges: _pax usque in -audientiam, judicium erat futurum, justitiâ mediante, componeret_. -Toutes ces expressions n’annoncent-elles pas clairement un procédé -judiciaire? Cependant l’abbé du Bos, qui jugeoit à propos d’accorder -aux Gaulois le droit de guerre, représente ces deux comtes comme deux -médiateurs qui interposent leurs bons offices, ainsi que feroit un -prince entre deux puissances indépendantes. - -On observera, dit l’abbé du Bos, «qu’il faut que ces voies de fait ne -fussent point réputées alors ce qu’elles seroient réputées aujourd’hui, -je veux dire, une infraction de la paix publique et un crime d’état; -puisque le compromis ne portoit pas que ce seroit celui qui avoit -commis les premières hostilités, qui donneroit satisfaction au lésé, -mais bien celui qui se seroit trouvé avoir une mauvaise cause. Il -pouvoit arriver que par la sentence du roi, ou par le jugement arbitral -des comtes, il fût statué qu’au fond c’étoit la cité d’Orléans et le -canton de Blois qui avoient raison, et qu’ainsi ils reçussent une -satisfaction de ceux qui avoient souffert les premières violences.» - -Conclure de-là que les cités des Gaules avoient droit de se faire la -guerre, c’est, je crois, se décider un peu légérement. J’inviterais -l’abbé du Bos à se mettre à la place des comtes d’Orléans et de -Chartres. N’auroit-il pas été le plus imprudent des négociateurs, -si, pour calmer les esprits, il se fût avancé entre les deux partis -ennemis, en promettant de punir ceux qui avoient commis les premières -hostilités, et de les obliger à donner aux autres une composition? On -n’auroit pas écouté l’abbé du Bos. Les Orléanois et ceux du Blésois -auroient refusé de poser les armes; car il n’étoit pas douteux qu’en -qualité d’agresseurs, le châtiment ne dût tomber sur eux. Il eût fallu -les accabler par la force, et c’eût été attiser le feu qu’on vouloit -éteindre. Il me semble que les comtes d’Orléans et de Chartres n’ayant -point de troupes réglées à leurs ordres, pour se faire obéir des -mutins, s’y prirent en personnes de bon sens. Il étoit sage de paroître -ne pas faire attention aux premières hostilités, et de remonter aux -principes mêmes de la querelle, chaque parti se flattant de n’avoir -fait que ce qu’il avoit eu raison de faire. - -Il faut encore entendre l’abbé du Bos. «Il paroît, _ajoute-t-il_, en -lisant avec réflexion l’histoire de ce qui s’est passé dans les Gaules, -sous les empereurs romains et sous les rois mérovingiens, que chaque -cité y croyoit avoir le droit des armes contre les autres cités, en -cas de déni de justice. Cette opinion pouvoit être fondée sur ce que -Rome ne leur avoit point imposé le joug à titre de maître, mais à titre -d’allié. Les termes d’_amicitia_ et de _fœdus_ dont Rome se servoit -en parlant de la sujétion de plusieurs cités des Gaules, auront fait -croire à ces cités qu’elles conservoient encore quelques-uns des droits -de la souveraineté, et qu’elles en pouvoient user du moins contre leurs -égaux, c’est-à-dire, contre les cités voisines. Rome, qui n’avoit -pas trop d’intérêt à les tenir unies, leur aura laissé croire ce -qu’elles vouloient et aura même toléré qu’elles agissent quelquefois -conformément à leur idée. Cette idée flatteuse pour des peuples aussi -légers que belliqueux, se sera conservée dans les cités des Gaules, -sous les rois mérovingiens, comme elle s’étoit conservée sous les -Césars leurs prédécesseurs.» - -La plus légère connoissance de la politique des Romains suffit pour -juger des raisonnemens de l’abbé du Bos, toujours prêt à défendre une -erreur par une autre erreur. Qui ignore que la république romaine -regardoit ses amis comme ses sujets, et que plus jalouse du droit de -guerre que de tout le reste, elle ne permettoit pas à ses alliés d’en -jouir? Sa conduite fut constante à cet égard. C’est avec les mots -d’_amicitia_ et de _fœdus_, que les Romains apprivoisèrent les vaincus, -et les façonnèrent à l’obéissance la plus entière. Quand ils voulurent -enfin régner despotiquement sur les nations, et que leurs conquêtes, -gouvernées par des préteurs, furent changées en provinces romaines, par -quelle monstrueuse inconséquence auroient-ils rendu le droit de guerre -à des sujets à qui ils ôtoient leurs lois et leurs magistrats? On -ménagea d’abord les Gaules, mais ces ménagemens firent bientôt place à -la tyrannie. Je ne devine point les raisons qui ont porté l’abbé du Bos -à dire que les Gaules se croyoient libres sous les empereurs. Quelles -heureuses anecdotes avoit-il entre les mains? Les faits les plus -connus, et qu’il est impossible de révoquer en doute, nous prouvent que -les Gaules devoient se regarder comme esclaves, sous le gouvernement -des successeurs d’Auguste. - -Voici encore un raisonnement de l’abbé du Bos. «La nation des Francs, -qui n’étoit pas bien nombreuse, et qui cependant avoit à tenir en -sujétion un pays fort étendu, et dont les habitans sont naturellement -belliqueux, ne voyoit peut-être pas avec beaucoup de peine les Gaulois -prendre les armes contre les Gaulois; leurs dissentions et leurs -querelles faisoient sa sureté.» Voilà, je crois, la première fois qu’on -ait regardé le droit de guerre dans les sujets, comme un moyen de les -rendre dociles et obéissans. Des jalousies entre différentes provinces -d’un état, des haines entre les différens ordres des citoyens, peuvent -être utiles à l’autorité d’un prince; mais qui ne comprend pas que si -ces jalousies et ces haines dégénèrent en guerres ouvertes, le pouvoir -du prince s’évanouit? - -[12] _Hoc autem constituimus ut infrà pagum tam Franci, Burgundiones, -Alamanni, seu de quacumque natione commoratus fuerit, in judicio -interpellatus, sicut lex loci continet, ubi natus fuerit, sic -respondeat._ (Leg. Rip. tit. 31.) Cette expression, _sicut lex loci -continet_, pourroit faire croire que chaque nation habitoit des cantons -à part, et qu’il y avoit des lois locales; on se tromperoit: par le mot -_loci_, il faut entendre la maison, la famille, et non pas le pays; -car il est prouvé que les différentes nations dont l’empire français -étoit composé, habitèrent pêle-mêle les mêmes contrées, les mêmes -villes, les mêmes bourgs. Dans la formule 8 du liv. 2 de Marculfe, qui -est intitulée, _charta de ducatu, patritiatu vel comitatu_, il est -dit: _omnes populi ubi commanentes tam franci, romani, burgundiones, -vel reliquæ nationes, sub tuo regimine et gubernatione degant et -moderantur, et eos recto tramite secundum legem et consuetudinem eorum -regas_. J’ajouterai ici une autorité décisive pour prouver que les -Gaulois conservèrent les lois romaines. _Inter Romanos negotia causarum -romanis legibus præcipimus terminari._ (Ord. Chlot. II. Art. 4.) - -Les ducs, les comtes et leurs vicaires étoient assistés dans leurs -tribunaux de sept assesseurs. _Tunc grafio congreget secum septem -raginburgios idoneos._ (Leg. Sal. tit 52. Voyez encore tout le titre 60 -de la même loi, et le titre 32 de la loi ripuaire.) Les autorités que -je vais rapporter, prouveront clairement que ces rachinbourgs, scabins -ou assesseurs, étoient juges et choisis par le peuple. _Si quis ad -mallum venire contempserit, et quod ei à raginburgiis judicatum fuerit, -implere distulerit, &c._ (Leg. Sal. tit. 59,) _Quindecim solidis -mulctetur, similiter et ille qui Raginburgiis non adquieverit._ (Leg. -Rip. tit. 55.) _Postquàm Scabini eum judicaverint, non est licentia -comitis vel vicarii ei vitam concedere._ (Cap. 2, an. 813. art. 13.) -_Ut missi nostri ubicumque malos Scabineos inveniunt, ejiciant, et -totius populi consensu in loco eorum bonos eligant._ (Cap. an. 829.) -_Nullus causas audire præsumat, nisi qui à duce per conventionem populi -judex constitutus est ut causas judicet._ (Leg. Alam, tit. 14.) - -Malgré les passages qu’on vient de lire, et qui sans doute n’étoient -pas inconnus à l’abbé du Bos, comment a-t-il pu soutenir que les -Gaulois avoient un sénat pour les juger, et n’étoient point soumis -à la juridiction des magistrats français? Pour détruire ces sénats -de l’abbé du Bos, je devrois peut-être me contenter de renvoyer mes -lecteurs au Glossaire de du Gange, au mot _senatus_. Ce savant homme -y prouve, d’une manière à ne laisser aucun doute, que les sénats des -Gaulois ne subsistoient plus depuis long-temps, lorsque les Français -firent la conquête des Gaules. «Dans chaque cité, _dit l’abbé du Bos_, -(_L. 6, C. 11_,) le sénat étoit du moins consulté par les officiers -du prince, sur les matières importantes, comme étoit l’imposition des -subsides extraordinaires. C’étoit encore lui qui, sous la direction des -officiers du prince, rendoit ou faisoit rendre la justice aux citoyens, -et qui prêtoit la main à ceux qui faisoient le recouvrement des deniers -publics.» Quelle pièce secrète a appris à cet écrivain ce que tout le -monde ignore? Comment peut-il ajuster le pouvoir qu’il accorde à ses -sénats de délibérer sur les affaires importantes, avec la puissance -despotique qu’il attribue aux rois mérovingiens, dont la volonté décide -sans règle de la fortune et de la vie des sujets? - -J’ai prouvé dans une remarque précédente, qu’il n’y avoit chez les -Français, ni imposition ordinaire sur les biens et sur les personnes, -ni subside extraordinaire; on n’avoit donc pas besoin que des sénats -gaulois prêtassent main-forte aux collecteurs des impôts. Nous -avons quelques ordonnances des Mérovingiens, et les capitulaires de -Charlemagne et de Louis le débonnaire, qui règlent les devoirs, les -fonctions et les droits de tous les magistrats, depuis les envoyés -royaux jusqu’aux Rachinbourgs; pourquoi ne prescrivent-ils aucune règle -aux sénats des Gaulois? Pourquoi gardent-ils un profond silence à -cet égard? Ces compagnies incorruptibles, au milieu de la corruption -la plus complète, n’auroient-elles eu besoin d’aucune réforme? -N’auroient-elles point voulu étendre leur juridiction? Les comtes et -les ducs n’auroient-ils jamais été tentés de la diminuer? - -Tout écrivain moins intrépide que M. l’abbé du Bos, se sentiroit -confondu par ce silence. Mais Grégoire de Tours, dit-il «donne la -qualité de sénateurs de la cité d’Auvergne, à des hommes qu’il a -pu voir, et dont quelques-uns pouvoient être nés depuis la mort -de Clovis.» J’ouvre Grégoire de Tours, et je lis, (liv. 3, ch. -9.) _Arcadius, unus ex senatoribus Arvernis, Childebertum invitat -ut regionem illam deberet accipere_. Doit-on traduire _unus ex -senatoribus Arvernis_, par un sénateur du sénat d’Auvergne? Ce n’est -pas le sentiment de M. de Valois, qui dit, (liv. 7, de son histoire,) -_Theodoricus et Childebertus, Francorum reges, fœdus inierunt, et pace -jurejurando firmatâ, multos senatorum, hoc est procerum Gallorum, -filios obsides inter sese dederunt_. Ce n’étoit pas le sentiment de M. -Ducange; _nobiles ipsi_, dit-il, _senatores appellantur apud eumdem -Gregorium Turonensem_. (_Gloss._ au mot _senator_.) Grégoire de Tours -avertit lui-même (_liv. 10, ch. 31_,) dans quel sens il faut entendre -le mot _senator_; et ce qu’il y a de plus extraordinaire, M. l’abbé -du Bos cite ce passage, (_liv. 6, ch. 10_,) sans profiter de l’avis. -Grégoire de Tours donnant le catalogue chronologique des évêques de son -église, dit: _Duodecimus Ommatius de senatoribus civibusque Arvernis -valdé dives in prædiis.... Quartus decimus Francilio de senatoribus -ordinatur Episcopus.... Octavus decimus Eufronius ex genere illo quod -superiùs senatorium nuncupavimus._ Donc, par le mot _senator_, on doit -entendre, avec M. de Valois et M. Ducange, la naissance, et non pas une -dignité personnelle, ou une magistrature. - -[13] Le P. Daniel, en copiant plusieurs de nos écrivains modernes, veut -que Pepin ait ouvert le premier aux évêques l’entrée des assemblées de -la nation. «Je doute fort, dit-il dans la vie de Thiéri II, qu’avant ce -temps-là, le règne de Pepin, les évêques eussent ce privilége, au moins -de la manière et dans l’étendue qu’ils l’eurent depuis; il est certain -qu’ils ne l’avoient point, suivant le premier plan du gouvernement -de la monarchie dans les Gaules. Les évêques n’étoient pas alors -Français, mais tous Gaulois ou d’autre nation que la Française. Ce fut, -ajoute-t-il, une nouvelle adresse de Pepin pour s’attacher le corps -ecclésiastique, qui avoit beaucoup de crédit sur les peuples.» - -Je suis surpris que le P. Daniel n’ait pas vu dans nos lois, et -sur-tout dans nos historiens, qu’il connoissoit davantage, le contraire -de ce qu’il avance ici. Ces autorités ne sont pas équivoques; il suffit -de les présenter simplement au lecteur, pour le mettre à portée de -juger: en voici quelques-unes. - -On a vu dans la première remarque de ce chapitre, que la composition -pour le meurtre d’un Français libre, étoit de 200 sols, et de 600 -pour celui d’un Leude ou fidelle. Pour le meurtre d’un évêque, elle -étoit de 900 sols: _Si quis Diaconum interfecerit, sol. 300 culpabilis -judicetur. Si quis presbyterum interfecerit, sol. 600 culpabilis -judicetur. Si quis Episcopum interfecerit sol. 900 culpabilis -judicetur._ (Leg. Sal. Tit. 58.) _Si quis subdiaconum interfecerit, -400 sol. componat. Si quis diaconum interfecerit, 500 sol. componat. -Si quis presbyterum ingenuum interfecerit, 600 sol. componat. Si quis -Episcopum interfecerit, 900 sol. componat._ (Leg. Rip. Tit. 36.) Voilà -la prééminence du clergé bien établie; car il faut remarquer, avec M. -le président de Montesquieu, que la différence des compositions est -la règle du rang différent que chaque citoyen tenoit dans l’état. Il -faut conclure de ces dispositions des lois saliques et ripuaires, que -les évêques avoient dans les Gaules soumises aux Français, un rang -supérieur à celui des Leudes mêmes, et que s’ils entroient dans les -assemblées de la nation, ils y occupoient la première place. - -Dans le préambule de la loi salique, corrigée sous le règne de Clotaire -II, il est dit: _Temporibus Clotarii regis unà cum principibus suis, -id est, 33 Episcopis, et 34 ducibus et 79 comitibus, vel cætero populo -constituta est._ Voilà certainement une assemblée de la nation ou du -champ de Mars; non-seulement les évêques y sont nommés comme présens, -mais ils y sont nommés avant les ducs et les comtes. Si le P. Daniel y -avoit fait attention, il auroit jugé que l’épiscopat étoit une sorte -de naturalisation qui rendoit les évêques susceptibles de toutes les -fonctions politiques du gouvernement. Dès la naissance de la monarchie -dans les Gaules, on les voit constamment participer aux plus grandes -affaires. Voyez les canons du concile tenu à Orléans, en 511; et dans -le recueil des historiens de France, par dom Bouquet, (_T. 4, p. 54_,) -une lettre circulaire de Clovis aux évêques. Ces deux pièces sont -très-propres à faire connoître le crédit que les évêques avoient dès -lors dans le gouvernement, et avec combien d’attention on les ménageoit -pour se les rendre favorables. - -_Mediantibus sacerdotibus atque proceribus_, est-il dit dans le traité -passé entre Gontran, Childebert II et la reine Brunehaud; voyez -Grégoire de Tours, (_L. 9, C. 20._) L’édit ou constitution, en date de -l’an 615, et porté par Clotaire II dans l’assemblée qui se tint à Paris -pour la réformation du gouvernement, me fournit encore une preuve, s’il -est possible, plus forte. _Quicumque verò hanc deliberationem, quam cum -pontificibus, vel cum magnis viris optimatibus, aut fidelibus nostris, -in synodali concilio instituimus, temerare præsumpserit in ipsum, -capitali sententiâ judicetur._ (Art. 24.) - -Il y a grande apparence que le P. Daniel, qui vouloit faire peu d’usage -des lois, les a peu lues; mais il auroit dû voir dans Grégoire de Tours -les passages suivans. _Mané autem concurrentibus legatis (Gunthramni -et Chilperici) pacem fecerunt pollicentes alterutro, ut quidquid -sacerdotes vel seniores populi judicarent, pars parti componeret._ (L. -6, C. 31.) _Cum autem intentio inter regem Gunthramnum et Chilpericum -verteretur, Gunthramnus rex apud Parisios omnes episcopos regni sui -congregavit, ut inter utrosque quod haberet edicerent._ (L. 4, C. 48.) -_Posteà verò convocatis episcopis et majoribus natu laicorum, duces -discutere cœpit._ (L. 8, C. 30.) - -Pourquoi le P. Daniel prétend-il que, suivant le premier plan de notre -gouvernement, les évêques ne devoient pas entrer dans les assemblées -de la nation, et n’avoient aucune part à l’administration publique, -puisqu’il est prouvé que dans l’absence du roi, ils faisoient les -fonctions de cette cour supérieure de justice, où le prince présidoit, -et à laquelle on portoit, par appel, les sentences des ducs et des -comtes, pour les confirmer ou les casser? _Si judex aliquem contrà -legem injustè damnaverit, in nostrî absentiâ ab episcopis castigetur, -ut quid perperè judicavit, versatim meliùs discussione habitâ emendare -procuret._ (Const. Chot. Reg.) A ces autorités j’en pourrois facilement -joindre mille autres. Mais parce que le P. Daniel s’est trompé, il ne -seroit pas juste d’en punir mon lecteur, en l’ennuyant par des preuves -superflues. - -[14] Dans les différens manuscrits de la loi salique qui sont parvenus -jusqu’à nous, on trouve deux leçons différentes d’un passage important -du titre 45. L’une dit: _Si quis ingenuus francum aut hominem barbarum -occiderit qui lege salicâ vivit, sol. 200 culpabilis judicetur._ -L’autre leçon dit: _Si quis ingenuus francum aut barbarum, aut hominem -occiderit qui lege salicâ vivit, sol. 200 culpabilis judicetur._ Le -premier texte, n’associant au privilége des Français que les barbares -ou peuples Germaniques, semble indiquer qu’eux seuls avoient le -droit de vivre sous la loi salique, c’est-à-dire, de se naturaliser -Français. Le second paroît étendre cette prérogative jusqu’aux Gaulois -mêmes; car par le mot _hominem_, il faut nécessairement entendre un -Gaulois, parce que tout homme qui habitoit les terres de la domination -française, devoit être nécessairement Français, Barbare ou Gaulois. - -J’ai conjecturé que la première leçon nous offre la loi telle qu’on -la publia d’abord; et que nous la lisons dans la seconde leçon, telle -qu’elle fut corrigée sous un des fils de Clovis. J’ai conclu de cette -conjecture que les Gaulois n’avoient pas d’abord partagé avec les -Barbares le privilége de se naturaliser Français. Cette opinion m’a -paru d’autant plus vraisemblable, qu’il n’est pas permis de douter -que les peuples germaniques, croyant avoir une origine commune, -n’eussent les uns pour les autres plus de considération qu’ils n’en -montroient aux habitans naturels des provinces romaines; nos lois mêmes -nous en fournissent la preuve la plus complète. _Si quis Ripuarius, -advenam Francum interfecerit, 200 sol. culpabilis judicetur. Si -advenam Burgundionem interfecerit, 160 sol. culpabilis judicetur. -Si interfecerit advenam Romanum, 100 sol. culpabilis judicetur. Si -interfecerit advenam Alamannum seu Fresionem, vel Bajuvarium aut -Saxonem, 160 sol. culpabilis judicetur._ (Lex. Rip. Tit. 35.) - -Si on m’objecte que cette différence que j’ai remarquée dans les -deux textes de la loi salique n’est qu’une erreur de copiste, je -répondrai que les lois de la critique ne permettent qu’à la dernière -extrémité d’avoir recours à un pareil soupçon. On ne doit supposer -une erreur de copiste que quand un texte est inintelligible, qu’il se -contredit lui-même, ou qu’il est combattu par des autorités graves. Je -ne m’arrêterai pas davantage sur cette matière; il est dans le fond -assez indifférent que les Gaulois aient eu, quelques années plutôt ou -quelques années plus tard, le privilége de se naturaliser Français; il -suffit de savoir qu’ils en jouirent. Pour le remarquer en passant, que -devient tout le systême de Loyseau et du comte de Boulainvilliers, dès -qu’il est prouvé que les Gaulois purent vivre sous la loi salique? - - - CHAPITRE III. - -[15] Il n’est pas nécessaire que je m’étende à donner les preuves de -cette première révolution, tous nos historiens convenant que le champ -de Mars ne fut plus convoqué régulièrement sous les petits-fils de -Clovis. Établir l’époque fixe où il fut assemblé pour la dernière fois, -c’est, je crois, une chose impossible. Je me contenterai de remarquer -qu’il falloit que l’idée même des assemblées générales de la nation -fut déjà bien oubliée sous le règne de Clotaire II; puisqu’après le -supplice de Brunehaud, étant question de réformer le gouvernement, -l’assemblée qui se tint à Paris, en 615, n’étoit composée que d’évêques -et de Leudes. L’article 24, de l’ordonnance qu’elle publia, en est la -preuve; je ne le rapporterai point ici, l’ayant déjà placé dans la -remarque 13 du chapitre précédent. - -[16] _Chlothacharius rex indixerat, ut omnes ecclesiæ regni sui tertiam -partem fructuum fisco dissolverent, quod licet inviti, cum omnes -episcopi consensissent atque subscripsissent, viriliter hoc beatus -Injuriosus respuens subscribere dedignatus est, dicens: si volueris -res Dei tollere, Dominus regnum tuum velociter auferet; quia iniquum -est ut pauperes quos tuo debes alere horreo, ab eorum stipe tua horrea -repleantur._ (Greg. Tur. L. 4 C. 2.) - -Voyez dans la remarque 7 du chapitre premier, le discours ridicule -que Grégoire de Tours fait tenir à l’armée de Clovis, quand ce prince -demande qu’on lui accorde, outre sa part du butin, le vase enlevé sur -le territoire de l’église de Reims. - -_Si quis de nobis, ô Rex, justitiæ tramitem transcendere voluerit, à -te corrigi potest; si verò tu excesseris, quis te corripiet? Loquimur -enim tibi, sed si volueris, audis: si autem nolueris, quis te -condemnabit, nisi is qui se pronuntiavit esse justitiam?_ (Greg. Tur. -L. 5, C. 19.) - -[17] Il faudroit vouloir chicaner, pour ne pas convenir, avec le -président de Montesquieu, que par les noms différens de Fidelles, de -Leudes, d’Antrustions, on ne désignoit qu’un même ordre de citoyens. -J’attribue ici plusieurs prérogatives aux Leudes; et le lecteur, un peu -attentif, trouvera répandues en mille endroits de mes remarques, les -preuves de ce que j’avance. Ces Leudes étoient ce que Tacite appele les -suivans ou les compagnons du prince, et dont cet historien nous fait -un bel éloge. _Insignis nobilitas aut magna patrûm merita, principis -dignationem etiam adolescentulis assignant. Cæteri robustioribus ac -jam pridem probatis aggregantur: nec rubor inter comites aspici: -gradus quinetiam et ipse comitatus habet, judicio ejus quem sectantur -magnaque et comitum æmulatio, quibus primus apud principem suum locus; -et principum, cui plurimi et acerrimi comites. Hæc dignitas, hæ vires -magno semper electorum juvenum globo circumdari, in pace decus, in -bello præsidium._ (De Mor. Germ. C. 13.) _Cum ventum in aciem turpe -principi virtute vinci, turpe et comitatui virtutem principis non -adæquare._ (Ibid. C. 13.) - -Marculfe nous apprend par sa formule 18, du L. 1, comment on étoit -admis au nombre des Leudes. _Quia ille fidelis, Deo propitio, noster -veniens ibi, in palatio nostro, unà cum arimania sua, in manu nostra -trustem et fidelitatem nobis visus est conjurasse. Proptereà, per -præsens præceptum decernimus ac jubemus ut deinceps memoratus ille in -numero Antrustionum computetur._ Il est fâcheux que Marculfe ne nous -ait donné dans aucune de ses formules, le serment qu’on prêtoit dans -cette occasion entre les mains du roi. - -[18] _Exigunt enim à principis sui liberalitate illum bellatorem equum, -illam cruentam victricemque frameam. Nam epulæ et quamquàm incomti, -largi tamen apparatus, pro stipendio cedunt._ (_Tac. de mor. Germ. C. -14._) Les bénéfices que les rois Mérovingiens donnèrent à leurs Leudes, -furent incontestablement des terres qu’ils détachèrent des domaines -considérables qu’ils avoient acquis par leurs conquêtes, et dont ils -se dépouillèrent par pure libéralité pour récompenser les services de -leurs officiers, ou les complaisances de leurs courtisans. La preuve -de cette proposition, c’est que vers le commencement du septième -siècle, les rois de France n’avoient presque plus aucun domaine, tandis -qu’il est évident que leurs prédécesseurs avoient eu de très-grandes -possessions. - -Si les bénéfices des Mérovingiens n’avoient pas été des portions -démembrées de leur domaine, pourquoi seroient-ils appelés dans le -traité d’Andely, «des dons de la magnificence des rois»? Si les -bénéfices avoient été des récompenses politiques de l’état, dont le -prince n’auroit été que le dispensateur, pourquoi les filles et les -femmes des rois, à qui on donnoit de grandes terres en dot ou en -douaire, auroient-elles imaginé de conférer des bénéfices? C’est que -le prince donnoit son propre patrimoine, qu’elles crurent qu’il étoit -digne de leur grandeur de répandre les mêmes bienfaits. _Ut quidquid -domnus Gunthramnus rex filiæ suæ Clotildi contulit, aut adhuc, Deo -propitiante, contulerit in omnibus rebus, atque corporibus, tam in -civitatibus, quàm agris vel reditibus, in jure ac dominatione ipsius -debeat permanere; et si quid de agris fiscalibus vel speciebus, atque -præsidio pro arbitrii sui voluntate facere, aut cuiquam conferre -voluerit, in perpetuo, auxiliante Domino, conservetur, neque à quoquam -ullo unquam tempore convellatur._ Ce traité d’Andely est rapporté dans -Grégoire de Tours, (_L. 9, C. 20._) - -Penser avec quelques écrivains que les Français, dans le temps de leur -conquête, formèrent des bénéfices d’une certaine quantité de terre -pour servir de récompense aux soldats, c’est chercher la politique des -Français dans les usages romains, et non pas dans les leurs: source -intarissable d’erreurs. Quel motif auroit porté les Français à former -des bénéfices, dans un moment où chaque soldat pouvoit se faire à son -gré un patrimoine, et étoit trop satisfait du présent pour songer à -l’avenir? N’est-il pas prouvé que ce ne fut qu’après leur établissement -dans les Gaules, que les Français commencèrent à adopter quelques -usages des romains? Tandis qu’ils conquéroient, ils ne connoissoient -que les leurs. - -Mais, dira-t-on, les bénéfices militaires des empereurs romains -étoient un établissement très-sage; et si la nation Française étoit -incapable par elle-même d’en être frappée et de l’adopter, elle pouvoit -être éclairée par les lumières de Clovis, qui étoit l’ame de ses -résolutions. Je réponds que cela s’appelle conjecturer, et faire un -roman et non pas une histoire. En second lieu, je prie de remarquer que -les bénéfices militaires étoient nécessaires aux romains, parce que -leurs armées étoient composées de mercenaires entretenus aux dépens de -l’état, que les finances et les provinces de l’empire étoient épuisées; -et que, pour pourvoir à la subsistance des gens de guerre, il falloit -leur assigner des terres. - -Mais la condition des Français étoit toute différente. Pourquoi -auroient-ils imaginé l’établissement des bénéfices militaires, puisque -chez eux l’état ne donnoit aucune solde au soldat? Tout domaine que -possédoit un Français, n’étoit-il pas un vrai bénéfice militaire, -puisque tout propriétaire étoit obligé de porter les armes et de faire -la guerre à ses dépens? L’établissement des bénéfices militaires auroit -donc été superflu; Clovis, loin de l’adopter, ne devoit le regarder -que comme la ressource d’une nation qui n’est pas militaire et qui est -pauvre. Je le remarquerai en passant: quand on parle d’un peuple aussi -barbare et aussi ignorant que les premiers Français, il faut craindre -de lui prêter des vues trop réfléchies et trop compliquées; le propre -d’une pareille nation, c’est d’aller comme les événemens la poussent, -et d’obéir grossièrement à ses mœurs. - -Je ne m’arrêterai point à prouver ici que les bénéfices des -Mérovingiens étoient amovibles; c’est une vérité que le président de -Montesquieu a très-bien prouvée. (_Voyez l’esprit des lois, L. 30, C. -16._) - -[19] Il me semble que ce que nous appelons du nom de seigneurie, -c’est-à-dire, la supériorité d’une possession sur d’autres, avec le -droit de juridiction sur leurs habitans, étoit entièrement inconnu -des Français qui conquirent les Gaules. L’idée qu’ils avoient de -la liberté n’auroit pas permis à un homme libre, de leur nation, de -reconnoître un seigneur; et le pouvoir d’un maître sur son serf, ne -peut point être appelé un droit seigneurial. D’ailleurs, un peuple -presque toujours errant, qui avoit abandonné et possédé différentes -provinces en Germanie, comment auroit-il pu adopter les principes -constitutifs de nos seigneuries? Nos lois saliques et ripuaires, -qui règlent la forme des tribunaux des ducs, des comtes et de leurs -vicaires, et en prescrivent les devoirs, ne disent rien des justices -seigneuriales; elles n’existoient donc pas quand ces codes furent -rédigés. - -Si on trouve dans nos monumens les plus anciens le mot _senior_, dont -nous avons fait celui de seigneur, il est évident que les premiers -Français n’y attachoient point les mêmes idées que ce mot réveilla -depuis dans leurs descendans. Il ne signifia d’abord qu’un Leude, -qui, par son âge, étoit parvenu à la tête des conseils de la nation. -Grégoire de Tours, au lieu de _senior_, dit quelquefois _major natu_. -_Convocatis episcopis et majoribus natu laïcorum._ (Voyez le glossaire -de Ducange, au mot _senior_.) - -Rien ne peut nous faire conjecturer que les seigneuries fussent connues -en Germanie, et je prie de remarquer que si elles avoient formé une -branche du droit politique des Français, et qu’ils en eussent apporté -l’usage dans les Gaules, elles n’auroient pas encore conservé tout le -caractère d’une nouveauté sous les premiers Carlovingiens. Auroit-il -encore été douteux dans le temps de Charlemagne, si les justices -seigneuriales des ecclésiastiques devoient avoir ou non le droit -de juger à mort? _Imprimìs omnium jubendum est ut habeant ecclesiæ -justitias, tam in vita illorum qui habitant in ipsis ecclesiis, quàmque -in pecuniis et substantiis eorum._ (Cap. 4, an. 806, Art. 1.) Comment -auroit-on attendu si tard à régler cette compétence, si les justices -seigneuriales, au lieu de se former peu à peu et lentement, avoient été -connues de tout temps dans la monarchie française? - -Le droit des seigneurs étoit si peu constaté, si peu affermi, qu’on -pouvoit encore changer de seigneur et en secouer l’autorité. _Quod -nullus Seniorem suum dimittat, postquàm ab eo acceperit valente solidum -unum: excepto si eum vult occidere, aut cum baculo cædere, vel uxorem -aut filiam maculare, seu hæreditatem ei tollere._ (Cap. an. 813, Art. -16.) _Mandamus etiam ut nullus homo Seniorem suum sine justa ratione -dimittat; nec aliquis eum recipiat, nisi sicut tempore antecessorum -nostrorum consuetudo fuit._ (Cap. an. 847, Art. 3.) - -Je prie de faire attention à ce capitulaire de Charles-le-Chauve; -_Volumus etiam ut unusquisque liber homo in nostro regno, Seniorem -qualem voluerit, in nobis aut in nostris fidelibus accipiat_. (Cap. -an. 847, art. 2.) Si la coutume des seigneuries eût été apportée de -Germanie, et eût formé la constitution primitive des Français, comment -plusieurs hommes libres seroient-ils parvenus à ne point reconnoître -le seigneur, avant le règne de Charles-le-Chauve? Si les Français -avoient connu l’usage des seigneuries, en entrant dans les Gaules, -tout possesseur de terre eût été dès l’instant de la conquête, ou -possesseur d’une seigneurie, ou possesseur d’un domaine sujet à une -seigneurie, et par conséquent, on n’auroit point eu lieu, sous le règne -de Charles-le-Chauve, de faire la loi qu’on vient de lire. On me dira, -sans doute, qu’elle a rapport aux fiefs; mais qu’on fasse attention -que c’est une chose impossible. 1º. Le possesseur d’un fief n’est pas -appelé, _liber homo_. 2º. Si cette loi regardoit les fiefs, il faudroit -en conclure que toute possession devint un fief, ce qui est évidemment -faux, puisqu’on prouve que sur la fin de la seconde race, et sous les -premiers Capétiens, une grande partie des terres du royaume, étoit -possédée en roture: on le verra à la suite de cet ouvrage. - -Les expressions dont on se servit dans les capitulaires, en parlant -des justices seigneuriales, supposent qu’elles avoient été démembrées -de la juridiction ou du ressort des ducs et des comtes, et prouvent -même que ces magistrats conservoient une sorte d’inspection sur les -seigneuries, dont le territoire avoit fait autrefois partie de leur -gouvernement. _Volumus, propter justitias quæ usquemodò de parte -comitum remanserunt, quatuor tantum mensibus in anno missi nostri -legationes nostras exerceant._ (Capit. 3, an. 812. Art. 8.) _De vassis -Dominicis qui adhuc intrà casam serviunt, et tamen beneficia habere -noscuntur, statutum est ut quicumque ex eis cum domno imperatore domi -remanserint, vassallos suos casatos secum non retineant, sed cum comite -cujus Pagenses sunt, ire permittant._ (Cap. 2. an. 812. Art. 7.) _Si -vassus noster justitias non fecerit, tunc et comes et missus ad ipsius -casam sedeant et de suo vivant quòusque justitiam faciat._ (Cap. an. -779. Art. 21.) _De nostris quoque dominicis vassallis jubemus ut si -aliquis prædas egerit, comes in cujus potestate fuerit, ad emendationem -eum vocet. Qui si comitem aut missum illius audire noluerit, per -forciam illud emendare cogatur._ (Capit. Carlom. an. 882.) - -Je supprime mille raisonnemens favorables à mon opinion; et je me -borne à remarquer qu’après la conquête des Français, leur royaume -fut partagé en plusieurs duchés ou provinces. Chaque duché comprit -plusieurs comtés, et chaque comté fut divisé en plusieurs cantons, -nommés Centènes, dans chacun desquels on établit un centenier pour -y rendre la justice. Ces Centeniers, distribués dans tout le plat -pays, ne sont-ils pas une preuve que la nation ne connoissoit pas les -justices seigneuriales? Quel auroit été leur emploi, si des seigneurs -particuliers avoient administré la justice dans leur territoire? -Est-il vraisemblable que ces seigneurs eussent voulu reconnoître la -juridiction des officiers subalternes des comtes? - -Puisque les seigneuries n’étoient point une coutume apportée de -Germanie, qu’il est certain, d’un autre côté, que ni les lois ni les -coutumes des Gaulois n’en ont pu donner l’idée aux Français; elles ne -sont donc point aussi anciennes, que leur établissement en deçà du -Rhin; elle doivent donc leur origine à quelque événement, à quelque -révolution particulière. Je crois qu’elles ont dû commencer à se -former dans les temps mêmes où les rois Mérovingiens commencèrent -eux-mêmes à étendre leur autorité. Voici mes preuves. Premièrement, -nous avons une ordonnance de 595, qui suppose que quelques Leudes -avoient déjà une juridiction chez eux. _Pari conditione convenit ut si -una centena in aliâ centenâ vestigium secuta fuerit et invenerit, vel -in quibuscumque fidelium nostrorum terminis vestigium miserit._ (Cap. -de Baluze. T. 1, p. 19.) Secondement, l’ordonnance de l’assemblée de -Paris, tenue en 615, prescrit aux évêques et aux Leudes qui possédoient -des seigneuries éloignées de leur domicile ordinaire, de choisir des -hommes du lieu même, et non des étrangers, pour y rendre la justice. -_Episcopi vel Potentes qui in aliis possident regionibus, Judices vel -missos discussores de aliis Provinciis non instituant, nisi de loco qui -Justitiam percipiunt et aliis reddent._ (Art. 19.) - -Je puis m’être trompé en parlant des causes qui ont contribué à -l’établissement des seigneuries, parmi nous; mais je crois en avoir -fixé certainement l’époque. Si on m’oppose un diplome de Clovis, donné -l’an 496, en faveur de l’abbaye de Réomaux, et qui suppose qu’il y -avoit déjà des seigneuries dans ce temps-là, je répondrai que dom -Bouquet, qui nous a donné cette pièce dans son recueil, (_T. 4, p. -615_,) la croit supposée. La raison de ce critique, c’est que Clovis -ne pouvoit point en 496, donner le privilége à l’abbaye de Réomaux qui -étoit située sur les terres des rois de Bourgogne. Ce prince gratifia -simplement ce monastère de lettres de sauve-garde et de protection; et -l’acte par lequel Clotaire I, les renouvela en 516, ne contient rien -qui ait le moindre rapport direct ou indirect au droit de justice. -(_Voyez cette pièce dans Bouquet, T. 4, p. 616._) - -L’esprit des lois a acquis avec raison une si grande autorité dans -le public, qu’il est nécessaire d’examiner ici le sentiment du -président de Montesquieu, sur l’origine des seigneuries. Il ne veut -point qu’elles soient l’ouvrage de l’usurpation. «N’y a-t-il eu sur -la terre, _dit-il_, (_L. 30, C. 20_,) que les peuples descendus de la -Germanie, qui aient usurpé les droits des princes? L’histoire nous -apprend assez que d’autres peuples ont fait des entreprises sur leurs -souverains, mais on n’en voit pas naître ce que l’on a appelé les -justices des seigneurs; c’étoit donc dans le fond des usages et des -coutumes des Germains, qu’il falloit en chercher l’origine.» Qu’importe -ce que l’histoire nous apprend des autres nations; comme si tous les -peuples devoient se copier dans les entreprises qu’ils font sur leurs -souverains ou sur la puissance publique? La manière dont Loyseau -imagine que les grands usurpèrent la justice, est ridicule; mais est-ce -une chose si inconcevable, si absurde, que dans une nation aussi mal -gouvernée que les Français, et sous des princes tels que les fils de -Clovis, quelques Leudes puissans dans leurs cantons, aient pris de -l’autorité sur leurs voisins, et voulu leur tenir lieu de magistrats, -en commençant par être leurs arbitres, qu’il faille chercher l’origine -des justices des seigneurs dans les coutumes des Germains? Pourquoi le -succès de quelques Leudes n’auroit-il pas accrédité leur ambition, et -jeté les premiers fondemens d’une coutume qui, flattant la vanité et -l’avarice, devint enfin, générale dans tout le royaume? - -«La justice, continue le président de Montesquieu, fut donc dans les -fiefs anciens, (il appelle ainsi, ce que j’appelle bénéfice,) et dans -les fiefs nouveaux, un droit inhérent au fief même, un droit lucratif -qui en faisoit partie.» Mais je prendrai la liberté de demander à -Montesquieu, comment il peut trouver dans les usages des Germains, -que la justice fût attachée au fief; lui qui a dit, (_C. 3_:) «chez -les Germains, il y avoit des vassaux et non pas des fiefs. Il n’y -avoit point de fiefs, parce que les princes n’avoient point de terres -à donner; ou plutôt les fiefs étoient des chevaux de bataille, des -armes, des repas.» S’il n’y avoit point de fiefs chez les Germains, -et en effet, il n’y en avoit point, comment, par leurs coutumes, la -justice pouvoit-elle être un droit inhérent au fief? Si des chevaux -de bataille, des armes, des repas, étoient des fiefs, seroit-il -raisonnable de penser que le droit de justice fût attaché à de -pareilles choses? où auroit été le territoire de ces justices? - -Écoutons le président de Montesquieu. «Les fiefs, _dit-il_, -comprenoient de grands territoires. J’ai déjà prouvé que les rois ne -levoient rien sur les terres qui étoient le partage des Francs; encore -moins pouvoient-ils se réserver des droits sur les fiefs. Ceux qui -obtinrent des fiefs, eurent à cet égard, la jouissance la plus étendue, -ils en tirèrent tous les fruits et tous les émolumens; et comme un -des plus considérables, étoient les profits judiciaires, _Freda_, que -l’on recevoit par les usages des Francs, il suivoit que celui qui -avoit le fief, avoit aussi la justice, qui ne s’exerçoit que par des -compositions aux parens, et des profits au seigneur; elle n’étoit autre -chose que de faire payer les compositions de la loi, et celui d’exiger -les amendes de la loi.» - -De ce que les rois Mérovingiens ne levoient rien sur les terres de -leurs sujets, il me semble qu’il ne s’ensuit pas qu’ils ne pussent -se réserver aucun droit sur les fiefs ou bénéfices. C’étoient des -dons faits par générosité; et comme le prince, ainsi qu’en convient -Montesquieu lui-même avoit conservé la faculté de les reprendre à son -gré, pourquoi n’auroit-il pas pu les soumettre à quelque charge? Cette -supposition n’a rien d’extraordinaire. Je conclurois, au contraire, -des longs détails de concessions, dont sont chargées toutes les -chartes par lesquelles on conféroit un bénéfice, que les Mérovingiens -avoient coutume de se faire des réserves. Peut-être même falloit-il -que par leur nature, les bénéfices fussent soumis à quelque redevance, -puisque dans plusieurs chartes, on n’oublie point de les en exempter, -par une clause expresse. _Omnia per nostrum donitum habeant ille et -filii sui, et posteritas illorum, absque ullo censu vel alicujus -inquietudine._ (Char. an. 815, Hist. de D. Bouquet, T. 6, p. 472.) Je -trouve encore dans une charte de Charles-le-Chauve, de l’an 844, les -paroles suivantes: _Ostendit etiam nobis epistolam domni et genitoris -nostri Huldowici piissimi Augusti ad Sturmionem comitem directam ut -prædictam villam, id est, fontes, memorato Johanni absque ullo censu et -inquietudine habere dimitteret._ (Ibid. T. 8, p. 459.) - -Mais quand il seroit vrai que les premiers fils de Clovis ne se fussent -jamais réservé aucun droit sur leurs bénéfices, il ne s’ensuivroit -pas que les bénéficiers y eussent eu la justice: car, si je ne me -trompe, on peut prouver que ces princes n’avoient point de justice -particulière dans leurs domaines. Premièrement, je prie de remarquer -qu’il n’importoit, ni à leur dignité, ni à l’accroissement de leurs -finances, d’avoir de ces juges particuliers; puisqu’ils nommoient -les ducs et les comtes, et qu’ils percevoient la troisième partie de -tous les frèdes ou amendes judiciaires qui étoient payés dans tout le -royaume. En second lieu, les lois saliques et ripuaires, ni aucune -ordonnance des rois Mérovingiens, ne parlent des justices domaniales du -prince; comment donc en prouver l’existence? - -Dom Bouquet a publié dans son recueil, 14 diplomes ou chartes de -concession de bénéfices, depuis Clovis jusqu’à Clotaire II, et dans -aucune, on ne trouve rien qui ait rapport au droit de justice. Ce -silence forme un argument bien fort contre le président de Montesquieu. -Ne prouve-t-il pas, ou que les Mérovingiens n’avoient pas une justice -particulière dans leurs domaines, ou qu’ils ne la cédoient pas à -leurs bénéficiers? La charte la plus ancienne où l’on trouve une -concession de justice, est de Dagobert, en 630. (_Voyez Dom Bouquet, -T. 4, p. 628._) N’est-il pas vraisemblable que les rois voyant à cette -époque, que plusieurs prélats et plusieurs leudes s’étoient fait des -seigneuries particulières, attribuèrent à leurs bénéfices le droit de -justice pour les rendre plus considérables et en relever la dignité? -Depuis, toutes les chartes ont renfermé la concession de la justice; et -cette coutume, accréditée en peu de temps, étoit, pour ainsi dire, de -droit commun en 660, que Marculfe écrivoit ses formules. - -Encore un mot pour prouver que les premiers rois Mérovingiens n’avoient -point de justice particulière dans leurs domaines. Grégoire de Tours -parle d’un certain Pélagius, qui avoit tous les vices, et bravoit tous -les juges, parce qu’il avoit une sorte d’intendance sur les haras -d’un domaine du roi. _Fuit autem in urbe Turonicâ Pelagius quidam in -omni malitiâ exercitatus, nullum judicem metuens eo quòd jumentorum -fiscalium custodes sub ejus potestate consisterent._ (L. 8. C. 40.) -Il n’est pas surprenant que les juges publics n’osassent réprimer ce -Pélagius: ils craignoient le ressentiment d’un homme qui pouvoit leur -faire des ennemis à la cour. Mais Pélagius n’auroit pas abusé du crédit -que lui donnoit son emploi, si le principal officier d’un domaine -royal, qu’on nommoit _major villæ_, eût été dès-lors le juge de tous -les domestiques employés dans le domaine; ce juge, officier, comme lui, -du prince, et accrédité, comme lui, à la cour, auroit pu, sans crainte, -le punir de ses injustices. - -Ce ne fut que dans la suite que le _major villæ_ fut juge, et ce n’est -que dans les capitulaires de Charlemagne, qu’on lui attribue, pour la -première fois, cette qualité. _Ut unusquisque judex in suo ministerio -bonos habeat artifices, id est, fabros ferrarios, et aurifices, et -argentarios, sutores, tornatores, carpentarios, &c._ (Cap. de villis, -art. 45.) _Volumus ut de fiscalibus, vel servis nostris sive ingenuis -qui per fiscos aut villas nostras commanent, diversis hominibus plenam -et integram, qualem habuerint, reddere faciant justitiam._ (Ibid. art. -52.) _Ut unusquisque judex in eorum ministerio frequentiùs audientias -teneat et justitiam faciat, et provideat qualiter rectè familiæ nostræ -vivant._ (Ibid. art. 56.) - -Je m’arrête long-temps sur l’article de l’établissement des -seigneuries; mais il est important; et d’ailleurs, on doit ce respect -au président de Montesquieu, lorsqu’on n’est pas de son avis, -d’examiner en détail toutes ses raisons. - -«Je trouve, dit-il, dans la vie des saints, que Clovis donna à un saint -personnage, la puissance, sur un territoire de six lieues de pays, et -qu’il voulut qu’il fût libre de toute juridiction quelconque. Je crois -bien que c’est une fausseté, mais c’est une fausseté très-ancienne. Le -fond de la vie et les mensonges se rapportent aux mœurs et aux lois du -temps, et ce sont ces mœurs et ces lois que l’on cherche.» - -Montesquieu me fournit lui-même la réponse que je lui dois faire. -«Je pourrois croire, dit-il, (_L. 31, C. 32_) que les hommages -commencèrent à s’établir du temps du roi Pepin, qui est le temps où -j’ai dit que plusieurs bénéfices furent donnés à perpétuité. Mais je le -croirois avec précaution, et dans la supposition seule, que les auteurs -des annales des Francs n’aient pas été des ignorans, qui, décrivant les -cérémonies de l’acte de fidélité, que Tassillon, duc de Bavière, fit -à Pepin, aient parlé suivant les usages qu’ils voyoient pratiqués de -leur temps.» Je croirois aussi l’argument du président de Montesquieu, -très-bon, si l’historien qui raconte la générosité de Clovis, envers -un saint personnage, eût été son contemporain. Mais malheureusement -cela n’est pas; et qui me répondra qu’il n’ait pas parlé d’une donation -faite avant l’établissement des seigneuries, suivant les usages et les -formes qu’il voyoit pratiquer de son temps? - -«La loi des Ripuaires, dit encore Montesquieu, défend aux affranchis -des églises, de tenir l’assemblée où la justice se rend, ailleurs que -dans l’église où ils ont été affranchis. Les églises avoient donc des -justices sur les hommes libres, et tenoient leurs plaids, dès les -premiers temps de la monarchie.» Sans doute, que les églises avoient -une justice, dès le commencement de la monarchie, je l’ai trouvé dans -la remarque VI du chapitre précédent. Ce que règle la loi ripuaire, -citée par le président de Montesquieu, n’a rapport qu’à la juridiction -ecclésiastique, qu’il n’a confondue que par distraction, avec les -justices seigneuriales. Lorsqu’un français de la tribu des Ripuaires -vouloit affranchir son serf, suivant la loi romaine, ce qui lui étoit -permis, la cérémonie s’en faisoit dans l’église. Le serf étoit remis -entre les mains de l’évêque, qui lui donnoit des tables, ou des lettres -d’affranchissement. Cet affranchi, appelé _tabulaire_, _tabularius_, -restoit sous la protection spéciale de l’église; il lui payoit un cens -modique; et jouissant du privilége clérical, étoit justiciable de son -évêque. - -Voici le dernier argument du président de Montesquieu. «Si la justice, -dit-il, n’étoit point une dépendance des fiefs, pourquoi verroit-on -par-tout que le service du fief étoit de servir le roi ou le seigneur, -et dans leurs cours et dans leurs guerres?» Je réponds en premier -lieu, que je ne vois pas de quelle nécessité il est qu’un bénéficier -ait une justice dans son bénéfice, pour servir le roi dans ses cours -ou dans ses guerres. Secondement, il est démontré qu’avant la régence -de Charles-Martel, les bénéfices n’étoient point conférés, sous la -condition de servir le donateur. On verra les preuves de cette vérité, -dans la remarque 37 du chapitre sixième. - -[20] _Claudius Turonis accessit; et cum iter ageret, ut consuetudo est -barbarorum, auspicia intendere cœpit, ac dicere sibi esse contraria: -simulque interrogare multos, si virtus beati Martini de præsenti -manifestaretur in perfidis. Aut certè si aliquis injuriam in eum -sperantibus intulisset, si protinùs ultio sequeretur._ (Greg. Tur. L. -7, C. 29.) - -[21] Dès que les rois, en conférant des bénéfices, leur attribuèrent le -droit de justice, il fut défendu aux juges publics d’y faire aucun acte -de juridiction. (_Voyez le recueil de Dom Bouquet, t. 4, p. 628, 630, -633, et les formules 3 et 4 de Marculfe._) - - - CHAPITRE IV. - -[22] _Aiebat enim (Chilpericus) plerumque: ecce pauper remansit fiscus -noster; ecce divitiæ nostræ ad ecclesias sunt translatæ: nulli pœnitùs, -nisi soli episcopi regnant: periit honor noster et translatus est ad -episcopos civitatum._ (Greg. Tur. L. 6, C. 46.) - -[23] _Tunc indicavit ei quos in consilio haberet, aut sperneret à -conloquio; quibus se crederet, quos vitaret, quos honoraret muneribus, -quos ab honore, depelleret._ (Greg. Tur. L. 7, C. 33.) _Persæpe homines -pro facultatibus eorum punivit._ (Ibid. L. 6, C. 46.) _Illi post -prædicationem sacerdotum, de Fanis ad ecclesias sunt conversi: isti -quotidie de ecclesiis prædas detrahunt, illi sacerdotes Domini ex toto -corde venerati sunt et audierunt; isti non solum non audiunt, sed etiam -persequuntur; illi monasteria et ecclesias ditaverunt; isti eas diruunt -ac subvertunt._ (Ibid. L. 4, C. 49.) On va voir dans la note suivante -que les Mérovingiens redemandoient aux églises les bénéfices qu’ils -leur avoient donnés; puisque dans le traité d’Andely en 587, on fit un -article exprès pour remédier à cet abus. - -[24] _Quidquid ante fati reges ecclesiis aut fidelibus suis -contulerunt, aut adhuc conferre cum justitiâ, Deo propitiante, -voluerint, stabiliter conservetur; et quidquid unicuique fidelium -in utriusque regno per legem et justitiam redhibeatur, nullum -et præjudicium patiatur, sed liceat res debitas possidere atque -recipere; et si aliquid cuicumque per interregna sine culpâ sublatum -est, audientiâ habitâ restauretur. Et de eo quod per munificentias -præcedentium regum unusquisque usque ad transitum gloriosæ memoriæ -domini Chlotocharii regis possedit, cum securitate possideat: et quod -exinde fidelibus personis ablatum est, de præsenti recipiat._ (Greg. -Tur. L. 9, C. 20.) - -Il est question de savoir si cette expression, _stabiliter -conservetur_, doit s’entendre de l’hérédité établie dans les bénéfices; -ou si elle signifie seulement que le bénéficier qui en est pourvu en -jouira pendant toute sa vie. Ce qui rend la première explication plus -vraisemblable, c’est que le même traité d’Andely permet aux femmes, -aux veuves et aux filles des Mérovingiens, d’aliéner pour toujours -les terres qu’elles conféroient en bénéfices. _Ut si quid de agris -fiscalibus vel speciebus, atque præsidio pro arbitrii sui voluntate -facere, aut cuiquam conferre voluerit; in perpetuo, auxiliante Domino, -conservetur, neque à quoquam ullo unquàm tempore convellatur._ La -manière dont cet article est dressé; les expressions _in perpetuo -et ullo unquam tempore_, ne laissent aucun lieu de douter que les -bénéfices conférés par les princesses, n’aient été rendus héréditaires -dans l’assemblée d’Andely. Or, je demande pourquoi on auroit permis aux -princes de reprendre leurs bénéfices à la mort du bénéficier, tandis -qu’on ôtoit ce droit aux princesses. - -En second lieu, les ecclésiastiques ont toujours prétendu que c’est -un sacrilége, que de reprendre les biens qui avoient été consacrés -à Dieu et au culte de la religion. L’esprit du traité d’Andely est -donc, que les gratifications faites par les rois à l’église, soient -perpétuelles, irrévocables, et deviennent des propres. Mais remarquez -que l’expression _stabiliter conservetur_, se rapportant également -aux Leudes et aux églises, suppose leur condition égale à l’égard des -bénéfices; d’où il faut conclure que les bénéfices conférés aux Leudes, -ne pouvoient jamais être repris par le prince. Le traité ne fut pas -observé religieusement, mais il semble qu’on n’en peut rien conclure -contre le droit des bénéficiers. - -[25] _Cum jam Protadius, genere Romanus, vehementer ab omnibus in -palatio veneraretur, et Brunechildis stupri gratiâ eum vellet honoribus -exaltare._ (Fredeg. Chron. C. 24.) _Protadius, instigante Brunechilde, -Theudorico jubente, majordomus substituitur. Qui cum esset nimiùm -argutissimus et strenuus in cunctis, sed sæva illi fuit contrà personas -iniquitas, fisco nimium tribuens, de rebus personarum ingeniosè fiscum -vellens impellere et se ipsum ditare. Quoscumque genere nobiles -reperiret, totos humiliare conabatur, ut nullus reperiretur qui gradum -quem adripuerat, potuisset adsumere._ (Ibid. C. 27.) - -[26] _Quidquid parentes nostri anteriores principes, vel nos per -justitiam visi sumus concessisse et confirmasse, in omnibus debeat -confirmari._ (Ord. an. 615, art. 16.) Il est évident que cet article -a rapport aux conventions du traité d’Andely, et qu’il en rappelle et -en confirme les dispositions. On verroit, sans doute, que l’expression -_quidquid_, doit s’entendre des bénéfices, si les deux articles -précédens de cette ordonnance n’avoient été perdus. On ne peut -douter que ce ne soit à cette époque, que les bénéfices devinrent -incontestablement héréditaires; et l’ordonnance de Paris fut aussi -respectée, que le traité d’Andely l’avoit été peu. Tout préparoit -les esprits à cette révolution, et l’assemblée que Clotaire II tint -à Paris, étoit l’occasion la plus favorable aux intérêts des Leudes; -ce prince étoit-il en état de pouvoir leur refuser quelque chose? La -décadence où l’autorité royale tomba dès ce moment, est une preuve que -le prince ne fut plus le maître de disposer de ses bénéfices. Enfin, -l’hérédité des bénéfices étoit tellement établie, et reconnue pour être -la coutume générale, quarante-cinq ans après l’assemblée de Paris, que -Marculfe qui écrivoit dans ce temps-là, en fait une clause particulière -dans l’acte de donation des bénéfices. _Ità ut eam villam jure -proprietario ullius expectatâ judicum traditione habeat, teneat atque -possideat, et suis posteris, Domino adjuvante, ex nostrâ largitate, aut -cui voluerit ad possidendum relinquat._ (Form. 14, L. 1.) - -_Quæ unus de fidelibus ac Leodibus, suam fidem servando Domino -legitimo, interregno faciente, visus est perdidisse, generaliter absque -incommodo de rebus sibi justè debitis præcipimus revestiri._ (Ord. an. -615. Art. 17.) - -_Episcopi verò vel potentes qui in aliis possident regionibus, judices -vel missos discussores de aliis provinciis non instituant nisi de loco, -qui justitiam percipiant et aliis reddant._ (Ibid. art 19.) J’ai déjà -rapporté cet article dans une note précédente; il suppose le droit -des seigneuries établi, et le confirme. Peut-être que ce droit avoit -été formellement reconnu dans quelque ordonnance qui n’est pas venue -jusqu’à nous. - -[27] Tant que les Français furent en Germanie, il est vraisemblable que -l’assemblée du champ de Mars nommoit aux magistratures. _Eliguntur_, -dit Tacite, (C. 12,) _in iisdem Conciliis et principes qui jura -per pagos vicosque reddant_. Lorsque les principes du gouvernement -français commencèrent à s’altérer, les rois s’attribuèrent le pouvoir -de conférer les duchés et les comtés. Grégoire de Tours, (_L. 4, C. -43_,) rapporte que Péonius, comte d’Auxerre, envoya de l’argent au roi -Gontran, par son fils Mummolus, pour être continué dans son emploi; et -que le fils infidelle donna l’argent en son nom, et obtint la place de -son père. Il n’est pas besoin de multiplier ici les autorités, pour -prouver une vérité dont on ne peut douter, pour peu qu’on ait lu nos -anciens historiens, et quand on se rappelle que l’assemblée du champ -de Mars ne se tenoit plus. Le président de Montesquieu a cependant -dit quelque part, que les assemblées de la nation disposoient même des -bénéfices. - -Fredégaire nous apprend que Varnachaire, qui venoit d’être fait maire -du palais, dans le royaume de Bourgogne, après la mort de Brunehaut, -exigea de Clotaire II, qu’il lui promît, par serment, de ne lui -jamais ôter sa dignité. _Varnacharius in regno Burgundiæ substituitur -major-domus, sacramento à Chlotario accepto ne unquàm vitæ suæ -temporibus degradaretur._ (Chr. C. 42.) Si Varnachaire eût été fait -maire du palais, par les grands, Clotaire n’eût pas eu la liberté de -le déposer; et par conséquent, il eût été absurde que Varnachaire eût -exigé le serment inutile, dont parle l’historien. Il n’est pas moins -aisé de prouver que le maire du palais, et par conséquent, le roi, -dont il n’étoit encore que le ministre, nommoit aux duchés et aux -comtés; puisque Flaochatus, qui succéda à Varnachaire, écrivit à tous -les ducs du royaume de Bourgogne, pour leur promettre, par serment, -de les conserver dans la possession de leur dignité. _Flaochatus -cunctis ducibus Burgundiæ seu et pontificibus per epistolam, etiam -et sacramentis firmavit unicuique gradum honoris et dignitatem seu -amicitiam perpetuo conservare._ (Ibid Chron. C. 89.) Il n’est pas -nécessaire de remarquer que _gradum honoris_ se rapporte aux ducs, et -_amicitiam_ aux évêques. - -[28] On doit sur-tout regretter l’ordonnance de l’assemblée, que -Clotaire II convoqua à Clichy, près de Paris, la quarante-quatrième -année de son règne. Cette pièce, sans doute, seroit de la plus grande -importance, pour connoître notre ancien droit public, les progrès -de l’autorité des maires du palais et des seigneurs, et les causes -particulières de la révolution subite que souffrit la dignité des -princes Mérovingiens. - -[29] _Chlotarius cum proceribus et Leudibus Burgundiæ Træsassis -conjungitur, cum eos sollicitasset, si vellent mortuo jam Varnachario, -alium in ejusdem honoris gradum sublimare, etc._ (Fredeg. Chr. C. 43.) -Il falloit que pendant la régence, ou la mairie de Varnachaire, les -grands eussent exigé du roi, qu’ils nommeroient désormais son maire du -palais. _Flaochatus, genere Francus, majordomus in regnum Burgundiæ, -electione Ponticum et cunctorum ducum, à Nantechilde reginâ in hunc -gradum honoris nobiliter stabilitur._ (Ibid. C. 89.) - - - CHAPITRE V. - -[30] Je ne m’arrêterai pas long-temps à réfuter ici l’opinion du comte -de Boulainvilliers, sur l’origine de la noblesse, dans la monarchie -française. Il a cru que tous les Français, avant la conquête, étoient -libres et égaux, par le droit de leur naissance, et il avoit raison. -Mais après qu’ils se furent emparés des Gaules, les vainqueurs et les -vaincus, ne formant plus qu’un corps de société, on commença, selon -cet écrivain, à connoître dans la monarchie des Français, des familles -nobles et des familles roturières. Tout Français fut gentilhomme, tout -Gaulois fut roturier. Si on a lu avec quelqu’attention les remarques -précédentes, on jugera, sans peine, que cette idée ne peut être appuyée -sur aucun fondement solide. Je me borne à demander aux personnes qui -ont adopté le système du comte de Boulainvilliers, comment on peut -l’accorder avec la loi salique, qui n’exige qu’une composition de 200 -sous, pour le meurtre d’un français libre, tandis qu’elle en ordonne un -de 300 pour le meurtre d’un gaulois, convive du roi. Pourquoi le sang -d’un gentilhomme est-il moins précieux que celui d’un roturier? - -Enfin, l’abbé du Bos a une fois raison. Il prétend, (_L. 6, C. 4_), que -les Français, sous leurs premiers rois, n’étoient point partagés en -deux ordres de citoyens, comme nous le sommes aujourd’hui, en nobles -et en roturiers. Il pense qu’il n’y avoit point chez eux de familles -qui jouissent par l’avantage de la naissance, de ces droits et de ces -priviléges particuliers et distinctifs, qui constituent dans une nation -une noblesse d’origine. Toutes les prérogatives étoient personnelles, -elles n’étoient point héréditaires. Mais à peine a-t-il exposé son -sentiment, qu’il ne manque pas d’avoir tort, c’est-à-dire, qu’il gâte -une bonne cause, en la prouvant mal. - -Le président de Montesquieu, qui croit l’honneur de nos grandes -maisons intéressé à proscrire l’opinion de l’abbé du Bos, veut au -contraire, que dès le temps de la conquête, et même au-delà du Rhin, -les Français aient connu une noblesse proprement dite, et que des -familles privilégiées possédassent des droits qui les distinguoient et -les séparoient des familles communes. - -Il est vrai qu’il y a toujours eu chez les Français une classe de -citoyens appelés _Fidelles_, _Leudes_ ou _Antrustions_, et qu’ils -jouissoient, ainsi que l’a établi le président de Montesquieu, et que -je l’ai dit dans le corps de mon ouvrage, de plusieurs prérogatives -qui n’appartenoient point aux simples hommes libres. Je ne conçois -pas pourquoi l’abbé du Bos déguise cette vérité; il pouvoit en -convenir sans nuire à son systême; il le devoit, en ajoutant que ces -distinctions personnelles étoient accordées à la dignité et non pas à -la naissance des Leudes. Il pouvoit soutenir qu’on ne naissoit pas -Leude, Fidelle, Antrustion, mais qu’on le devenoit par la prestation du -serment de fidélité; ainsi que nous l’apprend Marculfe, par une formule -que j’ai déjà citée dans la remarque 65 du chapitre troisième. - -Je dois d’abord prouver que cette espèce d’ennoblissement personnel -que donnoit la prestation du serment de fidélité, ne communiquoit aux -enfans du Leude ou Antrustion, aucune prérogative particulière; et -qu’ainsi, il n’y avoit chez les Français, qu’une noblesse personnelle. -Si les droits des gentilshommes étoient les mêmes que ceux des Leudes, -c’est-à-dire, s’ils approchoient également de la personne du prince; -si, par le seul droit de leur naissance, ils pouvoient être élevés aux -premiers emplois de l’État; je prierai de m’expliquer par quel motif -les Français nés gentilshommes, prêtoient le serment de fidélité, qui -leur étoit inutile pour obtenir ces honneurs. Si les priviléges de ces -gentilshommes sont différens de ceux des Leudes qui étoient sous la -truste ou la foi du roi, je demanderai qu’on me dise pourquoi nos lois -saliques et ripuaires, si attentives à distinguer parmi les Gaulois -mêmes, différens ordres de citoyens, Gaulois convives du roi, Gaulois -possesseurs de terres, Gaulois tributaires, n’établissent aucun ordre -mitoyen entre le français libre et le Leude. Pourquoi cette noblesse -qui tient le milieu entre les simples hommes libres et les Leudes, -est-elle oubliée? pourquoi aucun de nos anciens monumens n’aide-t-il à -faire connoître, ni même à faire soupçonner son existence? - -Le président de Montesquieu répond à mes demandes, (_L. 30, C. 25_), -en disant que la prérogative distinctive des familles nobles, étoit de -prêter le serment de fidélité, ou de se recommander pour un fief ou -un bénéfice. Je cherche la preuve de cette proposition, et l’auteur -me renvoie au chapitre 23 du livre suivant. J’y cours, et je lis: -«d’abord, les hommes libres ne purent pas se recommander pour un fief, -mais ils le purent dans la suite, et je trouve que ce changement se fit -dans le temps qui s’écoula depuis le règne de Gontran, jusqu’à celui de -Charlemagne. Je le prouve par la comparaison qu’on peut faire du traité -d’Andely, passé entre Gontran, Childebert et la reine Brunehaud, et le -partage fait par Charlemagne à ses enfans, et un partage pareil, fait -par Louis-le-Débonnaire. Ces trois actes contiennent des dispositions -à peu près pareilles à l’égard des vassaux; et comme on y règle les -mêmes points, et à peu près dans les mêmes circonstances, l’esprit et -la lettre de ces trois traités se trouvent à peu près les mêmes à cet -égard. Mais pour ce qui regarde les hommes libres, il s’y trouve une -différence capitale. Ce traité d’Andely ne dit point qu’ils pussent -se recommander pour un fief, au lieu qu’on trouve, dans les partages -de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire, des clauses expresses, pour -qu’ils puissent se recommander: ce qui fait voir que depuis le traité -d’Andely, un nouvel usage s’introduisoit, par lequel les hommes libres -étoient devenus capables de cette grande prérogative. Cela dut arriver, -lorsque Charles-Martel ayant distribué les biens de l’église à ses -soldats, et les ayant donné partie en fief, partie en alleu, il se fit -une espèce de révolution dans les lois féodales.» - -Ceci demanderoit un volume entier de discussions; mais je m’arrêterai -au point essentiel et capital; et je vais prouver d’abord, qu’avant -le traité d’Andely, les hommes libres pouvoient prêter le serment de -fidélité, ou se recommander pour un bénéfice. En effet, on remarque -qu’après la conquête, le nombre des Leudes augmenta considérablement. -Il est certain que des Gaulois qui se naturalisèrent Français, furent -élevés aux dignités les plus importantes de l’état; donc que ce n’étoit -point le privilége particulier de certaines familles, de prêter le -serment de fidélité. Si avant le règne de Gontran, les hommes libres -avoient été exclus de ces honneurs, un Leudaste, né dans l’esclavage, -nourri dans les fonctions les plus viles de son état, et à qui on avoit -coupé une oreille, parce qu’il avoit voulu s’échapper de la maison -de son maître, se seroit-il élevé jusqu’à devenir comte des écuries, -sous le règne de Caribert, et ensuite comte de Tours? Ces dignités -étoient la récompense des Leudes, et donnoient à ceux qui en étoient -revêtus, le premier rang dans leur ordre; au lieu que je ne vois point -que la possession d’un bénéfice valût quelque prééminence à un Leude -bénéficier. - -Cette fortune de Leudaste n’est point de ces événemens rares qui ne -tirent pas à conséquence, et qui ne prouvent rien. La loi des ripuaires -ne les regarde point comme un scandale contraire à l’ordre ordinaire du -gouvernement, ils y étoient même tellement analogues, qu’elle fait à -cet égard, une disposition particulière. _Si quis ejusdem fiscalem quem -comitem vocant, interfecerit, 600 solidis mulctetur. Quod si puer regis -vel ex tabulario ad eum gradum ascenderit, 300 solidis._ (Leg. Rip. -Tit. 53.) On a déjà vu que par le mot Tabulaire, on entendoit un serf -affranchi dans l’église. Or, puisqu’un affranchi pouvoit être leude et -comte, et en étoit quitte pour avoir une composition moins forte qu’un -autre leude ou un comte, peut-on présumer, avec quelque vraisemblance, -qu’un homme né libre, ne fût pas admis à prêter le serment de fidélité? - -Il me semble que l’argument que le président de Montesquieu veut -tirer du silence du traité d’Andely, à l’égard des hommes libres, -ne doit pas avoir beaucoup de force. Pourquoi auroit-on dit dans ce -traité, que les hommes libres pouvoient être admis à la prestation -du serment de fidélité? Ce n’étoit point un droit contesté, personne -n’en doutoit. Sans entrer dans une discussion inutile sur les partages -de Charlemagne, et de Louis-le-Débonnaire, je répondrai que tous les -argumens que le président de Montesquieu pourroit en inférer, ne -prouvent rien contre moi; car, je conviens que du temps de Charlemagne, -il y avoit des familles nobles, et je nie seulement qu’il y en eut -avant le traité d’Andely. Il n’étoit pas question à Andely, de décider -de ceux à qui le prince donneroit des bénéfices, mais de statuer qu’il -ne pourroit pas les reprendre, après les avoir donnés. - -Est-il bien vrai que les circonstances où Charlemagne et -Louis-le-Débonnaire firent leurs partages, furent à peu près les mêmes -que celles où fut passé le traité d’Andely? Il s’agissoit sous Gontran -et Childebert de contenter les leudes avides, accoutumés à regarder -les bénéfices comme des dettes du prince, qui s’étoient fait un droit -de sa libéralité, et qui ne vouloient plus souffrir qu’il retirât -arbitrairement ses bienfaits. Quand Charlemagne et Louis-le-Débonnaire -firent le partage de leurs États, leurs vassaux ne leur faisoient -point la loi, et les bénéfices avoient pris une nouvelle forme sous la -régence de Charles-Martel, ainsi qu’on va le voir dans la suite de mes -observations. - -L’abbé du Bos rapporte un passage de la vie de Louis-le-Débonnaire, où -Tégan, s’élevant contre l’ingratitude d’Hébon, que ce prince avoit fait -archevêque de Rheims, quoiqu’il ne fût qu’affranchi, lui dit: _Fecit te -liberum non nobilem, quod impossibile est post libertatem. Vestivit te -purpurâ et pallio, et tu induisti eum cilicio._ J’abandonne de bon cœur -tous les raisonnemens de l’abbé du Bos, sur ce passage; mais j’avoue -que je ne conçois point comment le président de Montesquieu peut -prétendre que ces paroles de Tégan, _fecit te liberum non nobilem_, -prouvent formellement deux ordres de citoyens. Je voudrois, pour former -une preuve, un mot moins équivoque que celui de _nobilis_, dont on peut -se servir dans un pays même où la loi n’établiroit aucune distinction -entre les familles. Quoiqu’il en soit, le passage de Tégan signifiera -tout ce qu’on voudra, il ne forme point une objection contre moi; -puisque je ne doute pas que sous Louis-le-Débonnaire, il n’y eût, en -effet, des familles nobles. - -Je ne crois pas que mon opinion sur l’origine de la noblesse en France, -soit injurieuse au sang de nos premières familles, ni aux trois -grandes maisons qui ont successivement régné sur nous. «L’origine -de leur grandeur, _s’écrie le président de Montesquieu_, n’iroit -donc point se perdre dans l’oubli, la nuit et le temps. L’histoire -éclaireroit des siècles où elles auroient été des familles communes; -et pour que Childéric, Pepin et Hugues-Capet fussent gentilshommes, il -faudroit aller chercher leur origine parmi les Romains et les Saxons, -c’est-à-dire, parmi les nations subjuguées.» - -A ce raisonnement, je craindrois presque que la lecture de l’abbé du -Bos n’eût été contagieuse pour le président de Montesquieu. L’orgueil -de nos grandes maisons pourroit être blessé, si on leur disoit qu’il -y a eu un temps en France, où elles n’étoient qu’au rang des familles -communes, tandis que l’ordre de la noblesse étoit déjà formé; mais -qu’elles soient offensées de n’avoir pas été nobles dans le temps -qu’il n’y avoit point encore de noblesse, ce seroit une espèce de -vertige. Si c’est une mortification pour elles, je leur en demande -pardon, il faut qu’elles l’essuient; car, je n’imagine pas que le -président de Montesquieu croie que les nations aient commencé par avoir -des gentilshommes. L’égalité a d’abord dû unir les citoyens de toute -société, et la distinction des nobles et des roturiers ne peut être que -la suite de plusieurs événemens et de plusieurs révolutions, dont la -vanité de quelques citoyens profita, pour s’attribuer des prérogatives -particulières, et former une classe séparée. Il faudroit que nos -grandes maisons fussent bien difficiles à contenter, s’il ne leur -suffisoit pas d’être nobles, depuis le règne de Clotaire II. - -[31] Cet usage commença dans le temps que Marculfe écrivoit des -formules. _Jubemus ut omnes pagenses vestros, tam Francos, Romanos vel -reliquas nationes de gentes bannire et locis congruis per civitates, -vicos et castella, congregare faciatis, quatenùs præsente misso nostro -illustri viro illo, quem ex nostro latere illuc pro hoc direximus, -fidelitatem præcelso filio nostro vel nobis debeant promittere et -conjurare._ (L. 1. Form. 40.) _Ut missi nostri populum nostrum iterùm -nobis fidelitatem promittere faciant secundùm consuetudinem jamdudum -ordinatam, et ipsi aperiant et interpretentur illis hominibus qualiter -ipsum sacramentum et fidelitatem ergà nos servare debeant._ (Cap. 5, -an 822, Art. 12.) _Volumus ut missi nostri per totam legationem suam -primo omnium inquirant qui sint de liberis hominibus, qui fidelitatem -nobis nondum promissam habent, et faciant illos eam promittere, sicut -consuetudo semper fuit._ (Capit. an. 829, art. 4. Capitis 4.) - -[32] _Ideò veniens ille fidelis noster, ibi in palatio nostro, in -nostrâ vel procerum nostrorum præsentiâ, villas nuncupatas illas, -sitas in pago illo, suâ spontaneâ voluntate nobis per fistucam visus -est Werpisse, vel condonasse, in eâ ratione, si itâ convenit, ut dum -vixerit, sub nostro beneficio debeat possidere; et post suum discessum, -ejus adfuit petitio, nos ipsas villas fideli nostro illi plenâ gratiâ -visi fuimus concessisse. Quapropter per præsens discernimus præceptum, -quod perpetualiter mansurum esse jubemus, ut dummodo taliter ipsius -illius decrevit voluntas, quod ipsas villas in suprà scriptis locis -nobis voluntario ordine visus est lesouverpisse vel condonasse, et nos -prædicto viro illi ex nostro munere largitatis, sicut ipsius illius -decrevit voluntas, concessimus, hoc est, tam in terris, domibus, -accolabus, mancipiis, vineis, silvis, campis, pratis, pascuis, aquis, -aquarum discursibus, ad integrum quidquid ibidem ipsius illius -portio fuit, dum advixerit, absque aliqua diminutione de qualibet -re usufructuario ordine debeat possidere, et post ejus discessum -memoratus ille hoc habeat, teneat et possideat, et suis posteris aut -cui voluerit ad possidendum, relinquat._ (Form. 13. L. 1.) - -L’usage qui constate la formule qu’on vient de lire, est une des choses -les plus surprenantes de notre histoire. Le président de Montesquieu -en parle, (_L. 30, C. 8_,) et pour expliquer comment on fut intéressé -à dénaturer ainsi ses propres, il avance que ceux qui possédoient des -bénéfices, avoient de très-grands avantages. Il en fait l’énumération, -et ces priviléges ne sont autre chose que ceux que possédoient tous -les Leudes, en vertu de la prestation du serment de fidélité. Je défie -de pouvoir me citer un texte qui prouve, qu’avant l’hérédité des -bénéfices, les bénéficiers jouissent de quelque prérogative qui ne leur -fût pas commune avec tous les Leudes. Je sais bien que Montesquieu dit, -(_L. 30, C. 25_,) que tout Leude avoit un bénéfice, et que quand on lui -enlevoit celui qu’il possédoit, on lui en rendoit un autre; mais il -ne suffit pas d’avancer des faits, il faut les prouver. Est-il permis -de croire que les premiers Mérovingiens eussent des domaines assez -étendus pour donner un bénéfice à chaque Leude? Si la possession d’un -bénéfice donnoit des priviléges particuliers, et si tout Leude avoit -un bénéfice, quel avantage auroit-il trouvé à convertir son propre en -bénéfice? Si chaque Leude avoit en effet un bénéfice, pourquoi Gontran -auroit-il appris à son neveu ceux à qui il devoit en donner, et ceux -qu’il en devoit priver? _Quos honoraret muneribus, quos ab honore -depelleret._ Comment interprêtoit-on différens articles du traité -d’Andely et de l’ordonnance portée par l’assemblée de 615, que j’ai -rapportés dans les remarques précédentes? - -Montesquieu croit que cette coutume de changer son propre ou son alleu -en bénéfice, continua et eut sur-tout lieu dans les désordres de la -seconde race. Quoique personne ne respecte plus que moi cet illustre -écrivain, je ne puis me soumettre à son autorité, puisque je vois, au -contraire, que sous les premiers Carlovingiens, on préféroit les alleux -aux bénéfices, et que les bénéficiers tâchoient de faire passer leurs -bénéfices pour des propres. _Auditum habemus comites et alii homines -qui nostra beneficia habere videntur, comparant sibi proprietates de -ipso nostro beneficio._ (Cap. 5, an. 805, art. 7.) _Audivimus quod -alibi reddant beneficium nostrum ad alios homines in proprietatem, -et in ipso placito dato pretio comparant ipsas res iterùm sibi in -allodem._ (Ibid. art. 8.) _Ut missi nostri diligenter inquirant..... -quis de beneficio suo allodem comparavit vel struerit._ (Cap. 3. an. -812.) - -Dans les désordres de la seconde race, et qui suivirent le règne de -Louis-le-Débonnaire, il ne se donna pas un alleu pour le convertir en -fief, ou du moins, on ne pourra en citer aucun exemple. Il s’établit -alors un ordre tout nouveau dans le gouvernement de l’état, et comme -on le verra à la fin du second livre de cet ouvrage, il se forma une -relation nouvelle entre les seigneuries, et dont on ne peut tirer -aucune lumière pour éclaircir les coutumes de la première race. Si des -seigneurs, qui possédoient des terres en alleu, consentirent à les -tenir en fief, et à reconnoître un suzerain, ils ne donnèrent point -leurs domaines; ils se contentèrent de les soumettre aux devoirs du -vasselage, soit pour se faire un protecteur dans un temps où tous les -seigneurs se faisoient la guerre, soit par ce qu’ils y étoient forcés -par un voisin puissant et ambitieux. - -Il est évident que dans le temps que Marculfe écrivoit, les propres -devoient être regardés comme des biens plus sûrs, plus solides, plus -précieux que les bénéfices, qui avoient éprouvé mille révolutions -différentes. Si on voulut cependant changer son propre en bénéfices, -il falloit donc que le bénéfice conférât quelque privilége fort -estimé; et quel autre privilége pouvoit-ce être que de conférer, ainsi -que je l’ai conjecturé, une distinction particulière aux familles -bénéficiaires? - -[33] _Consecratio episcopos et reliquos Domini sacerdotes, tam à -servili quàm à cæteris adscriptis conditionibus semper liberos facit, -idcirco præcipimus ut nullus ab eis nisi divina requirat servitia._ (L. -6, Capit. art. 118.) _De his qui sæculum relinquunt propter servitium -impediendum, et tunc neutrum faciunt, ut unum è duobus eligant, aut -planiter secundùm canonicam aut secundùm regulæ institutionem vivant, -aut servitium dominicum faciant._ (Ibid. L. 5, art. 245.) _De liberis -hominibus qui ad servitium Dei se tradere volunt, ut priùs hoc uno -faciant quàm à nobis licentiam postulent. Hoc ideò quia audivimus -aliquos ex illis non tam causâ devotionis hoc fecisse, quàm pro -exercitu seu aliâ fonctione regali fugiendâ._ (Ibid. L. 1. art. 114.) - -[34] _Hortatu omnium fidelium nostrorum et maximè episcoporum ac -reliquorum sacerdotum, servis Dei per omnia omnibus armaturam portare, -vel pugnare, aut in exercitum et in hostem pergere omninò prohibuimus._ -(Cap. 1, an. 769, art. 1.) _Volumus ut nullus sacerdos in hostem -pergat, nisi duo vel tres tantùm episcopi electione cæterorum, propter -benedictionem et prædicationem, populique reconciliationem...... Hi -verò nec arma ferant nec ad pugnam pergant...... Reliqui verò qui ad -ecclesias suas remanent, suos homines benè armatos nobiscum, aut cum -quibus jusserimus, dirigant._ (Cap. 8, an. 803.) - -[35] _Qui instante antiquo hoste audivimus quosdam nos suspectos -habere, proptereà quod concessimus episcopis et sacerdotibus ac -reliquis Dei servis ut in hostes, nisi duo aut très à cæteris electi, -et sacerdotes similiter perpauci ab eis electi, non irent, sicut in -prioribus nostris continetur capitularibus, nec ad pugnam properarent, -nec arma ferrent, nec homines tam christianos quàm paganos necarent, -nec agitatores sanguinum fierent, vel quicquam contra canones facerent, -quod honores sacerdotum et res ecclesiarum auferre vel minuere eis -voluissemus; quod nullatenùs facere velle, vel facere volentibus -consentire omnes scire cupimus. Sed quantò quis eorum ampliùs suam -normam servaverit, et Deo servierit, tanto eum plus honorare et -cariorem habere volumus._ (Cap. de Baluze, T. I, p. 410.) - - - CHAPITRE VI. - -[36] On voit en effet que le fameux maire Ébroin s’autorisa d’un faux -Clovis qu’il disoit fils de Clotaire II. - -[37] C’est ici le lieu de rendre compte, en peu de mots, du systême du -président de Montesquieu sur les fiefs. Il est bien surprenant qu’avec -tant de lumières, cet écrivain soit allé chercher l’origine des fiefs -dans les coutumes des Germains. Chez les Germains, dit-il, (_L. 30, C. -3_,) il y avoit des vassaux et non pas des fiefs. Étrange proposition! -N’est-ce pas le fief qui constitue seul le vassal? «Il n’y avoit point -de fiefs, parce que les princes n’avoient point de terres à donner, -ou plutôt les fiefs étoient des chevaux de bataille, des armes, des -repas.» En se voyant forcé de regarder comme des fiefs, des chevaux -de bataille, des armes et des repas, comment Montesquieu ne s’est-il -pas aperçu qu’il étoit dans l’erreur? qu’il est dangereux de faire -un systême! «Il y avoit des vassaux, parce qu’il y avoit des hommes -fidelles qui étoient liés par leur parole.» Mais il y a eu dans toutes -les nations des hommes fidelles qui étoient liés par leur parole; et -jamais cependant personne n’a prétendu que le gouvernement des fiefs -ait été le gouvernement de toutes les nations. «Ils étoient engagés -pour la guerre, et faisoient à peu près le même service que l’on fit -depuis pour les fiefs.» Nos soldats sont donc aujourd’hui des vassaux -de la couronne; leur engagement et leur paye sont donc des fiefs. - -Après avoir pris des chevaux de bataille, des armes et des repas pour -des fiefs, il n’est pas surprenant que le président de Montesquieu -ait donné la même qualification aux dons que les rois Mérovingiens -faisoient de quelques parties de leurs domaines, et que j’ai appelés -simplement des bénéfices. Vouloir que tout don soit un fief, c’est -certainement confondre toutes les idées. Si ces mots sont synonymes, -il est inutile de rechercher l’origine des fiefs dans l’histoire des -barbares qui ont détruit l’Empire Romain; qui ne voit pas que les fiefs -seroient aussi anciens que le monde, qu’ils dureroient autant que -les sociétés, et appartiendroient également à toutes les espèces de -gouvernement? - -Le fief a toujours été défini, _quod pro beneficio Dominus dat eâ lege, -ut qui accipit, militiæ munus aliudve servitium exhibeat_. C’est cette -idée qu’on doit avoir d’un fief pour le distinguer d’un simple don, -qui fait que je n’ai donné que le nom de bénéfices aux terres que les -rois de la première race donnoient aux Leudes. En effet, ces dons -n’imposoient aucune obligation particulière au Leude qui les recevoit, -et le bénéficier n’étoit tenu qu’à ne point trahir le serment de -fidélité qu’il avoit prêté pour être admis dans la classe des Leudes, -c’est-à-dire, à ne rien faire qui fût contraire aux intérêts du prince. -_Quæ unus de fidelibus ac leodibus_, est-il dit dans l’ordonnance -publiée en 615, par l’assemblée de Paris, _suam fidem servando Domino -legitimo, interregno faciente, visus est perdidisse, generaliter absque -aliquo incommodo de rebus sibi justè debitis præcipimus revestiri_. -(Art. 17.) Si les bénéficiers du prince avoient eu à remplir quelque -devoir qui ne fût pas commun à tous les Leudes, l’ordonnance en auroit -sans doute parlé. Il n’est question que de garder sa foi, et on ne -trouve rien dans les monumens de la première race, qui invite à croire -qu’un Leude prêtât un nouveau serment lorsqu’il étoit gratifié d’un -bénéfice, ou qu’il contractât quelque nouvelle obligation, soit à -l’égard du service militaire, soit à l’égard du service domestique dans -le palais. - -Quelle autorité pourroit-on apporter pour prouver que les officiers -de la personne du prince, ou ceux qui composoient son conseil ou sa -cour de justice, n’exerçassent leurs fonctions qu’en vertu de quelque -bénéfice ou de quelque domaine qui leur auroit été donné? - -Montesquieu prétend que les bénéficiers étoient tenus au service -militaire en conséquence de leur bénéfice; mais il est prouvé, par tous -les monumens de notre histoire, que servir à la guerre n’étoit point un -devoir particulier aux bénéficiers, puisque tout citoyen étoit soldat, -et obligé d’aller à la guerre quand il étoit commandé. Si on servoit -à la guerre parce qu’on étoit bénéficier, les simples Leudes, qui -n’avoient point de bénéfice, étoient donc exempts du service militaire; -mais qui pourra jamais penser qu’une telle exemption fût le privilége -des grands d’une nation qui n’aimoit et n’estimoit que la guerre? -Comment le président de Montesquieu prouve-t-il son sentiment? Est-ce -en citant Grégoire de Tours, quelque charte, quelque loi, quelque -ordonnance des rois Mérovingiens? Non, je trouve des capitulaires -de Charlemagne, de Louis-le-Débonnaire, de Charles-le-Chauve, &c. -Je trouve jusqu’aux établissemens de S. Louis, quoiqu’il convienne -lui-même, (_L. 30, C. 7_,) que «Charles Martel fonda de nouveaux fiefs -qu’il faut bien distinguer des premiers, et (_L. 31, C. 23_,) qu’il se -fit alors une espèce de révolution dans les lois féodales.» Pourquoi -donc veut-il appliquer aux bénéfices antérieurs à Charles Martel, ce -qui ne convient qu’à ceux que ce maire créa? - -Pour satisfaire un lecteur un peu au fait de notre histoire, il ne -faut lui présenter que des autorités presque contemporaines, ou du -moins qui ne tiennent pas à des temps séparés par des révolutions -considérables. Les Français, toujours inconsidérés, inconstans et -peu attachés à leurs principes, se sont vus dans des circonstances -trop différentes sous la première, la seconde et la troisième race, -et ils ont obéi trop servilement à la bizarrerie de la fortune et -des événemens, pour qu’on puisse expliquer avec quelque sureté les -usages d’un siècle, par les lois et les coutumes du temps postérieur. -Faute de cette règle de critique, sans laquelle on s’égarera toujours -en écrivant sur l’histoire de France, le président de Montesquieu a -confondu les seigneuries, les bénéfices et les fiefs, ou a séparé des -choses qui étoient unies; de-là vient encore une obscurité dont on -ne s’aperçoit pas, quand on lit superficiellement, comme la plupart -des lecteurs, mais fatigante pour des personnes qui, lisant pour -s’instruire, veulent acquérir des vérités, et les avoir en ordre. - -Il ne faut regarder les bénéfices des Mérovingiens que comme un -établissement qui donna lieu à Charles Martel de créer des fiefs, -qui d’abord ne furent eux-mêmes qu’un établissement économique et -domestique, et qui ayant fait, ainsi que je le dirai dans le livre -suivant, des progrès très-considérables à la faveur des troubles qui -ruinèrent les successeurs de Charlemagne, devint le droit public, -général et politique de la nation. - -[38] Nous n’avons aucune des chartes par lesquelles Charles Martel -conféra des bénéfices, et c’est une grande perte pour les personnes qui -aiment l’histoire de France; car on verroit sans doute dans ces chartes -à quelles conditions il donna des bénéfices. On y trouveroit les -preuves les plus complètes de la révolution arrivée sous sa régence, -dans une partie de l’administration qui avoit déjà excité tant de -troubles et éprouvé plusieurs changemens. - -On a vu, dans le corps même de mon ouvrage, les raisons qui purent -déterminer Charles Martel à imposer des devoirs particuliers à ses -bénéficiers: à ces motifs, j’en ajouterai ici un nouveau, c’est que -ce seigneur se trouvoit dans une situation toute différente de celle -des rois Mérovingiens. Ceux-ci, par une suite naturelle des anciens -principes du gouvernement, avoient des Leudes accoutumés à leur être -attachés. On ne leur contestoit point d’être le centre de la puissance -publique: leurs intérêts étoient dans le fond les mêmes que ceux de la -nation. Charles Martel, au contraire, comme duc d’Austrasie, et maire -de Bourgogne et de Neustrie, ne possédoit qu’une dignité nouvelle et -suspecte à une grande partie des Français. Ne voulant point voir de -roi au-dessus de lui, et gouvernant sa nation avec un sceptre de fer, -il eut besoin, pour affermir sa fortune, de se faire des soldats qui -n’appartinssent qu’à lui, qui fussent obligés de défendre ses intérêts -personnels, et trouvassent dans son armée et dans son palais ce qui -pouvoit satisfaire à la fois leur avarice et leur ambition. - -Les motifs raisonnables de faire une chose ne sont qu’une foible preuve -qu’elle ait été faite, quand on parle des hommes en général; mais il -n’en est pas de même lorsqu’il est question d’un homme aussi habile que -Charles Martel. - -La première preuve que les bénéfices de Charles Martel furent conférés -sous la condition de le servir dans son palais et dans ses guerres, -c’est que ses bénéficiers commencèrent à être appelés vassaux, mot qui -jusques-là n’avoit signifié qu’un domestique. Voyez le glossaire de -du Cange, au mot _vassas_. Pourquoi ces bénéficiers auroient-ils été -appelés vassaux, s’il n’y avoit eu une certaine ressemblance entre les -devoirs auxquels Charles Martel les soumit, et ceux de la domesticité? - -Avant la régence de ce maire, rien n’indique, ainsi que je l’ai déjà -dit, que les bénéficiers contractassent de nouvelles obligations, et -fussent spécialement engagés à remplir de certains devoirs; après -cette époque, mille et mille monumens, au contraire, le disent, et -pour ne pas ennuyer le lecteur, je n’en citerai ici que quelques-uns. -_Quicumque ex eis qui beneficium principis habent, parem suum contrà -hostes communes in exercitum pergentem dimiserit, et cum eo ire aut -stare noluerit, honorem suum et beneficium perdat._ (Cap. 2, an. 812, -art. 5.) _De vassis dominicis qui adhuc intrà casam serviunt, et tamen -beneficia habere noscuntur, statutum est ut quicumque ex eis cum -domno imperatore domi remanserint, Vassallos suos casatos secum non -retineant, sed cum comite cujus Pagenses sunt, ire permittant._ (Ibid. -art. 7.) _Concedimus_, dit Charles-le-Chauve dans une charte, _cuidam -fideli nostro, nomine Rivelongo, sub devotione servitii sui, quasdam -res juris nostri sitas, &c._ (Voyez dom Bouquet, T. 8, p. 835.) Mes -remarques sur le second livre seront remplies de passages qui prouvent -la même vérité. - -_Frumoldus..... magis infirmitate quàm senectute confectus.... habet -beneficium non grande in Burgundiâ, in pago Genawense ubi pater ejus -comes fuit, et timet illud perdere, nisi vestra benignitas illi -opituletur, eo quòd præ infirmitate quâ premitur, ad palatium venire -non potest._ (Epist. Eginh. Dom Bouquet, Tom. 6, p. 374.) - -_Vassus dominicus..... morbo pedum et senectute gravis volebat venire -ad dominum imperatorem, sed non potuit propter infirmitatem suam. -Cum primùm potuerit, veniet ad servitium ejus. Interim postulat ut -sibi liceat beneficium suum habere, quod ei dominus Karolus dedit in -Burgundia in pago Genawense usquedum ille ad præsentiam ejus venerit, -ac se in manus ejus commandaverit._ (Epist. Eginh. Dom. Bouquet, T. 6, -p. 375.) - -Voici en quels termes Éginhard demande un bénéfice pour un de ses -amis. _Est enim homo nobilis et bonæ fidei, bene quoque doctus ad -serviendum utilius in qualicumque negotio quod ei injunctum fuerit. -Servivit enim avo et patri vestro fideliter et strenuè._ (Ibid.) Enfin, -les bénéfices, à cause des services domestiques, avoient tellement -changé de nature, qu’Éthicon, frère de l’impératrice Judith, vit avec -indignation que son fils eut reçu en bénéfice quatre mille manoirs de -terre dans la Haute Bavière; il crut sa maison dégradée. - -[39] _Igitur memoratus Princeps (Carolus Martellus) consilio optimatum -suorum, filiis suis regna dividit._ (Cont. Fred. Part. 3.) - - - CHAPITRE VII. - -[40] _Nam pulsis Romanis quid aliud quam bella omnium inter se gentium -existent._ (Hist. L. 4.) - -[41] Voyez le code des Bourguignons et celui des Visigoths. - -[42] _Ecce pactiones quæ inter nos (Gunthramnum et Chilpericum) factæ -sunt, ut quisquis sine fratris voluntate Parisius urbem ingrederetur, -amitteret partem suam, essetque Polyoctus martyr, cum Hilario atque -Martino confessoribus, judex ac retributor ejus._ (Greg. Tur. L. 7, C. -6.) La ville de Marseille appartenoit de même en commun à Gontran et à -Childebert. (_Voyez Greg. de T. L. 6, C. 11._) - - _Fin des Remarques du Livre premier._ - - - REMARQUES ET PREUVES - DES - _Observations sur l’histoire de France_. - - LIVRE SECOND. - - CHAPITRE PREMIER. - -[43] L’exemple d’un grand a toujours été plus contagieux chez les -Français que par-tout ailleurs; et quand Charles Martel n’auroit tiré -aucun avantage des bénéfices qu’il conféra en son nom, la vanité toute -seule auroit porté d’autres seigneurs à faire des vassaux. Je ne me -rappele aucun monument de notre histoire, antérieur à la régence de -Charles Martel, où il soit parlé des vassaux qu’avoient les évêques, -les abbés, les comtes et les autres seigneurs; après cette époque, -tout, au contraire, en est plein. - -Un capitulaire de Pepin, de l’an 757, art. 6, dit: _Homo Francus -accepit beneficium de seniore suo, et duxit secum suum vassallum, -etc. Ut vassi nostri et vassi episcoporum, abbatum, abbatissarum et -comitum qui anno præsente in hostes non fuerunt, Heribannum rewadient._ -(Cap. L. 4. Art. 20.) _Volumus atque jubemus ut vassalli episcoporum, -abbatum, abbatissarum atque comitum et vassorum nostrorum talem legem -et justitiam apud seniores suos habeant, etc._ (Cap. Car. Cal. Baluze. -T. 2. p. 215.) - -Je pourrois citer ici plusieurs autres autorités; mais pour abréger, -je me contenterai de renvoyer à une charte de l’an 869, intitulée: -_Præceptum Caroli-Calvi pro Dodone Vasso Otgerii. Libuit celsitudini -nostræ, cuidam fideli nostro Dodone, Vasso Otgerii fidelis nostri, de -quibusdam rebus nostræ proprietatis honorare atque in ipsius jure ac -potestate conferre._ (Capit. Baluze. T. 2, p. 1488.) - -Je continue à me servir du mot de bénéfice dans l’histoire des premiers -rois de la seconde race, parce que celui de fief ne commença à être -en usage que vers le temps de Charles-le-Simple. Voyez le Glossaire -de Ducange, au mot _Feudum_. Ce savant auteur remarque que les pièces -d’une date antérieure au règne de Charles-le-Simple, dans lesquelles -on trouve cette expression, sont suspectes aux yeux des critiques. Les -devoirs de ces vassaux des seigneurs étoient de les accompagner à la -guerre, de soutenir leurs querelles particulières et en les servant -dans leurs maisons, de leur former une cour brillante. - -[44] _Tria tantum Francorum regna esse cœperunt; Burgundia Gunthramni, -Neustria Chilperici, Austria Sigiberti. Nec pleura deindè Merovei -posteris dominantibus fuerunt. Posteà Chlotharius junior totius Franciæ -potens, retentâ sibi Neustriâ atque Burgundiâ, Dagobertum filium suum -regem Austrasiorum constituendum curavit: Atque ex eo Neustria ac -Burgundia semper, dum Merovingi apud Francos regnârunt, uni principi -paruêre. Quare Theodoricum quidem Chlodovei minoris filium minimum, -regnantibus fratribus suis, Chlotario in Neustria atque Burgundia, -Childerico in Austria, privatum egisse, haudquaquàm mirum fuit. Nec -enim regnum ullum supererat quod ipsi daretur._ (Had. Vales Req. Franc. -L. 22.) - -[45] _Omnes optimates suos, duces et comites Francorum, episcopos -quoque ac sacerdotes ad se venire præcipit (Pipinus). Ibique unà cum -consensu procerum suorum æquali sorte inter duos filios Karolum et -Karlomannum, regnum Francorum paterno jure divisit._ (Annal. Metens. -Cap. de an. 768.) - -Le nouvel ordre de succession dont j’ai parlé dans mon ouvrage, -est évidemment prouvé par les lois de Charlemagne et de -Louis-le-Débonnaire. _Quod si talis filius cuilibet istorum trium -fratrum natus fuerit, quem populus eligere velit ut patri suo succedat -in regni hereditate, volumus ut hoc consentiant patri ipsius pueri, ut -regnare permittant filium fratris sui in portione regni quam pater ejus -et frater eorum obtinuit._ (Chart. Divis. Imp. Car. Mag. An. 806. Art. -5.) _Si verò aliquis illorum decedens, legitimos filios reliquerit, -non inter eos potestas ipsa dividatur; sed potiùs populus pariter -conveniens, unum ex eis, quem dominus voluerit, eligat._ (Chart. Divis. -Imp. Lud. Pii. Art. 14.) _Monemus etiam totius populi nostri devotionem -et sincerissimæ fidei pene apud omnes populos famosissimam firmitatem, -ut si is filius noster, qui nobis divino nutu successerit, absque -liberis legitimis rebus humanis excesserit, propter omnium salutem -et ecclesiæ tranquillitatem et imperii unitatem, in eligendo uno ex -liberis nostris, si superstites fratri suo fuerint, eam quam in illius -electione fecimus conditionem imitentur._ (Ibid. Art. 18.) - -Voyez dans le recueil de Baluze, le troisième article du capitulaire -que Charles-le-Chauve publia l’an 859, et le serment que Louis-le-Bègue -fit à son couronnement: _Ego Hludowicus misericordiâ Domini Dei nostri -et electione populi, rex constitutus, promitto, etc._ - -Le P. Daniel prétend, dans sa préface historique, que la couronne -devint purement élective sous les rois de la seconde race; et que les -Français, en élevant Pepin sur le trône, ne s’étoient point engagés -à choisir toujours leurs rois dans sa famille. Comment accorder une -pareille opinion avec les passages qu’on vient de lire? Le grand -argument de cet historien infidelle, c’est que le pape Etienne ne fait -pas mention de ce pacte dans le discours qu’il prononça au sacre de -Pepin et de ses fils. Le pape eut sans doute ses raisons pour se taire -sur cet article; et il n’est pas difficile de les deviner. Convenoit-il -de faire valoir ce serment au milieu d’une cérémonie qui rappeloit à -tous les esprits que les Français avoient violé celui qu’ils avoient -fait aux princes Mérovingiens? Mais je veux que le pape Etienne n’ait -eu aucun motif de passer sous silence le serment des Français au -couronnement de Pepin; de quelle force peut être une preuve négative -qui est démentie par les autorités les plus graves? - -Le silence du pape ne peut donc rien prouver contre les droits de la -famille de Pepin, sur-tout quand on voit que ce même pape les reconnoît -et les établit lui-même de la manière la plus forte. Une pièce imprimée -dans le recueil de Dom Bouquet, (_T. 5, p. 9_,) ne permet pas d’en -douter. _Francorum principes benedictione et spiritûs sancti gratiâ -confirmavit; et tali omnes interdictu et excommunicationis lege -constrinxit, ut numquàm de alterius lumbis regem in ævo præsumant -eligere, sed ex ipsorum._ Le quatrième et le cinquième argumens du P. -Daniel prouvent que la couronne étoit élective, mais ne détruisent -point ce que j’ai avancé, que l’élection devoit regarder un prince de -la maison de Pepin. Ce qu’il ajoute au sujet de Boson, de Rodolphe, -d’Eude, etc. qui se firent couronner rois, démontre seulement qu’il y -avoit des usurpateurs, ce que personne n’ignore; et que les princes de -la seconde race, tombés enfin dans le même avilissement que ceux de -la première, et aussi incapables qu’eux de faire respecter les lois -anciennes, et de conserver leur dignité, alloient subir le même sort et -perdre le trône. Je n’en dis pas davantage; il est fâcheux d’avoir à -réfuter un historien qui se trompe de propos délibéré. - - - CHAPITRE II. - -[46] _Maxima ex parte civitates et episcopales sedes traditæ sunt -laicis cupidis ad possidendum, vel clericis scortatoribus et publicanis -seculariter ad perfruendum... inveniuntur etiam quidam inter eos -episcopi, qui licèt se fornicarios et adulteros dicant non esse, sont -tamen ebriosi vel venatores, pugnant in exercitu armati, et effundunt -propriâ manu sanguinem hominum, sive paganorum, sive Christianorum._ -C’est ainsi que S. Boniface écrivoit au pape Zacharie en 742. Voyez Dom -Bouquet, T. 4, pag. 34. - -[47] _Consuetudo autem nunc temporis talis erat, ut non sæpiùs, sed -bis in anno placita duo tenerentur._ (Hincm. de Ord. Pal. C. 29.) _Ut -ad mallum venire nemo tardet, primùm circa æstatem, secundo circa -autumnum._ (Capit. 1, an. 769, art. 12.) On voit par cette loi que les -Français conservoient toujours leur ancienne indifférence pour leurs -assemblées. Par les mots _placita_ et _mallum_, dont on se servoit -ordinairement pour désigner les plaids ou assises de justice, dans -lesquels les rois, les ducs, les comtes et leurs officiers jugeoient -les affaires des particuliers, il faut entendre ici les assemblées -de la nation, qu’Eginhard appelle dans ses annales, _conventus -generalis_. On n’en doutera pas, si on jette les yeux sur l’ouvrage -d’Hincmar, que je viens de citer. _Placita_ et _mallum_ sont employés -ici par extension, parce que dans ces assemblées générales, on jugeoit -quelquefois les affaires majeures qui intéressoient la tranquillité -publique, comme l’infidélité de Tassillon, duc des Bavarrois, et la -révolte de Bernard, roi d’Italie. - -Tout le monde sait que c’est dans une assemblée de la nation, tenue -à Nimègue en 831, que la femme de Louis-le-Débonnaire se purgea -des accusations intentées contre elle par ses beaux-fils. Il est -évident que les deux passages que je viens de citer, ne peuvent point -s’entendre de la cour de justice du roi, qui se tenoit bien plus -souvent, ainsi que nous l’apprennent plusieurs pièces anciennes, -et principalement une lettre des empereurs Louis-le-Débonnaire et -Lothaire. _Sciatis ob hanc causam nos velle per singulas hebdomadas -uno die in palatio nostro ad causas audiendas sedere._ (Dom Bouquet T. -6, p. 343.) J’ai cru cette remarque nécessaire, parce que j’ai vu que -plusieurs écrivains confondent les assemblées de la nation avec la cour -de justice du roi; et que cette erreur, toute grossière qu’elle est, -est adoptée par bien des personnes, et jette une confusion extrême dans -notre histoire. - -[48] Quelques écrivains croient que le peuple n’entra point dans -les assemblées du champ de Mai, sous la seconde race; il suffira de -rapporter ici quelques autorités pour détromper de cette erreur. -_Si tempus serenum erat, sin autem, intrà diversa loca distincta -erant, ubi et hi abundanter segregati semotim; et cætera multitudo -separatim residere potuissent, priùs tamen cæteræ inferiores personæ -interesse minimè potuissent. Quæ utraque tamen seniorum susceptacula -sic in duobus divisa erant, ut primò omnes episcopi; abbates vel -hujusmodi honorificentiores clerici, absque ullâ laicorum commixtione -congregarentur. Similiter comites vel hujusmodi principes sibimet -honorificabiliter à cætera multitudine primo mane segregarentur._ -(Hinc. de Ord. Pal. C. 35.) Par l’expression, _cætera multitudo_, on -ne peut entendre que le peuple, ou ce que nous avons depuis appelé le -tiers-état. _Vult dominus imperator ut in tale placitum quale ille nunc -jusserit, veniat unusquisque comes, et adducat secum duodecim scabinos, -si tanti fuerint, sin autem, de melioribus hominibus illius comitatûs -suppleat numerum duodenarium, et advocati, tam episcoporum, abbatum -et abbatissarum ut eis veniant._ (Cap. 2, an. 819, art. 2.) Voilà les -personnes comprises par le _cætera multitudo_ d’Hincmar. Il ne peut y -avoir de difficulté sur la condition de ces scabins ou rachinbourgs. -J’en ai parlé dans le livre précédent; c’étoient les assesseurs des -juges, et le peuple les nommoit. Pour les avoués des églises, ils -n’étoient encore dans ce temps-là que des hommes du peuple, des espèces -d’intendans d’un évêque ou d’un monastère. Ce n’est que vers la fin de -la seconde race, ou au commencement de la troisième, que les seigneurs -ne dédaignèrent pas ce titre, qui les constituoit capitaines des -milices de l’église dont ils étoient avoués. Les advoueries devinrent -des fiefs considérables, et pareils aux Vidamies. Voyez le Glossaire de -Ducange au mot _advocatus_. - -_Ut populus interrogetur de capitulis quæ in lege noviter addita sunt, -et postquàm omnes consenserint, subscriptiones et manufirmationes -suas in ipsis capitulis faciant._ (Cap. 3, an 803.) _Hæc Capitula -Domnus Hludowicus imperator, anno imperii quinto cum universo cœtu -populi in Aquigrani Palatio promulgavit._ (Prol. Cap. 1, an 816.) Il -faut remarquer que dans les ordonnances publiées par les assemblées -précédentes, où il n’y avoit que des prélats et des seigneurs, on ne -s’exprimoit point ainsi; on n’y trouve jamais le mot _Populus_. Les -annales de S. Bertin disent que le peuple assista à l’assemblée tenue à -Nimègue en 831. - -_Ego Agobardus, Lugdunensis ecclesiæ indignus episcopus, interfui -venerabili conventui apud palatium quod nuncupatur compendium. -Qui ubique conventus extitit ex reverendissimis episcopis et -magnificentissimis viris illustribus, collegio quoque abbatum et -comitum, promiscuæque ætatis et dignitatis populo._ C’est l’assemblée -de 833. (_Voyez Dom Bouquet, T. 6, p. 246._) Je ne finirois point, -si je voulois rapporter ici tous les passages de nos anciens monumens -qui prouvent que le peuple entroit au champ de Mai; on en trouvera -plusieurs répandus çà et là dans les remarques du présent livre; je -prie le lecteur d’y faire attention. - -[49] _Aliud placitum cum senioribus tantùm et præcipuis consiliariis -habebatur._ (Hincm. de Ord. Pal. C. 30.) C’est toujours ce traité -précieux d’Hincmar, que je cite dans ce chapitre. - -[50] Les lois saliques et ripuaires, et les ordonnances des premiers -rois Mérovingiens qui sont venues jusqu’à nous, ne sont point -intitulées au nom du prince. (_Voyez les capitulaires de Baluze et le -recueil des historiens de France, par Dom Bouquet._) Childebert, en -595, mit le premier son nom à la tête d’une ordonnance; _Childebertus, -rex Francorum vir inluster_. Cette nouveauté étoit une suite des -progrès que l’autorité royale avoit faits depuis Clovis. Elle fut -vraisemblablement inspirée à Childebert par les Leudes Gaulois -d’origine, qui étoient accoutumés à voir le nom des empereurs à la tête -des ordonnances. - -[51] _Capitula quæ præterito anno legi Salicæ cum omnium consensu -addenda esse censuimus._ (Cap. an. 801.) _Generaliter omnes admonemus -ut capitula quæ præterito anno legi Salicæ per omnium consensum -addenda esse censuimus, jam non ulteriùs capitula, sed tantùm Lex -dicantur, immò pro lege teneantur._ (Capit. an. 821, art. 5.) -_Capitularia patris nostri quæ Franci pro lege tenenda judicaverunt._ -(Capit. an. 837.) _Lex consensu populi fit et constitutione Regis._ -(Capit. an. 864. art. 6.) - -[52] Hincmar, en parlant des malversations des comtes, établit -très-bien cette différence entre les lois et les capitulaires -simplement provisionnels, et qui n’étoient pas revêtus de l’autorité -législative. _Quandò enim sperant aliquid lucrari, ad legem se -convertunt; quandò verò per legem non æstimant acquirere, ad capitula -confugiunt; sicque interdum fit, ut nec capitula pleniter conserventur, -sed pro nihilo habeantur, nec Lex._ J’ajouterai encore ici une -autorité, qui ne laissera aucun doute sur cette matière. _Ut si missi -nostri talem causam in illâ terrâ invenerint quam ad debitum finem, -neque per ista capitula, nec per capitula progenitorum nostrorum, -neque per legalia capitula perducere possint, nobis rationabiliter et -veraciter remandare procurent, ut nos illis remandemus qualiter indè -agere debeant._ (Edict. apud. Tusiacum. an. 865. art. 15.) - -Les règlemens particuliers et provisionnels avoient une -très-grande autorité, ainsi que nous l’apprend un capitulaire de -Charles-le-Chauve. _Ut nemo despiciat Litteras nostrâ auctoritate aut -filii nostri nomine signatas, vel eorum quos in hoc Regno cum illo -dimittimus: neque inobediens sit quæ sibi mandata fuerunt. Quod si -præsumpserit, ità mulctetur, sicut in capitulari avi et domni genitoris -nostri continetur._ (Cap. an. 877. art. 21.) J’avertis les lecteurs qui -veulent faire une étude sérieuse de notre ancienne histoire, d’avoir -une attention particulière à distinguer les capitulaires législatifs, -de ceux qui n’ont été que des réglemens provisionnels. On peut les -connoître à différentes marques. Leur date, la matière qu’ils traitent, -leur forme, peuvent aider à faire cette différence. Quelquefois un -capitulaire en indique un qui n’est que provisionnel, et un autre -qui a titre de loi. Sous Charlemagne, on trouve peu des premiers; -ils sont plus fréquens sous Louis-le-Débonnaire, et très-communs -sous Charles-le-Chauve; c’est que Charlemagne étoit un très-grand -prince, Louis-le-Débonnaire un homme médiocre, et Charles-le-Chauve -un prince absolument incapable de régner. Sous Charlemagne le -gouvernement se formoit; sous Louis-le-Débonnaire il se déformoit; sous -Charles-le-Chauve il n’existoit plus. - -[53] _Cum omnes capitalem sententiam proclamarent, rex, misericordiâ -motus, eo quòd consanguineus esset, obtinuit ab ipsis Dei et suis -fidelibus ut non moriretur._ (Ann. Meten. an. 788.) _Dixit enim -Dominus rex in eâdem synodo ut à sede apostolicâ, id est, ab Adriano -pontifice licentiam habuisset, ut Angilramnum Archiepiscopum in suo -palatio assiduè haberet propter utilitates ecclesiasticas; deprecatus -est eamdem synodum ut eodem modo sicut Angilramnum habuerat, ità -etiam Hildeboldum episcopum habere debuisset; quia et de eodem, -sicut et de Angilramno apostolicam licentiam habebat. Omnis synodus -consensit, et placuit eis eum in palatio esse debere propter -utilitates ecclesiasticas._ (Cap. Francofordiensis, an. 794, art. 53.) -L’apocrisiaire avoit l’intendance générale des affaires de la religion -dans le palais. Il étoit encore chef ou président, sous le roi, de la -cour supérieure de justice, quand on y jugeoit quelque procès dans -lequel un ecclésiastique étoit partie. Le comte du palais en étoit chef -ou président, sous le roi, quand on y jugeoit les différends des laïcs. -(_Voyez Hincmar, de Ord. Pal. C. 13 et suivans._) - -_Quapropter et nostros ad vos direximus missos, qui ex nostri nominis -auctoritate unà vobiscum corrigerent quæ corrigenda essent, sed -et aliqua capitula ex canonicis institutionibus, quæ magis nobis -necessaria videbuntur, subjunximus. Ne aliquis, quæso, Prælatis -admonitionem esse præsumptiosam judicet, quâ nos errata corrigere, -superflua abscidere, recta coactare studeamus. Sed magis benevolo -caritatis animo suscipiat: nam legimus in regnorum libris quomodo -sanctus Josias rex, etc._ (Voyez les Capit. de Baluze, T. 1, pag. 703.) - -[54] _Volumus propter justitias quæ usquemodò de parte comitum -remanserunt, quatuor tantum mensibus ii anno missi nostri legationes -nostras exerceant, in hieme januario, in verno Aprili, in æstate Julio, -in autumno Octobrio, cæteris verò mensibus unusquisque comitum placitum -suum habeat et justitias faciat._ (Capit. 3, an. 812, art. 4.) - -_Itaque volumus ut medio menso Maio conveniant iidem missi, unusquisque -in sua legatione cum omnibus episcopis, abbatibus, comitibus ac vassis -nostris, advocatis, ac vice-dominis abbatissarum, nec non et eorum qui -propter aliquam inevitabilem necessitatem ipsi venire ad locum unum. -Et si necesse fuerit, propter opportunitatem conveniendi in duobus -vel tribus locis, vel maximè propter pauperes populi, idem conventus -habeatur qui omnibus congruat. Et habeat unusquisque comes vicarios et -centenarios suos necnon et de primis scabineis suis tres aut quatuor. -Et in eo conventu primùm christianæ religionis et ecclesiastici ordinis -collatio fiat. Deinde inquirant missi nostri ab universis qualiter -unusquisque illorum qui ad hoc à nobis constituti sunt, officium sibi -commissum, secundùm dei voluntatem ac jussionem nostram, administret -in populo, et quàm concordes atque unanimes ad hoc sint, vel qualiter -vicissim sibi auxilium ferant ad ministeria sua peragenda._ (Cap. an. -823, art 28.) - -Ce capitulaire est de Louis-le-Débonnaire; mais on peut et on -doit même, sans crainte de se tromper, attribuer à Charlemagne -l’établissement des états provinciaux dont je parle. Je prie de faire -attention qu’on ne peut rien inférer contre mon sentiment, du silence -des capitulaires de Charlemagne au sujet de ces états, puisqu’il s’en -est perdu un assez grand nombre, et qu’il s’en faut beaucoup que nous -ayons un corps complet de sa législation ou de son administration. En -second lieu, il seroit difficile de croire que les états provinciaux -fussent l’ouvrage de Louis-le-Débonnaire. Cet établissement, on le -verra dans le quatrième chapitre de ce livre, n’a aucune analogie avec -le reste de la conduite de ce prince, ou du moins avec la politique -des personnes qui le gouvernoient. Charlemagne vouloit être instruit -de tout, parce qu’il vouloit remédier à tout, et qu’il se sentoit les -talens nécessaires pour réussir. Il favorisoit en toute occasion la -liberté de la nation. Louis-le-Débonnaire craignoit au contraire d’être -instruit des abus auxquels il n’avoit pas l’art d’apporter un remède -efficace; et les ministres de son autorité ne songeoient qu’à l’étendre -et en abuser. - -En troisième lieu, ma conjecture paroît d’autant mieux fondée, que -Louis-le-Débonnaire avertit quelquefois dans ses capitulaires, qu’il -ne fait que copier ceux de son père; et on s’en appercevroit bien sans -qu’il le dît, sur-tout dans les occasions où il paroît s’élever au -dessus de lui-même et avoir de grandes vues. _Ut omnis episcopus, abbas -et comes, exceptâ infirmitate vel nostrâ jussione, nullam excusationem -habeat quin ad Placitum Missorum nostrorum veniat, aut talem Vicarium -suum mittat qui in omni causâ pro illo reddere rationem possit._ (Cap. -5. an. 819, art. 28.) - -[55] _Statuimus quoque cum consilio servorum Dei et populi christiani, -propter imminentia bella et persecutiones cæterarum gentium quæ -in circuitu nostro sunt, ut sub precario et censu aliquam partem -ecclesialis pecuniæ in adjutorium exercitûs nostri, cum indulgentia -Dei, aliquanto tempore retineamus, eâ conditione, ut annis singulis -de unaquaque casata solidus, id est, duodecim denarii ad ecclesiam -vel monasterium reddantur; eo modo ut si moriatur ille cui pecunia -commodata fuit, ecclesia cum propriâ pecuniâ revestita sit. Et -iterum, si necessitas cogat, aut princeps jubeat, precarium renovetur -et rescribatur novum. Et omninò observetur ut ecclesiæ vel monasteria -penuriam non patiantur quorum pecunia in precario posita est; sed si -paupertas cogat, ecclesiæ vel domui Dei reddatur integra possessio._ -(C. 2. an. 743.) - -Cet usage des précaires n’étoit pas nouveau sous Pepin. Dom Bouquet -nous a donné dans son recueil, (_T. 4, p. 687_,) un diplome de -Dagobert III, qui renouvelle les précaires établis par les rois ses -prédécesseurs. (Voyez la pièce intitulée: _Præceptum Dagoberti III -regis quod facit super precarium de monasterio Anisolæ, Ibboleno -abbati._) - -[56] _Ita ut episcopo decedente, in loco ipsius, qui à metropolitano -ordinari debet cum provincialibus, à clero et populo eligatur; et -si persona condigna fuerit, per ordinationem principis ordinetur; -vel certè si de palatio eligitur, per meritum personæ et doctrinæ -ordinetur._ (Ord. an. 615, art. 1.) Marculfe nous a donné la formule -par laquelle les rois Mérovingiens nommoient à un évêché, ou plutôt -ordonnoient au métropolitain de sacrer le candidat qu’ils lui -adressoient. - -_Domino sancto, sedis apostolicæ dignitate colendo, in Christo patri -illi episcopo, ille rex Credimus jam ad vestram reverentiam pervenisse -sanctæ recordationis illius urbis antistitem evocatione divinâ de -præsentis sæculi luce migrasse. De cujus successore sollicitudine -integrâ, cum pontificibus, vel primatibus populi nostri pertractantes, -decrevimus illustri viro illi, aut venerabili viro illi, ad præfatam -urbem pontificalem regulariter Christo auspice committere dignitatem; -et ideò salutationum jura digno debita honore solventes, petimus ut cum -ad vos pervenerit, ipsum ut ordo postulat, benedici vestra sanctitas -non moretur, et junctis vobis cum vestris comprovincialibus, ipsum -in suprà scripta urbe consecrare, Christo auspice, debeatis. Agat -ergo almitas vestra, ut et nostræ voluntatem devotionis incunctanter -debeatis implere, et tam vos quàm ipse, pro stabilitate regni nostri -jugi invigilatione pleniùs exoretis._ (Form. 6. Liv. 1.) - -_Sacrorum canonum non ignari, ut in Dei nomine sancta ecclesia suo -liberiùs potiretur honore, adsensum ordini ecclesiastico præbuimus, -ut scilicet episcopi per electionem cleri et populi, secundùm statuta -canonum, de propriâ diœcesi, remotâ personarum et numerum acceptione, -ob vitæ meritum et sapientiæ donum eligantur._ (Cap. 1, an. 803, art. -2.) - -_Ut nullus judicum de quolibet ordine clericos de civilibus causis, -præter criminalia negotia, per se distringere aut damnare præsumat, -nisi convincitur manifestus, excepto presbytero, aut diacono. Qui -vero convicti fuerint de crimine capitali, juxtà canones distringantur -et cum pontificibus examinentur._ (Ord. an. 615, art. 4,) _quod -si causa inter personam publicam et homines ecclesiæ steterit, -pariter ab utrâque parte præpositi ecclesiarum et judex publicus -in audientia publica positi, ea debeant judicare._ (Ibid. art. 5,) -_libertos cujuscumque ingenuorum à sacerdotibus juxtà textus chartarum -ingenuitatis suæ defensandos, nec absque præsentiâ episcopi aut -præpositi ecclesiæ esse judicandos vel ad publicum revocandos._ (Ibid. -art. 7.) - -_Ut nullus judex neque presbyterum, neque diaconum aut clericum aut -juniorem ecclesiæ, extrà conscientiam pontificis per se distringat aut -condemnare præsumat. Quod si quis hoc fecerit, ab ecclesiâ cui injuriam -inrogare dignoscitur, tamdiù sit sequestratus, quamdiù reatum suum -cognoscat et emendet._ (Cap. an. 769, art. 17.) - -_Ut comites et judices seu reliquus populus obedientes sint -episcopo._ (Cap 1. an. 813, art. 10,) _et in vestris ministeriis -pontifices nostros talem potestatem non permittatis, qualem rectitudo -ecclesiastica docet: insuper nonas et decimas vel census improbâ -cupiditate de ecclesiis, undè ipsa beneficia sunt, abstrahere nitamini, -et precarias de ipsis rebus, sicut à nobis dudùm in nostro capitulare -institutum est accipere negligatis._ (Præcep. C. magn. de honore -præstando episcopis à comitibus et aliis judicibus. D. B. T. 5. p. 766.) - -_Præcipimus omnibus ditioni nostræ subjectis ut nullus privilegia -ecclesiarum vel monasteriorum infringere, resque ecclesiarum invadere, -vel vastare, vel alienare, vel facultates earum diripere præsumat, nec -sine precaria possidere pertentet._ (C. 1, an. 813, art. 3.) _Sicut et -per scripturas et per auctoritatem, et per rationem, manifestum est, -duo sunt quibus principaliter mundus hic regitur, regia potestas et -pontificalis autoritas; et in libro capitulorum avi et patris nostri -conjunctè ponitur, ut res et mancipia ecclesiarum eo modo contineantur, -sicut res ad fiscum dominicum pertinentes contineri solent justè et -rationabiliter de rebus et mancipiis quæ in regiâ et in ecclesiasticâ -restiturâ fuerunt, uniformiter et uno modo tenendum est._ (Capit. an. -873, art. 8.) - -[57] _Ut quisque beneficium ecclesiasticum habet, ad tecta ecclesiæ -restauranda, vel ipsas ecclesias omninò adjuvent._ (C. 1, an. 813, art. -24.) _Ut qui ecclesiarum beneficia habent, nonam et decimam ex iis -ecclesiæ cujus res sunt, donent... Ut de omni conlaborato, et de vino, -et de fœno pleniter et fideliter ab omnibus nona et decima persolvatur. -De nutrimine verò quod in decima dandum est, sicut hactenùs consuetudo -fuit, de omnibus observetur. Si quis tandem episcoporum fuerint qui -argentum pro hoc accipere velit, in sua maneat potestate, juxtà quod ei -ut illi qui hoc persolvere debet, convenerit._ (Capit. Baluz. T. 1, p. -1229.) - -_Ut hi qui per beneficium domni imperatoris ecclesiasticas res habent, -decimam et nonam dare, et ecclesiarum restaurationem facere studeant._ -(C. an. incerti, art. 56. Baluz. T. 1. p. 515.) - -_Considerandum est ut de frugibus terræ et animalium nutrimine nonæ et -decimæ persolvantur. De opere verò vel restauratione ecclesiarum comes -et episcopus sive abbas, unà cum misso nostro quem ipsi sibi ad hoc -elegerint, considerationem faciant, ut unusquisque tantum indè accipiat -ad operandum et restaurandum quantùm ipse de rebus ecclesiarum habere -cognoscitur. Similiter et vassi nostri aut in commune tantùm operis -accipiant, quantùm rerum ecclesiasticarum habent, ut unusquisque per se -juxtà quantitatem quam ipse tenet._ (Cap. 4, an. 819, art. 5.) - -_De his qui nonas et decimas jam per multos annos aut ex parte aut ex -toto dare neglexerunt volumus ut per missos nostros constringantur -ut secundùm capitularem, priorem solvant unius anni nonam et decimam -cum sua lege, et insuper bannum nostrum; et hoc eis denuncietur quod -quicumque hanc negligentiam iteraverit, beneficium undè hæc nona, hæc -decima persolvi debuit, amissurum se sciat. Ità enim continetur in -capitulare bonæ memoriæ genitoris nostri in_ (libro 1, C. 158,) _item -in capitulare nostro in_ (libro 2, C. 21,) _de eadem re._ (C. an. 829, -art. 5. capitis 1.) - -Ces différentes autorités que je viens de rapporter au sujet de -la dîme, ne peuvent certainement regarder que les seigneurs qui -possédoient des précaires. Il est bien singulier que plusieurs -écrivains en aient inféré que sous le règne de Charlemagne on établit -une dîme générale en faveur des ecclésiastiques. Si cette charge avoit -été imposée sur tous les biens, seroit-il possible qu’il n’en fût point -parlé, à l’occasion de la dîme que devoient les précaires? Celle-ci -donna vraisemblablement naissance à l’autre. - -_Ut presbyteri parrochiani suis senioribus debitam reverentiam et -competentem honorem atque obsequium suum ministerium impendant, sicut -in legibus sacris et in præsentis capitulis continetur, et sicut -temporibus avi et patris nostri justa et rationabilis consuetudo fuit._ -(C. an. 869, art. 8.) - -_Statutum est unicuique ecclesiæ unus mansus integer absque ullo -servitio attribuatur, et presbyteri in eis constituti non de decimis -neque de oblationibus fidelium, non de domibus, neque de atriis, vel -hortis juxtà ecclesiam positis, neque de præscripto manso aliquod -servitium præter ecclesiasticum faciant, et si aliquid ampliùs -habuerint, indè senioribus servitium impendant._ (Capit. an. 816, art. -10.) - -_Ut de rebus undè census ad partem regis exire solebat, si ad aliquam -ecclesiam traditæ sunt, aut tradentur propriis hæredibus, aut qui eas -retinuerit, vel censum illum persolvat._ (C. 3, an. 812.) _Quicumque -terram tributariam undè tributum ad partem nostram exire solebat, vel -ad ecclesiam vel cuilibet alteri tradiderit, is qui eam susceperit, -tributum quod indè solvebatur, omninò ad partem nostram persolvat, nisi -fortè talem firmitatem de parte dominica habeat per quam ipsum tributum -sibi perdonatum possit ostendere._ (Capit. 4, an. 819, art. 1.) - -[58] _Census regalis undecumque legitimè exiebat, volumus ut indè -solvatur sive de propria persona sive de rebus._ (Capit. 2, an. 805, -art. 20.) _Ut missi nostri census nostros diligenter perquirant, -undecumque antiquitùs venire ad partem regis solebant, similiter -et freda._ (Capit. 3, an. 812, art. 10.) Voyez le livre 5 des -capitulaires, (_Capit. 303_), au sujet des corvées et des autres droits -que les seigneurs levoient sur les gens de leurs terres. - -_Placuit inserere ut ubi lex erit, præcellat consuetudini, et ut -nulla consuetudo superponatur legi._ (Cap. an. 793, art. 10.) _De -teloneis placet nobis ut antiqua et justa telonea à negociatoribus -exigantur, tam de pontibus quàmque de navigiis et mercatis; nova verò -sive injusta, ubi vel funes tenduntur, vel cum navibus sub pontibus -transitur; seu his similia, in quibus nullum adjutorium iterantibus -præstatur, ut non exigantur; similiter etiam nec de his qui sine -negotiandi causâ substantiam suam de unâ domo suâ ad aliam aut ad -palatium seu in exercitum ducunt._ (Capit. 2, an. 805, art. 13) _Ut -nullus cogatur ad pontem ire ad flumen transeundum propter telonei -causam; quandò ille in alio loco compendiosiùs illud flumen transire -potest, similiter et in plano campo, ubi nec pons nec trajectus est, -ubi omnimodis præcipimus ut non teloneum exigatur._ (Capit. 1, an. 809, -art. 19.) - -[59] _Cum calcearetur et amiciretur, non tantùm amicos admittebat, -verùm etiam si comes palatii litem aliquam esse diceret, quæ sine ejus -jussu definiri non poterat, statim litigantes introducere jubebat, et -velut pro tribunali sederet, lite cognitâ sententiam dicebat._ (Eginh. -in vit. Car. Mag. C. 24.) _Neque ullus comes palatii nostri potentiorum -causas sine nostrâ jussione finire præsumat, sed tantùm ad pauperum et -minùs potentium justitias faciendas sibi sciat esse vacandum._ (Capit. -L. 3, C. 77.) - -[60] _Quicumque liber homo in hostem bannitus fuerit, et venire -contempserit, plenum heribannum, id est, solidos sexaginta persolvat._ -(Cap. L. 3, C. 57.) _Ita verò præparatus cum hominibus tuis ad -prædictum locum venies, ut indè in quacumque partem nostra fuerit -jussio, exercitabiliter ire possis, id est, cum armis atque utensilibus -necnon et cætero instrumento bellico, in victualibus et vestimentis, -ita ut unusquisque caballarius habeat scutum, et lanceam, et spatham, -et semispatham, arcum et pharetras cum sagittis, et in carris vestris -utensilia diversi generis, id est, cuniadas et dulaturias, taratros, -ascias, fossorios, palas fereas, et cætera utensilia quæ in hostem sunt -necessaria; utensilia verò ciborum in carris de illo placito in futurum -ad tres menses, arma et vestimenta ad dimidium annum._ (Epist. Car. -Mag. _ad Fulradum Abbatem_ Dom. Fouquet, T. 5, p. 633.) Cette lettre -est sans date, et fut sans doute écrite avant qu’on eût porté la loi -qui défendoit aux ecclésiastiques de faire la guerre. - -[61] Le Manoir, _Mansus_, selon M. Ducange, contient douze de nos -arpens. _Quicumque liber homo mansos quinque de proprietate habere -videtur, in hostem veniat: et qui quatuor mansos, similiter faciat, qui -tres habere videtur, similiter agat. Ubicumque autem inventi fuerint -duo quorum unusquisque duos mansos habere videtur, unum alium præparare -faciat: et qui meliùs ex ipsis potuerit, in hostem veniat. Et ubi -inventi fuerint duo, quorum unus habeat duos mansos, et alter habeat -unum mansum, similiter, se sociare faciant, et unus alterum præparet, -et qui meliùs potuerit, in hostem veniat. Ubicumque autem tres fuerint -inventi, quorum unusquisque mansum unum habeat, duo tertium preparare -faciant, ex quibus qui meliùs potest in hostem veniat. Illi verò qui -dimidios mansos habent, quinque sextum præparare faciant, &c._ (Capit. -an. 807, art. 2.) - -[62] _Quicumque liber homo inventus fuerit anno præsente cum Seniore -suo in hoste non fuisse plenum Heribannum persolvere cogatur. Et si -Senior vel comes eum domi dimiserit, ipse pro eo eumdem Heribannum -persolvat; et tot Heribanni ab eo exigantur quot homines domi -dimiserit. Et quia nos anno præsente unicuique seniori duos homines, -quos domi dimitteret, concessimus, illos volumus ut missis nostris -ostendat, quia his tantummodò Heribannum concessimus._ (Cap. 2, an. -812, art. 9.) On vient de voir dans la note 60 que cette amende, -appelée _Heriban_, étoit de 60 sols. - -_Ut vassi nostri, et vassi episcoporum, abbatum, abbatissarum et -comitum qui anno presente in hoste non fuerunt, Herribannum rewadient, -exceptis his qui propter necessarias causas et à domno ac genitore -nostro Karolo constitutas, domi dimissi fuerunt, id est, qui à comite -propter pacem conservandam, et propter conjugem_, (les nouveaux mariés -n’alloient point à la guerre la première année de leur mariage) _ac -domum ejus custodiendam, et ab episcopo, vel abbate, vel abbattissâ -similiter propter pacem conservandam, et propter fruges colligendas, et -familiam constringendam et missos recipiendos dimissi fuerunt_. (Cap. -L. 4, art. 70.) - - - CHAPITRE III. - -[63] Je ne voulois mettre ici que des remarques critiques, pareilles à -celles qu’on a lues jusqu’à présent; mais ayant eu la témérité de dire -que les grands ne sont grands que pour être les artisans du bonheur -du peuple, il est juste de justifier une pensée qui doit paroître un -paradoxe à quelques lecteurs qui me feront peut-être l’honneur de jeter -les yeux sur cet ouvrage. - -Parmi des citoyens qui furent nécessairement égaux en formant leur -société, les distinctions n’ont pu être que la récompense du mérite, ou -du moins des services rendus à tous, et reconnus par une reconnoissance -générale. Si les sociétés avoient bien compris leurs intérêts, toute -distinction n’auroit été que personnelle; et par-là l’amour de la -gloire et l’émulation auroient sans cesse produit d’excellens citoyens. -Mais il arriva que, par une espèce de reconnoissance enthousiaste, -on fit ou laissa passer jusques sur les fils de l’homme qui avoit -bien mérité de la patrie, les distinctions qui n’appartenoient qu’à -lui seul, et qu’on permit à l’orgueil de ses héritiers d’affecter -de certaines prérogatives. Dès-lors il se fit un bouleversement -entier dans l’ordre naturel des choses. Au lieu que la société ne -devoit accorder des distinctions que pour être mieux servie, ceux qui -obtinrent ou usurpèrent ces distinctions, se regardèrent comme la -société même, et se firent servir par ceux dont ils sont naturellement -les serviteurs. L’orgueil des grands en imposa à l’imbécillité du -peuple, qui se laissa persuader qu’il ne devoit être compté pour rien. - -L’abus que les grands font de leur grandeur est ancien, mais leur -devoir n’est pas moins réel. L’état est prodigue à l’égard des grands; -que lui rend leur reconnoissance? J’ajouterai qu’une société n’est sage -et heureuse qu’autant que sa constitution la rapproche de ces idées -primitives. Charlemagne avoit compris cette grande vérité, et c’est en -empêchant qu’aucun ordre ne dominât impérieusement dans l’état, qu’il -vouloit y établir l’autorité des lois et les rendre impartiales. Je -dirai encore un mot, les grands ne peuvent trouver un bonheur véritable -ou durable que dans le bonheur du peuple. - -[64] _Auditum habemus qualiter et comites et alii homines qui nostra -beneficia habere videntur, comparant sibi proprietates de ipso nostro -beneficio, et faciant servire ad ipsas proprietates servientes nostros -de eorum beneficio, et curtes nostræ remanent desertæ._ (Cap. 5, an. -806, art. 7.) _Audivimus quod alibi reddant beneficium nostrum ad alios -homines in proprietatem, et in ipso Placito dato pretio comparant -ipsas res iterum sibi in Alodum._ (Ibid. art. 8.) Cette adresse des -bénéficiers pour dénaturer leurs bénéfices et en faire des propres ou -des alleux, démontre que les bénéfices de Charlemagne n’étoient pas -héréditaires. - -Les autorités que je vais rapporter, désignent les cas pour lesquels -on perdoit les bénéfices dont on étoit investi; et de là il est aisé -de conclure que le prince n’ayant pas la faculté de les reprendre -arbitrairement, les conféroit à vie. _Quicumque ex eis qui beneficium -principis habent, parem suum contra hostes communes in exercitum -pergentem dimiserit, et cum eo ire aut stare noluerit, honorem suum -et beneficium perdat._ (Cap. 2, an. 812, art. 5.) _Quicumque suum -beneficium occasione proprii desertum habuerit, et intrà annum postquàm -ei à comite vel à misso nostro notum factum fuerit, illud emendatum -non habuerit, ipsum beneficium amittat._ (Cap. 4 an. 819, art. 3.) -On voit par ce dernier passage, qu’il y avoit même des formalités -et des délais de justice à observer, pour dépouiller un vassal de -son bénéfice. Après le traité d’Andely, et l’ordonnance de 615, qui -avoient établi l’hérédité des bénéfices Mérovingiens, il étoit tout -simple que Charles-Martel et les princes de sa maison, qui donnèrent -des bénéfices, ne se réservassent pas le droit odieux de les reprendre -arbitrairement. - -[65] Les rois Mérovingiens accordèrent des lettres de protection ou de -sauve garde; Marculfe nous en a conservé le modèle dans quelques-unes -de ses formules. Je ne sais si ces princes apportèrent de Germanie -cette pernicieuse coutume, ou si elle n’est qu’une suite de l’abus -qu’ils firent de leur autorité après la conquête. Quoi qu’il en soit, -les rois de la seconde race conservèrent cette prérogative, qui n’étoit -propre qu’à ruiner les principes du gouvernement. _Ut hi qui in -mundeburde domini imperatoris sunt, pacem et deffensionem ab ommibus -habeant._ (Capit. an. Incerti, art 54. Baluz. Tit. 1, p. 515.) _Notum -fieri volumus omnibus fidelibus nostris... quod quidam homines, quorum -nomina sunt illa et illa, ad nostram venientes præsentiam, petierunt -et deprecati sunt nos ut eos propter malignorum hominum infestationes, -sub securitate tuitionis nostræ susciperemus, quod libenter fecimus... -Et si aliquæ causæ adversùs illos surrexerint, quæ intrà patriam sine -gravi et iniquo dispendio definiri non possunt, volumus ut usque ad -præsentiam nostram sint suspensæ et reservatæ, quatenùs ibi justam et -legalem finitivam accipiant sententiam, et nemo eis ad nos veniendi -facultatem contradicere presumat._ (Charta 36, Lud. Pii. D. Bouquet, -T. 6, p. 652.) _Constituimus ut omnes qui sub speciali defensione -domini apostolici seu nostrâ fuerint suscepti; impetratâ inviolabiliter -utantur defensione. Quod si quis in quocumque violare præsumpserit, -sciat se periculum vitæ incursurum._ (Const. Lotharii Im. an. 824. Dom -Bouquet, T. 6, p. 410.) - - - CHAPITRE IV. - -[66] Plusieurs historiens ont dit que Bernard prit les armes, -parce qu’il prétendoit, en qualité de fils de Pepin, frère aîné de -Louis-le-Débonnaire, que l’empire lui appartenoit. La conjecture n’est -pas heureuse. Ces historiens, sans connoissance de notre gouvernement -sous la seconde race, n’ont pas fait attention que la couronne étoit -alors élective, et que la dignité impériale n’étoit encore attachée à -la possession d’aucun royaume particulier. Il n’est pas vraisemblable -que Bernard ait formé une prétention contraire à toutes les lois, et -qui n’auroit été propre qu’à soulever les Français contre lui. - -[67] _Volumus etiam ut capitula quæ nunc et alio tempore consultu -nostrorum fidelium à nobis constituta sunt, à cancellario nostro -archiepiscopi et comites de propriis civitatibus modo, aut per se, -aut per suos missos accipiant, et unusquisque per suam diœcessim -cæteris episcopis, abbatibus, comitibus, et aliis fidelibus nostris ea -transcribi faciant, et in suis comitatibus coràm omnibus relegant, ut -cunctis nostra ordinatio et voluntas nota fieri possit. Cancellarius -tamen noster nomina episcoporum et comitum qui ea accipere curaverint, -notet, et ea ad nostram notitiam preferat, ut nullus hoc prætermittere -præsumat._ (Cap. an. 823, art. 24.) _Quicumque illud (beneficium) -scienter per malum ingenium adquirere tentaverit, pro infideli -teneantur, quia sacramentum fidelitatis quod nobis promisit irritum -fecit; et ideò secundum nostram voluntatem et potestatem dijudicandus -est._ (Capit. L. C. 34.) - -[68] _Hæc autem omnia ità disposuimus atque ex ordine firmare -decrevimus, ut quamdiù divinæ majestati placuerit nos hanc corporalem -agere vitam, potestas nostra sit super à Deo conservatum regnum atque -imperium istud, sicut hactenùs fuit in regimine atque ordinatione -et omni dominatu regali atque imperiali, et ut obedientes habeamus -prædictos dilectos filios nostros atque Deo amabilem populum nostrum -cum omne subjectione quæ patri à filiis, et imperatori ac regi à suis -populis exhibetur._ (Chart. divis. Imp. Car. Mag. art. 20.) Veut-on -avoir une idée juste de l’autorité que Charlemagne exerçoit dans les -royaumes qu’il avoit donnés à ses fils? qu’on lise la lettre qu’il -écrivit en 807 à Pepin son fils, roi d’Italie. (_Dom Bouquet, T. 5, -p. 629._) - -[69] _Neque aliquis illorum hominem fratris sui pro quibuslibet causis -sive culpis ad se confugientem suscipiat, nec intercessionem quidem -pro eo faciat; quia volumus ut quilibet homo peccans vel intercessione -indigens, intrà regnum domini sui vel ad loca sancta vel ad honoratos -homines confugiat, et indé justam intercessionem mereatur._ (Char. -divis. Imper. Car. Magni, artic. 7.) _Quapropter præcipiendum nobis -videtur ut post nostrum ab hac mortalitate discessum, homines -uniuscujusque eorum accipiant beneficia unusquisque in regno domini -sui, et non in alterius, ne fortè per hoc, si aliter fuerit, scandalum -aliquod accidere posset._ (Ibid. art. 9.) _Præcipimus ut nullus ex -his tribus fratribus suscipiat de regno alterius à quolibet homine -traditionem seu venditionem rerum immobilium, hoc est, terrarum, -vinearum atque silvarum, servorumque qui jam casati sunt, sive -cæterarum rerum quæ hæreditatis nomine censentur._ (Ibid. art. 11.) _Si -quæ autem fœminæ, sicut fieri solet, inter partes et regna fuerint ad -conjugium postulatæ, non denegentur justè poscentibus, sed liceat eas -vicissim dare et accipere, et adfinitatibus populos inter se sociari._ -(Ibid. art. 12.) - -[70] _Volumus ut semel in anno, tempore opportune, vel simul vel -sigillatim, juxtà quod rerum conditio permiserit, visitandi et videndi, -et de his quæ necessaria sunt, et quæ ad communem utilitatem vel ad -perpetuam pacem pertinent, mutuo fraterno amore tractandi gratiâ ad -seniorem fratrem cum donis suis veniant. Et si fortè aliquis illorum -quâlibet inevitabili necessitate impeditus venire tempore solito et -opportuno nequiverit, hoc seniori fratri legatos et dona mittendo -significet; ità dùntaxat ut cum primùm possibilitas congruo tempore -adfuerit, venire quâlibet cavillatione non dissimulet._ (Chart. divis. -Imp. Lud. Pii, art. 4.) Ces présens dont il est parlé dans ce passage, -étoient une espèce d’hommage ou de tribut par lesquels on reconnoissoit -la supériorité ou la juridiction de celui de qui on approchoit. Tels -étoient les dons que les seigneurs faisoient tous les ans au roi, en se -rendant à sa cour ou au champ de Mai. C’est en se conformant à l’esprit -de cette disposition établie par Louis-le-Débonnaire, que Lothaire, -Louis-le-Germanique et Charles-le-Chauve, insérèrent la convention -suivante dans leur premier traité de paix. _Ut regum filii legitimam -hæreditatem regni, secundùm definitas præsenti tempore portiones, post -eos retineant, et hoc quicumque ex his fratribus superstes fratribus -fuerit, consentiant; si tamen ipsi nepotes patruis obedientes esse -consenserint._ (Art. 9.) - -_Volumus atque monemus ut senior frater, quandò ad eum aut unus aut -ambo fratres suis cum donis, sicut prædictum est, venerint, sicut -cum major potestas, Deo annuente, fuerit attributa, ità et ipse, pro -fraterno amore, largiori dono remuneret._ (Chart. Divis. Imp. Lud. -Pii, art. 5.) _Item volumus ut nec pacem nec bellum contrà exteras -et inimicas nationes absque consilio et consensu senioris fratris -nullatenùs suscipere præsumat._ (Ibid. art. 7.) _Volumus etiam ut si -alicui illorum post decessum nostrum tempus nubendi venerit, ut cum -consilio et consensu senioris fratris uxorem ducat._ (Ibid. art. 13.) - -_Si autem, et quod Deus avertat, et quod nos minimè optamus, venerit -ut aliquis illorum propter cupiditatem rerum terrenarum, quæ est -radix omnium malorum, divisor aut oppressor ecclesiarum vel pauperum -extiterit, aut tyrannidem, in quâ omnis crudelitas consistit, -exercuerit, primò secretò, secundùm Domini præceptum, per fideles -legatos semel, bis et ter de suâ emendatione commoneatur; et si -renisus fuerit, accersitus à fratre coràm altero fratre, paterno ac -fraterno amore moneatur et castigetur. Et si hanc salubrem admonitionem -penitùs spreverit, communi omnium sententiâ quid de illo agendum sit -decernatur; ut quem salubris ammonitio à nefandis actibus revocare non -potuit, imperialis potentia communisque omnium sententia coerceat._ -(Ibid. art. 10.) - -Je n’ai point parlé ici de Pepin, roi d’Aquitaine. Il mourut avant son -père, et à sa mort, Louis-le-Débonnaire déshérita ses enfans. Ce Pepin -eut un fils nommé Pepin comme lui, qui causa beaucoup de troubles dans -le royaume. Il obtint un établissement considérable en Aquitaine, et -son ambition n’en fut point satisfaite. Il fit la guerre, fut battu et -fait prisonnier par son oncle Charles-le-Chauve, qui le força à prendre -l’habit de religieux. Il finit par apostasier, et se mit à la tête -d’une bande de Normands qui ravageoient le royaume. - -[71] Je ne parlerai ici que d’une dévotion commode pour les pécheurs, -et qui contribua beaucoup à enrichir l’église. Au lieu de se dépouiller -pendant leur vie de leurs biens, pour se racheter des peines de -l’enfer, ce qui auroit exigé une conversion sincère et véritable, on -leur persuada qu’il suffisoit qu’ils changeassent leurs terres en -précaires: c’est-à-dire, qu’ils les donnoient à quelque église ou à -quelque monastère qui leur en laissoit la jouissance pendant toute -leur vie et s’en emparoit à leur mort. _Ideò unà cum consensu fratrum -nostrorum hanc epistolam tibi emittendam decrevimus, ut ipsum locum -cum omni integritate, unà cum Dei gratiâ, et nostrâ voluntate, absque -præjudicio sancti illius diebus vitæ tuæ usualiter tibi liceat tenere, -et post tuum quoque discessum ipse locus cum omni integritate vel -re amelioratâ vel supraposito partibus nostris vel ipsius Basilicæ -revertatur_. (Form. Sirm. 34, Baluz. T. 2, p. 488.) - -[72] _Mandat enim_ (Carolus calvus) _ut recordemini Dei et vestræ -christianitatis, et condoleatis atque compatiamini huc sanctæ ecclesiæ -quæ à vobis et ab illis miserabiliter est oppressa et deprædata, -et quæ crudeliter ex alterâ parte persequitur à paganis._ (Cop. -Baluz. T. 2, p. 85.) Lupus, abbé de Ferrières, écrivoit en 844, que -Charles-le-Chauve vouloit le chasser de son abbaye pour la donner à -Egilbert. Dans d’autres lettres le même abbé se plaint amèrement de -ce qu’on enlevoit des terres à son monastère. (_Dom Bouquet, T. 7, p. -488._) - -Je n’ajouterai qu’une charte de Charles-le-Chauve, citée par Ducange, -dans son glossaire au mot _vassus_, article _vassallus indominicatus_. -_Concedimus ibidem auctoritate regiâ omnes res ejusdem ecclesiæ, quæ -quondam fuerunt ab eâ abstractæ, et quas modo nostri indominicati -vassalli tenent, ut quia ipsi nobis secum dimicaverunt fideliter, in -vita sua tantùm, consensu ejusdem supradicti episcopi eos teneant._ - - - CHAPITRE V. - -[73] _Si vos adhuc talem causam postulare volueritis quæ ad suum -honorem et ad vestrum profectum pertineat, paratus est etiam in hoc -secundùm vestram petitionem facere juxtà consilium fidelium suorum.... -Quoniam si omnes converti ad alium volueritis, paratus est vos omnes -secundùm sanctæ ecclesiæ utilitatem et suum honorem et vestrum communem -profectum recipere et salvare et honorabiles semper habere, et nulli -unquam imputare, in quantùm ad se pertinet, quidquid negligenter factum -habetis de ejus servitio, aut in istâ causâ contrà illum egistis... -Et si aliqua pars ex vobis ad ejus senioratum et ad ejus fidelitatem -reverti voluerit, similiter est paratus eos benignè recipere, et ergà -illos omnimodò adimplere quæ superiùs scripta sunt._ (Cap. au. 856. -Baluz. T. 2, p. 85 et 86.) - -_Rogavit fideles suos ut sine ullâ malâ suspicione de illius iracundiâ -aut animi commotione communiter quærant et inveniant; atque describant -hoc quod ille secundùm suum ministerium facere debet, et quæ facere -illum non condeceant. Et ubicumque inventum fuerit quod fecit, quod -facere non debuit, paratus est ut cum Dei adjutorio et fidelium suorum -consilio hoc, quàm citiùs cum ratione et possibilitate emendare -potuerit, emendet, et in ante corrigat et correcta custodiat. Et quod -facere debuit quod ad salutem et honestatem illius pertinuit, et -aliquid minùs fecit, hoc cum Dei adjutorio et fidelium suorum consilio -et auxilio facere, quàm citiùs cum ratione et possibilitate potuerit, -faciat._ (Ibid. art. 8.) - -_Quantùm sciero et potuero, Domino adjuvante; absque ullà dolositate, -et consilio et auxilio secundùm meum ministerium et secundùm meam -personam fidelis vobis adjutor ero, ut illam potestatem quam in regio -nomine et regno vobis Deus concessit, ad ipsius voluntatem et ad -vestram ac fidelium vestrorum salvationem cum debito et honore et -vigore tenere et gubernare possitis, et pro ullo homine non me indè -retraham, quantùm Deus mihi intellectum et possibilitatem donaverit. -Et ego_ (Carolus) _quantùm sciero et rationabiliter potuero, domino -adjuvante, unumquemque vestrùm secundùm suum ordinem et personam -honorabo, et honoratum ac salvatum absque ullo dolo ac damnatione, vel -deceptione conservabo, et unicuique competentem legem et justitiam -conservabo, sicut fidelis rex suos fideles per rectum honorare et -salvare et unicuique competentem legem et justitiam in unoquoque ordine -conservare et indigentibus et rationabiliter petentibus rationabilem -misericordiam debet impendere. Et pro nullo homine ab hoc, quantùm -dimittit humana fragilitas, per studium aut malevolentiam, vel -alicujus indebitum hortamentum deviabo, quantùm mihi Deus intellectum -et possibilitatem donaverit. Et si per fragilitatem contrà hoc mihi -subreptum fuerit, cum hoc recognovero, voluntariè illud emendare -curabo._ (Capit. an. 858, Baluz. T. 2, p. 99.) - -Cette pièce est une des plus importantes du règne de Charles-le-Chauve, -qui soient parvenues jusqu’à nous. Ce serment réciproque devint le seul -lien politique entre les Français, et servit d’unique base au droit -public que nos pères connurent tant que dura le gouvernement féodal. Je -prie le lecteur de faire une attention particulière à ce capitulaire. - -[74] _Volumus ut cujuscumque nostrûm homo, in cujuscumque regno sit, -cum seniore suo in hostem_ (les guerres privées que se faisoient les -seigneurs) _vel aliis suis utilitatibus pergat, nisi talis regni -invasio quam Lanteveri dicunt, quod absit, acciderit, ut omnis populus -illius regni ad eam repellendam communiter pergat._ (Capit. an. 847, ad -Marsnam, art. 1, Baluz. T. 2, p. 44.) - -[75] En 815 Louis-le-Débonnaire accorda à un seigneur nommé Jean et à -ses descendans, un bénéfice considérable dans la comté de Narbonne; -_omnia per nostrum donitum habeant ille et filii sui et posteritas -illorum_. (Dom Bouquet, T. 6. p. 472.) Dans le même volume, p. 574, -pareille donation faite en 832 à Aginulfus p. 581; à Adalbertus en 832, -p. 611; à Sulbertus en 836, p. 628; à Eccarius en 839. Voyez encore les -pages 646, 647, 648, etc. Un si grand nombre de chartes de cette nature -conservées jusqu’à nos jours, prouve que Louis-le-Débonnaire consentoit -aisément à rendre ses bénéfices héréditaires. - -_Si aliquis ex fidelibus nostris post obitum nostrum, Dei et nostro -amore cumpunctus, sæculo renuntiare voluerit et filium vel talem -propinquum habuerit qui reipublicæ prodesse valeat, suos honores, -prout meliùs voluerit, ei valeat placitare._ (Cap. an. 877, art, -10, Baluz. T. 2, p. 259.) Dom Bouquet, dans sa collection des -historiens de France, T. 8. a publié un très-grand nombre de chartes -de Charles-le-Chauve, par lesquelles ce prince confère des bénéfices -avec droit d’hérédité. Quand il publia ce capitulaire, il y a grande -apparence qu’il ne lui restoit que fort peu de bénéfices dont il fût le -maître de disposer. On pourroit même penser que par le mot _honores_ de -l’article qu’on vient de lire, il ne faut pas moins entendre les comtés -que les simples bénéfices. - -[76] _Si comes de isto regno obierit, cujus filius nobiscum sit, -filius noster cum cæteris fidelibus nostris ordinet de his qui eidem -comiti plùs familiares propinquiores fuerunt, qui cum ministerialibus, -ipsius comitatûs, et cum episcopo in cujus parochiâ fuerit ipse -comitatus, ipsum comitatum prævideant usquedùm nobis renuncietur, ut -filium illius qui nobiscum erit de honoribus illius honoremus. Si -autem filium parvulum habuerit, iisdem filius ejus cum ministerialibus -ipsius comitatus, et cum episcopo in cujus parochiâ consistit, -eumdem comitatum prævideant donec obitus præfati comitis ad notitiam -perveniat, et ipse filius ejus per nostram concessionem de illius -honoribus honoretur._ (Capit. an. 877, art. 3, Baluz. T. 2, p. 269.) Il -paroît par cet article que Charles-le-Chauve s’étoit seulement réservé -le droit de donner l’investiture des comtés à l’héritier. Les rois ses -successeurs ne jouirent pas long-temps de cet avantage; du moins il -n’en étoit plus question, quand Hugues-Capet parvint à la couronne. - -Parmi les chartes de Louis-le-Débonnaire, que Dom Bouquet a fait -imprimer, la 21me. intitulée: _Securitas_, et qui se trouve, T. 6, -p. 643, prouve que les comtes commençoient à s’arroger le droit de -conférer les bénéfices du roi, situés dans l’étendue de leur province -ou comté, et que les pourvus demandoient seulement la confirmation du -prince. - -Dans le diplome que Louis-le-Débonnaire donna en 815 aux Espagnols -qui s’étoient retirés sur les terres de sa domination, pour éviter -les mauvais traitemens des Sarrasins, on lit: _Noverint tamen iidem -Hispani sibi licentiam à nobis esse concessam, ut se in vassalicum -comitibus nostris more solito commendent. Et si beneficium aliquod -quisquam eorum ab eo, cui se commendavit, fuerit consecutus, sciat se -de illo tale obsequium seniori suo exhibere debere, quale nostrales -homines de simili beneficio senioribus suis exhibere solent._ (Art. -6, Baluz. T. 1, p. 549.) L’expression _more solito_, fait conjecturer -que Charlemagne avoit déjà permis aux comtes, pour leur donner plus -d’autorité et de considération, de conférer des bénéfices royaux. Sans -doute que cette permission ne fut accordée qu’aux comtes des provinces -les plus éloignées, et qu’ils ne disposoient que des bénéfices les -moins importans. C’est de-là que naquit l’abus dont les progrès durent -être très-rapides pendant le cours des désordres qui agitèrent les -règnes de Louis-le-Débonnaire et de ses fils. - -[77] _Episcopi, singuli in suo episcopio, missatici nostri potestate et -auctoritate fungantur._ (Cap. an. 846, art. 12.) - -[78] Si on a lu mes remarques avec quelque attention, on y aura -trouvé mille passages qui prouvent que la jurisprudence des appels -fut pratiquée par les Français sous les Mérovingiens et les premiers -Carlovingiens. Voyez Hincmar de Ord. Pal. Il est certain, d’un autre -côté, que toutes les justices dans le royaume étoient souveraines, -quand Hugues Capet monta sur le trône; j’en donnerai des preuves dans -le livre suivant: il faut donc que cette révolution soit arrivée sous -les derniers princes de la seconde race. - -[79] Sous la première race on ne connoissoit que deux sortes de biens, -les bénéfices dont j’ai assez parlé dans le cours de mon ouvrage, et -les alleux qu’on distinguoit en propres et en acquêts. On me permettra -de m’étendre sur cette matière. Par acquêts on entendoit ce que -nous entendons encore aujourd’hui, c’est-à-dire, des biens que le -propriétaire avoit acquis; et par propres, les biens qu’on tenoit de -ses pères; on les appeloit aussi _terres saliques_. _De terrâ verò -salicâ, nulla portio hæreditatis mulieri veniat, sed ad virilem sexum -tota terræ hæreditas perveniat._ (Leg. Sal. Tit. 6.) Pour connoître -ce que la loi des Français saliens appelle terre salique, il suffit -d’ouvrir la loi ripuaire; on y lit, Tit. 56: _dum virilis sexus -extiterit, fœmina in hæreditatem aviaticam non succedat_. Cette loi -contient visiblement la même disposition que la loi salique; et j’en -conclus que ce que l’une appelle _hæreditatem aviaticam_, des biens -dont on a hérité de ses pères, l’autre le nomme terre salique. - -J’appuie mon observation par une des formules anciennes que le -célèbre J. Bignon a recueillies et mises à la suite de celle de -Marculfe: _Dulcissimæ atque in omnibus amantissimæ filiæ meæ illi, -ego vir magnificus ille, omnibus non habetur incognitum quod sicut -lex Salica continet de rebus meis, de eo quod mihi ex Allode parentum -meorum obvenit, apud germanos tuos, filios meos, minimè in hæreditate -succedere poteras. Proptereà mihi præpatuit plenissima et integra -voluntas, ut hanc epistolam hæreditariam in te fieri, et adfirmare -rogarem, ut si mihi in hoc sæculo superstes apparueris, in omnes res -meas, tam ex Alode parentum meorum, quàm ex meo contractu mihi obvenit, -&c._ (Form. 49.) - -Ce n’est pas tout, je placerai encore ici une formule de Marculfe -même. _Diuturna sed impia inter nos consuetudo tenetur, ut de terrâ -paternâ sorores cum fratribus portionem non habeant sed ego perpendens -hanc impietatem, sicut mihi à Domino æqualiter donati estis, ità et -à me sitis æqualiter diligendi, et de rebus meis post meum discessum -æqualiter gratulamini, ideò que per hanc epistolam, te, dulcissima -filia mea, contrà germanos tuos, filios meos illos in omni hæreditate -meâ, æqualem et legitimam esse constituo hæredem, ut tam de Alode -paternâ, quàm de comparato, vel mancipiis, aut præsidio nostro, vel -quodcumque morientes reliquerimus æquâ lance cum filiis meis, germanis -tuis, dividere vel exequare debeas, &c._ (F. 12. L. 1.) - -Ce seroit trop me défier des lumières de mes lecteurs, que de m’étendre -en raisonnemens, pour faire voir que ces deux formules nous apprennent -que les terres saliques n’étoient que des propres, et que les pères -pouvoient par un acte particulier, déroger à la coutume ou à la loi -qui rendoient les femmes inhabiles à cette succession. Que deviennent -donc tous les systèmes de plusieurs de nos historiens et de nos -jurisconsultes sur la nature des terres saliques? Tout le monde se -fait un systême de l’histoire de France, pour s’épargner la peine de -l’étudier. Mais je rentre dans mon sujet. - -Sous les successeurs de Charles-le-Chauve, toutes les possessions -furent distinguées en biens roturiers et en terres seigneuriales. -Les terres roturières furent celles sur lesquelles les seigneurs -établirent des redevances, des contributions, des corvées. Les terres -seigneuriales furent appelées fiefs, quand le propriétaire, en vertu -de sa possession, étoit obligé de prêter hommage à un autre seigneur; -ainsi la Normandie, par exemple, étoit un fief, parce que son duc -prêtoit hommage au roi de France. Les terres seigneuriales étoient -appelées alleux, quand le propriétaire, ne prêtant hommage à aucun -seigneur, ne relevoit que de Dieu et de son épée; c’est-à-dire, ne -reconnoissoit sur terre aucun suzerain ou supérieur par rapport à sa -possession: ainsi la seigneurie de Hugues-Capet, comme roi de France, -étoit un alleu. - -Il y eut dans l’étendue du royaume de France, plusieurs seigneuries -qui furent des alleux. _Dictus enim episcopus et successores sui -vivarienses episcopi qui pro tempore fuerint, jurare debebunt se esse -fideles de personis et terris suis nobis et successoribus nostris -regibus Franciæ; licet terram suam à nemine tenere, sed eam habere -Allodialem noscantur._ (Tract. Inter Phib. Pulc. et Episc. Vivar. art. -2.) Ce traité, qui est du 2 janv. 1307, se trouve dans le recueil des -ordonnances des rois de France, commencé par de Laurière, et continué -par Secousse, (_T. 7, p. 7._) Je désignerai désormais ce recueil par -ordonnances du Louvre. - -[80] Cette juridiction étoit ancienne, j’en tire la preuve d’un -capitulaire de 779. _Si vassus noster justitias non fecerit_, déni -de justice, _tunc et comes et missus ad ipsius casam sedeant et de -suo vivant quòusque justitiam faciat_. (Art. 11.) Cette juridiction -subsistoit encore du temps de Charles-le-Chauve et de son petit-fils -Carloman; on verra par les passages suivans en quoi elle consistoit. - -_Mandet comes vel publicæ rei minister episcopo, vel abbati, vel illi -quicumque locum episcopi, vel abbatis, vel abbatissæ tenuerit, vel -potentis hominis in cujus potestatem vel proprietatem confugerit_ -(reus) _ut reddat ei reum. Si ille contradixerit et eum reddere -noluerit, in primâ contradictione, solidis 15 culpabilis judicetur; si -ad secundàm inquisitionem eum reddere noluerit, 30 solidis culpabilis -judicetur.... Ipse comes veniens licentiam habeat ipsum hominem intrà -immunitatem quærendi, ubicumque eum invenire potuerit... Si verò -intranti in ipsam immunitatem vel in cujuslibet hominis potestatem -vel proprietatem comiti collectâ manu quislibet resistere tentaverit, -comes hoc ad regem vel principem deferat... Ità qui comiti collectâ -manu resistere præsumpserit, sexcentis solidis culpabilis judicetur._ -(Cap. Pist. an. 864. art. 18.) _De nostris quoque dominicis vassallis -jubemus, ut si aliquis prædas egerit, comes in cujus potestate fuerit, -ad emendationem eum vocet. Qui si comitem aut missum illius audire -noluerit, per forciam illud emendare cogatur._ (Cap. an. 882.) - - - CHAPITRE VI. - -[81] Boson, beau-frère de Charles-le-Chauve et gendre de l’empereur -Louis II, fut plus ambitieux que les autres seigneurs. Ne se contentant -pas d’usurper tous les droits de la souveraineté dans son gouvernement -ou comté d’Arles, il voulut porter le titre de roi de Provence. Cette -première usurpation devint un exemple contagieux. Rodolphe s’établit -dans la Bourgogne Transjurane, c’est-à-dire, au-delà du Mont-Jura, -et donna naissance à un second royaume de Bourgogne, qui fut bientôt -considérable par l’union du royaume d’Arles ou de Provence. Ce sont -les provinces que ces princes ont occupées, qu’on a appelées le pays -de l’Empire dans les Gaules, et qui relevèrent des successeurs de -Louis-le-Germanique, et non de ceux de Charles-le-Chauve. - -Arnould, fils naturel de l’empereur Carloman, et que la tache de sa -naissance excluoit du trône; _Si verò absque legitimis liberis, aliquis -eorum_ (les fils de Louis-le-Débonnaire) _decesserit, potestas illius -ad seniorem fratrem revertatur, et si contigerit illum habere liberos -ex concubinis, monemus ut ergà illos misericorditer agat_. (Chart. -divis. Imp. Lud. Pii, art. 5.) Arnould, dis-je, usurpa le royaume de -Germanie, qu’il laissa à son fils Louis IV; et ce prince eut pour -successeur Conrad I, duc de Franconie, que les Allemands élurent pour -roi. En Italie, plusieurs seigneurs se disputèrent le titre d’empereur -et de roi, jusqu’à ce que les rois de Germanie y firent reconnoître -leur autorité, et furent couronnés empereurs. - -[82] Personne n’ignore à quel prix Charles-le-Chauve acheta l’empire, -après la mort de Louis II, son neveu. Voyez l’acte de son couronnement -à Pavie. La donation de Constantin passoit alors pour une pièce -authentique; on croyoit de bonne foi que Rome appartenoit aux apôtres -S. Pierre et S. Paul, et que le pape, revêtu de leurs pleins pouvoirs, -étoit l’organe de leur volonté. Le pape qui avoit été si petit avant -le règne de Pepin, et qui, après avoir couronné Charlemagne, le salua -comme son maître, croyoit actuellement, en nommant un empereur, ne -donner qu’une espèce de vidame ou d’avoué à son église. - -_Pontifici consultissimum visum Ottonem sibi defensorem adsciscere -eodem ferè, quo anteà Carolum jure; et quidem ut deinceps protectio -illa sedis romanæ regno Germaniæ ità conjuncta foret ut qui eo -regno potiretur, ad hanc quoque statim jus nancisceretur._ (Sev. de -Monsanbano, de Stat. Imp. Germ. L. 1, § 13.) Tout le monde sait que cet -ouvrage publié sous le nom de Severin de Monsanbano, est du célèbre -Puffendorf. - -[83] _Ut nemo suo pari suum regnum aut suos fideles, vel quod ad -salutem sive prosperitatem ac honorem regium pertinet, discupiat._ -(Pact. inter Car. Cal. et ejus fratres, art. 2.) _Ut unusquisque -fideliter suum parem, ubicumque necessitas illi fuerit, aut ipse -potuerit, aut per se, aut per filium, aut per fideles suos, et consilio -et auxilio adjuvet._ (Ibid. art. 3.) - -[84] Philippe-Auguste possédant un fief qui relevoit de l’évêque -d’Amiens, passa un acte avec ce prélat, dans lequel il est dit: -_Voluit hæc ecclesia et benignè concessit ut fœodum suum absque -faciendo hominio teneremus, cum utique nemini facere debeamus vel -possimus._ De ces dernières paroles, Brussel conclut, dans son traité, -de l’usage des fiefs, p. 152, que le roi ne prêtoit jamais hommage -à aucun seigneur. Mais si ces paroles, _cum utique nemini facere -debeamus vel possimus_, sont une preuve de la proposition de Brussel, -pourquoi Philippe-Auguste, si jaloux de ses droits, et si habile à les -étendre, regarde-t-il l’exemption de faire hommage à l’évêque d’Amiens, -comme une grâce? C’est ce que signifie _benigne concessit_. Pourquoi -traite-t-il avec ce prélat? Pourquoi se rachete-t-il d’un hommage qu’il -ne doit pas, en consentant de ne plus jouir chez cet évêque du droit de -gîte? - -Brussel, fort savant dans nos antiquités, et dont l’ouvrage est plein -de recherches très-curieuses et très-instructives, savoit mieux que -moi, qu’il ne faut lire nos anciennes chartes qu’avec une extrême -précaution. On doit souvent s’arrêter plutôt à l’esprit général d’une -pièce, qu’à quelques expressions particulières qu’on y a glissées -avec art. L’évêque d’Amiens aura regardé comme une petite vanité dans -Philippe-Auguste, de dire qu’il ne devoit ni ne pouvoit faire hommage -à personne; il lui aura permis d’insérer cette prétention dans son -acte, parce qu’elle ne portoit aucun préjudice aux droits de l’église -d’Amiens, et que le prince n’en avoit pas moins été obligé de se -racheter de la prestation de l’hommage, en renonçant à son droit de -gîte. - -Brussel rapporte dans son ouvrage un autre acte du même prince, avec -l’évêque de Térouenne. _Noverint universi quod Lambertus, Morinensis -episcopus, nos et successores nostros absolvit et in perpetuùm quitos -dimisit ab hommagio quod sibi facere debeamus de Feodo Hesdin._ -Pourquoi Philippe-Auguste apprendroit-il à tout le monde, _noverint -universi_, que l’évêque de Térouenne l’a exempte de l’hommage, si c’eût -été un droit du roi de n’en point prêter? Il reconnoît dans cette -charte, qu’il devoit l’hommage pour le fief d’Hesdin: il avoit donc -tort, en traitant avec l’évêque d’Amiens, de dire qu’il ne devoit ni -ne pouvoit faire hommage à personne. Il y a apparence que l’évêque de -Térouenne étoit plus exact et moins complaisant que l’évêque d’Amiens. - -Je suis d’autant plus surpris de cette méprise de Brussel, qu’il -remarque avec raison, p. 154, que quand le roi possédoit quelque terre -relevante d’un seigneur, il étoit obligé d’en faire acquitter les -services et les charges par un gentilhomme, sous peine de confiscation. -Dans un temps postérieur à Philippe-Auguste, et où le gouvernement -féodal touchoit à sa ruine, Louis Hutin lui-même convenoit avec les -gentilshommes de Champagne, qu’il n’acquerroit aucune possession -dans les terres de ses barons sans leur consentement; et que, quant -aux fiefs qui lui écherront, ou par confiscation, ou par succession, -dans les hautes-justices des seigneurs, il les fera desservir, ou en -payera l’indemnité. (_Ordon. du Louvre, ordon. de Mai 1315, rendues à -la requête des nobles du comté de Champagne, t. 1, p. 573._) Brussel -rapporte, p. 156, que le roi Charles VII, en 1439 et 1442, prêta -hommage, par procureur, à l’évêque de Beauvais et à l’abbé de S. Denis. - -[85] Hugues-Capet étoit duc de France, c’est-à-dire, de la province -appelée aujourd’hui l’isle de France, comte de Paris et d’Orléans. Son -frère étoit duc de Bourgogne. Il avoit une sœur mariée à Richard, duc -de Normandie. - -[86] Les raisons que je rapporte dans le corps de mon ouvrage, pour -prouver qu’il ne put point y avoir d’assemblée de la nation qui déférât -la couronne à Hugues-Capet, me paroissent former, dans le genre -historique, une démonstration à laquelle on ne peut rien répondre. -Cependant, je rapporterai dans cette remarque, tout ce qu’on trouve -dans nos anciennes chroniques, au sujet de l’avénement de Hugues-Capet -au trône. - -_Ludovicus, Francorum rex, obiit eodem anno (987); Hugo Dux, rex -Francorum est elevatus Noviomi._ (Ex chron. Floriacensi.) _In primario -flore juventutis obiit (Ludovicus) in quo deficit generatio regum ex -familia Caroli Magni, et succedit ex aliâ familiâ Hugo rex._ (Ex chron. -Virdunensi.) - -_Ludovico, Francorum rege, mortuo, Francis regnum transferre volentibus -ad Karolum ducem fratrem Lotharii regis, dum ille rem ad consilium -defert, regnum Francorum usurpat Hugo, filius Hugonis._ (Ex chron. -Sigiberti.) _Eodem anno rebellavit contra Karolum, dux Francorum Hugo, -eo quòd accepisset Karolus filiam (Agnetem) Herberti comitis Trecarum. -Collecto igitur Hugo exercitu copioso valdè, obsedit Laudunum ubi -commanebat Karolus cum conjuge suâ._ (Ex Chron. Hug. Floriacensis Mon.) -_Regnum pro eo accipere voluit patruus ejus Karolus, sed nequivit; -quia Deus judicio suo meliorem eligit. Nam episcopus Ascelinus -montis Laudunensis urbis hebdomadâ ante Pascha post convivium in -lecto quiescentem cum dolo cepit, et consensu plurimorum Hugo dux in -regem elevatus est._ (Ex chron. Odoranni.) Après avoir lu ces trois -autorités, que doit-on conclure d’un fragment imprimé par Dom Bouquet, -T. 8, p. 307; il y est dit: _eodem anno, id est, 987. Franci assumentes -Hugonem memoratum ducem, Noviomo illum sublimant in regni Solio._ -Traduire _Franci_ par assemblée de la nation, ne seroit-ce pas vouloir -se tromper? - -Je conviens que Hugues-Capet assembla à Noyon, ses amis et ses parens, -dont il forma une assemblée; mais le duc Charles avoit aussi rassemblé -ses partisans d’un autre côté. Ces assemblées n’étoient point légales, -c’étoient des conventicules qui ne représentoient en aucune manière la -nation. _Immatura adolescens (Ludovicus) præventus morte, destitutum -proprio hærede, Francorum dereliquit regnum. Sanè patruus ejus Carolus -conabatur, si posset, à sui generis authoribus diù possessum sibi -vendicare regnum sed ejus voluntas nullum sortitur effectum. Nam -Franci primates, eo relicto, ad Hugonem qui ducatum Franciæ strenuè -tunc gubernabat, magni illius Hugonis filium, se convertentes, Noviomo -civitate Solio sublimant regio._ (Ex chron. S. Benigni Divion.) - -Par _Franci primates_, il ne faut entendre que les partisans de -Hugues-Capet, les principaux seigneurs du duché de France, et non -pas de la nation française. En effet, il est impossible de citer -quelque passage de nos anciens monumens, d’où l’on puisse inférer que -les vassaux immédiats de la couronne, les seuls qui eussent alors -quelque droit d’en disposer, se soient trouvés à Noyon, pour élever -Hugues-Capet sur le trône. La chose est même démontrée impossible -par le peu de temps qui s’écoula entre la mort de Louis V et le -couronnement de Hugues-Capet. L’un mourut le 21 Mai de l’an 987; et -l’autre, d’abord reconnu pour roi à Noyon, fut sacré à Rheims, le 3 -Juillet de la même année. Remarquez encore que depuis que les peuples -de chaque province avoient leurs souverains particuliers, on commençoit -à ne les plus appeler que du nom particulier et distinctif de leurs -pays. _Burgundiones, Aquitani, Britanni, Normanni, &c._ On ne donnoit -le nom de _Franci_ qu’aux habitans du duché de France. - -Je ne citerai plus qu’un fragment imprimé par Dom Bouquet, t. 8, -p. 299, car, je ne veux pas abuser de la patience de mes lecteurs. -_Patruus autem ipsius Carolus quem privatum senuisse suprà -prælibavimus, paternum volens obtinere regnum, incassùm laborabat. -Nam ejus voluntas nullum habuit effectum. Eo enim spreto, Francorum -primates communi consensu Hugonem qui tunc ducatum Franciæ strenuè -gubernabat, Magni Hugonis filium, cujus jam mentio facta est, Noviomo -sublimant regio solio, eodem anno quo Ludovicus adolescens obiit._ -Les mots _communi consensu_ de ce passage, prouvent bien qu’il ne -faut entendre par _Francorum primates_, que les seigneurs les plus -considérables du duché de France; car, il est certain que le duc -Charles avoit dans le royaume plusieurs amis puissans, qui, bien -loin de reconnoître la nouvelle dignité de Hugues-Capet, lui firent -la guerre avec chaleur. Les chroniques de S. Denis parlent de cette -révolution, comme d’un événement, dont la violence et la force -décidèrent. - - _Fin des remarques du livre second._ - - - REMARQUES ET PREUVES - DES - _Observations sur l’histoire de France_. - - LIVRE TROISIÈME. - - CHAPITRE PREMIER. - -[87] Sache bien ke selon Diex ke tu n’as mie plenière poote seur -ton vilain. Donc se tu prens du sien fors les droites redevances ki -te doit, tu le prens contre Diex et seur le péril de t’ame et come -Robierres, et ce kon dit, toutes les coses que vilain a sont son -seigneur, c’est voirs à garder. Car, s’ils étoient son seigneur propre, -il n’avoit nule différence entre serf et vilain. Mais par nostre -usage n’a entre toi et ton vilain juge fors Diex tant com il est tes -coukans et tes levans s’il n’a autre loi vers toi fors la coutume. -Pierre-de-Fontaine, (_C. 21_, §. 8.) - -[88] _Placuit mihi ut statum ingenuitatis meæ in vestrum deberem -obnoxiare servitium, quod ità feci, undè accepi à te prætium in quod -mihi benè complacuit, solidos tantos, ità ut ab hodiernâ die quidquid -de me servo tuo, sicut et de reliquâ mancipiâ tuâ, facere volueris, -à die præsente liberam et firmissimam in omnibus habeas potestatem._ -(Cap. Baluz. T. 2, p. 474.) - -Beaumanoir, (_Coutumes de Beauvoisis, chap. 45_), en rapportant les -causes qui avoient si fort multiplié les serfs dans le royaume, dit que -plusieurs hommes libres s’étoient vendus eux et leurs hoirs, soit par -misère, soit pour avoir la protection d’un maître contre leurs ennemis: -il ajoute que quand les seigneurs convoquoient autrefois leurs sujets -pour la guerre, ils leur ordonnoient de se rendre au Ban, sous peine de -servitude pour eux et leurs descendans. Il dit encore que des hommes -libres s’étant engagés par dévotion, pour eux et pour leur postérité, -à rendre de certains services ou à payer de certaines redevances à une -église ou à un monastère, on oublia l’origine de cette sujétion, et -qu’enfin, on la regarda comme la preuve d’une véritable servitude. - -[89] _Burgensis_, _Burgi incola_, bourgeois. C’est le nom qu’on donnoit -aux hommes libres qui habitoient les villes. Je me sers ici de cette -expression, quoique les bourgeoisies ne fussent pas encore établies -du temps de Hugues-Capet; je parlerai dans le dernier chapitre de ce -livre, de l’établissement des bourgeoisies, ou des communes, qui ne -remonte pas plus haut que le règne de Louis-le-Gros. De villa, on -appeloit _villanus_ en latin, et vilain en français, un homme libre -domicilié à la campagne. - -[90] Cela est démontré par l’accord dont les évêques et les seigneurs -convinrent sous le règne de Philippe-Auguste, pour arrêter les fraudes -des hommes libres, qui, par des donations ou des ventes simulées, -s’affranchissoient de toute charge, en mettant tout leur bien sur -la tête de quelque clerc qui n’étoit qu’un prête-nom. _Quod nullus -burgensis vel villanus potest filio suo clerico medietatem terræ suæ, -vel plus quàm medietatem donare si habuerit filium vel filios. Et si -dederit ei partem terræ citrà mediam, clericus debet reddere tale -servitium et auxilium quale terra debebat dominis quibus debebatur; -sed non poterit talliari nisi fuerit usurarius vel mercator; et post -decessum suum terra redibit ad proximos parentes, et nullus clericus -potest emere terram quin reddat domino tale servitium quale terra -debet._ (Capit. Philip. Aug. art. 4.) - -[91] «Quand li seigneur voit que ses homs, de cors devient clercs, -qu’il traie à l’évesque, et que il le requerre que il ne li fache pas -couronne; et se il l’a fete que il l’oste, et li évesque i est tenus, -mes que il en soit requis, avant que il ait greigneur ordre que de -clerc et se il atant tant que il ait greigneur ordre, li clerc demeure -en estat de franchise.» (_Beaum. C. 45._) Cet usage étoit connu sous -la seconde race. _Ut nullus episcopus ad clericatus officium servum -alterius sine domini sui voluntate promovere præsumat._ (Capit. an. -incerti, art. 24. Baluz. T. 1, p. 155.) - -[92] «Servitude vient de par les meres, car tuit li enfant que chele -porte qui est serve sont serf. Tout soit il ainssint que li peres soit -frans homs; neis se li peres estoit chevaliers, et il épousoit une -serve si seroient tuit li enfant serf que il avoit de li. (_Beaum. C. -45._) - -Se uns hom de grand lignaige prenoit la fille à un vilain à fame, ses -enfans porroient bien estre chevaliers par droit. Se aucuns homs estoit -chevalier, et ne fust pas gentishome de parage, tant le fust-il de par -sa mere, se ne le pourroit-il estre par droit.» (_Estab. de S. Louis, -L. 1, chap. 128._) On voit par ce passage que les mésalliances ne sont -pas une chose nouvelle parmi nous, et qu’elles ne portoient aucun -préjudice à la famille d’un gentilhomme. - -«Quant la mere est gentil femme, et pere ne l’est pas, li enfant si -ne pueent estre chevaliers, et ne pourquant li enfant ne perdent -pas l’estat de gentillesce dou tout, ainchois sont de mené comme -gentilhomme dou fet de leur cors.» (_Beaum. C. 45._) Si ce gentilhomme -par mère, avoit des enfans, il n’y a aucune difficulté qu’ils -ne pussent être armés chevaliers par droit, puisqu’ils étoient -gentilshommes de parage. On appeloit gentilhomme de parage, celui dont -le père étoit noble. Je prie de remarquer ces anoblissemens connus sous -les premiers Capétiens, et qui n’étoient qu’une suite des coutumes -de la première et de la seconde race. Après de pareilles autorités, -comment le comte de Boulainvilliers et quelques autres écrivains -ont-ils pu avancer que les roturiers ne commencèrent à être anoblis -que sous le règne de Philippe-le-Bel? Il est vrai que ce prince fut -le premier qui donna des lettres de noblesse, telles qu’on les donne -aujourd’hui; mais il ne faut pas en conclure que les anoblissemens -fussent inconnus avant lui. Je vais ajouter ici les autorités qui -prouvent que la possession d’un fief ou d’une terre noble donnoit la -noblesse. - -«Se aucuns home coustumier conquéroit, ou achetoit chose qui fust à -mettre homage, ou il porchasse envers son seigneur comment il le mette -en foy ou en homage en tous ses héritages, ou en partie, en tele foy, -comme est la chose qui seroit pourchaciée, si auroit autant li uns -comme li autres, fors li aisné qui seroit la, li auroit la moitié selon -la grandeur de la chose, et pour faire la foy, et pour gerir les -autres en parage, et tout ainsi départira toujours mes jusques en la -tierce foy, et d’ileques en avant si aura l’aisné les deux parties, -et se départira toujours mes gentiment.» (_Estab. de S. Louis, l. 1, -chap. 141._) Les fils d’un roturier partageoient également entre eux -la succession de leur père. On voit par ce passage, que le fils aîné -d’un roturier anobli par la possession d’un fief, commençoit par avoir -la moitié de la succession de son père, et que ses frères partageoient -entre eux l’autre moitié. Les enfans de ce fils aîné suivoient encore -la même règle dans le partage du bien de leur père; mais ces enfans -se trouvant à la tierce foi, c’est-à-dire, étant les troisièmes de -leur famille, qui rendoient successivement la foi et hommage pour le -fief que leur grand-père avoit acquis, leur succession se partageoit -gentiment, et le fils aîné, au lieu de la moitié, avoit les deux tiers -de la succession. - -«Se li homs de poote maint en franc-fief, il est demenés comme -gentishoms, comme de ajournemens et de commandemens, et peut user des -franchises dou fief. (_Beaum. C. 30._) La franchise des personnes ne -afranchit pas les hiretages vilains, mais li franc-fief franchissent le -personne qui est de poote, en tant comme il i est couchans et levans, -il use de la franchise du fief.» (_Ibid. C. 48._) On ne doit pas être -surpris du privilége que les fiefs avoient d’anoblir, après ce que -j’ai dit des seigneurs dans le premier livre de cet ouvrage; elles -devinrent le seul titre de distinction entre les familles; et cet usage -s’accrédita tellement chez les Français, que malgré les efforts qu’ont -faits les rois pour s’attribuer à eux seuls le privilége d’anoblir, ce -n’est qu’en 1579 que la possession d’un fief n’a plus été un titre de -noblesse. (_Voyez l’ordonnance de Blois de 1579._) - -Ce que dit Beaumanoir, «que la franchise des personnes ne afranchit pas -les hiretages vilains,» ne détruit pas ma conjecture, que sous le règne -de Hugues-Capet, la noblesse des personnes passoit aux possessions, -c’est-à-dire, que les possessions roturières d’un gentilhomme n’étoient -sujettes à aucune redevance, ni à aucune corvée. Beaumanoir parle de ce -qui se pratiquoit sous S. Louis et Philippe-le-Hardi, et moi, de ce qui -se passoit sous Hugues-Capet. Quand Beaumanoir écrivoit, il est certain -que les seigneurs avoient déjà beaucoup restreint les priviléges des -gentilshommes et des clercs. L’accord fait entre les évêques et les -seigneurs, sous le règne de Philippe-Auguste, et que j’ai rapporté dans -la remarque 90 de ce chapitre, en est une preuve certaine. Il est dit -dans cet acte qu’un bourgeois et un vilain ne pourront point faire -passer leur bien sur la tête d’un clerc, pour s’exempter des redevances -dues au seigneur. Si les gentilshommes n’avoient pas alors possédé -leurs biens roturiers en toute franchise, ils n’auroient pas, sans -doute, manqué de faire la même fraude que les roturiers, et on n’auroit -certainement pas négligé d’y remédier. - -[93] «Nus gentishom ne rend coustumes ni peages de riens qu’il achate -ne qu’il vende, se il n’achate pour revendre et pour guaigner. (_Estab. -de S. Louis, L. 1, C. 58._) Se gentilhomme avoit meson qui lui fust -encheoite en sa terre le roy ou en chastel à baron, qui soit taillable, -en quelque manière que li gentil l’ait, soit d’eritaige ou d’écheoite, -ou d’autre chose elle est taillable, se il i fet estage pour lui, -pourcoi il la tiegne en sa main, elle ne sera pas taillable: me se -il l’avoit louée ou affermée à home coustumier, il ne le porroit pas -garantir de taille. (_Ibid. L. 1, C. 93._) - -«Voirs est que clers ne gentiex homs, ne doivent point de travers des -choses que il achatent pour leur user, ne de choses que il vendent -qui soit creué en leur hiretage, me se ils achatent pour revendre si -comme autres marcheans, il convenroit que les denrées s’aquitassent -dou travers et des chaussiés et des tonlieus en la maniere que les -denrées as marchans s’aquitent, et che que je ai dit des travers je -entends de toutes manieres des peages et de tonlieus. (_Beauma. C. -30._) Se gentilshoms tient vilenage, et il meffet de ce qui appartient -à vilenage, les amendes sont dau tele condition comme se il estoit hons -de poote. De tous autres cas il est demenés ainsint comme hons de poote -seroit, excepté le fet de son cors, car se il fesoit aucun meffet de -son cors, il seroit selon la loi des gentilshommes.» (_Ibid._) - - - CHAPITRE II. - -[94] Commençant à parler des droits et des devoirs respectifs des -seigneurs, je ferai ici une observation préliminaire, et bien -importante. La plupart des écrivains qui ont traité du gouvernement -féodal, ont rassemblé pêle-mêle tout ce qu’ils ont trouvé dans nos -anciens monumens qui pouvoit y être relatif, sans chercher à distinguer -les différentes époques de la naissance de chaque coutume. Il n’étoit -pas difficile cependant de se douter que plusieurs de nos coutumes -n’ont pu subsister ensemble. Ce soupçon, si on l’avoit eu, auroit servi -de fil dans le labyrinthe obscur de nos antiquités. Les établissemens -de S. Louis nous parlent de plusieurs coutumes dont l’origine remonte -visiblement jusqu’au temps où Charles Martel établit ses bénéfices, -et qui, quoique affoiblies et altérées, subsistoient encore dans le -troisième siècle. Mais ils contiennent aussi plusieurs usages nouveaux -qui commençoient à avoir force de loi, et d’autres encore qui se -formulent, et que S. Louis vouloit accréditer. Il faut dire la même -chose des ouvrages précieux de Pierre de Fontaine et de Beaumanoir, -les deux hommes les plus éclairés de leur temps sur la jurisprudence -féodale. - -Avec le secours de cette remarque, dont on sentira, je crois, la -vérité, en étudiant les ouvrages dont je viens de parler, et en les -conférant entre eux ou avec les autres monumens plus anciens ou -contemporains, tout devient assez clair dans notre histoire de la -troisième race. La plupart des difficultés s’aplanissent; et on démêle, -avec assez de certitude, les différentes époques où les droits et les -devoirs différens des suzerains et des vassaux, ont pris naissance; -j’aurai soin dans les remarques suivantes d’indiquer les raisons sur -lesquelles je me fonde pour fixer l’origine de chaque coutume. - -[95] Je ne conçois point comment on a pu croire que les appels -pratiqués pendant la première et la seconde race, et dont on a trouvé -les preuves dans les remarques des deux livres précédens, fussent -encore en usage sous les premiers Capétiens, où tous les procès se -décidoient par le duel judiciaire. Le combat auquel les parties, les -juges et les témoins étoient soumis, rendoit par sa nature les appels -impraticables. Ne pas s’en tenir alors à cette preuve de l’équité d’un -jugement, c’eût été douter de la justice ou de la puissance de Dieu; -puisque c’étoit une foi vive en ces deux attributs de la divinité, -qui avoit fait adopter aux Français la procédure meurtrière des -Bourguignons. - -Pour que l’appel d’un tribunal subalterne à un tribunal supérieur -puisse avoir lieu, il faut que le plaideur ne puisse pas empêcher les -juges de prononcer la sentence qui le condamne, ou qu’il puisse les -soupçonner d’avoir jugé injustement, par ignorance ou par corruption. -Or, c’étoient deux choses impossibles dans la jurisprudence du duel -judiciaire; car, le plaideur étoit en droit de défier et d’appeler au -combat le premier des juges qui ouvroit l’avis de le condamner; il -pouvoit aussi défier le témoin qui déposoit contre lui. On ordonnoit -enfin le combat, et le tribunal ne faisoit que prononcer qu’un tel -étoit vainqueur ou vaincu; fait qui, se passant en public et sous les -yeux de mille témoins, ne pouvoit jamais être douteux ni équivoque. - -Fausser une cour de justice, ou l’accuser d’avoir porté un jugement -faux, c’étoit lui faire l’injure la plus grave, l’interdire de toutes -ses fonctions, et rendre tous ses membres incapables de faire aucun -acte judiciaire. Un plaideur qui avoit eu cette témérité, étoit obligé, -sous peine d’avoir la tête coupée, de se battre dans le même jour, -non-seulement contre tous les juges qui avoient assisté au jugement -dont il appeloit, mais encore contre tous ceux qui avoient droit de -prendre séance dans ce tribunal. S’il sortoit vainqueur de tous ces -combats, la sentence qu’il avoit faussée, étoit réputée fausse et mal -rendue, et son procès étoit gagné. Si, au contraire, il étoit vaincu -dans un de ces combats, il étoit pendu. Cette jurisprudence, dont nous -sommes instruits par les Assises de Jérusalem, c’étoit la jurisprudence -même des Français dans le onzième siècle, puisque Godefroi de Bouillon, -élevé en 1099 sur le trône de Jérusalem, fit rédiger les lois de son -royaume, ainsi qu’il nous en avertit lui-même dans son code, sur les -coutumes qui étoient pratiquées en France, quand il partit pour la -Terre-Sainte. - -Quand il arrivoit qu’un plaideur, après avoir vaincu deux ou trois -de ses juges, étoit lui-même vaincu par un quatrième, je voudrois -bien savoir par quels bizarres raisonnemens, on justifioit alors la -Providence divine, qui avoit permis que l’injustice et le mensonge -triomphassent deux ou trois fois de la justice et de la vérité? La foi -absurde de nos pères devoit être certainement très-embarrassée. - -Beaumanoir, qui écrivoit la coutume de Beauvoisis, en 1283, sous le -règne de Philippe-le-Hardi, nous apprend, (_C. 61 et 62_,) que dans -les terres où l’ancien usage du duel judiciaire subsistoit encore, un -plaideur étoit forcé de se battre contre tous les juges du tribunal, -si, au lieu d’appeler ou de défier le premier ou le second d’entre eux -qui disoit son avis, il attendoit, pour fausser le jugement, que la -sentence fût prononcée. Je demande si une pareille forme de procédure -ne rendoit pas impraticables les appels tels que nous les connoissons -aujourd’hui, et qu’ils étoient pratiqués sous les deux premières races? - -«Tous cas de crieme quelque il soient, dont l’en puet perdre la vie, -appartiennent à haute-justiche, excepté le larron; car tant soit -il ainssint que lierres pour son larrecin perde la vie, et ne pour -quant larrecins n’est pas de la haute-justice.» (_Beaum. C. 58._) -Voici, selon cet auteur, le cas de haute-justice; meurtre, trahison -ou assassinat, homicide, viol, incendie, fausse monnoie, trèves et -assuremens brisés ou violés. Les établissemens de S. Louis, (_L. 1, C. -40_,) ajoutent le cas de chemins brisiés, et de meffet de marchié. - -Quoique aucun monument de la troisième race, antérieur au règne de -S. Louis, ne parle de cette différente attribution ou compétence des -justices, on ne sauroit, je crois, douter avec quelque fondement -qu’elle ne fût déjà connue du temps de Hugues-Capet, et pratiquée comme -une coutume féodale. Cette différente compétence des justices avoit été -établie par Charlemagne. _Ut nullus homo in placito centenarii neque -ad mortem neque ad libertatem suam amittendam aut ad res reddendas vel -mancipia judicetur; sed ista aut in presentiâ comitis vel missorum -nostrorum judicentur._ (Capit. 3, an. 812, art. 4.) - -La distinction de la haute et de la basse-justice se trouve encore -expressément énoncée dans la charte ou diplome que Louis-le-Débonnaire -donna en 815 aux Espagnols qui s’étoient réfugiés sur les terres de la -domination française, pour se soustraire à la tyrannie des Sarrasins. -_Ipsi verò pro majoribus causis, sicut sunt homicidia, raptus, -incendia, deprædationes, membrorum amputationes, furta, latrocinia, -aliarum rerum invasiones, et undecùmque à vicino suo aut criminaliter -aut civiliter fuerit accusatus, et ad placitum venire jussus, ad -comitis sui mallum omnimodis venire non recusent. Cæteras verò minores -causas more suo, sicut hactenùs fecisse noscuntur inter se mutuo -definire non prohibeantur._ (art. 2.) _Et si quisquam eorum in partem, -quam ille ad habitandum sibi occupaverat, alios homines undecùmque -venientes adtraxerit, et secum in portione suâ, quam adprisionem -vocant, habitare fecerit utatur illorum servitio absque alicujus -contradictione vel impedimento; et liceat illi eos distinguere ad -justitias faciendas, quales ipsi inter se definire possunt. Cætera verò -judicia, id est, criminales actiones, ad examen comitis reserventur._ -(Art. 3.) - -N’est-il pas naturel de penser que pendant les désordres auxquels le -gouvernement féodal dut son origine, les seigneurs les plus puissans -furent les plus grands usurpateurs? Ils ne laissèrent à leurs vassaux -que la basse-justice appelée Voirie, quand ils purent les dépouiller de -la haute. Ils gênèrent, et restreignirent la compétence des tribunaux -dans les fiefs qui relevoient d’eux, et y exercèrent même la justice, -lorsqu’il s’agissoit d’y juger des affaires graves et majeures. Règle -générale et sûre de critique; il faut reconnoître pour des coutumes -subsistantes sous le règne de Hugues-Capet, celles dont il est -fait mention dans les établissemens de S. Louis, et les écrits de -Beaumanoir, et dont on trouve l’origine dans les lois de la seconde -race; à moins qu’on ne soit averti par quelque monument postérieur, -qu’elles ont été oubliées et détruites par la révolution qui ruina la -maison de Charlemagne. - -La haute-justice et la basse n’eurent pas vraisemblablement la même -compétence, ou ne connurent pas des mêmes délits dans toutes les -provinces du royaume; car, rien n’étoit, et ne pouvoit être général -et uniforme en France. Chaque tribunal étendit sa juridiction autant -que les circonstances le permirent. Il ne nous reste point assez de -monumens pour connoître ces différentes révolutions. Nous ignorons, -par exemple, pourquoi le vol, puni de mort, et dont la haute-justice -connoissoit seule sous les premiers Carlovingiens, appartenoit à la -basse-justice, sous le règne de S. Louis. - -Il est encore évident que chaque seigneur gêna et limita, autant qu’il -put, la souveraineté que ses vassaux exerçoient dans leurs terres. -Un très-grand nombre de ces vassaux furent forcés de se servir de la -monnoie que leur suzerain fabriquoit, puisqu’il est certain qu’on ne -comptoit guères plus de 80 seigneurs en France, qui eussent droit de -battre monnoie. - -[96] _Volumus atque jubemus ut vassalli episcoporum, abbatum et -abbatissarum, atque comitum et vassorum nostrorum, talem legem et -justitiam apud seniores suos habeant, sicut eorum antecessores apud -illorum seniores tempore antecessorum habuerunt._ (Capit. Car. Cal. -Baluz. T. 2, p. 215.) - -[97] _Si rex Philippus Regnum Angliæ invadere voluerit, comes Robertus, -si poterit, regem Philippum remanere faciet.... et si Rex Philippus in -Angliam venerit et Robertum comitem secum adduxerit, comes Robertus tam -parvam fortitudinem hominum secum adducet, quàm minorem poterit; ità -tamen ne indè feodum suum ergà regem Franciæ foris faciat._ (Tract. -Fœd. inter Henr. Reg. Ang. et Rob. Com. Fland. art. 2.) _Et si rex -Henricus comitem Robertum in Normanniam vel Maniam, in auxilio secum -habere voluerit, et eum indè summonuerit, ipse comes illùc ibit.... nec -dimittet quin eat, donec rex Francorum judicari faciat comiti Roberto, -quod non debeat juvare dominum et amicum suum regem Angliæ cujus feodum -tenet, et hoc per pares suos qui eum judicare debent._ (Ibid. art. 16.) -_Et si illo tempore rex Philippus super regem Henricum in Normanniâ -intraverit, comes Robertus ad Philippum ibit cum decem militibus -tantùm._ (Ibid. art. 19.) - -Ce traité passé entre deux des plus puissans vassaux de la couronne, -qui contractoient une alliance étroite en pleine paix, est très-propre -à nous faire connoître la nature des devoirs auxquels ils se croyoient -assujettis envers le roi de France leur suzerain, et des droits -attachés à la suzeraineté. Ces devoirs et ces droits devoient être -regardés comme incontestables, puisque Henri, qui donnoit en fief au -comte Robert un subside annuel de 400 marcs d’argent, pour se faire -aider de ses forces dans les guerres qu’il auroit contre le roi de -France, ne les contredit pas. _Propter prædictas conventiones et -prædictum auxilium, dabit rex Henricus comiti Roberto, unoquoque anno -400 marcas argenti in feodo._ (Ibid. art. 31.) - - - FIN DU TOME PREMIER. - - - - - TABLE - Des Chapitres contenus dans le premier Tome. - - - ÉLOGE _historique de l’abbé de Mably, par l’abbé - Brizard_. page 1 - - NOTES _historiques sur l’Éloge_. 93 - - AVERTISSEMENT _de la première édition_. 121 - - - OBSERVATIONS - Sur l’histoire de France. - - - LIVRE PREMIER. - - CHAP. I. _Des mœurs et du gouvernement des Français - en Germanie. Leur établissement dans les Gaules._ 129 - - CHAP. II. _Quelle fut la condition des Gaulois et des - autres peuples soumis à la domination des Français._ 143 - - CHAP. III. _Des causes qui contribuèrent à ruiner les - principes du gouvernement démocratique des français. - Comment les successeurs de Clovis s’emparèrent - d’une autorité plus grande que celle qui leur - étoit attribuée par la loi. Tyrannie des grands. - Établissement des seigneuries._ 153 - - CHAP. IV. _De la conduite et des intérêts des - différens ordres de l’état. Comment les bénéfices - conférés par les rois Mérovingiens, deviennent - héréditaires. Atteinte que cette nouveauté porte à - l’autorité que ces princes avoient acquise._ 169 - - CHAP. V. _De l’origine de la noblesse parmi les - Français. Comment cette nouveauté contribua à - l’abaissement de l’autorité royale, et confirma - la servitude du peuple. Digression sur le service - militaire rendu par les gens d’église._ 181 - - CHAP. VI. _Progrès de la fortune des maires du palais - sous les successeurs de Clotaire II. Inconsidération - de la noblesse à leur égard. Ils s’emparent de toute - l’autorité. Charles Martel établit de nouveaux - bénéfices. Pepin monte sur le trône._ 191 - - CHAP. VII. _Pourquoi la nation Française n’a pas été - détruite sous la régence des rois Mérovingiens._ 208 - - - LIVRE SECOND. - - CHAP. I. _Origine du sacre des rois de France. - Du gouvernement et de la politique de Pepin. Il - s’établit un nouvel ordre de succession au trône._ 215 - - CHAP. II. _Règne de Charlemagne. De la forme de - gouvernement établie par ce prince. Réforme qu’il - fait dans l’état. Ses lois, ses mœurs._ 220 - - CHAP. III. _Réflexion sur le gouvernement établi par - Charlemagne. Des principes de décadence qu’il portoit - en lui-même._ 249 - - CHAP. IV. _Foiblesse de Louis-le-Débonnaire. Il étend - la prérogative royale. Comment la division, qui règne - entre ses fils ruine l’autorité du prince, et rend - les seigneurs tout-puissans._ 258 - - CHAP. V. _Ruine entière de l’ancien gouvernement sous - le règne de Charles-le-Chauve. Ce prince rend les - bénéfices et les comtés héréditaires. Naissance du - gouvernement féodal._ 277 - - CHAP. VI. _Démembrement que souffrit l’empire de - Charlemagne. Ruine de sa maison. Avénement de - Hugues-Capet au trône._ 290 - - - LIVRE TROISIÈME. - - CHAP. I. _De la situation du peuple à l’avénement de - Hugues-Capet au trône. Droits, priviléges, état de la - noblesse qui ne possédoit pas des terres en fief._ 301 - - CHAP. II. _Situation des seigneurs à l’avénement de - Hugues-Capet au trône. Des causes qui contribuèrent à - établir une sorte de règle et de droit public._ 309 - - - REMARQUES ET PREUVES. - - LIVRE PREMIER. - - CHAPITRE I. 320 - - CHAPITRE II. 325 - - CHAPITRE III. 360 - - CHAPITRE IV. 382 - - CHAPITRE V. 389 - - CHAPITRE VI. 406 - - CHAPITRE VII. 415 - - - LIVRE SECOND. - - CHAPITRE I. 416 - - CHAPITRE II. 421 - - CHAPITRE III. 443 - - CHAPITRE IV. 447 - - CHAPITRE V. 454 - - CHAPITRE VI. 465 - - - LIVRE TROISIÈME. - - CHAPITRE I. 475 - - CHAPITRE II. 483 - - - Fin de la Table. - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 6: «Montagne» remplacé par «Montaigne» (suivant - l'expression de Montaigne). - Page 9: «attroces» remplacé par «atroces» (les guerres plus - atroces de la religion). - Page 10: «cahos» remplacé par «chaos» (Débrouiller ce chaos). - Page 16: «partie» remplacé par «patrie» (cette patrie des - héros). - Page 16: «florisante» remplacé par «florissante» (il nous la - montre heureuse, florissante, respectée). - Page 21: «chartres» remplacé par «chartes» (les chartes des - églises). - Page 21: «ses» remplacé par «ces» (n'avoient fait que - reproduire et propager ces erreurs). - Page 23: «animée» remplacé par «anime» (Cette découverte anime - d'un intérêt). - Page 43: «le» remplacé par «la» (marqué la période où ils se - trouvent). - Page 44: «létargie» remplacé par «léthargie» (sa trop longue - léthargie). - Page 65: «momarque» remplacé par «monarque» (Il n'y auroit pas - de monarque). - Page 87: «confis» remplacé par «confie» ( je me confie à l’intégrité - de mes juges). - Page 87: «so naractère» remplacé par «son caractère» (d'avoir - conservé son caractère). - Page 87: «rop» remplacé par «trop» (porté trop loin cette - roideur). - Page 89: «un» remplacé par «une» (aux convenances d'une - société). - Page 90: «amitéi» remplacé par «amitié» (point de parfaite - amitié). - Page 102: «flambleau» remplacé par «flambeau» (un flambeau de - discorde). - Page 111: «Roberston» remplacé par «Robertson» (contre Voltaire - et l'illustre Robertson). - Page 129: «seroient» remplacé par «seroit» (seroit une espèce de - prodige). - Page 142: «enrteprise» remplacé par «entreprise» (les évêques - favorisèrent son entreprise). - Page 148: «anci-nnes» remplacé par «anciennes» (leurs anciennes - coutumes). - Page 149: «arrêtoisnt» remplacé par «arrêtoient» (Ils reprenoient, - arrêtoient et châtioient). - Page 155: «nécesaire» remplacé par «nécessaire» (tout ce qui est - nécessaire). - Page 161: «j'avelot» remplacé par «javelot» (un javelot, une - francisque ou une épée). - Page 167: «carresse» remplacé par «caresse» (il le flatte, le - caresse, l'attire à sa cour). - Page 167: «un un» remplacé par «un» (un assassin qu'ils avoient - chargé). - Page 171: «insjutice» remplacé par «injustice» (les produits de - l'injustice). - Page 181: «prétégés» remplacé par «protégés» (ses obligés ou ses - protégés). - Page 192: supprimé «de» (et [de] d'embrasser à la fois tout un - systême). - Page 196: «fla teurs» remplacé par «flatteurs» (des courtisans - et des flatteurs). - Page 210: «tributs» remplacé par «tribus» (ces tribus de - barbares). - Page 223: «qu'elles» remplacé par «qu'elle» (soit qu'elle les - eût simplement adoptées). - Page 239: «Jésus-Chrit» remplacé par «Jésus-Christ» (une lettre - de Jésus-Christ aux fidelles). - Page 248: «peuble» remplacé par «peuple» (un peuple grossier). - Page 249: «les» remplacé par «le» (le bien général). - Page 249: «acroître» remplacé par «accroître» (le même projet - d'accroître ses biens). - Page 254: «semparer» remplacé par «s'emparer» (s'emparer de - toute l'autorité). - Page 257: l'auteur ne fait pas la distinction entre «plutôt» et - «plus tôt» (s’il fût né deux siècles plutôt). - Page 258: «atten-tention» remplacé par «attention» (Une - attention extrême). - Page 261: «on» remplacé par «ou» (ou y travaille sans succès). - Page 286: «cemme» remplacé par «comme» (comme le magistrat - public). - Page 340: inséré «que» (bien plus extraordinaires que - l'invention de cinq ou six noms). - Page 340: «adjutoriun» remplacé par «adjutorium» (_in quibus - nullum adjutorium_). - Page 353: «Chidebertus» remplacé par «Childebertus» (_Theodoricus - et Childebertus, Francorum reges_). - Page 357: «datte» remplacé par «date» (en date de l'an 615). - Page 360: «Boulainviliers» remplacé par «Boulainvilliers» (de - Loyseau et du comte de Boulainvilliers). - Page 362: «Nisi» remplacé par «nisi» (_nisi is qui se - pronuntiavit_). - Page 362: «circumbari» remplacé par «circumdari» (_semper - electorum juvenum globo circumdari_). - Page 365: «étoient» remplacé par «étoit» (si la nation Française - étoit incapable). - Page 367: «étoient» remplacé par «étoit» (étoit parvenu à la - tête). - Page 379: «cutores» remplacé par «sutores» (_et argentarios, - sutores_). - Page 381: «tribut» remplacé par «tribu» (Lorsqu'un français de - la tribu des Ripuaires). - Page 391: «Anstrustions» remplacé par «Antrustions» (appelés - _Fidelles_, _Leudes_ ou _Antrustions_). - Page 418: «constisuendum» remplacé par «constituendum» (_regem - Austrasiorum constituendum curavit_). - Page 427: «Capi-pitularia» remplacé par «Capitularia» - (_Capitularia patris nostri_). - Page 430: «usquæmodò» remplacé par «usquemodò» (_Volumus propter - justitias quæ usquemodò_). - Page 432: «notrorum» remplacé par «nostrorum» (_ad Placitum - Missorum nostrorum_). - Page 435: «cujucumque» remplacé par «cujuscumque» (_libertos - cujuscumque ingenuorum_). - Page 435: «neglitatis» remplacé par «negligatis» (_institutum - est accipere negligatis_). - Page 440: «interantibus» remplacé par «iterantibus» (_in quibus - nullum adjutorium iterantibus_). - Page 453: «Eerrières» remplacé par «Ferrières» (Lupus, abbé de - Ferrières, écrivoit). - Page 455: «pro-nllo» remplacé par «pro ullo» (_et pro ullo - homine_). - Page 463: «succesores» remplacé par «successores» (_Dictus enim - episcopus et successores_). - Page 469: «sidi» remplacé par «sibi» (_quod sibi facere_). - Page 471: «transfere» remplacé par «transferre» (_Francis regnum - transferre volentibus_). - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Collection complète des oeuvres d - l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15, by Abbé de Mably - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL 1 *** - -***** This file should be named 53279-0.txt or 53279-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/2/7/53279/ - -Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15) - -Author: Abbé de Mably - -Release Date: October 14, 2016 [EBook #53279] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL 1 *** - - - - -Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="left ssrf"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<p class="left ssrf"><a href="#toc">Table</a></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/cover-s.jpg" alt="" title="" width="383" height="600" /> - <p class="cent cs8">L’image de couverture a été réalisée pour cette édition - électronique.<br />Elle appartient au domaine public.</p> -</div> - - <div class="npage"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/demi.jpg" alt="" title="" width="383" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="npage"> - -<h1>COLLECTION<br /> -<span class="cs6"><i>COMPLETE</i></span><br /> -DES ŒUVRES<br /> -<span class="cs5">DE</span><br /> -<span class="cs8">L’ABBÉ DE MABLY.</span></h1> - -<hr class="hr5 sep2" /> - -<div class="cs12 cent gesp">TOME PREMIER,</div> - -<hr class="hr5" /> - -<p class="cent sep2">Contenant les Observations sur l’histoire de France.</p> - -<p class="cent sep2"><span class="gesp">A PARIS,</span><br /> -<br /> -De l’imprimerie de Ch. <span class="smcap">Desbriere</span>, rue et place <i>Croix</i>,<br /> -chaussée du <i>Montblanc</i>, ci-devant d’<i>Antin</i>.</p> - -<hr class="hr6" /> - -<p class="cent"><i>L’An III de la République</i>,<br /> -(1794 à 1795.)</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/im01.jpg" alt="" title="" width="383" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="npage"> - -<hr class="hr2" /> - -<h2><span class="cs12">AVIS</span><br /> -SUR CETTE ÉDITION.</h2> - -<hr class="hr4" /> - -<p class="first"><span class="smcap">Voici</span> enfin tous les ouvrages de Mably, -tels qu’ils sont sortis de sa plume. L’éditeur -ne s’est pas permis d’y rien ajouter, -ni d’en rien retrancher. Il en est un auquel -il mettoit la dernière main, quand -la mort vint l’enlever à ses amis, aux -lettres, à la philosophie et à toutes les -sociétés politiques; c’est <i>le Cours et la -Marche des passions dans la société</i>. Le -lecteur n’oubliera pas cette circonstance, -en lisant ce traité.</p> - -<p>Les lumières répandues dans ces ouvrages -sur les gouvernemens, sur les lois, -sur la morale, en rendent la lecture nécessaire -à tous ceux qui sont appelés à -l’administration des affaires publiques.</p> - -<p>Pour gouverner les hommes, et les -<span class="pagenum">ij</span> -conduire au bonheur que leur nature -comporte, il faut les connoître, il faut -avoir porté le flambeau dans les profondeurs -du cœur humain; il faut des talens, -des connoissances et des vertus. Mably -nous présente cette heureuse réunion; il -a médité pour nous, il a écrit pour nous; -ses écrits sont l’héritage qu’il nous a légué, -c’est à nous à le faire valoir. Notre félicité -a été l’objet de ses longs travaux; il nous -a tracé la marche qui y conduit, c’est à -nous à la suivre; pour parvenir à ce but, -garantissons-nous de l’erreur et du vice -qui nous en éloigneroient. Quand les destinées -d’une nation sont entre les mains de -l’ignorance et de la corruption, le peuple -est en proie à tous les maux; il n’a alors -d’autre ressource que d’appeler à son -secours, la sagesse du philosophe, les -lumières du législateur, la prudence et la -vertu de l’administrateur. Les maladies -politiques ne sont pas l’ouvrage de la -nature ni du peuple, elles sont celui des -législateurs et des administrateurs; leur -<span class="pagenum">iij</span> -guérison demande des remèdes efficaces; -des palliatifs ne feroient qu’empirer le -mal. Les ouvrages de Mably contiennent -ces remèdes. Heureux les peuples, dont -les gouverneurs auront la prudence, la -sagesse et le courage de les employer!</p> - -<p>Les peuples aiment autant la vérité, -que les gouverneurs la craignent; la -cacher, est une trahison, la crainte de la -dire, une lâcheté. Les révolutions qui entraînent -tant de maux après elles, ne sont -que l’effet d’une injuste et odieuse administration. -Quand les peuples sont gouvernés -avec justice, ils sont tranquilles et -heureux; ils aiment le gouvernement, ils -aiment les lois, ils respectent les magistrats, -ils leur obéissent, et les magistrats -obéissent aux lois.</p> - -<p>Si les magistrats flattent le peuple, c’est -qu’ils veulent le corrompre et l’asservir. -Un peuple trompé, peut tout bouleverser, -et du sein de la liberté, il passe aux horreurs -du despotisme. Toutes ces tristes -vérités se trouvent consignées, avec une -<span class="pagenum">iv</span> -effrayante évidence, dans les ouvrages de -Mably. Que les magistrats en fassent le -sujet de leurs sérieuses méditations; le -bonheur ou le malheur des peuples sont -dans leurs mains, ils répondent au temps -présent et à la postérité, de tous les maux -qu’ils auroient pu éviter.</p> - -<p>La nature a donné à l’homme, des -besoins, le sentiment du juste et de l’injuste, -le désir du bonheur; ces premiers -élémens de la société, mis en œuvre par -les lumières et la sagesse, feront la gloire -des magistrats et la félicité publique, qui -est le but de toute bonne politique.</p> - -<p>Je devois à la mémoire de Mably, je -devois à l’amitié qu’il avoit pour moi, et -comme un de ses exécuteurs testamentaires, -je devois à toutes les sociétés politiques, -la publication de tous ses ouvrages; -en remplissant ce devoir, j’ai encore versé -des larmes sur la perte de ce grand -homme.</p> - -<p class="rsign">ARNOUX.</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/im02.jpg" alt="" title="" width="383" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="npage" id="Page_1"> - -<hr class="hr2" /> - -<h2><span class="cs12">ÉLOGE HISTORIQUE</span><br /> -<span class="cs8">DE</span><br /> -L’ABBÉ DE MABLY,</h2> - -<p class="sep2 hang"><i>Discours qui a partagé le prix au jugement de -l’Académie des inscriptions et belles lettres, -en 1787.</i></p> - -<p class="cent gesp"><span class="smcap">Par l’Abbé BRIZARD.</span></p> - -<div style="padding-left: 40%;"> - -<hr class="hr1" /> - -<p class="cent cs8"><i lang="la" xml:lang="la">Non ego, Te, meis<br /> -Chartis, inornatum silebo.</i></p> - -<p class="cs8"><span class="smcap">Horace</span>, lib. <span class="cs7">IV</span>, Ode <span class="cs7">VIII</span>.</p> - -<hr class="hr1" /> - -</div> - -<p class="first"><span class="smcap">Les</span> anciens croyoient que la politique n’étoit -que l’art de rendre les peuples heureux, et -qu’un peuple ne peut être heureux qu’autant -qu’il a des mœurs: ils n’ont jamais séparé la -morale de la politique, et leurs législateurs -croyoient assez faire pour le bonheur des hommes, -que de les former libres et vertueux. Voilà -ce qui a rendu la Grèce si florissante, et Rome -maîtresse du monde. Platon, Cicéron, tous -ceux qui se sont occupés des lois et de la -félicité publique, ont tenu le même langage: -cette doctrine respire dans tous leurs écrits; la -Grèce et Rome ne sont tombées que pour s’en -<span class="pagenum" id="Page_2">2</span> -être écartées: avec les mœurs a péri la liberté. -Le débordement et les ravages des barbares -nous avoient fait perdre jusqu’à la trace de -cette grande vérité. Pendant quinze siècles une -épaisse nuit étendit son voile sur la nature -entière; toutes les lumières furent éteintes: -on corrompit les sources de la morale; on -honora du nom de politique l’art d’asservir et -de tromper les hommes; on réduisit en maximes -cet art funeste, et des écrivains pervers enseignèrent -aux ambitieux à être injustes par principe, -et perfides avec méthode. Si quelques -hommes, par la force de leur génie, s’élevèrent -au-dessus de la corruption générale, ils ne purent -réformer leur siècle, et tous leurs projets -périrent avec eux. L’ambition continua de nous -égarer. La découverte d’un nouveau monde, le -commerce, les arts nous donnèrent, avec de -nouvelles richesses, de plus grands besoins et -des vices nouveaux. Les peuples, après avoir -placé leur gloire dans l’ambition et dans les conquêtes, -mirent leur félicité dans l’avarice et dans -les jouissances du luxe: on ne connut plus de -frein; l’or devint le dieu de l’Europe; la vertu -ne fut plus qu’un vain nom, et les mœurs, -tombées dans l’oubli, parurent un sujet de -mépris et de ridicule. Un homme est venu, qui, -nourri de la lecture des anciens, retrouva dans -<span class="pagenum" id="Page_3">3</span> -leurs écrits les traces de ce type céleste, de ce -beau dont nous avions perdu tout sentiment: -il en étudia les élémens, et l’un des premiers -parmi les modernes, nous dévoila l’alliance -intime de la morale et de la politique, et démontra -que les mœurs sont la source et la base de -la félicité publique: il rappela tous les hommes -et toutes les sociétés à cette idée simple et sublime -par sa simplicité même. Toute sa vie, -tous ses écrits, publiés dans l’espace de quarante -ans, furent employés à développer cette utile -et féconde vérité. L’exemple de tous les âges -et de tous les peuples vint sous sa plume à -l’appui de ses maximes: il y a dans tout ce -qu’il a écrit une unité, je ne dirai pas de -systême, mais de doctrine, dont il ne s’est -jamais écarté. Ses principes étoient sûrs; il s’y -tint opiniâtrément attaché: on ne le vit jamais -ni varier ni flotter au gré des opinions vulgaires. -Il dit des vérités sévères; il les dit avec force, -avec énergie, et quelquefois avec une certaine -brusquerie, qui n’est que l’indignation de la -vertu qu’irrite l’aspect du vice et de l’injustice; -et dans un siècle essentiellement frivole et -corrompu, il trouva pourtant des amis et -des lecteurs.</p> - -<p>Tel fut l’homme sage et vertueux que nous -regrettons: son éloge est le premier qui se fasse -<span class="pagenum" id="Page_4">4</span> -entendre dans ce Lycée, sans que l’écrivain y -ait pris place pendant sa vie, et peut-être on -devoit cet honorable exemple aux lettres, aux -mœurs et à la vertu. L’auteur de tant d’écrits -profonds et lumineux appartenoit naturellement -à cette académie, et étoit digne d’y recevoir -le premier, le prix public de ses travaux et -l’hommage de la nation. Il s’y étoit dérobé -pendant sa vie; il étoit juste du moins qu’après -sa mort son nom retentît dans ces murs, au -milieu de ceux qui furent les émules de ses -travaux et de sa gloire: recevoir un laurier de -leurs mains, c’est être couronné par ses pairs.</p> - -<p>Puisqu’on a choisi cette compagnie savante -pour juge, on a voulu sans doute écarter de -cet éloge l’exagération, les faux ornemens, et -tout cet échafaudage d’éloquence qui a un peu -décrédité ce genre d’écrire. Pour moi, interprête -de la voix publique, mes paroles seront simples -et modestes, comme celui qui en est le sujet; -l’austère vérité formera toute mon éloquence, -comme elle formoit son caractère; et dans cet -examen que je vais faire de sa personne et de -ses écrits, je n’oublierai pas que c’est un -sage que je loue, et que c’est devant des -sages que je parle.</p> - -<p><i>Gabriel Bonnot de Mably</i> naquit vers le -commencement du siècle.<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> Le vœu de sa -<span class="pagenum" id="Page_5">5</span> -famille le portoit à la fortune; on lui fit prendre -des engagemens qui, pour l’ordinaire, y mènent. -Un parent, cardinal et ministre, sembloit -lui ouvrir et lui tracer sa carrière; il y fit -un premier pas, et ce fut un sacrifice; mais -bientôt, impatient du joug, il dédaigna cette -brillante servitude; il ne savoit ni flatter, ni -ramper, ni fléchir; il se dégagea de tous ces -liens importuns, et reprit sa liberté. Les lettres -lui offroient un asyle, il se réfugia dans leur -sein; il préféra l’étude, son cabinet, ses livres, -une pauvreté noble et libre, à toutes les séductions -de la fortune, et aussi tôt qu’il eut pris -son parti, on ne le vit jamais jeter un regard en -arrière. N’ayant rien à prétendre ni rien à -perdre, ses sentimens étoient à lui: il ne fut -point obligé d’enchaîner ses idées aux idées des -autres, d’adopter leurs opinions, et de recevoir, -pour ainsi dire, ses pensées toutes façonnées -de leurs mains: il crut qu’il falloit être soi. Il -se sépara de la multitude, et marcha presque -seul dans l’étroit sentier qu’il s’étoit tracé. -Ses principes et son caractère, ses écrits et sa -conduite tranchèrent toujours avec le goût -dominant et le ton général de son siècle.</p> - -<p>Dans ses principes austères, il ne regardoit -point les lettres comme un simple amusement, -mais comme un instrument donné à l’homme -<span class="pagenum" id="Page_6">6</span> -pour perfectionner sa raison et contribuer à son -bonheur. Aussi rechercha-t-il moins, dans la -culture des lettres, ce qu’elles offrent d’agréable -et de séduisant, que ce qu’elles ont de solide -et d’utile. Il y cherchoit, non pas seulement des -modèles de style et de langage, mais des leçons -et des exemples de morale et de vertu. En se -pénétrant des beautés mâles des anciens et des -grands modèles,<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> il passoit des mots aux -choses, et, suivant l’expression de <ins id="cor_1" title="Montagne">Montaigne</ins>, -de l’écorce à la moelle, et se nourrissoit de vérités -plus substantielles, et de ces sentimens sublimes -qui échauffent leurs écrits. Il ne croyoit -pas que les rares talens, l’éloquence, les beaux -vers fussent uniquement destinés à flatter l’oreille -par des sons harmonieux, mais à parler au -cœur, à éclairer l’esprit, à faire passer dans l’ame -le sentiment du beau, l’amour du juste et du vrai, -à y graver les grandes vérités de la morale et -les leçons de la vertu. Par ce noble emploi des -lettres, il sembloit qu’il voulût les venger du -reproche qu’on leur a fait d’avoir accéléré la -décadence des mœurs, et certes, si tous les écrivains -en avoient fait un pareil usage, jamais le -philosophe de Genève n’eût pensé à les flétrir -de ce reproche, et jamais leur histoire ne seroit -venue prêter des armes à son éloquence.</p> - -<p>La plus noble des études, et la plus nécessaire -<span class="pagenum" id="Page_7">7</span> -au bonheur, celle de l’homme, de sa nature, -de sa destination, de ses droits et de ses devoirs; -tous les grands objets qui intéressent la -félicité publique, la politique, la morale, la -législation, ont été constamment le sujet de ses -méditations, le but de ses veilles et de ses travaux: -mais il ne se pressa point d’écrire. Peu -jaloux d’une gloire facile et précoce, il ne fatiguoit -point le public de productions éphémères; -il laissa mûrir son talent. Long-temps renfermé -dans le silence et la retraite, où s’alimentent les -ames fières et fortes, il interrogea les sages de -tous les siècles, les lois de tous les peuples, -l’histoire de tous les pays; il recueillit ses propres -idées, et se repliant sur lui-même, il sonda -les abîmes du cœur humain, étudia la nature -et la marche des passions dans chaque individu, -et leur développement dans la société: de ces -méditations combinées, il a tiré un petit nombre -de résultats, de principes éternels et constans, -qui lui ont donné les bases de la morale -et la clef de toutes les associations politiques; et -de ces principes, dont il ne s’est jamais écarté, -découlent toutes ces vérités lumineuses qu’il -a jettées dans ses écrits.</p> - -<p>Il a vu que la destination de l’homme et son -premier besoin est d’être heureux; que l’établissement -des sociétés n’a d’autre but que de -<span class="pagenum" id="Page_8">8</span> -remplir ce vœu de la nature; mais il crut que -l’homme ne pouvoit être heureux sans mœurs, -qu’il ne pouvoit avoir de mœurs sans un bon -gouvernement, ni un bon gouvernement sans -lois justes et impartiales: il puisa ces principes -dans la nature même des choses; mais il en -chercha la preuve et l’application dans l’histoire, -et sur-tout dans celle des anciens, dont -il fit sa principale étude.</p> - -<p>Mais quand de ces contemplations il descendit -aux constitutions modernes, quand il voulut -connoître sur quelles bases les états de l’Europe -avoient appuyé le bonheur des peuples, et -quelles étoient les lois politiques et les intérêts -des diverses sociétés qui composent cette grande -famille du genre humain, il ne trouva qu’un -chaos. Il fut étonné de cet amas de volumes; -et manquant de fil pour se conduire dans ce -dédale, il conçut le projet de renverser ce monument -gothique, afin d’édifier sur un nouveau -plan: il tira la vérité de dessous ces décombres, -fouilla dans les archives de toutes les nations, -étudia les grandes transactions passées entre -les peuples, forma un corps régulier de tous -ces membres épars, et donna son <i>Droit public -de l’Europe, fondé sur des traités</i>.<a name="FNanchor_a" id="FNanchor_a" href="#Footnote_a"><span class="fnanchor">[a]</span></a></p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_a" id="Footnote_a" href="#FNanchor_a"><span class="label">[a]</span></a> -Voy. pour cet ouvrage et les suivans, la <i>notice des ouvrages -de l’abbé Mably</i>, dans les notes historiques sur cet éloge N<sup>o</sup>. III.<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_9">9</span> -Tant que l’anarchie féodale avoit embrassé -de ses chaînes d’airain tous les états de l’Europe, -il n’y eut entre ces états de relation que -celle que nécessite le vol, la guerre, et le brigandage. -Chaque état, concentré en lui-même, -n’avoit de rapport avec ses voisins que par le -mal qu’il en craignoit, ou qu’il pouvoit lui faire. -Ils ne connoissoient d’autre droit que les armes, -d’autre loi que la force; tout leur code étoit -dans la tête du despote, et leurs expéditions -lointaines, sans but comme sans politique, -n’étoient que des incursions de barbares. Aux -convulsions du régime féodal succédèrent les -guerres plus <ins id="cor_2" title="attroces">atroces</ins> de la religion, et l’Europe -fut long-temps un vaste cimetière où se promena -le glaive du fanatisme. Affoiblis encore -plus que lassés, les états prirent enfin une -assiette plus tranquille. Quelques génies bienfaisans -vinrent consoler la terre. Henri IV eut le -premier des idées de balance et d’équilibre; il -vouloit fixer la paix, trop long-temps exilée de -ce triste univers: mais enlevé trop tôt au monde, -c’est au règne de Richelieu, ou plutôt au traité -de Westphalie, qu’on posa les fondemens de -la politique qui enchaîne encore aujourd’hui -tous les états de l’Europe. Toutes les sociétés -partielles de cette grande république se trouvèrent -liées entr’elles, et dès-lors tous leurs mouvemens -<span class="pagenum" id="Page_10">10</span> -et leurs intérêts particuliers se trouvèrent -subordonnés aux intérêts et aux mouvemens -de la confédération générale.</p> - -<p>C’est à ce premier anneau que <i>Mably</i> attacha -cette longue chaîne de traités dont il a suivi les -variations et le développement jusqu’à nos -jours, et qui servent de base aux intérêts si -compliqués de l’Europe. Chaque nation y put -lire ses titres écrits, ses droits discutés, les conventions -qui fondent sa sécurité, et toutes, la -réunion des lois politiques qui entretiennent -l’harmonie générale. Débrouiller ce <ins id="cor_3" title="cahos">chaos</ins>, c’étoit -rendre un vrai service à l’humanité; car il -en est des grandes querelles qui déchirent l’Europe, -comme des procès qui ruinent les particuliers; -c’est le plus souvent faute de s’entendre -qu’on devient ennemis. C’est bien moins le véritable -intérêt des états, que des prétentions mal -fondées ou de vains prétextes qui font entreprendre -les guerres: éclaircir ces prétentions, -ou détruire ces prétextes, c’est ôter un grand aliment -à l’injustice et à l’ambition des hommes; -c’est apprendre aux états jusqu’où s’étendent -leurs droits et leurs devoirs réciproques; c’est -poser les limites au-delà desquelles les prétentions -seroient des injustices, et les entreprises -des crimes; c’est les avertir, sous peine d’être -odieux, de ne pas franchir ces limites; c’est les -<span class="pagenum" id="Page_11">11</span> -prémunir contre le délire des conquêtes: en les -rappelant à la justice, à la modération, à la foi -due à des engagemens sacrés, c’est leur crier -d’épargner le sang humain. On dira que les cabinets -des rois ne se décident pas d’après les -maximes de la froide raison, de l’exacte probité, -et les écrits des philosophes: sans doute, -il est trop vrai que l’on consulte rarement les -leçons de la sagesse et les droits de l’humanité; -mais est-ce aux sages à flatter les passions des -princes et des peuples? Au lieu de s’en rendre -complices, ne doivent-ils pas plutôt tonner contre -ces crimes publics, jusqu’à ce qu’on les entende? -S’ils éclairoient l’Europe sur les démarches -d’un ambitieux, peut-être il craindroit de -s’attirer la haine et les reproches de l’univers, -peut-être il s’arrêteroit sur le point de commettre -une injustice bien manifeste. Si l’écrivain retenoit -César sur les bords du Rubicon, s’il faisoit -naître des scrupules au fond de son cœur, s’il -prévenoit une seule guerre injuste, ne seroit-ce -pas le plus grand bienfait qu’un simple citoyen -pût exercer envers sa patrie et envers l’humanité?</p> - -<p>C’est la conséquence et la morale qui résultent -du droit public de l’Europe. L’auteur y démontre -la nécessité de garder la foi des traités, -les dangers qu’il y a toujours à les enfreindre; -il y prouve que, pour leur propre sûreté, les -<span class="pagenum" id="Page_12">12</span> -princes devroient être justes et religieux observateurs -de leurs sermens. Il montre, par l’exemple -de tous les siècles et de tous les peuples, -qu’au bout des conquêtes il se trouve un abîme; -que le véritable intérêt des états est de se conserver, -et jamais de s’agrandir. C’est à inspirer -cet esprit de modération et de concorde, qu’il -borne tous les secrets de la politique; et ses -principes des négociations ne sont que la démonstration -de cette vérité, et pour ainsi dire, -l’art d’entretenir la paix et l’union parmi les -hommes.</p> - -<p>La politique, il faut l’avouer, n’a que trop -souvent dégénéré de cette noble et sainte origine; -trop souvent elle n’a été que la science -de tromper les mortels, le secret d’envelopper -dans ses pièges la bonne foi, la candeur et la -vertu, l’art odieux de mettre le crime en pratique -lorsqu’il est utile: telle étoit la politique -des Borgia, des Ferdinand, dont Machiavel -avoit tracé les funestes leçons, et dont Philippe -II, Médicis et les Ultramontains avoient -si long-temps effrayé l’Europe.</p> - -<p>Porter toujours un double masque, se tendre -des pièges, chercher à s’enlacer mutuellement, -à tromper, à embarrasser ses rivaux, s’envelopper -de mystère, d’astuce et de mensonge; -se jouer et se déjouer tour-à-tour; opposer sans -<span class="pagenum" id="Page_13">13</span> -cesse le manége à la ruse, et la ruse au manége, -c’étoit toute la science de ces négociateurs impies. -<i>Mably</i> s’indigne avec raison qu’on ait -prostitué le nom de politique à ce tissu de fourberies, -plus dignes de brigands que d’hommes -d’état; ce n’est que l’art usé des foibles et la -ressource des lâches. Pour lui, il professe hautement -une doctrine différente; il est persuadé -qu’une conduite noble, franche et loyale peut -applanir plus de difficultés dans une négociation -épineuse, que tous les détours de la finesse -et de la ruse.</p> - -<p>Il trace les qualités que doit avoir un grand -ministre de la paix et sur-tout le ministre d’une -puissance prépondérante. C’est à lui de surveiller -l’Europe entière: il doit être attentif à tous les -mouvemens, pour les prévenir, connoître toutes -les passions, pour les enchaîner; tenir dans -ses mains tous les fils de la politique, sans qu’ils -se mêlent ou qu’ils se brisent; être le lien commun -de tous les intérêts divers: mais envain -espère-t-il de réussir, s’il n’inspire la confiance, -qui est la première des négociatrices. S’il -donne de sa modération et de sa franchise une -idée égale à celle de ses talens et de ses lumières, -alors toutes les voies de conciliation s’applaniront -devant lui; on ne craindra point de pièges -cachés sous des propositions modérées, ni de -<span class="pagenum" id="Page_14">14</span> -trames de la perfidie sous les apparences de la -bonne foi; on le choisira pour juge des différends, -les ennemis même s’en remettront à son -arbitrage; il sera le modérateur de l’Europe: -son influence se fera sentir, sans qu’on apperçoive -ses ressorts, comme la providence qui -gouverne le monde en nous cachant ses moyens. -Il ne se servira de son ascendant que pour entretenir -la paix, éteindre les haines nationales, -rapprocher les peuples rivaux, faire des traités -d’union et de commerce, appaiser les troubles, -prévenir les ruptures, éloigner le fléau de la -guerre, et toutes les nations, en jouissant des -douceurs de la paix, le nommeront leur bienfaiteur -et leur ange tutélaire. Voilà l’homme habile -et vertueux dont <i>Mably</i> nous a tracé l’image.</p> - -<p>L’auteur ne se contente pas de déconseiller les -haines, la vengeance, l’ambition, les conquêtes; -il prouve combien elles sont funestes aux États, -et qu’il n’est pour eux de solide bonheur que -dans la modération; que chercher à s’agrandir, -c’est hâter sa ruine; que le véritable moyen de -se faire respecter de ses voisins, est de se rendre -invulnérable chez soi, d’augmenter sa force intérieure, -de travailler à se donner un bon gouvernement, -à perfectionner ses lois; d’établir -par-tout l’ordre et l’économie, de n’être point -écrasé de dettes et d’impôts, de se ménager des -<span class="pagenum" id="Page_15">15</span> -ressources dans la confiance et dans l’amour des -peuples, de se faire un rempart du patriotisme, -et d’être plus jaloux d’avoir des citoyens que de -commander à des esclaves. Plût à Dieu que -toutes les puissances fussent convaincues de ces -vérités, et que, lassées de leurs brillantes chimères, -elles connussent enfin le secret de leurs -forces et leurs vrais intérêts!</p> - -<p>Le droit public de l’Europe étoit le premier -ouvrage de <i>Mably</i>, car nous ne comptons pas -celui que, malgré les éloges, il a lui-même rayé -du nombre de ses productions. Il avoit alors près -de quarante ans; c’est l’âge auquel Rousseau -donna son premier chef-d’œuvre! On sait que -Montesquieu passa vingt années à méditer l’esprit -des lois: ce n’est qu’aux travaux opiniâtres et -aux longues méditations que sont attachés les -succès durables. <i>Mably</i> se montra le rival des -Grotius et des Puffendorf, et vainquit ses rivaux; -son livre fit époque dans la science du droit -public; le grand Fréderic l’honora de son suffrage; -des hommes d’état l’appelèrent le Manuel -des politiques; ce livre devint classique d’un -bout de l’Europe à l’autre, et la France put dès-lors -s’enorgueillir d’un écrivain de plus.</p> - -<p>Il avoit ouvert les portes du temple, il voulut -pénétrer jusques dans le sanctuaire. Pour -mieux apprécier les gouvernemens d’Europe, il -<span class="pagenum" id="Page_16">16</span> -se transporte chez les anciens; c’est là qu’il va -chercher ses objets de comparaison, et c’est à -l’école d’Athènes, de Sparte et de Rome qu’il -étudie les causes auxquelles les états doivent -leur grandeur et leur décadence.</p> - -<p>Dans ses observations sur les Grecs, il examine -quels ont été le gouvernement, les mœurs -et la politique de cette <ins id="cor_4" title="partie">patrie</ins> des héros et des -sages; comme se sont formées ces républiques; -à quelles causes elles dûrent leur gloire, leur -prospérité, leurs grands hommes, leurs vertus, -et quelles furent les lois qui firent fleurir dans -ces climats les mœurs et la liberté.</p> - -<p>Tant que la Grèce fut libre, qu’elle fut enflammée -de l’amour de la patrie et de l’enthousiasme -de la vertu, tant qu’elle préféra la pauvreté -au luxe, et l’égalité aux richesses, il nous -la montre heureuse, <ins id="cor_5" title="florisante">florissante</ins>, respectée; tous -ses citoyens sont des héros, et tout le peuple est -citoyen. Mais lorsque les richesses de l’Orient, -rompant les digues que lui avoient opposées de -sages législateurs, se furent débordées dans la -Grèce à la suite des armées de Perses, et que le -luxe asiatique eut germé dans ces mêmes plaines -de Marathon et de Platée qui avoient vu -triompher Miltiade et la liberté; qu’avec l’avarice -entrèrent l’ambition, l’orgueil, le mépris -des mœurs antiques et l’amour des voluptés; -<span class="pagenum" id="Page_17">17</span> -aussi tôt qu’Athènes, corrompue par Périclès et -les arts, cessa d’estimer la pauvreté vertueuse, -quitta la place publique pour des histrions, et -convertit à l’usage des fêtes, et des spectacles -le trésor destiné à l’entretien de la flotte et des -armées; que Corinthe rendit plus d’honneurs à -ses bouffons et à ses courtisanes, qu’à ses généraux; -que Sparte, éblouie par l’or et le faste du -grand roi, commença à les priser plus que les -sages institutions de Lycurgue; alors tout fut -perdu. Les Grecs, irrités par la soif de l’or, -le délire de l’ambition et des besoins renaissans -du luxe, oublient les lois et la patrie. Leurs -passions exaltées prennent un autre cours; au -lieu de l’égalité, règne l’esprit d’oppression et -de tyrannie: tous veulent commander, quand -personne ne veut plus obéir; ils tournent leurs -armes les uns contre les autres. Corinthe, fatiguée -de la liberté, appelle la tyrannie; la gloire -de Thèbes naît et meurt avec Epaminondas; -Athènes brave Sparte, Sparte détruit Athènes; -vingt tyrans se disputent la patrie de Lycurgue -et celle d’Aristide: Philippe verse de l’or et la -corruption pour gagner les orateurs et les sophistes. -Les Grecs avoient triomphé des armes -des Perses, mais ils ne peuvent supporter leurs -richesses; ils avoient bravé les dangers et la -mort, ils sont vaincus par le luxe, les plaisirs -<span class="pagenum" id="Page_18">18</span> -et la volupté: les ames dégradées s’ouvrent à -toutes les passions, et les cœurs à tous les -crimes. La liberté expirante n’a plus d’asyle: -envain les derniers des Grecs tentent de la ranimer; -envain la ligue Achéenne lui rend un -moment de vie: fatiguée de ce dernier effort, la -Grèce retombe et attend dans la mollesse, la -langueur, les jouissances des arts et de la -volupté, le joug que daignent enfin lui imposer -les Romains.</p> - -<p>Ces vainqueurs du monde s’emparent de la -scène. <i>Mably</i> suit la fortune de Rome, dont -les progrès, sous sa plume, nous offrent un -spectacle non moins instructif et plus imposant -encore. Il remonte aux causes de la grandeur -et de la décadence des Romains; il venoit après -Montesquieu; il n’eut point la prétention de -lutter contre ce grand homme, et sa seule -modestie lui eut fait juger le combat trop inégal; -mais il entroit dans son plan d’examiner la constitution -qui avoit rendu Rome maîtresse du -monde, et comment elle avoit perdu son empire; -c’en étoit une suite nécessaire, et nous -ne parlons nous-mêmes de ses observations sur -les Romains, que pour ne pas rompre la chaîne -de ses idées. Il y poursuivoit une vérité unique, -qu’il regardoit comme la clef de toutes les -autres et qu’il cherchoit à démontrer par les faits; -<span class="pagenum" id="Page_19">19</span> -c’est que les mœurs sont le principe de la prospérité -des états; que toutes les républiques, et Rome -elle-même, n’avoient perdu leur liberté, leur -gloire et leur bonheur, qu’en perdant leurs -mœurs. Enfin, <i>Mably</i> présente par-tout la vertu -comme le feu élémentaire et le principe conservateur -des états bien constitués, sous quelques -formes qu’ils soient modifiés; et c’est en quoi il -diffère de l’auteur de l’esprit des lois, qui croit -que la vertu n’est nécessaire que dans les républiques. -Les faits viennent à l’appui de ses raisonnemens. -Quand il n’y eut plus de vertu dans -Rome, tous les liens se relâchèrent, les lois -furent foulées aux pieds: les excès du luxe, une -monstrueuse inégalité, et le fardeau des impôts -croissant avec la misère publique, le pouvoir -arbitraire, le despotisme des armées, éteignirent -tout sentiment de citoyen; il n’y eut plus de -patrie: et quand les barbares se sont présentés, -les peuples, las du joug des tyrans, leur ouvrirent -les portes de l’Empire; ils les reçurent -comme des libérateurs, et le luxe et les barbares -vengèrent le monde de l’ambition et de -l’avarice de Rome.</p> - -<p>Ce colosse s’étoit écroulé sous sa propre grandeur. -Vingt états s’élèvent sur ses débris, et -donnent naissance aux constitutions modernes. -Mais si l’on en veut suivre les progrès et les -<span class="pagenum" id="Page_20">20</span> -révolutions, de quel contraste on est frappé! En -parcourant les beaux siècles de la Grèce et de -Rome, <i>Mably</i> avoit vu des vertus et des hommes -extraordinaires. Leurs institutions, leurs lois, -leur amour de l’égalité, de la patrie, de la vertu, -le mépris de la mort et des richesses, tous ces -traits d’héroïsme, de désintéressement, d’amour -du bien public, ces élans de la liberté, qui embellissent -chaque page de leur histoire, élevèrent -son ame, et le remplirent d’admiration -pour les législateurs qui savoient former de tels -hommes, et imprimer de tels sentimens dans les -cœurs. Le respect religieux qu’il conçut dès-lors -pour les lois de Lycurgue et le gouvernement -de Rome dans les beaux jours de la république, -en le rendant plus sévère, laissèrent dans son -esprit des traces qui ne s’effacèrent jamais; et -de ces belles institutions, il en fit comme le -modèle commun sur lequel il mesura tous les -gouvernemens modernes.</p> - -<p>Mais quand, au sortir de ces belles contrées -de la Grèce et de l’Italie, il rentra dans les -champs stériles et dévastés des peuplades du -nord; quand il vint à jeter les yeux sur ces -hordes de brigands qui désolèrent la terre, et -qu’il voulut lier les causes de la chûte de l’Empire -Romain à l’établissement et aux lois des -barbares; enfin, quand il voulut descendre -<span class="pagenum" id="Page_21">21</span> -jusqu’à la racine de ce grand arbre de la féodalité, -dont les branches couvrirent l’Europe entière, -pendant tant de siècles; quelle différence -dans ses résultats! que d’obstacles et de dégoûts -pour pénétrer dans ce chaos! Il y avoit loin, sans -doute, des lois de Lycurgue à celles des Wisigoths, -et des institutions de Solon ou de Numa, -aux lois Ripuaires et aux formules de Marculphe. -<i>Mably</i> résolut de marcher entre les ronces et les -épines; mais c’est principalement sa patrie qu’il -avoit en vue; c’est sur elle qu’il ramena ses -études et ses regards; il entreprit de tracer le -tableau des révolutions qu’avoit éprouvées la -France dans son gouvernement, depuis les premiers -temps de la monarchie, jusqu’à nos jours.</p> - -<p>Ce plan étoit beau, magnifique et neuf encore. -Nous avions sur l’histoire nationale trente -mille volumes, et pas une histoire. On avoit -ramassé d’immenses matériaux, entassé des faits -et des dates, raconté des siéges et des batailles, -laborieusement compilé les faits et gestes des -rois, les <ins id="cor_6" title="chartres">chartes</ins> des églises, leurs légendes et -leurs miracles: des chroniques de moines avoient -tout appris, hors ce qu’il est essentiel de savoir; -et de graves historiens, moins excusables d’ignorer -les vrais principes de la société et des gouvernemens, -n’avoient fait que reproduire et propager -<ins id="cor_7" title="ses">ces</ins> erreurs. Mais remonter aux causes -<span class="pagenum" id="Page_22">22</span> -des événemens, approfondir les principes constitutifs -de la monarchie, examiner la nature -du gouvernement et le caractère de sa législation, -fixer l’idée qu’on doit avoir des lois -fondamentales, débrouiller les intérêts de tous -les ordres de l’état, poser les limites des prétentions -des corps, tirer de dessous les débris -du colosse féodal, les chartes de la liberté et -des droits des citoyens, marquer la naissance -et les progrès du pouvoir, et à chaque période, -déterminer quelle fut l’influence des lois sur les -mœurs, et des mœurs sur les lois; c’est ce qu’on -avoit presque totalement négligé, et cette partie -de l’histoire de la nation restoit encore à faire.</p> - -<p><i>Mably</i> tenta cette entreprise, et au lieu de se -traîner sur les pas des autres, d’ajouter de nouvelles -erreurs aux anciennes, d’adopter ou de -bâtir des systêmes, il eut le courage de soumettre -le tout à un nouvel examen, d’écarter -tous ces décombres, de s’enfermer dans ces -ruines, d’étudier les monumens mêmes et les -pièces de ce grand procès entre les rois et la -nation, afin de n’offrir que des résultats certains -et lumineux. C’est ainsi que toujours sous -le titre modeste d’observations, il nous donna -la meilleure et même la seule histoire que nous -ayons encore du gouvernement de la France.</p> - -<p>Il nous est impossible, dans le court espace -<span class="pagenum" id="Page_23">23</span> -qui nous est prescrit, de suivre le développement -de ses idées et l’enchaînement de ses -preuves; mais dans cette longue succession -d’hommes, de siècles et d’événemens, deux idées -neuves et brillantes ont frappé tous les esprits.</p> - -<p>La première est le tableau que l’auteur nous -trace d’une république des Francs, qui, quoiqu’on -en ait dit, n’est nullement imaginaire. -On y voit la liberté sortir avec eux des forêts de -la Germanie, et venir arracher les Gaules à l’oppression -et au joug des Romains. Clovis n’est -que le général et le premier magistrat du peuple -libérateur; et c’est sur une constitution libre -et républicaine, que <i>Mably</i> place, pour ainsi -dire, le berceau de la monarchie. Cette découverte -<ins id="cor_8" title="animée">anime</ins> d’un intérêt, jusqu’alors inconnu, -ces premiers temps si obscurs et si dédaignés. -C’est un jet de lumière qui colore ce vaste horizon, -autrefois perdu dans les ténèbres, et dont -la chaleur va fertiliser toutes ces landes de notre -ancienne histoire.</p> - -<p>La seconde est la législation de Charlemagne: -c’est à ce grand homme, qu’il regarde comme un -phénomène en politique, que <i>Mably</i> s’est arrêté -avec le plus de complaisance. Il offre un modèle -à tous les rois: il nous montre dans Charlemagne, -le philosophe, le patriote, le législateur. -Il nous fait voir ce monarque abjurant le -<span class="pagenum" id="Page_24">24</span> -pouvoir arbitraire, toujours funeste aux princes: -Charles reconnoît les droits imprescriptibles de -l’homme, qui étoient tombés dans l’oubli. Convaincu -qu’il ne peut faire le bonheur du peuple, -sans le faire intervenir dans la législation, il -lui r’ouvre le Champ de Mars, fermé depuis si -long-temps, et le rappelle à ces assemblées de -la nation, dont les grands et le clergé l’avoient -exclu. Il savoit, ce sage politique, qu’il n’y a -que ce moyen de l’affectionner au bien public; -qu’il ne peut y avoir de patrie où il n’y a point -de liberté; et il crut qu’il étoit plus grand, -plus glorieux d’être appelé chef d’une nation -libre, que de commander à un peuple d’esclaves. -Sa conduite noble, franche et généreuse -rapprocha les différens ordres de l’état; -il leur fit sentir qu’ils ne pouvoient maintenir -leurs droits, qu’en unissant leurs intérêts. Chacun -d’eux fit des sacrifices au bien commun; -«et les Français étonnés comprirent qu’une -classe de citoyens pouvoit être heureuse, sans -opprimer les autres».</p> - -<p>Pourquoi ne fût-ce qu’un moment brillant -dans nos annales? A la mort de ce grand homme -tout change; le gouvernement se dénature, et -prend une forme inconnue à toute l’antiquité. -Il faut voir avec quelle justesse et quelle sagacité, -<i>Mably</i> trace la naissance et les progrès du -<span class="pagenum" id="Page_25">25</span> -régime féodal, et à quelles causes il assigne sa -décadence. Ce n’est point ici une histoire des -rois, des guerres, des siéges et des batailles; -mais c’est le tableau et le développement de la -constitution même de l’état, qui influe si puissamment -sur le bonheur ou sur le malheur des -peuples; c’est l’histoire du droit public de la -nation, de ses lois, de ses mœurs, de ses assemblées, -des progrès du pouvoir et des combats -de la liberté. A cette lecture, l’ame d’un Français -s’élève, il se compte pour quelque chose; -l’orgueil national y gagne, l’esprit public se -ranime; on sent une émanation de ces grands -sentimens de liberté, de patrie et de vertu, qui -règnent dans ses écrits. En effet, ce qui distingue -cette histoire nationale de la foule des -autres, c’est sur-tout l’esprit libre et patriotique -qui l’a dirigée; c’est que l’auteur s’est plus attaché -à faire connoître les droits du peuple que -les caprices des rois, à éclairer les erreurs des -divers ordres de l’état, qu’à pallier leurs fautes; -qu’il n’a point trahi la vérité; qu’il s’est également -élevé contre l’anarchie et contre le despotisme. -Ses principes ont été adoptés par tous -ceux qui n’ont point l’ame servile, les bons -citoyens, tous les Français qui aiment encore -la patrie; et il nous semble que cet ouvrage est -généralement regardé comme le meilleur qui -<span class="pagenum" id="Page_26">26</span> -ait encore paru sur notre constitution, et celui -qui a jeté le plus de jour et d’intérêt sur nos -antiquités.</p> - -<p>L’auteur s’est arrêté au règne de Philippe-de-Valois, -et l’on en devine assez les raisons: -mais que ceux qui aiment encore l’état, et qui -ne craignent pas la vérité, se consolent; nous -leur apprenons que la suite des <i>observations</i> -existe<a name="FNanchor_b" id="FNanchor_b" href="#Footnote_b"><span class="fnanchor">[b]</span></a>, et sans doute, ils n’en seront pas -privés. Nous pouvons d’avance les assurer que -<i>Mably</i> n’a point trahi son auguste ministère -d’historien de vérité; qu’il n’a point eu de -lâches ménagemens pour le vice; que l’intérêt -croît à mesure qu’il approche davantage de -notre époque; que plusieurs morceaux, y sont -décrits avec la vigueur et l’énergie de Tacite: et -le seul regret que nous ayons est de ne pouvoir, -par des citations, justifier nos éloges.</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_b" id="Footnote_b" href="#FNanchor_b"><span class="label">[b]</span></a> -<i>Note des Éditeurs.</i> La suite dont parle ici l’abbé Brizard, -est contenue dans les trois derniers volumes de cette édition.</p> - -<p>Mais il est, en effet, des vérités que la prudence -force quelquefois, non point à dissimuler, -mais à renvoyer à d’autres temps. Nous -ressemblons plus ou moins à ces despotes -d’Asie, auxquels on ne peut faire parvenir la -vérité qu’en l’enveloppant sous l’emblême des -fables ou de l’allégorie.</p> - -<p>C’est le parti que prit <i>Mably</i>. Pour mieux -<span class="pagenum" id="Page_27">27</span> -frapper ses contemporains, pour leur être impunément -utile, pour donner plus d’autorité à -ses leçons et un plus beau développement à ses -idées, il osa prendre l’un des noms les plus -révérés de l’antiquité. S’il emprunta la voix de -<i>Phocion</i>, s’il fit revivre ce sévère et vertueux -disciple de Platon, c’étoit pour imprimer la sanction -d’un grand homme aux instructions de -morale et de politique qu’il vouloit donner à -ses concitoyens. Il choisit son héros dans Athènes; -il le plaça immédiatement après le grand -siècle de Périclès, au moment où la république, -sortant du plus haut degré de gloire, étoit encore -éblouie de l’éclat de son administration; -mais où, déjà épuisée de sa magnificence, amollie -par le luxe et les arts, corrompue par les -sophismes et perdue de mœurs, enivrée de ses -spectacles et de ses courtisanes, elle marchoit à -grands pas, mais gaiement, vers sa décadence. -C’est en ce moment, en effet, que Phocion, le -Caton des Grecs, ne se laissant imposer ni par -un faste menteur, ni par les dehors de l’élégance, -ni par les arts, ni par l’apparence de la -prospérité, opposoit presque seul ses leçons et -son exemple au torrent des mœurs publiques. -Il paroissoit dans l’assemblée des citoyens; et -bravant les flots irrités et les ris moqueurs de -la multitude, il faisoit entendre sa voix sévère -<span class="pagenum" id="Page_28">28</span> -sur les maux dont ils étoient menacés: il leur -montroit l’austère vérité, en dévoilant tout ce -qu’ils avoient à craindre de leurs richesses, de -leurs vices brillans, de leur amour effréné des -spectacles, du luxe, de la perte des mœurs, de -l’oubli de la patrie, du mépris des lois et des -Dieux, du brigandage des finances, de l’éloquence -vénale de Démosthène, et de la politique -de Philippe.</p> - -<p>Voilà celui que <i>Mably</i> a choisi pour donner -des leçons aux modernes Athéniens. Que ne -puis-je, à mon tour, recueillir toutes les paroles -de ce grand homme!</p> - -<p>Phocion s’entretient avec ses amis des maux -qui affligent la patrie; il remonte à la cause de -ces maux; il ose en chercher les remèdes, et -cet excellent citoyen n’a point encore tout-à-fait -désespéré de la république.</p> - -<p>Il a vu que la Perse, l’Égypte et la Grèce -même n’ont été libres, heureuses et florissantes, -que par la sagesse de leurs lois; mais que bientôt -les meilleures lois périssent, si elles ne -sont mises sous la sauve-garde des mœurs. Dans -tout pays les mœurs sont le rempart des lois; -il faut donc, tandis que la politique règle la -forme et la constitution des états, que la morale -règle la conduite et les actions des particuliers: -ce sont les vertus domestiques qui préparent -<span class="pagenum" id="Page_29">29</span> -les vertus publiques. Le législateur le plus -habile est donc celui qui sait faire germer ces -vertueux penchans innés au cœur de l’homme; -qui, connoissant tout le pouvoir des bonnes -institutions sur l’esprit et les habitudes des -citoyens, a l’art d’imprimer en leurs ames les -sentimens dont il a besoin pour les rendre plus -heureux, en les rendant meilleurs; enfin, qui -sait le mieux saisir les rapports secrets et l’alliance -intime de la morale privée avec la politique, -qui est la morale des états; cette alliance -est telle, que si l’un de ces liens vient à se relâcher, -elles perdent en même-temps leur force -et leur empire. L’oubli des mœurs entraîne -l’oubli des lois; le mépris des lois achève la -perte des mœurs: il n’est plus de frein, et la -porte est ouverte au luxe, à l’inégalité, à la discorde, -à l’avarice, à l’ambition, à tous les vices -qui précipitent la ruine de la république.</p> - -<p>S’il est prouvé qu’un peuple ne peut être heureux -sans mœurs, c’est-à-dire, s’il ne fait régner -au-dedans l’ordre et la justice entre tous les -concitoyens; si la prudence ne dirige ses démarches -au-dehors; s’il ne joint au courage la -modération et l’amour du travail; si l’égalité -ne lui est chère; si l’amour de la patrie n’est -l’ame de toutes les actions des citoyens, et s’il -ne se fortifie chaque jour dans l’exercice de ces -<span class="pagenum" id="Page_30">30</span> -vertus par la surveillance d’un magistrat suprême, -je veux dire l’amour et le respect pour -les Dieux; puis-je douter que toute la politique -ne soit fondée sur la morale, et que la vertu ne -soit la base certaine et constante de la prospérité -des états? Que doit donc faire un législateur -habile? Pourquoi n’iroit-il pas réveiller -dans le cœur de l’homme, ces affections sociales -qui y sont empreintes de la main même de -l’Auteur de toutes choses? pourquoi n’en feroit-il -pas la base de ses institutions? pourquoi n’enteroit-il -pas ses lois sur les lois éternelles de -la nature? Elles seroient indestructibles comme -elle. Tous les vrais plaisirs, les plaisirs purs -de l’homme ne sont-ils pas dans le développement -de ces qualités natives, dans l’exercice -des vertus sociales, dans ce penchant irrésistible -qui nous porte à chérir, à soulager, à secourir -nos semblables? L’éternelle bienfaisance nous -a fait une loi des premières et des plus saintes -affections de la nature. Elle a placé nos plus -douces jouissances dans l’accomplissement des -devoirs sacrés de père, de fils, d’époux, d’ami, -de citoyen: c’est à ce prix que cette tendre mère -a mis notre bonheur; et c’est à développer ces -germes heureux, à diriger nos plus doux penchans, -que doivent tendre les lois de toute -société bien ordonnée. Les principes de cette -<span class="pagenum" id="Page_31">31</span> -politique sont sûrs et invariables: il est vrai -que cette science est trop simple pour vos -sophistes, car, elle se réduit à rendre facile la -pratique des vertus.</p> - -<p>Mais, s’écrie Phocion, si tous les sentimens -généreux sont prêts à s’éteindre, si la corruption -a gagné jusqu’au cœur de l’état, cherchez-y -la dernière étincelle de la vertu; pour l’exciter, -servez-vous de cet amour inné de la -gloire, de toutes les passions nobles, celle qui -meurt la dernière chez un peuple corrompu. -Commencez par ranimer celle-là, pour donner -de nouveaux ressorts et créer de nouveaux -organes à la machine entière, et tâchez, de -vertus en vertus, de remonter jusqu’aux bonnes -mœurs. Mais, Athéniens, poursuit Phocion, -est-ce là ce que vous faites? Soyez vous-mêmes -vos propres juges. Vous avez oublié les sages -institutions de vos ancêtres; les goûts simples -de la nature n’ont plus pour vous de charmes: -vous vous êtes abandonnés à tous les délires -du luxe; vous avez brisé tous les liens qui -unissent les citoyens; la vertu vous importune; -vous avez fait mourir Socrate, et forcé Aristide -à languir dans l’exil: vous souriez avec dédain -à ceux qui osent encore prononcer le vieux -mot de patrie: la gloire ne vous enflamme -plus; elle n’est plus qu’un vain nom: vos -<span class="pagenum" id="Page_32">32</span> -rhéteurs et vos sophistes vous ont affranchi -de tout devoir; vos laïs et vos histrions ont -fait le reste. L’amour des plaisirs, la mollesse -et le luxe ont fondu vos ames; le mépris des -lois a suivi le mépris des Dieux: l’argent est le -seul Dieu de la Grèce. Qu’est-il devenu ce temps -où une branche de laurier suffisoit à l’ambition -d’un grand homme? Nos pères ont fait de -grandes choses avec de petits moyens; et nous, -qu’avons-nous fait avec tous les trésors de la -Perse? «Ah! si l’argent est aussi puissant que -le disent les Athéniens, que n’achetons-nous -un Miltiade, un Thémistocle, des citoyens et -des héros<a name="FNanchor_c" id="FNanchor_c" href="#Footnote_c"><span class="fnanchor">[c]</span></a>.»</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_c" id="Footnote_c" href="#FNanchor_c"><span class="label">[c]</span></a> -<i>Entretiens de Phocion</i>, p. 148.</p> - -<p>O Minerve? souffriras-tu qu’Athènes soit -livrée aux barbares? Quel est le génie puissant -qui pourra nous régénérer? O ma chère patrie! -«combien nous aurions besoin d’un Lycurgue -qui nous fît une sainte violence et nous arrachât -par force à nos vices!<a name="FNanchor_d" id="FNanchor_d" href="#Footnote_d"><span class="fnanchor">[d]</span></a>»</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_d" id="Footnote_d" href="#FNanchor_d"><span class="label">[d]</span></a> -<i>Ibid.</i> p. 183.</p> - -<p>Ainsi parloit Phocion; ainsi, dans ses entretiens, -il développoit à ses disciples et à ses -concitoyens les leçons de la sagesse, les principes -de la morale, et ses rapports secrets avec -la politique. Son style s’animoit, quand il parloit -<span class="pagenum" id="Page_33">33</span> -de la patrie et de la vertu; il s’enflammoit -d’une sainte indignation quand il gourmandoit -les vices. On sait comment les Athéniens reconnurent -son zèle. Ils traitèrent Phocion comme -ils avoient traité Socrate; tant il étoit dangereux -de dire la vérité à ce peuple aimable et -léger! Ils s’en repentirent, mais trop tard. Déjà -tout étoit perdu: Athènes devint successivement -l’esclave de Lacédémone, des trente -tyrans et de Rome.</p> - -<p>Phocion avoit fait notre histoire; le voile -étoit léger; on devina Nicoclès. Personne ne -crut l’ouvrage antique; mais, à la morale qui y -respire, à l’amour du beau, du juste et de l’honnête, -à ce goût sévère qui y règne, on le jugea -digne des anciens. Il a toute la pureté du trait -et la simplicité des formes antiques. La raison -même y parloit par la bouche de Phocion, et -l’on croyoit encore entendre le disciple de -Platon, qui avoit recueilli les leçons de la -sagesse, de la bouche même de Socrate.</p> - -<p>Aussitôt que l’ouvrage parut, il fut placé au -rang des meilleurs écrits du siècle. Une république, -célèbre par la sagesse de ses loix, de -son propre mouvement, le proclama comme -la production d’un écrivain supérieur et d’un -excellent citoyen. Elle invita Nicoclès à laisser -tomber le voile: alors seulement on apprit que -<span class="pagenum" id="Page_34">34</span> -c’étoit à l’auteur du droit public qu’on devoit -les entretiens de Phocion. Cet hommage si -honorable fut le premier de cette nature, et il -acquit peut-être encore un nouveau prix quand, -deux ans après, une pareille couronne fut décernée -de la même manière à l’immortel auteur -du traité des délits et des peines. Grâces vous -soient rendues, ô vénérables citoyens de Berne, -d’avoir ainsi acquitté la dette sacrée de l’humanité! -<i>Mably</i>, Beccaria, que vos noms ne soient -jamais séparés dans ses fastes!</p> - -<p>Dès-lors, si <i>Mably</i> l’eût voulu, tous les -corps littéraires se seroient empressés de l’adopter; -les portes de toutes les académies lui eussent -été ouvertes; mais il lui suffisoit qu’on l’en -jugeât digne. Ne chérissant rien tant que cette -douce obscurité pour sa personne, et cette précieuse -indépendance si chère au génie, redoutant -toute espèce de chaînes, il se déroboit à sa -renommée, il s’abandonnoit librement à ses -vertueux penchans, loin du bruit, des querelles, -des partis et des prôneurs. Il est si doux de -pouvoir, sans intrigue et sur-tout sans protecteurs, -cultiver en paix sa raison, de s’entourer -d’illusions aimables et consolantes, d’exercer -son ame, de perfectionner son être, de se livrer -à des occupations délicieuses qui sont le charme -de la vie! Tandis que tant d’intrigans subalternes -<span class="pagenum" id="Page_35">35</span> -poursuivent le bonheur et le cherchent -où il n’est pas, il vient s’asseoir dans le cabinet -d’un sage, d’un savant modeste, qui n’a d’autre -ambition que d’être utile aux hommes et d’éclairer -ses semblables: l’estime publique et la -considération personnelle vont l’y chercher; -c’est le noble fruit et la douce récompense de ses -travaux. Il peut se dire à lui-même avec un modeste -orgueil: je ne dois rien qu’à moi seul: -j’ai payé à mon pays ma dette de bon citoyen; -j’ai marqué honorablement la trace de mon passage -sur la terre; j’ai lié mon existence à des -vérités utiles et profitables à ma patrie; j’ai attaché -mon nom à des ouvrages qui ne mourront -point; je n’ai point à rougir de l’emploi de mes -talens, et j’ai confié le dépôt de ma renommée, -et commis le soin de ma gloire à la reconnoissance -de mes concitoyens.</p> - -<p>Sparte moderne venoit d’adopter la politique -bienfaisante et la morale éclairée du moderne -Phocion; une autre république lui rendit un -hommage encore plus flatteur. La Pologne, -fatiguée des convulsions de l’anarchie, s’adressoit -à <i>Mably</i> pour lui demander des loix, comme -autrefois les Athéniens, lassés des orages de -la liberté, s’adressèrent à Solon pour régénérer -la république.</p> - -<p>La Pologne, prête à périr, avoit encore dans -<span class="pagenum" id="Page_36">36</span> -son sein des ames élevées et patriotiques, de -grands citoyens qui désiroient ardemment de -remédier aux maux de l’état. Ils s’étoient fortifiés -par les liens d’une confédération, unique -et dernier rempart contre la servitude. Ils avoient -juré de soutenir la république sur le bord de -sa ruine, et l’excès du malheur leur avoit rendu -toute leur énergie. Tandis que d’un côté ces -braves Polonois, le sabre à la main, défendoient -les restes de leur liberté, de l’autre ils sollicitoient -les lumières des sages et des politiques, -pour chercher le remède à tant de maux, et -donner une nouvelle constitution à la république. -Ils jetèrent en même temps les yeux sur -deux hommes célèbres, avec des talens bien différens, -mais qui, sous un point de vue cependant, -avoient un mérite commun, celui d’avoir -le mieux connu et le mieux développé les vrais -principes de tout gouvernement; l’auteur du -contrat social, et celui des entretiens de -Phocion. Cette déférence d’un peuple libre à -l’égard de deux hommes qui n’avoient que du -génie et de la vertu, nous transporte dans ces -temps où les sages et les philosophes étoient -choisis pour être les législateurs des nations; -et si une pareille confiance est le plus bel hommage -qu’on puisse rendre aux talens unis -à la vertu, peut-être la concurrence avec le -<span class="pagenum" id="Page_37">37</span> -citoyen de Genève dût-elle secrètement flatter -l’auteur de Phocion, autant que le suffrage de -la république.</p> - -<p><i>Jean-Jacques</i> et <i>Mably</i> travaillèrent chacun -de leur côté, et nous avons leurs ouvrages: -l’amour du bien public a dirigé leur plume. Il -s’agissoit de donner à la Pologne, non les -meilleures lois possibles, mais les meilleures -qu’elle pût supporter. Combien ne seroit-il pas -utile de comparer les moyens différens que ces -deux philosophes ont indiqués pour parvenir -au même but; de suivre la marche que chacun -d’eux propose pour arriver à la réforme désirée; -de rapprocher leurs principes, et développer le -plan qu’ils ont tracé pour bien pondérer tous -les pouvoirs de la république! Mais le temps et -l’espace nous manquent également pour cette -intéressante discussion.</p> - -<p>Tous deux attendent beaucoup de l’amour de -la patrie, de cet élan que la vertu peut donner -à des hommes libres. Rousseau y porta cette -chaleur de sentiment, cette force de persuasion, -en un mot, l’ame et l’éloquence qu’il lui étoit -impossible de ne pas mettre dans ses immortels -écrits. <i>Mably</i>, plus circonspect, plus méthodique, -et qui d’ailleurs avoit fait le voyage de -Pologne pour examiner les choses de plus près, -a peut-être tracé un plan plus régulier; mais -<span class="pagenum" id="Page_38">38</span> -tous deux, sans s’être communiqués, s’accordent -sur les bases fondamentales, les rapports de la -morale et de la politique, les principes propres -à régénérer la Pologne. Tous deux s’élèvent -avec force contre l’abus intolérable du <i lang="la" xml:lang="la">liberum -veto</i>, le défaut de discipline, les désordres de -l’anarchie, le trop grand pouvoir des magnats. -Tous deux leur crient d’armer leurs cœurs contre -la corruption des nations voisines, proscrivent -cette politique d’argent qui mine tous les états -modernes, rejettent les récompenses pécuniaires; -les troupes mercenaires; ils veulent que -les défenseurs de l’état soient des citoyens, et -qu’ils ne coûtent rien à la république. L’un et -l’autre insistent sur la force des loix, l’empire des -mœurs, la nécessité d’une éducation nationale -qui en resserre les liens et en perpétue l’esprit. -Mais le point essentiel sur lequel leurs voix se -réunissent avec le plus de force et d’éloquence, -c’est lorsqu’ils plaident la cause de l’humanité -contre l’oppression, et qu’ils parlent en faveur -du peuple esclave et de la liberté. Tant que -vos paysans et vos malheureux vassaux gémiront -dans les fers de la servitude, point de patrie pour -eux, point de gouvernement pour la Pologne: -adoucissez peu-à-peu leur joug; montrez-leur -en perspective le prix qui les attend; préparez -ces ames avilies par la servitude, à supporter -<span class="pagenum" id="Page_39">39</span> -le bienfait de la liberté, sans cette précaution, -ils ne pourroient en soutenir l’éclat. «N’affranchissez -leurs corps qu’après avoir affranchi leurs -ames,» s’écrie Rousseau. «On ne viole point -impunément les loix de la nature, dit <i>Mably</i>; -la terre veut être cultivée par des mains libres; -la servitude frappe les hommes et les terres de -stérilité.» En un mot, faites aimer vos loix, -et vous aurez une patrie et des citoyens; c’est -par l’espoir d’un meilleur sort, c’est par l’amour -qu’il faut attacher les hommes à la patrie; et de -bonnes loix peuvent seules opérer ce miracle. -Les points mêmes sur lesquels les deux philosophes -diffèrent, peuvent infiniment éclairer la -nation sur ses vrais intérêts. Leurs raisons respectives -méritent bien d’être pesées, et peuvent -jeter un grand jour sur cette discussion, d’où -dépend peut-être tout le malheur ou le bonheur -des Polonois.</p> - -<p>Si les leçons de ces sages n’ont pas produit -tous les bons effets qu’on étoit en droit d’en -attendre, c’est que des causes étrangères ont -disposé trop impérieusement des événemens; -c’est que l’ambition et l’avarice ont rencontré -des ames vénales; c’est que les préjugés de la -noblesse polonoise parlent encore trop haut -pour laisser entendre la voix de la raison; enfin -c’est que les lumières, concentrées chez quelques -<span class="pagenum" id="Page_40">40</span> -grands, ne sont pas généralement répandues, -et que le flambeau de la philosophie n’a pas -encore éclairé ces contrées. La Pologne est, à -plusieurs égards, ce qu’étoit l’Europe entière il -y a dix siècles; c’est une nation qui est encore -à créer: sans doute un moment viendra où les -braves Polonois mettront à profit des avis si -salutaires, où ils examineront plus à froid les -institutions qui leur sont proposées; ces semences -germeront, dans peu d’années, où la république -n’existera plus, où elle se régénèrera -d’après les leçons réunies des deux sages. Alors, -sans doute, ils élèveront un monument à leurs -législateurs, et les noms de <i>Jean-Jacques</i> et de -<i>Mably</i> seront associés par la reconnoissance -publique sur les bords de la Vistule.</p> - -<p>Les princes, ainsi que les républiques, réclamoient -les lumières d’un écrivain qui avoit -si bien approfondi la science des gouvernemens, -et démontré l’alliance toujours nécessaire de la -morale avec la politique. On voulut former au -grand art de régner un jeune Bourbon, et aux -leçons tracées par les Bossuet et les Fénélon, -on désira joindre celles de <i>Mably</i>, et il fit pour -le prince de Parme son livre de l’étude de -l’histoire. Il fut comme le mentor de ce jeune -Télémaque, et le conduisait d’états en états, -il lui fit observer les mœurs, les lois, les -<span class="pagenum" id="Page_41">41</span> -usages de tous les pays, la forme de toutes les -constitutions anciennes et modernes, en lui -faisant sentir les avantages et les inconvéniens -de chacune. Cet ouvrage, sous un titre peut-être -trop modeste, est l’un des plus importans -qui soient sortis de sa plume, et par le but -que l’auteur s’y propose, et par la manière -dont il l’a traité: c’est le résultat de l’expérience -de trente siècles; on pourroit l’intituler morale -de l’histoire: et toutes ces vérités semées à longs -intervalles dans l’espace immense des temps, il -les a rassemblées dans un petit volume, pour -servir d’instruction aux hommes et de modèle -aux princes.</p> - -<p>En effet, si l’histoire, dont le but constant -est de nous rendre meilleurs, est un cours de -morale en action pour tous les hommes, elle -est encore une école de politique pour tous les -princes destinés à régner. Quand la voix des -flatteurs les adule et les trompe, la voix de -l’histoire leur dit sans lâches ménagemens, que -leur mémoire sera flétrie s’ils vivent dans la -mollesse et l’oisiveté, et qu’ils seront l’exécration -de la postérité, s’ils sont les fléaux et les -tyrans de leurs peuples. Elle les avertit que rien -n’échappe à son œil vigilant; qu’elle immortalise -leurs crimes ainsi que leurs vertus, et -que chaque vice du prince est une calamité -<span class="pagenum" id="Page_42">42</span> -publique. Elle leur répète à chaque page qu’ils -sont institués pour faire le bonheur des hommes; -que c’est leur devoir, qu’ils ne sont que les -agens de la société, et que les rois sont faits -pour les peuples, et non les peuples pour les rois.</p> - -<p>En posant d’abord les fondemens de toute -société bien ordonnée, <i>Mably</i> réduit à un petit -nombre d’élémens toute la clef de cette science -politique dont des charlatans et d’étroits génies -ont fait tant d’étalage; puis il fait passer sous -les yeux de son élève tous les états, les peuples, -les empires, non pour satisfaire une vaine curiosité, -mais pour servir à l’application de ses principes, -pour démêler à quelles causes ces états -ont dû leur force et leur prospérité, quels vices -ont amené leur décadence et consommé leur -ruine. En méditant sur ces causes et en découvrant -ces vices, il trouve par-tout les mêmes résultats: -ce n’est point au hasard que sont arrivées -ces révolutions; tous ont fini par les excès -du luxe et de l’inégalité, le mépris des lois, -l’abus du pouvoir, l’oppression, la révolte: -toujours les mêmes causes ont produit les mêmes -effets, et les états se sont plus ou moins -rapprochés du bonheur, à mesure qu’ils se -sont plus ou moins rapprochés de ce grand -principe qui nous crie d’étendre l’empire des -lois, et de restreindre le pouvoir des hommes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span> -Après avoir soumis à cet examen sévère, et -pour ainsi dire, à cette pierre de touche, les -gouvernemens actuels de l’Europe; marqué <ins id="cor_9" title="le">la</ins> -période où ils se trouvent de leur splendeur ou -de leur décadence, et assigné le rang qu’ils -occupent dans l’échelle des constitutions politiques, -il ramène l’attention de son jeune élève -sur ses propres états, et l’invite à entreprendre -une réforme nécessaire. Il lui trace les premiers -pas dans la carrière; il le presse par toutes les -considérations qui peuvent toucher une ame -bien née et un souverain sensible; il pique d’émulation -un jeune cœur qui n’est point encore -corrompu par la voix de la flatterie; il l’excite -par l’exemple des grands hommes, et lui montre -la gloire immortelle qui attend un législateur, -les hommages et les respects de l’univers, qui -volent au-devant de lui, et la postérité occupée -à bénir sa mémoire.</p> - -<p>Un tel livre devroit être le manuel des souverains. -Je ne crois pas que la vérité ait jamais -pris un plus fier langage, un ton plus ferme et -plus énergique, sans s’écarter de la décence et -des égards qu’on doit au rang et à la naissance. -S’il a fait retentir les droits de l’homme à l’oreille -superbe des rois, ce n’est point l’auteur, ce -sont les événemens qui viennent instruire et parler. -Cet ouvrage est peut-être le premier qu’on -<span class="pagenum" id="Page_44">44</span> -devroit mettre entre les mains d’un jeune prince; -c’est dans de tels livres que les héritiers du -trône devroient apprendre à lire. Sans doute -il ne sera point oublié dans l’éducation de l’auguste -enfant sur qui repose l’espoir d’un grand -empire. Faisons des vœux pour qu’il laisse dans -cette ame neuve et tendre de longs et profonds -souvenirs; ce sera le gage du bonheur des -générations futures.</p> - -<p>Ce livre n’est pas assez connu. Nous osons -réclamer contre l’indifférence et la frivolité de -la plupart des lecteurs; tandis qu’ils s’égarent -dans cette foule de productions sans caractère, -nous osons les rappeller à une lecture facile, -propre à les instruire des droits et de la dignité -de l’homme, à élever leur ame, à nourrir leur -esprit de vérités substantielles, digne enfin d’être -méditée par toutes les classes de citoyens d’une -nation éclairée et sensible, qui cherche à sortir -de sa trop longue <ins id="cor_10" title="létargie">léthargie</ins>.</p> - -<p><i>Mably</i> avoit dit et prouvé que la prospérité -des états est fondée sur les lois, et les lois sur -les mœurs qui sont la vertu publique; en l’annonçant -aux princes, aux républiques, à tous les -hommes, il avoit regretté de ne pouvoir poser -lui-même les bases de ces lois. Il crut cette vérité -d’une assez grande importance, et la matière -assez belle pour devoir l’approfondir et en faire -<span class="pagenum" id="Page_45">45</span> -l’objet d’un traité particulier; il avoit même annoncé -dans les derniers chapitres de l’étude de -l’histoire, que si ses forces le lui permettoient, -il auroit le courage d’entreprendre un tel ouvrage. -Il recueillit donc toutes ses facultés, rassembla -les leçons qu’il avoit puisées à l’école des -Platon, des Xénophon, des Ciceron, et de tous -les sages de l’antiquité: il y joignit ses propres -méditations et les vérités éparses dans ses précédens -écrits; il sut les enchaîner et les présenter -dans cet ordre qui prête une nouvelle lumière -à la raison, et de nouvelles forces à la vérité; -il en fit un tout où il embrassa la science entière -de rendre les hommes bons, sages et heureux. -Il s’éleva, pour ainsi dire, au ton et à la -dignité de législateur, et donna son livre des -principes des loix ou de la législation. Malgré -notre envie d’abréger, nous ne pouvons nous -dispenser d’en présenter les idées générales, et -d’entrer dans quelques détails: forcés de nous -resserrer, nous serons encore trop longs; sans -doute nous avons besoin d’un peu d’attention, -et de beaucoup d’indulgence.</p> - -<p>Si, comme on n’en peut douter, le bonheur -ou le malheur des hommes tient à une bonne -ou à une mauvaise législation, il n’est rien de -plus important à étudier que les principes qui -doivent servir de bases à un législateur; c’est, -<span class="pagenum" id="Page_46">46</span> -en d’autres termes, examiner quels moyens -sont donnés à l’homme pour rendre la société -heureuse et florissante; c’est la première des études; -c’est la plus nécessaire des connoissances.</p> - -<p>Mais quel spectacle frappe d’abord un observateur -qui s’élève au-dessus des idées vulgaires, -quand il considère quelle est la condition de -l’homme, et à quels caprices sont livrées les -lois qui enchaînent les sociétés? Quel contraste -entre les vues de la nature et l’ouvrage de -l’homme! «L’homme est né libre, et il est par-tout -dans les fers<a name="FNanchor_e" id="FNanchor_e" href="#Footnote_e"><span class="fnanchor">[e]</span></a>.» La nature nous avoit fait -égaux, et le genre humain rampe sous les -pieds de quelques individus; elle nous avoit -donné à tous les mêmes droits au bonheur, et -le malheur couvre la surface de la terre; -l’homme est né bon, et les hommes sont méchans: -d’où vient ce renversement des choses? -C’est que toutes les sociétés se sont plus ou -moins éloignées des vues de la nature.</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_e" id="Footnote_e" href="#FNanchor_e"><span class="label">[e]</span></a> -<i>Jean-Jacques Rousseau.</i></p> - -<p>En effet, tous les maux de l’homme ne viennent -que de sa négligence à se conformer à -ces vues éternelles: l’égalité dans la fortune, et -celle des conditions, étoit la première loi peut-être, -à laquelle cette mère commune avoit attaché -le bonheur des individus et la prospérité -<span class="pagenum" id="Page_47">47</span> -des états, et nous avons tout fait pour détruire -cette précieuse égalité. Les mêmes organes, la -même intelligence, les mêmes penchans, les -mêmes besoins déceloient la même origine, et -il nous a plu d’élever entre les enfans de la -mère commune un mur de séparation, qui nous -rend étrangers les uns aux autres, et qui, d’un -peuple de frères, fait un peuple d’ennemis. -Nous avions tous, aux fruits et aux productions -spontanées de la terre, le même droit qu’à l’air -que nous respirons, qu’à la lumière qui nous -éclaire; et voilà que nous avons partagé la terre; -nous en avons donné la propriété à quelques -familles privilégiées, et nous avons déshérité le -reste du genre humain du patrimoine commun -de la nature. Nous avons tout donné aux uns et -tout ôté aux autres; puis nous avons livré ceux-ci -sans défense, leurs bras, leur sang, leurs -vies, leur existence entière à la merci des premiers; -et parce que de quelques-uns il nous a -plu de faire des Dieux, les autres ne sont pas -même des hommes. Après avoir ainsi perverti -les intentions de la nature, avons-nous droit -de nous en plaindre, et n’est-ce pas la calomnier -que de lui reprocher les maux dont nous -sommes seuls les auteurs?</p> - -<p>Mais si les lois de la nature sont oubliées, -si les droits de l’homme sont foulés aux pieds, -ils n’en sont pas moins imprescriptibles; et de -<span class="pagenum" id="Page_48">48</span> -temps à autres quelques philosophes, stipulant -pour l’espèce humaine, ont élevé la voix, et -protestant contre la surprise, l’oppression et la -violence, ont attesté la première des lois, celle -qui est antérieure à toutes les autres: ainsi de -nos jours ont fait le sage Locke, Montesquieu, -Beccaria, le citoyen de Genève et l’abbé de -<i>Mably</i>. Ils ont réclamé les droits sacrés de la -nature; et pour me servir d’une expression déjà -consacrée, le genre humain avoit perdu ses -titres, et ils les ont retrouvés; ils les ont lus sur -le front de l’homme, et mieux encore au fond -de son cœur, où ils étoient écrits en caractères -indélébiles: on peut les obscurcir, mais jamais -les effacer.</p> - -<p>Tous ces maux sont donc notre ouvrage. -Dès qu’un homme, se jugeant d’une nature -supérieure, s’est cru en droit d’assujettir la -volonté d’un autre à la sienne; dès qu’il s’est -arrogé une portion exclusive dans les biens communs, -et que la propriété a été établie, les -passions, irritées par la jouissance, n’ont plus -connu ni frein ni bornes; toutes les idées d’égalité -ont été détruites. L’ambition et l’avarice -ont partagé le monde. Il y a eu des puissans et -des foibles, des riches et des pauvres, des grands -et des petits; et les lois, qui devoient garantir -à l’homme son égalité primitive et son indépendance, -<span class="pagenum" id="Page_49">49</span> -ont appesanti le joug, consacré l’injustice -et légitimé les usurpations. On en est -venu au point d’imaginer, ou plutôt on a feint -de croire qu’il y avoit des races privilégiées -destinées à commander, et d’autres déshéritées -par la nature, qui étoient nées pour obéir. Nous -avons supposé à cette mère commune les caprices -et les préférences d’une marâtre: de là, -nous avons accumulé sur la tête des uns les -faveurs, les dignités, les distinctions, le pouvoir, -les richesses, comme leur apanage héréditaire; -et, par une conséquence tout aussi juste, -nous avons jugé que la misère, le dénuement, -le travail, l’opprobre et le mépris étoient le -partage nécessaire des autres. D’un côté, le -temps, la force et la ruse; de l’autre, l’ignorance, -l’habitude et les préjugés ont tellement -obscurci la raison primitive et les lumières naturelles, -que les uns se sont crus de bonne foi nés -avec les chaînes de la servitude, et les autres -avec un sceptre ou une verge de fer; et ces -idées éternelles d’égalité et de liberté se sont -tellement éteintes dans ces races dégradées, -qu’elles ont perdu jusqu’à la trace de leur noble -et céleste origine. L’égalité a été traitée de -chimère et de paradoxe, et a fini par devenir -un problême qu’on donnoit à résoudre aux -savans et aux académies.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_50">50</span> -Plus ces lois partiales ont favorisé certaines -familles au détriment des autres, et plus d’abus -ont infecté les sociétés; moins elles ont connu -l’innocence et le bonheur. D’un côté ont germé -l’orgueil, l’ambition, l’avarice, la dureté, le -mépris de l’homme, et tous les attentats de la -violence et de l’oppression; et de l’autre, tous -les vices des esclaves, la corruption, l’opprobre, -l’oubli de la vertu, et tous ces crimes -bas qu’enfantent l’extrême misère, l’avilissement, -et la nécessité qui n’a point de loi. De là -cette lutte perpétuelle, cette guerre sourde -entre toutes les classes de la société, cette conspiration -du luxe contre la misère, du fort contre -le foible, des grands contre les petits, de celui -qui a tout contre celui qui n’a rien; l’oppression -du puissant qu’il appelle justice, les réclamations -des foibles qu’on appelle révoltes; enfin -la haine, les dissensions, la guerre ouverte, -les combats qui ensanglantent la terre, et font -de ce triste globe un champ de meurtres et de -carnage. Nous n’avons que trop expié le crime -d’avoir méprisé la voix et perverti les intentions -de la nature.</p> - -<p>Les institutions les plus sages seroient donc -celles qui, prévenant de si funestes abus, -combleroient l’intervalle immense qui sépare -un homme d’un autre homme, et qui nous rappelleroient -<span class="pagenum" id="Page_51">51</span> -aux loix éternelles de la nature; -mais comme il est impossible de rétrograder, -que jamais la société ne pourra remonter à ces -lois primitives, que l’égalité parfaite est maintenant -une chimère, et qu’on ne pourroit pas -plus la réaliser que l’âge d’or des poëtes, ou -la république de Platon; dans l’état des -choses, que doit donc faire, et quel but doit -se proposer un habile législateur?</p> - -<p>Chercher quelle est la mesure de bonheur -auquel l’homme peut aspirer dans une société -bien ordonnée, et à quelle condition il nous -est permis d’être heureux. L’homme a consenti -de sacrifier une partie de ses droits et de sa -liberté pour assurer le reste; il s’est imposé des -lois; il a fallu armer des magistrats de la force -publique, pour faire exécuter ces lois: ce n’est -donc plus l’égalité primitive, mais l’égalité -politique, qui peut régner entre les citoyens -du même état: et la liberté civile qui n’est -autre que le droit de faire tout ce que les lois -permettent<a name="FNanchor_f" id="FNanchor_f" href="#Footnote_f"><span class="fnanchor">[f]</span></a>, ce n’est plus au titre de la -nature, mais en vertu du pacte social, que nous -en devons jouir. Si les lois ne sont que l’expression -de la volonté générale; si l’on a eu -la sagesse de leur donner l’autorité qu’ailleurs -<span class="pagenum" id="Page_52">52</span> -on a imprudemment confiée aux hommes, si -personne n’est au-dessus de ces lois; si elles -répriment l’ambition des particuliers, qui détruiroit -cette égalité, et celle des magistrats, -qui détruiroit la république; si ceux-ci ne -peuvent jamais abuser de leur pouvoir et sont -comptables à l’état de leurs actions; si, depuis -le plus élevé jusqu’au dernier des citoyens, tous -ont un droit égal à la protection des lois, et -qu’aucun ne puisse être impunément opprimé -par l’autre, quel que soit son rang et sa dignité, -alors régnera cette égalité politique qui assure -les biens, la liberté et la vie de chaque individu, -la seule à laquelle nous puissions aspirer, mais -dont la perte tendroit à dissoudre la société -entière. Que seroit-ce, en effet, s’il y avoit un -pays où un homme irréprochable pût trembler -pour sa liberté; et qu’à un coupable souillé du -sang d’un citoyen, au lieu d’épouvanter les -méchans par son supplice, on vînt à prodiguer -des récompenses, des dignités, des honneurs -et de l’argent? Si on pouvoit citer un pareil -exemple dans les annales d’un peuple, seroit-il -besoin de demander si, dans ce pays, il y a des -lois et une patrie?</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_f" id="Footnote_f" href="#FNanchor_f"><span class="label">[f]</span></a> -Montesquieu.</p> - -<p>Ces lois doivent être aussi vigilantes à enchaîner -l’avarice, qu’à mettre un frein à l’ambition: -si elles sont tellement dirigées, qu’elles -<span class="pagenum" id="Page_53">53</span> -gênent l’accumulation des richesses et la trop -grande inégalité des fortunes; si elles s’attachent -à rapprocher les degrés extrêmes, à diminuer la -distance qu’il y a entre le riche et l’indigent, et -tendent à diviser les propriétés en portions plus -égales; si la république flétrit les fortunes scandaleuses -ou trop rapides, et sait honorer la -pauvreté vertueuse; si d’un côté elle proscrit -le luxe qui dévore tout, et de l’autre la mendicité, -cette lèpre des états modernes, et qu’elle -soit plus occupée à diminuer les besoins qu’à -augmenter la recette, à prévenir la déprédation -qu’à lui fournir de nouveaux alimens; si les subsides -nécessaires portent sur la classe opulente; -si le fruit des sueurs du pauvre, le plus pur -sang des peuples, ne devient pas la proie des -favoris, des aigles et des vautours; si les ames -ne sont point vénales; si les citoyens ne croyent -pas que l’argent soit le prix de tout, que tout -peut s’acheter, même le mérite, la réputation -et la vertu; si la fortune n’est pas l’unique idole; -si l’état ne souffre pas qu’à toutes les grandes -places, qu’à toutes les dignités de la cour, de la -magistrature, de l’église et de l’armée, soient attachés -des profits énormes qui font désirer ces -places, non pour l’honneur de servir la patrie, -mais pour les vils gains qui y sont attachés: alors -on peut espérer de voir fleurir avec l’égalité politique, -<span class="pagenum" id="Page_54">54</span> -la modération, l’innocence des mœurs, -la piété fraternelle, les antiques vertus. Autant -l’extrême inégalité dégrade l’ame et l’avilit, autant -l’égalité l’agrandit et l’élève; ce sentiment de -la dignité de l’homme l’ennoblit à ses propres -yeux. Il l’imprégnera d’une force et d’une énergie -qu’il ne peut déployer sous la verge du despotisme, -le préparera à toutes les impressions honnêtes -qu’on voudra lui donner, et lui rendra -facile la pratique de toutes les vertus: tels sont -les premiers élémens du code qu’a tracé <i>Mably</i>.</p> - -<p>Ce n’est donc point dans la vaine distinction -des climats, ce n’est point en consultant le thermomètre, -c’est dans la nature même des choses -et dans le cœur de l’homme qu’il va puiser les -principes qui doivent servir de base à une législation -sage et éclairée. Dans tout pays, dans -tout climat, l’homme qui n’est point dégradé -chérit sa conservation, a le désir et le sentiment -du bonheur, aime sa liberté. Toutes les lois -qui lui assureront ces biens, qu’il tient des -mains de la nature, lui seront chères et précieuses. -Que ces lois soient claires, précises, en -petit nombre, et sur-tout qu’elles soient impartiales; -car il n’y a que celles-là de justes. Si le -foible y trouve une égide et un refuge, si le -puissant n’y peut dérober sa tête; si sous leur -empire, ma maison, mon champ, ma personne, -<span class="pagenum" id="Page_55">55</span> -mon honneur et ma liberté sont sacrés, je chérirai -ces lois protectrices qui m’assurent tous -les biens que m’avoit promis la nature.</p> - -<p>Mais si ces lois sont vicieuses, ou leur interprétation -arbitraire; si elles élèvent au-dessus de -ma tête une classe d’oppresseurs, et lui livrent -toutes les autres classes de la société: si elles -n’enchaînent que le foible et l’infortuné, et -prêtent de nouvelles armes au plus fort ou au -plus méchant; si ces lois impuissantes m’abandonnent -lâchement au moment que j’en réclame -la protection; si l’oppresseur, loin de trouver -en elles un frein et un juge, y cherche un -asyle et l’impunité; et qu’au lieu de la protéger, -elles accablent l’innocence: comment pourrois-je -aimer ces lois, et croire que la patrie qui les -a adoptées, soit la mère commune des citoyens?</p> - -<p>Pour intéresser à leur conservation, il faut encore -qu’elles soient douces et humaines; il faut, -si je l’ose dire, planter la racine des loix dans le -cœur des citoyens. Mais la plupart des législateurs -n’ont su qu’imprimer la terreur; ils ont -oublié que les lois ne sont pas seulement vengeresses -des crimes, mais conservatrices de l’innocence -et de la vertu. Ils en ont fait l’instrument -de leurs passions, de leurs vengeances et de -leurs caprices. De là ces lois féroces, nées dans -des siècles d’ignorance et de barbarie, qui ont -<span class="pagenum" id="Page_56">56</span> -gouverné si longtemps l’Europe; de là les cachots, -les instructions secrètes, la torture, l’inquisition -civile et religieuse, les procédures mystérieuses, -ce langage inintelligible qui a fait des -lois autant de logogriphes; les amendes, les confiscations, -tous restes d’un siècle barbare dans -un temps de lumières, et qui attendent la main -d’un législateur humain et bienfaisant. Il semble -que ce soit le bourreau qui ait fait l’ancien code -criminel de presque tous les états de l’Europe.</p> - -<p>Si ces lois ne règnent en effet que par la -crainte et la terreur; si elles ont totalement négligé -d’intéresser les cœurs et l’ame des citoyens; -si elles n’ont point cherché à développer -les affections naturelles et les qualités sociales -de l’homme; si elles n’ont songé qu’à punir, -et jamais à prévenir le crime, jamais à encourager -la vertu; si ces lois ont été l’ouvrage de -la force et l’instrument de l’oppression; si la -juste proportion entre les délits et les peines -n’y est point observée; si elles ne pèsent que -sur le foible, et que ce soit une prérogative du -rang et de la naissance de pouvoir les éluder; -si elles se font un jeu d’accabler l’innocence -et d’effrayer la vertu; enfin, si elles ne veulent -régner que par des châtimens sur des esclaves, -et non par l’amour sur de libres citoyens; ceux -qui en profitent ou qui en abusent, peuvent -<span class="pagenum" id="Page_57">57</span> -fort bien les aimer, mais jamais ceux qui en -sont ou qui peuvent en être les victimes.</p> - -<p>Ce n’est pas tout encore; et vos lois fussent-elles -aussi sages que celles du sage Platon, -quel bien produiront-elles, si le législateur n’a -l’art de mettre les lois sous la sauvegarde des -mœurs, comme il a mis les mœurs sous la -sauvegarde des lois? Si elles ne sont pas appropriées -au génie, au caractère, aux besoins de -la nation à laquelle elles sont destinées, le -torrent des mœurs publiques emportera toutes -les digues qu’on voudra lui opposer; l’édifice -une fois ébranlé s’écroulera de toutes parts. Il -n’y a pas un peuple corrompu qui n’ait dans -ses archives les plus belles lois du monde; il -ne leur manque rien que d’être exécutées.</p> - -<p>Mais comment donner des mœurs à un peuple? -En commençant par lui donner une patrie; -et jamais vous ne lui donnerez de patrie, s’il -n’a d’abord une bonne constitution politique: -car ce ne sont ni les murailles d’une cité, ni le -sol d’un pays, mais un bon gouvernement fondé -sur des lois justes, qui font le citoyen et la -patrie. Dans toutes les villes d’Orient il n’est -pas un seul citoyen; et quand, avant la bataille -de Salamine, les Athéniens se sauvèrent sur la -mer, ils emportoient avec eux leurs lois et -leur patrie; tout Athènes étoit sur leurs vaisseaux. -<span class="pagenum" id="Page_58">58</span> -Une bonne constitution est donc au corps -politique ce qu’elle est au corps physique; c’est -la santé des états: elle résiste à toutes les attaques. -Dans un corps débile, énervé, vous pouvez -avoir quelques jours heureux, quelques -jouissances passagères; mais point de bonheur -constant sans une constitution saine et robuste.</p> - -<p>Si au contraire tous les membres du corps -politique jouissent d’un entier développement, -se correspondent, se prêtent une force mutuelle, -et participant tous au suc nourricier de la vie, -concourent à l’harmonie générale, on peut dire -que l’état jouit d’une santé forte et vigoureuse, -et que les lois qui sont l’ame de ce grand -corps, et lui impriment le mouvement, sont -sagement combinées. Or, quand un peuple -libre a fait lui-même ses propres lois, ou les a -consenties par un pacte volontaire, il s’attache -à ces loix, et parce qu’elles font son bonheur, -et parce qu’elles sont son ouvrage; il s’identifie -avec elles; il ploie insensiblement ses inclinations -et ses habitudes sous ce joug salutaire, et -ses mœurs sont le fruit heureux des lois. Si -des institutions sociales resserrent encore ses -liens et favorisent les plus doux penchans de -la nature; si les premiers biens de l’homme et -ses premiers droits, c’est-à-dire, l’égalité, la -liberté, sa sûreté, lui sont garantis par le contrat -<span class="pagenum" id="Page_59">59</span> -social, sans doute il aimera mieux vivre -sous l’empire de ces lois que sous aucun autre; -il ne pourroit que perdre au change; il sera -intéressé à leur conservation; il trouvera beau -et glorieux de mourir pour elles; rien ne lui -sera plus cher que son pays; il le défendra jusqu’à -son dernier soupir; alors, il aura véritablement -une patrie et des mœurs.</p> - -<p>Une telle constitution donne de la permanence -aux mœurs, et les mœurs à la constitution; -mais pour assurer ces fruits heureux, pour -donner plus de force à leurs institutions, il est -d’autres ressorts que les sages législateurs n’ont -point négligé d’employer; les deux plus puissans -sont l’éducation et le culte public.</p> - -<p>Quand au premier de ces mobiles, quel -avantage les anciens n’avoient-ils pas sur nous -par leur éducation publique? La patrie s’emparoit -de l’enfant au moment de sa naissance, et -ne le quittoit plus qu’elle ne l’eût fait homme -et citoyen. Alors elle le rendoit à la république; -elle lui avoit créé un caractère; elle lui avoit -imprimé une marque nationale qui le suivoit -par-tout; elle avoit fait germer dans le cœur -d’un enfant toutes les vertus dont elle avoit -besoin, lorsqu’il seroit homme, elle les enflammoit -tous de ce saint enthousiasme, de cet -amour pour la patrie, qui lui faisoit de leurs vies -<span class="pagenum" id="Page_60">60</span> -un rempart plus fort que les murailles et les bataillons; -elle transmettoit, des pères aux enfans, -cette riche succession de mœurs et de vertus; -elle allumoit en ces ames tendres ce feu sacré, -éteint depuis si long-temps dans la plupart des -états modernes. Là, au milieu de leurs jeux, se -retraçoit l’image de leurs devoirs; on leur apprenoit -la justice, la tempérance, l’amour du -travail et les règles de la vertu, comme ailleurs -on apprend les règles de la grammaire et celles -de l’éloquence. Là, leurs oreilles étoient continuellement -frappées de la louange des grands -hommes, et leurs yeux, de l’éclat de leurs -triomphes. Les spectacles, leurs poëmes, leurs -tableaux, leurs fêtes, leurs jeux, leurs statues -leur retraçoient ces saintes et immortelles images; -tout retentissoit de ces noms révérés. Ils -recevoient, pour ainsi dire, par tous les sens, -l’amour de la patrie, des lois et de la vertu. -Les trophées décernés aux héros tourmentoient -les jeunes citoyens; leur faisoient verser des -larmes d’impatience; leur éducation étoit toute -en exemples et en action, tandis que la nôtre -est toute en préceptes et en vain babil.</p> - -<p>Il ne paroît donc pas que les modernes législateurs -aient senti toute l’influence que peut -avoir une éducation uniforme, qu’un même -esprit dirige au même but. L’instruction publique, -<span class="pagenum" id="Page_61">61</span> -qui ne doit être que l’apprentissage des -devoirs de citoyen, est sans doute la meilleure -base des mœurs: du moins a-t-on su mieux -employer un ressort peut-être plus puissant encore -pour attacher les cœurs et les ames aux -lois et à la patrie.</p> - -<p>Ce seroit ici le lieu d’examiner, avec <i>Mably</i>, -si nos législateurs ont connu tout le pouvoir -de la religion sur les esprits, ou s’ils ont abusé -de ce pouvoir; jusqu’à quel point il faut frapper -les yeux et l’imagination de la multitude: ou -s’ils ne se sont point égarés sur les moyens; si, -riches d’une morale sublime et céleste, ils n’ont -point perverti ce don précieux, et abandonné -les vertus réelles et sociales pour des vertus -factices et de convention; quel seroit l’avantage -d’un culte national, sa liaison nécessaire -avec les institutions politiques, et quelle influence -il auroit sur les mœurs? Je regrette que -la forme et la destination de cet écrit ne me -permettent pas d’approfondir ces questions intéressantes, -et beaucoup d’autres encore, qui -s’offrent en foule sur cette matière. Mais je -m’arrête... Il suffit sans doute, et même il est -plus sage de laisser parler les faits.</p> - -<p>L’expérience prouve combien ils sont rares, -ces législateurs qui ont su joindre la morale à -la politique, combien peu de nations ont -<span class="pagenum" id="Page_62">62</span> -connu la force des institutions sociales et publiques. -Presque toutes ont négligé les premières -règles de la raison; toutes se sont écartées des -lois de la nature; leurs codes, pour la plupart, -sont l’ouvrage du hasard, ou de la superstition. -«Des aveugles ont conduit des aveugles; les -passions, les caprices, les préjugés et l’ignorance -sont les législateurs du monde<a name="FNanchor_g" id="FNanchor_g" href="#Footnote_g"><span class="fnanchor">[g]</span></a>.»</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_g" id="Footnote_g" href="#FNanchor_g"><span class="label">[g]</span></a> -De la législation, page 262, de la seconde partie.</p> - -<p>Mais, quand le mal est au comble, quand -des obstacles presque invincibles s’opposent à -toute réforme, comment se rapprocher des vues -de la nature? comment faire entendre la voix -de la froide raison à une multitude aveugle -et passionnée? Peut-on espérer d’avoir des -lois justes et impartiales, et de pouvoir remonter -jusqu’aux bonnes mœurs? Il ne faut -pas se le dissimuler; ce ne sont pas seulement -nos vices, c’est la forme et l’étendue des états, -qui s’opposent à cette régénération salutaire. -Comment imprimer le mouvement et la vie à -ces masses énormes, à ces machines si compliquées -des gouvernemens modernes? Qui ne -sent le malheur attaché aux grands états, et -l’avantage inestimable des petits où tous les -citoyens sont sous l’œil des magistrats, et les -magistrats sous l’œil de la loi? Les grandes -<span class="pagenum" id="Page_63">63</span> -républiques mêmes offrent une grande résistance -à la réforme. Ou les intérêts particuliers y sont -suspendus dans une balance égale, et alors -aucun n’a une voix assez prépondérante pour -entraîner la majorité vers le bien général; ou -des citoyens trop puissans maîtrisant les autres, -la république flotte entre la corruption et la -tyrannie, jusqu’à ce qu’un seul, triomphant -de ses rivaux, s’élève sur la ruine de tous. Quant -aux états despotiques, ils ne laissent point d’espérance; -les ames y sont tellement engourdies, -qu’elles n’ont pas même le désir de sortir de -cette léthargie, et ils ne peuvent attendre de changement, -que de grandes et inespérées révolutions. -Il en résulte que, de toutes les formes du -gouvernement, la monarchie tempérée est peut-être -encore celle qui offre un succès plus certain -au législateur qui voudroit régénérer sa nation.</p> - -<p>«Un grand homme peut naître sur le trône -d’une monarchie modérée<a name="FNanchor_h" id="FNanchor_h" href="#Footnote_h"><span class="fnanchor">[h]</span></a>;» et alors quel -avantage le pouvoir légitime dont il est revêtu, -ne lui donne-t-il pas pour tenter la réforme, -aplanir les obstacles, et marcher à grand pas vers -la félicité publique? S’il a su inspirer une grande -idée de ses talens et une entière confiance dans -sa justice, il n’a qu’à vouloir, et les cœurs -<span class="pagenum" id="Page_64">64</span> -voleront au-devant de lui. Mais pour descendre -jusqu’à la racine des abus, il usera d’une extrême -précaution; il saura préparer à l’avance l’opinion -publique, répandre à propos les lumières, manier -les passions, attaquer les préjugés; il -consultera l’esprit de son siècle, le caractère -de son peuple, le besoin et le vœu général. -Toujours une nation vive, éclairée et sensible -devance les vues du législateur, lui annonce le -vœu de tous, et lui trace la marche qu’il doit -suivre. Qu’il écoute cette voix, et toutes les -volontés se réuniront dans la sienne. Il faut -encore que ses coopérateurs soient dignes de -lui, qu’on ne puisse jamais soupçonner dans -leurs projets le dessein caché de voiler des abus -et d’alimenter l’audace des déprédateurs; il faut -que leurs intentions soient pures; et sur-tout -qu’on puisse croire à leur probité. Alors, que -le prince agisse de concert avec la nation; qu’il -l’intéresse à ses vues d’ordre et d’économie; -qu’il l’associe à ses projets de bienfaisance; qu’il -expose ses motifs, qu’il prenne le ton d’un père -au milieu de ses enfans, ou d’un ami qui consulte -son ami; qu’une communication intime -et une confiance réciproque s’établissent entre -les peuples et le souverain; qu’on s’apperçoive -enfin que le roi et la nation ne sont qu’un, -qu’ils n’ont qu’un seul et même intérêt: alors -<span class="pagenum" id="Page_65">65</span> -il embrasera tous les cœurs du feu sacré du -patriotisme, et avec ce mobile si puissant sur -les ames sensibles, il n’y a point de grandes -et belles conceptions en politique qu’il ne puisse -réaliser. Mais il ne laisseroit point sa gloire -imparfaite, il ne se borneroit pas à des bienfaits -passagers, à un bonheur qui périroit avec lui. -Les bons rois meurent, une bonne constitution -reste. Convaincu que l’autorité n’est jamais -mieux affermie que lorsqu’elle a pour base les -lois, et pour rempart le cœur des citoyens, il -seroit assez grand pour mettre des bornes au -pouvoir arbitraire: s’il ne se réservoit que le -droit illimité d’être juste et bon, ce seroit encore -un assez bel empire. Il n’y auroit pas de <ins id="cor_11" title="momarque">monarque</ins> -plus absolu sur la terre: par-là il éterniseroit sa -gloire et la reconnoissance de son peuple; -le bonheur des générations futures seroit -son ouvrage; alors il mériteroit en effet le nom -de législateur et de restaurateur de la patrie.</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_h" id="Footnote_h" href="#FNanchor_h"><span class="label">[h]</span></a> -De la législation, seconde partie, page 45.</p> - -<p>C’est ainsi que <i>Mably</i>, s’abandonnant aux -illusions d’une ame vertueuse, traçoit les élémens -d’une législation plus impartiale, plus -humaine, plus conforme aux besoins, aux -droits, au bonheur et à la destination de -l’homme, et cherchoit à nous rapprocher des -lois éternelles de la nature. Après avoir fait -voir combien l’homme s’est éloigné de ces vues -<span class="pagenum" id="Page_66">66</span> -primitives, il lui a montré du moins la route -qui pouvoit encore l’y ramener; mais, il faut -l’avouer, l’auteur a senti combien d’obstacles -s’opposent à cette heureuse régénération; il a -prévu que ces vérités seroient traitées de chimères; -que cette vieille morale n’étoit plus de -saison: il a connu son siècle, et cependant il a -écrit; et, dût-on appeler aussi son livre les rêves -d’un homme de bien, cette considération n’a pu -lui arracher la plume; il n’a pas cru devoir lui -sacrifier des vérités qu’il croyoit utiles: il a -moins pensé au jugement qu’on porteroit de son -ouvrage, qu’au bien qu’il pourroit produire, -s’il se trouvoit enfin des hommes d’état capables -de le méditer, et dignes de l’entendre.</p> - -<p>Plusieurs regardent ce livre de <i>Mably</i> comme -le plus profond et le meilleur de ses ouvrages. -Le public a semblé donner la préférence aux -entretiens de Phocion; les connoisseurs balancent: -le premier n’est pas aussi séduisant -peut-être; les principes et le style en sont -encore plus sévères; la lecture n’en est pas -également piquante pour toutes sortes d’esprits; -il ne devoit pas avoir un succès aussi brillant; -mais peut-être en a-t-il un plus solide encore -et plus durable. Pour goûter ce bel ouvrage, -pour en sentir tout le prix, il faut déjà de -l’instruction: ce n’est point un aliment propre -<span class="pagenum" id="Page_67">67</span> -à des lecteurs frivoles et légers; mais s’il tombe -entre des mains déjà exercées, s’il est lu par -des esprits supérieurs, et médité dans le silence -des passions; si on tient la chaîne des -grandes vérités morales et politiques qui en -font la base; si on veut en embrasser l’ensemble -et les développemens, je ne doute pas -qu’on ne lui donne la préférence. Quelle foule -d’idées ce livre feroit germer dans la tête d’un -prince courageux qu’animeroit le noble désir -d’être le législateur de sa nation! Combien de -vérités il pourroit y puiser! Les principes des -lois seroient son guide et son flambeau.</p> - -<p>Chacun de nous doit être à soi-même son -propre législateur; il restoit donc à <i>Mably</i>, -pour embrasser son plan tout entier, de faire -en faveur des individus ce qu’il venoit d’exécuter -pour la grande société, de tracer les -principes qui doivent servir de base à nos -devoirs, et de mesure à nos vertus, de redresser -les méprises des moralistes vulgaires, -comme il avoit redressé celles des politiques; -en un mot, de tracer un code de morale privée, -comme il venoit d’en tracer un de législation, -qui est la morale publique.</p> - -<p>Nous ne pouvons que dire un mot de ce nouvel -ouvrage. Des enthousiastes et des illuminés -ayant totalement négligé d’approfondir le cœur -<span class="pagenum" id="Page_68">68</span> -de l’homme et la nature des passions, avoient -perdu la morale, dénaturé les vertus, confondu -l’ordre de nos devoirs, et sous prétexte -d’une perfection chimérique, au lieu de les -resserrer, avoient brisé tous les liens de la -société. <i>Mably</i> osa renverser ces rapports mal -combinés; et au premier rang se retrouvèrent -les qualités sociales qui rapprochent, qui -réunissent les humains; il les classa suivant les -intentions et le vœu de la nature; il assigna l’ordre -et la prééminence des vertus, l’importance -et la chaîne de nos devoirs, suivant qu’ils sont -plus ou moins intimement liés, plus ou moins nécessaires -au maintien et au bonheur de la société.</p> - -<p>Cette hardiesse, et quelques passages qui s’éloignoient -des opinions vulgaires, ont excité des -réclamations: cependant nous savons que le -sacrifice d’une page de ce livre, d’une ligne -même, d’une seule expression, peut-être auroit -désarmé ces censeurs. Nous ne serons pas plus -sévères: en faveur des esprits timides, qu’un -sentiment hardi, énoncé trop cruement, pourroit -effaroucher, nous sommes prêts à déchirer -cette page de <i>Mably</i>; mais après ce sacrifice, s’il -nous est permis de hasarder notre opinion particulière, -nous n’hésiterons pas à mettre les principes -de morale à la tête de ses meilleurs ouvrages, -et peut-être le premier de tous. C’est -<span class="pagenum" id="Page_69">69</span> -du moins le plus rempli de vraies beautés, de -leçons de morale et de philosophie les plus -sublimes, des vérités pratiques qui nous sont -plus immédiatement utiles, enfin de maximes -analogues à notre nature, à nos besoins, et -les plus propres à nous conduire au bonheur -par le chemin de la raison et de la vertu.</p> - -<p>C’est à regret que nous supprimons cette partie -de son éloge; mais la vie de <i>Mably</i> est si -pleine, et ses ouvrages présentent des vérités si -importantes, que nous pouvons à peine les indiquer. -Nous n’avons rien dit de ses doutes, adressés -à une secte qui nous a un instant menacés -de renaître de ses cendres; nous n’avons pas le -temps de parler d’un manuscrit sur les droits et -les devoirs du citoyen, où respirent la liberté -la plus courageuse et la philosophie la plus -éclairée, ni d’autres écrits qui n’ont point encore -vu le jour; nous ne voulons pas d’ailleurs -prévenir le jugement des lecteurs. Ce n’est point -de nous, mais du public et de la postérité que -de tels écrits doivent recevoir leur sanction. -Nous nous contenterons d’arrêter un instant -nos regards sur le livre de <i>Mably</i>, non le plus -célèbre, mais celui qui a fait le plus de bruit, -en raison de ce que l’amour-propre de quelques -écrivains y étoit plus intéressé: nous parlons -de son traité sur la manière d’écrire l’histoire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_70">70</span> -Cet ouvrage est le fruit de ses observations -sur un art dont il a fait toute sa vie son étude. -Il n’est pas étonnant qu’un homme si profond, -nourri des grandes vérités du droit naturel, -des principes de la politique et des leçons de -la morale, admirateur passionné des anciens, -n’ait pas été satisfait de la manière dont la -plupart des modernes ont écrit l’histoire. Il -les a jugés avec sévérité, disons même, quelquefois -avec dureté; il n’a pas traité sans doute -avec assez d’égards l’homme universel, le -poëte-historien, idole d’une partie de la nation; -mais qu’importe, après tout, ses jugemens -purement littéraires? Ses préceptes n’en -sont pas moins excellens; toute la partie didactique -de son ouvrage est pleine de raison et -de sagesse; ses ennemis mêmes y ont trouvé -des vues neuves et lumineuses; c’est, si j’ose -le dire, la poëtique de l’histoire.</p> - -<p><i>Mably</i> exige des connoissances préliminaires, -qui sont en effet indispensables à ceux qui se -destinent à ce genre d’écrire. Si l’historien n’a -pas des idées justes de la dignité de l’homme, -du droit naturel, de l’ordre et de la fin des -sociétés, des principes constitutifs des états, -des vraies causes de la prospérité ou de la décadence -des nations; s’il n’a des règles sûres -de morale pour apprécier les hommes et les -<span class="pagenum" id="Page_71">71</span> -actions; il louera ce qu’il faut blâmer, et blâmera -ce qu’il faut louer; on le verra errer au -hasard; il s’égarera sans cesse: il se laissera -entraîner au caprice des hommes et des événemens; -et, sans ancre et sans boussole, au milieu -de cet océan des passions humaines, cette mer -ne sera fameuse que par ses naufrages.</p> - -<p>Quel n’est pas, au contraire, l’avantage d’un -écrivain, qui avant de prendre la plume, a -long-temps médité sur son art? Lorsqu’il en a -séparément étudié toutes les parties, qu’il l’a -considéré sous toutes les faces, qu’il s’est pénétré -des grands principes, qu’il s’est fait des -bases certaines et invariables, et qu’il a nourri -son esprit et sa pensée de toutes les connoissances -préliminaires; alors il s’élance avec confiance -dans la carrière: fidelle au plan qu’il -s’est tracé, il dispose son action, il en tient -tous les fils dans sa main, il les démêle sans -peine et sans efforts; devant lui se déroule sans -confusion cette longue série de siècles et de -révolutions. Il domine son sujet, et dirige les -événemens, au lieu d’être emporté par l’abondance -et la complication des matières. De là -naît cette démarche libre et rapide, que rien -n’embarrasse, ce beau développement, ce <i lang="la" xml:lang="la">lucidus -ordo</i>, qui est la majesté de l’histoire. De cette -plénitude de connoissances, de cet amas de lumières -<span class="pagenum" id="Page_72">72</span> -naissent encore ces réflexions courtes et -profondes, ces éclairs rapides qui étonnent et -font suspendre la lecture. C’est faute d’avoir fait -ces études et ces méditations préparatoires, de -s’être nourri des grands principes, d’avoir des -règles certaines pour apprécier les actions et les -hommes, que la plupart des historiens modernes -sont vagues, arides, maigres et décharnés; ils -manquent de cette ame, de ce mouvement, de -cette surabondance de sentimens qui vivifient -les écrits des anciens; ils ne sont, à l’exception -du petit nombre, que de froids discoureurs, -quand les autres sont éloquens et sensibles.</p> - -<p>Ce que l’auteur a dit de la connoissance du -cœur humain est également bien senti et bien -développé. L’art d’intéresser et de remuer les -passions n’est pas moins nécessaire à l’historien -qu’à l’auteur dramatique; c’est par la peinture -du cœur humain que les anciens sont sur-tout -admirables. Si vous ne savez pas faire agir, penser -et parler vos personnages sur la scène de -l’histoire comme sur celle du théâtre, je reste -froid et tranquille à vos récits inanimés. L’histoire -est un long drame où tous les acteurs viennent -se peindre eux-mêmes, agir et parler. J’assiste -à leurs conseils; je suis présent à leurs -actions; je vois au fond de leur cœur; j’espère, -je crains, je délibère, je me passionne avec eux; -<span class="pagenum" id="Page_73">73</span> -je lis dans leurs pensées, je pénètre dans les -replis les plus cachés de leur ame. Je ressens -tour-à-tour l’amitié, la haine, la pitié, la terreur, -la vengeance et l’amour. Un grand intérêt -me remue; mon cœur n’est point froid, il -est plein, et l’ennui n’y peut pénétrer. S’il ne -suffisoit que d’entasser des faits, d’accumuler -des événemens et des dates, de faire un tableau -sans proportion, sans couleur et sans vie, rien -sans doute ne seroit si facile que de réussir. Mais -dans ce grand drame de l’histoire, de transporter -sous nos yeux, d’animer ces grands personnages -qui ont fait le destin des nations, de -conserver la vérité des caractères, et cette -unité d’intérêt, charmes secrets de tous les bons -ouvrages et de tous les bons esprits, de faire de -l’histoire une scène instructive pour tous les -états, une leçon perpétuelle de morale et de philosophie -pour tous les hommes; l’expérience ne -prouve que trop combien cet art exige d’études -et de talens, combien il est rare et difficile d’être -un grand peintre des passions. La France a ses -Sophocle et ses Euripide; elle a ses Platon, ses -Pline et ses Démosthènes; nous avons plus qu’Aristophane -et que Térence; mais a-t-elle un Tacite? -a-t-elle son Tite-Live? a-t-elle son Plutarque?</p> - -<p>Tous les préceptes, je le sais, qui tiennent -à l’art d’écrire, sont insuffisans. Dans tous les -<span class="pagenum" id="Page_74">74</span> -arts il y a, pour ainsi dire, la partie méchanique -qu’on peut enseigner, qu’on est à-peu-près -sûr d’apprendre avec un peu d’aptitude et beaucoup -de patience. Mais il est une partie rebelle -à tous les préceptes, contre laquelle toutes les -leçons des maîtres et l’opiniâtreté des élèves -viendront échouer. Eh! qui me donnera ce feu -céleste, ce souffle créateur qui inspire les chefs-d’œuvres, -le génie? voilà ce que l’art n’enseignera -jamais; et quand je ne sais quel d’Aubignac traçoit -laborieusement les règles de la tragédie, -Corneille avoit déjà créé et le Cid et Cinna, et -Polieucte et les Horaces: les poëmes immortels -d’Homère ont précédé toutes les règles du poëme -épique; et il en est de même de tous les genres -qui ont besoin des émanations du génie. Quand -il a expliqué les règles matérielles de son art, -que doit donc faire un maître, et que doit-il -dire à ses élèves?</p> - -<p>Consultez votre talent, lisez les grands modèles; -portent-ils le trouble dans votre ame? -leur gloire vous touche-t-elle? versez-vous des -larmes d’admiration à leurs récits? calculez-vous -les années qui vous restent encore pour -la gloire? portez-vous un cœur sensible? Si la -vertu vous enflamme; si l’injustice vous soulève; -si Caton, déchirant ses entrailles, vous imprime -autant de respect que le crime heureux vous -<span class="pagenum" id="Page_75">75</span> -indigne et vous irrite: alors saisissez vos -crayons, et vous aussi vous êtes peintre; burinez -en traits ineffaçables l’ame d’un Tibère, -d’un Borgia; dévouez-les à l’exécration de la -postérité la plus reculée; qu’en sortant de dessous -vos pinceaux leur image fasse frémir et -reculer d’horreur; qu’elle soit abhorrée; que -leur nom devienne une injure; qu’il serve d’épouvantail -aux tyrans. Mais si la fortune vous -présente quelques-uns de ces êtres qui sont l’éternel -honneur de l’humanité, peignez-les de -ces couleurs qui font chérir, qui font adorer la -vertu; faites-les respirer dans vos peintures; -offrez-les à la vénération de l’univers; dites -qu’ils étoient hommes; mais n’affoiblissez pas -ces traits de caractère, de bonté, de justice et de -bienfaisance, qui les rendent adorables; offrez-moi -des modèles, et qu’en peignant Aristide -dans l’exil, Socrate buvant la ciguë, Phocion -dans les fers, Henri IV assassiné, un grand -homme proscrit; j’envie leur sort, leurs fers, -leurs souffrances et leur mort; que leurs saintes -images me transportent, qu’elles élèvent mon -ame, et me donnent le courage de professer -comme eux la vertu et la vérité aux dépens de -mon repos, de mon bonheur, et même de ma vie.</p> - -<p>En un mot, que votre histoire ne cesse jamais -d’être une école de morale en action. Quand -<span class="pagenum" id="Page_76">76</span> -les lois sont oubliées, quand les mœurs se corrompent, -l’historien réveille encore dans les -cœurs les idées de justice et de vertu; il pèse -dans la balance les actions des hommes et les -fautes des peuples; il fait pâlir le crime sur le -trône; il flétrit un despote, malgré ses gardes et -ses soldats; il exerce une sorte de magistrature; -il cite à son tribunal les hommes de tous les âges -et de tous les pays; et le jugement qu’il va prononcer -sera l’arrêt de la postérité et la leçon de -ses contemporains. Si ses concitoyens sont -amollis par le luxe et les richesses, s’ils se précipitent -au-devant du joug, s’ils courent à la -corruption, alors il saisit ses crayons, il écrit -l’histoire d’une nation libre et vertueuse; il trace -les mœurs des Germains.</p> - -<p>Mais où prendra-t-il ses couleurs? Dans la -sensibilité de son cœur et l’élévation de son -ame. Respectez par-tout les mœurs, faites -aimer la vertu, haïr le crime, détester l’oppression; -vengez les droits de l’homme, et ne plaisantez -point sur les maux de l’humanité; c’est -à-peu-près à quoi se réduit la poëtique de -l’histoire. Voilà ce qu’a dit, ce qu’a répété -l’abbé de <i>Mably</i>; et au lieu d’être frappé de la -sagesse de ses leçons, on a fermé les yeux à -cette foule de beautés, pour ne voir que quelques -négligences, et relever quelques jugemens -<span class="pagenum" id="Page_77">77</span> -littéraires. On ne lui pardonna pas de -ne s’être point affilié à la secte dominante; on -lui en fit un crime. <i>Mably</i> prit le parti que la -vertu outragée doit prendre; il dédaigna les -critiques et garda le silence.</p> - -<p>Tandis que l’esprit de secte, toujours intolérant, -exerçoit ses vengeances, un nouvel -hommage venoit le consoler de cette légère -disgrace: il étoit consulté par l’un des sages -envoyés des États-Unis d’Amérique.</p> - -<p>C’est un grand et beau spectacle de voir la -liberté planter son étendard dans le nouveau -monde, et y appeler tous ceux qui seroient opprimés -dans l’ancien. Des philosophes ont été -les législateurs des nouvelles républiques, et -les Brutus de l’Amérique en étoient aussi les -Solon. Il a enfin été permis, en traçant ces lois -constitutives, d’écouter la voix de la sagesse -et de la raison, et les droits sacrés de l’homme. -Elles n’ont point été formées au hasard, comme -presque toutes les constitutions modernes; et -les lumières qui, depuis un siècle, ont éclairé -nos erreurs et nos fautes, n’ont point été perdues -pour l’Amérique. On a enfin connu les -vrais fondemens de la société, qui posent sur -le libre consentement des peuples. Si en effet -ces républiques ont adopté les principes les -plus conformes aux vues de la nature; si, en -<span class="pagenum" id="Page_78">78</span> -proscrivant les rangs et les distinctions héréditaires, -elles ont pris pour base de leur code -l’égalité; si on y montre par-tout un respect religieux -pour les droits et la dignité de l’homme; -si la tolérance y a établi son bienfaisant empire, -grâces en soient rendues aux écrivains et -aux sages qui ont éclairé l’univers! ce n’est pas -le moindre service qu’aient rendu aux hommes -les lettres et la philosophie.</p> - -<p><i>Mably</i> mêloit ses applaudissemens à ceux de -l’Europe; il admiroit dans les législateurs du -nouveau monde des vues pleines de sagesse: il -étoit pénétré de vénération pour ces hommes célèbres. -Il étoit sur-tout frappé de cette profonde -connoissance des droits de la nature, qu’ils -avoient développée dans leurs lois, et de l’habileté -avec laquelle ils avoient lié toutes les parties -de la confédération américaine. Mais en leur donnant -de justes éloges, il a porté ses regards plus -loin; il a proposé ses doutes; il a manifesté ses -craintes pour l’avenir; il a tout examiné avec la -sévérité d’un homme que les succès ne peuvent -éblouir, dont rien ne peut corrompre le jugement, -ni fléchir l’austérité. Incapable de trahir la -vérité, et pressé de la dire, il l’a dite courageusement -et avec la franchise que l’on doit à un peuple -libre. Il applique donc ses principes aux constitutions -des États-Unis; il pose par-tout les -<span class="pagenum" id="Page_79">79</span> -mœurs pour base aux lois; c’est sur cette échelle -qu’il mesure la durée et la prospérité des empires. -Or, il a trouvé chez eux des germes de corruption; -il les croit déjà trop vieux; il craint, pour l’Amérique, -les richesses, le luxe et les vices d’Europe. -Je sais tout ce que l’on peut dire en faveur du luxe -et du commerce; qu’on ne doit pas appliquer à de -grandes républiques, et dans un siècle d’opulence, -des principes sévères qui ne conviennent, -dit-on, qu’à des siècles grossiers, à des -mœurs simples et à de petits états. Il est certain -que si l’on met la richesse avant la liberté, et -l’or avant les mœurs, on trouvera sa politique -désespérante, et ses principes trop austères. Mais -il n’a point cru devoir s’en écarter: il n’a point -deux politiques et deux manières de voir. Il a -jugé les lois constitutives de l’Amérique comme -il a jugé celles de Sparte, de Rome et d’Athènes; -sa politique ne varie pas plus que sa morale; -l’une et l’autre sont fondées sur une base éternelle. -Si l’on vouloit s’abandonner au torrent -des opinions, il étoit inutile de le consulter; et -le luxe, et les richesses, et le pouvoir de l’or -trouveront assez d’apologistes, sans qu’il soit -besoin d’y joindre la voix austère de Phocion -ou d’Aristide. Au reste, plût à Dieu qu’il se fût -trompé dans ses conjectures! Puissions-nous -voir long-temps l’égalité, la concorde et la paix -<span class="pagenum" id="Page_80">80</span> -régner avec les mœurs dans ces heureux climats; -et puisse, dans tous les temps, l’Amérique offrir -un asyle à la liberté, lorsqu’elle sera bannie du -reste de la terre! A la lecture des observations -de <i>Mably</i>, le ministre célèbre auquel elles sont -adressées<a name="FNanchor_i" id="FNanchor_i" href="#Footnote_i"><span class="fnanchor">[i]</span></a> s’écria: «ce livre fera un jour la -gloire ou la honte des Américains.»</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_i" id="Footnote_i" href="#FNanchor_i"><span class="label">[i]</span></a> -John Adams, successeur de Francklin.</p> - -<p>C’est un sujet digne de remarque que le nom -d’un simple et modeste citoyen se trouve lié à -tous les états qui aspirent encore à la liberté, ou -qui craignent de la perdre. Berne avoit adopté -ses maximes; la Pologne lui avoit demandé des -lois; la Corse avoit réclamé ses lumières; Genève -en avoit reçu des conseils capables de la garantir -de l’oppression; et les sages de l’Amérique -avoient sollicité son suffrage: tant est puissant -l’empire et le charme des talens unis à la vertu! -<i>Mably</i> a pleinement joui de ce double triomphe.</p> - -<p>Nous avons tâché de suivre l’histoire de ses -pensées, de voir comment elles se sont liées dans -son esprit et dans son imagination, comment -il les a développées dans ses ouvrages, et par -quelle chaîne de principes ses écrits ont mérité -de devenir le code des états libres. Mais entraînés -par l’abondance des matières et l’importance -des objets, nous n’avons pas eu le temps -<span class="pagenum" id="Page_81">81</span> -de nous arrêter sur la forme et le mérite littéraire -de chacun de ses écrits. On n’a pas cru devoir -insister sur ce mérite; on a préféré d’en extraire -la substance. En général les compositions de -<i>Mably</i> sont sérieuses et mêmes sévères; son -style est austère et grave, comme les sujets qu’il -a traités: on n’y trouve ni cette recherche d’esprit, -ni cette enluminure, ni ces défauts brillans -qui caractérisent les productions du jour; -c’est un Spartiate qui écrit dans Athènes. Ses -écrits n’intéressent ni la frivolité, ni les passions; -ils parlent plus à la raison qu’aux sens: -il faut déjà valoir quelque chose pour s’y plaire; -il faut avoir l’ame calme et pure pour en goûter -le charme. Ils ne seront recherchés ni par les -esprits frivoles, ni par les courtisans, ni par -les hommes à la mode, ni par cette foule de -lecteurs oisifs, qui ne cherchent qu’à se débarrasser -du poids du temps; mais ils seront -lus avec fruit par les bons esprits, par les -patriotes, par les gens de bien; ils seront médités -par les sages et par les hommes d’état, -et peut-être ils tomberont entre les mains d’un -prince épris de la vraie gloire, qui voudroit -être le restaurateur des mœurs et le réformateur -de ses états. Quels fruits heureux ne peuvent-ils -pas produire, si la semence qu’a jettée le -philosophe, tombe enfin dans une terre neuve -<span class="pagenum" id="Page_82">82</span> -et féconde! et quelle gloire pour lui d’avoir -ainsi préparé le bonheur des générations à venir!</p> - -<p>C’est ainsi que, pendant quarante ans, <i>Mably</i> -n’a cessé de travailler pour son siècle, et de -semer pour la postérité: sa vie est pleine, et -sa carrière honorablement remplie. Il n’a jamais -varié, on ne l’a jamais vu flottant dans ses opinions: -toujours d’accord avec lui-même, rien -ne l’a pu faire départir de l’austérité de sa -morale, et de la sévérité de ses principes; ils -tenoient à son caractère<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<p>Ce caractère étoit fièrement prononcé, et -l’homme, chez lui, n’offroit point de scandaleux -contrastes avec l’écrivain; il étoit dans sa -conduite tel qu’il s’étoit montré dans ses écrits, -et tout ce qu’il avoit tracé de préceptes en -morale, il le mettoit en action.</p> - -<p>Il a fui les honneurs, la fortune, les places, -les distinctions, avec autant de soin que les -autres les recherchent: la modération de l’ame -étoit son trésor; il pouvoit l’augmenter, sans -nuire aux droits et aux prétentions de qui que -ce fût; il ne rencontroit personne sur sa route, -et son bonheur ne coûtoit rien à celui des -autres. Il n’affectoit point de se montrer sur la -scène; il ne cherchoit nullement à se répandre. -Solitaire au milieu de Paris, son nom étoit -très-connu, et sa personne l’étoit très-peu. -<span class="pagenum" id="Page_83">83</span> -Il dédaignoit les brigues, les prôneurs, autant -qu’il redoutoit les protecteurs; il ne pouvoit -se plier au manége de l’intrigue; il n’avoit -point la souplesse nécessaire pour se faire des -partisans et des prosélytes. Il repoussoit, et -même avec humeur, ce commerce d’éloges -dont l’amour-propre est si facilement la dupe. -Nous savons qu’il se mit un jour véritablement -en colère contre un homme qui le comparoit à -Platon, et qui, pour prix de sa complaisance, -attendoit peut-être que Platon le comparât à -Socrate.</p> - -<p>Mettant la liberté au rang des biens, il voulut -être pauvre pour pouvoir être libre; c’est à ce -prix qu’il acheta le droit de dire la vérité. Comment, -en effet, avoir le courage de la professer, -lorsqu’on est dans la dépendance de la fortune, -et que ses chaînes nous atteignent de toutes -parts, quand on a tant à craindre, tant d’abus -à caresser, de protecteurs à ménager, tant de -choses à perdre? Si <i>Mably</i> nous parla souvent -de mœurs et de modération, ce n’est -point, comme Sénèque, en nageant dans l’opulence -et les délices: il vécut jusqu’à soixante -ans avec un revenu au dessous du médiocre, -et il en avoit de reste pour faire du bien.</p> - -<p>Il retraçoit la simplicité des mœurs antiques; -mais, sous ces dehors simples et modestes, il -<span class="pagenum" id="Page_84">84</span> -avoit une ame grande et fière; il conserva -toujours la dignité d’homme de lettres: on ne -le vit jamais prostituer sa plume, ni à la faveur, -ni à l’esprit de parti. Il ne s’abaissa point, pour -plaire à la multitude, à prendre le goût à la -mode, le ton du jour, à caresser les opinions -dominantes; il préféra les vérités sévères à des -choses agréables. Il ne prit jamais la plume que -dans l’espoir d’être utile. Il dédaigna les louanges -banales et les lecteurs vulgaires: il n’écrivit que -pour les honnêtes gens, les ames pures et -élevées. Il osa être sérieux, grave et solide -dans un siècle frivole; il parla de mœurs et -de vertu dans un siècle corrompu. Il étoit, -dans sa conversation comme dans ses écrits, -simple, sans apprêt, mais ferme et vrai; et -il poussa quelquefois la franchise jusqu’à la -rudesse. On lui reprochoit une dureté qui n’étoit -que l’indignation d’une ame vertueuse. Il -ne manquoit aucune occasion de venger le -mérite modeste et la vertu, des sarcasmes et -des mépris, de l’orgueil et de la sottise. Un -grand, parlant un jour devant lui d’un homme -d’un mérite très-distingué, mais qui avoit le -tort de n’être ni riche ni d’une haute naissance, -dit, avec dédain: qu’il l’avoit tiré de son -grenier. <i>Mably</i> ne craignit pas d’élever la voix: -«Monsieur le comte, dit-il, ce sont les gens -<span class="pagenum" id="Page_85">85</span> -de mérite qui logent dans des greniers, et les -sots.... habitent dans des hôtels».</p> - -<p>Il me semble qu’il est aussi une règle pour -mesurer les ames: nos goûts, notre inclination, -nos caractères nous portent vers les objets -qui nous sont analogues, vers tel homme -plutôt que vers tel autre, parce que son ame -répond à la nôtre; des éloges involontaires, -des expressions échappées nous décèlent. -L’homme que Jean-Jacques a le plus loué, -c’est Fénélon. Celui qui obtint tous les hommages -de <i>Mably</i>, c’est Caton; et le gouvernement -qu’il loua le plus, c’est Lacédémone. Aussi -comme une femme d’un mérite rare lui applaudissoit -sur ce qu’il montroit du caractère:—Du -caractère, Madame, on n’en peut avoir -dans certains pays, mais si j’étois né à Sparte, -je sens que j’aurois été quelque chose.</p> - -<p>C’est ce caractère indomptable, cet amour pour -la liberté et l’indépendance, qui lui faisoient -chérir sa médiocrité. Il ne vouloit prendre d’engagement -d’aucune espèce, ni avec la fortune, -ni avec les préjugés, ni avec les corps. Il redoutoit -toutes sortes de chaînes; il ne fut -d’aucune secte, d’aucun parti, d’aucune cabale. -L’amour-propre des autres n’étoit point -intéressé à vanter son mérite. Non-seulement -il ne fit jamais de démarches pour entrer dans -<span class="pagenum" id="Page_86">86</span> -aucun corps littéraire, mais il s’opposa à toutes -celles que ses amis auroient pu faire pour lui. -Quand on lui proposoit de l’admettre dans -quelque société particulière, il répondoit: -«je suis déjà d’une grande société dont j’ai -bien de la peine à remplir tous les devoirs.» -En aucun genre il ne vouloit prendre l’engagement -de penser en tout point comme son -confrère.</p> - -<p>Il ne fut donc d’aucune académie. Toutes -les fois qu’il y avoit des places vacantes, le -public se plaisoit à le désigner. La malignité -dit quelquefois de certains écrivains: pourquoi -sont-ils de l’académie? Peut-être l’orgueil de -<i>Mably</i> étoit-il secrétement flatté de ce qu’on -demandoit: «pourquoi n’est-il pas de l’académie?» -La réponse est sans doute la même -qu’on a faite à l’occasion d’autres hommes de -lettres, également nommés par la voix publique: -«il ne s’est pas présenté.» Je sais qu’une -compagnie célèbre se seroit empressée de le -recevoir dans son sein, et que toutes se seroient -honorées de l’adopter, s’il avoit fait les -premières avances. Me seroit-il permis, à ce -sujet, de hasarder une réflexion? Si l’on fait -un juste reproche aux princes de ne pas aller -au-devant du mérite, ne seroit-on pas en -droit, et avec plus de justice encore, de faire -<span class="pagenum" id="Page_87">87</span> -le même reproche à des corps littéraires, et -qui sont essentiellement fondés sur le mérite -personnel? Pourquoi faire dépendre l’honneur -de leur adoption de la nécessité de le solliciter? -Et pourquoi forcer un savant timide et -modeste à venir vous dire: «je vaux mieux -que tous mes concurrens, et vous me devez la -préférence?» Il nous semble qu’il seroit glorieux -à une compagnie littéraire de donner -l’honorable exemple d’aller au-devant du -savoir modeste et de la vertu qui se cachent. -Au reste, c’est une question que je soumets -à l’académie même, qui m’honore de son -attention. Je lui présente mes doutes: je me -<ins id="cor_66" title="confis">confie</ins> à l’intégrité de mes juges. Jamais les -souverains ne se sont montrés plus grands, -que lorsque, dans les causes douteuses entre -eux et leurs sujets, ils n’ont point hésité à -prononcer contre leurs propres intérêts.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, pourroit-on blâmer <i>Mably</i> -d’avoir conservé <ins id="cor_13" title="so naractère">son caractère</ins>, ces traits primitifs, -que la nature avoit gravés dans son ame; -de ne s’être point abandonné à cette facilité de -mœurs, qui prend toutes les formes et toutes -les empreintes, sans en garder aucune? En convenant -même qu’il a peut-être quelquefois porté -<ins id="cor_14" title="rop">trop</ins> loin cette roideur et cette austérité de -mœurs et de principes, n’est-elle pas préférable -<span class="pagenum" id="Page_88">88</span> -à cette nullité qui n’offre que des masques -et des surfaces? N’avons-nous pas assez d’ames -dégradées et jetées dans le même moule? -Avons-nous peur de manquer d’écrivains qui -soient aux gages de nos passions? Craignons-nous -que les maximes d’un sage et l’exemple -d’un seul homme ne deviennent contagieux? -Eh! s’il a gourmandé nos vices, avons-nous -bonne grâce de nous en plaindre? Certes, si -jamais il fut permis de rapeller les grands et -éternels principes de la sagesse et de la morale, -c’est dans un siècle où ils sont si scandaleusement -méconnus; dans un temps où l’intérêt -personnel, la soif de l’or, les délires du luxe, -l’oubli de toute vertu, l’effronterie des mœurs -ont perverti toutes notions naturelles; où le -vil égoïsme a frappé de stérilité tous les sentimens -honnêtes, a dénaturé toutes les qualités -sociales, desséché tous les cœurs, et su rendre -ridicules jusqu’aux noms de vertu et de patrie; -dans un siècle où il a fallu inventer des mots -nouveaux pour peindre une perversité nouvelle. -A cette vue, comment en effet se défendre d’un -mouvement d’indignation? et pourroit-on ne -pas pardonner un peu d’humeur à un homme -nourri de principes sévères, habitué à réfléchir -sur les causes qui amènent la décadence des -états; à un sage qui, regardant le luxe, les -<span class="pagenum" id="Page_89">89</span> -richesses, les arts, la mollesse, la perte des -mœurs comme les avant-coureurs de la chute -des empires, auroit voulu nous retenir sur le -bord de l’abîme déjà entr’ouvert sous nos pas? -Ce vœu n’est-il pas le produit d’une probité -rigide et d’un grand caractère? Si c’est -un tort, c’est celui de Caton et celui de -la vertu.</p> - -<p>Mais cet homme qui s’élevoit si courageusement -contre les abus corrupteurs, que les vices -publics irritoient, qui s’indignoit contre les -prévarications dont tout un peuple est victime, -et qui cachoit rarement son indignation, étoit -indulgent pour les fautes qui n’altèrent point -l’ordre général; il étoit presque indifférent aux -injustices qui n’avoient que lui pour objet. Il -étoit bon, humain, généreux, compatissant; -mais où il déployoit sa sensibilité, c’est dans -le commerce intime de l’amitié; il en connut -tout le prix: c’est un plaisir réservé aux ames -pures; elles seules en éprouvent toutes les jouissances -délicieuses; elles seules en savent goûter -tout le charme. <i>Mably</i>, incapable de se plier -aux convenances d’<ins id="cor_16" title="un">une</ins> société qui laisse le cœur -vide, lui qui fuyoit le joug des liaisons sans -intimité, aimoit à s’abandonner aux doux épanchemens -de l’amitié; il en remplissoit affectueusement -tous les devoirs. Il aimoit à se réfugier -<span class="pagenum" id="Page_90">90</span> -dans son sein; mais il étoit d’autant plus sévère -dans le choix de ses amis: il connoissoit -trop tout ce qu’exige ce titre sacré, pour en -jamais prodiguer le nom et les démonstrations; -il y cherchoit l’entière confiance, la liberté, -l’accord des ames, et la douce égalité, sans laquelle -il n’y a point de parfaite <ins id="cor_17" title="amitéi">amitié</ins>. Il y -cherchoit plus encore les qualités du cœur que -celles de l’esprit. Heureux ceux qui lui ont inspiré -ce sentiment! Leur seul titre d’amis d’un -homme de bien est aujourd’hui pour eux un -éloge. Aussi, quand il a été enlevé aux lettres, -à la vertu, à l’amitié, ont-ils amèrement pleuré -sa perte. Sa gloire leur en est devenue plus -chère; leurs sentimens et leurs regrets l’ont -suivi bien au-delà du tombeau<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<p>Peut-être eux seuls étoient dignes de nous -révéler ces vertus sociales et domestiques, qui -ne se développent que dans l’intimité; de nous -retracer cette probité journalière qui s’étend sur -toutes les actions et sur tous les instans de la -vie; ce caractère que rien ne pouvoit ébranler, -inaccessible à la crainte comme aux espérances; -cette ame stoïque et pure qui ne gauchit jamais -dans le sentier de la vertu. Ils nous auroient -fait sentir le rapport intime de sa morale avec -ses actions, de ses maximes avec sa conduite, -de ses vertus avec ses écrits, et jusqu’à quel -<span class="pagenum" id="Page_91">91</span> -point ses ouvrages ont pris la teinte de son -caractère. Dans leurs peintures vives et fidelles -auroient respiré tous ses traits: le langage de -l’amitié a je ne sais quoi de touchant et d’affectueux -qui entraîne et persuade; on ne peut -résister à ses doux accens. Sans doute l’éloge -de leur ami y auroit gagné; mais cet éloge -appartenoit à tous les gens de bien: c’est une -dette nationale qu’il falloit acquitter, un tribut -public qu’il falloit payer à un ami de -l’ordre et des mœurs.</p> - -<p>O toi, qui as si bien mérité de la patrie, -philosophe aussi vertueux qu’éclairé! s’il est -vrai que tu n’as eu d’autre passion que celle -d’être utile, d’autre motif que le noble orgueil -de faire le bien et de nous arracher à nos vices; -si tes travaux, tous les instans de ta vie -ont été consacrés à l’instruction, au bonheur -et à l’utilité de tes semblables; si tu n’as cessé -d’opposer, presque seul, ton inflexible sévérité -au torrent des mœurs publiques, et de nous -rappeler aux antiques vertus, aux grandes vérités -morales et politiques qui font la félicité -des hommes et la splendeur des états; si tous -tes écrits respirent les leçons de la sagesse, -l’amour des lois, la haine du despotisme; si -tu n’as cessé de plaider courageusement la cause -des peuples, des foibles et des infortunés, -<span class="pagenum" id="Page_92">92</span> -contre les puissans, les riches et les oppresseurs; -en un mot, s’il est vrai que tu te sois -montré, dans tous les temps et par-tout, l’organe -de la vérité, l’apôtre des mœurs, le défenseur -de la liberté, le vengeur des droits et -de la dignité de l’homme; sans doute tu méritois -un hommage public dans ta patrie, -l’estime de l’Europe et la reconnoissance de -l’humanité entière!</p> - -<p>Heureux celui qui, chargé de ce dépôt sacré, -s’acquittera dignement d’un si noble emploi, -et dont l’écrit, interprête fidelle des sentimens -particuliers et du vœu général, pourra -mériter également le suffrage de ses amis qui -le pleurent, des sages qui l’apprécient, et de -tous les gens de bien qui chérissent sa mémoire!</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_93">93</div> - -<hr class="full" /> - -<h2 class="rpw">NOTES HISTORIQUES.</h2> - -<hr class="hr1" /> - -<h3 class="nesp">Note I<sup>re</sup>, <a href="#Page_4">pag. 4</a> de l’Éloge.</h3> - -<p class="cent"><i>Naissance et jeunesse de l’abbé</i> <span class="smcap gesp">Mably</span>.</p> - -<div class="footnote sep2"> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> -<span class="smcap"><span class="cs20">L</span>’abbé</span> de <i>Mably</i> naquit à Grenoble le 14 -Mars 1709, d’une famille honorable. Il avoit pour frère -l’abbé de Condillac: ses neveux, fils de M. de <i>Mably</i>, -grand prévôt de Lyon, ont eu l’honneur d’avoir quelque -temps <i>Jean-Jacques</i> pour instituteur; c’est pour -l’un d’eux que Rousseau fit le petit écrit qui a pour -titre: Projet pour l’éducation du jeune Sainte-Marie; -c’est peut-être à ce premier essai que nous avons dû -l’Emile.</p> - -<p>Le jeune <i>Mably</i> fit ses humanités à Lyon, chez -les Jésuites, école célèbre, d’où sont sortis tant d’illustres -disciples, et dont peut-être on sent trop aujourd’hui -le vide.</p> - -<p>Sa famille étoit alliée des Tencin. Une dame qui a -rendu ce nom célèbre réunissoit alors chez elle l’élite des -gens de lettres; outre ses dîners de beaux esprits, elle -avoit des dîners politiques; Montesquieu en étoit; -<i>Mably</i> y fut admis. Il venoit de donner le parallèle des -Romains et des Français, dont on disoit du bien. Madame -de Tencin, entendant le jeune abbé parler des affaires -publiques, et raisonner avec beaucoup de sagacité sur -les événemens politiques, jugea que c’étoit l’homme qu’il -<span class="pagenum" id="Page_94">94</span> -falloit à son frère, qui commençoit à entrer en faveur -et dans la carrière du ministère.</p> - -<p>Le cardinal, occupé jusqu’alors des affaires d’église, -étoit fort peu instruit des intérêts de l’Europe. C’est -pour l’instruction particulière de ce ministre, pour -l’endoctriner, que le jeune abbé fit l’abrégé des traités -depuis la paix de Westphalie jusqu’à nos jours; ce -travail, perfectionné depuis, a produit le droit public -de l’Europe.</p> - -<p>Le cardinal sentoit sa foiblesse dans le conseil: -pour le tirer d’embarras, l’abbé de <i>Mably</i> lui persuada -de demander au roi la permission de donner ses avis -par écrit: c’étoit <i>Mably</i> qui préparoit ses rapports -et faisoit ses mémoires. Il avoit souvent communication -des instructions et des dépêches des ambassadeurs. -Ce fut lui qui, en 1743, négocia secrétement -à Paris avec le ministre du roi de Prusse, et dressa -le traité que Voltaire alla porter à ce prince. Frédéric, -qui ne l’ignoroit pas, conçut dès-lors une grande -estime pour l’abbé <i>Mably</i>: c’est une singularité bien -digne de remarque, que deux hommes de lettres, -sans caractère public, fussent chargés de cette négociation -importante, qui alloit changer la face de -l’Europe.</p> - -<p>On détermina Louis XV à se mettre à la tête de -ses troupes. Le conseil vouloit établir les armées sur -le Rhin; c’étoit le sentiment de Noailles et de Tencin: -<i>Mably</i> soutint qu’il falloit faire la campagne dans les -Pays-Bas; il se trouva que le roi de Prusse demanda -la même chose. <i>Mably</i> eut la gloire de s’être rencontré -avec le monarque: il avoit jugé juste.</p> - -<p>Ce fut encore lui qui dressa les mémoires qui devoient -<span class="pagenum" id="Page_95">95</span> -servir de base aux négociations du congrès -ouvert à Breda au mois d’avril 1746: ces divers -travaux décidèrent sa vocation pour la politique.</p> - -<p>Mais peu de temps après il se brouilla avec le cardinal, -pour une querelle qu’ils eurent à l’occasion d’un -mariage protestant que Tencin vouloit casser. Il disoit -qu’il vouloit agir en cardinal, en évêque, en prêtre. -<i>Mably</i> lui soutenoit qu’il devoit agir en homme d’état. -Le cardinal ajouta qu’il se déshonoreroit s’il suivoit -son avis; l’abbé, indigné, le quitta brusquement, et -ne le revit plus.</p> - -<p>Pour complaire à sa famille, l’abbé de <i>Mably</i> étoit -entré de bonne heure dans les ordres; mais il s’en tint -au sous-diaconat, et on ne put jamais l’engager plus -avant. Il ne vouloit point se mettre, par son état, -en contradiction avec ses principes. En quittant le -cardinal, il sacrifia sa fortune à sa liberté; il s’adonna -tout entier à l’étude, et vécut dans la retraite.</p> - -</div> - -<h3 class="nesp">Note II, <a href="#Page_6">page 6</a> de l’Éloge.</h3> - -<p class="cent"><i>Son amour pour les anciens.</i></p> - -<div class="footnote sep2"> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> -<i>Mably</i> s’est nourri dans tous les temps de la -lecture des anciens: il savoit presque par cœur Platon, -Thucidide, Xénophon, Plutarque, et les ouvrages -philosophiques de Cicéron.</p> - -<p>Il fut toujours leur admirateur passionné; et véritablement -les anciens sont encore et seront toujours -nos maîtres: ils sont et seront les législateurs du goût, -de la morale et de la vertu, tant qu’il y aura des hommes -éclairés et sensibles sur la terre. L’étude de l’antiquité -n’est pas moins indispensable pour les littérateurs -<span class="pagenum" id="Page_96">96</span> -que pour les artistes. Ils nous ont donné des -modèles que nous n’avons pas encore surpassés; ils -étoient plus près de la nature: et c’est sans contredit -une des plus belles et des plus utiles institutions des -peuples modernes, que d’avoir établi dans leur sein -une société d’hommes choisis, qui fussent, en quelque -sorte, les dépositaires des beautés et des trésors des -anciens, dont la principale occupation fût de nous -conserver et de nous transmettre les lumières qui brillent -dans leurs écrits, comme le feu sacré de Vesta: ce -sont les prêtres du temple; ils veillent sans cesse à ce -que ce sacré foyer ne s’éteigne ou ne s’évapore dans un -siècle futile ou chez un peuple frivole. C’est à cette -école des anciens, et sur-tout dans l’histoire et les écrits -des peuples libres, que l’on puise avec leur génie, des -leçons de morale, de grandeur d’ame, d’amour de la -patrie, des lois et de la liberté; ceux qui ne voient -que du grec et du latin dans cette étude, s’abusent -étrangement: tant qu’on pourra puiser à cette source -pure, l’ignorance et la servitude ne s’empareront pas -tout-à-fait de l’univers; il y aura toujours de l’espoir. -C’est là que s’est formé <i>Mably</i>; et il a peut-être -encore plus cherché dans ces saintes émanations les -traces de leurs vertus que le feu de leur génie.</p> - -<p>On lui a reproché d’avoir outré cette admiration -pour les anciens; mais s’il l’a poussée trop loin, ce -dont on peut douter, s’il est vrai que cet amour de -l’antiquité l’ait rendu quelquefois trop sévère envers -ses contemporains, il faut avouer aussi que l’engouement -du public pour certaines nouveautés, l’oubli des -bons principes, le torrent qui nous précipite dans un -goût et dans les mœurs dépravées, dont nous ne pouvons -<span class="pagenum" id="Page_97">97</span> -prévoir le terme, ne justifient que trop peut-être -ses craintes et ses alarmes.</p> - -</div> - -<h3 class="nesp">Note III<sup>e</sup>. relative aux <a href="#Page_8">pag. 8</a> et <a href="#Page_80">80</a> de l’Éloge.</h3> - -<p class="cent cs8"><i>Notice des ouvrages de l’abbé</i> <span class="smcap gesp">Mably</span>, <i>par ordre -chronologique</i>.</p> - -<div class="footnote sep2"> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> -L’abbé de <i>Mably</i> n’est pas encore assez connu. -Nous avions d’abord formé le projet de donner l’analyse -raisonnée de tous ses ouvrages: peut-être seroit-il -agréable et intéressant de lire dans une centaine de -pages l’extrait de vingt volumes: ce travail est à peu -près fini; mais il auroit pu paroître prématuré avant -le jugement de l’académie, et il ne doit appartenir -qu’à celui que son suffrage en aura déclaré le plus -digne. Nous nous contenterons de donner ici une notice -chronologique de ses ouvrages.</p> - -</div> - -<p class="sep2 cent">1<sup>o</sup>. <i>Parallèle des Romains et des Français.</i></p> - -<p class="cent cs8">Deux volumes in-12, 1740.</p> - -<div class="footnote"> - -<p>(<a href="#Page_15">Page 15</a> de l’Éloge.) Le public accueillit l’ouvrage, -et encouragea le jeune auteur. Un critique -sévère trouvoit ce livre noblement écrit, et, en plusieurs -endroits, avec beaucoup d’esprit et de génie. -(Observations sur les écrits modernes, année 1740.) -Un autre disoit: Je ne sais si Sparte et Athènes ont -eu quelque citoyen plus éclairé que l’abbé de <i>Mably</i> -sur leurs intérêts. (Mercure d’octobre 1740, page -2210, 2217).</p> - -<p>L’auteur fut plus sévère que le public. Il trouva le -livre mauvais, et il le dit: «Pour moi, quand je vins -<span class="pagenum" id="Page_98">98</span> -à revoir mon ouvrage de sang froid, je trouvai qu’un -plan qui m’avoit paru très-judicieux, n’étoit en aucune -façon raisonnable: nul ordre, nulle liaison dans les -idées, des objets présentés sous un faux jour: ce -n’étoient pas là les seuls défauts où m’avoit fait tomber -la manie du parallèle, &c.». (Avertissement des -observations sur les Romains.)</p> - -<p>Il est rare de trouver une contradiction de cette -nature entre un auteur et ses critiques: au reste, cet -aveu noble et courageux annonçoit dès-lors un ami -de la vérité, un homme droit et austère, et peut-être -la conscience du talent qui se sent en état de mieux -faire. «Au lieu de corriger mon parallèle incorrigible, -ajoute-t-il, j’en fis deux ouvrages séparés et absolument -nouveaux.» Ce sont les observations sur les -Romains et les observations sur l’histoire de France.</p> - -<p><i>Mably</i> étoit tellement honteux du succès de son -livre, qu’un jour, le trouvant chez M. le comte -d’Egmont, il s’en saisit malgré ceux qui étoient -présens, et le mit en pièces.</p> - -</div> - -<p class="sep2 hang">2<sup>o</sup>. <i>Droit public de l’Europe, fondé sur les -traités, depuis la paix de Westphalie, en -1648, jusqu’à nos jours.</i></p> - -<p class="hang cs9">(La première édition est de 1748, en deux volumes; la seconde -de 1754, en 3 vol.; la meilleure est celle de Genève 1764, -aussi en 3 volumes).</p> - -<div class="footnote"> - -<p>(<a href="#Page_8">Page 8</a> de l’Éloge.) Le droit public de l’Europe -parut la même année que l’esprit des lois.</p> - -<p>Cette science du droit public, jusqu’alors hérissée -de difficultés, parut claire, méthodique et facile sous -la plume de l’auteur. Le succès n’en fut pas douteux. -<span class="pagenum" id="Page_99">99</span> -Ce livre écrit pour des hommes d’état, et même pour -de simples citoyens, s’ils savent penser<a name="FNanchor_j" id="FNanchor_j" href="#Footnote_j"><span class="fnanchor">[j]</span></a>, est dans -tous les cabinets de l’Europe, depuis la cour de Pétersbourg -jusqu’à la république de Lucques. On l’enseigne -publiquement dans les universités d’Angleterre. -Il est traduit dans toutes les langues, et il plaça l’auteur -au rang des premiers publicistes de l’Europe.</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_j" id="Footnote_j" href="#FNanchor_j"><span class="label">[j]</span></a> -V. Préface du Droit public.</p> - -<p>Ce n’est pas sans éprouver d’obstacles qu’il enrichit -la France de cet ouvrage nécessaire; quand <i>Mably</i> -voulut le faire imprimer, l’homme en place à qui il -s’adressa, le reçut fort mal, et lui dit: Qui êtes-vous, -M. l’abbé, pour écrire sur les intérêts de l’Europe? -êtes-vous ministre ou ambassadeur? Il auroit pu faire -la même réponse que Rousseau fit à ceux qui demandoient -s’il étoit prince ou législateur, pour écrire sur -la politique.—«Si j’étois prince ou législateur, -je ne perdrois pas mon temps à dire ce qu’il faut faire, -je le ferois ou je me tairois.» (Contrat Social, pag. 2.)</p> - -<p>La permission d’imprimer, lui fut donc durement refusée; -l’abbé de <i>Mably</i> contint son imagination, et -se retira sans rien dire. Il fit imprimer son livre chez -l’étranger, mais il fallut toute la protection d’un autre -ministre moins timide<a name="FNanchor_k" id="FNanchor_k" href="#Footnote_k"><span class="fnanchor">[k]</span></a>, pour empêcher qu’on n’en -saisit les exemplaires.</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_k" id="Footnote_k" href="#FNanchor_k"><span class="label">[k]</span></a> -M. d’Argenson.</p> - -<p>L’esprit des lois, et quelques autres livres qui honorent -la langue et la nation, ont été arrêtés par les -mêmes obstacles, qu’ils n’éprouveroient certainement -pas aujourd’hui sous un ministère ami des lettres, qui -<span class="pagenum" id="Page_100">100</span> -loin de les redouter, semble solliciter les lumières -des esprits supérieurs.</p> - -</div> - -<p class="sep2 cent">3<sup>o</sup>. <i>Observation sur les Grecs.</i></p> - -<p class="cent cs8">Un volume, Genève, 1749.</p> - -<div class="poem" lang="la" xml:lang="la"> -<div class="verse">..... <i lang="la" xml:lang="la">Rerum cognoscere causas.</i></div> -<div class="citsrc"><span class="smcap">Virgile.</span></div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p>(<a href="#Page_16">Page 16</a> de l’Éloge.) Dans une épitre dédicatoire -à un ami, et il n’en fit jamais d’autres, l’auteur -donne lui-même ses motifs. «Je cherche les causes -de la prospérité et de la décadence de la Grèce. -L’histoire, envisagée sous ce point de vue, devient -une école de philosophie; on y apprend à connoître -les hommes; on y enrichit, on y étend sa raison, en -mettant à profit la sagesse et les erreurs des siècles -passés.»</p> - -<p>C’étoit faire pour les Grecs ce qu’un grand homme -venoit d’exécuter pour les Romains. Aussi dit-on alors -de cet ouvrage que c’étoit une espèce de pendant de -Montesquieu. (Voyez les 5 années littéraires, tom. 1, -pag. 268.)</p> - -<p>Ce en quoi il s’est le plus éloigné de son modèle, -dont il ne parle d’ailleurs qu’avec les égards que l’on -doit même aux erreurs d’un homme de génie, c’est à -l’occasion du systême des climats, systême plus brillant -que solide, imaginé par Bodin, et que l’auteur de -l’esprit des lois a revêtu de tout l’éclat de son imagination -vive et féconde.</p> - -<p>En effet, tous les climats ont vu tour-à-tour naître, -tomber et renaître la liberté et l’oppression: le despotisme -a successivement promené sa faulx dévorante -sur la surface du globe, et sur le sol brûlant de l’Asie -<span class="pagenum" id="Page_101">101</span> -et dans les marais glacés du Nord. La constitution politique, -l’éducation et les lois ont fait alternativement -germer dans le même pays ou des héros ou des esclaves, -et il n’est point de lieux que la liberté n’ait honorés -de sa présence.</p> - -</div> - -<p class="sep2 cent">4<sup>o</sup>. <i>Observation sur les Romains.</i></p> - -<p class="cent cs8">Un volume, Genève, 1751.</p> - -<div class="footnote"> - -<p>(<a href="#Page_18">Page 18</a> de l’Éloge.) Cet ouvrage sentoit encore -plus l’imitation que le précédent; ce n’est pas que -l’auteur prétendît lutter contre Montesquieu; il avoit -une intention différente, et malgré les désavantages -de la comparaison, son livre a obtenu des éloges.</p> - -<p>Ce n’étoit pas une petite entreprise de dire des choses -nouvelles sur un sujet que Montesquieu venoit de -traiter, ni une gloire médiocre pour l’auteur, de se -faire lire après ce grand homme, comme ce ne seroit -pas un médiocre éloge pour un peintre, quel qu’il fût, -d’attirer encore les regards près d’un tableau de Raphaël, -de Michel-Ange ou de David.</p> - -</div> - -<p class="sep2 cent">5<sup>o</sup>. <i>Principes des négociations.</i></p> - -<p class="cent cs8">Un volume, la Haye, 1757.</p> - -<p class="cent cs8">(Il y en a une seconde édition de 1767.)</p> - -<div class="poem" lang="la" xml:lang="la"> -<div class="verse">..... <i>Humanis quæ sit fiducia rebus</i></div> -<div class="verse"><i>Admonet.</i></div> -<div class="citsrc"><span class="smcap">Virgile.</span></div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p>(<a href="#Page_12">Page 12</a> de l’Éloge.) Cet ouvrage de <i>Mably</i> est -proprement une introduction à son droit public de -l’Europe; c’est la connoissance et l’exposé des vrais -principes par lesquels doivent se conduire les nations -<span class="pagenum" id="Page_102">102</span> -à l’égard les unes des autres, pour entretenir entr’elles -la concorde et la paix.</p> - -<p>Une chose sur laquelle nous n’avons pas assez insisté -dans l’éloge, c’est le courage avec lequel l’auteur s’élève -contre ces traités, ouvrage de la mauvaise foi, où, -par des équivoques et des obscurités affectées, on se -ménage des prétextes de rompre à la première occasion. -Il démontre qu’un traité cauteleux est une semence -de discorde et de haine; qu’il peut procurer un succès -passager, mais qu’il rend à jamais odieux, et traîne -après soi des craintes et des inquiétudes qui empoisonnent -les jouissances de l’ambition; il fait voir que -la fourberie a ses revers, et la mauvaise foi ses remords.</p> - -<p>S’exprimer clairement et franchement dans un traité, -c’est souvent prévenir une guerre; et le temps n’est -pas loin que des articles obscurs et louches ont été -un <ins id="cor_18" title="flambleau">flambeau</ins> de discorde qui a incendié les deux mondes. -Il proscrit également les traités secrets qui ne sont -que de misérables palliatifs qu’on met à la hâte sur -les plaies de l’état, et qui se changent en poisons: -d’un autre côté, dicter des conditions injustes ou trop -dures, c’est inviter à les enfreindre; et la seule base -sur laquelle une puissance victorieuse puisse asseoir -une paix durable, c’est la bonne foi, la justice, et -la modération qui désarme les haines et sait gagner -les cœurs. Cette politique n’est pas tout-à-fait celle -que prêche Machiavel, mais c’est celle qu’a professée -<i>Mably</i>; et l’expérience démontre que c’est encore la -plus sûre et la plus utile.</p> - -<p>On y voit avec le même plaisir que c’est encore -notre adorable Henri IV, qui, le premier chez les -nations modernes, connut et pratiqua ces vrais principes: -<span class="pagenum" id="Page_103">103</span> -sa manière franche et noble de négocier, et -ses instructions à ses ambassadeurs y sont proposées -pour modèles, ainsi que les dépêches du cardinal -d’Ossat, son fidelle et vertueux ministre.</p> - -</div> - -<p class="sep2 cent">6<sup>o</sup>. <i>Entretiens de Phocion.</i></p> - -<p class="cent cs8">Un volume, Amsterdam,</p> - -<div class="poem" lang="la" xml:lang="la"> -<div class="verse-5">..... <i>Quid leges sine moribus</i></div> -<div class="verse"><i>Vanæ proficiunt?</i></div> -<div class="citsrc"><span class="smcap">Horace.</span></div> -</div> - -<div class="footnote"> - -<p>(<a href="#Page_26">Page 26</a> de l’Éloge.) Cette production en paroissant, -fut estimée l’une des meilleures du siècle; et quand -la société de Berne lui décerna la couronne, ce n’est -point suivant l’usage ordinaire des académies, qui ne -proclament que les ouvrages dont elles ont elles-mêmes -donné le sujet; ce fut un choix fait sur la foule des -livres qui paroissent journellement en Europe, et qui -se fixa sur celui qu’on regarda comme le plus utile à -l’humanité entière: c’étoit le premier exemple d’un -pareil concours.</p> - -<p>La même chose s’est renouvelée en 1765. La république -décerna une semblable couronne à l’auteur -du traité des délits et des peines, comme une marque -d’estime due à un bon citoyen, qui ose élever sa voix -en faveur de l’humanité contre les préjugés les plus -affermis.</p> - -<p>On ne se rappelle pas que d’autres écrits aient -depuis partagé le même honneur.</p> - -<p>Nous n’ajouterons qu’une seule remarque sur les -entretiens mêmes de Phocion, donnés sous le nom -de Nicoclès, l’un des disciples de ce grand homme.</p> - -<p>Il y est dit: que l’amour de la patrie doit être -<span class="pagenum" id="Page_104">104</span> -subordonné à l’amour de l’humanité. Peut-être cette -maxime, ainsi énoncée, est-elle le seul passage qui décèle -l’ouvrage d’un moderne. L’amour de la patrie, chez -les anciens, étouffoit, ou du moins diminuoit tout autre -sentiment. L’auteur l’a senti; aussi dans les notes prétend-il -que Phocion a puisé cette doctrine à l’école de -Platon son maître, qui la tenoit de Socrate, qui, le -premier des philosophes, appliquant la philosophie à -l’étude des mœurs, se crut citoyen de tous les lieux -où il y a des hommes.» (V. Entr. de Phocion, p. -122, 123, 124.)</p> - -<p>Il est certain que ce sentiment de bienveillance -universelle, tout sublime qu’il est, doit affoiblir l’amour -de la patrie, qui, comme toutes les sortes d’amours, -n’est qu’un sentiment de préférence.</p> - -</div> - -<p class="sep2 cent">7<sup>o</sup>. <i>Observations sur l’histoire de France.</i></p> - -<p class="cent cs8">Deux volumes, Genève, 1765.</p> - -<div class="footnote"> - -<p>(<a href="#Page_22">Page 22</a> de l’Éloge.) L’auteur éprouva pour ces -observations les mêmes difficultés que pour le droit -public. Chaque ouvrage utile est une conquête qu’il -faut remporter sur les préjugés. Des courtisans ne -manquèrent pas de trouver ce livre dangereux, comme -contenant des vérités trop palpables. C’est l’histoire -des réverbères de Duclos; et sans la protection d’un -ministre qui ne craignoit pas les réverbères<a name="FNanchor_l" id="FNanchor_l" href="#Footnote_l"><span class="fnanchor">[l]</span></a>, cet -excellent ouvrage auroit été étouffé dès sa naissance.</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_l" id="Footnote_l" href="#FNanchor_l"><span class="label">[l]</span></a> -Le duc de Choiseuil.</p> - -<p>Quelques personnes qui en avoient une autre idée, -désiroient que l’auteur donnât à son livre le titre -<span class="pagenum" id="Page_105">105</span> -d’histoire de notre ancien gouvernement, et de ses -révolutions: sa modestie ne lui a pas permis d’adopter -un titre aussi ambitieux, quoiqu’il avouât lui-même -avec candeur qu’il regardoit ces observations, comme -l’histoire jusqu’alors inconnue de notre ancien droit -public. (Préface des observations.)</p> - -<p>En effet, ses preuves marchent d’un pas égal avec -ses raisonnemens; sa critique est sûre, ses exemples -bien choisis, ses citations précieuses et décisives: également -éloigné des systêmes de Dubos et des paradoxes -de Boulainviliers, il les combat tous deux avec avantage; -il cherche et trouve souvent la vérité. Les points -les plus obscurs sont ceux auxquels il s’attache de -préférence: il n’élude jamais les difficultés; tout ce -qu’il traite, il l’éclaircit. Aux connoissances du savant, -il joint le mérite plus rare d’un jugement sain, d’une -érudition bien digérée, d’une critique lumineuse. Cet -ouvrage doit être le guide de tous ceux qui veulent -étudier à fond notre histoire. Il y a plus; si jamais la -France a son Tite-Live, et peut enfin s’enorgueillir -d’une histoire nationale, c’est sur-tout dans les écrits -de <i>Mably</i> qu’il faudra puiser les principes sûrs, les -idées justes, les vues patriotiques, enfin l’esprit général -qui doit animer ce bel ouvrage, encore à faire, -le seul peut-être que les Français aient à envier aux -Romains.</p> - -<p>Ce qui reste à imprimer des observations, formera -trois volumes égaux aux premiers. Parmi les nombreux -morceaux qui peuvent exciter l’intérêt, nous nous contenterons -d’indiquer le chapitre intitulé: «des causes -par lesquelles le gouvernement a pris en Angleterre -une forme différente qu’en France;» la peinture des -<span class="pagenum" id="Page_106">106</span> -désordres du règne de Charles VI, et de la sombre -politique de Louis XI, qui nous ont paru des tableaux -dignes du pinceau de Tacite; ce que l’écrivain dit -des états-généraux, des trois ordres, des prétentions -des corps, de la politique de Richelieu &c. &c., &c.</p> - -<p>L’auteur s’est arrêté au commencement du règne -de Louis XIV: il a seulement ajouté quelques réflexions -générales sur la dernière révolution de la magistrature, -et sur le caractère des ministres qui l’ont -opérée. L’abbé de <i>Mably</i> affectionnoit singulièrement -cette suite des observations, comme y ayant déposé -des vérités qui deviendroient un jour utiles à ses concitoyens; -et nous en parlant vers les derniers temps -de sa vie, il nous dit: «cet ouvrage est mon testament.»</p> - -</div> - -<p class="sep2 cent">8<sup>o</sup>. <i>Doutes proposés aux économistes, sur l’ordre -naturel et essentiel des sociétés.</i></p> - -<p class="cent cs8">Un volume, 1768.</p> - -<div class="footnote"> - -<p>(<a href="#Page_69">Page 69</a> de l’Éloge.) On a appelé les économistes, -les convulsionnaires de la politique; nous sommes bien -éloignés d’adopter cette dénomination; d’ailleurs nous -ne voulons point insulter aux morts: nous dirons seulement -que, sous le titre modeste de <i>doutes</i>, l’abbé -de <i>Mably</i> bat en ruine un systême qu’il a cru dangereux -autant que ridicule. Cette critique n’est que -l’ouvrage des circonstances; mais l’auteur en prend -occasion de remonter aux vrais principes et aux fondemens -de la société; de développer des vérités très-importantes; -de relever la dignité de l’homme, avilie -par des sophismes, et de combattre des erreurs dont -les conséquences pourroient être dangereuses. Sa logique -est pressante et ses raisonnemens concluans: il y mêla -<span class="pagenum" id="Page_107">107</span> -quelquefois une ironie fine et délicate, mais point d’injures, -arme de ceux qui ont tort; point de sarcasmes -ni de personnalités. Il usa de ménagemens et d’égards; -il donna même des éloges à l’auteur qu’il critiquoit: -c’est ainsi qu’en devroient toujours user les gens de -lettres; ils ne se rendroient pas la fable des sots; -eux, le public et la vérité y gagneroient.</p> - -</div> - -<p class="sep2 cent">9<sup>o</sup>. <i>Du gouvernement de Pologne.</i></p> - -<p class="cent cs8">Un volume écrit en 1770 et 1771, et imprimé seulement en -1781.</p> - -<div class="footnote"> - -<p>(<a href="#Page_36">Page 36</a> de l’Éloge.) C’est M. le comte Wielhorski -qui fut chargé par les confédérés de Pologne -de consulter en France le philosophe de Genève et -l’abbé de <i>Mably</i>. Jean-Jacques en fait un bel éloge; -et c’est à lui que <i>Mably</i> adressa son ouvrage: on n’en -fit tirer qu’un très-petit nombre d’exemplaires, que -l’auteur donnoit à ses amis et à ceux qu’il honoroit -d’une confiance particulière.</p> - -<p>En 1770 l’abbé de <i>Mably</i> avoit fait avec cet excellent -patriote un voyage en Pologne, pour mieux étudier -la nation sur laquelle il avoit à travailler: il y -demeura plus d’un an avec lui.</p> - -<p>Son ouvrage pour cette république, et son séjour -dans le pays, y ont laissé un tendre souvenir d’estime -et de reconnoissance. Nous avons vu une lettre du -prince Potocki, où tous ces sentimens sont exprimés -d’une manière bien honorable pour l’abbé de <i>Mably</i>. -Nous citerons une partie de cette lettre, datée de Warsovie -le 2 septembre 1777.</p> - -<div class="manuscr"> -<p>«Monsieur, vous jouissez du privilége des hommes -célèbres: connu dans les pays les plus éloignés, vous -<span class="pagenum" id="Page_108">108</span> -ignorez ceux qui vous lisent et que vous éclairez. On -a toujours cherché, consulté et quelquefois ennuyé les -philosophes: souffrez, à ce titre, les désagrémens de -votre état. Le conseil préposé à l’éducation nationale, -m’a chargé, monsieur, de suppléer aux livres élémentaires -pour lesquels il n’a plus jugé de publier la concurrence: -de ce nombre est la logique. Comme je connois -votre ouvrage, et que le conseil a suivi vos principes -dans le systême de l’instruction publique pour les -écoles Palatinales, personne assurément ne sauroit -mieux que vous remplir cette importante tâche. Vous -avez travaillé pour un prince souverain, refuseriez-vous -d’appliquer votre ouvrage à l’usage d’une nation -qui devroit l’être?.... Si vos occupations ne vous -permettoient pas d’entreprendre cet ouvrage, vous me -feriez un plaisir bien sensible de m’indiquer la personne -que vous croiriez en France, aidée de vos -lumières et de votre direction, en état de répondre -à nos vues: ce ne sera toujours qu’un de vos élèves. -Il est à souhaiter pour l’humanité que vous en ayez -dans toutes les nations. Je suis, etc.</p> - -<div class="rsign">Ignace<span class="smcap gesp"> Potocki</span>.»</div> -</div> - -</div> - -<p class="sep2 cent">10<sup>o</sup>. <i>De la législation ou principes des loix.</i></p> - -<p class="cent cs8">Deux volumes en un, Amsterdam, 1776.</p> - -<div class="footnote"> - -<p class="cs8"><i lang="la" xml:lang="la">Ad respublicas firmandas et ad stabiliendas vires, sanandos -populos, omnis nostra pergit oratio.</i></p> - -<div class="rsign"><span class="smcap">Ciceron</span>, <i>de Leg.</i></div> - -<p>(<a href="#Page_45">Page 45</a> de l’Éloge.) Plusieurs personnes regardent -cet ouvrage de <i>Mably</i> comme un chef-d’œuvre. Il n’est -point de sujet plus important, puisque les principes qui -<span class="pagenum" id="Page_109">109</span> -doivent servir de base à la législation, embrassent le -bonheur possible de tous les hommes, de tous les lieux -et de tous les temps.</p> - -<p>Mais prétendroit-on, avec certains critiques, que -ces savantes théories sont inutiles; et l’écrivain qui -se sent pressé de dire des vérités qu’il croit utiles, -doit-il les renfermer dans son sein? Nous ne le croyons -pas: il est toujours bon de montrer le but où nous -devons aspirer, même lorsqu’on ne peut y atteindre. -Ces vérités générales, semées comme au hasard, peuvent -enfin germer dans la tête d’un législateur; et -l’exemple récent d’un prince plus grand par son génie -que par ses états, qui n’a pas craint d’avouer qu’il -avoit puisé en partie dans nos écrits ces principes -d’humanité qu’il a transportés dans son code, en seroit -une nouvelle preuve, s’il en étoit besoin. Léopold -(nom heureux dans les fastes de l’humanité!), Léopold -qui sait également mériter et refuser des statues<a name="FNanchor_m" id="FNanchor_m" href="#Footnote_m"><span class="fnanchor">[m]</span></a>, -vient de donner un modèle à l’Italie et un -grand exemple à l’Europe; et peut-être à notre tour -il nous prendra un jour envie de l’imiter. D’ailleurs -ces leçons de morale, de politique et de philosophie, -présentées par un écrivain sage, qui instruit sans -aigreur, qui ne prend le ton, ni d’un énergumène ni -d’un inspiré, qui se contente de parler le langage de -<span class="pagenum" id="Page_110">110</span> -la raison, préparent doucement les esprits, prémunissent -contre nombre d’erreurs, augmentent la masse -des connoissances, entretiennent une nation dans l’espoir -d’une réforme salutaire, et quand un grand homme -se présente, il trouve la matière toute préparée; l’opinion -publique le précède ou le seconde; il peut alors -s’élancer dans la carrière, s’abandonner à son génie, -à son amour pour le bien public et à cette passion, -le besoin des grandes ames, d’immortaliser son nom -et ses bienfaits. Le philosophe sème, c’est aux états à -recueillir.</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_m" id="Footnote_m" href="#FNanchor_m"><span class="label">[m]</span></a> -Le grand duc de Toscane a refusé une statue que ses -sujets, d’un vœu unanime, lui offroient en reconnoissance du -nouveau code criminel qu’il vient de publier, et le produit -de ces souscriptions volontaires doit être employé à des -fontaines publiques. (Voyez gazette de France, du 23 février -1787.)</p> - -</div> - -<p class="sep2 cent">11<sup>o</sup>. <i>De l’étude de l’histoire.</i></p> - -<p class="cent cs8">Un volume, 1778.</p> - -<div class="footnote"> - -<p>(<a href="#Page_40">Page 40</a> de l’Éloge.) Un prince à jamais regrettable, -le Dauphin, père de notre auguste monarque, -appeloit l’histoire la leçon des princes et l’école de la -politique: il ajoutoit que l’histoire est la ressource des -peuples contre les erreurs des rois. On n’en pouvoit -donner une plus belle définition: il semble que <i>Mably</i> -ait entrepris de la justifier.</p> - -<p>Son traité de l’étude de l’histoire avoit d’abord été -imprimé dans le cours d’études de l’abbé de Condillac -son frère; il a été fait pour l’instruction du jeune -prince, devenu duc de Parme et de Plaisance, en 1765.</p> - -<p><i>Mably</i> lui adresse la parole, comme Bossuet, dans -l’Histoire Universelle, au grand dauphin. Le commencement -en est admirable: Voulez-vous être un grand -homme, lui dit-il, oubliez que vous êtes prince? &c. -&c. Sans prétendre en aucune façon comparer la hauteur -du génie et l’éloquence entraînante et sublime de -<span class="pagenum" id="Page_111">111</span> -l’aigle de Meaux à la sagesse de l’écrivain moderne, -nous oserions dire que l’écrit du dernier, s’il étoit bien -médité, est plus propre encore à former un prince à -ses devoirs, à lui inspirer les sentimens de justice, à -le prémunir contre l’empire des passions, et sur-tout -à lui enseigner la route qu’il faut suivre pour faire le -bonheur de ses peuples, que le chef-d’œuvre de l’éloquence -française.</p> - -<p>Il nous seroit facile de justifier par des citations tous -les éloges que nous avons faits de ce traité; mais nous -aimons mieux espérer qu’enfin on le lira: d’ailleurs ces -notes sont déjà trop longues. Un écrivain qui paroît -avoir beaucoup médité sur ces matières, dit, en parlant -de ce livre de l’étude de l’histoire: «Nous croyons -que la première partie de ce petit ouvrage est ce que -M. l’abbé de <i>Mably</i> a jamais imprimé de plus neuf et -de plus utile.» (Jugement sur l’ouvrage de Pierre -Chabrit, par M. Garat.)</p> - -</div> - -<p class="sep2 cent">12<sup>o</sup>. <i>De la manière d’écrire l’histoire.</i></p> - -<p class="cent cs8">Un volume, 1775.</p> - -<div class="footnote"> - -<p>(<a href="#Page_70">Page 70</a> de l’Éloge.) A l’exception des jugemens, -sans doute trop sévères et même, nous osons le dire, -injustes à plusieurs égards, que <i>Mably</i> a portés contre -Voltaire et l’illustre <ins id="cor_19" title="Roberston">Robertson</ins>, nous pourrions peut-être -le justifier avec avantage sur tous les reproches -qu’on lui a faits; mais par de justes égards que nous -croyons devoir à l’homme de lettres estimable d’ailleurs, -et qui, trop jeune encore, s’est laissé emporter à l’impulsion -du moment, ou à des impressions étrangères, -et que son zèle a égaré en l’attaquant, nous nous interdirons -<span class="pagenum" id="Page_112">112</span> -toute discussion sur cette querelle. Nous -pensons qu’on ne sauroit faire trop de sacrifices au -bien de la paix et à l’honneur des lettres. Seulement -qu’il nous soit permis d’opposer aux détracteurs de -l’abbé de <i>Mably</i>, s’il en étoit encore, un suffrage qui -vaut mieux que le nôtre, et dont on peut être orgueilleux. -<i>Mably</i> n’avoit encore fait ni les entretiens de -Phocion, ni les observations sur l’histoire de France, -ni le gouvernement de Pologne, ni les principes des -lois, ni ceux de morale, ni l’étude de l’histoire, qu’il -étoit déjà cité par un écrivain, après Fénélon, l’abbé -de Saint-Pierre, Montesquieu, l’ami des hommes, &c. -au nombre des bons Français et des gens éclairés, -qui n’ont pas craint de dire des vérités utiles, et -de dévoiler les fautes de la législation; et cet écrivain -c’est Jean-Jacques. Voyez sa réponse à un écrit -anonyme, à la suite de sa lettre à d’Alembert sur les -spectacles.</p> - -</div> - -<p class="sep2 cent">13<sup>o</sup>. <i>Principes de morale.</i></p> - -<p class="cent cs8">Un volume, 1784.</p> - -<div class="footnote"> - -<p>(<a href="#Page_68">Page 68</a> de l’Éloge.) Ce livre n’a pas excité moins -d’orages que le précédent: le même motif du bien de -la paix nous engage au même silence.</p> - -<p>Le grand Condé, arrachant quelques feuillets de son -histoire où l’on racontoit ses exploits contre son pays, -est l’image de ce que je voudrois faire pour l’auteur -de cet excellent écrit. Je le représenterois, par égard -pour les esprits timides, arrachant quelques pages de -ces principes de morale, et je croirois par ce sacrifice -<span class="pagenum" id="Page_113">113</span> -avoir acquis le droit de dire tout le bien que j’en -pense.</p> - -<p>Au reste, dans toutes les attaques qu’on a portées -à l’abbé de <i>Mably</i>, ses amis ont pu chercher à le -venger, (voyez les lettres sur la censure de la -Sorbonne); mais pour lui, il n’a jamais écrit une -seule ligne pour sa défense.</p> - -</div> - -<p class="sep2 cent">14<sup>o</sup>. <i>Observations sur les États-Unis d’Amérique.</i></p> - -<p class="cent cs8">Un volume, 1784.</p> - -<div class="footnote"> - -<p>(<a href="#Page_77">Page 77</a> de l’Éloge.) Ce sont quatre lettres adressées -à l’un des envoyés des États-Unis, M. John Adams, -qui avoit désiré les remarques de l’auteur sur les constitutions -de l’Amérique: c’est ce qui avoit induit en -erreur, et fait dire dans le temps, que les Colonies -Angloises l’avoient choisi pour leur législateur.</p> - -<p>Ses observations parurent sévères, mais il crut pouvoir -dire la vérité toute entière. «Les Américains, -dit-il, ne sont plus sujets du roi d’Angleterre: ils -sont aujourd’hui des hommes libres; et si mon opinion -leur paroissoit aussi dure et aussi sauvage qu’elle peut -le paroître en Europe, je ne pourrois m’empêcher d’en -tirer un mauvais augure pour l’avenir.» (Observations, -page 76.)</p> - -<p>Aussi, est-il très-faux qu’on ait brûlé en Amérique, -ou traîné dans la boue l’ouvrage de <i>Mably</i>, comme on -l’a prétendu dans quelques papiers publics: il étoit plus -digne d’un peuple si sage d’y répondre.</p> - -<p>C’est ce que vient de faire M. Adams dans un -ouvrage intitulé: Apologie des constitutions des États-Unis -de l’Amérique. Nous n’avons pas encore vu ce -<span class="pagenum" id="Page_114">114</span> -livre, qui n’est qu’annoncé; mais nous connoissons -une lettre imprimée de M. Adams (Journal Encyclop. -du mois de Mai 1787, pag. 113 et suiv.), où il semble -se défendre d’avoir invité l’abbé de <i>Mably</i> à écrire ce -qu’il pensoit sur les constitutions Américaines; il -invoque le témoignage de MM. les abbés de Chalut -et Arnoux, amis communs de M. Adams et de l’abbé -de <i>Mably</i>; et nous, nous sommes prêts à donner, s’il -en est besoin, la déclaration de ces deux Messieurs, -que nous avons entre les mains, et qui éclaircit pleinement -la question à l’avantage de l’abbé de <i>Mably</i>.</p> - -<p>Au reste, s’il avoit besoin de justification pour avoir -regardé les Américains comme étant déjà trop vieux, -et sur ce qu’il sembloit redouter pour eux du commerce -et des vices de l’ancien monde, nous la trouverions -dans l’ouvrage même du sage ministre qui a -succédé, en France, au John Adams et au Francklin. -M. Jefferson, dans ses observations sur la Virginie<a name="FNanchor_n" id="FNanchor_n" href="#Footnote_n"><span class="fnanchor">[n]</span></a>, -craint aussi, pour l’Amérique, que les étrangers n’y -apportent leurs vices, leurs préjugés et leur servilité -d’Europe; et les semences de discorde qui commencent -à éclater, les mécontentemens, les réclamations -armées, &c. sont peu propres, peut-être, à nous -rassurer sur ces craintes.</p> - -<p class="footnote"><a name="Footnote_n" id="Footnote_n" href="#FNanchor_n"><span class="label">[n]</span></a> -<i lang="en" xml:lang="en">Notes on Virginia.</i> Voyez Merc. du 2 Juin 1787, p. 28.</p> - -</div> - -<p class="sep2 cent"><span class="pagenum" id="Page_115">115</span> -15<sup>o</sup>.<span class="gesp"> OUVRAGES MANUSCRITS</span>.</p> - -<p class="sep2">1<sup>o</sup>. <i>Des droits et des devoirs du citoyen.</i></p> - -<div class="cs9"> - -<p>Petit in-folio, pouvant faire deux volumes in-12.</p> - -<p>(<a href="#Page_69">Page 69</a> de l’Éloge). Ce sont des entretiens que -l’auteur suppose avoir eus avec milord <i>Stanhope</i>. Ce -livre fait connoître à l’homme ses devoirs, ses droits -et sa dignité. Il éclaire l’esprit, il échauffe le cœur; -l’ame s’élève à la lecture de ces lettres: c’est le catéchisme -du citoyen.</p> - -<p>Il y a des pensées grandes et fières, à la manière de -Montesquieu. Par exemple: «La pompe des noms et -des titres n’impose plus à mon imagination: dans les -hommes les plus humiliés par la fortune, je crois -voir des princes détrônés qu’on retient dans les fers.</p> - -<div class="manuscr"> -<p>«Tout peuple qui n’est pas barbare, a une religion; -et Dieu ne manque jamais d’avoir révélé aux prêtres -ses volontés; c’est ce qu’on appelle ordinairement lois -divines.»</p> -</div> - -<p>Nous regrettons de ne pouvoir en citer davantage; -mais le temps nous instruira mieux, et nous dévoilera -ce que nous devons penser de cette production.</p> - -</div> - -<p class="sep2">2<sup>o</sup>. La suite des observations sur l’histoire de -France, dont nous avons fait mention sous le n<sup>o</sup>. 7 de -cette notice.</p> - -<p class="sep2">3<sup>o</sup>. &c. Un traité du beau, et d’autres traités des -talens, des passions, &c. &c., dont nous n’avons pas -une connnoissance particulière.</p> - -<div class="pagenum" id="Page_116">116</div> - -<h3 class="sep2 nesp">Note IV<sup>e</sup>. <a href="#Page_82">page 82</a> de l’Éloge.</h3> - -<p class="cent cs8"><i>Sa personne et son caractère.</i></p> - -<div class="footnote"> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> -En faisant dans plusieurs de ses écrits l’éloge -d’un philosophe pratique, sans faste, et qui fuit toute -espèce d’ostentation, même celle de la vertu, <i>Mably</i> -semble avoir tracé son portrait: voilà pourquoi l’on a -peu d’anecdotes sur sa personne. Sa vie est toute -entière dans ses écrits, comme l’éloge d’un législateur -est tout entier dans ses lois.</p> - -<p>Nous ajouterons seulement ici quelques traits de -caractère à ceux que nous avons déjà cités.</p> - -<p>Son désintéressement étoit tel qu’il ne retira jamais -rien de ses ouvrages; à peine exigeoit-il quelques -exemplaires pour les présens d’usage; bien différent -de ces littérateurs qui n’estiment dans le commerce -des muses que le profit que ce commerce leur rapporte. -Riche du retranchement de tous les besoins factices, il -pouvoit s’écrier comme Socrate, en se promenant dans -Athènes: «que de choses dont je n’ai que faire!»</p> - -<p>Il n’eut jamais qu’un seul domestique; et sur la fin -de ses jours, il se priva de ces commodités de la vie -que son âge et ses infirmités lui rendoient cependant -plus nécessaires, afin d’accroître la petite fortune -de ce serviteur fidelle. Il pratiquoit à la lettre -cette maxime si douce et si humaine, «de regarder -ses domestiques comme des amis malheureux.»</p> - -<p>Faire sa cour, est une expression qui n’étoit point -à son usage. On voulut un jour l’entraîner chez un -ministre qui même l’avoit invité; on ne put jamais l’y -déterminer: mais il dit qu’il le verroit volontiers, lorsqu’il -ne seroit plus en place.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_117">117</span> -M. le maréchal de Richelieu pressoit un jour l’abbé -de <i>Mably</i> de se mettre sur les rangs pour l’académie -française; <i>Mably</i> refusa. «Mais, lui dit le vainqueur -de Mahon, si je faisois toutes les démarches, et que -vous fussiez agréé, refuseriez-vous?...» Le maréchal -le pressa tant, il y mit tant de grâces, que, vaincu par -ce noble procédé, <i>Mably</i> n’osa persister, et fut comme -forcé de promettre. Mais aussi-tôt qu’il fut sorti, il -courut chez son frère de Condillac, lui raconta comment -la chose s’étoit passée, et le conjura de le dégager, à -quelque prix que ce fût. «Mais pourquoi cette grande -résistance?» lui dit son frère.—«Pourquoi? Si -j’acceptois, je serois obligé de louer le cardinal de -Richelieu, ce qui est contre mes principes; ou si -je ne le louois pas, devant tout à son petit neveu dans -cette circonstance, je serois coupable d’ingratitude.»</p> - -<p>Condillac se chargea de la négociation, et les choses -en demeurèrent là. Nous tenons cette anecdote d’un -ami particulier de l’abbé de <i>Mably</i>, et lui-même est -membre de l’académie française.</p> - -<p>Le bruit avoit couru qu’on lui proposeroit l’éducation -de l’héritier d’un grand empire; il dit hautement, que -la base de son éducation seroit: «que les rois sont -faits pour les peuples, et non les peuples pour les -rois,» et que ce seroit la chose sur laquelle il reviendroit -sans cesse: il ne fut point nommé.</p> - -<p>Il aimoit à répéter cet adage de Leibnitz, «le -temps présent est gros de l’avenir;» et son propre -exemple en prouve la justesse et la profondeur. Il s’étoit -tellement exercé à étudier le jeu et la marche des passions, -et à rechercher dans les révolutions des Empires -les causes et la chaîne des événemens; il avoit acquis -<span class="pagenum" id="Page_118">118</span> -une telle expérience des hommes et des choses, que -cette connoissance du passé avoit, pour ainsi dire, déchiré -pour lui le voile de l’avenir: il a en quelque sorte -tiré l’horoscope des états. Dès la paix de 1762, et au -moment où l’Empire Britannique étoit à son plus haut -période de gloire et de puissance, <i>Mably</i> prédit la -révolution de l’Amérique; il prévoyoit dès-lors la -défection des Colonies Anglaises. «Si un jour elles se -rendent libres et indépendantes, dit-il, etc. (Voyez le -droit public de l’Europe, tom. 2, page 422, édit. de -1764; et tom. 3, pag. 412 et 414, et principes des -négociations, édit. de 1767, pag. 90.») Ce qui s’est -passé à Genève, il l’avoit également prévu. (Voyez -principes des lois, I<sup>ere</sup>. part. pag. 169.) Et si l’on veut -savoir ce qui se passe aujourd’hui en Hollande, il -faut voir les principes des négociations (pag. 162.) et -le traité de l’étude de l’histoire (pag. 213, 214.) Cette -expérience lui donnoit quelquefois de l’humeur; ses -amis lui en faisoient le reproche, et l’appeloient en -plaisantant, «prophète du malheur.» «Il est vrai, -répondoit-il, que je connois assez les hommes pour ne -pas espérer facilement le bien.»</p> - -</div> - -<h3 class="sep2 nesp">Note V et dernière, <a href="#Page_90">page 90</a> de l’Éloge.</h3> - -<p class="cent"><i>Sa mort et son épitaphe.</i></p> - -<div class="footnote"> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> -Ses amis, la France et l’Europe le perdirent le -23 avril 1785, étant âgé de 76 ans.</p> - -<p>Son épitaphe, ouvrage de l’amitié éclairée, contient -tout son éloge; nous ne pouvons nous refuser au plaisir -de la copier.</p> - -<div class="pagenum" id="Page_119">119</div> - -<div lang="la" xml:lang="la" style="line-height: 1.4em; margin-bottom: 1.5em;"> -<p class="cent gesp">D. O. M.</p> - -<div class="cent"><span class="smcap"><span class="gesp">Hic Jacet</span><br /> -GABRIEL BONNOT DE MABLY,<br /> -Gratianopolitanus,<br /> -Juris Naturæ et Gentium<br /> -Indicator indefessus, audax, felix<br /> -Dignitatis humanæ vindex,<br /> -Orbis utriusque suffragiis ornatus,<br /> -Politicis scriptis nulli secundus;<br /> -Eventum præteritorum causas detexit,<br /> -Futuros prænunciavit,<br /> -Quæ ad præparandos, quæ ad avertendos<br /> -<span class="gesp">Docuit</span>;<br /> -Recti pervicax<br /> -Quid pulchrum, quid turpe,<br /> -Quid utile, quid non,<br /> -<span class="gesp">Dixit</span>:<br /> -Vir paucorum hominum,<br /> -Censu brevi nihil rerum indigus<br /> -Honores, divitias,<br /> -Omnimoda servitii vincula<br /> -Constanter aspernatus;<br /> -Vita innocuus, religionis cultor,<br /> -<span class="wesp">Æquissimo animo</span><br /> -Obiit</span> 23â. <span class="smcap"><span class="wesp">D. apr. 1785. Nat.</span> 14â.<br /> -<span class="smcap">D. Mart. 1709.<br /> -H. M.<br /> -Modicum et mansurum,<br /> -Amico æternum flebili</span>,<br /> -Testamenti Curatores posuere.</span></div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_120">120</span> -Les mêmes amis de l’abbé de <i>Mably</i>, qui ont si -bien caractérisé son ame et ses écrits, avoient formé le -projet de consacrer à sa mémoire un modeste monument -dans l’église où il a été inhumé; tout alloit être -exécuté, quand des ordres émanés des supérieurs ecclésiastiques -ont tout arrêté. On a refusé un tombeau au -moderne Phocion; c’est une ressemblance de plus avec -le Phocion d’Athènes.</p> - -<p>Ces amis, vraiment dignes de ce nom, ont voulu -perpétuer ses traits: on ne pouvoit du moins leur -envier cette douce satisfaction. L’abbé de <i>Mably</i>, -différent des gens de lettres, qui commencent par gratifier -le public de leurs gravures, en attendant qu’ils -soient illustres, n’avoit pas souffert qu’on gravât son -portrait pendant sa vie; mais après sa mort, ils le firent -exécuter par un artiste habile, Pugos, et ce portrait est -parfaitement ressemblant. Tous les traits de l’homme de -bien y sont vivans; la vertu sévère y respire: au bas, -on lit ce vers de <i>Juvénal</i>, qui semble fait pour lui:</p> - -<div class="poem" lang="la" xml:lang="la"> -<div class="verse smcap">Acer et indomitus, Libertatisque Magister.</div> - -<div class="citsrc">(Satyre 2, v. 78.)</div> -</div> - -<p>Ainsi donc, après que l’éloge public qui lui a -été décerné, aura obtenu le suffrage et la sanction -de l’académie, et qu’elle aura ainsi imprimé à son -nom, le sceau de l’immortalité, il ne manquera -plus rien à sa gloire, qu’une statue à côté de celles de -ces grands citoyens qui ont bien mérité de la patrie.</p> - -</div> - -<p class="sep3 cent gesp smcap">Fin de l’Éloge.</p> - - </div> - - <div class="npage" id="Page_121"> - -<hr class="hr2" /> - -<h2><span class="cs12">AVERTISSEMENT</span><br /> -<span class="nesp cs9">DE LA PREMIÈRE ÉDITION.</span></h2> - -<hr class="hr4" /> - -<p class="first"><span class="smcap">Je</span> me propose dans cet ouvrage de faire -connoître les différentes formes du gouvernement -auxquelles les Français ont -obéi depuis leur établissement dans les -Gaules; et de découvrir les causes, qui, -en empêchant que rien n’ait été stable chez -eux, les ont livrés, pendant une longue -suite de siècles, à de continuelles révolutions. -Cette partie intéressante de notre -histoire, est entièrement inconnue des -lecteurs qui se bornent à étudier nos annalistes -anciens, et nos historiens modernes. -Je l’ai éprouvé par moi-même; dès que je -remontai aux véritables sources de notre -histoire, c’est-à-dire, à nos lois, aux -capitulaires, aux formules anciennes, aux -chartes, aux diplômes, aux traités de -paix et d’alliance, etc. Je découvris les -<span class="pagenum" id="Page_122">122</span> -erreurs grossières et sans nombre où -j’étois tombé dans mon parallèle des -Romains et des Français. Je vis paroître -devant mes yeux une nation toute différente -de celle que je croyois connoître. -J’appris trop tard combien la lecture de -nos anciennes annales est peu instructive, -si on n’y joint pas l’étude des pièces; je -vis qu’il ne faut lire qu’avec une extrême -circonspection nos historiens modernes, -qui, tous ont négligé l’origine de nos lois -et de nos usages, pour ne s’occuper que -de siéges et de batailles; et qui, en faisant -le tableau des siècles reculés, ne -peignent jamais que les mœurs, les préjugés -et les coutumes de leur temps.</p> - -<p>Les Français n’eurent point de lois, -tant qu’ils habitèrent la Germanie; et -quand ils s’établirent en-deçà du Rhin, -leur politique se borna à rédiger des -coutumes qui ne pouvoient plus suffire à -un peuple qui avoit acquis des demeures -fixes, et jeté les fondemens d’un grand -empire. La férocité de leurs anciennes -mœurs les attachoit autant que l’habitude -<span class="pagenum" id="Page_123">123</span> -et leur ignorance aux usages Germaniques; -mais les vices nouveaux que leur -donna le commerce des Gaulois, de nouveaux -besoins et de nouveaux intérêts les -forcèrent malgré eux de recourir à des -nouveautés. Ils firent des lois avant que -de connoître l’esprit qui doit les dicter, et -la fin qu’elles doivent se proposer; et ces -lois, souvent injustes et toujours insuffisantes, -n’acquirent presque aucun crédit. -Les Français continuèrent de se laisser -conduire au gré de leurs passions et des -événemens; et confondant la licence avec -la liberté, le pouvoir des lois avec la -tyrannie, ne formèrent qu’une société sans -règle et sans principe. Ils se familiarisèrent -dans l’anarchie, avec les désordres auxquels -ils n’avoient pas l’art de remédier; -l’intérêt du plus fort sembla toujours décider -de l’intérêt public, et jusqu’au règne -de Philippe-de-Valois, les droits de la -souveraineté appartinrent tour-à-tour, ou -à-la-fois, à tous ceux qui purent ou voulurent -s’en emparer. Si j’ai réussi à développer -la suite et l’enchaînement de ces -<span class="pagenum" id="Page_124">124</span> -révolutions, causes à la fois et effets les -unes des autres, j’ai composé l’histoire -inconnue de notre ancien droit public. -Quelques personnes ont désiré que je -donnasse à mes observations le titre -d’histoire de notre gouvernement; je n’ai -pas osé suivre leur conseil; je sens combien -mon ouvrage est inférieur à ce -qu’auroit promis un pareil titre. Je n’ai -fait qu’un essai; et c’est assez pour moi, -s’il peut être de quelque secours aux -personnes qui veulent approfondir notre -histoire.</p> - -<p>Rien n’est plus propre à nous faire aimer -et respecter le gouvernement auquel nous -obéissons, qu’une peinture fidelle des malheurs -que nos pères ont éprouvés, pendant -qu’ils ont vécu dans l’anarchie. Quel -danger peut-il y avoir à faire connoître -nos anciennes coutumes et notre ancien -droit? Qui ne sait pas que les lois, les -mœurs et les coutumes des peuples n’ont -rien de stable? Personne n’est assez ignorant -pour confondre les premières lois -qu’ait eues une nation, avec ses lois fondamentales: -<span class="pagenum" id="Page_125">125</span> -la loi fondamentale d’un -état n’est point un amas de lois proscrites, -oubliées ou négligées, mais la loi qui -règle, prescrit et constitue la forme du -gouvernement.</p> - -<p>En se rappellant la situation déplorable -du prince, du clergé, de la noblesse -et du peuple, jusqu’aux premiers Valois, -on ressemblera à ces voyageurs qui, -après avoir échoué contre cent écueils et -essuyé de violentes tempêtes, abordent -enfin, au rivage, et jouissent du repos. -En voyant la peinture de nos erreurs et -de nos calamités, quel lecteur ne connoîtra -pas le prix d’une sage subordination? Loin -de regretter des coutumes barbares et contraires -aux premières notions de l’ordre et -de la société, on s’applaudira de vivre -sous la protection d’une autorité assez -forte, pour réprimer les passions, donner -aux lois la puissance qui leur appartient, -et conserver la tranquillité publique. C’est, -sans doute, ce qu’ont pensé des ministres -éclairés, quand ils ont invité des savans à -fouiller dans la poussière de nos archives, -<span class="pagenum" id="Page_126">126</span> -et à publier ces recueils précieux de -pièces, dont mon travail n’est que le -résultat.</p> - -<p>Les observations que je donne aujourd’hui -ne s’étendront pas au-delà du règne -de Philippe-de-Valois, ou de la ruine du -gouvernement féodal. Avant que de poursuivre -un ouvrage très-laborieux, il est -prudent, je crois, de consulter le goût du -public, et de lui demander s’il pense que -la manière dont j’envisage notre histoire, -soit utile. Si on goûte cet essai, ce sera -pour moi, un encouragement, et j’avoue -que j’en ai besoin pour mettre en ordre -les matériaux que j’ai entre les mains, et -qu’il est infiniment plus difficile de rédiger, -que de recueillir. Je continuerai à -examiner notre histoire sous Philippe-de-Valois -et ses successeurs. Je ferai voir -combien les lumières qui commençoient -à se répandre dans la nation, instruite par -ses malheurs, étoient encore incapables -de lui faire connoître ses vrais intérêts, et -combien nous avons eu de peine à triompher -des préjugés et des passions, que -<span class="pagenum" id="Page_127">127</span> -plusieurs siècles de barbarie et le bizarre -gouvernement des fiefs avoient fait -naître.</p> - -<p>Il n’est pas juste qu’on m’en croie -sur ma parole, quand je contredirai les -idées reçues sur notre ancien gouvernement, -et qu’on a prises dans des -écrivains qui ont travaillé, avant moi, à -débrouiller l’histoire de France. Il est -essentiel à mon ouvrage d’y joindre les -autorités sur lesquelles je fonde mon -opinion, et même d’exposer quelquefois, -dans un certain détail, les raisons -par lesquelles je me détermine à prendre -tel ou tel sentiment. Mais j’ai cru, qu’à -l’exception des savans, accoutumés à -la fatigue pesante de l’érudition, on ne -verroit qu’avec peine suspendre le fil -de mon récit, pour entendre des dissertations -critiques, ou lire des morceaux -barbarement écrits de nos anciennes -lois. J’ai renvoyé ces espèces de discussions -à des remarques indiquées par -des chiffres, dans le corps de mon -ouvrage. Leur nombre et sur-tout leur -<span class="pagenum" id="Page_128">128</span> -longueur, m’ayant empêché de les -placer au bas des pages, elles formeront -un corps à part, à la suite de mes -observations, et serviront de pièces justificatives.</p> - -<hr class="hr4" /> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/im04.jpg" alt="" title="" width="383" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="npage" id="Page_129"> - -<hr class="hr2" /> - -<p class="cs20 cent esp"><span class="gesp">OBSERVATIONS<br /> -<span class="cs6">SUR</span></span><br /> -L’HISTOIRE DE FRANCE.</p> - -<hr class="hr1" /> - -<h2 class="rpw">LIVRE PREMIER.</h2> - -<hr class="hr1" /> - -<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> - -<p class="hang"><i>Des mœurs et du gouvernement des Français en -Germanie.—Leur établissement dans les Gaules.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">On</span> ne peut faire que des conjectures sur -l’origine des Français: s’ils ne sont pas Germains, -il est sûr du moins, soit qu’ils viennent -de Pannonie, du Nord, ou des provinces -voisines des Palus Méotides, qu’ils habitèrent -assez long-temps la Germanie pour en prendre -les mœurs et le gouvernement. On diroit que les -lois Saliques et Ripuaires sont l’ouvrage de ces -Germains mêmes dont Tacite nous a tracé le -portrait, tant elles supposent les mêmes coutumes, -les mêmes préjugés, les mêmes vices et -les mêmes vertus. Cet attachement des peuples -Germaniques à leurs principes, <ins id="cor_20" title="seroient">seroit</ins> une espèce -de prodige chez des nations où l’oisiveté, -l’avarice, les richesses et le luxe affoiblissent -l’empire des lois, et en exigent sans cesse de -<span class="pagenum" id="Page_130">130</span> -nouvelles; mais chez des peuples encore à demi -sauvages, et assez heureux, pour avoir peu -de besoins, la pauvreté et l’ignorance sont -un obstacle aux révolutions.</p> - -<p>La guerre et la chasse étoient les seules -occupations des Français; leurs troupeaux et -les esclaves qui en avoient soin, faisoient -toutes leurs richesses. L’Empire Romain qui -craignoit leur valeur farouche, tenta de les -civiliser, pour les amollir. Après avoir obtenu, -par hasard, quelqu’avantage sur eux, il put -exiger qu’ils se soumissent à cultiver la terre. -Il voulut les attacher aux pays qu’ils habitoient, -pour les forcer à aimer le repos; mais -dès que leurs forces furent réparées, ils -regardèrent cette loi comme un affront, continuèrent -à croire que tout appartient aux -plus braves et aux plus forts, et qu’il ne -convient qu’à des lâches de ne pas conquérir -leur subsistance. Les Gaules, qu’ils regardoient -comme un pays ennemi, parce qu’elles -leur offroient un riche butin, furent continuellement -pillées, ou obligées de se racheter du -pillage, en achetant la paix par des traités qui -étoient bientôt violés. Comment les Français -auroient-ils soupçonné qu’il pût y avoir un -droit des gens, que deux nations voisines -eussent des devoirs réciproques à remplir, -<span class="pagenum" id="Page_131">131</span> -et qu’il leur importoit de respecter la foi des -traités? A peine savoient-ils qu’ils étoient -citoyens, et qu’ils formoient une société.</p> - -<p>En effet, au lieu de lois, ils n’avoient pour -toute règle que des coutumes grossières, conservées -par tradition, et dont un père instruisoit -ses enfans, en leur apprenant à se -servir de son épée et de sa francisque. On -les accoutumoit à tout oser, et à tout attendre -de leur courage. Quelque soldat distingué par -sa valeur ou son expérience, formoit-il une -entreprise hasardeuse, il devenoit le capitaine -de tous ceux à qui il avoit communiqué son -audace et ses espérances; et l’on vit souvent -de ces bandes d’aventuriers, se séparer -de leur nation, infester les mers, piller des -provinces d’Espagne et d’Italie, et porter -leurs ravages jusques sur les côtes même de -l’Asie Mineure. Chaque famille formoit, en -quelque sorte, une république séparée, qui -avoit ses intérêts particuliers; et qui, se -réunissant, pour venger les injures ou les -dommages faits à quelqu’un de ses membres, -se faisoit elle-même justice par la voie des -armes. Cet état de guerre empêchoit qu’il ne -se formât parmi les Français, les liens les -plus nécessaires à l’ordre de la société; et -leurs querelles particulières les auroient infailliblement -<span class="pagenum" id="Page_132">132</span> -ruinés, si les maux mêmes -qu’elles produisoient, ne les eussent forcés -de se plier à une sorte de police favorable -aux foibles, et qui peint cependant encore -mieux que tout le reste, leur ignorance et -la barbarie de leurs mœurs.</p> - -<p>Quand, après avoir fait une injure, on ne -se sentoit pas en état de se défendre contre -son ennemi, on étoit le maître de se soustraire -à son ressentiment, en lui donnant, -selon la nature de l’offense, une certaine -quantité de bœufs ou de moutons; c’est ce -que nos anciennes lois appellent une composition, -et il n’étoit pas permis à l’offensé -de la refuser. Les magistrats, si l’on peut -donner ce nom auguste, au général d’une -nation de brigands, et aux capitaines de -chaque bourgade, étoient obligés de prendre -sous leur protection, les coupables, dont un -ennemi trop vindicatif n’auroit pas voulu recevoir -la composition, pour se réserver le droit -de les punir à son gré. Ils ne venoient au secours -de l’offensé, que quand il étoit trop foible -pour se venger, et contraindre son ennemi à -lui payer une composition, ou que l’auteur de -l’offense étoit inconnu. Le juge alors, comme -capitaine du canton, menaçoit de la guerre -l’aggresseur, et le forçoit à satisfaire sa partie; -<span class="pagenum" id="Page_133">133</span> -ou si on ne faisoit que soupçonner un citoyen -d’avoir commis le délit, il l’obligeoit à se justifier, -soit en subissant l’épreuve ridicule du -fer chaud ou de l’eau bouillante; soit en produisant, -selon la nature de l’accusation, un -plus grand, ou un moindre nombre de témoins, -qui affirmoient avec lui son innocence.</p> - -<p>Il est aussi indifférent de savoir si le chef de -la nation française fut appelé du nom de roi ou -de duc, qu’il importe de connoître l’étendue et -les bornes de son autorité. Tacite nous apprend -que le gouvernement des Germains étoit une démocratie, -tempérée par le pouvoir du prince<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> -et des grands. Quand on ne retrouveroit pas -dans les monumens les plus anciens et les plus -respectables de notre histoire, une assemblée -générale, appelée le Champ de Mars, en qui -résidoit la puissance législative, et un conseil -composé du roi et des grands, qui n’étoit chargé -que du pouvoir exécutif, ou de décider provisionnellement -les affaires les moins importantes -ou les plus pressées; on jugera sans peine, -après ce que j’ai dit de la fortune et des mœurs -des Français, qu’ils devoient être souverainement -libres. Un peuple fier, brutal, sans patrie, -sans loi, dont chaque citoyen soldat ne vivoit -que de butin, qui ne vouloit être gêné par -aucun châtiment, et ne punissoit de mort que -<span class="pagenum" id="Page_134">134</span> -la trahison, ou l’assassinat, et la poltronnerie, -devoit avoir un capitaine, et non pas un monarque. -Les Français pouvoient tolérer, de la -part de leur chef, quelques violences atroces -même, parce qu’elles étoient dans l’ordre des -mœurs publiques; mais une autorité suivie, -raisonnée et soutenue, eût été impraticable. De -quelque titre que le général des Français fût -revêtu, la coutume ne lui donnoit que quelques -prérogatives, qu’il eût été dangereux pour -lui de vouloir étendre. Il recevoit les respects -d’une cour sauvage, qui ne pouvant ni le -corrompre par ses flatteries, ni être elle-même -corrompue par ses libéralités, le jugeoit toujours -avec justice. En un mot, le prince, -comme roi, n’avoit point de sujets; puisque, -comme général, il ne commandoit que des -soldats qui combattoient pour leurs propres -intérêts.</p> - -<p>En effet, le butin que faisoit une armée, appartenoit -à l’armée; et le roi lui-même n’avoit -que la part que le sort lui assignoit. On se rappelle -sans doute, que Clovis, après la bataille<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> -de Soissons, n’osa disposer, sans le consentement -de ses soldats, d’un vase précieux qu’ils -avoient pris sur le territoire de Rheims, et que -l’évêque de cette église lui redemandoit. Suivez-moi -jusqu’à Soissons, dit-il à l’envoyé du prélat, -<span class="pagenum" id="Page_135">135</span> -c’est là que se doit faire le partage de notre -butin; et je vous satisferai. Dès qu’on se fut -disposé à faire les lots, le prince supplia son -armée de lui accorder, outre sa part, le vase -enlevé à l’église de Rheims; mais un soldat, -choqué de cette demande, quoique faite dans -les termes les plus propres à ne pas révolter, -l’avertit, avec toute la brutalité germanique, de -se contenter de ce qui lui écherroit en partage, -et déchargea, en même temps, un coup de sa -francisque, sur le vase. Si Clovis eût été le souverain, -et non pas simplement le général de son -armée, pourquoi n’auroit-il pas usé du droit de -la souveraineté? Si le soldat, qui fut choqué de -sa demande, eût été coupable, sans doute, que -le prince fier, emporté et victorieux, auroit -vengé sur-le-champ son autorité méprisée. Il -sentit vivement, dit Grégoire de Tours, l’injure -qu’on lui faisoit, l’armée la désapprouvoit; -et cependant, il attendit, pour se livrer à son -ressentiment, que le soldat lui eût fourni un -prétexte de le punir, en commettant une faute -contre la discipline.</p> - -<p>Les Français avoient déjà erré dans différentes -provinces de la Germanie, lorsqu’ils s’établirent -sur la rive droite du Rhin. L’Empire Romain -subsistoit encore, parce que les barbares, -accoutumés à ne faire que des courses, et qui -<span class="pagenum" id="Page_136">136</span> -ne vouloient que du butin, faisoient la guerre -sans être conquérans. Mais les circonstances -changèrent bientôt; les provinces appauvries et -presque désertes ne valurent plus la peine d’être -pillées; et les empereurs, dont les finances -étoient épuisées, ne furent plus en état d’acheter -la paix, ni de mettre leurs frontières en sûreté, -en payant une espèce de solde ou de tribut à -quelques nations Germaniques, dont ils mendioient -depuis long-temps la protection. Cependant -les barbares, qui s’étoient fait de nouveaux -besoins par le commerce qu’ils avoient avec les -Romains, devoient peu-à-peu se dégoûter de -cette nouvelle situation; il falloit qu’ils prissent -de nouvelles mœurs, et se fissent une nouvelle -politique. La guerre ne pouvant plus suffire à -leur subsistance, ils devoient employer leurs -esclaves à cultiver la terre; et dès qu’ils consentiroient -à avoir une patrie et des demeures -fixes, il étoit naturel qu’ils voulussent abandonner -les forêts et les marais de la Germanie, -pour s’établir sur des terres fertiles, et sous un -ciel moins sauvage. L’exemple de leurs pères, -les préjugés de leur éducation, et la force de -l’habitude, empêchoient seuls cette révolution, -qu’un événement imprévu rendit enfin -nécessaire.</p> - -<p>Quelques jeunes Huns chassoient sur les -<span class="pagenum" id="Page_137">137</span> -bords des Palus Méotides; une biche qu’ils -avoient lancée, traversa un marais qu’ils regardoient -comme une mer impratiquable; et en suivant -témérairement leur proie, ils furent étonnés -de se trouver dans un nouveau monde. Ces -chasseurs, impatiens de raconter à leurs familles -les merveilles qu’ils avoient vues, retournèrent -dans leurs habitations, et les récits par lesquels -ils piquoient la curiosité de leurs compatriotes, -devoient changer la face des nations. Jamais -peuple ne fut plus terrible que les Huns; ils se -répandirent dans l’Europe, par le chemin qu’ils -venoient de découvrir, et tous les barbares qu’ils -attaquèrent furent détruits, ou devinrent esclaves. -Ils s’avancèrent dans la Germanie, et la terreur -s’empara des Goths, des Alains, des Vandales, -des Suèves, etc. qui, ne se trouvant plus -en sûreté dans leurs anciennes habitations, se -virent contraints, pour sauver leur liberté, de -conquérir un asyle dans les provinces de l’empire.</p> - -<p>Cet exemple donna de l’émulation aux Français, -et ce fut sous la conduite de Clodion qu’ils -passèrent le Rhin, s’ouvrirent Tournay, et y -placèrent le siége de leur nouvelle république. -Aëtius tenta inutilement de les chasser de cette -conquête; et ce qu’il ne fit pas, aucun des généraux -qui commandèrent après lui les armées -<span class="pagenum" id="Page_138">138</span> -Romaines dans les Gaules ne put l’exécuter. -L’histoire ne dit presque rien de Mérovée: -occupée des entreprises importantes des Huns, -des Visigoths et des Vandales, qui fondoient -de grandes monarchies, elle passe sous silence les -courses et les ravages que ce prince fit dans les -Gaules. Sous Chilpéric, son successeur, les -Français n’étendirent pas leur domination au-delà -du Tournésis. Peut-être faut-il l’attribuer à -leur manière ancienne de faire la guerre, qu’ils -avoient conservée, ou à la mollesse de leur roi, -qui commençant à se familiariser avec des vices -inconnus dans la Germanie, étoit plus flatté -d’enlever les femmes de ses sujets que des provinces -aux Romains, et fut chassé par sa nation, -qui le crut indigne d’elle. Quoi qu’il en soit, ce -n’est qu’après la ruine entière de l’Empire d’Occident, -que les Français prirent un nouveau -génie, étendirent leurs vues, et devinrent -conquérans.</p> - -<p>Dans la situation déplorable où se trouvoit -l’Empire, il étoit indifférent pour les peuples -qui vouloient s’y établir, que le trône des empereurs -subsistât, ou fût renversé; mais les -barbares, qui ne connoissoient, ni ce qui fait la -force, ni ce qui fait la foiblesse d’un état, se laissoient -tromper par je ne sais quel air de grandeur, -ou plutôt de faste et d’orgueil, que les -<span class="pagenum" id="Page_139">139</span> -empereurs avoient conservé dans leur décadence, -et ce fantôme leur imposoit. Odoacre, -pour concevoir, et consommer l’entreprise aisée -de détrôner Augustule, dut être un audacieux: -la révolution, dont il fut l’auteur, causa une fermentation -générale chez les barbares. Toutes -les nations s’agitèrent à la fois, chacun regarda -quelque province de l’Empire comme sa proie; -et l’on vit se former et se détruire en même temps -mille nouvelles monarchies. Je me borne à parler -de ce qui regarde les Français. Ils touchoient -aux provinces septentrionales des Gaules, qui -étoient restées sous la domination des empereurs, -tandis que celles du midi avoient passé -sous l’obéissance des Visigoths et des Bourguignons; -et ces provinces, consternées de -n’avoir, en quelque sorte, plus de maître, et -qu’une longue habitude du joug avoit rendues -incapables de recouvrer leur liberté, devoient -obéir à quiconque voudroit les gouverner.</p> - -<p>Peu de princes, dans ces circonstances, ont -été aussi propres que Clovis, je ne dis pas seulement -à conquérir, mais à former un Empire. -Sous cette férocité qui caractérise son siècle et -les héros de la Germanie, ce prince, supérieur à -sa nation et à ses contemporains, avoit des lumières, -des talens, et même des vertus, qui auroient -honoré le trône des Empereurs Romains. -<span class="pagenum" id="Page_140">140</span> -Dans une nation policée, la cruauté et la fourberie -annoncent une ame foible, lâche et timide: -chez un peuple encore sauvage, elles s’associent -souvent avec une ame grande, noble et fière. A -qui ne connoît pas les bornes étroites qui séparent -la vertu du vice, la violence peut paroître -du courage, et la perfidie de la prudence. Clovis -qui n’avoit pour toute règle de morale que les -préjugés de sa nation, son estime ou sa censure, -se permit, pour réussir dans ses desseins, tout -ce qui ne devoit pas le rendre odieux. Mais la -manière différente dont il se comporta, suivant -la différence des conjectures, avec les Gaulois, -les Français, les Bourguignons, les Visigoths, -les empereurs d’Orient, et les peuples de Germanie, -fait voir en lui un génie aussi droit et -ferme dans ses vues, que fécond en ressources, -et un courage propre à réussir dans tous les -temps, et trop supérieur aux événemens, pour -recourir par nécessité à des moyens bas et honteux.</p> - -<p>Il commença ses conquêtes par la défaite de -Siagrius, qui avoit pris le titre de roi, et fait -reconnoître son autorité sur les frontières de la -Gaule, quand l’Empire fut détruit par Odoacre. -Ce premier avantage ouvrit un pays considérable -aux Français, et Soissons devint leur capitale. Je -ne réfute pas ici un écrivain célèbre, qui a prétendu -<span class="pagenum" id="Page_141">141</span> -que les Français, amis, alliés et auxiliaires -des empereurs, dont ils recevoient une -solde, ne se sont pas emparés des Gaules, les -armes à la main. L’abbé du Bos ne fait de -Clovis, qu’un officier de l’Empire, un maître -de la milice, qui tenoit son pouvoir de Zénon -et d’Anastase. Il imagine une république Armorique, -des confédérations, des alliances, des -traités; il se livre à des conjectures jamais analogues -aux coutumes ni aux mœurs du temps -dont il parle, et toujours démenties par les monumens -les plus sûrs de notre histoire, qu’il ne -cite jamais, ou dont il abuse. Il suppose que les -Français, aussi patiens et aussi dociles que des -soldats mercenaires, n’ont vaincu que pour l’avantage -de leur capitaine, et n’auront pas regardé -leur conquête comme leur bien, et le droit d’y -commander comme une partie de leur butin. -En un mot, ce roman, qui n’a pour toute base, -qu’une hardiesse extrême à conjecturer, et quelques -passages obscurs et mal-entendus, ne peut -avoir d’autorité que sur des esprits qu’il est -presqu’inutile de détromper.</p> - -<p>La bataille de Soissons, et la conquête de la -cité de Tongres, répandirent une terreur générale -dans les Gaules. Quoique Clovis fût obligé -d’y suspendre ses progrès pour faire la guerre -aux Allemands, peuple puissant et belliqueux -<span class="pagenum" id="Page_142">142</span> -de Germanie, qui vouloit faire des conquêtes, -et qu’il étoit important de tenir au-delà du -Rhin, cette diversion ne nuisit point à sa première -entreprise. On eût dit que les Gaulois -avoient été battus à Tolbiac, tant ils s’empressèrent -de se soumettre au joug du vainqueur des -Allemands. Mais Clovis, dont les succès rendoient -l’ambition toujours plus agissante, ne se -contenta pas de posséder les provinces de la -Gaule, soumises aux derniers empereurs d’Occident. -Il avoit eu le bonheur, lorsqu’il se convertit -à la religion chrétienne, d’être instruit dans -nos mystères, par un évêque orthodoxe; et cet -avantage seul, le rendit redoutable aux Visigoths -et aux Bourguignons, encore mal affermis sur -leurs conquêtes. Ces barbares infectés depuis -long-tems des erreurs de l’Arianisme, qu’ils -cherchoient à étendre dans les Gaules par la -voie de la force, étoient regardés comme des -impies par le peuple, et comme des tyrans par -le clergé, dont ils gênoient la doctrine et qu’ils -dépouilloient de ses biens. Clovis profita habilement -de cette disposition des esprits; les évêques -favorisèrent son <ins id="cor_21" title="enrteprise">entreprise</ins>, il ruina la puissance -des Visigoths au-delà de la Loire; et après -avoir rendu les Bretons ses tributaires, il ébranla -à un tel point la monarchie des Bourguignons, -que ses fils en firent aisément la conquête.</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_143">143</div> - -<hr class="full" /> - -<h3>CHAPITRE II.</h3> - -<p class="hang"><i>Quelle fut la condition des Gaulois et des autres -peuples soumis à la domination des Français.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">Le</span> moment où les Français établirent leur -empire dans les Gaules, dut paroître effrayant -aux naturels du pays; je ne parle pas des violences -qui se commirent dans le cours de la -conquête, on imagine aisément les ravages d’une -armée dont chaque soldat combat pour s’enrichir, -et croit que le droit du vainqueur est le -droit de tout faire impunément. La conduite des -Français ne fut pas vraisemblablement moins -dure, quand ils commencèrent à vouloir profiter -des avantages de la victoire, et fixer leur -fortune jusqu’alors incertaine. Depuis que Clodion -avoit occupé Tournay, et que le commerce -plus fréquent des Romains leur avoit appris à -connoître le prix des richesses, ils étoient devenus -d’une avidité insatiable; et le gouvernement -qu’ils avoient apporté de Germanie, étoit -plus propre à favoriser les passions, qu’à les -réprimer.</p> - -<p>Rien ne nous instruit de la manière dont ils -acquirent des terres; si, à l’exemple des Visigoths -et des Bourguignons, ils avoient forcé -<span class="pagenum" id="Page_144">144</span> -chaque propriétaire à leur abandonner une certaine -partie de ses possessions, nous en trouverions -infailliblement quelque trace dans nos -anciens monumens. Le silence de nos lois et de -Grégoire de Tours, sur un trait si important, -permet de conjecturer qu’ils se répandirent -sans ordre dans les provinces qu’ils avoient -subjuguées, et s’emparèrent sans règle d’une -partie des possessions des Gaulois. Terres, -maisons, esclaves, troupeaux, chacun prit ce -qui se trouvoit à sa bienséance, et se fit des -domaines plus ou moins considérables, suivant -son avarice, ses forces, ou le crédit qu’il avoit -dans sa nation.</p> - -<p>Si les Gaules ne furent pas réduites en servitude, -c’est que les Français n’avoient d’idée -que de la liberté, qu’ils traitoient, ainsi que -les autres Germains, leurs esclaves comme des -hommes, et que la tyrannie, bien différente -du brigandage et de la violence, demande des -vues et un art dont ils étoient bien éloignés. La -victoire les rendit insolens et brutaux; ils s’accoutumèrent -à faire des injures aux Gaulois: et -quand ils écrivirent leurs coutumes et les rédigèrent -en lois, ils établirent une différence<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> -humiliante entre eux et les vaincus. Le Gaulois -fut jugé un homme vil, son sang fut estimé une -fois moins que celui d’un Français; et dans -<span class="pagenum" id="Page_145">145</span> -tous les cas, on ne lui paya que la moitié de -la composition qu’on devoit à celui-ci.</p> - -<p>Il ne faut que jeter les yeux sur nos lois -saliques et ripuaires, pour voir combien les -Français étoient attachés aux coutumes dans -lesquelles ils avoient été élevés. Ils étoient en -même-temps trop ignorans et trop heureux dans -leurs entreprises, pour se douter de ce qui leur -manquoit dans leur nouvelle situation. Cet attachement -pour les usages les moins importans, -est la preuve la plus forte que leur gouvernement -ne souffrit d’abord aucune altération dans ses -principes les plus essentiels. La nation toujours -libre, et formant une vraie république, dont -le prince n’étoit que le premier magistrat, -régnoit en corps sur les différens peuples qui -habitoient ses conquêtes. Le champ de mars fut -encore assemblé; les grands continuèrent à -former le conseil du prince, et les cités des -Gaules furent gouvernées comme l’avoient été -les bourgades de Germanie: les anciens Grafions, -sous les noms nouveaux de ducs ou -de comtes, étoient à-la-fois capitaines et juges -des habitans de leur ressort.</p> - -<p>Il n’est pas douteux que cet assemblage de -nouveautés ne dût paroître le comble des maux -pour les Gaulois, dont les mœurs et les lois -étoient si différentes, et que le despotisme des -<span class="pagenum" id="Page_146">146</span> -empereurs avoit accoutumés à s’effrayer de tout -changement. Je crois cependant qu’après être -revenus de leur première terreur, et s’être familiarisés -avec leurs maîtres, ils n’eurent bientôt -plus lieu de regretter leur ancienne situation.</p> - -<p>L’avarice des empereurs, et l’insolence de -leurs officiers, avoient accoutumé les Gaulois -aux injustices, aux affronts et à la patience. Ils -ne sentoient point l’avilissement où la domination -des Français les jetoit, comme l’auroit fait -un peuple libre. Le titre de citoyens Romains -qu’ils portoient, n’appartenoit depuis long-temps -qu’à des esclaves; et à force d’avoir été -pillés et battus par les barbares, ils avoient appris -à les respecter. Ils virent passer une partie -de leurs biens entre les mains des Français, mais -ils s’attendoient vraisemblablement à souffrir -des pertes encore plus considérables; et ce qui -leur resta, servit à les consoler de ce qu’ils -avoient perdu. Comme le pillage se fit au hasard, -plusieurs citoyens n’en souffrirent point, -et les autres en furent dédommagés par la suppression -des anciens impôts.</p> - -<p>Ces douanes<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, ces cens, ces capitations, -et, pour le dire en un mot, tous ces tributs -que l’avarice et le faste des empereurs avoient -exigés de leurs sujets, tombèrent dans l’oubli -sous le gouvernement des Français. Le prince -<span class="pagenum" id="Page_147">147</span> -eut pour subsister<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> ses domaines, les dons -libres que lui faisoient ses sujets, en se rendant -à l’assemblée du champ de mars, les amendes, -les confiscations, et les autres droits que la loi -lui attribuoit. Au lieu d’une société toujours -pauvre, parce que les sujets mercenaires s’y -devoient faire payer pour remplir les devoirs -de citoyen, les Gaulois se trouvèrent dans un -état riche, parce que le courage et la liberté en -étoient l’ame. Comme les Français ne vendoient -point leurs services à la patrie, ils n’imaginèrent -pas d’acheter ceux des Gaulois ni des barbares -qui se soumirent à leur autorité. Toute imposition -devint donc inutile, et les sujets simplement -obligés, ainsi que leurs maîtres, de -faire la guerre à leurs dépens, quand leur cité -étoit<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> commandée, ne contribuèrent comme -eux qu’à fournir des voitures aux officiers publics -qui passoient dans leur province, et à les -défrayer; c’étoit moins les assujettir à un impôt, -que les associer à la pratique de l’hospitalité, -vertu extrêmement précieuse aux Germains, -et ils ne furent tenus qu’aux mêmes -devoirs que les Français.</p> - -<p>Non-seulement les Gaulois eurent la satisfaction -de conserver leurs<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> lois nationales, -avantage dont jouirent également tous les autres -peuples soumis à la domination française; mais -<span class="pagenum" id="Page_148">148</span> -ils se virent encore élever à une sorte de magistrature. -En effet, les ducs, les comtes et leurs -centeniers ou vicaires, distribués en différens -endroits de leurs gouvernemens pour y rendre -la justice, ne pouvoient prononcer un jugement -sans prendre, parmi les citoyens les plus notables, -sept assesseurs, connus sous les noms -de Rachinbourgs, ou de Scabins; et ces assesseurs, -toujours choisis dans la nation de celui -contre qui le procès étoit intenté, faisoient la -sentence, le chef du tribunal la prononçoit seulement. -Les Gaulois se trouvèrent par-là leurs -propres juges, prérogative que la vénalité des -magistrats, sous le gouvernement de l’empire, -rendoit bien précieuse; et ils ne durent plus -s’en prendre qu’à leur propre corruption, si la -justice fut encore vendue ou mal administrée.</p> - -<p>Il semble que plus les Français seroient attachés -à leurs <ins id="cor_22" title="anci-nnes">anciennes</ins> coutumes, plus le sort -des vaincus seroit malheureux; et il arriva au -contraire que, par une suite même de cet attachement, -ils abandonnèrent aux Gaulois une -grande partie de l’autorité publique. Tacite remarque -que les Germains avoient un extrême -respect pour les ministres de leur religion: les -prêtres jouissoient chez eux des prérogatives les -plus considérables; c’est à eux qu’appartenoit la -manutention de l’ordre et de la police dans les -<span class="pagenum" id="Page_149">149</span> -assemblées générales de la nation. Ils reprenoient, -<ins id="cor_23" title="arrêtoisnt">arrêtoient</ins> et châtioient un citoyen qui -y manquoit à son devoir; et cette juridiction -devoit leur donner un crédit d’autant plus -étendu, qu’on les croyoit inspirés par les -Dieux dont ils étoient les ministres.</p> - -<p>Comment les Français, en embrassant le -christianisme, n’auroient-ils pas conservé, -pour les prêtres de leur nouvelle religion, les -sentimens de vénération auxquels ils étoient -accoutumés à l’égard des prêtres de leurs idoles? -Ils trouvèrent dans les Gaules un clergé que -la liberté des empereurs avoit comblé de priviléges, -qui avoit des mœurs au milieu des richesses -qu’il devoit à la piété des fidelles, qui -faisoit des miracles, ou qui avoit la réputation -d’en faire, et qui profitant, dans la décadence -de l’empire, de la foiblesse du gouvernement, -s’étoit attribué une autorité favorable au bien -public, à laquelle il eût été dangereux de vouloir -porter atteinte, et qui fut utile à Clovis -même, quand il fit la guerre aux Visigoths et -aux Bourguignons.</p> - -<p>Des prêtres qui convertissent une nation, -en sont les maîtres s’ils veulent l’être. Les évêques -se contentèrent d’être chez les Français -chrétiens, ce que les prêtres de leurs faux-dieux -avoient été chez les Français idolâtres. Quoique -<span class="pagenum" id="Page_150">150</span> -pendant long-temps ils fussent encore tous -Gaulois de naissance, et se gouvernassent par -conséquent par les lois romaines, non-seulement -ils entrèrent dans les assemblées de la nation, -mais y occupèrent même la première<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> place. -Sous le règne de Clotaire I, ils travaillèrent, -de concert avec les Français, à corriger les lois -saliques et ripuaires, et obtinrent, par ces lois -mêmes, des distinctions supérieures à celles -de tous les autres citoyens. Ils exercèrent une -sorte d’intendance sur tous les tribunaux de la -nation; et dans l’absence du roi, à qui on appeloit -des jugemens rendus par les comtes et -les ducs, on s’adresssa aux évêques, qui eurent, -comme lui, le droit de châtier les juges qui -malversoient dans l’exercice de leur emploi, de -casser et de réformer leurs sentences.</p> - -<p>Il est vraisemblable que les ecclésiastiques, -encore plus accrédités par leurs lumières, quoique -fort ignorans, que par le rang qu’ils occupoient, -servirent de lien entre les deux nations, -et employèrent leur crédit et leur autorité pour -empêcher l’oppression de leurs compatriotes et -de leurs parens. C’est à leur prière sans doute -que les Gaulois, d’abord humiliés, méprisés -et traités en vaincus, obtinrent le privilége -qu’avoit tout barbare établi sur les terres de la -domination française, de s’incorporer à la nation -<span class="pagenum" id="Page_151">151</span> -victorieuse<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, et de se naturaliser français. -C’est-à-dire, qu’un Gaulois, après avoir déclaré -devant le prince, ou en présence du duc et du -comte dans le ressort duquel il avoit son domicile, -qu’il renonçoit à la loi romaine pour vivre -sous la loi salique ou ripuaire, commençoit à -jouir des prérogatives propres aux Français, -obtenoit les mêmes compositions, de sujet -devenoit citoyen, avoit place dans les assemblées -du champ de mars, et entroit en part -de la souveraineté et de l’administration de -l’état.</p> - -<p>Malgré tant d’avantages attachés à la qualité -de français, il est vrai que la plupart des pères -de famille, soit Gaulois, soit barbares établis -dans les Gaules, ne s’incorporèrent pas à la nation -française, et continuèrent à être sujets. On -ne concevroit point cette indifférence à profiter -de la faveur de leurs maîtres, si on ne faisoit -attention que la liberté que tout Gaulois et tout -barbare avoit de devenir français, levoit la -honte ou le reproche de ne l’être pas. Le long -despotisme des empereurs, en affaissant les -esprits, avoit accoutumé les uns à ne pas même -désirer d’être libres, et les autres, par une -vanité mal entendue, conservoient le plus -grand attachement pour les lois et les usages -particuliers de leur nation. L’habitude a des -<span class="pagenum" id="Page_152">152</span> -chaînes qu’il est difficile de rompre; il parut sans -doute trop dur aux Gaulois de renoncer à leurs -lois, à leurs mœurs et à leurs coutumes, pour -se soumettre à un code aussi barbare que celui -des vainqueurs. Les devoirs qu’ils devoient à -l’état, n’auroient été ni moins nombreux, ni -moins étendus; ils n’auroient même évité aucune -injure de la part des Français naturels, qui, -toujours désunis, féroces, brutaux et emportés, -se traitoient en ennemis, sans égard pour leur -origine commune.</p> - -<p>Ce qui détermina principalement les Gaulois -et les autres sujets des Français à préférer de -vivre sous leurs lois nationales, aux avantages -que leur promettoit la naturalisation, c’est que -les principes du gouvernement populaire apporté -de Germanie, furent ébranlés et détruits -presqu’aussitôt que les Gaules furent conquises. -Les grands et le prince, comme on va le voir, -s’étant emparés de toute l’autorité publique, au -préjudice du reste de la nation, les étrangers -d’une fortune obscure, ou même médiocre, auroient -renoncé à leurs coutumes pour suivre la -loi salique ou la loi ripuaire, sans cesser d’être -sujets.</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_153">153</div> - -<hr class="full" /> - -<h3>CHAPITRE III.</h3> - -<p class="hang"><i>Des causes qui contribuèrent à ruiner les principes -du gouvernement démocratique des Français.—Comment -les successeurs de Clovis s’emparèrent -d’une autorité plus grande que celle qui -leur étoit attribuée par la loi.—Tyrannie des -grands.—Établissement des seigneuries.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">Les</span> Français ayant enfin une patrie, des -terres et des habitations fixes, ne tardèrent pas à -éprouver l’insuffisance des lois germaniques. -Leurs anciennes mœurs, qui les portoient au -brigandage, étoient en contradiction avec leur -nouvelle situation. Faute de principes économiques -et politiques, ils étoient embarrassés, -comme citoyens, de leur fortune domestique, et -comme souverains, de tous ces peuples différens -qui leur obéissoient sans avoir de liaison entre -eux, et avec des préjugés opposés.</p> - -<p>Les Français auroient eu besoin d’un discernement -profond pour se déterminer avec sagesse -dans le choix des nouveautés qu’un ordre de -choses tout nouveau rendoit nécessaires; mais -leur ignorance les forçoit à adopter indifféremment -tous les moyens que le bonheur ou le -malheur des conjonctures leur suggéroient. Attachés -<span class="pagenum" id="Page_154">154</span> -par habitude à leurs coutumes, mais fatigués -des désordres qu’elles produisoient, ils -essayèrent de chercher dans les lois romaines un -remède aux maux qu’ils éprouvoient. Le code -même des ripuaires en offre une preuve certaine; -et quoiqu’il nous reste peu d’ordonnances faites -sous les premiers Mérovingiens, nous voyons -qu’avant la fin du sixième siècle, les Français -avoient déjà adopté la doctrine salutaire des -Romains au sujet de la prescription; et que, -renonçant à cette humanité cruelle qui les enhardissoit -au mal, ils infligèrent peine de mort -contre l’inceste, le vol et le meurtre, qui jusques-là -n’avoient été punis que par l’exil, ou -dont on se rachetoit par une composition.</p> - -<p>Les Français, en réformant quelques-unes de -leurs lois civiles, portèrent la sévérité aussi -loin que leurs pères avoient poussé l’indulgence; -et, faute de proportionner les châtimens à la -nature des délits, ils firent souvent des lois absurdes, -tyranniques, et par conséquent impraticables. -Mais quand elles auroient été plus sages -que celles des Romains, elles n’auroient produit -aucun bien solide; à quoi sert de régler avec -prudence les droits respectifs des citoyens, et de -leur prescrire une conduite favorable à l’ordre -public, si ces lois n’ont pour base un gouvernement -propre à les protéger et les faire observer?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_155">155</span> -Une démocratie tempérée par le conseil des -grands et l’autorité du prince, avoit donné aux -Français, tandis qu’ils ne vivoient que de pillage, -tout ce qui est <ins id="cor_24" title="nécesaire">nécessaire</ins> pour la sûreté et -les progrès d’une société de brigands. On sait -que les politiques ont regardé cette forme de -gouvernement comme la plus capable d’éclairer -une nation sur ses intérêts, et d’aiguiser l’esprit -et le courage des citoyens. Vraisemblablement -elle auroit encore fait naître parmi les Français -les qualités et les institutions nécessaires à -un peuple qui a une fortune et des établissemens -fixes, s’ils avoient travaillé à l’affermir; -mais à peine avoient-ils été établis dans les -Gaules, que l’amour de la liberté n’avoit plus -été leur première passion. Leurs conquêtes relâchèrent -les ressorts de leur gouvernement; de -nouveaux besoins et de nouvelles circonstances, -leur donnant des idées différentes de celles qu’ils -avoient apportées de Germanie, les détachèrent -insensiblement de leurs anciens principes politiques.</p> - -<p>Au lieu de s’établir dans une même contrée, -les Français s’étoient répandus çà et là dans -toute l’étendue de leurs conquêtes; ne conservant -ainsi aucune relation entre eux, les forces de -la nation semblèrent en quelque sorte s’évanouir; -les citoyens n’eurent plus un même intérêt, et ne -<span class="pagenum" id="Page_156">156</span> -purent éclairer et régler avec la même vigilance -qu’autrefois la conduite de leurs chefs. Le besoin -de butiner avoit attaché autrefois chaque particulier -au corps de la nation, parce qu’aucun -n’avoit une fortune qui lui suffit: ce lien ne subsista -plus après la conquête, chaque Français -crut avoir tout fait, quand il eut acquis un patrimoine, -et se livra au plaisir de faire valoir ses -nouvelles possessions, ou de troubler ses voisins -dans les leurs. Le bien public fut sacrifié à -l’intérêt particulier, et ce changement dans les -mœurs annonçoit une révolution prochaine -dans le gouvernement.</p> - -<p>Tacite a remarqué que les Germains étoient -peu exacts à se rendre à leurs assemblées publiques; -peut-être étoient-ils excusables, car la -pauvreté tient lieu de bien des vertus et de bien -des lois; et des hommes qui ont peu de besoins, -et à qui on ne peut ôter que la vie, sont toujours -libres quand ils veulent l’être. Mais les -Français étoient devenus riches, sans se douter -que leurs richesses étoient un appas capable de -tenter la cupidité des plus puissans d’entre eux, -et que leurs nouveaux besoins étoient autant -de chaînes dont on pouvoit les garroter. Le gouvernement, -qui toléroit leurs injustices, parce -qu’il ignoroit l’art de les réprimer et d’établir -l’ordre, leur inspira une sécurité dangereuse. -<span class="pagenum" id="Page_157">157</span> -Moins les lois civiles conservoient de force sur -les citoyens, plus les Français auroient dû craindre -pour la perte de leur fortune domestique -et de leur liberté; mais ils étoient encore trop -loin de cette vérité pour l’entrevoir. Confondant, -au contraire, la licence la plus extrême avec la -liberté, ils crurent qu’ils seroient toujours -libres, parce qu’on ne pouvoit pas les réprimer; -ils s’abandonnèrent avec sécurité à l’avarice et -à leur paresse naturelle, et négligèrent de se -rendre aux assemblées du champ de mars, qui -ne se tinrent plus régulièrement, et qu’on cessa -bientôt de<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> convoquer.</p> - -<p>Toute l’autorité dont le corps entier de la -nation avoit joui, se trouva ainsi renfermée dans -le conseil composé du prince et des grands, qui -n’avoit jusqu’alors possédé que la puissance exécutrice. -Mais cette aristocratie naissante ne portoit -elle-même sur aucun fondement solide; les -fils de Clovis étoient devenus trop riches et trop -ambitieux pour se contenter du pouvoir borné -de leurs pères; et depuis que les lois avoient -admis les évêques à l’administration des affaires, -et que quelques Gaulois avoient même été élevés -à la dignité de Leudes, les grands, qui n’avoient -plus un même esprit, avoient des intérêts opposés. -Ils ne connoissoient ni l’étendue, ni les -bornes de leur autorité; et tandis que les uns -<span class="pagenum" id="Page_158">158</span> -n’aspiroient qu’à devenir des tyrans, les autres -ne demandoient qu’à être esclaves.</p> - -<p>Les évêques, accoutumés au pouvoir arbitraire -sous des empereurs qui ne respectoient -aucune loi, n’avoient joui qu’en tremblant des -immunités qu’ils tenoient de la piété de Constantin -et de quelques-uns de ses successeurs; -et ne les avoient conservées qu’en avouant toujours -qu’on pouvoit les leur ôter. Le clergé, -plus instruit des matières de la religion que de -celles de la politique, et dont le caractère propre -est de conserver, par une sorte de tradition, le -même langage, crut être encore sujet dans une -monarchie, quand il étoit devenu le premier -corps d’une république. Il ne s’apperçut pas -que la nature de ses priviléges avoit changé -avec le gouvernement des Gaules; et que les -prérogatives qu’il ne possédoit que d’une manière -précaire sous les empereurs romains, il -les tenoit actuellement de la constitution française, -et qu’elles étoient devenues des droits -aussi sacrés que ceux de tous les autres ordres -de la nation.</p> - -<p>Saint Paul avoit recommandé l’obéissance la -plus entière aux puissances, c’est-à-dire, aux -lois dans les gouvernemens libres, et au monarque -dans les monarchies; car la religion chrétienne -n’a rien voulu changer à l’ordre politique -<span class="pagenum" id="Page_159">159</span> -des sociétés: mais les évêques ne faisoient -pas cette distinction nécessaire; parce que le -premier magistrat des Français s’appeloit roi, -ils imaginèrent que le gouvernement étoit, ou -devoit être monarchique. N’entendant pas mieux -Samuel que Saint Paul, ils crurent qu’il étoit -de l’essence de tout roi de faire tout ce qu’il -vouloit, que c’étoit un péché de ne pas respecter -aveuglément ses caprices; et que Dieu, par -le plus incompréhensible de tous les mystères, -trouvoit mauvais que des hommes qui s’étoient -fait un chef de leur égal, pour faire observer -les lois, et y obéissant lui-même, osassent lui -demander compte de l’administration dont ils -l’avoient chargé pour le bien public.</p> - -<p>Si Clotaire veut imposer une taxe sur les -biens de l’église, l’évêque Injuriosus ne s’y -oppose point comme à une entreprise contraire à -la liberté de la nation, mais comme à un sacrilége. -Il oublie qu’il est citoyen, pour ne parler -qu’en évêque<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, qui croit que les possessions -de l’église sont le patrimoine de Dieu et des -pauvres. Dans mille endroits des écrits de Grégoire -de Tours, on voit avec étonnement que -ce prélat raconte des faits qui prouvent la liberté -des Français, avec les tours et les expressions -d’un homme qui ne connoît que le pouvoir arbitraire. -Ne croiroit-on pas qu’il parle à un empereur -<span class="pagenum" id="Page_160">160</span> -romain, revêtu de tout le pouvoir de sa -nation, lorsqu’il dit à Chilpéric: «si quelqu’un -de nous s’écarte des règles de la justice, vous -pouvez le corriger; mais si vous les violez vous-même, -qui vous reprendra? Nous vous faisons -des remontrances, et vous les écoutez, si vous -le jugez à propos; mais si vous les rejetez, -Dieu seul est en droit de vous juger.»</p> - -<p>Il est vraisemblable cependant que les successeurs -de Clovis n’auroient attaqué, ni si -promptement ni si hardiment les libertés de la -nation, si les grands, qu’on appeloit Leudes<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, -fidelles, ou Antrustions, eussent encore -été tels dans les Gaules qu’ils avoient été en -Germanie. Ce n’étoit qu’après s’être distingué -par quelqu’acte éclatant de courage, qu’un -Français étoit autrefois admis à prêter le serment -de fidélité au prince. Par cette cérémonie, on -étoit tiré de la classe commune des citoyens, -pour entrer dans un ordre supérieur, dont tous -les membres, revêtus d’une noblesse personnelle, -avoient des priviléges particuliers, tels que d’occuper -dans les assemblées générales une place -distinguée, de posséder seuls les places publiques, -de former le conseil toujours subsistant de -la nation, ou cette cour de justice dont le roi -étoit président, et qui réformoit les jugemens -rendus par les ducs et les comtes. Les Leudes -<span class="pagenum" id="Page_161">161</span> -ne pouvoient être jugés dans leurs différends -que par le prince, et ils exigeoient une composition -plus considérable que les simples citoyens, -quand on les avoit offensés.</p> - -<p>Après la conquête des Gaules, la fortune -commença à tenir lieu de mérite. Ce ne furent -plus les citoyens les plus dignes de l’estime -publique, qui composèrent seuls l’ordre des -Leudes; les plus riches ou les plus adroits à -plaire y furent associés: c’étoit accréditer l’avarice -et la flatterie. Les princes admirent au serment -des Gaulois qui s’étoient naturalisés Français, -et ces nouveaux Leudes ne furent pas moins -indifférens sur la liberté, ni moins courtisans -que les évêques. Toute émulation fut éteinte, -quand des esclaves même que leurs maîtres venoient -d’affranchir, furent scandaleusement -élevés aux dignités dont on récompensoit autrefois -les services et les talens les plus distingués.</p> - -<p>Les prédécesseurs de Clovis, et vraisemblablement -ce prince lui-même, s’étoient fait -respecter des grands, en ne leur donnant que -quelque présent médiocre, tel qu’un cheval de -bataille<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, un <ins id="cor_25" title="j’avelot">javelot</ins>, une francisque ou une -épée. Ces récompenses, alors si précieuses, parurent -viles après les changemens survenus dans -la fortune des Français et les mœurs des Leudes. -Les rois Mérovingiens, toujours intéressés à -<span class="pagenum" id="Page_162">162</span> -ménager ces derniers, pour agrandir la prérogative -royale sans soulever le reste de la nation, -imaginèrent donc un nouveau genre de libéralités -plus propre à leur plaire; ils donnèrent -quelque portion de leur domaine même; et -c’est ce que nos anciens monumens appellent -indifféremment bénéfice ou fisc, et que quelques -écrivains modernes ont eu tort de confondre -avec les possessions qu’on a appellées -depuis des fiefs.</p> - -<p>Soit par défaut de connoissances ou d’économie, -soit par une suite des partages survenus -dans les successions, les Français voyoient diminuer -de jour en jour la fortune que leurs -pères avoient acquise. Le prince, qui réparoit -ces disgraces, ne parut plus le simple ministre -des lois. Sous une vaine apparence d’aristocratie, -les fils de Clovis, qui avoient subjugué -le conseil de la nation par leurs bienfaits, s’en -trouvèrent les maîtres; ils s’emparèrent d’autant -plus aisément de toute la puissance publique, -que, pour s’assurer de la reconnoissance des -courtisans, et s’attacher par l’espérance ceux-mêmes -à qui ils n’accordoient aucune grâce, ils -avoient eu la précaution de se réserver le droit -de reprendre à leur gré les bénéfices qu’ils -avoient accordés.</p> - -<p>Rien ne pouvoit résister à des princes qui -<span class="pagenum" id="Page_163">163</span> -savoient si bien user de leur fortune. Loin de -s’opposer à leurs injustices, des Leudes qui -vouloient les enrichir pour les piller, et les -rendre puissans pour abuser de leur puissance, -les encourageoient à mépriser les lois, et leur -apprenoient l’art de se faire de nouvelles prérogatives. -Je ne crois pas qu’il soit impossible de -distinguer les entreprises inspirées par les Leudes -Gaulois d’origine, de celles qui étoient l’ouvrage -des Français. L’établissement des douanes, des -capitations, et des impôts sur les terres; ces -préceptions odieuses, ou ces diplômes par lesquels -le prince accordoit des priviléges particuliers, -dispensoit de la loi, et ordonnoit même -quelquefois de la violer de la manière la plus -criminelle, ont une analogie évidente avec l’ancien -gouvernement des empereurs, et supposent -des connoissances et un raffinement que -les Français n’avoient pas. S’emparer, au préjudice -des héritiers légitimes, de la succession de -ceux qui mouroient sans testament; autoriser -les fermiers des domaines royaux à faire paître -leurs troupeaux sur les terres de leurs voisins; -se croire le maître de tout, parce qu’on est le -plus fort et le plus injuste: tout cela ne demande -que l’insolence et la brutalité que les -Français avoient apportées de Germanie.</p> - -<p>Cependant les rois Mérovingiens ne sachant -<span class="pagenum" id="Page_164">164</span> -point agrandir leur autorité avec méthode, et -forcer toutes les parties de l’état à se courber à -la fois sous le poids de leur sceptre; plusieurs -grands, qui conservoient encore l’ancien esprit -de la nation, ou qui étoient les plus riches et -les plus puissans, eurent le courage et le bonheur -d’échapper au joug qu’on leur avoit préparé. -Soit qu’ils craignissent les forces de la -cour et fussent intimidés par l’indifférence avec -laquelle le peuple voyoit la décadence du gouvernement, -soit qu’ils aimassent moins la liberté -publique que leur propre élévation, ils -n’entreprirent rien en faveur des lois, et profitèrent -au contraire des exemples d’injustice -qu’on leur donnoit. Les nouveautés, avec lesquelles -les Français commençoient à se familiariser, -et les désordres qui en résultoient, sembloient -autoriser toutes les violences; on essaya -ses forces; on tenta des entreprises, et dès -que quelques grands espérèrent de pouvoir devenir -impunément des tyrans, ils se firent des -droits sur leurs voisins qui possédoient des -terres avec la même indépendance qu’eux, et -donnèrent ainsi naissance à nos seigneuries<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> -patrimoniales.</p> - -<p>Quoique la plupart des premières seigneuries -doivent vraisemblablement leur origine à l’injustice -des Leudes qui, abusant de leur crédit ou -<span class="pagenum" id="Page_165">165</span> -de leurs forces, exigèrent des corvées et des -redevances de leurs voisins, les gênèrent par -des péages, et se rendirent les arbitres de leurs -querelles, pour percevoir à leur profit les mêmes -droits que les plaideurs devoient à leurs juges -naturels: je ne doute pas cependant que d’autres -n’aient été le fruit d’une protection justement -accordée, et de la reconnoissance qu’elle -méritoit.</p> - -<p>En effet, les différens princes qui, après le -règne de Clovis, partagèrent entre eux les provinces -de la domination Française, étoient continuellement -en guerre les uns contre les autres, -ou contre leurs voisins. Tandis que leurs -armées, sans discipline, traversoient les Gaules -en ravageant tout sur leur passage, ne distinguoient -point si elles étoient en pays ami -ou ennemi, et regardoient les hommes mêmes -comme une partie du butin; les habitans de la -campagne, pour se mettre à l’abri du pillage, -et même de la servitude, se réfugioient avec -leurs effets les plus précieux, dans les châteaux -de quelques Leudes puissans, ou dans les -églises, dont le patron, célèbre par ses miracles, -avoit sur-tout la réputation d’être peu patient<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> -et fort vindicatif. Ils s’ouvroient ces asyles -par des présens; et ce qui ne fut d’abord que -le gage de la reconnoissance envers leurs protecteurs, -<span class="pagenum" id="Page_166">166</span> -devint, avec le temps, la dette d’un -sujet à son seigneur.</p> - -<p>Les ducs, les comtes et les centeniers avoient -tous acheté leur emploi, ou s’en étoient rendus -dignes par quelque lâcheté, depuis que le -prince s’étoit attribué le pouvoir d’en disposer -sans consulter le champ de Mars; et ses magistrats, -chargés de toutes les parties du gouvernement -dans leurs provinces, faisoient un commerce -scandaleux de l’administration de la justice. -Après avoir violé toutes les lois, dont les -préceptions ou les ordres particuliers du roi -tenoient la place, on en étoit venu jusqu’à ne -plus daigner s’en tenir aux formalités ordinaires. -Pour se soustraire à la tyrannie de ces -tribunaux iniques, de malheureux citoyens se -soumirent dans leurs différends, à l’arbitrage de -ceux qui les avoient protégés contre l’avarice -et la cruauté des soldats. Bientôt ils ne reconnurent -plus d’autre juge. Malgré les efforts des -comtes et des ducs, la nouvelle juridiction des -seigneurs fit chaque jour des progrès, et quand -cette coutume eut acquis une certaine force, et -fut assez étendue pour qu’on n’osât plus tenter -de la détruire, l’assemblée des Leudes défendit -expressément aux magistrats publics d’exercer -aucun acte de<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> juridiction dans les terres -des seigneurs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span> -Je ne m’arrêterai pas à faire le tableau des -maux que produisirent les nouveautés dont je -viens de parler; les plaintes de nos anciens historiens -ne sont point exagérées à cet égard. A -quel excès ne doivent pas se livrer les Français, -puisqu’ils avoient joint aux vices féroces -qu’ils apportèrent de Germanie, les vices lâches -qu’ils avoient trouvés dans les Gaules? Effarouchés -par les obstacles, enhardis par les succès, -ils s’accoutumèrent à commetre de sang froid -des actions atroces, que l’emportement le plus -furieux ne pourroit justifier. Les lois de l’humanité, -les droits du sang furent violés sans -remords; aucune bienséance ne suppléoit aux -règles inconnues de la morale; la perfidie étoit -respectée; et les rois, comme leurs sujets, ne -mettoient aucun art à déguiser leurs plus grands -attentats. Si Childebert II veut se défaire de -Magnovalde, il le flatte, le <ins id="cor_26" title="carresse">caresse</ins>, l’attire à -sa cour sous prétexte d’une fête, et le fait assassiner -au milieu du spectacle. On jette son -cadavre par les fenêtres du palais; et en se saisissant -de ses biens, le prince ne daigne pas -même faire connoître les motifs d’un forfait qui -rompt tous les liens de la société. Marculfe nous -a conservé le modèle des lettres par lesquelles les -Mérovingiens mettoient sous leur sauvegarde <ins id="cor_27" title="un un">un</ins> -assassin qu’ils avoient chargé du soin de les -servir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_168">168</span> -Je dois le remarquer avec soin, ces attentats -infâmes dont nos chroniques sont souillées, sont -devenus entre les mains de quelques écrivains -modernes autant d’argumens pour prouver que -le gouvernement des Français étoit et devoit être -purement arbitraire: ils ont conclu du fait au -droit; ils ont pris l’abus des mœurs pour la loi -politique, et pour la constitution naturelle de -l’état, la contorsion forcée dans laquelle la violence -d’une part, et la foiblesse de l’autre, tenoient -le corps entier de la nation. Mais les -faits ne supposent, ni ne donnent aucun droit, -s’ils ne sont reconnus pour les actes d’une autorité -légitime. La loi qui les condamne est -violée, et non pas détruite; et cette loi, qui -n’a pas été la règle de quelques princes ou de -quelques citoyens avares, sanguinaires et ambitieux, -doit au moins en servir aux philosophes -qui jugent leurs actions. Qui veut peindre -avec fidélité les révolutions de notre gouvernement -sous la première race, doit dire que -dans l’anarchie où le mépris des lois fit tomber -les Français, la nation fut au pillage. Les -Leudes, les princes, chacun usurpa de nouveaux -droits, et l’empire de la force subsista -jusqu’à ce qu’enfin les évènemens ramenèrent -des lois sous le règne de Pepin.</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_169">169</div> - -<hr class="full" /> - -<h3>CHAPITRE IV.</h3> - -<p class="hang"><i>De la conduite et des intérêts des différens ordres de -l’état.—Comment les bénéfices conférés par les -rois Mérovingiens deviennent héréditaires.—Atteinte -que cette nouveauté porte à l’autorité -que ces princes avoient acquise.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">Si</span> les fils de Clovis avoient été les seuls maîtres -de l’état, il est vraisemblable que les Français, -quoiqu’ils regardassent chaque violence en -particulier comme un événement commun, ordinaire -et analogue à la férocité des mœurs publiques, -n’auroient pas souffert patiemment -cette longue suite d’injustices et de vexations, -qui, en menaçant également tous les ordres du -royaume, devoit faire craindre à chaque citoyen -en particulier d’être la victime du mépris des lois. -La multitude ne se souleva pas, parce qu’elle -ne connoissoit plus ses forces depuis la cessation -des assemblées du champ de Mars; d’ailleurs, -elle n’eut ni ne put espérer aucun chef. On a -vu que la plupart des Leudes tenoient de la -libéralité du prince, des bénéfices amovibles -qu’ils craignoient de perdre, ou ne cherchoient -qu’à s’en rendre dignes par des complaisances. -Les grands qui n’étoient pas courtisans, s’occupoient -<span class="pagenum" id="Page_170">170</span> -à se faire des seigneuries particulières, -et croyoient qu’il étoit de leur intérêt -d’humilier le peuple et de l’accoutumer à la patience; -tandis que ceux à qui on avoit donné des -duchés, et des comtés, ne pouvant en sous-ordre -exercer un pouvoir arbitraire dans leurs -provinces, qu’autant qu’ils favoriseroient l’ambition -du prince, étoient eux-mêmes les plus -grands ennemis des lois.</p> - -<p>Les nouveaux seigneurs, qui se faisoient des -principautés, en quelque sorte indépendantes, -dans le cœur de l’état, ne pouvoient affermir -leur autorité qu’en prescrivant des bornes à l’autorité -royale. Si on laissoit le temps au prince -d’acquérir de trop grandes forces et d’accoutumer -ses courtisans et le peuple à regarder -ses prétentions comme autant de droits, il étoit -naturel qu’il tournât toute sa puissance contre -les seigneurs, et qu’en les forçant de renoncer -à leurs usurpations, il les mît dans la nécessité -d’obéir. Cet intérêt étoit facile à démêler; et -si ces seigneurs l’avoient connu, sans doute que -leur inquiétude et leurs révoltes, en divisant -l’état, auroient ouvert l’entrée des Gaules aux -barbares de la Germanie, et causé la ruine entière -du nom Français. Heureusement ils se -croyoient trop puissans pour avoir quelque -crainte. Ils ne prévirent rien; l’inconsidération -<span class="pagenum" id="Page_171">171</span> -fut toujours le vice fondamental de notre nation; -et ils auroient été bientôt punis de leur imprudence -et de leur tyrannie, si les Mérovingiens, -aussi inconsidérés qu’eux, n’avoient fait une -faute encore plus grande, et qui devint le principe -de la décadence de leur autorité, avant -qu’ils eussent atteint le but qu’ils se proposoient.</p> - -<p>Je ne sais par quelle fatalité les hommes -injustes nuisent presque toujours à leurs intérêts, -en multipliant sans besoin les moyens -de réussir. Tout favorisoit les entreprises des -rois de France; et le temps seul auroit affermi -le gouvernement monarchique, s’ils n’avoient -admis à l’honneur de leur prêter le serment -que les Français, dont le crédit et les talens pouvoient -servir à l’agrandissement et au maintien -de leur pouvoir; ils reçurent, au contraire, -comme Leudes, tous ceux qui, pour échapper -à l’oppression publique, ou se mettre à portée -d’obtenir des bénéfices, voulurent se faire courtisans. -Ils crurent augmenter par cette politique -le nombre de leurs créatures et devenir plus puissans, -et ils se trompèrent. Plus les Leudes se -multiplioient, moins leur état étoit avantageux. -Tous ne purent pas obtenir des bénéfices ou -des emplois publics, et les produits de l’<ins id="cor_29" title="insjutice">injustice</ins> -furent enfin trop petits pour le nombre des tyrans; -des espérances trompées firent naître des -<span class="pagenum" id="Page_172">172</span> -plaintes et des murmures; et pour les étouffer, -le prince, qui n’avoit été jusques-là que libéral, -fut obligé d’être prodigue.</p> - -<p>Tandis que les Leudes mettoient impitoyablement -à contribution l’orgueil des Mérovingiens -et leur envie de dominer, les ecclésiastiques, -qui songeoient de leur côté à tirer -parti des autres passions de ces princes, avoient -soin de leur mettre sous les yeux toute la rigueur -des jugemens de Dieu, et par je ne sais -quelle inconséquence, pensoient cependant -qu’on peut désarmer sa colère à force de fondations -pieuses. On croyoit en quelque sorte -dans ces siècles grossiers, que l’avarice étoit -le premier attribut de Dieu, et que les saints -faisoient un commerce de leur crédit et de leur -protection. De là les richesses immenses données -aux églises par des hommes dont les mœurs -déshonoroient la religion; et de là le bon mot de -Clovis, «que Saint-Martin ne servoit pas mal ses -amis, mais qu’il se faisoit payer trop cher -de ses peines.» Les richesses de la couronne -ainsi mises au pillage,<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> furent bientôt épuisées; -et les rois, dégradés par leur pauvreté, -n’auroient plus été que d’odieux prête-noms -d’une injustice dont les Leudes et le clergé -auroient retiré tout l’avantage, s’ils n’eussent -eu recours à l’artifice pour se soutenir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_173">173</span> -Ils opposèrent les partis les uns aux autres, -devinrent chefs de cabales, et par leurs intrigues -fournissent une pâture à l’inquiétude de -leur cour. Avoit-on quelque raison de moins -ménager un grand, on lui enlevoit ses bénéfices, -son comté ou son duché, pour les donner -à celui qui, lassé d’attendre inutilement des -faveurs, commençoit à se faire craindre. C’est -en cela que Gontran<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> apprit à son neveu, -Childebert II, que consistoit principalement -l’art de régner. On fit quelquefois périr un Leude -riche, pour donner ses dépouilles à deux ou -trois autres. Il dut être bien dangereux d’avoir -une grande fortune, sans être assez fort pour -la défendre; puisque les princes, pressés par la -nécessité des circonstances, en vinrent souvent -jusqu’à piller les monastères, et redemander aux -églises les domaines qu’ils leur avoient donnés.</p> - -<p>Cette odieuse politique réussit jusqu’à ce que -tous les grands en eussent été successivement -les dupes; mais, indignés enfin de la manière -arbitraire dont le prince donnoit, retiroit, rendoit -et reprenoit ses bénéfices, ce qui ne leur -donnoit que des espérances et des craintes, jamais -une fortune solide, ils songèrent à remédier -à cet abus. Nous ignorons tous les détails -de leur conduite; mais quelle qu’elle ait été, il -est sûr que, s’étant rendus les maîtres du roi -<span class="pagenum" id="Page_174">174</span> -par ses propres bienfaits, ils réussirent à s’en -faire craindre; et qu’étant assemblés à Andely -pour traiter de la paix entre Gontran et Childebert, -ils forcèrent ces princes à convenir dans -leur traité, qu’ils ne seroient plus libres de retirer -à leur gré les bénéfices qu’ils avoient conférés, -ou qu’ils conféreroient dans la suite aux -églises et aux Leudes. On rendit les bénéfices -à ceux qui en avoient été dépouillés à la mort -des derniers rois; il est très-vraisemblable que -les grands qui avoient négocié les articles de la -paix, crurent même avoir rendu les bénéfices<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> -héréditaires dans les familles qui les possédoient.</p> - -<p>Ce traité, en établissant une espèce de règle, -n’étoit propre qu’à perpétuer les désordres et -aigrir les esprits. Il dut avoir pour ennemis les -deux princes qui l’avoient contracté, et tous les -Leudes qui, dans le moment de sa conclusion, -ne possédoient aucun bénéfice, ou qui en furent -dépouillés. Un intérêt commun les réunit sans -doute contre ceux qui s’étoient emparés de la -plupart des domaines de la couronne, et qui -de leur côté durent se lier, et furent plus attentifs -que jamais à défendre leurs nouveaux -droits; de sorte que l’hérédité, ou du moins -la possession assurée des bénéfices, toujours -attaquée par une cabale considérable, et toujours -défendue par un parti puissant, devint le principal -<span class="pagenum" id="Page_175">175</span> -mobile de tous les mouvemens des Français. -Le traité d’Andely, violé quand les circonstances -le permirent, et exécuté quand il fut impossible -de le violer, ne causa pas une révolution -subite dans l’état, mais la rendit nécessaire, -en ne laissant aucune voie d’accommodement -entre les grands.</p> - -<p>Telle étoit la situation des Français, lorsque -Brunehaud se vit à la tête des affaires des -royaumes d’Austrasie et de Bourgogne, dont -Théodebert II et Thieri II, ses petits-fils, étoient -rois. Cette princesse, fière, hardie, avare, -ambitieuse, qui avoit des talens pour commander, -et à qui d’ailleurs un crime ne coûtoit rien pour -trancher les difficultés qui l’arrêtoient, fut incapable -de se prêter aux ménagemens sans lesquels -son ambition ne pouvoit réussir. Elle se comporta -comme si le traité d’Andely eut été oublié; -et soit qu’elle ne tentât pas de persuader aux -royalistes qu’elle ne vouloit rentrer dans les -domaines de la couronne, et n’être encore maîtresse -d’en disposer que pour les enrichir; soit -que le parti opposé fût plus fort que le sien; -il éclata une révolte contre elle en Austrasie; et -elle n’échappa au danger qui la menaçoit, qu’en -se retirant avec précipitation à la cour de Thieri.</p> - -<p>Sa disgrace irrita ses passions au lieu de les -modérer, et continuant à gouverner la Bourgogne -<span class="pagenum" id="Page_176">176</span> -comme elle avoit gouverné l’Austrasie, elle eut -pour ministre et pour amant, Protadius<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>, -homme avare, qui élevoit sa fortune sur les -ruines de celle des grands, dont il partageoit -les dépouilles avec Brunehaud. Cette conduite -souleva à un tel point les Leudes bénéficiers -d’Austrasie et de Bourgogne, qu’après la mort -de Thieri, ils refusèrent d’élever sur le trône -les fils de ce prince, dans la crainte que Brunehaud -n’exerçât encore leur autorité. Ils déférèrent -la couronne à Clotaire II, déjà roi de -Neustrie, qui, pour marquer sa reconnoissance -aux conjurés, poursuivit Brunehaud leur ennemi, -se rendit son accusateur, et donna à -son armée le spectacle d’une reine condamnée -à périr par le supplice le plus cruel et le plus -ignominieux.</p> - -<p>La mort de Brunehaud étoit l’ouvrage des partisans -du traité d’Andely; et ils furent sans doute -secondés dans cette entreprise par les possesseurs -des seigneuries, qui craignoient que leurs -droits encore équivoques ne fussent détruits, et -n’attendoient qu’une révolution pour les faire autoriser. -Ils comprirent que par la condamnation -d’une reine puissante au dernier supplice, ils -avoient dégradé la royauté, et que le prince ne -pourroit plus leur résister. Ils profitèrent de leur -avantage, et Clotaire II se sentant en quelque -<span class="pagenum" id="Page_177">177</span> -sorte frappé du coup qu’il avoit porté à Brunehaud, -fut obligé d’obéir à des hommes dont -il avoit trop bien servi la vengeance.</p> - -<p>La célèbre assemblée que les évêques et les -Leudes ennemis de Brunehaud tinrent à Paris -en 615, décida irrévocablement<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> la question -de l’hérédité des bénéfices, et légitima les droits -que les seigneurs avoient acquis dans leurs -terres. C’étoit l’avarice des grands, et non -l’amour du bien public, qui dicta les lois portées -dans cette assemblée; ainsi ils ne songèrent -point à donner une forme constante et -durable au gouvernement, et s’ils l’avoient -tenté, il est vraisemblable qu’ils n’auroient -pris que des mesures fausses et inutiles.</p> - -<p>Satisfaits d’avoir fait décider en leur faveur -une question d’où dépendoit leur fortune, les -bénéficiers et les seigneurs n’ôtèrent à Clotaire -que les droits nouvellement établis sous les -régences de Frédégonde et de Brunehaud, et lui -laissèrent la jouissance de tous ceux que ses -prédécesseurs s’étoient faits jusqu’à la fin des -règnes de Gontran, de Chilpéric et de Childebert. -L’usage funeste des préceptions fut -conservé; et les évêques exigèrent seulement -que les rois s’engageassent à ne plus donner -de ces rescrits pour autoriser quelques-uns de -leurs courtisans à enlever des religieuses de -<span class="pagenum" id="Page_178">178</span> -leurs monastères, et à les épouser. Il n’est point -parlé de la nomination aux duchés et aux -comtés dans l’ordonnance que l’assemblée de -Paris publia. Peut-être que cette importante -matière étoit réglée dans les articles qui ne -sont pas venus jusqu’à nous. Il est cependant -plus vraisemblable que les grands ne réclamèrent -pas le privilége<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> de les conférer; puisque -Clotaire, de son autorité privée et sans le consentement -des évêques ni des Leudes, éleva à la dignité -de maire du palais de Bourgogne, Varnachaire, -qui avoit été le chef de la conjuration -contre Brunehaud, et que ce ministre disposa à -son gré des premières dignités. Le clergé consentit -que l’abus par lequel les prédécesseurs de -Clotaire s’étoient souvent arrogé le droit de -nommer aux prélatures vacantes, et d’en faire -la récompense des vices de leurs courtisans, -devînt une loi du royaume. Quelque jaloux -que fussent les évêques du pouvoir arbitraire -qu’ils affectoient sur le clergé du second ordre, -ils le déposèrent en quelque sorte entre les -mains du prince, en s’engageant à ne point -punir un ecclésiastique, quelle que fût sa faute, -quand il reviendroit avec une lettre de recommandation -de la part du roi.</p> - -<p>L’autorité qu’on avoit laissée à Clotaire II -étoit encore bien étendue; et il semble qu’il auroit -<span class="pagenum" id="Page_179">179</span> -dû lui être aisé de s’en servir pour prendre ce -qu’on lui avoit ôté. Cependant ce reste de pouvoir -étoit prêt à s’évanouir. Quelque union -qu’il parut entre Clotaire et l’assemblée de Paris, -ils se craignoient et se haïssoient malgré eux, -et l’état devoit dès-lors éprouver de nouvelles -agitations. Tandis que les familles qui s’étoient -enrichies aux dépens de la couronne étoient -pleines de défiance à son égard, il étoit naturel -que Clotaire vît avec chagrin ses domaines aliénés -pour toujours. On devoit le soupçonner de -vouloir les recouvrer, et par conséquent les -grands devoient se tenir sur leurs gardes, et -tout tenter pour empêcher que les articles de -l’assemblée de 615 n’eussent le même sort que -le traité d’Andely. On attaque, parce qu’on -craint d’être attaqué; telle est la marche ordinaire -des passions: dès que des grands inquiets, -jaloux et soupçonneux formoient des entreprises -contre l’autorité royale, quelles ressources -le prince pouvoit-il trouver pour se -défendre? L’hérédité des bénéfices lui avoit -ôté le moyen le plus efficace d’acheter des créatures; -il avoit aliéné les royalistes en trahissant -ses propres intérêts; ses droits n’étoient encore -établis que sur des coutumes nouvelles; et quand -les lois auroient parlé en sa faveur, les Français -n’étoient-ils pas accoutumés à les mépriser?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_180">180</span> -En effet, la prérogative royale diminua de -jour en jour: cette révolution n’est ignorée de -personne; mais les détails nous en sont entièrement -inconnus. Nos historiens ne nous fournissent -aucune lumière satisfaisante, et le temps -nous a dérobé les ordonnances qui furent vraisemblablement -faites dans les<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> assemblées -des évêques et des Leudes, qui se tinrent -encore quelquefois dans les dernières années -du règne de Clotaire II. Ce prince perdit, les -uns après les autres, tous les droits que l’assemblée -de Paris lui avoit conservés. Il n’est -plus le maître de disposer de la mairie même -du palais, sans le consentement des<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> grands, -ou plutôt il est réduit au frivole honneur d’installer -dans cet office celui qu’ils ont choisi. -Clotaire se voit contraint de céder toutes les -fois qu’il est attaqué, et ne laisse à ses successeurs -qu’une autorité expirante dont les grands -sont jaloux, qu’ils usurpent, et qu’ils voient -échapper de leurs mains dans le moment qu’ils -croient en jouir.</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_181">181</div> - -<hr class="full" /> - -<h3>CHAPITRE V.</h3> - -<p class="hang"><i>De l’origine de la noblesse parmi les Français.—Comment -cette nouveauté contribua à l’abaissement -de l’autorité royale, et confirma la servitude -du peuple.—Digression sur le service militaire -rendu par les gens d’église.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">Tant</span> que les bénéfices ne furent pas héréditaires, -les distinctions accordées aux Leudes -ne furent que personnelles. Leur noblesse, -qui ne se transmettoit pas par le sang, laissoit -leurs enfans dans la classe commune des citoyens, -jusqu’à ce qu’ils prêtassent le serment -de fidélité entre les mains du prince. Les citoyens, -en un mot, formoient deux classes -différentes; mais les familles étoient toutes du -même<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> ordre.</p> - -<p>Quand au contraire les bénéfices changèrent -de nature en devenant héréditaires, les fils -d’un bénéficier, par le droit même de leur -naissance, qui les appeloit à la succession de leur -père, se trouvèrent eux-mêmes sous la truste -ou la foi du roi, et furent d’avance ses obligés -ou ses <ins id="cor_30" title="prétégés">protégés</ins>. La naissance leur donnant une -prérogative qu’on n’acquéroit auparavant que -par la prestation du serment de fidélité, on -<span class="pagenum" id="Page_182">182</span> -s’accoutuma à penser qu’ils naissoient Leudes. -La vanité, toujours adroite à profiter de ses -avantages, est encore plus attentive à les -étendre sur le plus léger prétexte. Ces Leudes -d’une nouvelle espèce se crurent supérieurs -aux autres, et on commença à prendre de la -noblesse l’idée que nous en avons aujourd’hui: -les familles bénéficiaires, qu’on me permette -cette expression, formèrent une classe séparée, -non-seulement de celles qui n’avoient pas -prêté le serment de fidélité au prince, mais des -familles mêmes dont le chef avoit été fait -Leude suivant l’usage ancien.</p> - -<p>On ne balancera point à regarder ce que je -dis ici de l’origine de la noblesse chez les -Français, comme une vérité incontestable, si -on remarque que la prestation du serment de -fidélité, qu’on exigea dans la suite indifféremment<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a> -de tout le monde, et qui ne fut qu’un -gage de l’obéissance, ne valut presque dès-lors -aucune distinction, ou du moins ne donna pas -une certaine prérogative de dignité et de prééminence, -dont les seules familles bénéficiaires -jouissoient. Cette prérogative est réelle, puisque -les familles distinguées par leur illustration, -leurs alliances et leurs richesses, mais -qui dans le moment de la révolution ne se trouvèrent -pourvues d’aucun bénéfice, se crurent -<span class="pagenum" id="Page_183">183</span> -dégradées, et cherchèrent par d’autres voies -que la prestation du serment de fidélité, à réparer -le tort que l’hérédité des bénéfices leur -avoit fait. De quoi se seroient-elles plaintes, -si elles n’avoient pas vu que les familles bénéficiaires -formoient dans l’état un ordre distingué -de citoyens, et que la loi, la coutume ou le -préjugé leur accordoient quelque droit ou quelque -honneur particulier?</p> - -<p>Leur jalousie fut extrême, et pour satisfaire -leur orgueil alarmé, il fallut avoir recours à une -des plus étranges bisarreries dont parle notre -histoire; ce fut, ainsi que nous l’apprend Marculfe, -de changer ses propres, ou, comme on -parloit alors, son aleu en<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> bénéfice: c’est-à-dire, -que le propriétaire d’une terre la donnoit -au prince, qui, après l’avoir reçue en don, la -rendoit au donateur en bénéfice. Cette mode -de faire changer de nature à ses biens auroit -été la manie la plus extravagante, si les -bénéfices n’avoient communiqué une prérogative -particulière aux familles qui les possédoient. -C’eût été rendre sa fortune incertaine et -s’exposer à perdre une partie de son patrimoine -même, si quelque événement imprévu rendoit -au prince ses anciens droits sur les bénéfices.</p> - -<p>Soit que l’abaissement de la puissance -royale, d’où les bénéfices tiraient leur origine, -<span class="pagenum" id="Page_184">184</span> -les dégradât et les avilît; soit que les esprits -s’accoutumassent peu-à-peu à ne regarder dans -les bénéfices que les droits seigneuriaux qui -donnoient une autorité réelle; il arriva, par -une seconde révolution, que toutes les seigneuries -indistinctement communiquèrent à -leurs possesseurs les priviléges, les droits et la -dignité qui n’avoient d’abord appartenu qu’aux -seuls bénéfices. En effet, on négligea sur la fin de la -première race de conserver les titres primordiaux -de ses possessions. Étoient-elles dans -leur origine un bénéfice ou un aleu? Cette -question devint inutile. Sans doute que la possession -d’un bénéfice ne conféra plus aucune prérogative -particulière; elle fut même si peu un -titre de noblesse quand les seigneuries formèrent, -sous les successeurs de Clotaire II, l’usage -général du royaume, que les seigneurs employèrent -au contraire toutes sortes d’artifices -pour dénaturer ces possessions et persuader -qu’elles étoient des propres.</p> - -<p>Dès qu’il y eut dans l’état des citoyens qui -possédoient des priviléges particuliers, et ne -les tenoient que de leur seule naissance, ils -durent mépriser ceux qui ne furent plus leurs -égaux, se réunir, ne former qu’un corps, et -avoir des intérêts également séparés de ceux -du prince et du peuple. A la qualité de juges, -<span class="pagenum" id="Page_185">185</span> -les seigneurs joignirent celle de capitaines des -hommes de leurs terres, ou plutôt ils ne séparèrent -point des fonctions qui jusques-là avoient -toujours été unies dans le prince, les ducs, les -comtes et les autres magistrats publics de la -nation, et qui pendant plusieurs siècles encore -ne formèrent qu’un seul et même emploi. La -noblesse, par-là également redoutable au peuple -par son droit de justice, et au prince par -la milice qu’elle commandoit, s’étoit rendue -maîtresse des lois, et tenoit entre ses mains -toutes les forces de l’état. Il n’en falloit pas -davantage pour ruiner l’autorité royale et ôter -aux Mérovingiens toute espérance de la relever. -Les seigneurs auroient de même affermi leur -empire sur le peuple, si par leur modération -ils lui avoient appris à le regarder comme légitime; -mais ils ne savoient pas que rien n’est -stable sans le secours des lois; s’étant élevés en -les violant, ils continuèrent à n’avoir d’autre -règle que leur avarice, leur orgueil et leur -emportement.</p> - -<p>Tant de changemens survenus dans la fortune -des Français produisirent une nouveauté -encore plus extraordinaire, et qui ne fut pas -moins funeste à la nation. Les évêques et les -abbés qui s’étoient fait des seigneuries, voyant -que les seigneurs laïcs étoient les capitaines de -<span class="pagenum" id="Page_186">186</span> -leurs terres, et ne souffroient plus que leurs -sujets allassent à la guerre, sous la bannière du -comte ou du duc dans la juridiction duquel ils -étoient autrefois compris, crurent que leurs -domaines et la dignité du clergé seroient dégradées -s’ils ne jouissoient pas de la même -prérogative, ils allèrent donc à la guerre et -commandèrent en personne la milice de leurs -terres. A consulter les canons, c’étoit une -chose monstrueuse de voir les successeurs des -apôtres, et des hommes consacrés au silence -et à la solitude, profaner ainsi la sainteté du -ministère de paix et de charité, ou, par une -espèce d’apostasie, violer les vœux qu’ils -avoient faits à Dieu. Mais les barbares, avides et -jaloux des richesses du clergé, commençoient -depuis quelque temps à être admis à la cléricature, -et ils avoient corrompu la discipline ecclésiastique. -Dès prélats nommés pour la plupart -par le prince, et qui avoient acheté l’apostolat -à prix d’argent ou à force de lâchetés, avoient -enfin accoutumé les esprits à voir sans étonnement -les abus les plus scandaleux.</p> - -<p>Indépendamment du tort que cette conduite -du clergé fit aux mœurs publiques, en accréditant -l’injustice, la force et la violence, elle lui -donna des intérêts opposés à ceux du prince et -du peuple. Des évêques usurpateurs, guerriers, -<span class="pagenum" id="Page_187">187</span> -et assez puissans pour n’avoir plus besoin -d’une protection étrangère, ne devoient plus -voir dans Saint-Paul cette obéissance aveugle -qu’ils avoient autrefois prêchée. Qui ne sait pas -respecter les lois, méprise nécessairement les -droits du peuple. Les ecclésiastiques favorisèrent -les entreprises de la noblesse, et profanèrent -la religion, jusqu’à en faire l’instrument -de leur avarice et de leur ambition.</p> - -<p>Le simple exposé de la manière dont les gens -d’église s’engagèrent à porter les armes suffit, -si je ne me trompe, pour faire connoître que -leur service militaire fut dans son origine une -prérogative seigneuriale, et non pas, ainsi que -des écrivains obscurs l’ont avancé dans ces -derniers temps, une charge de l’état qu’ils fussent -obligés d’acquitter. Quelque peu raisonnable -qu’ait été la conduite des Français, jamais -cependant ils n’auroient imaginé d’enlever des -pasteurs à leurs églises, et des solitaires à leurs -cloîtres, pour en faire de mauvais capitaines. -Au contraire, il ne faut point douter que si les -évêques et les abbés eussent permis à leurs -sujets d’aller à la guerre, sous les ordres du -duc ou du comte qui les commandoit avant -l’établissement des seigneuries, ou en eussent -grossi les milices de quelque seigneur voisin, -la noblesse l’eût regardé comme une faveur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_188">188</span> -Qu’on me permette de m’étendre sur une -matière si importante et très-propre à répandre -de la lumière sur nos antiquités. Si les évêques -avoient été obligés au service militaire par la -constitution primitive de l’état, pourquoi, dans -le temps que Grégoire de Tours composoit -son histoire, n’y auroit-il encore eu qu’un -Falonius, évêque d’Embrun, et un Sagittaire, -évêque de Gap, qui se fussent acquittés de ce -devoir? Pourquoi cet écrivain, qui occupoit -lui-même un des premiers siéges des Gaules, -leur reprocheroit-il le scandale qu’ils donnoient -à l’église en portant les armes, s’ils n’avoient -fait que remplir une des fonctions de leur état? -Pourquoi les traiteroit-il de scélérats, et rapporteroit-il, -pour justifier ses reproches, que -ces prélats n’avoient point eu honte de servir -dans l’armée que Mummole conduisit contre -les Lombards? Grégoire de Tours, qui connoissoit -les devoirs de l’épiscopat et de la vie -religieuse, se seroit contenté de s’en prendre à -la barbarie du gouvernement et des lois, et d’inviter -les Français à corriger un abus aussi contraire -à l’état qu’à la religion même. Quand nos -pères auroient été assez grossiers pour exiger le -service militaire des évêques, comme ils l’exigeoient -peut-être des prêtres de leurs faux Dieux -en Germanie, est-il vraisemblable que les conciles -<span class="pagenum" id="Page_189">189</span> -qui se tinrent dans les Gaules sous le -règne de Clovis ne s’y fussent pas opposés? -Pourquoi leurs représentations à cet égard -auroient-elles été inutiles dans un temps que -la nation se convertissoit, et accordoit au -clergé la plus grande autorité?</p> - -<p>Rapportons-nous-en au siècle de Charlemagne, -plus à portée sans doute que le nôtre -de juger de la nature des fonctions militaires -que faisoient les évêques et les abbés. Si leur -service eut été une dette qu’ils eussent acquitté, -et non pas une prérogative seigneuriale -dont ils eussent joui, je demande par quelle -raison les chefs du clergé, eux qui avoient le -premier rang dans l’état et la plus grande influence -dans les affaires de la nation, auroient -été tenus à remplir des devoirs dont les capitulaires -mêmes nous apprennent que les derniers -clercs<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a> étoient exempts? Quand le gouvernement -prit enfin une meilleure forme sous le -règne de Charlemagne, et que la nation, éclairée -par les lumières et les vertus de ce prince, -sentit combien il étoit contraire aux principes -de la religion, au caractère de l’épiscopat, à -l’honnêteté des mœurs publiques et à la vigueur -de la discipline militaire, que des évêques -et des moines fissent dans des camps le métier -de soldats; ce ne fut pas une exemption de -<span class="pagenum" id="Page_190">190</span> -porter les armes qu’on leur accorda, on leur -fit une défense<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> de faire la guerre; et cette -loi fut portée sur la requête et les remontrances -de quelques prélats qui connoissoient leurs -devoirs et les anciennes règles de l’église, et -qui firent appuyer leur demande par les seigneurs -les plus accrédités.</p> - -<p>Tant s’en faut qu’on regardât alors cette -défense comme une faveur accordée aux évêques, -que le public crut au contraire qu’on les -avoit dépouillés d’un privilége, et que le corps -entier du clergé en seroit dégradé. Il fallut que -l’assemblée qui en avoit porté la loi en fît connoître -les véritables motifs. «Ce n’est, dit -Charlemagne<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, que par une méchanceté -digne du démon même, que quelques personnes -mal intentionnées ont pu penser que -j’aie voulu offenser la dignité du clergé et nuire -à ses intérêts temporels, en faisant la loi qu’il -m’a lui-même demandée, et qui lui défend de -porter les armes et de faire la guerre; j’ai des -sentimens tout opposés. Il n’en deviendra que -plus respectable, lorsqu’il s’attachera tout entier -aux fonctions divines de son état.»</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_191">191</div> - -<hr class="full" /> - -<h3>CHAPITRE VI.</h3> - -<p class="hang"><i>Progrès de la fortune des maires du palais sous -les successeurs de Clotaire II.—Inconsidérations -de la noblesse à leur égard.—Ils s’emparent -de toute l’autorité.—Charles Martel -établit de nouveaux bénéfices.—Pepin monte -sur le trône.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">Les</span> maires du palais, qui n’avoient été dans -leur origine que les chefs des officiers domestiques -du prince, joignirent d’abord à l’intendance -générale du palais la qualité de juges de -toutes les personnes qui l’habitoient. Leur emploi -devint plus important à mesure que les -rois agrandissoient eux-mêmes leur puissance. -Ces courtisans habiles corrompirent leurs maîtres -pour les dominer; en leur apprenant à -négliger dans les plaisirs les soins pénibles du -gouvernement, ils en attiroient à eux toutes -les fonctions. Ils gouvernèrent les finances, -commandèrent les armées et présidèrent enfin -ce tribunal suprême où le roi devoit rendre lui-même -la justice aux Leudes, et juger définitivement -les procès qui y étoient portés par appel -de toutes les provinces du royaume. Étant parvenus -à se rendre les dépositaires de toute la -<span class="pagenum" id="Page_192">192</span> -puissance royale, il doit paroître surprenant -qu’au lieu d’être accablés les premiers sous ses -ruines, quand l’hérédité des bénéfices rendit -la noblesse maîtresse absolue du royaume, leur -fortune, au contraire, fasse de nouveaux progrès -et ne connoisse plus de bornes; ils ne font -que changer leur qualité de ministres, de capitaines -et de favoris du prince, en celle de ministres, -de capitaines et de favoris de la nation.</p> - -<p>Si la conduite que les grands avoient tenue jusques-là, -et qu’ils tinrent encore dans la suite, permettoit -qu’on pût raisonnablement les soupçonner -d’agir par des vues réfléchies, de prévoir l’avenir -et <ins id="cor_31" title="de d’embrasser">d’embrasser</ins> à la fois tout un systême -de gouvernement, peut-être pourroit-on croire -que pour détruire plus facilement et plus sûrement -le pouvoir du roi, ils lui débauchèrent son -ministre, et laissèrent au maire du palais son crédit -et son autorité, pour s’en faire un protecteur -plus puissant. Mais il est vraisemblable que la fortune, -les circonstances et les événemens tinrent -lieu de politique aux familles bénéficiaires et aux -seigneurs. Si quelque prudence se mêla dans cette -affaire, elle vint toute de la part des maires, qui, -pour n’être pas les victimes de la royauté en décadence, -trahirent les intérêts de Clotaire II et -de ses successeurs, au lieu de les secourir, et se -mirent à la tête de la conjuration.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span> -Varnachaire, selon les apparences, n’accepta, -après le supplice de Brunehaud, la mairie du -royaume de Bourgogne, que dans le dessein -d’éclairer de plus près la conduite de Clotaire II, -et de le perdre, ou du moins d’empêcher qu’il -ne tentât de reprendre les droits qu’il avoit perdus. -Cet homme ambitieux, implacable dans -ses haines, et accoutumé aux mouvemens des -partis et des cabales, n’auroit pas exigé de Clotaire -qu’il lui promît par serment de ne lui jamais -ôter sa dignité, s’il n’avoit eu que des vues -favorables à l’autorité royale. Il ne songea qu’à -ses intérêts particuliers: il écrivit à tous les -grands pour leur promettre qu’il seroit en toute -occasion leur protecteur. Il ne travailla qu’à -étendre son pouvoir, et sa conduite servit de -modèle à ses successeurs.</p> - -<p>Il seroit difficile de dire quel fut le gouvernement -des Français, depuis que le clergé et -la noblesse s’étoient emparés de la puissance -publique. En ôtant à la royauté les prérogatives -acquises insensiblement par adresse, et que les -anciennes lois de Germanie ne lui attribuoient -pas, on ne lui avoit pas même laissé ce qui devoit -raisonnablement lui appartenir. Réduite à n’être -qu’une magistrature impuissante, ce n’étoit plus -qu’un vain titre. D’ailleurs, les rois, presque toujours -enfans, ou corrompus par une éducation -<span class="pagenum" id="Page_194">194</span> -qui les rendoit méprisables, étoient prisonniers -dans leur palais, et inconnus de leur nation.</p> - -<p>Les seigneuries, dont le nombre devoit être -encore très-médiocre, quand les bénéfices devinrent -héréditaires, se multiplièrent fort rapidement -dans les dernières années du règne de -Clotaire II et sous ses premiers successeurs. -Chaque gentilhomme, chaque évêque, chaque -monastère, se crut en droit de devenir le tyran -de ses voisins. Les assemblées des grands ne se -tinrent que très-rarement, et, sans doute, elles -offroient l’image d’une bande de brigands qui, -après avoir volé une caravane, partage le butin. -La noblesse ne formant point un corps régulier -qui eût ses lois, sa police, ses magistrats, ses syndics -et ses assemblées réglées, chaque seigneur -voulut jouir en particulier, dans ses terres, de -tout le pouvoir de son ordre. Quoique les justices -seigneuriales restreignissent, de jour en -jour, la juridiction des ducs et des comtes, et -diminuassent, par conséquent, les droits de leurs -gouvernemens, ils ne s’opposèrent pas aux progrès -de l’usurpation. Ils profitèrent eux-mêmes de -l’anarchie et de leur crédit, pour se faire de grandes -terres dont les droits les dédommageoient -de ce qu’ils perdoient en qualité de ducs et de -comtes; et il étoit naturel qu’ils sacrifiassent les -intérêts d’une dignité qui n’étoit pas héréditaire -<span class="pagenum" id="Page_195">195</span> -à ceux de leurs terres, qui étoient le patrimoine -de leurs enfans. Enfin, à la tête de ce gouvernement -monstrueux étoit un maire du palais, -comme premier magistrat, qui avoit soin que -toutes les lois fussent détruites et violées; et -que, sous le nom de coutumes, toutes les passions -et tous les caprices de la noblesse, des -évêques et des moines fussent respectés.</p> - -<p>Ces désordres étoient si agréables aux seigneurs, -qu’abandonnant leur fortune au zèle -que leur marquoient les maires, ils ne prirent -aucune précaution pour les empêcher d’abuser -de leur crédit: ces officiers ne tardèrent pas à -s’apercevoir de cette imprudence grossière. Après -avoir humilié les rois, ils formèrent le projet -d’asservir les grands. Jamais entreprise ne fut -moins hardie; ils pouvoient tout se promettre -du mépris où les lois étoient tombées, de la -tyrannie extrême que les seigneurs exerçoient -sur le peuple, de leur désunion, et sur-tout, -de l’ignorance où ils étoient de leurs intérêts. -Tandis que les grands croyoient l’autorité -royale anéantie sans retour, elle se trouvoit -déjà toute entière, sous un autre nom, entre -les mains des maires, qu’ils regardoient, par -habitude, comme les tuteurs de la liberté publique; -mais ces nouveaux rois, après avoir -affermi, avec art, leur autorité, ne tardèrent -<span class="pagenum" id="Page_196">196</span> -pas à vouloir en abuser, et firent bientôt éprouver -à la noblesse, qu’elle avoit un maître.</p> - -<p>La pesanteur du joug la tira, enfin, de son -erreur, mais en voulant essayer ses forces, elle -ne sentit que sa foiblesse. Les maires, en autorisant -toutes sortes de vexations, avoient affoibli -ou détruit les seigneurs qui leur étoient suspects, -et s’étoient faits des courtisans et des -<ins id="cor_32" title="fla teurs">flatteurs</ins>, personnages toujours prêts à servir -d’instrument à la tyrannie. Dans ce haut degré -de fortune, ils eurent la foiblesse d’envier aux -rois, leur pompe inutile et les vains respects -qu’on leur rendoit; ou plutôt, s’ils formèrent -le projet de les chasser de leur trône, pour s’y -placer, ce n’est pas qu’ils y gagnassent rien -personnellement, mais ils vouloient, selon les -apparences, affermir la fortune de leur maison: -la royauté étoit héréditaire, et la mairie n’étoit -qu’élective.</p> - -<p>A la mort de Sigebert II, qui portoit le nom -de roi, en Austrasie, Grimoald, son maire, fit -disparoître le légitime héritier, dont il publia la -mort, et mit la couronne sur la tête de son fils. -Soit qu’il eût des ennemis puissans, ou que les -Français, par une sorte de contradiction assez -ordinaire dans le cœur humain, conservassent -encore quelque reste d’attachement<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> pour la -postérité de Clovis qu’ils laissoient opprimer; -<span class="pagenum" id="Page_197">197</span> -soit par quelqu’autre motif dont le temps nous -a dérobé la connoissance, les Austrasiens se -soulevèrent contre leur maire, refusèrent de -reconnoître son fils, et demandèrent des secours -à Archambaud qui gouvernoit la Neustrie. Ce -maire assembla avec diligence une armée, et -eut la générosité de punir les usurpateurs, quoiqu’il -fût de l’intérêt de son ambition de les favoriser, -et que leur succès en Austrasie fût -devenu un titre pour lui en Neustrie. Childéric, -fils de Clovis II, succéda à Sigebert; et Pepin -de Heristal, qui fut élevé à la dignité de maire, -jeta les fondemens de la grandeur où son petit-fils -parvint.</p> - -<p>Pepin, aussi ambitieux que son prédécesseur -et ses collègues, mais sage et patient dans ses -entreprises, se fit une politique bien extraordinaire, -pour le siècle et la nation où il vivoit, et -dont il étoit impossible que les Français, toujours -aveugles dans leurs espérances, toujours -dupes des événemens présens, et toujours emportés -dans leur conduite, fussent capables de -démêler les ressorts. Pepin jugea que si les -premiers maires avoient pu se permettre les -plus grandes injustices, pour se rendre puissans, -il n’y avoit plus que la modération et la -justice qui pussent justifier leur ambition, et -affermir la haute fortune où il étoit élevé. Ce fut -<span class="pagenum" id="Page_198">198</span> -à force de prudence, de douceur, de courage -et de ménagemens, qu’il tenta de gagner le -clergé et la noblesse, qui, souffrant avec impatience, -le gouvernement injuste des maires, -auroient voulu rendre au prince l’autorité qu’il -avoit perdue.</p> - -<p>Rien n’est plus dangereux qu’un tyran qui a -quelques vertus, ou qui sait en emprunter le -masque: aussi, les Austrasiens tombèrent-ils -grossièrement dans le piége que Pepin leur avoit -tendu. Ils regardèrent comme solidement affermi, -un bonheur qu’ils ne devoient qu’aux qualités -personnelles de leur maire, et n’imaginèrent -pas qu’il pouvoit avoir un successeur -indigne de lui. Pepin eut un crédit sans bornes, -et quand Thieri III fut tiré du monastère de -Saint-Denis, pour succéder à ses frères Clotaire -et Childeric, il refusa de le reconnoître. Il ne -tenoit qu’à lui de se faire proclamer roi dans -un des trois royaumes que comprenoit la domination -française; mais il ne permit aux Français -Austrasiens, que de lui donner le titre de duc -dans leur royaume; et même, pour n’exciter aucune -envie, ou du moins ne s’exposer qu’à une -partie de ses traits, il voulut avoir un collègue.</p> - -<p>La conduite toute différente des maires de -Bourgogne et de Neustrie, annonçoit dans ces -deux royaumes une révolution prochaine. Leur -<span class="pagenum" id="Page_199">199</span> -tyrannie étoit telle, que les grands désespérant -de pouvoir défendre leur liberté, n’avoient plus -que le choix des plus extrêmes résolutions. Tous -les jours exposés à des injures et à des violences, -les uns étoient chassés de leurs terres, les autres -les abandonnoient pour prévenir l’oppression, -et tous cherchoient un asyle en Austrasie; où, -par leurs plaintes, ils fournirent à Pepin, un -prétexte de satisfaire son ambition, en feignant -de n’être que le vengeur des opprimés. Il assembla -une armée, qu’il fit marcher contre Bertaire, -qui se trouvoit à-la-fois maire de Bourgogne et -de Neustrie. Si ce tyran eût été vainqueur, les -Français auroient été traités comme les esclaves -les plus vils; ou du moins il ne leur restoit -d’autre ressource que ce désespoir subit et -violent, que le sentiment de la liberté excite -quelquefois dans un peuple qui n’est pas encore -accoutumé au joug, ni familiarisé avec les -affronts. Heureusement Bertaire fut défait, et il -périt dans la déroute de ses troupes.</p> - -<p>Pepin, qui s’étoit fait une habitude de sa -modération, ne sentit peut-être pas, dans le -moment qu’il en recueilloit le fruit, tout ce qu’il -pouvoit se promettre de sa victoire, de l’attachement -des Austrasiens, et de la reconnoissance -inconsidérée des Français de Bourgogne -et de Neustrie. Peut-être aussi jugea-t-il qu’il -<span class="pagenum" id="Page_200">200</span> -étoit égal pour ses intérêts que Thieri III fût -roi ou moine. L’ambition éclairée se contente de -l’autorité, et dédaigne des titres qui la rendent -presque toujours odieuse ou suspecte; Pepin -laissa à Thieri, son nom, ses palais et son oisiveté, -et ne prit pour lui que la mairie des deux -royaumes qu’il avoit délivrés de leur tyran.</p> - -<p>Il étoit en état, s’il eût aimé véritablement le -public, de corriger une partie des abus, et de -donner, enfin, une forme constante à un gouvernement, -dont toutes les parties avoient éprouvé -de continuelles révolutions. Pepin avoit des -lumières supérieures, on ne peut en douter; et -une longue suite de malheurs avoit appris aux -Français qu’on ne peut cesser d’être l’esclave des -passions des hommes, qu’en se soumettant à -l’autorité des lois. Mais on diroit que Pepin, -plus jaloux de commander arbitrairement, que -de mériter la gloire d’un législateur équitable, -voulût qu’il subsistât des désordres, dans la -vue, sans doute, de se rendre plus nécessaire, -et d’occuper continuellement les esprits de ses -entreprises. Il rendit une sorte de dignité aux -grands qui avoient perdu leur crédit en cessant -d’être unis. Il en convoqua, il est vrai, assez -souvent les assemblées, pour faire croire qu’il -en étoit autorisé, mais trop rarement pour qu’il -en fût gêné. Il gouverna avec un pouvoir absolu, -<span class="pagenum" id="Page_201">201</span> -qu’on ne lui contesta point, parce qu’il sut le -déguiser en politique, aussi adroit qu’ambitieux. -Il eut l’art, enfin, de se rendre tellement propre -l’autorité que les maires avoient usurpée, qu’il -accoutuma les Français à regarder le duché -d’Austrasie et les mairies de Bourgogne et de -Neustrie, comme une portion de son patrimoine -même; et sans le secours d’aucune loi, ses dignités -devinrent héréditaires dans sa famille.</p> - -<p>Tant de puissance devoit être le partage de -Charles-Martel; mais soit que Pepin voulût -punir, sur ce fils, les chagrins domestiques que -sa mère lui avoit causés, soit que cet homme, -qui gouvernoit arbitrairement les Français, fût -lui-même gouverné plus arbitrairement par sa -seconde femme, il revêtit de toutes ses dignités -son petit-fils Théodebald; de sorte qu’à la honte -de toute la nation, Dagobert III, encore enfant, -eut pour maire un autre enfant, qui étoit sous -la tutelle de Plectonde sa grand’mère et veuve -de Pepin.</p> - -<p>Cette régente se trouvoit dans la situation la -plus critique. L’élévation de son petit-fils étoit, -par sa bizarrerie même, une preuve certaine -qu’il n’y avoit ni principe, ni règle dans le gouvernement; -et que les seigneurs se conduisant -au hasard, ne savoient plus ce qu’ils pensoient -de la royauté, de la mairie, ni de leur propre -<span class="pagenum" id="Page_202">202</span> -état. Après toutes les révolutions que les Français -avoient éprouvées, rien ne devoit paroître -extraordinaire; mais au milieu des caprices de -la fortune, dont le royaume étoit le jouet, si on -pouvoit tout oser et tout entreprendre avec quelque -espérance de succès, on devoit craindre -aussi de trouver, à chaque pas, un écueil inconnu. -Ne pouvant se tracer un plan fixe et -suivi de conduite qui prévînt tous les dangers, -le gouvernement se voyoit réduit à changer la -politique, à mesure que les événemens changeroient, -et couroit, par conséquent, à sa perte. -Tout ce que put faire l’espèce de souveraine qui -gouvernoit à-la-fois, l’Austrasie, la Neustrie et -la Bourgogne, ce fut de faire arrêter Charles-Martel, -dont elle craignoit l’esprit hardi, ambitieux -et entreprenant; mais cette démarche ne -procura qu’un calme bien court. Il se préparoit -d’un autre côté, une révolution, et elle auroit -coûté une guerre cruelle aux Français, si -Plectonde avoit eu quelque demi-talent, pour -défendre la dignité de son petit-fils, qui fut -conférée à Rainfroi.</p> - -<p>Charles-Martel, cependant, eut le bonheur -de s’échapper de sa prison; et l’Austrasie, où il -se réfugia, le reconnut aussitôt pour son duc. -C’étoit un homme qui avoit toutes les qualités -de l’esprit, dans le degré le plus éminent; son -<span class="pagenum" id="Page_203">203</span> -ambition brillante, audacieuse et sans bornes, -ne craignoit aucun péril. Aussi dur et inflexible -envers ses ennemis, que généreux et prodigue -pour ses amis, il força tout le monde à rechercher -sa protection. Il crut que Rainfroi occupoit -une place qui lui appartenoit; il lui fit la guerre, -le défit, et prit, comme son père, le titre de -maire de Bourgogne et de Neustrie. Pepin avoit -été un tyran adroit et rusé; Charles Martel ne -voulut mériter que l’amitié de ses soldats, et se -fit craindre de tout le reste. Il traita les Français -avec une extrême dureté; il fit plus, il les méprisa. -Ne trouvant par-tout que des lois oubliées -ou violées, il mit à leur place, sa volonté. Sûr -d’être le maître, tant qu’il auroit une armée -affectionnée à son service, il l’enrichit, sans -scrupule, des dépouilles du clergé, que ses mauvaises -mœurs rendoient peu puissant, qui possédoit -la plus grande partie des richesses de -l’état, et qui fut alors traité comme les Gaulois -l’avoient été dans le temps de la conquête.</p> - -<p>Charles Martel n’ignoroit pas que les rois -Mérovingiens avoient d’abord dû leur fortune, -et ensuite, leur décadence à leurs bénéfices. Il -en créa de nouveaux, pour se rendre aussi puissant -qu’eux; mais il leur donna une forme toute -nouvelle, pour empêcher qu’ils ne causassent la -ruine de ses successeurs. Les dons que les fils -<span class="pagenum" id="Page_204">204</span> -de Clovis avoient faits de quelques portions de -leurs domaines, n’étoient que de purs dons, -qui n’imposoient aucun devoir particulier<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>, et -ne conféroient aucune qualité distinctive. Ceux -qui les recevoient, n’étant obligés qu’à une -reconnoissance générale et indéterminée, pouvoient -aisément n’en avoir aucune, tandis que -les bienfaiteurs en exigeoient une trop grande; -et de-là devoient naître des plaintes, des reproches, -des haines, des injustices et des révolutions.</p> - -<p>Les bénéfices de Charles Martel furent, au -contraire, ce qu’on appela depuis des fiefs, c’est-à-dire, -des dons faits, à la charge de rendre au -bienfaiteur, conjointement ou séparément, des -services<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> militaires et domestiques. Par cette -politique adroite, le maire s’acquit un empire -plus ferme sur les bénéficiers; et leurs devoirs -désignés les attachèrent plus étroitement à leur -maître. Cette dernière expression paroîtra peut-être -trop dure; c’est cependant l’expression -propre; puisque ces nouveaux bénéficiers furent -appelés du nom de vassaux, qui signifioit alors, -et qui signifia encore pendant long-temps, des -officiers domestiques.</p> - -<p>Charles Martel, toujours victorieux et sûr de -la fidélité de son armée, regarda les capitaines -qui le suivoient, comme le corps entier de la -<span class="pagenum" id="Page_205">205</span> -nation. Il méprisa trop les rois Dagobert, Childéric -et Thieri-de-Chelles, dont il avoit fait ses -premiers sujets, pour leur envier leur titre. A -la mort de ce dernier, il voulut que les Français -se passassent d’un roi, et en mourant il -n’appela pas les grands de la nation, mais ses<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> -vassaux, c’est-à-dire, les capitaines de ses -bandes et les officiers de son palais, pour être -témoins du partage qu’il fit entre ses fils Carloman -et Pepin, de toutes les provinces de la -domination française, qu’il regardoit comme sa -conquête et son patrimoine.</p> - -<p>Un gouvernement aussi long et aussi arbitraire -que celui de Charles Martel avoit effarouché -tous les esprits; et c’est sans doute pour -les calmer, que Pepin, moins hardi que Carloman, -qui gouverna l’Austrasie en son nom, -jusqu’au moment qu’il embrassa la vie monastique, -fit proclamer Childéric III, roi de Bourgogne -et de Neustrie; et cette vaine cérémonie -produisit l’effet que le maire en attendoit. -Parce qu’il n’avoit pas les vices de son père, -on crut qu’il auroit les vertus de son aïeul. -Le peuple qui, depuis long-temps, ne prenoit -aucun intérêt à la chose publique, parce qu’il -étoit trop éloigné de rien espérer de favorable, -crut, sur la parole de Pepin, qu’il alloit être -moins opprimé. La noblesse qui, en sentant sur -<span class="pagenum" id="Page_206">206</span> -elle, une main moins pesante que celle de -Charles Martel, auroit été capable de se soulever, -si Pepin ne l’eût flattée, ne fut qu’inquiète -et orgueilleuse. Les uns étoient las de la mairie, -dont les inconvéniens étoient présens, sans -savoir ce qu’il falloit substituer à sa place; les -autres regrettoient l’ancienne royauté, dont on -n’avoit presqu’aucun souvenir; et personne ne -songeoit que pour rétablir l’ordre, il falloit -qu’il n’y eût que les lois qui eussent un pouvoir -absolu.</p> - -<p>Le clergé occupé de la restitution des biens -qu’on lui avoit volés, rendoit la mémoire -de Charles Martel odieuse, et publioit sa -damnation, pour obliger son fils à réparer -ses injustices. Mais Pepin se bornoit à croire -qu’il lui suffisoit de désapprouver la conduite -de son père, pour n’être pas son complice. -Il étoit trop ambitieux et trop habile, pour ne -pas ménager les soldats de Charles Martel, -qui faisoient toute sa force, et qui, malgré -les exhortations et les menaces des évêques -et des moines, avoient pris le parti de ne -point abandonner leurs usurpations. Le clergé -voyant, enfin, que ses plaintes ne produisoient -aucun effet salutaire sur la conscience -endurcie des ravisseurs, se mit sous la protection -spéciale de Pepin, qui le flatta, -<span class="pagenum" id="Page_207">207</span> -le consola, et, en lui donnant des espérances -pour l’avenir, l’attacha à sa fortune.</p> - -<p>Tout préparoit une révolution dans le gouvernement; -les Français la désiroient, les uns, -parce qu’ils étoient attachés à Pepin, les autres, -par inconstance ou par lassitude de l’administration -présente, et le maire profita de cette disposition -des esprits, pour s’emparer de la couronne. -Mais il voulut la recevoir comme un don -de son peuple, et le peuple ne la donna qu’après -avoir consulté le pape Zacharie sur les droits -de Pepin et de Childéric. Le pontife, qui avoit -tout à redouter de l’un, et rien à craindre de -l’autre, décida que le maire pouvoit prendre le -titre de roi, puisqu’il en faisoit les fonctions; -et Childéric, dégradé par ce jugement, fut relégué -avec son fils, dans un cloître. Ainsi finirent -dans l’humiliation, les derniers princes d’une -maison, dont le chef avoit fondé l’empire des -Français dans les Gaules. Cette révolution ne -changea rien à l’autorité réelle de Pepin, ni au -sort de la nation; et la royauté, après avoir -éprouvé les disgraces les plus entières, se -trouva encore en possession de tous les droits -qu’elle avoit eus, avant le règne de Clotaire II.</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_208">208</div> - -<hr class="full" /> - -<h3>CHAPITRE VII.</h3> - -<p class="hang"><i>Pourquoi la nation française n’a pas été détruite -sous la régence des rois Mérovingiens.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">Pendant</span> que les princes Mérovingiens -regnèrent dans les Gaules, l’Europe fut accablée -du poids des barbares qui la déchiroient. -Ce que Tacite<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a> avoit prévu, arriva; la ruine -de l’Empire Romain avoit allumé des guerres -civiles entre toutes les nations, et les barbares, -avides de faire des conquêtes, mais gênés les -uns par les autres, ne pouvoient prendre une -assiette assurée dans le pays qu’ils avoient envahi. -Les révolutions se succédèrent rapidement; -des débris d’une puissance, il s’en formoit -plusieurs; et si quelqu’une d’entre elles -sembloit menacer les autres de les engloutir, -elle s’affoiblissoit par ses propres victoires, et -tomboit en décadence, dès qu’elle vouloit jouir -de ses avantages.</p> - -<p>Le royaume des Hérules, si fameux par la -fin d’Augustule et de l’Empire d’Occident, ne -subsista lui-même que quatorze ans, et fit -place à la monarchie des Ostrogoths, que -Théodoric fonda, et qui, bientôt après, fut -détruite par Narsez. L’histoire ne parle plus -des Huns, des Alains, des Suéves, etc. Les -<span class="pagenum" id="Page_209">209</span> -Vandales, qui ont traversé la Gaule et l’Espagne -en conquérans, établissent leur domination en -Afrique, et se voient enlever leur proie par -Bélisaire. Le royaume de Bourgogne devient -une province des Français. Les Lombards -fondent, l’épée à la main, un nouvel empire -en Italie, qui sera bientôt renversé par Charlemagne, -après avoir été menacé de sa ruine -par Pepin. Les Visigoths, chassés des terres -qu’ils occupoient dans les Gaules, voient -anéantir leur puissance en Espagne, par un -peuple sorti de l’Arabie, qui combattoit pour -conquérir des royaumes, et étendre sa religion. -Les Sarrasins, ambitieux et fanatiques, avoient -déjà changé la face de l’Asie et de l’Afrique, -et se répandant des Pyrénées dans les Gaules, -préparoient aux états des Mérovingiens, une -servitude aussi prompte que funeste, tandis -que la Germanie, si redoutable jusqu’alors, -et si féconde en soldats, menaçoit encore -tous ses voisins. Les Bavarois, les Allemands, -les Turingiens et les Saxons, surtout, -plus puissans que ne l’avoient été les -Français, sous le règne de Clovis, étoient -las d’habiter leurs forêts, et à l’exemple des -peuples qui les avoient précédés, ne méditoient -que des conquêtes. Chaque nation, -en un mot, se trouvoit dans un état de crise, -<span class="pagenum" id="Page_210">210</span> -et il sembloit qu’un peuple ne pût subsister -qu’en détruisant ses voisins.</p> - -<p>Par quelle cause la nation française est-elle -presque la seule qui n’ait pas subi le même sort -qu’éprouvèrent ces <ins id="cor_33" title="tributs">tribus</ins> de barbares qui -pénétrèrent dans les provinces de l’Empire -Romain? Dire qu’elle fut, ou plus brave, -ou plus sage, ce seroit lui donner un éloge -qu’elle ne mérite pas. On sait que tous les -peuples qui venoient de Germanie, avoient un -courage égal; et ce que j’ai dit du gouvernement -des Français, toujours conduits au hasard -par les événemens, doit faire juger qu’il étoit -bien difficile d’avoir plus de vices et moins de -prudence qu’eux. Les Français, en effet, ne -furent que plus heureux. Tout le malheur de -quelques peuples, fut de paroître les premiers -sur les terres de l’Empire. En subjuguant des -provinces où ils n’étoient connus que par la -terreur, que leurs courses et leurs ravages y -avoient répandue, ils y inspirèrent une haine -violente contre eux; de sorte que, se trouvant -entourés d’ennemis, au milieu de leurs conquêtes, -il leur fut d’autant moins facile d’y -affermir leur puissance, qu’ils laissoient -derrière eux, des peuples nombreux, à -qui ils avoient ouvert le chemin, que leur -exemple encourageoit, et qui étoient assez -<span class="pagenum" id="Page_211">211</span> -forts pour les chasser de leurs nouvelles -possessions.</p> - -<p>Quand les Français, au contraire, s’établirent -en deçà du Rhin, les Gaulois commençoient à -se familiariser avec les mœurs et les coutumes -Germaniques. Le temps leur avoit appris à -trouver, en quelque sorte, tolérable, ce qui -leur avoit d’abord paru monstrueux. Clovis et -ses sujets, quoique païens, étoient moins -odieux que les Bourguignons et les Visigoths, -qui avoient apporté les erreurs de l’arianisme -dans les Gaules. Les Français abjurèrent sans -peine, leur religion, pour prendre celle des -vaincus, qui les regardèrent alors comme les -protecteurs et les vengeurs de la foi.</p> - -<p>Clovis, en s’établissant tard dans les Gaules, -laissa derrière lui, des ennemis moins puissans -et moins nombreux. Les premiers barbares -étoient toujours allés en avant, sans -songer à se faire des établissemens solides, -parce qu’ils étoient poussés par d’autres barbares -qui marchoient à leur suite, et qu’ils -n’avoient à vaincre devant eux, que des -Romains consternés, et qui ne savoient pas -se défendre. Les Français, au contraire, -bornés dans les provinces méridionales et -occidentales des Gaules, par les Bourguignons, -les Visigoths et les Bretons, aux -<span class="pagenum" id="Page_212">212</span> -dépens de qui il étoit beaucoup plus difficile -de s’agrandir, conservèrent le pays qu’ils -possédoient en Germanie. Ils y portèrent -souvent la guerre, et, en soumettant les -Allemands, les Bavarois et les Frisons, qui -auroient pu les subjuguer, si on avoit négligé -de les contenir au-delà du Rhin, ils s’en -firent un rempart contre les autres peuples de -Germanie.</p> - -<p>Il est assez curieux d’observer que les vices -mêmes de la constitution des Français contribuèrent -au salut de leur empire. A ne -considérer que la différence qu’il y avoit entre -la férocité des Français et les mœurs plus -douces et plus humaines des Gaulois, il n’est -pas douteux que la conduite de la nation qui -rédigea les lois Saliques et Ripuaires, ne paroisse -d’abord moins sage que celle des Bourguignons -et des Visigoths, qui ne composèrent -qu’un même peuple avec les vaincus, en faisant -des lois<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> communes, générales et -impartiales, qui confondoient leurs droits. -Mais c’étoit prendre en partie les mœurs des -vaincus. Les Visigoths et les Bourguignons -pouvoient emprunter plusieurs choses utiles -des Gaulois, mais il leur étoit impossible de -les estimer assez, pour se mêler et se confondre -avec eux, sans qu’ils en fussent amollis, -<span class="pagenum" id="Page_213">213</span> -et sans perdre cette valeur, à laquelle ils -avoient dû leurs premiers avantages.</p> - -<p>Les Français, au contraire, en forçant leurs -sujets de renoncer aux lois romaines, pour -adopter les coutumes germaniques, s’ils vouloient -participer aux priviléges de la nation conquérante, -donnèrent aux Gaulois, les mœurs de -leurs vainqueurs. On vit disparoître des Gaules -cette paresse, ce découragement, cet affaissement -des esprits qui avoient été nécessaires aux -empereurs pour établir leur despotisme. Dans -les circonstances où se trouvoient alors les barbares, -un état devoit tirer bien moins d’avantages -d’un commencement de police qui auroit -été très-imparfait, que de cette férocité brutale -qui conservoit la fierté de la valeur germanique, -et préparoit les Gaulois à devenir des -soldats aguerris.</p> - -<p>Que les provinces de la domination française -n’eussent pas d’abord été partagées en autant -de royaumes qu’un roi laissoit de fils; que -ces partages, au lieu d’être enclavés les uns -dans les autres, et de donner souvent à deux -princes différens, une même<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> ville, eussent -été faits suivant les règles d’une sage politique; -les Français moins divisés entre eux par des -haines et des intérêts domestiques, auroient -commencé à être plus citoyens que soldats; et -<span class="pagenum" id="Page_214">214</span> -n’auroient pas, cependant, été assez bons -citoyens, pour mettre leur pays en sûreté contre -les étrangers. Que dans leurs guerres, ils eussent -cessé d’être des brigands, que tout ne fût pas -devenu la proie et le butin du vainqueur; ils se -seroient bientôt lassés de porter les armes, la -guerre ne leur eût paru qu’un métier dur et pénible, -il auroit fallu avoir une armée mercenaire, -la payer des impôts levés sur les peuples; -et les Français, amollis comme les Vandales, -les Visigoths, &c. n’auroient plus été en état -de contenir les Germains au-delà du Rhin, et -les Sarrasins au-delà des Pyrénées. Le génie -tout militaire que les Français répandirent dans -les Gaules, leur conserva leur conquête; il -les rendit plus forts que leurs ennemis, dont le -gouvernement n’étoit pas moins vicieux que -celui des rois Mérovingiens.</p> - -<p class="sep3 cent"><i>Fin du livre premier.</i></p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/im05.jpg" alt="" title="" width="380" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="npage" id="Page_215"> - -<hr class="hr2" /> - -<p class="cs20 cent esp"><span class="gesp">OBSERVATIONS<br /> -<span class="cs6">SUR</span></span><br /> -L’HISTOIRE DE FRANCE.</p> - -<hr class="hr1" /> - -<h2 class="rpw">LIVRE SECOND.</h2> - -<hr class="hr1" /> - -<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> - -<p class="hang"><i>Origine du sacre des rois de France.—Du gouvernement -et de la politique de Pepin.—Il -s’établit un nouvel ordre de succession au trône.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">Jusqu’a</span> Pepin, l’inauguration des rois de -France n’avoit été qu’une cérémonie purement -civile. Le prince, élevé sur un bouclier, -recevoit l’hommage de son armée, et étoit -ainsi revêtu de toute l’autorité de ses pères. -Pepin, pour rendre son couronnement plus -respectable aux yeux de ses sujets, y intéressa -la religion, et transporta chez les Français, -une coutume qui n’avoit été connue que chez -les Juifs. Sacré d’abord par Boniface, évêque -de Mayence, dont la sainteté étoit alors célèbre, -il fit réitérer cette cérémonie par le pape -Etienne III, qui vint implorer sa protection -contre les Lombards.</p> - -<p>Le pontife, qui sacra aussi les fils de Pepin, -ne manqua point de les appeler, ainsi que leur -<span class="pagenum" id="Page_216">216</span> -père, les oints du Seigneur. Il confondit toutes -les idées, et appliquant les principes du gouvernement -tout divin, dont les ressorts étoient -autant de miracles, au gouvernement des Français, -que Dieu abandonnoit au droit naturel et -commun à tous les hommes; Etienne compara -la dignité de Pepin à la royauté de David, qui -étoit une espèce de sacerdoce, et contre laquelle -les Juifs ne pouvoient attenter, sans -sacrilège. Les Français venoient d’élire Pepin -librement, et sans qu’aucun prophète l’eût -ordonné de la part de Dieu; le pontife leur dit -cependant, que ce prince ne tenoit sa couronne -que de Dieu seul, par l’intercession de -Saint Pierre et de Saint Paul, et les menaça -des censures de l’église, s’ils se départoient -jamais de la fidélité et de l’obéissance qu’ils -dévoient à Pepin et à sa postérité.</p> - -<p>Quoique les Français n’eussent osé dépouiller -les Mérovingiens, sans consulter le pape -Zacharie, et qu’ils ne fussent guères capables -de distinguer ce que Dieu fait par une volonté -expresse, par une révélation marquée, comme -dans le choix de Saül et de David, de ce qu’il -permet et autorise seulement, comme protecteur -général de l’ordre et des lois de la société; -Pepin craignit que ses nouveaux sujets ne le -détrônassent, s’il leur déplaisoit, ainsi qu’ils -<span class="pagenum" id="Page_217">217</span> -avoient détrôné Childéric, qui étoit aussi l’ouvrage -de Dieu. Il ne compta pas sur la protection -de Saint Pierre et de Saint Paul; et crut -que, s’il étoit malheureux, un nouveau Zacharie -pourroit faire changer de résolution aux -deux apôtres, et leur apprendre à céder à la -nécessité.</p> - -<p>Quelque violente passion que Pepin eût eue -de se faire roi, il comprit que le nouveau titre -dont il étoit décoré, pouvoit affermir la fortune -de sa famille, mais ne lui donnoit pas un pouvoir -plus étendu que la mairie, dont le nom -étoit odieux. Il ne se laissa point enivrer par la -faveur inconstante de sa nation; pour la conserver, -il voulut la mériter. Il falloit ne pas -effaroucher des esprits fiers et hardis, que les -dernières révolutions avoient rendus inquiets -et soupçonneux. Les seigneurs avoient acquis -le plus grand empire dans leurs terres, pendant -la régence des premiers maires du palais; et -après avoir éprouvé différentes vexations de la -part du gouvernement, ils étoient d’autant -plus jaloux de l’espèce de liberté qu’ils avoient -recouvrée à la mort de Charles Martel, que -commençant, à son exemple, à donner des -bénéfices<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> et se faire des vassaux, ils -avoient attaché à leurs intérêts toute la petite -noblesse, que les malheurs du gouvernement -<span class="pagenum" id="Page_218">218</span> -avoient ruinée. Pepin s’écarta donc plus que -jamais des principes despotiques de son père, -pour gouverner avec la même modération que -son aïeul. Il ne songea qu’à se rendre agréable -à sa nation, et à la distraire de ses divisions -intestines, en l’occupant au-dehors par de -grandes entreprises. Il convoqua souvent les -assemblées des évêques et des seigneurs, corrigea -les abus qu’on lui permit de corriger, respecta -ceux que la noblesse chérissoit, appliqua, -en un mot, plus de palliatifs que de vrais -remèdes, aux maux de l’état; et c’est de cette -circonspection, ordinaire dans un gouvernement -nouveau, que naquit une seconde nouveauté -chez les Français.</p> - -<p>Sous les premiers rois Mérovingiens, la couronne -fut, en quelque sorte, patrimoniale, puisque -le royaume se partagea, d’abord, en autant -de parties différentes, qu’un prince laissoit -d’enfans mâles. Les Français avoient apporté -cette coutume de Germanie; et c’est, sans -doute, ce qui les avoit divisés en plusieurs -tribus, que Clovis réunit. Soit que les Français -sentissent enfin, combien cet ordre de succession -les affoiblissoit, et que des partages toujours -nouveaux et arbitraires, n’étoient propres -qu’à causer des troubles domestiques; soit qu’il -faille, selon les apparences, l’attribuer à quelqu’événement, -<span class="pagenum" id="Page_219">219</span> -ou à quelqu’autre motif moins -sage, que nous ignorons, les idées changèrent, -à cet égard, après la mort de<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a> Caribert; et à la -place de ces royaumes de Metz, d’Orléans, de -Paris, de Soissons, tout le pays de la domination -française ne fut plus divisé qu’en trois parties, -connues sous les noms de royaumes d’Austrasie, -de Bourgogne et de Neustrie. Clotaire II, -qui les avoit réunis, conféra l’Austrasie à son -fils Dagobert; et l’exemple qu’il donna de retenir -la Neustrie et la Bourgogne, fut suivi par -ses successeurs, qui ne les séparèrent jamais. -Ne subsistant, en quelque sorte, que deux -royaumes, on oublia, peu à peu, que tout prince, -par le droit de sa naissance, devoit être roi; et -on ne fut point étonné que Thieri, le dernier -des trois fils de Clovis II, n’eût d’abord aucune -part à la succession de son père.</p> - -<p>Il n’en falloit pas davantage chez un peuple -à qui son indifférence pour les lois et son goût -pour les nouveautés, n’avoient laissé aucune -tenue dans le caractère, pour que les droits de -la naissance fussent peu respectés. On y eut -encore moins d’égard, après que l’Austrasie se -fut mise sous la régence d’un duc, et que les -maires, sans autre motif que leur intérêt particulier, -élevèrent les princes sur le trône, ou les -reléguèrent dans un cloître. Ce défaut de règle, -<span class="pagenum" id="Page_220">220</span> -en avilissant la race de Clovis, avoit, sans doute, -contribué à l’élévation de Pepin; mais il pouvoit -nuire à sa postérité. Ce prince ne s’en reposa -point sur le serment des Français, la cérémonie -du sacre, et les menaces du pape Etienne. Quand -il sentit approcher sa fin, il assembla les grands à -Saint Denis; et, en demandant leur<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> consentement, -pour partager ses états entre ses fils -Charles et Carloman, il sembla reconnoître -que la naissance ne conféroit point le droit de -régner. De ces exemples récens, joints au souvenir -des coutumes anciennes, il se forma un -nouvel ordre de succession: le trône fut héréditaire -dans la famille de Pepin, mais électif par -rapport aux princes de cette maison.</p> - - </div> - - <div class="npage" id="chap_2_2"> - -<hr class="full" /> - -<h3>CHAPITRE II.</h3> - -<p class="hang"><i>Règne de Charlemagne.—De la forme de gouvernement -établie par ce prince.—Réforme qu’il -fait dans l’état.—Ses lois, ses mœurs.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">Malgré</span> les précautions que Pepin avoit -prises pour assurer la tranquillité publique, sa -mort fut suivie de quelques divisions au sujet du -partage de son royaume entre Charles et Carloman. -Mais celui-ci ne survécut pas long-temps à -son père, et le premier se trouvant seul à la tête -de la nation française, fut en état de former et -<span class="pagenum" id="Page_221">221</span> -d’exécuter les grands projets qui ont fait de son -règne, le morceau le plus curieux, le plus intéressant -et le plus instructif de l’histoire moderne. -Du milieu de la barbarie où le royaume des Français -étoit plongé, on va voir sortir un prince à -la fois philosophe, législateur, patriote et conquérant. -Que ne peut-on retrancher de sa vie -quelques excès de cruauté où le porta un zèle -indiscret, pour étendre la religion, qu’il n’est -permis que de prêcher! Les mœurs publiques -étoient atroces. Les Français, dans leur ignorance -grossière, pensoient que Dieu avoit besoin -de leur épée, pour étendre son culte, comme -leur roi, pour agrandir son empire. Les évêques -eux-mêmes, éloignés du chemin que leur -avoient tracé les apôtres, sembloient avoir entièrement -oublié qu’ils vivoient sous la loi de -grâce, et que Dieu n’ordonnoit plus que les -Saxons fussent traités comme les Philistins et les -Amalécites. Tout autre prince, dans ces circonstances, -seroit excusable d’avoir pensé que la -violence peut être un instrument de la grâce, -mais on ne pardonne point à un aussi grand -homme que Charles, les erreurs de son siècle; -et à cette faute près, sa politique doit servir de -leçon aux rois qui règnent sur les peuples et -dans les temps les plus éclairés.</p> - -<p>Les Français étoient perdus, si Charles, que -<span class="pagenum" id="Page_222">222</span> -j’appellerai désormais Charlemagne, eût eu -moins de vertu que de génie. Les peuples également -opprimés par les seigneurs ecclésiastiques -et laïcs, les détestoient également. Le clergé, -dont les mœurs<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> scandalisoient tout le royaume, -auroit voulu écraser la noblesse, qui n’étoit -riche que de ses dépouilles; et la noblesse, pour -se débarrasser des plaintes injurieuses et éternelles -des évêques et des moines, vouloit achever -de les ruiner. Les révolutions qui avoient fait -oublier les lois, n’avoient pas même établi à leur -place des coutumes fixes et uniformes. On n’avoit -consulté que les conjonctures et les convenances, -pour agir; et on ne savoit encore obéir -que quand on étoit trop foible pour oser se révolter. -En un mot, tous les ordres de l’état, sans -patrie, sans se douter même qu’il y a un bien -public, et ennemis les uns des autres, étoient -dans cette situation déplorable que désire, que -cherche, que fait naître l’ambition d’un prince -assez peu instruit de ses intérêts, pour penser -que le comble du bonheur consiste à jouir d’un -pouvoir sans bornes.</p> - -<p>Charlemagne n’avoit qu’à ne pas s’opposer au -cours des événemens que devoient produire les -vices des Français, et la nation alloit se trouver -asservie au gouvernement le plus arbitraire. -C’eût été un jeu pour un génie aussi grand et -<span class="pagenum" id="Page_223">223</span> -aussi fécond en ressources que le sien, que de -tourner à son profit les divisions de ses sujets, -d’humilier les différens ordres de l’état, les uns -par les autres, et d’élever la prérogative royale -sur la ruine commune de leurs priviléges.</p> - -<p>Il n’est pas extrêmement difficile de remédier -aux maux d’un peuple dont le gouvernement -n’est pas altéré dans le principe fondamental de -l’obéissance et de la subordination: quand il subsiste -encore une puissance législative, ou qu’on -en reconnoît du moins la nécessité, les esprits -ont un point de réunion. Les désordres eux-mêmes, -deviennent autant de leçons utiles, et il suffit -alors de faire à propos quelques règlemens sages, -on y obéira. Mais quand les troubles de l’état portent -avec eux les simptômes d’une anarchie générale, -qu’importe de faire des lois, que le foible se -fait un art d’éluder, et le puissant, une gloire de -violer? Quelque salutaires qu’elles soient en elles-mêmes, -elles deviennent inutiles et augmentent -souvent la confusion. C’est à la source du mal -qu’il faut alors remonter; et avant que de recommander -des choses justes, il faut avoir mis le -citoyen dans la nécessité d’obéir.</p> - -<p>Bien des princes, en pareil cas, ont cru qu’ils -devoient se rendre tout-puissans pour donner de -la force aux lois, mais souvent en aigrissant les -esprits, ils n’ont éprouvé qu’une plus grande -<span class="pagenum" id="Page_224">224</span> -résistance. S’ils ont réussi, ils ont presque toujours -abruti leurs sujets par la crainte; ou s’ils -ont été assez éclairés, pour ne pas abuser du -pouvoir qu’ils ont acquis, ils l’ont laissé à des -successeurs indignes d’eux: et le bien passager -qu’ils ont produit contre les règles et par force, -est devenu l’instrument d’une longue calamité. -Charlemagne, dont les vues embrassoient également -l’avenir et le présent, ne voulut pas faire -le bonheur de ses contemporains, aux dépens -de la génération qui lui succéderoit: il apprit -aux Français à obéir aux lois, en les rendant -eux-mêmes leurs propres législateurs.</p> - -<p>Pepin avoit commencé la réforme, en se faisant -une règle de convoquer tous les ans, au -mois de mai, les évêques, les abbés et les chefs -de la noblesse, pour conférer sur la situation -et les besoins de l’état. Charlemagne perfectionna -cet établissement; il voulut que les -assemblées fussent convoquées deux<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> fois -l’an, au commencement de l’été et à la fin de -l’automne; et la première loi qu’on publia, fut -de s’y rendre avec exactitude. Ce prince ne crut -pas qu’il suffît d’y appeler les grands; quelqu’humilié -que fût le peuple depuis l’établissement -des seigneuries et d’une noblesse héréditaire, il -en connoissoit les droits imprescriptibles, et -avoit pour lui cette compassion mêlée de respect -<span class="pagenum" id="Page_225">225</span> -avec laquelle les hommes ordinaires voient -un prince fugitif et dépouillé de ses états. Ce -ne fut point seulement par esprit de justice qu’il -fit tous ses efforts pour lui faire restituer une -partie de sa première dignité; il savoit encore -que c’étoit le seul moyen de l’intéresser au bien -public, de rapprocher la noblesse et le clergé -du prince, et de les préparer sans effort à renoncer -à la tyrannie qu’ils affectoient et qui -faisoit le malheur du royaume. Enfin Charlemagne -fut assez heureux pour que les grands -consentissent à laisser entrer le peuple<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> dans -le champ de Mars, qui par-là redevint véritablement -l’assemblée de la nation.</p> - -<p>Tant que le champ de Mars avoit subsisté -sous les premiers successeurs de Clovis, tout -homme libre qui vivoit sous la loi salique ou -sous la loi ripuaire, avoit le privilége de s’y -rendre, et y occupoit une place. Mais depuis -que les Français possédoient un pays très-étendu, -et s’étoient extrêmement multipliés par -la naturalisation des étrangers, cette méthode -n’auroit plus été praticable; et pour prévenir -le trouble et la confusion d’une assemblée trop -nombreuse, Charlemagne établit à cet égard -un nouvel ordre. Il fut réglé que chaque comté -députeroit au champ de Mars douze représentans, -choisis dans la classe des rachinbourgs, ou, -<span class="pagenum" id="Page_226">226</span> -à leur défaut, parmi les citoyens les plus notables -de la Cité, et que les avoués des églises, -qui n’étoient encore alors que des hommes du -peuple, les accompagneroient.</p> - -<p>Je ne puis m’empêcher de copier Hincmar -en cet endroit. L’assemblée, dit-il, qui se tenoit -à la fin de l’automne, après que la campagne -étoit finie, n’étoit composée que des seigneurs<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> -les plus expérimentés dans les affaires. -Elle régloit les gratifications qui devoient -se distribuer; et jetant les yeux sur l’avenir, -préparoit les matières qui devoient faire l’objet -des délibérations dans l’assemblée suivante. On -y discutoit les intérêts du royaume relativement -aux puissances voisines; on revoyoit les traités; -on examinoit avec attention s’il étoit à propos -de les renouveler, ou s’il étoit plus avantageux -de donner de l’inquiétude à quelque voisin. -De-là on passoit à l’examen de l’intérieur de -l’état; on cherchoit la cause des abus présens, -et on travailloit à prévenir les maux dont on -pouvoit être menacé. Jamais le public n’étoit -instruit des vues, des débats, des projets, ni -des résolutions de cette assemblée. Un secret -inviolable empêchoit que les étrangers ne pussent -se précautionner contre les entreprises -dont ils étoient menacés, et que, dans l’intérieur -même du royaume, des mécontens ou -<span class="pagenum" id="Page_227">227</span> -des esprits jaloux et inquiets ne s’opposassent -par leurs intrigues au bien public.</p> - -<p>C’étoit l’assemblée générale du mois de Mai -suivant, composée des évêques, des abbés, des -comtes, des seigneurs et des députés du peuple, -qui recueilloit le fruit de cette première assemblée. -C’est là que se régloit l’état de tout le -royaume pour l’année courante; et ce qu’on y -avoit une fois arrêté, n’étoit jamais changé, à -moins de quelque événement imprévu, et qui, par -son importance, auroit intéressé le sort général -de la nation. Pendant que les trois ordres étoient -occupés à régler les affaires, Charlemagne qui, -par respect pour la liberté publique, n’assistoit -pas à leurs délibérations, mais qui en étoit -l’ame par le ministère de quelques prélats et de -quelques seigneurs bien intentionnés, auxquels -il avoit communiqué une partie de ses vues et -de ses lumières, recevoit les présens qu’on lui -apportoit, suivant l’usage ancien. Il saluoit les -grands, dit Hincmar, que je copie toujours, -conversoit avec ceux qu’il voyoit rarement, -témoignoit de la bonté aux vieillards, et étoit -gai et enjoué avec les jeunes gens.</p> - -<p>Quelquefois les trois chambres, séparées du -clergé, de la noblesse et du peuple se réunissoient, -soit pour se communiquer les règlemens -que chaque ordre avoit faits par rapport à sa -<span class="pagenum" id="Page_228">228</span> -police ou à ses intérêts particuliers, soit pour -discuter les affaires mixtes, c’est-à-dire, qui tenoient -à-la-fois au spirituel et au temporel, ou -qui, par leur nature, étoient relatives à deux -ou à tous les ordres de l’état. Le prince ne se rendoit -à l’assemblée que quand il y étoit appelé, -et c’étoit toujours pour y servir de médiateur, -lorsque les contestations étoient trop animées, -ou pour donner son consentement aux arrêtés -de l’assemblée. Alors il proposoit quelquefois -lui-même ce qu’il croyoit le plus avantageux à -l’état; et, avant que de se séparer, on portoit -enfin ces lois connues sous le nom de capitulaires, -qui, soit qu’elles fussent l’ouvrage de la -nation, soit qu’<ins id="cor_34" title="elles">elle</ins> les eût simplement adoptées, -conservèrent l’usage<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a> nouvellement -établi d’être publiées sous le nom du prince, -qui y prend le titre de législateur suprême.</p> - -<p>«Nous voulons, nous ordonnons, nous -commandons,» dit Charlemagne dans ses capitulaires; -mais ces expressions, qui ont fait croire -à plusieurs écrivains que la puissance législative -appartenoit toute entière au prince, ne présentoient -point alors à l’esprit les mêmes idées que -nous y avons attachées depuis; la forme seule du -gouvernement les modifioit, et la conduite même -de Charlemagne leur ôtoit cette âpreté despotique -dont il étoit ennemi, et qui eût blessé des -<span class="pagenum" id="Page_229">229</span> -oreilles libres. C’est ainsi que les trois colléges -de l’empire d’Allemagne ne sont point offensés -aujourd’hui de ces mêmes expressions, dont la -chancellerie impériale conserve l’usage, et ne se -doutent pas qu’elles puissent être un titre contre -la liberté Germanique. Charlemagne vouloit, -ordonnoit, commandoit, parce que la nation -avoit voulu, ordonné et commandé, et le -chargeoit de publier ses lois, de les observer et -d’en être le protecteur et le vengeur.</p> - -<p>Il n’est pas permis en effet de douter que la -puissance législative ne résidât dans le corps de -la nation. Charlemagne et Louis le Débonnaire<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a> -en avertissent eux-mêmes; et les capitulaires -disent positivement que la loi n’est -autre chose que la volonté de la nation publiée -sous le nom du prince. Si Charlemagne a le -privilége de faire des règlemens provisoires dans -les cas extraordinaires et urgens, sur lesquels -la loi n’a rien prononcé, on les distingue<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a> formellement -des lois, et ils n’en acquièrent la -force et l’autorité que quand le champ de Mai -les a adoptés. Tel est la doctrine qu’enseignent -par-tout les monumens les plus respectables de -notre histoire.</p> - -<p>Qu’on examine de près la conduite de Charlemagne, -et on le verra toujours scrupuleusement -attentif à respecter la liberté qu’il avoit -<span class="pagenum" id="Page_230">230</span> -rendue à sa nation, dans la vue d’y détruire -l’esprit de servitude et de tyrannie, de l’intéresser -au bien public et d’en faire l’instrument -des grandes choses qu’il méditoit. Il ne se crut -jamais exempt d’obéir au champ de Mai; il -observa toujours les lois, parce qu’elles servoient -de fondemens à sa grandeur, et pour -apprendre à ses sujets à les respecter.</p> - -<p>Si Tassilon, duc de Bavarois, est condamné -à mort par la nation, à cause de ses infidélités, -Charlemagne, qui est son parent, et qui, par son -humanité, vouloit gagner le cœur des peuples -tributaires des Français, ne lui accorde point -la vie de son autorité privée, il demande sa -grâce à l’assemblée, la sollicite, et l’obtient.<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> -Veut-il retenir à sa cour l’évêque Hildebold, -l’ecclésiastique qu’il jugeoit le plus propre à -remplir dans son palais l’emploi important -d’apocrisiaire, il s’adresse au pape pour faire -exempter ce prélat des canons qui ordonnent la -résidence, et à l’assemblée de la nation pour -l’affranchir de la loi qui défendoit aux évêques -d’être absens de leur diocèse pendant plus de -trois semaines de suite. Ce prince ne commande -jamais; il propose, il conseille, il insinue. «Je -vous envoie, écrit-il aux évêques assemblés, -des commissaires qui, en mon nom, concourront -avec vous à corriger les abus qui méritent -<span class="pagenum" id="Page_231">231</span> -d’être réformés. Je les ai chargés de vous communiquer -quelques projets de règlemens que je -crois nécessaires. Mais, de grâce, ne prenez -point en mauvaise part des conseils qui ne sont -que le fruit de mon zèle pour tout ce qui vous -touche. J’ai lu dans l’écriture que Josias, ce prince -recommandable par sa piété, ne négligeoit rien -pour établir le culte du vrai Dieu; et quoique -je sente combien je suis inférieur à ce saint roi, -je dois tâcher de suivre son exemple.»</p> - -<p>Les Français étoient encore aussi barbares, -mais plus vicieux que quand ils s’établirent dans -les Gaules. Accoutumés à se laisser conduire au -gré de leurs passions et des événemens, sans rien -prévoir ni rien craindre, ils ignoroient par où -devoit commencer la réforme, et par quels principes -il falloit procéder dans cette entreprise importante. -Les assemblées générales d’une nation -qui possède plusieurs grandes provinces, sont -peu propres à l’éclairer. On y voit tout nécessairement -d’une manière trop vague, trop confuse, -trop sommaire, trop indéterminée. Charlemagne -craignoit avec raison que les lois ne -fussent sans force à leur naissance même, ou ne -tombassent bientôt dans l’oubli, s’il ne mettoit -les Français dans la nécessité de connoître en -détail par eux-mêmes tous leurs besoins. Il -partagea donc tous les pays de sa domination -<span class="pagenum" id="Page_232">232</span> -en différens districts ou légations, dont chacun -contenoit plusieurs comtés, et renonçant à l’usage -ancien, il n’en confia point l’administration -à un duc. Il sentoit qu’un magistrat unique, -à la tête de chaque province, négligeroit ses -devoirs ou abuseroit de son autorité. Des officiers, -au nombre de trois ou quatre, choisis dans -l’ordre des prélats et de la noblesse, et qu’on -nomma envoyés royaux, furent chargés du gouvernement -de chaque légation, et obligés de la -visiter exactement de trois en trois mois.</p> - -<p>Outre les assises, qui ne regardoient que -l’administration de la justice entre les citoyens,<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a> -ces espèces de censeurs tenoient, tous les ans, -dans leur province, des états particuliers où les -évêques, les abbés, les comtes, les seigneurs, -les avoués des églises, les vicaires des comtés, -les centeniers et les rachinbourgs étoient obligés -de se trouver en personne, ou par leurs représentans, -si quelque cause légitime les retenoit -ailleurs. On traitoit dans ces assemblées de -toutes les affaires de la province; tous les objets -y étoient vus dans leur juste proportion; -on examinoit la conduite des magistrats et les -besoins des particuliers. Quelque loi avoit-elle -été violée ou négligée? on punissoit les coupables. -Les abus en naissant étoient réprimés, ou -du moins ils n’avoient jamais le temps d’acquérir -<span class="pagenum" id="Page_233">233</span> -assez de force pour lutter avec avantage contre -les lois. Les envoyés faisant le rapport au prince -et à l’assemblée générale, de tout ce qu’ils -avoient vu, l’attention publique, quelque vaste -que fût l’étendue de l’empire Français, se fixoit -en quelque sorte sur chacune de ses parties. -Rien n’étoit oublié, rien n’étoit négligé. La -nation entière avoit les yeux continuellement -ouverts sur chaque homme public. Les magistrats, -qu’on observoit, apprirent à se respecter -eux-mêmes. Les mœurs, sans lesquelles la liberté -dégénère toujours en une licence dangereuse, -se corrigèrent, et l’amour du bien public, -uni à la liberté, la rendit de jour en jour -plus agissante et plus salutaire.</p> - -<p>Le champ de Mai apprit à se défier de la prospérité, -à craindre pour l’avenir, à préparer des -obstacles aux abus, à remonter à la source du -mal, et fut en état de s’élever jusqu’aux principes -d’un bon gouvernement, ou du moins de -les connoître et de les saisir quand Charlemagne -les lui présentoit. De-là cet amour de la -patrie et de la gloire qui parut pour la première -fois chez les Français, et en fit une nation toute -nouvelle. A mesure que les différens ordres de -l’état, traitant ensemble par la médiation de -Charlemagne, se rapprochoient et oublioient -leurs anciennes inimitiés, ils sentoient accroître -<span class="pagenum" id="Page_234">234</span> -leur bonheur particulier et leur attachement -pour l’ordre. En divisant tout, dit un tyran, je me -rendrai tout-puissant. Soyez unis, disoit Charlemagne -à ses peuples, et nous serons tous heureux. -Agissant enfin avec ce zèle que donne la -liberté, et avec cette union qui multiplie les -forces, rien ne put résister aux Français. Ils -soumirent une partie de l’Espagne, l’Italie, -toutes ces vastes contrées qui s’étendent jusqu’à -la Vistule et à la mer Baltique; et la gloire du -nom Français, pareille à celle des anciens Romains, -passa jusqu’en Afrique et en Asie.</p> - -<p>Carloman, frère de Pepin et oncle de Charlemagne, -avoit tenté le grand ouvrage de la -réconciliation du clergé et de la noblesse, par -l’établissement des<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> précaires; c’est-à-dire, -qu’en considération des guerres étrangères dont -le royaume étoit menacé de tout côté, et des -dépenses extraordinaires des seigneurs, on régla -que les terres enlevées à l’église sous la -régence de Charles Martel, resteroient entre les -mains des ravisseurs, qui payeroient un cens -modique aux anciens propriétaires. Pour ne pas -ôter toute espérance aux ecclésiastiques, et leur -laisser cependant le temps de s’accoutumer peu -à peu à leurs pertes, on étoit convenu qu’ils -rentreroient en possession de leurs biens à la -mort des usufruitiers, à moins que les besoins de -<span class="pagenum" id="Page_235">235</span> -l’état n’obligeassent à continuer les précaires. -On avoit recommandé d’avoir surtout attention -que les églises et les monastères dépouillés ne -manquassent pas des choses nécessaires; et on -devoit même leur restituer sur le champ leurs terres, -s’ils ne pouvoient absolument s’en passer.</p> - -<p>Ce traité, dicté par la mauvaise foi, et fait -pour établir la paix, n’avoit été propre qu’à -perpétuer les divisions. Les ecclésiastiques prétendoient -être toujours dans le cas où la restitution -devoit avoir lieu, et les seigneurs vouloient -qu’il fût toujours de l’intérêt de l’état de -renouveler les précaires. Les monastères exposoient -leurs besoins, et la noblesse croyoit en -avoir de plus grands. Ces querelles éternelles, et -d’autant plus capables de produire d’extrêmes -désordres, que la forme du gouvernement donnoit -plus de chaleur et d’activité aux esprits, -furent enfin terminées par Charlemagne.</p> - -<p>On fit comprendre aux évêques et aux moines -qu’il n’étoit pas raisonnable que, sous prétexte -d’être les économes des pauvres, ils ruinassent -tous les citoyens, possédassent toutes les terres, -et vécussent dans un luxe condamné par -leurs maximes. On leur dit sans doute que Dieu -méprise les richesses, et n’estime dans les offrandes -que la pureté de cœur qui les accompagne -et les présente aux pieds des autels. La -<span class="pagenum" id="Page_236">236</span> -noblesse, persuadée de son côté que ses usurpations -avoient été injustes, quoique les gens d’église -fussent condamnables d’avoir abusé de la -piété du peuple pour se faire des domaines immenses, -pensa que le moyen le moins propre pour -légitimer ses nouvelles possessions, étoit d’aigrir -et d’irriter sans cesse le clergé, dont les plaintes -continuelles empêchoient qu’on ne pût enfin -lui opposer la loi de la prescription.</p> - -<p>On fit des sacrifices de part et d’autre. Les -anciens canons, au sujet de la liberté dans les -élections ecclésiastiques, furent remis en vigueur, -et Charlemagne renonça au privilége -qu’on avoit accordé à Clotaire II, de nommer<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a> -aux prélatures vacantes. On consola l’avarice -du clergé en flattant sa vanité; on le combla -d’honneurs, et on ne nomma aucune commission -des officiers appelés envoyés royaux, sans y -mettre à la tête un ou deux prélats. Par la célèbre -ordonnance de 615, dont j’ai déjà fait connoître -quelques articles, en parlant de la révolution -arrivée sous le règne de Clotaire II, les évêques -avoient simplement obtenu que le juge -séculier ne connoîtroit point des différens que -les clercs auroient entre eux en matière civile, et -qu’en matière criminelle il ne pourroit les juger, -à moins que le délit ne fût évidemment prouvé. -Dans ce cas-là même, lorsque l’action seroit intentée -<span class="pagenum" id="Page_237">237</span> -contre un prêtre ou un diacre, le procès -devoit être instruit selon les règles canoniques. -Les affaires entre les clercs et les laïcs devoient -encore être jugées par un tribunal mi-parti, -composé d’ecclésiastiques et de séculiers; et -toute la prérogative des affranchis, qui avoient -obtenu leur liberté par un acte passé dans l’église, -se bornoit à ne pouvoir être jugés par -le magistrat laïc, sans que l’évêque ou son délégué -fût présent au jugement.</p> - -<p>Ces bornes, dans lesquelles la juridiction -ecclésiastique étoit resserrée, furent levées. Les -clercs, dans aucune occasion, ne reconnurent -d’autre juge que leur évêque; et tout ce qui -étoit sous la protection particulière du clergé -jouit du même avantage. On ordonna que les -comtes, les juges subalternes et tout le peuple -obéiroient avec respect aux évêques. Les justices -temporelles ou seigneuriales, que les -églises possédoient dans leurs terres, n’eurent -pas une compétence moins étendue que celle -des autres seigneurs, et leurs juges condamnèrent -à mort. Enfin la loi mit spécialement -sous sa protection tous les biens et tous les -priviléges du clergé.</p> - -<p>Les seigneurs consentirent de contribuer aux -réparations des églises dont ils tenoient quelques -terres en forme de précaires, et de leur payer<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a> -<span class="pagenum" id="Page_238">238</span> -la dixme. Ils se départirent même de mille droits -onéreux auxquels ils avoient assujetti les prêtres -de la campagne, sous prétexte de la protection -qu’ils leur accordèrent dans les temps de désordre -où les seigneuries se formèrent. Cette générosité -piqua d’honneur les évêques. Au lieu de prétendre -encore que tous les biens que l’église -acquéroit par donation, par achat ou autrement, -dussent être affranchis des redevances et des -servitudes dont ils étoient grevés, ils se soumirent -raisonnablement à ne plus acquérir aucune -possession sans en acquitter les charges.</p> - -<p>Je ne mets pas au nombre des dédommagemens -que reçut le clergé le droit de lever la dixme sur -les fruits de la terre. Quoiqu’une foule de chrétiens, -se croyant liée par les lois des Juifs, regarda -dès-lors comme un devoir indispensable -d’offrir à Dieu la dixième partie de ses récoltes; -je crois que ces chrétiens, par leur libéralité, -faisoient un acte de piété, et n’acquittoient pas -encore une dette de citoyen. Charlemagne put -favoriser cette dévotion et en donner l’exemple; -mais on ne trouve, dans aucun de nos monumens, -qu’elle ait été convertie sous son règne -en tribut nécessaire. Si quelque loi eut parlé en -faveur du clergé, pourquoi ne se seroit-il pas -servi de cette autorité pour exiger la perception -d’un droit qu’il se contentoit de prêcher?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span> -On n’a recours à la fraude qu’au défaut d’un -titre solide; et les moines fabriquèrent grossièrement -une lettre de <ins id="cor_35" title="Jésus-Chrit">Jésus-Christ</ins> aux fidelles, par -laquelle le Sauveur menaçoit les payens, les sorciers -et ceux qui ne payent pas la dixme, de -frapper leurs champs de stérilité, de les accabler -d’infirmités, et d’envoyer dans leurs maisons des -serpens ailés, qui dévoreront le sein de leurs -femmes. Les ecclésiastiques firent même intervenir -le Diable en leur faveur; et, violant toute -règle de vraisemblance, le représentèrent dans -une assemblée générale de la nation, comme une -espèce de missionnaire et d’apôtre, qui prenoit -intérêt au salut des Français, qui étoit fâché de -les voir dans la route de la damnation, et tâchoit -chrétiennement de les rappeler à leur devoir par -des châtimens salutaires. Ouvrez enfin les yeux, -disoit le clergé, et renoncez à une avarice criminelle -qui vous jette dans la misère! C’est le -Diable lui-même qui a causé la dernière famine -dont vous vous plaignez. C’est lui-même qui a -dévoré les grains dans les épis. Il vous punit -de vos péchés, n’en doutez pas, puisqu’il l’a -déclaré lui-même avec des hurlemens affreux au -milieu des campagnes; sa rage ne s’appaisera -point; et il vous menace d’exercer encore le -même châtiment sur les chrétiens endurcis qui -refusent de payer la dixme.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_240">240</span> -Il étoit moins difficile de contenter le peuple: -accoutumé presque par-tout à être malheureux -et à ne point penser, il ne faut en -quelque sorte que lui donner de la pâture pour -l’intéresser au bien public. Il avoit été traité -avec tant d’inhumanité depuis l’établissement -des seigneuries et la ruine de l’ancien gouvernement, -qu’ayant perdu toute idée de sa dignité -et de ses droits, et ne se croyant destiné -qu’à servir les passions des grands, il étoit disposé -à recevoir, comme une grâce, tout le mal -qu’on voudroit ne lui pas faire. Charlemagne -donna l’exemple, et renonçant à tous les droits -établis par la tyrannie des maires, il ne voulut -jouir que de ceux qu’un usage immémorial -avoit<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a> légitimés. Les grands, à leur tour, -commencèrent à avoir honte de leurs injustices -et de leurs violences, et la loi vint au secours -du peuple opprimé.</p> - -<p>On restreignit les charges, les travaux, les -corvées que les seigneurs exigeoient des hommes -de leurs terres. On pourvut à l’avenir, en ordonnant -que l’autorité des coutumes, jusqu’alors -trop étendue, toujours équivoque, souvent fondée -sur un seul exemple, et par conséquent toujours -tyrannique, seroit subordonnée au pouvoir -des lois. S’il ne fut pas possible d’anéantir -tous les péages, ni toutes ces espèces de -<span class="pagenum" id="Page_241">241</span> -douane que la force avoit établis, et qui gênoient -prodigieusement le commerce des villes -et de la campagne, on y mit du moins de l’ordre. -Les plus récens de ces droits furent abolis, de -même que ceux dont le public étoit foule sans -en retirer aucun avantage. La perception du -droit supposa dans le seigneur le devoir de réparer -et d’entretenir les chemins et les ponts. On -fut libre de faire prendre à ses denrées la route -qu’on voulut; et le particulier qui ne les transportoit -pas pour les vendre, ne fut sujet à aucune -taxe.</p> - -<p>L’iniquité des comtes, des seigneurs et des -autres magistrats subalternes dans l’administration -de la justice, étoit devenue un fléau d’autant -plus redoutable pour le peuple, que leur tyrannie -s’exerçoit à l’ombre et par le secours des -lois. Soit qu’ils refusassent de juger, ou jugeassent -mal, les opprimés étoient obligés de souffrir -ces injustices; il étoit trop difficile et trop dispendieux -de se pourvoir en déni de justice, ou -en cassation par-devant le tribunal du prince. -Si on y portoit enfin ses plaintes, on n’y trouvoit -pour juges que des courtisans corrompus, prêts -également à refuser ou à vendre la justice, et -toujours disposés, par leur propre intérêt, à -condamner les plus foibles. Les assises, que les -envoyés royaux tenoient quatre fois par an dans -<span class="pagenum" id="Page_242">242</span> -leurs légations, remédièrent à la plupart de ces -abus. La conduite des juges fut éclairée; ils -furent obligés d’obéir aux lois, dont ils ne -furent plus que les organes. Cette cour suprême -du roi, où il étoit presqu’impossible de parvenir, -fut à-la-fois présente dans chaque province; -et la foiblesse du peuple y trouva un asyle -toujours ouvert contre la puissance des grands.</p> - -<p>Tandis que les envoyés royaux rétablissoient -ou maintenoient l’ordre dans les tribunaux subalternes, -Charlemagne s’honoroit autant de la -qualité de premier juge de la nation, que de -celle de général. On peut voir dans Hincmar -avec quelle sagesse ce prince rendoit lui-même -la justice dans son palais. Quelque nombreuses -et importantes que fussent ses occupations, on -ne portoit point d’affaire difficile à sa cour, qu’il -n’en prît connoissance<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a> par lui-même. Ce -n’étoient que les procès ordinaires et d’une -discussion aisée qu’il abandonnoit à l’apocrisiaire -et au comte du palais, qui présidoient -sous lui son tribunal, l’un pour juger les affaires -des ecclésiastiques, et l’autre celles des laïcs.</p> - -<p>Le moyen le plus efficace pour mettre le -peuple en état de subsister aisément, étoit de -remédier aux abus qui s’étoient introduits dans -le service militaire, et qui ruinoient successivement -une partie considérable des citoyens. -<span class="pagenum" id="Page_243">243</span> -Tout homme libre, ainsi que je l’ai déjà fait -remarquer, étoit soldat, et quand son canton -étoit commandé pour la guerre, il devoit marcher -à ses dépens<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a> sous les ordres de son comte -ou de son seigneur. Cependant, n’étant pas raisonnable -de dégarnir un pays de tous ses habitans, -à l’exception des serfs chargés de la culture -des terres, et plusieurs citoyens devant -même avoir des raisons pour se faire dispenser -du service dans de certaines circonstances, les -comtes et les seigneurs commettoient les injustices -les plus criantes, sous pretexte d’établir à -cet égard un ordre avantageux. Ils s’étoient attribué -le pouvoir de désigner arbitrairement, -avant l’ouverture de chaque campagne, ceux -qui serviroient, et ceux qui resteroient dans le -sein de leur famille. Dès-lors les plus riches citoyens -s’étoient exemptés du service, en achetant -la faveur de leur comte ou de leur seigneur; -mais ils furent les premiers punis de l’injustice -qu’on leur avoit chèrement vendue. Il fallut -permettre à des soldats qui n’avoient rien et -que l’état ne payoit pas, de commencer par piller -leur canton, pour avoir de quoi fournir aux frais -de la campagne. Des hommes ramassés dans la -lie de la nation, incapables d’agir par amour de -la gloire, et qui, sans fortune particulière, ne -prenoient aucun intérêt à la fortune publique, -<span class="pagenum" id="Page_244">244</span> -ravageoient tout sur leur passage, et étoient -chargés de butin avant que d’avoir joint les -ennemis.</p> - -<p>Charlemagne fit régler par l’assemblée de la -nation, qu’il faudroit au moins posséder trois -manoirs<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a> de terre, c’est-à-dire, trente-six -de nos arpens, pour être obligé de faire la guerre -en personne et à ses frais. N’avoit-t-on que deux -manoirs? on se joignoit à un citoyen qui n’en -possédoit qu’un, et celui des deux qui paroissoit -le plus propre à supporter les fatigues de la -guerre, marchoit, et son compagnon contribuoit -à sa dépense pour un ou deux troisièmes, suivant -qu’il étoit possesseur d’un ou de deux -manoirs. Trois hommes qui ne jouissoient -chacun que d’un manoir, s’associoient de même; -et les deux qui ne faisoient pas le service personnellement, -contribuoient chacun pour un -tiers à la dépense de l’autre. Six hommes dont -chacun n’avoit qu’un demi-manoir, ne fournissoient -à l’état qu’un soldat, en suivant la -même cotisation; et avec une moindre possession, -on fut exempt de tout service et de -toute charge militaire.</p> - -<p>Bien loin de continuer à faire un commerce -de leur pouvoir, les comtes et les seigneurs, -assujettis à une loi<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>, qui marquoit en détail -tous les cas d’exemption de service, furent eux-mêmes -<span class="pagenum" id="Page_245">245</span> -condamnés à payer l’amende pour les -citoyens auxquels ils auroient accordé injustement -une dispense d’aller à la guerre. Les campagnes -ne furent ni pillées, ni dévastées. Les -citoyens riches ne furent plus des hommes oisifs -à qui la paix devoit ôter toute habitude de courage. -La qualité de soldat redevint un titre honorable, -et les armées, qu’il fut aisé de plier à -une sage discipline, protégèrent la nation sans -lui faire jamais aucun tort, et ne furent redoutables -qu’aux ennemis.</p> - -<p>Les Français étonnés, comprirent par leur -propre expérience qu’une classe de citoyens -pouvoit être heureuse sans opprimer les autres. -C’est par ce sage gouvernement, dont je n’ai -développé que les principes généraux, que -Charlemagne retira en quelque sorte sa nation -du chaos où elle se trouvoit. Aux lois, il joignit -son exemple, peut-être encore plus efficace. -Qu’on voie dans Hincmar le tableau qu’il nous -a laissé de l’ordre admirable qui régnoit dans le -palais. Charlemagne ne vouloit pas avoir pour -officiers ou pour ministres des courtisans, mais -des hommes qui aimassent la vérité et l’état, -qui fussent connus par leur expérience, leur -discrétion, leur exactitude, leur sobriété, et -assez fermes dans la pratique de leur devoir, -non-seulement pour être inaccessibles aux -<span class="pagenum" id="Page_246">246</span> -présens, mais pour ne pouvoir pas même être -éblouis, et trompés par la flatterie, l’amitié et -les liaisons du sang.</p> - -<p>Croira-t-on que je parle de la cour d’un roi, -si je dis que les officiers du palais étoient chargés -d’aider de leurs conseils les malheureux qui -venoient y chercher du secours contre la misère, -l’oppression et la calomnie, ou ceux qui -s’étant acquittés de leurs devoirs avec distinction, -avoient été oubliés dans la distribution des -récompenses? Il étoit ordonné à chaque officier -de pourvoir à leurs besoins, de faire passer -leurs requêtes jusqu’au prince, et de se rendre -leur solliciteur. Qu’il est beau de voir les vertus -les plus précieuses à l’humanité, devenir les -fonctions ordinaires d’une charge; et, par une -espèce de prodige, les courtisans changés en -instrumens du bien public, et en ministre de -la bienfaisance du prince!</p> - -<p>La cour, loin d’être alors un écueil pour la -vertu qui y seroit arrivée, étoit une école où -les Français apprenoient à connoître le prix de -l’honneur, de la justice et de la générosité. -N’en doutons pas, car l’auguste simplicité du -prince faisoit ignorer aux courtisans tous ces -besoins superflus et ridicules, qui en les appauvrissant -dans le sein de l’abondance, n’en font -presque toujours que des esclaves prostitués à -<span class="pagenum" id="Page_247">247</span> -la fortune. La magnificence, le luxe, la pompe, -la prodigalité des cours détruisent les mœurs -publiques; ce sont autant de preuves certaines -de la misère des peuples, et d’avant-coureurs -de la décadence des empires.</p> - -<p>Que c’est un spectacle agréable pour qui connoît -les devoirs de la société, d’examiner le ménage -de Charlemagne! Sa femme, impératrice et -reine de presque toute l’Europe, comme une -simple mère de famille, avoit soin des meubles -du palais et de la garderobe de son mari, payoit -les gages des officiers, régloit les dépenses de -la bouche et des écuries, et faisoit à temps les -provisions nécessaires à sa maison. De son côté, -Charlemagne, vainqueur des Saxons et des Lombards, -craint des empereurs de Constantinople, -et respecté des Sarrasins en Asie et en Afrique, -gouvernoit ses domaines avec autant de prudence -que l’état, veilloit avec économie à ce -qu’ils fussent cultivés avec soin, et ordonnoit de -vendre les légumes qu’il ne pouvait consommer.</p> - -<p>Ce seroit entreprendre un grand ouvrage, que -de vouloir faire connoître en détail toute la législation -de ce prince. Ses capitulaires embrassent -à-la-fois toutes les parties relatives au bien -de la société. Si quelques articles nous en paroissent -aujourd’hui puérils, ne nous hâtons pas -témérairement de les condamner; on les admireroit -<span class="pagenum" id="Page_248">248</span> -sans doute en considérant l’ensemble de -toute la grande machine dont ils faisoient partie. -Si d’autres nous paroissent, et sont en effet -barbares, concluons-en seulement que les Français, -à peine délivrés des désordres qui avoient -ruiné la famille de Clovis, formoient encore -un <ins id="cor_36" title="peuble">peuple</ins> grossier, qui ne pouvoit ouvrir les -yeux qu’à quelques vérités.</p> - -<p>Les hommes ne changent pas d’idées en un -jour; plus nos préjugés sont bizarres et absurdes, -plus ils ont de force contre notre raison. -Les passions ont leur habitude, qu’on ne détruit -que très-lentement. Les progrès vers le bien -doivent être souvent interrompus. Si Charlemagne -eût voulu arracher brusquement les -Français à leurs habitudes et à leurs préjugés, -il n’eût fait que les révolter au lieu de les éclairer. -Il ne s’agissoit pas de leur donner des lois -parfaites en elles-mêmes, mais les meilleures -qu’ils pussent exécuter. Voilà le chef-d’œuvre -de la raison humaine, quand de la théorie elle -passe à la pratique. Il faut louer dans le législateur -des Français jusqu’aux efforts qu’il fit -pour se rabaisser jusqu’à eux, et n’être sage -qu’autant qu’il le falloit pour être utile.</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_249">249</div> - -<hr class="full" /> - -<h3>CHAPITRE III.</h3> - -<p class="hang"><i>Réflexions sur le gouvernement établi par Charlemagne.—Des -principes de décadence qu’il -portoit en lui-même.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">Charlemagne</span> n’avoit fait que ramener les -Français aux anciens principes du gouvernement -que leurs pères avoient apportés de Germanie; -et, s’il eût succédé à Clovis, il lui auroit été -facile de les fixer et d’en prévenir la décadence, -en établissant de sages proportions entre les -différens ordres de l’état. Il auroit empêché que -ses sujets n’usurpassent des droits qui devoient -les diviser; et tous, aussi unis par l’amour de -la liberté qu’ils devinrent ennemis par les injures -qu’ils se firent et les prétentions qu’ils formèrent, -auroient travaillé de concert à faire <ins id="cor_37" title="les">le</ins> -bien général. Mais quand ce prince monta sur -le trône, il ne trouva, comme on l’a vu, que -des citoyens pleins de haine et de mépris les -uns pour les autres et qui n’étoient occupés -que de leurs avantages particuliers. La noblesse -croyoit que tout devoit lui appartenir; avec le -même projet d’<ins id="cor_38" title="acroître">accroître</ins> ses biens, le clergé aspiroit -à tenir seul les rênes du gouvernement; -le peuple opprimé ne pouvoit point avoir de -<span class="pagenum" id="Page_250">250</span> -patrie; et ces trois ordres, par la nature même -de leur constitution actuelle, étoient, en un mot, -incapables de se rapprocher, de se confondre, -de consentir à n’avoir que les mêmes intérêts, -et de former un seul corps.</p> - -<p>Dans les circonstances même les plus favorables, -les lois d’un gouvernement libre ne s’affermissent -qu’avec une extrême difficulté; parce -que la liberté, rendant les esprits plus fiers, plus -courageux, plus entreprenans, excite toujours -quelques orages dans le pays où elle s’établit. -Il ne suffit pas d’ordonner à un peuple d’être -libre, pour qu’il le soit; il ne suffit pas de -porter des lois, il faut changer dans les citoyens -la manière de voir, de sentir et de penser, ou -leurs anciens préjugés triompheront de la sagesse -des magistrats. Si quelques législateurs ont réussi -à affermir un gouvernement libre en même temps -qu’ils l’ont établi, ils ne donnoient sans doute -des lois qu’à une poignée d’hommes renfermée -dans une même ville; et Charlemagne gouvernoit -une nation nombreuse, répandue dans toute -l’étendue des Gaules, dans quelques provinces -de Germanie, mêlée même avec plusieurs peuples -qui avoient leurs coutumes particulières.</p> - -<p>Charlemagne ne se flatta pas de porter à sa -perfection l’ouvrage dont il jetoit les fondemens. -En partageant l’autorité, en associant tous les -<span class="pagenum" id="Page_251">251</span> -citoyens au gouvernement, il ne voulut que les -distraire de leurs intérêts personnels. Il espéra -que la rivalité du clergé, de la noblesse et du -peuple les forceroit d’abord à observer mutuellement, -qu’ils s’imposeroient, se tiendroient en -équilibre; que chaque ordre, gêné par les deux -autres, apprendroit peu à peu à les craindre et -les respecter; et que tous s’accoutumant enfin à -avoir moins d’ambition, quelques idées communes -sur le bien public les prépareroient à y -travailler de concert. Pour que ce nouveau gouvernement -pût s’affermir, il falloit que les Français -en prissent l’esprit; et ce fut l’objet de la -politique de Charlemagne pendant tout son -règne. Tandis qu’il tendoit une main secourable -au peuple, pour le tenir au-dessus de l’oppression -et lui rendre quelque courage et ses droits, -il appesentissoit l’autre sur les grands, pour -les empêcher de s’élever trop haut, et leur apprendre -qu’ils n’étoient placés au-dessus du -peuple, qu’ils méprisoient, que pour être les -artisans<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a> de son bonheur.</p> - -<p>Mais cet édifice devoit s’écrouler, si Charlemagne, -qui étoit l’ame des Français sans le paroître, -n’avoit pas un successeur capable d’en -soutenir la masse. Son règne, quoique long, -ne l’avoit pas été assez pour changer les préjugés -et les passions de ses sujets, et son gouvernement, -<span class="pagenum" id="Page_252">252</span> -qui n’avoit pas encore pris une certaine -consistance, devoit être détruit, si les -rênes en étoient confiées à des mains ignorantes.</p> - -<p>Dès que le peuple seroit privé de l’appui qui -le soutenoit, il devoit retomber dans son néant: -l’habitude ne lui avoit pas assez fait connoître -ses forces. Les anciennes prérogatives du prince -et des seigneurs n’étoient pas oubliées, et les -nouvelles n’étoient pas marquées d’une manière -assez fixe et assez constante, pour qu’ils ne -cherchassent pas encore à les étendre. L’ambition -assoupie devoit se réveiller; et les grands, -trop puissans pour ne pas écraser le peuple -que le prince cesseroit de protéger, devoient -bientôt troubler l’état; si le prince de son côté -étoit ambitieux, il lui restoit assez d’autorité -pour reprendre celle que Charlemagne avoit -restituée à la nation.</p> - -<p>Le champ de Mai possédoit, il est vrai, la -puissance législative; mais, si on y fait bien -attention, ce n’étoit en quelque sorte que d’une -manière précaire; parce que l’extrême ignorance -et les vices des Français n’avoient pas -permis à Charlemagne de se désaisir de quelques -parties de la puissance exécutrice. Celles qu’il -n’auroit pas retenues entre ses mains auroient -été mal administrées, et seroient devenues un -obstacle à ses desseins. Pour prévenir cet inconvénient, -<span class="pagenum" id="Page_253">253</span> -qui l’auroit empêché d’établir les -principes de son gouvernement, il y laissoit -un défaut qui pouvoit les renverser sous un -prince moins sage que lui.</p> - -<p>En effet, pour peu qu’on soit instruit des -causes qui, dans tous les temps et dans tous -les pays libres ont occasionné des désordres et -des révolutions, on jugera sans peine que rien -n’est plus dangereux que de confier à la même -personne l’exécution des lois dans toutes les -branches différentes de la société. Il n’est pas -possible que cette masse énorme d’autorité ne -donne enfin au simple protecteur des lois le -droit de les éluder, de les violer et d’en faire -à son gré de nouvelles. Il acquerra une considération -qui insensiblement le fera regarder comme -un maître. D’ailleurs, la puissance législative -ne pouvant pas faire des lois qui aient tout -prévu, il faut nécessairement qu’elle voie languir -une foule d’affaires, multiplier les abus, et -perdre les conjonctures les plus favorables pour -agir; ou qu’elle abandonne à la puissance exécutrice -le privilége de donner des ordres particuliers -et de faire des réglemens provisoires.</p> - -<p>Charlemagne ne se servit jamais de ce pouvoir -que pour le bien de la nation. Mais une pareille -prérogative pouvoit devenir d’autant plus dangereuse -entre les mains de son successeur, qu’il -<span class="pagenum" id="Page_254">254</span> -seroit assez riche pour se faire des créatures, et -<ins id="cor_39" title="semparer">s’emparer</ins> de toute l’autorité que les fils de Clovis -avoient possédée. Sans parler des bénéfices de -Charles Martel, qui étoient devenus le patrimoine -de la couronne depuis l’élévation de Pepin -au trône, les conquêtes de Charlemagne avoient -prodigieusement augmenté ses domaines, et -comme ce prince, pour gagner les grands et les -engager à concourir avec lui au bien public, étoit -obligé de se les attacher par des bienfaits toujours -nouveaux, il avoit converti une grande -partie de ses nouvelles possessions en bénéfices.</p> - -<p>Il est vrai qu’il les conféroit à vie<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>, et que -n’ayant pas laissé à ses successeurs le droit de -les reprendre arbitrairement, les abus devoient -être moins considérables qu’ils ne l’avoient été -sous les Mérovingiens; cependant, si le prince -n’a pas l’ame assez grande pour résister à ce -charme secret qui porte les hommes à étendre -encore leur pouvoir, quand ils en sont même -embarrassés; si ces bénéfices, au lieu d’être la -récompense du mérite, deviennent au contraire -un moyen de séduire, et une monnoie pour -acheter des flatteurs, les rois Carlovingiens -seront bientôt entourés de courtisans intéressés -à les corrompre. Les ordres particuliers du -prince apprendront qu’un citoyen peut avoir -un autre protecteur que la loi<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>, et une autre -<span class="pagenum" id="Page_255">255</span> -sauvegarde que son innocence. On mettra les -réglemens provisoires à la place des lois impartiales -et souvent trop gênantes. Le champ de -Mai ne présentera qu’une vaine cérémonie; et -les fils d’un prince, qui ne vouloit que publier -et protéger la loi, seront bientôt regardés comme -les législateurs.</p> - -<p>On dira peut-être que Charlemagne auroit -prévenu ces malheurs et affermi la puissance du -champ de Mai, en ne laissant pas à ses bénéfices -la même forme que son aïeul, Charles Martel, -avoit donnée aux siens; mais quand ce prince -se seroit dépouillé du droit de conférer en bénéfices -les terres de son domaine dont il pouvoit -se passer, et l’auroit abandonné au champ de -Mai, de même que la prérogative de disposer -des comtés et des autres magistratures, il ne -faut point penser que ces grâces, qui servirent -entre les mains du prince à ruiner le gouvernement, -eussent contribué à rendre plus solide -l’autorité du champ de Mai, qui en auroit été le -dispensateur, ni que les serviteurs du prince -fussent devenus les serviteurs de l’état.</p> - -<p>Dans cette supposition, ce n’eût pas été la -trop grande puissance des Carlovingiens qui -auroit anéanti celle du champ de Mai, mais -leur trop grande foiblesse. Charlemagne, qui -n’auroit eu aucun bienfait à répandre, n’auroit -<span class="pagenum" id="Page_256">256</span> -pas paru à sa nation aussi grand qu’il l’étoit: -qu’on n’oublie pas que les Français étoient encore -trop barbares pour le connoître et lui rendre -justice. Ses réformes et ses lois n’auroient -paru qu’une contrainte gênante et inutile, à laquelle -on ne se seroit pas soumis. Mille cabales -formées pour distribuer et obtenir les récompenses -de l’état, n’auroient fait du champ de -Mai qu’une cohue où l’intrigue auroit dominé, -tel eût été vraisemblablement le sort de la -nation française sous Charlemagne même, à -quels désordres n’auroit-elle pas été exposée -sous des princes moins habiles que lui?</p> - -<p>Une nouvelle cause de la décadence prochaine -du gouvernement, c’est que l’assemblée du -champ de Mai n’étoit astreinte à aucune forme -fixe et constante dans la manière de délibérer et -procéder à l’établissement des lois. Autant -qu’on peut le conjecturer à l’aide de nos anciens -monumens, souvent elle prévenoit le prince, et -le prioit de mettre le sceau royal aux règlemens -qu’elle avoit dressés. Quelquefois le prince proposoit -lui-même une loi, et requéroit la nation -d’y donner son consentement. Tantôt les trois -ordres de l’état dressoient leurs articles à part, -et tantôt ils se réunissoient pour ne faire qu’une -seule ordonnance. Il ne paroît pas qu’il y eût -des termes prescrits pour délibérer à plusieurs -<span class="pagenum" id="Page_257">257</span> -reprises sur un même objet. Quelques lois ne -furent portées qu’après plusieurs longs débats, -et d’autres furent proposées, reçues et publiées -sur le champ, par une espèce d’acclamation.</p> - -<p>Charlemagne avoit laissé subsister cette manière -indéterminée d’agir dans le champ de Mai, -parce que l’extrême ignorance des Français ne -lui permettoit pas de les tenir assemblés, sans -qu’il veillât par lui-même à leur conduite, et -la dirigeât; et des formalités, en le gênant, -auroient été un obstacle éternel au bien. D’ailleurs, -la nécessité où il étoit de se transporter -d’une frontière de son vaste empire à l’autre, -ne lui laissant la liberté de convoquer la nation -que pendant un temps très-court, il falloit se -hâter de décider les affaires; et le génie de Charlemagne -tranchoit en un moment les difficultés, -que des formes auroient rendues plus épineuses, -et que ses sujets n’auroient jamais pu résoudre.</p> - -<p>Si ce grand homme ne rendit pas son gouvernement -inébranlable, n’en accusons que l’ascendant -fatal des circonstances sur la prudence -humaine. Son règne n’a produit qu’un bien -passager; et s’il fût né deux siècles <ins title="L'auteur ne fait pas la distinction entre «plutôt» et «plus tôt».">plutôt</ins>, ou -quatre siècles plus tard, ses lois auroient vraisemblablement -égalé sa réputation en durée. En -voulant faire plus qu’il n’a fait, il n’auroit pas -commencé à policer sa nation; il ne l’auroit pas -<span class="pagenum" id="Page_258">258</span> -mise sur la voie de connoître, de désirer, -d’aimer et de faire le bien sous ses ordres. Ce -qu’il auroit fallu tenter pour affermir sa constitution, -l’auroit empêché d’en jeter les premiers -fondemens.</p> - - </div> - - <div class="npage" id="chap_2_4"> - -<hr class="full" /> - -<h3>CHAPITRE IV.</h3> - -<p class="hang"><i>Foiblesse de Louis-le-Débonnaire.—Il étend la -prérogative royale.—Comment la division qui -règne entre ses fils ruine l’autorité du prince, -et rend les seigneurs tout-puissans.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">Louis-le-Débonnaire</span> vouloit le bien, mais -faute d’élévation et de lumière dans l’esprit, et -de fermeté dans le cœur, il ne put jamais le -faire. Sa vue, qui auroit dû s’étendre sur tout -le royaume, se bornoit dans l’enceinte de sa cour. -C’étoit certainement une chose très-louable que -d’en bannir le scandale, et de forcer ses sœurs -à respecter le public, et à se respecter elles-mêmes; -mais il ne falloit pas regarder la réforme -de quelques galanteries comme le chef-d’œuvre -d’un bon gouvernement. Les bonnes mœurs -d’un peuple sont sans doute la première cause de -sa prospérité; mais les bonnes mœurs consistent -à estimer la justice, la frugalité, le désintéressement, -le travail et la gloire. Une <ins id="cor_40" title="atten-tention">attention</ins> -<span class="pagenum" id="Page_259">259</span> -extrême portée sur les détails des plus -petits objets, est quelquefois, comme dans -Charlemagne, la preuve d’un génie vaste qui -embrasse tout; dans Louis-le-Débonnaire, qui -ne s’élevoit point au-dessus de ces détails, elle -décèle un prince qui n’étoit propre qu’à remplir -les fonctions subalternes d’un centenier, -ou de l’avoué de quelque monastère.</p> - -<p>Les Français, dont le gouvernement n’avoit -pas encore assez éclairé l’esprit, loin de pouvoir -suppléer à ce qui manquoit au prince, avoient -encore besoin de suivre un guide pour ne pas -s’égarer. Ils sentirent la perte qu’ils avoient -faite, regrettèrent Charlemagne, et ne tardèrent -pas à se défier de la capacité de son fils qui ne -connoissant en effet, ni les devoirs, ni l’étendue, -ni les bornes du pouvoir dont il avoit hérité, -confondit le crédit immense que la confiance -publique avoit donné à Charlemagne, et -l’autorité limitée que les lois lui avoient conférée. -Toujours jaloux de tout ce qui l’environnoit, -il vouloit tout faire en ne faisant rien, et ne sut -jamais qu’on est bien éloigné d’établir une réforme -avantageuse à la société, quand on veut -l’entreprendre contre les règles.</p> - -<p>Un roi qui avoue une faute, et qui la répare, -s’attire l’estime générale de sa nation; mais convenir -stupidement de ses erreurs sans se corriger, -<span class="pagenum" id="Page_260">260</span> -c’est se rendre méprisable. Il semble même que -ce soit le dernier degré d’avilissement pour un -prince. Il en est un cependant plus humiliant -encore, c’est de s’avouer coupable d’une faute -qu’on n’a pas faite, et de l’aggraver en voulant -la réparer. On peut se rappeler que Bernard, -roi d’Italie, qui avoit fait hommage de son -royaume à Louis-le-Débonnaire son oncle, ne -fut pas long-temps sans trahir le serment qu’il -lui avoit prêté. Soit qu’il ne vît qu’avec jalousie<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a> -la fortune de Louis; soit qu’il en connut -assez la foiblesse pour espérer de s’agrandir à -ses dépens, il prit les armes et lui déclara la -guerre; mais le succès ne répondit pas à ses -espérances. Battu et fait prisonnier, il comparut -devant une assemblée de la nation, qui lui fit -son procès, et le condamna à mort. Louis, -touché de compassion, commua la peine, et -fit arracher les yeux au coupable, qui mourut -des suites de cette opération cruelle.</p> - -<p>L’empereur n’avoit rien à se reprocher, le -procès de Bernard avoit été fait juridiquement; -si on avoit commis à son égard quelqu’injustice, -la nation seule étoit coupable. Cependant, -Louis-le-Débonnaire eut des remords; et paroissant -dans l’assemblée qui se tint à Attigny -sur Aisne, sous l’habit d’un pénitent, il confessa -publiquement sa prétendue faute avec une -<span class="pagenum" id="Page_261">261</span> -componction, qui devint une injure mortelle -pour tous les membres du champ de Mai qui -avoient jugé Bernard. Les évêques qui prirent -cette indécente lâcheté pour un acte d’humilité -chrétienne, furent édifiés d’un spectacle qui -sembloit leur annoncer le plus grand crédit; -mais la noblesse, plus judicieuse méprisa un -prince qui vouloit être méprisé.</p> - -<p>Les assemblées générales de la nation, et les -états particuliers des provinces étoient encore -convoqués; les envoyés royaux exerçoient toujours -les mêmes fonctions; on voyoit subsister -dans le palais et dans les provinces les mêmes -magistratures et les mêmes tribunaux; mais, -sous la forme apparente du même gouvernement, -c’étoit déjà un fond de gouvernement tout -différent, et aussi différent de celui que j’ai fait -connoître que Louis l’étoit de Charlemagne. -Cependant le cours que ce prince avoit imprimé -aux affaires, le souvenir de ses grandes actions, -le respect que l’on conservoit pour sa mémoire, -et les sentimens d’honneur et de vertu que ses -exemples avoient inspirés à quelques personnes, -tenoient encore unies toutes les parties de l’état, -ou du moins empêchoient qu’elles ne se séparassent -avec tumulte; mais les ressorts du gouvernement -se relâchoient de jour en jour.</p> - -<p>Quand le prince néglige le bien public, <ins id="cor_41" title="on">ou</ins> -<span class="pagenum" id="Page_262">262</span> -y travaille sans succès, chaque citoyen ne s’occupe -que de ses intérêts particuliers. Les lois ne -furent plus observées avec la même obéissance -et le même zèle qu’autrefois. Après les avoir -négligées, on les viola ouvertement. Chaque -ordre de l’état devient bientôt suspect aux autres; -les soupçons font revivre les anciennes -haines; tout se divise, se réunit. A mesure que -les abus se multiplient, Louis, qui fait des -efforts impuissans pour les réprimer, sent malgré -lui son incapacité. Il se trouve gêné en -servant de spectacle aux assemblées d’une nation -qu’il ne sait pas gouverner. Il les craint, les -hait, et les convoque cependant. On y publie -de nouveaux capitulaires, dans lesquels on ne -fait que refondre ceux de Charlemagne; preuve -certaine de la décadence du gouvernement, et -ressource impuissante qui découvre les besoins -de l’état, sans remédier à ses maux.</p> - -<p>Tant de foiblesse et d’incapacité de la part du -prince auroit dû anéantir la prérogative royale, -et Louis cependant l’avoit étendue beaucoup -au-delà des bornes que Charlemagne s’étoit -prescrites à lui-même. Plus il augmentoit sa -puissance, moins il étoit capable d’en user, et -plus il croyoit nécessaire de l’augmenter encore. -L’art de disposer les esprits à obéir, est de -toutes les parties de la politique la plus utile et -<span class="pagenum" id="Page_263">263</span> -la plus ignorée, Louis, qui voyoit recevoir ses -ordres avec négligence, multiplia ses bienfaits -pour s’attacher les grands; et après les avoir -corrompus, prit leur complaisance pour une -approbation, et tenta des entreprises plus hardies. -Abusant du privilège de donner des ordres -particuliers et de faire des réglemens provisoires, -il voulut mettre son autorité et son -nom à la place des<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a> lois, affecta le pouvoir -le plus despotique, et se réserva de punir arbitrairement -les coupables.</p> - -<p>Cette conduite, si contraire aux principes -de Charlemagne, et au caractère même de Louis-le-Débonnaire, -porté par instinct à respecter -l’ordre et les lois établies, étoit l’ouvrage des -vassaux qui le servoient dans le palais, de ses -ministres, des évêques et des moines qui fréquentoient -la cour, hommes avares et ambitieux, -qui, pour être plus puissans, vouloient que -leur maître fût au-dessus des lois. Personne ne -s’opposoit à ces dangereuses nouveautés. Les -comtes et les autres magistrats en voyoient avec -plaisir les progrès, parce que leur puissance en -devenoit plus arbitraire, et que la confusion de -toutes les idées, sur la nature des lois et des -rescrits particuliers du prince, les autorisoit, -ainsi que nous l’apprend Hincmar, à faire -pencher à leur gré la balance de la justice. Les -<span class="pagenum" id="Page_264">264</span> -seigneurs ne craignoient point cet excès de -pouvoir dans les mains d’un prince qu’ils méprisoient. -Déjà plus avares que jaloux de leur -liberté, ils ne songeoient qu’à étendre ou multiplier -leurs droits dans leurs terres, tandis que -le peuple, menacé de tout côté d’une oppression -prochaine par une foule de tyrans, gémissoit -du mépris où les lois étoient tombées, et désiroit -qu’il s’élevât un maître commun, dont il -espéroit d’être protégé.</p> - -<p>Les princes foibles font souvent de grandes -fautes, en faisant les mêmes choses qu’ont faites -de grands princes. Charlemagne avoit affermi -son Empire en conférant des royaumes à ses fils; -parce qu’il sut se faire obéir par des rois qui -n’étoient en effet que ses<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a> lieutenans. Quelqu’ambitieux -qu’eussent été ces princes, ils auroient -été retenus dans le devoir par la forme -même du gouvernement. Ils ne pouvoient être -tentés de se soulever contre leur père, qui s’étoit -rendu le maître de toutes les volontés, -sans prévoir qu’ils seroient accablés par la nation -entière. Louis, trompé par cet exemple, -crut de même multiplier les ressorts d’une bonne -police, en associant Lothaire, son fils aîné, à -l’Empire, peu d’années après qu’il y fut parvenu. -Il créa en même temps Pepin roi d’Aquitaine, et -donna à Louis, son troisième fils, le royaume -<span class="pagenum" id="Page_265">265</span> -de Bavière. Mais plus méprisé que craint, il ne -fit que des rivaux ou des ennemis de son autorité, -en faisant des rois. L’élévation de ses -fils fut le signal de la discorde, parce qu’il les -rendoit puissans, en même temps qu’il donnoit -sa principale confiance à Judith, sa seconde -femme et leur belle-mère, qui ne cherchoit -qu’à les ruiner pour faire une plus grande fortune -à son fils, connu dans notre histoire sous -le nom de Charles-le-Chauve.</p> - -<p>Cette princesse ne gouverna pas son mari par -cet ascendant que les lumières et le courage -donnent sur une ame foible, mais par la passion -qu’elle lui inspiroit, et par cette sorte -d’inquiétude, d’activité et d’intrigue, qu’un -esprit paresseux et borné ne manque jamais de -prendre pour du génie. Gouvernée elle-même -à son tour par Bernard, comte de Barcelone, -son amant, homme injuste, avare et violent, -elle en prit tous les vices, et les auroit communiqués -à son mari, s’il eût été capable de prendre -et de conserver un caractère.</p> - -<p>Dire que les fils de Louis-le-Débonnaire comprirent, -par les premiers torts qu’on leur fit, -ce qu’ils avoient à craindre de leur belle-mère, -ce seroit, je crois, juger trop avantageusement -de princes qui, dans tout le cours de leur vie, -ne surent jamais se rendre raison de leurs entreprises, -<span class="pagenum" id="Page_266">266</span> -ni profiter de leurs fautes pour se corriger. -Ils se soulevèrent par emportement, par -vengeance et par inquiétude; et après avoir contraint -l’impératrice à se réfugier dans un monastère, -ils voulurent forcer leur père à se consacrer -de même à la vie religieuse. Il étoit naturel -qu’une guerre excitée par des tracasseries domestiques, -fût terminée par une intrigue ridicule. -Les moines se présentèrent comme médiateurs. -Quelqu’atteinte que la révolte eût portée à -l’autorité de Louis, il leur étoit plus utile de -conserver sur le trône un prince qui les aimoit, -et les croyoit tels qu’ils devoient être, que -d’en faire un religieux dont l’élévation passée, -l’humiliation présente et la bigoterie timide les -gêneroient. Ils se mirent en mouvement, et -réussirent si bien à diviser les princes révoltés, -en les rendant suspects les uns aux autres, que -Lothaire, abandonné de ses frères, ne fut plus -en situation avec ses seules forces de consommer -son attentat.</p> - -<p>Louis, cependant, qui ne savoit ni pourquoi -il s’étoit formé une tempête contre lui, ni comment -il y avoit échappé, se trouvoit avec surprise -sur le trône, et confondu également par -sa bonne et sa mauvaise fortune, étoit plus -timide que jamais. Ses fils, Pepin et Louis, -voulurent être les dépositaires de l’autorité -<span class="pagenum" id="Page_267">267</span> -qu’ils lui avoient conservée; mais l’impératrice, -qui s’étoit fait relever de ses vœux, fut d’autant -plus avide de gouverner, qu’elle vouloit -se venger de ses ennemis. Il falloit perdre les -fils de son mari les uns par les autres, puisqu’ils -s’étoient en quelque sorte emparés de toutes les -forces de l’état. Pour assurer le succès de son -entreprise en les divisant de plus en plus, -Judith augmenta les domaines de Pepin et de -Louis, en même temps qu’elle fit déclarer -Lothaire déchu de son association à l’Empire.</p> - -<p>L’histoire nous a conservé un fait bien propre -à faire connoître l’esprit de petitesse et de superstition -par lequel la cour étoit gouvernée. -Lothaire, qui désiroit de se réconcilier avec son -père, chargea de cette négociation Angelbert, -archevêque de Milan. L’empereur reçut ce prélat -avec distinction; et un jour en sortant de table, -«Salut, archevêque, lui dit-il, comment doit-on -traiter son ennemi? Le seigneur, répondit -Angelbert, a ordonné, dans son évangile, de -l’aimer et de lui faire du bien. Mais si je n’obéis -pas à ce précepte? reprit Louis: vous n’obtiendrez -point la vie éternelle, répliqua le prélat». -L’empereur fâché d’être obligé de renoncer à -sa vengeance ou au paradis, convint avec l’archevêque -d’avoir le lendemain une conférence -à ce sujet; et il s’y fit accompagner par tout ce -<span class="pagenum" id="Page_268">268</span> -qu’il y avoit de plus savant à sa cour. «Seigneurs, -dit ce prélat en entamant la controverse, savez-vous -que nous sommes tous frères en Jésus-Christ? -Oui, répondirent les assistans; car -nous avons tous le même père dans les cieux. -L’homme libre, continua Angelbert, le serf, -le père, le fils, sont donc frères. Or, l’apôtre -S. Jean n’a-t-il pas dit que qui hait son frère est -homicide? Et un homicide peut-il entrer dans -la béatitude éternelle?» A ces mots, tous les -savans de l’empereur se trouvèrent confondus; -et ce prince, se prosternant le front contre -terre, demanda pardon à Dieu du doute qu’il -avoit eu, et rendit son amitié à Lothaire.</p> - -<p>Je ne m’arrête pas sur les événemens de ce -règne foible et malheureux: personne n’ignore -que Louis-le-Débonnaire, toujours esclave des -caprices et des passions de ceux qui le gouvernoient, -fut enfin la victime de l’ambition de -Judith et de l’inquiétude de ses fils. Pepin et -Louis, plus jaloux du crédit de l’impératrice -dont ils avoient pénétré les intentions, que -reconnoissans de ses perfides bienfaits, se liguèrent -une seconde fois avec Lothaire. Ces princes -se jouèrent de la religion, qui servoit de voile à -leur perfidie. Des évêques, qui n’étoient que -leurs instrumens, parurent les auteurs de la -disgrace de Louis. Flattés de se voir les dépositaires -<span class="pagenum" id="Page_269">269</span> -des droits des nations, et les juges d’un -empereur, ils le dépouillèrent de sa dignité, -et le reléguèrent dans l’abbaye de Saint-Médard -de Soissons.</p> - -<p>Ce prince y auroit été oublié, si l’union de -ses fils avoit pu subsister; mais Lothaire, qui, -dès qu’il se crut le maître de l’empire, ne sentit -plus le besoin qu’il avoit de ses frères, voulut -les réduire à n’être que ses lieutenans. Ces -princes indignés prirent les armes, et remplacèrent -leur père sur le trône, où, n’éprouvant -jusqu’à sa mort que de nouvelles disgraces, il -fut continuellement occupé à rendre ridicule, -par sa foiblesse, la dignité auguste dont il étoit -revêtu, à craindre les trahisons de ses fils, et à -leur pardonner leurs révoltes. Tandis que l’autorité -royale s’anéantissoit, Louis fomentoit, -sans le savoir, les haines de ses fils, et portoit -ainsi le dernier coup au gouvernement. En -prenant de bonne foi les mesures qu’il croyoit -les plus propres à les réunir, il perpétuoit leurs -divisions, et souffloit le feu des guerres civiles -qui devoient perdre sa maison.</p> - -<p>Charlemagne, qui connoissoit le poids -énorme de la royauté, parce qu’il en avoit rempli -tous les devoirs, comprit qu’il devoit y avoir -une certaine proportion entre l’étendue d’un -état et celle de l’esprit humain, sans quoi la -<span class="pagenum" id="Page_270">270</span> -politique trop foible ne peut embrasser toutes -les parties de l’empire, et voir naître rapidement -des abus auxquels il n’est bientôt plus -possible de remédier. Dans le point de grandeur -où la puissance des Français étoit parvenue, -tandis que leurs connoissances étoient si médiocres -et leurs vices si grands, il étoit heureux -que l’usage de partager le royaume entre les -fils du prince, subsistât encore. Il eût été dangereux -de ne faire qu’un seul empire des trois -royaumes que Charlemagne forma; et dont chacun -en particulier étoit non-seulement en état -de résister à ses ennemis, mais même de les -subjuguer, ou du moins de contenir dans leurs -habitations ces restes de barbares qui continuoient -à infester les mers, et à faire des descentes -et des courses dans les différentes provinces -de l’Europe.</p> - -<p>Bien loin d’assujettir les trois royaumes des -Français à des devoirs réciproques, Charlemagne -les rendit absolument indépendans les -uns des autres. Au lieu de songer à confondre -leurs intérêts, il voulut qu’ils n’eussent rien -à démêler ensemble, et disposa leurs provinces -de façon qu’ils ne pussent avoir aucune -querelle au sujet de leur territoire, que leurs -frontières se trouvassent naturellement fortifiées, -et que, sans avoir sujet de s’offenser, ils -<span class="pagenum" id="Page_271">271</span> -pussent cependant se secourir contre les attaques -des étrangers.</p> - -<p>Il étoit défendu<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a> à chaque prince de recevoir -dans ses états quelque sujet mécontent de -l’un de ses frères, et d’interposer même ses -bons offices en sa faveur. Charlemagne craignoit -que des transfuges ne communiquassent leur -chagrin, ou leur inquiétude au prince chez lequel -ils se retireroient. Il vouloit empêcher -qu’une cour ne s’exposât à des refus humilians -en sollicitant des grâces, ou n’extorquât, à force -de négociations, des complaisances propres à -produire de l’aigreur, ou du moins un ressentiment -secret, souvent nuisible au bien de la paix. -Il ne fut point permis de recevoir des bénéfices -d’un autre prince que celui dont on étoit sujet. -Charlemagne ordonna enfin qu’aucun de ses -enfans ne pût acquérir quelque espèce de possession -que ce fût dans les royaumes de ses -frères, et permit cependant à leurs sujets de -former entre eux des alliances par le mariage.</p> - -<p>Louis-le-Débonnaire voulut être plus sage que -Charlemagne, et tout fut perdu sans ressource. -Croyant, parce qu’il étoit extrêmement foible, -timide et borné, qu’un état ne pouvoit jamais -être trop étendu ni trop puissant, il ne forma -qu’un seul corps politique des trois royaumes -qu’il donna à ses trois fils, Lothaire, Louis-le-Germanique -et Charles-le-Chauve. Il établit -<span class="pagenum" id="Page_272">272</span> -entre eux une sorte de subordination<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a> domestique, -fondée sur l’âge et les degrés de parenté -des princes qui les gouverneroient. Lothaire, -en qualité de fils aîné, devoit avoir sur ses frères -et sur leurs états la même autorité que Louis-le-Débonnaire -prétendoit s’être réservée en -donnant d’abord des royaumes à ses enfans, -mais dont il n’avait jamais pu jouir, et qui -causa la plupart des malheurs de son règne.</p> - -<p>Tous les ans Lothaire, Louis-le-Germanique -et Charles-le-Chauve, devoient conférer ensemble -sur les affaires générales et particulières de -leurs royaumes. Il étoit ordonné que les deux -derniers se rendroient chez leur frère aîné, lui -porteroient des présens; et que celui-ci, après les -avoir reçus avec bonté, les renverroit avec des -marques de sa libéralité. Louis et Charles ne -pouvoient ni se marier, ni entreprendre une -guerre étrangère, ni faire la paix sans le consentement -de Lothaire. Ils avoient enfin les uns sur -les autres un droit pernicieux d’inspection et de -correction, qui s’étendoit même jusqu’à déposer -un prince qui, ayant abusé de son pouvoir, -refuseroit de réparer ses injustices.</p> - -<p>Il pouvoit ce faire que les arrangemens politiques -de Charlemagne, les plus sages qu’il -fût alors possible de prendre, ne fussent pas cependant -capables de prévenir des soupçons, des -<span class="pagenum" id="Page_273">273</span> -haines, et même des ruptures ouvertes entre des -princes avares, inquiets et ambitieux; mais les -dispositions de Louis-le-Débonnaire en devoient -nécessairement produire entre les princes -même les plus modérés. Aussi les règnes de Lothaire, -de Louis-le-Germanique et de Charles-le-Chauve, -déjà ennemis les uns des autres avant la -mort de leur père, ne furent-ils qu’une longue -suite de guerres civiles.</p> - -<p>Les premiers troubles qui avoient agité le gouvernement -de Louis-le-Débonnaire, lui firent -perdre les prérogatives qu’il s’étoit attribuées -et les droits qui lui appartenoient le plus légitimement. -L’audace de ses fils rendit tout le monde -audacieux; il ne fut plus question de craindre -les lois, mais de se faire craindre; et dans l’anarchie -où l’état se précipitoit, la justice fut obligée -de céder à la force. Des princes tels que -Lothaire et ses frères, tombèrent dans le dernier -mépris. Toujours acharnés à se perdre, se -susciter des ennemis, se tendre des piéges, et se -débaucher mutuellement leurs créatures par les -plus basses complaisances, ils mirent en honneur -la révolte et la perfidie. Ils furent obligés -de dissimuler les entreprises qu’on formoit -contre eux, de tout pardonner, parce qu’ils ne -pouvoient rien punir; et de traiter continuellement -avec la noblesse et le clergé pour avoir -<span class="pagenum" id="Page_274">274</span> -des secours qui leur étoient dus, qu’on ne leur -accordoit presque jamais, ou qui les rendoient -plus ambitieux, plus entreprenans, plus injustes, -plus téméraires, et par conséquent plus -foibles, s’ils avoient l’adresse de les obtenir.</p> - -<p>Si Lothaire ne fut plus en état de repousser -les Sarrasins qui infestoient la Méditerranée et -l’Italie, Louis-le-Germanique de contenir dans le -devoir les peuples de Germanie qui étoient ses -tributaires, et Charles-le-Chauve d’humilier les -Bretons qui affectoient une entière indépendance -dans l’Armorique; si leurs royaumes furent -ouverts aux courses des Normands, la nation -française ne manquoit pas des forces nécessaires -pour se faire respecter, mais de l’art -de les réunir, et sur-tout de les employer avec -avantage. Personne ne sachant commander, personne -ne savoit obéir. C’est l’anarchie et non -pas la bataille de Fontenay qui fit la foiblesse -de l’état. Quoiqu’il périt cent mille Français à -cette journée, elle ne laissoit pas la nation sans -ressources. Les historiens n’ont pas fait attention -que cent mille hommes de plus ou de moins -dans trois royaumes qui embrassoient la plus -grande partie de l’Europe, et dont tout citoyen -étoit soldat, ne pouvoient les jeter dans l’anéantissement -où ils tombèrent. Un plus grand -fléau avoit frappé les Français; c’est la ruine des -lois, qui entraînoit celle de leur domination; -<span class="pagenum" id="Page_275">275</span> -c’est l’indépendance des grands, c’est la servitude, -c’est la misère du peuple qui faisoient -chanceler l’état.</p> - -<p>Soit qu’au milieu des guerres civiles on ne -convoquât plus les assemblées de la nation, -soit qu’elles ne fussent que des conventicules -de factieux ou de flatteurs, il cessa en quelque -sorte d’y avoir une puissance souveraine dans -l’état; et les Français se trouvèrent à peu près -dans la même situation où leurs pères avoient -été après le règne de Clotaire II. Le germe de -division qui subsistoit toujours entre les différens -ordres des citoyens, se développa promptement -et produisit des maux encore plus grands. -Je parlerai bientôt de la servitude déplorable -où le peuple étoit réduit, quand Hugues Capet -parvint à la couronne. Si le clergé avoit recouvré -des richesses immenses, si on lui avoit -donné de grandes<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a> terres, si, par je ne sais -quelle dévotion mal entendue, des familles sans -nombre se rendoient esclaves de ses maisons, -son sort n’en étoit pas plus heureux. Les évêques -et les abbés n’étant point en état de défendre -leurs possessions, depuis que la force -décidoit de tout en France, et qu’ils avoient -cessé de s’occuper du métier des armes, leurs -plus grands domaines devinrent la proie<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a> de -l’avarice des seigneurs. On vit des laïcs s’établir, -<span class="pagenum" id="Page_276">276</span> -les armes à la main, dans les abbayes, -prendre même le titre d’abbés, et ne laisser à -leurs moines que la liberté de prier Dieu pour -la prospérité de leurs persécuteurs.</p> - -<p>La France étoit ravagée à la fois par les armes -des Normands, et par les guerres particulières -des seigneurs. On ne voyoit de toutes -parts que des bourgs et des hameaux en feu, -et des hommes errans, qui n’avoient aucune -retraite. Tant de désordres concentrèrent, si je -puis parler ainsi, l’attention de chaque particulier -sur lui-même. Comme on n’attendoit aucune -protection d’un gouvernement qui ne subsistoit -plus, chacun ne pensa qu’à sa propre -défense, et devint insensible aux maux publics. -Les fils de Louis-le-Débonnaire demandoient-ils -quelques secours à leurs sujets pour faire la -guerre et repousser les Normands? Je suis esclave, -devoit répondre le peuple, rompez les -chaînes dont les seigneurs m’ont chargé, et je -vous sacrifierai mes bras. Le clergé, occupé de -ses seules pertes, éclatoit en murmures, en reproches -et en menaces; et regardoit les ravages -des Normands comme le juste châtiment des -Français qui pilloient les biens de l’église. Si -les seigneurs avoient encore quelque déférence -pour les ordres du prince, ce n’étoit que pour -en obtenir quelque diplome inutile, qui favorisât -leurs usurpations.</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_277">277</div> - -<hr class="full" /> - -<h3>CHAPITRE V.</h3> - -<p class="hang"><i>Ruine entière de l’ancien gouvernement sous le -règne de Charles-le-Chauve.—Ce prince rend -les bénéfices et les comtés héréditaires.—Naissance -du gouvernement féodal.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">Charles-le-Chauve</span>, trompé par les flatteries -de ses courtisans, et les vaines marques -de respect qu’on rendoit à sa dignité, se croyoit -tout-puissant. Parce qu’il n’y avoit plus de -champ de Mai, il se regarda comme le législateur -revêtu de toute la puissance souveraine; -mais si on ne lui contestoit point le droit -de commander en maître, c’est qu’on avoit -celui de lui désobéir impunément; et son prétendu -despotisme n’étoit que la preuve de -sa foiblesse.</p> - -<p>Ses états éprouvant enfin tous les jours de -nouvelles disgraces de la part des Normands, -sans qu’il pût leur opposer une armée, il ouvrit -les yeux, malgré lui, sur sa situation, -cependant il ne connut pas d’abord toute l’étendue -du mal. Il espéra qu’en convoquant une -assemblée générale des seigneurs, car le peuple -n’étoit plus compté pour rien, il réuniroit les -ordres divisés de la nation, et qu’elle formeroit -<span class="pagenum" id="Page_278">278</span> -encore sous sa conduite un corps qui n’auroit -qu’un même intérêt et un même mouvement. -Il se trompoit. Il ne se rendit à ses ordres que -des prélats, qui se plaignirent de tous les torts -et de toutes les injures que la noblesse leur -avoit faites, et qui dévoilant par-là même toute -leur foiblesse, n’étoient guères propres à donner -du crédit au prince, et du poids aux règlemens -qu’il feroit.</p> - -<p>Charles s’humilia, dès que n’étant plus soutenu -par de folles espérances, il ne put se déguiser -qu’il étoit abandonné de la plupart des -grands. Au lieu de faire des menaces, il publia -qu’il étoit prêt à oublier tout le passé, à pardonner -les injures qu’on lui avoit faites<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>, -et les infidélités qu’on avoit commises à son -égard. Il proteste qu’il honorera les grands, -qu’il satisfera à leurs demandes, qu’il se conduira -par leurs conseils. Rien de tout cela n’est -écouté. On méprise l’amnistie d’un prince qui -est obligé lui-même de demander grâce; on dédaigne -la protection d’un roi qu’on a réduit à -tout craindre. Si quelques seigneurs consentent -enfin à venir lui rendre hommage, et lui promettent -par serment de le servir avec fidélité, -il s’oblige lui-même à son tour à les respecter, -à les protéger, tant que Dieu lui conservera -l’usage de la raison, et à réparer sans délai les -<span class="pagenum" id="Page_279">279</span> -torts qu’il pourroit leur faire par surprise ou par -inadvertance.</p> - -<p>Une conduite ferme et courageuse, de la part -d’un prince tel que Charles-le-Chauve, ne lui -auroit vraisemblablement valu que de nouveaux -mépris; mais il est certain aussi qu’en ne cherchant -qu’à exciter la pitié, il accréditoit les -abus auxquels il prétendoit remédier. Puisque -Charles étoit incapable de suivre l’exemple de -son aïeul, et de rétablir son autorité en rétablissant -celle des lois, il ne lui restoit d’autre -ressource que de s’ensevelir sous les ruines de -l’état. Mais il étoit trop lâche pour supporter -cette pensée, et ne pas toujours se flatter qu’à -force de complaisance ou de bienfaits, il gagneroit -enfin la noblesse, et la ramèneroit à -l’obéissance.</p> - -<p>Depuis plusieurs années, ses propres vassaux, -fatigués de leur service, n’avoient cherché qu’à -le diminuer, ou ne l’acquittoient qu’avec une -extrême tiédeur. Charles, lassé de leurs plaintes, -et sans doute intimidé par leur mauvaise volonté, -les avoit dispensés de le suivre<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a> à -la guerre, à moins que le royaume ne fût menacé -d’une invasion de la part des étrangers. -Pour réparer le tort que lui avoit fait cette première -complaisance, il en eut une seconde encore -plus contraire à ses intérêts. Louis-le-Débonnaire, -<span class="pagenum" id="Page_280">280</span> -cédant à la nécessité, avoit déjà aliéné -pour toujours quelques-uns de ses bénéfices<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>, -et Charles consentit à rendre tous les siens héréditaires. -Il voulut même que les seigneurs -qui en étoient en possession pussent, au défaut -d’enfans, en disposer en faveur de quelqu’un -de leurs parens. Il comptoit que la reconnoissance -alloit donner un nouveau zèle à -ses vassaux pour ses intérêts; mais ils furent -peu touchés de cette libéralité, parce que -le prince n’étoit plus assez fort pour reprendre -ses bénéfices.</p> - -<p>Charles n’ayant plus rien à donner, rendit -enfin les comtes<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a> héréditaires; et il ne fit encore -que des ingrats. Les comtes avoient commencé, -sous le règne précédent, à conférer en -leur nom les bénéfices royaux qui étoient situés -dans leurs ressorts. Ils s’étoient fait des amis -et des créatures; et les divisions du clergé, de -la noblesse et du peuple les rendoient si indépendans -du prince, qu’il eût été dangereux de les -vouloir dépouiller de leur magistrature. De ce -degré de pouvoir à l’hérédité, la distance est -courte et se franchit aisément; ainsi on peut -dire que l’ordonnance de Charles-le-Chauve ne -causa pas une révolution, mais hâta seulement -un événement nécessaire, qui devoit établir un -ordre de choses tout nouveau chez les Français.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_281">281</span> -Dès que les comtés devinrent le patrimoine -de quelques familles, tout ce qui subsistoit -encore de l’ancien gouvernement disparut en peu -de temps. Il seroit difficile de peindre la confusion -anarchique où se trouvèrent tous les ordres -de l’état, et l’anéantissement sur-tout dans -lequel tombèrent des princes sans soldats, sans -argent, et qui n’ayant plus de lois à faire parler -pour eux, ni de grâces à accorder, ne devoient -rencontrer que des sujets infidelles et désobéissans. -Jusqu’alors Charles-le-Chauve avoit toujours -été aidé des secours de quelques comtes -disposés à le suivre à la guerre avec les hommes -de leurs provinces; et ces forces le mettoient -en état de se faire craindre des seigneurs, -ou de les contraindre du moins à se conduire -à son égard avec quelques ménagemens. Après -la révolution, les comtes furent presque toujours -cités inutilement par le roi. Leur nouvelle -fortune leur donnoit de nouveaux intérêts, -et les occupa entièrement.</p> - -<p>Le prince convoqua encore des assemblées -de la nation, mais il ne s’y rendit que des hommes -qui étoient, comme lui, les victimes des -désordres publics. On y faisoit un tableau touchant -des malheurs de l’état, on parloit des courses -et des pillage des Normands; des vexations -des seigneurs, de la ruine du clergé et de la -<span class="pagenum" id="Page_282">282</span> -misère du peuple; on faisoit des plaintes -inutiles, et par un règlement auquel on dût -obéir, les lois saliques, ripuaires, &c. les -capitulaires de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire -n’ayant plus de protecteur, tombèrent -dans le plus profond oubli. Au lieu -de n’être encore que les simples ministres -des lois, les comtes, qui avoient secoué le joug -des envoyés royaux et refusé de reconnoître -l’ordonnance par laquelle Charles-le-Chauve -commettoit chaque évêque<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a> pour en exercer -les fonctions dans l’étendue de son diocèse, -devinrent les maîtres, ou plutôt les tyrans des -lois dans leurs comtés.</p> - -<p>Une volonté arbitraire décida de tous les -droits. Chaque seigneur rendit sa justice souveraine<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>, -et ne permettant plus que ses jugemens -fussent portés par appel à la justice du roi, le -Français réclama inutilement les lois saliques -ou ripuaires, le Gaulois les lois romaines, le -Bourguignon les lois de Gondebaud, &c.; il -fallut n’en plus reconnoître d’autres que les -ordres du comte ou de son seigneur. Tous les -peuples qui, à la faveur de leurs codes différens, -avoient été jusqu’alors séparés les uns des autres, -oublièrent leur origine. N’ayant plus qu’une -même loi, ou plutôt qu’une même servitude, -ils se confondirent; et les caprices de leurs -<span class="pagenum" id="Page_283">283</span> -maîtres furent leur droit public et civil, jusqu’à -ce que le temps eût enfin consacré les coutumes -que la violence établissoit.</p> - -<p>Il ne faut pas penser que les comtes devinrent -absolus dans toute l’étendue de leur comté; ils -n’acquirent en propre que leur ville et les bourgs, -villages et hameaux où ils avoient eu l’habileté -d’empêcher qu’il ne se formât quelque -seigneur particulier. Ce n’est que dans ces territoires -qu’ils devinrent tout-puissans; car les -seigneurs de chaque province, aussi adroits -à profiter des désordres publics et de l’anéantissement -des lois que les comtes, s’étoient déjà -cantonnés dans leurs terres, et y jouissoient de -tous les droits que nos jurisconsultes modernes -appellent régaliens, qu’on nommoit alors simplement -seigneuriaux, et qui constituent en -effet la souveraineté.</p> - -<p>Après ce que j’ai dit de l’administration injuste -et pusillanime de Charle-le-Chauve, on -ne sera pas surpris des progrès rapides que fit -la tyrannie des particuliers à la faveur de l’anarchie -générale, si on se rappelle la peinture que -l’histoire nous fait des successeurs de ce prince. -Louis-le-Bègue, qui à peine auroit été capable -d’être le magistrat d’une nation heureuse et tranquille, -ne régna que dix-huit mois, et laissa, -pour lui succéder, Louis III et Carloman, qui -<span class="pagenum" id="Page_284">284</span> -étoient encore dans leur première jeunesse, et -dans qui l’âge ne développa aucun talent. Charles-le-Gros, -fils de Louis le germanique, et -qui, avec le titre d’empereur, étoit roi d’Italie et -de Germanie, fut placé sur le trône de France. -Il réunissoit ainsi sous sa domination tous les -pays qui avoient formé le vaste empire de -Charlemagne; et il n’en parut que plus foible -et plus méprisable. L’Italie n’étoit pas dans -une meilleure situation que la France, son roi -ne portoit qu’un vain titre. La Germanie, il est -vrai, étoit moins malheureuse; les lois n’y -étoient pas tombées dans le même mépris qu’en -France, et le prince y conservoit encore quelqu’autorité; -mais Charles-le-Gros n’étoit pas -capable de s’en servir pour se faire respecter des -Français, et former un nouvel édifice des ruines -de l’ancien. Ce prince, toujours accablé sous -le poids des titres qu’il portoit, éprouva le sort -qui l’attendoit dans une nation qui ne connoît -plus de règle. On lui ôta ses couronnes, et il -finit ses jours dans une prison. Je ne parle pas -de ses successeurs, à peine méritent-ils que -l’histoire conserve leur nom.</p> - -<p>On doit être au contraire étonné qu’au milieu -des révolutions qui changèrent la face du -royaume, les Français aient conservé l’usage -du serment de fidélité et de l’hommage dont -<span class="pagenum" id="Page_285">285</span> -ils auroient pu s’affranchir. Si on eût secoué le -joug de Charles-le-Chauve et de ses successeurs, -pour les punir d’avoir abusé tyranniquement -de leur pouvoir, la révolution se seroit faite -avec un emportement qui eût fait franchir toutes -les bornes du devoir. Mais comme on les -dépouilloit de leurs prérogatives, parce qu’ils -ne savoient pas les conserver; qu’on agissoit -par ambition et par avarice, et non par haine, -les esprits ne reçurent point de ces secousses -violentes, qui, en les échauffant, les portent aux -dernières extrémités. Au milieu de toutes les -nouveautés que produisoit la licence de tout -faire, on se laissoit encore conduire par les idées -que l’ancien gouvernement avoit données. On -ne refusoit pas de prêter la foi et l’hommage, -parce qu’on y étoit accoutumé; mais on violoit -ses engagemens sans scrupule, parce qu’on -pouvoit le faire impunément.</p> - -<p>D’ailleurs, les comtes crurent faire une assez -grande fortune, en acquérant tous les droits dont -avoient joui les ducs des Bavarois, des Allemands, -des Bretons, &c. qui étant chefs de leurs -nations, sous la protection des rois de France, -ne leur rendoient qu’un simple hommage, et -n’étoient obligés qu’à les suivre à la guerre. Il -n’étoit pas même de l’intérêt de ces nouveaux -souverains de s’affranchir de tout devoir à l’égard -<span class="pagenum" id="Page_286">286</span> -du prince. Refuser de reconnoître sa supériorité, -c’eut été révolter l’esprit général et dominant -de la nation. Les comtes, par cette conduite, -auroient donné aux seigneurs qui possédoient -des terres dans leur province, l’exemple -et le prétexte d’aspirer à la même indépendance; -et ils y auroient perdu leur suzeraineté, droit souvent -inutile, mais titre brillant, que la vanité -estimoit alors beaucoup.</p> - -<p>Il y eut, il est vrai, des seigneurs assez puissans -ou assez heureux pour ne reconnoître aucune -supériorité dans leur comte. Ils refusèrent -de lui prêter hommage, et ne relevèrent, ainsi -qu’on s’exprima bientôt après, que de Dieu et -de leur épée. Leurs terres devinrent des principautés -absolument indépendantes, et on les -appella des Alleux<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>, ou des terres allodiales. -Mais en général les seigneurs firent hommage à -leur comte; les uns parce qu’ils n’étoient pas -assez forts pour oser le lui refuser; les autres -parce qu’ils étoient accoutumés par l’ancien -gouvernement à le regarder <ins id="cor_42" title="cemme">comme</ins> le magistrat -public dans sa province, et qu’il avoit conservé -une sorte de jurisdiction<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a> sur leurs terres.</p> - -<p>Quand il n’y eut plus d’autre lien entre les -parties désunies de l’état que la foi et l’hommage, -on manqua d’expressions pour rendre les idées -toutes nouvelles que présentoit à l’esprit un gouvernement -<span class="pagenum" id="Page_287">287</span> -tout nouveau. On se servit de celles -qui étoient les plus propres à se faire entendre. -On appela par analogie, du nom de vassal, -tout seigneur qui devoit l’hommage: on nomma -fief, toute possession en vertu de laquelle -on y étoit tenu; et gouvernement féodal, les -droits et les devoirs fondés sur la foi donnée et -reçue. Ces expressions, qu’on n’avoit autrefois -employées qu’à signifier l’espèce de bénéfices établis -par Charles Martel, et le gouvernement économique -des familles, signifièrent alors le gouvernement -politique, et le droit public et général -de la nation: s’il est permis de donner ces -noms à une constitution monstrueuse, destructive -de tout ordre et de toute police, et contraire -aux notions les plus communes de la société.</p> - -<p>Sans doute que les nouveaux vassaux dont je -parle, toujours conduits par l’ancien esprit de -la nation, furent d’abord obligés de remplir, -à l’égard du seigneur auquel ils rendirent hommage, -les mêmes devoirs que les vassaux établis -par Charles Martel devoient à leurs bienfaiteurs, -et que le suzerain à son tour leur promettoit sa -protection. La manière dont Charles-le-Chauve -rendit les comtés héréditaires, et le serment que -ce prince et les grands se firent réciproquement -de s’aider et de se défendre, l’indiquent assez -clairement. Mais il est plus certain encore qu’on -<span class="pagenum" id="Page_288">288</span> -ne reconnut bientôt cette obligation, qu’autant -qu’on fut trop foible pour ne la pas remplir. -Tous les droits devoient paroître équivoques et -douteux, tous les intérêts étoient opposés, et -les passions qui n’étoient retenues par aucun -frein, devoient sans cesse exciter de nouvelles -querelles. Comme il n’y avoit dans ce chaos -d’injustices et d’usurpations, aucune puissance -publique et générale, dont les suzerains et les -vassaux pussent implorer la protection ou la -vengeance, et que les grands vassaux qui relevoient -de la couronne étoient assez puissans pour -ne pas craindre les arrêts rendus contre eux par -la cour du roi, et que peut-être même elle ne -tint pas ses assises dans ce temps de foiblesse -et de confusion, la force fut le seul droit en -vigueur, et le succès le seul titre respecté.</p> - -<p>Les guerres continuelles que se firent les -seigneurs, depuis le règne de Louis-le-Bègue -jusqu’à l’avénement de Hugues Capet au trône, -durent empêcher que le gouvernement féodal -ne prit une forme constante et uniforme. Des -événemens nouveaux, bizarres, imprévus et -contraires, changeoient continuellement les coutumes -naissantes, et étendoient ou restreignoient -les droits des suzerains et les devoirs des vassaux. -Aujourd’hui on relevoit d’un seigneur, -et demain d’un autre. Quelques comtes en forcèrent -<span class="pagenum" id="Page_289">289</span> -d’autres à leur prêter hommage, quoique -tous dans leur origine tinssent également leur -fief du roi, et dussent par conséquent être vassaux -immédiats de la couronne. Quelques seigneurs -firent revivre le titre de duc; d’autres, -en possédant un duché, préférèrent la qualité -de comte. Plusieurs terres possédées en alleu -durent consentir à rendre hommage pour se faire -un protecteur dans une conjoncture difficile; -d’autres, au contraire, tenues en fiefs, parvinrent, -par quelques succès, à ne reconnoître -aucun seigneur. Enfin, la fortune, toujours capricieuse -lorsqu’elle n’est pas domptée par des -lois fermes et sages, décida du droit ainsi que -des événemens, jusqu’au règne des premiers -Capétiens.</p> - -<p>Depuis l’établissement des seigneuries, dont -les prérogatives étoient si propres à énerver la -puissance publique et à donner le goût de l’indépendance -et de la tyrannie aux familles qui en -étoient en possession, il semble que tout portoit -les Français à la monstrueuse anarchie du -gouvernement féodal. Il est vraisemblable que, -dès la première race, ils en auroient éprouvé -les désordres, si la famille des Pepins, en produisant -plusieurs grands hommes qui se succédèrent -les uns aux autres, n’étoit venue au -secours de l’état prêt à se démembrer. Les qualités -<span class="pagenum" id="Page_290">290</span> -personnelles de Charles Martel et de son -père suppléèrent à ce qui manquoit au gouvernement. -Ils surent tenir la nation unie, en se -faisant obéir par les seigneurs, qui dès-lors -ne travailloient qu’à se cantonner dans leurs -terres. Sous les Carlovingiens, les mêmes passions -portoient les Français à la même indépendance, -mais avec plus de force, parce que -la puissance des seigneurs étoit plus grande, -et la France ne produisit aucun homme de génie -qui pût se mettre à la tête des affaires, protéger -les lois, ou du moins en prendre la place, -et faire respecter son autorité. Robert-le-Fort -acquit de la réputation contre les Normands, -mais il n’avoit de talent que pour la guerre. -Ses descendans surent se frayer un chemin au -trône, c’est-à-dire, profiter des désordres de -l’état, mais non pas le gouverner.</p> - - </div> - - <div class="npage" id="chap_2_6"> - -<hr class="full" /> - -<h3>CHAPITRE VI.</h3> - -<p class="hang"><i>Démembrement que souffrit l’empire de Charlemagne.—Ruine -de sa maison.—Avénement de Hugues-Capet au trône.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">La</span> guerre, allumée entre les trois fils de Louis-le-Débonnaire, -avoit été terminée en 845 par un -nouveau partage dont ils convinrent. Lothaire -<span class="pagenum" id="Page_291">291</span> -avoit été reconnu en qualité d’empereur; et outre -le royaume d’Italie et les provinces qui s’étendent -depuis les Alpes jusqu’au Rhône et à la -Saône, il occupa dans l’Austrasie tout le pays -dont son second fils, nommé aussi Lothaire, -forma le royaume de Lorraine. Louis-le-Germanique -posséda au-delà du Rhin l’ancienne Germanie, -et en deçà de ce fleuve, quelques villes -avec leur territoire, telles que Spire, Mayence, &c. -Charles-le-Chauve n’eut dans son partage que -le pays qui avoit autrefois composé le royaume -de Neustrie, une partie de la Bourgogne et l’Aquitaine. -Tout le monde sait comment les états -de la succession de Lothaire<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a> et de son frère -Louis-le-Germanique furent usurpés par des -étrangers sur la maison de Charlemagne, et -commencèrent à former des puissances entièrement -indépendantes de la France. C’est à l’histoire -du royaume de Charles-le-Chauve qu’est -désormais bornée celle de la nation française, -qui, après avoir fait de si grandes conquêtes, se -trouvoit resserrée dans des bornes plus étroites -qu’elle ne l’avoit été sous les derniers rois de -la première race, et ne retiroit d’autre avantage -de ses travaux, que de voir former de ses -débris, par la défection des vaincus, des puissances -qui étoient devenues ses ennemis.</p> - -<p>Tandis que les princes Carlovingiens, qui ne -<span class="pagenum" id="Page_292">292</span> -régnoient plus que dans la France proprement -dite, tomboient de jour en jour dans le plus -grand avilissement, les rois de Germanie, plus -dignes de leur place, et qui tiroient encore quelque -force du crédit que les lois conservoient -chez les Allemands, portèrent leurs armes en -Italie, et réprimèrent une foule de petits tyrans -qui aspiroient à l’empire, et que l’imbécillité des -empereurs Lothaire et Louis II y avoit laissé -naître. Ils protégèrent l’église de Rome, et méritèrent -que les papes, presque souverains et déjà -reconnus par Charles-le-Chauve pour dispensateurs -de la dignité impériale, l’unissent pour -toujours à la couronne<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a> de Germanie. Le préjugé -avoit attaché au titre d’empereur un rang -supérieur à celui de roi, et Louis-le-Débonnaire -avoit fortifié ce préjugé, en voulant que -l’empereur eût une sorte de juridiction sur les -différens royaumes de sa succession. Si Charles-le-Chauve, -de concert avec Louis-le-Germanique, -n’eut pas fait la guerre assez heureusement -pour forcer l’empereur Lothaire son frère -à reconnoître l’indépendance de sa couronne et -le traiter comme son<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a> égal, la dignité impériale, -qui devoit être chez les Français un monument -éternel de leur gloire et de leur courage, -n’auroit servi qu’à les rendre dépendans de la -nation allemande qu’ils avoient vaincue.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_293">293</span> -Les Français voyoient sans chagrin ces diverses -révolutions. Occupés de leurs troubles -domestiques et des intérêts particuliers de leurs -familles, il leur importoit peu que le roi perdît -ou conservât le titre d’empereur, et que des -peuples que Charlemagne avoit subjugués, se -rendissent indépendans d’une maison dont ils -ne vouloient plus eux-mêmes reconnoître l’autorité. -Quand Arnoul fut couronné empereur -et roi de Germanie, à la place de Charles-le-Gros -qu’il avoit fait déposer, Eudes, fils de -Robert-le-Fort, s’empara sans opposition de la -couronne de France, qui appartenoit à Charles-le-Simple -comme au seul mâle de la maison Carlovingienne. -Ce prince ne recouvra une partie -du bien de ses pères que pour éprouver des disgraces. -Peu s’en fallut qu’au lieu d’être en état -de réclamer les lois de la succession, et de faire -valoir ses droits sur la Germanie, l’Empire et -l’Italie, il ne se vît encore enlever la couronne -de France par Robert, frère du roi Eudes. Ayant -été assez heureux pour rassembler quelques -forces et battre cet ennemi, qui fut tué dans la -déroute de ses troupes, il ne tira aucun avantage -de cette victoire. Ce prince n’échappoit à -un écueil que pour échouer contre un autre. -Héribert, comte de Vermandois, le retint prisonnier -dans le château de Péronne pendant les -<span class="pagenum" id="Page_294">294</span> -sept dernières années de sa vie; et Raoul, duc -de Bourgogne, profita de cette espèce de vacance -du trône pour se faire couronner roi de -France; ce titre ne lui donna aucune autorité -nouvelle, et son règne dura quatorze ans.</p> - -<p>Hugues-le-Blanc pouvoit suivre l’exemple -d’usurpation qu’Eudes et Raoul lui avoient -donné; mais, soit que son ambition fût satisfaite -d’être un des plus grands seigneurs du -royaume, soit qu’il crût que la royauté dépouillée -de toutes ses prérogatives, en le rendant -suspect à la plupart des grands vassaux, ne lui -donneroit que des prétentions qu’il seroit dangereux -de vouloir faire revivre, il plaça sur le -trône Louis IV, surnommé d’Outremer. Il le -protégea, lui fit la guerre, le tint renfermé dans -un château, ou lui donna la liberté, selon qu’il -importoit à ses intérêts. Lothaire ne fut aussi -couronné que de son consentement. Mais, -quoique Hugues fût le maître absolu du prince, -parce qu’il avoit des forces beaucoup plus considérables -que lui, et que leurs domaines se -touchoient, il faut bien se garder d’en conclure -avec quelques historiens, qui n’ont pas -remarqué les révolutions arrivées dans l’état, -et la forme bizarre que le gouvernement avoit -prise, qu’il pût disposer de la nation comme les -Pepins et Charles Martel en avoient autrefois -<span class="pagenum" id="Page_295">295</span> -disposé. Ceux-ci étoient maires du palais; et -quoique leur autorité fût odieuse, elle étoit reconnue -dans toute l’étendue et par tous les ordres du -royaume. Hugues-le-Blanc n’étoit que duc de -France; et cette qualité ne lui donnoit que, dans -la province de ce nom, le même pouvoir que -les autres grands vassaux avoient dans les provinces -qui leur étoient tombées en partage.</p> - -<p>Louis V, surnommé le Fainéant, ne régna -qu’un an; et Hugues-Capet s’empara du trône -au préjudice de Charles, duc de Lorraine, seul -prince de la maison de Charlemagne, second -fils de Louis d’Outremer, et oncle de Louis V. -Quelques historiens ont dit que Charles fut -rejeté par sa nation, à laquelle il s’étoit rendu -odieux, en se dégradant au point de se rendre -vassal de l’empereur. Si cela est ainsi, il faut -convenir que les Français furent, dans le moment -de la révolution, bien différens de ce -qu’ils avoient été jusqu’alors, et de ce qu’ils -furent encore un moment après. S’ils étoient -si jaloux de la gloire de leur prince; s’ils -croyoient que la plus légère tache le rendît indigne -de régner sur eux, pourquoi avoient-ils -donc fait eux-mêmes, aux derniers Carlovingiens, -les affronts les plus humilians? Pourquoi -souffroient-ils qu’on les retînt dans les prisons? -Pourquoi les avoient-ils réduits à une telle misère, -<span class="pagenum" id="Page_296">296</span> -que les fils puînés de ces rois sans domaine, -n’ayant pas même à espérer un château -de la succession de leur père, étoient obligés -d’aller chercher fortune hors du royaume? et -c’en étoit une sans doute très-considérable -pour le second fils de Louis d’Outremer, que -d’être fait duc de Lorraine par l’empereur.</p> - -<p>Mais les Français étoient bien éloignés de -penser que l’hommage et la vassalité avilissent -un prince. Ils avoient vu les rois de Provence -et de Bourgogne se déclarer vassaux de l’Empire, -sans perdre l’éclat de leur dignité. Jamais -on n’imaginera que les ducs de Normandie, -de France, d’Aquitaine, de Bourgogne, les -comtes de Flandre, de Toulouse, de Troyes, -de Vermandois, &c. regardassent l’hommage -comme une bassesse, et l’eussent cependant -prêté à des rois aussi puissans que Charles-le-Simple, -Louis d’Outremer, Lothaire et Louis-le-Fainéant. -Si Charles est jugé incapable de -porter la couronne, parce qu’il relève de l’Empire -pour la Lorraine, pourquoi donc Hugues-Capet, -après avoir été fait roi, et ses fils, rendent-ils -les devoirs du vasselage<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a> à différens -seigneurs de leur royaume, pour les fiefs particuliers -qu’ils possédoient dans l’étendue de -leurs terres? C’est une étrange absurdité qu’on -assujettisse ces rois à un hommage qui avoit -<span class="pagenum" id="Page_297">297</span> -rendu le duc de Lorraine inhabile à monter -sur le trône de ses pères.</p> - -<p>Ne cherchons point à nous tromper; ce ne -furent, ni les lois, qui ne subsistoient plus, -ni la nation divisée, qui décidèrent entre -Charles et Hugues-Capet; la force seule fit -le droit de celui-ci. Il étoit, par ses possessions<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a> -et ses alliances, le plus puissant du -royaume, et Charles n’y possédoit rien. La loi -de la succession déjà violée en Allemagne, en -Italie, dans la moitié des Gaules et en France -même, devoit donc se taire devant Hugues-Capet. -Il étoit à la tête d’un parti puissant, et -chef d’une famille qui depuis long-temps avoit -formé son plan d’élévation; son rival descendoit, -il est vrai, de Charlemagne, mais Charlemagne -étoit oublié, et on n’avoit sous les -yeux que les derniers princes qui avoient déshonoré -sa maison.</p> - -<p>La nation française ne déféra pas la couronne -à Hugues-Capet, comme elle l’avoit -donnée à Pepin. Les historiens contemporains -ne disent point qu’il se tint à ce sujet une assemblée<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a> -générale des grands; et quand ils -le diroient, il ne faudroit pas le croire. Ces -assemblées étoient déjà fort rares sous le fils de -Louis-le-Débonnaire. Qui ne voit pas qu’elles -étoient impraticables depuis que les comtes -<span class="pagenum" id="Page_298">298</span> -s’étoient rendus souverains dans leurs gouvernemens, -et les seigneurs dans leurs terres? -L’anarchie où le royaume étoit plongé, prouve -évidemment que toute puissance publique y étoit -détruite. Par quel prodige se seroit-il formé presqu’autant -de coutumes différentes qu’il y avoit -de seigneuries, si la nation eut toujours tenu -ses assemblées? Comment toutes les lois auroient-elles -été oubliées? Pourquoi le gouvernement -féodal auroit-il été si long-temps à -prendre une forme constante?</p> - -<p>D’ailleurs, je demande en vertu de quel -titre Hugues-Capet, simple vassal de la couronne, -auroit convoqué les états, et ordonné à -ses pairs, les vassaux immédiats du roi, de s’y -rendre? Mais ce qui tranche toutes les difficultés, -c’est que l’intervalle de la mort de -Louis V, au couronnement de Hugues-Capet, -fut trop court pour assembler les grands du -royaume. Hugues se contenta d’appeler auprès -de lui ses parens, ses amis et ses vassaux; il en -composa, si l’on veut, une espèce d’assemblée, -telle que celles qui avoient élevé Eudes et Raoul -sur le trône, se fit reconnoître pour roi par ses -partisans, et se mit en état de défendre sa dignité -contre les seigneurs qui épouseroient les -intérêts du dernier Carlovingien.</p> - -<p>La prérogative royale étoit si peu de chose, -<span class="pagenum" id="Page_299">299</span> -et les grands tellement indépendans du prince, -ainsi qu’on le verra bientôt quand je parlerai -des droits et des devoirs respectifs des suzerains -et des vassaux, que l’élévation de Hugues-Capet -et les droits de son compétiteur ne pouvoient -pas former une question bien importante, -lorsqu’elle fut agitée. Il paroissoit presqu’indifférent -aux seigneurs français d’avoir un -roi ou de n’en point avoir. Ceux qui servirent -Charles par générosité crurent bientôt en avoir -trop fait en sa faveur. Ceux qui ne lui étoient -attachés que pour nuire à Hugues-Capet, se -laissèrent gagner par des bienfaits ou des promesses; -et Charles, abandonné de ses partisans, -ne laissa aucun héritier de ses droits.</p> - -<p>L’extinction de la maison de Charlemagne -devint un événement de la plus grande importance. -Il étoit heureux pour les royaumes qui -s’étoient formés des débris de la puissance -française, que la postérité de Charles-le-Chauve -ne subsistât plus. Les anciennes lois -de la succession pouvoient servir de prétexte à -des mécontens ou à des ambitieux, pour augmenter -les troubles, les désordres, les calamités -dont l’anarchie féodale menaçoit tous les -peuples de la chrétienté.</p> - -<p>Quelque irrégulière que fût la manière dont -Hugues-Capet étoit monté sur le trône, il devint -<span class="pagenum" id="Page_300">300</span> -un roi légitime, parce que les grands du -royaume, en traitant enfin avec lui, reconnurent -sa dignité, et consentirent à lui prêter -hommage et remplir à son égard les devoirs -de la vassalité. Ce fut un vrai contrat entre le -prince et ses vassaux. L’intention présumée de -ceux-ci, en se soumettant à reconnoître un -seigneur au-dessus d’eux, n’étoit pas sans -doute de se faire un ennemi qui eût le droit de -les dépouiller de leurs priviléges; et Hugues-Capet -fut censé consentir à la conservation -des coutumes féodales, que des exemples réitérés -et le temps commençoient à consacrer. -Mais je prie de le remarquer; ce contrat étoit -subordonné à un devoir primitif, et dont rien -ne peut exempter les hommes. Ce devoir consiste -à faire tous ses efforts pour délivrer sa -patrie de ses vices, et y faire régner l’ordre, -la paix et la sûreté: falloit-il donc respecter -l’absurde et tyrannique gouvernement des fiefs?</p> - - -<p class="sep3 cent"><i>Fin du livre second.</i></p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/im06.jpg" alt="" title="" width="380" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="npage" id="Page_301"> - -<hr class="hr2" /> - -<p class="cs20 cent esp"><span class="gesp">OBSERVATIONS<br /> -<span class="cs6">SUR</span></span><br /> -L’HISTOIRE DE FRANCE.</p> - -<hr class="hr1" /> - -<h2 class="rpw">LIVRE TROISIÈME.</h2> - -<hr class="hr1" /> - -<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3> - -<p class="hang"><i>De la situation du peuple à l’avénement de Hugues-Capet -au trône.—Droits privilégiés, état de -la noblesse qui ne possédoit pas des terres en -fief.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">Quoiqu’a</span> l’avénement de Hugues-Capet -au trône on distinguât l’homme libre du serf, -cette distinction ne laissoit presque aucune différence -réelle entre eux. La souveraineté que -les seigneurs avoient usurpée dans leurs terres, -ouvrage de l’avarice et de la vanité, étoit devenue -la tyrannie la plus insupportable. Pouvoit-elle -avoir eu des bornes sous les derniers -Carlovingiens, puisque dans un temps bien -postérieur, où il sembloit qu’on commençât à -sentir la nécessité d’une police plus régulière -<span class="pagenum" id="Page_302">302</span> -et à penser avec plus d’humanité, les seigneurs -s’opiniâtroient à croire encore que tout leur -avoit toujours appartenu, et que le roturier, -ne possédant ses habitations que d’une manière -précaire, les tenoit de leur libéralité? Étrange -ignorance des devoirs que la nature nous prescrit! -Ils ne comprenoient pas que leurs droits -pussent être limités<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>, ni que ce fût un vol, -ou du moins une injustice, d’exiger des redevances -qui n’étoient pas établies par la coutume -ou par des chartes.</p> - -<p>Chaque terre fut une véritable prison pour -ses habitans. Ici ces prétendus hommes libres -ne pouvoient disposer de leurs biens, ni par testament, -ni par actes entre-vifs, et leur seigneur -étoit leur héritier, au défaut d’enfans domiciliés -dans son fief. Là, il ne leur étoit permis de disposer -que d’une partie médiocre de leurs immeubles -ou de leur mobilier. Ailleurs, ils ne -pouvoient se marier qu’après en avoir acheté -la permission. Chargés par-tout de corvées fatigantes, -de devoirs humilians et de contributions -ruineuses, ils avoient continuellement à craindre -quelque amende, quelque taxe arbitraire, ou la -confiscation entière de leurs biens. La qualité -d’homme libre étoit devenue à charge à une -foule de citoyens. Les uns vendirent par désespoir -leur liberté à des maîtres qui furent du moins -<span class="pagenum" id="Page_303">303</span> -intéressés à les faire<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a> subsister, et d’autres -qui s’étoient soumis pour eux et pour leur postérité -à des devoirs serviles envers une église ou -un monastère, consentirent sans peine que -leur dévotion devînt un titre de leur esclavage.</p> - -<p>Cette tyrannie des seigneurs avoit commencé, -comme on l’a vu, dans les campagnes, et elle -en chassa les plus riches habitans, qui se refugièrent -dans les villes, où ils se flattoient de -vivre sous la protection des lois; mais les maux -qu’ils fuyoient les y poursuivirent, quand les -comtes eurent changé leurs gouvernemens héréditaires -en des principautés souveraines. Ces -nouveaux seigneurs exercèrent à leur tour sur -les bourgeois<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a> la même autorité que les -autres seigneurs avoient acquise sur les villains -de leurs terres. Les péages, les droits d’entrée, -d’escorte et de marche se multiplièrent à l’infini. -Les villes furent sujettes, comme les campagnes, -à une taille arbitraire, et obligées de -défrayer leur seigneur et ses gens quand il y -venoit. Vivres, meubles, chevaux, voitures, -tout étoit alors enlevé, et on auroit dit que les -maisons des bourgeois étoient au pillage.</p> - -<p>Il ne faut que parcourir les chartes par lesquelles -les seigneurs vendirent dans la suite à -leurs villes le droit de commune, pour se faire -un tableau de la situation déplorable des bourgeois. -<span class="pagenum" id="Page_304">304</span> -Les priviléges qu’on leur accorde supposent -les vexations les plus atroces. C’est par grâce -qu’on permet à ces malheureux de s’accommoder, -après avoir commencé un procès juridiquement, -tant on étoit éloigné de penser que la -magistrature fût établie pour l’utilité du peuple, -et non pour l’avantage du magistrat! Ils étoient -réduits à demander, comme une faveur, qu’il fût -permis à leurs enfans d’apprendre à lire et à -écrire, et de n’être obligés de vendre à leur seigneur -que les denrées ou les effets qu’ils auroient -mis en vente. Toute industrie étoit étouffée entre -des hommes qu’on vouloit rendre stupides. Les -bourgeois n’osoient faire aucun commerce, parce -que les seigneurs s’étoient arrogé le droit d’interdire -dans leurs terres toute espèce de vente -ou d’achat entre les particuliers, lorsqu’ils vouloient -vendre eux-mêmes les denrées de leur -cru ou celles qu’ils avoient achetées. Ces monopoles -étoient tellement accrédités, que le peuple -prit pour un acte de générosité, l’injustice moins -criante par laquelle les seigneurs se réservoient -dans chaque année un temps fixe pour le débit -des fruits de leurs terres, en stipulant toutefois -qu’ils les vendroient plus cher que de coutume, -et que les bourgeois n’exposeroient alors en -vente que des denrées altérées et corrompues.</p> - -<p>On devine aisément qu’elle espèce de crédit -<span class="pagenum" id="Page_305">305</span> -demandoit le comte de Poix dans la charte qu’il -accorde à ses sujets, lorsqu’il exige qu’il lui fût -permis d’acheter une fois en sa vie, à chaque -marchand, sans payer ni donner aucun gage, -quelqu’effet qui n’excèderoit pas la valeur de -cinq sous. Autoriser le vol, le déni de payement, -la banqueroute par un traité, suppose -d’étranges mœurs. Il seroit trop long de rapporter -seulement les noms des divers droits que -les seigneurs avoient établis à leur avantage, -même sans aucun prétexte de bien public. Cette -tyrannie épidémique, si je puis parler ainsi, -passa jusqu’à leurs valets. Les marmitons de -l’archevêque de Vienne avoient établi un impôt -sur les mariages; et ses domestiques, prenant -sous leur protection des voleurs et des bandits, -dont ils partageoient, sans doute, le butin, -s’étoient fait une seigneurie en sous-ordre, et -plus odieuse encore que celle de leur maître.</p> - -<p>La seule différence essentielle qu’il y eût -entre les hommes libres et les serfs, dont la -France étoit presqu’entièrement peuplée, c’est -que ceux-ci ne pouvoient s’affranchir que par -la pure faveur de leur maître, tandis que la coutume -laissoit aux autres quelques moyens de se -soustraire au joug de leur seigneur. Les hommes -libres n’avoient besoin que du consentement de -leur évêque, pour être admis à la cléricature, -<span class="pagenum" id="Page_306">306</span> -qui, par une de ces contradictions ridicules auxquelles -il faut s’accoutumer, quand on étudie -l’histoire de France, exemptoit de toute charge<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a> -le patrimoine d’un clerc, quoiqu’on ne se fît -aucun scrupule de piller et de soumettre à des -redevances, les terres de l’église, qu’on regardoit -comme le patrimoine de Dieu même. Les -serfs n’avoient pas le même avantage; s’ils -étoient admis par surprise au nombre des clercs, -l’église, en les dégradant, étoit obligée de les -rendre<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a> au maître qui les réclamoit avant -qu’ils eussent reçu des ordres sacrés.</p> - -<p>Leurs enfans naissoient esclaves comme eux; -et ces malheureux communiquoient en quelque -sorte leur disgrace à tout ce qui les approchoit. -Si un gentilhomme eût eu la bassesse de se -marier à une serve, ses enfans auroient été -réduits à la condition<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a> humiliante de leur -mère. Les alliances contractées avec une famille -libre, ne portoient, au contraire, aucune tache -dans la maison d’un gentilhomme; et ses fils, -malgré la roture de leur mère, pouvoient être -honorés de la qualité de chevalier. Les hommes -libres jouissoient même du privilége de s’anoblir -eux et leur postérité, soit en épousant la -fille d’un gentilhomme, soit en acquérant quelque -fief. Dès lors, ils n’étoient plus soumis à -cette foule de devoirs, de corvées et de charges -<span class="pagenum" id="Page_307">307</span> -qui rendoient le peuple malheureux. Il est -même vraisemblable que la noblesse de leur -personne passoit jusqu’aux domaines qu’ils -possédoient en roture.</p> - -<p>Aucun monument, il est vrai, ne nous fait -connoître les prérogatives particulières dont la -simple noblesse jouissoit à l’avénement de -Hugues-Capet au trône. Mais il est certain que -sous les derniers princes de la maison de Charlemagne, -il y avoit un grand nombre de familles -autrement anoblies par leurs alliances ou la -possession de quelque seigneurie, et qui, par -une suite des événemens qui changèrent les -fortunes domestiques, comme la fortune de -l’état, ne possédoient que des biens roturiers. -Elles continuèrent pendant le cours de la révolution -qui donna naissance au gouvernement -féodal, à être distinguées des familles d’un -ordre inférieur; et cette distinction, dont on -ne peut douter, suppose nécessairement la jouissance -de quelque privilége particulier qui passoit -du père aux enfans. Sans ce signe distinctif, -comment tous les citoyens qui ne possédoient -pas quelque fief, n’auroient-ils point enfin, été -confondus dans une même classe?</p> - -<p>Peut-être que cette noblesse se trouva assez -nombreuse pour forcer les seigneurs à la ménager. -Sans doute, qu’elle les servit dans les -<span class="pagenum" id="Page_308">308</span> -guerres privées qui revinrent en usage dans la -décadence du gouvernement, et mérita par là -leur reconnoissance et leur protection; pourquoi -donc n’auroit-elle pas toujours joui dans -ses patrimoines roturiers, des mêmes franchises -que la cléricature attachoit à ceux des clercs? -Tout paroît l’indiquer, mais il me semble du -moins qu’on ne peut s’empêcher de convenir -que sous le règne de Hugues-Capet, les simples -gentilshommes n’eussent déjà les mêmes immunités, -dont on les voit en possession dans un -temps bien postérieur. Bien loin qu’ils aient pu -alors acquérir quelques nouveaux priviléges, -ils en durent perdre plusieurs. On voit que les -seigneurs, de jour en jour, plus jaloux d’étendre -leurs droits et leur autorité, s’appliquèrent à -dégrader la dignité même des petits fiefs qui -relevoient d’eux. Tandis qu’ils ne craignoient -point d’offenser leurs vassaux, que, sans égard -pour les plaintes et les menaces des évêques, -ils faisoient, sans cesse, de nouvelles entreprises -sur les possessions que les ecclésiastiques -tenoient de leurs pères, seroit-il vraisemblable -qu’ils eussent respecté la fortune d’une noblesse -peu puissante, et qui n’avoit aucun protecteur?</p> - -<p>Quoiqu’il en soit des immunités des simples -gentilshommes, à l’avénement de Hugues-Capet -au trône, ils n’étoient sujets, quand S. Louis -<span class="pagenum" id="Page_309">309</span> -écrivoit ses établissemens, à aucune imposition, -en vendant leurs denrées<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>, ni en achetant les -choses nécessaires à leur usage particulier. Les -terres que les gentilshommes faisoient valoir -par eux-mêmes, ne payoient pas la taille; et -dans les affaires personnelles, ils obéissoient à -une jurisprudence, toute différente de celle à -laquelle les roturiers étoient soumis. C’est l’espérance -de pouvoir jouir un jour de tous ces -avantages, qui empêchoit les hommes libres de -succomber sous le poids de leur malheur; tandis -que les serfs, ne voyant de toute part que -leur servitude, ne pouvoient s’affranchir du -joug d’un maître, que pour passer sous celui -d’un seigneur.</p> - - </div> - - <div class="npage" id="chap_3_2"> - -<hr class="full" /> - -<h3>CHAPITRE II.</h3> - -<p class="hang"><i>Situation des seigneurs, à l’avénement de Hugues-Capet -au trône.—Des causes qui contribuèrent -à établir une sorte de règle et de droit public.</i></p> - -<p class="first"><span class="smcap">Tous</span> ces droits barbares des seigneurs, sur -leurs sujets, furent bientôt réglés: c’étoit la -force qui imposoit la loi à la foiblesse. Mais à -l’égard des devoirs et des droits respectifs des -seigneurs les plus puissans, liés entre eux, par -l’hommage et le serment de fidélité, ce n’étoient -encore, lorsque Hugues-Capet monta sur le -<span class="pagenum" id="Page_310">310</span> -trône, que des prétentions incertaines et toujours -contestées. Les coutumes<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a> dont nous -trouvons le détail dans les établissemens de -S. Louis, et les écrits de Pierre de Fontaine et -de Beaumanoir, n’existoient pas encore. C’est -le propre des coutumes de ne s’établir qu’avec -lenteur, le temps seul peut leur donner une -certaine force; et de l’anarchie des derniers rois -Carlovingiens, à la forme de gouvernement -connue sous S. Louis, le passage suppose nécessairement -une longue suite de révolutions et les -règnes de plusieurs princes actifs, courageux et -entreprenans.</p> - -<p>Quand il seroit resté quelque espèce de règle -et de subordination dans l’état, l’usurpation de -Hugues-Capet, les guerres qu’il soutint contre -quelques vassaux de la couronne, et les complaisances -auxquelles il fut forcé de se prêter, -pour se rendre agréable, l’auroient fait entièrement -disparoître. Il faudroit, en effet, avoir -bien peu de connoissance des temps malheureux -dont je parle, et des passions par lesquelles -les hommes seront éternellement gouvernés, -pour croire que les ducs de Normandie, -d’Aquitaine, de Bourgogne, les comtes -de Toulouse, de Flandre, de Vermandois, de -Troyes, &c. qui avoient vu Hugues-Capet, -simple duc de France, et leur égal, consentissent, -<span class="pagenum" id="Page_311">311</span> -par amour seul de l’ordre et de la paix, -à lui rendre les devoirs que Charles-le-Chauve -exigeoit inutilement de ses vassaux, sur la fin -de son règne, et que ses successeurs n’auroient -pas osé demander.</p> - -<p>Les seigneurs du second ordre, j’entends les -barons qui relevoient immédiatement d’un -suzerain, dont la seigneurie s’étendoit sur -toute une province, affectèrent également une -entière indépendance. Toute notre histoire est -pleine de faits qui prouvent que les petits-fils -de Hugues-Capet ne pouvoient point encore -accoutumer les seigneurs du duché de France, -à remplir les devoirs de la vassalité, et la même -anarchie règnoit dans les autres provinces du -royaume. La souveraineté que les barons exerçoient -sur leurs sujets, leur avoit inspiré une -ambition dangereuse. Mettant à profit la foiblesse -où se trouvoient leurs suzerains divisés -par des haines, des rivalités et des guerres continuelles, -ils étoient parvenus à s’en faire craindre, -et ne regardoient l’hommage que comme -une vaine cérémonie qui n’emportoit avec soi -aucune obligation réelle de service et d’obéissance.</p> - -<p>Si on retrouvoit quelque trace de la subordination -des fiefs et des devoirs réciproques -que se devoient les suzerains et leurs vassaux, -<span class="pagenum" id="Page_312">312</span> -et que suppose le serment que Charles-le-Chauve -et les seigneurs les plus puissans du -royaume se firent mutuellement, ce n’étoit plus -qu’entre les seigneurs d’une classe inférieure -aux barons; ils se souvenoient pour la plupart -que leurs terres leur avoient été données en -bénéfices; leurs possessions étoient peu considérables, -et n’ayant que de moindres espérances -ou de moindres prétentions, ils souffroient -davantage des désordres de l’anarchie, -et n’avoient pas le même intérêt de ne reconnoître -d’autres lois que leurs caprices.</p> - -<p>Quoique ces seigneurs eussent, comme les -barons mêmes, dont ils relevoient, le droit de -guerre, le pouvoir de faire des lois, ou plutôt -de publier des ordres dans l’étendue de leurs -fiefs, et qu’ils exerçassent sur leurs sujets un -empire également despotique, ils ne jouissoient -pas cependant dans toute sa plénitude, de la -puissance qui constitue véritablement la souveraineté. -Leurs justices, par exemple, étoient -souveraines, c’est-à-dire, jugeoient en dernier -ressort et sans<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a> appel, toutes les affaires qui -y étoient portées; mais elles n’avoient quelquefois -qu’une compétence bornée. Ces seigneurs -d’un ordre inférieur, n’étoient juges dans leurs -terres, que des délits ordinaires; tandis que le -baron, dont ils relevoient, y avoit la haute-justice, -<span class="pagenum" id="Page_313">313</span> -et connoissoit de tous les crimes qui, -à l’exception du vol, étoient punis de mort. Il -est encore certain que dans le cours des dernières -révolutions, les barons ne permirent pas -à leurs vassaux de faire les mêmes usurpations -qu’ils faisoient eux-mêmes. Abusant, au contraire, -de leurs forces et du crédit que leur avoit -donné l’ancien gouvernement, pour se saisir -d’une partie de la souveraineté, dans les seigneuries -qui relevoient d’eux, ils s’arrogèrent le -droit d’y régler les poids et les mesures publiques, -empêchèrent leurs vassaux d’avoir une -monnoie particulière, et les contraignirent à -ne se servir que des espèces fabriquées dans le -chef-lieu de la baronnie.</p> - -<p>Les mêmes causes qui avoient empêché la -plupart de ces seigneurs, d’affecter une entière -indépendance, les portèrent à se soumettre à -l’homme-lige; c’est-à-dire, qu’ils se crurent -tenus à défendre les possessions de leur suzerain, -et à le suivre à la guerre, quand il les convoquoit. -D’ailleurs, ils n’avoient souvent qu’un -château; et craignant d’y être forcés après un -premier échec, le droit de guerre leur paroissoit -plus nuisible qu’avantageux. Dans cet état de -foiblesse, il leur importoit que toutes les querelles -ne se vidassent pas les armes à la main. -Ainsi, bien loin de profiter des désordres de -<span class="pagenum" id="Page_314">314</span> -l’anarchie, pour ne plus reconnoître dans leur -suzerain, cette juridiction déjà en usage<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a> -sous le règne de Charlemagne et qui rendoit -chaque seigneur, juge de ses bénéficiers, ils la -regardèrent comme le rempart de leur fortune.</p> - -<p>C’est chez ces seigneurs d’une classe inférieure -et à demi souverains, que se conserva la -tradition des devoirs auxquels les bénéfices établis -par Charles Martel avoient autrefois assujetti -les vassaux; et c’est l’élévation de Hugues-Capet -au trône qui contribua à l’étendre et -lui donner une plus grande autorité. En qualité -de duc de France, de comte de Paris et d’Orléans, -ce prince avoit de riches domaines, -et ses forces étoient égales à celles des principaux -vassaux de la couronne. Il fallut avoir -pour ses fils des égards qu’on n’avoit point eus -pour les derniers princes de la maison de Charlemagne. -La foiblesse et la pauvreté des Carlovingiens -avoient ouvert la porte à l’anarchie: -la force et les richesses des Capétiens devoient -en tempérer les désordres. A mesure qu’on espéroit -moins d’avantages de son indépendance, on -devoit en être moins jaloux. Les intérêts des -principaux seigneurs et leurs passions changèrent -donc avec la situation de la monarchie. -Les désastres de leurs guerres, souvent aussi -funestes au vainqueur qu’au vaincu, domptèrent -<span class="pagenum" id="Page_315">315</span> -leur vanité, et les préparèrent à la paix; -quand ils sentirent enfin, malgré eux, la nécessité -d’avoir une police, ils en trouvèrent le -modèle dans les fiefs des dernières classes.</p> - -<p>Nous voyons, en effet, par le traité que -Henri I, roi d’Angleterre et duc de Normandie, -conclut le 10 mars 1101, avec Robert, comte -de Flandre, que les grands vassaux, déjà plus -dociles sous Philippe I, que sous Louis d’Outremer, -Lothaire et Louis-le-Fainéant, se -croyoient obligés de suivre le roi à la guerre, -sous peine de perdre leur<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a> fief. Il y avoit -même des formalités de justice avouées et -reconnues entre Philippe I et ses vassaux; et -cette cour suprême, où les rois jugeoient autrefois -les grands de l’état, étoit déjà sortie du -néant où la foiblesse des derniers Carlovingiens -l’avoient laissée tomber. Il étoit naturel -que les premiers Capétiens offrissent leur médiation -à leurs vassaux, quelquefois fatigués de -la guerre, ou qui n’étoient pas en état de la -faire; et que dans des circonstances fâcheuses, -ils soumissent eux-mêmes leurs propres querelles, -à leur arbitrage; et c’est vraisemblablement -par cette conduite, que le prince reprit -sa qualité de juge, et que des vassaux qui -avoient des forces égales aux siennes, s’accoutumèrent -à reconnoître l’autorité d’une cour -<span class="pagenum" id="Page_316">316</span> -féodale et de ses jugemens. Dès que les vassaux -les plus puissans consentirent à remplir de certains -devoirs, et à se soumettre au tribunal du -roi, leurs barons qui, à leur exemple, avoient -affecté une entière indépendance, mais plutôt -par point d’honneur, que par ambition, furent -aussi, à leur exemple, moins indociles et moins -révoltés, contre la subordination de la vassalité.</p> - -<p>Plusieurs autres causes contribuèrent en -même temps, à fixer la nature du service des -fiefs et des devoirs respectifs des suzerains et -des vassaux. Leurs guerres étoient terminées -par des traités; et quoique ces traités fussent -peu respectés, ils ne laissoient pas d’être regardés -comme autant de titres, du moins par la -partie à laquelle ils étoient avantageux. On y -régloit des prétentions incertaines, et les -articles, dont deux seigneurs étoient convenus, -servirent de modèle à plusieurs autres; les -mêmes maximes s’étendoient; et en s’étendant, -elles acquéroient de l’autorité.</p> - -<p>Les seigneurs, continuellement en guerre les -uns contre les autres, ne tiroient presqu’aucun -secours de leurs sujets, trop maltraités pour être -bons soldats; et ne pouvant exiger un service -utile que de leurs vassaux, ils se virent obligés -de multiplier ces derniers, ou pour acquérir -des défenseurs à leurs terres, ou pour s’agrandir -<span class="pagenum" id="Page_317">317</span> -aux dépens de leurs voisins. Ils démembrèrent -donc quelques parties de leurs domaines, -qu’ils conférèrent en fief. Soit que les -dangers se multipliassent de jour en jour, soit -qu’on ne jugeât de la dignité d’une terre que -par le nombre des fiefs qui en relevoient, la -politique, la vanité et la mode ne mirent alors -aucune borne à la libéralité des seigneurs. Au -défaut de terres, on donna en fief, dit un -savant écrivain, «la gruerie des forêts, le -droit d’y chasser, une part dans le péage ou le -roage d’un lieu, le conduit ou escorte des marchands -venant aux foires, la justice dans le -palais du prince ou haut-seigneur, les places -de change, dans celles des villes où il faisoit -battre monnoie, les maisons et les loges des -foires, les maisons où étoient les étuves publiques, -les fours banaux des villes, enfin, jusqu’aux -essaims des abeilles qui pouvoient être -trouvés dans les forêts. Quelques seigneurs, -<i>ajoute ailleurs M. Brussel</i>, s’avisèrent d’ériger -en fief, l’affranchissement de certaines coutumes -et la cession de quelque droit; c’est-à-dire, -qu’ils cédoient à quelqu’un le droit de -lever à son profit, l’impôt qu’ils s’étoient attribué.» -Les seigneurs convertirent en fiefs les -charges de leur maison, établissement analogue -aux anciennes idées de vasselage qu’avoient fait -<span class="pagenum" id="Page_318">318</span> -naître les bénéfices de Charles Martel. En -armant un gentilhomme chevalier, ils en firent -leur homme; ils achetèrent même des vassaux, -en donnant une certaine somme d’argent, ou -en payant une pension annuelle. C’est ainsi, -pour n’en citer qu’un exemple, qu’Henri I, -roi d’Angleterre, donnoit en fief à Robert, -comte de Flandre, une pension de quatre cents -marcs d’argent.</p> - -<p>Ces nouveaux fiefs étant créés par des contrats, -des chartes ou des traités, les devoirs n’en -pouvoient jamais être équivoques; et le vassal -étoit d’autant plus exact à les remplir, qu’il -étoit très-facile à son seigneur de le punir de sa -félonie. Il n’étoit pas nécessaire de recourir aux -formalités d’un jugement, d’assembler ses vassaux, -ni de s’exposer aux événemens toujours -incertains de la guerre; il ne falloit que ne pas -payer le terme échu d’une pension. Un four -banal, des étuves et des loges de marchands -n’étoient pas des châteaux forts où un vassal -rebelle pût se défendre avec avantage.</p> - -<p>L’inconsidération éternelle des Français, -jointe à l’ignorance la plus profonde de leurs -antiquités, leur persuada que ce qui se passoit -sous leurs yeux, étoit autant de coutumes qu’ils -avoient reçues de leurs premiers ancêtres. Pensant -que tous les fiefs avoient la même origine, -<span class="pagenum" id="Page_319">319</span> -ils crurent qu’ils étoient tous tenus par reconnoissance -aux mêmes devoirs. Cette erreur -apprivoisa les esprits, que le droit de guerre -rendoit farouches. On se crut lié à son suzerain, -par le bienfait qu’on en avoit reçu. On -s’accoutuma peu à peu à la subordination -féodale, on en convint du moins, quand on -n’eut aucun intérêt présent de la contester; et -à l’avénement de Louis-le-Gros à la couronne, -les devoirs auxquels les nouveaux fiefs furent -assujettis, étoient déjà devenus une loi, ou, -pour m’exprimer plus exactement, une coutume -générale du gouvernement féodal; et elle -n’étoit désavouée par aucun seigneur.</p> - -<hr class="hr4" /> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/im07.jpg" alt="" title="" width="383" height="600" /> -</div> - - </div> - - <div class="npage" id="Page_320"> - -<hr class="hr2" /> - -<h2 class="rpo">REMARQUES ET PREUVES<br /> -<span class="cs5 gesp">DES</span><br /> -<span class="cs7"><i>Observations sur l’histoire de France</i>.</span></h2> - -<hr class="hr1" /> - -<h3>LIVRE PREMIER.</h3> - -<hr class="hr1" /> - -<h4>CHAPITRE PREMIER.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la"><span class="smcap"><span class="cs20">R</span>eges</span> ex nobilitate, duces ex virtute -sumunt. Nec regibus infinita aut libera potestas; -et duces exemplo potiùs quàm imperio, si prompti, -si conspicui, si ante aciem agant, admiratione -præsunt. Cæterùm neque animadvertere, neque -vincire, neque verberare quidem, nisi sacerdotibus -permissum; non quasi in pœnam nec ducis jussu, -sed velut Deo imperante, quem adesse bellantibus -credunt.</i> (De Mor. Ger. C. 7.) <i lang="la" xml:lang="la">De minoribus rebus -principes consultant, de majoribus omnes; ità -tamen ut ea quoque quorum penès plebem arbitrium -est, apud principes pertractentur... Mox rex vel -principes, prout ætas cuique, prout nobilitas, -prout decus bellorum, prout facundia est, audiuntur, -autoritate suadendi magis, quàm jubendi -potestate. Si displicuit sententia, fremitu aspernantur: -<span class="pagenum" id="Page_321">321</span> -sin placuit, frameas concutiunt.</i> (Ib. c. <span class="cs7">II</span>.)</p> - -<p>Nos monumens les plus anciens et les plus -respectables disent la même chose. <i lang="la" xml:lang="la">Dictaverunt -Salicam Legem Proceres ipsius gentis, qui tunc -temporis apud eam erant rectores. Sunt autem electi -de pluribus viris quatuor.... Qui per tres -Mallos convenientes, omnes causarum origines sollicitò -discurrendo, tractantes de singulis judicium -decreverunt hoc modo.</i> (Præf. Leg. Sal.) <i lang="la" xml:lang="la">Hoc decretum -est apud regem et principes ejus et apud -cunctum populum christianum qui infrà regnum -Merwengorum consistunt.</i> Præf. Leg. Sal. <i lang="la" xml:lang="la">Placuit -atque convenit inter Francos et eorum Proceres, ut -propter servandum inter se pacis studium, omnia -incrementa veterum rixarum resecare deberent.</i> -Præf. Leg. Sal. <i lang="la" xml:lang="la">Cum in Dei nomine nos omnes -calendas Martias de quacumque conditione unà -cum nostris optimatibus pertractavimus.</i> Decret. -<i lang="la" xml:lang="la">Childeberti circà annum 595</i>, (Art. 1.) <i lang="la" xml:lang="la">Pari conditione -convenit calendas Martias omnibus nobis -adunatis</i>. (Ibid. art. 5.) Les rois Mérovingiens ne -donnoient aucun ordre particulier, aucun diplome, -sans employer les formules suivantes: -<i lang="la" xml:lang="la">Unà cum nostris optimatibus: fidelibus pertractavimus. -De consensu fidelium nostrorum. In nostrâ -et Procerum nostrorum præsentiâ.</i> Voyez les ordonnances -de ces princes, recueillies par M. -Baluze, ou par dom Bouquet.</p> - -<p class="sep1"><span class="pagenum" id="Page_322">322</span> -<a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Eo tempore multæ Ecclesiæ à Chlodovechi -exercitu deprædatæ sunt, quia erat ille adhuc -fanaticis erroribus involutus. Igitur de quâdam -ecclesiâ urceum miræ magnitudinis ac pulchritudinis -hostes abstulerant, cum reliquis ecclesiastici -ministerii ornamentis. Episcopus autem ecclesiæ -illius missos ad regem dirigit, poscens, ut si aliud -de sacris vasis recipere non mereretur, saltem vel -urceum ecclesiæ suæ reciperet. Hæc audiens Rex, -ait Nuncio: sequere nos usque Suessiones, quia -ibi cuncta quæ acquisita sunt, dividenda erunt, -cumque mihi vas istud sors dederit, quæ papa -poscit, adimpleam. Dehinc adveniens Suessiones, -cuncto onere prædæ in medium posito, ait rex: -Rogo vos, fortissimi Præliatores, ut saltem mihi -vas istud, hoc enim de urceo suprâ memorato dicebat, -extrà partem concedere non abnuatis. Hæc -rege dicente, illi quorum erat mens sanior, aiunt: -omnia, gloriose rex, quæ cernimus tua sint; sed -ac nos ipsi tuo sumus dominio subjugati, nunc -quod tibi benè placitum videtur, facito; nullus -enim potestati tuæ resistere valet. Cùm illi hæc ità -dixissent, unus levis, invidus ac facilis, cum -magnâ voce, elevatam bipennem urceo impulit, -dicens: nihil hic accipies, nisi quæ sors vera -largitur. Ad hæc, obstupefactis omnibus, rex injuriam -suam patientiæ lenitate coercuit, acceptumque -urceum nuncio ecclesiastico reddidit, servans -<span class="pagenum" id="Page_323">323</span> -abditum sub pectore vulnus; transacto vero anno, -jussit omnem cum armorum apparatu advenire -Phalangem, ostensuram in campo Martis suorum -armorum nitorem. Verùm ubi cunctos circuire deliberat, -venit ad urcei percussorem, cui ait: nullus -tam inculta, ut tu, arma detulit, nam neque -tibi hasta, neque gladius, neque securis est utilis; -et adprehensam securim in terram dejecit. At ille -cum paululùm inclinatus fuisset ad colligendam -eam, rex, elevatis manibus, securim suam capiti -ejus defixit. Sic, inquit, tu apud Suessiones in -urceo illo fecisti.</i> (Greg. Tur. l. 2. C. 27.)</p> - -<p>A travers la narration peu sensée de Grégoire -de Tours, il est facile de saisir l’esprit du fait -qu’il rapporte. Il est évident que Clovis n’avoit -que sa part du butin, et que le sort en décidoit. -Que signifient les paroles ridicules que l’historien -met dans la bouche de ce prince? <i lang="la" xml:lang="la">Sequere -nos usque Suessiones; quia ibi cuncta quæ acquisita -sunt, dividenda erunt. Cumque mihi vas istud -sors dederit, quæ papa poscit, adimpleam.</i> Il n’y -a qu’un escamoteur qui puisse ainsi répondre -de la fortune. Le compliment de l’armée, tel -que Grégoire de Tours le suppose, ne peut -être vrai; il n’a aucune analogie avec les mœurs -publiques. On avoit dit à l’historien que l’armée -avoit consenti à la demande de Clovis; et là-dessus, -il imagine une réponse telle que l’auroient -<span class="pagenum" id="Page_324">324</span> -faite des Gaulois, aussi accoutumés au -gouvernement despotique que les Français l’étoient -à la liberté. Il ne s’apperçoit pas qu’il est -contradictoire que l’armée parle en mercenaire, -et que Clovis attende un an pour se venger de -l’injure qu’il reçoit.</p> - -<p class="last">Je ne sais pourquoi M. le comte de Boulainvilliers -dit que Clovis n’osa se saisir du vase, -et le laissa au soldat. C’est altérer la vérité, et -il n’en avoit pas besoin pour son systême. Le -P. Daniel appelle cet événement une historiette; -et c’est une preuve de son bon jugement. -L’abbé du Bos parle aussi de l’aventure -du vase de Soissons, dans son histoire critique -de l’établissement de la monarchie Française -dans les Gaules, liv. 3. chap. 21. Voici de -quelle façon il traduit le discours de Clovis à -son armée. <i lang="la" xml:lang="la">Rogo vos, ô fortissimi præliatores, ut -saltem mihi vas istud extrà partem concedere non -abnuatis.</i> «Braves soldats, trouvez bon qu’avant -que de rien partager, je retire ce buire -d’argent de la masse, pour en disposer à mon -plaisir.» Quelle traduction! Clovis n’osant pas -punir le soldat qui l’avoit offensé, en réclamant -la coutume de la nation, il attend, dit -l’abbé du Bos, «une occasion où il peut se -venger, non point en particulier qui se livre -au mouvement impétueux d’une passion, mais -<span class="pagenum" id="Page_325">325</span> -en souverain qui se fait justice d’un sujet insolent.» -Cette réflexion n’est pas juste; ce n’est -point comme souverain que Clovis se fait justice -d’un sujet insolent, puisqu’il déguise sa -vengeance, en prenant le prétexte de punir -le soldat pour sa négligence à tenir ses armes -en bon état. Croira-t-on sans peine que la patience -et la modération fussent alors des qualités -fort estimées chez les Français, et qu’il -fût plus honnête pour un grand roi d’assassiner -de sang froid un de ses soldats, que de le tuer -par emportement? Je ne saurois penser, sur la -parole de l’abbé du Bos, «qu’une si grande -sagesse combla de gloire Clovis, et lui valut -l’admiration de toutes les Gaules.»</p> - -<hr class="full" id="chap_1n_2" /> - -<h4>CHAPITRE II.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la"><span class="smcap"><span class="cs20">S</span>i</span> quis ingenuum Francum aut hominem -barbarum occiderit qui Lege Salicâ vivit</i>, fol. -200, <i lang="la" xml:lang="la">culpabilis judicetur. Si quis eum occiderit -qui in Truste dominicà est</i>, fol. 600, <i lang="la" xml:lang="la">culpabilis -judicetur. Si quis Romanum hominem convivam -regis occiderit</i>, fol. 300, <i lang="la" xml:lang="la">culpabilis judicetur. Si -Romanus homo possessor, id est, qui res, in pago -ubi commanet, proprias possidet, occisus fuerit, -is qui cum occidisse convincitur</i>, fol. 100, <i lang="la" xml:lang="la">culpabilis -<span class="pagenum" id="Page_326">326</span> -judicetur. Si quis Romanum Tributarium -occiderit</i>, fol. 45, <i lang="la" xml:lang="la">culpabilis judicetur</i>. (Leg. Sal. -Tit. 43.) <i lang="la" xml:lang="la">Si Romanus homo Francum expoliaverit, -fol. 62, culpabilis judicetur. Si verò Francus -Romanum expoliaverit</i>, fol. 30, <i lang="la" xml:lang="la">culpabilis judicetur</i>. -(Ibid. Tit. 15.) <i lang="la" xml:lang="la">Si Romanus Francum ligaverit -sine causâ</i>, fol. 30, <i lang="la" xml:lang="la">culpabilis judicetur. Si -autem Francus Romanum ligaverit sine causâ</i>, -fol. 15, <i lang="la" xml:lang="la">culpabilis judicetur</i>. (Ibid. Tit. 34,) <i>&c.</i> -Les lois Ripuaires établissent les mêmes proportions -entre les Français et les Gaulois, et -je n’en rapporte pas ici le texte, pour abréger.</p> - -<p>Si ces autorités font voir avec quelle dureté -les vainqueurs traitèrent les vaincus, elles ne -prouvent pas moins que les Gaulois ne furent -pas réduits en servitude, puisqu’on trouve -parmi eux un ordre de citoyens, les convives -du roi, à qui la loi accorde une composition -plus considérable qu’aux Français d’une condition -commune. Cent passages de Grégoire de -Tours attestent que des Gaulois furent élevés -aux premières dignités de l’état, sous les rois -Mérovingiens. Pourquoi Loyseau, dans son -traité des seigneuries, (<i>chap. 1.</i> §. 55 et 69,) prétend-il -donc que les Francs ôtèrent aux Gaulois -l’usage des armes, et en firent leurs esclaves? -Le comte de Boulainvilliers a bâti, sur cette prétendue -servitude, tout son systême de notre -<span class="pagenum" id="Page_327">327</span> -ancien gouvernement. Je réfuterai cette erreur -dans les notes suivantes, en parlant des franchises -de la nation Gauloise sous le gouvernement -des Français.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> -L’abbé du Bos prétend, histoire critique, -(<i>liv. 6. C. 14 et 15</i>,) que Clovis et ses successeurs -eurent dans les Gaules les mêmes revenus -dont les empereurs Romains y avoient joui; -qu’ils levèrent un tribut sur les terres, exigèrent -une capitation, eurent des douanes, et que -les Français furent soumis, ainsi que les Gaulois, -à toutes ces impositions. Il convient d’abord -qu’aucun historien ne dit «expressément -et distinctement que nos rois ont eu dans les -Gaules les mêmes revenus dont jouissoient -avant eux les empereurs Romains; mais, continue-t-il, -c’est qu’il étoit inutile de dire ce -que tout le monde voyoit.» J’abrège le style -diffus de l’abbé du Bos. Il fonde son opinion -sur ce qu’il est de droit commun que le vainqueur -se mette à la place du vaincu. Quand, -par exemple, ajoute l’abbé du Bos, on a dit -que Louis XIV conquit en 1684 le duché de -Luxembourg, c’est avoir dit suffisamment qu’il -se mit en possession de tous les domaines, -droits et revenus dont Charles II jouissoit -avant la conquête. Je conviens du droit du -vainqueur; mais quel étoit le vainqueur des -<span class="pagenum" id="Page_328">328</span> -Gaules? Étoit-ce Clovis seul, ou la nation -Française avec lui? Qu’on en juge par l’aventure -du Vase de Soissons, et par la forme même -du gouvernement que les Français conservèrent -dans les Gaules.</p> - -<p>Mais si Louis XIV, au lieu d’avoir une administration -à peu près pareille à celle de Charles -II, avoit été le chef de quelque horde de -Tartares, l’abbé du Bos se persuaderoit-il aisément -que ce nouveau Clovis et ses soldats, en -s’établissant dans le duché de Luxembourg, -eussent été préparés à adopter subitement toutes -les idées des Espagnols? Je consens à cette -espèce de prodige; quand les Luxembourgeois -vaincus n’auroient point changé de sort, comment -le prince auroit-il osé dire à ces Tartares: -mes amis, voilà un peuple subjugué par nos -armes, qui me reconnoît pour son nouveau -souverain, et qui me payera désormais la taille, -la capitation, &c. qu’il payoit à ses anciens -maîtres; puisque votre victoire m’a mis à la -place de Charles II, il est raisonnable que tout -notre gouvernement prenne une nouvelle forme. -Enrichissez-vous des dépouilles des vaincus; -mais songez désormais à me donner les mêmes -tributs que me donneront les Luxembourgeois. -Si le prince Tartare tenoit un pareil langage -après la victoire, est-il vraisemblable qu’il persuadât -<span class="pagenum" id="Page_329">329</span> -son armée? mon général, lui répondroit-elle, -nous ne comprenons rien à tout ce discours. -Nous ne combattons pas pour vous, -mais vous combattez à notre tête pour l’avantage -commun. L’empire sur une province conquise -nous appartient comme à vous; et il seroit -bizarre que nous fussions traités en vaincus, -parce que nous sommes vainqueurs: nous conserverons -ici nos anciennes coutumes, et nous -y établirons notre gouvernement.</p> - -<p>Les mœurs des Français, leur attachement -à leurs lois, leur administration politique, tout -concourt à la fois à prouver qu’ils ne furent -sujets à aucune sorte d’impôts. J’ajoute que les -Gaulois jouirent du même avantage; et c’est -presque le démontrer, que de dire que la plupart -d’entre eux négligèrent de se naturaliser -Français. Un peuple accoutumé au gouvernement -despotique, peut bien ne pas désirer d’être -libre; mais un peuple vexé par des impositions -aussi énormes que celles que levoient les empereurs -Romains, saisira toujours les moyens -de s’en délivrer. Cependant la plus grande -partie des Gaulois continua à vivre sous la loi -Romaine, tandis qu’il étoit permis aux étrangers -de se faire Français; il falloit donc que les -Gaulois ne fussent pas soumis à des charges -plus considérables que les Français mêmes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_330">330</span> -Tout le monde a entre les mains l’esprit des -lois. Je prie d’y lire, liv. 30, le chapitre treizième, -intitulé: «Quelles étoient les charges -des Romains et des Gaulois dans la monarchie -des Francs. Le président de Montesquieu prouve -très-bien qu’un état qui n’avoit point de besoins, -ne levoit point d’impôts. En parlant des -charges des hommes libres, qui étoient obligés -d’aller à la guerre à leurs dépens, sous les -ordres de leur comte, et de fournir des chevaux -et des voitures aux envoyés du roi et aux ambassadeurs -qui partoient de sa cour ou qui s’y -rendoient; je voudrois seulement, pour une -plus grande exactitude, qu’il eût ajouté, sur -l’autorité de la loi Ripuaire et de Marculfe, que -les citoyens étoient tenus de loger et de défrayer -ces envoyés à leur passage. <i lang="la" xml:lang="la">Si quis autem legatarium -regis vel ad regem, seu in utilitatem regis -pergentem hospitio suscipere contempserit, nisi -emunitus regis hoc contradixerit, sexaginta solidis -culpabilis judicetur</i>, (Leg. Rip. Tit. 55.) <span lang="la" xml:lang="la">Ille rex -omnibus agentibus.</span> <i lang="la" xml:lang="la">Dum et nos in Dei nomine -apostolicum virum illum necnon et illustrem virum -illum partibus illis legationis causâ direximus; -ideò jubemus, ut locis convenientibus, eisdem à -vobis evectio simul et humanitas ministretur, hoc -est, veredos seu paraveredos tantos, panis nitidi -modios tantos, vini modios tantos, cerevisiæ -<span class="pagenum" id="Page_331">331</span> -modios tantos, lardi libras tantas, carnis libras -tantas.</i> Je supprime tout ce détail qui peut être -curieux, mais il faut être court. <i lang="la" xml:lang="la">Hæc omnia diebus -tam ad ambulandum, quam ad nos, in Dei -nomine, revertendum, unusquisque vestrûm locis -consuetudinariis, eisdem ministrare et adimplere -procuretis.</i> (Mars. for. 11. liv. 1.)</p> - -<p>La grande source de toutes les erreurs de -l’abbé du Bos, c’est d’avoir cru que les mots -<i lang="la" xml:lang="la">Census</i> et <i lang="la" xml:lang="la">tributum</i> signifient dans nos lois, et -dans nos historiens, la même chose qu’ils signifièrent -chez les Romains, ou qu’ils signifient -aujourd’hui parmi nous. Il auroit dû soupçonner -avec le président Montesquieu, que -quand les Français voulurent rédiger par écrit -leurs coutumes, et leur donner l’autorité de -lois, ils trouvèrent des difficultés à rendre leurs -idées par les expressions d’un peuple qui avoit -des usages tout différens. Ils se servirent des -mots latins qui avoient le plus de rapport aux -coutumes germaniques, et de nouvelles idées -furent attachées à ces mots. Voyez l’esprit des -lois, (<i>L. 30, C. 14</i>,) intitulé: de ce qu’on -appeloit <i lang="la" xml:lang="la">Census</i>.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Si quis romanum hominem convivam regis occiderit</i>, -fol. 300, <i lang="la" xml:lang="la">culpabilis judicetur. Si Romanus -homo possessor, id est, qui res in pago ubi commanet, -proprias possidet, occisus fuerit, is qui -<span class="pagenum" id="Page_332">332</span> -eum occidisse convincitur</i>, fol. 100, <i lang="la" xml:lang="la">culpabilis -judicetur. Si quis Romanum tributarium occiderit</i>, -fol. 45, <i lang="la" xml:lang="la">culpabilis judicetur</i>. (L. S. tit. 43.) Cette -loi, que l’abbé du Bos ne pouvoit ignorer, fait -connoître ce que les premiers Français entendoient -par les mots <i lang="la" xml:lang="la">census</i> et <i lang="la" xml:lang="la">tributum</i>. Si par -<i lang="la" xml:lang="la">Romanum tributarium</i>, il faut entendre un Gaulois -assujetti à payer un cens, une capitation, -un tribut public, tout le systême de l’abbé du -Bos est renversé; car il seroit certain que les -Gaulois qui avoient l’honneur d’être admis à -la table du roi, et ceux qui avoient des possessions, -ne payoient pas ce cens ou ce tribut, -puisque la loi se sert de cette qualité distinctive -de <i lang="la" xml:lang="la">tributarium</i>, pour désigner un troisième -ordre de Gaulois. En réfléchissant sur ce texte, -l’abbé du Bos auroit vu que la loi parle ici des -Gaulois, qui, étant libres par leur naissance, -faisoient valoir à ferme les biens des propriétaires. -Il en auroit conclu que les mots <i lang="la" xml:lang="la">census</i> -et <i lang="la" xml:lang="la">tributum</i> ne signifient pas toujours un tribut -public. Cette première découverte l’auroit rendu -plus circonspect, et il n’auroit vu que des -charges privées, économiques et domestiques -dans la plupart des passages qu’il emploie pour -prouver le paradoxe qu’il avance. Me permettra-t-on -de le dire? Il me semble qu’on ne peut -lire l’ouvrage de l’abbé du Bos, sans être -<span class="pagenum" id="Page_333">333</span> -convaincu qu’il avoit d’abord imaginé une histoire -de France, et qu’ensuite il n’avoit lu nos -anciens monumens que pour y prendre ce qui -pouvoit favoriser ses opinions. Il cite rarement -les lois, et ne consulte que des historiens à qui -il est aisé, à la faveur d’un commentaire, de -faire dire tout ce qu’on veut.</p> - -<p>Le président de Montesquieu, L. 30, C. 15, -dit que «ce qu’on appeloit <i lang="la" xml:lang="la">census</i>, ne se levoit -que sur les serfs, et non pas sur les hommes -libres.» Ce n’est pas s’exprimer avec exactitude. -On appeloit aussi du nom de <i lang="la" xml:lang="la">census</i> ou -de <i lang="la" xml:lang="la">tributum</i>, toutes les charges ou redevances -qu’un homme libre devoit acquitter. Montesquieu -cite lui-même dans son ouvrage plusieurs -capitulaires dans lesquels on nomme -<i lang="la" xml:lang="la">census</i>, les voitures que les hommes libres -devoient fournir aux envoyés du roi. Il y avoit -aussi dans les Gaules des terres, dont le possesseur -étoit soumis à de certaines charges, ou -payoit une rente; et c’est de ces charges ou -de ces rentes, qu’il faut entendre ce que dit -Grégoire de Tours, en parlant de Théodebert -et de Childebert. <i lang="la" xml:lang="la">Omne tributum quod fisco suo -ab ecclesiis in Arverno sitis reddebatur, clementer -indulsit.</i> (L. 3, C. 25.) <i lang="la" xml:lang="la">In supradictâ verò urbe -Childebertus rex omne tributum tam ecclesiis quàm -monasteriis, vel reliquis Clericis, qui ad ecclesiam -<span class="pagenum" id="Page_334">334</span> -pertinere videbantur, aut quicumque ecclesiæ -officium excolebant, largâ pietate concessit.</i> (<i>L. -10. C. 7.</i>) Une ordonnance de Clotaire II nous -apprend en quoi consistoient ces charges, ou -rentes, qui commencèrent à être en usage à -la naissance des seigneuries: «<i lang="la" xml:lang="la">Agraria, pascuaria, -vel decimas porcorum, ecclesiæ pro fidei -nostræ devotione concedimus.</i> (Cap. de Baluze. T. -1. page 8.)</p> - -<p>Quand les seigneuries furent devenues la coutume -générale du royaume, on nomma des -noms de Cens ou de Tribut les redevances auxquelles -les seigneurs assujettirent les hommes -libres de leurs terres. «<i lang="la" xml:lang="la">Ut de rebus undè census -ad partem regis exire solebat, si ad aliquam ecclesiam -traditæ sunt, aut traduntur propriis hæredibus, -aut qui eas retinuerit, vel censum illum persolvat</i>, -Cap. 3, an. 812, art. 12. <i lang="la" xml:lang="la">Quicumque -terram tributariam, undè tributum ad partem -nostram exire solebat, vel ad ecclesiam vel cuilibet -alteri tradiderit, is qui eam susceperit, tributum -quod indè solvebatur, omnimodò ad partem -nostram persolvat, nisi fortè talem firmitatem de -parte dominicâ habeat per quam ipsum tributum -sibi perdonatum possit ostendere.</i>» (Cap. 4. an. 819. -article 2.)</p> - -<p>La plupart des lecteurs peu familiarisés avec -le jargon barbare de nos anciens monumens, et -<span class="pagenum" id="Page_335">335</span> -peu instruits des différentes formes qu’a prises -successivement le gouvernement des Français, -ont adopté d’autant plus aisément le sens dans -lequel l’abbé du Bos entend les passages qu’il -cite, que quelques-uns désignent en effet une -imposition publique et fiscale, pareille à celles -qui étoient en usage dans les Gaules sous le -gouvernement des empereurs. <i lang="la" xml:lang="la">Chlothacharius -rex indixerat, ut omnes ecclesiæ regni sui tertiam -partem fructuum fisco dissolverent.</i> (Greg. Tur. L. -4. C. 2.) Qui doute en effet que les fils de Clovis, -qui avoient autour d’eux plusieurs leudes -gaulois d’origine, et instruits de l’administration -romaine, n’aient essayé d’établir des impôts? -Ils y étoient invités par l’exemple des -Français, qui travailloient à se faire les uns sur -les autres des droits nouveaux; et le champ de -Mars ne se tenant plus régulièrement, la porte -étoit ouverte à toutes sortes d’abus. Il est sûr -que Chilperic voulut lever une cruche de vin -sur chaque arpent de vigne. <i lang="la" xml:lang="la">Chilpericus verò rex -descriptiones novas et graves in omni regno suo fieri -jussit.... Statutum enim fuerat ut possessor de propriâ -terrâ unam amphoram vini per aripennem -redderet; sed et aliæ functiones infligebantur multæ -tam de reliquis terris quàm de mancipiis quod impleri -non poterat.</i> Mais ces entreprises ne furent-elles -pas regardées comme des nouveautés contraires -<span class="pagenum" id="Page_336">336</span> -au droit de la nation, et que le prince -fut obligé d’abandonner?</p> - -<p>Le roi Chilperic, dit l’abbé du Bos, en traduisant -ce passage de Grégoire de Tours, «ordonna -que dans tous ses états il fût dressé une -nouvelle description, et que les taxes y fussent -ensuite imposées, sur un pied plus haut que -celui sur lequel on s’étoit réglé dans les descriptions -précédentes.» Cela ne s’appelle pas -traduire, mais commenter un texte et en changer -le sens. <i lang="la" xml:lang="la">Descriptiones novas</i> ne doit pas se -traduire par une nouvelle description, mais par -une description qui étoit une nouveauté. <i lang="la" xml:lang="la">Amphora</i> -a-t-il jamais signifié un tonneau? L’abbé -du Bos n’a pas voulu traduire ce mot par ceux -de cruche ou de bouteille, parce que la modicité -de cette imposition auroit fait juger que ce -devoit être une nouveauté, et non pas l’augmentation -d’une ancienne taxe. En effet, ajoute -l’abbé du Bos, en continuant de traduire à sa -façon, «suivant le pied sur lequel on s’étoit -réglé en assayant les taxes, en conséquence de -la nouvelle description, celui qui possédoit -une vigne en toute propriété, se trouvoit taxé -à un tonneau de vin par arpent.»</p> - -<p>En 815, Louis-le-Débonnaire accorda une -charte aux Espagnols qui s’étoient réfugiés sur -les terres de la domination Française, pour éviter -<span class="pagenum" id="Page_337">337</span> -le joug des Sarrasins. <i lang="la" xml:lang="la">Sicut cæteri liberi homines, -cum comite suo in exercitum pergant, et in marchâ -nostrâ juxtà rationabilem ejusdem comitis ordinationem -atque admonitionem, explorationes et excubias, -quod usitato vocabulo wactas dicunt, facere -non negligant, et missis nostris aut filiis nostris, -quos pro rerum opportunitate, illas in partes miserimus, -aut legatis, qui de partibus Hispaniæ ad -nos transmissi fuerint, paratas faciant, et ad subventionem -eorum veredos donent. Alius verò census -ab eis neque à comite, neque à junioribus et ministerialibus -ejus exigatur.</i></p> - -<p>Voilà qui est décisif; on voit par cette charte -à quelles charges les hommes libres, soit français, -soit étrangers, étoient assujettis. Il est donc -évident que sous le règne de Louis-le-Débonnaire, -on ne levoit aucune imposition publique -ou fiscale, quoique les comtes et les officiers -subalternes de leurs gouvernemens cherchassent -à établir de nouveaux droits. Si les rois -Mérovingiens avoient eu les revenus que leur -donne M. l’abbé du Bos, par quelle avanture -leurs successeurs les auroient-ils perdus? Seroit-il -aisé, en parcourant notre histoire, de trouver -l’époque de la suppression des impôts? Seroit-ce -quand la maison de Pepin monta sur le trône? -Non, sans doute; car les lois de ce prince et -celle de Charlemagne nous avertissent qu’ils ne -<span class="pagenum" id="Page_338">338</span> -renoncèrent qu’aux droits nouveaux et équivoques, -qui avoient été établis sous la régence -des derniers Mérovingiens.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ut illi Franci qui censum de suo capite vel de -suis rebus ad partem regiam debent, sine nostrâ -licentiâ ad casam Dei vel ad alterius cujuscumque -servitium se non tradant.</i> (Edict. Pist. art. 28.) Par -<i lang="la" xml:lang="la">censum de suo capite</i>, M. l’abbé du Bos entend -la capitation, et par <i lang="la" xml:lang="la">illi Franci</i>, les Français qui -n’avoient pas obtenu une exemption particulière -du prince. M. le président de Montesquieu -entend au contraire les hommes serfs de naissance, -qui avoient été affranchis par des lettres -du roi, et qui, n’acquérant pas ordinairement -une entière et pleine liberté, payoient encore -une certaine redevance au prince; et c’est ce que -Marculfe (<i>L. 2. Form. 32.</i>) appelle <i lang="la" xml:lang="la">libertinitatis -obsequium</i>. L’un n’établit son explication sur aucun -titre; il devine et arrange les faits à son gré, -ou suppose éternellement ce qui est en question. -L’autre apporte des autorités, cite les formules -de Marculfe, les capitulaires de Charlemagne, -et l’édit même de Pistes, qui favorise, ou -plutôt qui démontre la vérité de son sentiment.</p> - -<p>Pour prouver l’existence des douanes, M. -l’abbé du Bos cite d’abord une charte de Charle-le-Chauve -en faveur de l’abbaye de St-Maur; et -l’on voit en effet par cette pièce qu’on exigeoit -<span class="pagenum" id="Page_339">339</span> -dans des bureaux différens droits. Chacun avoit -son nom particulier, «droit de rivage, de charrois, -de pont, d’heureux abord, &c. Il n’y a -point d’apparence», dit notre critique, après -cette énumération, «que tous ces droits eussent -été établis sous la seconde ni même sous la -première race. Tant d’impositions différentes -sur les mêmes choses ne paroissent pas l’ouvrage -d’une nation barbare»; et de-là il conclud -qu’il faut qu’elles aient été imaginées et -créées dans le temps des empereurs.</p> - -<p>Je l’avoue, on ne s’attend point à un pareil -raisonnement. Il est assez singulier que M. l’abbé -du Bos prétende que les Français comprirent, -en entrant dans les Gaules, tout le détail embarassé -et compliqué des douanes romaines, et -furent assez habiles pour conserver cet établissement -précieux qu’il regarde comme la preuve -de la politesse et des lumières des Romains; et -qu’il soutienne en même temps que ces Français -établis depuis trois siècles et demi dans leurs -conquêtes, et qui avoient eu mille occasions et -mille moyens de s’instruire des finances romaines, -ne devoient pas être assez éclairés pour établir -des bureaux de douanes et y percevoir cinq -ou six sortes de droits, ou un même impôt sous -cinq ou six noms différens. En vérité, de pareils -paradoxes ne méritent pas une réfutation sérieuse. -<span class="pagenum" id="Page_340">340</span> -Pour faire ce que M. l’abbé du Bos juge -impossible, il suffisoit que les Français fussent -avares; et l’avarice a sans doute produit en peu -d’années des choses bien plus extraordinaires <ins id="cor_43" title="inséré «que»">que</ins> -l’invention de cinq ou six noms pour faire une -maltote misérable.</p> - -<p>Je pourrois prouver qu’il est très-vraisemblable -que Clovis ne trouva aucun bureau de douanes -dans les provinces qu’il conquit. Mais il -faut finir cette remarque; et je me borne à dire -que cette imposition ne fut point connue des -premiers Français, et que M. l’abbé du Bos n’a -pas mieux entendu le mot de <i lang="la" xml:lang="la">Teloneum</i> que ceux -de <i lang="la" xml:lang="la">Census</i> et de <i lang="la" xml:lang="la">Tributum</i>. <i lang="la" xml:lang="la">Teloneum</i> ne signifie -pas dans nos anciens monumens une douane, -mais un péage. Les droits qu’on y payoit, n’étoient -point une imposition publique et fiscale; -des seigneurs les avoient établis dans l’étendue -de leurs terres, sous prétexte des dépenses nécessaires -pour entretenir les chemins, et réparer -les ponts et les chaussées. On n’en doutera pas -après avoir lu les deux autorités suivantes, auxquelles -j’en pourrois joindre mille autres. <i lang="la" xml:lang="la">De -teloneis placet nobis ut antiqua et justa telonea à negociatoribus -exigantur, tam de pontibus, quàmquæ et -de navigiis seu mercatis; nova verò sive injusta, vel -ubi funes tenduntur, vel cum navibus sub pontibus -transitur, seu his similia, in quibus nullum <ins id="cor_67" title="adjutoriun">adjutorium</ins> -<span class="pagenum" id="Page_341">341</span> -iterantibus præstatur, ut non exigantur.</i> -(Capit. 2, an. 805, art. 13.) <i lang="la" xml:lang="la">Ut nullus cogatur -ad pontem ire ad fluvium transeundum propter -Telonei causas, quandò ille in alio loco compendiosiùs -illud flumen transire potest. Similiter et in -pleno campo, ubi nec pons nec trajectus est, ibi -omni modo præcipimus ut non Teloneum exigatur.</i> -(L. Capit. 3, art. 54.)</p> - -<p>Le roi avoit quelques-uns de ces péages dans -ses domaines; mais les seigneurs particuliers en -possédoient aussi, et c’étoient des biens propres -et domestiques: je le prouve par deux autorités -auxquelles on ne peut rien opposer. <i lang="la" xml:lang="la">Si fortè -quilibet voluerit ex propriis facultatibus eumdem -pontem emendare vel reficere, quamvis de suis propriis -rebus eumdem pontem emendet vel reficiat, -non tamen de eodem ponte majorem censum exigere -præsumat, nisi sicut consuetudo fuit et justum esse -dignoscitur.</i> (Capit. an. 821. art. 3.) <i lang="la" xml:lang="la">De pontibus -restaurandis, videlicet ut secundùm capitularia -avi et patris sui, ubi antiquitùs fuerunt, reficiantur -ab his qui illos honores tenent, de quibus antè -pontes facti vel restaurati fuerunt.</i> (Capit. an. -854. art. 4.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> -Il est visible, dit M. le président de Montesquieu, -(L. 30, C. 13.) «que les revenus des -rois consistoient alors dans leurs domaines;» et -il ajoute dans une note: «ils levoient encore -<span class="pagenum" id="Page_342">342</span> -quelques droits sur les rivières, lorsqu’il y avoit -un pont ou un passage.» Cela n’est pas exact: -1<sup>o</sup>. tous les péages, comme on l’a vu dans la -remarque précédente, n’appartenoient pas au -roi, et il est très-vraisemblable qu’on n’en connut -l’usage qu’après l’établissement des seigneuries; -2<sup>o</sup>. les Merovingiens avoient plusieurs autres -branches de revenu; je vais les faire connoître, -en rapportant les textes qui les établissent.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Si quis legibus in utilitatem regis, sive in hoste, -seu in reliquam utilitatem bannitus fuerit, et minimè -adimpleverit, si ægritudo eum non detinuerit -sexaginta solidis mulctetur.</i> (Leg. Rip. Tit. 65.) -Un homme ajourné devant la justice du roi, perdoit -tous ses biens, s’il n’obéissoit pas: <i lang="la" xml:lang="la">Omnes -res suæ erunt in fisco, aut cui fiscus dare voluerit.</i> -(Leg. Sal. Tit. 59.) <i lang="la" xml:lang="la">Si quis homo regi infidelis -extiterit, de vitâ componat, et omnes res ejus -fisco censeantur.</i> (Leg. Rip. Tit. 69.) <i lang="la" xml:lang="la">Si quis -autem proximum sanguinis interfecerit, vel incestum -commiserit, exilium sustineat, et omnes res -ejus fisco censeantur.</i> (Ibid.) <i lang="la" xml:lang="la">Si alicujus pater occisus -fuerit, medietatem compositionis filii colligent, -aliam medietatem parentes qui proximiores fuerint -tam de paternâ, quàm de maternâ generatione, dividant. -Quòd si de unâ parte vel paternâ vel maternâ -nullus proximus fuerit, portio illa ad fiscum -perveniat, vel cui fiscus concesserit.</i> (Leg. Sal. -<span class="pagenum" id="Page_343">343</span> -Tit. 65.) <i lang="la" xml:lang="la">Si quis de parentillâ tollere se voluerit, -si autem ille occiditur vel moritur, compositio aut -hæreditas ejus non ad hæredes ejus, sed ad fiscum -pertineat, aut cui fiscus dare voluerit.</i> (Ibid. Tit. -63.) <i lang="la" xml:lang="la">Si autem homo denariatus</i> (homme affranchi -en présence du roi) <i lang="la" xml:lang="la">absque liberis discesserit, -non alium nisi fiscum nostrum hæredem relinquat</i>. -(Leg. Rip. Tit. 57.) <i lang="la" xml:lang="la">Si quis servum suum libertum -fecerit et civem romanum, portasque apertas conscripserit, -si sine liberis discesserit, non alium nisi -fiscum nostrum habeat hæredem.</i> (Ibid. Tit. 61.)</p> - -<p>La branche la plus considérable des revenus -du prince consistoit en ce qu’on appeloit <i lang="la" xml:lang="la">fredus</i> -ou <i lang="la" xml:lang="la">fredum</i>. Ce <i lang="la" xml:lang="la">frede</i> étoit une espèce de -taxe que tout homme condamné à payer une -composition donnoit au juge; cette taxe étoit -la troisième partie de la composition même; par -exemple, un Français qui payoit une composition -de 30 sous à une personne qu’il avoit offensée, -devoit un frede de 10 sous au juge, qui -de son côté en rendoit la troisième partie au roi; -<i lang="la" xml:lang="la">tertiam partem coram testibus fisco tribuat</i>. (Leg. -Rip. Tit. 89.) Il faut encore ajouter à tous ces -droits, les dons que les grands faisoient au -prince, en se rendant à l’assemblée du champ -de mars. C’est une coutume que les Français -apportèrent de Germanie; ces dons libres dans -leur origine et présentés comme une marque -<span class="pagenum" id="Page_344">344</span> -de respect, devinrent dans la suite des tributs -forcés. <i lang="la" xml:lang="la">Bona verò tua</i>, écrivoit Charlemagne à -Fulrad, <i lang="la" xml:lang="la">quæ ad placitum nostrum nobis præsentare -debes, nobis mense maio transmitte ad locum -ubicumque tunc fuerimus</i>. (Recueil des hist. de -France, par D. Bouquet. T. 5, p. 633.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> -Je ne fais ici une remarque que pour réfuter -M. l’abbé du Bos, qui prétend, (L. 6, C. -12,) que les cités des Gaules avoient droit de -guerre les unes contre les autres, sous les rois -mérovingiens.</p> - -<p>Grégoire de Tours rapporte qu’après la mort -de Chilpéric, les habitans de la cité d’Orléans -et du Blésois entrèrent à main armée dans le -Dunois, ravagèrent le plat pays, et rapportèrent -chez eux beaucoup de butin; mais que ceux -du Dunois, avec le secours de quelques-uns de -leurs voisins, se vengèrent de cette violence, -en entrant à leur tour sur le territoire d’Orléans -et de Blois. Les comtes d’Orléans et de -Chartres réussirent à calmer les esprits irrités. -On convint que le parti qui seroit jugé avoir -tort, donneroit satisfaction à l’autre, et la tranquillité -fut rétablie. <i lang="la" xml:lang="la">Cum adhuc inter se jurgia -commoventes desævirent, et Aurelianenses contrà -hos arma concuterent, intercedentibus comitibus -pax usque in audientiam data est, scilicet ut in die -quo judicium erat futurum, pars quæ contrà partem -<span class="pagenum" id="Page_345">345</span> -injustè exarserat, justitiâ mediante, componeret; -et sic à bello cessatum est.</i> (L. 7, C. 22.)</p> - -<p>Voilà le texte de Grégoire de Tours; voyez -la traduction de l’abbé du Bos. «Cette guerre -auroit eu de longues suites, si le comte de la -cité de Chartres et le comte de la cité d’Orléans -ne se fussent pas entremis, et s’ils n’eussent -fait convenir les deux partis, premièrement -d’une cessation d’armes durable jusqu’à ce -qu’on eût prononcé sur les prétentions réciproques, -et secondement d’un compromis qui obligeroit -celui des deux partis qui seroit jugé avoir -eu tort, à indemniser l’autre du ravage fait sur -son territoire. C’est ainsi que finit la guerre.»</p> - -<p>Avec cette liberté de rendre un auteur, est-il -surprenant qu’on lui fasse dire tout ce qu’on -veut? Grégoire de Tours introduit sur la scène -les comtes d’Orléans et de Chartres, comme -des juges: <i lang="la" xml:lang="la">pax usque in audientiam, judicium -erat futurum, justitiâ mediante, componeret</i>. Toutes -ces expressions n’annoncent-elles pas clairement -un procédé judiciaire? Cependant l’abbé -du Bos, qui jugeoit à propos d’accorder aux -Gaulois le droit de guerre, représente ces deux -comtes comme deux médiateurs qui interposent -leurs bons offices, ainsi que feroit un prince -entre deux puissances indépendantes.</p> - -<p>On observera, dit l’abbé du Bos, «qu’il -<span class="pagenum" id="Page_346">346</span> -faut que ces voies de fait ne fussent point réputées -alors ce qu’elles seroient réputées aujourd’hui, -je veux dire, une infraction de la paix -publique et un crime d’état; puisque le compromis -ne portoit pas que ce seroit celui qui avoit -commis les premières hostilités, qui donneroit -satisfaction au lésé, mais bien celui qui se seroit -trouvé avoir une mauvaise cause. Il pouvoit -arriver que par la sentence du roi, ou par le -jugement arbitral des comtes, il fût statué -qu’au fond c’étoit la cité d’Orléans et le canton -de Blois qui avoient raison, et qu’ainsi ils reçussent -une satisfaction de ceux qui avoient -souffert les premières violences.»</p> - -<p>Conclure de-là que les cités des Gaules avoient -droit de se faire la guerre, c’est, je crois, se -décider un peu légérement. J’inviterais l’abbé -du Bos à se mettre à la place des comtes d’Orléans -et de Chartres. N’auroit-il pas été le plus -imprudent des négociateurs, si, pour calmer les -esprits, il se fût avancé entre les deux partis ennemis, -en promettant de punir ceux qui avoient -commis les premières hostilités, et de les obliger -à donner aux autres une composition? On -n’auroit pas écouté l’abbé du Bos. Les Orléanois -et ceux du Blésois auroient refusé de -poser les armes; car il n’étoit pas douteux qu’en -qualité d’agresseurs, le châtiment ne dût tomber -<span class="pagenum" id="Page_347">347</span> -sur eux. Il eût fallu les accabler par la force, -et c’eût été attiser le feu qu’on vouloit éteindre. -Il me semble que les comtes d’Orléans et de -Chartres n’ayant point de troupes réglées à -leurs ordres, pour se faire obéir des mutins, s’y -prirent en personnes de bon sens. Il étoit sage -de paroître ne pas faire attention aux premières -hostilités, et de remonter aux principes -mêmes de la querelle, chaque parti se flattant de -n’avoir fait que ce qu’il avoit eu raison de faire.</p> - -<p>Il faut encore entendre l’abbé du Bos. «Il -paroît, <i>ajoute-t-il</i>, en lisant avec réflexion l’histoire -de ce qui s’est passé dans les Gaules, -sous les empereurs romains et sous les rois mérovingiens, -que chaque cité y croyoit avoir le -droit des armes contre les autres cités, en cas -de déni de justice. Cette opinion pouvoit être -fondée sur ce que Rome ne leur avoit point imposé -le joug à titre de maître, mais à titre d’allié. -Les termes d’<i lang="la" xml:lang="la">amicitia</i> et de <i lang="la" xml:lang="la">fœdus</i> dont Rome -se servoit en parlant de la sujétion de plusieurs -cités des Gaules, auront fait croire à ces cités -qu’elles conservoient encore quelques-uns des -droits de la souveraineté, et qu’elles en pouvoient -user du moins contre leurs égaux, c’est-à-dire, -contre les cités voisines. Rome, qui -n’avoit pas trop d’intérêt à les tenir unies, leur -aura laissé croire ce qu’elles vouloient et aura -<span class="pagenum" id="Page_348">348</span> -même toléré qu’elles agissent quelquefois conformément -à leur idée. Cette idée flatteuse pour -des peuples aussi légers que belliqueux, se -sera conservée dans les cités des Gaules, sous -les rois mérovingiens, comme elle s’étoit conservée -sous les Césars leurs prédécesseurs.»</p> - -<p>La plus légère connoissance de la politique -des Romains suffit pour juger des raisonnemens -de l’abbé du Bos, toujours prêt à défendre -une erreur par une autre erreur. Qui ignore que -la république romaine regardoit ses amis -comme ses sujets, et que plus jalouse du droit -de guerre que de tout le reste, elle ne permettoit -pas à ses alliés d’en jouir? Sa conduite fut -constante à cet égard. C’est avec les mots d’<i lang="la" xml:lang="la">amicitia</i> -et de <i lang="la" xml:lang="la">fœdus</i>, que les Romains apprivoisèrent -les vaincus, et les façonnèrent à l’obéissance -la plus entière. Quand ils voulurent enfin -régner despotiquement sur les nations, et que -leurs conquêtes, gouvernées par des préteurs, -furent changées en provinces romaines, par -quelle monstrueuse inconséquence auroient-ils -rendu le droit de guerre à des sujets à qui ils -ôtoient leurs lois et leurs magistrats? On ménagea -d’abord les Gaules, mais ces ménagemens -firent bientôt place à la tyrannie. Je ne devine -point les raisons qui ont porté l’abbé du -Bos à dire que les Gaules se croyoient libres -<span class="pagenum" id="Page_349">349</span> -sous les empereurs. Quelles heureuses anecdotes -avoit-il entre les mains? Les faits les plus connus, -et qu’il est impossible de révoquer en -doute, nous prouvent que les Gaules devoient -se regarder comme esclaves, sous le gouvernement -des successeurs d’Auguste.</p> - -<p>Voici encore un raisonnement de l’abbé -du Bos. «La nation des Francs, qui n’étoit -pas bien nombreuse, et qui cependant avoit à -tenir en sujétion un pays fort étendu, et dont -les habitans sont naturellement belliqueux, ne -voyoit peut-être pas avec beaucoup de peine -les Gaulois prendre les armes contre les Gaulois; -leurs dissentions et leurs querelles faisoient -sa sureté.» Voilà, je crois, la première -fois qu’on ait regardé le droit de guerre dans -les sujets, comme un moyen de les rendre -dociles et obéissans. Des jalousies entre différentes -provinces d’un état, des haines entre les -différens ordres des citoyens, peuvent être utiles -à l’autorité d’un prince; mais qui ne comprend -pas que si ces jalousies et ces haines dégénèrent -en guerres ouvertes, le pouvoir du prince -s’évanouit?</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Hoc autem constituimus ut infrà pagum -tam Franci, Burgundiones, Alamanni, seu de -quacumque natione commoratus fuerit, in judicio -interpellatus, sicut lex loci continet, ubi natus -<span class="pagenum" id="Page_350">350</span> -fuerit, sic respondeat.</i> (Leg. Rip. tit. 31.) Cette -expression, <i lang="la" xml:lang="la">sicut lex loci continet</i>, pourroit faire -croire que chaque nation habitoit des cantons à -part, et qu’il y avoit des lois locales; on se -tromperoit: par le mot <i lang="la" xml:lang="la">loci</i>, il faut entendre la -maison, la famille, et non pas le pays; car il -est prouvé que les différentes nations dont l’empire -français étoit composé, habitèrent pêle-mêle -les mêmes contrées, les mêmes villes, -les mêmes bourgs. Dans la formule 8 du liv. 2 -de Marculfe, qui est intitulée, <i lang="la" xml:lang="la">charta de ducatu, -patritiatu vel comitatu</i>, il est dit: <i lang="la" xml:lang="la">omnes -populi ubi commanentes tam franci, romani, -burgundiones, vel reliquæ nationes, sub tuo regimine -et gubernatione degant et moderantur, et -eos recto tramite secundum legem et consuetudinem -eorum regas</i>. J’ajouterai ici une autorité décisive -pour prouver que les Gaulois conservèrent les -lois romaines. <i lang="la" xml:lang="la">Inter Romanos negotia causarum -romanis legibus præcipimus terminari.</i> (Ord. -Chlot. II. Art. 4.)</p> - -<p>Les ducs, les comtes et leurs vicaires étoient -assistés dans leurs tribunaux de sept assesseurs. -<i lang="la" xml:lang="la">Tunc grafio congreget secum septem raginburgios -idoneos.</i> (Leg. Sal. tit 52. Voyez encore tout -le titre 60 de la même loi, et le titre 32 de la -loi ripuaire.) Les autorités que je vais rapporter, -prouveront clairement que ces rachinbourgs, -<span class="pagenum" id="Page_351">351</span> -scabins ou assesseurs, étoient juges et -choisis par le peuple. <i lang="la" xml:lang="la">Si quis ad mallum venire -contempserit, et quod ei à raginburgiis judicatum -fuerit, implere distulerit, &c.</i> (Leg. Sal. tit. 59,) -<i lang="la" xml:lang="la">Quindecim solidis mulctetur, similiter et ille qui -Raginburgiis non adquieverit.</i> (Leg. Rip. tit. 55.) -<i lang="la" xml:lang="la">Postquàm Scabini eum judicaverint, non est licentia -comitis vel vicarii ei vitam concedere.</i> (Cap. 2, an. -813. art. 13.) <i lang="la" xml:lang="la">Ut missi nostri ubicumque malos -Scabineos inveniunt, ejiciant, et totius populi -consensu in loco eorum bonos eligant.</i> (Cap. an. -829.) <i lang="la" xml:lang="la">Nullus causas audire præsumat, nisi qui à -duce per conventionem populi judex constitutus est -ut causas judicet.</i> (Leg. Alam, tit. 14.)</p> - -<p>Malgré les passages qu’on vient de lire, et -qui sans doute n’étoient pas inconnus à l’abbé -du Bos, comment a-t-il pu soutenir que les -Gaulois avoient un sénat pour les juger, et -n’étoient point soumis à la juridiction des magistrats -français? Pour détruire ces sénats de -l’abbé du Bos, je devrois peut-être me contenter -de renvoyer mes lecteurs au Glossaire -de du Gange, au mot <i lang="la" xml:lang="la">senatus</i>. Ce savant homme -y prouve, d’une manière à ne laisser aucun -doute, que les sénats des Gaulois ne subsistoient -plus depuis long-temps, lorsque les -Français firent la conquête des Gaules. «Dans -chaque cité, <i>dit l’abbé du Bos</i>, (<i>L. 6, C. 11</i>,) -<span class="pagenum" id="Page_352">352</span> -le sénat étoit du moins consulté par les officiers -du prince, sur les matières importantes, -comme étoit l’imposition des subsides extraordinaires. -C’étoit encore lui qui, sous la direction -des officiers du prince, rendoit ou faisoit -rendre la justice aux citoyens, et qui prêtoit -la main à ceux qui faisoient le recouvrement -des deniers publics.» Quelle pièce secrète a -appris à cet écrivain ce que tout le monde -ignore? Comment peut-il ajuster le pouvoir -qu’il accorde à ses sénats de délibérer sur les -affaires importantes, avec la puissance despotique -qu’il attribue aux rois mérovingiens, dont -la volonté décide sans règle de la fortune et de -la vie des sujets?</p> - -<p>J’ai prouvé dans une remarque précédente, -qu’il n’y avoit chez les Français, ni imposition -ordinaire sur les biens et sur les personnes, ni -subside extraordinaire; on n’avoit donc pas besoin -que des sénats gaulois prêtassent main-forte -aux collecteurs des impôts. Nous avons -quelques ordonnances des Mérovingiens, et les -capitulaires de Charlemagne et de Louis le débonnaire, -qui règlent les devoirs, les fonctions -et les droits de tous les magistrats, depuis les -envoyés royaux jusqu’aux Rachinbourgs; pourquoi -ne prescrivent-ils aucune règle aux sénats -des Gaulois? Pourquoi gardent-ils un profond -<span class="pagenum" id="Page_353">353</span> -silence à cet égard? Ces compagnies incorruptibles, -au milieu de la corruption la plus complète, -n’auroient-elles eu besoin d’aucune réforme? -N’auroient-elles point voulu étendre -leur juridiction? Les comtes et les ducs n’auroient-ils -jamais été tentés de la diminuer?</p> - -<p>Tout écrivain moins intrépide que M. l’abbé -du Bos, se sentiroit confondu par ce silence. -Mais Grégoire de Tours, dit-il «donne la -qualité de sénateurs de la cité d’Auvergne, à -des hommes qu’il a pu voir, et dont quelques-uns -pouvoient être nés depuis la mort de -Clovis.» J’ouvre Grégoire de Tours, et je lis, -(liv. 3, ch. 9.) <i lang="la" xml:lang="la">Arcadius, unus ex senatoribus Arvernis, -Childebertum invitat ut regionem illam -deberet accipere</i>. Doit-on traduire <i lang="la" xml:lang="la">unus ex senatoribus -Arvernis</i>, par un sénateur du sénat d’Auvergne? -Ce n’est pas le sentiment de M. de Valois, -qui dit, (liv. 7, de son histoire,) <i lang="la" xml:lang="la">Theodoricus -et <ins id="cor_44" title="Chidebertus">Childebertus</ins>, Francorum reges, fœdus inierunt, et -pace jurejurando firmatâ, multos senatorum, hoc -est procerum Gallorum, filios obsides inter sese dederunt</i>. -Ce n’étoit pas le sentiment de M. Ducange; -<i lang="la" xml:lang="la">nobiles ipsi</i>, dit-il, <i lang="la" xml:lang="la">senatores appellantur apud -eumdem Gregorium Turonensem</i>. (<i>Gloss.</i> au mot -<i>senator</i>.) Grégoire de Tours avertit lui-même -(<i>liv. 10, ch. 31</i>,) dans quel sens il faut entendre -le mot <i>senator</i>; et ce qu’il y a de plus extraordinaire, -<span class="pagenum" id="Page_354">354</span> -M. l’abbé du Bos cite ce passage, -(<i>liv. 6, ch. 10</i>,) sans profiter de l’avis. Grégoire -de Tours donnant le catalogue chronologique -des évêques de son église, dit: <i lang="la" xml:lang="la">Duodecimus Ommatius -de senatoribus civibusque Arvernis valdé dives -in prædiis.... Quartus decimus Francilio de senatoribus -ordinatur Episcopus.... Octavus decimus -Eufronius ex genere illo quod superiùs senatorium -nuncupavimus.</i> Donc, par le mot <i>senator</i>, on doit -entendre, avec M. de Valois et M. Ducange, la -naissance, et non pas une dignité personnelle, -ou une magistrature.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> -Le P. Daniel, en copiant plusieurs de -nos écrivains modernes, veut que Pepin ait -ouvert le premier aux évêques l’entrée des -assemblées de la nation. «Je doute fort, dit-il -dans la vie de Thiéri II, qu’avant ce temps-là, -le règne de Pepin, les évêques eussent ce -privilége, au moins de la manière et dans l’étendue -qu’ils l’eurent depuis; il est certain qu’ils -ne l’avoient point, suivant le premier plan du -gouvernement de la monarchie dans les Gaules. -Les évêques n’étoient pas alors Français, mais -tous Gaulois ou d’autre nation que la Française. -Ce fut, ajoute-t-il, une nouvelle adresse de -Pepin pour s’attacher le corps ecclésiastique, -qui avoit beaucoup de crédit sur les peuples.»</p> - -<p>Je suis surpris que le P. Daniel n’ait pas vu -<span class="pagenum" id="Page_355">355</span> -dans nos lois, et sur-tout dans nos historiens, -qu’il connoissoit davantage, le contraire de -ce qu’il avance ici. Ces autorités ne sont pas -équivoques; il suffit de les présenter simplement -au lecteur, pour le mettre à portée de juger: -en voici quelques-unes.</p> - -<p>On a vu dans la première remarque de ce -chapitre, que la composition pour le meurtre -d’un Français libre, étoit de 200 sols, et de -600 pour celui d’un Leude ou fidelle. Pour le -meurtre d’un évêque, elle étoit de 900 sols: -<i lang="la" xml:lang="la">Si quis Diaconum interfecerit, sol. 300 culpabilis -judicetur. Si quis presbyterum interfecerit, sol. 600 -culpabilis judicetur. Si quis Episcopum interfecerit -sol. 900 culpabilis judicetur.</i> (Leg. Sal. Tit. 58.) -<i lang="la" xml:lang="la">Si quis subdiaconum interfecerit, 400 sol. componat. -Si quis diaconum interfecerit, 500 sol. componat. -Si quis presbyterum ingenuum interfecerit, 600 sol. -componat. Si quis Episcopum interfecerit, 900 sol. -componat.</i> (Leg. Rip. Tit. 36.) Voilà la prééminence -du clergé bien établie; car il faut remarquer, -avec M. le président de Montesquieu, que la -différence des compositions est la règle du rang -différent que chaque citoyen tenoit dans l’état. -Il faut conclure de ces dispositions des lois -saliques et ripuaires, que les évêques avoient -dans les Gaules soumises aux Français, un rang -supérieur à celui des Leudes mêmes, et que -<span class="pagenum" id="Page_356">356</span> -s’ils entroient dans les assemblées de la nation, -ils y occupoient la première place.</p> - -<p>Dans le préambule de la loi salique, corrigée -sous le règne de Clotaire II, il est dit: <i lang="la" xml:lang="la">Temporibus -Clotarii regis unà cum principibus suis, id -est, 33 Episcopis, et 34 ducibus et 79 comitibus, -vel cætero populo constituta est.</i> Voilà certainement -une assemblée de la nation ou du champ -de Mars; non-seulement les évêques y sont -nommés comme présens, mais ils y sont nommés -avant les ducs et les comtes. Si le P. Daniel -y avoit fait attention, il auroit jugé que l’épiscopat -étoit une sorte de naturalisation qui rendoit -les évêques susceptibles de toutes les fonctions -politiques du gouvernement. Dès la -naissance de la monarchie dans les Gaules, on -les voit constamment participer aux plus grandes -affaires. Voyez les canons du concile tenu à -Orléans, en 511; et dans le recueil des historiens -de France, par dom Bouquet, (<i>T. 4, p. 54</i>,) une -lettre circulaire de Clovis aux évêques. Ces -deux pièces sont très-propres à faire connoître -le crédit que les évêques avoient dès lors dans -le gouvernement, et avec combien d’attention -on les ménageoit pour se les rendre favorables.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Mediantibus sacerdotibus atque proceribus</i>, est-il -dit dans le traité passé entre Gontran, Childebert -II et la reine Brunehaud; voyez Grégoire -<span class="pagenum" id="Page_357">357</span> -de Tours, (<i>L. 9, C. 20.</i>) L’édit ou constitution, -en <ins id="cor_45" title="datte">date</ins> de l’an 615, et porté par Clotaire II -dans l’assemblée qui se tint à Paris pour la réformation -du gouvernement, me fournit encore -une preuve, s’il est possible, plus forte. <i lang="la" xml:lang="la">Quicumque -verò hanc deliberationem, quam cum pontificibus, -vel cum magnis viris optimatibus, aut -fidelibus nostris, in synodali concilio instituimus, -temerare præsumpserit in ipsum, capitali sententiâ -judicetur.</i> (Art. 24.)</p> - -<p>Il y a grande apparence que le P. Daniel, qui -vouloit faire peu d’usage des lois, les a peu lues; -mais il auroit dû voir dans Grégoire de Tours -les passages suivans. <i lang="la" xml:lang="la">Mané autem concurrentibus -legatis (Gunthramni et Chilperici) pacem fecerunt -pollicentes alterutro, ut quidquid sacerdotes vel -seniores populi judicarent, pars parti componeret.</i> -(L. 6, C. 31.) <i lang="la" xml:lang="la">Cum autem intentio inter regem Gunthramnum -et Chilpericum verteretur, Gunthramnus -rex apud Parisios omnes episcopos regni sui congregavit, -ut inter utrosque quod haberet edicerent.</i> (L. 4, -C. 48.) <i lang="la" xml:lang="la">Posteà verò convocatis episcopis et majoribus -natu laicorum, duces discutere cœpit.</i> (L. 8, C. 30.)</p> - -<p>Pourquoi le P. Daniel prétend-il que, suivant -le premier plan de notre gouvernement, les -évêques ne devoient pas entrer dans les assemblées -de la nation, et n’avoient aucune part à -l’administration publique, puisqu’il est prouvé -<span class="pagenum" id="Page_358">358</span> -que dans l’absence du roi, ils faisoient les fonctions -de cette cour supérieure de justice, où le -prince présidoit, et à laquelle on portoit, par -appel, les sentences des ducs et des comtes, -pour les confirmer ou les casser? <i lang="la" xml:lang="la">Si judex aliquem -contrà legem injustè damnaverit, in nostrî -absentiâ ab episcopis castigetur, ut quid perperè -judicavit, versatim meliùs discussione habitâ emendare -procuret.</i> (Const. Chot. Reg.) A ces autorités -j’en pourrois facilement joindre mille autres. -Mais parce que le P. Daniel s’est trompé, il ne -seroit pas juste d’en punir mon lecteur, en -l’ennuyant par des preuves superflues.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> -Dans les différens manuscrits de la loi -salique qui sont parvenus jusqu’à nous, on -trouve deux leçons différentes d’un passage important -du titre 45. L’une dit: <i lang="la" xml:lang="la">Si quis ingenuus -francum aut hominem barbarum occiderit qui lege -salicâ vivit, sol. 200 culpabilis judicetur.</i> L’autre -leçon dit: <i lang="la" xml:lang="la">Si quis ingenuus francum aut barbarum, -aut hominem occiderit qui lege salicâ vivit, sol. 200 -culpabilis judicetur.</i> Le premier texte, n’associant -au privilége des Français que les barbares ou -peuples Germaniques, semble indiquer qu’eux -seuls avoient le droit de vivre sous la loi salique, -c’est-à-dire, de se naturaliser Français. Le -second paroît étendre cette prérogative jusqu’aux -Gaulois mêmes; car par le mot <i lang="la" xml:lang="la">hominem</i>, -<span class="pagenum" id="Page_359">359</span> -il faut nécessairement entendre un Gaulois, -parce que tout homme qui habitoit les terres -de la domination française, devoit être nécessairement -Français, Barbare ou Gaulois.</p> - -<p>J’ai conjecturé que la première leçon nous -offre la loi telle qu’on la publia d’abord; et que -nous la lisons dans la seconde leçon, telle -qu’elle fut corrigée sous un des fils de Clovis. -J’ai conclu de cette conjecture que les Gaulois -n’avoient pas d’abord partagé avec les Barbares -le privilége de se naturaliser Français. Cette -opinion m’a paru d’autant plus vraisemblable, -qu’il n’est pas permis de douter que les peuples -germaniques, croyant avoir une origine commune, -n’eussent les uns pour les autres plus de -considération qu’ils n’en montroient aux habitans -naturels des provinces romaines; nos lois -mêmes nous en fournissent la preuve la plus -complète. <i lang="la" xml:lang="la">Si quis Ripuarius, advenam Francum -interfecerit, 200 sol. culpabilis judicetur. Si advenam -Burgundionem interfecerit, 160 sol. culpabilis -judicetur. Si interfecerit advenam Romanum, 100 -sol. culpabilis judicetur. Si interfecerit advenam -Alamannum seu Fresionem, vel Bajuvarium aut -Saxonem, 160 sol. culpabilis judicetur.</i> (Lex. -Rip. Tit. 35.)</p> - -<p class="last">Si on m’objecte que cette différence que j’ai -remarquée dans les deux textes de la loi salique -<span class="pagenum" id="Page_360">360</span> -n’est qu’une erreur de copiste, je répondrai que -les lois de la critique ne permettent qu’à la dernière -extrémité d’avoir recours à un pareil soupçon. -On ne doit supposer une erreur de copiste -que quand un texte est inintelligible, -qu’il se contredit lui-même, ou qu’il est combattu -par des autorités graves. Je ne m’arrêterai -pas davantage sur cette matière; il est dans le -fond assez indifférent que les Gaulois aient eu, -quelques années plutôt ou quelques années plus -tard, le privilége de se naturaliser Français; il -suffit de savoir qu’ils en jouirent. Pour le remarquer -en passant, que devient tout le systême de -Loyseau et du comte de <ins id="cor_46" title="Boulainviliers">Boulainvilliers</ins>, dès -qu’il est prouvé que les Gaulois purent vivre -sous la loi salique?</p> - -<hr class="full" id="chap_1n_3" /> - -<h4>CHAPITRE III.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> -<span class="smcap"><span class="cs20">I</span>l</span> n’est pas nécessaire que je m’étende -à donner les preuves de cette première révolution, -tous nos historiens convenant que le champ -de Mars ne fut plus convoqué régulièrement sous -les petits-fils de Clovis. Établir l’époque fixe où -il fut assemblé pour la dernière fois, c’est, je -crois, une chose impossible. Je me contenterai -de remarquer qu’il falloit que l’idée même -<span class="pagenum" id="Page_361">361</span> -des assemblées générales de la nation fut déjà -bien oubliée sous le règne de Clotaire II; puisqu’après -le supplice de Brunehaud, étant question -de réformer le gouvernement, l’assemblée -qui se tint à Paris, en 615, n’étoit composée -que d’évêques et de Leudes. L’article 24, de -l’ordonnance qu’elle publia, en est la preuve; -je ne le rapporterai point ici, l’ayant déjà placé -dans la <a href="#Footnote_13">remarque 13</a> du chapitre précédent.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Chlothacharius rex indixerat, ut omnes -ecclesiæ regni sui tertiam partem fructuum fisco -dissolverent, quod licet inviti, cum omnes episcopi -consensissent atque subscripsissent, viriliter -hoc beatus Injuriosus respuens subscribere dedignatus -est, dicens: si volueris res Dei tollere, -Dominus regnum tuum velociter auferet; quia -iniquum est ut pauperes quos tuo debes alere -horreo, ab eorum stipe tua horrea repleantur.</i> -(Greg. Tur. L. 4 C. 2.)</p> - -<p>Voyez dans la <a href="#Footnote_7">remarque 7</a> du chapitre premier, -le discours ridicule que Grégoire de -Tours fait tenir à l’armée de Clovis, quand ce -prince demande qu’on lui accorde, outre sa -part du butin, le vase enlevé sur le territoire -de l’église de Reims.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Si quis de nobis, ô Rex, justitiæ tramitem -transcendere voluerit, à te corrigi potest; si verò -tu excesseris, quis te corripiet? Loquimur enim -<span class="pagenum" id="Page_362">362</span> -tibi, sed si volueris, audis: si autem nolueris, -quis te condemnabit, <ins id="cor_47" title="Nisi">nisi</ins> is qui se pronuntiavit -esse justitiam?</i> (Greg. Tur. L. 5, C. 19.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> -Il faudroit vouloir chicaner, pour ne -pas convenir, avec le président de Montesquieu, -que par les noms différens de Fidelles, de Leudes, -d’Antrustions, on ne désignoit qu’un même -ordre de citoyens. J’attribue ici plusieurs prérogatives -aux Leudes; et le lecteur, un peu -attentif, trouvera répandues en mille endroits -de mes remarques, les preuves de ce que j’avance. -Ces Leudes étoient ce que Tacite appele les suivans -ou les compagnons du prince, et dont cet -historien nous fait un bel éloge. <i lang="la" xml:lang="la">Insignis nobilitas -aut magna patrûm merita, principis dignationem -etiam adolescentulis assignant. Cæteri robustioribus -ac jam pridem probatis aggregantur: nec rubor -inter comites aspici: gradus quinetiam et ipse -comitatus habet, judicio ejus quem sectantur magnaque -et comitum æmulatio, quibus primus apud -principem suum locus; et principum, cui plurimi -et acerrimi comites. Hæc dignitas, hæ vires magno -semper electorum juvenum globo <ins id="cor_48" title="circumbari">circumdari</ins>, in -pace decus, in bello præsidium.</i> (De Mor. Germ. -C. 13.) <i lang="la" xml:lang="la">Cum ventum in aciem turpe principi virtute -vinci, turpe et comitatui virtutem principis -non adæquare.</i> (Ibid. C. 13.)</p> - -<p>Marculfe nous apprend par sa formule 18, du -<span class="pagenum" id="Page_363">363</span> -L. 1, comment on étoit admis au nombre des -Leudes. <i lang="la" xml:lang="la">Quia ille fidelis, Deo propitio, noster -veniens ibi, in palatio nostro, unà cum arimania -sua, in manu nostra trustem et fidelitatem nobis -visus est conjurasse. Proptereà, per præsens præceptum -decernimus ac jubemus ut deinceps memoratus -ille in numero Antrustionum computetur.</i> -Il est fâcheux que Marculfe ne nous ait donné -dans aucune de ses formules, le serment qu’on -prêtoit dans cette occasion entre les mains du roi.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Exigunt enim à principis sui liberalitate -illum bellatorem equum, illam cruentam victricemque -frameam. Nam epulæ et quamquàm incomti, -largi tamen apparatus, pro stipendio cedunt.</i> -(<i>Tac. de mor. Germ. C. 14.</i>) Les bénéfices que -les rois Mérovingiens donnèrent à leurs Leudes, -furent incontestablement des terres qu’ils détachèrent -des domaines considérables qu’ils -avoient acquis par leurs conquêtes, et dont ils -se dépouillèrent par pure libéralité pour récompenser -les services de leurs officiers, ou les -complaisances de leurs courtisans. La preuve -de cette proposition, c’est que vers le commencement -du septième siècle, les rois de France -n’avoient presque plus aucun domaine, tandis -qu’il est évident que leurs prédécesseurs avoient -eu de très-grandes possessions.</p> - -<p>Si les bénéfices des Mérovingiens n’avoient -<span class="pagenum" id="Page_364">364</span> -pas été des portions démembrées de leur domaine, -pourquoi seroient-ils appelés dans le -traité d’Andely, «des dons de la magnificence -des rois»? Si les bénéfices avoient été des récompenses -politiques de l’état, dont le prince -n’auroit été que le dispensateur, pourquoi les -filles et les femmes des rois, à qui on donnoit -de grandes terres en dot ou en douaire, auroient-elles -imaginé de conférer des bénéfices? C’est -que le prince donnoit son propre patrimoine, -qu’elles crurent qu’il étoit digne de leur grandeur -de répandre les mêmes bienfaits. <i lang="la" xml:lang="la">Ut quidquid -domnus Gunthramnus rex filiæ suæ Clotildi -contulit, aut adhuc, Deo propitiante, contulerit -in omnibus rebus, atque corporibus, tam in civitatibus, -quàm agris vel reditibus, in jure ac dominatione -ipsius debeat permanere; et si quid de agris -fiscalibus vel speciebus, atque præsidio pro arbitrii -sui voluntate facere, aut cuiquam conferre voluerit, -in perpetuo, auxiliante Domino, conservetur, neque -à quoquam ullo unquam tempore convellatur.</i> -Ce traité d’Andely est rapporté dans Grégoire -de Tours, (<i>L. 9, C. 20.</i>)</p> - -<p>Penser avec quelques écrivains que les Français, -dans le temps de leur conquête, formèrent -des bénéfices d’une certaine quantité de -terre pour servir de récompense aux soldats, -c’est chercher la politique des Français dans les -<span class="pagenum" id="Page_365">365</span> -usages romains, et non pas dans les leurs: -source intarissable d’erreurs. Quel motif auroit -porté les Français à former des bénéfices, dans -un moment où chaque soldat pouvoit se faire -à son gré un patrimoine, et étoit trop satisfait -du présent pour songer à l’avenir? N’est-il pas -prouvé que ce ne fut qu’après leur établissement -dans les Gaules, que les Français commencèrent -à adopter quelques usages des -romains? Tandis qu’ils conquéroient, ils ne -connoissoient que les leurs.</p> - -<p>Mais, dira-t-on, les bénéfices militaires des -empereurs romains étoient un établissement -très-sage; et si la nation Française <ins id="cor_49" title="étoient">étoit</ins> incapable -par elle-même d’en être frappée et de l’adopter, -elle pouvoit être éclairée par les lumières -de Clovis, qui étoit l’ame de ses résolutions. Je -réponds que cela s’appelle conjecturer, et -faire un roman et non pas une histoire. En second -lieu, je prie de remarquer que les bénéfices -militaires étoient nécessaires aux romains, parce -que leurs armées étoient composées de mercenaires -entretenus aux dépens de l’état, que les -finances et les provinces de l’empire étoient -épuisées; et que, pour pourvoir à la subsistance -des gens de guerre, il falloit leur assigner -des terres.</p> - -<p>Mais la condition des Français étoit toute -<span class="pagenum" id="Page_366">366</span> -différente. Pourquoi auroient-ils imaginé l’établissement -des bénéfices militaires, puisque -chez eux l’état ne donnoit aucune solde au -soldat? Tout domaine que possédoit un Français, -n’étoit-il pas un vrai bénéfice militaire, -puisque tout propriétaire étoit obligé de porter -les armes et de faire la guerre à ses dépens? -L’établissement des bénéfices militaires auroit -donc été superflu; Clovis, loin de l’adopter, ne -devoit le regarder que comme la ressource -d’une nation qui n’est pas militaire et qui est -pauvre. Je le remarquerai en passant: quand -on parle d’un peuple aussi barbare et aussi ignorant -que les premiers Français, il faut craindre -de lui prêter des vues trop réfléchies et trop -compliquées; le propre d’une pareille nation, -c’est d’aller comme les événemens la poussent, -et d’obéir grossièrement à ses mœurs.</p> - -<p>Je ne m’arrêterai point à prouver ici que les -bénéfices des Mérovingiens étoient amovibles; -c’est une vérité que le président de Montesquieu -a très-bien prouvée. (<i>Voyez l’esprit des -lois, L. 30, C. 16.</i>)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> -Il me semble que ce que nous appelons -du nom de seigneurie, c’est-à-dire, la supériorité -d’une possession sur d’autres, avec le droit -de juridiction sur leurs habitans, étoit entièrement -inconnu des Français qui conquirent -<span class="pagenum" id="Page_367">367</span> -les Gaules. L’idée qu’ils avoient de la liberté -n’auroit pas permis à un homme libre, de leur -nation, de reconnoître un seigneur; et le pouvoir -d’un maître sur son serf, ne peut point -être appelé un droit seigneurial. D’ailleurs, un -peuple presque toujours errant, qui avoit abandonné -et possédé différentes provinces en Germanie, -comment auroit-il pu adopter les principes -constitutifs de nos seigneuries? Nos lois -saliques et ripuaires, qui règlent la forme des -tribunaux des ducs, des comtes et de leurs -vicaires, et en prescrivent les devoirs, ne disent -rien des justices seigneuriales; elles n’existoient -donc pas quand ces codes furent rédigés.</p> - -<p>Si on trouve dans nos monumens les plus -anciens le mot <i>senior</i>, dont nous avons fait celui -de seigneur, il est évident que les premiers -Français n’y attachoient point les mêmes idées -que ce mot réveilla depuis dans leurs descendans. -Il ne signifia d’abord qu’un Leude, qui, -par son âge, <ins id="cor_50" title="étoient">étoit</ins> parvenu à la tête des conseils -de la nation. Grégoire de Tours, au lieu de -<i>senior</i>, dit quelquefois <i lang="la" xml:lang="la">major natu</i>. <i lang="la" xml:lang="la">Convocatis -episcopis et majoribus natu laïcorum.</i> (Voyez le -glossaire de Ducange, au mot <i>senior</i>.)</p> - -<p>Rien ne peut nous faire conjecturer que les -seigneuries fussent connues en Germanie, et je -prie de remarquer que si elles avoient formé -<span class="pagenum" id="Page_368">368</span> -une branche du droit politique des Français, -et qu’ils en eussent apporté l’usage dans les -Gaules, elles n’auroient pas encore conservé -tout le caractère d’une nouveauté sous les premiers -Carlovingiens. Auroit-il encore été douteux -dans le temps de Charlemagne, si les -justices seigneuriales des ecclésiastiques devoient -avoir ou non le droit de juger à mort? -<i lang="la" xml:lang="la">Imprimìs omnium jubendum est ut habeant ecclesiæ -justitias, tam in vita illorum qui habitant in ipsis -ecclesiis, quàmque in pecuniis et substantiis eorum.</i> -(Cap. 4, an. 806, Art. 1.) Comment auroit-on -attendu si tard à régler cette compétence, si -les justices seigneuriales, au lieu de se former -peu à peu et lentement, avoient été -connues de tout temps dans la monarchie -française?</p> - -<p>Le droit des seigneurs étoit si peu constaté, -si peu affermi, qu’on pouvoit encore changer -de seigneur et en secouer l’autorité. <i lang="la" xml:lang="la">Quod nullus -Seniorem suum dimittat, postquàm ab eo acceperit -valente solidum unum: excepto si eum vult occidere, -aut cum baculo cædere, vel uxorem aut filiam -maculare, seu hæreditatem ei tollere.</i> (Cap. an. 813, -Art. 16.) <i lang="la" xml:lang="la">Mandamus etiam ut nullus homo Seniorem -suum sine justa ratione dimittat; nec aliquis eum -recipiat, nisi sicut tempore antecessorum nostrorum -consuetudo fuit.</i> (Cap. an. 847, Art. 3.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_369">369</span> -Je prie de faire attention à ce capitulaire de -Charles-le-Chauve; <i lang="la" xml:lang="la">Volumus etiam ut unusquisque -liber homo in nostro regno, Seniorem qualem voluerit, -in nobis aut in nostris fidelibus accipiat</i>. (Cap. -an. 847, art. 2.) Si la coutume des seigneuries eût -été apportée de Germanie, et eût formé la constitution -primitive des Français, comment plusieurs -hommes libres seroient-ils parvenus à -ne point reconnoître le seigneur, avant le règne -de Charles-le-Chauve? Si les Français avoient -connu l’usage des seigneuries, en entrant dans -les Gaules, tout possesseur de terre eût été dès -l’instant de la conquête, ou possesseur d’une -seigneurie, ou possesseur d’un domaine sujet -à une seigneurie, et par conséquent, on n’auroit -point eu lieu, sous le règne de Charles-le-Chauve, -de faire la loi qu’on vient de lire. On -me dira, sans doute, qu’elle a rapport aux fiefs; -mais qu’on fasse attention que c’est une chose -impossible. 1<sup>o</sup>. Le possesseur d’un fief n’est pas -appelé, <i lang="la" xml:lang="la">liber homo</i>. 2<sup>o</sup>. Si cette loi regardoit les -fiefs, il faudroit en conclure que toute possession -devint un fief, ce qui est évidemment faux, -puisqu’on prouve que sur la fin de la seconde -race, et sous les premiers Capétiens, une grande -partie des terres du royaume, étoit possédée en -roture: on le verra à la suite de cet ouvrage.</p> - -<p>Les expressions dont on se servit dans les -<span class="pagenum" id="Page_370">370</span> -capitulaires, en parlant des justices seigneuriales, -supposent qu’elles avoient été démembrées -de la juridiction ou du ressort des ducs et -des comtes, et prouvent même que ces magistrats -conservoient une sorte d’inspection sur les -seigneuries, dont le territoire avoit fait autrefois -partie de leur gouvernement. <i lang="la" xml:lang="la">Volumus, propter -justitias quæ usquemodò de parte comitum remanserunt, -quatuor tantum mensibus in anno missi nostri -legationes nostras exerceant.</i> (Capit. 3, an. 812. -Art. 8.) <i lang="la" xml:lang="la">De vassis Dominicis qui adhuc intrà casam -serviunt, et tamen beneficia habere noscuntur, statutum -est ut quicumque ex eis cum domno imperatore -domi remanserint, vassallos suos casatos secum -non retineant, sed cum comite cujus Pagenses sunt, -ire permittant.</i> (Cap. 2. an. 812. Art. 7.) <i lang="la" xml:lang="la">Si vassus -noster justitias non fecerit, tunc et comes et missus -ad ipsius casam sedeant et de suo vivant quòusque -justitiam faciat.</i> (Cap. an. 779. Art. 21.) <i lang="la" xml:lang="la">De nostris -quoque dominicis vassallis jubemus ut si aliquis -prædas egerit, comes in cujus potestate fuerit, ad -emendationem eum vocet. Qui si comitem aut missum -illius audire noluerit, per forciam illud emendare -cogatur.</i> (Capit. Carlom. an. 882.)</p> - -<p>Je supprime mille raisonnemens favorables à -mon opinion; et je me borne à remarquer qu’après -la conquête des Français, leur royaume fut -partagé en plusieurs duchés ou provinces. -<span class="pagenum" id="Page_371">371</span> -Chaque duché comprit plusieurs comtés, et -chaque comté fut divisé en plusieurs cantons, -nommés Centènes, dans chacun desquels on -établit un centenier pour y rendre la justice. -Ces Centeniers, distribués dans tout le plat pays, -ne sont-ils pas une preuve que la nation ne -connoissoit pas les justices seigneuriales? Quel -auroit été leur emploi, si des seigneurs particuliers -avoient administré la justice dans leur -territoire? Est-il vraisemblable que ces seigneurs -eussent voulu reconnoître la juridiction -des officiers subalternes des comtes?</p> - -<p>Puisque les seigneuries n’étoient point une -coutume apportée de Germanie, qu’il est certain, -d’un autre côté, que ni les lois ni les coutumes -des Gaulois n’en ont pu donner l’idée -aux Français; elles ne sont donc point aussi -anciennes, que leur établissement en deçà du -Rhin; elle doivent donc leur origine à quelque -événement, à quelque révolution particulière. -Je crois qu’elles ont dû commencer à se former -dans les temps mêmes où les rois Mérovingiens -commencèrent eux-mêmes à étendre leur autorité. -Voici mes preuves. Premièrement, nous -avons une ordonnance de 595, qui suppose -que quelques Leudes avoient déjà une juridiction -chez eux. <i lang="la" xml:lang="la">Pari conditione convenit ut si una -centena in aliâ centenâ vestigium secuta fuerit et -<span class="pagenum" id="Page_372">372</span> -invenerit, vel in quibuscumque fidelium nostrorum -terminis vestigium miserit.</i> (Cap. de Baluze. T. 1, -p. 19.) Secondement, l’ordonnance de l’assemblée -de Paris, tenue en 615, prescrit aux évêques -et aux Leudes qui possédoient des seigneuries -éloignées de leur domicile ordinaire, de choisir -des hommes du lieu même, et non des étrangers, -pour y rendre la justice. <i lang="la" xml:lang="la">Episcopi vel Potentes -qui in aliis possident regionibus, Judices vel missos -discussores de aliis Provinciis non instituant, -nisi de loco qui Justitiam percipiunt et aliis reddent.</i> -(Art. 19.)</p> - -<p>Je puis m’être trompé en parlant des causes -qui ont contribué à l’établissement des seigneuries, -parmi nous; mais je crois en avoir fixé -certainement l’époque. Si on m’oppose un diplome -de Clovis, donné l’an 496, en faveur de -l’abbaye de Réomaux, et qui suppose qu’il y -avoit déjà des seigneuries dans ce temps-là, je -répondrai que dom Bouquet, qui nous a donné -cette pièce dans son recueil, (<i>T. 4, p. 615</i>,) la -croit supposée. La raison de ce critique, c’est -que Clovis ne pouvoit point en 496, donner le -privilége à l’abbaye de Réomaux qui étoit située -sur les terres des rois de Bourgogne. Ce prince -gratifia simplement ce monastère de lettres de -sauve-garde et de protection; et l’acte par lequel -Clotaire I, les renouvela en 516, ne contient -<span class="pagenum" id="Page_373">373</span> -rien qui ait le moindre rapport direct ou indirect -au droit de justice. (<i>Voyez cette pièce dans -Bouquet, T. 4, p. 616.</i>)</p> - -<p>L’esprit des lois a acquis avec raison une si -grande autorité dans le public, qu’il est nécessaire -d’examiner ici le sentiment du président -de Montesquieu, sur l’origine des seigneuries. -Il ne veut point qu’elles soient l’ouvrage de -l’usurpation. «N’y a-t-il eu sur la terre, <i>dit-il</i>, -(<i>L. 30, C. 20</i>,) que les peuples descendus de la -Germanie, qui aient usurpé les droits des princes? -L’histoire nous apprend assez que d’autres -peuples ont fait des entreprises sur leurs souverains, -mais on n’en voit pas naître ce que -l’on a appelé les justices des seigneurs; c’étoit -donc dans le fond des usages et des coutumes -des Germains, qu’il falloit en chercher l’origine.» -Qu’importe ce que l’histoire nous apprend -des autres nations; comme si tous les -peuples devoient se copier dans les entreprises -qu’ils font sur leurs souverains ou sur la puissance -publique? La manière dont Loyseau imagine -que les grands usurpèrent la justice, est ridicule; -mais est-ce une chose si inconcevable, -si absurde, que dans une nation aussi mal gouvernée -que les Français, et sous des princes tels -que les fils de Clovis, quelques Leudes puissans -dans leurs cantons, aient pris de l’autorité -<span class="pagenum" id="Page_374">374</span> -sur leurs voisins, et voulu leur tenir lieu de -magistrats, en commençant par être leurs -arbitres, qu’il faille chercher l’origine des justices -des seigneurs dans les coutumes des Germains? -Pourquoi le succès de quelques Leudes -n’auroit-il pas accrédité leur ambition, et jeté -les premiers fondemens d’une coutume qui, -flattant la vanité et l’avarice, devint enfin, générale -dans tout le royaume?</p> - -<p>«La justice, continue le président de Montesquieu, -fut donc dans les fiefs anciens, (il -appelle ainsi, ce que j’appelle bénéfice,) et -dans les fiefs nouveaux, un droit inhérent au -fief même, un droit lucratif qui en faisoit partie.» -Mais je prendrai la liberté de demander -à Montesquieu, comment il peut trouver dans -les usages des Germains, que la justice fût attachée -au fief; lui qui a dit, (<i>C. 3</i>:) «chez les -Germains, il y avoit des vassaux et non pas des -fiefs. Il n’y avoit point de fiefs, parce que les -princes n’avoient point de terres à donner; ou -plutôt les fiefs étoient des chevaux de bataille, -des armes, des repas.» S’il n’y avoit point de -fiefs chez les Germains, et en effet, il n’y en -avoit point, comment, par leurs coutumes, la -justice pouvoit-elle être un droit inhérent au -fief? Si des chevaux de bataille, des armes, -des repas, étoient des fiefs, seroit-il raisonnable -<span class="pagenum" id="Page_375">375</span> -de penser que le droit de justice fût attaché -à de pareilles choses? où auroit été le -territoire de ces justices?</p> - -<p>Écoutons le président de Montesquieu. «Les -fiefs, <i>dit-il</i>, comprenoient de grands territoires. -J’ai déjà prouvé que les rois ne levoient rien sur -les terres qui étoient le partage des Francs; encore -moins pouvoient-ils se réserver des droits -sur les fiefs. Ceux qui obtinrent des fiefs, eurent -à cet égard, la jouissance la plus étendue, ils -en tirèrent tous les fruits et tous les émolumens; -et comme un des plus considérables, étoient les -profits judiciaires, <i>Freda</i>, que l’on recevoit par -les usages des Francs, il suivoit que celui qui -avoit le fief, avoit aussi la justice, qui ne s’exerçoit -que par des compositions aux parens, et -des profits au seigneur; elle n’étoit autre chose -que de faire payer les compositions de la loi, -et celui d’exiger les amendes de la loi.»</p> - -<p>De ce que les rois Mérovingiens ne levoient -rien sur les terres de leurs sujets, il me semble -qu’il ne s’ensuit pas qu’ils ne pussent se réserver -aucun droit sur les fiefs ou bénéfices. C’étoient -des dons faits par générosité; et comme le -prince, ainsi qu’en convient Montesquieu lui-même -avoit conservé la faculté de les reprendre -à son gré, pourquoi n’auroit-il pas pu les soumettre -à quelque charge? Cette supposition n’a -<span class="pagenum" id="Page_376">376</span> -rien d’extraordinaire. Je conclurois, au contraire, -des longs détails de concessions, dont -sont chargées toutes les chartes par lesquelles -on conféroit un bénéfice, que les Mérovingiens -avoient coutume de se faire des réserves. Peut-être -même falloit-il que par leur nature, les -bénéfices fussent soumis à quelque redevance, -puisque dans plusieurs chartes, on n’oublie -point de les en exempter, par une clause -expresse. <i lang="la" xml:lang="la">Omnia per nostrum donitum habeant ille -et filii sui, et posteritas illorum, absque ullo -censu vel alicujus inquietudine.</i> (Char. an. 815, -Hist. de D. Bouquet, T. 6, p. 472.) Je trouve -encore dans une charte de Charles-le-Chauve, -de l’an 844, les paroles suivantes: <i lang="la" xml:lang="la">Ostendit etiam -nobis epistolam domni et genitoris nostri Huldowici -piissimi Augusti ad Sturmionem comitem directam -ut prædictam villam, id est, fontes, memorato -Johanni absque ullo censu et inquietudine -habere dimitteret.</i> (Ibid. T. 8, p. 459.)</p> - -<p>Mais quand il seroit vrai que les premiers -fils de Clovis ne se fussent jamais réservé aucun -droit sur leurs bénéfices, il ne s’ensuivroit pas -que les bénéficiers y eussent eu la justice: car, -si je ne me trompe, on peut prouver que ces -princes n’avoient point de justice particulière -dans leurs domaines. Premièrement, je prie de -remarquer qu’il n’importoit, ni à leur dignité, -<span class="pagenum" id="Page_377">377</span> -ni à l’accroissement de leurs finances, d’avoir -de ces juges particuliers; puisqu’ils nommoient -les ducs et les comtes, et qu’ils percevoient la -troisième partie de tous les frèdes ou amendes -judiciaires qui étoient payés dans tout le -royaume. En second lieu, les lois saliques et -ripuaires, ni aucune ordonnance des rois Mérovingiens, -ne parlent des justices domaniales du -prince; comment donc en prouver l’existence?</p> - -<p>Dom Bouquet a publié dans son recueil, -14 diplomes ou chartes de concession de bénéfices, -depuis Clovis jusqu’à Clotaire II, et dans -aucune, on ne trouve rien qui ait rapport au -droit de justice. Ce silence forme un argument -bien fort contre le président de Montesquieu. -Ne prouve-t-il pas, ou que les Mérovingiens -n’avoient pas une justice particulière dans leurs -domaines, ou qu’ils ne la cédoient pas à leurs -bénéficiers? La charte la plus ancienne où l’on -trouve une concession de justice, est de Dagobert, -en 630. (<i>Voyez Dom Bouquet, T. 4, p. 628.</i>) -N’est-il pas vraisemblable que les rois voyant -à cette époque, que plusieurs prélats et plusieurs -leudes s’étoient fait des seigneuries particulières, -attribuèrent à leurs bénéfices le droit de justice -pour les rendre plus considérables et en relever -la dignité? Depuis, toutes les chartes ont renfermé -la concession de la justice; et cette coutume, -<span class="pagenum" id="Page_378">378</span> -accréditée en peu de temps, étoit, pour -ainsi dire, de droit commun en 660, que Marculfe -écrivoit ses formules.</p> - -<p>Encore un mot pour prouver que les premiers -rois Mérovingiens n’avoient point de justice -particulière dans leurs domaines. Grégoire de -Tours parle d’un certain Pélagius, qui avoit tous -les vices, et bravoit tous les juges, parce qu’il -avoit une sorte d’intendance sur les haras d’un -domaine du roi. <i lang="la" xml:lang="la">Fuit autem in urbe Turonicâ -Pelagius quidam in omni malitiâ exercitatus, nullum -judicem metuens eo quòd jumentorum fiscalium -custodes sub ejus potestate consisterent.</i> (L. 8. C. 40.) -Il n’est pas surprenant que les juges publics n’osassent -réprimer ce Pélagius: ils craignoient le -ressentiment d’un homme qui pouvoit leur faire -des ennemis à la cour. Mais Pélagius n’auroit -pas abusé du crédit que lui donnoit son emploi, -si le principal officier d’un domaine royal, qu’on -nommoit <i lang="la" xml:lang="la">major villæ</i>, eût été dès-lors le juge de -tous les domestiques employés dans le domaine; -ce juge, officier, comme lui, du prince, et accrédité, -comme lui, à la cour, auroit pu, sans -crainte, le punir de ses injustices.</p> - -<p>Ce ne fut que dans la suite que le <i lang="la" xml:lang="la">major villæ</i> -fut juge, et ce n’est que dans les capitulaires -de Charlemagne, qu’on lui attribue, pour la -première fois, cette qualité. <i lang="la" xml:lang="la">Ut unusquisque -<span class="pagenum" id="Page_379">379</span> -judex in suo ministerio bonos habeat artifices, id est, -fabros ferrarios, et aurifices, et argentarios, <ins id="cor_51" title="cutores">sutores</ins>, -tornatores, carpentarios, &c.</i> (Cap. de villis, -art. 45.) <i lang="la" xml:lang="la">Volumus ut de fiscalibus, vel servis nostris -sive ingenuis qui per fiscos aut villas nostras commanent, -diversis hominibus plenam et integram, -qualem habuerint, reddere faciant justitiam.</i> (Ibid. -art. 52.) <i lang="la" xml:lang="la">Ut unusquisque judex in eorum ministerio -frequentiùs audientias teneat et justitiam faciat, et -provideat qualiter rectè familiæ nostræ vivant.</i> -(Ibid. art. 56.)</p> - -<p>Je m’arrête long-temps sur l’article de l’établissement -des seigneuries; mais il est important; -et d’ailleurs, on doit ce respect au président -de Montesquieu, lorsqu’on n’est pas de -son avis, d’examiner en détail toutes ses raisons.</p> - -<p>«Je trouve, dit-il, dans la vie des saints, -que Clovis donna à un saint personnage, la -puissance, sur un territoire de six lieues de pays, -et qu’il voulut qu’il fût libre de toute juridiction -quelconque. Je crois bien que c’est une fausseté, -mais c’est une fausseté très-ancienne. Le fond -de la vie et les mensonges se rapportent aux -mœurs et aux lois du temps, et ce sont ces -mœurs et ces lois que l’on cherche.»</p> - -<p>Montesquieu me fournit lui-même la réponse -que je lui dois faire. «Je pourrois -croire, dit-il, (<i>L. 31, C. 32</i>) que les hommages -<span class="pagenum" id="Page_380">380</span> -commencèrent à s’établir du temps du roi Pepin, -qui est le temps où j’ai dit que plusieurs bénéfices -furent donnés à perpétuité. Mais je le croirois -avec précaution, et dans la supposition -seule, que les auteurs des annales des Francs -n’aient pas été des ignorans, qui, décrivant les -cérémonies de l’acte de fidélité, que Tassillon, -duc de Bavière, fit à Pepin, aient parlé suivant -les usages qu’ils voyoient pratiqués de leur -temps.» Je croirois aussi l’argument du président -de Montesquieu, très-bon, si l’historien -qui raconte la générosité de Clovis, envers un -saint personnage, eût été son contemporain. -Mais malheureusement cela n’est pas; et qui -me répondra qu’il n’ait pas parlé d’une donation -faite avant l’établissement des seigneuries, -suivant les usages et les formes qu’il voyoit -pratiquer de son temps?</p> - -<p>«La loi des Ripuaires, dit encore Montesquieu, -défend aux affranchis des églises, de -tenir l’assemblée où la justice se rend, ailleurs -que dans l’église où ils ont été affranchis. Les -églises avoient donc des justices sur les hommes -libres, et tenoient leurs plaids, dès les premiers -temps de la monarchie.» Sans doute, que les -églises avoient une justice, dès le commencement -de la monarchie, je l’ai trouvé dans la -remarque VI du chapitre précédent. Ce que -<span class="pagenum" id="Page_381">381</span> -règle la loi ripuaire, citée par le président de -Montesquieu, n’a rapport qu’à la juridiction -ecclésiastique, qu’il n’a confondue que par -distraction, avec les justices seigneuriales. -Lorsqu’un français de la <ins id="cor_52" title="tribut">tribu</ins> des Ripuaires -vouloit affranchir son serf, suivant la loi -romaine, ce qui lui étoit permis, la cérémonie -s’en faisoit dans l’église. Le serf étoit remis -entre les mains de l’évêque, qui lui donnoit -des tables, ou des lettres d’affranchissement. -Cet affranchi, appelé <i>tabulaire</i>, <i lang="la" xml:lang="la">tabularius</i>, restoit -sous la protection spéciale de l’église; il -lui payoit un cens modique; et jouissant du -privilége clérical, étoit justiciable de son -évêque.</p> - -<p>Voici le dernier argument du président de -Montesquieu. «Si la justice, dit-il, n’étoit point -une dépendance des fiefs, pourquoi verroit-on -par-tout que le service du fief étoit de servir le -roi ou le seigneur, et dans leurs cours et dans -leurs guerres?» Je réponds en premier lieu, -que je ne vois pas de quelle nécessité il est -qu’un bénéficier ait une justice dans son bénéfice, -pour servir le roi dans ses cours ou dans -ses guerres. Secondement, il est démontré -qu’avant la régence de Charles-Martel, les -bénéfices n’étoient point conférés, sous la condition -de servir le donateur. On verra les -<span class="pagenum" id="Page_382">382</span> -preuves de cette vérité, dans la <a href="#Footnote_37">remarque 37</a> du -chapitre sixième.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Claudius Turonis accessit; et cum iter ageret, -ut consuetudo est barbarorum, auspicia intendere -cœpit, ac dicere sibi esse contraria: simulque interrogare -multos, si virtus beati Martini de præsenti -manifestaretur in perfidis. Aut certè si aliquis injuriam -in eum sperantibus intulisset, si protinùs -ultio sequeretur.</i> (Greg. Tur. L. 7, C. 29.)</p> - -<p class="last"><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> -Dès que les rois, en conférant des bénéfices, -leur attribuèrent le droit de justice, il -fut défendu aux juges publics d’y faire aucun -acte de juridiction. (<i>Voyez le recueil de Dom -Bouquet, t. 4, p. 628, 630, 633, et les formules -3 et 4 de Marculfe.</i>)</p> - -<hr class="full" id="chap_1n_4" /> - -<h4>CHAPITRE IV.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la"><span class="smcap"><span class="cs20">A</span>iebat</span> enim (Chilpericus) plerumque: ecce -pauper remansit fiscus noster; ecce divitiæ nostræ ad -ecclesias sunt translatæ: nulli pœnitùs, nisi soli -episcopi regnant: periit honor noster et translatus -est ad episcopos civitatum.</i> (Greg. Tur. L. 6, C. 46.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Tunc indicavit ei quos in consilio haberet, -aut sperneret à conloquio; quibus se crederet, quos -vitaret, quos honoraret muneribus, quos ab honore, -depelleret.</i> (Greg. Tur. L. 7, C. 33.) <i lang="la" xml:lang="la">Persæpe homines -pro facultatibus eorum punivit.</i> (Ibid. L. 6, C. 46.) -<span class="pagenum" id="Page_383">383</span> -<i lang="la" xml:lang="la">Illi post prædicationem sacerdotum, de Fanis ad -ecclesias sunt conversi: isti quotidie de ecclesiis -prædas detrahunt, illi sacerdotes Domini ex toto -corde venerati sunt et audierunt; isti non solum non -audiunt, sed etiam persequuntur; illi monasteria et -ecclesias ditaverunt; isti eas diruunt ac subvertunt.</i> -(Ibid. L. 4, C. 49.) On va voir dans la note suivante -que les Mérovingiens redemandoient aux -églises les bénéfices qu’ils leur avoient donnés; -puisque dans le traité d’Andely en 587, on fit -un article exprès pour remédier à cet abus.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Quidquid ante fati reges ecclesiis aut fidelibus -suis contulerunt, aut adhuc conferre cum justitiâ, -Deo propitiante, voluerint, stabiliter conservetur; -et quidquid unicuique fidelium in utriusque regno -per legem et justitiam redhibeatur, nullum et præjudicium -patiatur, sed liceat res debitas possidere -atque recipere; et si aliquid cuicumque per interregna -sine culpâ sublatum est, audientiâ habitâ -restauretur. Et de eo quod per munificentias præcedentium -regum unusquisque usque ad transitum -gloriosæ memoriæ domini Chlotocharii regis possedit, -cum securitate possideat: et quod exinde fidelibus -personis ablatum est, de præsenti recipiat.</i> -(Greg. Tur. L. 9, C. 20.)</p> - -<p>Il est question de savoir si cette expression, -<i lang="la" xml:lang="la">stabiliter conservetur</i>, doit s’entendre de l’hérédité -établie dans les bénéfices; ou si elle signifie -<span class="pagenum" id="Page_384">384</span> -seulement que le bénéficier qui en est pourvu -en jouira pendant toute sa vie. Ce qui rend la -première explication plus vraisemblable, c’est -que le même traité d’Andely permet aux femmes, -aux veuves et aux filles des Mérovingiens, d’aliéner -pour toujours les terres qu’elles conféroient -en bénéfices. <i lang="la" xml:lang="la">Ut si quid de agris fiscalibus -vel speciebus, atque præsidio pro arbitrii sui voluntate -facere, aut cuiquam conferre voluerit; in perpetuo, -auxiliante Domino, conservetur, neque à -quoquam ullo unquàm tempore convellatur.</i> La -manière dont cet article est dressé; les expressions -<i lang="la" xml:lang="la">in perpetuo et ullo unquam tempore</i>, ne -laissent aucun lieu de douter que les bénéfices -conférés par les princesses, n’aient été rendus -héréditaires dans l’assemblée d’Andely. Or, je -demande pourquoi on auroit permis aux princes -de reprendre leurs bénéfices à la mort du bénéficier, -tandis qu’on ôtoit ce droit aux princesses.</p> - -<p>En second lieu, les ecclésiastiques ont toujours -prétendu que c’est un sacrilége, que de -reprendre les biens qui avoient été consacrés -à Dieu et au culte de la religion. L’esprit du -traité d’Andely est donc, que les gratifications -faites par les rois à l’église, soient perpétuelles, -irrévocables, et deviennent des propres. Mais -remarquez que l’expression <i lang="la" xml:lang="la">stabiliter conservetur</i>, -se rapportant également aux Leudes et aux -<span class="pagenum" id="Page_385">385</span> -églises, suppose leur condition égale à l’égard -des bénéfices; d’où il faut conclure que les -bénéfices conférés aux Leudes, ne pouvoient -jamais être repris par le prince. Le traité ne fut -pas observé religieusement, mais il semble -qu’on n’en peut rien conclure contre le droit -des bénéficiers.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Cum jam Protadius, genere Romanus, -vehementer ab omnibus in palatio veneraretur, et -Brunechildis stupri gratiâ eum vellet honoribus -exaltare.</i> (Fredeg. Chron. C. 24.) <i lang="la" xml:lang="la">Protadius, instigante -Brunechilde, Theudorico jubente, majordomus -substituitur. Qui cum esset nimiùm argutissimus -et strenuus in cunctis, sed sæva illi fuit -contrà personas iniquitas, fisco nimium tribuens, -de rebus personarum ingeniosè fiscum vellens -impellere et se ipsum ditare. Quoscumque genere -nobiles reperiret, totos humiliare conabatur, ut -nullus reperiretur qui gradum quem adripuerat, -potuisset adsumere.</i> (Ibid. C. 27.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Quidquid parentes nostri anteriores principes, -vel nos per justitiam visi sumus concessisse -et confirmasse, in omnibus debeat confirmari.</i> (Ord. -an. 615, art. 16.) Il est évident que cet article a -rapport aux conventions du traité d’Andely, et -qu’il en rappelle et en confirme les dispositions. -On verroit, sans doute, que l’expression <i lang="la" xml:lang="la">quidquid</i>, -doit s’entendre des bénéfices, si les deux -<span class="pagenum" id="Page_386">386</span> -articles précédens de cette ordonnance n’avoient -été perdus. On ne peut douter que ce ne soit à -cette époque, que les bénéfices devinrent incontestablement -héréditaires; et l’ordonnance de -Paris fut aussi respectée, que le traité d’Andely -l’avoit été peu. Tout préparoit les esprits à cette -révolution, et l’assemblée que Clotaire II tint -à Paris, étoit l’occasion la plus favorable aux -intérêts des Leudes; ce prince étoit-il en état -de pouvoir leur refuser quelque chose? La décadence -où l’autorité royale tomba dès ce moment, -est une preuve que le prince ne fut plus le maître -de disposer de ses bénéfices. Enfin, l’hérédité -des bénéfices étoit tellement établie, et reconnue -pour être la coutume générale, quarante-cinq -ans après l’assemblée de Paris, que -Marculfe qui écrivoit dans ce temps-là, en fait -une clause particulière dans l’acte de donation -des bénéfices. <i lang="la" xml:lang="la">Ità ut eam villam jure proprietario -ullius expectatâ judicum traditione habeat, teneat -atque possideat, et suis posteris, Domino adjuvante, -ex nostrâ largitate, aut cui voluerit ad possidendum -relinquat.</i> (Form. 14, L. 1.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Quæ unus de fidelibus ac Leodibus, suam fidem -servando Domino legitimo, interregno faciente, -visus est perdidisse, generaliter absque incommodo -de rebus sibi justè debitis præcipimus revestiri.</i> -(Ord. an. 615. Art. 17.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_387">387</span> -<i lang="la" xml:lang="la">Episcopi verò vel potentes qui in aliis possident -regionibus, judices vel missos discussores de aliis -provinciis non instituant nisi de loco, qui justitiam -percipiant et aliis reddant.</i> (Ibid. art 19.) J’ai déjà -rapporté cet article dans une note précédente; -il suppose le droit des seigneuries établi, et le -confirme. Peut-être que ce droit avoit été formellement -reconnu dans quelque ordonnance -qui n’est pas venue jusqu’à nous.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> -Tant que les Français furent en Germanie, -il est vraisemblable que l’assemblée du champ -de Mars nommoit aux magistratures. <i lang="la" xml:lang="la">Eliguntur</i>, -dit Tacite, (C. 12,) <i lang="la" xml:lang="la">in iisdem Conciliis et principes -qui jura per pagos vicosque reddant</i>. Lorsque les -principes du gouvernement français commencèrent -à s’altérer, les rois s’attribuèrent le pouvoir -de conférer les duchés et les comtés. -Grégoire de Tours, (<i>L. 4, C. 43</i>,) rapporte que -Péonius, comte d’Auxerre, envoya de l’argent -au roi Gontran, par son fils Mummolus, pour -être continué dans son emploi; et que le fils -infidelle donna l’argent en son nom, et obtint -la place de son père. Il n’est pas besoin de multiplier -ici les autorités, pour prouver une vérité -dont on ne peut douter, pour peu qu’on ait -lu nos anciens historiens, et quand on se -rappelle que l’assemblée du champ de Mars ne -se tenoit plus. Le président de Montesquieu a -<span class="pagenum" id="Page_388">388</span> -cependant dit quelque part, que les assemblées -de la nation disposoient même des -bénéfices.</p> - -<p>Fredégaire nous apprend que Varnachaire, -qui venoit d’être fait maire du palais, dans le -royaume de Bourgogne, après la mort de -Brunehaut, exigea de Clotaire II, qu’il lui -promît, par serment, de ne lui jamais ôter sa -dignité. <i lang="la" xml:lang="la">Varnacharius in regno Burgundiæ substituitur -major-domus, sacramento à Chlotario -accepto ne unquàm vitæ suæ temporibus degradaretur.</i> -(Chr. C. 42.) Si Varnachaire eût été fait -maire du palais, par les grands, Clotaire n’eût -pas eu la liberté de le déposer; et par conséquent, -il eût été absurde que Varnachaire eût -exigé le serment inutile, dont parle l’historien. -Il n’est pas moins aisé de prouver que le maire -du palais, et par conséquent, le roi, dont il -n’étoit encore que le ministre, nommoit aux -duchés et aux comtés; puisque Flaochatus, qui -succéda à Varnachaire, écrivit à tous les ducs -du royaume de Bourgogne, pour leur promettre, -par serment, de les conserver dans la possession -de leur dignité. <i lang="la" xml:lang="la">Flaochatus cunctis ducibus -Burgundiæ seu et pontificibus per epistolam, etiam -et sacramentis firmavit unicuique gradum honoris -et dignitatem seu amicitiam perpetuo conservare.</i> -(Ibid Chron. C. 89.) Il n’est pas nécessaire de -<span class="pagenum" id="Page_389">389</span> -remarquer que <i lang="la" xml:lang="la">gradum honoris</i> se rapporte aux -ducs, et <i lang="la" xml:lang="la">amicitiam</i> aux évêques.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> -On doit sur-tout regretter l’ordonnance -de l’assemblée, que Clotaire II convoqua à Clichy, -près de Paris, la quarante-quatrième année -de son règne. Cette pièce, sans doute, seroit de -la plus grande importance, pour connoître notre -ancien droit public, les progrès de l’autorité des -maires du palais et des seigneurs, et les causes -particulières de la révolution subite que souffrit -la dignité des princes Mérovingiens.</p> - -<p class="last"><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Chlotarius cum proceribus et Leudibus Burgundiæ -Træsassis conjungitur, cum eos sollicitasset, -si vellent mortuo jam Varnachario, alium in ejusdem -honoris gradum sublimare, etc.</i> (Fredeg. Chr. C. -43.) Il falloit que pendant la régence, ou la -mairie de Varnachaire, les grands eussent exigé -du roi, qu’ils nommeroient désormais son maire -du palais. <i lang="la" xml:lang="la">Flaochatus, genere Francus, majordomus -in regnum Burgundiæ, electione Ponticum et -cunctorum ducum, à Nantechilde reginâ in hunc -gradum honoris nobiliter stabilitur.</i> (Ibid. C. 89.)</p> - -<hr class="full" id="chap_1n_5" /> - -<h4>CHAPITRE V.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> -<span class="smcap"><span class="cs20">J</span>e</span> ne m’arrêterai pas long-temps à réfuter -ici l’opinion du comte de Boulainvilliers, -sur l’origine de la noblesse, dans la monarchie -<span class="pagenum" id="Page_390">390</span> -française. Il a cru que tous les Français, -avant la conquête, étoient libres et égaux, par -le droit de leur naissance, et il avoit raison. -Mais après qu’ils se furent emparés des Gaules, -les vainqueurs et les vaincus, ne formant plus -qu’un corps de société, on commença, selon -cet écrivain, à connoître dans la monarchie -des Français, des familles nobles et des familles -roturières. Tout Français fut gentilhomme, -tout Gaulois fut roturier. Si on a lu avec -quelqu’attention les remarques précédentes, -on jugera, sans peine, que cette idée ne peut -être appuyée sur aucun fondement solide. Je -me borne à demander aux personnes qui ont -adopté le système du comte de Boulainvilliers, -comment on peut l’accorder avec la loi salique, -qui n’exige qu’une composition de 200 sous, -pour le meurtre d’un français libre, tandis qu’elle -en ordonne un de 300 pour le meurtre d’un gaulois, -convive du roi. Pourquoi le sang d’un gentilhomme -est-il moins précieux que celui d’un -roturier?</p> - -<p>Enfin, l’abbé du Bos a une fois raison. Il prétend, -(<i>L. 6, C. 4</i>), que les Français, sous leurs -premiers rois, n’étoient point partagés en deux -ordres de citoyens, comme nous le sommes aujourd’hui, -en nobles et en roturiers. Il pense -qu’il n’y avoit point chez eux de familles qui -<span class="pagenum" id="Page_391">391</span> -jouissent par l’avantage de la naissance, de ces -droits et de ces priviléges particuliers et distinctifs, -qui constituent dans une nation une noblesse -d’origine. Toutes les prérogatives étoient -personnelles, elles n’étoient point héréditaires. -Mais à peine a-t-il exposé son sentiment, qu’il -ne manque pas d’avoir tort, c’est-à-dire, qu’il -gâte une bonne cause, en la prouvant mal.</p> - -<p>Le président de Montesquieu, qui croit l’honneur -de nos grandes maisons intéressé à proscrire -l’opinion de l’abbé du Bos, veut au contraire, -que dès le temps de la conquête, et même -au-delà du Rhin, les Français aient connu une -noblesse proprement dite, et que des familles privilégiées -possédassent des droits qui les distinguoient -et les séparoient des familles communes.</p> - -<p>Il est vrai qu’il y a toujours eu chez les Français -une classe de citoyens appelés <i>Fidelles</i>, -<i>Leudes</i> ou <i><ins id="cor_53" title="Anstrustions">Antrustions</ins></i>, et qu’ils jouissoient, -ainsi que l’a établi le président de Montesquieu, -et que je l’ai dit dans le corps de mon ouvrage, -de plusieurs prérogatives qui n’appartenoient -point aux simples hommes libres. Je ne conçois -pas pourquoi l’abbé du Bos déguise cette vérité; -il pouvoit en convenir sans nuire à son systême; -il le devoit, en ajoutant que ces distinctions -personnelles étoient accordées à la dignité et -non pas à la naissance des Leudes. Il pouvoit -<span class="pagenum" id="Page_392">392</span> -soutenir qu’on ne naissoit pas Leude, Fidelle, -Antrustion, mais qu’on le devenoit par la prestation -du serment de fidélité; ainsi que nous l’apprend -Marculfe, par une formule que j’ai déjà -citée dans la <a href="#Footnote_65">remarque 65</a> du chapitre troisième.</p> - -<p>Je dois d’abord prouver que cette espèce -d’ennoblissement personnel que donnoit la -prestation du serment de fidélité, ne communiquoit -aux enfans du Leude ou Antrustion, -aucune prérogative particulière; et qu’ainsi, il -n’y avoit chez les Français, qu’une noblesse -personnelle. Si les droits des gentilshommes -étoient les mêmes que ceux des Leudes, c’est-à-dire, -s’ils approchoient également de la personne -du prince; si, par le seul droit de leur -naissance, ils pouvoient être élevés aux premiers -emplois de l’État; je prierai de m’expliquer -par quel motif les Français nés gentilshommes, -prêtoient le serment de fidélité, qui -leur étoit inutile pour obtenir ces honneurs. -Si les priviléges de ces gentilshommes sont -différens de ceux des Leudes qui étoient sous -la truste ou la foi du roi, je demanderai qu’on -me dise pourquoi nos lois saliques et ripuaires, -si attentives à distinguer parmi les Gaulois -mêmes, différens ordres de citoyens, Gaulois -convives du roi, Gaulois possesseurs de terres, -Gaulois tributaires, n’établissent aucun ordre -<span class="pagenum" id="Page_393">393</span> -mitoyen entre le français libre et le Leude. -Pourquoi cette noblesse qui tient le milieu -entre les simples hommes libres et les Leudes, -est-elle oubliée? pourquoi aucun de nos anciens -monumens n’aide-t-il à faire connoître, ni -même à faire soupçonner son existence?</p> - -<p>Le président de Montesquieu répond à mes -demandes, (<i>L. 30, C. 25</i>), en disant que la -prérogative distinctive des familles nobles, étoit -de prêter le serment de fidélité, ou de se recommander -pour un fief ou un bénéfice. Je cherche -la preuve de cette proposition, et l’auteur me -renvoie au chapitre 23 du livre suivant. J’y -cours, et je lis: «d’abord, les hommes libres -ne purent pas se recommander pour un fief, -mais ils le purent dans la suite, et je trouve -que ce changement se fit dans le temps qui s’écoula -depuis le règne de Gontran, jusqu’à celui -de Charlemagne. Je le prouve par la comparaison -qu’on peut faire du traité d’Andely, passé -entre Gontran, Childebert et la reine Brunehaud, -et le partage fait par Charlemagne à ses enfans, -et un partage pareil, fait par Louis-le-Débonnaire. -Ces trois actes contiennent des dispositions -à peu près pareilles à l’égard des vassaux; -et comme on y règle les mêmes points, et à -peu près dans les mêmes circonstances, l’esprit -et la lettre de ces trois traités se trouvent à peu -<span class="pagenum" id="Page_394">394</span> -près les mêmes à cet égard. Mais pour ce qui -regarde les hommes libres, il s’y trouve une -différence capitale. Ce traité d’Andely ne dit -point qu’ils pussent se recommander pour un -fief, au lieu qu’on trouve, dans les partages de -Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire, des -clauses expresses, pour qu’ils puissent se -recommander: ce qui fait voir que depuis le -traité d’Andely, un nouvel usage s’introduisoit, -par lequel les hommes libres étoient devenus -capables de cette grande prérogative. Cela dut -arriver, lorsque Charles-Martel ayant distribué -les biens de l’église à ses soldats, et les ayant -donné partie en fief, partie en alleu, il se fit une -espèce de révolution dans les lois féodales.»</p> - -<p>Ceci demanderoit un volume entier de discussions; -mais je m’arrêterai au point essentiel -et capital; et je vais prouver d’abord, qu’avant -le traité d’Andely, les hommes libres pouvoient -prêter le serment de fidélité, ou se recommander -pour un bénéfice. En effet, on remarque qu’après -la conquête, le nombre des Leudes augmenta -considérablement. Il est certain que des -Gaulois qui se naturalisèrent Français, furent -élevés aux dignités les plus importantes de -l’état; donc que ce n’étoit point le privilége -particulier de certaines familles, de prêter le -serment de fidélité. Si avant le règne de Gontran, -<span class="pagenum" id="Page_395">395</span> -les hommes libres avoient été exclus de -ces honneurs, un Leudaste, né dans l’esclavage, -nourri dans les fonctions les plus viles de son -état, et à qui on avoit coupé une oreille, parce -qu’il avoit voulu s’échapper de la maison de -son maître, se seroit-il élevé jusqu’à devenir -comte des écuries, sous le règne de Caribert, -et ensuite comte de Tours? Ces dignités étoient -la récompense des Leudes, et donnoient à ceux -qui en étoient revêtus, le premier rang dans -leur ordre; au lieu que je ne vois point que la -possession d’un bénéfice valût quelque prééminence -à un Leude bénéficier.</p> - -<p>Cette fortune de Leudaste n’est point de ces -événemens rares qui ne tirent pas à conséquence, -et qui ne prouvent rien. La loi des -ripuaires ne les regarde point comme un scandale -contraire à l’ordre ordinaire du gouvernement, -ils y étoient même tellement analogues, -qu’elle fait à cet égard, une disposition particulière. -<i lang="la" xml:lang="la">Si quis ejusdem fiscalem quem comitem -vocant, interfecerit, 600 solidis mulctetur. Quod -si puer regis vel ex tabulario ad eum gradum ascenderit, -300 solidis.</i> (Leg. Rip. Tit. 53.) On a déjà -vu que par le mot Tabulaire, on entendoit un -serf affranchi dans l’église. Or, puisqu’un -affranchi pouvoit être leude et comte, et en -étoit quitte pour avoir une composition moins -<span class="pagenum" id="Page_396">396</span> -forte qu’un autre leude ou un comte, peut-on -présumer, avec quelque vraisemblance, qu’un -homme né libre, ne fût pas admis à prêter le -serment de fidélité?</p> - -<p>Il me semble que l’argument que le président -de Montesquieu veut tirer du silence du traité -d’Andely, à l’égard des hommes libres, ne doit -pas avoir beaucoup de force. Pourquoi auroit-on -dit dans ce traité, que les hommes libres -pouvoient être admis à la prestation du serment -de fidélité? Ce n’étoit point un droit contesté, -personne n’en doutoit. Sans entrer dans une -discussion inutile sur les partages de Charlemagne, -et de Louis-le-Débonnaire, je répondrai -que tous les argumens que le président de Montesquieu -pourroit en inférer, ne prouvent rien -contre moi; car, je conviens que du temps de -Charlemagne, il y avoit des familles nobles, et -je nie seulement qu’il y en eut avant le traité -d’Andely. Il n’étoit pas question à Andely, de -décider de ceux à qui le prince donneroit des -bénéfices, mais de statuer qu’il ne pourroit pas -les reprendre, après les avoir donnés.</p> - -<p>Est-il bien vrai que les circonstances où Charlemagne -et Louis-le-Débonnaire firent leurs -partages, furent à peu près les mêmes que celles -où fut passé le traité d’Andely? Il s’agissoit sous -Gontran et Childebert de contenter les leudes -<span class="pagenum" id="Page_397">397</span> -avides, accoutumés à regarder les bénéfices -comme des dettes du prince, qui s’étoient fait -un droit de sa libéralité, et qui ne vouloient -plus souffrir qu’il retirât arbitrairement ses -bienfaits. Quand Charlemagne et Louis-le-Débonnaire -firent le partage de leurs États, -leurs vassaux ne leur faisoient point la loi, et -les bénéfices avoient pris une nouvelle forme -sous la régence de Charles-Martel, ainsi qu’on -va le voir dans la suite de mes observations.</p> - -<p>L’abbé du Bos rapporte un passage de la vie -de Louis-le-Débonnaire, où Tégan, s’élevant -contre l’ingratitude d’Hébon, que ce prince -avoit fait archevêque de Rheims, quoiqu’il ne -fût qu’affranchi, lui dit: <i lang="la" xml:lang="la">Fecit te liberum non -nobilem, quod impossibile est post libertatem. Vestivit -te purpurâ et pallio, et tu induisti eum cilicio.</i> -J’abandonne de bon cœur tous les raisonnemens -de l’abbé du Bos, sur ce passage; mais -j’avoue que je ne conçois point comment le président -de Montesquieu peut prétendre que ces -paroles de Tégan, <i lang="la" xml:lang="la">fecit te liberum non nobilem</i>, -prouvent formellement deux ordres de citoyens. -Je voudrois, pour former une preuve, un mot -moins équivoque que celui de <i lang="la" xml:lang="la">nobilis</i>, dont on -peut se servir dans un pays même où la loi -n’établiroit aucune distinction entre les familles. -Quoiqu’il en soit, le passage de Tégan signifiera -<span class="pagenum" id="Page_398">398</span> -tout ce qu’on voudra, il ne forme point -une objection contre moi; puisque je ne doute -pas que sous Louis-le-Débonnaire, il n’y eût, -en effet, des familles nobles.</p> - -<p>Je ne crois pas que mon opinion sur l’origine -de la noblesse en France, soit injurieuse au -sang de nos premières familles, ni aux trois -grandes maisons qui ont successivement régné -sur nous. «L’origine de leur grandeur, <i>s’écrie -le président de Montesquieu</i>, n’iroit donc point -se perdre dans l’oubli, la nuit et le temps. -L’histoire éclaireroit des siècles où elles auroient -été des familles communes; et pour que Childéric, -Pepin et Hugues-Capet fussent gentilshommes, -il faudroit aller chercher leur origine -parmi les Romains et les Saxons, c’est-à-dire, -parmi les nations subjuguées.»</p> - -<p>A ce raisonnement, je craindrois presque -que la lecture de l’abbé du Bos n’eût été contagieuse -pour le président de Montesquieu. L’orgueil -de nos grandes maisons pourroit être -blessé, si on leur disoit qu’il y a eu un temps -en France, où elles n’étoient qu’au rang des -familles communes, tandis que l’ordre de la -noblesse étoit déjà formé; mais qu’elles soient -offensées de n’avoir pas été nobles dans le -temps qu’il n’y avoit point encore de noblesse, -ce seroit une espèce de vertige. Si c’est une -<span class="pagenum" id="Page_399">399</span> -mortification pour elles, je leur en demande -pardon, il faut qu’elles l’essuient; car, je -n’imagine pas que le président de Montesquieu -croie que les nations aient commencé par avoir -des gentilshommes. L’égalité a d’abord dû unir -les citoyens de toute société, et la distinction -des nobles et des roturiers ne peut être que la -suite de plusieurs événemens et de plusieurs -révolutions, dont la vanité de quelques citoyens -profita, pour s’attribuer des prérogatives particulières, -et former une classe séparée. Il faudroit -que nos grandes maisons fussent bien -difficiles à contenter, s’il ne leur suffisoit pas -d’être nobles, depuis le règne de Clotaire II.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> -Cet usage commença dans le temps que -Marculfe écrivoit des formules. <i lang="la" xml:lang="la">Jubemus ut omnes -pagenses vestros, tam Francos, Romanos vel -reliquas nationes de gentes bannire et locis congruis -per civitates, vicos et castella, congregare faciatis, -quatenùs præsente misso nostro illustri viro illo, -quem ex nostro latere illuc pro hoc direximus, fidelitatem -præcelso filio nostro vel nobis debeant promittere -et conjurare.</i> (L. 1. Form. 40.) <i lang="la" xml:lang="la">Ut missi -nostri populum nostrum iterùm nobis fidelitatem -promittere faciant secundùm consuetudinem jamdudum -ordinatam, et ipsi aperiant et interpretentur -illis hominibus qualiter ipsum sacramentum et fidelitatem -ergà nos servare debeant.</i> (Cap. 5, an 822, -<span class="pagenum" id="Page_400">400</span> -Art. 12.) <i lang="la" xml:lang="la">Volumus ut missi nostri per totam legationem -suam primo omnium inquirant qui sint de -liberis hominibus, qui fidelitatem nobis nondum -promissam habent, et faciant illos eam promittere, -sicut consuetudo semper fuit.</i> (Capit. an. 829, -art. 4. Capitis 4.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Ideò veniens ille fidelis noster, ibi in palatio -nostro, in nostrâ vel procerum nostrorum præsentiâ, -villas nuncupatas illas, sitas in pago illo, suâ -spontaneâ voluntate nobis per fistucam visus est -Werpisse, vel condonasse, in eâ ratione, si itâ -convenit, ut dum vixerit, sub nostro beneficio -debeat possidere; et post suum discessum, ejus adfuit -petitio, nos ipsas villas fideli nostro illi plenâ -gratiâ visi fuimus concessisse. Quapropter per -præsens discernimus præceptum, quod perpetualiter -mansurum esse jubemus, ut dummodo taliter ipsius -illius decrevit voluntas, quod ipsas villas in suprà -scriptis locis nobis voluntario ordine visus est -lesouverpisse vel condonasse, et nos prædicto viro -illi ex nostro munere largitatis, sicut ipsius illius -decrevit voluntas, concessimus, hoc est, tam in terris, -domibus, accolabus, mancipiis, vineis, silvis, -campis, pratis, pascuis, aquis, aquarum discursibus, -ad integrum quidquid ibidem ipsius illius -portio fuit, dum advixerit, absque aliqua diminutione -de qualibet re usufructuario ordine debeat -<span class="pagenum" id="Page_401">401</span> -possidere, et post ejus discessum memoratus ille hoc -habeat, teneat et possideat, et suis posteris aut cui voluerit -ad possidendum, relinquat.</i> (Form. 13. L. 1.)</p> - -<p>L’usage qui constate la formule qu’on vient -de lire, est une des choses les plus surprenantes -de notre histoire. Le président de Montesquieu -en parle, (<i>L. 30, C. 8</i>,) et pour expliquer -comment on fut intéressé à dénaturer -ainsi ses propres, il avance que ceux qui possédoient -des bénéfices, avoient de très-grands -avantages. Il en fait l’énumération, et ces priviléges -ne sont autre chose que ceux que possédoient -tous les Leudes, en vertu de la prestation -du serment de fidélité. Je défie de pouvoir -me citer un texte qui prouve, qu’avant -l’hérédité des bénéfices, les bénéficiers jouissent -de quelque prérogative qui ne leur fût pas -commune avec tous les Leudes. Je sais bien -que Montesquieu dit, (<i>L. 30, C. 25</i>,) que tout -Leude avoit un bénéfice, et que quand on lui -enlevoit celui qu’il possédoit, on lui en rendoit -un autre; mais il ne suffit pas d’avancer -des faits, il faut les prouver. Est-il permis de -croire que les premiers Mérovingiens eussent -des domaines assez étendus pour donner un -bénéfice à chaque Leude? Si la possession d’un -bénéfice donnoit des priviléges particuliers, -et si tout Leude avoit un bénéfice, quel avantage -<span class="pagenum" id="Page_402">402</span> -auroit-il trouvé à convertir son propre en -bénéfice? Si chaque Leude avoit en effet un -bénéfice, pourquoi Gontran auroit-il appris à -son neveu ceux à qui il devoit en donner, et -ceux qu’il en devoit priver? <i lang="la" xml:lang="la">Quos honoraret -muneribus, quos ab honore depelleret.</i> Comment -interprêtoit-on différens articles du traité d’Andely -et de l’ordonnance portée par l’assemblée -de 615, que j’ai rapportés dans les remarques -précédentes?</p> - -<p>Montesquieu croit que cette coutume de -changer son propre ou son alleu en bénéfice, -continua et eut sur-tout lieu dans les désordres -de la seconde race. Quoique personne ne respecte -plus que moi cet illustre écrivain, je -ne puis me soumettre à son autorité, puisque -je vois, au contraire, que sous les premiers -Carlovingiens, on préféroit les alleux -aux bénéfices, et que les bénéficiers tâchoient -de faire passer leurs bénéfices pour des propres. -<i lang="la" xml:lang="la">Auditum habemus comites et alii homines qui nostra -beneficia habere videntur, comparant sibi -proprietates de ipso nostro beneficio.</i> (Cap. 5, an. -805, art. 7.) <i lang="la" xml:lang="la">Audivimus quod alibi reddant beneficium -nostrum ad alios homines in proprietatem, -et in ipso placito dato pretio comparant ipsas -res iterùm sibi in allodem.</i> (Ibid. art. 8.) <i lang="la" xml:lang="la">Ut missi -nostri diligenter inquirant..... quis de beneficio -<span class="pagenum" id="Page_403">403</span> -suo allodem comparavit vel struerit.</i> (Cap. 3. -an. 812.)</p> - -<p>Dans les désordres de la seconde race, et -qui suivirent le règne de Louis-le-Débonnaire, -il ne se donna pas un alleu pour le convertir -en fief, ou du moins, on ne pourra en -citer aucun exemple. Il s’établit alors un ordre -tout nouveau dans le gouvernement de l’état, -et comme on le verra à la fin du second livre -de cet ouvrage, il se forma une relation nouvelle -entre les seigneuries, et dont on ne peut -tirer aucune lumière pour éclaircir les coutumes -de la première race. Si des seigneurs, qui -possédoient des terres en alleu, consentirent -à les tenir en fief, et à reconnoître un suzerain, -ils ne donnèrent point leurs domaines; ils se -contentèrent de les soumettre aux devoirs du -vasselage, soit pour se faire un protecteur dans -un temps où tous les seigneurs se faisoient la -guerre, soit par ce qu’ils y étoient forcés par -un voisin puissant et ambitieux.</p> - -<p>Il est évident que dans le temps que Marculfe -écrivoit, les propres devoient être regardés -comme des biens plus sûrs, plus solides, -plus précieux que les bénéfices, qui avoient -éprouvé mille révolutions différentes. Si on -voulut cependant changer son propre en bénéfices, -il falloit donc que le bénéfice conférât -<span class="pagenum" id="Page_404">404</span> -quelque privilége fort estimé; et quel autre -privilége pouvoit-ce être que de conférer, ainsi -que je l’ai conjecturé, une distinction particulière -aux familles bénéficiaires?</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Consecratio episcopos et reliquos Domini -sacerdotes, tam à servili quàm à cæteris adscriptis -conditionibus semper liberos facit, idcirco præcipimus -ut nullus ab eis nisi divina requirat servitia.</i> -(L. 6, Capit. art. 118.) <i lang="la" xml:lang="la">De his qui sæculum -relinquunt propter servitium impediendum, et -tunc neutrum faciunt, ut unum è duobus eligant, -aut planiter secundùm canonicam aut secundùm -regulæ institutionem vivant, aut servitium dominicum -faciant.</i> (Ibid. L. 5, art. 245.) <i lang="la" xml:lang="la">De liberis -hominibus qui ad servitium Dei se tradere volunt, -ut priùs hoc uno faciant quàm à nobis licentiam -postulent. Hoc ideò quia audivimus aliquos -ex illis non tam causâ devotionis hoc fecisse, quàm -pro exercitu seu aliâ fonctione regali fugiendâ.</i> -(Ibid. L. 1. art. 114.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Hortatu omnium fidelium nostrorum et -maximè episcoporum ac reliquorum sacerdotum, -servis Dei per omnia omnibus armaturam portare, -vel pugnare, aut in exercitum et in hostem pergere -omninò prohibuimus.</i> (Cap. 1, an. 769, art. 1.) -<i lang="la" xml:lang="la">Volumus ut nullus sacerdos in hostem pergat, nisi -duo vel tres tantùm episcopi electione cæterorum, -propter benedictionem et prædicationem, populique -<span class="pagenum" id="Page_405">405</span> -reconciliationem...... Hi verò nec arma ferant -nec ad pugnam pergant...... Reliqui verò qui ad -ecclesias suas remanent, suos homines benè armatos -nobiscum, aut cum quibus jusserimus, dirigant.</i> -(Cap. 8, an. 803.)</p> - -<p class="last"><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Qui instante antiquo hoste audivimus quosdam -nos suspectos habere, proptereà quod concessimus -episcopis et sacerdotibus ac reliquis Dei servis -ut in hostes, nisi duo aut très à cæteris electi, -et sacerdotes similiter perpauci ab eis electi, non -irent, sicut in prioribus nostris continetur capitularibus, -nec ad pugnam properarent, nec arma -ferrent, nec homines tam christianos quàm paganos -necarent, nec agitatores sanguinum fierent, vel -quicquam contra canones facerent, quod honores -sacerdotum et res ecclesiarum auferre vel minuere -eis voluissemus; quod nullatenùs facere velle, vel -facere volentibus consentire omnes scire cupimus. -Sed quantò quis eorum ampliùs suam normam servaverit, -et Deo servierit, tanto eum plus honorare -et cariorem habere volumus.</i> (Cap. de Baluze, -T. I, p. 410.)</p> - -<div class="pagenum" id="Page_406">406</div> - -<hr class="full" id="chap_1n_6" /> - -<h4>CHAPITRE VI.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> -<span class="smcap"><span class="cs20">O</span>n</span> voit en effet que le fameux maire -Ébroin s’autorisa d’un faux Clovis qu’il disoit -fils de Clotaire II.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> -C’est ici le lieu de rendre compte, en peu -de mots, du systême du président de Montesquieu -sur les fiefs. Il est bien surprenant qu’avec -tant de lumières, cet écrivain soit allé chercher -l’origine des fiefs dans les coutumes des Germains. -Chez les Germains, dit-il, (<i>L. 30, C. 3</i>,) -il y avoit des vassaux et non pas des fiefs. -Étrange proposition! N’est-ce pas le fief qui -constitue seul le vassal? «Il n’y avoit point -de fiefs, parce que les princes n’avoient point -de terres à donner, ou plutôt les fiefs étoient -des chevaux de bataille, des armes, des repas.» -En se voyant forcé de regarder comme des -fiefs, des chevaux de bataille, des armes et -des repas, comment Montesquieu ne s’est-il -pas aperçu qu’il étoit dans l’erreur? qu’il est -dangereux de faire un systême! «Il y avoit -des vassaux, parce qu’il y avoit des hommes -fidelles qui étoient liés par leur parole.» Mais -il y a eu dans toutes les nations des hommes -fidelles qui étoient liés par leur parole; et jamais -cependant personne n’a prétendu que le gouvernement -<span class="pagenum" id="Page_407">407</span> -des fiefs ait été le gouvernement de -toutes les nations. «Ils étoient engagés pour la -guerre, et faisoient à peu près le même service que -l’on fit depuis pour les fiefs.» Nos soldats sont -donc aujourd’hui des vassaux de la couronne; -leur engagement et leur paye sont donc des fiefs.</p> - -<p>Après avoir pris des chevaux de bataille, des -armes et des repas pour des fiefs, il n’est pas -surprenant que le président de Montesquieu ait -donné la même qualification aux dons que les -rois Mérovingiens faisoient de quelques parties -de leurs domaines, et que j’ai appelés simplement -des bénéfices. Vouloir que tout don soit -un fief, c’est certainement confondre toutes les -idées. Si ces mots sont synonymes, il est inutile -de rechercher l’origine des fiefs dans l’histoire -des barbares qui ont détruit l’Empire Romain; -qui ne voit pas que les fiefs seroient aussi anciens -que le monde, qu’ils dureroient autant -que les sociétés, et appartiendroient également -à toutes les espèces de gouvernement?</p> - -<p>Le fief a toujours été défini, <i lang="la" xml:lang="la">quod pro beneficio -Dominus dat eâ lege, ut qui accipit, militiæ -munus aliudve servitium exhibeat</i>. C’est cette -idée qu’on doit avoir d’un fief pour le distinguer -d’un simple don, qui fait que je n’ai donné -que le nom de bénéfices aux terres que les rois -de la première race donnoient aux Leudes. En -<span class="pagenum" id="Page_408">408</span> -effet, ces dons n’imposoient aucune obligation -particulière au Leude qui les recevoit, et le -bénéficier n’étoit tenu qu’à ne point trahir le -serment de fidélité qu’il avoit prêté pour être -admis dans la classe des Leudes, c’est-à-dire, -à ne rien faire qui fût contraire aux intérêts -du prince. <i lang="la" xml:lang="la">Quæ unus de fidelibus ac leodibus</i>, est-il -dit dans l’ordonnance publiée en 615, par -l’assemblée de Paris, <i lang="la" xml:lang="la">suam fidem servando Domino -legitimo, interregno faciente, visus est perdidisse, -generaliter absque aliquo incommodo de -rebus sibi justè debitis præcipimus revestiri</i>. (Art. -17.) Si les bénéficiers du prince avoient eu à -remplir quelque devoir qui ne fût pas commun -à tous les Leudes, l’ordonnance en auroit sans -doute parlé. Il n’est question que de garder sa -foi, et on ne trouve rien dans les monumens -de la première race, qui invite à croire qu’un -Leude prêtât un nouveau serment lorsqu’il étoit -gratifié d’un bénéfice, ou qu’il contractât -quelque nouvelle obligation, soit à l’égard du -service militaire, soit à l’égard du service domestique -dans le palais.</p> - -<p>Quelle autorité pourroit-on apporter pour -prouver que les officiers de la personne du -prince, ou ceux qui composoient son conseil -ou sa cour de justice, n’exerçassent leurs fonctions -qu’en vertu de quelque bénéfice ou de -quelque domaine qui leur auroit été donné?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_409">409</span> -Montesquieu prétend que les bénéficiers -étoient tenus au service militaire en conséquence -de leur bénéfice; mais il est prouvé, par -tous les monumens de notre histoire, que servir -à la guerre n’étoit point un devoir particulier -aux bénéficiers, puisque tout citoyen étoit -soldat, et obligé d’aller à la guerre quand il -étoit commandé. Si on servoit à la guerre parce -qu’on étoit bénéficier, les simples Leudes, qui -n’avoient point de bénéfice, étoient donc -exempts du service militaire; mais qui pourra -jamais penser qu’une telle exemption fût le privilége -des grands d’une nation qui n’aimoit et -n’estimoit que la guerre? Comment le président -de Montesquieu prouve-t-il son sentiment? -Est-ce en citant Grégoire de Tours, quelque -charte, quelque loi, quelque ordonnance des -rois Mérovingiens? Non, je trouve des capitulaires -de Charlemagne, de Louis-le-Débonnaire, -de Charles-le-Chauve, &c. Je trouve jusqu’aux -établissemens de S. Louis, quoiqu’il convienne -lui-même, (<i>L. 30, C. 7</i>,) que «Charles -Martel fonda de nouveaux fiefs qu’il faut bien -distinguer des premiers, et (<i>L. 31, C. 23</i>,) -qu’il se fit alors une espèce de révolution dans -les lois féodales.» Pourquoi donc veut-il appliquer -aux bénéfices antérieurs à Charles Martel, -ce qui ne convient qu’à ceux que ce maire créa?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_410">410</span> -Pour satisfaire un lecteur un peu au fait de -notre histoire, il ne faut lui présenter que des -autorités presque contemporaines, ou du moins -qui ne tiennent pas à des temps séparés par des -révolutions considérables. Les Français, toujours -inconsidérés, inconstans et peu attachés à -leurs principes, se sont vus dans des circonstances -trop différentes sous la première, la seconde -et la troisième race, et ils ont obéi trop -servilement à la bizarrerie de la fortune et des -événemens, pour qu’on puisse expliquer avec -quelque sureté les usages d’un siècle, par les lois -et les coutumes du temps postérieur. Faute de -cette règle de critique, sans laquelle on s’égarera -toujours en écrivant sur l’histoire de -France, le président de Montesquieu a confondu -les seigneuries, les bénéfices et les fiefs, ou a -séparé des choses qui étoient unies; de-là vient -encore une obscurité dont on ne s’aperçoit pas, -quand on lit superficiellement, comme la plupart -des lecteurs, mais fatigante pour des personnes -qui, lisant pour s’instruire, veulent -acquérir des vérités, et les avoir en ordre.</p> - -<p>Il ne faut regarder les bénéfices des Mérovingiens -que comme un établissement qui donna -lieu à Charles Martel de créer des fiefs, qui -d’abord ne furent eux-mêmes qu’un établissement -économique et domestique, et qui ayant -<span class="pagenum" id="Page_411">411</span> -fait, ainsi que je le dirai dans le livre suivant, -des progrès très-considérables à la faveur des -troubles qui ruinèrent les successeurs de Charlemagne, -devint le droit public, général et politique -de la nation.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> -Nous n’avons aucune des chartes par lesquelles -Charles Martel conféra des bénéfices, -et c’est une grande perte pour les personnes -qui aiment l’histoire de France; car on verroit -sans doute dans ces chartes à quelles conditions -il donna des bénéfices. On y trouveroit -les preuves les plus complètes de la révolution -arrivée sous sa régence, dans une partie de -l’administration qui avoit déjà excité tant de -troubles et éprouvé plusieurs changemens.</p> - -<p>On a vu, dans le corps même de mon ouvrage, -les raisons qui purent déterminer Charles -Martel à imposer des devoirs particuliers à -ses bénéficiers: à ces motifs, j’en ajouterai ici -un nouveau, c’est que ce seigneur se trouvoit -dans une situation toute différente de celle des -rois Mérovingiens. Ceux-ci, par une suite -naturelle des anciens principes du gouvernement, -avoient des Leudes accoutumés à leur -être attachés. On ne leur contestoit point d’être -le centre de la puissance publique: leurs intérêts -étoient dans le fond les mêmes que ceux -de la nation. Charles Martel, au contraire, -<span class="pagenum" id="Page_412">412</span> -comme duc d’Austrasie, et maire de Bourgogne -et de Neustrie, ne possédoit qu’une dignité -nouvelle et suspecte à une grande partie des -Français. Ne voulant point voir de roi au-dessus -de lui, et gouvernant sa nation avec un sceptre -de fer, il eut besoin, pour affermir sa fortune, -de se faire des soldats qui n’appartinssent qu’à -lui, qui fussent obligés de défendre ses intérêts -personnels, et trouvassent dans son armée et -dans son palais ce qui pouvoit satisfaire à la -fois leur avarice et leur ambition.</p> - -<p>Les motifs raisonnables de faire une chose ne -sont qu’une foible preuve qu’elle ait été faite, -quand on parle des hommes en général; mais -il n’en est pas de même lorsqu’il est question -d’un homme aussi habile que Charles Martel.</p> - -<p>La première preuve que les bénéfices de -Charles Martel furent conférés sous la condition -de le servir dans son palais et dans ses -guerres, c’est que ses bénéficiers commencèrent -à être appelés vassaux, mot qui jusques-là -n’avoit signifié qu’un domestique. Voyez le -glossaire de du Cange, au mot <i lang="la" xml:lang="la">vassas</i>. Pourquoi -ces bénéficiers auroient-ils été appelés -vassaux, s’il n’y avoit eu une certaine ressemblance -entre les devoirs auxquels Charles Martel -les soumit, et ceux de la domesticité?</p> - -<p>Avant la régence de ce maire, rien n’indique, -<span class="pagenum" id="Page_413">413</span> -ainsi que je l’ai déjà dit, que les bénéficiers -contractassent de nouvelles obligations, et -fussent spécialement engagés à remplir de certains -devoirs; après cette époque, mille et mille -monumens, au contraire, le disent, et pour ne -pas ennuyer le lecteur, je n’en citerai ici que -quelques-uns. <i lang="la" xml:lang="la">Quicumque ex eis qui beneficium -principis habent, parem suum contrà hostes communes -in exercitum pergentem dimiserit, et cum -eo ire aut stare noluerit, honorem suum et beneficium -perdat.</i> (Cap. 2, an. 812, art. 5.) <i lang="la" xml:lang="la">De vassis -dominicis qui adhuc intrà casam serviunt, et -tamen beneficia habere noscuntur, statutum est ut -quicumque ex eis cum domno imperatore domi remanserint, -Vassallos suos casatos secum non retineant, -sed cum comite cujus Pagenses sunt, ire -permittant.</i> (Ibid. art. 7.) <i lang="la" xml:lang="la">Concedimus</i>, dit Charles-le-Chauve -dans une charte, <i lang="la" xml:lang="la">cuidam fideli -nostro, nomine Rivelongo, sub devotione servitii -sui, quasdam res juris nostri sitas, &c.</i> (Voyez -dom Bouquet, T. 8, p. 835.) Mes remarques -sur le second livre seront remplies de passages -qui prouvent la même vérité.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Frumoldus..... magis infirmitate quàm senectute -confectus.... habet beneficium non grande in Burgundiâ, -in pago Genawense ubi pater ejus comes -fuit, et timet illud perdere, nisi vestra benignitas -illi opituletur, eo quòd præ infirmitate quâ premitur, -<span class="pagenum" id="Page_414">414</span> -ad palatium venire non potest.</i> (Epist. -Eginh. Dom Bouquet, Tom. 6, p. 374.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Vassus dominicus..... morbo pedum et senectute -gravis volebat venire ad dominum imperatorem, -sed non potuit propter infirmitatem suam. Cum -primùm potuerit, veniet ad servitium ejus. Interim -postulat ut sibi liceat beneficium suum habere, -quod ei dominus Karolus dedit in Burgundia in -pago Genawense usquedum ille ad præsentiam ejus -venerit, ac se in manus ejus commandaverit.</i> (Epist. -Eginh. Dom. Bouquet, T. 6, p. 375.)</p> - -<p>Voici en quels termes Éginhard demande un -bénéfice pour un de ses amis. <i lang="la" xml:lang="la">Est enim homo -nobilis et bonæ fidei, bene quoque doctus ad serviendum -utilius in qualicumque negotio quod ei injunctum -fuerit. Servivit enim avo et patri vestro -fideliter et strenuè.</i> (Ibid.) Enfin, les bénéfices, à -cause des services domestiques, avoient tellement -changé de nature, qu’Éthicon, frère de -l’impératrice Judith, vit avec indignation que -son fils eut reçu en bénéfice quatre mille manoirs -de terre dans la Haute Bavière; il crut sa -maison dégradée.</p> - -<p class="last"><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Igitur memoratus Princeps (Carolus Martellus) -consilio optimatum suorum, filiis suis regna -dividit.</i> (Cont. Fred. Part. 3.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_415">415</span></p> - -<hr class="full" id="chap_1n_7" /> - -<h4>CHAPITRE VII.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la"><span class="smcap"><span class="cs20">N</span>am</span> pulsis Romanis quid aliud quam -bella omnium inter se gentium existent.</i> (Hist. L. 4.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> -Voyez le code des Bourguignons et celui -des Visigoths.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Ecce pactiones quæ inter nos (Gunthramnum -et Chilpericum) factæ sunt, ut quisquis sine -fratris voluntate Parisius urbem ingrederetur, -amitteret partem suam, essetque Polyoctus martyr, -cum Hilario atque Martino confessoribus, -judex ac retributor ejus.</i> (Greg. Tur. L. 7, C. 6.) -La ville de Marseille appartenoit de même en -commun à Gontran et à Childebert. (<i>Voyez -Greg. de T. L. 6, C. 11.</i>)</p> - -<p class="sep3 cent"><i>Fin des Remarques du Livre premier.</i></p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="pagenum" id="Page_416">416</div> - -<hr class="hr2" /> - -<h2 class="rpo">REMARQUES ET PREUVES<br /> -<span class="cs5 gesp">DES</span><br /> -<span class="cs7"><i>Observations sur l’histoire de France</i>.</span></h2> - -<hr class="hr1" /> - -<h3>LIVRE SECOND.</h3> - -<hr class="hr1" /> - -<h4>CHAPITRE PREMIER.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> -<span class="smcap"><span class="cs20">L</span>’exemple</span> d’un grand a toujours été -plus contagieux chez les Français que par-tout -ailleurs; et quand Charles Martel n’auroit tiré -aucun avantage des bénéfices qu’il conféra en -son nom, la vanité toute seule auroit porté -d’autres seigneurs à faire des vassaux. Je ne me -rappele aucun monument de notre histoire, -antérieur à la régence de Charles Martel, où -il soit parlé des vassaux qu’avoient les évêques, -les abbés, les comtes et les autres seigneurs; -après cette époque, tout, au contraire, en est -plein.</p> - -<p>Un capitulaire de Pepin, de l’an 757, art. -6, dit: <i lang="la" xml:lang="la">Homo Francus accepit beneficium de -seniore suo, et duxit secum suum vassallum, etc. -<span class="pagenum" id="Page_417">417</span> -Ut vassi nostri et vassi episcoporum, abbatum, -abbatissarum et comitum qui anno præsente in -hostes non fuerunt, Heribannum rewadient.</i> (Cap. -L. 4. Art. 20.) <i lang="la" xml:lang="la">Volumus atque jubemus ut vassalli -episcoporum, abbatum, abbatissarum atque -comitum et vassorum nostrorum talem legem et -justitiam apud seniores suos habeant, etc.</i> (Cap. -Car. Cal. Baluze. T. 2. p. 215.)</p> - -<p>Je pourrois citer ici plusieurs autres autorités; -mais pour abréger, je me contenterai de renvoyer -à une charte de l’an 869, intitulée: -<i lang="la" xml:lang="la">Præceptum Caroli-Calvi pro Dodone Vasso -Otgerii. Libuit celsitudini nostræ, cuidam fideli -nostro Dodone, Vasso Otgerii fidelis nostri, de -quibusdam rebus nostræ proprietatis honorare atque -in ipsius jure ac potestate conferre.</i> (Capit. Baluze. -T. 2, p. 1488.)</p> - -<p>Je continue à me servir du mot de bénéfice -dans l’histoire des premiers rois de la seconde -race, parce que celui de fief ne commença à -être en usage que vers le temps de Charles-le-Simple. -Voyez le Glossaire de Ducange, au -mot <i lang="la" xml:lang="la">Feudum</i>. Ce savant auteur remarque que -les pièces d’une date antérieure au règne de -Charles-le-Simple, dans lesquelles on trouve -cette expression, sont suspectes aux yeux des -critiques. Les devoirs de ces vassaux des seigneurs -étoient de les accompagner à la guerre, -<span class="pagenum" id="Page_418">418</span> -de soutenir leurs querelles particulières et en -les servant dans leurs maisons, de leur former -une cour brillante.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Tria tantum Francorum regna esse cœperunt; -Burgundia Gunthramni, Neustria Chilperici, -Austria Sigiberti. Nec pleura deindè Merovei -posteris dominantibus fuerunt. Posteà Chlotharius -junior totius Franciæ potens, retentâ sibi Neustriâ -atque Burgundiâ, Dagobertum filium suum -regem Austrasiorum <ins id="cor_54" title="constisuendum">constituendum</ins> curavit: Atque -ex eo Neustria ac Burgundia semper, dum -Merovingi apud Francos regnârunt, uni principi -paruêre. Quare Theodoricum quidem Chlodovei -minoris filium minimum, regnantibus fratribus -suis, Chlotario in Neustria atque Burgundia, -Childerico in Austria, privatum egisse, haudquaquàm -mirum fuit. Nec enim regnum ullum supererat -quod ipsi daretur.</i> (Had. Vales Req. -Franc. L. 22.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Omnes optimates suos, duces et comites -Francorum, episcopos quoque ac sacerdotes ad se -venire præcipit (Pipinus). Ibique unà cum consensu -procerum suorum æquali sorte inter duos -filios Karolum et Karlomannum, regnum Francorum -paterno jure divisit.</i> (Annal. Metens. Cap. -de an. 768.)</p> - -<p>Le nouvel ordre de succession dont j’ai parlé -dans mon ouvrage, est évidemment prouvé par -<span class="pagenum" id="Page_419">419</span> -les lois de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire. -<i lang="la" xml:lang="la">Quod si talis filius cuilibet istorum -trium fratrum natus fuerit, quem populus eligere -velit ut patri suo succedat in regni hereditate, -volumus ut hoc consentiant patri ipsius pueri, -ut regnare permittant filium fratris sui in portione -regni quam pater ejus et frater eorum obtinuit.</i> -(Chart. Divis. Imp. Car. Mag. An. 806. -Art. 5.) <i lang="la" xml:lang="la">Si verò aliquis illorum decedens, legitimos -filios reliquerit, non inter eos potestas ipsa -dividatur; sed potiùs populus pariter conveniens, -unum ex eis, quem dominus voluerit, eligat.</i> -(Chart. Divis. Imp. Lud. Pii. Art. 14.) <i lang="la" xml:lang="la">Monemus -etiam totius populi nostri devotionem et sincerissimæ -fidei pene apud omnes populos famosissimam -firmitatem, ut si is filius noster, qui nobis divino -nutu successerit, absque liberis legitimis rebus humanis -excesserit, propter omnium salutem et -ecclesiæ tranquillitatem et imperii unitatem, in -eligendo uno ex liberis nostris, si superstites fratri -suo fuerint, eam quam in illius electione fecimus -conditionem imitentur.</i> (Ibid. Art. 18.)</p> - -<p>Voyez dans le recueil de Baluze, le troisième -article du capitulaire que Charles-le-Chauve -publia l’an 859, et le serment que Louis-le-Bègue -fit à son couronnement: <i lang="la" xml:lang="la">Ego Hludowicus -misericordiâ Domini Dei nostri et electione populi, -rex constitutus, promitto, etc.</i></p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_420">420</span> -Le P. Daniel prétend, dans sa préface historique, -que la couronne devint purement -élective sous les rois de la seconde race; et -que les Français, en élevant Pepin sur le trône, -ne s’étoient point engagés à choisir toujours -leurs rois dans sa famille. Comment accorder -une pareille opinion avec les passages qu’on -vient de lire? Le grand argument de cet historien -infidelle, c’est que le pape Etienne ne fait -pas mention de ce pacte dans le discours qu’il -prononça au sacre de Pepin et de ses fils. Le -pape eut sans doute ses raisons pour se taire sur -cet article; et il n’est pas difficile de les deviner. -Convenoit-il de faire valoir ce serment au -milieu d’une cérémonie qui rappeloit à tous -les esprits que les Français avoient violé celui -qu’ils avoient fait aux princes Mérovingiens? -Mais je veux que le pape Etienne n’ait eu aucun -motif de passer sous silence le serment des -Français au couronnement de Pepin; de quelle -force peut être une preuve négative qui est -démentie par les autorités les plus graves?</p> - -<p class="last">Le silence du pape ne peut donc rien prouver -contre les droits de la famille de Pepin, sur-tout -quand on voit que ce même pape les reconnoît -et les établit lui-même de la manière la -plus forte. Une pièce imprimée dans le recueil -de Dom Bouquet, (<i>T. 5, p. 9</i>,) ne permet pas -<span class="pagenum" id="Page_421">421</span> -d’en douter. <i lang="la" xml:lang="la">Francorum principes benedictione et -spiritûs sancti gratiâ confirmavit; et tali omnes -interdictu et excommunicationis lege constrinxit, -ut numquàm de alterius lumbis regem in ævo præsumant -eligere, sed ex ipsorum.</i> Le quatrième et -le cinquième argumens du P. Daniel prouvent -que la couronne étoit élective, mais ne détruisent -point ce que j’ai avancé, que l’élection -devoit regarder un prince de la maison de -Pepin. Ce qu’il ajoute au sujet de Boson, de -Rodolphe, d’Eude, etc. qui se firent couronner -rois, démontre seulement qu’il y avoit des -usurpateurs, ce que personne n’ignore; et que -les princes de la seconde race, tombés enfin dans -le même avilissement que ceux de la première, -et aussi incapables qu’eux de faire respecter -les lois anciennes, et de conserver leur -dignité, alloient subir le même sort et perdre -le trône. Je n’en dis pas davantage; il est fâcheux -d’avoir à réfuter un historien qui se -trompe de propos délibéré.</p> - -<hr class="full" id="chap_2n_2" /> - -<h4>CHAPITRE II.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la"><span class="smcap"><span class="cs20">M</span>axima</span> ex parte civitates et episcopales -sedes traditæ sunt laicis cupidis ad possidendum, -vel clericis scortatoribus et publicanis seculariter -<span class="pagenum" id="Page_422">422</span> -ad perfruendum... inveniuntur etiam quidam -inter eos episcopi, qui licèt se fornicarios et adulteros -dicant non esse, sont tamen ebriosi vel venatores, -pugnant in exercitu armati, et effundunt propriâ -manu sanguinem hominum, sive paganorum, sive -Christianorum.</i> C’est ainsi que S. Boniface -écrivoit au pape Zacharie en 742. Voyez Dom -Bouquet, T. 4, pag. 34.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Consuetudo autem nunc temporis talis erat, -ut non sæpiùs, sed bis in anno placita duo tenerentur.</i> -(Hincm. de Ord. Pal. C. 29.) <i lang="la" xml:lang="la">Ut ad mallum -venire nemo tardet, primùm circa æstatem, -secundo circa autumnum.</i> (Capit. 1, an. 769, art. -12.) On voit par cette loi que les Français conservoient -toujours leur ancienne indifférence -pour leurs assemblées. Par les mots <i lang="la" xml:lang="la">placita</i> et -<i lang="la" xml:lang="la">mallum</i>, dont on se servoit ordinairement pour -désigner les plaids ou assises de justice, dans -lesquels les rois, les ducs, les comtes et leurs -officiers jugeoient les affaires des particuliers, -il faut entendre ici les assemblées de la nation, -qu’Eginhard appelle dans ses annales, <i lang="la" xml:lang="la">conventus -generalis</i>. On n’en doutera pas, si on jette -les yeux sur l’ouvrage d’Hincmar, que je viens -de citer. <i lang="la" xml:lang="la">Placita</i> et <i lang="la" xml:lang="la">mallum</i> sont employés ici -par extension, parce que dans ces assemblées -générales, on jugeoit quelquefois les affaires -majeures qui intéressoient la tranquillité publique, -<span class="pagenum" id="Page_423">423</span> -comme l’infidélité de Tassillon, duc des -Bavarrois, et la révolte de Bernard, roi d’Italie.</p> - -<p>Tout le monde sait que c’est dans une assemblée -de la nation, tenue à Nimègue en 831, -que la femme de Louis-le-Débonnaire se purgea -des accusations intentées contre elle par -ses beaux-fils. Il est évident que les deux passages -que je viens de citer, ne peuvent point -s’entendre de la cour de justice du roi, qui -se tenoit bien plus souvent, ainsi que nous -l’apprennent plusieurs pièces anciennes, et -principalement une lettre des empereurs Louis-le-Débonnaire -et Lothaire. <i lang="la" xml:lang="la">Sciatis ob hanc causam -nos velle per singulas hebdomadas uno die in -palatio nostro ad causas audiendas sedere.</i> (Dom -Bouquet T. 6, p. 343.) J’ai cru cette remarque -nécessaire, parce que j’ai vu que plusieurs écrivains -confondent les assemblées de la nation -avec la cour de justice du roi; et que cette -erreur, toute grossière qu’elle est, est adoptée -par bien des personnes, et jette une confusion -extrême dans notre histoire.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> -Quelques écrivains croient que le peuple -n’entra point dans les assemblées du champ de -Mai, sous la seconde race; il suffira de rapporter -ici quelques autorités pour détromper de -cette erreur. <i lang="la" xml:lang="la">Si tempus serenum erat, sin autem, -intrà diversa loca distincta erant, ubi et hi abundanter -<span class="pagenum" id="Page_424">424</span> -segregati semotim; et cætera multitudo -separatim residere potuissent, priùs tamen cæteræ -inferiores personæ interesse minimè potuissent. Quæ -utraque tamen seniorum susceptacula sic in duobus -divisa erant, ut primò omnes episcopi; abbates -vel hujusmodi honorificentiores clerici, absque -ullâ laicorum commixtione congregarentur. Similiter -comites vel hujusmodi principes sibimet honorificabiliter -à cætera multitudine primo mane segregarentur.</i> -(Hinc. de Ord. Pal. C. 35.) Par -l’expression, <i lang="la" xml:lang="la">cætera multitudo</i>, on ne peut entendre -que le peuple, ou ce que nous avons -depuis appelé le tiers-état. <i lang="la" xml:lang="la">Vult dominus imperator -ut in tale placitum quale ille nunc jusserit, -veniat unusquisque comes, et adducat secum duodecim -scabinos, si tanti fuerint, sin autem, de -melioribus hominibus illius comitatûs suppleat -numerum duodenarium, et advocati, tam episcoporum, -abbatum et abbatissarum ut eis veniant.</i> -(Cap. 2, an. 819, art. 2.) Voilà les personnes -comprises par le <i lang="la" xml:lang="la">cætera multitudo</i> d’Hincmar. Il -ne peut y avoir de difficulté sur la condition -de ces scabins ou rachinbourgs. J’en ai parlé -dans le livre précédent; c’étoient les assesseurs -des juges, et le peuple les nommoit. Pour les -avoués des églises, ils n’étoient encore dans ce -temps-là que des hommes du peuple, des espèces -d’intendans d’un évêque ou d’un monastère. -<span class="pagenum" id="Page_425">425</span> -Ce n’est que vers la fin de la seconde race, ou -au commencement de la troisième, que les seigneurs -ne dédaignèrent pas ce titre, qui les constituoit -capitaines des milices de l’église dont ils -étoient avoués. Les advoueries devinrent des -fiefs considérables, et pareils aux Vidamies. -Voyez le Glossaire de Ducange au mot <i lang="la" xml:lang="la">advocatus</i>.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ut populus interrogetur de capitulis quæ in lege -noviter addita sunt, et postquàm omnes consenserint, -subscriptiones et manufirmationes suas in ipsis -capitulis faciant.</i> (Cap. 3, an 803.) <i lang="la" xml:lang="la">Hæc Capitula -Domnus Hludowicus imperator, anno imperii -quinto cum universo cœtu populi in Aquigrani -Palatio promulgavit.</i> (Prol. Cap. 1, an 816.) -Il faut remarquer que dans les ordonnances -publiées par les assemblées précédentes, où il -n’y avoit que des prélats et des seigneurs, on -ne s’exprimoit point ainsi; on n’y trouve jamais -le mot <i lang="la" xml:lang="la">Populus</i>. Les annales de S. Bertin disent -que le peuple assista à l’assemblée tenue à -Nimègue en 831.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ego Agobardus, Lugdunensis ecclesiæ indignus -episcopus, interfui venerabili conventui apud palatium -quod nuncupatur compendium. Qui ubique -conventus extitit ex reverendissimis episcopis et -magnificentissimis viris illustribus, collegio quoque -abbatum et comitum, promiscuæque ætatis et -dignitatis populo.</i> C’est l’assemblée de 833. -<span class="pagenum" id="Page_426">426</span> -(<i>Voyez Dom Bouquet, T. 6, p. 246.</i>) Je ne finirois -point, si je voulois rapporter ici tous les passages -de nos anciens monumens qui prouvent que le -peuple entroit au champ de Mai; on en trouvera -plusieurs répandus çà et là dans les remarques -du présent livre; je prie le lecteur d’y -faire attention.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Aliud placitum cum senioribus tantùm et -præcipuis consiliariis habebatur.</i> (Hincm. de -Ord. Pal. C. 30.) C’est toujours ce traité précieux -d’Hincmar, que je cite dans ce chapitre.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> -Les lois saliques et ripuaires, et les -ordonnances des premiers rois Mérovingiens -qui sont venues jusqu’à nous, ne sont point -intitulées au nom du prince. (<i>Voyez les capitulaires -de Baluze et le recueil des historiens de -France, par Dom Bouquet.</i>) Childebert, en 595, -mit le premier son nom à la tête d’une ordonnance; -<i lang="la" xml:lang="la">Childebertus, rex Francorum vir -inluster</i>. Cette nouveauté étoit une suite des -progrès que l’autorité royale avoit faits depuis -Clovis. Elle fut vraisemblablement inspirée à -Childebert par les Leudes Gaulois d’origine, -qui étoient accoutumés à voir le nom des empereurs -à la tête des ordonnances.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Capitula quæ præterito anno legi Salicæ -cum omnium consensu addenda esse censuimus.</i> (Cap. -an. 801.) <i lang="la" xml:lang="la">Generaliter omnes admonemus ut capitula -<span class="pagenum" id="Page_427">427</span> -quæ præterito anno legi Salicæ per omnium -consensum addenda esse censuimus, jam non ulteriùs -capitula, sed tantùm Lex dicantur, immò pro -lege teneantur.</i> (Capit. an. 821, art. 5.) <i lang="la" xml:lang="la"><ins id="cor_55" title="Capi-pitularia">Capitularia</ins> -patris nostri quæ Franci pro lege tenenda -judicaverunt.</i> (Capit. an. 837.) <i lang="la" xml:lang="la">Lex consensu -populi fit et constitutione Regis.</i> (Capit. -an. 864. art. 6.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> -Hincmar, en parlant des malversations -des comtes, établit très-bien cette différence -entre les lois et les capitulaires simplement -provisionnels, et qui n’étoient pas revêtus de -l’autorité législative. <i lang="la" xml:lang="la">Quandò enim sperant aliquid -lucrari, ad legem se convertunt; quandò verò -per legem non æstimant acquirere, ad capitula -confugiunt; sicque interdum fit, ut nec capitula -pleniter conserventur, sed pro nihilo habeantur, -nec Lex.</i> J’ajouterai encore ici une autorité, qui -ne laissera aucun doute sur cette matière. <i lang="la" xml:lang="la">Ut -si missi nostri talem causam in illâ terrâ invenerint -quam ad debitum finem, neque per ista capitula, -nec per capitula progenitorum nostrorum, -neque per legalia capitula perducere possint, nobis -rationabiliter et veraciter remandare procurent, -ut nos illis remandemus qualiter indè agere debeant.</i> -(Edict. apud. Tusiacum. an. 865. art. 15.)</p> - -<p>Les règlemens particuliers et provisionnels -avoient une très-grande autorité, ainsi que -<span class="pagenum" id="Page_428">428</span> -nous l’apprend un capitulaire de Charles-le-Chauve. -<i lang="la" xml:lang="la">Ut nemo despiciat Litteras nostrâ auctoritate -aut filii nostri nomine signatas, vel eorum -quos in hoc Regno cum illo dimittimus: neque inobediens -sit quæ sibi mandata fuerunt. Quod si præsumpserit, -ità mulctetur, sicut in capitulari avi -et domni genitoris nostri continetur.</i> (Cap. an. -877. art. 21.) J’avertis les lecteurs qui veulent -faire une étude sérieuse de notre ancienne histoire, -d’avoir une attention particulière à distinguer -les capitulaires législatifs, de ceux qui -n’ont été que des réglemens provisionnels. On -peut les connoître à différentes marques. Leur -date, la matière qu’ils traitent, leur forme, -peuvent aider à faire cette différence. Quelquefois -un capitulaire en indique un qui n’est -que provisionnel, et un autre qui a titre de loi. -Sous Charlemagne, on trouve peu des premiers; -ils sont plus fréquens sous Louis-le-Débonnaire, -et très-communs sous Charles-le-Chauve; c’est -que Charlemagne étoit un très-grand prince, -Louis-le-Débonnaire un homme médiocre, -et Charles-le-Chauve un prince absolument -incapable de régner. Sous Charlemagne le -gouvernement se formoit; sous Louis-le-Débonnaire -il se déformoit; sous Charles-le-Chauve -il n’existoit plus.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Cum omnes capitalem sententiam proclamarent, -<span class="pagenum" id="Page_429">429</span> -rex, misericordiâ motus, eo quòd consanguineus -esset, obtinuit ab ipsis Dei et suis fidelibus -ut non moriretur.</i> (Ann. Meten. an. 788.) <i lang="la" xml:lang="la">Dixit -enim Dominus rex in eâdem synodo ut à sede apostolicâ, -id est, ab Adriano pontifice licentiam habuisset, -ut Angilramnum Archiepiscopum in suo -palatio assiduè haberet propter utilitates ecclesiasticas; -deprecatus est eamdem synodum ut eodem modo -sicut Angilramnum habuerat, ità etiam Hildeboldum -episcopum habere debuisset; quia et de eodem, -sicut et de Angilramno apostolicam licentiam habebat. -Omnis synodus consensit, et placuit eis eum in -palatio esse debere propter utilitates ecclesiasticas.</i> -(Cap. Francofordiensis, an. 794, art. 53.) -L’apocrisiaire avoit l’intendance générale des -affaires de la religion dans le palais. Il étoit -encore chef ou président, sous le roi, de la -cour supérieure de justice, quand on y jugeoit -quelque procès dans lequel un ecclésiastique -étoit partie. Le comte du palais en étoit chef -ou président, sous le roi, quand on y jugeoit -les différends des laïcs. (<i>Voyez Hincmar, de -Ord. Pal. C. 13 et suivans.</i>)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Quapropter et nostros ad vos direximus missos, -qui ex nostri nominis auctoritate unà vobiscum -corrigerent quæ corrigenda essent, sed et aliqua -capitula ex canonicis institutionibus, quæ magis -nobis necessaria videbuntur, subjunximus. -<span class="pagenum" id="Page_430">430</span> -Ne aliquis, quæso, Prælatis admonitionem esse -præsumptiosam judicet, quâ nos errata corrigere, -superflua abscidere, recta coactare studeamus. Sed -magis benevolo caritatis animo suscipiat: nam -legimus in regnorum libris quomodo sanctus Josias -rex, etc.</i> (Voyez les Capit. de Baluze, T. 1, pag. -703.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Volumus propter justitias quæ <ins id="cor_56" title="usquæmodò">usquemodò</ins> -de parte comitum remanserunt, quatuor tantum -mensibus ii anno missi nostri legationes nostras -exerceant, in hieme januario, in verno Aprili, in -æstate Julio, in autumno Octobrio, cæteris verò -mensibus unusquisque comitum placitum suum habeat -et justitias faciat.</i> (Capit. 3, an. 812, art. 4.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Itaque volumus ut medio menso Maio conveniant -iidem missi, unusquisque in sua legatione cum -omnibus episcopis, abbatibus, comitibus ac vassis -nostris, advocatis, ac vice-dominis abbatissarum, -nec non et eorum qui propter aliquam inevitabilem -necessitatem ipsi venire ad locum unum. Et si -necesse fuerit, propter opportunitatem conveniendi -in duobus vel tribus locis, vel maximè -propter pauperes populi, idem conventus habeatur -qui omnibus congruat. Et habeat unusquisque -comes vicarios et centenarios suos necnon -et de primis scabineis suis tres aut quatuor. Et -in eo conventu primùm christianæ religionis et ecclesiastici -ordinis collatio fiat. Deinde inquirant missi -<span class="pagenum" id="Page_431">431</span> -nostri ab universis qualiter unusquisque illorum -qui ad hoc à nobis constituti sunt, officium sibi -commissum, secundùm dei voluntatem ac jussionem -nostram, administret in populo, et quàm concordes -atque unanimes ad hoc sint, vel qualiter -vicissim sibi auxilium ferant ad ministeria sua -peragenda.</i> (Cap. an. 823, art 28.)</p> - -<p>Ce capitulaire est de Louis-le-Débonnaire; -mais on peut et on doit même, sans crainte -de se tromper, attribuer à Charlemagne -l’établissement des états provinciaux dont je -parle. Je prie de faire attention qu’on ne peut -rien inférer contre mon sentiment, du silence -des capitulaires de Charlemagne au sujet de -ces états, puisqu’il s’en est perdu un assez -grand nombre, et qu’il s’en faut beaucoup que -nous ayons un corps complet de sa législation -ou de son administration. En second lieu, il -seroit difficile de croire que les états provinciaux -fussent l’ouvrage de Louis-le-Débonnaire. -Cet établissement, on le verra dans le quatrième -chapitre de ce livre, n’a aucune analogie -avec le reste de la conduite de ce prince, ou -du moins avec la politique des personnes qui -le gouvernoient. Charlemagne vouloit être -instruit de tout, parce qu’il vouloit remédier à -tout, et qu’il se sentoit les talens nécessaires -pour réussir. Il favorisoit en toute occasion la -<span class="pagenum" id="Page_432">432</span> -liberté de la nation. Louis-le-Débonnaire craignoit -au contraire d’être instruit des abus auxquels -il n’avoit pas l’art d’apporter un remède -efficace; et les ministres de son autorité ne -songeoient qu’à l’étendre et en abuser.</p> - -<p>En troisième lieu, ma conjecture paroît d’autant -mieux fondée, que Louis-le-Débonnaire -avertit quelquefois dans ses capitulaires, qu’il -ne fait que copier ceux de son père; et on -s’en appercevroit bien sans qu’il le dît, sur-tout -dans les occasions où il paroît s’élever au dessus -de lui-même et avoir de grandes vues. <i lang="la" xml:lang="la">Ut -omnis episcopus, abbas et comes, exceptâ infirmitate -vel nostrâ jussione, nullam excusationem -habeat quin ad Placitum Missorum <ins id="cor_57" title="notrorum">nostrorum</ins> -veniat, aut talem Vicarium suum mittat qui in -omni causâ pro illo reddere rationem possit.</i> (Cap. -5. an. 819, art. 28.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Statuimus quoque cum consilio servorum -Dei et populi christiani, propter imminentia bella -et persecutiones cæterarum gentium quæ in circuitu -nostro sunt, ut sub precario et censu aliquam partem -ecclesialis pecuniæ in adjutorium exercitûs -nostri, cum indulgentia Dei, aliquanto tempore -retineamus, eâ conditione, ut annis singulis de -unaquaque casata solidus, id est, duodecim denarii -ad ecclesiam vel monasterium reddantur; eo modo -ut si moriatur ille cui pecunia commodata fuit, -<span class="pagenum" id="Page_433">433</span> -ecclesia cum propriâ pecuniâ revestita sit. Et iterum, -si necessitas cogat, aut princeps jubeat, -precarium renovetur et rescribatur novum. Et omninò -observetur ut ecclesiæ vel monasteria penuriam -non patiantur quorum pecunia in precario -posita est; sed si paupertas cogat, ecclesiæ vel domui -Dei reddatur integra possessio.</i> (C. 2. an. 743.)</p> - -<p>Cet usage des précaires n’étoit pas nouveau -sous Pepin. Dom Bouquet nous a donné dans -son recueil, (<i>T. 4, p. 687</i>,) un diplome de Dagobert -III, qui renouvelle les précaires établis -par les rois ses prédécesseurs. (Voyez la pièce -intitulée: <i lang="la" xml:lang="la">Præceptum Dagoberti III regis quod -facit super precarium de monasterio Anisolæ, Ibboleno -abbati.</i>)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Ita ut episcopo decedente, in loco ipsius, -qui à metropolitano ordinari debet cum provincialibus, -à clero et populo eligatur; et si persona -condigna fuerit, per ordinationem principis ordinetur; -vel certè si de palatio eligitur, per meritum -personæ et doctrinæ ordinetur.</i> (Ord. an. 615, -art. 1.) Marculfe nous a donné la formule par -laquelle les rois Mérovingiens nommoient à un -évêché, ou plutôt ordonnoient au métropolitain -de sacrer le candidat qu’ils lui adressoient.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Domino sancto, sedis apostolicæ dignitate colendo, -in Christo patri illi episcopo, ille rex -Credimus jam ad vestram reverentiam pervenisse -<span class="pagenum" id="Page_434">434</span> -sanctæ recordationis illius urbis antistitem evocatione -divinâ de præsentis sæculi luce migrasse. De -cujus successore sollicitudine integrâ, cum pontificibus, -vel primatibus populi nostri pertractantes, -decrevimus illustri viro illi, aut venerabili -viro illi, ad præfatam urbem pontificalem regulariter -Christo auspice committere dignitatem; et -ideò salutationum jura digno debita honore solventes, -petimus ut cum ad vos pervenerit, ipsum ut -ordo postulat, benedici vestra sanctitas non moretur, -et junctis vobis cum vestris comprovincialibus, -ipsum in suprà scripta urbe consecrare, -Christo auspice, debeatis. Agat ergo almitas vestra, -ut et nostræ voluntatem devotionis incunctanter -debeatis implere, et tam vos quàm ipse, pro stabilitate -regni nostri jugi invigilatione pleniùs -exoretis.</i> (Form. 6. Liv. 1.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Sacrorum canonum non ignari, ut in Dei nomine -sancta ecclesia suo liberiùs potiretur honore, -adsensum ordini ecclesiastico præbuimus, ut scilicet -episcopi per electionem cleri et populi, secundùm -statuta canonum, de propriâ diœcesi, remotâ -personarum et numerum acceptione, ob vitæ meritum -et sapientiæ donum eligantur.</i> (Cap. 1, an. -803, art. 2.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ut nullus judicum de quolibet ordine clericos de -civilibus causis, præter criminalia negotia, per -se distringere aut damnare præsumat, nisi convincitur -<span class="pagenum" id="Page_435">435</span> -manifestus, excepto presbytero, aut diacono. -Qui vero convicti fuerint de crimine capitali, -juxtà canones distringantur et cum pontificibus -examinentur.</i> (Ord. an. 615, art. 4,) <i lang="la" xml:lang="la">quod si causa -inter personam publicam et homines ecclesiæ steterit, -pariter ab utrâque parte præpositi ecclesiarum -et judex publicus in audientia publica positi, -ea debeant judicare.</i> (Ibid. art. 5,) <i lang="la" xml:lang="la">libertos <ins id="cor_58" title="cujucumque">cujuscumque</ins> -ingenuorum à sacerdotibus juxtà textus -chartarum ingenuitatis suæ defensandos, nec absque -præsentiâ episcopi aut præpositi ecclesiæ esse judicandos -vel ad publicum revocandos.</i> (Ibid. art. 7.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ut nullus judex neque presbyterum, neque diaconum -aut clericum aut juniorem ecclesiæ, extrà -conscientiam pontificis per se distringat aut condemnare -præsumat. Quod si quis hoc fecerit, ab -ecclesiâ cui injuriam inrogare dignoscitur, tamdiù -sit sequestratus, quamdiù reatum suum cognoscat -et emendet.</i> (Cap. an. 769, art. 17.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ut comites et judices seu reliquus populus obedientes -sint episcopo.</i> (Cap 1. an. 813, art. 10,) -<i lang="la" xml:lang="la">et in vestris ministeriis pontifices nostros talem potestatem -non permittatis, qualem rectitudo ecclesiastica -docet: insuper nonas et decimas vel census -improbâ cupiditate de ecclesiis, undè ipsa beneficia -sunt, abstrahere nitamini, et precarias de -ipsis rebus, sicut à nobis dudùm in nostro capitulare -institutum est accipere <ins id="cor_59" title="neglitatis">negligatis</ins>.</i> (Præcep. -<span class="pagenum" id="Page_436">436</span> -C. magn. de honore præstando episcopis à comitibus -et aliis judicibus. D. B. T. 5. p. 766.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Præcipimus omnibus ditioni nostræ subjectis ut -nullus privilegia ecclesiarum vel monasteriorum -infringere, resque ecclesiarum invadere, vel vastare, -vel alienare, vel facultates earum diripere -præsumat, nec sine precaria possidere pertentet.</i> -(C. 1, an. 813, art. 3.) <i lang="la" xml:lang="la">Sicut et per scripturas -et per auctoritatem, et per rationem, manifestum -est, duo sunt quibus principaliter mundus hic -regitur, regia potestas et pontificalis autoritas; -et in libro capitulorum avi et patris nostri conjunctè -ponitur, ut res et mancipia ecclesiarum eo -modo contineantur, sicut res ad fiscum dominicum -pertinentes contineri solent justè et rationabiliter -de rebus et mancipiis quæ in regiâ et in ecclesiasticâ -restiturâ fuerunt, uniformiter et uno modo -tenendum est.</i> (Capit. an. 873, art. 8.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Ut quisque beneficium ecclesiasticum habet, -ad tecta ecclesiæ restauranda, vel ipsas ecclesias -omninò adjuvent.</i> (C. 1, an. 813, art. 24.) <i lang="la" xml:lang="la">Ut -qui ecclesiarum beneficia habent, nonam et decimam -ex iis ecclesiæ cujus res sunt, donent... Ut de -omni conlaborato, et de vino, et de fœno pleniter -et fideliter ab omnibus nona et decima persolvatur. -De nutrimine verò quod in decima dandum est, -sicut hactenùs consuetudo fuit, de omnibus observetur. -Si quis tandem episcoporum fuerint qui -<span class="pagenum" id="Page_437">437</span> -argentum pro hoc accipere velit, in sua maneat -potestate, juxtà quod ei ut illi qui hoc persolvere -debet, convenerit.</i> (Capit. Baluz. T. 1, p. 1229.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ut hi qui per beneficium domni imperatoris -ecclesiasticas res habent, decimam et nonam dare, -et ecclesiarum restaurationem facere studeant.</i> (C. -an. incerti, art. 56. Baluz. T. 1. p. 515.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Considerandum est ut de frugibus terræ et animalium -nutrimine nonæ et decimæ persolvantur. -De opere verò vel restauratione ecclesiarum comes -et episcopus sive abbas, unà cum misso nostro -quem ipsi sibi ad hoc elegerint, considerationem -faciant, ut unusquisque tantum indè accipiat ad -operandum et restaurandum quantùm ipse de rebus -ecclesiarum habere cognoscitur. Similiter et vassi -nostri aut in commune tantùm operis accipiant, -quantùm rerum ecclesiasticarum habent, ut unusquisque -per se juxtà quantitatem quam ipse tenet.</i> -(Cap. 4, an. 819, art. 5.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">De his qui nonas et decimas jam per multos -annos aut ex parte aut ex toto dare neglexerunt -volumus ut per missos nostros constringantur ut -secundùm capitularem, priorem solvant unius anni -nonam et decimam cum sua lege, et insuper bannum -nostrum; et hoc eis denuncietur quod quicumque -hanc negligentiam iteraverit, beneficium -undè hæc nona, hæc decima persolvi debuit, amissurum -se sciat. Ità enim continetur in capitulare -<span class="pagenum" id="Page_438">438</span> -bonæ memoriæ genitoris nostri in</i> (libro 1, C. -158,) <i lang="la" xml:lang="la">item in capitulare nostro in</i> (libro 2, C. -21,) <i lang="la" xml:lang="la">de eadem re.</i> (C. an. 829, art. 5. capitis 1.)</p> - -<p>Ces différentes autorités que je viens de -rapporter au sujet de la dîme, ne peuvent -certainement regarder que les seigneurs qui -possédoient des précaires. Il est bien singulier -que plusieurs écrivains en aient inféré que sous -le règne de Charlemagne on établit une dîme -générale en faveur des ecclésiastiques. Si -cette charge avoit été imposée sur tous les -biens, seroit-il possible qu’il n’en fût point -parlé, à l’occasion de la dîme que devoient -les précaires? Celle-ci donna vraisemblablement -naissance à l’autre.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ut presbyteri parrochiani suis senioribus debitam -reverentiam et competentem honorem atque -obsequium suum ministerium impendant, sicut in -legibus sacris et in præsentis capitulis continetur, -et sicut temporibus avi et patris nostri justa et -rationabilis consuetudo fuit.</i> (C. an. 869, art. 8.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Statutum est unicuique ecclesiæ unus mansus -integer absque ullo servitio attribuatur, et presbyteri -in eis constituti non de decimis neque de oblationibus -fidelium, non de domibus, neque de -atriis, vel hortis juxtà ecclesiam positis, neque -de præscripto manso aliquod servitium præter -ecclesiasticum faciant, et si aliquid ampliùs habuerint, -<span class="pagenum" id="Page_439">439</span> -indè senioribus servitium impendant.</i> -(Capit. an. 816, art. 10.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ut de rebus undè census ad partem regis exire -solebat, si ad aliquam ecclesiam traditæ sunt, aut -tradentur propriis hæredibus, aut qui eas retinuerit, -vel censum illum persolvat.</i> (C. 3, an. -812.) <i lang="la" xml:lang="la">Quicumque terram tributariam undè tributum -ad partem nostram exire solebat, vel ad -ecclesiam vel cuilibet alteri tradiderit, is qui eam -susceperit, tributum quod indè solvebatur, omninò -ad partem nostram persolvat, nisi fortè talem firmitatem -de parte dominica habeat per quam -ipsum tributum sibi perdonatum possit ostendere.</i> -(Capit. 4, an. 819, art. 1.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Census regalis undecumque legitimè exiebat, -volumus ut indè solvatur sive de propria persona -sive de rebus.</i> (Capit. 2, an. 805, art. -20.) <i lang="la" xml:lang="la">Ut missi nostri census nostros diligenter -perquirant, undecumque antiquitùs venire ad -partem regis solebant, similiter et freda.</i> (Capit. -3, an. 812, art. 10.) Voyez le livre 5 des -capitulaires, (<i>Capit. 303</i>), au sujet des corvées -et des autres droits que les seigneurs levoient -sur les gens de leurs terres.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Placuit inserere ut ubi lex erit, præcellat consuetudini, -et ut nulla consuetudo superponatur -legi.</i> (Cap. an. 793, art. 10.) <i lang="la" xml:lang="la">De teloneis placet -nobis ut antiqua et justa telonea à negociatoribus -<span class="pagenum" id="Page_440">440</span> -exigantur, tam de pontibus quàmque de navigiis -et mercatis; nova verò sive injusta, ubi vel funes -tenduntur, vel cum navibus sub pontibus transitur; -seu his similia, in quibus nullum adjutorium <ins id="cor_60" title="interantibus">iterantibus</ins> -præstatur, ut non exigantur; similiter -etiam nec de his qui sine negotiandi causâ substantiam -suam de unâ domo suâ ad aliam aut ad palatium -seu in exercitum ducunt.</i> (Capit. 2, an. 805, -art. 13) <i lang="la" xml:lang="la">Ut nullus cogatur ad pontem ire ad flumen -transeundum propter telonei causam; quandò -ille in alio loco compendiosiùs illud flumen transire -potest, similiter et in plano campo, ubi nec -pons nec trajectus est, ubi omnimodis præcipimus -ut non teloneum exigatur.</i> (Capit. 1, an. 809, -art. 19.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Cum calcearetur et amiciretur, non tantùm -amicos admittebat, verùm etiam si comes palatii -litem aliquam esse diceret, quæ sine ejus jussu -definiri non poterat, statim litigantes introducere -jubebat, et velut pro tribunali sederet, lite cognitâ -sententiam dicebat.</i> (Eginh. in vit. Car. -Mag. C. 24.) <i lang="la" xml:lang="la">Neque ullus comes palatii nostri -potentiorum causas sine nostrâ jussione finire -præsumat, sed tantùm ad pauperum et minùs potentium -justitias faciendas sibi sciat esse vacandum.</i> -(Capit. L. 3, C. 77.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Quicumque liber homo in hostem bannitus -fuerit, et venire contempserit, plenum heribannum, -<span class="pagenum" id="Page_441">441</span> -id est, solidos sexaginta persolvat.</i> -(Cap. L. 3, C. 57.) <i lang="la" xml:lang="la">Ita verò præparatus cum -hominibus tuis ad prædictum locum venies, ut -indè in quacumque partem nostra fuerit jussio, -exercitabiliter ire possis, id est, cum armis atque -utensilibus necnon et cætero instrumento bellico, -in victualibus et vestimentis, ita ut unusquisque -caballarius habeat scutum, et lanceam, et spatham, -et semispatham, arcum et pharetras cum -sagittis, et in carris vestris utensilia diversi -generis, id est, cuniadas et dulaturias, taratros, -ascias, fossorios, palas fereas, et cætera utensilia -quæ in hostem sunt necessaria; utensilia verò -ciborum in carris de illo placito in futurum ad -tres menses, arma et vestimenta ad dimidium annum.</i> -(Epist. Car. Mag. <i lang="la" xml:lang="la">ad Fulradum Abbatem</i> -Dom. Fouquet, T. 5, p. 633.) Cette lettre est -sans date, et fut sans doute écrite avant qu’on -eût porté la loi qui défendoit aux ecclésiastiques -de faire la guerre.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> -Le Manoir, <i lang="la" xml:lang="la">Mansus</i>, selon M. Ducange, -contient douze de nos arpens. <i lang="la" xml:lang="la">Quicumque liber -homo mansos quinque de proprietate habere videtur, -in hostem veniat: et qui quatuor mansos, similiter -faciat, qui tres habere videtur, similiter -agat. Ubicumque autem inventi fuerint duo quorum -unusquisque duos mansos habere videtur, -unum alium præparare faciat: et qui meliùs ex -<span class="pagenum" id="Page_442">442</span> -ipsis potuerit, in hostem veniat. Et ubi inventi -fuerint duo, quorum unus habeat duos mansos, -et alter habeat unum mansum, similiter, se sociare -faciant, et unus alterum præparet, et qui meliùs -potuerit, in hostem veniat. Ubicumque autem tres -fuerint inventi, quorum unusquisque mansum -unum habeat, duo tertium preparare faciant, -ex quibus qui meliùs potest in hostem veniat. Illi -verò qui dimidios mansos habent, quinque sextum -præparare faciant, &c.</i> (Capit. an. 807, -art. 2.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Quicumque liber homo inventus fuerit -anno præsente cum Seniore suo in hoste non fuisse -plenum Heribannum persolvere cogatur. Et si -Senior vel comes eum domi dimiserit, ipse pro eo -eumdem Heribannum persolvat; et tot Heribanni -ab eo exigantur quot homines domi dimiserit. Et -quia nos anno præsente unicuique seniori duos -homines, quos domi dimitteret, concessimus, illos -volumus ut missis nostris ostendat, quia his tantummodò -Heribannum concessimus.</i> (Cap. 2, an. -812, art. 9.) On vient de voir dans la <a href="#Footnote_60">note 60</a> -que cette amende, appelée <i>Heriban</i>, étoit -de 60 sols.</p> - -<p class="last"><i lang="la" xml:lang="la">Ut vassi nostri, et vassi episcoporum, abbatum, -abbatissarum et comitum qui anno presente -in hoste non fuerunt, Herribannum rewadient, -exceptis his qui propter necessarias causas et à -<span class="pagenum" id="Page_443">443</span> -domno ac genitore nostro Karolo constitutas, domi -dimissi fuerunt, id est, qui à comite propter pacem -conservandam, et propter conjugem</i>, (les -nouveaux mariés n’alloient point à la guerre la -première année de leur mariage) <i lang="la" xml:lang="la">ac domum -ejus custodiendam, et ab episcopo, vel abbate, -vel abbattissâ similiter propter pacem conservandam, -et propter fruges colligendas, et familiam -constringendam et missos recipiendos dimissi -fuerunt</i>. (Cap. L. 4, art. 70.)</p> - -<hr class="full" id="chap_2n_3" /> - -<h4>CHAPITRE III.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> -<span class="smcap"><span class="cs20">J</span>e</span> ne voulois mettre ici que des remarques -critiques, pareilles à celles qu’on a -lues jusqu’à présent; mais ayant eu la témérité -de dire que les grands ne sont grands -que pour être les artisans du bonheur du -peuple, il est juste de justifier une pensée -qui doit paroître un paradoxe à quelques lecteurs -qui me feront peut-être l’honneur de jeter -les yeux sur cet ouvrage.</p> - -<p>Parmi des citoyens qui furent nécessairement -égaux en formant leur société, les distinctions -n’ont pu être que la récompense du mérite, ou -du moins des services rendus à tous, et reconnus -par une reconnoissance générale. Si les -<span class="pagenum" id="Page_444">444</span> -sociétés avoient bien compris leurs intérêts, -toute distinction n’auroit été que personnelle; -et par-là l’amour de la gloire et l’émulation -auroient sans cesse produit d’excellens citoyens. -Mais il arriva que, par une espèce de reconnoissance -enthousiaste, on fit ou laissa passer -jusques sur les fils de l’homme qui avoit bien -mérité de la patrie, les distinctions qui n’appartenoient -qu’à lui seul, et qu’on permit à -l’orgueil de ses héritiers d’affecter de certaines -prérogatives. Dès-lors il se fit un bouleversement -entier dans l’ordre naturel des choses. Au -lieu que la société ne devoit accorder des distinctions -que pour être mieux servie, ceux qui -obtinrent ou usurpèrent ces distinctions, se regardèrent -comme la société même, et se firent -servir par ceux dont ils sont naturellement les -serviteurs. L’orgueil des grands en imposa à -l’imbécillité du peuple, qui se laissa persuader -qu’il ne devoit être compté pour rien.</p> - -<p>L’abus que les grands font de leur grandeur -est ancien, mais leur devoir n’est pas moins -réel. L’état est prodigue à l’égard des grands; -que lui rend leur reconnoissance? J’ajouterai -qu’une société n’est sage et heureuse qu’autant -que sa constitution la rapproche de ces -idées primitives. Charlemagne avoit compris -cette grande vérité, et c’est en empêchant -<span class="pagenum" id="Page_445">445</span> -qu’aucun ordre ne dominât impérieusement -dans l’état, qu’il vouloit y établir l’autorité des -lois et les rendre impartiales. Je dirai encore -un mot, les grands ne peuvent trouver un bonheur -véritable ou durable que dans le bonheur -du peuple.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Auditum habemus qualiter et comites et -alii homines qui nostra beneficia habere videntur, -comparant sibi proprietates de ipso nostro beneficio, -et faciant servire ad ipsas proprietates servientes -nostros de eorum beneficio, et curtes nostræ -remanent desertæ.</i> (Cap. 5, an. 806, art. 7.) -<i lang="la" xml:lang="la">Audivimus quod alibi reddant beneficium nostrum -ad alios homines in proprietatem, et in ipso -Placito dato pretio comparant ipsas res iterum -sibi in Alodum.</i> (Ibid. art. 8.) Cette adresse des -bénéficiers pour dénaturer leurs bénéfices et -en faire des propres ou des alleux, démontre -que les bénéfices de Charlemagne n’étoient -pas héréditaires.</p> - -<p>Les autorités que je vais rapporter, désignent -les cas pour lesquels on perdoit les bénéfices -dont on étoit investi; et de là il est aisé de -conclure que le prince n’ayant pas la faculté de -les reprendre arbitrairement, les conféroit à vie. -<i lang="la" xml:lang="la">Quicumque ex eis qui beneficium principis habent, -parem suum contra hostes communes in exercitum -pergentem dimiserit, et cum eo ire aut stare -<span class="pagenum" id="Page_446">446</span> -noluerit, honorem suum et beneficium perdat.</i> -(Cap. 2, an. 812, art. 5.) <i lang="la" xml:lang="la">Quicumque suum beneficium -occasione proprii desertum habuerit, et -intrà annum postquàm ei à comite vel à misso -nostro notum factum fuerit, illud emendatum non -habuerit, ipsum beneficium amittat.</i> (Cap. 4 an. -819, art. 3.) On voit par ce dernier passage, -qu’il y avoit même des formalités et des délais -de justice à observer, pour dépouiller un vassal -de son bénéfice. Après le traité d’Andely, -et l’ordonnance de 615, qui avoient établi l’hérédité -des bénéfices Mérovingiens, il étoit tout -simple que Charles-Martel et les princes de sa -maison, qui donnèrent des bénéfices, ne se -réservassent pas le droit odieux de les reprendre -arbitrairement.</p> - -<p class="last"><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> -Les rois Mérovingiens accordèrent des -lettres de protection ou de sauve garde; Marculfe -nous en a conservé le modèle dans quelques-unes -de ses formules. Je ne sais si ces -princes apportèrent de Germanie cette pernicieuse -coutume, ou si elle n’est qu’une suite -de l’abus qu’ils firent de leur autorité après la -conquête. Quoi qu’il en soit, les rois de la seconde -race conservèrent cette prérogative, qui -n’étoit propre qu’à ruiner les principes du gouvernement. -<i lang="la" xml:lang="la">Ut hi qui in mundeburde domini imperatoris -sunt, pacem et deffensionem ab ommibus -<span class="pagenum" id="Page_447">447</span> -habeant.</i> (Capit. an. Incerti, art 54. Baluz. -Tit. 1, p. 515.) <i lang="la" xml:lang="la">Notum fieri volumus omnibus -fidelibus nostris... quod quidam homines, quorum -nomina sunt illa et illa, ad nostram venientes præsentiam, -petierunt et deprecati sunt nos ut eos -propter malignorum hominum infestationes, sub -securitate tuitionis nostræ susciperemus, quod libenter -fecimus... Et si aliquæ causæ adversùs illos -surrexerint, quæ intrà patriam sine gravi et iniquo -dispendio definiri non possunt, volumus ut -usque ad præsentiam nostram sint suspensæ et reservatæ, -quatenùs ibi justam et legalem finitivam -accipiant sententiam, et nemo eis ad nos veniendi -facultatem contradicere presumat.</i> (Charta 36, Lud. Pii. -D. Bouquet, T. 6, p. 652.) <i lang="la" xml:lang="la">Constituimus -ut omnes qui sub speciali defensione domini apostolici -seu nostrâ fuerint suscepti; impetratâ inviolabiliter -utantur defensione. Quod si quis in quocumque -violare præsumpserit, sciat se periculum -vitæ incursurum.</i> (Const. Lotharii Im. an. 824. -Dom Bouquet, T. 6, p. 410.)</p> - -<hr class="full" id="chap_2n_4" /> - -<h4>CHAPITRE IV.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> -<span class="smcap"><span class="cs20">P</span>lusieurs</span> historiens ont dit que Bernard -prit les armes, parce qu’il prétendoit, en -qualité de fils de Pepin, frère aîné de Louis-le-Débonnaire, -<span class="pagenum" id="Page_448">448</span> -que l’empire lui appartenoit. La -conjecture n’est pas heureuse. Ces historiens, -sans connoissance de notre gouvernement sous -la seconde race, n’ont pas fait attention que -la couronne étoit alors élective, et que la -dignité impériale n’étoit encore attachée à la -possession d’aucun royaume particulier. Il -n’est pas vraisemblable que Bernard ait formé -une prétention contraire à toutes les lois, et -qui n’auroit été propre qu’à soulever les Français -contre lui.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Volumus etiam ut capitula quæ nunc et -alio tempore consultu nostrorum fidelium à nobis -constituta sunt, à cancellario nostro archiepiscopi -et comites de propriis civitatibus modo, aut per -se, aut per suos missos accipiant, et unusquisque -per suam diœcessim cæteris episcopis, abbatibus, -comitibus, et aliis fidelibus nostris ea transcribi -faciant, et in suis comitatibus coràm omnibus relegant, -ut cunctis nostra ordinatio et voluntas nota -fieri possit. Cancellarius tamen noster nomina episcoporum -et comitum qui ea accipere curaverint, -notet, et ea ad nostram notitiam preferat, ut -nullus hoc prætermittere præsumat.</i> (Cap. an. 823, -art. 24.) <i lang="la" xml:lang="la">Quicumque illud (beneficium) scienter -per malum ingenium adquirere tentaverit, pro infideli -teneantur, quia sacramentum fidelitatis quod -nobis promisit irritum fecit; et ideò secundum -<span class="pagenum" id="Page_449">449</span> -nostram voluntatem et potestatem dijudicandus -est.</i> (Capit. L. C. 34.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Hæc autem omnia ità disposuimus atque ex -ordine firmare decrevimus, ut quamdiù divinæ -majestati placuerit nos hanc corporalem agere vitam, -potestas nostra sit super à Deo conservatum -regnum atque imperium istud, sicut hactenùs fuit -in regimine atque ordinatione et omni dominatu -regali atque imperiali, et ut obedientes habeamus -prædictos dilectos filios nostros atque Deo amabilem -populum nostrum cum omne subjectione quæ -patri à filiis, et imperatori ac regi à suis populis -exhibetur.</i> (Chart. divis. Imp. Car. Mag. art. 20.) -Veut-on avoir une idée juste de l’autorité que -Charlemagne exerçoit dans les royaumes qu’il -avoit donnés à ses fils? qu’on lise la lettre -qu’il écrivit en 807 à Pepin son fils, roi d’Italie. -(<i>Dom Bouquet, T. 5, p. 629.</i>)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Neque aliquis illorum hominem fratris sui -pro quibuslibet causis sive culpis ad se confugientem -suscipiat, nec intercessionem quidem pro eo -faciat; quia volumus ut quilibet homo peccans vel -intercessione indigens, intrà regnum domini sui -vel ad loca sancta vel ad honoratos homines confugiat, -et indé justam intercessionem mereatur.</i> -(Char. divis. Imper. Car. Magni, artic. 7.) -<i lang="la" xml:lang="la">Quapropter præcipiendum nobis videtur ut post -nostrum ab hac mortalitate discessum, homines -<span class="pagenum" id="Page_450">450</span> -uniuscujusque eorum accipiant beneficia unusquisque -in regno domini sui, et non in alterius, ne fortè -per hoc, si aliter fuerit, scandalum aliquod accidere -posset.</i> (Ibid. art. 9.) <i lang="la" xml:lang="la">Præcipimus ut nullus ex -his tribus fratribus suscipiat de regno alterius à quolibet -homine traditionem seu venditionem rerum -immobilium, hoc est, terrarum, vinearum atque -silvarum, servorumque qui jam casati sunt, sive -cæterarum rerum quæ hæreditatis nomine censentur.</i> -(Ibid. art. 11.) <i lang="la" xml:lang="la">Si quæ autem fœminæ, sicut -fieri solet, inter partes et regna fuerint ad conjugium -postulatæ, non denegentur justè poscentibus, -sed liceat eas vicissim dare et accipere, et adfinitatibus -populos inter se sociari.</i> (Ibid. art. 12.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Volumus ut semel in anno, tempore opportune, -vel simul vel sigillatim, juxtà quod rerum -conditio permiserit, visitandi et videndi, et de -his quæ necessaria sunt, et quæ ad communem utilitatem -vel ad perpetuam pacem pertinent, mutuo -fraterno amore tractandi gratiâ ad seniorem fratrem -cum donis suis veniant. Et si fortè aliquis -illorum quâlibet inevitabili necessitate impeditus -venire tempore solito et opportuno nequiverit, hoc -seniori fratri legatos et dona mittendo significet; -ità dùntaxat ut cum primùm possibilitas congruo -tempore adfuerit, venire quâlibet cavillatione non -dissimulet.</i> (Chart. divis. Imp. Lud. Pii, art. 4.) -Ces présens dont il est parlé dans ce passage, -<span class="pagenum" id="Page_451">451</span> -étoient une espèce d’hommage ou de tribut par -lesquels on reconnoissoit la supériorité ou la -juridiction de celui de qui on approchoit. Tels -étoient les dons que les seigneurs faisoient tous -les ans au roi, en se rendant à sa cour ou au -champ de Mai. C’est en se conformant à l’esprit -de cette disposition établie par Louis-le-Débonnaire, -que Lothaire, Louis-le-Germanique -et Charles-le-Chauve, insérèrent la convention -suivante dans leur premier traité de -paix. <i lang="la" xml:lang="la">Ut regum filii legitimam hæreditatem regni, -secundùm definitas præsenti tempore portiones, post -eos retineant, et hoc quicumque ex his fratribus superstes -fratribus fuerit, consentiant; si tamen ipsi -nepotes patruis obedientes esse consenserint.</i> (Art. 9.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Volumus atque monemus ut senior frater, quandò -ad eum aut unus aut ambo fratres suis cum -donis, sicut prædictum est, venerint, sicut cum -major potestas, Deo annuente, fuerit attributa, -ità et ipse, pro fraterno amore, largiori dono remuneret.</i> -(Chart. Divis. Imp. Lud. Pii, art. 5.) -<i lang="la" xml:lang="la">Item volumus ut nec pacem nec bellum contrà exteras -et inimicas nationes absque consilio et consensu -senioris fratris nullatenùs suscipere præsumat.</i> -(Ibid. art. 7.) <i lang="la" xml:lang="la">Volumus etiam ut si alicui illorum -post decessum nostrum tempus nubendi venerit, -ut cum consilio et consensu senioris fratris -uxorem ducat.</i> (Ibid. art. 13.)</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_452">452</span> -<i lang="la" xml:lang="la">Si autem, et quod Deus avertat, et quod nos -minimè optamus, venerit ut aliquis illorum propter -cupiditatem rerum terrenarum, quæ est radix -omnium malorum, divisor aut oppressor ecclesiarum -vel pauperum extiterit, aut tyrannidem, in -quâ omnis crudelitas consistit, exercuerit, primò -secretò, secundùm Domini præceptum, per fideles -legatos semel, bis et ter de suâ emendatione commoneatur; -et si renisus fuerit, accersitus à fratre -coràm altero fratre, paterno ac fraterno amore -moneatur et castigetur. Et si hanc salubrem admonitionem -penitùs spreverit, communi omnium sententiâ -quid de illo agendum sit decernatur; ut -quem salubris ammonitio à nefandis actibus revocare -non potuit, imperialis potentia communisque -omnium sententia coerceat.</i> (Ibid. art. 10.)</p> - -<p>Je n’ai point parlé ici de Pepin, roi d’Aquitaine. -Il mourut avant son père, et à sa mort, -Louis-le-Débonnaire déshérita ses enfans. Ce -Pepin eut un fils nommé Pepin comme lui, qui -causa beaucoup de troubles dans le royaume. -Il obtint un établissement considérable en Aquitaine, -et son ambition n’en fut point satisfaite. -Il fit la guerre, fut battu et fait prisonnier par -son oncle Charles-le-Chauve, qui le força à -prendre l’habit de religieux. Il finit par apostasier, -et se mit à la tête d’une bande de Normands -qui ravageoient le royaume.</p> - -<p class="sep1"><span class="pagenum" id="Page_453">453</span> -<a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> -Je ne parlerai ici que d’une dévotion -commode pour les pécheurs, et qui contribua -beaucoup à enrichir l’église. Au lieu de se dépouiller -pendant leur vie de leurs biens, pour -se racheter des peines de l’enfer, ce qui auroit -exigé une conversion sincère et véritable, on -leur persuada qu’il suffisoit qu’ils changeassent -leurs terres en précaires: c’est-à-dire, qu’ils -les donnoient à quelque église ou à quelque -monastère qui leur en laissoit la jouissance pendant -toute leur vie et s’en emparoit à leur mort. -<i lang="la" xml:lang="la">Ideò unà cum consensu fratrum nostrorum hanc -epistolam tibi emittendam decrevimus, ut ipsum -locum cum omni integritate, unà cum Dei gratiâ, -et nostrâ voluntate, absque præjudicio sancti illius -diebus vitæ tuæ usualiter tibi liceat tenere, et -post tuum quoque discessum ipse locus cum omni -integritate vel re amelioratâ vel supraposito partibus -nostris vel ipsius Basilicæ revertatur</i>. (Form. -Sirm. 34, Baluz. T. 2, p. 488.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> -<span lang="la" xml:lang="la"><i>Mandat enim</i> (Carolus calvus) <i>ut recordemini -Dei et vestræ christianitatis, et condoleatis -atque compatiamini huc sanctæ ecclesiæ quæ -à vobis et ab illis miserabiliter est oppressa et -deprædata, et quæ crudeliter ex alterâ parte persequitur -à paganis.</i></span> (Cop. Baluz. T. 2, p. 85.) -Lupus, abbé de <ins id="cor_61" title="Eerrières">Ferrières</ins>, écrivoit en 844, que -Charles-le-Chauve vouloit le chasser de son -<span class="pagenum" id="Page_454">454</span> -abbaye pour la donner à Egilbert. Dans d’autres -lettres le même abbé se plaint amèrement de ce -qu’on enlevoit des terres à son monastère. -(<i>Dom Bouquet, T. 7, p. 488.</i>)</p> - -<p class="last">Je n’ajouterai qu’une charte de Charles-le-Chauve, -citée par Ducange, dans son glossaire -au mot <i lang="la" xml:lang="la">vassus</i>, article <i lang="la" xml:lang="la">vassallus indominicatus</i>. -<i lang="la" xml:lang="la">Concedimus ibidem auctoritate regiâ omnes -res ejusdem ecclesiæ, quæ quondam fuerunt ab eâ -abstractæ, et quas modo nostri indominicati vassalli -tenent, ut quia ipsi nobis secum dimicaverunt -fideliter, in vita sua tantùm, consensu ejusdem -supradicti episcopi eos teneant.</i></p> - -<hr class="full" id="chap_2n_5" /> - -<h4>CHAPITRE V.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la"><span class="smcap"><span class="cs20">S</span>i</span> vos adhuc talem causam postulare volueritis -quæ ad suum honorem et ad vestrum profectum -pertineat, paratus est etiam in hoc secundùm -vestram petitionem facere juxtà consilium -fidelium suorum.... Quoniam si omnes converti ad -alium volueritis, paratus est vos omnes secundùm -sanctæ ecclesiæ utilitatem et suum honorem et vestrum -communem profectum recipere et salvare et -honorabiles semper habere, et nulli unquam imputare, -in quantùm ad se pertinet, quidquid negligenter -factum habetis de ejus servitio, aut in istâ -<span class="pagenum" id="Page_455">455</span> -causâ contrà illum egistis... Et si aliqua pars ex -vobis ad ejus senioratum et ad ejus fidelitatem reverti -voluerit, similiter est paratus eos benignè recipere, -et ergà illos omnimodò adimplere quæ superiùs scripta -sunt.</i> (Cap. au. 856. Baluz. T. 2, p. 85 et 86.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Rogavit fideles suos ut sine ullâ malâ suspicione -de illius iracundiâ aut animi commotione communiter -quærant et inveniant; atque describant -hoc quod ille secundùm suum ministerium facere -debet, et quæ facere illum non condeceant. Et -ubicumque inventum fuerit quod fecit, quod facere -non debuit, paratus est ut cum Dei adjutorio et -fidelium suorum consilio hoc, quàm citiùs cum -ratione et possibilitate emendare potuerit, emendet, -et in ante corrigat et correcta custodiat. Et -quod facere debuit quod ad salutem et honestatem -illius pertinuit, et aliquid minùs fecit, hoc cum -Dei adjutorio et fidelium suorum consilio et auxilio -facere, quàm citiùs cum ratione et possibilitate -potuerit, faciat.</i> (Ibid. art. 8.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Quantùm sciero et potuero, Domino adjuvante; -absque ullà dolositate, et consilio et auxilio secundùm -meum ministerium et secundùm meam personam -fidelis vobis adjutor ero, ut illam potestatem -quam in regio nomine et regno vobis Deus -concessit, ad ipsius voluntatem et ad vestram ac -fidelium vestrorum salvationem cum debito et honore -et vigore tenere et gubernare possitis, et <ins id="cor_62" title="pro-nllo">pro ullo</ins> -<span class="pagenum" id="Page_456">456</span> -homine non me indè retraham, quantùm Deus -mihi intellectum et possibilitatem donaverit. Et ego</i> -(Carolus) <i lang="la" xml:lang="la">quantùm sciero et rationabiliter potuero, -domino adjuvante, unumquemque vestrùm -secundùm suum ordinem et personam honorabo, -et honoratum ac salvatum absque ullo dolo ac damnatione, -vel deceptione conservabo, et unicuique -competentem legem et justitiam conservabo, sicut -fidelis rex suos fideles per rectum honorare et salvare -et unicuique competentem legem et justitiam -in unoquoque ordine conservare et indigentibus et -rationabiliter petentibus rationabilem misericordiam -debet impendere. Et pro nullo homine ab -hoc, quantùm dimittit humana fragilitas, per studium -aut malevolentiam, vel alicujus indebitum -hortamentum deviabo, quantùm mihi Deus intellectum -et possibilitatem donaverit. Et si per fragilitatem -contrà hoc mihi subreptum fuerit, cum -hoc recognovero, voluntariè illud emendare curabo.</i> -(Capit. an. 858, Baluz. T. 2, p. 99.)</p> - -<p>Cette pièce est une des plus importantes du -règne de Charles-le-Chauve, qui soient parvenues -jusqu’à nous. Ce serment réciproque devint -le seul lien politique entre les Français, -et servit d’unique base au droit public que nos -pères connurent tant que dura le gouvernement -féodal. Je prie le lecteur de faire une attention -particulière à ce capitulaire.</p> - -<p class="sep1"><span class="pagenum" id="Page_457">457</span> -<a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Volumus ut cujuscumque nostrûm homo, -in cujuscumque regno sit, cum seniore suo in hostem</i> -(les guerres privées que se faisoient les -seigneurs) <i lang="la" xml:lang="la">vel aliis suis utilitatibus pergat, -nisi talis regni invasio quam Lanteveri dicunt, -quod absit, acciderit, ut omnis populus illius regni -ad eam repellendam communiter pergat.</i> (Capit. an. -847, ad Marsnam, art. 1, Baluz. T. 2, p. 44.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> -En 815 Louis-le-Débonnaire accorda à -un seigneur nommé Jean et à ses descendans, -un bénéfice considérable dans la comté de Narbonne; -<i lang="la" xml:lang="la">omnia per nostrum donitum habeant ille -et filii sui et posteritas illorum</i>. (Dom Bouquet, -T. 6. p. 472.) Dans le même volume, p. 574, -pareille donation faite en 832 à Aginulfus p. -581; à Adalbertus en 832, p. 611; à Sulbertus -en 836, p. 628; à Eccarius en 839. Voyez encore -les pages 646, 647, 648, etc. Un si grand -nombre de chartes de cette nature conservées -jusqu’à nos jours, prouve que Louis-le-Débonnaire -consentoit aisément à rendre ses bénéfices -héréditaires.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Si aliquis ex fidelibus nostris post obitum nostrum, -Dei et nostro amore cumpunctus, sæculo -renuntiare voluerit et filium vel talem propinquum -habuerit qui reipublicæ prodesse valeat, suos -honores, prout meliùs voluerit, ei valeat placitare.</i> -(Cap. an. 877, art, 10, Baluz. T. 2, p. 259.) -<span class="pagenum" id="Page_458">458</span> -Dom Bouquet, dans sa collection des historiens -de France, T. 8. a publié un très-grand -nombre de chartes de Charles-le-Chauve, par -lesquelles ce prince confère des bénéfices avec -droit d’hérédité. Quand il publia ce capitulaire, -il y a grande apparence qu’il ne lui restoit que -fort peu de bénéfices dont il fût le maître de disposer. -On pourroit même penser que par le mot -<i lang="la" xml:lang="la">honores</i> de l’article qu’on vient de lire, il ne -faut pas moins entendre les comtés que les -simples bénéfices.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Si comes de isto regno obierit, cujus filius -nobiscum sit, filius noster cum cæteris fidelibus -nostris ordinet de his qui eidem comiti plùs familiares -propinquiores fuerunt, qui cum ministerialibus, -ipsius comitatûs, et cum episcopo in cujus -parochiâ fuerit ipse comitatus, ipsum comitatum -prævideant usquedùm nobis renuncietur, ut filium -illius qui nobiscum erit de honoribus illius -honoremus. Si autem filium parvulum habuerit, -iisdem filius ejus cum ministerialibus ipsius comitatus, -et cum episcopo in cujus parochiâ consistit, -eumdem comitatum prævideant donec obitus præfati -comitis ad notitiam perveniat, et ipse filius -ejus per nostram concessionem de illius honoribus -honoretur.</i> (Capit. an. 877, art. 3, Baluz. T. 2, -p. 269.) Il paroît par cet article que Charles-le-Chauve -s’étoit seulement réservé le droit de -<span class="pagenum" id="Page_459">459</span> -donner l’investiture des comtés à l’héritier. Les -rois ses successeurs ne jouirent pas long-temps -de cet avantage; du moins il n’en étoit plus -question, quand Hugues-Capet parvint à la -couronne.</p> - -<p>Parmi les chartes de Louis-le-Débonnaire, -que Dom Bouquet a fait imprimer, la 21<sup>me</sup>. intitulée: -<i lang="la" xml:lang="la">Securitas</i>, et qui se trouve, T. 6, p. -643, prouve que les comtes commençoient à -s’arroger le droit de conférer les bénéfices du -roi, situés dans l’étendue de leur province ou -comté, et que les pourvus demandoient seulement -la confirmation du prince.</p> - -<p>Dans le diplome que Louis-le-Débonnaire -donna en 815 aux Espagnols qui s’étoient retirés -sur les terres de sa domination, pour éviter -les mauvais traitemens des Sarrasins, on lit: -<i lang="la" xml:lang="la">Noverint tamen iidem Hispani sibi licentiam à -nobis esse concessam, ut se in vassalicum comitibus -nostris more solito commendent. Et si beneficium -aliquod quisquam eorum ab eo, cui se commendavit, -fuerit consecutus, sciat se de illo tale -obsequium seniori suo exhibere debere, quale nostrales -homines de simili beneficio senioribus suis -exhibere solent.</i> (Art. 6, Baluz. T. 1, p. 549.) -L’expression <i lang="la" xml:lang="la">more solito</i>, fait conjecturer que -Charlemagne avoit déjà permis aux comtes, pour -leur donner plus d’autorité et de considération, -<span class="pagenum" id="Page_460">460</span> -de conférer des bénéfices royaux. Sans doute -que cette permission ne fut accordée qu’aux -comtes des provinces les plus éloignées, et -qu’ils ne disposoient que des bénéfices les -moins importans. C’est de-là que naquit l’abus -dont les progrès durent être très-rapides pendant -le cours des désordres qui agitèrent les -règnes de Louis-le-Débonnaire et de ses fils.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Episcopi, singuli in suo episcopio, missatici -nostri potestate et auctoritate fungantur.</i> (Cap. -an. 846, art. 12.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> -Si on a lu mes remarques avec quelque -attention, on y aura trouvé mille passages qui -prouvent que la jurisprudence des appels fut -pratiquée par les Français sous les Mérovingiens -et les premiers Carlovingiens. Voyez Hincmar -de Ord. Pal. Il est certain, d’un autre côté, -que toutes les justices dans le royaume étoient -souveraines, quand Hugues Capet monta sur -le trône; j’en donnerai des preuves dans le -livre suivant: il faut donc que cette révolution -soit arrivée sous les derniers princes de la seconde -race.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> -Sous la première race on ne connoissoit -que deux sortes de biens, les bénéfices dont -j’ai assez parlé dans le cours de mon ouvrage, -et les alleux qu’on distinguoit en propres -et en acquêts. On me permettra de m’étendre -<span class="pagenum" id="Page_461">461</span> -sur cette matière. Par acquêts on entendoit ce -que nous entendons encore aujourd’hui, c’est-à-dire, -des biens que le propriétaire avoit acquis; -et par propres, les biens qu’on tenoit -de ses pères; on les appeloit aussi <i>terres saliques</i>. -<i lang="la" xml:lang="la">De terrâ verò salicâ, nulla portio hæreditatis -mulieri veniat, sed ad virilem sexum tota terræ -hæreditas perveniat.</i> (Leg. Sal. Tit. 6.) Pour connoître -ce que la loi des Français saliens appelle -terre salique, il suffit d’ouvrir la loi ripuaire; -on y lit, Tit. 56: <i lang="la" xml:lang="la">dum virilis sexus extiterit, -fœmina in hæreditatem aviaticam non succedat</i>. -Cette loi contient visiblement la même -disposition que la loi salique; et j’en conclus -que ce que l’une appelle <i lang="la" xml:lang="la">hæreditatem aviaticam</i>, -des biens dont on a hérité de ses pères, l’autre -le nomme terre salique.</p> - -<p>J’appuie mon observation par une des formules -anciennes que le célèbre J. Bignon a recueillies -et mises à la suite de celle de Marculfe: -<i lang="la" xml:lang="la">Dulcissimæ atque in omnibus amantissimæ filiæ -meæ illi, ego vir magnificus ille, omnibus non -habetur incognitum quod sicut lex Salica continet -de rebus meis, de eo quod mihi ex Allode parentum -meorum obvenit, apud germanos tuos, filios meos, -minimè in hæreditate succedere poteras. Proptereà -mihi præpatuit plenissima et integra voluntas, -ut hanc epistolam hæreditariam in te fieri, et -<span class="pagenum" id="Page_462">462</span> -adfirmare rogarem, ut si mihi in hoc sæculo superstes -apparueris, in omnes res meas, tam ex -Alode parentum meorum, quàm ex meo contractu -mihi obvenit, &c.</i> (Form. 49.)</p> - -<p>Ce n’est pas tout, je placerai encore ici une -formule de Marculfe même. <i lang="la" xml:lang="la">Diuturna sed impia -inter nos consuetudo tenetur, ut de terrâ paternâ -sorores cum fratribus portionem non habeant -sed ego perpendens hanc impietatem, sicut mihi à -Domino æqualiter donati estis, ità et à me sitis -æqualiter diligendi, et de rebus meis post meum -discessum æqualiter gratulamini, ideò que per hanc -epistolam, te, dulcissima filia mea, contrà germanos -tuos, filios meos illos in omni hæreditate -meâ, æqualem et legitimam esse constituo hæredem, -ut tam de Alode paternâ, quàm de comparato, -vel mancipiis, aut præsidio nostro, vel quodcumque -morientes reliquerimus æquâ lance cum filiis -meis, germanis tuis, dividere vel exequare debeas, -&c.</i> (F. 12. L. 1.)</p> - -<p>Ce seroit trop me défier des lumières de mes -lecteurs, que de m’étendre en raisonnemens, -pour faire voir que ces deux formules nous apprennent -que les terres saliques n’étoient que -des propres, et que les pères pouvoient par un -acte particulier, déroger à la coutume ou à la -loi qui rendoient les femmes inhabiles à cette -succession. Que deviennent donc tous les systèmes -<span class="pagenum" id="Page_463">463</span> -de plusieurs de nos historiens et de nos -jurisconsultes sur la nature des terres saliques? -Tout le monde se fait un systême de l’histoire -de France, pour s’épargner la peine de l’étudier. -Mais je rentre dans mon sujet.</p> - -<p>Sous les successeurs de Charles-le-Chauve, -toutes les possessions furent distinguées en -biens roturiers et en terres seigneuriales. Les -terres roturières furent celles sur lesquelles les -seigneurs établirent des redevances, des contributions, -des corvées. Les terres seigneuriales -furent appelées fiefs, quand le propriétaire, en -vertu de sa possession, étoit obligé de prêter -hommage à un autre seigneur; ainsi la Normandie, -par exemple, étoit un fief, parce que -son duc prêtoit hommage au roi de France. Les -terres seigneuriales étoient appelées alleux, -quand le propriétaire, ne prêtant hommage à -aucun seigneur, ne relevoit que de Dieu et de -son épée; c’est-à-dire, ne reconnoissoit sur -terre aucun suzerain ou supérieur par rapport à -sa possession: ainsi la seigneurie de Hugues-Capet, -comme roi de France, étoit un alleu.</p> - -<p>Il y eut dans l’étendue du royaume de France, -plusieurs seigneuries qui furent des alleux. -<i lang="la" xml:lang="la">Dictus enim episcopus et <ins id="cor_63" title="succesores">successores</ins> sui vivarienses -episcopi qui pro tempore fuerint, jurare debebunt -se esse fideles de personis et terris suis -<span class="pagenum" id="Page_464">464</span> -nobis et successoribus nostris regibus Franciæ; licet -terram suam à nemine tenere, sed eam habere -Allodialem noscantur.</i> (Tract. Inter Phib. -Pulc. et Episc. Vivar. art. 2.) Ce traité, qui -est du 2 janv. 1307, se trouve dans le recueil -des ordonnances des rois de France, -commencé par de Laurière, et continué par -Secousse, (<i>T. 7, p. 7</i>.) Je désignerai désormais -ce recueil par ordonnances du Louvre.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> -Cette juridiction étoit ancienne, j’en tire -la preuve d’un capitulaire de 779. <i lang="la" xml:lang="la">Si vassus noster -justitias non fecerit</i>, déni de justice, <i lang="la" xml:lang="la">tunc et -comes et missus ad ipsius casam sedeant et de suo -vivant quòusque justitiam faciat</i>. (Art. 11.) Cette -juridiction subsistoit encore du temps de -Charles-le-Chauve et de son petit-fils Carloman; -on verra par les passages suivans en -quoi elle consistoit.</p> - -<p class="last"><span lang="la" xml:lang="la"><i>Mandet comes vel publicæ rei minister episcopo, -vel abbati, vel illi quicumque locum episcopi, vel -abbatis, vel abbatissæ tenuerit, vel potentis hominis -in cujus potestatem vel proprietatem confugerit</i> -(reus) <i>ut reddat ei reum. Si ille contradixerit -et eum reddere noluerit, in primâ contradictione, -solidis 15 culpabilis judicetur; si ad -secundàm inquisitionem eum reddere noluerit, 30 -solidis culpabilis judicetur.... Ipse comes veniens -licentiam habeat ipsum hominem intrà immunitatem -<span class="pagenum" id="Page_465">465</span> -quærendi, ubicumque eum invenire potuerit... -Si verò intranti in ipsam immunitatem vel in cujuslibet -hominis potestatem vel proprietatem comiti -collectâ manu quislibet resistere tentaverit, comes -hoc ad regem vel principem deferat... Ità qui comiti -collectâ manu resistere præsumpserit, sexcentis solidis -culpabilis judicetur.</i></span> (Cap. Pist. an. 864. -art. 18.) <i lang="la" xml:lang="la">De nostris quoque dominicis vassallis -jubemus, ut si aliquis prædas egerit, comes in cujus -potestate fuerit, ad emendationem eum vocet. Qui -si comitem aut missum illius audire noluerit, per -forciam illud emendare cogatur.</i> (Cap. an. 882.)</p> - -<hr class="full" id="chap_2n_6" /> - -<h4>CHAPITRE VI.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> -<span class="smcap"><span class="cs20">B</span>oson</span>, beau-frère de Charles-le-Chauve -et gendre de l’empereur Louis II, -fut plus ambitieux que les autres seigneurs. -Ne se contentant pas d’usurper tous les droits -de la souveraineté dans son gouvernement ou -comté d’Arles, il voulut porter le titre de roi -de Provence. Cette première usurpation devint -un exemple contagieux. Rodolphe s’établit dans -la Bourgogne Transjurane, c’est-à-dire, au-delà -du Mont-Jura, et donna naissance à un -second royaume de Bourgogne, qui fut bientôt -considérable par l’union du royaume d’Arles -ou de Provence. Ce sont les provinces que ces -<span class="pagenum" id="Page_466">466</span> -princes ont occupées, qu’on a appelées le pays -de l’Empire dans les Gaules, et qui relevèrent -des successeurs de Louis-le-Germanique, et -non de ceux de Charles-le-Chauve.</p> - -<p>Arnould, fils naturel de l’empereur Carloman, -et que la tache de sa naissance excluoit -du trône; <i lang="la" xml:lang="la">Si verò absque legitimis liberis, aliquis -eorum</i> (les fils de Louis-le-Débonnaire) <i lang="la" xml:lang="la">decesserit, -potestas illius ad seniorem fratrem revertatur, -et si contigerit illum habere liberos ex concubinis, -monemus ut ergà illos misericorditer agat</i>. (Chart. -divis. Imp. Lud. Pii, art. 5.) Arnould, dis-je, -usurpa le royaume de Germanie, qu’il laissa à -son fils Louis IV; et ce prince eut pour successeur -Conrad I, duc de Franconie, que les -Allemands élurent pour roi. En Italie, plusieurs -seigneurs se disputèrent le titre d’empereur -et de roi, jusqu’à ce que les rois de -Germanie y firent reconnoître leur autorité, et -furent couronnés empereurs.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> -Personne n’ignore à quel prix Charles-le-Chauve -acheta l’empire, après la mort de -Louis II, son neveu. Voyez l’acte de son couronnement -à Pavie. La donation de Constantin -passoit alors pour une pièce authentique; on -croyoit de bonne foi que Rome appartenoit aux -apôtres S. Pierre et S. Paul, et que le pape, -revêtu de leurs pleins pouvoirs, étoit l’organe -<span class="pagenum" id="Page_467">467</span> -de leur volonté. Le pape qui avoit été si petit -avant le règne de Pepin, et qui, après avoir -couronné Charlemagne, le salua comme son -maître, croyoit actuellement, en nommant un -empereur, ne donner qu’une espèce de vidame -ou d’avoué à son église.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Pontifici consultissimum visum Ottonem sibi -defensorem adsciscere eodem ferè, quo anteà Carolum -jure; et quidem ut deinceps protectio illa -sedis romanæ regno Germaniæ ità conjuncta foret -ut qui eo regno potiretur, ad hanc quoque statim -jus nancisceretur.</i> (Sev. de Monsanbano, de -Stat. Imp. Germ. L. 1, § 13.) Tout le monde -sait que cet ouvrage publié sous le nom de Severin -de Monsanbano, est du célèbre Puffendorf.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Ut nemo suo pari suum regnum aut suos -fideles, vel quod ad salutem sive prosperitatem -ac honorem regium pertinet, discupiat.</i> (Pact. inter -Car. Cal. et ejus fratres, art. 2.) <i lang="la" xml:lang="la">Ut unusquisque -fideliter suum parem, ubicumque necessitas -illi fuerit, aut ipse potuerit, aut per se, aut per -filium, aut per fideles suos, et consilio et auxilio -adjuvet.</i> (Ibid. art. 3.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> -Philippe-Auguste possédant un fief qui -relevoit de l’évêque d’Amiens, passa un acte -avec ce prélat, dans lequel il est dit: <i lang="la" xml:lang="la">Voluit -hæc ecclesia et benignè concessit ut fœodum suum -absque faciendo hominio teneremus, cum utique -<span class="pagenum" id="Page_468">468</span> -nemini facere debeamus vel possimus.</i> De ces dernières -paroles, Brussel conclut, dans son -traité, de l’usage des fiefs, p. 152, que le roi -ne prêtoit jamais hommage à aucun seigneur. -Mais si ces paroles, <i lang="la" xml:lang="la">cum utique nemini facere -debeamus vel possimus</i>, sont une preuve de la -proposition de Brussel, pourquoi Philippe-Auguste, -si jaloux de ses droits, et si habile à -les étendre, regarde-t-il l’exemption de faire -hommage à l’évêque d’Amiens, comme une -grâce? C’est ce que signifie <i lang="la" xml:lang="la">benigne concessit</i>. -Pourquoi traite-t-il avec ce prélat? Pourquoi -se rachete-t-il d’un hommage qu’il ne doit pas, -en consentant de ne plus jouir chez cet évêque -du droit de gîte?</p> - -<p>Brussel, fort savant dans nos antiquités, et -dont l’ouvrage est plein de recherches très-curieuses -et très-instructives, savoit mieux que -moi, qu’il ne faut lire nos anciennes chartes -qu’avec une extrême précaution. On doit souvent -s’arrêter plutôt à l’esprit général d’une -pièce, qu’à quelques expressions particulières -qu’on y a glissées avec art. L’évêque d’Amiens -aura regardé comme une petite vanité dans -Philippe-Auguste, de dire qu’il ne devoit ni -ne pouvoit faire hommage à personne; il lui -aura permis d’insérer cette prétention dans son -acte, parce qu’elle ne portoit aucun préjudice -<span class="pagenum" id="Page_469">469</span> -aux droits de l’église d’Amiens, et que le -prince n’en avoit pas moins été obligé de se -racheter de la prestation de l’hommage, en -renonçant à son droit de gîte.</p> - -<p>Brussel rapporte dans son ouvrage un -autre acte du même prince, avec l’évêque de -Térouenne. <i lang="la" xml:lang="la">Noverint universi quod Lambertus, -Morinensis episcopus, nos et successores nostros absolvit -et in perpetuùm quitos dimisit ab hommagio -quod <ins id="cor_64" title="sidi">sibi</ins> facere debeamus de Feodo Hesdin.</i> -Pourquoi Philippe-Auguste apprendroit-il à -tout le monde, <i lang="la" xml:lang="la">noverint universi</i>, que l’évêque -de Térouenne l’a exempte de l’hommage, si -c’eût été un droit du roi de n’en point prêter? -Il reconnoît dans cette charte, qu’il devoit -l’hommage pour le fief d’Hesdin: il avoit donc -tort, en traitant avec l’évêque d’Amiens, de -dire qu’il ne devoit ni ne pouvoit faire hommage -à personne. Il y a apparence que l’évêque -de Térouenne étoit plus exact et moins complaisant -que l’évêque d’Amiens.</p> - -<p>Je suis d’autant plus surpris de cette méprise -de Brussel, qu’il remarque avec raison, p. 154, -que quand le roi possédoit quelque terre relevante -d’un seigneur, il étoit obligé d’en faire -acquitter les services et les charges par un gentilhomme, -sous peine de confiscation. Dans un -temps postérieur à Philippe-Auguste, et où le -<span class="pagenum" id="Page_470">470</span> -gouvernement féodal touchoit à sa ruine, Louis -Hutin lui-même convenoit avec les gentilshommes -de Champagne, qu’il n’acquerroit -aucune possession dans les terres de ses barons -sans leur consentement; et que, quant aux fiefs -qui lui écherront, ou par confiscation, ou par -succession, dans les hautes-justices des seigneurs, -il les fera desservir, ou en payera l’indemnité. -(<i>Ordon. du Louvre, ordon. de Mai 1315, -rendues à la requête des nobles du comté de Champagne, -t. 1, p. 573.</i>) Brussel rapporte, p. 156, -que le roi Charles VII, en 1439 et 1442, prêta -hommage, par procureur, à l’évêque de Beauvais -et à l’abbé de S. Denis.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> -Hugues-Capet étoit duc de France, -c’est-à-dire, de la province appelée aujourd’hui -l’isle de France, comte de Paris et -d’Orléans. Son frère étoit duc de Bourgogne. -Il avoit une sœur mariée à Richard, duc de -Normandie.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> -Les raisons que je rapporte dans le corps -de mon ouvrage, pour prouver qu’il ne put -point y avoir d’assemblée de la nation qui -déférât la couronne à Hugues-Capet, me -paroissent former, dans le genre historique, -une démonstration à laquelle on ne peut rien -répondre. Cependant, je rapporterai dans cette -remarque, tout ce qu’on trouve dans nos -<span class="pagenum" id="Page_471">471</span> -anciennes chroniques, au sujet de l’avénement -de Hugues-Capet au trône.</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ludovicus, Francorum rex, obiit eodem anno -(987); Hugo Dux, rex Francorum est elevatus -Noviomi.</i> (Ex chron. Floriacensi.) <i lang="la" xml:lang="la">In primario -flore juventutis obiit (Ludovicus) in quo deficit generatio -regum ex familia Caroli Magni, et succedit -ex aliâ familiâ Hugo rex.</i> (Ex chron. Virdunensi.)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ludovico, Francorum rege, mortuo, Francis -regnum <ins id="cor_65" title="transfere">transferre</ins> volentibus ad Karolum ducem -fratrem Lotharii regis, dum ille rem ad consilium -defert, regnum Francorum usurpat Hugo, -filius Hugonis.</i> (Ex chron. Sigiberti.) <i lang="la" xml:lang="la">Eodem -anno rebellavit contra Karolum, dux Francorum -Hugo, eo quòd accepisset Karolus filiam (Agnetem) -Herberti comitis Trecarum. Collecto igitur Hugo -exercitu copioso valdè, obsedit Laudunum ubi commanebat -Karolus cum conjuge suâ.</i> (Ex Chron. -Hug. Floriacensis Mon.) <i lang="la" xml:lang="la">Regnum pro eo accipere -voluit patruus ejus Karolus, sed nequivit; quia -Deus judicio suo meliorem eligit. Nam episcopus -Ascelinus montis Laudunensis urbis hebdomadâ -ante Pascha post convivium in lecto quiescentem -cum dolo cepit, et consensu plurimorum Hugo dux -in regem elevatus est.</i> (Ex chron. Odoranni.) Après -avoir lu ces trois autorités, que doit-on conclure -d’un fragment imprimé par Dom Bouquet, -<span class="pagenum" id="Page_472">472</span> -T. 8, p. 307; il y est dit: <i lang="la" xml:lang="la">eodem anno, id est, -987. Franci assumentes Hugonem memoratum ducem, -Noviomo illum sublimant in regni Solio.</i> -Traduire <i lang="la" xml:lang="la">Franci</i> par assemblée de la nation, -ne seroit-ce pas vouloir se tromper?</p> - -<p>Je conviens que Hugues-Capet assembla à -Noyon, ses amis et ses parens, dont il forma -une assemblée; mais le duc Charles avoit aussi -rassemblé ses partisans d’un autre côté. Ces -assemblées n’étoient point légales, c’étoient des -conventicules qui ne représentoient en aucune -manière la nation. <i lang="la" xml:lang="la">Immatura adolescens (Ludovicus) -præventus morte, destitutum proprio hærede, -Francorum dereliquit regnum. Sanè patruus -ejus Carolus conabatur, si posset, à sui generis -authoribus diù possessum sibi vendicare regnum -sed ejus voluntas nullum sortitur effectum. Nam -Franci primates, eo relicto, ad Hugonem qui -ducatum Franciæ strenuè tunc gubernabat, magni -illius Hugonis filium, se convertentes, Noviomo -civitate Solio sublimant regio.</i> (Ex chron. S. -Benigni Divion.)</p> - -<p>Par <i lang="la" xml:lang="la">Franci primates</i>, il ne faut entendre que -les partisans de Hugues-Capet, les principaux -seigneurs du duché de France, et non pas de -la nation française. En effet, il est impossible -de citer quelque passage de nos anciens monumens, -d’où l’on puisse inférer que les vassaux -<span class="pagenum" id="Page_473">473</span> -immédiats de la couronne, les seuls qui eussent -alors quelque droit d’en disposer, se soient -trouvés à Noyon, pour élever Hugues-Capet -sur le trône. La chose est même démontrée -impossible par le peu de temps qui s’écoula -entre la mort de Louis V et le couronnement -de Hugues-Capet. L’un mourut le 21 Mai de -l’an 987; et l’autre, d’abord reconnu pour roi -à Noyon, fut sacré à Rheims, le 3 Juillet de la -même année. Remarquez encore que depuis -que les peuples de chaque province avoient -leurs souverains particuliers, on commençoit -à ne les plus appeler que du nom particulier -et distinctif de leurs pays. <i lang="la" xml:lang="la">Burgundiones, Aquitani, -Britanni, Normanni, &c.</i> On ne donnoit -le nom de <i lang="la" xml:lang="la">Franci</i> qu’aux habitans du duché de -France.</p> - -<p>Je ne citerai plus qu’un fragment imprimé -par Dom Bouquet, t. 8, p. 299, car, je ne -veux pas abuser de la patience de mes lecteurs. -<i lang="la" xml:lang="la">Patruus autem ipsius Carolus quem privatum -senuisse suprà prælibavimus, paternum volens -obtinere regnum, incassùm laborabat. Nam ejus -voluntas nullum habuit effectum. Eo enim spreto, -Francorum primates communi consensu Hugonem -qui tunc ducatum Franciæ strenuè gubernabat, -Magni Hugonis filium, cujus jam mentio facta est, -Noviomo sublimant regio solio, eodem anno quo -<span class="pagenum" id="Page_474">474</span> -Ludovicus adolescens obiit.</i> Les mots <i lang="la" xml:lang="la">communi -consensu</i> de ce passage, prouvent bien qu’il ne -faut entendre par <i lang="la" xml:lang="la">Francorum primates</i>, que les -seigneurs les plus considérables du duché de -France; car, il est certain que le duc Charles -avoit dans le royaume plusieurs amis puissans, -qui, bien loin de reconnoître la nouvelle -dignité de Hugues-Capet, lui firent la guerre -avec chaleur. Les chroniques de S. Denis -parlent de cette révolution, comme d’un événement, -dont la violence et la force décidèrent.</p> - -<p class="sep3 cent"><i>Fin des remarques du livre second.</i></p> - - </div> - - <div class="npage" id="Page_475"> - -<hr class="hr2" /> - -<h2 class="rpo">REMARQUES ET PREUVES<br /> -<span class="cs5 gesp">DES</span><br /> -<span class="cs7"><i>Observations sur l’histoire de France</i>.</span></h2> - -<hr class="hr1" /> - -<h3>LIVRE TROISIÈME.</h3> - -<hr class="hr1" /> - -<h4>CHAPITRE PREMIER.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> -<span class="smcap"><span class="cs20">S</span>ache</span> bien ke selon Diex ke tu n’as -mie plenière poote seur ton vilain. Donc se tu -prens du sien fors les droites redevances ki te -doit, tu le prens contre Diex et seur le péril -de t’ame et come Robierres, et ce kon dit, toutes -les coses que vilain a sont son seigneur, c’est -voirs à garder. Car, s’ils étoient son seigneur -propre, il n’avoit nule différence entre serf et -vilain. Mais par nostre usage n’a entre toi et ton -vilain juge fors Diex tant com il est tes coukans -et tes levans s’il n’a autre loi vers toi fors la -coutume. Pierre-de-Fontaine, (<i>C. 21</i>, §. 8.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Placuit mihi ut statum ingenuitatis meæ in -vestrum deberem obnoxiare servitium, quod ità -feci, undè accepi à te prætium in quod mihi benè -complacuit, solidos tantos, ità ut ab hodiernâ die -quidquid de me servo tuo, sicut et de reliquâ -<span class="pagenum" id="Page_476">476</span> -mancipiâ tuâ, facere volueris, à die præsente liberam -et firmissimam in omnibus habeas potestatem.</i> -(Cap. Baluz. T. 2, p. 474.)</p> - -<p>Beaumanoir, (<i>Coutumes de Beauvoisis, chap. -45</i>), en rapportant les causes qui avoient si fort -multiplié les serfs dans le royaume, dit que -plusieurs hommes libres s’étoient vendus eux -et leurs hoirs, soit par misère, soit pour avoir -la protection d’un maître contre leurs ennemis: -il ajoute que quand les seigneurs convoquoient -autrefois leurs sujets pour la guerre, ils leur -ordonnoient de se rendre au Ban, sous peine -de servitude pour eux et leurs descendans. Il -dit encore que des hommes libres s’étant engagés -par dévotion, pour eux et pour leur postérité, -à rendre de certains services ou à payer -de certaines redevances à une église ou à un -monastère, on oublia l’origine de cette sujétion, -et qu’enfin, on la regarda comme la -preuve d’une véritable servitude.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> -<span lang="la" xml:lang="la"><i>Burgensis</i>, <i>Burgi incola</i></span>, bourgeois. C’est -le nom qu’on donnoit aux hommes libres qui -habitoient les villes. Je me sers ici de cette expression, -quoique les bourgeoisies ne fussent -pas encore établies du temps de Hugues-Capet; -je parlerai dans le dernier chapitre de ce livre, -de l’établissement des bourgeoisies, ou des -communes, qui ne remonte pas plus haut que -<span class="pagenum" id="Page_477">477</span> -le règne de Louis-le-Gros. De villa, on appeloit -<i lang="la" xml:lang="la">villanus</i> en latin, et vilain en français, un -homme libre domicilié à la campagne.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> -Cela est démontré par l’accord dont les -évêques et les seigneurs convinrent sous le -règne de Philippe-Auguste, pour arrêter les -fraudes des hommes libres, qui, par des donations -ou des ventes simulées, s’affranchissoient -de toute charge, en mettant tout leur bien sur la -tête de quelque clerc qui n’étoit qu’un prête-nom. -<i lang="la" xml:lang="la">Quod nullus burgensis vel villanus potest filio suo -clerico medietatem terræ suæ, vel plus quàm medietatem -donare si habuerit filium vel filios. Et si -dederit ei partem terræ citrà mediam, clericus -debet reddere tale servitium et auxilium quale -terra debebat dominis quibus debebatur; sed non -poterit talliari nisi fuerit usurarius vel mercator; -et post decessum suum terra redibit ad proximos -parentes, et nullus clericus potest emere terram -quin reddat domino tale servitium quale terra debet.</i> -(Capit. Philip. Aug. art. 4.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> -«Quand li seigneur voit que ses homs, -de cors devient clercs, qu’il traie à l’évesque, et -que il le requerre que il ne li fache pas couronne; -et se il l’a fete que il l’oste, et li évesque i est -tenus, mes que il en soit requis, avant que il -ait greigneur ordre que de clerc et se il atant -tant que il ait greigneur ordre, li clerc demeure -<span class="pagenum" id="Page_478">478</span> -en estat de franchise.» (<i>Beaum. C. 45.</i>) Cet -usage étoit connu sous la seconde race. <i lang="la" xml:lang="la">Ut nullus -episcopus ad clericatus officium servum alterius sine -domini sui voluntate promovere præsumat.</i> (Capit. -an. incerti, art. 24. Baluz. T. 1, p. 155.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> -«Servitude vient de par les meres, car -tuit li enfant que chele porte qui est serve sont -serf. Tout soit il ainssint que li peres soit frans -homs; neis se li peres estoit chevaliers, et il -épousoit une serve si seroient tuit li enfant serf -que il avoit de li. (<i>Beaum. C. 45.</i>)</p> - -<p>Se uns hom de grand lignaige prenoit la fille -à un vilain à fame, ses enfans porroient bien -estre chevaliers par droit. Se aucuns homs estoit -chevalier, et ne fust pas gentishome de parage, -tant le fust-il de par sa mere, se ne le pourroit-il -estre par droit.» (<i>Estab. de S. Louis, L. 1, -chap. 128.</i>) On voit par ce passage que les -mésalliances ne sont pas une chose nouvelle -parmi nous, et qu’elles ne portoient aucun -préjudice à la famille d’un gentilhomme.</p> - -<p>«Quant la mere est gentil femme, et pere ne -l’est pas, li enfant si ne pueent estre chevaliers, -et ne pourquant li enfant ne perdent pas l’estat -de gentillesce dou tout, ainchois sont de mené -comme gentilhomme dou fet de leur cors.» -(<i>Beaum. C. 45.</i>) Si ce gentilhomme par mère, -avoit des enfans, il n’y a aucune difficulté qu’ils -<span class="pagenum" id="Page_479">479</span> -ne pussent être armés chevaliers par droit, puisqu’ils -étoient gentilshommes de parage. On -appeloit gentilhomme de parage, celui dont le -père étoit noble. Je prie de remarquer ces -anoblissemens connus sous les premiers Capétiens, -et qui n’étoient qu’une suite des coutumes -de la première et de la seconde race. -Après de pareilles autorités, comment le comte -de Boulainvilliers et quelques autres écrivains -ont-ils pu avancer que les roturiers ne commencèrent -à être anoblis que sous le règne de -Philippe-le-Bel? Il est vrai que ce prince fut le -premier qui donna des lettres de noblesse, -telles qu’on les donne aujourd’hui; mais il ne -faut pas en conclure que les anoblissemens -fussent inconnus avant lui. Je vais ajouter ici -les autorités qui prouvent que la possession -d’un fief ou d’une terre noble donnoit la -noblesse.</p> - -<p>«Se aucuns home coustumier conquéroit, ou -achetoit chose qui fust à mettre homage, ou il -porchasse envers son seigneur comment il le -mette en foy ou en homage en tous ses héritages, -ou en partie, en tele foy, comme est la -chose qui seroit pourchaciée, si auroit autant -li uns comme li autres, fors li aisné qui seroit -la, li auroit la moitié selon la grandeur de la -chose, et pour faire la foy, et pour gerir les -<span class="pagenum" id="Page_480">480</span> -autres en parage, et tout ainsi départira toujours -mes jusques en la tierce foy, et d’ileques -en avant si aura l’aisné les deux parties, et se -départira toujours mes gentiment.» (<i>Estab. de -S. Louis, l. 1, chap. 141.</i>) Les fils d’un roturier -partageoient également entre eux la succession -de leur père. On voit par ce passage, que le fils -aîné d’un roturier anobli par la possession d’un -fief, commençoit par avoir la moitié de la succession -de son père, et que ses frères partageoient -entre eux l’autre moitié. Les enfans de -ce fils aîné suivoient encore la même règle dans -le partage du bien de leur père; mais ces enfans -se trouvant à la tierce foi, c’est-à-dire, étant les -troisièmes de leur famille, qui rendoient successivement -la foi et hommage pour le fief que -leur grand-père avoit acquis, leur succession se -partageoit gentiment, et le fils aîné, au lieu de -la moitié, avoit les deux tiers de la succession.</p> - -<p>«Se li homs de poote maint en franc-fief, il -est demenés comme gentishoms, comme de -ajournemens et de commandemens, et peut -user des franchises dou fief. (<i>Beaum. C. 30.</i>) La -franchise des personnes ne afranchit pas les hiretages -vilains, mais li franc-fief franchissent le -personne qui est de poote, en tant comme il i -est couchans et levans, il use de la franchise du -fief.» (<i>Ibid. C. 48.</i>) On ne doit pas être surpris -<span class="pagenum" id="Page_481">481</span> -du privilége que les fiefs avoient d’anoblir, -après ce que j’ai dit des seigneurs dans le premier -livre de cet ouvrage; elles devinrent le -seul titre de distinction entre les familles; et -cet usage s’accrédita tellement chez les Français, -que malgré les efforts qu’ont faits les rois pour -s’attribuer à eux seuls le privilége d’anoblir, ce -n’est qu’en 1579 que la possession d’un fief -n’a plus été un titre de noblesse. (<i>Voyez l’ordonnance -de Blois de 1579.</i>)</p> - -<p>Ce que dit Beaumanoir, «que la franchise -des personnes ne afranchit pas les hiretages -vilains,» ne détruit pas ma conjecture, que -sous le règne de Hugues-Capet, la noblesse -des personnes passoit aux possessions, c’est-à-dire, -que les possessions roturières d’un -gentilhomme n’étoient sujettes à aucune redevance, -ni à aucune corvée. Beaumanoir parle -de ce qui se pratiquoit sous S. Louis et Philippe-le-Hardi, -et moi, de ce qui se passoit -sous Hugues-Capet. Quand Beaumanoir écrivoit, -il est certain que les seigneurs avoient -déjà beaucoup restreint les priviléges des gentilshommes -et des clercs. L’accord fait entre les -évêques et les seigneurs, sous le règne de -Philippe-Auguste, et que j’ai rapporté dans -la <a href="#Footnote_90">remarque 90</a> de ce chapitre, en est une preuve -certaine. Il est dit dans cet acte qu’un bourgeois -<span class="pagenum" id="Page_482">482</span> -et un vilain ne pourront point faire passer -leur bien sur la tête d’un clerc, pour s’exempter -des redevances dues au seigneur. Si les gentilshommes -n’avoient pas alors possédé leurs biens -roturiers en toute franchise, ils n’auroient pas, -sans doute, manqué de faire la même fraude -que les roturiers, et on n’auroit certainement -pas négligé d’y remédier.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> -«Nus gentishom ne rend coustumes ni -peages de riens qu’il achate ne qu’il vende, se -il n’achate pour revendre et pour guaigner. -(<i>Estab. de S. Louis, L. 1, C. 58.</i>) Se gentilhomme -avoit meson qui lui fust encheoite en -sa terre le roy ou en chastel à baron, qui soit -taillable, en quelque manière que li gentil l’ait, -soit d’eritaige ou d’écheoite, ou d’autre chose -elle est taillable, se il i fet estage pour lui, -pourcoi il la tiegne en sa main, elle ne sera -pas taillable: me se il l’avoit louée ou affermée -à home coustumier, il ne le porroit pas garantir -de taille. (<i>Ibid. L. 1, C. 93.</i>)</p> - -<p class="last">«Voirs est que clers ne gentiex homs, ne -doivent point de travers des choses que il -achatent pour leur user, ne de choses que il -vendent qui soit creué en leur hiretage, me se -ils achatent pour revendre si comme autres -marcheans, il convenroit que les denrées -s’aquitassent dou travers et des chaussiés et des -<span class="pagenum" id="Page_483">483</span> -tonlieus en la maniere que les denrées as marchans -s’aquitent, et che que je ai dit des travers -je entends de toutes manieres des peages -et de tonlieus. (<i>Beauma. C. 30.</i>) Se gentilshoms -tient vilenage, et il meffet de ce qui appartient -à vilenage, les amendes sont dau tele -condition comme se il estoit hons de poote. De -tous autres cas il est demenés ainsint comme -hons de poote seroit, excepté le fet de son cors, -car se il fesoit aucun meffet de son cors, il seroit -selon la loi des gentilshommes.» (<i>Ibid.</i>)</p> - -<hr class="full" id="chap_3n_2" /> - -<h4>CHAPITRE II.</h4> - -<p class="nlh"><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> -<span class="smcap"><span class="cs20">C</span>ommençant</span> à parler des droits et des -devoirs respectifs des seigneurs, je ferai ici une -observation préliminaire, et bien importante. -La plupart des écrivains qui ont traité du gouvernement -féodal, ont rassemblé pêle-mêle tout -ce qu’ils ont trouvé dans nos anciens monumens -qui pouvoit y être relatif, sans chercher -à distinguer les différentes époques de la naissance -de chaque coutume. Il n’étoit pas difficile -cependant de se douter que plusieurs de nos -coutumes n’ont pu subsister ensemble. Ce -soupçon, si on l’avoit eu, auroit servi de fil -dans le labyrinthe obscur de nos antiquités. -<span class="pagenum" id="Page_484">484</span> -Les établissemens de S. Louis nous parlent de -plusieurs coutumes dont l’origine remonte -visiblement jusqu’au temps où Charles Martel -établit ses bénéfices, et qui, quoique affoiblies -et altérées, subsistoient encore dans le troisième -siècle. Mais ils contiennent aussi plusieurs -usages nouveaux qui commençoient à -avoir force de loi, et d’autres encore qui -se formulent, et que S. Louis vouloit accréditer. -Il faut dire la même chose des ouvrages -précieux de Pierre de Fontaine et de Beaumanoir, -les deux hommes les plus éclairés de leur -temps sur la jurisprudence féodale.</p> - -<p>Avec le secours de cette remarque, dont on -sentira, je crois, la vérité, en étudiant les -ouvrages dont je viens de parler, et en les conférant -entre eux ou avec les autres monumens -plus anciens ou contemporains, tout devient -assez clair dans notre histoire de la troisième -race. La plupart des difficultés s’aplanissent; et -on démêle, avec assez de certitude, les différentes -époques où les droits et les devoirs différens -des suzerains et des vassaux, ont pris -naissance; j’aurai soin dans les remarques suivantes -d’indiquer les raisons sur lesquelles je me -fonde pour fixer l’origine de chaque coutume.</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> -Je ne conçois point comment on a pu -croire que les appels pratiqués pendant la première -<span class="pagenum" id="Page_485">485</span> -et la seconde race, et dont on a trouvé -les preuves dans les remarques des deux livres -précédens, fussent encore en usage sous les -premiers Capétiens, où tous les procès se décidoient -par le duel judiciaire. Le combat auquel -les parties, les juges et les témoins étoient -soumis, rendoit par sa nature les appels impraticables. -Ne pas s’en tenir alors à cette preuve -de l’équité d’un jugement, c’eût été douter de -la justice ou de la puissance de Dieu; puisque -c’étoit une foi vive en ces deux attributs de la -divinité, qui avoit fait adopter aux Français la -procédure meurtrière des Bourguignons.</p> - -<p>Pour que l’appel d’un tribunal subalterne à -un tribunal supérieur puisse avoir lieu, il faut -que le plaideur ne puisse pas empêcher les juges -de prononcer la sentence qui le condamne, ou -qu’il puisse les soupçonner d’avoir jugé injustement, -par ignorance ou par corruption. Or, -c’étoient deux choses impossibles dans la jurisprudence -du duel judiciaire; car, le plaideur -étoit en droit de défier et d’appeler au combat -le premier des juges qui ouvroit l’avis de le condamner; -il pouvoit aussi défier le témoin qui -déposoit contre lui. On ordonnoit enfin le combat, -et le tribunal ne faisoit que prononcer qu’un -tel étoit vainqueur ou vaincu; fait qui, se -passant en public et sous les yeux de mille -<span class="pagenum" id="Page_486">486</span> -témoins, ne pouvoit jamais être douteux ni -équivoque.</p> - -<p>Fausser une cour de justice, ou l’accuser -d’avoir porté un jugement faux, c’étoit lui faire -l’injure la plus grave, l’interdire de toutes ses -fonctions, et rendre tous ses membres incapables -de faire aucun acte judiciaire. Un plaideur -qui avoit eu cette témérité, étoit obligé, sous -peine d’avoir la tête coupée, de se battre dans -le même jour, non-seulement contre tous les -juges qui avoient assisté au jugement dont il -appeloit, mais encore contre tous ceux qui -avoient droit de prendre séance dans ce tribunal. -S’il sortoit vainqueur de tous ces combats, -la sentence qu’il avoit faussée, étoit -réputée fausse et mal rendue, et son procès -étoit gagné. Si, au contraire, il étoit vaincu -dans un de ces combats, il étoit pendu. Cette -jurisprudence, dont nous sommes instruits par -les Assises de Jérusalem, c’étoit la jurisprudence -même des Français dans le onzième -siècle, puisque Godefroi de Bouillon, élevé en -1099 sur le trône de Jérusalem, fit rédiger les -lois de son royaume, ainsi qu’il nous en avertit -lui-même dans son code, sur les coutumes qui -étoient pratiquées en France, quand il partit -pour la Terre-Sainte.</p> - -<p>Quand il arrivoit qu’un plaideur, après avoir -<span class="pagenum" id="Page_487">487</span> -vaincu deux ou trois de ses juges, étoit lui-même -vaincu par un quatrième, je voudrois -bien savoir par quels bizarres raisonnemens, -on justifioit alors la Providence divine, qui -avoit permis que l’injustice et le mensonge -triomphassent deux ou trois fois de la justice et -de la vérité? La foi absurde de nos pères devoit -être certainement très-embarrassée.</p> - -<p>Beaumanoir, qui écrivoit la coutume de -Beauvoisis, en 1283, sous le règne de Philippe-le-Hardi, -nous apprend, (<i>C. 61 et 62</i>,) que -dans les terres où l’ancien usage du duel judiciaire -subsistoit encore, un plaideur étoit forcé -de se battre contre tous les juges du tribunal, -si, au lieu d’appeler ou de défier le premier ou -le second d’entre eux qui disoit son avis, il -attendoit, pour fausser le jugement, que la -sentence fût prononcée. Je demande si une -pareille forme de procédure ne rendoit pas -impraticables les appels tels que nous les connoissons -aujourd’hui, et qu’ils étoient pratiqués -sous les deux premières races?</p> - -<p>«Tous cas de crieme quelque il soient, dont -l’en puet perdre la vie, appartiennent à haute-justiche, -excepté le larron; car tant soit il ainssint -que lierres pour son larrecin perde la vie, -et ne pour quant larrecins n’est pas de la haute-justice.» -(<i>Beaum. C. 58.</i>) Voici, selon cet -<span class="pagenum" id="Page_488">488</span> -auteur, le cas de haute-justice; meurtre, trahison -ou assassinat, homicide, viol, incendie, -fausse monnoie, trèves et assuremens brisés ou -violés. Les établissemens de S. Louis, (<i>L. 1, -C. 40</i>,) ajoutent le cas de chemins brisiés, et -de meffet de marchié.</p> - -<p>Quoique aucun monument de la troisième -race, antérieur au règne de S. Louis, ne parle de -cette différente attribution ou compétence des -justices, on ne sauroit, je crois, douter avec -quelque fondement qu’elle ne fût déjà connue -du temps de Hugues-Capet, et pratiquée comme -une coutume féodale. Cette différente compétence -des justices avoit été établie par Charlemagne. -<i lang="la" xml:lang="la">Ut nullus homo in placito centenarii neque -ad mortem neque ad libertatem suam amittendam -aut ad res reddendas vel mancipia judicetur; sed -ista aut in presentiâ comitis vel missorum nostrorum -judicentur.</i> (Capit. 3, an. 812, art. 4.)</p> - -<p>La distinction de la haute et de la basse-justice -se trouve encore expressément énoncée dans -la charte ou diplome que Louis-le-Débonnaire -donna en 815 aux Espagnols qui s’étoient réfugiés -sur les terres de la domination française, -pour se soustraire à la tyrannie des Sarrasins. -<i lang="la" xml:lang="la">Ipsi verò pro majoribus causis, sicut sunt homicidia, -raptus, incendia, deprædationes, membrorum -amputationes, furta, latrocinia, aliarum rerum -<span class="pagenum" id="Page_489">489</span> -invasiones, et undecùmque à vicino suo aut criminaliter -aut civiliter fuerit accusatus, et ad placitum -venire jussus, ad comitis sui mallum omnimodis -venire non recusent. Cæteras verò minores causas -more suo, sicut hactenùs fecisse noscuntur inter se -mutuo definire non prohibeantur.</i> (art. 2.) <i lang="la" xml:lang="la">Et si -quisquam eorum in partem, quam ille ad habitandum -sibi occupaverat, alios homines undecùmque -venientes adtraxerit, et secum in portione -suâ, quam adprisionem vocant, habitare fecerit -utatur illorum servitio absque alicujus contradictione -vel impedimento; et liceat illi eos distinguere ad -justitias faciendas, quales ipsi inter se definire -possunt. Cætera verò judicia, id est, criminales -actiones, ad examen comitis reserventur.</i> (Art. 3.)</p> - -<p>N’est-il pas naturel de penser que pendant les -désordres auxquels le gouvernement féodal dut -son origine, les seigneurs les plus puissans -furent les plus grands usurpateurs? Ils ne laissèrent -à leurs vassaux que la basse-justice -appelée Voirie, quand ils purent les dépouiller -de la haute. Ils gênèrent, et restreignirent la -compétence des tribunaux dans les fiefs qui -relevoient d’eux, et y exercèrent même la justice, -lorsqu’il s’agissoit d’y juger des affaires -graves et majeures. Règle générale et sûre de -critique; il faut reconnoître pour des coutumes -subsistantes sous le règne de Hugues-Capet, -<span class="pagenum" id="Page_490">490</span> -celles dont il est fait mention dans les établissemens -de S. Louis, et les écrits de Beaumanoir, -et dont on trouve l’origine dans les -lois de la seconde race; à moins qu’on ne soit -averti par quelque monument postérieur, -qu’elles ont été oubliées et détruites par la -révolution qui ruina la maison de Charlemagne.</p> - -<p>La haute-justice et la basse n’eurent pas -vraisemblablement la même compétence, ou -ne connurent pas des mêmes délits dans toutes -les provinces du royaume; car, rien n’étoit, et -ne pouvoit être général et uniforme en France. -Chaque tribunal étendit sa juridiction autant -que les circonstances le permirent. Il ne nous -reste point assez de monumens pour connoître -ces différentes révolutions. Nous ignorons, -par exemple, pourquoi le vol, puni de mort, -et dont la haute-justice connoissoit seule sous -les premiers Carlovingiens, appartenoit à la -basse-justice, sous le règne de S. Louis.</p> - -<p>Il est encore évident que chaque seigneur -gêna et limita, autant qu’il put, la souveraineté -que ses vassaux exerçoient dans leurs terres. -Un très-grand nombre de ces vassaux furent -forcés de se servir de la monnoie que leur suzerain -fabriquoit, puisqu’il est certain qu’on -ne comptoit guères plus de 80 seigneurs en -France, qui eussent droit de battre monnoie.</p> - -<p class="sep1"><span class="pagenum" id="Page_491">491</span> -<a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Volumus atque jubemus ut vassalli episcoporum, -abbatum et abbatissarum, atque comitum -et vassorum nostrorum, talem legem et justitiam -apud seniores suos habeant, sicut eorum antecessores -apud illorum seniores tempore antecessorum -habuerunt.</i> (Capit. Car. Cal. Baluz. T. 2, p. 215.)</p> - -<p class="sep1"><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> -<i lang="la" xml:lang="la">Si rex Philippus Regnum Angliæ invadere -voluerit, comes Robertus, si poterit, regem Philippum -remanere faciet.... et si Rex Philippus in -Angliam venerit et Robertum comitem secum adduxerit, -comes Robertus tam parvam fortitudinem -hominum secum adducet, quàm minorem poterit; -ità tamen ne indè feodum suum ergà regem Franciæ -foris faciat.</i> (Tract. Fœd. inter Henr. Reg. -Ang. et Rob. Com. Fland. art. 2.) <i lang="la" xml:lang="la">Et si rex -Henricus comitem Robertum in Normanniam vel -Maniam, in auxilio secum habere voluerit, et eum -indè summonuerit, ipse comes illùc ibit.... nec -dimittet quin eat, donec rex Francorum judicari -faciat comiti Roberto, quod non debeat juvare -dominum et amicum suum regem Angliæ cujus -feodum tenet, et hoc per pares suos qui eum judicare -debent.</i> (Ibid. art. 16.) <i lang="la" xml:lang="la">Et si illo tempore rex -Philippus super regem Henricum in Normanniâ -intraverit, comes Robertus ad Philippum ibit cum -decem militibus tantùm.</i> (Ibid. art. 19.)</p> - -<p>Ce traité passé entre deux des plus puissans -vassaux de la couronne, qui contractoient une -<span class="pagenum" id="Page_492">492</span> -alliance étroite en pleine paix, est très-propre -à nous faire connoître la nature des devoirs -auxquels ils se croyoient assujettis envers le -roi de France leur suzerain, et des droits -attachés à la suzeraineté. Ces devoirs et ces -droits devoient être regardés comme incontestables, -puisque Henri, qui donnoit en fief -au comte Robert un subside annuel de 400 -marcs d’argent, pour se faire aider de ses -forces dans les guerres qu’il auroit contre le -roi de France, ne les contredit pas. <i lang="la" xml:lang="la">Propter -prædictas conventiones et prædictum auxilium, -dabit rex Henricus comiti Roberto, unoquoque -anno 400 marcas argenti in feodo.</i> (Ibid. art. 31.)</p> - -<p class="sep3 cent">FIN DU TOME PREMIER.</p> - - </div> - - <div class="npage" id="Page_493"> - -<hr class="full" /> - -<h2 id="toc">TABLE<br /> -<span class="cs7 nesp">Des Chapitres contenus dans le premier Tome.</span></h2> - -<table class="tabmat" summary="Contenu Introduction"> -<tr> - <td class="tdl nlh"><span class="smcap"><span class="cs20">É</span>loge</span> <i>historique de l’abbé de Mably, par l’abbé - Brizard</i>.</td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_1">page 1</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Notes</span> <i>historiques sur l’Éloge</i>.</td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_93">93</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Avertissement</span> <i>de la première édition</i>.</td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_121">121</a></td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr1" /> - -<h3>OBSERVATIONS<br /> -<span class="cs8 nesp">Sur l’histoire de France.</span></h3> - -<h4>LIVRE PREMIER.</h4> - -<table class="tabmat" summary="Contenu Livre premier"> -<tr> - <td class="tdl nlh"><span class="smcap">Chap. I.</span> <i><span class="smcap"><span class="cs20">D</span>es</span> mœurs et du gouvernement des - Français en Germanie. Leur établissement dans - les Gaules.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_129">129</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chap. II.</span> <i>Quelle fut la condition des Gaulois et - des autres peuples soumis à la domination des - Français.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_143">143</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chap. III.</span> <i>Des causes qui contribuèrent à ruiner - les principes du gouvernement démocratique des - français. Comment les successeurs de Clovis s’emparèrent - d’une autorité plus grande que celle qui - leur étoit attribuée par la loi. Tyrannie des - grands. Établissement des seigneuries.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_153">153</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_494">494</span> - <span class="smcap">Chap. IV.</span> <i>De la conduite et des intérêts des différens - ordres de l’état. Comment les bénéfices conférés - par les rois Mérovingiens, deviennent héréditaires. - Atteinte que cette nouveauté porte à l’autorité que - ces princes avoient acquise.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_169">169</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chap. V.</span> <i>De l’origine de la noblesse parmi les Français. - Comment cette nouveauté contribua à l’abaissement - de l’autorité royale, et confirma la servitude - du peuple. Digression sur le service militaire - rendu par les gens d’église.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_181">181</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chap. VI.</span> <i>Progrès de la fortune des maires du palais - sous les successeurs de Clotaire II. Inconsidération - de la noblesse à leur égard. Ils s’emparent - de toute l’autorité. Charles Martel établit de nouveaux - bénéfices. Pepin monte sur le trône.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_191">191</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chap. VII.</span> <i>Pourquoi la nation Française n’a pas - été détruite sous la régence des rois Mérovingiens.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_208">208</a></td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr1" /> - -<h4>LIVRE SECOND.</h4> - -<table class="tabmat" summary="Contenu Livre second"> -<tr> - <td class="tdl nlh"><span class="smcap">Chap. I.</span> <i><span class="smcap"><span class="cs20">O</span>rigine</span> du sacre des rois de France. - Du gouvernement et de la politique de Pepin. - Il s’établit un nouvel ordre de succession au - trône.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_215">215</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chap. II.</span> <i>Règne de Charlemagne. De la forme de - gouvernement établie par ce prince. Réforme qu’il - fait dans l’état. Ses lois, ses mœurs.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_2_2">220</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="pagenum" id="Page_495">495</span> - <span class="smcap">Chap. III.</span> <i>Réflexion sur le gouvernement établi - par Charlemagne. Des principes de décadence qu’il - portoit en lui-même.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_249">249</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chap. IV.</span> <i>Foiblesse de Louis-le-Débonnaire. Il - étend la prérogative royale. Comment la division, - qui règne entre ses fils ruine l’autorité du prince, - et rend les seigneurs tout-puissans.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_2_4">258</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chap. V.</span> <i>Ruine entière de l’ancien gouvernement - sous le règne de Charles-le-Chauve. Ce prince - rend les bénéfices et les comtés héréditaires. Naissance - du gouvernement féodal.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_277">277</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chap. VI.</span> <i>Démembrement que souffrit l’empire de - Charlemagne. Ruine de sa maison. Avénement - de Hugues-Capet au trône.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_2_6">290</a></td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr1" /> - -<h4>LIVRE TROISIÈME.</h4> - -<table class="tabmat" summary="Contenu Livre troisième"> -<tr> - <td class="tdl nlh"><span class="smcap">Chap. I.</span> <i><span class="smcap"><span class="cs20">D</span>e</span> la situation du peuple à l’avénement - de Hugues-Capet au trône. Droits, priviléges, - état de la noblesse qui ne possédoit pas - des terres en fief.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_301">301</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chap. II.</span> <i>Situation des seigneurs à l’avénement - de Hugues-Capet au trône. Des causes qui contribuèrent - à établir une sorte de règle et de droit - public.</i></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_3_2">309</a></td> -</tr> -</table> - -<div class="pagenum" id="Page_496">496</div> - -<hr class="full" /> - -<h3>REMARQUES ET PREUVES.</h3> - -<hr class="hr1" /> - -<h4>LIVRE PREMIER.</h4> - -<table class="tabmat" summary="Notes Livre I"> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre I.</span></td> - <td class="tdrb"><i>page</i> <a href="#Page_320">320</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre II.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_1n_2">325</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre III.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_1n_3">360</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre IV.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_1n_4">382</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre V.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_1n_5">389</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre VI.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_1n_6">406</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre VII.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_1n_7">415</a></td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr1" /> - -<h4>LIVRE SECOND.</h4> - -<table class="tabmat" summary="Notes Livre II"> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre I.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_416">416</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre II.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_2n_2">421</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre III.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_2n_3">443</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre IV.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_2n_4">447</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre V.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_2n_5">454</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre VI.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_2n_6">465</a></td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr1" /> - -<h4>LIVRE TROISIÈME.</h4> - -<table class="tabmat" summary="Notes Livre III"> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre I.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#Page_475">475</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl"><span class="smcap">Chapitre II.</span></td> - <td class="tdrb"><a href="#chap_3n_2">483</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="sep3 cent">Fin de la Table.</p> - - </div> - - <div class="npage"> - -<div class="tnote" id="note"> - -<p class="cent ssrf">Au lecteur.</p> - -<p>Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, -et l’orthographe d’origine a été conservée. Seules les erreurs -clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -Ces corrections sont soulignées -en <ins title="orthographe initiale">pointillés</ins> dans le texte. -Positionnez le curseur sur le mot souligné pour voir l’orthographe -initiale.</p> - -<p>Cependant la ponctuation, les erreurs u/n et les erreurs æ/œ en latin -ont été tacitement corrigées à certains endroits.</p> - -<p>Les notes ont été renumérotées de a à n, les <i>Remarques et Preuves</i> -de 1 à 97.</p> - - -</div> - - </div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Collection complète des oeuvres d - l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15, by Abbé de Mably - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE L'ABBE DE MABLY, VOL 1 *** - -***** This file should be named 53279-h.htm or 53279-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/3/2/7/53279/ - -Produced by Chuck Greif, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> - -</html> diff --git a/old/53279-h/images/cover-s.jpg b/old/53279-h/images/cover-s.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 097c246..0000000 --- a/old/53279-h/images/cover-s.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53279-h/images/cover.jpg b/old/53279-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index dc19e88..0000000 --- a/old/53279-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53279-h/images/demi.jpg b/old/53279-h/images/demi.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d9d2748..0000000 --- a/old/53279-h/images/demi.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53279-h/images/im01.jpg b/old/53279-h/images/im01.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a09f1bf..0000000 --- a/old/53279-h/images/im01.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53279-h/images/im02.jpg b/old/53279-h/images/im02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ccf7019..0000000 --- a/old/53279-h/images/im02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53279-h/images/im04.jpg b/old/53279-h/images/im04.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 862621a..0000000 --- a/old/53279-h/images/im04.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53279-h/images/im05.jpg b/old/53279-h/images/im05.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index c882d88..0000000 --- a/old/53279-h/images/im05.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53279-h/images/im06.jpg b/old/53279-h/images/im06.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index e5afb8c..0000000 --- a/old/53279-h/images/im06.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/53279-h/images/im07.jpg b/old/53279-h/images/im07.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 52f23a7..0000000 --- a/old/53279-h/images/im07.jpg +++ /dev/null |
